Guillaume Apollinaire

Articles au Mercure de France

2015
Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL, 2015.

Transcription sur les sources originales, voir cartouche bibliographique pour chaque item.

Ont participé à cette édition électronique : Éric Thiébaud (Édition et correction) et Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale).

[1904-07] « L’Exil de la volupté ».
Un roman sur Thaïs en 1611 §

Mercure de France, t. LI, nº 175, juillet 1904, p. 105-119. Source : Gallica.
[OP2 1094-1106]

La légende de sainte Thaïs, la courtisane égyptienne, recueillie par les hagiographes grecs qui orthographiaient son nom Tαϊς ou Tαϊσία, fut mise en latin par les hagiographes catholiques qui orthographièrent le nom de la sainte : Thaïs, Thaïsia ou Thaisis1. Cette erreur vient évidemment d’une confusion entre la courtisane alexandrine et Thaïs, la grande courtisane grecque qui épousa un roi d’Égypte.

L’auteur du Lapidaire, Marbode, évêque de Rennes, mit la vie de sainte Thaïs en vers latins. Ce poème est donné en entier par les bollandistes pour le 8 octobre, fête de sainte Thaïs2.

Ce pieux récit fournit à M. Anatole France l’occasion d’écrire, en combinant les vies de sainte Thaïs3 et de saint Siméon Stylite, un des livres les plus délicats de la fin du siècle dernier. Mais il avait déjà inspiré plusieurs fois des œuvres en France. Pendant une mission littéraire en Angleterre et en Écosse M. Paul Meyer découvrit à Oxford un poème qu’il appela Poème moral et dont il a dit que c’était une des œuvres les plus originales du Moyen Âge. Ce poème contient une Vie de sainte Thaïsien, qui se retrouve seule en d’autres manuscrits. Cette vie est en vers dodécasyllabiques, comme il convient, car si l’alexandrin n’avait déjà existé, il aurait fallu l’inventer pour célébrer une Alexandrine.

M. Cloetta qui a donné une bonne édition critique du Poème moral, dit que le nom et la vie de l’auteur sont inconnus, mais qu’il écrivait au commencement du xiiie siècle au plus tard. La vie de sainte Thaïsien porte en sous-titre : Uns bons exemples as dames ki soi orgullient de lor bealteit.

L’auteur assez misogyne parle du danger de la beauté, sans toutefois prétendre que les belles soient damnées à l’avance ;

Ce ne vulh ge ja dire que deus la bele hace.

Voici le passage où Pasnutius (Paphnuce) s’étonne d’entendre la courtisane nommer Dieu :

« Voire, » dist li sainz hom, « saveiz vo deu nomer  ?
Saveiz vos ke deus soit, k ’ il nos puist esgarder  ?
— Oiil, » dist ele, « sire, j ’ en ai öit parleir ;
Bien sai ke devant deu ne se puet nuz celeir… »

L’Anonyme n’aime pas les prêtres et nous le laisse voir à tout propos, encore que le sujet édifiant se prête assez peu à des attaques de ce genre.

Ki les berbis deu gardent lent sunt et perizos,
Del salvement des anrmes ne sunt guaires sonios ;
Muit est mueiz li secles, li tens mut perillos
Car teiz diut estre pastres qui est devenuz los.

Cette haine du moine se montre encore dans ce vigoureux tableau de la vie de Thaïs :

Borjois et chevalier l’avoient enameie
… Trop savoit ver s’amur les jovenzeaz atraire
… Por s’amur sunt maint homme en povrete chäut,
Tuit li vinent en greit, de chacun fait son drut,
Ele n’eschiwe moine ne convers ne rendut :
Las  ! por pechiet de feme qu ’ il est de gent perdut.

Ce poème est relativement court et s’il n’y avait que lui on pourrait dire que M. Anatole France a été le seul à traiter le sujet en français.

Si Thaïs n’avait pas été une courtisane, un auteur du xviie siècle aurait tiré de cette histoire cinq actes de tragédie, comme fit Rotrou avec saint Genest, et Corneille avec Polyeucte. Mais on n’aurait pas supporté cette atteinte à la dignité des princes, des courtisans et courtisanes de cour qui voulaient bien honorer les spectacles de leur présence. Une courtisane, prise même dans l’Antiquité païenne, eût encouru la réprobation unanime. Les personnages de la tragédie, animés de grands sentiments, soit vertueux, soit pervers, devaient être grands aussi par leur condition. C’étaient des rois, des reines, des généraux, des princes, des consuls. Il faut remonter au xe siècle pour trouver une pièce sur Thaïs et on la doit à Hrotsvitha, abbesse de Gandersheim.

S’il n’existe pas de tragédie française sur Thaïs, il y a par contre un petit roman, qui, bien que paru au commencement du xviie siècle, n’en tient pas moins encore, sous beaucoup de rapports, au xvie : L’Exil de la volupté ou l’Histoire de Thays Égyptienne convertie par Pafnuce. Avec l’Image du pécheur pénitent. Par Gabriel Ranquet, du Puj en Vellay. À Lyon. Par Claude Morillon, imprimeur de Mme de Montpensier. 1611. Ce petit livre contient l’histoire de Thays et des poèmes de belle facture parmi lesquels cette Image du pécheur pénitent.

Je n’ai aucun renseignement au sujet de l’auteur sur le nom duquel un de ses amis fit cette charmante anagramme : « Gabriel Ranquet — Naquit agréable. » Dans la partie poétique du volume, il a dédié des poèmes à certains de ses parents : un Ranquet, marchand drapier à Lyon, et Claude Ranquet, sieur du Caroil.

Voici le commencement de la dédicace de L’Exil de la volupté :

À très haute et très puissante Dame, Claude de Tournon, vicomtesse de Polignac, etc. Madame, je vous offre Thays pour la vous faire voir autant passionee de l’amour du ciel, qu’elle a eté amoureuse des plaisirs du monde ; et plus louable en sa repentance, que reprochable en sa volupté. Sa conversion est un parfaict : image des benefices que Dieu depart à ceux qui se laissent ravir à ses saintes aspirations ; sa contrition un vivant tableau des inquiétudes que le pecheur souffre volontairement, pour satisfaire à la justice divine ; et sa penitence un Amphiteatre où l’esprit luite bras à bras avec l’iniquité, et où il espreuve ses forces contre les puissances de la chair. C’est, dy-je, le champ du duel où l’ame entre en combat avec le monde, pour triompher du monde…

Puis vient une des parties les plus savoureuses du volume. D’abord, une anagramme ; on en abusa au xvie siècle ! « Claude de Tournon — Vénus l’on t’adore. » Cette anagramme mythologique est suivie de vers mythologiques aussi. Ensuite viennent des poèmes adressés à Ranquet pour le féliciter de son œuvre. Deux épigrammes en latin : Ad D. G. Ranquetum in exilium voluptatis… — À Monsieur Ranquet sur son exil de la volupté, Stances.

Si Pafnuce servit d’organe
Pour convertir cette profane
Afin de la loger au ciel,
Mon Ranquet, ranimant sa cendre,
Icy bas nous la fait descendre
Avec des mots confits au miel.
Chery de Mercure et des Muses
Vous rendez nos âmes confuses,
Lorsque votre diserte voix
S’eslance dedans nos aureilles
Pour nous faire ouyr des merveilles
Dignes des aureilles des Roys.
                                        Ybot.
Au mesme sur le mesme sujet. Quatrains.

Hastez-vous, non mes vers je ne vous le conseille

Il faut par autre voye, autre gloire tenter,

Ranquet de tant de peuple a derobé l’aureille

Qu’il ne s’en trouve aucun qui vous veuille escouter.

Se reclurre au devoir, bannir la volupté,

Charger sur soy la croix, et ses preceptes suyvre

Contrarie à son œuvre, et à la verité :

Puisque c’est volupté que de lire son livre.—

                                        ariste secrétaire de M. d’Orange.

On voit que les louanges n’étaient pas ménagées à ce Ranquet inglorieux aujourd’hui. Après ce préambule poétique vient la préface :

Chers lecteurs, je vous communique cette histoire que le loisir a permis à ma plume, et que la pieté a dicté à mon ame, comme les anciens Peres l’avoyent enregistree dans leurs saincts documents, l’Eglise l’a reservee dans ses sacrez archifs jusques à maintenant que mes veilles l’en ont retiree, pour la presenter au monde, inspiré du ciel : ou pour l’offrir aux hommes en faveur des ames, l’ayant jugee utile en cest aage, qui desreglé en toute sorte de desbauches et desbauché en toute espece de dereglemens, n’a pour exercice que le peché… Aussi comme ça esté la plus douce contrainte qui a obligé mon esprit de crayonner la volupté en son exil, ça esté de mesme la plus legitime consideration qui a forcé mes volontez de depeindre la Penitence en son lustre.

Ici commence L’Exil de la volupté. Quelques citations permettront de se rendre compte du style coloré, disert, harmonieux et, comme écrit celui qui signe Ybot, plein de mots confits au miel de Ranquet qui emprunte des termes aux divers corps de métiers, aux vocabulaires de la théologie et de la jurisprudence.

La clemence divine assiste toujours le pecheur qui fait volte face à l ’ iniquité, n ’ ayant plustost cogneu l ’ origine de sa contrition, qu ’ elle minute sa grace, n ’ y veu la fin de sa penitence, qu ’ elle prononce son pardon. Le bon larron la recogneut favorable en ses responses et charitable en ses promesses, lors quapres avoir dit au Fils de Dieu mourant en croix pour nous : Seigneur ayes memoire de moy quand tu viendras en ton Royaume. Il receut pour contre pointe à sa priere : Je te dy en verité qu ’ aujourd ’ huy tu seras en Paradis avecques moy. Bienheureux criminel  ! de recevoir tant de bonheur en son supplice, et tant de fortune en ses tourmens, trouvant la vie en abordant la mort et le ciel en perdant le monde. Subtil larron de derober à l ’ efficace de ceste promesse les richesses de la beatitude, pour thesaurizer son salut  ; et la jouyssance du ciel, pour beatifier son âme. Mais quoy  ? Il n ’ a pas esté seul à jouyr du fruit de cette divine clemence : le Publicain n ’ a pas si tost confessé son délict, saint Pierre pleuré son peché, ny les plus grands pecheurs abjuré leurs crimes, que ceste mesme clemence s ’ est trouvee prompte à leurs secours, et favorable à leur salut  ; recevant leur contrition pour excuse et leur penitence pour satisfaction, ainsi qu ’ il se peut verifier par la suite de ceste Histoire.

Arrius infectait tout le monde de sa secte maudite, semant l ’ yvroye de sa damnable opinion… c ’ estoit en ce temps, dy-je, qu ’ il naist dans Alexandrie en Égypte une fille, qu ’ on baptize aux sacrez fonts du nom de Thays. Ceste fille n ’ a plustost passé du periode de l ’ adolessence aux premiers jours de son Avril, qu ’ elle donne sa vie aux lascives amorces de l ’ incontinence et abandonne sa virginité à la mercy des impudiques embrassements et son corps aux vains plaisirs que la chair luy suggere  ; soit que seduite par son mauvais demon, qui la suit pour la flater, et la flate pour la perdre  ; soit que regie par la vanité qui tient imperieusement le dessus de ses actions, ou soit qu ’ accostee par les plus braves courtisans de son siecle qui sous ombre d ’ honorer ses perfections… la deçoivent facilement. Sa maison… c ’ est un bourdeau où la concupiscence s ’ exerce et où les sales attouchemens se pratiquent, c ’ est un lieu, dy-je, où se retiennent les plus debordez, et où se debordent les plus retenus  ; mais plus tost un séjour deplorable pour estre le plus souvent farcy de massacres, et remply de sang, à raison des querelles qui s ’ engendrent parmy ceux qui aspirent à sa jouyssance, ou parmy ceux qui jouyssent de ses plus douces priveautez : lesquels possedez d ’ une rage amoureuse, font gloire d ’ immoler leurs âmes sur l ’ autel de la jalousie. Sa maison est un escole où tout le mal du monde s ’ apprend, et où les plus grandes insolences se commettent : c ’ est le magazin du vice, le cloüaque de l ’ iniquité, et la boutique où se vend en gros et en detail toutes les meschancetez qu ’ on se sçauroit imaginer et que l ’ enfer peut produire. Thays ne celebre sa renommee qu ’ en appauvrissant les plus riches, rendant jaloux les plus rusez, corrompant les plus prudents, et erigeant un theatre à son ignominie, où elle fait marcher son nom sans honte, servant de mauvais exemple aux femmes chastes et de scandale aux filles vierges.

Pafnuce qui avoit faict eschange des plaisirs du monde pour la severité des deserts… apprend par un bruit commun les debordements de ceste pecheresse et soupçonne que la justice divine ne doit pas beaucoup tarder à la punir… il croit que l’enfer appreste dejà de tourments pour la geiner, et de geines pour la tourmenter et resolu de lui en donner de salutaires advertissements, se determine de l’aller voir sous l’apparence de jouyr de ses inchastes baisers… et pour mieux executer son louable dessein, s’habille pompeusement, et se pare à l’advantage, s’accommodant à la nature des mondains… il invente des ruses… s’imaginant de quelle accortise il doit vaincre ceste pecheresse pour l’attirer au bien en la retirant du mal, à fin qu’elle puisse gauchir l’ire du ciel.

À sa vue, Thays « frise ses cheveux, colore son visage, descouvre ses tetins, faict rire ses graces, et ne s’etudie qu’à donner du desir à ceste ame saincte, de cueillir avec passion le fruit de ses impudiques embrassements… elle l’accoste avec une reverence courtisane, et un souris lascif, ornee des plus riches joyaux et des plus superbes accoutremens que sa vanité lui avoit conseillé de prendre, et ayant prins des mains de ce religieux un escu, pour prix de l’iniquité qu’elle pensoit commettre avec luy, elle luy présente un lit mignonnement paré, où on pouvoit lire par indices les plus douces recreations, que ceste belle avoit rencontré dans les jeux de ses impudantes folies : la richesse de l’estoffe le rendoit beau et la beauté de la broderie agréable. Mais Pafnuce feint de trouver ce lieu trop suspect. »

Elle le mène dans une autre chambre, puis « dans un petit etude où elle apprenoit aux plus jeunes novices d’amour le parfaict usage de la sensualité. »

Puis elle veut le faire descendre dans « une grotte autant basse que reculée du jour ». On reconnaît la « grotte des nymphes », du récit d’Anatole France. Cette grotte n’est pas dans les vies latines de la sainte.

Elle essore ces propos de sa langue : Mon Amy, il y a ceans un lieu fort recelé, où il ne faut pas que vous ayez peur d ’ estre veu : les yeux d ’ un lynx sont trop peu clairs, et la veue d ’ un homme est trop faible, pour penetrer au travers de ces murailles et dans l ’ espesseur de ces tenebres : il n ’ y a personne qui nous puisse tant soit peu descouvrir en nos embrassemens, ou seroit Dieu : mais qui est celuy qui se peut cacher à luy, puisqu ’ il fouille d ’ un clin d ’ œil le cœur des hommes, et traverse d ’ une seule œillade les plus sombres nuits  ?

Vient alors le dialogue qui se termine par la conversion de Thays.

Thays : Je suis resolue de faire tout ce qui vous plaira de me commander, puis que vous me promettez un sejour qui doit reparer mes pertes et perdre mes injustices ; je ne souhaite que d’en prendre possession, sachant qu’en elle je dois rencontrer la fin de mes miseres, et le commencement de mon bonheur, prestant les sacrez remedes d’une parfaite guerison aux ulceres de mon ame : le desir que j’ay de me voir jouissante de ce sejour que je veux appeler le tombeau de ma folie, et le palais de ma felicité, le me faict aimer avec passion, et desirer avec impatience. Je ne vous demande sinon qu’il vous plaise de me donner.

Elle brûle tous ses biens en s’adressant aux compagnons de ses débauches :

Vous tous qui avez despendu vos commoditez au plaisir de mes embrassements, venez icy pour le voir devorer à la flamme. Venez voir perir dans ce feu les richesses que mes infames voluptez ont ravy de vos mains. Venez voir ensevelir dans l ’ ardeur de ces cendres les tresors que ma concupiscence a soustrait de vos jeunes folies… Venez voir un changement admirable, puis qu ’ il me rend ennemie du bien que j ’ ai acquis au prix de mon propre salut. Regardez, ô miserables, brusler les artifices de nos amorces et la parade de mes vanitez. Voyez prendre fin aux joyaux qui servoyent d ’ embellissement à mon corps, et d ’ ornement à mes pompes. Car, hélas  ! eusse-je bien peu conserver d ’ avantage le gain profané de mes debauches puis qu ’ il conjurait avec l ’ enfer la perte de mon ame.

Elle suit Pafnuce dans un monastère, loin de la ville. Il lui fait bâtir une cellule. Il l’exhorte :

Demeure ferme comme la poincte de la montagne contre la rigueur de l ’ orage, et le roc marin contre la force des vagues. Postpose le supplice des enfans de perdition à la beatitude des enfans de Dieu  ; le pourtrait de la mort, à l ’ image de la vie  ; la desolation des iniques au contentement des ames saintes. Pendant ce temps Pafnuce luy faict : bastir par des massons les fenestrages de la cellule qu ’ il lui assigne pour prison, ne luy faisant laisser qu ’ une petite ouverture de vers l ’ Occident, pour prendre les alimens necessaires à sa nourriture et après avoir faict sceller la porte d ’ un cachet de plomb, faict en forme de cadenat, il luy faict ce discours pour luy servir d ’ instruction :… Que si ton nom a eté cancellé du livre de vie, et du registre des esleus fais en sorte que la clemence celeste sollicite la misericorde qui tient roolle des repentants, afin qu ’ elle te r ’ escrive dans ce bienheureux volume.

thays : … Mais je crains d ’ entrer en ces assurances, que vous ne m ’ ayez instruite de tout ce que je dois à moi-mesme pour moy-mesme, et ne m ’ ayez tiree de tous les doutes où je suis, mesme de celuy que je fais du lieu où je doy respendre les excremens 4 qui sortiront de mon corps, pendant le temps que je demeurerai enserree dans le detroit de ces murailles.

pafnuce : Tu les laisseras dans ta chambre, pour autant qu ’ ils doivent servir d ’ antidote à la civette, dont tu as parfumé tes habits et poudré tes poils : puisqu ’ il faut reparer le crime par le mesme sens que nous l ’ avons commis. Si le peché des yeux s ’ expie par larmes, celuy de la langue par plaintes, il faut bien que celuy du nez s ’ acquitte par un contraire propre à sa nature : mais divers en son effect… Dieu ne nous a pas mis au monde pour nous patoüiller dans la délicatesse des sensualitez… Tu n ’ es pasdigne de nommer le Nom de Dieu, Nom que la cour celeste revere que l ’ enfer craint et que les justes adorent. Garde-toy bien, Thays de proferer ce sacré Nom de ta langue profane  ; ne le passe jamais par tes levres puisqu ’ elles ont succé l ’ iniquité, comme l ’ enfant succe le laict de la mammelle, ny n ’ esleve non plus tes mains au ciel d ’ autant plus qu ’ elles sont pleines de pollutions et pollues d ’ impureté : mais lorsque tu te voudrais occuper à la priere tu tourneras la face de vers l ’ Orient, et prononceras ces mots (avec un ardent zele, les genoux bas, le cœur humilié, l ’ ame affligee) : Seigneur qui m ’ as formee ayes merci de moy.

Pafnuce la quitte et revient à son monastère. Il annonce à ses religieux la conversion de Thays qui pendant ce temps se lamente :

Vuidez de mon ame, perverses voluptez, puisque vous avez conjuré par les delices de ma vie les angoisses de ma mort. Las, que j ’ estois bien miserable  ! de parer vos autels des depoüilles de mon salut, et bien faible de jugement de negliger le soin que je devois apporter au bien de ma conscience, pour prester mes actions à la culture de vos folies : mais plus hebetee d ’ assubjectir mon ame à vos passions, puisqu ’ elles me faisoyent perdre en la jouyssance des plaisirs du monde l ’ esperance des joyes du ciel. Allez, maudites voluptez : ha  ! que vostre nom me cause d ’ ennuy et me donne d ’ inquiétude… Deportez-vous pour jamais de moy, puisque mon ame le veut… Non, non, mais plutôt demeurez pour toujours avec moy, puisque pour parvenir au parfaict de vostre exil, il faudroit exiler mon âme : puisqu ’ elle mesme (pour s ’ estre pleüe à la volupté) s ’ est transformee en volupé ou bien exilez moy-mesme de moy-mesme : puis que je ne suis que volupté… aussi le seul souvenir des transgressions que j ’ ai commises m ’ espouvente, et la crainte que j ’ ay de perir en mes desbauches, et de mourir en mon peche, me faict fremir. Je suis sur le periode de laisser posseder mon courage au desespoir et sur le poinct d ’ agreger ma vie… qu ’ elle faveur me peux-je promettre du ciel… puis qu ’ à grand peine le juste sera sauvé.

Mais hélas  ! que dy-je  ? … qu ’ elle inspiration perfide est celle-là qui me veut faire accabler sous les ruines d ’ un desespoir le recouvrement de mon salut, et enterrer dans les ombres d ’ un monument le fruict : qui doit naistre de mapenitence  ? Ha  ! non  ! non  ! mon ame prenez courage, n ’ entendez-vous pas la voix du Tout puissant qui dit : qu ’ il ne veut pas la mort du pecheur, ainçois qu ’ il vive et qu ’ il se convertisse  ? convertissons-nous à luy… c ’ est luy qui exauce la priere du publicain, et qui intherine la requeste de la Cananee… Prosternons-nous devant sa face et crions à luy : seigneur, voicy la Prodigue laquelle, après avoir despendu les thresors de son salut, ne luy est resté que l ’ espoir de ta pitié… Voicy la Prodigue, dy-je, laquelle apres avoir prodigué l ’ heritage de son innocence, paillardant avec la volupté, ne respire qu ’ apres ta douceur… Seigneur  ! me voudrais-tu forclorre du droit de tes miséricordes, et du fruict de tant de sang que tu as faict rejaillir de son sacré corps pour le salut de nos ames  ? … Tout le monde a recogneu ta bonté et seule j ’ espreuveray tes rigueurs  ? Ha  ! non, seigneur… Or voici la lepre de la volupté s ’ est emparee de mon salut. Ma conscience est possedee du demon de l ’ iniquité… et mon ame est saisie des apprehensions de la mort eternelle… mes yeux se convertissent en pleurs et se desbordent en torrens… ces yeux qui ont perdu tous ceux qui les ont esleus pour les lumieres de leurs delices et pour les astres de leur volupté  ! ne sont-ils pas ces soleils imaginaires que les mondains ont adoré comme l ’ object de leurs impudiques amours  ? … et comme ils ont servy de luisans flambeaux aux ames lubriques, je veux qu ’ ils servent desormais de divines lampes à ma contrition… Ainsi verray presque aussitost mes veines sans sang que mes yeux sans larmes. Et pourquoi ne pleureray-je pas, puisque la beatitude s ’ origine des pleurs  ? … — Seigneur qui m ’ as formee, ayes mercy de moy, — Vocables que je veux repeter jusques au tombeau, puisqu ’ ils me jurent de fléchir ton ire… Je crie d ’ un cry plein d ’ amertume, et d ’ angoisse… — Seigneur qui m ’ as formee, ayes mercy de moy… Si le peché m ’ a defaicte, refais-moy… Le Sculpteur ayme les reliefs, et lorsque le temps en a parafé la beauté, et destruit la perfection, il les remet en leur premiere forme… Si est-ce qu ’ il m ’ est impossible d ’ acheminer mon âme à la perfection de mon dessein, si ton Saint Esprit ne favorise ma bonne volonté… communique le moy, seigneur  ; … et bref, qu ’ il me rende agreable aux yeux de ta justice… et que je soye trouvée digne (au sortir de ceste vie) d ’ entrer dans ton sacré conclave, pour cueillir au verger triomphant de ta céleste Hierusalem les fleurs de l ’ immortalité, et les fruicts de ses gloires.

Au bout de trois ans, Pafnuce, inquiet de Thays, alla visiter saint Antoine pour le consulter au sujet de la pénitente. Antoine réunit ses disciples, et, pendant la prière, Paul eut la vision d’un « lict vuide, paré de riche tapisserie, et tapissé de riches fleurs, gardé soigneusement par trois nymphes ». Cette apparition des trois pucelles est interprétée comme favorable à Thays et Pafnuce va lui annoncer la fin de sa pénitence : il descelle la porte, et aperçoit la recluse qui a été « convertie en Meduse j’entends pour la difformité… son ame n’a plus tost commencé de se faire belle, que son corps a commencé de paroistre laid : la tresse dont ses cheveux ebennins se frisottoyent en mille nœuds est devenue toute crasseuse, et son lustre est pery, son front cristalin est sans candeur et ses lineamens sont ridez : ses sourcils qui servoyent d’ornement à sa face sont herissez, et d’une façon mal agencee luy pendent nonchalemment sur la veuë ; ses yeux, dont les vifs rayons sembloyent donner le jour au monde, sont ternis, et n’ont plus de lumiere ; ses joues poupines où les rozes avoyent constitué leur séjour paroissent jaunatres et sont decharnees. Et bref, elle est faicte semblable à l’image de la mort, qu’on peint sur la superficie des sepulcres, dont la figure espouventable n’est couverte que d’ossements ».

Thays vécut quinze jours après la cessation de sa pénitence. Elle pria ainsi avant de mourir :

Seigneur… ma vie est sur les frontieres de la mort et mon ame sur le bord des levres : me voicy, Seigneur, preste de partir… pour me rendre dans le havre de la liberté céleste… que pendant qu’on creuse mon cercueil pour ensevelir mon corps, tu ouvres le ciel pour recevoir mon ame, je la depose entre tes bras, mon Dieu, reçois-la comme ton espouse. Il semble… que ta benignité luy dit d’une voix autant affable que favorable : Viens mon espouse en mon jardin, où sont les puits des eaux vives, et les ruisseaux du Liban.

Elle mourut et son âme fut au ciel « où elle jouyt maintenant à souhait des délices que Dieu distribue en partage à ceux qui, pour legitimer leur salut, abatardy par le peché, espousent la penitence ».

Voilà l’œuvre petite, mais émouvante et belle, de Gabriel Ranquet du Puy en Vellay, qui me paraît assez digne d’augmenter le nombre de ces délicieux grotesques comme les entendait Théophile Gautier. Ce sera la gloire de ce Ranquet oublié d’avoir contribué à inspirer la Thaïs d’Anatole France, ce roman lyrique, troublant, qui se termine sur le ricanement atroce d’un saint damnable.

[1911-02-01] La France jugée à l’étranger §

Faguet contre Baudelaire (la Voce, 29 décembre) §

Mercure de France, t. LXXIX, nº 327, 1er février 1911, p. 664-667. Source : Gallica.
[OP3 459-460]

C’est encore dans La Voce que nous trouvons, et encore de M. Ardengo Soffici, un article à offrir aux méditations de ceux dont la principale occupation est le dénigrement des grands écrivains et des grands écrivains français. Il s’agit de Baudelaire, il s’agit de M. Faguet. On connaît l’histoire que M. A.Soffici appelle un scandale. Il dit ensuite, et tout le jugement est profondément vrai :

Ce n’est pas — il faut le dire — que les Français, sauf très peu d’entre eux, soient conscients de l’extraordinaire grandeur de Baudelaire et considèrent toute irrévérence à son égard avec l’aversion qui se manifesterait chez nous pour une insulte faite à Dante, en Angleterre à Shakespeare, en Allemagne à Gœthe, en Russie à Dostoijewsky. Non, et même si Baudelaire est mal compris un peu partout, il l’est encore moins en France ; le seul fait d’associer à son nom, comme c’est le cas d’écrivains français, des idées de décadentisme, de satanisme, de dandysme, de morbosité, de névrose, d’hystérie, et autres billevesées, alors qu’au contraire on devrait uniquement parler d’austérité, de santé intellectuelle, et de génie, le démontre bien. Mais cette fois les accusations tombaient d’une chaire si renommée, elles étaient d’une stupidité tellement fanfaronne qu’il eût été non seulement lâche, mais impossible de n’y pas répondre. Et en effet si une critique superficielle, s’arrêtant à de fausses apparences, au masque que le poète lui-même se complut parfois de mettre sur son visage pour dissimuler aux yeux du bourgeois détesté son moi profond et sa propre tragédie, avait la plupart du temps confondu, brouillé les valeurs, il ne lui était jamais arrivé de les intervertir comme l’a fait notre spirituel grammairien.

Jusqu’ici c’était le snobisme littéraire qui, tel un miroir ondulé, déformait Baudelaire en le réfléchissant ; à présent c’est l’Université qui l’anatomise et tente de le réduire en poussière

Mais venons à un bref examen, tel que ces simples notes le comportent, des raisons du professeur. Ce sont les plus sottes, les plus attristantes, les plus grossières, et malgré cela (ou à cause de cela ?) les plus naturelles pour un homme qui, comme lui, représente la critique académique, c’est-à-dire la critique dépourvue de puissance intuitive et de sympathie, qui se glisse autour des chefs-d’œuvre, et, au lieu de les pénétrer, comme l’artiste fait pour la nature, et de les créer à nouveau pour en présenter au public l’harmonie essentielle, les collationne selon la prosodie et la rhétorique qu’elle porte avec elle, y promène le mètre de la logique aristotélicienne et y essaie les ciseaux de Boileau, La première accusation qu’Émile Faguet adresse donc à Baudelaire est la suivante : « Il n’a quasi aucune imagination. »

Et cette phrase, qu’il n’aurait pas écrite s’il en avait pesé tout le sens — ce qu’auraient fait un De Sanctis ou un Sainte-Beuve — est aussi la première preuve de sa légèreté. Certes, personne ou bien peu de gens en manquèrent comme l’auteur des Fleurs du mal et des Petits poèmes en prose. Mais n’est-ce peut-être point là un de ses premiers, un de ses plus grands mérites aux yeux de l’esthéticien et du philosophe modernes, sensibles aux véritables caractères de l’art ? Émile Faguet, quoique vieux, célèbre et professeur, s’étonnerait fort si on lui disait qu’on ne peut faire de la critique sérieuse si on ne possède pas une certaine aptitude philosophique qui aide à distinguer l’une de l’autre les raisons esthétiques et qu’un critique doit être philosophe du moins dans la mesure où il doit être artiste ou poète. La critique est l’art de réfléchir sur l’art. Que si d’ailleurs là, Faguet, dans la hâte qui le fait se tromper dans ses citations et entasser des périodes entortillées et incompréhensibles, avait écrit imagination en voulant, comme on pourrait aussi le croire, écrire fantaisie, c’est-à-dire pouvoir de percevoir la vérité lyriquement plutôt que d’une manière pratique et expérimentale, son erreur serait encore plus grave : car « si l’on considère, pour employer les expressions de B. Croce, comme faculté propre du poète et de l’artiste, non pas l’imagination, mais la fantaisie », il aurait, en déniant à Baudelaire cette faculté unique, précise, qui le fait poète, fait implicitement de ce dernier non seulement un « poète essentiellement de second ordre », comme il dit, mais la négation d’un poète, quelque chose comme un autre Faguet dont il aurait compris lui-même l’inutilité de s’occuper.

Et passons au deuxième chef d’accusation, conséquence du premier, qui est le suivant : « Le novateur n’a aucune idée neuve. Il faut de Vigny attendre jusqu’à Sully-Prud’homme, pour trouver des idées nouvelles dans les poètes français. Jamais Baudelaire ne traite que le lieu commun fripé jusqu’à la corde. » Des idées neuves ? Il serait curieux de savoir du magister irrévérencieux et exigeant ce qu’il entend par là. Voudrait-il peut-être que le poète obéissant à l’aphorisme versifié du chevalier Marino :

È del poeta il fin la maraviglia,

écrivît des absurdités dans le seul dessein d’épater le public, ou que, délaissant d’être véritable et ingénu, il combinât étrangement des visions et des sensations pour en faire des monstres stupéfiants ? Mais Émile Faguet précise. Réduisant à un schéma les compositions du poète il montre la banalité du fond. Exemple : « Bénédiction : l’artiste est ici-bas un martyr. L’Albatros : le poète trébuche dans la réalité. Les Phares : les artistes sont les lumières de l’humanité », et cœtera. Et il conclut : « Voilà les nouveautés que Baudelaire a répandues par le monde. » Ici l’incompréhension sénile du polygraphe décourage. Qu’est-ce à dire ? Mais s’il était permis à un pédagogue de disséquer de la sorte les vivantes créations d’art, et si l’on devait ensuite le suivre dans ses conclusions, qu’adviendrait-il des plus grands chefs-d’œuvre de la poésie ? Essayez du système. La Ginestra de Léopardi : la nature ne s’occupe point des hommes ; I Sepolcri de Foscola : les peuples civilisés doivent honorer les tombeaux ; la Mort du loup, de Vigny, le Vigny cher à Faguet : l’homme doit souffrir et mourir en silence ; Moïse du même : la grandeur et la puissance font de l’homme un isolé et un malheureux… Et tous les plus grands poèmes, depuis la Divine Comédie jusqu’à Faust que seraient-ils de plus qu’une immense agglomération de lieux communs ? Il resterait, c’est vrai, les idées nouvelles de Sully-Prud’homme, mais il peut y avoir certaines personnes qui n’y trouvent pas une juste compensation d’une belle hécatombe. Quant, aux lieux communs, vaut-il même la peine de rappeler, même à un professeur en Sorbonne, qu’ils sont connus justement parce qu’ils sont autant de vérités éternelles, enracinées au plus profond de l’âme humaine, qu’ils sont, selon le mot de Baudelaire lui-même, les « questions les plus graves et les plus profondes » et, pour cette raison, le fond même, la matière exclusive de toute poésie lyrique, comme l’affirme aussi du reste Brunetière, maître de Faguet, qui ferait bien de le moins imiter et de le mieux lire ? Est-il la peine de rappeler que la grandeur de chaque poète consiste à infuser à ces vieux organismes toute la vie, le feu, le mouvement, et les couleurs et palpitations originales de sa propre personnalité ; à les enrichir de nouvelles significations ; de sens nouveaux, des caractères nouveaux que son âme a acquises, dans de nouvelles expériences ?

C’est inutile : celui qui en hommage à l’école attaque la poésie n’est pas fait pour comprendre les paroles de vérité.

Il vaut donc mieux voir ce qui échappe encore à notre professeur « Baudelaire — écrit-il — est souvent très mauvais écrivain. » Et pourquoi ? se demande-t-il. Hélas ! comme toujours ! Baudelaire, ainsi que tous les grands artistes, sent autour de lui et en lui, mêlée au flot eurythmique des idées et des images, quelque note heurtée, dissonante, il éprouve comme une dispute de sensations, comme un tourment ; il voit comme un éclair ambigu illuminant, pour un quart de seconde, une perspective d’autres mondes, et parce qu’un accouplement orthodoxe, raisonnable, naturel, ordinaire de mots ne rendrait pas la profondeur et le caractère irrationnels extraordinaires de la vision non naturelle, il s’efforce de suggérer par un heurt, par une torsion, par une mêlée dans l’expression, la résonnance ineffable, le jet éblouissant qui l’a frappé. Il a un « frisson nouveau » et le communique, nécessairement, d’une façon neuve. Or, c’est justement cela que la science grammaticale défend de faire. Mais quand l’Académie en vient à méconnaître ainsi les droits de l’artiste, et la nature infiniment libre, uniquement lyrique du langage, elle perd du coup toute autorité, et ceux qui, comme M. Faguet, la représentent, ne peuvent plus parler de poésie sans se compromettre pour toujours. En attaquant avec de pareils critères un artiste et un poète de l’envergure de Baudelaire, Émile Faguet a montré que, malgré l’intelligence que beaucoup lui reconnaissent, il n’est au fond qu’un de ces philistins cultivés que Nietzsche décrit en parlant de David Strauss, un homme froid et insensible, une espèce de Villemain ressuscité pour se venger sur le grand homme mort des outrages dont celui-ci le couvrit de son vivant.

Mais l’illustre critique avait pronostiqué le naufrage de l’œuvre de Baudelaire : « Or, pendant toute ma jeunesse, je me disais : “Il est parfaitement digne d’occuper l’attention et d’éveiller l’intérêt ; mais il ne survivra pas ; c’est l’affaire d’une génération.” » Et il n’arrive pas à se consoler de s’être trompé, ni à s’en rendre raison : « Je me suis trompé dans mon diagnostic. Vous ne me croiriez pas si je vous disais que cela ne m’étonne pas un peu ». Et pour se consoler il explique le succès inattendu d’une semblable poésie à l’aide de ce raisonnement : « Il leur faut [aux fidèles de B] un neurasthénique pur et simple et qui exprime sa neurasthénie en vers souvent énergiques, un homme enfin qui ait bien “le goût du néant” et qui n’ait bien précisément que celui-là. »

C’est l’habituelle échappatoire de quiconque, incapable de rien goûter d’autre que la popote quotidienne, taxe de prévention tous ceux qui ont un palais plus fin que lui. Mais puisqu’elle résume tout l’article de Faguet et qu’elle en est quelque sorte la clef de voûte, un de ces fidèles pourrait répondre : Eh ! eh ! excellent immortel ! si vous aviez pu comprendre que la grandeur de Baudelaire consiste au contraire dans le fait de s’être plongé, jusqu’à en toucher le fond, dans le gouffre mystérieux de la vie, d’avoir traduit sous une forme de toute beauté l’angoisse particulière de notre temps, d’avoir, comme fit Dante pour l’enfer catholique, visité et décrit l’enfer de nos cœurs modernes, avec leurs doutes, leurs grandes questions sans réponse, avec leurs passions et leur ironie ; et si en même temps vous aviez pu entrevoir, fût-ce pour une seconde, que le « goût du néant » n’est pas l’apanage des neurasthéniques, vous n’auriez pas été un aussi mauvais prophète et vous ne vous étonneriez pas aujourd’hui de voir vivant encore quelqu’un qui jamais ne mourra : le plus grand poète de votre pays.

Ce bel article n’est pas qu’une réponse à M. Faguet, ce qui serait peu. Il s’adresse aussi à ces critiques entre deux arts et entre deux âges, à ces poètes à la religiosité encombrante, qui sont « honteux de Baudelaire », qui ne lui pardonnent pas d’avoir mis l’art, l’orgueil et la volupté au-dessus des bêtises sociales et de la niaiserie morale. Baudelaire est beau par ce qui déplaît en lui à certains qui l’ont mal défendu — exprès.

Lucile Dubois.

[1911-04-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XC, nº 331, 1er avril 1911, p. 660-662. Source : Gallica.
[OP3 53-55]

J’aime les hommes, non pour ce qui les unit, mais pour ce qui les divise, et des cœurs, je veux surtout connaître ce qui les ronge.

Jules Romains §

[OP3 53-54]

Depuis ma première rencontre avec Jules Romains, et tandis que s’accumulaient les raisons littéraires qui auraient pu nous éloigner l’un de l’autre, la sympathie naquit qui nous rapprochait. Elle vient, m’a-t-on dit, du fait que nous sommes de la même date. C’est le jour le plus romanesque de l’année ; d’où, sans doute, ce pseudonyme de Romains, tandis que, moi-même, je suis…

Jules Romains n’a point d’yeux et ses paupières s’ouvrent à peine sur deux cavernes de glace. Au demeurant, son visage est animé et une barbiche dissimule la volonté que marque le menton. L’aspect et l’attitude sont celles d’un secrétaire de syndicat socialiste. La littérature se faisant à l’électricité, n’en doutez pas, Romains serait le Pataud de ces électriciens-là. Et si, dans un appel, il menace la Bourgeoisie du Théâtre en vers, c’est avec le ton d’un syndicaliste qui proclame la lutte de classes. Jules Romains est, des hommes que je connais, celui qui pâlit le plus facilement. Un jour, tandis qu’il lisait un article où l’on faisait des réserves sur la Vie unanime je l’ai vu blêmir. La brutalité lui plaît et aussi certaines formes puériles de la singularité. À ce propos, son Manuel de déification a la valeur d’une confession. L’auteur de l’Armée dans la ville aime arracher les groupes à leur torpeur, il veut violenter le public, mais son inspiration subit des assauts analogues. Un soir que nous étions avec quelques amis, Romains s’en alla vers 10 heures, disant : « j’ai une pièce de vers à faire demain matin, il faudra que je me lève à 4 heures. »

Le Prince-Régent de Bavière §

[OP3 54]

Le prince-régent de Bavière vient de fêter son 90e anniversaire de naissance. J’ai eu l’occasion de voir ce tuteur de deux rois fous. Il a l’air d’un maître à danser du xviiie siècle. Petit, il trépigne et il semble que ce soit en mesure. Il était, une fois où je le vis, en costume de l’ordre de Saint-Georges et coiffé d’une toque empanachée. Les chevaliers l’entouraient et formaient la seule mascarade sérieuse qu’il m’ait été donné d’observer. J’assistai, debout, au banquet qui suivit. Les convives gardaient le silence. Le prince Luitpold faisait encore remuer ses pieds en mesure sous la table et son visage spirituel portait les signes d’une gaieté pleine d’insouciance. Cependant, au fond de la salle, les servantes affairées s’arrêtaient souvent pour avaler, tête renversée, un pot de bière, et, de trois minutes en trois minutes, les hérauts lançaient un appel de trompette, comme pour annoncer la venue d’un des rois fous, qui ne paraissait point.

Le plus vieux signe de l’antisémitisme §

[OP3 54-55]

Pendant une des manifestations d’antisémitisme qui eurent lieu dernièrement, sur la place du Théâtre-Français, je me trouvais un moment au coin de la rue de Rohan, auprès d’un monsieur dont l’origine israélite ne pouvait faire de doute. Devant nous, se tenait un vieillard qui, par ses gestes et ses cris, montrait combien il approuvait les manifestants. Il se retourna, par hasard, et, apercevant mon voisin, se livra à un manège qui me parut le plus bizarre du monde. D’un pan de son pardessus, il simula une figure qu’il me dit ensuite être une tête d’âne et la montra avec insistance au monsieur juif qui, gêné d’être là, se retira discrètement au bout de quelques minutes. Voyant qu’il s’en allait, le vieillard se mit à rire bruyamment et m’adressa la parole en ces termes : « Il est parti ! il est parti ! Quand j’en vois un, je lui montre toujours la tête d’âne, c’est le vieux geste de l’antisémitisme français. En 1850, les écoliers le faisaient encore à leurs camarades juifs. Je ne l’ai jamais oublié. Au collège, nous simulions des têtes d’âne avec nos tabliers noirs ; maintenant je me sers de mon pardessus. Et je suis le seul à me souvenir de ce signe : la tête d’âne. Il doit être très ancien, et, si je n’en comprends plus le sens, j’en ai souvent constaté l’efficace. La tête d’âne les fait fuir. Elle leur rappelle apparemment des souvenirs déshonorants, oui, je crois, déshonorants, et ils partent, ils s’enfuient à son aspect. »

Comment M. F… fait des livres §

[OP3 55]

La nouvelle mode pour les écrivains c’est d’être très peu les auteurs de leurs livres. Ainsi, M. F… écrit volontiers d’après un canevas que lui apporte son éditeur. Il ne reste à l’éminent critique qu’à amplifier. C’est en cela qu’il excelle.

Je connais un éditeur qui vient d’apporter un plan à l’illustre amplificateur. « Le jeune auteur du canevas, m’a-t-il dit, attend avec curiosité l’issue de cette collaboration. Il n’attendra pas longtemps. Il faut à M. F… deux jours pour écrire un livre, il en faut quinze pour qu’on l’imprime. Dans vingt jours, mon jeune nomme lira cet ouvrage qu’il a conçu et n’a point écrit. » C’est le commencement de la division du travail, en littérature.

[1911-04-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XC, nº 332, 16 avril 1911, p. 881-884. Source : Gallica.
[OP3 55-59]

Quelques artistes au travail §

[OP3 55-58]

Nous sommes dans la saison des Salons. Il convient donc de parler des artistes. Et, avant tout, pour ne pas mêler les genres, regardons travailler quelques peintres. Les sculpteurs : Rodin, qui ressemble au Père Éternel, Élie Nadelmann, qui travaille couronné de roses, le singulier Manolo, qui commença par sculpter des mottes de beurre, Aristide Maillol, qui n’aime rien tant que varier ses travaux artistiques et qui présentement fabrique du papier, auront leur tour.

Zuloaga et Émile Bernard s’entendent parfois pour tirer en même temps le portrait du même personnage. Ainsi firent-ils pour le portrait de M. Élémir Bourges. Ainsi font-ils maintenant pour le portrait de Paul Fort. Zuloaga travaille avec enthousiasme, les couleurs l’enivrent, il essuie avec volupté, contre sa blouse, ses mains salies. Il recule pour mieux examiner son modèle, penche la tête et cligne d’un œil. L’Allemand Franz Stuck, auquel il ressemble, ne travaille pas autrement. Rousseau, le Douanier, mort l’année dernière, quand il peignait un sujet fantastique, s’épouvantait de ses propres imaginations et, tremblant, il était obligé d’ouvrir la fenêtre. Lorsqu’il tirait le portrait de quelqu’un, il était plus calme. Il prenait avant tout les mesures de son modèle et les inscrivait fort exactement sur sa toile, les réduisant à la dimension du châssis. Pendant ce temps, pour se récréer, le Douanier chantait des chansons de l’époque où il était employé de l’octroi : Le Vin de Suresnes ou Aïe ! aie ! aie ! que j’ai mal aux dents, ou La Puce, ou encore :

Moi, je n’aim’ pas les grands journaux
Qui parl’nt de politique.
Qu’est-c’que ça m’fait qu’les Esquimaux
Aient ravagé l’Afrique ?
C’qui m’faut à moi, c’est L’P’tit Journal,
La Gazett’, La Croix d’ma mère :
Tant plus qu’y a d’noyés dans l’canal.
Tant plus qu’ça fait mon affaire…

Et il s’arrêtait, parfois, pour prendre un peu de café.

Paul Signac, quand il travaille dans son atelier, a besoin que le parquet y soit ciré comme dans une salle de danse. Il veut que tout y soit bien rangé et cela se montre assez dans sa peinture où les couleurs ne se mêlent pas, où chaque point est à sa place.

Kees Van Dongen, peintre des danseuses de music-hall, artiste violent qui aime la révolution sociale, les fards et la lumière électrique, entretient dans son atelier une propreté à ravir un habitant de Broek in Waterland, qui passe pour l’endroit le plus propre du monde. Au demeurant, Van Dongen est hollandais et les Bataves, comme on le sait, ont la manie du nettoyage et de l’ordre.

Au contraire, Picasso, qui est espagnol, cultive avec délices le désordre de son atelier où l’on voit pêle-mêle des idoles océaniennes et africaines, des pièces anatomiques, des instruments de musique, des fruits, des flacons et beaucoup de poussière. Le peintre y travaille lentement, pieds nus, en fumant une pipe de terre. Autrefois, il travaillait la nuit.

Le docte Henri-Matisse peint avec gravité et solennellement comme si des centaines de Russes et de Berlinois le regardaient. Il travaille un quart d’heure à une toile et passe à une autre. Si quelqu’un se trouve dans son atelier, il l’endoctrine et cite Nietzsche et Claudel, mentionnant encore Duccio, Cézanne et les Néo-Zélandais.

Le dessinateur Rouveyre observe son modèle. Sans interrompre la conversation, il trace tout à coup quelques traits de crayons sur un petit carnet et s’excuse de ne point montrer ce qu’il vient de dessiner. Ce dessin, il le reprend à loisir, dix et vingt fois, s’efforçant de bannir toute ressemblance entre le portrait et le modèle et n’y réussissant pas toujours. Les portraits les moins ressemblants lui coûtent le plus de peine. Il met parfois plus d’une année à les achever. Et lorsqu’ils lui paraissent bien éloignés de la réalité, voilà notre dessinateur content. La cruauté de cette méthode a donné quelques portraits surprenants qui, loin de la réalité, s’approchent singulièrement de la vérité.

Marie Laurencin peint pendant de longues heures sans s’arrêter et les fenêtres toujours fermées. Elle n’admet dans son atelier que sa chatte Poussiquette et chante L’Ermite, La Romanesca, C’est à Cherbourg que la jeunesse brille, ou encore :

Biron avait un’ ceintu’ d’or
Qui lui coûtait quinze mill’livres
À son page, il l’avait donnée.
Mais ses parents lui ont ôtée…

Albert Marquet peint sous le coup d’un enthousiasme silencieux et cherche d’instinct les lignes et couleurs les plus simples, les plus rares. Il faut que tout soit simple autour de lui, simple. Il aime les chambres sans meubles, les murs blanchis à la chaux. Et que dire de la main de Renoir ! Gourde, malade, elle crée encore des merveilles…

La tombe de Moréas §

[OP3 58]

Paris-Journal ne s’intéresse à rien tant qu’aux cimetières. Il ne se passe guère de jour où cette feuille ne convie ses lecteurs à visiter quelque tombeau célèbre. C’est tantôt celui de Verlaine, tantôt celui de Carrière. Dernièrement, le rendez-vous était fixé devant la tombe de Moréas. Ce grand poète fut incinéré, mais ses cendres ne gisent point dans une case murale du columbarium.

Elles reposent dans une tombe bien simple et digne d’un poète qui connut tant d’amertume. Une grille déjà rouillée en marque les limites.

Point de croix pour désirer la dalle aux prières des chrétiens et, sur une planchette de sapin, on ne lit que le nom du poète : Jean Moréas. Une seule couronne bien mystérieuse révèle le douloureux secret des Stances. Un ruban porte les noms de Pierre et Madeleine.

Comment on devait mystifier les artistes français §

[OP3 58]

Les inventeurs de Boronali avaient juré de mystifier cette année la Société des Artistes Français. On avait loué un tableau authentique de M. Ingres. À la gouache, on eût changé la signature contre celle de Durand ou Dupont. On avait lieu d’espérer que le jury refuserait cette toile de maître. Alors, quelle joie sur la butte !… Mais il paraît qu’on a renoncé à cette farce et ce n’est pas à moi de décider si l’on a eu tort ou raison.

Épigramme sur « Rivoli » §

[OP3 59]

Chantecler a été l’occasion pour les poètes français de reprendre un genre délaissé : l’épigramme. Pour ma part, je connais un jeune poète normand qui n’a pas composé moins de quarante-quatre épigrammes où la muse de M. Rostand est fort maltraitée.

Le Rivoli de M. Fauchois a aussi inspiré des épigrammes. En voici deux qui sont bien tournées. L’une a été insérée dans l’Intransigeant :

Après Beethoven,
       Amen !
Après Rivoli,
       Au lit !

La seconde, parce qu’il n’y a plus de ruelles, court les brasseries :

Le grand Napoléon, le jour de Rivoli,
Avait fait, par ma foi, une belle trouvaille.
Inutile vraiment puisque partout on lit
Qu’à l’Odéon Fauchois a perdu la bataille.

On va jouer une « revue littéraire » §

[OP3 59]

Le théâtre mondain va connaître de beaux jours. M. Alfred Mortier doit monter, sur une grande scène, une Revue littéraire dont l’auteur est M. André Salmon. On s’y amusera aux dépens des poètes, des romanciers, des peintres et des musiciens. Il y aura la scène de M. Jules Romains, celle de Mlle Marguerite Audoux, on se retrouvera au banquet Paul Fort avec un menu ridicule : « canard à la Roinard », « Macaroni aîné », etc. MM. Eugène Montfort et Guillaume Apollinaire réclameront avec insistance leur banquet. Enfin, l’on rira.

[1911-05-01] La Vie anecdotique §

Rousseau le Douanier §

Mercure de France, t. XCI, nº 333, 1er mai 1911, p. 214-217. Source : Gallica.
[OP3 60-63]

M. Henri Rousseau fut surnommé le Douanier parce qu’il avait été employé de l’octroi et qu’en effet douanier peut être considéré comme le terme noble qui désigne cette qualité.

Le violon §

Le Douanier avait été découvert par Alfred Jarry, dont il avait beaucoup connu le père. Mais, pour dire le vrai, je crois que la simplicité du bonhomme avait beaucoup plus séduit Jarry que les qualités du peintre.

Celui qui le premier encouragea les essais du primitif le Plaisance fut incontestablement M. Remy de Gourmont. Il le rencontrait parfois à certains carrefours de la rive gauche où le vieux Rousseau jouait, sur le violon, des mélodies de sa composition et faisait chanter aux petites ouvrières l’air en vogue. La musique nourrissait la peinture, et si le violon d’Ingres a passé en proverbe, sans le violon du Douanier, nous n’aurions point ces décorations étranges qui sont l’unique chose que l’exotisme américain ait fournie aux arts plastiques.

