Louise Amazan

Marie-Claire Thomine

le 01 juillet 2017

Présentation

2018
Source : Présentation de la Journée d’étude organisée par le projet Facéties (Labex Obvil) le 1er juillet 2017. Les publics de la facétie XVe – XVIIe siècles.
Ont participé à cette édition électronique : Louise Amazan (Texte de présentation), Marie-Claire Thomine (Texte de présentation) et Stella Louis (Édition TEI).

Journée d’étude organisée par le projet Facéties (Labex Obvil) le 1er juillet 2017. Les publics de la facétie
XVe – XVIIe siècles.
Présentation. §

La journée d’étude dont nous publions ici les actes se propose d’interroger la destination et le public des ouvrages facétieux et de leurs précurseurs qui paraissent en français entre l’apparition de l’imprimerie et le xviie siècle. Le récit facétieux se fixe pour objectif principal de plaire à ses lecteurs avec lesquels il cherche à créer un climat de connivence, condition même de sa réussite ; sa brièveté le rend labile et aisément déplaçable, au gré des attentes d’un public toujours renouvelé. Les mutations et transformations de ces textes, et à l’inverse leurs éléments de stabilité, sont donc particulièrement instructifs sur l’évolution des goûts et sur la diversification du public, auquel ils cherchent sans cesse à s’adapter.

 

Quelques questions ont guidé nos réflexions lors de cette journée d’étude :

à qui les imprimeurs et libraires, les commanditaires et/ou les auteurs s’adressent-ils ? Quel type de lectorat visent-ils ? La facture et la composition des volumes (format, nombre de pages/feuillets, typographie, présence ou non d’illustrations), le discours paratextuel, le texte lui-même et les choix qu’il implique (langue latine ou langue vernaculaire, types de récits) portent-ils les traces d’une destination à un lectorat en particulier ? Comment ces différents éléments du « discours du livre » (A. Arzoumanov, T. Tran, A. Réach-Ngô) parviennent-ils à façonner une communauté facétieuse, rêvée ou non ? De façon simultanée, à l’autre bout de la chaîne, l’on a pu étudier (à partir des marques de possession sur les exemplaires) qui lit effectivement les ouvrages facétieux et quel décalage apparaît parfois entre le lectorat dessiné par les auteurs et facteurs du livre et le public réel. On s’est également demandé quelles « pratiques de lecture » (R. Chartier) sont associées à la diversité des réalisations de la littérature comique et facétieuse. De façon plus diachronique, on s’est intéressé aux modalités et au fonctionnement des rééditions, que celles-ci entérinent un changement ou une évolution du lectorat initialement prévu ou bien qu’elles cherchent, parfois à toute force, à élargir leur public.

 

Klaus Kipf étudie le public de la littérature facétieuse latine en Allemagne aux xve et xvie siècles et montre que les Confabulationes du Pogge et la collection de Heinrich Bebel constituent un genre éditorial qui a très vite trouvé ses lecteurs, lecteurs qui souvent deviennent eux-mêmes écrivains. Aux côtés des collections latines destinées à un public humaniste se développent d’autre part à partir de 1558 des collections en langue allemande, destinées à un public élargi, celui par exemple des prêcheurs protestants.

Katell Lavéant met en lumière la « longue vie des textes joyeux français » en montrant que les statuts parodiques, textes très brefs, ne se sont conservés que lorsqu’ils ont été mis en recueil dès le xvie siècle et ont survécu pour certains jusqu’au xixe siècle, devenus tout à la fois objets de divertissement et objets culturels.

Les Propos rustiques de Noël Du Fail (1547) examinés par Marie-Claire Thomine connaissent quelques métamorphoses facétieuses (au niveau du titre, mais aussi du texte avec l’ajout de deux chapitres apocryphes) qui en disent long sur les goûts du public ou du moins sur l’idée que se font de ces goûts les professionnels du livre à l’époque.

La table ronde sur le recueil paru chez Benoît Rigaud en 1557, les Joyeuses narrations advenues de nostre temps, a permis de montrer qu’elles constituaient le maillon d’une politique éditoriale concertée, reposant sur la compilation, l’accumulation, le florilège et sur la volonté de diffuser à Lyon pour un large public des succès parisiens (Louise Amazan) ; le paratexte et le choix des nouvelles examinés par Marine Gaulin et Julie Monsterlet a confirmé l’idée d’un élargissement à un public plus large, notamment féminin.

Romain Weber a proposé comme piste d’étude pour les publics des recueils facétieux les éditions pirates augmentées en s’appuyant sur deux exemples, La Nouvvelle Fabrique de Philippe d’Alcripe et Les Heures Perdues d’un cavalier françois de René de Menou ; les remaniements des éditeurs, qui modifient, ajoutent, enlèvent des éléments, sont autant de traces matérielles et textuelles de la lecture.

 

Dans la table ronde modérée par Dominique Bertrand, Anne Boutet s’est appuyée sur le traitement éditorial, au xviie siècle, de L’Heptaméron de Marguerite de Navarre pour en étudier les modes de lecture. Tiphaine Rolland a analysé les rapports entre facétie et galanterie en montrant, à partir de l’examen de quelques entreprises éditoriales des années 1640-1660, la tension entre un effort de modernisation des compilations plaisantes (à travers par exemple les modifications des titres) et l’entretien délibéré d’une forme d’archaïsme. Michèle Rosellini formule des hypothèses sur l’évolution du goût du public pour les contes facétieux au xviie siècle : l’imitation, l’adaptation, la réécriture chez Sorel, Tristan L’Hermite ou encore Molière et La Fontaine, peuvent fournir de précieuses informations sur les publics de la facétie à l’époque classique.

 

Elsa Kammerer a participé à la publication des actes en s’intéressant à la Geschichtklitterung de Johann Fischart, recréation en langue allemande du Gargantua de Rabelais qui connaît trois éditions successives en 1575, 1582 et 1590 ; l’ouvrage conçu à partir de différentes traditions comiques, notamment facétieuses, lui semble s’adresser à un public spécifique, celui des anciens élèves de l’Académie de Johann Sturm à Strasbourg, de manière à (re)créer une « communauté de rieurs ».