2020

Comment séduire son public ? Stratégies commerciales des éditeurs et lectorats des livres joyeux au XVIe siècle

Sorbonne Université, Labex OBVIL, license cc.

Katell Lavéant

2020

Comment séduire son public ? Stratégies commerciales des éditeurs et lectorats des livres joyeux au XVIe siècle §

Il existait en France au XVIe siècle une vibrante culture joyeuse. Elle se manifestait aussi bien dans des festivités comme celles de Carnaval, organisées avec le soutien des autorités locales ou de manière plus improvisée, que dans une ample production de textes imprimés1. Une partie de ces textes s’inscrivent dans une tradition plus ancienne de littérature parodique que l’on retrouve notamment dans des manuscrits médiévaux, qui consistait à réécrire en les parodiant des textes religieux, juridiques ou encore (pseudo)scientifiques2. Cette écriture parodique faisait reposer son effet comique sur l’introduction de thèmes subversifs dans la structure officielle et normative de tels textes : sexualité, inversion des structures de pouvoir social ou économique, ou encore combat entre Carnaval et Carême, symbolisé par la lutte entre la cuisine maigre et la cuisine grasse et par l’usage (et le mésusage) de boissons alcoolisées3.

La culture joyeuse dans laquelle s’inscrivait cette parodie a produit des textes de théâtre ou à caractère performatif tels que des sermons parodiques et des mandements joyeux, ainsi que des récits de batailles carnavalesques telles que la Bataille de Caresme et de Charnage, des procès et testaments parodiques, ou encore des pronostications volontairement fantaisistes. En d’autres termes, nous nous trouvons là dans un monde dont s’inspirèrent Rabelais et ses imitateurs, et dont les personnages, les thèmes et même les genres textuels peuplent leurs romans4. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je préfère employer le terme de littérature joyeuse, plutôt que facétieuse, afin de la distinguer des textes s’inspirant de la tradition italienne et du Pogge. Mais si l’œuvre de Rabelais est passée à la postérité, la plupart, sinon la totalité de ces textes joyeux est tombée dans l’oubli.

Les statuts de la Confrérie des Saouls d’ouvrer sont un cas emblématique de la popularité de tels textes au XVIe siècle5. Il s’agit des statuts parodiques d’une abbaye joyeuse dont les moines sont des vagabonds. Le texte détaille les règles de cet ordre, édictées sous l’autorité de ‘Saoul d’ouvrer’ (un nom que l’on peut traduire par ‘fatigué de travailler’), et d’un abbé parodique, ‘Monseigneur Saint Lasche’. Les moines se doivent de « tousjours moins acquerir […] et de faire tousjours grandes debtes », et de se défaire aussi vite que possible des quelques monnaies et biens dont ils pourraient entrer en possession6. Condamnés à trouver leur subsistance au moyen de repues franches7, et soumis à une règle si dure qu’ils courent le risque d’en mourir de faim, ils se voient promettre en cas de décès l’accès à une île paradisiaque. Dans ce véritable pays de Cocagne, ils pourront résider dans un château fait de nourriture riche et de pierres précieuses, et passer leur temps à table ou entourés de fontaines faisant couler le vin à profusion8.

Ce texte fit l’objet de nombreuses éditions au XVIe siècle, et connut même une plus longue postérité, témoin de son attrait pour les lecteurs de son temps comme de périodes plus tardives. Or, loin d’être le fruit d’un simple divertissement populaire, ce texte, comme le reste de la littérature joyeuse, fut composé pour, et lu par, différents publics. Étudier les stratégies éditoriales des libraires permet de voir comment ces derniers visaient à servir ces différents publics. Ce sont la complexité et la polysémie des textes d’une part, et le choix, par les différents éditeurs au cours du temps, de formes de publication adaptées d’autre part, qui permirent d’en produire des éditions attractives pour différents types de lectorats.

Je propose ici l’étude du cas de la Confrérie des Saouls d’Ouvrer. L’analyse de plusieurs éditions emblématiques de ce texte et de leurs caractéristiques bibliographiques permet en effet de comprendre pour qui les livres joyeux furent produits à l’origine, et quel type de lecture pouvait en être fait.