La guerre du Mexique §

C’est qu’en effet Rousseau avait été à l’Amérique, ayant servi pendant la guerre du Mexique.

Quand on l’interrogeait sur cette époque de sa vie, il ne paraissait se souvenir que des fruits qu’il avait vus là-bas et que les soldats n’avaient pas le droit de manger. Mais ses yeux gardaient d’autres souvenirs : les forêts tropicales, les singes et les fleurs bizarres…

1870 §

Les guerres ont tenu une place importante dans la vie du Douanier. En 1870, la présence d’esprit du sergent Rousseau épargna à je ne sais plus quelle ville les horreurs de la guerre civile. Il aimait à détailler les circonstances de ce haut fait et sa vieille voix avait des inflexions singulièrement orgueilleuses quand il en venait à dire que le peuple et l’armée l’avaient acclamé en criant : « Vive le sergent Rousseau ! »

Les fantômes §

Ceux qui ont connu Rousseau se souviennent du goût qu’il marquait pour les fantômes. Il en avait rencontré partout et l’un d’eux l’avait tourmenté pendant plus d’une année, au temps où il était à l’octroi.

Le brave Rousseau était-il en faction, son revenant familier se tenait à dix pas de lui, le narguant, lui faisant des pieds de nez, lâchant des vents puants qui donnaient la nausée au factionnaire. À plusieurs reprises, Rousseau essaya de l’abattre à coups de fusil ; mais un fantôme ne peut plus mourir. Et s’il essayait de le saisir, le revenant s’abîmait dans le sol et reparaissait à une autre place…

Rousseau affirmait encore que Catulle Mendès avait été un grand nécromant :

Il vint me chercher un jour à mon atelier, disait-il, et m’amena dans une maison de la rue Saint-Jacques, où, au troisième étage, se trouvait un moribond dont l’âme flottait dans la chambre sous la forme d’un ver transparent et lumineux…

Il est bien possible qu’après tout Rousseau attigeât la cabane et que l’histoire n’eût rien d’authentique, mais il la racontait telle que je la rapporte et ses récits de revenants étaient innombrables.

Les poèmes §

Rousseau n’était pas seulement peintre et musicien; il était encore auteur. Et il a laissé des fragments de Mémoires, des drames et des poèmes.

Celui qu’il écrivit pour son cadre du Rêve mérite d’être conservé :

Yadwigha dans un beau rêve
S’étant endormie doucement
Entendait les sons d’une musette
Dont jouait un charmeur bien-pensant.

Pendant que la lune reflète
Sur les fleurs les arbres verdoyants
Les fauves serpents prêtent l’oreille
Aux airs gais de l’instrument.

On n’aurait pas de peine à retrouver dans ses papiers de gentils morceaux aussi bien tournés.

La Cour d’assises §

À la suite d’une affaire compliquée de chèque et qu’il n’avait pas très bien comprise, Rousseau fut une fois condamné par la Cour d’assises. On lui appliqua cependant la loi Bérenger. Et il avait été plus imprudent que criminel, ayant été roulé par un ancien élève à lui auquel il avait donné des leçons de clarinette.

Quand il apprit qu’il bénéficiait de la loi de sursis, le Douanier ne se tint pas de joie et dit poliment : « Mon Président, je vous remercie et, si vous voulez, je ferai le portrait de votre dame. »

Rousseau amoureux §

Cette affaire ne laissa point de gâter ses vieux jours. Il avait aimé toute sa vie, d’abord une Polonaise et ensuite ses deux femmes, dont il a laissé les simples et gracieuses effigies.

À soixante-quatre ans, il s’amouracha d’une personne de cinquante-quatre ans, qui lui demanda le mariage. Il alla chez les parents solliciter la main de leur demoiselle. Mais ceux-ci ne voulurent rien entendre, disant qu’il avait été condamné et qu’il était un peintre ridicule.

Voilà le pauvre Douanier désolé.

Il alla chez ses amis solliciter des certificats de talent et d’honnêteté. C’est tout attendri que je lui en rédigeai un. Son marchand de tableaux, M. Vollard, lui en écrivit un autre sur papier timbré. Mais rien n’y fit. Et je pense aussi que la demoiselle ne l’aimait point. Il lui acheta un jour pour cinq mille francs de bijoux et elle ne vint même pas à son enterrement.

Rousseau et les petits commerçants de Plaisance §

Rousseau, depuis qu’il s’était adonné à la peinture, vivait misérablement et laborieusement. Il faisait beaucoup de tableaux de famille pour les petits commerçants du quartier de Plaisance, où il habitait. Et on commence déjà à rechercher ces portraits.

Cependant, pendant les dernières années de sa vie, les étrangers s’étaient mis à lui acheter de la peinture. M. Vollard lui en commanda ; et le Douanier connut une petite aisance, mais pendant fort peu de temps, l’amour l’ayant rendu magnifique et l’obligeant à dépenser tout ce qu’il avait mis de côté.

La soirée chez Rousseau §

M. Rousseau aimait à donner des soirées où il invitait des gens de lettres, quelques peintres, de belles étrangères et les demoiselles de son quartier. Ses élèves donnaient un petit concert, on récitait des vers, Rousseau chantait gaiement les chansonnettes de sa jeunesse, et après avoir bu un verre de vin, l’on s’en allait tout content d’avoir passé quelques heures en compagnie d’un brave homme.

La Société des Artistes Indépendants §

Le Douanier fut une des illustrations de la Société des Artistes Indépendants, où la jeunesse artistique a tenu à l’honorer en organisant pieusement une exposition rétrospective de ses œuvres. Devant ces toiles on a prononcé les noms de Taddeo Gaddi, de Cézanne, de Poussin, on a mentionné les primitifs siennois, pisans et hollandais… On n’a pu obtenir de M. Georges Courteline qu’il prêtât les toiles de Rousseau, qu’il avait achetées pour mettre dans sa fameuse collection de peintures grotesques… M. Courteline ne sait plus où donner de la tête… Il ne peut se faire à l’idée que Rousseau puisse passer maintenant pour un Maître… On dit qu’il a l’intention de léguer ses tableaux du Douanier au musée du Louvre.

[1911-06-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCI, nº 336, 16 juin 1911, p. 885-888. Source : Gallica.
[OP3 63-67]

La Journée de Paul Verlaine §

[OP3 63-64]

La Journée de Paul Verlaine fut moins tumultueuse qu’on avait pensé. Il n’y eut point de monôme sur le boul’Mich, il n’y eut point de cabale à l’Odéon, et l’on avait annoncé ces manifestations.

Le matin, au Luxembourg, un dessinateur, qui fait profession d’avoir été l’ami de Verlaine, obtint du succès en déclarant à qui voulait l’entendre qu’il s’était marié la veille, ne voulant point, du moment que son poète allait être célébré officiellement, demeurer dans une situation irrégulière.

À l’Odéon, pendant les entractes, on commenta un factum assez plat d’idées et de style, où je ne sais quels barbares étaient honnis au bénéfice de quelques poètes tels que MM. Fernand Gregh, Charles Morice, Fernand Divoire, etc.

Les peintres nouveaux que l’on a voulu appeler les cubistes étaient fort maltraités.

Ils se fâchèrent, et comme le factum qui provoquait leur colère n’était pas signé et ne portait même pas une indication d’imprimeur, les suppositions allèrent leur train.

Tour à tour, on incrimina MM. Morice, Jules Romains, Levaillant, Veyssié et quelques autres, d’avoir rédigé la mystérieuse proclamation. Au café qui fait le coin de la place de l’Odéon et de la rue Corneille, il n’y avait que des littérateurs et leur opinion était que le factum avait pour auteurs les cubistes eux-mêmes, désireux de créer de l’agitation autour de leurs œuvres. Cependant, ceux-ci continuaient à accuser M. Charles Morice, et, pendant que l’on banquetait, ils l’empêchèrent de parler, criant : « Il est ressuscité », faisant circuler parmi les convives des épigrammes, des caricatures destinées à le ridiculiser. Le vacarme reprit de plus belle, lorsqu’on se fut rendu à La Closerie des lilas, où M. Combes, cafetier des peintres et des poètes, leur offrit du champagne en l’honneur de Paul Verlaine. Pour apaiser tout le monde, Paul Fort demanda à Saint-Pol-Roux de relire son discours qu’on n’avait pas entendu au banquet. Et après que quelqu’un eut proposé qu’à La Closerie, pour honorer un poète qui défendit toujours courageusement son art, le lion de Belfort s’appelât désormais le lion de Paul Fort, on se sépara. Il faisait jour.

Les impromptus de Jean Moréas §

[OP3 64-67]

On a dignement célébré la mémoire de Verlaine. Il serait injuste de ne pas parler de Jean Moréas, qui aurait pris tant de plaisir à cette fête.

Moréas ne pensait qu’à la poésie et, comme il était très heureusement doué, il ne dédaignait pas de la mettre très souvent au service de son esprit. Nous avons ainsi, de lui, un certain nombre d’impromptus enjoués qui sont parfois de fines satires, parfois des madrigaux charmants.

Les impromptus de Jean Moréas, conservés par la tradition orale, méritent d’être fixés d’une manière plus durable. J’en ai recueilli quelques-uns, qu’il répétait volontiers.

Sur Gaby

Portia, Titania, Perdita, Rosalinde,
Passent quand vous riez, Gaby, petite dinde.

Sur madame D.R.Ks

Anna, sur sa cavale écumante et fleurie,
Pause dans l’air glacé comme une Walkyrie.

Sur Maurice Cremnitz

Chantons Harmodius et ce Cremnitz encore,
Cremnitz semblable au feu, jeune et brillante aurore.

Sur Jeanne G..H.T.

Ensemble et tour à tour Ophélie et Nérine,
C’est Jeannette G.. h. t., honneur de la marine.

Sur Marie Laurencin

                              Qu’elle rie.
                              Et Marie
                              Laurencin,
                              L’or enceint
                              Dans ses belles
                              Prunelles.

Épitaphe de Charles Doury

Pleurez, Barmaids, il a cessé de boire
Charles Doury, le grand honneur de Loire.

Sur le citoyen Rappoport

Qui donc est cestuy-ci ? C’est Rappoport l’ancien.
Bélître d’athéiste et carpocratien.

Sur Baragnon

                    Baragnon, amant trop tendre,
                    A des ramages si doux.
                    Que même, au bord du Méandre,
                    Un cygne en serait jaloux.

Sur le même

                    Baragnon, dégouttant d’épaisse soupe aux choux.
                    Médite d’effacer la gloire de Berchoux.

À une tragédienne

Madame, vous avez l’œil clair comme un beau ciel,
La gorge faite au tour, un nez substantiel
Malgré la lèvre mince et la bouche mignonne.
Mais vous avez le col d’une fière lionne.

Sur Maurice Maindron

         Est-il quelque fière Clorinde
         Qui n’ait pas gémi sous ses lois ?
         Djibouti, le Vachette et l’Inde Tour à tour ont vu ses exploits.

Sur trois personnes

Toulet, tel le hadji qui compte ses grains d’ambre,
Maindron, le casque en tête et Laufer, fier sicambre…

À la fille d’une tragédienne

         Puisqu’il nous faut quitter l’espoir.
         Charmante Jeanne, de te voir
         Mêler en tes cheveux la feuille
         Que ta mère cueille.
         Qu’au moins la lyre chante un jour
         Pour toi l’hyménée et l’amour.

Sur une dame dont l’amant n’était pas beau

Sans dégoût, sans désirs, la valeureuse Alice
Descend avec B… dans l’amoureuse lice.

Sur une dame très pâle

Vous nous faites songer, admirable Clorinde,
Au lapin, au rat blanc et même au cochon d’Inde.

Sur Ricciotto Canudo

L’infini dans les yeux, et plein de gravité,
Ricciotto Canudo boit l’Asti Spumanté.

Sur Robert Fort

Robert, qui de Vénus a l’âme tout emplie.
Donne un nouvel essor à la mélancolie.

Sur Antoine Albalat

Qu’entends-je ? C’est Gaubert qui crie à perdre haleine
« Albalat ! Albalat ! Albalat !… Morne plaine !… »

Sur Ernest La Jeunesse

         Bois le Cinzano de Turin,
         Ô La Jeunesse purpurin !

Moréas improvisa bien d’autres épigrammes, et certaines d’entre elles que l’on a publiées, il eût préféré qu’on les oubliât, parce que la forme n’y est point parfaite, comme dans celle-ci :

Sur Ernest Gaubert

Le bruit s’est répandu, imprécis, indirect.
Que le nommé Gaubert se nourrissait d’insectes.

D’autres fois, il ne faisait qu’un vers.

Sur Manolo

De don Caramuel Manolo suit la trace.

Une fois, il commença ainsi d’une voix forte :

Fernand Gregh…

Et l’on crut qu’il allait improviser une épigramme, mais ce n’était pas son dessein, car après quelques instants il ajouta :

Alcanter de Brahm…

avec la même emphase qu’il affectait pour déclamer ce nom magnifique :

Pedro Calderon de la Barca.

[1911-07-01] La Vie anecdotique §

Le mauvais langage corrigé §

Mercure de France, t. XCII, nº 337, 1er juillet 1911, p. 209-214. Source : Gallica.
[OP3 67-73]

Dernièrement, Eugène Montfort et moi nous visitions des appartements. Rue Clauzel, il y avait un atelier à louer, et la concierge nous dit qu’il était au cintième

En sortant, Montfort me dit : « Si un écrivain mettait aujourd’hui ce mot de cintième, même dans la bouche d’une concierge, on se moquerait de lui, et sa réputation d’observateur serait bien compromise. Pour ma part, je ne pensais pas qu’on trouvât encore cette faute ailleurs que dans les plus vulgaires romans-feuilletons. »

Le même jour, un petit livre publié en 1810 et intitulé le Mauvais Langage corrigé, par Étienne Molard, instituteur, m’étant tombé entre les mains, j’y retrouvai la faute qui nous paraissait insolite : « Cintième. Dites cinquième. » Et je découvris qu’après cent ans les Français font les mêmes fautes en parlant, et comme, en fait de langue, l’usage est un grand maître, on est forcé d’admettre que dans la plupart des cas la faute est la véritable façon de s’exprimer.

En 1810, il était de mode de réagir contre l’orthographe de Voltaire et les décisions du grammairien Urbain Domergue étaient sans appel.

Cet académicien, aujourd’hui complètement oublié, venait de mourir et l’on élut à son fauteuil le poète Saint-Ange, dont personne ne se souvient.

Détail piquant : Saint-Ange avait été une des victimes de Domergue qui s’était donné la peine de relever dans ses vers des fautes contre la grammaire. Saint-Ange égaya fort l’assemblée, lorsque, le j septembre 1810, dans son discours de réception, il raconta qu’un jour M. Domergue avait confié à Beauzée que Voltaire ignorait la grammaire :

Vous me faites plaisir de m’en avertir, répondit Beauzée, cela prouve qu’on peut s’en passer.

Urbain Domergue était un grammairien du genre gai et à propos du mot pétiller, il se faisait fort de prouver que l’accent aigu était une faute, petiller étant « le fréquentatif d’un mot qu’on devine, mais qu’on n’ose pas dire ».

Une autre fois, il décida si l’on devait dire entre quatre z’yeux ou entre quatre yeux. Ce trait plaisant est rapporté par l’instituteur Molard :

Cette question fut l’occasion d’un pari entre deux négociants de Lyon. L’un soutint qu’il n’était pas permis de dire entre quatre z’yeux. L’autre prétendit que le Dictionnaire de l’Académie autorisait cette liaison, pour la douceur du son ; on ouvrit le dictionnaire dont il invoquait l’autorité, et il eut gain de cause, puisqu’on trouva sa justification dans un vocabulaire français. Le vaincu voulut prendre sa revanche aux dépens de quelque autre ; il répétait sans cesse cette locution, en faisant une liaison vicieuse ; elle fut relevée ; le vaincu renouvela le pari et prit le parti opposé à celui qu’il avait défendu, bien persuadé qu’il ne pouvait perdre deux fois, en soutenant deux propositions entièrement contradictoires ; mais son adversaire usa de prudence ; car sans recourir à l’autorité d’un dictionnaire, il s’adressa à M. Urbain Domergue, qui décida que quatre n’étant pas terminé par un s, on ne pouvait dire « entre quatre z’yeux », qu’à la vérité on ne prononçait pas toujours toutes les lettres, mais qu’on ne faisait jamais entendre celles qui n’étaient pas écrites. Il donna même le désaveu de l’auteur du dictionnaire prétendu de l’Académie, ou plutôt l’aveu de son erreur, et le négociant fut condamné pour avoir dit oui, comme pour avoir dit non.

Il est des gens que la malchance poursuit jusque dans les petites choses. Ce commerçant-là a dû faire faillite et finir aux galères.

* * *

Revenons au Mauvais Langage corrigé. On voit au mot abandonnement qu’on ne doit pas dire : il a fait l’abandon de ses biens à ses enfants, mais l’abandonnement.

« L’abandonnement est un acte, l’abandon est un état passif. » L’usage donne aujourd’hui au mot abandon un sens actif.

« Affairé. Il est très affairé. Quoique cette expression soit généralement répandue, elle n’en est pas moins vicieuse ; dites il est très occupé. » Après un siècle, affairé est plein de vie, il court de bouche en bouche et se montre dans les colonnes de journaux, voire dans les livres.

« Arquebuse. Eau d’arquebuse ; dites eau d’arquebusade. » Mais voilà une faute sur laquelle on ne reviendra pas.

À propos d’un mal des paupières appelé, aujourd’hui comme en 1810, orgelet, M. Molard observe que « l’Académie dit orgueilleux, s. masc. Il a un orgueilleux à l’œil qui l’incommode beaucoup ». C’est l’orgueil qui a perdu ce mot-là.

« Arrière-grand-père, pour dire bisaïeul. Cette expression n’est pas française, et forme un contresens. Le mot arrière signifie qui vient après, et le bisaïeul est venu avant. » Toutefois, arrière-grand-père dans le langage est plus fréquemment employé que bisaïeul et comme on l’entend, il importe peu qu’il forme un contresens.

« Bichonner, se bichonner, se parer, cette expression n’est pas française ; dites s’adoniser, il aime à s’adoniser. » Ma foi, je pense que s’adoniser est encore moins français que se bichonner, s’adoniser est un de ces mots qu’on ne voit guère que dans les dictionnaires et même en 1810…

« Bisquer. S’emporter fortement, s’impatienter. Ce mot n’est pas français ; c’est un terme d’écolier ; dites pester, verbe. » Entendez-vous des écoliers dire pester ?

Tu pestes, tu rages.
Tu manges du fromage.

« Blet. Un fruit blet, une poire blette, c’est-à-dire trop mûre. Ce mot manque à notre langue, ou plutôt il était autrefois en usage ; on l’a supprimé sans le remplacer… L’Académie, au mot poire, dit poire molle. » On dit fort bien, aujourd’hui, une poire blette, ce qui prouve que les vieux mots peuvent être rajeunis lorsqu’ils sont nécessaires.

« Bouffer. Manger avec excès. Ce mot n’est pas français. C’est une expression d’écolier ; dites baffrer, dont on a fait baffreur. » Bouffer est toujours une expression d’écolier.

« Braque. C’est un braque ; dites étourdi, extravagant. » On dit encore familièrement d’un étourdi : il est un peu braque.

« Caffard. Insecte hideux, qui se tient ordinairement dans la farine et qui s’en nourrit ; dites blatte, s. f. » Aujourd’hui, les deux mots se valent.

« Cartable. Dites, grand porte-feuille. » Les écoliers préfèrent toujours cartable à grand porte-feuille.

« Calville. Sorte de pomme. Ne dites pas une bonne calville, mais dites un bon calville : ce nom est masculin. » On dit une calville en sous-entendant pomme. À cet égard, rien n’a changé depuis 1810.

« Chacun… Ne dites pas chacun avait sa chacune, mais chacun avait la sienne. » Que de chansons contemporaines il faudrait réformer si l’on adoptait cette correction !

« Cible. Tirer à la cible. Dites tirer au but, s. m. » Comme la physionomie de la fête de Neuilly serait modifiée, si l’on n’y tirait plus à la cible !

« De. Il s’en est fallu de rien que je partisse. Dites : il s’en est rien fallu. » On dit encore souvent : il s’en est fallu de rien…

« Débarras. Lieu où l’on serre beaucoup de choses ; dites décharge, s. f. » On dit toujours un cabinet de débarras.

« Déficeler. Ôter les ficelles ; dites délier, v. act. » L’usage autorise déficeler.

« Défie à. Je défie votre ami de courir aussi vite que moi ; il faut dire, je défie à… » Aujourd’hui, défier quelqu’un est une expression courante.

« Dégriser. Détromper ; je suis dégrisé. Cette expression n’est pas française ; dites j’en suis bien revenu. » Le langage familier se sert toujours de dégriser.

« Demoiselle. Ne dites pas : j’ai vu une mère de famille qui se promenait avec ses demoiselles, dites avec ses filles. » En 1910, la fruitière demande encore à la crémière : « Comment va votre demoiselle ? »

« Démoraliser. Détruire les mœurs. Ce mot n’était pas connu avant la Révolution ; et quoiqu’il soit fort usité, il ne fera jamais partie de la langue française, parce qu’il est hors des règles de l’analogie. »Moraliser signifie faire la morale à quelqu’un. Démoraliser, faire perdre la force morale, est aussi usité qu’en 1810.

« Embarras. Faire son embarras. Expression populaire qui n’est pas française ; dites faire l’important. » La concierge en parlant de la locataire du cintième dit : « Elle fait des embarras. »

« Escaliers. Monter et descendre les escaliers. Il faut dire monter et descendre les degrés ; on dit bien monter et descendre l’escalier. » Ce sont de ces distinctions que le peuple n’approuve point et il en use à son gré.

« Éviter. Je vous en éviterai la peine. Cette façon de parler, qui est devenue universelle, est tout à fait vicieuse ; on n’évite pas la peine à quelqu’un. Le mot éviter veut dire fuir ;on évite quelqu’un, mais non pas à quelqu’un : on ne dira donc pas je vous éviterai la peine ; mais on dira je vous épargnerai la peine. » On emploie cependant cette façon de parler qui est devenue universelle.

« Fièvres. Cet homme a les fièvres, on n’a pas plusieurs fièvres à la fois ; dites la fièvre. » Qui ne connaît des gens qui ont été aux colonies et qui ont les fièvres !

« Fin fond. Il l’envoie au fin fond de l’enfer ; dites au fond de l’enfer. » On le dit encore et on l’écrit.

« Finir. Il faut en finir. Dites il faut finir ou terminer cette affaire, cette chose. » Les puristes même ne voudraient pas renoncer à cette expression.

« Fourchu. Pied fourchu. Dites pied fourché. » Dans les légendes on voit encore le diable avec un pied fourchu et non fourché.

« Fricot. Ce qu’on mange avec du pain ; dites mets ou ragoût. » Le peuple se sert encore de fricot.

« Fût. Un tonneau ; on doit faire sentir le t comme dans fat, sot. » L’usage est de ne le faire sentir que dans fat.

« Gentil, gentille. Cet écolier est bien gentil ; dites, laborieux, diligent. Gentil veut dire joli, délicat. » L’usage a conservé au mot gentil le sens d’obéissant, de diligent.

« Gicler. Faire gicler de l’eau ; dites jaillir. » Gicler s’emploie toujours.

« Gravir une montagne. Ce verbe n’est pas transitif ; dites, gravir sur une montagne. » Mais on dit : gravir une montagne.

« Grippe. Prendre quelqu’un en grippe, pour dire se prévenir défavorablement et sans raison ; dites, se prendre de grippe contre quelqu’un. » La locution correcte serait mal comprise en 1911.

« Heureux comme tout. Expression absurde et insignifiante qu’on peut facilement remplacer, en disant : heureux autant qu’on peut l’être. » L’expression absurde et insignifiante est toujours usitée.

« Joli cœur. Il fait le joli cœur ; dites dament, fanfaron. » Ma foi, joli cœur s’entend encore et dament est enfoui dans les romances des almanachs genre troubadour.

« Joli comme un cœur n’est pas une expression française. » C’est possible, mais elle est jolie comme un cœur et fait encore partie du langage populaire féminin.

« Lait de poule. Sotte de bouillon fait avec un jaune d’œuf, du lait et du sucre ; dites brouet ou chaudeau. » Si j’étais enrhumé je demanderais un lait de poule et laisserais le brouet aux anciens Spartiates et le chaudeau à qui le goûte.

« Maître de danse. Dites maître à danser. » On dit : maître de danse.

« Majeure. Tierce majeure ; dites tierce major ; expression qu’on emploie au jeu de piquet. » On dit plus souvent majeure, comme en 1810.

« Méchant comme la gale ; dites, comme la grêle. » On dit toujours méchant comme la gale.

« Peu. Un petit peu ; dites un peu. » On dit même : un tout petit peu.

« Pique-assiette ; dites parasite. On dit bien piquer l’assiette ; mais on ne dit pas pique-assiette. » On ne dit plus piquer l’assiette, mais on dit toujours pique-assiette.

« Placard, dites armoire. » On serre encore le linge et les habits dans les placards.

« Râblé. Dites râblu. Voilà un homme bien râblu. » Mais on dit toujours un homme bien râblé.

« Rebiffer. Il se rebiffe contre son maître ; dites rebéquer. » On comprend rebiffer, mais on n’entendrait plus rebéquer.

« Ressemelage. Semelles neuves à des souliers ou à des bottes ; dites carrelure, s. f. La carrelure de mes bottes me coûte tant. » L’usage a décidé en faveur de ressemelage.

« Résulter. Ne dites pas il en est résulté ; mais dites il en a résulté. » Le peuple conjugue toujours résulter avec le verbe être.

« Saulée. Allée plantée de saules ; dites saussaie. » Que de poèmes symbolistes et même romantiques ou parnassiens sont emplis de saulaies !

« Suite. Faites cela de suite, pour dire sans délai. Cette façon de parler, qui s’est introduite depuis la Révolution, n’est pas française… On dira bien il a eu la fièvre quatre jours de suite, c’est-à-dire sans discontinuer ; mais on ne dira pas j’y vais de suite. » On le dit cependant.

Ces exemples montrent assez qu’il est difficile de corriger le mauvais langage et que ce que l’on nomme ainsi, lorsque l’usage le sanctionne, devient le bon langage. Ils font voir en outre que les Français de 1810 faisaient en parlant les mêmes fautes que ceux de 1911. Quelques puristes crient encore à la corruption du langage. On en disait autant en 1810.

[1911-07-16] La France jugée à l’étranger §

M. André Rouveyre §

Mercure de France, t. XCII, nº 338, 16 juillet 1911, p. 437-439. Source : Gallica.
[Non OP]

Dans un article du journal danois Politiken du 24 juin dernier, Georg Brandès révèle M. André Rouveyre à ses compatriotes. Il peut être intéressant de comparer les appréciations du célèbre critique international sur cet artiste à celles que Jean Moréas et Remy de Gourmont ont données lors de la parution du Gynécée. Voici donc en quels termes Georg Brandès fait sa présentation :

En Scandinavie on ne parle jamais des dessins de Rouveyre, et il est probable qu’on les y connaît peu. C’est un portraitiste et un caricaturiste de génie. Parfois — rarement — il s’en tient à la réalité et il tâche, par l’accentuation des traits marquants, de donner une interprétation achevée de son modèle, que ce soit avec amour, comme dans son portrait d’Anatole France, ou avec une paisible bonne volonté, comme dans son Bergson et dans beaucoup de ses autres dessins. Ou bien il lâche la bride à sa fantaisie et alors il n’y a pas de limites à ce qu’il peut atteindre dans ses tentatives, vingt, trente fois répétées pour extraire les caractéristiques. Il va jusqu’à la cruauté, jusqu’au ricanement, avec un acharnement enragé, une fureur de bête féroce qui plante et replante ses griffes dans son butin, le déchire de ses dents, et le déchire encore. Que l’on regarde la longue suite des croquis de Réjane, qui, cependant, peut encore être très belle, et qui, à la ville comme sur la scène, montre encore à la fois de l’allure et de la grâce. L’analyse de Rouveyre l’a déchiquetée, son regard de guetteur l’a épiée, cernée, surprise ; son crayon a écrit une ode de méprisante ironie aux épaules, une autre aux doigts, une troisième à la croupe de l’actrice. La bouche un peu de travers de Réjane, cent fois il l’a étirée vers le haut, vers le bas, sur le côté, il l’a fait parler, crier, rugir, pleurer, hurler ; il lui a enlevé une dent par-ci, une autre par-là, il a fait de chaque dent le personnage principal d’un des poèmes qui disent tout le baroque des attitudes de cette femme. Il l’a faite, elle-même, tout poitrine, tout ventre, tout dos, tout fondement, tout tête, tout marche ou tout révérence. Et cela sans haine ! Pourquoi, grands dieux, Rouveyre en voudrait-il à Réjane ? Non, seulement par amour fanatique de l’étrange et du bizarre, seulement par tendance à voir dans le féminin la source inépuisable du ridicule.

De cette même façon il a parodié des œuvres d’art entières, des œuvres célèbres, subtiles, presque sans défaut, pour goûter la volupté de les retourner brutalement et d’en montrer le revers et l’envers quotidiens dont il n’est pas question, dont on ne parle jamais. Que n’a-t-il pas, dans une suite d’illustrations, fait de la Phèdre de Racine ! Quelle mine d’or de comique, de comique dru et cru, que cette Phèdre malade de désirer son beau-fils ! Et comme il bafoue sans pitié d’abord la dignité de Thésée et la chasteté d’Hippolyte, ensuite la situation elle-même : Thésée, trompé par les mensonges de Phèdre, transperçant son fils d’un long glaive, et puis Phèdre allant s’asseoir sur les genoux du vieux et s’efforçant de le reprendre.

Et cependant, pour ce qui est de l’amertume et de la misogynie, cela n’est rien en comparaison du Gynécée. Jamais le côté animal de la femme en amour n’a été ainsi mis en pleine lumière. Ce sont des centaines de positions érotiques, plus extravagantes et bestiales les unes que les autres. Aucune sensualité joyeuse, encore moins de lascivité déplaisante chez l’artiste ; mais une passion de saisir le vrai non observé, l’attitude frappante qu’on ne voit pas, dans ses mille nuances diverses ; une froideur dans le regard qui étonne et fait presque peur, dans ce regard qui ne quitte pas de l’œil chaque mouvement caractéristique de la femme, depuis la pruderie jusqu’à la démence sauvage, depuis la coquetterie sous tous ses aspects jusqu’à l’inconscience qui n’est plus que gestes et cris.

Rouveyre m’avait envoyé ses ouvrages lors de leur parution. J’avais cru qu’il considérait lui-même ses dessins comme extravagants, ou, du moins, comme audacieux. Mais, aux réponses qu’il fit à mes observations, je vis que le tempérament polémique et la misogynie lui étaient, l’un et l’autre, complètement étrangers. Dans ses réponses, il se montrait l’artiste qui produit tout naïvement, en vertu d’une originalité naturelle donnée, originalité qui, dans le cas de Rouveyre, est formidable.

Lorsque, dès mon arrivée à Paris, je me rendis à une invitation de sa part, je pensais rencontrer en lui un artiste déjà âgé, d’aspect un peu bohémien, à l’allure passionnée et aux gestes vifs. La première chose que mon œil aperçut ce fut deux petites filles en train de déjeuner sagement avant que l’on mît le couvert pour les grandes personnes. Puis ce fut Rouveyre lui-même, un tout jeune homme, beau, svelte, fin, le teint brun, de manières polies et de beaucoup de charme, et sa jeune femme, une parisienne, plus immatérielle que corporelle, grande elle aussi et belle, mais peut-être moins que lui. C’était donc un homme marié, avec de petits enfants, un jeune époux paisible. Sa femme et lui vivaient tous deux autant dans leur maison de campagne, à quelques heures de Paris, où ils passaient le long été de France, que dans leur appartement de la ville. Entre l’art de Rouveyre et ses façons d’être, il y avait une distance, qui, une fois de plus, m’apprit combien il est difficile de conclure des observations et des expériences d’un artiste, à l’usage qu’il en fait dans sa vie privée.

L’impitoyable satirique peut être doux ; le farouche misanthrope peut être correct et homme du monde. Celui qui dans son art ne reproduit que le nu, et cela à la dixième puissance, peut être un silencieux et un réservé, pourvu qu’il appartienne à un pays où tout se meut dans un cadre de vieille, c’est-à-dire de véritable culture ; et véritable culture implique harmonie supérieure, unité de style.

On voit que dans sa conclusion Georg Brandès laisse percer, une fois de plus, cette prédilection pour la civilisation française, qu’on lui a assez vivement reprochée, ces temps derniers, en Allemagne. Dans son pays comme au dehors, il s’affirme, autant et plus que jamais, le défenseur autorisé de nos idées et de notre culture.

Lucile Dubois.

[1911-07-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCII, nº 338, 16 juillet 1911, p. 439-443. Source : Gallica.
[OP3 73-79]

Gérard de Nerval §

[OP3 73-78]

On sait que quelques gens de lettres se sont réunis dans le dessein de faire élever à Paris un monument à Gérard de Nerval. Le sculpteur Desbois a déjà achevé la maquette de la statue et l’on n’attend plus que des fonds pour l’exécuter. Sans doute, le poète des Chimères, celui que M. Georges Brandes a appelé l’« Euphorion du Romantisme », mérite qu’on le glorifie. Cependant, il est très difficile aujourd’hui de recueillir de l’argent destiné à la statue d’un homme qui ne s’est pas mêlé de politique. On se flatte toutefois que les Allemands de goût viendront en aide au comité et tiendront à cœur d’honorer un des écrivains français qui aima le plus l’Allemagne. Qu’on n’y oublie point que Gérard de Nerval traduisit Faust, à la grande satisfaction de Gœthe, qui disait à Eckermann :

En allemand, je ne peux plus lire le Faust, mais dans cette traduction française, chaque trait reprend sa fraîcheur et me frappe comme s’il était tout nouveau pour moi.

On ose aussi espérer que le Journal contribuera à hâter l’exécution et l’érection d’un monument dédié à la mémoire de son secrétaire de la rédaction. En effet, Gérard de Nerval occupa cette fonction au Journal que fonda Alphonse Karr en 1848 et qui se vendait un sou.

À cette époque, Gérard traduisait Heine, qui a écrit de lui :

C’était vraiment une âme plutôt qu’un homme, je dis une âme d’ange, quelque banal que soit le mot… Et c’était un grand artiste : les parfums de sa pensée étaient toujours enfermés dans des cassolettes d’or merveilleusement ciselées. Pourtant rien de l’égoïsme artiste ne se trouvait en lui ; il était tout candeur enfantine ; il était d’une délicatesse de sensitive ; il était bon, il aimait tout le monde ; il ne jalousait personne ; … il haussait les épaules quand, par hasard, un roquet l’avait mordu.

De jolies anecdotes sur Gérard de Nerval courent en ce moment les revues et les journaux. Les Marges en ont donné et il y en a de charmantes dans le livre de M. Gauthier Ferrières. Ceci a paru dans le Journal pour rire5 en 1855 :

Ce pauvre Gérard de Nerval, que tout le monde regrette vivement et avec raison, écrivait indifféremment partout, comme Restif la Bretonne, son patron. C’était tantôt une ligne sur une borne, tantôt un alinéa sur un parapet du Pont-Neuf, parfois dans une guinguette de la banlieue, parfois aussi dans le boudoir d’une actrice, les pieds sur de riches tapis.

Estimant peu ce qui se fait rapidement, il mettait sa prose par petites tranches de dix lignes au plus sur des bandes de papier reliées entre elles par des pains à cacheter. Un manuscrit d’un volume représentait ainsi cinq ou six cents parcelles, mais il n’y avait pas un mot qui ne fût excellent.

Tout le monde a lu sa charmante nouvelle intitulée Sylvie. Lorsqu’il était en train de la faire, il alla passer huit jours à Chantilly uniquement pour y étudier un coucher de soleil, dont il avait besoin.

« Ce voyage à Chantilly, disait-il, m’a coûté deux cents francs, et je n’y ai pas écrit plus de douze lignes, c’est un coucher de soleil qui m’a mangé beaucoup d’argent et qui ne m’a rapporté que vingt-quatre sous. »

Un jour, dans le jardin du Palais-Royal, on vit Gérard traînant un homard vivant au bout d’un ruban bleu. L’histoire circula dans Paris et comme ses amis s’étonnaient :

Eh quoi, répondit l’auteur de Sylvie, un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas…

La conversation de Gérard était des plus étranges et avait une saveur singulière.

Il apprenait avec étonnement, dit Auguste de Belloy, que vous n’aviez jamais lu Origène ni Apollonius de Tyane ; que vous n’étiez pas en état de faire la distinction d’Hillel l’Ancien et d’Hillel le Saint ; que vous ignoriez jusqu’au nom d’Asclépiodote ou de Wigbode. Les formules suivantes ne tarissaient pas dans sa bouche : « Vous avez lu dans Maïmonides… — Vous vous rappelez ce passage de Bhavabouti… — Il faut n’avoir jamais lu les Préadamites de Lapeyrère… » etc., etc.

Esprit charmant ! Je l’eusse aimé comme un frère. Et qu’on ne s’y trompe point, une telle conversation n’indique pas ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler de l’érudition et qui n’en est point ; c’était tout simplement l’indice d’une imagination ardente qu’il essayait de mettre à la portée de son interlocuteur en choisissant parmi les notions que tout le monde peut avoir acquises les plus rares. Car, pour ce qu’il imaginait, il n’en parlait pas au premier venu, ni peut-être à personne, mais tenait son imagination en éveil, même pendant la conversation grâce à ces bizarreries historiques et littéraires auxquelles, sans doute, il ne pensait jamais.

Le même Auguste de Belloy l’entendit une fois discourir sur un insecte merveilleux que M. J.-H. Fabre ni aucun entomologiste n’ont jamais observé.

« Eh bien ! monsieur, disait Gérard, ce même cyclophore, qui offre réunis dans une de ses trompes tous les instruments du tourneur et dans l’autre ceux du lampiste, j’en ai fait un, moi qui vous parle, et vous ne devineriez jamais avec quoi : avec mes doigts, tout simplement. — Mais la matière ? dit un auditeur naïf qui prenait la chose au sérieux. — La matière ? Oh ! mon Dieu ! rien qu’un peu de peluche prise au fond d’une de mes poches. Qui, monsieur, de la peluche, et je l’ai fait en moins de dix minutes, sur le boulevard, en causant avec Méry qui l’a vu et vous le dira. — Et qu’est-il devenu ? reprit l’autre. — Ce qu’il est devenu ? Je le portais à Geoffroy Saint-Hilaire, quand tout à coup il s’envola. Et, depuis, je n’ai jamais pu en refaire un autre. »

Monselet l’invita une fois à dîner, en 1846 :

Après le dîner, — qui avait été très ordinaire —, Gérard me prit sous le bras, et je commençai avec lui, dans Paris, une de ces promenades qu’il affectionnait tant. Il me fit faire une lieue pour aller boire de la bière sous une tonnelle de la barrière du Trône, m’affirmant « que ce n’était que là » qu’on en buvait de bonne. Elle était servie dans des cruchons particuliers et apportée par deux demoiselles dont les cheveux abondants et roux faisaient l’admiration de Gérard de Nerval. Admiration toute paisible et extatique. — En revenant, il voulut que nous abrégeassions le chemin par une station au Petit Port de la porte Saint-Martin, où l’on prend des raisins de Malaga confits dans le sucre et l’alcool. Il mettait un amour-propre enfantin et une ardeur très grande à la recherche de ces spécialités parisiennes ; il savait où l’on débite la meilleure eau-de-vie de Dantzig, où l’on vend au verre la blanquette de Limoux. Cet épicier qui est à côté de la Comédie-Française, au coin de la rue Montpensier, tient toujours chaud un excellent punch au thé. On ne peut savourer de délicieux chocolat qu’au carreau des Halles, à 2 heures du matin, dans un café où dorment des maraîchers et des paysannes encapuchonnées. — Ainsi me disait Gérard de Nerval.

J’ai lu une de ses lettres. Elle est inédite, fort courte et il manque l’adresse du destinataire qui était invité à une promenade du côté de l’Étoile, où l’on savourerait je ne sais plus quelle boisson rare et délectable.

Gérard de Nerval rêvait d’une poésie obscure et harmonieuse dont il donna quelques exemples. Quoi qu’on puisse penser dans les trois ou quatre partis qui actuellement, haussant le ton, se disputent la gloire poétique, en France le mystère, dans la poésie, n’est peut-être pas moins légitime que la clarté.

Gérard de Nerval composa les Chimères.

Et puisque, écrivait-il à Alexandre Dumas en lui dédiant les Filles du feu, vous avez eu l’imprudence de citer un des sonnets composés dans cet état de rêverie super-naturaliste, comme diraient les Allemands, il faut que vous les entendiez tous. Vous les trouverez à la fin du volume. Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique d’Hegel ou les Mémorables de Svedenborg, et perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible concédez-moi du moins le mérite de l’expression ; — la dernière folie qui me restera probablement, ce sera de me croire poète : c’est à la critique de m’en guérir.

C’est bien cela. Certains poètes ont le droit de rester inexplicables, et, à vrai dire, ceux qui paraissent si clairs ne seraient pas toujours les moins obscurs, si l’on voulait débrouiller le sens véritable de leurs poèmes.

Cependant, une adorable et mystique lumière éclaire divinement quelques sonnets qui « perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible », quelques sonnets de ce ténébreux pendu qu’un lacet de corset blanc étranglait, un matin de janvier 1855, rue de la Vieille-Lanterne, là où s’élève, maintenant, la scène du théâtre Sarah-Bernhardt.

« Tancrède » §

[OP3 78]

Lorsque je faisais mon apprentissage littéraire au quartier latin, on parlait beaucoup de M. Léon-Paul Fargue. On vous disait mystérieusement que M. André Gide savait de ses vers par cœur et l’on en citait un, toujours le même :

Les capitaines vainqueurs ont une odeur forte.

Or le Tancrède de M. Léon-Paul Fargue a paru cette année, et en cachette de l’écrivain, par les soins de deux de ses amis. Ce petit livre, qui a du succès, s’ouvre par une épigraphe :

Les capitaines vainqueurs ont une odeur forte.
                                                    André Gide.

Ainsi, la renommée de M. Léon-Paul Fargue s’est perpétuée grâce à un vers d’un autre poète. C’est là, sans doute, un cas unique dans les lettres, bien qu’il y ait assez d’exemples de vers attribués à quelqu’un qui n’en est pas l’auteur. Ainsi de

La critique est aisée, et l’art est difficile,

qui étant de Destouches court sous le nom de Boileau.

Les impromptus de Jean Moréas §

[OP3 78-79]

Le quatrain, À une tragédienne, que j’ai inséré parmi les impromptus de Jean Moréas, contenait une coquille au dernier vers. Elle a été vivement relevée par Paris-Midi, dont le rédacteur ajoute : « On a de la pudeur, rue de Condé. » Il faut encore remarquer que Moréas avait à sa disposition une variante qui rendait fort chaste, mais moins beau, le dernier vers du quatrain en question.

Mais vous avez le cœur d’une fière lionne.

M. Émile Godefroy m’a fait observer que le second vers du distique sur Baragnon était altéré. Il faut le rétablir ainsi :

Médite de tenir la gloire de Berchoux.

Quant au vers unique sur Manolo, on m’a demandé quel personnage était ce don ou dom Caramuel, duquel au sens du poète le sculpteur espagnol suivrait la trace. Moréas ne s’est jamais expliqué là-dessus, mais il s’agit évidemment de Jean Caramuel, évêque de Vigevane dans le Milanais et qui mourut en 1781 ou 1782. Au dire des contemporains, ce métaphysicien avait de l’esprit comme huit, de l’éloquence comme cinq et du jugement comme deux. Et cela montre assez la pénétration de Moréas, car je ne pense pas que l’on puisse mieux juger M. Manolo.

D’autre part voici quelques impromptus qui m’avaient échappé :

Sur Émile Faguet

Il avance, je crois (que Godefroy m’assiste).
De prose tout armé, Damon, le soléciste !

Sur Gustave Fréjaville

Fréjaville, grand cœur que Vénus favorise
Sans le secours de Part, eût hier ! réduit Florise.

Sur un magistrat

C..l.n, sous-rival de Bartole,
Quoi qu’on dise, je le maintiens.
Attache en dépit du Pactole
Avec des saucisses ses chiens.

[1911-08-01] La France jugée à l’étranger §

Paris vu par un habitant de Chicago §

Mercure de France, t. XCII, nº 339, 1er août 1911, p. 655-657. Source : Gallica.
[OP3 460]

M. Fritz von Frantzius, aussi connu dans l’IIlinois comme critique d’art connaisseur qu’il l’est comme financier, a publié récemment un article sensationnel, dans l’Inter Ocean, de Chicago.

M. von Frantzius déclare que notre « capitale que l’on a représentée au public américain comme la plus admirable de toutes les cités n’est qu’une vieille ville délabrée, conservant à peine une gaieté de commande sur ses ruines ». M. von Frantzius est d’origine allemande ; il dénigre Paris au bénéfice des villes germaniques, mais il y a, parmi ses injustices, des observations bien curieuses.

L’article est intitulé : Paris the shabby, c’est-à-dire, Paris le râpé. En voici quelques extraits.

Les bâtiments sont presque tous très anciens, quelques-uns datant de plus de deux cents ans, Leur construction est, en conséquence, fort inadéquate aux besoins modernes. La plupart comptent cinq étages, très rarement six. Au point de vue capitaliste et pour des financiers qui songeraient à spéculer sur ses immeubles, la ville entière est bonne à être démolie……

Paris n’est ni antique ni moderne ; il donne au visiteur l’impression d’une ville mal entretenue et qui en souffre. Les grands bâtiments publics, dont les Parisiens sont si fiers, ne sont même pas remis à neuf…

Quant au Louvre, il est à espérer qu’on prenne bientôt l’initiative de le remplacer par une construction mieux appropriée aux exigences de sa destination. Cet exemple serait suivi sans aucun doute par une reconstruction générale des édifices parisiens. Il semble peu probable, toutefois, qu’un projet de cette importance puisse être réalisé, car les travaux entrepris par le gouvernement sont rarement menés à bonne fin et ne s’inspirent pas toujours des idées de progrès. Au surplus, le Louvre ne pourrait être remplacé que par un bâtiment coûtant au moins 200 millions de francs et des années s’écouleraient ayant qu’un édifice de cette envergure fût parachevé…

En somme, l’art est représenté au Louvre d’une façon très mesquine, si l’on considère que, parmi les 7 000 tableaux qui y sont exposés, on y rencontre à peine vingt-cinq chefs-d’œuvre notoires. Chiffre bien faible, en vérité, si l’on songe à la Galerie Nationale de Londres et à celle de Dresde qui possèdent chacune une véritable collection de tableaux réellement grands. Quelle différence entre ces collections et celle du Louvre !.. Quant au département de la sculpture, je n’y ai remarqué que les Deux esclaves, de Michel Ange, et la Vénus de Milo

Il m’a semblé que le Luxembourg ne devrait pas être mentionné parmi les musées importants. Ce qu’on y rencontre, en fait d’art, est peu digne d’intérêt et d’une qualité indifférente. La faute en est aux directeurs qui font rarement des offres raisonnables et le plus souvent paient fort mal les tableaux acceptés. Ce fait, les artistes eux-mêmes l’admettent. On s’étonne, au surplus, d’y voir si peu d’œuvres de peintres étrangers. Sa Mère, du célèbre Whistler, et une toile de Mary Cassatt, voilà toute l’exhibition de l’art américain. C’est regrettable, si l’on considère que cet art brille actuellement au premier rang grâce aux qualités techniques et au bon goût de ses représentants. Quoique grandement influencé par l’école française et celle de Munich, il est marqué au coin de l’originalité, et est, sans contredit, l’Art de Demain, surtout en paysages…

Versailles, cette fameuse résidence des rois de France, est presque dépouillée des meubles fameux de ces ébénistes qui créèrent des styles devenus classiques et qui continuent d’être si admirés. Je remarque trois grandes toiles, dont chacune couvre un mur entier, tableaux historiques représentant la glorification de la France. L’amateur est surpris d’y trouver si peu d’art. C’est qu’ils sont l’œuvre d’artistes inconnus. La structure des palais n’est pas impressionnante, ni par la grandeur du style, ni par la construction. Quelle différence avec les palais royaux de Potsdam !..

Les parcs, ces baromètres du progrès et de la fierté d’une ville, sont aussi décevants que les centres d’art de Paris. On ne peut y trouver un bout de pelouse en bon état. Ces pelouses et les parterres de fleurs sont d’ailleurs entourés d’une clôture de quatre pieds de hauteur…

Le bois de Boulogne impressionne par son immensité et sa topographie. Mais il est si touffu qu’il est malaisé de s’y promener et l’absence de soleil produit une sensation de mélancolie. Il y fait si humide que les troncs et les branches des arbres sont couverts de mousse. L’empereur Guillaume s’occupe d’éclaircir le Tiergarten, d’y créer des pelouses et des perspectives. Quand donc un grand Parisien l’imitera-t-il au Bois ? Et lui pardonnerait-on jamais, s’il s’avisait ensuite d’abattre le Louvre ? Il semble que personne en France n’ait le courage d’une action radicale.

Paris est une ville de cafés. Il vous arrivera souvent de côtoyer un pâté de maisons où les cafés se succèdent sans interruption, au Boulevard Montmartre, par exemple. Hiver comme été, les terrasses en sont bondées de dégustateurs de café et d’eau sucrée…

Les délices des Parisiens c’est le bon marché du prix de la course en auto-taxi : 75 centimes, si l’on n’excède la distance d’un mille ; celui de la course en fiacre est de 60 centimes. Il y a peu de belles automobiles dans les rues et les seules qu’on y voit appartiennent à des Américains…

Mais ce qui attire au premier point l’attention du visiteur à Paris, c’est la Parisienne, la Femme. Et même la Parisienne n’est pas authentique, mais généralement une Étrangère : de Vienne, de Hongrie ou de quelque autre nation…

Lucile Dubois.

[1911-08-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, 1er août 1911, t. XCII, nº 339, 1er août 1911, p. 659-663. Source : Gallica.
[OP3 80-81]

Deux élèves de Mgr Dupanloup §

[OP3 80]

Je ne sais si la fameuse Chanson du Père Dupanloup a été imprimée, mais presque tout le monde la connaît. Il est donc inutile que je la publie. Elle inspira à M. Jules Marry, qui n’est point le romancier populaire, un recueil satirique intitulé : les Exploits de M. Dupanloup, plaquette de vers déjà rare ou destinée à le devenir. L’auteur disait dans un Avant-Propos :

La chanson française, railleuse et grivoise, qui n’épargne ni les guerriers, ni les gens d’église, a transformé ce prélat en une sorte de Priape ou de Kharagheuz chrétien, et, en lui prêtant les plus invraisemblables, vertus génésiques, l’a fait entrer, vivant, dans la légende. L’origine de la Chanson du Père Dupanloup remonte probablement aux dernières années du règne de Louis-Philippe...

Monsieur Dupanloup (De pavone lupus), qu’on rencontre, tour à tour, en ballon, en chemin de fer, à l’Institut, à l’Opéra et, par un naïf anachronisme, au passage de la Bérésina, est honoré d’un véritable culte érotique et patriotique par nos troupiers qui, depuis un demi-siècle, ne cessent de chanter ses exploits pour bercer la longueur des marches et la fatigue des manœuvres.

Bizarre résultat des préoccupations pédagogiques de Mgr Dupanloup !

Mais, ce prélat qui, au demeurant, était un saint homme, dut avoir une force peccante dont on ne pourrait peut-être pas citer d’autre exemple. Car il eut comme élèves, au petit séminaire, Isidore Liseux et Alcide Bonneau, desquels l’activité et l’érudition s’exercèrent le plus souvent dans le domaine littéraire que la singulière renommée de leur maître devait élargir de la façon la plus imprévue.

J’ai rencontré dernièrement quelqu’un qui avait connu Liseux et Bonneau. J’ai recueilli ses propos parce qu’ils se rapportaient à des hommes sur lesquels il semble qu’on n’ait presque rien écrit et qui méritent de fixer un instant l’attention.

Les publications de Liseux sont de plus en plus recherchées parce qu’elles sont correctes, belles et rares. Bonneau fut le principal collaborateur de Liseux, qu’il avait connu au petit séminaire. Ces deux élèves de Mgr Dupanloup étaient l’un et l’autre la même modestie. Leurs styles, extrêmement précis, se ressemblent. Liseux, peu bavard, était, m’a-t-on dit, lorsqu’il ouvrait la bouche, plein d’esprit et du plus mordant.

 

Au moment du boulangisme, quelqu’un vint acheter, chez Liseux, de la part du fameux général, je ne sais quel ouvrage d’ethnologie orientale qui était sur le point de paraître. Liseux s’excusa et demanda où il faudrait envoyer le livre lorsqu’il aurait paru. On lui donna l’adresse du général, en ajoutant après le nom de Boulanger : « Le premier de son nom de qui on ait parlé ; ainsi fut Bonaparte. »

Et Liseux répliqua vivement :

Pardon, un Bonaparte assistait au siège de Rome, en 1527.

Un jour, il vit, sur le quai, un ouvrage très rare et qui lui aurait été utile, mais il n’avait pas sur lui l’argent que coûtait le livre. Vite, il alla engager sa montre au Mont-de-Piété. Mais, lorsqu’il revint, l’ouvrage était vendu. Liseux s’en alla, dépité. Il racontait parfois cette histoire, ajoutant :

Je n’ai jamais dégagé la montre. C’était un mauvais oignon qui ne m’a pas donné de tulipe.

Une autre fois, il entra dans la boutique d’un brocanteur pour acheter un in-folio. Mais, le prix en étant trop élevé, il marchanda longtemps, si longtemps que le brocanteur lui dit :

« Vous marchandez trop et cependant je n’étrangle pas les clients. Je rabats autant que je peux. Il faut que tout le monde soit content. Je ne suis pas un mauvais diable !

— En ce cas, dit Liseux, je vous vends mon âme contre votre livre.

Mais il finit par payer le volume avec une monnaie ayant cours.

 

Son imprimeur Motteroz le poursuivait parce qu’il lui devait de l’argent :

Motteroz se fâche tout rouge, disait Liseux, c’est la folie des grandeurs ; voilà qu’il voudrait se faire passer pour le cardinal.

Un auteur lui proposait un manuscrit dont il ne voulut point.

Les Estienne ou les Elzevier eussent-ils imprimé votre livre ? demanda Liseux....Non ! n’est-ce pas ?… Au revoir, Monsieur.

Une dame vint lui offrir un ouvrage de sa façon sur la Hollande :

On dirait aussitôt que ce sont les Pays-Bas bleus, dit en souriant Liseux. Et vous n’y pensez pas, Madame, votre livre aurait l’air d’une supercherie.

On lui demandait quelles étaient ses opinions politiques :

Je suis républicain, répondit-il, mais de la république des lettres.

Deux bibliophiles s’étaient attardés dans sa boutique, tandis qu’il traduisait un ouvrage anglais, et ils le dérangeaient fort par leur bavardage. Ils en vinrent à parler de la guerre de 70 et de la trahison de Bazaine.

Messieurs, leur dit Liseux, on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu, ni d’un traître dans celle d’un traducteur.

Et interloqués, ils s’en allèrent.

 

Un amateur voulait un rabais sur les ouvrages que publiait Liseux, prétextant qu’il était un de ses amis.

En ce cas, répondit l’éditeur, prenez les livres, puisque j’ai fait imprimer sur les couvertures : Pour Isidore Liseux et ses amis.

Et l’amateur emporta les livres sans rien payer.

 

Il parlait de la science avec attendrissement comme si elle eût été une personne de ses amies :

Elle n’est ni sévère, disait-il, ni repoussante, pensez donc, son corps, c’est la nature, sa tête, c’est l’intelligence, et sa parure, ce sont les livres. Bonneau la connaît encore mieux que moi. Il pourrait vous dire de quelle couleur sont ses yeux, quelle teinte a sa chevelure. C’est qu’il ne la quitte jamais, et moi, je dois la négliger parfois pour m’occuper de commerce.

Comme il avait l’intention de publier la traduction de quelques nouvelles du conteur napolitain Basile, on lui indiqua, pour ce travail, un savant au nom fortement germanique et qui tenait à signer sa traduction :

J’aimerais mieux qu’il s’appelât Pulcinella, répartit Liseux, ou, au moins, Polichinelle.

Et il renonça à son projet.

 

Au temps où sa boutique était située dans le passage Choiseul, Liseux avait à son service un commis et une bonne qui étaient le frère et la sœur. Celle-ci avait un bon ami qui est devenu garçon à la Bibliothèque Nationale et qui est employé dans le département où sont conservées la plupart des publications de Liseux :

J’ai toujours eu l’impression, m’a dit cet homme, que je ne venais qu’en second et qu’elle couchait avec son patron… Le frère qui était mon meilleur ami, était surveillé de près par M. Liseux, qui ne voulait pas qu’il rentrât se coucher après dix heures.

Au demeurant, Liseux était, paraît-il, bon et indulgent. Mauvais comptable, il était fort endetté et ses éditions lui revenaient très cher. Il devait à son imprimeur, il devait au marchand de papier. Son fonds fut dispersé de façon très désavantageuse pour lui et cet homme, qui avait édité des livres qui comptent parmi les plus beaux de l’époque, mourut dans une misère complète.

Alors que, dit M. Octave Uzanne dans le catalogue de sa vente qui eut lieu en mars 1894, Jouaust mourait repu et envoûté par la juste réprobation des amateurs lésés par le solde extravagant de ses éditions, lui, le cher honnête homme, mourait de froid… ou qui sait ? peut-être de dégoût et de lassitude avec 19 sous pour toute fortune dans sa poche !

Les papiers de Liseux ont passé, paraît-il, entre les mains d’un libraire belge nommé Van Combrugghe...

 

Les détails que j’ai pu recueillir sur l’existence de Bonneau sont trop peu intéressants pour que je les donne ici. Il fut un des collaborateurs les plus discrets et les plus savants de la librairie Larousse et mena une vie modeste et retirée. Plusieurs personnes se souviennent encore de l’avoir rencontré à la Bibliothèque Nationale où il allait très souvent et où les tracasseries ne lui furent point ménagées.

Je ne sais s’il l’inventa, mais il est un des premiers à avoir employé pour la traduction des vers le système de la version juxtalinéaire et littérale qui devait exercer une influence si profonde sur la poésie française.

Les descendants du Masque de fer §

[OP3 80]

Il y a un nouveau prétendant au trône de France. C’est un abbé Félix de Valois, prêtre du diocèse de Marseille, qui a dépassé la cinquantaine, étant né à Manosque en 1860. Il vient de prendre le nom d’Henri duc d’Anjou et fait remonter sa généalogie au fameux Masque de fer, pris, comme on pense bien, pour Louis d’Anjou, né en 1638, à Saint-Germain, frère jumeau et aîné de Louis XIV.

Le nouveau duc d’Anjou descend avant tout d’une famille établie depuis plus d’un siècle à Manosque, petite ville où des degrés de parenté existent entre presque tous les habitants.

Et voilà que le grand poète de la Nef, M. Élémir Bourges, qui est de Manosque, pourrait bien, si cela l’amusait, se rattacher lui aussi au Masque de fer.

Les classiques français §

[OP3 80-81]

On a beaucoup parlé de classicisme cette année et l’on sera bien aise de savoir que dans la série : les classiques français, publiés en Angleterre par MM. Dent, M. Faguet vient d’éditer avec une préface : la Tulipe noire.

La Tulipe noire est, paraît-il, d’Alexandre Dumas père, et je suis certain que les Anglais qui l’achèteront liront un récit charmant.

Mais je trouve que l’on abuse du mot classique. Il sert désormais à qualifier tous les auteurs. Les mêmes libraires nous apprennent que Béranger est classique autant que quiconque. Gœthe eût été de leur avis. Et son opinion vaudrait bien que l’on s’y arrêtât. Une autre librairie anglaise publie également une série de classiques français où l’on a fourré un livre d’Émile Richebourg. Et, après cela, il faut que l’on tire l’échelle.

[1911-08-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, 16 août 1911, t. XCII, nº 340, p. 887-890. Source : Gallica.
[OP3 81-85]

Le Philosopharium §

[OP3 81-82]

M. Maurice Maindron et ses amis se réunissaient le mercredi et le samedi au Steinbach, boulevard Saint-Michel.

Quelqu’un avait donné un nom à cette académie de brasserie : c’était le Philosopharium, et le mot de tabagie eût exprimé, aussi bien que cette appellation macaronique, le caractère de l’assemblée. Elle avait un président, le musicien G. Dubreuilh, auquel on présentait les nouveaux venus. Mais M. Maindron, dès qu’il était arrivé, régnait sur la compagnie ; sauf, toutefois, les soirs où Moréas était présent. Et M. Maindron ne laissait point de lui en vouloir un peu, à cause de cela. Louis Dumur, Georges Le Cardonnel, René Dalize et plusieurs philosophes faisaient l’ornement de ces réunions. Quelques-uns d’entre eux étaient des Polonais. Et souvent, le mercredi, on voyait M. Émile Meyerson, qui est l’Æmilius du Pèlerin passionné.

Un soir, je vis là M. Louis Delasalle, auteur d’un roman remarquable : le Réactionnaire, qui, paraît-il, a fait scandale et que l’on a retiré de la circulation.

M. Maindron, dès qu’il s’était assis, tirait de ses poches un certain nombre de pipes qu’il posait devant lui et, méthodiquement, il les fumait une fois chacune, en buvant des demis. Il parlait beaucoup et sur toutes sortes de questions et il faisait souvent appel à ses souvenirs de voyage. Cependant, si quelqu’un, devant lui, abordait un sujet avec autorité, il l’écoutait, bouche tordue, et, ensuite, il le pressait de questions.

On a dit comment l’étude des insectes l’avait amené à s’occuper des armures et enfin à écrire ses romans. Je ne les goûte que médiocrement, mais son aspect, sa conversation et ce que l’on racontait sur son caractère excitaient mon imagination. On le disait fort vindicatif ; les récits de ses amis le montraient forgeant des armures, martelant des épées, et l’une d’elles, assurait-on, il l’avait destinée pour la vengeance qu’il voulait tirer d’un de ses beaux-frères.

Ces racontars, même s’ils n’étaient pas entièrement vrais, peuvent cependant servir à fixer la figure altière et passionnée de cet entomologiste qui avait l’air d’un capitaine au temps de Montluc.

Jean de Mitty §

[OP3 82-84]

Dans les caves de la Malmaison, il y a beaucoup d’inscriptions. La plupart sont dues à des soldats allemands qui y écrivirent leurs noms en 1871. L’une d’elles est plus récente et la voici : « Jean de Mitty. 1er juillet 1901 ». Cet enfantillage bonapartiste peint assez celui qui s’y livra.

Il avait un moment caressé l’espoir de devenir le conservateur de cette Malmaison près d’où il est mort : « On intrigue beaucoup pour cela », disait-il dans son langage plein d’affectation et avec l’accent de M. de Max.

Jean de Mitty était roumain, mais il lui arrivait souvent de cacher son origine et de dire qu’il était de l’Isère. Il parlait encore de sa tante de Fontainebleau, laissant entendre qu’elle lui laisserait un héritage. Il se faisait donc une idée particulière de l’élégance, et avec joie, sans se flatter d’en imposer, il s’essayait à donner ainsi, dans la conversation, une apparence d’authenticité à son pseudonyme. Il avait planté, pour son propre plaisir, un arbre généalogique imaginaire qui l’apparentait à de bonnes maisons, et la noblesse de l’Empire n’y paraissait que dans un petit nombre de rameaux.

M. de Mitty allait à la messe chaque dimanche, il se confessait et communiait une fois l’an et, le vendredi, il faisait maigre. Au demeurant, c’était un gourmet qui connaissait admirablement le plan gastronomique de Paris.

Il admirait beaucoup M. Barrès et alléguait ses jugements à tout propos.

Son livre sur la Malmaison, M. Barrès lui en fournit un titre dont il était enchanté : les Feux mourants de la Malmaison. Outre ce livre, qui n’a point paru, on pourrait réunir dans un volume les pages extrêmement piquantes que Jean de Mitty publiait chaque semaine dans le Cri de Paris sur Félix Faure ; un autre recueil très agréable serait formé par ses articles sur la mode, l’étiquette et la gastronomie ; enfin, ses notes et ses essais sur Stendhal feraient la matière d’un troisième volume.

À l’entendre, il possédait des poèmes inédits de Stendhal, qu’il hésitait à publier parce qu’ils étaient licencieux. Mais peut-être n’avait-il rien de tout cela, et afin de nourrir la conversation, il n’hésitait point à inventer des choses plaisantes qu’il donnait pour véritables. Il se chargeait volontiers des missions que ses amis lui confiaient, mais il n’était pas toujours prudent de compter sur lui, et on l’avait surnommé : le Roumain sans parole.

Il faisait beaucoup d’efforts pour paraître suranné. Il se modelait sur ce qui se faisait sous l’Empire et voulait que cela se vît dans sa personne, dans ses manières, dans son style et dans son orthographe.

Il était aimable, bien appris et spirituel. Voici un madrigal qu’il tourna pour une jolie marchande de tabac des boulevards :

Si le tabac est un poison
Et si l’amour en est un autre.
Je ne connais pas de maison
Plus dangereuse que la vôtre.

Ces petits vers sont de Jean de Mitty, bien qu’ils aient été attribués à différentes personnes qui n’y avaient pas mis la main.

Il cherchait l’originalité dans les ex-dono de ses livres. Il a fait entrer dans celui de mon exemplaire de Lucien Leuwen l’adverbe beyliquement, qui pourra amuser les stendhaliens.

Ses superstitions, fort singulières, eussent attiré l’attention de ce grand écrivain de l’histoire civile qu’était le Bayle du Dictionnaire.

Jean de Mitty n’écrivait jamais une lettre avant de l’avoir tracée tout entière sur l’ongle du pouce de la main droite avec l’index de la même main. Il pensait qu’une lettre pour laquelle il aurait omis cette formalité n’aurait aucun effet, qu’il ne lui serait pas répondu, et même qu’elle ne parviendrait jamais à destination.

Il pensait encore que la rencontre d’un rousseau lui était favorable, et les taches de rousseur d’une jeune femme au visage sonneux, il les tenait, lorsqu’elles avaient une certaine teinte ou une certaine forme, pour autant de présages heureux.

La vue d’une fleur dont j’ai oublié le nom lui donnait de l’inquiétude, et il disait qu’elle avait sur sa vie une très grande influence.

Il ne parlait que très rarement de ses superstitions. Il en avait un peu honte. Par contre, il racontait beaucoup d’anecdotes touchant les superstitions des gens qu’il avait connus, comme Oscar Wilde, Hugues Rebell et Marcel Schwob.

Les Impromptus de Jean Moréas §

[OP3 84-85]

Le sculpteur Manolo m’a fait savoir que Moréas ne lui avait pas consacré un vers seulement, mais quatre, dont les trois derniers ont dix pieds. J’ai déjà donné l’alexandrin du début :

De don Caramuel Manolo suit la trace
Et par le son mielleux de sa voix
On peut aussi le comparer, je crois,
À l’Enchanteur des forêts de la Thrace.

Au demeurant, je crois bien que je ne parviendrai jamais à recueillir tous les Impromptus de Jean Moréas.

On n’a pu retrouver le premier vers du distique où il célébrait cette poétesse charmante dont le geste généreux hâta l’érection du monument de Verlaine, au Luxembourg :

Marguerite Gillot, la sorcière au gant noir.

Il y avait manoir à la rime.

Voici encore un vers unique sur quelqu’un dont on devinera facilement le nom :

C’est le jeune éditeur et son affreux sourire

Et enfin, je tiens à donner cette

Apostrophe à André Mary

Poète au front pensif dont la féconde veine
Honore en vers brillants ton Châtillon-sur-Seine.

[1911-10-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCIII, nº 344, 16 octobre 1911, p. 890-892. Source : Gallica.
[OP3 85-88]

Les prédictions de Mme Violette Deroy §

[OP3 85-86]

Les événements qui obligèrent tout dernièrement un habitant de la rive droite à aller se loger sur la Rive gauche m’avaient été prédits, et voici dans quelles circonstances :

Un peintre anglais dont j’avais eu l’occasion de dire du bien à propos de son envoi aux Indépendants vint m’en remercier. C’était au mois d’avril. Je connus bientôt que mon visiteur cultivait les sciences occultes, et, curieux, comme je me flatte de l’être, de tous les détails de l’histoire civile, je lui demandai s’il lui avait été déjà possible de vérifier des prophéties. Il me répondit que oui, qu’il avait recueilli de la bouche d’une voyante des prédictions qui s’étaient réalisées et me proposa de me présenter à cette dame.

Je la rencontrai quelques jours plus tard. Elle ne cherche point à tirer profit de l’extraordinaire faculté qu’elle possède de prévoir l’avenir. Néanmoins, j’ai été autorisé à faire connaître son nom au public.

Mme Violette Deroy m’a prédit les événements que l’on sait sans employer aucun ingrédient ou agent magique.

Et j’avoue que la précision avec laquelle, ne me connaissant en aucune façon, elle m’avait parlé de ma vie passée n’avait pas laissé de m’étonner. Aussi, ce qu’elle me dit de l’avenir m’impressionna vivement. Toutefois, au bout de quelques jours, je n’y pensai plus ; c’est que sans doute les conclusions, flatteuses pour moi, de sa prophétie m’avaient fait oublier les détails fâcheux qu’elle contenait.

J’en avais cependant parlé à plusieurs personnes qui me l’ont rappelé ces jours-ci et moi-même je m’en étais bien souvenu.

Cet événement bizarre me force désormais à croire aux oracles ; il m’engage également à douter de leur utilité. Tous ceux qui se mêlent de prédire sont comme cette Cassandre que personne ne voulait croire. Je me suis assuré aussi que les prophéties ne sont point rares. Plutarque dit quelque part qu’il y avait à Thalame, dans le Péloponnèse, un oracle de Pasiphaé. Il avait acquis ce surnom parce qu’il prophétisait à tout le monde. Il y a partout des oracles de Pasiphaé. Plutarque, qui ajoute que Cassandre était morte dans le lieu de cet oracle dont il parle, pensait sans doute, comme moi-même, que les prophéties sont inutiles parce que personne n’y croit.

Ô Pasiphaé ! ô Cassandre ! Belles ombres antiques et prévoyantes me voilà devenu le Plutarque des oracles qui n’ont pas cessé.

M. Henri de Groux §

[OP3 86]

Il y a des oracles et il y a aussi des revenants. M. Henri de Groux est l’un d’eux. J’ai parlé ailleurs de ses tableaux qui sont, ainsi que lui-même, presque des fantômes.

Ce Jordaens trop romantique ressemble à Baudelaire. Il est vêtu sans recherche ; les inflexions de sa voix ont un charme si particulier, sa conversation où abondent les germanismes usités en Belgique est si nourrie, que ceux qui l’ont entendu parler ne l’oublient plus.

Je l’ai vu au Salon d’Automne retoucher avec inquiétude des tableaux peints depuis quinze ans.

Et j’ai vu aussi avec quelle curiosité mêlée de regret il regardait toutes les nouveautés de l’art qu’il cultive, et comme il paraissait timide, modeste et tout plein d’un effroi triomphal parmi les hommes qu’il ne connaissait pas parmi tous ceux qu’il retrouvait.

Les Cubistes §

[OP3 87]

Les Cubistes, dont on se moque avec tant d’injustice, sont des peintres qui essaient de donner à leurs ouvrages le plus de plasticité possible, et qui savent que si les couleurs sont des symboles, la lumière est la réalité.

Ils ont excité la verve d’un des plus rares poètes de ce temps : Raoul Ponchon. Ils ont inspiré à Abel Faivre une de ses meilleures caricatures. Il est rare que les nouvelles écoles retiennent ainsi l’attention.

Le nom de cubisme a été trouvé par le peintre Henri-Matisse, qui le prononça à propos d’un tableau de Picasso. Les premiers tableaux cubistes que l’on ait vus dans une exposition étaient l’ouvrage de Georges Braque.

J’ai l’honneur d’avoir le premier servi de modèle à un peintre cubiste, Jean Metzinger, pour un portrait qui fut exposé en 1910 au Salon des Indépendants.

Le doyen des écrivains d’Art §

[OP3 87-88]

Pour la première fois depuis quarante ou cinquante ans, on n’a pas vu, avant l’ouverture d’un grand Salon, M. Niel, le père Niel, comme on l’appelait (et qui signait Furetières au Soleil), préparer ses articles de critique.

Il était le doyen des écrivains d’Art et n’a pas paru cette année au Salon d’Automne. Son grand âge lui interdit maintenant la fatigue que cause l’examen d’une grande exposition.

M. Niel est plein d’anecdotes qu’il raconte avec verve. Il connaît tout le monde. Il est ce qu’on appelle un Parisien averti. Sa gaieté était proverbiale parmi les écrivains d’art. Il était fort lent, et le soin méticuleux avec lequel il examinait tous les tableaux d’un Salon le forçait à entreprendre son travail avant même que l’on n’eût commencé l’accrochage des tableaux. Il déplorait qu’il y eût maintenant plusieurs grands Salons par saison et évoquait les temps où le vernissage du Salon était l’événement mondain le plus important de l’année. Bien que son goût pour la peinture lui fît trouver du plaisir à parcourir toutes les expositions, il n’était réellement heureux qu’au Salon des Artistes français, qui était demeuré pour lui le Salon.

Il le visitait en souriant, muni d’une chaise sur laquelle il s’asseyait longuement devant chaque tableau, et prenait peu de notes.

Sa mémoire, encore extrêmement précise, lui permet de se rappeler les plus petits détails de sa longue existence.

Un jour que j’échangeais quelques mots avec lui, M. Jean Béraud vint lui demander s’il était enfin décidé à venir poser pour un portrait. M. Niel refusa avec des paroles aimables. « Il y a bien longtemps que je vous demande cette faveur », lui dit M. Jean Béraud. « C’est vrai ! réplique M. Niel en souriant, la première fois qu’il a été question de ce portrait, c’était en… attendez ! c’était l’année où l’on portait des pantalons à carreaux », et il lui dit l’année.

[1911-11-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCIV, nº 346, 16 novembre 1911, p. 436-440. Source : Gallica.
[OP3 88-92]

Peintres futuristes §

[OP3 88-89]

J’ai rencontré deux peintres futuristes : MM. Boccioni et Severini. Le premier, qui est, si on peut dire, le théoricien de l’école, a un air intrépide et loyal qui dispose aussitôt en sa faveur. Ces messieurs portent des vêtements de coupe anglaise, très confortables. M. Severini, toscan, est chaussé de souliers découverts et ses chaussettes sont de couleurs différentes. Le jour où je le vis, il portait au pied droit une chaussette couleur framboise et au pied gauche, une chaussette vert bouteille. Cette coquetterie florentine l’expose à passer pour un homme très distrait, et il avoue que les garçons de café se croient souvent obligés de le prévenir de ce qu’ils pensent être une méprise et qui est de la recherche. Je n’ai pas encore vu de tableaux futuristes, mais si j’ai bien compris le sens des recherches auxquelles s’attachent les nouveaux peintres italiens, ils se préoccupent avant tout d’exprimer des sentiments, presque des états d’âme (c’est une expression employée par M. Boccioni lui-même) et de les exprimer de la façon la plus forte possible. Ces jeunes gens ont encore le désir de s’éloigner des formes naturelles et veulent être les inventeurs de leur art.

Ainsi, m’a dit M. Boccioni, j’ai peint deux tableaux, dont l’un exprime le départ et l’autre : l’arrivée. Cela se passe dans une gare. Eh bien ! Pour marquer la différence des sentiments, je n’ai pas mis, dans mon tableau de l’arrivée, une seule ligne qui soit dans le tableau du départ.

Cette peinture, qui ainsi expliquée paraît avant tout sentimentale et un peu puérile, les futuristes la défendent, le cas échéant, à coups de bâton. Florence fut récemment le théâtre d’un de ces combats où les partis en présence étaient, d’une part, les futuristes ayant à leur tête M. Marinetti, et, de l’autre, M. Ardengo Soffici et ses amis de La Voce. Il y eut des blessures, quelques chapeaux furent mis hors d’usage et M. Boccioni, pendant la journée où se déroulèrent les diverses phases de la bataille, dut acheter, pour son compte, trois chapeaux de paille. Finalement, tout le monde se réconcilia au poste, et, devant le commissaire, MM. Boccioni et Soffici témoignèrent de leur estime réciproque.

M. Ardengo Soffici qui, par sa critique, avait excité la colère des futuristes, est un peintre de talent et un des écrivains d’art les plus distingués de l’Italie. Il n’est pas un inconnu à Paris et il est lui-même au courant des tendances de la nouvelle peinture française autant que quiconque en France. Les futuristes, au demeurant, reconnaissent tous les mérites de leur adversaire. Ils ne l’en ont pas moins bâtonné parce qu’il n’était pas de leur avis et la bastonnade a beau être empreinte de courtoisie, elle est une singulière façon de forcer l’admiration.

C’est en mars 1912 que les futuristes exposeront à Paris. Nul doute que, s’ils veulent avoir recours aux mêmes arguments, ils n’aient, à cette époque, fort à faire.

M. C §

[OP 89]

Les initiales M. C., telles qu’elles ont paru, dans Vers et Prose, à la fin d’un poème excellent intitulé Anniversaire et qui fut composé à la Mémoire de Jean Moréas, ne désignent point M. Marcel Coulon. On le savait avant qu’il ne l’affirmât.

Le mystérieux M. C. est un poète qui depuis longtemps déjà ne montre plus volontiers ses ouvrages. C’est un homme aimable qui se soucie peu de la gloire. Les poètes, ses amis, ont une grande confiance dans l’intégrité de son goût, et, si ses décisions ne sont point des arrêts, elles emportent généralement le suffrage de celui qui les fait naître et qui s’y range. Cette autorité, qu’il exerce avec une grande discrétion et dans un tout petit cercle, lui donne ainsi dans les lettres contemporaines un rôle inattendu qu’il ne recherchait point et qui est plein de responsabilités.

Chaque année, M. C., qui aime la marche, parcourt à pied une région qu’il ne connaît pas encore. Il ne s’embarrasse point de bagages ; une bonne canne à la main, il voyage, s’arrêtant quand il le veut, sans s’inquiéter des horaires.

Une fois, c’était près de Montereau, deux gendarmes l’arrêtèrent sur la route et lui demandèrent ses papiers.

M. C. se fouilla et ne trouva sur lui qu’une carte d’entrée à la Bibliothèque Nationale. Les gendarmes l’examinèrent et l’un d’eux :

« Alors, c’est là que vous travaillez ?… » Sur la réponse affirmative de M. C. il ajouta : « Vos patrons doivent bien mal vous payer puisque vous ne pouvez pas même prendre le chemin de fer. »

Le plus jeune cubiste de France §

[OP3 90]

Le plus jeune cubiste de France se nomme Georges Deniker. Il est le frère de Nicolas Deniker, un poète de grande inspiration, qui, depuis longtemps, se tient volontairement dans la retraite.

Le plus jeune cubiste de France fait en ce moment son service militaire comme aviateur.

Il vient de lancer une mode nouvelle de fumer la pipe qui était en usage, paraît-il, dans les camps d’aviation.

On dispose le tabac dans un papier qui est découpé en forme d’hexagone et on fait du tout une petite boule que l’on introduit dans le fourneau de la pipe. De cette façon, on peut fumer malgré le vent.

Cette mode s’est aussitôt répandue à Montmartre.

Il est bon d’ajouter que le jeune artiste a d’autres titres qui attireront sur lui l’attention des gens de goût.

Il possède un réel talent de peintre et de sculpteur. Une de ses statues fut justement remarquée au dernier Salon de la Nationale. C’est encore un linguiste fort distingué qui, outre la connaissance parfaite de plusieurs langues européennes et du japonais, a des notions de chinois et de quelques autres langages asiatiques.

On peut observer à ce propos que les Français, qui passaient, autrefois, pour connaître très mal les langues étrangères, se sont mis à les apprendre, et ceux qui en savent trois ou quatre ne sont pas rares aujourd’hui.

La question du latin §

[OP3 90-91]

La question du latin continue à intéresser, sinon le public, du moins les écrivains en mal d’articles.

On m’a rapporté un joli mot de M. Niel, qui est le doyen des écrivains d’art et duquel j’ai déjà eu l’honneur de parler. À cette époque M. Niel ne signait pas ses articles Furetières, mais le Maréchal. Quelqu’un s’étonnait devant lui du succès de M. Paul Bourget : « Que voulez-vous, observa avec bonhomie M. Niel, quand on ne sait pas sur quel sujet écrire, on fait un article sur Bourget. Cela finit par lui faire de la réclame. »

Il en est de même aujourd’hui pour la question du latin. Quand on n’a pas de sujet d’article, on en écrit un sur le latin et l’on peut être certain qu’il passera.

Je me suis entretenu avec les chefs les plus actifs des camps en présence : Eugène Montfort et Jean Royère. Eh bien ! Il m’a semblé que si Jean Royère n’est pas tout à fait certain de l’inutilité de la langue morte qu’il voudrait faire mourir une seconde fois, Eugène Montfort n’a pas une entière confiance dans les vertus du cadavre qu’il protège.

Au demeurant, le latin n’est plus du tout considéré comme un idiome, mais plutôt comme un remède que les uns estiment dangereux, tandis que d’autres en préconisent l’usage.

Le plus beau roman §

[OP3 91]

Dernièrement, Excelsior demandait aux gens de lettres : « Quel est le plus beau roman français ? » Trois auteurs vivants seulement furent nommés : MM. Élémir Bourges, Anatole France et Rosny aîné. On n’a pas remarqué que M. Élémir Bourges venait en tête et obtenait quarante et une voix pour les oiseaux s’envolent et les fleurs tombent. M. Anatole France n’avait que quinze voix pour la Rôtisserie de la reine Pédauque, et M. Rosny aîné dix voix pour la Vague rouge.

M. Tristan Derème et Théophile Gautier §

[OP3 91-92]

M. Tristan Derème est un jeune poète heureusement doué. C’est avec raison qu’on l’a choisi pour prononcer un discours sous les Tulipiers du Jardin Massey, à Tarbes, à l’occasion du centenaire de Théophile Gautier. Il fallait bien qu’un jeune homme rendît hommage à un poète dont l’œuvre peut être regardée comme la louange même de la jeunesse.

M. Tristan Derème s’est très bien tiré d’un éloge qu’il lui convenait de faire. C’est avec un art charmant qu’il a pris la précaution oratoire de demander qu’on l’excusât : « Et, a-t-il aussitôt ajouté, qu’on ne craigne point que je récidive ; et puisque j’aurai parlé au premier centenaire de ce poète, je promets de me taire aux suivants. »

Il parla ensuite des jeunes :

Les jeunes, comme chacun sait, font tirer leurs plaquettes à vingt exemplaires sur des papiers de la Chine ou du Japon et les feront imprimer, quelque jour, et pour être plus originaux encore, sur du papier verre ou sur du papier timbré. Ils écrivent en de minces revues qui ont parfois plusieurs numéros.

S’il lui arrive de citer Horace, il l’appelle Flaccus, mais si c’est Ovide, il ne l’appelle point Naso… Il me semble cependant que M. Tristan Derème est très raisonnable en ses jugements : l’art de Gautier rappelle à la fois celui d’Horace et celui d’Ovide.

Monna Lisa ou Mona Lisa §

[OP3 92]

L’orthographe a été longtemps hésitante : Monna Lisa ou Mona Lisa ? En moins de deux mois, la presse et le commerce se sont décidés en faveur de la seconde forme. On lit chaque jour dans presque tous les journaux quelque allusion à Mona Lisa et beaucoup de produits industriels se parent maintenant de ce nom. Il y a le parfum, le corset Mona Lisa. Et personne ne paraît se douter qu’il n’est plus question de la Joconde, mais d’une guenon nommée Lisa, car Mona signifie proprement guenon, tandis que Monna (contraction de Madonna) est un terme qui peut se traduire à peu près par Madame.

[1911-12-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCIV, nº 347, 1er décembre 1911, p. 658-662. Source : Gallica.
[OP3 92-96]

La bibliothèque de Fez §

[OP3 92-93]

Depuis qu’il est question du Maroc, je lis avec attention les récits de ceux qui y sont allés, j’interroge ceux qui en reviennent dans l’espoir de trouver des renseignements touchant la Bibliothèque de Fez. Personne n’en parle.

Eugène Montfort a passé son été chez les Maures, mais à cause de la chaleur, il n’a pas été jusqu’à Fez.

En explorer la bibliothèque eût été cependant une entreprise digne de celui qui vient de mettre le latin au premier rang parmi les préoccupations des Français.

Si l’on en croit l’orientaliste hollandais, Thomas Erpenius, qui vivait au xviie siècle, la bibliothèque de Fez renfermerait en entier un grand nombre d’ouvrages antiques que nous ne possédons qu’incomplets. Je pense, après tout, qu’il s’agirait de versions arabes.

Un orientaliste du xvie siècle, François Clénard, de Louvain, aurait eu l’occasion de visiter la bibliothèque de Fez. Il est question de cela dans ses Epistolae de Rebus Muhemedicis, lettre au savant Latomus, datée de Fez, le 9 avril 1540.

Il y a bien ici quelques bibliothèques où les chrétiens peuvent entrer à une condition, celle d’être lapidés. Mais mon goût pour la science ne put jamais aller si loin, j’aime mieux revoir Latomus. Le roi m’avait permis d’emporter quelques livres de ces bibliothèques : mais j’ai peine à me fier aux rois, surtout à ceux de ce pays, où j’ai appris ce que c’était que la foi punique.

Chefs d’État §

[OP3 93-94]

Je me suis trouvé sur le passage du roi de Serbie, mais je l’ai mal vu et de trop loin. Le premier chef d’État qu’il m’ait été donné de voir, c’était le président Grévy. J’étais alors un tout petit enfant, et nous habitions en face de l’Élysée. Je me souviens du jour où le président quitta le palais. Je jouais sur le balcon et, toute la journée, il y eut des allées et venues de landaus qui partaient pleins de colis, de paniers, de ballots enveloppés dans des draps de lit.

Son successeur, le président Carnot, me parut bien plus beau, mais je ne me le rappelle qu’à travers les caricatures qu’on en a faites.

J’ai rencontré le prince de Monaco dans sa principauté ou bien à Paris. Il se promène souvent seul avec une serviette bourrée de papiers sous le bras. J’ai vu Félix Faure, à Cannes. Il saluait en se tournant entièrement du côté où s’adressait son salut. À Cannes encore, où j’étais au collège, comme les élèves s’intéressaient aux régates, on nous menait parfois, le jeudi ou le dimanche, du côté du port ; le prince de Galles y commandait la manœuvre sur son yacht à voiles : le Britannia. Le vieux prince héritier avait toujours l’air ennuyé. Je trouvai bien meilleure mine au roi d’Angleterre, Édouard VII, quand je le vis à Paris, en voiture, à côté du président de la République. Il y a onze ans, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de voir l’empereur allemand, et chaque fois sous un uniforme différent. Sa ressemblance avec le ténor Piccaluga, qui chanta dans Miss Helyett, m’a toujours frappé.

À Honnef, sur les bords du Rhin, j’ai parfois parlé avec la vieille reine Sophie de Suède et de Norvège. On la poussait dans une petite voiture. C’est là que je vis aussi le roi Oscar, qui vint passer quelques jours auprès de la reine. On donna une fête pendant laquelle il fit, en plein air, un discours qui fut très goûté. Tout le monde riait et le roi avec tout le monde ; mais je ne savais pas assez d’allemand pour comprendre ce qui se disait. J’ai vu le prince-régent de Bavière, à Munich, petit vieillard sémillant que deux rois fous ont empêché de régner. M. Loubet ressemble un peu à ce prince-régent, mais il ne marche pas en dansant et sourit davantage. M. Fallières, que j’ai eu l’occasion de voir souvent dans les Salons de peinture, m’a toujours semblé plein de bonne humeur et ce qu’il trouve à dire aux artistes qu’on lui présente et dont les œuvres, j’imagine, lui importent peu, est souvent spirituel et toujours plein d’à-propos.

Léo Rouanet §

[OP3 94-95]

Léo Rouanet vient de mourir dans la force de l’âge. Ceux qui l’ont connu se souviendront toujours de son humeur parfaite et enjouée, de sa science et de son goût. Il avait consacré sa vie à l’étude des lettres espagnoles et portugaises. On lui doit la traduction des Drames religieux de Calderon, plusieurs éditions et traductions de pièces espagnoles du xvie et du xviie siècle, un volume de Chansons populaires espagnoles traduites en regard du texte, une bibliographie critique du théâtre espagnol en collaboration avec M. Alfred Morel-Fatio. Léo Rouanet, qui aimait les arts, goûtait grandement les œuvres du sculpteur Aristide Maillol, dont quelques tapisseries tissées avec de la laine envoyée par la reine de Roumanie, Carmen Sylva, et teintes avec des couleurs extraites de certains végétaux par l’artiste même ornaient sa maison. Ayant su que ses amis : MM. Élémir Bourges et Armand Point, languissaient de ne pouvoir lire les propos de Michel-Ange sur l’art, rapportés par le Portugais Francisco de Hollanda, Léo Rouanet, afin de satisfaire cette curiosité légitime, traduisit aussitôt les Quatre Dialogues sur la peinture, et cette traduction, avec l’introduction qui la précède, forme, à mon sens, un chef-d’œuvre.

Tout récemment encore, Léo Rouanet publiait un ouvrage surprenant, traduit en collaboration avec Marcel Lami qu’il est allé rejoindre au-delà de la vie : Les Mémoires du capitan Alonso de Contreras lequel de marmiton se fit commandeur de Malte. Ce récit véridique est bien un des ouvrages les plus curieux qui soient, pour la bizarrerie de la trame autant que pour l’énergie du style.

« Le Passant » §

[OP3 95]

André Blandin et Louis Piérard viennent de créer à Bruxelles le journal fantaisiste qui manquait au pays de Tyl l’Espiègle. Ils l’ont appelé le Passant. L’humour s’y mêle au lyrisme, les caricatures y alternent avec les dessins sérieux. C’est une tentative nouvelle et le Passant ne rappelle aucun journal de France, ni, je pense, d’aucun pays.

Le café où nous nous réunissons, m’écrit un des rédacteurs, c’est dans les galeries Saint-Hubert, le Hulskamp. Là, Grégoire Le Roy, le vieil ami de Maeterlinck, est, avec le peintre Navez, la terreur du garçon ; ils illustrent en une heure deux tables de marbre d’une foule de dessins et de chiffres que le malheureux loufiat doit frotter longuement après leur départ. Horace Van Offel et le poète catholique Georges Ramaekers s’y chamaillent sur la question bilingue. Stuart Merrill, quand il est à Bruxelles, vient y siroter un schiedam perlé, l’épais curaçao blanc ; à moins que ce ne soit le jaune advocaat ou le dantzjg pailleté d’or. La carte des spirits est sur toutes les tables et l’on n’a qu’à choisir…

Le Passant publie un grand roman byzantin inédit par Poladan. On m’a affirmé qu’il était dû à la collaboration d’André Blandin et de Théo Varlet.

Le « Kub » §

[OP3 96]

De nos jours, on plaisante facilement sur les œuvres d’art quand elles sont nouvelles. Cela dispense de les comprendre. Aujourd’hui, on se moque des cubistes, hier on se moquait du grand peintre Henri Matisse. Lui-même donnerait dans ce travers moderne : il se moque, dit-on, du cubisme ; c’est lui qui a trouvé ce nom. Quel ne fut pas son dépit, cet été, en arrivant à Collioure où il passe la belle saison, de lire sur la maison le mot « Kub » en lettres énormes ! L’extérieur de l’un des murs de sa maison est loué à une entreprise de publicité qui y affiche la réclame d’un produit alimentaire à la mode. On venait de jouer ainsi au maître des couleurs puissantes et suaves un tour qui lui a gâté ses vacances.

Une lettre de M. Paupe §

[OP3 96]

J’ai reçu la lettre suivante :

Puisque vous parlez du concours ouvert par l’Excelsior sur « le meilleur roman français », voulez-vous me permettre de vous rappeler la réponse de M. Pierre Mille, publiée dans le numéro du 7 avril ?

« Le plus beau roman français ? En ma qualité de conteur, je me dois de déclarer que c’est la Chartreuse de Parme. Si, en effet, vous voulez y regarder d’un peu prés, vous ne tarderez pas à découvrir que la Chartreuse de Parme n’est qu’une suite de nouvelles mises bout à bout : Waterloo, Ferrante et la duchesse de San-Severina, le Sermon, etc. Et comme ça ne l’empêche pas d’être un chef-d’œuvre ! »

Il est dans la destinée de Stendhal de n’avoir qu’une voix dans ces sortes de concours ; mais cette voix unique est à retenir. En 1840, ce fut celle de Balzac auprès de laquelle l’opinion de M. Pierre Mille est un assez bon voisinage, n’est-ce pas ?

Votre, etc.

Ad. Paupe.

Je n’ai rappelé l’enquête d’Excelsior que pour en extraire ce qu’elle contenait relativement à des auteurs vivants.

[1912-01-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCV, nº 349, 1er janvier 1912, p. 218-220. Source : Gallica.
[OP3 97-98]

L’abbé Delille et Leconte de Lisle §

[OP3 97]

Décidément, les jugements les plus imprévus ne sont pas toujours les plus neufs. Ayant entendu quelqu’un faire un rapprochement entre Leconte de Lisle et l’abbé Delille, je rapportai, dans un article, une opinion qui me paraissait pour le moins singulière. Je viens de la retrouver tout au long et à deux reprises sous la plume de Louis Veuillot : « Tous ces oripeaux descriptifs, ces tintamarres de couleur et de lumière, ne sont que le déguisement du vieil abbé Delille. Seulement, sous le fatras de ses périphrases, Jacques Delille marchait d’un pas leste. L’épagneul de salon dont les jolies petites pattes couraient sans broncher à travers les porcelaines, et secouaient par moments de jolies petites perles fausses, est devenu un éléphant chargé d’une tour de guerre pleine de soldats farouches et surtout bariolés. Il simule bien la marche pesante, toutefois la terre ne tremble pas. »

Et quelques jours après, Veuillot ajoutait :

Il décrit à outrance. Nous avons rappelé l’autre Delille, son quasi homonyme et qui semblait son contraire. En vérité, de l’un à l’autre il n’y a pas si loin qu’il semble, et ces extrêmes se touchent. Tous deux font leur principale affaire de décrire, parce que le don d’imaginer, le don de sentir et peut-être le don de penser leur manquent. Ils n’ont que l’œil extérieur, que l’écorce de la poésie ; la sève et la source leur sont inconnues. L’ancien Delille, qui se contentait d’être philosophe, et qui se piquait d’être correct, serait aujourd’hui libre-penseur irrégulier et peut-être pédant. Il écrirait Kaïn par un K, et ferait facilement du kaïnite et du khaldaïque. Le jeune de Lisle, — il y a quinze lustres —, eût décrit les jardins, l’imagination, la lecture, le café, les échecs, et n’eût su peindre Iris et les rochers qu’en bleu tendre. C’est le même homme ignorant de l’homme s’exerçant au même jeu puéril avec la même dextérité. Seulement l’un est né sous Voltaire et l’autre sous Victor Hugo.

S’il faut marquer une différence, peut-être que la part d’imagination de l’ancien Delille ne fut pas la plus restreinte. Autant que nous en pouvons juger à la distance où nous sommes de ses œuvres et de son temps, l’abbé Jacques puisait moins dans le fond public. Les descriptions de M. Leconte de Lisle sont bourrées de réminiscences plastiques fournies par l’architecture, la statuaire, la peinture et le dessin, à qui d’ailleurs toute notre poésie matérialiste emprunte considérablement, surtout dans les vastes et abondants domaines de leurs caprices.

Je ne suis pas éloigné de penser, au demeurant, que l’art de l’abbé Delille n’ait exercé une véritable influence sur les Parnassiens.

Ils ne se réclamaient pas de lui parce qu’il était alors un poète trop décrié et que, sans doute, au Parnasse Choiseul, il fallait parler de Leconte de Lisle et non pas de Jacques Delille.

L’abbé Delille et Anatole France §

[OP3 97]

Aujourd’hui, l’abbé Delille revient à la mode. Il n’y a pas longtemps, j’ai entendu, par hasard, M. Anatole France faire son éloge, dans la boutique d’un libraire de la rive gauche.

« Delille n’a qu’un défaut, disait à peu près M. Anatole France, c’est de n’être point lu. »

Et comme il en sait par cœur de longues tirades, il les récitait.

Peut-être n’a-t-il pas retenu en aussi grand nombre les vers de Leconte de Lisle.

Alfred de Musset et le président Grévy §

[OP3 97]

Dans la lettre que M. Maurice Barrès a écrite à F.-A. Cazals et Gustave Le Rouge et qui sert de préface à leur livre sur les derniers jours de Verlaine, on trouve ce passage curieux :

Disons-le en passant, on aimerait d’avoir un livre aussi vrai que le vôtre sur les dernières années d’Alfred de Musset, qui ne furent pas très différentes de celles de Verlaine. Le président Grévy était tout désigné pour l’écrire et pour se faire auprès des lettrés ces mêmes titres que vous êtes en train d’acquérir, mes chers confrères.

On regrettera éternellement qu’il en ait été empêché par des ambitions moins heureuses.

Les « zarfs » du Sultan §

[OP3 97-98]

L’ancien luxe du Sultan Abdul-Hamid a été mis aux enchères ; bric-à-brac précieux qui sentait plutôt le parvenu que le souverain oriental. On connaît ces réveille-matin en cuivre qui servent aussi de pendules de voyage ; au travers de panneaux de cristal on aperçoit le mouvement d’horlogerie. Le sultan possédait un de ces réveille-matin, non de cuivre, mais d’or tout incrusté de gros brillants. Ce trait montrera à quel point l’ancien monarque manquait de goût. Toutefois, les zarfs éveillaient bien l’idée d’un faste d’Orient. Ce sont les supports de tasses à café turc qui, par la volonté d’Abdul-Hamid, fut si souvent ce mauvais café, où, dit-on, en guise de sucre, il y avait du verre pilé.

Les zarfs du sultan étaient en grand nombre et tous en or, pavés de rubis, de perles, de brillants, d’émeraudes. Il y en avait d’émaillés dont l’émail était encore enrichi de pierreries.

Le Sultan et « Ubu Roi » §

[OP3 98]

Dommage qu’Alfred Jarry n’eût pas vécu pour assister à cette exposition. Il eût trouvé des explications mirobolantes et pataphysiques touchant les usages auxquels on destinait ces joyaux. Jarry parlait avec complaisance du sultan qui avait fait représenter Ubu Roi sur son théâtre particulier et s’était diverti. Le fait m’a été affirmé, non seulement par Alfred Jarry, mais encore par Edmond Fazy, qui avait vécu en Turquie. Toutefois, l’un d’eux affirmait que la pièce avait été jouée par des acteurs vivants, tandis qu’à en croire l’autre, elle aurait été représentée au moyen de marionnettes.

[1912-01-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCV, nº 350, 16 janvier 1912, p. 441-444. Source : Gallica.
[OP3 98-102]

La Petite Gazette Aptésienne §

[OP3 98-99]

La Petite Gazette Aptésienne vient de disparaître. Ce journal hebdomadaire était bien rédigé et ceux qui aiment les lettres le lisaient avec plaisir. On le comparait à ces compotes d’Apt, où il était publié. Mais, sucrées au miel, comme dans celles-ci, les guêpes n’y étaient point mortes.

Parmi les excellents prosateurs qui écrivaient dans la Petite Gazette Aptésienne, il faut citer avant tout Émile Godefroy. Il y publia son Auzias qui, dans l’ensemble, constitue un des meilleurs ouvrages de critique générale qui ait paru depuis longtemps.

Henri Dagan y fit paraître des contes empreints de bonne humeur, de petits articles pleins de sens et dont les piqûres devaient être bien cuisantes. Paul Bourdin, André Mary, Fernand Sauve complétaient à merveille la brigade qui rédigeait la Petite Gazette Aptésienne. On les retrouvera le 1er mars, à Paris, dans la Revue nouvelle des Lettres françaises, que dirigera un poète véritable : Raymond de la Tailhède.

Les Événements littéraires les plus importants de l’année 1911 §

[OP3 99]

J’ai entendu dernièrement une conversation touchant les Événements littéraires les plus importants de l’année 1911. On s’accorda pour dire que c’était la publication de la Mission théâtrale de Wilhelm Meister et celle du Docteur Faustroll, d’Alfred Jarry. Il serait trop long de donner ici les raisons qui poussaient les interlocuteurs à soutenir cette opinion, qui me paraît fondée.

On oubliait, toutefois, qu’un grand poète encore inconnu a peut-être publié cette même année son premier ouvrage.

M. André Barre §

[OP3 99]

M. André Barre, dont la thèse sur le Symbolisme a fait du bruit, a été célèbre en Europe, il y a quelques années. À cette époque, dans l’Européen, journal hebdomadaire, qui, paraissant à Paris, presque inconnu en France, jouissait d’une autorité européenne, M. André Barre publiait des notes sur la Serbie. Il combattait violemment la dynastie des Obrenovitch et, une semaine, il annonça la mort prochaine du couple royal.

La tragédie de Belgrade eut lieu peu de temps après cet article, qui avait été fort remarqué en Europe, et M. André Barre se trouva être, pendant quelques jours, l’homme du jour. Cependant, M. André Barre, que la politique étrangère n’intéressait probablement plus, poursuivit sa vocation littéraire. C’est dommage, car le rôle de prophète n’est pas à dédaigner.

Prédictions concernant le Maroc et Tripoli §

[OP3 100-102]

C’est sans doute aux frais du prophète anonyme qu’on a imprimé et distribué une singulière prophétie concernant des événements à venir avant le 9 avril 1931.

L’exemplaire que je possède, et qui a paru en 1903, m’a été donné dans la rue, à Paris, la même année.

Certaines prédictions, notamment celles concernant le Maroc et Tripoli, et qui se trouvent presque réalisées, donnent un intérêt à la brochure du Nostradame inconnu.

La brochure est un in-12 de 42 pages, en comptant la couverture sur laquelle on lit :

Vingt événements à venir. — Selon le prophète Daniel et l’Apocalypse. — Entre 1906 et la fin de cette Ère en 1929-1931. — Révolution et Guerres dans le cours de 1906 à 1919. — Confédération de dix royaumes vers 1919. — Venue d’un Napoléon comme roi de Syrie vers 1922-1923 et le président de la Confédération de 1925-1927 à 1929-1931. — Ascension de 144 000 chrétiens au ciel, le 26 février 1924 ou 1926. — Grande tribulation et Persécution pour 3 ans ½ de août 1925 ou 1927. — Descente de Jésus-Christ à Jérusalem le 2 mai 1929 ou 9 avril 1931. — Règnes sur les nations 1 000 ans. — Aussi le livre du prophète Daniel. — Librairie Charles, — 8, rue M. Le Prince, boulevard Saint-Germain, Paris.

Une image en couleurs, représentant quatre personnages à cheval, symbole des événements prédits, illustre ce titre, dont j’ai respecté les bizarreries.

Les pages 2, 3 et 4 de la couverture sont occupées par des images en couleurs, celle de la page 4 est la plus surprenante. Elle représente la bataille d’Armageddon à Jérusalem, à la fin de cette ère, le 2 mai 1929 ou 9 avril 1931.

Au bas de la quatrième page de la couverture on lit : Imprimerie Tom Browne et Compagnie, Hyson Green, Nottingham.

À en croire certains renseignements contenus dans la brochure, la première édition en aurait été publiée à la librairie Martien, en 1863, à Philadelphie. Une autre édition, augmentée, aurait paru en 1893.

L’édition de 1903 serait la plus intéressante, car les dates précises des vingt événements à venir s’y trouvent pour la première fois. Il est possible que les premières éditions aient été publiées en anglais, mais l’auteur n’en dit rien.

Les premières pages de la prophétie peuvent la faire prendre pour un ouvrage de propagande bonapartiste. Cependant, le Napoléon annoncé finit par tomber dans de telles impiétés, de si grandes cruautés que si la brochure n’était qu’un pamphlet de propagande politique, elle irait à l’encontre de son but.

L’auteur connaît pour les avoir parcourus les États-Unis, l’Europe, la Palestine.

D’autre part, on se trouve en présence d’un historien éclairé, sinon érudit. Aucun des problèmes de la politique contemporaine ne lui est inconnu. Il n’affecte pas des prétentions prophétiques : ses prédictions ne sont que des gloses sur des textes sacrés.