Présentation des éditions analysées §

Je considère ici une première période dans l’histoire éditoriale de la Confrérie qui s’étend des premières éditions en 1537 jusqu’au premier tiers du XVIIe siècle. On note en effet un arrêt des rééditions de textes inspirés des traditions joyeuses médiévales dans les années 1610 : ce corpus laisse alors place à l’édition de nouveaux types de textes facétieux9. Pour l’ensemble de ce long XVIe siècle, on peut établir l’existence d’au moins neuf éditions de la Confrérie dont on ait conservé un exemplaire aujourd’hui.

Il faut immédiatement mentionner que cette liste est difficile à dresser avec certitude. Pour ce type de littérature de divertissement, le taux de déperdition des exemplaires anciens est très important, et nous n’avons gardé dans la plupart des cas qu’un ou deux exemplaires d’une édition produite à cette période. C’est au point qu’il existe une importante liste de titres joyeux pour lesquels on sait qu’il a existé une édition produite à cette époque, mais dont on a depuis perdu toute trace (au moins dans les bibliothèques publiques). Il est donc tout à fait possible que d’autres éditions de la Confrérie aient été produites au XVIe siècle, que l’on n’a pas conservées.

Par ailleurs, les catalogues actuels des bibliothèques peuvent créer la confusion : ce type d’ouvrages ayant peu fait l’objet de recherches jusqu’à présent, un certain nombre d’exemplaires ont pu être mal décrits, notamment avec des dates erronées, reprises de catalogues anciens sans être vérifiées. C’est ainsi que pour la Confrérie, j’ai relevé dans plusieurs catalogues et bibliographies anciennes la mention d’une édition produite vers 1610 mais qui est a priori un fantôme10. De même, deux autres éditions, après inspection en bibliothèque, ne datent pas des XVIe-XVIIe siècles, mais du XVIIIe siècle11.

Avant une analyse exhaustive de ces neuf éditions de la Confrérie dans une monographie en préparation, j’aimerais ici proposer l’étude de trois éditions parues dans la première moitié du XVIe siècle, qui se révèlent particulièrement intéressantes pour notre propos. Bien que produites au même moment, elles présentent des caractéristiques bibliographiques dont la comparaison permet de dessiner deux lectorats envisagés bien distincts.

Il s’agit des éditions suivantes :

  1. La grande confrarie des soulx d’ouvrer, et enragez de rien faire. Avecques les pardons et statutz d’icelle. Ensemble les monnoyes d’or et d’argent servans a ladicte confrarie. Nouvellement imprimee, Paris, s.n., 1537, in-8, USTC 64601 12 (illustration 1a)
  2. La grande confrarie des soulx d’ouvrer, et enragez de rien faire. Avecques les pardons et statutz d’icelle. Ensemble les monnoyes d’or et d’argent servans a ladicte confrarie. Nouvellement imprimee a Lion, Lyon, [Jacques Moderne, vers 1540], in-16, USTC 38724 (illustration 1b)
  3. La grande confrarie des soulx d’ouvrer, et enragez de rien faire. Avecques les pardons et statutz d’icelle. Ensemble les monnoyes d’or et d’argent servans a ladicte confrarie. Nouvellement imprimee a Lyon, Lyon, [Jacques Moderne, vers 1540], in-16, USTC 56900 (illustration 1c)
Pages de titres de A, B et C
Illustration 1a
Illustration 1b
Illustration 1c