Le premier des passages qui aient trait au Maroc et à Tripoli est ainsi conçu :

Des révolutions et des guerres dans le cours de 1906 à 1919 qui amèneront la séparation de la Macédoine, l’Albanie et la Syrie de la Turquie, et l’extension de la France jusqu’au Rhin, et transformeront, pas plus tard que 1919, les vingt-deux royaumes ou États qui occupent maintenant le territoire de l’ancien Empire romain de César, en dix royaumes gouvernés par dix souverains, comme le représentent les dix cornes de la bête de Daniel, ainsi que les dix orteils de la statue de Daniel ; II, 33 ; VII, 24. Les vingt-deux royaumes ou États sont : (1) la France ; (2) la Grande-Bretagne ; (3) la Belgique ; (4) le Luxembourg ; (5) la Suisse ; (6) la Bavière ; (7) Bade ; (8) Wurtemberg ; (9) Provinces du Rhin ; (10) l’Espagne ; (11) le Portugal ; (12) le Maroc, qui sera ajouté à la France ou à l’Espagne ; (13) Tripoli, qui sera ajouté à la France ou à l’Italie ; (14) l’Autriche ; (15) l’Italie ; (16) la Grèce ; (17) l’Égypte ; (18) la Turquie ; (19) la Bulgarie ; (20) la Serbie ; (21) la Roumanie ; (22) le Monténégro.

Un second passage est plus explicite encore. Il mentionne les faits qui doivent se produire avant 1919 :

Formation de ces dix royaumes en une Confédération ou Alliance de dix royaumes (remplaçant la triple alliance actuelle de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Italie, ainsi que la double alliance de la France et de la Russie). Les dix royaumes confédérés se composeront de (1) la France, s’annexant plusieurs petits États ou royaumes, et ainsi agrandie jusqu’au fleuve du Rhin et le mur romain de Bingen à Ratisbonne, parce que autrefois ce fleuve et ce mur formaient la frontière de l’Empire romain entre la France et l’Allemagne ; (2) la Grande-Bretagne séparée (du moins tant que ces pays auront des Parlements à eux) de l’Irlande et de l’Inde, ainsi que ses autres colonies qui n’ont jamais fait partie de l’Empire romain de César ; (3) l’Espagne avec le Portugal et toute cette partie du Maroc qui ne sera pas ajoutée à la France ; (4) l’Italie probablement avec Tripoli ; (5) l’Autriche, au moins les provinces situées au nord du Danube, c’est-à-dire moins presque toute la Hongrie et la Bohême, la Moravie et la Galicie ; (6) la Grèce avec la Thessalie, l’Épire, la Macédoine et l’Albanie comme il fut autrefois ; (7) l’Égypte ; (8) la Syrie, séparée de la Turquie ; (9) la Turquie, qui ne comprendra plus que l’ancienne Grèce et la Bithynie ; (10) les États des Balkans ou États slaves, c’est-à-dire la Bulgarie et la Roumanie, et une partie de la Serbie et de la Hongrie.

Qui vivra, verra.

[1912-02-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCV, nº 351, 1er février 1912, p. 661-663. Source : Gallica.
[OP3 102]

Virgilius Nauticus §

[OP3 102]

On s’est amusé, ces temps derniers, à signaler quelques-unes des sources où M. Anatole France a puisé l’inspiration.

Cependant, on n’a pas encore mentionné le nom de M. Jal. Il n’est pas un inconnu. Littré l’a toujours cité à propos des termes de marine. Il est encore l’auteur du Virgilius Nauticus, que M. Anatole France attribue à son Monsieur Bergeret.

Virgilius Nauticus. Examen des passages de l’Énéide qui ont trait à la Marine, par M. Jal, historiographe de la Marine, auteur de l’archéologie navale… Paris, Imprimerie Royale, MDCCCXLIII, tel est le titre d’un ouvrage que devait illustrer l’imagination du plus érudit des romanciers contemporains. C’est un in-8º de 107 pages.

M. Jal, qui constatait avec admiration l’étendue des connaissances nautiques de Virgile, était, au moins en ce qui concerne la marine, un ennemi de Rabelais et consacra plusieurs pages de son Archéologie navale aux navigations de Pantagruel.

J’ai montré, dit-il, en analysant le quatrième livre de l’immortel ouvrage du curé de Meudon, que le savant homme savait tout peut-être, excepté ce qui touche à la Marine ; que le navire, la navigation, et même le vocabulaire des mariniers lui étaient restés à peu près inconnus, et que, s’il rencontra juste quelquefois dans l’explication des termes usités sur les nefs du xvie siècle, ce fut vraiment par hasard.

Au contraire, lorsqu’il examine, du point de vue technique ce qui a trait à la Marine dans l’Énéide, M. Jal arrive à une conclusion opposée.

Après nous avoir montré Virgile, tout jeune encore, étudiant les mathématiques à Naples et à Milan, il nous le fait voir passant dix-huit ans à Naples, en Sicile, dans la Campanie.

Pendant ces dix-huit années, il eut presque toujours sous les yeux ou la flotte militaire stationnée au port de Misène, ou les riches convois qui apportaient les trésors de la Grèce et de l’Égypte à Panorme, Messine, Mégare, Syracuse et Parthénope, ou les barques de plaisance appartenant aux riches voluptueux dont les gracieuses habitations, bâties autour du Crater, se miraient aux eaux calmes de cette baie magnifique.

Plus loin, M. Jal s’attarde dans cette baie : « sillonnée par mille embarcations cherchant l’une l’autre à se primer de vitesse, et montrant avec orgueil, celle-ci sa proue argentée ou dorée, celle-là sa poupe surmontée d’un aphlaste recourbé en panache, quelques-unes l’élégant chenisque au-dessus de la tutelle, d’autres, leurs rames couvertes de nacre ou de bandes d’un métal précieux, la plupart un gréement de laine aux couleurs variées, et presque toutes des voiles de pourpre ou du lin le plus blanc, sur lequel on a représenté des sujets érotiques, et inscrit, avec le nom du propriétaire de la barque, quelque maxime empruntée à une philosophie sensuelle ».

Et M. Jal traite sans ménagement les commentateurs et les traducteurs de Virgile qui n’ont point tenu compte de la savante exactitude du poète. Ascensius n’a pas trouvé d’explication ingénieuse du mot puppes ; « le père de La Rue ne se doute pas de la raison qui a fait opposer les proues aux poupes » ; Annibal Caro a substitué les vaisseaux aux proues ; Grégorio Hernandez de Velasco traite Virgile très cavalièrement ; Joao Franco Barreto est plus scrupuleux, mais pas beaucoup plus ; Dryden prend les proues et les poupes pour les navires eux-mêmes ; la traduction allemande de John Voss laisse autant à désirer que la version anglaise de Dryden ; Delille, le plus estimé des traducteurs français, pas plus que ses rivaux étrangers, n’a intimement compris le texte de son auteur.

À propos des termes nautiques de Virgile, le savant M. Jal va jusqu’à citer des mots du langage des Malays, des Madekasses, des Nouveaux-Zélandais. Il fait encore de pittoresques rapprochements quand il en vient à examiner le triplici versus :

Il exprime, à mon avis, un chant trois fois répété, un cri, un hourra ! une espèce de celeusma dont la tradition est vivante encore dans les bâtiments où, pour tous les travaux de force, et, par exemple, quand on hale les boulines, un matelot, le véritable hortator des Anciens Navires, chante : Ouane, tou, tri ! hourra ! (one, two, three ! hourra ! — angl.). La tradition antique était pleine de force au moyen âge, à Venise, où la chiourme du Bucentaure, toutes les fois que le navire ducal passait devant la chapelle de la Vierge, construite à l’entrée de l’Arsenal, criait trois fois : Ah ! Ah ! Ah ! donnant un coup de rame après chacune de ces acclamations.

La conclusion de M. Jal est sans doute différente de celle que M. Bergeret, notre contemporain, eût mise à son fameux ouvrage : « La marine actuelle touche de bien près à la marine d’autrefois, c’est pour moi un fait de la plus grande évidence. Voilà pourquoi je pense que tout homme qui s’occupe de la marine moderne doit s’enquérir de tout ce que furent les marines anciennes ; voilà pourquoi je pense aussi que Virgile étant, sur la question de la marine antique, l’écrivain qu’on peut consulter avec le plus de fruit, il était nécessaire de démontrer sa compétence et de la prouver, en rendant à ses vers toute la valeur didactique dont les avaient dépouillés des interprètes, fort savants d’ailleurs, mais qui ne comprenaient pas la langue spéciale que parlait le poète marin. »

Un mot d’esprit sur M. Rouveyre §

[OP3 102]

Il court en ce moment un mot d’esprit sur les portraits que dessine M. Rouveyre d’après ses contemporains : « Ce ne sont pas même des caricatures, ce sont des calomnies. »

On l’a attribué à M. Remy de Gourmont, mais il est, paraît-il, de M. Charles Morice.

Comme le mot est bien venu, il restera. Beaucoup de gens m’ont dit qu’il était juste. La plupart d’entre eux avaient été dessinés par M. Rouveyre.

[1912-02-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCV, nº 352, 16 février 1912, p. 886-888. Source : Gallica.
[OP3 103-105]

M. Fernand Fleuret §

[OP3 103]

M. Fernand Fleuret, qui vient de publier le Carquois du sieur Louvigné du Dézert, est aujourd’hui, où ils sont rares, un des meilleurs versificateurs français, et comme il est vraiment poète ses productions méritent de passer aux âges qui viendront...

M. Fernand Fleuret est normand. L’an dernier, au cours d’un banquet où l’on célébrait le millénaire de la Normandie, un Norvégien gigantesque, qui se trouvait près de lui, le regarda avec condescendance et déclara :

« Vous, petit Viking ; moi, grand Viking. »

Le petit Viking, d’après l’observation d’un autre poète normand, a l’air d’un archer de la tapisserie de Bayeux.

Son penchant décidé vers la mystification le poussa un jour, alors qu’il allait encore au collège, à faire croire à la cuisinière de ses parents qu’un certain fourreau qui emprunta jadis son nom à la paisible ville de Condom était une bourse de nouvelle sorte et fort commode pour les gros sous. À la boucherie, ce fut un éclat de rire qui se propagea dans toute la ville. La cuisinière se plaignit vivement, ne cachant point le nom de celui qui l’avait trompée. Et depuis ce jour, les dévotes regardèrent M. Fernand Fleuret d’un mauvais œil.

Quand il voulut publier le Carquois du sieur Louvigné du Dézert, Fernand Fleuret se fit appuyer auprès d’un éditeur qui demeure à côté de l’Odéon.

L’éditeur sourit à mon Fleuret, tâte le manuscrit, l’ouvre et le premier mot qui lui tombe sous les yeux, c’est celui dont les typographes firent une si belle coquille un jour que, dans un journal, il était question des fouilles de Mme Dieulafoy.

« Fouilles, Monsieur, s’écria l’éditeur en refermant le manuscrit, fouilles, Monsieur... Sortez, Monsieur. »

Le Masque §

[OP3 103-104]

J’ai reçu de Bruxelles la lettre suivante :

… Vous avez fait l’autre jour une excellente petite réclame au Passant. Ne pourriez-vous pas parler un peu du Masque, qui, dès sa première année, a publié vers ou prose de Gourmont, Miomandre, Régnier, Jean Dominique, Paul Drouot, Duhamel, Dumont-Wilden, Eekhoud, Fontainas, Fort, Marguerite Gillot, Albert Giraud, Lemonnier, Grégoire Le Roy, Georges Marlow, Blanche Rousseau, André Salmon, Van Lerberghe (inédits), Verhaeren, etc.

Vous voyez que, pour une petite revue, c’est une petite revue assez grande…

Les collaborateurs et directeurs du Masque se réunissent les mercredis et samedis, en compagnie du Passant, dans un café des Galeries. Vous avez déjà parlé de ces réunions. Quant au Masque, il organise une fois par mois un dîner intime. Il est d’usage de manger dans un des restaurants qui avoisinent Sainte-Catherine, au long du quai du Bois-à-Brûler, soit chez Justine, qui apprête les meilleures moules de Bruxelles et ou fréquentait Demolder, soit chez Desmet, fameux pour ses poissons. Après le dîner on se répand dans les tavernes de la ville basse, les bonnes vieilles tavernes flamandes qui s’enorgueillissent de leurs bières de Diest, de Louvain, de Bornhem, d’Houthem, de leur brune vieux système, de leur faro, de leur Krickenlambic, et enfin de certaine bière du diable qu’on vous sert au Vieux Château d’Or. D’autres fois, nous préférons les bars anglais du quartier.

Au dernier dîner étaient présents Albert Giraud, Grégoire Le Roy, Georges Marlow, Dumont-Wilden, Octave Maus, les peintres Georges Lemmen, Cluysemaar, et Marc Stevens ; le sculpteur Dubois et son inséparable Rictis, Gaspar l’administrateur du Masque, Robert Sand, l’organisateur de l’exposition annuelle de l’Estampe, où triomphe cette année Alphonse Legros, l’aquafortiste et peintre français qui vécut et mourut à Londres, et qui est presque inconnu en France, malgré un chef-d’œuvre visible au musée de Dijon.

(Voilà que je déraille à propos de Legros, un de mes dadas.)

Vous pouvez aussi dire que le Masque s’oppose nettement aux tendances si ridiculement nationalistes des autres revues belges, d’où les Français sont systématiquement exclus (exception faite pour la Société nouvelle). Le Masque recherche au contraire les collaborations françaises et reprend très nettement le rôle de l’ancienne Wallonie de Mockel. Si vous pouviez appuyer sur ce point, j’en serais heureux, car à l’étranger… je me sens terriblement français. Je suis même affilié aux Amitiés françaises, moi qui fuis tous les groupements.

Cette lettre est signée par un grand poète. Mais je crois que le Masque et le Passant s’entendent comme larrons en foire pour se faire faire de la réclame dans le Mercure. Et ma foi, c’est fait…

À l’exposition des peintres futuristes §

[OP3 104]

Le peintre Picasso regarde une toile d’un peintre futuriste. Elle est fort embrouillée, des objets disparates s’y mêlent : une bouteille, un faux col, une tête d’homme jovial, etc., ce désordre est intitulé le Rire.

« C’est plutôt le Pêle-mêle », dit en souriant Picasso.

Une histoire juive §

[OP3 104-105]

Je connais quelqu’un qui va publier un volume d’histoires juives. Il y en a beaucoup. Elles sont souvent très amusantes et lorsqu’on les raconte on a pris l’habitude de les attribuer à M. Tristan Bernard.

Voilà la dernière histoire juive que l’on m’ait racontée : Abraham Lévy entre chez la mercière et demande :

« Matame, je foutrais un morceau de ruban d’une lonqueur écale à celle qui se troufe du pout de mon nez au pout de ma… »

« Très bien, monsieur », fait la mercière, et elle commence à auner en zigzag : « Un mètre, deux mètres, trois mètres, quatre mètres, cinq mètres… »

Abraham Lévy l’interrompt brusquement : « Parton, matame, fous ne m’afez pas très bien compris… »

« Parfaitement, monsieur… le bout de votre nez : le voilà ; mais le bout de votre…, il est à la synagogue. »

Chez le peintre Juan Gris §

[OP3 105]

Une dame russe, amateur de peinture moderne, visita dernièrement l’atelier du peintre cubiste espagnol Juan Gris.

Elle regarda longuement les toiles où le public français ne distingue pas grand-chose, puis, se dirigeant vers la porte, la belle Moscovite déclara :

« Ça n’est pas intéressant… On voit trop ce que c’est. »

[1912-05-01] La Vie anecdotique §

Faïk bég Konitza §

Mercure de France, t. XCVII, nº 357, 1er mai 1912, p. 211-214. Source : Gallica.
[OP3 105-109]

Des hommes que j’ai connus et dont je me souviens avec le plus de plaisir, Faïk bég Konitza est un des plus singuliers. Il naquit en Albanie, voici une quarantaine d’années, d’une famille restée fidèle au culte catholique. Ce Chkipe fut élevé en France et, vers l’âge de 20 ans, il était si pieux qu’il voulut entrer comme novice à la Grande-Chartreuse. Il n’en fit rien cependant, et peu à peu sa religion se changea non point en indifférence, mais en une sorte d’anticléricalisme décidé qui rappellerait celui de Mérimée. Il continua ses études, mais comme il possédait à un haut degré l’amour de sa patrie albanaise, retourné en Turquie il y conspira et, d’après ses dires, y fut condamné deux fois à mort par contumace. Il revint en cette France dont il connaissait admirablement la langue et la littérature et se lia avec tous ceux qui s’occupaient de l’Albanie. Cependant, la liberté dont on jouit ici ne lui paraissant point suffisante, il alla s’établir à Bruxelles, rue d’Albanie, pour y fonder une revue érudite : Albania, où il s’occupait de politique et encore plus de littérature, d’histoire, de philologie. Il donna ainsi beaucoup de vie au mouvement albanisant ; en purifiant la langue albanaise des termes impropres ou parasites qui s’y étaient glissés, il fit, en peu d’années, d’un patois de bouges à matelots, une langue belle, riche et souple.

Cependant, la liberté comme on l’entend à Bruxelles ne lui plaisait pas plus que celle que l’on a à Paris. Une fois, même, il eut affaire, dans la rue, à un agent de police. On l’interrogea : « Votre nationalité ? » — « Je suis d’Albanie. » — « Où habitez-vous ? » — « Rue d’Albanie. » — « Quelle est votre profession ? » — « Je dirige l’Albania. » — « Pour une fois, sais-tu, je crois que vous vous moquez de moi », dit l’agent, et le patriote albanais dut passer la nuit au poste.

Dégoûté de Bruxelles, Faïk bég Konitza partit pour Londres. Il abandonna sa belle imprimerie faite uniquement de caractères plantiniens et où il avait composé et imprimé lui-même de petits ouvrages, aujourd’hui rarissimes. Cela n’avait pas duré longtemps, parce que l’unique ouvrier qu’il employait parvint à mettre tous les caractères en pâte, les rendant inutilisables.

C’est à Londres que je connus Faïk bég Konitza, en 1903. Il habitait dans Oakley Crescent, City Road, E. C. Je ne l’avais jamais vu. Il m’avait invité à venir passer quelques jours chez lui et devait venir me prendre à la gare. Il fallait un signe auquel je le reconnusse. Et il était entendu qu’il porterait une orchidée à la boutonnière. Mon train arriva avec un long retard, et, sur le quai de Victoria-Station, je vis que tous les messieurs qui se trouvaient là avaient une orchidée à la boutonnière. Comment reconnaître mon Albanais ? Je pris un cab et arrivai chez lui au moment où il en sortait pour aller acheter l’orchidée.

Mon séjour à Londres fut charmant. Faïk bég Konitza avait une passion pour la clarinette, le hautbois, le cor anglais. Il avait dans son salon une collection ancienne de ces instruments de bois. Le matin, en attendant le déjeuner, toujours en retard, mon hôte me jouait de vieux airs nasillards, et se tenait assis, les yeux baissés, l’air sérieux, devant son pupitre.

On déjeunait à l’albanaise, c’est-à-dire interminablement. Un jour sur deux, il y avait pour entremets de la crème renversée, que je ne goûte point. Il s’en régalait. Et le lendemain, il y avait du blanc-manger, dont je suis friand, et qu’il ne mangeait pas.

Les déjeuners duraient si longtemps que je ne pus visiter aucun musée de Londres, car nous arrivions toujours au moment où l’on fermait les portes.

Cependant, nous faisions de longues promenades et j’apprenais à connaître quel esprit fin et cultivé était Faïk bég Konitza.

Comme presque tous les Albanais de bonne race, il était un peu hypocondre et j’étais d’autant plus touché de l’amitié qu’il me témoignait que je ne l’en voyais point prodigue.

Son hypocondrie se manifestait de la façon la plus bizarre. S’il lui arrivait d’entrer dans un magasin pour y acheter quelque chose, il en sortait avec la peur que le commerçant ne courût après lui, prétendant qu’il l’avait volé : « Et en effet, ajoutait-il, comment prouverais-je que je ne l’ai pas volé ? »

Quand je le vis à Londres, Faïk bég Konitza venait de réformer sa bibliothèque ; il avait vendu tous ses livres pour acheter de ces éditions anglaises où le texte est imprimé en si petits caractères qu’il faut une loupe pour les lire. Il avait formé ainsi une nouvelle bibliothèque, considérable, qui tenait tout entière dans une petite armoire.

Et il n’avait gardé de ses anciens livres que le Dictionnaire de Bayle, qu’il avait choisi pour maître, et le dictionnaire de Darmesteter.

Sa plus grande admiration littéraire était M. Remy de Gourmont et il me témoigna beaucoup de reconnaissance lorsque, plus tard, ayant trouvé un de ses portraits, je le lui envoyai.

Faïk bég Konitza, comme l’autre Beyle, a toujours eu la manie des pseudonymes. Il en change fort souvent. À l’époque où je le connus, il se faisait appeler Thrank-Spirobeg, d’après le nom du héros d’un roman historique de Léon Cahun, qui est une manière de chef-d’œuvre et le meilleur ouvrage inspiré par l’histoire civile des Albanais. Mais voyant que les typographes orthographiaient toujours son pseudonyme : Thrank-Spiroberg, Faïk bég Konitza se décida bientôt à signer aussi ainsi.

Cela ne dura que deux ou trois ans ; il prit un autre pseudonyme duquel il signa un ouvrage très nourri, très bien écrit, qui est intitulé : Essai sur les langues artificielles, par Pyrrhus Bardyli.

Je passai encore une fois quelque temps à Londres chez Faïk bég Konitza, qui s’était marié, et qui habitait à Chingford. C’était le printemps, nous nous promenions dans la campagne et passions des heures à regarder jouer au golf…

Un peu avant mon arrivée, Faïk bég Konitza avait fait acheter des poules, pour avoir des œufs frais ; mais quand on les eut, impossible d’en manger. En effet, comment manger les œufs de poules que l’on connaît, que l’on nourrit soi-même ?

Les poules ne tardèrent pas à manger elles-mêmes leurs œufs et ce fait épouvanta Faïk bég Konitza au point qu’il regardait ces pauvres volatiles avec terreur, n’osant plus les laisser sortir de leur petit poulailler où elles s’entre-tuèrent pour se dévorer, sauf une qui, étant restée victorieuse, vécut quelques temps encore dans sa solitude. C’est là que je la vis. Elle était devenue féroce et folle ; comme elle était noire et avait maigri, elle ressembla bientôt à un corbeau, et avant mon départ, ayant perdu ses plumes, elle s’était métamorphosée en une sorte de rat.

Faïk bég Konitza publiait l’Albania avec beaucoup de soins. Sur la couverture il y avait, comme marque, les armes du prochain royaume d’Albanie dessinées par un sculpteur français de talent, dont j’ai oublié le nom et qui mourut voici quelques années, dans les environs de New-York, d’une chute en ballon. Cependant, l’attention que Faïk bég Konitza mettait à rédiger ses articles et sa lenteur étaient cause que sa revue paraissait toujours avec beaucoup de retard. En 1904, il ne parut que des numéros de 1902, et, en 1907, paraissaient régulièrement les numéros de 1904.

La revue française de l’Occident pourrait seule rivaliser sur ce point avec l’Albania.

Lorsqu’arriva la révolution turque, Faïk bég Konitza pensa qu’il rentrerait dans sa patrie. Mais les événements ne se produisirent point selon son gré. Et il partit brusquement pour l’Amérique au moment où l’on fomentait la révolte albanaise.

Il m’écrivit une dernière fois avant de partir, puis ne me donna plus de ses nouvelles. Je savais qu’il y a en Amérique une colonie albanaise, importante et riche. Je pensais qu’elle avait accueilli avec faveur le restaurateur de la langue albanaise. Je regrettais qu’il ne me tînt pas au courant de ses aventures, lorsque, l’an dernier, je trouvai, par hasard, chez un libraire, le premier numéro d’une publication intitulée Trumbéta è Krujes, c’est-à-dire la Trompette de Croya, qui fut la capitale de Scanderberg. J’y vis que Faïk bég Konitza habitait à Saint-Louis, dans le Missouri, et qu’il avait renoncé à écrire en français, qu’il connaissait fort bien, pour se servir de l’anglais, qu’il parle fort mal.

J’écrivis à Saint-Louis, mais ne reçus point de réponse. Quand, ces jours derniers, une lettre venue de Chicago me rappela mon Albanais.

Elle était expédiée par un certain Benjamin DeCasseres (en un seul mot avec deux majuscules).

Mais l’écriture de l’enveloppe ne me laissa aucun doute, c’était bien l’écriture de Faïk bég Konitza, petite, bien formée, avec les a semblables à ceux de l’imprimerie et qui furent copiés sur l’écriture de Pétrarque.

J’ouvris la lettre. Elle contenait une sorte de prospectus imprimé de deux pages, en anglais, intitulé Prélude, et dédié à tous ceux qu’a repoussés mon égoïsme militant. C’est une sorte de poème en prose, plein de phrases philosophiques et d’images bibliques où sont mentionnés Beethoven, Gœthe, etc. Cet adieu singulier lancé par Faïk bég Konitza à ceux qu’il a connus et avec lesquels il a rompu toutes relations d’amitié ne me laisse plus aucun espoir de le revoir.

Il a renoncé à l’Europe, il ne publie plus la Trompette de Croya, l’Albanie même ne fait peut-être plus partie de ses préoccupations, et c’est parmi les gens d’affaires du Michigan que ce descendant des compagnons de Georges Castriot promène maintenant sa mélancolie d’Européen très cultivé, de poète désabusé, son hypocondrie d’exilé et, sans aucun doute, les quatre grands volumes du Dictionnaire de Bayle.

[1912-06-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCVII, nº 359, 1er juin 1912, p. 659-661. Source : Gallica.
[OP3 110-112]

M. Édouard Fer §

[OP3 110-111]

Peu de jours avant le vernissage des Artistes Français, je sortais du Grand Palais, quand un jeune homme m’aborda et, se déclarant artiste peintre, me demanda si son tableau était bien placé.

Je promis de le renseigner le lendemain, ainsi que je fis. J’eus, il est vrai, assez de peine à découvrir son tableau que l’on avait placé sur le balcon. Il se trouvait que c’était là un des tableaux les plus audacieux du Salon, puisqu’il ressortit à cette technique néo-impressionniste dont on n’avait vu jusqu’ici des modèles qu’aux Indépendants. Il ne s’agissait point d’une de ces peintures divisionnistes où le peintre strie la toile afin de lui donner une apparence floue et poétique, c’était là un véritable tableau de pointilliste où les couleurs gardaient toute leur force et toute leur pureté. Comment M. Édouard Fer a-t-il fait pour faire admettre son tableau aux Artistes Français !

Je revis M. Fer, le lendemain, à l’heure convenue, et sans lui dire ce que je pensais de sa peinture, je le renseignai sur le lieu où on l’avait accrochée.

L’artiste m’attendait dans les jardins du Cours-la-Reine. Je m’approchai de lui. Il ne m’avait point aperçu et je l’entendis qui fredonnait une chanson niçoise :

E ciqu’e strass’e roba capeù…

Il tenait à la main une coupe grecque antique en terre cuite où sur fond rouge couraient des dessins noirs et l’examinait amoureusement. J’interrompis sa contemplation, lui dis où était son tableau. Il me remercia, puis s’éloigna en chantonnant encore son refrain nissard et balançant le vase grec au bout de son bras droit.

Le nom de M. Fer m’était inconnu, toutefois je croyais reconnaître son visage et pendant quelques jours je me demandai où je l’avais rencontré. J’ai réussi à rassembler mes souvenirs et je ne crois point me tromper. Il y a de cela plusieurs années, je passai près du Père-Lachaise et comme c’était l’anniversaire de la mort d’Eugène Delacroix, j’entrai au cimetière afin de voir quels peintres se souvenaient du grand peintre qui fut l’initiateur de la peinture française moderne. J’arrivai près de la tombe. J’étais seul et personne n’était venu. J’allais me retirer, quand je vis venir un jeune homme qui portait un grand bouquet de fleurs du Midi : des roses, des mimosas, des violettes. Il s’approcha du monument, y déposa les fleurs, médita un instant et, lentement, il s’en alla. C’était M. Fer.

La Chambre de M. Canudo §

[OP3 111]

Une légende est en train de se former à Auteuil à propos de la chambre qu’habite à Auteuil M. Ricciotto Canudo, dans un hôtel situé à l’angle de la rue Raynouard et de la rue de Boulainvilliers. Je n’ai jamais vu cette chambre, mais beaucoup d’habitants d’Auteuil ont eu l’occasion d’y regarder et il n’est question que de cela dans les cafés du quartier, en autobus et dans le Métro. Ce qui étonne les habitants d’Auteuil, c’est que M. Canudo, qui habite dans un hôtel, n’y loge point en garni. Il paraît qu’en effet il est dans ses meubles. Ce sont : un petit lit, une table, une chaise et une étagère qui supporte des livres. Le lit, dit-on, est fort étroit et j’ai entendu un habitant d’Auteuil dire en parlant d’une femme maigre : « Elle ressemble au lit de M. Canudo. »

On dit aussi que les rideaux de cette chambre sont toujours tirés et que nuit et jour il y brûle un grand nombre de bougies. Si bien que l’on prend M. Canudo pour le grand-prêtre d’une religion nouvelle dont il accomplirait les rites dans sa chambre. Quelques feuilles de lierre, répandues çà et là, donnent lieu à des suppositions singulières, et celle qui rencontre le plus de crédit est que M. Canudo se sert du lierre dans des opérations magiques dont on n’a pas encore deviné le but.

Et c’est ainsi qu’à Auteuil les bonnes gens voyagent agréablement et curieusement autour de la chambre de M. Canudo.

Poèmes tongouses §

[OP3 111]

J’ai rencontré dernièrement un voyageur qui avait vécu quelque temps en Asie parmi les Tongouses. Il m’a traduit quelques pièces dues à un Poète tongouse, contemporain :

Un homme regarde par-dessus mon épaule. Le vent passe devant nous en emportant des troupes de femmes étrangères. Et c’est moi que l’homme accuse de leur départ.

Les soldats ont voyagé partout et c’est pour cela qu’ils sont vêtus uniformément.

Il pousse des étoiles au ciel comme il pousse des fleurs sur la terre, mais sur la terre seulement il pousse des hommes et des chevaux. Et c’est pourquoi le ciel ne peut rivaliser avec la terre.

Quand je te vois, je suis malade d’amour, quand je ne te vois pas je suis malade d’amour, si bien que ni ta présence, ni ton absence ne peuvent me guérir.

Tout cela a bien autant de valeur que beaucoup de poèmes contemporains.

Mort de Paul Gabillard §

[OP3 111-112]

Le dimanche 19 mai, fut enterré, au cimetière de Bagneux le pauvre poète Paul Gabillard, mort, l’avant-veille, à l’hôpital de la Charité. Nous étions sept à suivre le corbillard…

Le nom de Gabillard ira grossir le martyrologe des poètes morts à l’hôpital.

Je revois Gabillard dans les bois de Saint-Cucufa, qu’il hanta quotidiennement, durant quelques années. Il s’est couché sur les bogues de châtaignes qui jonchent une clairière et parle du poète Dubus qu’il aimait fraternellement.

Je revois Gabillard au retour de son odyssée en Hollande où, s’étant trouvé seul et sans argent, il avait été incarcéré comme vagabond.

Le jour qu’il me conta son aventure, il était ivre de misère, et ne voulait plus qu’une chose : envoyer un sonnet à la reine Wilhelmine afin qu’elle connût quel Français ses sujets avaient emprisonné.

Une fois libéré, il était venu à pied, d’Amsterdam, trompant sa faim avec quelques racines arrachées dans les champs.

Je revois Gabillard revenant d’Italie, où l’avait envoyé je ne sais quel journal, mais le consul avait dû rapatrier le poète abandonné. Il croyait bien avoir rencontré Dante, une nuit, à Florence…

Je revois encore Gabillard luttant contre le péager du pont de Bougival, qui lui réclamait une seconde fois le prix de son passage. Je le revois aussi jouant aux échecs où il excellait, ou bien déclamant un poème sylvestre, et la poésie le grisait si souvent qu’il en mourut un matin de mai, tandis que tintait l’Angelus à Saint- Germain-des-Prés…

[1912-06-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCVII, nº 360, 16 juin 1912, p. 879-883. Source : Gallica.
[OP3 112-117]

L’« Iphigénie » de Jean Moréas au Théâtre-Français §

[OP3 112-113]

On n’espérait plus qu’elle eût lieu, la représentation de l’Iphigénie de Jean Moréas au Théâtre-Français ! Elle vint près de deux ans après le terme de la promesse faite au poète sur son lit de mort. Cependant, lors de la répétition générale, un journaliste cherchait Jean Moréas, auquel il avait télégraphié le matin même pour lui demander un entretien. Le spectacle était consacré à des auteurs aimés au Mercure de France. Jules Renard se trouvait parmi les fondateurs de notre revue et le jour de la répétition générale notre librairie mettait en vente les Réflexions sur quelques poètes, de Jean Moréas. Les journaux du lendemain m’apprirent que Poil de carotte était un chef-d’œuvre, bien fait pour la scène, tandis que l’Iphigénie n’était supportable qu’à la lecture. Je pensais justement le contraire. L’acte de Jules Renard ressemble aux dialogues d’Henri Monnier et plusieurs d’entre eux sont plus scéniques que Poil de carotte, qui ne l’est guère. Le décor, les costumes, le jeu et la voix des acteurs, s’ils n’ajoutent rien à cette petite comédie domestique, lui ôtent beaucoup de sa vraisemblance. L’Iphigénie, dont les beautés apparaissent à la lecture, gagne sur la scène toute l’euphonie que la déclamation sait tirer des beaux vers et l’eurythmie que leur cadence donne aux gestes des comédiens. L’Iphigénie fut mal jouée par des acteurs, excellents. On eût souhaité de plus beaux décors, des costumes plus richement ornés. Mais ces misères ne diminuaient point la grandeur de la tragédie qui reste, à mon sens, ce que le théâtre de notre temps a produit de plus parfait. Un jour que quelqu’un se plaignait des affiches qui gâtent les beaux paysages, Moréas déclara qu’elles ne le gênaient point et que la véritable beauté n’est pas à la merci d’une réclame de négociant. C’est ainsi que le sublime de son chef-d’œuvre n’est point à la merci d’oripeaux de mauvais goût, de décors misérables, d’acteurs sans enthousiasme. Il est vrai que, parmi les spectateurs, beaucoup n’aimaient point la poésie. Ils pensaient au combat de boxe qui devait avoir lieu le soir. Et pendant les entractes, dans les couloirs, on entendait prononcer le nom de Carpentier plus souvent que celui d’Agamemnon.

Claude Monet §

[OP3 113-115]

L’exposition des « Venise » chez Bernheim-Jeune me donne l’occasion de tirer quelques anecdotes du bel ouvrage de M. Georges Grappe sur Claude Monet.

Au lendemain de la guerre, l’artiste connut des heures difficiles.

Il faut citer des deux grands peintres et du destinataire une lettre qu’Édouard Manet écrivait en 1875 à M. Théodore Duret. Elle situe les choses mieux que n’importe quel commentaire.

« Mon cher Duret,

« Je suis allé voir Monet hier. Je l’ai trouvé navré et tout à fait à la côte. Il m’a demandé de lui trouver quelqu’un qui lui prendrait au choix de dix à vingt tableaux, à raison de cent francs.

« Voulez-vous que nous fassions l’affaire à nous deux, soit cinq cents francs pour chacun ?

« Bien entendu chacun, et lui le premier, ignorera que c’est nous qui faisons l’affaire. J’avais pensé à un marchand ou à un amateur quelconque, mais j’entrevois la possibilité d’un refus.

« Il faut malheureusement s’y connaître comme nous pour faire, malgré la répugnance qu’on pourrait avoir, une excellente affaire et en même temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi le plus tôt possible ou assignez-moi un rendez-vous.

« Amitiés.

« E. Manet. »

À cette époque, Claude Monet peignait la Seine :

Toute la journée il était sur la rive ou sur l’eau. Manet disait volontiers à leurs amis communs : « L’atelier de Monet c’est son bateau. »

M. Grappe raconte encore la naissance du mot impressionniste qui allait caractériser les peintres du plus grand mouvement d’art moderne. Il fut écrit à propos de l’exposition qui eut lieu chez Nadar, boulevard des Capucines, du 15 avril au 15 mai 1874.

On voit dans cette salle des œuvres d’Astruc, Boudin, Bracquemond, Cézanne, Degas, Guillaumin, Lépine, Berthe Morisot, Pissaro, Renoir, Rouart, Sisley, etc. Ils étaient trente en tout. M. Monet, pour sa part, exposait cinq toiles ; l’une d’elles, qui représentait un lever de soleil sur un port — l’influence de Turner y est très marquée — avait pour titre : Impression ; Soleil levant. Très enveloppée, rosée légèrement, et en nuances, par la boule rouge de l’astre naissant, transparente et délicate dans ces brumes, ce fut elle qui déchaîna le tollé. Le Charivari, dirigé par le Maître Jacques de l’incompétence, qui s’appelait le Dr Véron, donna le branle. En manière de plaisanterie, le critique d’art de la maison traita tous les exposants d’Impressionnistes, à la faveur du titre choisi par M. Monet pour son aurore marine.

La Mort du « Passant » §

[OP3 115]

Je vous annonce la Mort du « Passant », ce journal amusant fondé par de bons littérateurs et de spirituels dessinateurs de Bruxelles.

Le dernier numéro du Passant mérite qu’on l’examine. Il porte en épigraphe ces vers de Laforgue :

Quand on est mort c’est pour longtemps.
La faridondaine, la faridondon…

Dans une lettre ouverte encadrée de deuil, le Passant fait part de son décès à ses abonnés et leur en donne la raison :

Nous n’avons plus le sou !

Voilà qui est net et clair. À ce propos, chers abonnés, faisons, si vous le voulez bien, un peu de comptabilité :

Pour les sept francs cinquante de votre abonnement, le Passant vous a donné jusqu’à ce jour vingt-deux numéros à vingt centimes le numéro, soit quatre francs soixante. Le présent dernier numéro étant édité au prix de trois francs, vous vous rendrez facilement compte, après un léger calcul, que vous nous êtes redevables d’une somme de dix centimes. Nous espérons que vous ne lésinerez pas pour nous faire parvenir au plus vite ce léger supplément. La somme globale ainsi obtenue est destinée à faire les fonds d’un banquet de funérailles.

Les personnes pointilleuses qui trouveraient notre façon d’agir un peu désinvolte sont prévenues que nous partageons entièrement leur manière de voir…

Et la dernière page du Passant est occupée par un superbe portrait de Cambronne à Waterloo.

Il faut ajouter que le Passant accomplit sa mission, qui fut de révéler à l’univers l’esprit d’André Blandin et les mérites littéraires d’Horace Van Offel, qui est encore un dessinateur ingénieux et d’un talent véritable.

Passant, repose en paix !

« Comme il vous plaira » à l’Athénée §

[OP3 116-117]

Il y a quelque temps, M. Camille de Sainte-Croix fit représenter « Comme il vous plaira » à l’Athénée. La forêt où erraient Rosalinde, Orlando, Jacques le mélancolique était éclairée à l’électricité.

Dans la Dramatic Review, du 6 juin 1885, Oscar Wilde donna la description d’une représentation de Comme il vous plaira en plein air et en plein jour

Shakespeare, ajoute Oscar Wilde6, a toujours joué Hamlet et Macbeth à la lumière artificielle. Il a joué en plein jour, Comme il vous plaira et toutes les autres comédies.

Pour ma part, je pris un grand plaisir à voir jouer Comme il vous plaira à la lumière artificielle ; mais voyez comme le récit d’Oscar Wilde est attrayant.

À travers une avenue d’épine blanche et de laburnum doré, nous passâmes dans la tente verte qui servait de théâtre.

L’air était embaumé du doux parfum des lilas et vibrant du chant des merles, et quand le rideau tomba dans sa tranchée de fleurs, nous vîmes devant nous une véritable forêt et nous vîmes que c’était Arden. Car, avec de grands cris, des exclamations, à travers la fougère frémissante, arriva la troupe forestière.

Le duc exilé prit place sous le grand orme et pendant que ses seigneurs étaient étendus autour de lui sur l’herbe, la riche mélodie du vers blanc de Shakespeare arrivait déjà à nos oreilles.

Et pendant toute la représentation, ce délicieux sentiment de la joyeuse vie forestière se prolongea, et même quand la scène resta vide pour que le berger pût emmener son troupeau dans la prairie ou permettre à Rosalinde de donner des leçons d’amour à Orlando, nous pûmes entendre bien loin le hallo perçant du chasseur et, de temps à autre, le chant lointain d’un cor.

De la mise en scène résultait un avantage bien net.

Les entrées et sorties brusques, que rendent nécessaires sur la scène réelle les limites de l’espace disponible, furent supprimées dans bien des cas, et nous vîmes les acteurs venir peu à peu à nous à travers la futaie et le sous-bois ou disparaître en s’effaçant sur la pente jusqu’à ce qu’ils se perdissent dans quelque profonde retraite de la forêt, l’effet de distance ainsi acquis étant largement accru par les guirlandes de buée verte qui, de temps à autre, flottaient en travers du fond.

Vraiment, je ne vis jamais une démonstration à la fois aussi parfaite et aussi pratique de la valeur esthétique de la fumée.

M. Camille de Sainte-Croix, s’il n’a pas fait jouer en plein air Comme il vous plaira, a du moins donné à la lumière du jour le Marchand de Venise, qui est une sorte de comédie. C’était dans la salle du Trocadéro, il n’y avait pas de décors et ce fut une des plus parfaites représentations théâtrales auxquelles il m’ait été donné d’assister.

[1912-08-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCVIII, nº 363, 1er août 1912, p. 664-668. Source : Gallica.
[OP3 117-122]

Pièces relatives à l’élection du Prince des poètes §

[OP3 117-121]

L’élection du second Prince des poètes a donné lieu à un grand nombre d’articles qui, disséminés dans les journaux et les revues, appartiennent aujourd’hui à l’histoire de la littérature française. Quelques pièces : prospectus, circulaires, bulletins de vote, tirés à part, risquent de devenir introuvables. J’ai pensé qu’il serait intéressant de publier celles qu’il m’a été possible de recueillir.

La première circulaire relative à l’élection du Prince des poètes a été envoyée par La Phalange.

LA PHALANGE

revue mensuelle

84, rue Lauriston

Directeur : Jean ROYÈRE

Monsieur,

La Phalange salue Léon Dierx qui vient de mourir et prend l’initiative du referendum d’où sortira l’élection du nouveau Prince des poètes.

Nous y convions tous les poètes sans distinction d’École, désireux d’affirmer, par cette manifestation nouvelle, notre culte de la poésie.

Nous espérons que vous voudrez bien vous y associer en nous adressant, sans retard, votre vote motivé.

Veuillez agréer l’hommage de notre dévouement confraternel.

La Direction.

Je n’ai pu me procurer la circulaire de Gil Blas, ni celles de Comœdia et des Nouvelles qui, de concert avec La Phalange, centralisèrent les votes, mais voici l’appel des Loups (la date du 18 juin est manuscrite) :

LES LOUPS

journal d’action d’art

(4e année).

14, rue de la Tour-d’Auvergne, 14 Paris (9e).

A. BELVAL-DELAHAYE, directeur.

Mon cher Confrère,

Le prince des poètes Léon Dierx est mort ; notre souvenir ému monte vers lui, qui est assis maintenant dans l’Olympe à la droite du Dieu des poètes. C’était un noble artiste et un grand cœur.

Quant à nous, pour signifier aux foules notre grand éclectisme en art, considérant qu’une couronne de prince messiérait aux fronts puissants de Jean Richepin, de Verhaeren, d’Albert Girault [sic] et de quelques autres que nous aimons, et qui sont empereurs et rois de la Poésie, nous proposons à la jeunesse de France comme Prince des Poètes la candidature de Paul Fort, un vrai poète français selon la tradition, Paul Fort, le gentil trouvère de l’Île-de-France, le doux ménestrel au grand cœur tendre, Paul Fort, une belle âme du Moyen-Âge, un poète qui chante depuis toujours pour la châtelaine blonde, la gloire.

« Les Loups » acclameront donc avec moi Paul Fort, prince des Poètes.

Vous avez bien voulu depuis longtemps nous affirmer votre amitié et nous serions très heureux de recueillir votre vote motivé ou non. Les votes seront remis par nos soins au « Gil Blas » qui a pris l’initiative de ce referendum et seront publiés, d’autre part, dans « Les Loups ».

Confraternellement vôtre,

Le Directeur :
A. Belval-Delahaye.

Cette circulaire était accompagnée du bulletin de vote suivant :

LES LOUPS

journal d’action d’art

NOMINATION D’UN             
                       PRINCE DES POETES

Votes recueillis par
« LES LOUPS »
et devant être remis aux journaux qui ont pris l’initiative
de ce referendum.

                                                 (Nom et prénoms.)

Je soussigné……………………………………

(Adresse) ………………………………………

Vote pour PAUL FORT

Date et signature :

Retournez ce bulletin avant le 25 juin à A. BELVAL-DELAHAYE, directeur des « Loups », 14, rue de la Tour-d’Auvergne, Paris (IXe). Observations et votes motivés au dos.

Nous vous convions à la conférence que fera Olivier Hourcade sur Paul Fort , à la Maison de Balzac, 47, rue Raynouard, le 29 juin, à 8 heures 3/4 du soir.

Le succès de Paul Fort semblait déjà assuré lorsque M. André Billy tenta de s’y opposer et, pour aider à l’élection de Raoul Ponchon, il fit distribuer par la poste à un certain nombre d’électeurs le bulletin de vote que voici :

Je vote pour RAOUL PONCHON
que je considère comme le plus digne
d’être élu Prince des Poètes.

(Signature et adresse).

Prière de signer ce bulletin, et de le renvoyer d’urgence à M. André Billy, à « Paris-Midi », 9, rue de Beaujolais, Paris.

Et c’est sans doute ce bulletin que vise la circulaire que voici, polycopiée à l’encre violette et portant la signature manuscrite de M. Georges Batault, au crayon ordinaire.

Les mots imprimés ici en italique sont soulignés au crayon rouge dans l’original.

Mon cher Confrère,

N’estimez-vous pas que, devant les manœuvres d’une certaine presse touchant la nomination d’un Prince des Poètes, il est bon que les Écrivains dignes de ce nom, poètes et prosateurs, « serrent leurs rangs » aussi ; et ne croyez-vous pas qu’il serait nécessaire de rassembler le plus grand nombre possible de suffrages sur un seul nom qui, pour nous hors de toute question personnelle, représenterait l’art noble et la vraie poésie ?

Or l’état actuel du suffrage désigne nettement Paul FORT. C’est cette candidature que devraient se reporter les votes définitifs.

Si vous êtes de notre avis nous vous serions obligés de nous envoyer un nous ferions tenir aux journaux s’occupant du referendum.

Il est bien évident que si vous avez exprimé votre préférence dans un vote, certainement cette préférence sera imprimée telle que vous l’avez formulée, votre dernier vote effectif ne s’y ajoutant qu’à titre complémentaire ; mais il y a la une question de tactique dont vous irez, pour l’honneur des Lettres, toute l’importance.

En attendant votre réponse, nous vous prions d’agréer. Monsieur et cher Confrère, l’expression de nos sentiments les plus sympathiques.

Saint-Pol-Roux, Ernest Raynaud, Albert Saint-Paul, Léon Deubel, Charles-Henry Hirsch, Léon Frapié, R. Scheffer, Louis Pergaud, Guy-Charles Cros, G. Batault, Han Ryner, Mercereau, Florian-Parmentier, G. Clouzet, Aeschimann, O. Hourcade, Carlos Larronde, Poinsot, Jean Clary, Marcel Rieu, A. Thévenin, Gaston Sauvebois, Nayral, F. Vanderpijl, Ami Chantre, Dorsennus, Albert-Jean.

Par délégation :
G. Batault.

Étant donnée [sic] la clôture très prochaine du referendum, il est de toute nécessité que vous nous envoyiez votre réponse avant le 30 juin au soir. Répondre à M. Georges BATAULT, 80, avenue du Bois-de-Boulogne, Paris.

L’élection terminée, nous reçûmes encore le billet suivant :

Un banquet en l’honneur
de
PAUL FORT
prince des poètes

Aura lieu le 12 juillet 1912, dans les Salons de Luna-Park, à 8 heures du soir.

Sous la présidence de
JEAN RICHEPIN

Les amis et les admirateurs de PAUL FORT vous prient, M…, de vouloir bien assister à cette fête.

Prix du banquet : six francs.

Renvoyer les adhésions avant le 10 juillet à M. Jean Billaud, rédacteur à Comœdia, 27, boulevard Poissonnière, Paris.

Le banquet de Luna-Park §

[OP3 121-122]

Le Banquet de Luna-Park, en l’honneur du nouveau Prince des poètes, avait été précédé d’un certain nombre de banquets préparatoires. Il y eut d’abord le banquet Camoëns, offert par le gouvernement portugais. Parmi les convives, ceux qui n’avaient point lu les Lusiades connaissaient du moins l’Africaine ; mon voisin de droite, à table, grand voyageur, avait visité la célèbre grotte de Macao, où le poète composa en partie son épopée. Avant et après les discours, on parla surtout de l’élection. Il en fut de même au banquet que l’on offrit à Jean Royère. Le premier banquet que présida le nouveau Prince des poètes fut celui du mont de Passy. Il eut lieu sur le coteau, dans la maison de Balzac, et les tables avaient été dressées dans le petit salon, où, au lieu des Raphaëls et des Vincis qu’espérait l’auteur de la Peau de chagrin, M. de Royaumont a fixé au mur des fragments de journaux illustrés.

Mais que dire du banquet de Luna-Park ! Les convives étaient innombrables. On dîna sur un pont jeté au-dessus d’une mer en tôle ondulée où naviguaient des fauteuils. Et ce détail unique justifiait la mention des salons sur la carte d’invitation.

La foule des convives, celle qui grouillait en bas, les attractions, les nains, les géants, la musique, les feux de bengale, un petit éléphant qui portait galamment une casquette rouge sur l’oreille, les chameaux dont les mâchoires remuaient sans cesse horizontalement, le tintement des clochettes, les cris des femmes, tout cela formait un ensemble barbare dans le sens où ce terme peut se confondre aujourd’hui avec celui de moderne. Mais cet ensemble plein de couleurs était aussi plein d’une poésie allègre, imprévue et charmante que devait ressentir vivement le poète de Paris sentimental.

[1912-09-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. XCIX, nº 365, 1er septembre 1912, p. 218-221. Source : Gallica.
[OP3 122-123]

L’Adieu à Auteuil §

[OP3 122]

Les hommes sont ainsi faits qu’ils ne se séparent de rien sans regret, et même n’abandonnent point sans souffrances les lieux, les choses et les gens qui les rendirent le plus malheureux.

C’est ainsi que je ne vous quitte point sans amertume, lointain Auteuil, quartier charmant de mes grandes tristesses.

Lorsque je m’installai à Auteuil, la rue Raynouard ressemblait encore à ce qu’elle était du temps de Balzac. Elle est bien laide maintenant. Il reste la rue Berton, qu’éclairent des lampes à pétrole, mais bientôt, sans doute, on changera cela.

 

Il y a encore entre la rue Raynouard et la rue La Fontaine, une petite place si simple et si proprette que l’on ne saurait rien voir de plus joli.

C’est là, sur un banc, situé devant la grille de ce que fut le dernier Hôtel des Haricots ou salle de police de la garde nationale, qu’Alexandre Treutens, au retour de ses pérégrinations, vient faire des vers.

Ce poète populaire est plus pauvre que les plus pauvres. Il compose des poèmes vaguement humanitaires qu’il récite aux terrassiers ou aux mariniers, dans les bistrots. Quelles obscures raisons ont amené ce petit homme triste à délaisser son métier de cordonnier pour la poésie ? Il erre aux environs de Paris, et, quand il s’arrête dans une localité, il a un tel souci de respecter l’autorité qu’il subordonne son inspiration au bon plaisir du maire de l’endroit. J’ai vu, de mes yeux vu, une pièce authentique délivrée par la mairie d’Enghien et donnant au nommé Alexandre Treutens la permission d’exercer pendant un jour, dans la commune d’Enghien, la profession de poète ambulant.

Dans la rue La Fontaine, du côté gauche, il y a un long mur gris sombre. Une porte qu’on ne franchit pas sans difficultés donne accès dans une cour où quelques poules se promènent gravement. À gauche en entrant, on a entassé de singulières choses qui sont, je crois, les cerceaux des anciennes crinolines.

Cette cour est encombrée de statues. Il y en a de toutes formes et de toutes grandeurs, en marbre ou en bronze. Il paraît qu’il y a une œuvre de Rosso ; les grands cerfs de bronze doré exposés au Salon de l’année dernière ont été apportés là et se tiennent auprès de la Fiancée du Lion, œuvre bizarre inspirée par un passage des œuvres de Chamisso :

Parée de myrte et de roses, la fille du gardien, avant de suivre au loin et contre son cœur l’époux qui la réclame vient faire ses adieux à son royal ami d’enfance et lui donner le dernier baiser. Fou de douleur, le lion l’anéantit dans la poussière, puis se couche sur le cadavre, attendant la balle qui va le frapper au cœur.