Aucune de ces éditions ne comporte de nom d’imprimeur ni de libraire, cependant on peut proposer des hypothèses d’attribution assez sûres. L’édition A, produite en 1537, comporte cette adresse commerciale sur la page de titre : « On les vend au Palais, En la Galerie | Alant a la Chancellerie ». Cette adresse, ainsi que la gravure utilisée sur la page de titre, sont identiques à celles employées pour un Petit Traicté contenant en soy la fleur de toutes joyeusetez en epistres, ballades et rondeaulx fort recreatifz joyeulx et nouveaulx, imprimé en 1538 par Antoine Bonnemere pour son beau-fils, le libraire Vincent Sertenas (USTC 76997). L’adresse pourrait donc renvoyer à la boutique que Sertenas partageait à cette époque avec Jehan Longis13. Il faudra encore mener une analyse typographique comparée pour confirmer cette attribution de l’édition de la Confrérie de 1537 à cet imprimeur, mais étant donné ces indices matériels comme le registre des livres publiés par Sertenas à cette période (sur lequel on reviendra), la piste semble très probable.

Les deux éditions lyonnaises B et C ci-dessus sont attribuables à l’imprimeur et libraire lyonnais Jacques Moderne et datées autour de 1540, d’après une analyse typographique14. Quoique les deux pages de titre soient quasiment identiques, leur comparaison livre un certain nombre de détails divergents, dont le plus immédiatement visible est la différence de graphie du lieu d’impression : Lion / Lyon. De plus l’étude de la mise en page du texte révèle une composition différente. Il s’agit bien de deux éditions distinctes, le texte ayant été composé et imprimé une première fois, puis recomposé pour une nouvelle impression quelques semaines ou mois plus tard, sans doute en raison d’un succès de vente inattendu. Il est cependant impossible de déterminer, sur la base de ces deux exemplaires conservés, laquelle fut produite en premier, de B ou de C.

Similitudes matérielles des éditions §

L’édition A d’une part, et les éditions B et C d’autre part, présentent plusieurs points communs. Tout d’abord, le texte publié est identique dans les trois éditions, à quelques variantes orthographiques près. C’est d’ailleurs une constante dans les différentes éditions produites de ce texte sur une longue période. On a probablement affaire ici à un système de copie d’une édition à une autre. Les libraires étaient au fond les premiers lecteurs des livres joyeux produits pour leurs confrères, qu’ils n’hésitaient pas à reprendre à leur compte. Ces livres de peu de prestige faisaient en effet moins souvent l’objet d’une demande de privilège que d’autres livres plus coûteux à produire. La copie fidèle pouvait d’ailleurs parfois devenir un argument de vente, comme c’est le cas pour la dernière édition repérée pour la Confrérie pour cette période. Produite à Paris en 1620 (s. n.), elle affirme sur la page de titre que le texte a été « Prins sur la copie imprimée à Lyon ».

Sur le plan bibliographique, les formats d’A, B et C correspondent à ceux adoptés rapidement pour la production de livres joyeux comme pour celle de la littérature en français en général, soit in-8 et in-16 : deux formats qui facilitent la manipulation, la mobilité, et une lecture ne nécessitant pas de prise de note. Il s’agit de livres peu épais : dans les trois cas, la Confrérie compte 8 pages (Ai r à Biv v), soit une feuille d’imprimeur pour l’édition in-8 et une demi-feuille pour les éditions in-1615. C’est déjà le double de la taille habituelle des livres joyeux, qui dans leur grande majorité comptent seulement 4 pages, mais cela reste un livre très rapide à produire pour un imprimeur. Sans entrer dans des considérations complexes concernant le nombre d’exemplaires qui purent être produits dans le cas de la Confrérie, on peut en effet souligner qu’il était facile pour un imprimeur, une fois la composition faite, d’en produire plusieurs centaines d’exemplaires en une seule journée. Ces livres pouvaient donc être tirés à faible coût, vu le peu de temps et de papier nécessaires à leur fabrication, et leur impression être facilement intercalée entre deux entreprises éditoriales de plus grande ampleur.

Enfin, les trois éditions étudiées ici, comme souvent pour les livres joyeux, présentent peu d’éléments décoratifs : une gravure sur bois sur la page de titre et une à deux lettrines décorées suffisent à rendre le livre assez attractif pour l’acheteur, à peu de frais. Comme on l’a vu, la gravure utilisée pour illustrer la page de titre de A fut également utilisée un an plus tard à la fin d’un imprimé de poèmes légers, et il est très possible que son utilisation pour illustrer la Confrérie fût déjà un réemploi. Il en va de même pour le matériel décoratif de B et C : une exploration exhaustive de la production de Jacques Moderne encore existante permettra de s’en assurer. Les deux gravures sont d’ailleurs interchangeables dans leurs motifs.

Gravures sur bois sur les pages de titre de A et B
Illustration 2a
Illustration 2b

Cela ne veut pas dire qu’aucune réflexion thématique ne présidait au choix du bois utilisé pour décorer la page de titre d’un livre joyeux16. Dans le cas présent, une compagnie se divertissant (des hommes et des femmes buvant et mangeant pour A, illustration 2a, des hommes buvant et chantant pour B et C, illustration 2b) convient très bien pour indiquer au lecteur à quel contenu s’attendre avec le texte de la Confrérie des Saouls d’ouvrer, cette assemblée parodique de moines buveurs et ripailleurs.

Cependant, ces éléments textuels et bibliographiques nous apportent peu d’informations sur le lectorat visé et réel de ces livres. Ce sont les différences entre ces éditions, ainsi que des éléments matériels spécifiques aux exemplaires étudiés, qui peuvent nous permettre de mieux cerner ces lectorats.

Des différences matérielles, fruits d’une réflexion éditoriale §

Une première différence évidente entre les éditions A d’une part, et B et C d’autre part, est l’emploi pour la première d’une typographie romaine, là où les secondes présentent une typographie gothique. Le choix de l’une plutôt que l’autre ne répond pas à une spécialisation de ces libraires. La production attribuée à Sertenas compte des livres dans les deux sortes de typographie, et il en va de même pour celle attribuée à Moderne. Ainsi, si le Petit Traicté que Sertenas fit imprimer en 1538 utilise une typographie romaine, d’autres ouvrages produits pour lui à la même période utilisent quant à eux une typographie gothique. C’est le cas par exemple des Assaulx merveilleux faictz par les Bourguignons et Allemans, tant en la ville de Peronne que aultres lieux de Picardie (1536, USTC 53918) et du Grand et vray art de plaine rhetorique de Pierre Fabri (1539, USTC 38034).

De même, Jacques Moderne, par ailleurs grand imprimeur de livres de musique, alterne les deux typographies pour la production de littérature dite « populaire »17. On peut le constater sans peine à l’analyse du recueil dans lequel est conservé B. Les vingt-deux pièces de ce recueil sont toutes signées par ou attribuées à Moderne, et ces courts ouvrages, de littérature ludique et de sagesse populaire, alternent les deux typographies sans logique thématique apparente18.

L’élément distinctif se révèle être les types de publics visés par ces éditions. Sertenas proposait, dans sa boutique près du Palais, des ouvrages qu’il destinait à la clientèle fréquentant la galerie qui menait à la Chancellerie, autrement dit les clercs de justice et hommes de robe. Les éditions d’œuvres littéraires et morales qu’il leur vendait utilisaient donc plutôt la typographie romaine, caractéristique également des ouvrages juridiques et d’autres pratiques professionnelles qu’ils avaient l’habitude de manipuler. Ses livrets gothiques présentant les nouvelles du jour, comme les Assaulx merveilleux, et ses arts de bien écrire destinés au grand public, comme Le grand et vray art de Fabri, étaient eux plutôt vendus à son autre enseigne, la Corne de Cerf, sise en la rue Neuve19. L’orientation thématique et stylistique des livres vendus à la galerie du Palais reflète également ce choix du public, notamment avec des traductions du latin, des classiques antiques comme d’auteurs plus récents20. Mais il ne faut pas négliger un versant plus léger à l’offre de la boutique, d’où également cette édition de la Confrérie. De fait, Marie Bouhaïk-Gironès a montré l’implication des clercs de la Basoche du Parlement de Paris dans la production de théâtre et de nombreux textes comiques21. Sous l’influence de la culture festive propre à ces milieux juridiques, les hommes de robe amateurs de délassement littéraire devaient particulièrement goûter le caractère ludique de la parodie d’ordonnances officielles qu’est la Confrérie, mais aussi sa rigueur rhétorique. Le texte respecte en effet très précisément la structure et les caractéristiques formelles d’un mandement, au point qu’il est vraisemblable qu’il ait été composé par un juriste22. La Confrérie a pu être d’abord un jeu littéraire d’homme de robe s’adressant à des confrères, ou au moins être perçue comme telle par la clientèle de Sertenas qui fréquentait les couloirs du Palais23.