Le bâtiment de droite est une sorte de musée inconnu où l’on voit un grand tableau de Philippe de Champaigne, un Le Nain, Saint-Jacques, beau tableau qui serait bien au Louvre, et un grand nombre de tableaux modernes.

Quelques salles sont pleines des Christs que l’on a enlevés au Palais de justice.

Celui d’E. Delaunay mériterait qu’on l’exposât au Petit-Palais. La profusion de ces Christs a quelque chose de touchant. On dirait d’un congrès de crucifiés. C’est qu’ils subissent en commun leur exil administratif.

Il me semble qu’au lieu de les abandonner ainsi on ferait mieux de les donner à des églises pauvres.

Ce musée occulte fait partie d’une grande cité mystérieuse composée de l’ancien Hôtel des Haricots, derrière lequel se trouve la forêt des réverbères, et c’est, en plein air, un autre musée, celui de l’éclairage. Il y a aussi la salle des tirages de la ville de Paris, et, plus loin, dans une plaine immense, s’élèvent des pyramides de pavés. On les défait sans cesse et on les refait et parfois une de ces pyramides s’écroule, avec le bruit des galets quand la vague se retire.

 

Séparée de cette cité édilitaire par la rue de Boulainvilliers, une usine à gaz occupe, avec ses gazomètres, ses différentes constructions, ses montagnes de charbon, ses petits jardins potagers, un terrain qui s’étend jusqu’à la rue du Ranelagh, à l’endroit où elle est une des plus désertes de l’univers. C’est là qu’habite Pierre Mac Orlan, cet auteur gai dont l’imagination est pleine de cow-boys et de soldats de la légion étrangère. La maison où il demeure n’a rien de remarquable à l’extérieur. Mais quand on entre, c’est un dédale de couloirs, d’escaliers, de cours, de balcons où l’on se retrouve à grand’peine. La porte de Pierre Mac Orlan donne au fond du couloir le plus sombre de l’immeuble. L’appartement est meublé avec une riche simplicité. Peu de livres, mais bien choisis. Un policeman en laine rembourrée varie ses attitudes et change de place selon l’humeur du maître de la maison. Au-dessus de la cheminée de la pièce principale se trouve une toute petite caricature de moi-même par Picasso. De grandes fenêtres s’ouvrent sur un mur situé à trois mètres environ, et, si l’on se penche un peu, on voit, à gauche, les gazomètres dont l’altitude n’est jamais la même, et, à droite, la voie du chemin de fer. La nuit, six cheminées gigantesques de l’usine à gaz flambent merveilleusement : couleur de lune, couleur de sang, flammes vertes ou flammes bleues. Ô Pierre Mac Orlan, Baudelaire eût aimé le singulier paysage minéral que vous avez découvert à Auteuil, quartier des jardins !

Peu de Parisiens connaissent le nouveau quai d’Auteuil. L’an dernier, il n’existait pas encore. Les berges aux bouges crapuleux qu’aimait Jean Lorrain ont disparu. Grand Neptune, Petit Neptune, guinguettes du bord de l’eau, qu’êtes-vous devenus ? Le quai s’est élevé jusqu’à la hauteur du premier étage. Les rez-de-chaussées sont enterrés et l’on entre maintenant par les fenêtres.

 

Mais le coin le plus mélancolique d’Auteuil se trouve entre le Port Louis et l’avenue de Versailles. Théophile Gautier habita au rond-point de Boulainvilliers, mais sans doute n’y avait-il pas alors à cet endroit tant de ferraille qu’aujourd’hui et le Port-Louis n’existait point avec sa flottille de bélandres aux couleurs vives, les bélandres sur lesquelles sont rangés des pots de géraniums, de fuchsias. Dans des caisses poussent des arbres verts autour d’un petit cercueil d’enfant. Et quand le soleil brille, le petit cercueil des bélandres n’est pas lugubre.

Le Suédois mahométan §

[OP3 122-123]

Les peintres cubistes ont eu ces derniers temps le plaisir de recevoir la visite d’un des hommes les plus singuliers qui se puissent imaginer même en rêve. M. Aghéli est Suédois et musulman. Il semble, au demeurant, que la religion de Mahomet fasse de grands progrès en Europe, sinon en France, du moins en Allemagne et dans les pays Scandinaves. M. Aghéli ou encore Abdul-Hadid (c’est là son nom de Mahométan) a été élevé à Paris, où ses parents demeuraient dans la rue Cortot, à Montmartre. Mais il a surtout habité sa patrie, la Suède, et les différents pays musulmans. On le dit fort versé dans les sciences occultes. Il ne sort jamais sans un filet à provisions. La peinture et la sculpture des cubistes ont trouvé en lui un défenseur ardent et plein d’idées neuves. Il ressemble au roi de Suède, dont il vante le goût artistique, et auquel, dès son retour dans son pays, il veut montrer les beautés de la nouvelle peinture française. Comme il est dur d’oreille, M. Abdul-Hadid est grand amateur de musique. Sa voix sait prendre des inflexions du mépris le plus profond, quand il parle, par exemple, des peintres futuristes et il s’étonne, avec raison, de l’indulgence amusée qu’on leur a prodiguée en France.

En vêtement merdoie, son filet à provisions dans la main droite, notre musulman parcourt Paris, qu’il adore : « Pays des efforts, dit-il, et qui ne sont pas toujours récompensés. »

[1912-09-16] La Vie anecdotique §

M. Louis de Gonzague Frick ou le Phyllorhodomancien §

Mercure de France, t. XCIX, nº 366, 16 septembre 1912, p. 443-446. Source : Gallica.
[OP3 123-127]

Les Principautés, anges qui forment une des trois hiérarchies d’Empire, ont introduit dans leurs phalanges quelques personnages surnaturels, desquels celui que l’on a appelé prince des conteurs, ou encore Han Ryner, n’est parvenu jusqu’aux célestes myriades qu’en entassant électeurs sur électeurs et en les escaladant à la façon des Titans.

La Presse confond souvent la popularité dont elle est la dispensatrice avec la véritable notoriété littéraire ou même avec la gloire. Et sans y mettre de malice, les rédacteurs des grands journaux professent quelque mépris pour les écrivains qui, n’étant ni des érudits ni des savants, se tiennent à l’écart du journalisme.

Cependant, un grand nombre de poètes et presque tous les écrivains novateurs sont dans ce cas. Ils travaillent avec un grand désintéressement et fort souvent avec une lenteur qui les rendrait inutiles et même ridicules dans les salles de rédaction.

Qu’on ne s’étonne donc pas des moqueries par lesquelles la grande presse a accueilli les noms des électeurs entassés par M. Han Ryner à cette fin d’aller prendre rang parmi les Principautés.

Ces Pélions et ces Ossas, inconnus des journaux, n’en sont pas moins de hautes montagnes…

Il y a cinq ou six ans déjà que les lecteurs du Mercure de France (en avance sur ceux des quotidiens) connaissent l’une d’elles, appelée M. Louis de Gonzague Frick. Ses titres littéraires ayant été contestés, à la suite de l’élection où fut désigné celui qui le mieux sur terre sait faire la rue Michel, il les revendiqua par la lettre suivante :

Monsieur le rédacteur en chef,

Vous êtes sans doute trop jeune pour avoir entendu parler de mes travaux. Qu’il vous duise toutefois de savoir que j’ai publié, au siècle d’Érasme (c’était alors « la joie immense de vivre parmi les jours »), l’Enchiridion de Jadalbaoth, gentilhomme australasien, et des poèmes conçus dans l’euphuïsme qui triomphait en ce temps-là.

Ce bagage littéraire — assez mince pour m’en donner la rougeur au front — ne m’avait pas moins rendu célèbre. Je fus fêté à l’instar du professeur Nostradamus — belle tête de savant aussi — mais qui doit toute sa science — ceci est un mystère que je dévoile — à M. Max Jacob, astrologue montmartrois inégalé, littérateur sans second et fondateur du druidisme — nouvelle école esthético-métaphysique dans laquelle je me suis enrôlé, encore que je préfère la pataphysique de feu Alfred Jarry — Ô Calisaya !

Quant à moi, j’ai bien fondé la phyllorhodomancie — ou l’art de vaticiner par la perlustration des feuilles de roses — les fleurs d’oranger — ô Mignon — eussent mieux valu — mais je ne veux point de disciples comme Frédéric Nietzsche et les rejette « d’un impératif catégorique ».

Ces fondements posés, souffrez que je vous dise le vif plaisir que j’aurai à savourer en votre compagnie — dont j’augure merveille — des prunes de la Forêt-Noire cueillies par les mains de Lilith que j’antépone à Mme Ève, ainsi qu’il appert d’un de mes poèmes consacré à l’admirable Satane.

Dans cette expectative, il m’est doux, bien doux, de demeurer sous le charme de l’esprit et du talent que je pressens en vous et de me dire le plus courtoisement du monde votre plus pur serviteur.

Louis de Gonzague Frick.

L’Enchiridion de Jadalbaoth, gentilhomme australasien, est une suite de paraboles excellentes, dignes d’être haussées près de celles que le nouveau prince des conteurs mit au compte du sage Psychodore et de celles que réunit naguère l’admirable Louis Latourrette sous le titre suivant : Des étoiles en plein midi. Outre l’Enchiridion de Jadalbaoth, qui fut inséré dans la Phalange, M. Louis de Gonzague Frick a publié quelques poèmes, et voici cinq ans qu’un dixain qu’il m’avait dédié a été reproduit dans le Mercure. M. Louis de Gonzague Frick, qui a collaboré à un grand nombre de journaux et de revues d’avant-garde, a longtemps entretenu des correspondances suivies avec plusieurs grands écrivains des cinq parties du monde. Il n’est donc pas inconnu dans la république des lettres.

Nous nous sommes connus, M. Louis de Gonzague Frick et moi, il y a de cela une vingtaine d’années. Nous étions alors au collège. Mais comme nous n’étions pas dans la même classe, sa physionomie s’était effacée de ma mémoire lorsque, le 27 janvier 1907, à 5 heures du matin, un violent coup de sonnette m’ayant réveillé, j’allai ouvrir en chemise. Il y avait là un jeune homme de haute taille, en redingote, chapeau haut de forme, une rose insigne à la boutonnière, et, à l’œil droit, un monocle insolent. Je ne tardai point à reconnaître, en ce jeune homme élégant, l’ancien collégien Louis Frick qui était encore parmi les petits alors que j’étais déjà parmi les moyens. Après s’être fait reconnaître, ce visiteur matinal me suivit dans mon bureau et, tandis que je grelottais, car il faisait froid, il me récita l’Après-midi d’un faune et quelques proses de Mallarmé ; après quoi il déclama les passages principaux d’un roman de M. Sadia Lévy, écrivain rare et nombreux ; la déclamation d’un long morceau tiré de l’Enchanteur pourrissant me flatta au-delà de toute expression, je goûtai encore telle tirade extraite d’un ouvrage de M. Suarès et un mélodieux poème de Jean Royère. Ces déclamations, pendant lesquelles je ne cessai de grelotter, étaient coupées de remarques formulées en une langue ferme et nette que la rareté de la plupart des mots rendait néanmoins difficile à comprendre. Au point que, grelottant, je n’hésitai point à comparer mentalement mon visiteur à l’Écolier limousin, et aussitôt il m’intéressa.

Les mots s’usent, et il est bon que, de temps en temps, quelque écolier limousin, bravant le ridicule, tente de substituer à un vocabulaire trop usé, des mots neufs, longs et laids, ayant tous les défauts des choses nouvelles. Mais, si le peuple les adopte, ces mots-là embelliront et finiront par s’user aussi bien que les autres.

Depuis ce matin de janvier 1907, j’ai revu maintes fois M. Louis de Gonzague Frick et jamais plus son langage surprenant, tout farci de termes rares, tirés du grec et du latin, ne m’a paru ridicule.

Pour ce qui concerne la phyllorhodomancie, M. Louis de Gonzague Frick s’y adonnait déjà, et quelques prédictions qu’il fit en ce temps-là, devant de nombreux témoins, ne manquèrent point de se réaliser. Aussi, conjuré-je ce moderne Nostradame de publier tous les ans un almanach où dans un langage parent de celui de l’amant de Polie, de celui de Fidenzio Glottocrysio Ludimagistro, de celui des euphuistes anglais, il prédise, par centuries lyriques, les événements de l’année.

Lorsque M. Louis de Gonzague Frick vint me rendre visite pour la première fois, il s’appelait encore Louis Frick, qui est un nom bien court pour un poète-phyllorhodomancien. Il eut bientôt trouvé ce beau nom auquel le calendrier lui donnait un droit incontestable.

M. Louis de Gonzague Frick est sans contredit le jeune homme qui connaît par cœur le plus de vers de ses contemporains. Ces poèmes, il les récite de deux manières : la sienne et celle de l’auteur. La première manière est généralement la meilleure.

M. Louis de Gonzague Frick est encore un ami délicat et plein de dévouement. Un poète pour lequel il avait de l’amitié était pris au lever, chaque matin, d’une toux nerveuse. Le médecin avait ordonné de manger une pomme à jeun. Et, craignant que son ami n’oubliât de suivre cette prescription, M. Louis de Gonzague vint tous les matins, pendant plus de six mois, lui apporter une pomme. Le trait est touchant. Mais cet effort dut le dégoûter des reinettes, car, depuis lors, notre phyllorhodomannien lyrique préfère les longs hululements de Lilith, première femme d’Adam, à l’Ève mangeuse de pommes et s’il parle légèrement du Druidisme, c’est parce qu’il s’est souvenu que longtemps avant que les Basques eussent introduit la culture de la pomme et l’usage du cidre en Bretagne, les pommiers faisaient déjà le principal ornement des vergers d’Escalon.

On s’est souvent étonné devant moi que M. Louis de Gonzague Frick fût moins connu du grand public que certains auteurs sans fantaisie, sans gentillesse, qui parviennent le plus injustement du monde à s’imposer à leurs lecteurs qu’ils ennuient. Mais voici M. Louis de Gonzague Frick hors de l’obscurité. Il n’y resta si longtemps que parce qu’en un moment de colère il avait brisé une glace au Cardinal. C’était une faute, puisque les meilleures glaces sont celles du Napolitain. Quoi qu’il en soit, le soir du banquet que la Phalange donna en 1907 ou en 1908 en l’honneur de M. Paul Adam, on écoutait avec attention un assez long discours, quand un bruit épouvantable troubla la fête. On apprit bientôt que, pour des raisons que nous n’avons pas à apprécier ici mais entièrement honorables, M. Louis de Gonzague Frick avait brisé à coups de pied une grande glace ; il paraissait être destiné alors à une gloire immédiate et dut l’attendre quatre ou cinq ans. C’est que le bris d’une glace porte malheur, il s’oppose, sinon à la véritable gloire, du moins à la popularité, qui souvent en tient lieu.

La dernière fois que je rencontrai M. Louis de Gonzague Frick, nous étions au Repos de Béthanie, à Montmartre. Les princes étaient là, mais ils n’étaient pas encore princes. Le banquet avait lieu en l’honneur de Jean Royère. M. Louis de Gonzague Frick fit un discours concis, parfait, et j’admirai sans réserve les trésors de son éloquence. Elle ne s’exerce qu’à propos de lettres. Elles le passionnent par-dessus tout. On rencontrerait difficilement quelqu’un qui aimât davantage la littérature. Et si je devais voter afin d’élire un prince des littérateurs, c’est à M. Louis de Gonzague Frick qu’irait aussitôt mon suffrage. Il est encore et par-dessus tout homme d’esprit. C’est très finement qu’il a relevé la réclame dérisoire qu’on lui avait faite à propos de l’élection du Prince des conteurs.

[1912-11-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. C, nº 370, 16 novembre 1912, p. 440-443. Source : Gallica.
[OP3 127-131]

M. Guy Lavaud §

[OP3 127-128]

M. Guy Lavaud est devenu le gendre de M. Francis Vielé-Griffin. Un mariage littéraire est aujourd’hui chose rare. Et je me réjouis qu’un poète aussi poétique, aussi plein de talent que l’auteur de la Floraison des Eaux et Du livre de la Mort entre dans la famille d’un des plus grands poètes de la génération symboliste.

J’ai connu Guy Lavaud il y a six ou sept ans et dès l’abord je fus frappé de cette sensibilité grave et lyrique qui le fait se présenter partout avec une touchante et charmante timidité. Lorsqu’il rencontre quelqu’un pour la première fois, Guy Lavaud semble se replier. On dirait qu’il veut dérober son âme à la curiosité du nouveau venu, de l’adversaire. Pas si adversaire que cela, puisque, d’autre part, il semble que Guy Lavaud fasse à l’inconnu offrande de sa douceur et des grâces charmantes de son esprit.

Surtout sensible aux harmonies véritables et les plus tendres du lyrisme le plus passionné, Guy Lavaud n’est pas un curieux au sens littéraire du mot. Le pittoresque des choses ne le touche guère plus que leur histoire. Un jour que Guy Lavaud était venu passer quelques jours à Paris, l’ayant rencontré chez un ami commun, je lui fis visiter les rues les plus curieuses du Marais. Mais, Guy Lavaud ne parut prendre qu’un médiocre plaisir à cette promenade et lorsque, la nuit tombée, nous retrouvâmes le chemin des boulevards, il me dit : « Nos vieux hôtels de Périgueux sont, je crois, bien plus intéressants que les vieilles maisons du Marais. » Et il ne fut plus question d’archéologie entre nous.

Jean Lombard §

[OP3 128-130]

Il y a en ce moment une sorte de résurrection de Jean Lombard. Les journaux publient des fragments inédits de ses œuvres, un volume de ses poèmes va paraître.

On n’a publié jusqu’ici qu’un petit nombre d’anecdotes relatives à un écrivain qui eut la plus grande influence sur quelques auteurs, contemporains, comme Paul Adam, par exemple.

On ne sait pas que Jean Lombard, ce grand évocateur de foules, était un homme bon, et l’amertume que lui valait la fréquentation de ses semblables tournait en attention affectueuse à l’égard des animaux.

On a dit que Jean Lombard avait été débardeur. Voici le fait : sa mère s’était remariée avec un homme veuf ou divorcé. Les deux conjoints avaient apporté dans cette union un nombre à peu près égal d’enfants chacun. Jean Lombard, le plus jeune, finit par appartenir indistinctement à l’un et à l’autre, et tous deux mettaient la même énergie à le rosser. Les deux époux, cependant, trouvaient des occasions fréquentes de brouilles et même de séparations : chacun d’eux rassemblait son lot d’enfants et prenait le train pour réintégrer la maison de ses parents. Et c’est à l’occasion d’une de ces séparations que Jean Lombard fut oublié à 13 ans à la gare de Marseille. Il dut donc assurer son existence. Il fit le débardeur, comme on l’a dit… Ensuite il s’embarqua comme mousse, vit l’Algérie, puis il revint à Marseille, où il commença de participer à la vie politique, en attendant d’y être mêlé plus activement, car on ne sait peut-être pas qu’il fut le secrétaire et rapporteur du Premier Congrès ouvrier de Marseille.

Il entra en apprentissage comme bijoutier, d’autres ont dit et écrit comme typographe, et peut-être, au fond, le fut-il réellement, car il a fait un peu de tout.

On a dit aussi que Jean Lombard avait été cordonnier, puis mandoliniste. Voici : il avait fondé un journal hebdomadaire, la Sève. Les bureaux se tenaient rue Papety, à Marseille ; cette rue Papety est devenue la rue Bernex depuis. À l’adresse de la Sève vous trouviez une échoppe de cordonnier, et au visiteur qui demandait M. le directeur, le cordonnier montrait une ouverture pratiquée au plafond de son échoppe et où l’on accédait par une échelle de meunier dont le délabrement était tel qu’il était indispensable de faire usage aussi d’une corde qui pendait. Et les visiteurs se demandaient souvent s’il n’était pas moins dangereux de monter à la corde que de gravir l’échelle vermoulue. Un jour, Élisée Reclus vint voir Jean Lombard aux bureaux de la Sève. Il en fut transporté d’enthousiasme ; il eût bien voulu encore être transporté au plafond lorsqu’il vit la difficulté que comportait l’opération par les moyens ordinaires. Jean Lombard descendit au-devant de l’illustre visiteur qui, d’un signe, demanda une démonstration.

— Après vous, lui dit Jean Lombard.

— Vous en êtes encore là, dit Reclus, abolissant ainsi les derniers vestiges d’une politesse surannée. Et ils montèrent.

Jean Lombard n’était expansif qu’en famille, où il racontait les livres qu’il avait en chantier, en les présentant à ses enfants sous forme de légendes merveilleuses qui les passionnaient ; souvent même ils gardaient dans leurs jeux, les noms antiques. Ces noms antiques, Lombard les aimait : un de ses fils s’appelle Hannibal, l’autre, écrivain lui-même, ajoute au prénom de Paul celui d’Hésius, qui est le vrai nom de son acte de naissance. Hésius était une divinité gauloise terrible, et il paraît que le jeune Hésius-Paul fut un enfant terrible, en effet.

Jean Lombard avait fondé Le Portique, groupe de poètes qui chaque semaine devaient lire un nombre fixé de poèmes inédits pour s’obliger au travail. Jean Lombard promit d’amener à une réunion un personnage de la préfecture. À la séance, chacun lut le meilleur de son œuvre, et tout y passa. L’on reconduisit le visiteur, que l’on croyait de marque, le préfet, par exemple. Et le visiteur n’était que le concierge de la préfecture.

Légende de Moréas en Amérique §

[OP3 130]

Il y a maintenant une légende de Moréas, en Amérique. Cette légende, qui est surprenante, m’a été contée par M. Frédéric Boutet. Elle aurait été publiée avec beaucoup de détails singuliers dans un journal des États-Unis.

Si l’on en croyait cette fable, Jean Moréas, ayant décidé de mourir, alla visiter tous ses amis et leur réclama ses photographies pour les détruire. Il acheta ensuite un cheval blanc, sur lequel il galopa jusqu’à Dieppe, où la mer ne l’arrêta point, car il s’y enfonça avec sa monture.

Les cubistes et les poètes §

[OP3 130-131]

J’ai rencontré dernièrement un poète hollandais, M. Albert Verwey, directeur d’une revue estimée : De Beweging (le Mouvement). Il m’apprit que tandis que la presse française faisait son possible pour déconsidérer l’art français moderne, c’est-à-dire ce cubisme que j’ai longtemps défendu seul, au contraire, en Hollande, le bourgmestre d’Amsterdam inaugurait une exposition cubiste, qui avait lieu au Musée.

Ainsi, cependant qu’à Paris on demandait des sanctions contre des peintres coupables d’avoir des opinions esthétiques différentes de celles qui ont cours dans les salles de rédaction, à Amsterdam, on faisait aux cubistes une réception officielle.

Je demandai à M. Verwey s’il connaissait des raisons d’une si grande différence de traitement, à l’égard de la nouvelle peinture, non plus an d’imitation, mais art intérieur ; le poète batave, homme mûr, nanti d’une véritable culture artistique, m’a répondu :

C’est qu’en Hollande tout le monde s’intéresse depuis longtemps aux choses de la peinture et il n’y a pas un poète chez nous qui n’ait aussitôt saisi les relations qui lient la nouvelle peinture à la poésie.

Il ne faut pas oublier en effet que Delaunay, Gleizes, Le Fauconnier, Metzinger, Léger, etc., c’est-à-dire la plupart des peintres cubistes, vivent dans la compagnie des poètes. Quant à Picasso, qui inventa la peinture nouvelle et qui, on ne peut plus en douter aujourd’hui, est la figure artistique la plus haute de ce temps, il n’a vécu que parmi des poètes dont je m’honore d’être.

[1913-02-16] La Vie anecdotique §

Bibliothèques §

Mercure de France, t. CI, nº 376, 16 février 1913, p. 884-888. Source : Gallica.
[OP3 131]

Je me souviens, me dit-il, de lassitudes profondes dans ces villes où j’errais et afin de me reposer, de me retrouver en famille, j’entrais dans une bibliothèque.

— C’est ainsi que vous en connaissez beaucoup.

— Elles forment une part importante de mes souvenirs de voyages. Je ne vous parlerai pas de mes longues stations dans les Bibliothèques de Paris ; l’admirable bibliothèque Nationale aux trésors encore ignorés, aux encriers marqués E. F. (Empire Français) ; la Mazarine, où j’ai connu des lettrés charmants : Léon Cahun, auteur de romans de premier ordre qu’on ne lit pas assez, André Walckenaer, Albert Delacour, les deux premiers sont morts, le troisième semble avoir aussi bien renoncé aux lettres qu’aux bibliothèques ; la lointaine bibliothèque de l’Arsenal, une des plus précieuses qui soit au monde pour la poésie et, enfin, la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, chère aux Scandinaves.

Je crois que, pour ce qui est de la lumière, la bibliothèque de Lyon est une des plus agréables. Le jour y pénètre mieux que dans toutes les bibliothèques de Paris.

À la petite bibliothèque de Nice, j’ai lu avec volupté l’Histoire de Provence de Nostradame et m’inquiétais du Fraxinet des Sarrasins, loin des musiques, des confettis de plâtre et des chars carnavalesques.

À la Bibliothèque de Quimper, on conserve une collection de coquillages. Un jour que j’étais là, un monsieur fort bien mis entra et se mit à les examiner. « Est-ce vous qui avez peint ces babioles ? » demanda-t-il à voix très haute en s’adressant au conservateur. « Non, répondit avec calme celui-ci, non, Monsieur, c’est la nature qui a orné ces coquillages des plus délicates couleurs. » « Nous ne nous entendrons jamais, repartit le visiteur élégant, je vous cède la place. » Et il s’en alla.

À Oxford, il y a une bibliothèque (je ne sais plus laquelle), où l’on a brûlé tous les ouvrages ayant trait à la sexualité, entre autres : la Physique de l’Amour, de Rémy de Gourmont, Force et Matière, de Ludwig Büchner.

À Berlin, où je fus récemment, je vis à la Bibliothèque force pédants, mais je me liai avec un lecteur dont le visage me parut sympathique. Il voulut bien me renseigner sur les préférences littéraires des jeunes Allemands et je lui laisse toute la responsabilité de ses déclarations : « Les auteurs français que l’on préfère ici, disait-il, sont André Gide, Verhaeren, Maeterlinck et Paul Claudel. Pour ce qui concerne les lettres allemandes, je ne vous parlerai ni de Dehmel, ni de Mombert, qui sont très connus en France. Nous mettons en avant, parmi nos aînés, un petit nombre d’écrivains peu connus à Paris. Peter Altenberg, malade, vit, depuis deux ans, dans un sanatorium, près de Vienne. Peter Hille n’a réuni aucun volume de son vivant, c’était un bohème. Depuis sa mort, on retrouve, de temps en temps, un des nombreux manuscrits qu’il avait dû laisser avec ses bagages chez les logeuses ; on a déjà publié quatre de ses volumes. Paul Scherbart, qui a maintenant atteint la cinquantaine, écrit des nouvelles cosmiques, planétaires. Karl Kraus est un excellent prosateur, il a écrit des essais estimés. Ses ouvrages principaux sont Die chinesische Mauer, Spraeche und Widersprueche. Il vient d’écrire une brochure contre Henri Heine. À Berlin, je suis lié au mouvement du Sturm, dont le directeur, Herwarth Walden, est un homme actif, audacieux, qui défend avec courage la jeunesse littéraire et la jeunesse artistique. Les principaux parmi ces jeunes écrivains que défend le Sturm sont : Albert Ehrenstein, qui écrira une œuvre importante, car il a un grand talent. Il n’a aucune connaissance musicale et vit en inimitié complète avec le Berliner Tageblatt. Peter Baum est un prosateur lyrique d’une fine sensibilité. Il se flatte également de n’avoir pas de base musicale. Paul Zech est un poète, qui commença par être mineur en Westphalie et en Hollande. Alfred Dœblin exerce la profession de psychiatre et écrit des nouvelles. Il fut un des plus ardents défenseurs du futurisme. Ces écrivains vivent à Berlin et se réunissent autour d’Herwarth Walden au café Josty. Il y en a d’autres encore, comme Franz Kafka, qui habite Prague, et Thaddaues Kittner, qui demeure à Vienne. »

Mais laissons Berlin et les lettres pour en revenir aux librairies.

À Iéna, à la Bibliothèque de l’Université, par décision du Sénat universitaire, on a retiré de la salle publique les œuvres d’Henri Heine qui ne sont plus communiquées que sur autorisation spéciale, dans la salle de la Réserve.

À Cassel, j’espérais toujours voir passer l’ombre du marquis de Luchet, qui, vers la fin du xviiie siècle, en fut le directeur, et au dire des Allemands, la désorganisa en peu de temps, mettant Wiquefort parmi les pères de l’Église, inscrivant dans les cartouches des barbarismes comme exeuropeana, qui paraissaient inadmissibles non seulement aux latinistes de Cassel, mais encore à ceux de Gœttingue et de Gotha. Ces derniers menèrent un tel bruit que Luchet dut cesser d’administrer la Bibliothèque.

La Bibliothèque de Neuchâtel, en Suisse, est la mieux située que je connaisse. Toutes ses fenêtres donnent sur le lac. Séjour enchanteur ! La salle de lecture est charmante. Elle est ornée de portraits représentant les Neuchâtelois célèbres. Il faut ajouter qu’on y est fort tranquille pour lire, car on n’y voit presque jamais personne. L’administrateur — et par tradition ce poste est toujours confié à un théologien — dort sur son pupitre. On y trouve une riche collection de livres français du xviie et du xviiie siècle. Quand quelqu’un demande des livres difficiles à trouver, il est invité à les chercher lui-même. La Bibliothèque s’honore avant tout de conserver des manuscrits de Rousseau dans une grande enveloppe jaune et c’est bien la seule chose qu’on vous communique sans rechigner, tant on en est fier.

À la bibliothèque de Saint-Pétersbourg, on ne communique pas le Mercure de France dans la salle de lecture. Les privilégiés vont le lire dans l’espace réservé aux bibliothécaires. J’y ai vu d’admirables manuscrits slaves écrits sur de l’écorce de bouleau. La bibliothèque est ouverte de 9 heures du matin à 10 heures du soir. Et dans la salle de lecture se tiennent beaucoup d’étudiants pauvres venus là pour se chauffer. Dans les années de la révolution, c’était un vrai centre révolutionnaire. À tout moment, des descentes de police, où chaque lecteur devait montrer son passeport, venaient troubler l’atmosphère studieuse de la bibliothèque. On y voyait des gamines de douze ans qui lisaient Schopenhauer. Grâce à l’influence de Sanine d’Artybachew, on y voit aujourd’hui des dames élégantes qui lisent les œuvres des derniers symbolistes français.

L’influence de Sanine eut, un moment, les résultats les plus étranges. Des lycéens et des lycéennes de quatorze à dix-sept ans avaient fondé des sociétés de saninistes. Ils se réunissaient dans une salle de restaurant. Chacun d’eux apportait un bout de bougie que l’on allumait. Alors on chantait, on buvait, et lorsque la dernière bougie s’était éteinte, l’orgie commençait.

Aujourd’hui, c’est, chez les jeunes gens du même âge, une lamentable épidémie de suicides.

La bibliothèque d’Helsingfors est très bien fournie de livres français, même les plus récents.

Dans le transsibérien, le wagon-promenoir contient, avec des pots de fleurs et des rocking-chair, une bibliothèque d’environ cinq cents volumes dont plus de la moitié sont des livres français. On y voit les œuvres de Dumas père, de George Sand, de Willy.

À la Martinique, Port-de-France [sic] possède une bibliothèque, grande villa coloniale construite après le grand incendie d’il y a une vingtaine d’années. Quand j’y fus, le conservateur était un vieux brave qui est peint dans le célèbre tableau des Dernières Cartouches. Érudit charmant, il faisait lui-même les honneurs de sa bibliothèque, allait chercher les livres, etc. Il se nommait M. Saint-Félix et, s’il vit encore, je lui souhaite une longue vie.

J’ai eu l’occasion de connaître la bibliothèque du savant Edison. Je n’y ai pas vu l’Ève future, dont il est un des personnages. Peut-être ignore-t-il encore cette belle œuvre de Villiers de l’Isle-Adam. Par contre, Edison fait sa lecture favorite des romans d’Alexandre Dumas père. Les Trois Mousquetaires, le Comte de Monte-Cristo sont ses livres de chevet.

À New-York, j’ai fait de longues séances à la Bibliothèque Carnegie, immense bâtiments en marbre blanc qui, d’après les dires de certains habitués, serait tous les jours lavé au savon noir. Les livres sont apportés par un ascenseur. Chaque lecteur a un numéro et quand son livre arrive une lampe électrique s’allume, éclairant un numéro correspondant à celui que tient le lecteur. Bruit de gare continuel. Le livre met environ trois minutes à arriver et tout retard est signalé par une sonnerie. La salle de travail est immense, et, au plafond, trois caissons, destinés à recevoir des fresques contiennent, en attendant, des nuages en grisaille. Tout le monde est admis dans la bibliothèque. Tous les livres allemands sont achetés. Par contre, les achats de livres français sont assez restreints. On n’y achète guère que les auteurs français célèbres. Quand Henri de Régnier fut élu à l’Académie française, on fit venir tous ses ouvrages. Car la bibliothèque n’en contenait pas un seul. On y trouve un livre de Rachilde : le Meneur de Louves, dans la traduction russe, et, dans le catalogue, on trouve le nom de l’auteur en russe, avec la traduction en caractères latins suivis de trois points d’interrogation. Cependant, la bibliothèque est abonnée au Mercure depuis une dizaine d’années. Comme il n’y a aucun contrôle, on vole 444 volumes par mois, en moyenne. Les livres qui se volent le plus sont les romans populaires, aussi les communique-t-on copiés à la machine. Dans les succursales des quartiers ouvriers il n’y a guère que de ces copies polygraphiées. Toutefois, la succursale de la quatorzième rue (quartier juif) contient une riche collection d’ouvrages en yddich. Outre la grande salle de travail dont j’ai parlé il y a une salle spéciale pour la musique, une salle pour les littératures sémitiques, une salle pour la technologie, une salle pour les patentes des États-Unis, une salle pour les aveugles, où j’ai vu une jeune fille lire du bout des doigts Marie-Claire de Marguerite Audoux, une salle pour les journaux, une salle pour les machines à écrire à la disposition du public. À l’étage supérieur enfin se trouve une collection de tableaux.

Et voilà les bibliothèques que je connais.

— J’en connais moins que vous, répondis-je. Et prenant l’Errant des Bibliothèques par le bras, je m’efforçai de mettre la conversation sur un autre sujet.

[1913-03-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CII, nº 378, 16 mars 1913, p. 439-444. Source : Gallica.
[OP3 131-137]

Pedro Luis de Galvez §

[OP3 131-134]

C’était à Cadix, en 1904, au cours d’une réunion politique. Un jeune homme venait de prononcer un discours très violent où il exprimait des opinions républicaines. Les autorités avisées, on décida de l’arrêter sur-le-champ dans la salle même où il avait parlé. Mais la vigilance des révolutionnaires espagnols est si rarement en défaut qu’elle mérite souvent le nom d’inquiétude. Quoi qu’il en soit, au moment où on allait le prendre devant le public qu’il avait enthousiasmé, le jeune orateur tira de sa poche un revolver et, le tenant braqué sur ceux qui en voulaient à sa liberté, il marcha à reculons jusqu’à une fenêtre ouverte qu’il enjamba, laissant tout interdits ceux qui le poursuivaient.

Ayant sauté dans la rue, il tomba presque dans les bras d’un vieux prêtre qui passait et qui, après un moment de frayeur, se remit en reconnaissant dans le fugitif Pedro Luis de Galvez, fils d’un de ses amis intimes. Le bon prêtre savait quelles étaient les idées du jeune homme, il comprit aussitôt ce qui s’était passé, et, sans dire un mot, entraîna le fils de son ami loin de la rue dangereuse où ils se trouvaient.

Après avoir passé une nuit dans la demeure de son vénérable protecteur, Pedro Luis de Galvez partit pour Cordoue vêtu en ecclésiastique. C’est là qu’il fut arrêté et condamné à quatorze ans de travaux forcés.

On le mit au bagne d’Ocaña, le plus terrible d’Espagne, celui où sont enfermés les criminels les plus dangereux.

L’État espagnol consacre, paraît-il, la somme quotidienne de cinquante centimes à l’entretien des forçats. Or, paraît-il encore, les appétits des fonctionnaires réduisaient cette maigre somme à un reliquat de quinze centimes par jour destinés à nourrir et vêtir un condamné.

Pedro Luis de Galvez était au courant de ces choses et il passa deux ans à fomenter une révolte dans le bagne. Il y réussit enfin, mais les geôliers ayant eu le dessus, on l’enchaîna par la jambe gauche dans un cachot.

La chaîne scellée au mur n’avait pas cinquante centimètres de long. J’ai vu les jambes de Pedro Luis de Galvez. La gauche, qui porta la chaîne, est trois fois plus grosse que la droite.

Il resta dans ce cachot deux nouvelles années couché sur le sol humide et passant le temps à apprivoiser des rats.

Une cellule qui donnait sur la rue s’ouvrait en face de son cachot et cette cellule était la demeure provisoire d’un chanoine de Séville, amateur de tapisseries.

Parmi les rats qu’avait dressés Pedro Luis de Galvez il s’en trouvait un auquel il avait crevé les yeux. C’était son rat favori, il dormait couché sur sa poitrine. Pedro Luis lui avait attaché une ficelle à la queue, et sans lâcher la ficelle, le faisait passer sous la porte du cachot. Le rat aveugle s’en allait en ligne droite et passait aussi sous la porte de la cellule du chanoine qui ne manquait jamais ni de papier ni de crayon ni de cigarettes que lui jetaient de la rue des passants charitables. Le chanoine accueillait le rat fort aimablement, attachait sur lui du papier, des cigarettes et parfois un crayon.

La nourriture, comme on pense, était médiocre et peu abondante : la chair était représentée par de petits morceaux de lard que l’on ne cuisait pas afin qu’ils ne fondissent point. Pedro Luis de Galvez mettait de côté tous ces bouts de lard et, quand il en avait en nombre suffisant, il déchirait un lambeau de sa chemise dont il faisait une mèche à sa chandelle de lard, et, s’éclairant ainsi la nuit, il écrivait des poèmes et des contes sur le papier que lui avait apporté son rat aveugle.

À l’époque de son arrestation, Pedro Luis de Galvez était un inconnu dans le monde des gens de lettres et dans celui des révolutionnaires. Sa condamnation à 14 années de bagne n’avait soulevé l’indignation de personne. Il serait mort dans son cachot, si son caractère n’avait plu à l’un de ses geôliers.

Le chanoine de Séville avait été remis en liberté ; il y avait quatre ans que Pedro Luis de Galvez était au bagne d’Ocaña, il y en avait deux qu’il gisait, la chaîne au pied, dans le cachot humide.

Un nouveau geôlier se prit d’une affection fraternelle pour ce pauvre condamné aux yeux fiévreux, pour ce misérable auquel les rats seuls formaient une société. Il l’avait surpris écrivant, et, ayant lu ses essais lyriques, avait été transporté d’admiration.

C’est alors qu’un journal, El Libéral, organisa un important concours de nouvelles.

Le geôlier vint l’apprendre un matin au jeune prisonnier, l’engageant à concourir, lui offrant de recopier la nouvelle écrite au crayon : mais Pedro Luis de Galvez ne lui répondit pas.

Le geôlier insista désormais chaque jour sur ce qu’il appelait une idée, mais sans pouvoir décider son auteur à se mettre au travail.

Cette longue détention avait usé les forces de Pedro Luis de Galvez ; la chaîne avait blessé sa jambe gauche ; il n’écrivait plus que rarement et avait renoncé à toute espérance. La proposition du geôlier lui paraissait inutile.

Cependant, lorsque ce fut la veille du jour où l’on allait clore le concours de nouvelles, le geôlier vint supplier en pleurant son prisonnier de ne point renoncer à cette unique chance d’être enfin connu des hommes, et le farouche prisonnier répondit : « Apportez-moi un litre de vin et j’écrirai la nouvelle. » Le geôlier risquait de perdre sa place, il apporta pourtant le vin au prisonnier lyrique, qui, réconforté, écrivit une nouvelle intitulée El Ciego de la flauta.

L’Aveugle de la flûte, recopié avec soin par le geôlier, fut envoyé au concours du Liberal et obtint le premier prix. Quel ne fut pas l’étonnement des membres du jury lorsque, ayant ouvert l’enveloppe annexée à la nouvelle, ils lurent que son auteur était enfermé pour quatorze ans au bagne l’Ocaña. Ce fut d’abord un beau scandale en Espagne ; mais le roi signa bientôt la grâce de Pedro Luis de Galvez, qui devint correspondant du Liberal à Melilla, et obtint la croix du mérite militaire de première classe.

Pedro Luis de Galvez a écrit des pièces de théâtre : La Prison (drame en 4 actes), La Señorita bohemia (comédie en 2 actes) et des romans : Él Profeta, Elia, Rosa blanca, La Casa verde, etc., etc.

Un album de Georges Rouault §

[OP3 134-136]

Le peintre Rouault, homme à la fois farouche et timide, vient d’exposer à la galerie Druet un album de dessins d’une grande puissance. J’y ai relevé des légendes satiriques dont j’aime la fantaisie passionnée, et quelques poèmes où la satire flambe mystiquement.

J’essayerai en vain de décrire la jeunesse et la bonne humeur du juge auquel M. Rouault fait dire : « Nul n’est censé ignorer la loi. »

Voici d’autres juges, ils sont décorés et le Christ meurt au fond : « Nous aimons les croix et nous savons les porter. »

Le bourreau dit au condamné : « Je vous gâte, cher ami, je vous gâte. »

La dame en décolleté : « Je suis une petite grenouille qui se plaît dans son marécage. »

Le dessin qu’accompagne ce poème s’appelle l’Aveugle et le Voyant :

C’est moi l’aveugle
vif alerte et gai
comme un moineau
              pillard
Le voyant qui me conduit
                est
sombre et noir
comme le soir
           d’hiver
qui nous glace le cœur
Ô mon gai compagnon
trempe moi l’esprit
dans l’eau vive de ta
        résignation
            douce
                et
            forte
Que vois-tu donc
dans la nuit adorable
de tes yeux
la lumière de ton âme
ô bienheureux

Et voici dans la série miserere le poème qui donne une si haute signification au poème intitulé Blasphèmes :

     Agneau
     divin
     viens
       de
     ma main
     manger
        le
     pain
     délectable
     ainsi
     parlait
         ce
     doux
     crétin
miteux-doucereux
Mendigot de vocation
     aimable
     vermine
     ami des poux
     qui aime
     oh ! ma mère
     le prochain
     mieux
         que
     lui-même
     agneau
     divin
     viens
        de
     ma main
     manger
         le
     pain
     délectable

M. Rouault ne met pas de ponctuation dans ses poèmes.

Histoires de Jules Depaquit §

[OP3 136-137]

Le dessinateur Jules Depaquit raconte de jolies histoires. En voici deux qui se suivent.

Un acteur de théâtre de faubourg avait à jouer le rôle de Joad. En étudiant la pièce, il fut frappé par le nom d’Abner. Il accourt dans le cabinet du directeur et lui dit : « Il doit y avoir une erreur ; Racine n’était pas un fourneau, c’est Albert qu’il a voulu dire. » Le directeur lui dit : « Tâchez de respecter un peu le texte et ne vous occupez pas d’autre chose. »

Mais l’acteur était fermement décidé à corriger Racine et, le soir de la première, il bredouilla les premiers vers de la tirade :

Celui qui met un frein à la fureur des flots

mais arrivé à :

Je crains Dieu…

Il s’avança jusqu’à la rampe, et, les bras élevés, il déclama d’un air décidé :

cher Albert

et ajouta avec désinvolture :

             … et n’ai point d’autre crainte.

Le public ne s’aperçut de rien.

Un acteur, en jouant Cromwell, récitait un fameux monologue et tordait sa moustache à l’américaine. Elle lui resta dans la main. Au fond, son domestique se tordait de rire.

Cromwell lui jeta un regard vainqueur, lança gaillardement sa moustache du côté mur et continua d’arpenter la scène à grands pas ; chaque fois que le bout de son pied rencontrait la moustache à l’américaine, il la poussait avec dédain, du côté jardin et du côté cour alternativement.

Cette fois encore le public ne s’aperçut de rien.

Menu d’un restaurant chinois à Paris §

[OP3 137]

Un restaurant chinois vient de s’ouvrir à Montparnasse. Voici le menu du 5 février :

Hors-d’œuvre.

1, Loucheukién 2, Souiu 3, Chanyoutsi

Potages.

4, Fundiotan 5, Iufoutan

Poissons.

6, Liôuhouaiu 7, Iukinen

Entrées.

8, Koueihoua kiangyautchôu.

9, Jouèntchâsiaôgniôujou.

10, Kitiopapaofan 11, Kiuenkàn

Légumes.

12, Toûéntofou 13, Tchàohnânto

Salade.

14, Chontotsai

La suite du menu ne présente rien de particulier.

[1913-04-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CII, nº 379, 1er avril 1913, p. 658-661. Source : Gallica.
[OP3 138-141]

Funérailles de Walt Whitman racontées par un témoin §

[OP3 138-140]

Un témoin des funérailles de Walt Whitman m’en a raconté les détails. Je les ai recueillis de sa bouche et je reproduis son récit tel qu’il me l’a dicté, sans rien y ajouter. On m’a affirmé d’autre part que personne n’avait encore publié une relation détaillée de cet enterrement, qui fut une grande fête populaire.

« Walt Whitman, the good gray, prit lui-même des dispositions pour ses funérailles. Secrètement, il avait gardé assez d’argent pour se faire construire un tombeau franchement laid qu’il avait sans doute dessiné lui-même. Je crois que la somme se montait à vingt mille francs. Après sa mort, on loua un grand terrain occupé le plus souvent par des cirques ambulants. Ce champ fut entouré de palissades peintes en vert. On construisit trois pavillons : un pour le corps de Whitman ; l’autre pour faire le barbacue (ripaille populaire où l’on rôtit un bœuf et un mouton) ; le troisième pour les boissons : cuves de whisky, de bière, citronnade, eau pure.

« Trois mille cinq cents personnes, hommes, femmes et enfants, vinrent assister, sans invitation, à ces funérailles.

« Notez que cela se passait près de Camden (New-Jersey).

« Trois grandes fanfares en uniforme jouaient à tour de rôle. Tous ceux que Walt avait connus étaient là : les poètes, les savants, les journalistes de New York, les hommes politiques venus de Washington, d’anciens soldats, des invalides du Nord et du Sud, les fermiers, les pêcheurs d’huîtres de son canton natal, les stage drivers (cochers d’omnibus) de Broadway, des nègres, ses anciennes maîtresses et ses comerados (ce mot, qu’il croyait espagnol, lui servait à désigner les jeunes gens qu’il avait aimés dans sa vieillesse et il ne dissimulait point son goût pour la philopédie), les médecins de la guerre, les infirmiers et les infirmières, les parents des blessés et des tués pendant la guerre, tous gens qui avaient connu Whitman et avec lesquels il avait correspondu.

« Les pédérastes étaient venus en foule, et le plus entouré était un jeune homme de vingt à vingt-deux ans, célèbre pour sa beauté, Peter Connelly, un Irlandais conducteur de tramway à Washington d’abord et ensuite à Philadelphie, et que Whitman avait aimé par-dessus tout.

« Tout le monde se souvenait d’avoir vu souvent Walt Whitman et Peter Connelly assis au bord du trottoir et mangeant des melons d’eau.

« Aussi, à cette fête ou plutôt à ces funérailles, y avait-il de grands tas de melons d’eau à la disposition du public.

« Les discours n’étaient pas réglés d’avance. Parlait qui voulait. L’orateur montait sur une chaise ou sur une table et plusieurs orateurs parlaient en même temps.

« On lut un grand nombre de télégrammes et de câblogrammes envoyés par des poètes d’Amérique ou d’Europe.

« Plusieurs de ces télégrammes et de ces câblogrammes étaient rédigés en vers.

« La plupart des harangues eurent trait aux ennemis de Whitman.

« Tout le monde but énormément. Il y eut soixante pugilats et la police, qui intervint, arrêta cinquante personnes.

« La fête dura de l’aube au couchant. Plusieurs orateurs qui parlèrent près du cercueil ponctuèrent leurs discours en frappant à coups de poing sur la bière.

« On pense que plusieurs enfants de Whitman étaient là, avec leurs mères blanches ou noires, mais l’on n’en est pas certain.

« Whitman avait coutume de dire qu’il avait connu six de ses enfants, mais que sans doute il en avait eu beaucoup d’autres.

« Au coucher du soleil, il se forma un grand cortège précédé des musiques jouant le rag-time. Ensuite venait le cercueil de Whitman porté par six hommes ivres et suivi de la foule. On alla ainsi du champ clos au cimetière où le tombeau se dressait en haut d’une colline. Les musiques ne cessèrent point de jouer pendant toute la cérémonie.

« Les porteurs essayèrent de faire entrer le cercueil dans le mausolée, mais la porte était trop étroite ; ils se jetèrent à quatre pattes, on hissa le cercueil sur leur dos et ils purent entrer au tombeau ; c’est ainsi que le plus grand poète démocratique entra dans sa dernière demeure et la foule, en chantant, en se caressant, en titubant, reprit les tramways pour regagner Philadelphie. »

Une lettre de Mistral à Paul Fort §

[OP3 140]

L’Intransigeant a publié une lettre fort intéressante de Mistral à Paul Fort. Celui qui aurait des droits incontestables au titre de roi des poètes y donne au Prince des poètes français des renseignements précieux sur la versification de son beau Poème du Rhône. Point d’histoire littéraire qu’il était intéressant de recueillir.

Cher grand poète, je comprends que devant les sept ou huit siècles qui ont usé des formules rimées et rythmées de la poésie française, vous en ayez eu la satiété, comme on l’a des rimes trop employées, et que votre libre idéal ait cherché librement une forme nouvelle et bien à vous et à vos ordres.

Quand j’entamai mon Poème du Rhône, la même fatigue des systèmes traditionnels et désuets me fit chercher un autre moule pour ma pensée poétique, et, comme j’avais observé que, dans la nature, la grande harmonie qui y chante est formée de toutes sortes de voix et de sons dissonants, j’adoptai pour musique de mes vers une suite de décasyllabes qui finissaient tous par une pénultième dissonante et toujours variée sur les toniques A, E, I, O, U ; or, cette dissonance a son agrément et dissipe la monotonie d’une œuvre de longue haleine.

Vous avez atteint le même résultat par une formule plus mélodieuse et qui marie admirablement le rythme et la rime, demandés par l’oreille, à la liberté de la prose, voulue par la nature.

Et votre Choix de ballades françaises, que vous m’avez offert avec un pur diamant en dédicace, m’éblouit et me charme, comme une Voie lactée au ciel de l’imagination. Mais les poésies qui l’étoilent, cette flottante Voie lactée, ne sont pas des nébuleuses, mais bien des radieuses, — et des sémillantes, et des croustillantes !… Bref, un étourdissement d’ivresse, un vertige d’aède qui boit le vin gaulois dans une coupe d’or !

À vous. Prince, mes félicitations, ma gratitude !

Frédéric Mistral.

Un livre invraisemblable §

[OP3 141]

La revue italienne, la Voce, a publié, il n’y a pas longtemps, quelques curieux renseignements sur un livre bien singulier. C’est le Dizionario psyco-mystico publié par M. Nigro-Lico (Bologne, Soc. lib. Mareggiani, 1912). Dans la préface, l’auteur considère que son livre, « est appelé à rendre de grands services aux gens d’études, parce qu’on y trouve l’explication d’un grand nombre de termes introuvables dans les dictionnaires ». Il n’a point tort et il aurait pu ajouter : « On y trouve des définitions que l’on chercherait en vain dans tout autre lexique. »

Voici quelques-unes de ces curiosités :

« Circoncision, pratique mise en usage pour certains motifs religieux par les juifs et par les chrétiens.

« Coptes, chrétiens schismatiques de l’Égypte et de l’Abyssinie. Ils mènent une vie austère, mais souvent très autoritaire.

« Phlégéton, fleuve infernal auquel Dante fait allusion.

« Madeleine, nom… appartenant à deux personnages, que le fait d’être honorés par l’Église chrétienne fait souvent prendre l’un pour l’autre. Une Madeleine est cette pénitente à laquelle saint Luc fait allusion dans l’Évangile et l’autre est sainte Marie-Madeleine, mère de Jésus.

« Walhalla, paradis des mahométans, destiné à ceux qui meurent en combattant. »

Napoleon’s Book of fate §

[OP3 141]

La renaissance du mysticisme appelle celle des sciences occultes. Ce nouveau courant se manifeste non seulement en France. En Angleterre, on interroge le destin même chez les gens du peuple. On m’a donné un curieux petit livre de colportage intitulé : Napoleon Buonaparte’s celebrated Book of fate, from the Original Manuscript, as consulted by himself on all important occasions. N’est-il pas curieux de voir Napoléon passer au rang de sorcier ? La légende de l’Empereur continue et se modifie de la façon la plus inattendue.

[1913-04-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CII, nº 380, 16 avril 1913, p. 885-888. Source : Gallica.
[OP3 142-145]

Inauguration du Théâtre des Champs-Élysées §

[OP3 142-143]

Le grand événement artistique et mondain de l’année (!) a été l’inauguration du Théâtre des Champs-Élysées pendant les deux soirées du 31 mars et du 1er avril. Je ne dirai rien des représentations, pour ne pas empiéter sur le domaine de M. Maurice Boissard. Je n’ai aucune peine à ne pas parler du Benvenuto, auquel je n’ai rien compris (je comprends rarement les paroles chantées). Je ne dirai rien de la musique, pour ne pas empiéter sur le domaine de M. Jean Marnold ; rien de la peinture, pour ne pas empiéter sur celui de M. Gustave Kahn et rien de l’acoustique, qui appartient au savant M. Georges Bohn. Mais la salle et les couloirs sont le domaine de la Vie anecdotique.

Le soir de Benvenuto je trouvai que la salle sentait l’ail. C’est une des odeurs que je préfère. Je pensais qu’il s’agissait d’un parfum nouveau produit d’un art futuriste des odeurs. J’étais tout simplement placé auprès de M. I………, qui est un chanteur illustre et qui nous vient du Midi.

Une sorte de scandale échappa à presque tous les spectateurs qui n’étaient pas américains. Il y a, paraît-il, concurrence à New York, pour les représentations d’opéra, entre M. Otto K… et M. Van……t. La plus grande cantatrice américaine Miss A… à G…, jeune femme d’une grande beauté, a appartenu jusqu’ici à l’opéra de M. K… Le soir de Benvenuto, elle était dans une loge avec M. Van……t. Les Américains jubilaient : la mort de Pierpont Morgan, la loge des Champs-Élysées, que de nouvelles en un jour ! Et, une nouvelle en Amérique est quelque chose de plus singulier et de plus particulier que partout ailleurs. Un événement quelconque, même s’il est important, ne constitue pas une nouvelle. Mais que le président des États-Unis n’ait pas salué dans la rue un de ses ministres, voilà une nouvelle. Un veau à cinq pattes, voilà une nouvelle. Une femme qui accouche de douze enfants, voilà une nouvelle. Les nouvelles, en Amérique, doivent être avant tout des événements uniques.

Dans les couloirs, l’élégant et courtois Pétrone de nos cotillons se mêlait aux Américains, dont il a récemment parcouru le pays. La presse a chanté ses succès sur tous les tons, et cependant voici l’injuste et désavantageux jugement que j’ai entendu porter sur lui par un Américain au visage énergique et puéril :

« Singulier missionnaire de l’élégance ! Il n’est pas beau, il n’est pas jeune, il n’est pas élégant. »

Pendant ce temps-là, M. Weingartner conduisait l’orchestre à la cravache. Six ministres mélomanes applaudissaient Berlioz et la façade du théâtre était éclairée d’une façon éblouissante par un puissant rayon qui tombait avec un éclat insoutenable du haut de la tour Eiffel. Mais, dans un bar à la mode, M. Forain, ayant eu l’occasion de parler du nouveau théâtre, l’avait aussitôt surnommé le Zeppelin de l’avenue Montaigne.

Mécénat industriel §

[OP3 143-144]

Les industriels et les commerçants tendent de plus en plus à remplir le rôle de mécènes et à prendre une part active dans les lettres et les arts modernes. La Société pour la fabrication des cafés sans caféine (Kaffee-Handels-Akt. Ges. Hagen) à Brème a pris la direction commerciale et financière de la revue littéraire Guelden Kammer. La direction littéraire ne change pas. La revue, comme par le passé, reste une des plus vaillantes revues d’avant-garde de l’Allemagne et ne devient pas exclusivement l’organe de publicité de la Société Kaffee-Hagen. Propriété de cette société, la « Gueldenkammer » a son existence financière assurée, elle peut compter sur une bonne collaboration et entrer d’emblée parmi les grandes revues. Cette association d’un grand industriel à une entreprise littéraire a été saluée par la critique allemande comme une des plus importantes innovations dans le domaine de la culture (kultur) et des lettres, comme un signe des temps, et le commencement du mécénat industriel.

En France, il vient de se passer quelque chose d’analogue. Le poète favori de M. Henri Bataille, lors de son récent mariage, s’est vu assurer une rente de 6 000 francs par un grand chocolatier. Le mécène disparu, la vie littéraire était devenue presque impossible. Par le mécénat l’industrie devient une espèce d’aristocratie.

Le Barde madériste J. Urueta §

[OP3 144-145]

Les événements de Mexico nous ont laissés pleins d’inquiétude sur le sort du barde madériste J. Urueta, arrêté, dans la nuit du 18 au 19, dans le train nocturne de Véra-Cruz. Le poète était en compagnie de son ami Sanchez Azcona, secrétaire particulier de l’ancien Président de la République. Ils furent tous deux arrêtés à la gare d’Apizaco par des gendarmes.

Voici les faits tels qu’ils me sont communiqués par un témoin venu de là-bas :

« Le 18 février, à 2 heures de l’après-midi, M. Francisco Madéro et les ministres présents dans les salons du Palais national étaient faits prisonniers par le général Blanquet. Pendant ce temps, dans une salle du restaurant Gambrinus, déjeunait le général Huerta en compagnie du général Delgrado et de Gustavo Madéro, frère du Président de la République, et que l’opinion publique rend responsable des événements. Le repas se passait sans incident, quand, au dessert, un exprès apporta une lettre au général Huerta, l’avisant de ce qui venait de se passer au Palais. Huerta se leva et intima à ses deux commensaux l’ordre de lui remettre leurs armes. Il s’ensuivit un grand tumulte. Le barde Urueta, présent dans la salle, voulut s’interposer. Delgrado et G. Madéro furent arrêtés. Quant au barde Urueta, il réussit à s’enfuir grâce à une bousculade. Beaucoup de personnes prenaient le train de Véra-Cruz pour se mettre à l’abri des bateaux de guerre américains. C’est dans ce train que le barde madériste J. Urueta a été arrêté. C’est tout juste si les journaux, qui paraissaient alors sur deux pages, ont mentionné cette arrestation et depuis lors on n’en parle plus. Qu’est devenu le barde Urueta ? Quel est son sort ? »

Le témoin ajouta encore quelques pittoresques détails sur la guerre civile qui arrêta durant onze jours l’activité commerciale de Mexico.

« Les magasins et les banques ont été fermés onze jours. Les magasins d’alimentation entrouvraient un moment leur porte vers 7 heures du matin. Mais on ne livrait rien à domicile, pas même les câblogrammes. Les tramways ne marchaient pas. Le canon grondait toute la journée. Il y eut beaucoup de victimes, d’après les informations officielles près de cinq mille. Détail caractéristique, 90 % des victimes sont des civils, curieux qui allaient aux informations et qui trouvaient la mort…

« Il y a des quartiers qui ont beaucoup souffert du bombardement. Là, tout est dévasté, incendié, en ruine. Les cadavres à moitié carbonisés jonchent les rues. Sur les terrains vagues de Valbuena on brûle les morts. Arrosés de pétrole, des cadavres de soldats fédéraux, de ruraux, de curieux, femmes, enfants, sont amoncelés et brûlés. La flamme jaillit, les chairs grésillent. Des curieux avec de longs bâtons remuent les corps. Une fumée noire, âcre, pestilentielle, monte dans le ciel inexorablement pur. »

Et il termina ainsi son récit :

« Aujourd’hui Mexico reprend son aspect coutumier de ville au travail. Les magasins sont ouverts. Les rues sont animées. Chacun est occupé à réparer les brèches faites à ses affaires, à courir aux informations et nouvelles près d’amis perdus de vue pendant onze terribles jours… Les agences d’inhumation sont débordées. Tous les menuisiers travaillent, ils clouent à la hâte des cercueils.

« Le poète J. Urueta a chanté quelques-uns des traits les moins moraux et les plus lyriques de cette guerre civile, qui n’est pas encore terminée. Le parti madériste qui, malgré tout, existe encore, pleure la disparition de son Tyrtée que d’aucuns pensent être mort, tandis que la plupart de ceux qui l’ont connu estiment devoir être encore vivant. Des gens prétendent l’avoir vu déguisé en femme, comme fut Achille.

« Vêtu avec une rare élégance, le barde madériste, qui semblait fort à l’aise sous son vêtement féminin, tenait à la main — détail singulier et bien précis — le tome premier des Poesias de Placido, édition de Roe Lockwood and Son, à New-York. »

[1913-06-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CIII, nº 383, 1er juin 1913, p. 658-663. Source : Gallica.
[OP3 146-149]

Au pays d’Hamlet §

[OP3 146-147]

Voici que le Prince des poètes est revenu du pays d’Hamlet. Paul Fort a tant aimé le Prince de Danemark qu’il souhaitait certainement parcourir son pays. Peut-être même a-t-il visité ce fameux tombeau d’Hamlet qu’un aubergiste a édifié dans le jardin. Les gens du pays racontent qu’on y mena un jour Mme Sarah Bernhardt qui, à la vue de ce tombeau vide, versa d’abondantes larmes et finit même par s’évanouir.

Il a sans doute vu le château d’Elseneur, en danois Helsingör. D’Elseneur on voit les fenêtres d’Helsinborg, en Suède. Entre eux, le Sund scintille plus qu’il ne moutonne, et l’onde, qui est couleur coquille d’huître près de la rive, en s’en éloignant bleuit jusqu’au noir. L’hiver, la mer gèle et l’on passe dessus. Les bateaux suédois restent en Danemark et les bateaux danois restent en Suède et c’est, paraît-il, un beau spectacle que le retour de ces barques après le dégel.

Peut-être le Prince des poètes a-t-il eu l’occasion d’assister à une des chasses royales ? Elles ont lieu entre Elseneur et Copenhague, dans une sorte de banlieue sauvage, avec bois, landes et, par place, de légères ondulations de terrain si rares en Danemark que l’on les y appelle des montagnes. C’est là qu’errent une trentaine de troupeaux de cinq cents têtes, daims et cerfs, qui ne se mêlent point et si doux que, si l’on ne fait point mine de s’en occuper, on peut passer parmi eux sans qu’ils s’écartent. Quand un cerf devenu vieux ne suit plus bien sa harde, on prévient le roi qui arrive aussitôt et le tire tout bonnement au milieu d’une grande affluence de ses sujets et festoie ensuite dans un pavillon de chasse de style Louis XIV, appelé l’Hermitagel. Ce sont là toutes les chasses royales.

Sans aucun doute Paul Fort a remarqué dans l’église d’Elseneur un tableau comme il y en a beaucoup en Danemark. C’est un tableau à transformations, tel qu’on en voit souvent à la porte des marchands d’objets de piété. Si l’on vient de droite, ce tableau représente la Nativité ; si l’on vient de gauche, c’est la Crucifixion, et de face, c’est la Résurrection : tandis que les soldats romains s’écroulent devant tant de majesté, le Christ sort du tombeau, un drapeau aux couleurs du Danemark à la main.

Une des choses qui ont le plus vivement frappé Paul Fort, c’est la familiarité des princes danois avec leur peuple. Il les a rencontrés à Tivoli, sorte de Magic-City où se divertissent les habitants de Copenhague. Les princes étaient là et s’en donnaient à cœur joie, essayant les carrousels, les toboggans, les chutes d’eau ; et dans l’un de ces divertissements appelé la Roue joyeuse, où le jeu consiste à être secoué si fort que les gens tombent les uns sur les autres et finissent par être rejetés dans la foule, les princes royaux, avec des grands éclats de rire, tombaient bravement parmi leurs sujets, comme un simple Prince des poètes. Cependant, un de leurs compagnons, prince impérial allemand, ne voulut en aucune sorte se mêler à ces jeux.

Paul Fort, couronné de son chapeau Rembrandt, s’en fut ensuite au banquet que lui avaient préparé les poètes danois et il admirait le crépuscule, ce crépuscule du Nord qui fait tant songer à l’Orient, crépuscule cul-de-bouteille, lumière indécise des limbes, mystère des contes d’Andersen. La nuit est venue et au-dessus de l’obscurité nage le jour qui ne veut pas partir. À travers l’ombre crépusculaire on aperçoit le plus délicieux jour vert, crépuscule merveilleux dont rêve encore le poète des Ballades Françaises.

Lettre d’un vagabond §

[OP3 147-148]

J’ai reçu la touchante lettre suivante que je me permets de recommander à l’attention des éditeurs et des mécènes :

Monsieur, je vous envoie un manuscrit. Voici ce que j’ai l’honneur de vous demander en vous priant de me pardonner mon audace ; croyez-vous que les élucubrations dont je vous envoie un spécimen puissent être vendues ? Je possède 50 carnets formant environ 5 000 pages. J’ai écrit à peu près chaque jour depuis l’âge de 17 ans, c’est-à-dire depuis onze ans. Je ne suis pas un homme de lettres, mais seulement un gueux et un vagabond. Comme je suis malade et sans argent, je me décide à communiquer ceci à quelqu’un. J’avais envoyé, il y a quelques mois, au [ici le nom d’une importante revue parisienne] une copie de quelques pages de mes cahiers, mais aujourd’hui je n’espère rien de cette tentative.

Je n’espère pas outre mesure de celle-ci et je crois que vous me répondrez. Si vous me dites que je ne puis rien retirer de ce journal, alors je le brûlerai et j’attendrai la mort, car j’ai trop oublié que j’avais un corps. Monsieur, et maintenant je sais que je suis phtisique, comme saint Spinosa, mon père en esprit. Mais, j’ai encore une ambition ou plutôt un caprice de petit enfant ; je voudrais pouvoir aller à Naples pour y mourir, c’est ta seule ville de laquelle j’ai gardé un bon souvenir. Il me faudrait pour cela environ 200 francs.

Et je vous supplie de me dire :

1º Si je peux vendre ce que j’ai écrit et dont vous voyez le ton (je n ‘ai pas travaillé mon style ni même mon orthographe, je n’ai écrit que pour moi et j’ignore si je vaux pour les autres) à une revue, à un éditeur, à n’importe qui.

2º Si je peux en retirer 200 francs.

3º Si je pourrais recevoir ces 200 francs avant un mois.

Je vous communiquerai mon adresse poste-restante dans la ville ou je serai dans une dizaine de jours. J’attendrai votre réponse huit jours dans cette ville.

Si vous ne croyez pas que je puisse réussir, vous me retournerez mon manuscrit.

Je suis votre reconnaissant.

[Ici la signature que je cèle.]

N.-B. Je ne possède sur moi que six carnets de petit format, les autres sont cachés dans un bois. Je vous envoie ces quelques pages parce qu’elles sont à peu près lisibles.

Cette lettre est du 2 mai. Depuis ce temps-là, je n’ai reçu aucune nouvelle lettre du vagabond. Peut-être est-il mort avant que son désir de revoir Naples fût accompli.

Les pages qu’il m’a envoyées sont pleines d’ardeur et de lyrisme sauvage. L’auteur s’y désigne lui-même sous le nom de Magnus le Portefaix. Une sorte de sensualité mystique ajoute à l’étrangeté de ce journal.

Une répétition de « La Pisanelle » §

[OP3 148-149]

J’ai eu l’occasion d’assister à une répétition de La Pisanelle, au théâtre du Châtelet. De la pièce, rien à dire, sinon qu’elle m’a paru n’être qu’un drame romantique à contrastes violents, nonnes et ribaudes, princes et ruffians, toute la lyre. Cependant, les acteurs sont capables de faire réussir cette pièce, où l’auteur a dissimulé autant de ficelles qu’il en faut pour entortiller le public.

Un personnage mérite une mention spéciale, parce que les spectateurs n’auront point à l’applaudir. C’est le metteur en scène, M. Meyerhold. Il s’est déjà fait en Russie une très grande réputation et se donne, je crois, comme novateur dans l’art théâtral. De l’avis de ceux qui ont vu M. Francis de Croisset, M. Meyerhold lui ressemble parfaitement. Il ne sait pas un mot de français. Malgré cela, il parvient à diriger plus de 250 acteurs ou figurants dont il ne parle point la langue. Le geste suffit à M. Meyerhold, qui fonde tout l’art théâtral sur la mimique. Il se démène, tempête, hurle, rugit, fait recommencer cinquante fois de suite le même mouvement aussi bien à Mlle Rubinstein, à M. de Max ou au simple figurant. Il parvient ainsi à donner beaucoup de vie aux attitudes scéniques.

Pendant que j’assistais à cette répétition, à laquelle l’auteur n’assistait pas, on pratiqua dans le texte une jolie coupure dont M. d’Annunzio peut remercier les dieux. C’était une nonne, qui s’écriait : « Je viens de fourrer mon pied dans la mare. » Et, ma foi, je ne crois pas avoir mal entendu.

La cave de la rue Laffitte §

[OP3 149]

M. Vollard a bien voulu m’annoncer qu’il renonçait à manger dans sa cave de la rue Laffitte ; elle est devenue trop humide. Tout le monde a entendu parler de cette cave. Pendant un certain temps, il fut même de bon ton d’y être invité pour y déjeuner ou y dîner. J’ai assisté pour ma part à quelques-uns de ces repas. Carrelée, les murs tout blancs, la cave ressemblait à un petit réfectoire monacal.

La cuisine y était simple mais savoureuse : mets préparés suivant les principes de la vieille cuisine française encore en vigueur dans les colonies, des plats cuits longtemps, à petit feu, et relevés par des assaisonnements exotiques.

On peut citer parmi les convives de ces agapes souterraines tout d’abord un grand nombre de jolies femmes, M. Léon Dierx, prince des poètes, le prince des dessinateurs, M. Forain, Alfred Jarry, Odilon Redon, Maurice Denis, le comte Kessler, José-Maria Sert, Vuillard, Bonnard, K. X. Roussel, Aristide Maillol, Picasso, Émile Bernard, Marius-Ary Leblond, Claude Terrasse, etc., etc.

C’est, je crois, dans la cave de la rue Laffitte que le comte Kessler, grand amateur d’art français, eut l’idée de cette édition des Bucoliques et des Géorgiques que l’on prépare et que l’on annonce depuis longtemps déjà. Aristide Maillol avait été chargé de graver les bois destinés à orner la traduction de Marc Lafargue. Mais le sculpteur décida qu’il fallait graver des caractères nouveaux et fabriquer un papier spécial. Il grava les lettres et fit des essais en vue de produire lui-même les papiers qu’il voulait. Et maintenant l’on fabrique à grands frais pour ce livre un papier unique.

Bonnard a peint un tableau représentant la cave et, autant qu’il m’en souvienne, Odilon Redon y figure.

Léon Dierx fut de presque tous ces repas. C’est là que j’appris à le connaître. Sa vue baissait déjà. Ceux qui l’ont vu dans la rue ou aux cérémonies poétiques qu’il présidait avec tant de sereine majesté n’ont pas idée de la bonne humeur du vieux poète.

Sa gaîté ne diminuait que lorsqu’on lui récitait de ses vers et il y avait presque toujours quelque jeune personne qui, se levant soudain, lui jetait à la tête une de ses poésies.

Un soir Mme Berthe Reynold avait récité un de ses poèmes et l’avait si bien dit que le prince des poètes n’en avait pas été fâché. Mais voilà qu’un des convives, qui prétendait cependant connaître sur le bout des doigts et Paris et la poésie de son temps, demande à haute voix : « Est-ce de Lamartine ou de Victor Hugo ? » Il fallut que M. Vollard racontât vingt histoires touchant les naturels de Zanzibar pour que M. Dierx se redécidât à sourire.

Léon Dierx racontait avec complaisance des histoires du temps où il était au ministère. Il y faisait sa besogne en songeant à la poésie. Une fois, il devait écrire à un archiviste de sous-préfecture et au lieu de Monsieur l’Archiviste, il écrivit Monsieur l’Anarchiste, ce qui causa un grand scandale dans la sous-préfecture.

Les peintres préférés de Léon Dierx étaient Corot, Monticelli et Forain.

C’est dans la cave de la rue Laffitte que fut composé le Grand Almanach illustré. Tout le monde sait que les auteurs en sont Alfred Jarry pour le texte, Bonnard pour les illustrations et Claude Terrasse pour la musique. Quant à la chanson elle est de M. Ambroise Vollard. Tout le monde sait cela et cependant personne ne semble avoir remarqué que le Grand Almanach illustré a été publié sans noms d’auteurs ni d’éditeur.

Le soir où il imagina presque tout ce dont se compose cet ouvrage digne de Rabelais, Jarry épouvanta ceux qui ne le connaissaient pas, en demandant après dîner la bouteille aux pickles qu’il mangea avec gloutonnerie.

Nombre des anciens convives regretteront ce coin pittoresque de Paris, la voûte blanche de cette cave où, près des boulevards, on goûtait une quiétude de monastère et sans aucun tableau aux murs.

[1913-08-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CIV, nº 387, 1er août 1913, p. 662-665. Source : Gallica.
[OP3 149-153]

L’abbé Van Hollebeke §

[OP3 149-150]

On a souvent regretté que trop de prêtres, trop de curés dont l’éducation esthétique était insuffisante ne répugnassent point à orner les églises avec les produits de cet art dégénéré, qui s’appelle l’art de Saint-Sulpice. Raison de plus pour signaler qu’un simple curé de campagne, l’abbé Van Hollebeke, vient de s’élever contre l’art industriel à prétentions religieuses.

L’abbé Van Hollebeke consacre le peu de loisirs que lui laisse le soin des âmes de sa paroisse à peindre dans son presbytère de Saint-Paul (Oise) des tableaux où se manifeste, avec sa foi, son talent sobre parfois jusqu’à la brutalité. Ses nombreuses toiles, où il a fixé en scènes réalistes l’émotion suscitée dans les campagnes par la séparation de l’Église et de l’État, ont plus qu’un intérêt anecdotique.

Dernièrement, il donnait à Paris, dans une salle de la rue de la Chaussée-d’Antin, une conférence où il parla « contre les curés, les donateurs et les peintres qui décorent les églises ». L’abbé Van Hollebeke a parlé selon ses propres termes, « avec la brutalité de ses tableaux » et ce qu’il avait à dire n’avait rien d’élégant, ni d’apprêté « un curé de village sabrant ce qui se trouve devant lui ».

Cette façon rude de s’exprimer n’a point déplu et l’on peut souhaiter que beaucoup de curés continuent le mouvement commencé par l’abbé Van Hollebeke.

Une feuille imprimée d’ex-dono §

[OP3 150]

Rien de plus long et de plus ennuyeux pour un écrivain que de préparer le service d’un livre sur le point de paraître. Et pour varier seulement la formule des ex-donos, il faut dépenser un trésor d’ingéniosité.

M. Sylvain Bonmariage, souffrant, au moment de la publication d’un de ses livres, a trouvé une façon de se tirer d’affaire qui pourrait bien être souvent imitée dans l’avenir. Il a fait glisser dans les exemplaires du service la formule imprimée suivante : « Sylvain Bonmariage souffrant et dans l’impossibilité d’écrire ses dédicaces, s’en excuse auprès de messieurs les critiques et auprès de ses amis, les prie d’agréer l’hommage choisi de ce livre et de croire à ses sentiments les meilleurs et les plus distingués. »

Constantin Balmonte §

[OP3 150-152]

Constantin Balmonte, le grand poète russe qui habitait Paris pendant les sept années de son exil, vient de rentrer en son pays. Son retour n’a été qu’une marche triomphale, dès la frontière, où une députation de Polonais est venue le saluer.

Au débarcadère de Moscou, les chefs de diverses écoles littéraires l’attendaient avec une foule composée de l’élite du public et de la jeunesse littéraire et artistique désireuse de rendre hommage à son poète favori. Balmonte fut salué par une pluie de fleurs, on l’acclama, on l’applaudit. Et comme ce grand poète est un modeste, il parut si troublé de ces témoignages d’affection que l’on aperçut les violents efforts qu’il faisait pour ne pas pleurer.

Quelqu’un s’avance et commence un discours : « Sept années d’absence… » Un officier de gendarmerie, poli mais ferme, intervient : « Les discours, les réunions publiques sont interdits. » On proteste. L’officier gêné lui-même de son rôle ajoute : « J’ai reçu des ordres… je n’ai pas droit de regarder… » — « Regardez donc plutôt par là les autos qui passent ! » plaisante une dame. Il se détourne indulgent ; on réussit à déclamer un impromptu.

Le soleil
Brille au ciel.
     Ton génie
Doux et fort.
En ton cœur
     Chante la vie !

Dans la rue autour de l’auto la foule augmente. Des gens sollicitent de l’exilé lyrique qu’il leur donne une fleur comme souvenir. Le poète sourit, il jette des fleurs que l’on se dispute. Encore des hourras, des applaudissements, et l’auto file par une belle matinée de printemps ensoleillé, aux sons des cloches du dimanche, au cœur de la Russie, dans la ville aux cent mille clochers d’or.

Toute la semaine s’est passée en réunions, fêtes, ovations, tous les jours arrivaient des télégrammes et des lettres saluant le poète rapatrié.

Au milieu de son triomphe, Balmonte n’a pas oublié la France et ses amis, dont il a parlé dès les premières interviews, nommant parmi ses amis français les plus intimes : René Ghil, qui a traduit Balmonte en français, et Paul Fort, dont lui-même a traduit les poésies au début de sa carrière littéraire, et dont il continue de traduire les œuvres récentes.

L’amitié fraternelle qui unit Balmonte et le Prince des poètes est proverbiale en Russie. Au demeurant, l’un et l’autre ont débuté dans les lettres la même année.

La Bibliothèque Braille §

[OP3 152-153]

La Bibliothèque Braille pour les aveugles a reçu cette année plus de deux mille quatre cents volumes soit trois cents ouvrages de tous genres parmi lesquels l’Histoire générale de Lavisse ; le Journal intime de Mgr Dupanloup ; Mon ambassade en Allemagne 1872-1873, de Gontaut-Biron ; Bismarck et l’épiscopat, de Georges Goyau ; Vie privée de Talleyrand, par de Lacombe ; des pièces de de Flers et Caillavet ; « Ce que mes yeux ont vu », d’Arthur Meyer ; la Guerre de 1870, par Émile Ollivier, 23 volumes ; la Science et l’Hypothèse, par Poincaré, et, du commandant Renard : la Locomotion aérienne, la Conquête de l’air, Notre flotte aérienne militaire. La Bibliothèque a encore reçu plusieurs ouvrages de l’abbé Lesêtre ; de E. Ménage : l’Athéisme réfuté par les grands penseurs et les hommes de science ; du Père Rolfi : la Magie moderne ; du Père Sertillange : les Sources de la croyance en Dieu, 14 volumes ; et, de l’abbé Prosper Baudot : les Évangéliques. On a copié également un grand nombre d’ouvrages sur la musique, notamment les Gloires musicales du monde, par Mme Gedalge ; Ma vie, par Richard Wagner, et Histoire de la Musique, par Woolett.

Beaucoup de musique classique et moderne est entrée, cette année, à la bibliothèque musicale.

Piano : Chopin, Schumann, Liszt, Czerny, Bach, Philipp, Le Couppey, Saint-Saëns, Dukas, etc.

Chant et piano : Fauré, Chabrier, Schubert, Schumann, Debussy, etc.

Piano et violon ou violoncelle : L. Vierne, Popper, Dunkler, Rabaud, Franck.

La Bibliothèque possède maintenant beaucoup de musique facile : Walter, Depas, Herman, Allard, etc.

On a acquis comme ouvrages techniques : un traité pratique d’instrumentation pour chefs d’harmonie ou fanfares, de Girard ; un guide pour chefs de musique, de Clodomir, des solfèges, des méthodes de chant, de piano, d’instruments divers.

La section de musique religieuse s’est enrichie de musique d’orgue et de chant dans le style de rénovation actuelle de la musique sacrée, ainsi que de plusieurs ouvrages, solfèges ou traités concernant le chant grégorien.

Voici encore le fragment d’une lettre d’Ellen Keller, la célèbre Américaine aveugle-sourde :

Les aveugles ont des heures sombres, les ailes noires du découragement se déploient sur eux malgré leurs courageux efforts pour réagir et éclaircir leur ciel. Les livres les transportent dans un monde ou les choses sont toujours nouvelles, brillantes, pleines d’intérêt, où les problèmes nécessaires ont leur sage solution et les inutiles sont écartés. Tel est le but des livres. Créer une vie nouvelle et rendre l’ancienne supportable.

Et rien mieux que cette lettre ne montre l’utilité de ces livres que les aveugles lisent du bout des doigts ; mais le choix que font ceux qui piquent ces livres apparaît comme assez décousu.

[1913-09-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CV, nº 390, 16 septembre 1913, p. 441-445. Source : Gallica.
[OP3 153-158]

Les Énervés de Jumièges §

[OP3 153-154]

Nous avons visité cet été, André Billy et moi, les ruines de l’Abbaye de Jumièges. Elles s’élèvent dans un beau parc ; Jean de Tinan y erra souvent, paraît-il. Et près du petit musée où l’on conserve la pierre tombale d’Agnès Sorel et le tombeau des Énervés, nous vîmes un cabinet de travail dont la décoration nous ramenait un peu plus de quinze ans en arrière. Les murs sont couverts d’affiches, de programmes de théâtre, d’éventails, de photographies ; sous verre ou dans de petits cadres, voici les portraits et des caricatures du temps. C’est Jean Lorrain, ce sont encore des gens de lettres vivants, qui furent célèbres et que l’on a presque oubliés.

Ces curiosités, ces Souvenirs, qui plairont un jour, sont aujourd’hui dans l’âge ingrat. Ou plutôt, elles sont démodées, défraîchies, mais elles évoquent un peu l’époque de cet élégant et délicat Jean de Tinan, courte période où la littérature fut trop raffinée, où écrivains et lecteurs, désignés tous ensemble sous le nom d’esthètes, étaient aussi énervés que les fils de Clovis II, les Énervés de Jumièges.

Tombes romantiques §

[OP3 154-157]

De Jumièges nous allâmes à Villequier, fameux à cause du mascaret, à cause des roses, des cerises, des pilotes, et où survit le souvenir de l’accident qui fit périr en Seine, le 4 septembre 1843, quatre personnes parmi lesquelles la fille de Victor Hugo. Tombes romantiques !

Une couturière à la journée m’a dit que son père vit le naufrage, et que sa mère, qui était femme de ménage chez les Vacquerie, veilla les cadavres dans la jolie maison que l’on appelle aujourd’hui la maison blanche, les héritiers de Vacquerie l’ayant fait repeindre, mais que l’on appelait alors la maison rouge.

Le cimetière pourrait être un lieu célèbre de pèlerinage pour les hugolâtres, mais il en vient rarement ici, peut-être même commencent-ils à être rares ailleurs. Et tandis qu’ils diminuent, le grand poète compte chaque jour plus de secrets admirateurs parmi les jeunes poètes…

Trois rangs de tombes méritent au cimetière de Villequier de retenir l’attention de ceux qu’intéresse l’histoire du romantisme. Voici d’abord la rangée placée le plus haut. Ce sont trois tombes entourées d’une seule grille qui enferme trois dalles. La tombe de gauche près de l’église est séparée des deux autres, qui sont d’une seule pièce. Voici les inscriptions de gauche à droite :

ICI REPOSE
MARIE-EUPHÉMIE DELAPORTE
DÉCÉDÉE LE 3 AOÛT 1853
DANS SA 33e ANNÉE VEUVE
DE FRANÇOIS AMAND VACQUERIE
DÉCÉDÉ À MARSEILLE
PRIEZ DIEU
POUR LE REPOS DE SON ÂME

 

ICI
REPOSE
MARIE-ALINE
VACQUERIE
DÉCÉDÉE LE 1er MAI 1855
À L’AGE DE 22 ANS
ÉPOUSE DE
AMAND-ONÉSIME
VACQUERIE
PRIEZ DIEU POUR ELLE

ICI
REPOSE
À CÔTÉ DE SA MÈRE
MARGUERITE
VACQUERIE
NÉE À VILLEQUIER
LE 26 AVRIL 1855
DÉCÉDÉE À DUCLAIR
LE 10 JUIN 1855

La seconde rangée est composée de trois tombes entourées chacune d’une grille. À l’intérieur, il y a une petite bordure de buis et un rosier. La première tombe à gauche porte l’inscription suivante :

ICI SONT RÉUNIS
CHARLES-AMABLE-ISIDORE
VACQUERIE
ET SA FEMME JEANNE-ARSÈNE
CHAUVEAU

Les tombes suivantes contiennent les victimes d’un accident dont la mémoire ne passera que lorsque la douleur sublime et la poésie auront cessé d’émouvoir les hommes :

CHARLES VACQUERIE
ÂGÉ DE 26 ANS
&
LÉOPOLDINE VACQUERIE
NÉE HUGO
ÂGÉE DE 19 ANS
MARIÉS LE 15 FÉVRIER ET MORTS
LE 4 SEPTEMBRE 1843
DE PROFUNDIS CLAMAVI AD TE
DOMINE

Sur la tombe romantique de la fille de Victor Hugo pousse un rosier blanc avec deux roses épanouies ; je n’ai pas osé toucher aux fleurs, mais j’ai cueilli trois feuilles que je porterai au grand Élémir Bourges…

PIERRE VACQUERIE
ÂGÉ DE 62 ANS
&
ARTHUS VACQUERIE
ÂGÉ DE 11 ANS
MORTS LE 4 SEPTEMBRE
1843
DE PROFUNDIS CLAMAVI AD TE
DOMINE

La dernière rangée n’est composée que de deux tombes semblables à celles de la rangée précédente, sauf que, sur la pierre tumulaire d’Auguste Vacquerie, il n’y a point de croix.

De droite à gauche on voit, avant tout, un petit tertre de gazon. C’était peut-être la place qu’avait choisie Victor Hugo pour y reposer…

À côté :

ADÈLE
FEMME
DE
VICTOR HUGO

Sur le rosier s’effeuille une rose rouge.

Et voici la pierre tombale d’Auguste Vacquerie.

AUGUSTE
VACQUERIE
1819-1895

Ma mère avait sa chambre à côté de la mienne
…………………………………………………….
Je me suis assuré ma place au cimetière
Tout contre celle où nous l’avons couchée, afin
De sentir là tout près la mère au cœur divin
Que vivante j’aimais et que morte j’adore.
Et comme si cela nom rapprochait encore
Je veux qu’à son tombeau le mien soit ressemblant.
Ainsi mourir pour moi n’aura rien de troublant
Et ce sera reprendre une habitude ancienne
Que de ravoir ma chambre à côté de la sienne.

Au bas de la tombe on lit le nom du marbrier qui grava l’inscription : Leferrier.

Du cimetière, on voit la Seine. À l’endroit précis où eut lieu l’accident du 4 septembre 1843, un pilote de la corporation de Quillebœuf aborde un cargo norvégien, et, après avoir lancé son manteau ciré, escalade vivement l’échelle, tandis que le pilote de la corporation de Rouen abandonne la passerelle, serre la main du capitaine, du nouveau pilote, jette son imperméable et descend vivement dans la barque. Au tournant de Caudebec, un remorqueur gémit cinq fois, annonçant aux pilotes qui se désolent, assemblés sur le quai, un convoi funèbre de quatre canals

Oh ! comme l’herbe est odorante
Sous les arbres profonds et verts.

Didier Tharaud l’aîné §

[OP3 157-158]

J’aime beaucoup le talent des deux Tharaud. Il est fait de vérité et de simplicité. L’aîné ayant reçu la croix de la Légion d’honneur, nous nous sommes réunis quatre pour célébrer dans un dîner amical une croix aussi brillante. Il y avait là, avec le nouveau chevalier, André Billy, René Dalize et moi-même.

Tharaud l’aîné est un petit homme mince, agile et robuste. On sent qu’il a de la volonté, non de l’entêtement ; sur sa tête passée à la tondeuse les cheveux très courts se hérissent, c’est ainsi que je me figure les bonzes thibétains. Il rappelle aussi, et je ne saurais dire en quoi, ces personnages de la tapisserie de Bayeux qui regardent la comète : isti mirant stellam. Tharaud l’aîné parle dans un langage plein de sens, il observe bien, écoute de même, et, quand il contredit, c’est en s’étonnant d’avoir à le faire ; alors il sourit et prend une voix de tête.

Un dîner presque rustique : du salé aux choux, un filet saignant, une salade, du fromage de chèvre. Les vins étaient bons : Vouvray, Corton, Musigny, Chambertin… tout cela, assaisonné par la gaillarde humeur et l’appétit des convives, fut trouvé parfait et l’on décida de fonder les dîners du litre où, mensuellement, quelques dîneurs, triés sur le volet, inviteraient un raseur notoire à ne pas présider la réunion.

[1913-10-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CV, nº 392, 16 octobre 1913, p. 867-870. Source : Gallica.
[OP3 158-162]

M. Anatole France et les arts §

[OP3 158-159]

M. Anatole France recherche les ouvrages concernant les peintres de la Révolution et de l’Empire. Il court les librairies et demande si l’on a trouvé tel ouvrage qu’il a demandé quelques mois auparavant. Lui montre-t-on le livre, il sourit, le feuillette, donne quelques explications concernant l’auteur qui l’a écrit ou le peintre dont il s’agit, et met le bouquin en poche. Si le libraire s’excuse parce qu’il lui a été impossible de rien trouver, M. France renouvelle ses explications touchant les ouvrages qu’il recherche et avant de s’en aller il jette un coup d’œil sur les rayons. Il est rare, au demeurant, qu’il ne découvre point dans quelque encoignure un petit livre intéressant qu’il emporte. Dernièrement, il se trouvait ainsi chez un bouquiniste où il découvrit quelques livres qui lui plurent :

— Vous mettrez cela sur mon compte.

— Pas du tout, lui répondit le libraire, c’est moi qui vous redois de l’argent, monsieur France.

— Tiens, tiens ! s’exclama le père de Jérôme Coignard. En êtes-vous bien sûr ?

Et il regagna son taxi-auto où il se mit aussitôt à regarder les vignettes de Lefèvre illustrant Primerose par Morel de Vindé, Paris, Didot l’Aîné, 1797, in-18 relié en veau.

M. Anatole France ne protège pas seulement les peintres de la Révolution et de l’Empire, il va lancer un jeune graveur catalan, M. Louis Jou, qui, après avoir frappé en vain à un grand nombre de portes parisiennes, décida enfin de soumettre à son auteur préféré quelques bois qu’il avait gravés pour illustrer les Opinions de Jérôme Coignard.

N’osant demander une audience à l’Académicien illustre, il se contenta de déposer chez M. France quelques-unes de ses planches soigneusement enveloppées dans un journal. Il revint le lendemain et, habitué aux rebuffades, il demanda au valet de chambre qui lui ouvrit la porte de lui remettre le paquet qu’il avait déposé la veille. On ne le laissa point partir et tout honteux de la simplicité de sa mise, de ses souliers boueux, car il pleuvait, il fut poussé dans le cabinet de travail d’Anatole France qui, plein d’enthousiasme, promit d’écrire, pour la nouvelle édition de Jérôme Coignard illustrée en bois gravés par Louis Jou et dont les souscripteurs se trouvèrent réunis comme par enchantement, une nouvelle préface que les bibliophiles attendent avec impatience. Et M. Louis Jou, inconnu de la veille, malgré son talent, devint en peu de jours, grâce à la perspicace bienveillance d’Anatole France, un des graveurs les plus parisiens.

Écrivains d’art §

[OP3 159-160]

Le Salon d’Automne va s’ouvrir dans peu de jours ; les écrivains d’art vont commencer à parcourir les salles pleines de poussière, parmi les encadreurs et les tapissiers. Il n’est peut-être pas sans intérêt de fixer la physionomie de quelques-uns de ceux qui se sont donné la tâche d’imposer au public leur particulière conception des arts plastiques. Nous ne verrons plus cette année le Maréchal. M. Niel s’est retiré de la lutte. Nous n’entendrons plus ce vieillard aimable, qui eut l’occasion de prêter un jour un demi-louis à Baudelaire, conter de sa voix claire des anecdotes du temps d’Alfred de Musset. M. Thiébault-Sisson arrivera en chapeau haut de forme, qu’il porte en arrière.

Il parcourra les salles en souriant au ciel couleur du Temps.

M. Vauxcelles écrit son salon au Salon même. Il écrit largement sur de grandes feuilles de papier, s’interrompant parfois pour secouer son porte-plume réservoir.

M. Étienne Charles passera avec patience un nombre incalculable de fois à travers toutes les salles du Salon à la recherche d’un petit tableau introuvable : il est la conscience même, la bonhomie et la bonne humeur. Pour la centième fois il me demandera de lui expliquer le cubisme, sur quoi je ne lui donnerai point d’explications, qu’il n’a point la moindre envie d’écouter. Il s’occupe avec passion des choses de la Révolution et M. France le consulterait avec fruit sur les artistes de ce temps-là.

M. Graville, dans un langage disert, commentera la pauvreté de certaines toiles signées de noms illustres. Son goût, sans être audacieux, est excellent. Cet épicurien est un homme charmant et un causeur agréable. Il goûte la poésie, et a écrit des poèmes dont Mallarmé eût aimé la délicate subtilité. M. Arsène Alexandre tourne lentement autour des salles, il s’arrête parfois devant une toile, médite longuement et, sur un tout petit carnet, il note rapidement un ou deux mots ; il ne s’attarde point, pas plus du reste que M. Georges Lecomte, qui arpente fiévreusement les salles à la recherche des toiles qui pourront l’émouvoir.

Nous ne verrons pas sans doute cette année André Salmon, poète qui a la mine désabusée d’un Habsbourg. Il réserve à présent son activité critique aux manifestations artistiques particulières.

Gabriel Mourey, la tête penchée, se promènera avec un air méprisant devant les œuvres ressortissant à des conceptions plastiques auxquelles il lui plaît de ne rien entendre. Ce poète admirateur de Verhaeren demeure en art le disciple fervent de Whistler. En chapeau rond, manteau flottant, Gabriel Mourey s’attardera à parler de poésie avec quelques confrères. Il y a encore d’autres critiques…

Futurisme §

[OP3 160-162]

M. Ardengo Soffici, rallié de l’année dernière au futurisme, rédige, dans Lacerba, qui paraît à Florence, un Journal de bord qui lui a valu de recevoir dernièrement de ses amis la lettre recommandée suivante, que je traduis :

Très cher Soffici,

Nous t’écrivons très préoccupés de beaucoup d’on-dit qui courent et qui, bien que nous les combattions par solidarité, concordent cependant avec notre opinion personnelle que nous gardons pour nous. Ces on-dit se résument en ceci. Ton « Journal de bord » est épouvantablement sentimental, malgré le grand génie qu’il contient. Carrà ajoute que dans chaque numéro, tu pourrais finir par ces mots : Je cherche une maîtresse. Boccioni est prêt à t’ouvrir son harem et même à te tenir la chandelle. Russolo bercerait ta volupté avec son plus bruyant craqueur [un des instruments du nouvel Art des Bruits] et nous, nous concluons en affirmant que tu constitues un cas excessivement grave d’engorgement spermatique et de diarrhée cardiaque. Nous t’embrassons sachant que nos embrassements ne te guériront point de l’angoisse avec laquelle tu songes à l’introuvable divine amie vêtue de mélancolie violâtre. [Ici l’écriture change.]

Deboleeee !
tu me dégoûtes profondément

Fais-toi des…, ne nous romps pas le…,

Russolo                                                 Carrà.
F.-L. Marinetti.

[Autre changement d’écriture.]

                                                Mélancolie, nymphe gentille
                                                Ma vie
                                                Je te consacre.
                                                                        Zanella, abbé de Vicence,
                                                                        maître de Fogazzaro
                                                                        Saintes Huiles rances
                                                                        très bonnes.

Boccioni.                                                        

[Changement comme au-dessus.]

Tu es en train de réhabiliter Fogazzaro !

Vomissant : Ton Carrà.                                                                            

M. Soffici a promis de se corriger.

M. Carrà, qui est un peintre futuriste dont ses amis disent beaucoup de bien, me paraît être encore le futuriste dont l’estomac est le plus délicat, ce qui vaut mieux que d’en manquer.

Lorsque, après son mariage avec la fille du Prince des poètes, M. Gino Severini se rendit à Milan pour comparaître devant le tribunal qualifié pour juger son crime de mariage, il dut attendre quelques jours au bout desquels il comparut devant ses juges en compagnie de sa jeune femme ; parmi les juges se trouvaient, plaisanterie d’un goût douteux, deux dames charmantes, paraît-il, et qui sont de ferventes adeptes de l’amour libre. Les accusations furent violentes. Severini et sa jeune femme, pâles tous les deux, les écoutaient, non sans impatience.

La scène monta bientôt à un diapason si élevé, si effrayant même que la jeune mariée éclatant en sanglots se jeta dans les bras de son mari qui, héroïquement, fit le geste de vendre chèrement sa vie pour défendre contre des amis sans pitié sa compagne élue, mais l’émotion avait été si forte que Severini s’évanouit.

Devant cette scène sublime d’amour conjugal, les futuristes assemblés ne purent se contenir. Changeant brusquement de langage, ils firent tous leurs efforts pour réparer le désordre dont ils étaient cause. Il n’était plus question de jugement ni de condamnation, lorsque, dans un hoquet épouvantable, M. Carrà demanda la parole. Il se tenait debout avec peine, embrassant une colonne au centre du lieu où l’on se trouvait. Il commença ainsi d’une voix tonnante :

« Le mariage… »

Aussitôt il tomba en vomissant, on l’emporta bientôt cuver sa sainte ivresse et les futuristes purent finalement absoudre le mariage de Gino et de Jeanne Severini.

[1913-11-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CVI, nº 393, 1er novembre 1913, p. 211-215. Source : Gallica.
[OP3 162-167]

Excursion balzacienne §

[OP3 162-166]

La petite troupe dont je faisais partie et qui finissait, cette année, ses vacances au Croisic n’avait emporté qu’un seul livre, que l’un de nous avait acheté à la gare : Portraits et souvenirs d’Henri de Régnier, et dans la villa meublée où nous habitâmes nous en trouvâmes un autre, un roman de Balzac : Béatrix, je me souviens que nous passâmes une après-midi à rechercher la maison où José-Maria de Heredia mit la dernière main aux Trophées. Le livre d’Henri de Régnier nous avait révélé l’existence de cette maison : « En 1892, il habitait au Croisic, sur le quai, devant le port, une vieille maison d’armateur. » Et j’avoue que nous ne la trouvâmes point ; cependant, un de nos amis, qui s’était mis à lire Béatrix, nous dit : « Peut-être serons-nous plus heureux à Guérande et découvrirons-nous la maison dont Balzac a fait la demeure de son héros Calyste. » Ceci avait été dit en manière de plaisanterie, mais chacun de nous lut Béatrix. Quelques jours après, nous allâmes à Guérande et nous entreprîmes cette excursion balzacienne, non dans le but de découvrir la maison de Calyste, mais simplement afin de visiter cette petite ville que Balzac a si bien décrite et qu’il appelle « l’Herculanum de la féodalité, moins le linceul de lave ». La belle fortification nous guidait de loin, au-delà des marais salants que nous traversâmes. Les paludiers du bourg de Batz ne portent plus le costume blanc qu’ils avaient au temps de Balzac ; mais le paysage n’a rien perdu des grâces naïves qui le paraient alors. Guérande est encore enceinte de ses hautes murailles, l’eau stagne dans les douves ; sur certains points, cependant, les créneaux sont démolis, plusieurs meurtrières s’encombrent d’arbustes et le lierre emmantelle quelques-unes de ses tours. Depuis le temps où écrivait Balzac le clocher de bois de la collégiale Saint-Aubin qui a remplacé la flèche de pierre a été remplacé deux fois. Sous la porte de ville, l’appareil présente encore de nombreux signes de tâcherons. Guérande est une ville quiète et pensive, elle est précieuse comme un bijou de famille ; nous nous y promenâmes avec émotion. Nous nous disposions à sortir de la ville par la porte Saint-Michel, lorsque celui de nous qui avait lu Béatrix, avisant un ecclésiastique, lui demanda si la maison de Calyste du Guaisnic existait encore et, sans hésiter, le bon prêtre lui répondit que nous trouverions cette maison sur la Place de l’Ancien Marché aux blés à l’extrémité de la rue du même nom ; il ajouta que cette maison appartenait autrefois au chapitre de Saint-Aubin et qu’elle était affectée au logement du chanoine théologal, curé de la paroisse. Nous allâmes voir la maison ; elle n’a pas beaucoup changé depuis le temps où Balzac la décrivit.

Au bout d’une ruelle silencieuse, humide et sombre, formée par les murailles à pignon des maisons voisines, se voit le cintre d’une porte bâtarde assez large et assez haute pour le passage d’un cavalier, circonstance qui déjà vous annonce qu’au temps où cette construction fut terminée les voitures n’existaient pas. Ce cintre, supporté par deux jambages, est tout en granit. La porte, en chêne fendillé comme l’écorce des arbres qui fournirent le bois, est pleine de clous énormes, lesquels dessinent des figures géométriques. Le cintre est creux… La porte ouverte laisse voir une cour assez vaste, à droite de laquelle sont les écuries, à gauche la cuisine. L’hôtel est en pierre de taille depuis les caves jusqu’au grenier. La façade sur la cour est ornée d’un perron à double rampe dont la tribune est couverte de vestiges de sculptures effacées par le temps… Sous cette jolie tribune, encadrée par des nervures cassées en quelques endroits et comme vernie par l’usage à quelques places, est une petite loge autrefois occupée par un chien de garde. Les rampes en pierre sont disjointes : il y pousse des herbes, quelques petites fleurs et des mousses aux fentes, comme dans les marches de l’escalier, que les siècles ont déplacées sans leur ôter de leur solidité. La porte dut être d’un joli caractère. Autant que le reste des dessins permet d’en juger, elle fut travaillée par un artiste élevé dans la grande école vénitienne du xiiie siècle. On y retrouve je ne sais quel mélange du byzantin et du moresque. Elle est couronnée par une saillie circulaire chargée de végétation, un bouquet rose, jaune, brun ou bleu, selon les saisons. La porte, en chêne clouté, donne entrée dans une vaste salle, au bout de laquelle est une autre porte avec un perron pareil qui descend au jardin… À chaque étage de la maison, qui en a deux, il ne se trouve que ces deux pièces. Le premier sert d’habitation au chef de la famille, le second était destiné jadis aux enfants. Les hôtes logeaient dans les chambres sous le toit. Les domestiques habitaient au-dessus des cuisines et des écuries. Le toit pointu, garni de plomb à ses angles, est percé sur la cour et sur le jardin d’une magnifique croisée en ogive, qui se lève presque aussi haut que le faîte, à consoles minces et fines dont les sculptures sont rongées par les vapeurs salines de l’atmosphère. Au-dessus du tympan brodé de cette croisée à quatre croisillons en pierre grince encore la girouette du noble.

N’oublions pas un détail précieux et plein de naïveté qui n’est pas sans mérite aux yeux des archéologues. La tourelle, où tourne l’escalier, orne l’angle d’un grand mur à pignon dans lequel il n’existe aucune croisée. L’escalier descend par une petite porte en ogive jusque sur un terrain sablé qui sépare la maison du mur de clôture auquel sont adossées les écuries. Cette tourelle est répétée vers le jardin par une autre à cinq pans, terminée en cul-de-four et qui supporte un clocheton, au lieu d’être coiffée, comme sa sœur, d’une poivrière. Voilà comment ces gracieux architectes savaient varier leur symétrie. À la hauteur du premier étage seulement, ces deux tourelles sont réunies par une galerie en pierre que soutiennent des espèces de proues à visages humains. Cette galerie extérieure est ornée d’une balustrade travaillée avec une élégance, avec une finesse merveilleuse. Puis, du haut du pignon, sous lequel il existe un seul croisillon oblong, pend un ornement en pierre représentant un dais semblable à ceux qui couronnent les statues des saints dans les portails d’église. Les deux tourelles sont percées d’une jolie porte à cintre aigu donnant sur cette terrasse. Tel est le parti que l’architecture du xiiie siècle tirait de la muraille nue et froide que présente aujourd’hui le pan coupé d’une maison. Voyez-vous une femme se promenant au matin sur cette galerie et regardant par-dessus Guérande le soleil illuminer l’or des sables et miroiter la nappe de l’Océan ? N’admirez-vous pas cette muraille à pointe fleuretée, meublée à ses deux angles de deux tourelles quasi cannelées, dont l’une est brusquement arrondie en nid d’hirondelle, et dont l’autre offre sa jolie porte à cintre gothique ?