A l’inverse, Moderne choisit plus probablement de profiler son édition de la Confrérie pour le lectorat urbain et sans doute en particulier marchand de Lyon, qui fréquentait sa boutique de la rue Mercière. Il s’agissait là d’un public n’ayant pas a priori poursuivi d’études universitaires, mais s’avérant tout aussi amateur de littérature facétieuse, et qui était régulièrement spectateur des festivités joyeuses prenant place dans les rues de la ville24. Le choix de la typographie gothique inscrivait le texte plus clairement dans le corpus de la littérature populaire dans lequel son éditeur le rangeait, pour attirer l’œil de l’acheteur potentiel et lui permettre d’identifier au premier regard le type de texte proposé25. Le nombre de livres joyeux produits tout au long au XVIe siècle et jouant sur la parodie de textes juridiques indique que le sujet plaisait bien au-delà des milieux de juristes. Une liste d’équivalences de monnaies reposant sur des jeux de mots se trouve ajoutée à la suite de la Confrérie : on y trouve des équivalences du type « Un noble vault deux villains. […] un breton deux anglois […] un tournois deux joustes ». Elle pouvait particulièrement faire le plaisir de marchands et autres métiers du commerce qui manipulaient diverses valeurs monétaires au quotidien.

On peut trouver un indice supplémentaire du type de public visé dans un livret gothique assez semblable produit à Rouen au même moment, la Grande et veritable pronostication des cons sauvaiges, Rouen, pour Yves Gomont, s. d. (ca. 1550). Dans l’explicit, on déclare que le texte fut donné :

  A ung maistre d’imprimerie,
  Lequel soubdain,je vous affie,
  Pour l’imprimer cessa toute œuvre ;
  On les vend a la bourgeoysie
  De Rouen, rue de la Chievre.[A4 v]26

Il ne s’agit pas pour autant de présumer que des lecteurs plus instruits ne puissent s’emparer de livrets gothiques : Sertenas produisit aussi de tels livres pour ses clients de la galerie du Palais27. On trouve d’ailleurs dans un autre imprimé gothique joyeux, les Lettres nouvelles pour maniere de punision a tous ceulx qui desirent d’estre mariez deux fois, s.n., s.l., [1523] (pas dans USTC), un explicit qui mentionne ce lectorat plus cultivé, aux côtés des marchands :

Seigneurs, marchans et gens d’esglise
Qui lirez ce petit livret,
N’ajoustez foy a ma folie :
Pour courrousser les femmes l’ay faict. [A4 r]28

Ils n’impliquent pas non plus qu’un public moins éduqué ne lisait que des livrets gothiques : Moderne produisit aussi des sermons joyeux et des farces en typographie romaine. Mais dans le cas qui nous intéresse, c’est bien le choix de la typographie allié au profil du libraire et à l’emplacement de sa boutique, qui permettent d’identifier comment chaque édition de la Confrérie fut positionnée sur le marché du livre. Autrement dit, ce n’est pas tant le contenu du texte de la Confrérie, identique dans les différentes éditions, que ce positionnement voulu par ses éditeurs par rapport aux types de publics visés, qui explique les différences de facture entre ces deux éditions. Des indices matériels supplémentaires dans les exemplaires que j’ai étudiés confirment cette dualité des publics lecteurs de la Confrérie.

Des provenances et annotations révélatrices §

Nous avons en effet la chance d’avoir conservé d’intéressantes provenances et annotations dans A et C.