Le jour où nous vîmes la maison de Calyste, par la porte ouverte nous aperçûmes dans la cour la famille qui l’habite, famille robuste à ce qu’il nous sembla ; il nous parut aussi, car la porte du perron s’entrouvrit, que tout l’ancien luxe des Guaisnic avait disparu. La cour sert aujourd’hui de potager ; par-dessus un mur nous aperçûmes les cimes des arbres de ce jardin dont Balzac dit qu’il est « luxueux dans une si vieille enceinte, d’un demi-arpent environ et divisé en carrés de légumes bordés de quenouilles ». Les bonnes gens qui se trouvaient dans la cour et qui nous semblèrent être les habitants de ce logis paraissaient si occupés à discuter avec une vieille femme portant la coiffe guérandaise que nous n’osâmes point interrompre leur conversation pour les interroger.

Léon Deubel §

[OP3 166-167]

S’il est moins connu en France qu’en Allemagne, où on le tient pour un des talents les plus originaux d’aujourd’hui, le musicien Edgar Varèse ne tardera pas à conquérir Paris comme il a conquis Berlin. Le musicien français, comme on l’appelle là-bas, se trouve en ce moment en France et je l’ai entendu tenir sur Léon Deubel, qui fut son camarade, des propos qui paraissent dignes d’être rapportés. Je les transcris ainsi que je les ai notés :

Léon Deubel, disait Edgar Varèse, était très misanthrope et très misogyne. À ma connaissance, il n’aima qu’une seule femme, Anna, petite Allemande très laide. Le seul camarade pour lequel il ait nourri une affection véritablement vive fut Louis Pergaud, dans l’avenir littéraire duquel il croyait avec une grande foi. Il avait encore de l’affection pour Émile Bernard, qui avait été toujours très gentil avec lui et l’avait placé à la Rénovation esthétique où il était grandement logé ; il avait pour moi au moins de l’estime, puisqu’il m’invita à venir partager son logement. Pendant le temps que j’habitai avec lui, Deubel me lisait tout ce qu’il faisait. Nous passions de bonnes soirées à boire du vin blanc qu’il aimait beaucoup et qu’il allait acheter à la Coopérative, rue Cardinale. J’ai mis plusieurs choses de lui en musique : un sonnet intitulé, Souvenir, deux proses rythmées faites exprès pour moi et qui je crois n’ont jamais paru dans aucune revue. J’ai écrit aussi le Prélude à la fin d’un jour, poème symphonique destiné à servir de prologue à la Fin d’un jour, un des poèmes de la Lumière natale.

Léon Deubel avait un très grand orgueil, il souffrait énormément de son obscurité ; en 1905 et en 1906, il avait déjà des idées de suicide. C’était une nature très droite, très sensible et très sentimentale. Il n’était pas du tout replié sur lui-même, ainsi qu’ont pu le croire quelques chroniqueurs. Avec ses amis, il était très communicatif et souvent d’une gaieté trop bruyante, surtout lorsqu’il avait bu. À l’époque où j’habitais avec lui, il avait écrit un roman, ou plutôt l’ébauche d’un roman, Plein de Soupe, qui était un peu l’histoire de son enfance. Le dernier chapitre, écrit par Deubel, se terminait ainsi : c’était le jour de la rentrée en classe après les vacances ; on déclinait rosa, la rose, pendant que « les dernières roses de septembre s’effeuillaient dans le jardin ».

J’ai dit que Deubel était misogyne ; il était surtout extrêmement maladroit avec les femmes ; cependant très sanguin, il était aussi très sensuel, il souffrait beaucoup du mépris qu’il croyait que les femmes lui témoignaient. Un soir, à la Rénovation esthétique, il y avait avec moi Hubert Fillay et quelques autres camarades. Deubel nous déclama un de ses poèmes les plus poignants sur la femme, et, lorsqu’il eut fini, il tomba plutôt qu’il ne s’assit sur une chaise et se mit à sangloter.

Léon Deubel, qui désirait de toutes ses forces la gloire, était très flatté lorsque l’on écrivait quelque chose sur lui. Son ambition était d’être édité au Mercure de France. Une de ses idées était de partir pour l’Allemagne, d’apprendre bien l’allemand et de se mettre à écrire en allemand ; il croyait que là-bas il serait plus facilement accueilli, ce qui était une grande erreur. Son goût pour l’Allemagne n’a, paraît-il, cessé de s’augmenter depuis. Mais au temps où j’habitais avec lui, il se flattait d’être un Celte et tout en aimant et admirant les poètes latins, il avait horreur des Français qui se disaient latins.

Le tribunal futuriste §

[OP3 167]

J’ai rapporté d’après Lacerba la séance du tribunal futuriste de Milan jugeant le mariage du peintre Severini. En réalité, ce fut un procès pour rire. Severini m’écrit à ce sujet : « L’article procès Lacerba, que nous avions d’ailleurs tracé dans les grandes lignes tous ensemble dans un grand café de Milan, où mes amis fêtaient notre arrivée dans un succulent dîner, — a été donc fait parmi le vin, les desserts, les rires, etc. »

[1913-11-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CVI, nº 394, 16 novembre 1913, p. 437-443. Source : Gallica.
[OP3 168-169]

Théâtre du Vieux-Colombier §

[OP3 168-169]

Je n’ai pas été invité au Théâtre du Vieux-Colombier, sans quoi je vous eusse parlé d’une répétition générale qui fut un événement très important de la vie littéraire. Néanmoins, je tenais à connaître le nouveau théâtre, à le connaître dès sa naissance. Je me présentai à l’ancien Athénée Saint-Germain, le soir même de la répétition des couturières. Je dois dire que celles-ci avaient été soigneusement écartées et remplacées par des peintres et des photographes. L’une d’elles, qui avait pénétré dans la salle, sans doute par surprise ainsi que je l’avais fait moi-même, voulut intervenir à un certain moment. Elle le fit avec beaucoup d’à-propos et de bon sens, mais les photographes rangés en bataille se tournèrent aussitôt vers elle et, braquant leurs appareils, la bombardèrent au magnésium, puis sortirent prestement en emportant de singuliers parasols en forme de potiron.

Les costumes sont, à mon gré, ce qui, au point de vue décoratif, me paraît le plus réussi dans ce théâtre.

Je n’ai pas à vous parier de la pièce si curieuse à bien des égards, ni des acteurs qui ont bien joué, c’est-à-dire avec ensemble, et qui ont su prendre, quand il fallait, de belles attitudes.

Dans la salle, vêtu en compagnon de Villon, M. Copeau venait examiner le jeu de sa troupe quand lui-même n’avait pas à paraître sur la scène ; M. Henri Ghéon vantait les merveilles d’un éclairage qu’il avait passé la nuit à régler ; M. Luc Durtain, obligé de rentrer chez lui à minuit, regrettait de ne pas pouvoir entendre la pièce jusqu’au bout ; M. René Dalize manifestait la plus vive admiration pour l’acteur qui jouait le rôle presque muet de Cranwell (je dois ajouter que le talent de M. Dullin emportait tous les suffrages). Je n’entendis point les réflexions de M. Pavlowski, et M. Roland d’Orgelès me priva volontairement des siennes.

On attendait avec une certaine impatience l’apparition du propriétaire sur le balcon qu’il s’est réservé face à la scène, mais il ne vint point.

En nous retirant nous étions pleins d’espoir dans l’avenir du nouveau théâtre et aucun de nous ne doutait qu’avant peu de mois on débaptisât la rue du Four, si proche, et la rue de la Chaise, non moins proche et si colombienne.

Giovanni Moroni §

[OP3 169]

Il y a maintenant tant d’étrangers en France qu’il n’est pas sans intérêt d’étudier la sensibilité de ceux d’entre eux qui, étant nés ailleurs, sont cependant venus ici assez jeunes pour être façonnés par la haute civilisation française. Ils introduisent ici les impressions de leur enfance, les plus vives de toutes, et enrichissent le patrimoine spirituel de leur nouvelle nation comme le chocolat et le café, par exemple, ont étendu le domaine du goût.

J’ai connu naguère un nommé Giovanni Moroni, personnage sans grande culture. Il était employé dans un établissement de crédit. Italien d’origine, il était venu tout jeune en France chez un de ses oncles, épicier à Montmartre. Giovanni Moroni était un homme d’une trentaine d’années, râblé, rieur et indécis. Il avait oublié l’italien. Ses propos ne sortaient généralement, point de la banalité courante. Toutefois, je l’entendis un jour parler de ses jeunes années et ce récit d’un pérégrin m’a paru assez saisissant et assez savoureux pour que j’aie tenté de le reproduire.

« Ma mère s’appelait Attilia. Mon père, Beppo Moroni, fabriquait des jouets de bois, livrés pour quelques sous aux grands marchands qui les revendaient fort cher. Il s’en plaignait souvent. J’avais toutes sortes de jouets : des chevaux, des polichinelles, des sabres, des quilles, des pantins, des soldats, des chariots. Tout était en bois et souvent je menais un tel bruit, je faisais tant de désordre que ma mère levait les bras en s’écriant : — Vierge sainte ! Quel vaurien ! Ah ! Giovannino, tu l’as été dès ton baptême. Pendant que le prêtre versait l’eau sur ton front, tu mouillais tes langes. — Et la bonne Attilia me gratifiait de taloches que j’essayais de parer, en criaillant et sanglotant désespérément.

« Cette époque de mon enfance à Rome m’a laissé des souvenirs très précis. Les plus lointains remontent à l’âge de trois ans.

« Je me revois surveillant la combustion dans une cheminée, sur un feu de bois, d’une pomme de pin pignon et faisant ensuite sortir de leurs alvéoles les amandes à enveloppe dure comme un os et y ressemblant.

« Je me souviens des fêtes de l’Épiphanie. J’étais joyeux d’avoir de nouveaux jouets que je croyais apportés par la Befana, cette sorte de fée laide et vieille comme Morgane, mais douce aux enfants et de cœur tendre. Ces fêtes des rois mages, pendant lesquelles je mangeais tant de dragées fourrées d’écorce d’orange, tant de bonbons à Tunis, m’ont laissé un arrière-goût délicieux.

« Le jour, malgré le froid, je restais avec mon père dans la baraque qu’il tenait sur la Piazza Navona et où il avait le droit pendant cette semaine d’écouler ses jouets. Beppo me laissait courir d’une baraque à l’autre et, le soir, Attilia apportant le repas de son mari et venant me prendre pour me coucher devait me chercher longtemps en se lamentant de ce que des bohémiens m’avaient peut-être enlevé.

« Je me souviens aussi du supplice des cafards qui revenait chaque mois. Ma mère les réunissait, je ne sais comment, dans un vieux tonneau et j’étais alors admis à assister à leur trépas. Elle versait de l’eau bouillante sur les malheureuses bêtes dont les agitations, les courses, les bonds désordonnés avant la mort m’enchantaient.

« Hors du temps de la Befana, ma mère me menait souvent en promenade avec elle, tandis que son mari travaillait à la maison.

« C’était une belle brune, encore jeune. Les sergents retroussaient leur moustache en passant près d’elle. Je l’aimais beaucoup, surtout parce qu’elle avait pour pendants d’oreilles de grands cercles d’or fort lourds. Par ce détail, je la jugeais supérieure à mon père, qui, lui, n’avait aux oreilles que de petits cercles, minces comme du fil.

« Lorsque nous sortions, nous allions dans les églises, au Pincio, au Corso, voir passer les belles voitures. L’hiver, avant de rentrer, ma mère m’achetait de bonnes châtaignes chaudes et, l’été, une tranche de pastèque, froide comme une glace à peine sucrée.

« Souvent nous rentrions en retard et c’était alors des disputes qui parfois devenaient terribles. Ma mère était jetée sur le plancher, traînée par les cheveux. Je revois nettement mon père piétiner la poitrine dénudée de ma mère, car, pendant la lutte, le corsage craquait ou s’ouvrait et les seins se dressaient, stigmatisés par le talon à clous.

« Malgré ces misères, assez rares d’ailleurs, mes parents faisaient bon ménage.

« J’avais cinq ans lorsque j’eus ma première frayeur.

« Un jour, ma mère s’habilla soigneusement et me revêtit de ma plus jolie robe. Nous sortîmes ensuite. Ma mère acheta un bouquet de violettes. Nous arrivâmes dans un vilain quartier, devant une vieille maison. Nous gravîmes un escalier dont les marches de pierre étroites et gauchies étaient devenues glissantes. Une vieille femme nous fit entrer dans une pièce meublée de quelques chaises neuves ; puis un homme entra. Il était maigre, assez mal vêtu, ses yeux flamboyaient étrangement et ses paupières sans cils étaient retournées. On voyait une chair vive, rouge et répugnante autour des yeux. Effrayé, je saisis les jupes de ma mère ; mais elle se jeta à genoux devant l’homme qui menaçait et commandait. Je m’évanouis et ne revins à moi que dans la rue. Ma mère me dit : — Que tu es bête, de quoi avais-tu peur ? — Et moi, je criais : — Je le dirai à papa, je le dirai à papa. — Elle me consola et m’apaisa en m’achetant un peu de pâte de tamarin que j’aimais beaucoup.

« Une autre fois, ma mère avait mal aux dents. Le soir, comme elle souffrait, son mari la lutina et plaisanta, disant : — C’est le mal d’amour. — Ce soir-là, on me coucha plus tôt que de coutume. Le lendemain le mal persista. Ma mère dut aller chez les capucins.

« Le portier nous fit entrer dans un parloir orné d’un crucifix, d’images pieuses, de branches d’olivier et de palmes bénites. Autour de la table, quelques frères rangeaient des paniers de salade menue et mêlée de petite laitue, de pourpier, de feuilles de radis, de pimprenelle et de fleurs de capucines que ces religieux ont coutume d’aller vendre dans la ville. Un vieux capucin entra et me bénit tandis que ma mère lui baisait les mains en faisant un signe de croix. Ma mère s’assit, le capucin entoura un davier avec une serviette, se plaça derrière la patiente et lui introduisit l’instrument dans la bouche. L’opérateur fit un effort et une grimace. Ma mère poussa un hurlement et se mit à courir avec moi, qui m’accrochais à ses jupes. À la porte du couvent, elle se souvint d’avoir oublié de prendre la dent arrachée. Elle revint au parloir et. après des paroles de remerciaient, la redemanda. Le religieux nous bénit en disant que les dents qu’il arrachait étaient le seul salaire qu’il demandât. Depuis, j’ai pensé que ces dents devenaient probablement et très justement des reliques révérées.

« Ma mère donnait dans la superstition. J’avoue que je ne la dédaigne pas. Les causes s’enchaînent. La trouvaille d’un trèfle à quatre feuilles désigne peut-être l’approche d’un bonheur. Il n’y a rien d’incroyable à cela. À Strasbourg, l’arrivée des cigognes précède le printemps, l’annonce, et personne n’en voudrait douter.

« Une fois, en été, on avait donné à ma mère l’adresse d’un moine qui tirait les cartes à bon marché. Il habitait seul un couvent désert et nous fit entrer dans une bibliothèque dont le plancher même était encombré délivrés. Il y avait aussi des sphères, des instruments de musique et d’astronomie. Le moine était un beau garçon, qui portait une couronne de cheveux noirs et drus ; sa robe était tachée de vin, de graisse et marquée de petites saletés consistantes et sèches. Il indiqua une chaise à ma mère, qui s’assit et me prit sur ses genoux. Lui-même se plaça dans un fauteuil de l’autre côté d’une table encombrée d’un fiasque à demi vide et d’un autre plein, à travers le goulot duquel luisait comme une topaze l’huile qui remplace le bouchon de liège. Il y avait aussi, sur cette table une écritoire, un verre sale et un jeu, de cartes crasseux. L’opération dura une demi-heure, prenant toute l’attention de ma mère, tandis que je n’étais occupé que du cartomancien, dont la robe s’était ouverte et le montrait nu au-dessous. Il eut l’audace, lorsque les cartes furent épuisées, de se relever ainsi, bestialement impudique, et de refuser les cinquante centimes que ma mère lui offrait, en faisant semblant de ne rien voir.

« Il semble que la sorcellerie de ce moine était précieuse pour ma mère puisqu’elle retourna chez lui. Mais il devait l’effrayer, car elle m’emmena toujours comme sauvegarde.

« Une fois, le moine lui remit un sachet contenant un petit morceau d’or, un autre d’argent, un petit os de mort et un aimant. Il recommanda à ma mère de ne point oublier de donner à manger chaque semaine à l’aimant un peu de mie de pain trempée dans du vin et de ne pas manquer alors de retirer les déjections de l’aimant.

« Une autre fois, le moine avait préparé un triangle de bois sur lequel étaient fichées de petites chandelles. Il fit ses recommandations à ma mère qui, le soir, lorsque mon père fut sorti pour prendre l’air, alluma les chandelles et porta le triangle aux latrines en prononçant d’étranges paroles qui m’effrayaient. Lorsqu’elle l’eut jeté dans la fosse, il en sortit une grande fumée et nous nous sauvâmes aussi épouvantés l’un que l’autre.

« La dernière fois que nous allâmes chez ce moine, il donna à ma mère un morceau de miroir en disant : Ceci est un morceau de miroir dans lequel s’est miré Torlonia, l’homme le plus riche de l’Italie. Et sachez que lorsqu’on se mire on devient comme la personne à qui appartient le miroir. Ainsi, si je vous avais donné un miroir de prostituée, vous deviendriez comme elle, impudique. — Ses yeux brillaient et regardaient ardemment ma mère, qui détourna la tête en prenant le miroir.

« À cette époque j’avais sept ans. Mon père essayait de m’apprendre à épeler. Mais je ne goûtais pas ses leçons et préférais jouer à la mourre tout seul, ce qui est difficile, mais possible.

« Lorsque je ne jouais pas à la mourre, il m’arrivait de dire la messe. Une chaise devenait l’autel que je parais de petits candélabres, ciboires, ostensoirs de plomb que m’avait apportés la Befana. Parfois je chevauchais un bâton terminé à un bout par une tête de cheval. Enfin, lorsque j’étais las de tous les jeux, je me réfugiais dans un coin avec Maldino. Ce personnage tenait une grande place dans ma vie. C’était un pantin peint en vert, en jaune, en bleu et en rouge. Je l’aimais plus qu’aucun autre de mes joujous, parce que je l’avais vu tailler par mon père nourricier.

« Sa naissance étrange, à laquelle j’avais présidé, puis son bariolage, tout concourait à en faire pour moi une sorte de génie que j’aimais croire tutélaire. Je ne sais pourquoi je l’avais appelé Maldino. Je forgeais des noms pour toutes les choses qui me frappaient. Une fois, je vis un poisson sur la table de la cuisine. J’y pensai longtemps, me le désignant du nom de Biomoulour.

« J’étais un jour en train de causer avec Maldino, car je me figurais que le pantin me répondait, lorsqu’on sonna. C’était la Saint-Joseph. Mon père était sorti. C’était sa fête et, ce jour, il le vouait aux soûleries. Ma mère ouvrit et introduisit un monsieur maigre et grisonnant. Il demanda à parler à mon père.

— Beppo est sorti, dit ma mère, mais je suis sa femme.

« Le monsieur lui tendit une enveloppe en disant :

— En ce cas, vous pouvez prendre connaissance de cette lettre.

« Mais Attilia éclata de rire, baissa les yeux et répondit en rougissant : — Je ne sais pas lire.

« À ce moment mon père rentra, il était légèrement émoustillé et dès qu’il eut lu la lettre que lui tendait le visiteur, il regarda sa femme, lui parla à l’oreille. Elle éclata en sanglots.

« Le cœur de mon père était attendri par les libations, il se mit à pleurer avec ma mère, et voyant leurs larmes je me mis à sangloter plus fort qu’eux. L’étranger seul semblait de glace, mais respectait ce désespoir.

« Lorsque mes larmes furent épuisées, je m’endormis et me réveillai dans un wagon de train en marche. Je ne vis dans le compartiment que mon père. Heureusement, je sentis dans mes bras mon génie, Maldino. Mon père regardait par la portière. Je fis de même. Des paysages à chaque instant interrompus par des poteaux télégraphiques défilaient sous mes yeux. Les portées formées par les fils télégraphiques s’abaissaient, puis remontaient brusquement pour mon étonnement. Le train faisait une musique de fer massif qui me berçait ; bourouboum boum boum, bourouboum boum boum. Je me rendormis et me réveillai lorsque le train s’arrêta. Je frottai mes yeux. Mon père me dit doucement : — Giovannino, regarde. —

« Je regardai et vis derrière la gare une tour penchée.

« C’était Pise. J’en fus émerveillé et élevai Maldino afin qu’il vît cette tour qui était sur Je point de tomber. Lorsque le train fut de nouveau en marche, je pris la main de mon père et lui demandai : — Où est maman ? — Elle est à la maison, dit mon père, tu lui écriras quand tu sauras écrire et tu reviendras quand tu seras grand. — Mais, ce soir, ne la reverrai-je plus ? — Non, répondit mon père avec tristesse, ce soir, tu ne la verras point. —

« Je me mis à pleurer et à le battre en criant : — Méchant, menteur, — mais il me calma en disant : — Giovannino, sois sage. Ce soir nous serons à Turin et je te mènerai voir Giandouia, qui ressemble en plus grand à ton pantin préféré. — Je regardai Maldino avec tendresse, et, à l’idée que j’allais le voir en plus grand, je me consolai.

« La nuit, nous arrivâmes à Turin. Nous couchâmes à l’auberge. Je tombais de fatigue, mais tandis que mon père me déshabillait, je demandai : — Et Giandouia… — Ce sera pour demain soir, — dit mon père, tandis qu’il bordait mon lit. Pour la première fois je m’endormis sans avoir dit ma prière du soir.

« Le lendemain, mon père me mena voir Giandouia. Je n’avais encore jamais été au théâtre. Je fus aux anges pendant toute la représentation et ne perdis aucun des gestes des nombreuses marionnettes de grandeur naturelle qui s’agitaient sur la scène ; mais je ne compris rien à l’intrigue de la pièce qui, autant que je me souvienne, devait en partie se passer en Orient. Lorsque tout fut fini, je ne pouvais pas le croire. Mon père me dit : — Les marionnettes ne viendront plus. — Où sont-elles allées ? demandai-je en m’assurant que Maldino était toujours dans mes bras. Mais mon père ne me répondit rien...

« Ensuite, je partis pour Paris avec mon oncle. Je n’ai jamais revu mes parents, qui moururent peu d’années après mon départ. »

Ayant achevé son récit, Giovanni Moroni resta longtemps rêveur. J’essayai à plusieurs reprises de connaître ses souvenirs, ses impressions sur les années qui s’étaient écoulées depuis sa première enfance. Mais il me fut impossible de rien tirer de lui sur ce sujet. Au demeurant, je crois qu’il n’avait rien à dire...

[1913-12-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CVI, nº 396, 16 décembre 1913, p. 862-865. Source : Gallica.
[OP3 169-173]

La Grotte d’Alger §

[OP3 169-170]

La gloire de la grotte de Macao, où Camoëns se retirait pour penser à la poésie, va-t-elle pâlir devant celle de la grotte d’Alger, où, en 1577, s’abritèrent quinze captifs chrétiens qui tentaient de s’évader ? L’un des captifs était don Miguel de Cervantes Saavedra, auteur de Don Quichotte. Il y vécut une huitaine de jours, prenant soin de ses compagnons. La grotte donnait sur le jardin d’un renégat grec dont le nom musulman était Hassan. Ce jardin est aujourd’hui le jardin Labatery. On en doit la découverte au zèle de l’ex-consul d’Espagne à Alger, M. Adriamo Rotondo y Nicolau, dont une commission des autorités locales appuya l’opinion par une déclaration que voici :

Après une étude approfondie de la question relative au lieu qui servait d’asile à Cervantes et à ses compagnons au moment de l’évasion des bains d’Alger, les soussignés déclarent que la grotte de la propriété Labatery […] leur paraît réunir toutes les conditions, y compris les topographiques, indiquées par Hoedo, seul écrivain dont le témoignage possède quelque valeur décisive en ce qui touche ce point à éclaircir. Ont signé l’acte : MM. Hipp. Bourgeois, chef d’état-major en retraite ; Durand, ex-professeur d’université, officier d’Académie, chevalier des saints Maurice et Lazare ; de Grammont, président de la société historique d’Alger ; Marcarthy, conservateur à la Bibliothèque nationale d’Alger ; F. Masqueroy, directeur de l’École supérieure des lettres ; Toubin, correspondant de la Société anthropologique d’Espagne ; V. Vaille, professeur à l’École supérieure des lettres, et J. Alberti, J. Petrus, J. Sitges, tous trois membres de la colonie espagnole.

Ce document a été publié par L’Espagne, qui paraît en français et qui ajoute : « La grotte historique… doit être conservée par et pour l’Espagne. Notre amitié actuelle avec la France aplanira beaucoup les difficultés. »

M. Paul Bourget et les aliénés §

[OP3 170-171]

Je dînais dernièrement parmi quelques aliénistes ; la conversation tomba sur M. Paul Bourget et j’appris que cet important écrivain s’occupait des fous avec passion. Je demandai à l’un des jeunes médecins de m’écrire quelques détails touchant les occupations de l’éminent psychologue lorsqu’il va au Dépôt se livrer à ses études favorites. Le lendemain, je reçus la lettre suivante sur M. Paul Bourget et les aliénés :

Mon cher ami, vous m’avez demandé, l’autre jour, des renseignements sur Paul Bourget au Dépôt. Les voici.

Dans la saison ou il n’est pas trop ridicule pour un élégant de se montrer à Paris, Paul Bourget hante l’infirmerie spéciale du Dépôt. Il y fait figure de penseur et ceux qui l’ont aperçu recroquevillé sur lui-même, ayant Pair d’un immense cerveau qui a presque honte de son corps et cherche à le réduire le plus possible (comme les Sélénites du roman de Wells), sont incapables de l’oublier.

Un malade entre ; les yeux de Bourget se tournent vers lui comme vers une proie et il écoute son délire, prenant de-ci de-là quelques notes d’une écriture maladroite sur une feuille de papier (c’est une occasion de plus de montrer son dédain des choses matérielles d’écrire mal, juste assez pour réaliser la pensée). L’interrogatoire terminé, le penseur se ramasse sur lui-même… et pense. Le résultat de sa méditation est à l’ordinaire quatre ou cinq pages de cette écriture maladroite ou il développe ses observations et leur résultat.

C’est ce résultat qu’il est curieux de connaître. Pour l’aliéniste la forme d’un délire a peu de valeur. Peu importe la complication plus ou moins grande du système d’un persécuté. L’essentiel est que ce malade ressent un trouble profond de sa personnalité qui change ses rapports avec le monde extérieur et lui fait croire que ce monde est hostile. Le trouble de la personnalité est des plus intéressants à étudier. S’il est en rapport avec une affection transitoire, le malade guérira ; s’il est chronique, il est certain que le délire ne finira qu’avec la vie. D’autre part, à côté de ces troubles de la sensibilité (qui se traduisent dans le domaine physique par des douleurs névralgiques très fréquentes), il faut faire état au plus ou moins d’intégrité de l’intelligence. Une intelligence affaiblie ne réagira pas de même qu’une intelligence intacte ou à peu près. Voici, grossièrement exposés, les deux principaux points qui intéressent le médecin et qu’à l’ordinaire il recherche avec soin.

Pour Bourget les choses sont différentes.

Une malade délire ou tient des propos incohérents, caractérisés par une enfilade de mots sans suite. Bourget note ces mots et cherche à les réunir par un lien logique et à les grouper autour d’associations d’idées principales et accessoires. Les mots fleurs, jardin, bouquet, maison reviennent souvent ; il écrit sur un papier que la malade aimait son jardin et sa maison, qu’elle aimait à cueillir des fleurs pour en orner sa chambre, etc. Vous voyez le procédé ; il est un peu enfantin. Personne, en effet, n’a jamais contesté que les délires ne fussent bâtis avec des matériaux empruntés à la réalité et associés plus ou moins bien ensuite grâce à des liens morbides. Que cela indique ce qui surnage d’intact au milieu d’un chaos provisoire ou définitif, c’est une chose évidente, mais dont la connaissance ne semble pas d’un intérêt primordial pour un médecin. Bourget, au contraire, doit y trouver un excellent prétexte à littérature et doit profondément émouvoir, en faisant le récit, ses amies les duchesses…

Peut-être Bourget vient-il chercher au Dépôt tout simplement des histoires qui puissent lui fournir des canevas de nouvelles ; malgré moi j’ai toujours pensé que c’était là le principal intérêt qui l’y amenait. Mais il faudrait, pour affirmer ce que j’avance, l’avoir suivi plus longtemps. Voilà, mon cher ami, ce que je pense de Bourget au Dépôt ; c’est une impression personnelle, et dont vous pourrez faire ce que vous voudrez. Je vous demanderai seulement de ne pas me citer, car je ne tiens nullement à attirer sur ma modeste personne les foudres du penseur, qui ne pratique pas toujours le pardon des injures, malgré sa conversion, et d’autre part, a une influence certaine sur la plupart des grands médecins d’aujourd’hui, etc.

À propos de Walt Whitman §

[OP3 171-173]

Mon petit article à propos de Walt Whitman a causé une émotion à laquelle je ne m’attendais pas.

J’ai rapporté le détail des funérailles de Walt Whitman tel qu’il m’a été raconté en présence d’un jeune poète de talent, M. Biaise Cendrars. Je n’y ai rien ajouté et rien retranché. Je croyais qu’il s’agissait de faits indiscutablement connus en Amérique. Du moment qu’on les conteste, je regrette vivement de les avoir mis en question. Ne pouvant livrer un nom qu’il ne m’appartient pas de donner, je prie qu’on efface l’anecdote que j’ai racontée.

Par conséquent, qu’on ne prenne point ces lignes pour une réponse à M. Merrill.

Néanmoins, il me semble que M. Stuart Merrill fait, dans sa réfutation définitive, d’étranges confusions. C’est ainsi qu’il confond l’unisexualité avec la débauche la plus crapuleuse. Tandis qu’elle n’est rien moins que cela. Un grand nombre des unisexuels que j’ai connus étaient des gens chastes et bornaient leurs plaisirs à ceux de l’amitié.

D’autre part, l’esprit sinon la lettre de l’article écrit par M. Merrill tendrait à faire croire que l’unisexualité est exceptionnelle. Il n’en est rien cependant, pas même en Amérique.

J’ai rencontré depuis quelques années un grand nombre d’Américains hommes et femmes, et je jure que même ceux qui étaient tout le contraire d’un unisexuel étaient hantés par l’idée d’unisexualité. Il en était question dans tous leurs propos. Ils affirmaient qu’elle était extrêmement répandue dans les États-Unis et l’un d’eux, pour me prouver le fait, me raconta l’anecdote populaire suivante. Un provincial venu à New-York pour s’amuser s’en va au théâtre. Au contrôle, un personnage efféminé le conseille d’une voix de tête et avec des chichis si peu équivoques que le provincial scandalisé va se plaindre au directeur, qui le reçoit avec des mines aussi singulières. Notre homme, étonné, se décide enfin à entrer dans la salle où les placeurs le conduisent avec des gestes non moins maniérés. Le provincial en fureur quitte le théâtre et avise un policeman. Celui-ci lui répond de la même façon et sur le ton qu’affectent volontiers les unisexuels. L’histoire continue ainsi et, à travers son exagération, on distinguera facilement la vérité. L’unisexualité n’est pour le moins pas plus rare en Amérique qu’en Europe, où elle est très commune.

M. Stuart Merrill, qui peut bien limiter à trois anonymes le nombre de ceux qui ont dit avoir connu l’unisexualité de Whitman, et tenir leur témoignage pour non avenu, ne pourrait pas imposer son opinion à la foule des savants, des médecins, des écrivains, américains ou non, qui, tous admirateurs de Whitman autant que M. Merrill lui-même, tiennent cependant Whitman pour un unisexuel. Ce qui a été publié sur ce sujet dans le monde entier formerait déjà une petite bibliothèque. M. Merrill peut donc combattre une opinion qui n’est point la mienne, car je n’en ai aucune sur la question, mais il ne peut refuser d’avouer qu’il ne s’agisse là d’une opinion extrêmement répandue. Et les photographies même de Whitman ne vont nullement à l’encontre de cette opinion, pas plus que la péroraison de Calamus. On sait le rôle patriotique que les fraternités, dont on ne conteste pas, je pense, le caractère unisexuel, ont joué en Grèce et en Allemagne.

Cependant avant de me retirer d’une discussion que je me repens vivement d’avoir provoquée, puisque, faute de pouvoir citer un nom, les torts sont de mon côté, je veux encore me permettre trois observations :

1º Le vieil éditeur de Philadelphie cité par M. Reeves n’est pas si anonyme que le dit M. Merrill. En effet, M. Reeves ajoutait qu’il tenait un des cordons du poêle aux funérailles.

2º J’ai entendu dire qu’au contraire de ce qu’avance M. Merrill l’opérette Patience n’était qu’une longue allusion aux goûts antiphysiques d’Oscar Wilde ; mais peut-être me trompé-je encore et M. Merrill va-t-il exiger des noms.

3º Puisque la législation barbare et injuste de certains États condamne avec sévérité les unisexuels, M. Merrill ne pense-t-il pas qu’il est du dernier intérêt de montrer qu’il a pu y avoir des hommes de génie parmi les unisexuels ? Le prestige de ces hommes ne peut-il aider à défaire la barbarie et l’injustice des législations citées par M. Merrill ? Par quelle rage singulière MM. les humanitaires, chaque fois qu’un grand homme est donné comme unisexuel, s’efforcent-ils de dénier aux autres unisexuels le droit de le considérer comme un des leurs ? Si nous avions l’avantage de donner dans l’unisexualité, M. Merrill ou moi, la question ne nous serait pas indifférente.

[1914-01-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CVII, nº 397, 1er janvier 1914, p. 216-220. Source : Gallica.
[OP3 174-177]

Vous êtes orfèvre, monsieur Lampué §

[OP3 174-175]

Tout le monde a lu les lettres par lesquelles, l’an dernier et cette année même, M. Lampué faisait savoir au monde consterné qu’il n’approuvait point la peinture contemporaine et qu’il persécuterait volontiers les nouveaux peintres. Verra-t-on ainsi au xxe siècle des persécutions esthétiques comme on a vu en d’autres temps des persécutions religieuses ? Quoi qu’il advienne, l’attitude de M. Lampué, qu’approuvent un très grand nombre de gens et quelques grands journaux, nous prouve que la tolérance est une vertu bien oubliée. M. Lampué a le front de se réclamer d’Henri IV, et quel don de joyeux avènement fit ce monarque à la France, sinon la tolérance ?

Or ce que le public ignore généralement, c’est que vous êtes orfèvre, monsieur Lampué, ou plutôt vous êtes peintre.

Je n’irai pas jusqu’à dire qu’en ébranlant de toute la force de son autorité la 6e colonne de la 1re page des grands journaux, M. le conseiller municipal Lampué ait eu pour but de détruire dans l’esprit du public toute une catégorie de peintres qui pouvaient faire à sa propre peinture une concurrence sérieuse.

Non, je n’irai pas jusqu’à dire cela, car je ne le pense pas, mais ce que je pense, c’est que M. Lampué est orfèvre, ou, plutôt, qu’il est peintre et que cette qualité eût dû le rendre plus circonspect, sinon dans ses appréciations, du moins dans l’expression de ses désirs touchant les sanctions à appliquer aux peintres dont les œuvres n’emportent point ses suffrages d’esthète…

… Là-bas, près des Gobelins, boulevard de Port-Royal, il y a une maison qui porte le numéro 72. Deux boutiques, celle d’un cordonnier et celle d’une brasserie, ornent cet immeuble, mais ce qu’on peut y voir de plus intéressant encore, c’est, sous la porte cochère, l’exposition permanente des œuvres de M. Lampué.

Douze tableaux de M. Lampué, l’exposition est de taille ! Ce sont des paysages exposés dans des vitrines où ils se tiennent sans cadre, suivant la mode inaugurée par Henri Matisse au Salon d’Automne, mode qui a dû bien choquer M. Lampué.

Dans l’un de ces paysages, on devine mal une figure (je la distingue, moi, parce que j’ai une grande habitude des conventions adoptées par les peintres), et je me demande ce que verrait un Marocain, si on lui montrait ces trois boules de différentes couleurs et superposées obliquement qui ont la prétention de représenter une blanchisseuse. M. Lampué veut bien peindre avec la liberté qui lui est agréable, tandis qu’il entend réduire le rôle des autres peintres à celui de photographe. Une femme verte l’irrite, pour un peu un dessin à la mine de plomb lui paraîtrait invraisemblable et intolérable. La photographie simple ne doit plus le satisfaire et la photographie en couleurs seule lui paraîtra désormais véridique ; mais trois boules obliques suffisent, quand il peint, à indiquer une lavandière.

La paille et la poutre, vous dis-je. Et cette poutre-là soutient l’édifice où se tient l’exposition permanente de M. Lampué, sous une porte cochère ; elle hennit joyeusement dans l’œil de M. Lampué quand il monte sur ses grands chevaux pour ébranler de son autorité la 6e colonne de la 1re page des grands journaux.

Et voilà ! mais je ne vous ai point parlé des paysages de M. Lampué, que vous irez voir, si vous y tenez, au numéro 72 du boulevard de Port-Royal, sous la porte cochère.

Ebbe Kornerup §

[OP3 175-177]

Il y a de cela quinze jours, un homme au visage semblable à une pomme grise et ridée, un homme de la taille des Lapons, aux cheveux semblables à du poil de lapin, errait, vers 9 heures du soir, aux alentours de la gare Montparnasse. Il cherchait un endroit où passer une agréable soirée. Et quoi qu’on en pense à l’étranger, Paris n’est pas, ou du moins n’est plus une ville où les amusements abondent, le soir particulièrement. C’était un mardi. L’homme, qui était un Danois, romancier distingué en son pays, voyageur intrépide nommé Ebbe Kornerup et fils d’un savant archéologue bien connu de ceux qui se sont occupés de préhistoire, venait passer deux jours dans la capitale du monde civilisé avant de s’embarquer pour une île déserte choisie par lui dans les parages les moins fréquentés de la Polynésie. Il erra ainsi le long du boulevard du Montparnasse, entrant dans tous les cafés, dans toutes les brasseries ; mais on sait qu’à Paris on ne va plus guère au café, ni à la brasserie ; l’apéritif lui-même, qui autrefois se prolongeait fort tard, n’existe plus et je ne crois pas qu’il faille s’en plaindre.

« Comment, se disait M. Ebbe Kornerup, il n’y a plus de poètes, plus de peintres à Montparnasse ; on a déjà annoncé la mort de Montmartre, mais je pensais que Montparnasse existait encore. Quel peut être désormais le logis des neuf Muses si le mont Parnasse est désert ? Faut-il maintenant gravir les plus hautes cimes alpestres pour les rencontrer hivernant parmi les mondains sportifs et les alpinistes ? Tanguent-elles aux thés-tangos ? » Et déjà il se proposait d’aller dès le lendemain au Parthénon interviewer à ce sujet Mme la baronne Brault, lorsque, arrivé à la hauteur de l’Observatoire, il eut l’idée d’entrer au café de la Closerie des lilas, dont les lumières éclatantes ont pour effet de laisser dans l’ombre cette merveille du Paris moderne, la statue du maréchal Ney, le chef-d’œuvre de Rude.

Là, M. Kornerup aperçut les neuf Muses et tout le Parnasse. Il n’hésita point, entra, et se fit servir une de ces boissons fortes qu’affectionnent les habitants du Danemark.

Bien lui en prit, car quelqu’un le reconnut aussitôt et le présenta à notre Prince des poètes, qui l’accueillit avec cette bonne grâce, qui, son génie poétique aidant, est en train de le rendre l’homme le plus célèbre de l’Europe. Notre ami Alexandre Mercereau, avec une courtoisie identique, le présenta au reste de l’assemblée. Quelqu’un qui l’avait connu à Roskilde, sa ville natale, voulut bien apprécier ainsi, pour l’édification de l’assistance, le talent de M. Ebbe Kornerup : « C’est le Pierre Loti danois » ; mais le petit homme manifesta violemment son irritation touchant une antonomase qu’il trouvait injustifiée : « Moi, pas Pierre Loti, moi Ebbe Kornerup. »

Cependant, M. Kornerup fut si heureux de cette rencontre qu’il rendit sur-le-champ toute son estime au quartier du Montparnasse et que, deux jours après, il sanglotait désespérément, car le temps était venu d’aller s’embarquer à Anvers pour cette île où il se propose de vivre seul pendant deux ans afin d’y écrire un roman, et qui est située dans les parages les plus déserts de la Polynésie ; le souvenir exquis qu’il emportait de Paris et des poètes qu’il y avait rencontrés lui fendait le cœur. « Si je n’avais pas mon billet, disait-il en essuyant ses larmes, je ne quitterais pas Paris. » Et il montrait son billet de voyage, qui lui coûtait environ cinq mille francs.

Les Réformateurs du costume §

[OP3 177]

Il faut aller voir à Bullier, le jeudi et le dimanche, M. et Mme Robert Delaunay, peintres, qui sont en train d’y opérer la réforme du costume.

L’orphisme simultané a produit des nouveautés vestimentaires qui ne sont pas à dédaigner. Elles eussent fourni à Carlyle un curieux chapitre du Sartor Resartus.

M. et Mme Delaunay sont des novateurs. Ils ne s’embarrassent pas de l’imitation des modes anciennes, et comme ils veulent être de leur temps, ils ne cherchent point à innover dans la forme de la coupe des vêtements, suivant en cela la mode du jour, mais ils cherchent à influencer en utilisant des matières nouvelles infiniment variées de couleurs.

Voici, par exemple, un costume de M. Robert Delaunay : veston violet, gilet beige, pantalon nègre. En voici un autre: manteau rouge à col bleu, chaussettes rouges, chaussures jaune et noir, pantalon noir, veston vert, gilet bleu de ciel, minuscule cravate rouge.

Voici la description d’une robe simultanée de Mme Sonia Delaunay Terck : tailleur violet, longue ceinture violette, et, verte et, sous la jaquette, un corsage divisé en zones de couleurs vives, tendres ou passées, où se mêlent le vieux rose, la couleur tango, le bleu nattier, l’écarlate, etc., apparaissant sur différentes matières, telles que drap, taffetas, tulle, pilou, moire et poult de soie juxtaposés.

Tant de variété n’a point passé inaperçue. Elle met de la fantaisie dans l’élégance.

Et si, vous rendant à Bullier, vous ne les voyez pas aussitôt, sachez que les réformateurs du costume se tiennent généralement au pied de l’orchestre, d’où ils contemplent sans mépris les vêtements monotones des danseurs et des danseuses.

[1914-01-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CVII, nº 398, 16 janvier 1914, p. 442-445. Source : Gallica.
[OP3 177-180]

La disparition du Dr Otto Gross §

[OP3 177-178]

C’est avec une profonde stupeur que l’on a appris à Paris la disparition du Dr Otto Gross, le fameux psychologue et médecin autrichien, son arrestation secrète et sa séquestration précipitée dans un asile d’aliénés.

Le Dr Otto Gross est le premier qui ait développé et mis en pratique les théories de Freud, qui fut le créateur de la psycho-analyse. Certaines cures du Dr Otto Gross ont réussi au-delà de tout ce qu’on attendait. Il fut encore un des premiers qui défendirent Otto Weininger, sur lequel il écrivit une brochure très discutée. Il a aussi publié beaucoup d’articles suggestifs sur des questions d’éducation, de politique, d’art, sur la création subconsciente, etc., écrits toujours fondés sur la psycho-analyse ou analyse des mouvements inconscients de la personnalité.

Il venait de s’installer à Berlin pour mettre au point le résultat de dix années de travaux qu’il pensait publier dans un ouvrage intitulé l’Éthique nouvelle, quand il fut arrêté par les sbires d’une agence privée autrichienne requise, dit-on, par son père.

Les manuscrits furent saisis. On ne se doute pas du lieu où il a été emmené. On sait seulement qu’il fut enfermé dans un wagon de marchandises jusqu’à la frontière autrichienne où l’on perd sa trace. Ces faits singuliers ont soulevé l’opinion publique en Allemagne et même en France, où le disparu comptait de nombreux amis.

Le père est le professeur Hans Gross lui-même, le célèbre criminologiste à l’université de Gratz, auteur d’un manuel pour les juges d’instruction, manuel basé également sur la psycho-analyse et qui est en train de révolutionner la routine judiciaire, en Autriche, en Allemagne, en Angleterre et dans les pays du Nord.

On attribue toute cette affaire à une question d’héritage compliquée de névropathie. Tout cela, au demeurant, ne justifie point une arrestation secrète interrompant l’œuvre importante et impatiemment attendue d’un savant universellement reconnu.

Quelques spectateurs, à la représentation au théâtre de l’Œuvre du Baladin du monde occidental trouvaient très immoral tant d’humour tiré de l’assassinat d’un père par son fils ; peut-être trouveront-ils également regrettables les attentats des pères sur les fils comme dans l’affaire du comique Fragson à Paris et celle du Dr Gross, à Berlin.

L’enfant-prodige de l’épigraphie §

[OP3 178-179]

Wunderkind der Epigraphie, disait Mommsen en parlant du jeune Seymour de Ricci, quand celui-ci n’était encore qu’un écolier. L’enfant-prodige de l’épigraphie n’a point borné ses connaissances aux inscriptions chaldéennes. Membre de la Société des études rabelaisiennes, il a fait quelques trouvailles qui ne sont pas sans importance, au dire même du savant Pierre-Paul Plan, qui fait autorité en la matière. M. Seymour de Ricci connaît aussi tous les objets d’art du monde entier, le lieu où ils se trouvent, le prix qu’ils valent et celui qu’ils ont coûté. Amateur éclairé, ses investigations l’ont fait pénétrer dans tous les domaines de l’art et de la curiosité. Il est encore bibliographe sans pareil et s’il me fallait énumérer tous les mérites de ce jeune érudit, les pages de ma chronique n’y suffiraient peut-être point. L’an dernier il constatait qu’il n’y avait plus à la disposition du public un catalogue tenu à jour des peintures du Louvre. Le catalogue de Nillot a été réédité et complété la dernière fois, pour la section italienne, en 1877. M. Seymour de Ricci se mit aussitôt à l’ouvrage et, comme il est fort expéditif, l’automne arrivé, il publia son premier volume Description raisonnée des peintures du Louvre… Italie et Espagne.

Pour ne peiner personne, il avait omis la Joconde. On a affirmé que plusieurs conservateurs du Louvre lui avaient demandé comme un service personnel de n’en point parler.

Il aurait bien objecté que, depuis 1870, les cartes de France contiennent, désignées à l’attention par des couleurs spéciales, les provinces perdues, l’Alsace et la Lorraine, et que cela serait une belle page dans son catalogue que celle où on pourrait lire la description de la Joconde suivie de cette indication entre parenthèses : (en déficit.) Toujours est-il que le catalogue de M. Seymour de Ricci offre cette particularité d’être le seul catalogue du Louvre où il ne soit pas fait mention de la Joconde. Il est vrai qu’il en sera parlé dans la seconde édition, qui est sous presse, et qu’un carton va être imprimé pour donner satisfaction aux souscripteurs de la première édition.

Pour finir, j’espère bien que les bibliomanes me sauront gré de leur avoir indiqué une curiosité bibliographique dont ils n’avaient sans doute pas encore entendu parler.

Camille Sohet §

[OP3 179-180]

On a appris la mort volontaire de M. Camille Sohet, industriel amateur et qui tenait par diverses parentés ou amitiés aux arts et aux lettres. Il était l’ancien mari de la Merelli, cette sœur de dessinateur connue, cette beauté que l’odyssée de la Catarina rendit célèbre.

Je le rencontrai un soir d’hiver, sous une pluie battante, dans une rue de Montmartre mal éclairée par de vieux réverbères fort éloignés les uns des autres. Il me tint longtemps au pied de je ne sais plus lequel de ces escaliers qui donnent une physionomie si pittoresque au vieux Montmartre. Il me prit pour confident de ses peines et de ses ambitions déçues.

Il rêvait de révolutionner la chromolithographie. Il voulait « rajeunir les cadres », disait-il, mais il ne voyait pas ce rajeunissement comme imprimeur, il le voyait en peintre. Il me demanda si je ne connaissais pas un peintre cubiste qui consentirait à dessiner une boîte cubiste pour les bonbons d’étrennes d’une maison qui porte un nom de peinture, mettons la maison Aquarelle. Et comme j’objectai que les cubistes étaient fiers et ne recherchaient point l’argent (les cubistes sont pour ainsi dire les seuls peintres qui vendent de la peinture aujourd’hui), il insista tant que je finis par lui désigner un transfuge du Cubisme, M. X…, qui, pour cinquante francs, fit la boîte demandée. Mme Aquarelle, lors d’une visite qu’elle fit à M. X… dans l’illustre maison située autrefois au 13 de la rue Ravignan, Mme Aquarelle, dis-je, vit des natures mortes si pompières qu’elle s’écria avec amertume :

« Mais c’est de l’impressionnisme ça, c’est horrible, je n’en voudrais à aucun prix. »

Sur quoi on renonça à lui montrer la boîte cubiste et Sohet ne se consola jamais des cinquante francs qu’il avait donnés à M. X… Il n’est point douteux que cette boîte manquée n’ait contribué au désespoir au malheureux Sohet. Que ne s’adressait-il aux cartonniers chez qui il y a tant de boîtes dans la nature desquelles il est d’être cubistes !

[1914-02-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CVII, nº 399, 1er février 1914, p. 661-666. Source : Gallica.
[OP3 180-186]

L’Almanaco purgativo §

[OP3 180-184]

Il vient de paraître en Italie un Almanacco purgativo pour 1914. Cet Almanach purgatif est l’œuvre des deux nouveaux futuristes, Ardengo Soffici et Giovanni Papini. Ils sont l’un et l’autre bien connus en France, où le premier a longtemps vécu. Le second, qui tient dans la hiérarchie futuriste rang d’antiphilosophe, est un collaborateur du Mercure de France. Je tenterai d’esquisser ici même un de ces jours le portrait de l’antiphilosophe Papini.

Dans l’Almanach purgatif, il y a des choses assez drôles, surtout les anecdotes. En voici une sur Napoléon.

Durant sa captivité à Sainte-Hélène, Napoléon aimait de préférence s’entretenir avec des Italiens et spécialement avec le Dr Antomarchi, avec lequel il revenait volontiers sur les circonstances de sa vie aventureuse. Un matin, ils parlaient comme d’habitude, assis sur le rivage, et le médecin lui ayant fait quelque question sur les véritables raisons de la campagne de Russie, Napoléon lui répondit : « Mon intention, pour assurer la paix de l’Europe, était de frapper à mort l’Empire Russe. Je visai au cœur, mais — l’empereur sourit avec amertume — lo presi nel culo. »

Voici des anecdotes sur Baudelaire.

On sait que, durant son séjour à Dijon, Charles Baudelaire traversa une période de si atroce misère qu’il dut supporter que Jeanne Duval, sa maîtresse, se livrât à la prostitution pour subvenir aux besoins du ménage.

Baudelaire en souffrit cruellement ; toutefois cette abjection, dans laquelle il se sentait tombé, lui procurait parfois, comme il le confessait lui-même, une ténébreuse volupté qui se répandait en sarcasmes diaboliques.

Un soir, par exemple, la pauvre mûlatresse, de retour à la maison après des heures et des heures d’absence, raconta à son ami qu’elle avait rencontré un vieux monsieur, qui, après avoir écouté son histoire, ému de compassion, lui avait donné quelques louis sans lui rien demander en échange. Et comme elle se réjouissait de la chose : « Non, non, dit le poète irrité, pas de médiocrité, il faut aller le rechercher et coucher avec lui.

Une autre fois qu’elle était sur le point de sortir comme toujours à la recherche de quelque amateur adventice, Baudelaire lui courut derrière en criant par l’escalier cette recommandation :

« Et surtout n’oublie pas de dire à tes clients que tu fais ça pour moi, pour Charles Baudelaire. »

Un soir que la pauvrette rentrait à la maison, ramenant un prêtre “levé” qui sait par quels artifices :

« Très bien, observa l’auteur des Fleurs du mal, ce soir, c’est un ministre de Dieu qui vient augmenter notre douleur : à la fin ce sera Dieu lui-même à me faire cocu, ce qui sera enfin digne de moi. »

Les pensées des grands hommes données par l’Almanach purgatif ne sont pas moins bien choisies :

L’infini est nécessairement plus vaste que le fini, puisqu’il le contient. Platon.