L’exemplaire de l’édition A présente une signature dans une main du XVIe siècle partiellement effacée mais lisible par révélation à l’aide de filtres photographiques. Elle est apposée en deux endroits, sur la page de titre et sur la dernière page de texte. On y lit un nom en latin : « Johannes Nouvellus Castrensis » (illustrations 3a et 3b).

Détail de la provenance sur la page de titre de A et provenance précisée avec Retroreveal
Illustration 3a
Illustration 3b

Le nom ne permet hélas pas d’identifier plus précisément le personnage, pas plus que son rattachement géographique, l’adjectif toponymique Castrensis pouvant renvoyer à de nombreux lieux – on pense en particulier à la ville de Castres. L’allusion, tentante, au « Château », l’une des quatre collèges de l’université de Louvain, n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. De même, la reliure moderne comme les deux ex-libris de collectionneurs du XIXe siècle ne permettent pas de remonter la piste des possesseurs de cet ouvrage avant 1800. Cependant, l’écriture soignée et le choix d’un patronyme latin permettent au moins de conclure que la personne qui choisit ainsi de marquer sa possession de ce livre à deux reprises avait pu bénéficier d’une éducation poussée. On s’oriente donc vers le premier type de lecteurs, ceux fréquentant la boutique de Sertenas près du Palais, ou les réseaux et lieux semblables dans d’autres villes où ce livre aurait pu être distribué.

L’exemplaire de C comporte quant à lui une annotation ne renvoyant pas à un possesseur, mais à un personnage qu’un lecteur identifia dans le texte. Une main du XVIe siècle a en effet noté à la suite du titre : « assavoir Me michiel couet et consorts » (illustration 4).

Détail : annotation sur la page de titre de C
Illustration 4

Ce lecteur aurait donc identifié dans l’abbé parodique des Saouls d’ouvrer une personne existante. Cette possibilité nous ramène aux milieux du théâtre joyeux : il s’agirait là d’un nom de chef de compagnie joyeuse, qui aurait pu jouer une version théâtralisée de ce texte. De fait, le cadre abbatial parodique de Saint Lasche et de Chasse Prouffit évoqué dans le texte n’est pas sans rappeler le nom d’abbayes joyeuses que l’on retrouve dans différentes régions francophones à cette période29. Je n’ai pour l’instant pas pu identifier ce Michiel Couet. Le titre de Maître peut autant être une référence à un titre universitaire réel qu’à un titre parodique. La littérature joyeuse regorge en effet des aventures d’individus plus ou moins recommandables s’arrogeant ce titre pour impressionner leurs interlocuteurs30. On pourrait pencher pour cette piste au vu des lunettes qui ont malicieusement été ajoutées sur le nez des trois personnages de la gravure, comme pour donner une vision parodique de trois érudits en train de chanter. Quoi qu’il en soit, le lecteur de cet exemplaire établit donc un lien avec une personne existante dont il avait connaissance. On peut dès lors émettre l’hypothèse que tous deux faisaient partie des mêmes cercles théâtraux.

Ce même lecteur corrigea également un nom de personnage dans le texte. Il est en effet fait référence, au feuillet Aii [r], à « nostre tres reverend pere en dieu et indiscrite personne. Ponts maudine nostre prelat esleu par nos conseillers de nostre abbaye de chasse prouffit ». Or la main corrige le texte en rayant « Ponts », remplacé par un mot difficile à lire en marge car tronqué lors d’une reliure postérieure, et en corrigeant « maudine nostre » en « maudiné, nostre ». (illustration 5)

Détail : correction du feuillet Aii [r]
Illustration 5

Autrement dit, il ajouta ici une accentuation et ponctuation pour en faciliter la lecture ou éviter une lecture erronée : le surnom renvoie au manque de bons repas, puisque ce prélat parodique est ‘mal dîné’. Je suis encline à penser que le nom tronqué est « Pencet » (ou éventuellement Poncet), en suivant la lecture également adoptée par les rééditions du texte au XVIIIe siècle, qui ont pu prendre cet exemplaire comme source avant qu’il ne reçoive sa reliure actuelle. Il est en tout cas frappant de constater que seul cet exemplaire a été corrigé de la sorte. Toutes les autres éditions du XVIe et du début du XVIIe siècle présentent la graphie « Ponts maudine/é ». Le nom de Ponts me semble être une francisation de Pontus, l’un des chevaliers errants de la Table Ronde, mais également un patronyme fréquent au XVIe siècle, que l’on pense au poète Pontus de Tyard ou au marchand lyonnais Martin Pont(h)us, dont les mésaventures conjugales passèrent à la postérité littéraire précisément à l’époque où la Confrérie fut publiée31.

On peut donc affirmer que l’exemplaire de l’édition C a fait l’objet d’une lecture experte. Les très rares cas d’interactions avec le texte dans un imprimé joyeux que j’ai pu observer signalent toujours une proximité du lecteur avec les milieux joyeux. Il s’agirait donc ici d’un lecteur se situant dans les mêmes cercles d’acteurs qui purent jouer ce texte, voire du milieu dans lequel le texte fut composé32. Malheureusement, le manque de rapprochement avec des personnes repérables dans des documents d’archives ne nous renseigne pas sur la localisation d’un tel milieu de composition. Tout au plus peut-on souligner le fait que les deux premiers éditeurs lyonnais de la Confrérie, Jacques Moderne et François Juste, comptent tous deux dans leur catalogue bien davantage de livres joyeux que Vincent Sertenas, et en particulier des textes se prêtant à une performance, qui pourraient suggérer davantage de liens avec les milieux théâtraux joyeux de leur ville. De là à placer la composition de la Confrérie à Lyon plutôt qu’à Paris ou ailleurs, c’est un pas qu’on ne peut hélas franchir.

Conclusion §

On voit comme les thèmes et les caractéristiques matérielles des livres joyeux pouvaient se prêter à une lecture par des publics très divers. Avec l’analyse de ces trois éditions de la Confrérie des saouls d’ouvrer, on aboutit à une vision assez claire de types de lectorats distincts. Les hommes de robe en quête d’un divertissement le trouvaient dans un texte jouant subtilement sur leur formation juridique, accessible dans une boutique leur offrant aussi des lectures plus sérieuses ou utilitaires. Les marchands et artisans des grands centres urbains s’offraient un livret ludique et bon marché qui ne manquait pas de faire un clin d’œil à leur clientèle. Les gens de théâtre pouvaient s’en emparer en rappel de représentations et festivités passées, comme pour la préparation de lectures performatives à venir. Soulignons ici que ces publics n’étaient pas forcément distincts : les auteurs de ces textes et les organisateurs et acteurs des festivités joyeuses appartenaient le plus souvent à l’une ou l’autre des deux premières catégories.

Ce que nous confirme également cette étude des éditions de la Confrérie, c’est que l’histoire du livre et la bibliographie matérielle offrent des méthodes d’analyse qui permettent de dépasser les apories possibles des études uniquement littéraires de la réception des textes. Les livres du XVIe siècle contenant des textes littéraires sont parmi les moins annotés. C’est en particulier le cas lorsque leur contenu favorisait une interaction ludique dans laquelle la lecture restait passive, ou bien passait par une oralisation n’ayant pas laissé de traces écrites dans le texte.

Or on peut bien aller plus loin en cernant davantage les cadres de la production des livres joyeux et les stratégies commerciales de leurs éditeurs, en particulier en s’appuyant sur les caractéristiques matérielles de ces ouvrages. C’est ce contexte d’ensemble qui permet de mieux interpréter les cas, rares mais fascinants, dans lesquels les lecteurs ont pu laisser des traces infimes dans certains exemplaires qui confirment ces analyses, comme je l’ai montré avec ces trois éditions de la Confrérie. En ce sens, le présent travail est un premier jalon dans l’étude d’ensemble que j’entends développer sur les livres joyeux, leur production, et leurs publics.

Katell Lavéant

Université d’Utrecht / NWO