Il y a dans la philosophie beaucoup de mystères qui ne sont ni dans le ciel ni sur la terre. Shakespeare.

J’ai connu un homme tellement peureux que, bien que bon catholique, il n’allait jamais à la messe. À quelqu’un qui lui demandait pourquoi, il répondit : « Dieu est bon et me pardonnera, mais le diable, qui est méchant, pourrait se formaliser. » Sterne.

Les femmes ne s’habillent que pour exciter le désir de les déshabiller. Casanova.

Si Judas avait eu l’idée d’offrir, avec ses trente deniers, un bon souper aux apôtres, sa réputation serait infiniment meilleure que celle qu’il a aujourd’hui. Voltaire.

La famille est une chose si déprimante et si embarrassante pour l’homme que les seuls êtres vraiment libres sont les enfants trouvés. La chose la plus humaine que puisse donc faire un père est d’abandonner ses enfants dès leur naissance. J.-J. Rousseau.

Les bouchers sont les seuls hommes que l’on puisse comparer aux esprits libres : les uns comme les autres ont mission d’égorger les bêtes. Nietzsche.

Le monde est tellement mauvais que Dieu lui-même, qui l’a fait, n’y habite plus. Schopenhauer.

Le génie est la lumière ; la foule est l’ombre. Mais, de même que la lumière illumine l’ombre, ainsi le génie éclaire la voie des multitudes. Victor Hugo.

L’or est comme le reflet de la puissance divine sur la Terre : c’est pourquoi plus on en possède plus on s’avoisine à Dieu. Rothschild.

En philosophie la chose la plus difficile n’est pas de trouver la vérité, mais que la vérité trouvée signifie quelque chose. Ugo Foscolo.

Nous sommes tous héros sur Terre du premier au dernier et vice-versa. On ne pense guère à l’héroïsme de notre père Adam, quand il consentit que Dieu prît une côte pour en former la femme. Emerson.

Je n’ai rien à dire contre la femme, sinon qu’elle ne ressemble pas assez à l’homme. Oscar Wilde.

La dernière forme de la foi consiste à croire que l’on ne croit à rien. Anatole France.

Une des nouveautés de l’Almanach — je dis nouveautés — ce sont des versiculets intitulés dans l’imprimé : « Malthusiens dominicaux », mais que les auteurs appellent entre eux : « définitions malthusiennes ». « Malthusien » veut dire ici « improductif » et aussi que le quatrain se retire au meilleur moment. En effet, leur plus grand mérite consiste à promettre quelque chose et à ne rien donner, sinon quelque bourde propre à faire rire. Le dernier mot est tronqué. Il est possible en italien de tronquer certains mots pour la nécessité de la versification, mais seulement certains mots. On peut, par exemple, dire caval pour cavallo, mais il est ridicule de dire plag pour plagio. Quand on le fait, on a l’air de ne pas savoir se tirer d’un mauvais pas poétique, ce qui est l’impuissance même, d’où l’idée de l’infécondité malthusienne. En italien tout cela est ridicule. C’est un Napolitain qui a inventé le genre, il y a une cinquantaine d’années, mais il faisait ça avec logique et généralement sans cette ressource du mot tronqué arbitrairement et bêtement. Il employait des mots troncables. Voici la traduction de quelques quatrains de l’Almanach :

Boucher, c’est cette chose.
Qui sait faire ses affaires ;
Sur la porte il écrit bœuf.
Dedans il vend du cheval.

Venise c’est cette chose
Qui s’agite dans la M…
M… neuve, antique M…
M… M… à l’infini.

L’Allemand est cette chose
Qui est imbécile en tout.
Il ressemble beaucoup au bœuf
Mais n’éveille pas l’appétit.

Féministe est cette chose
Qui veut faire les élections.
Mais lui manquent les parfaitement
Pour entrer au Parlement.

Comme on voit, l’Almanach purgatif, issu des Almanachs du père Ubu, est une agréable chose ; Alfred Jarry eût décerné aux auteurs le grand cordon de l’ordre de la Gidouille. L’Almanach témoigne encore de la vitalité du futurisme, qui n’a point dédaigné d’entrer dans l’histoire de l’esprit humain parmi les risées du public et ses propres éclats de rire.

J’oubliais d’ajouter que, conformément à l’épiphonème vertical de mon manifeste L’Antitradition futuriste du 29 juin 1913 : « Suppression de l’histoire », les anecdotes et les pensées de l’Almanach citées plus haut sont entièrement fausses et qu’elles ont par conséquent toute la saveur de l’inédit.

Français à Mexico §

[OP3 184-186]

On sait que les Français sont nombreux à Mexico, et que la population du Mexique les voit généralement d’un bon œil. Cependant, comme il faut être prudent dans un pays où règne de façon permanente la guerre civile, où la confusion peut encore augmenter par la guerre avec l’Étranger, les Français de Mexico, que leurs affaires empêchent de quitter la Venise astèque, ont pris leurs précautions. Et le comité qu’ils avaient nommé pour cela leur a fait connaître secrètement ses instructions, qui ne constituent pas seulement un émouvant document historique, mais encore un curieux morceau de prose française.

Comme cette communication devait rester secrète, le comité fit insérer dans un des journaux français de Mexico, le Courrier du Mexique (du 2 décembre 1913), l’avis suivant :

Avis
à la colonie française

Tous les Français de Mexico et du District fédéral, sans en excepter ceux qui se sont fait inscrire au Cercle français il y a quelques mois, sont instamment priés de vouloir bien s’adresser, pour communication d’un intérêt général, au secrétariat du Cercle, tous les jours de 2 heures à 3 heures et de 6 heures à 8 heures du soir à partir de demain et jusqu’à mardi prochain 9 décembre inclus.

Ces instructions n’étaient pas remises ; on pouvait seulement en prendre connaissance sur place. Elles m’ont été communiquées par quelqu’un qui les a copiées pour me les envoyer. Cette prose, destinée à assurer la protection des Français en cas de danger, m’a paru digne d’intérêt :

Le comité nommé en 1911 a cru devoir modifier les mesures qui avaient été prises pour assurer, autant que possible, la protection de nos nationaux en cas de troubles.

Il a paru préférable de choisir une seule maison de concentration où nos compatriotes pourront se réunir et où des dispositions seront prises pour assurer leur logement. Ils y trouveront également des armes.

L’édifice choisi est… [Ici je supprime les renseignements, qui ne peuvent intéresser pour le moment que les Français de Mexico.]

Il est laissé à l’initiative de chacun de décider s’il désire faire usage de cette maison de concentration, mais ceux qui auront l’intention d’en profiter devront le manifester dès maintenant, en signant l’imprimé ci-joint, afin que le comité puisse leur réserver les locaux nécessaires avec le minimum de frais et de loyer. Ils devront donc faire parvenir, dans les huit jours, une caisse fermée contenant quelques vivres, étiquetée à leur nom et accompagnée d’une liste du contenu.

Ils pourront également envoyer des matelas pour eux et leur famille, le comité ne fournissant que le local.

Le comité dispose d’un grand nombre de carabines Winchester, mais il est recommandé à nos compatriotes d’envoyer à l’avance ou de porter avec eux leurs fusils de chasse et des cartouches à chevrotines, arme qui paraît préférable en cas d’agression populaire.

Chacun doit décider, en raison des circonstances, du moment opportun pour se rendre à la maison de concentration. Il serait, en effet, impossible pour le comité d’aviser en temps utile tous nos compatriotes, et des erreurs dangereuses pourraient être commises. Les membres du comité et d’autres personnes feront cependant leur possible, en cas de troubles, pour avertir par le téléphone le plus grand nombre de nos compatriotes. Ceux-ci, à leur tour, devront aviser leurs amis chez les Français de leur quartier. Ceux qui ont des voitures ou des automobiles devront s’entendre avec leurs voisins et amis pour faciliter leur transport. Enfin, ceux qui se trouveraient isolés et sans moyen de communication devront téléphoner à la maison de concentration, d’où on leur portera secours dans la mesure du possible.

Les hommes armés réunis à la maison de concentration se mettront sous les ordres du militaire le plus élevé en grade qui se trouvera présent et, à son défaut, ils nommeront un chef qui organisera le service d’ordre et la défense éventuelle et se mettra d’accord avec les chefs des groupes anglais et allemand réunis dans le même quartier, en vue d’une coopération possible, suivant les circonstances.

La plus grande réserve est cependant recommandée, l’avis du comité étant que le parti à prendre est de rester discrètement sur la défensive, en ne faisant usage des armes que sur les ordres du chef et seulement en cas d’attaque. Le groupe réuni à la maison devra néanmoins porter secours à ceux de nos compatriotes qui pourraient se trouver isolés et en danger.

Étant donné que l’organisation des mesures qui viennent d’être disposées nécessite des ressources pécuniaires, chacun de nos compatriotes, notamment ceux qui désirent faire usage de la maison de concentration, est prié de contribuer à la souscription ouverte dans ce but. Il est bien entendu que le montant non employé sera rendu aux intéressés.

En présence de l’impossibilité où se trouve le comité de communiquer ces indications à tous nos compatriotes, il compte sur ceux qui en prennent connaissance pour en parler à leurs amis en leur faisant, à leur tour, la même recommandation.

Le comité espère, de cette façon, que tous pourront être prévenus d’une manière plus efficace que par des circulaires ou des publications dans les journaux et surtout avec la discrétion qui convient à de simples mesures de précaution dont il ne faut pas que la portée puisse être exagérée.

[1914-02-16] La France jugée à l’étranger §

Le Tango §

Mercure de France, t. CVII, nº 400, 16 février 1914, p. 871-875. Source : Gallica.
[Non OP]

Le tango est proscrit de toutes parts, dans les Cours et par l’Église ; les uns prétendent que c’en est fait désormais de sa vogue et les autres affirment qu’il ne manquait que cela pour l’imposer davantage. Mais qu’est- ce vraiment que le « tango argentin » ? Mr R. B. Cunninghame Graham, le très original écrivain anglais, l’a vu danser, il y a vingt ans, dans un bouge de là-bas, par des gauchos, et dans la Revue Sud-Américaine de janvier, il raconte la brève scène de meurtre qui termina la nuit de beuverie et de danse à laquelle il assista.

D’autre part, le directeur de la Revue Sud-Américaine, M. Léopoldo Lugones, entendit, à la séance plénière des cinq Académies, le discours de M. Jean Richepin, dont il envoya à la Nacion, de Buenos Aires, un commentaire vigoureux et plein de verve, d’autant plus intéressant pour nous que nous y trouvons sur le prétendu « tango argentin » l’opinion des Argentins eux-mêmes.

L’amphithéâtre ressemblait ce jour-là à un baril de harengs, encore qu’on puisse dire que les élégantes dames qui composaient la majeure partie du public lui prêtaient plutôt l’aspect d’un énorme bouquet.

La séance annuelle des cinq Académies est une solennité passablement ennuyeuse : six discours la composent, prononcés par autant de vieux académiciens qu’il est assez malaisé d’entendre. À preuve : l’assistance rare des Immortels, à commencer par les membres de l’illustre Compagnie appelée, par antonomase, l’Académie française.

Mais si la règle générale n’avait pas été violée, vu le nombre restreint des habits verts, le public, par contre, était accouru en masse : Jean Richepin devait parler, et parler du tango.

Cette audace, plutôt sous-entendue qu’exprimée, ce qui en pimentait la saveur, provenait de ce que nul n’ignore le caractère obscène de cette danse, quoique l’exotisme octroie volontiers un sauf-conduit à l’indécence, autorisant des poses et des mouvements où le corps de la plus honnête femme affiche l’infamie. Il importait donc d’entendre quelle prodigalité d’esprit allait commettre le célèbre académicien pour introduire cette esthétique de bordel sous la Coupole où Zola ne fut jamais admis pour cause de pudicité.

Je m’empresse de dire — car je serais peiné que mes réflexions pussent passer pour un reproche adressé à l’illustre poète — que son discours manqua d’intérêt, parce qu’il ne s’engagea nullement dans la scabreuse aventure. Loin de moi la pensée d’insinuer que ce discours fut sans mérite : ce qui nous vient de Richepin relève de l’Art ; l’Art est naturel à sa production comme la clarté à l’eau. Son discours, très bien fait, fut très bien dit, quoiqu’il faille ici reconnaître que l’éloquence de Richepin, comme toute véritable éloquence, perd beaucoup à la lecture. Mais autant furent déçus ceux qui espéraient une défense audacieuse que ceux qui s’attendaient à un feu d’artifice d’esprit. C’est qu’il est des thèmes impossibles à traiter à cause de leur bassesse : le tango en est un. Le talent, comme le diamant, réclame la collaboration de la lumière ; et joncher de roses un cloaque n’en fait point un jardin.

Je n’irai pas, non plus, jusqu’à prendre un ton solennel à propos d’une causerie voulue légère. Je dirai simplement que la démonstration fut un peu surchargée, suivant laquelle le tango relève autant de l’Académie des Sciences physiques que de celle des Sciences morales et politiques, pour ce que, comme on disait autrefois, le rythme de toute danse contient mathématiques, discipline et esthétique ; je dirai que parurent forcées et pauvres les trouvailles historiques relatives à la danse en question ; absolument inadéquat le souvenir de la « pirriquia », qui était proprement une marche militaire, sans concours de femmes, et que se tournèrent contre le tango les arguments invoqués en sa faveur.

En somme, un fiasco dont je me réjouis pour nous et pour le poète, car rien de plus périlleux en la matière qu’un succès de Richepin, qui eût mis ainsi son estampille de supériorité au triomphe insolent de cette indécence ; tandis qu’en échouant il prouva une fois de plus que le talent, malgré son propre maître et seigneur, est incompatible avec les sots, les dégénérés et les parvenus qui composent la clientèle dansante de cette macaquerie dernier cri.

M. Richepin expliqua, en effet, et ce fut là son agréable prologue, que le tango, pour les raisons indiquées, se rattachait, comme thème d’étude, à chacune des cinq Académies réunies ; il signala son origine historique révélée par une peinture égyptienne du British Museum, par les danses liturgiques de David, et par le vers, si souvent cité, de Martial sur les luxurieuses danseuses gaditanes : et comme l’obscénité d’une danse est moins en la danse elle-même qu’en la façon de la danser, il ne restait plus comme argument contre le tango que son origine plébéienne. Mais la plupart des danses de cour, les plus affinées comme la gavotte et le menuet, des pas de salon les plus acceptés comme la valse ont une provenance analogue. Une fois éduqué et francisé, le tango devient un passe-temps honnête ; et voilà sa justification.

Grand dommage qu’en sa promenade historique le poète ait préféré à sa propre érudition les citations du roi David et de Martial, qu’on rencontre dans tout manuel de danse. Richepin, qui est un latiniste, eût trouvé des citations ingénieuses et même surprenantes chez les écrivains classiques, attendu que le verbe « tango » était pour eux d’un usage courant, et signifiait, entre autres choses, jouer d’instruments musicaux : tango chordas

Mais plus éloquent est encore cet aveu : pour que le tango soit tolérable, il faut le dénaturaliser.

Menuet, gavotte, pavane, contredanse contenaient un élément allègre et enthousiaste qui prédomina, transformant en grâce urbaine la primitive grossièreté rurale. Mais l’objet du tango est de décrire l’obscénité. Les autres danses furent des réjouissances de rustres en sabots, qui, en ballant, riaient à gorge déployée ; lui, résume la chorégraphie du bordel, son objet fondamental étant le spectacle pornographique. Si on lui enlève cet aspect, il se convertit en une monotone « habanera » qui paraîtrait insipide jusqu’à la niaiserie à ses actuels dévots. Car, je le répète, tout son succès vient de ce qu’en lui l’exotisme sert de sauf-conduit à l’indécence. D’autre part, c’est ainsi qu’on le danse à Paris, à Londres et partout où je l’ai vu danser, et c’est ainsi, me disent les initiés, que l’enseignent les « professeurs argentins » engagés dans ce but par de nombreuses « académies ». Il est facile de deviner quels éloges on doit prodiguer à ces professeurs dans les affiches qui indiquent les tarifs de ces académies, et quelle idée leur culture peut donner aux Parisiens sur notre état intellectuel et moral. Une semblable façon d’être à la mode n’est certainement pas très flatteuse pour le patriotisme argentin. Malgré cela, il est des sots qui s’en réjouissent, et de petits jeunes gens sans vergogne qui fréquentent les bals publics, exhibant de cette manière leur nationalité de « singes des Andes », comme on dit par ici ; sans compter ce qui revient de cette dénomination à tous les Argentins. Car les ingénieux auteurs de ce mot d’esprit ont sur notre pays l’opinion que leur inspirent de si chorégraphiques citoyens. Une nation qui a de pareilles danses nationales doit être, positivement, une collectivité de singes… Déjà en Europe, on est volontiers porté à nous imaginer grimpant aux cocotiers, parlant le « papagayo », ou gesticulant avec cet appendice caudal que Dieu nous donna !...

Ainsi, donc, la proscription de cette indécence qu’on nous attri­bue est non seulement honnête et distinguée, mais encore patriotique à un degré très appréciable. Le nom Argentin ne peut pas servir d’enseigne au bordel.

Cette danse dénommée tango n’est pas plus nationale que la prostitution qui l’engendra. Elles ne sont pas argentines, sauf quelques exceptions, les pensionnaires des maisons closes où il naquit. L’accepter comme nôtre, parce qu’ainsi Paris le baptisa, ce serait tomber dans le plus méprisable servilisme. Mais l’infamie même de cette origine nous paraît diminuée. Parlant de l’origine du tango et de sa transformation parisienne, M. Richepin disait que cette « danse de bouviers, de palefreniers, de gauchos, de demi-sauvages, de nègres » s’est convertie en un divertissement par le seul fait d’avoir dû se franciser. Ainsi, donc, nous sommes les palefreniers, les gauchos, les nègres du tango ; tandis que sa prétendue esthétique, sa grâce, son intention, son charme sont, naturellement, originaires de Paris. Voilà le jugement que nous méritons de M. Richepin lui- même !...

Seulement le tango, j’y insiste, se danse ici comme là-bas. Je n’y ai vu ni grâce, ni charme, ni esthétique. C’est la même obscénité cynique et stupide, la même « musique » africaine, sans esprit ni sen­timent, sans autre signification ni expression que le dandinement le plus écœurant. Quand les dames des xviie et xviiie siècles dansaient le menuet ou la gavotte, elles semblaient des paysannes, parce que ce furent là danses de paysans. C’était une façon de s’adonner aux « bergeries » à la mode. Quand les dames du xxe siècle dansent le tango, elles savent ou doivent savoir qu’elles semblent, des prostituées, car c’est la danse de filles publiques. Voilà la différence fondamentale. Sans compter qu’il existe une disparité énorme entre ces danses anciennes et le tango. Celles-là se distinguaient par leur grâce légère qui, naturellement, évite le contact corporel, tandis que l’autre, lourde pantomime, l’exagère tant qu’elle peut, faisant du couple une masse si ignoble que seul le tempérament d’un nègre en peut supporter le spectacle sans répugnance. Stimulant, sans doute ; mais esthétique, non ! pour cette raison même. Là où prédomine l’instinct bestial, les facultés supérieures disparaissent, à commencer par la plus délicate de toutes : l’appréciation de la beauté.

Avec un poète comme Richepin, on ne peut avoir le moindre doute sur son opinion. La tentation de l’exotique, si forte chez le Français, l’a égaré, peut-être. Et pour apprécier combien inférieure, combien ignoble, combien hideuse, en un mot, est notre soi-disant danse nationale, il suffit de savoir que le talent de Richepin n’a pas réussi à la justifier. Le magnifique poète des gueux et des chemineaux avait démontré qu’humble ou hautaine, fleurie ou épineuse, ce n’est pas la branche qui importe dans le chant du rossignol. Mais le tango n’est pas un gitane, ni un mendiant de grand chemin fait à la misère, un rebelle qui a pour cour des miracles le soleil, et pour chien aboyeur le vent ; mais un misérable souteneur, de ceux à qui la vue d’une fraîche jeune fille arrache un jet de salive.

Il était intéressant de donner ici ces appréciations sévères du brillant directeur de la Revue Sud-Américaine, et l’on comprendra la rude franchise de ses opinions si l’on songe combien agaçant il doit être, pour un Argentin cultivé et patriote, d’entendre et de lire les sottises débitées à tout moment sur cette « danse de filles publiques », où l’on veut voir une danse nationale.

Lucile Dubois.

[1914-02-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CVII, nº 400, 16 février 1914, p. 882-885. Source : Gallica.
[OP3 187]

M. Paul Birault §

[OP3 187]

On connaît l’histoire. M. Paul Birault parvint à fonder un comité composé de députés et surtout de sénateurs pour élever une statue à l’imaginaire démagogue Hégésippe Simon. L’auteur de cette mystification en révéla les savoureux détails dans l’Éclair, et voilà le mystificateur plus célèbre que les inventeurs d’un mot que Voltaire trouvait mal fait et qui bernèrent avec tant de malice ce sot Poinsinet qui devait se noyer dans le Guadalquivir. Nouveau Caillot-Duval, puisqu’il opère par correspondance, M. Paul Birault se voit qualifié dans les journaux de notre distingué confrère ; bientôt on lui donnera de l’éminent et s’il lui plaît un jour d’entrer à l’Académie, il ne lui reste plus qu’à se pousser dans les salons où, en qualité d’homme d’esprit, il n’aura point de peine à briller.

J’ai connu M. Paul Birault en 1910, où il me fit l’honneur d’imprimer mon premier livre : l’Enchanteur pourrissant7. M. Birault était à cette époque établi imprimeur dans ce couvent qui se trouvait alors au bout de la rue de Douai, à l’angle de la place Clichy. Il avait déjà imprimé ma première préface à un catalogue de peinture. Celui du peintre Georges Braque, cubiste célèbre, illustre joueur d’accordéon, réformateur du costume bien avant la famille Delaunay, et danseur de gigue émérite, car je crois que les soucis de la peinture l’ont fait renoncer à la danse au moment même où on danse le plus. C’est grâce à ses relations avec le peintre Kees Van Dongen que Paul Birault était devenu et est encore aujourd’hui l’imprimeur ordinaire de M. Henry Kahnweiler, éditeur du catalogue et de mon livre.

Il était entendu que je dirigerais l’impression conjointement avec l’illustrateur de l’ouvrage, mon ami André Derain, qui avait gravé les plus beaux des bois modernes que je connaisse.

Nous nous rendîmes un matin ensoleillé au couvent de la rue de Douai, M. Kahnweiler, André Derain et moi. Nous y trouvâmes M. Paul Birault. C’était alors un petit homme spirituel sans vivacité, aux traits fins et souffreteux. Il me parut que sa situation de petit imprimeur ne le contentait point. Il avait publié des chansons que l’on avait chantées dans les concerts et qu’il nous montra. Il aimait les calembours et, comme j’eus l’occasion de le revoir, il me raconta le détail de plusieurs mystifications qu’il avait imaginées ; je crois même qu’il en avait exécuté une dont je ne me souviens plus bien, et qui avait trait au métro. Il s’occupait de son imprimerie, mais sa femme, intelligente et travailleuse, ne tarda pas à s’en occuper plus que lui, qui avait trouvé une place de nuit dans un grand journal.

Il me fut même donné d’entrer dans l’intimité de M. Paul Birault et de dîner chez lui. Et je dois dire qu’il se connaît en nourriture et m’a fort bien traité. J’ai remarqué que ceux qui savent manger sont rarement des sots. Toujours est-il que l’Enchanteur pourrissant fut imprimé et bien imprimé à cent quatre exemplaires par les soins de M. Paul Birault, et que ce fut alors seulement que nous nous aperçûmes, Paul Birault, André Derain, Henry Kahnweiler et moi, qu’un seul détail avait été oublié : celui qui consiste à numéroter les pages.

Ce livre est aujourd’hui presque célèbre, la plupart des planches qui l’illustrent ont été reproduites dans les revues d’art du monde entier. Je crois que l’impression de M. Paul Birault est un des seuls produits de l’imprimerie française contemporaine qui, sans rien devoir à l’étranger, ait eu de l’influence sur l’imprimerie étrangère. Ces cent quatre petits in-quartos, portant la marque à la coquille Saint-Jacques, dessinée par André Derain pour les éditions Kahnweiler, ont sauvé le renom typographique de la France au moment où tous les yeux en France s’étaient tournés pour admirer la typographie allemande, anglaise, belge et hollandaise. Personne ici n’en a encore parlé et moi-même, pour que j’en parlasse, il a fallu que mon imprimeur devînt célèbre comme mystificateur.

C’est que M. Paul Birault, en véritable homme d’esprit, n’a point de vanité. Je suis certain que, depuis sa célébrité, sa modestie est restée la même et que les gourmets du club des Cent qui ont tenu à le traiter tout récemment n’ont trouvé en lui qu’un homme aussi averti qu’eux-mêmes sur les choses de bouche et sans trace d’orgueil.

Depuis le temps de l’Enchanteur pourrissant, j’eus l’occasion de rencontrer encore M. Paul Birault ; c’était déjà un journaliste répandu. Il s’occupait d’aviation à Paris-Journal, il était chef des échos à la France, chef des informations à l’Opinion et ne cessait de s’intéresser à son imprimerie, où furent imprimés les livres de Max Jacob illustrés par Derain ou par Picasso.

Il resta dans le couvent de la rue de Douai jusqu’à la fin, jusqu’au moment de la démolition. Retors, il se fit, je crois, expulser, et l’on démolissait déjà le monastère, les nègres danseurs qui se montrèrent longtemps à cet endroit faisaient déjà leurs bamboulas, que M. Paul Birault, sa petite femme et son enfant, se réunissaient encore chaque soir sous la lampe familiale dans la cellule qui leur servait de salle à manger.

Catalogue des livres de la Bibliothèque de M. Ed. C §

[OP3 187]

C’est une petite brochure illustrée par Carlègle. Elle est inconnue et par la suite deviendra sans doute célèbre parmi les bibliophiles qui recherchent les catalogues fantaisistes.

En voici le titre :

Catalogue des livres de la bibliothèque de M. Ed. C., qui seront vendus le 1er avril prochain à la Salle des Bons-Enfants.

L’auteur, qui possède bien réellement cette petite bibliothèque, est un gérant d’immeubles du quartier Montparnasse. Il fait encore des vers et son catalogue est un excellent modèle d’esprit populaire. Il est anonyme, ce qui souligne son caractère populaire et ne peut manquer d’intéresser ainsi ceux qui s’intéressent aux manifestations de l’esprit populaire.

Voici quelques mentions tirées de ce catalogue facétieux :

Abeilard. Incomplet, coupé.

Alexis (P.). Celles qu’on n’épouse pas. Nombr. taches.

Allais (A.). Le Parapluie de l’Escouade. Percal. rouge.

Ange Bénigne. Perdi, le couturier de ces dames. Av. notes.

Aristophane. Les Grenouilles. Papier du Marais.

Auriac. Théâtre de la foire. Papier pot.

Balzac (H. de). La Peau de chagrin. Rel. id.

Beaumont (A.). Le beau Colonel. Parf. état de conserv.

Boisgobey (F. de). Décapitée. En 2 part., tête rog., tr. r.

Borel (Petrus). Madame Putiphar. Se vend sous le manteau.

Carlègle et Cuénoud. L’Automobile 217-UU. Beau whatman.

Claretie. La Cigarette. Papier de riz.

Coulon. La Mort de ma femme. Demi-chagrin.

Courteline. Un client sérieux. Rare, recherché.

Dubut de Laforêt. Le Gaga. Très défraîchi.

Dufferin (lord). Lettres écrites dans les régions polaires. Papier glacé.

Dumas (A.). Napoléon. Un grand tome.

Dumas fils (A.). L’Ami des femmes. Complètement épuisé.

Dumas fils (A.). Monsieur Alphonse. Dos vert.

Fleuriot (Z.). Un fruit sec. Couronné par l’Acad. franç.

Gaignet. Bossuet, Pap. grand-aigle.

Gazier. Port-Royal des champs. Rel. janséniste.

Grandmougin. Le Coffre-fort. Ouvr. à clef.

Grave (Th. de). Le Rastaquouère. Av. son faux titre.

Guimbail. Les Morphinomanes. Nomb. piq.

Hauptmann. Les Tisserands. Toile pleine.

Havard (H). Amsterdam et Venise. Petites capitales.

Hervilly (E. d’). Mal aux cheveux. Une jolie fig.

Karr. (A.). Les Guêpes. Piq.

Kock (P. de). Histoire des cocus célèbres. Nombr. cornes.

Lacour (L.). Le Parc aux cerfs. Priv. du roi.

La Fontaine. L’Anneau d’Hans Çarvel. Mis à l’index.

La Fontaine. Les Deux pigeons. Format colombier.

Livre d’Heures. In-18 Jésus.

terlinck. La Vie des abeilles. Qques. bourdons.

Maindron. Les Armes. Grav. sur acier.

Mattey. Le Billet de mille. Très rare.

Maury (L.). Abd-el-Aziz. Maroq. écrasé.

Montbart (G.). Le Melon. Tr. coupées.

Rémusat (P. de). Monsieur Thiers. Un petit tome.

Thierry (G. A.). Le Capitaine sans façon. Basane.

Vigny. Cinq Mars. Tête coupée.

Vilmorin. Les Oignons. Pap. pelure.

Voltaire. Le Siècle de Louis XIV. Magnif. ill. en tous genres, etc., etc.

Et voilà un curieux divertissement bibliographique.

[1914-03-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CVIII, nº 402, 16 mars 1914, p. 429-433. Source : Gallica.
[OP3 187-189]

Montparnasse §

[OP3 187]

Le quartier Montparnasse, du témoignage de l’habitant des quartiers environnants, est un quartier de louftingues. La vérité est que Montparnasse remplace Montmartre, le Montmartre d’autrefois, celui des artistes, des chansonniers, des moulins, des cabarets, voire même des haschischophages, des premiers opiomanes et des sempiternels éthéromanes ; tous ceux (parmi les Montmartrois du grand art) qui vivaient encore et que la noce expulsait du vieux Montmartre détruit par les propriétaires et les architectes, conspué par les futuristes parisiens, ou, d’ailleurs, tous ceux-là ont émigré sous forme de cubistes, de Peaux-Rouges, de poètes orphiques. Ils ont troublé des éclats de leur voix les échos du carrefour de la Grande-Chaumière. Devant un café établi dans une maison de licencieuse mémoire, ils ont dressé un concurrent redoutable, le café de la Rotonde. En face, se tiennent les Allemands. Ici, vont plus volontiers les Slaves. Les juifs vont indifféremment dans l’un ou dans l’autre.

Les marchands de couleurs dans toutes les rues avoisinantes offrent leur multicolore tentation à tous ceux qu’un rapide coup d’œil dans les expositions d’avant-garde a fait s’écrier : Anch’io son pittore.

Esquissons avant tout la physionomie du Carrefour. Vraisemblablement, elle changera avant peu. À l’un des coins du boulevard du Montparnasse, un grand épicier étale aux yeux de tout un peuple d’artistes internationaux son nom énigmatique : Hasard. Sa marchandise est des plus variées et ses chalands sont de toutes sortes. L’Américain trouve ici les grapes-fruits qui sont au citron ce que le melon d’eau est au cantaloup, le Russe y retrouve ses pommes de paradis semblables à des bigarreaux, le Hongrois sa charcuterie poivrée de rouge, etc. Voici, à l’autre angle, la Rotonde, un Indien en grand costume de cuir et de plumes ; peintre et modèle, attirent les regards. André Salmon s’arrête quelquefois à cette terrasse distant comme un spectateur au fond d’une avant-scène, Max Jacob est souvent là vendant sa Côte et ses dessins, quelquefois même la longue silhouette sereine de Charles Morice se profile longtemps à l’intérieur, contre la muraille.

À l’angle du boulevard du Montparnasse et de la rue Delambre, c’est le Dôme : clientèle d’habitués, gens riches, esthéticiens du Massachussetts ou des bords de la Sprée, c’est encore Pascin ou le Clinchtel contemporain ; c’est ici que se décide l’admiration que l’on professera en Allemagne pour tel ou tel peintre français. Les gloires de Géricault, de Courbet, de Seurat, du Douanier n’ont pas eu à souffrir des entretiens esthétiques entre les Allemands millionnaires du Dôme.

Un autre angle : c’est Baty ou le dernier marchand de vin. Quand il se sera retiré, cette profession aura pratiquement disparu de Paris. Il restera des mastroquets et des bistrots, mais le chand’de vin aura vécu. En attendant ceux que les maladies ou plutôt les médecins n’ont pas fait renoncer entièrement aux vins de France fêtent à l’envi cette cave bien soignée.

Plus loin, à droite, sur le boulevard Raspail, le petit café des Vigourelles abrite, les jours où l’on ne danse pas à Bullier, une jeunesse pétulante ; un homme au visage sévère s’y tient souvent. Il déclare avec simplicité à qui veut l’entendre : « Je suis l’homme le plus emm...dant du quartier, j’emm...de même les conseillers municipaux. » On l’appelle le lion. Il a tellement em...rdé de monde qu’il en a tiré des rentes. En effet, la plupart des cafés, des bistrots du quartier préfèrent lui donner de l’argent plutôt que de le servir. Il n’a qu’à se présenter dans ces endroits, pour qu’aussitôt on lui donne, selon l’importance de la maison, un franc, deux francs et même trois francs cinquante. Chaque matin, cet homme de génie fait sa petite tournée dans le quartier et cela lui suffit pour vivre, il e...rde tout le monde et ne doit rien à personne. Dans ce petit café provincial des Vigourelles viennent quelquefois MM. de Segonzac, Luc-Albert Moreau, André Derain, Édouard Férat, René Dalize et un personnage énigmatique que l’on appelle le Finlandais, mais qui, je crois, est en réalité un limousin de Limoges. Le distingué propriétaire de la maison, M. Vigoureux, s’est fait une popularité d’excellent aloi dans son arrondissement en déclarant publiquement, dans un beau mouvement d’éloquence : « Messieurs, tout en étant bistrot, j’aime beaucoup les arts ; le dimanche, quand je ne vais pas au cinéma, je vais au Louvre. » Presque en face se trouve la boutique de M. Cocula, qui, par un singulier phénomène de mimétisme onomastique, en est venu, comme son quasi-homonyme anglais, M. Cook, à s’occuper de voyages ; les Anglais ont l’agence Cook et les Français ont le train Cocula.

Dans les rues qui entourent le cimetière du Montparnasse, et où M. de Max garde le tombeau de Baudelaire, se trouvent les demeures d’anciens habitants célèbres de Montmartre ; beaucoup d’entre eux même, comme Picasso, habitaient la célèbre maison du 13 de la rue de Ravignan, aujourd’hui 13, place Émile-Goudeau.

Redescendons rue de la Grande-Chaumière, rue des Académies, où, naguère encore l’unique Patagon de Paris, l’Araucanien Ortiz de Zarate, se promenait en proclamant qu’il avait découvert la vérité. Ici se tient encore un fameux petit restaurant de modèles, Chez Papa ; il est tenu par un ancien Garibaldien qui assaisonne les pâtes aussi bien que dans les osterie romaines. C’est un lieu charmant où M. Anatole France, s’il le connaissait, viendrait souvent. En attendant, on y rencontre d’aimables gens, parmi lesquelles MM. Paul Morisse, André Billy et Paul Léautaud.

S’il a une couleur différente de celle du Montmartre d’autrefois, le Montparnasse d’aujourd’hui n’a pas moins de gaieté, de simplicité et de laisser-aller. Les costumes à l’américaine des artistes d’aujourd’hui ne sont ni moins larges, ni d’un autre velours que celui des rapins d’autrefois ; ils sont larges d’une autre façon, voilà tout, et la sandale, après tout, n’est pas moins germanique que l’affreuse bottine à élastique de jadis. Bientôt, je gage, sans le souhaiter, Montparnasse aura ses boîtes de nuits, ses chansonniers comme il a ses peintres et ses poètes. Le jour où un Bruant aura chanté les divers coins de ce quartier plein de fantaisie, les crémeries, la caserne-atelier de la rue Campagne-Première, l’extraordinaire Crémerie-Grill-room du Boulevard du Montparnasse, le restaurant Chinois, les mardis de la Closerie des Lilas, ce jour-là Montparnasse aura vécu. L’agence Cook y amènera ses caravanes, et le train Cocula émigrera en quelque autre quartier, emportant les peintres, les Chinois, les Patagons, les Indiens Comanches, les Limousins-Finlandais, les Vigourelles et peut-être même l’homme le plus emm......dant du quartier, vers une autre destination, vers un autre arrondissement, vers une autre butte, vers un autre mont, sans doute les Buttes-Chaumont.

M. Félix Fénéon §

[OP3 187]

Le faux-Yankee de la rue Richepanse, M. Félix Fénéon, n’a jamais été très prodigue de sa prose, de même sa faconde est plutôt laconique. Toutefois, cet écrivain si dépouillé qu’il avait pour ainsi dire inventé, dans ses immortelles nouvelles en 3 lignes du Matin, les mots en liberté qu’ont adoptés les futuristes, se taisait depuis trop longtemps. Le voilà qui revient à ses premières amours : la peinture. Il combine ses dons d’écrivain d’art avec le rôle d’informateur qu’il assuma quelque temps, pour nous donner anonymement chaque quinzaine, et de la façon la plus savoureuse, des nouvelles importantes qui concernent les arts. Ce petit Bulletin, qui se trouve à la fin du catalogue de chez Bernheim, sera conservé avec soin par les amateurs d’art autant que par les curieux de lettres. Il a déjà paru deux de ces savoureux Bulletins. Bulletins, voilà un titre bien moderne. Espérons que les Bulletins, de M. Félix Fénéon formeront plusieurs forts volumes. Ce seront les bulletins de la grande peinture, comme il y a eu les bulletins de la Grande Armée.

La « Peau de l’Ours » §

[OP3 188-189]

Le lundi 2 mars 1914, à 2 heures, eut lieu à l’hôtel Drouot, salles nos 7 et 8, la vente aux enchères publiques d’une collection qui restera célèbre. Celle de la Peau de l’Ours.

À côté d’œuvres d’artistes des générations précédentes comme Constantin Guys ou Hervier, Van Gogh, Gauguin ou Henri-Edmond Cross parmi les morts, Forain, Odilon Redon, Maurice Denis, Vuillard, Bonnard, Émile Bernard, Filiger, Vallotton, Signac, Sérusier, Roussel, Ranson, Maillol, Luce, on voyait les œuvres des peintres de la génération actuelle : Henri-Matisse, Pablo Picasso, André Derain, Marie Laurencin, Maurice de Vlaminck, Metzinger, Raoul Dufy, Van Dongen, Dufrenoy, Flandrin, Marquet, Friesz, Girieud, Lacoste, Laprade, Rouault, Manguin, Mme Marval, Verhœven, Puy, Herbin, R. de La Fresnaye, Dunoyer de Segonzac, etc.

C’était la première fois que les œuvres des peintres nouveaux, fauves ou cubistes, affrontaient la vente aux enchères.

C’était la première fois aussi qu’une partie du produit de la vente (20 %) a été réservée aux artistes.

Les résultats ont dépassé les espérances que fondaient sur leur goût les compagnons de la Peau de l’Ours.

La préface du catalogue de la vente explique avec simplicité comment s’est formée cette importante collection.

Des amis se sont réunis, il y a dix ans, pour former une collection de tableaux et surtout garnir, orner les murs de leurs logis. Les belles œuvres du passé étant déjà presque inaccessibles, ils se laissèrent aisément persuader, jeunes la plupart et fondant espoir en l’avenir, de faire confiance à des artistes jeunes aussi ou récemment découverts. Il leur semblait honorable de courir les risques que comportent les choses nouvelles plutôt que ceux, non moins redoutables, du faux, du truqué, du surfait. — N’observaient-ils pas, en paraissant aller de l’avant, la tradition même des bonnes époques, moins attentives au passé qu’à la mise en valeur du présent et à la préparation de l’avenir et plus préoccupées de la formation des styles que de leur classification et de leur momification dans le musée ?

Plus loin, ceux de la Peau de l’Ours parlent de Picasso et du cubisme sans les nommer, et c’est encore là une page intéressante de l’histoire des arts contemporains.

Un autre encore a accompli, dans une grande jeunesse, en plusieurs évolutions, une œuvre considérable, pleine de force, de grâce et de gravité, avant d’être séduit par la beauté abstraite, célébrée par Platon, des plans et des lignes et de se lancer en initiateur dans ce domaine à la poursuite de découvertes dont la portée ne peut encore être mesurée. Quoiqu’il ne soit pas impossible de trouver, dans le temps et dans l’espace, les premières données des tentatives actuelles, l’art au peintre semble bien, aujourd’hui surtout, ne plus connaître de limites, ni de règles que celle, éternelle, du goût. Licence dangereuse pour les faibles, liberté excellente pour ceux qui sont supérieurement doués et déjà l’on voit poindre chez des nouveaux venus une fantaisie, une allure dégagée, une jeunesse de goût que n’auront pu connaître ceux qui ont lutté pour les affranchir. Au surplus, aux disciplines d’école a succédé pour tous ces peintres celle qu’ils se sont imposée eux-mêmes et qui, sans réprimer leurs élans, n’étant point opposée à leur nature, concentre leur effort. Il semble que, lorsqu’on jugera l’art de cette époque d’assez loin pour ne voir, au commencement du xxe siècle, qu’une seule école, elle se caractérisera, sous l’égide sans doute de Cézanne, par un retour marqué vers la solidité, la composition, la tradition hautement comprise.

Je voudrais connaître les auteurs de cette page excellente pour leur serrer la main. Moi-même je n’ai jamais dit autre chose au sujet de la jeune peinture, si même je l’ai formulé autrement.

Pour ajouter un détail anecdotique, on raconte que les amateurs de la Peau de l’ours n’ont consacré à la vente de leurs tableaux que des différences réalisées au jeu, entre amis.

La Peau de l’ours réhabilite définitivement les jeux de commerce et aussi le système des tontines.

[1914-04-01] La Vie anecdotique §

À propos du premier bal de l’Opéra §

Mercure de France, t. CVIII, nº 403, 1er avril 1914, p. 654-658. Source : Gallica.
[OP3 190]

Comme au temps de Gavarni, l’époque va-t-elle être dominée par le carnaval ? La danse est à la mode, on danse partout, partout ont lieu des bals masqués. La mode féminine se prête si bien au travesti que les femmes ont déguisé leurs cheveux sous des couleurs éclatantes et délicates qui rappellent celles des fontaines lumineuses qui m’étonnèrent quand j’étais enfant, à l’exposition de 1889. On dirait encore des lueurs stellaires et voilà que les Parisiennes à la mode ont droit, cette année, qu’on les appelle des Bérénices, puisque leurs chevelures méritent d’être mises au rang des constellations.

Tout naturellement les bals de l’Opéra ont ressuscité. Et la plaisanterie grivoise du premier de ces nouveaux bals de l’Opéra où chaque femme recevait une boîte fermée à clef, tandis que chaque homme recevait une clef, à charge pour lui de trouver la serrure de sa clef, est d’excellent augure pour la gaîté générale. La vie va devenir légère et peut-être plus tard, quand le tango, la maxixe, la furlana seront oubliés, dira-t-on de notre époque comme dans la célèbre lithographie de Gavarni : « Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a beaucoup dansé. »

D’ailleurs, il manque aux travestissements d’aujourd’hui un artiste comme Gavarni, qui en dessina tant, les inventant, sans rien emprunter à personne.

Il n’existe aujourd’hui aucun type particulier à notre temps comme les Débardeurs, les Dominos, les Pierrots, les Pierrettes, les Postillons, les Bayadères, les Chicards, dont un poète ferait vite des personnages comparables aux masques de la Comédie italienne et qui méritent qu’on ne les abandonne point.

Pour créer de nouveaux masques, il faudrait un nouveau Gavarni.

Son chef-d’œuvre fut le Débardeur, qui est surtout un travesti féminin délicieusement équivoque et dont il a suffisamment souligné le caractère dans cette légende à propos d’un débardeur femme qui lutine Pierrette, qui lui crie : « Va donc… singulier masculin », en quoi se résume peut-être la fantaisie insolente de tout le xixe siècle. Il faudra aussi pour la nouvelle joie de l’époque inventer un nouveau cancan, l’ancien ayant été amené par La Goulue, Rayon d’Or, Grille d’Égout, Valentin le Désossé et par la dévotion de grands peintres comme Toulouse-Lautrec et Seurat au rang des danses hiératiques.

Il faut quelque chose qui réponde au cancan du temps de Gavarni, à ce jeune cancan dont les différences avec le cancan du Moulin-Rouge sont bien marquées si on compare par exemple le tableau de Seurat, le Chahut, au monologue beaucoup plus ancien, intitulé : Mémoires de Mlle Fifine ex-blanchisseuse (paroles de J. Choux, musique de Javelot) :

La chahutte et la cancanska,
Dont j’connais les poses intimes,
Avec rédowe et mazurka
M’font faire, bien des victimes (bis)

Oh ! la mazourka !… danse pleine d’abandon et qui montre une femme telle qu’elle est… gracieuse toujours, balançant la basque sur la hanche et se cambrant comme une Andalouse de Mossieu Moupon (elle chante) : « Avez-vous vu dans Barcelone une Andalou... » La polka a bien aussi son charme ; mais parlez-moi du cancan, de la cancanska, vulgairement appelée quadrille. C’est là que je suis à mon aise (Criant) : En avant deux ! (Musique, elle figure quelques pas de cancan). Y a-t-il rien de plus échevelé, de plus séduisant ? Il n’y a jamais trop de place pour moi (elle figure ce qui suit) : je passe, repasse, balance et tourne sur pivot, ne levant toutefois la jambe qu’à une hauteur raisonnable pour ne pas tomber. Si l’on rit, je recommence de plus belle et finis toujours par me rattraper… (criant) à la queue du chat !

Et puisque la danse est le pas de charge de l’amour, elle doit aussi conduire au mariage. Dansons donc en attendant mieux (au refrain).

S’il manque aujourd’hui l’imagination de Gavarni pour inventer de nouveaux travestissements, il manque aussi le don d’observation de Gavarni pour noter en légendes point trop courtes les mille réflexions de ceux qui s’amusent. Aujourd’hui, il faut des légendes brèves ou plutôt personne ne sait plus en faire de longues.

J’ai noté dans les lithos de Gavarni quelques légendes qui se rapportent à ce monde des bals, à ces balochards, à ces débardeurs, ces chicards qu’il avait inventés :

Un chicard à un débardeur :

Lilie ! Lilie !… rien ne te dit donc que c’est moi, Lilie ?

Un patron de lavoir à un débardeur :

« Dachu ! Dachu, tu m’ennuies !

— Non, Norinne, c’est toi qui t’ennuies. »

La mère du débardeur :

« Malheureuse enfant ! qu’as-tu fait de ton sexe ? »

Deux débardeurs :

« Y en a-t-i des femmes, y en a-t-i !… et quand je pense que tout ça mange tous les jours que Dieu fait ; c’est ça qui donne une crâne idée de l’homme ! »

Le mari :

« Monter à cheval sur le cou d’un homme qu’on ne connaît pas, t’appelle ça plaisanter, toi ! »

Mari-pierrot à sa femme-débardeur :

« Qui est plus à plaindre au monde qu’un homme uni à un débardeur ?

— C’est une femme en puissance de Pierrot. »

Domino à un jeune homme qui courtise une femme masquée :

« C’est vieux et laid, mon cher ; tu es floué comme dans un bois. »

Deux dominos à un chiffonnier :

« Qu’est-ce que tu peux venir chercher par ici, philosophe ?

— Je ramasse toutes vos vieilles blagues d’amour, mes colombes : on en refait du neuf. »

Le débardeur (homme). — Ne me parlez pas des hommes en carnaval pour s’amuser ; heureusement moi, la mienne est mariée : on me la tient.

Le postillon. — Moi, la mienne est mariée aussi, mais avec moi… ça fait que je la tiens moi-même.

Un domino qui passe. — Je les tiens tous les deux… Ils vont me le payer.

— Eh bien ! on dit que certain colonel se marie… te voilà veuve, ma pauvre, bayadère.

— Hélas, oui, mon pauvre baron, et ta femme aussi.

Deux débardeurs homme et femme :

« Agathe et toi, mon vieux Ferdinand, ça ne sera pas long ; cette petite-là est trop rouée pour toi parce que t’es plus roué qu’elle… et pour que ça dure faut toujours qu’un des deux pose d’abord. »

Deux débardeurs, homme et femme :

— Voyons si tu te souviens ! numéro ?

— Dix-sept.

— Rue ?

— Christine.

— Madame ?

— Bienveillant… et il y a un bilboquet à la sonnette.

Débardeur au pierrot :

« Eh ! bien non, Monsieur, non ! ces manières-là ne peuvent pas me convenir ! vous menez une conduite beaucoup trop dissipée ! »

Deux débardeurs, homme et femme :

« J’ai cancanné que j’en ai pus de jambes, j’ai mal au cou d’avoir crié… et bu que le palais m’en ratisse...

— Tu n’es donc pas un homme ? »

Deux débardeurs, homme et femme :

« On va pincer son petit cancan, mais bien en douceur… faut pas désobliger le gouvernement. »

Eunuque à une canotière :

« Tel que tu me vois, Chaloupe, c’est moi qui soigne les chameaux du Grand Turc.

— Et tu gagnes à ça ?

— Quelques sequins, Chaloupe, et les satisfactions d’un cœur pur.

— Et nourri ».

Débardeur-homme à jeune homme en redingote :

« On rit avec vous et tu te fâches… en voilà un drôle de pistolet ! »

Mousquetaire à une jeune femme que l’on coiffe :

« C’est comme ça que t’es prête, toi ?

— Ne m’en parle pas ! c’est ce nom de nom de merlan-là qui n’en finit jamais. »

Débardeur-femme à un petit jeune homme en redingote :

— Va dire à ta mère qu’a te mouche.

Quand Gavarni se rendait à l’Opéra, il disait : « Je vais à ma bibliothèque », et à force de voir danser, il en était venu à considérer l’amour même comme une danse, et le mot que nous a conservé Goncourt et par lequel Gavarni voulait exprimer le sens d’aimer avec la tête, avec l’imagination, ce mot si expressif de ginginer, qui mériterait qu’on le conservât, ne ressemble-t-il pas au terme argotique guincher, qui signifie danser ?

Il manque donc un Gavarni, mais les danseurs et les danseuses ne manquent pas.

Dans un petit théâtre, j’ai vu danser la furlana (prononcer fourlana), que les danseurs, avant de la danser, qualifièrent de danse du pape, des pas si lascifs que le pape serait bien étonné d’être mentionné à ce propos. Et tandis que la danseuse presque nue, plus que nue, atrocement nue, car le cache-sexe de cette jolie fille la faisait ressembler aux Vénus orthopédiques ou encore à je ne sais quelle lunaire guerre de Cent ans, ballait avec son cavalier, je pensais à cette jolie scène des Mémoires où Casanova dansait la forlane à Constantinople. Et cette jolie page dont je me souvenais, mieux que les histrions que j’avais sous les yeux, me montrait la danse vénitienne sinon recommandée, du moins évoquée par le pape comme un sûr remède au tango :

Peu de jours après, je trouvai chez le bacha Osman mon Ismaïl-effendi à dîner. Il me donna de grandes marques d’amitié, et j’y répondis, glissant sur les reproches qu’il me fit de ne pas être allé déjeuner avec lui depuis tant de temps. Je ne pus me dispenser d’aller dîner chez lui avec Bonneval, et il me fit jouir d’un spectacle charmant : des esclaves napolitains des deux sexes représentèrent une pantomime et dansèrent des calabraises. M. de Bonneval ayant parlé de la danse vénitienne appelée forlana, et Ismaïl m’ayant témoigné un vif désir de la connaître, je lui dis qu’il m’était impossible de le satisfaire sans une danseuse de mon pays et sans un violon qui en sût l’air. Sur cela, prenant un violon, j’exécutai l’air de la danse ; mais, quand même la danseuse aurait été trouvée, je ne pouvais point jouer et danser tout à la fois.

Ismaïl, se levant, parla à l’écart à un de ses eunuques, qui sortait et revint peu de minutes après lui parler à l’oreille. Alors l’effendi me dit que la danseuse était trouvée ; je lui répondis que le violon le serait aussi bientôt, s’il voulait envoyer un billet à l’hôtel de Venise, ce qui fut fait à l’instant. Le baïle Dona m’envoya un de ses gens, très bon violon pour le genre. Dès que le musicien fut prêt, une porte s’ouvre et voilà une belle femme qui en sort, la figure couverte d’un masque de velours noir, tels que ceux qu’à Venise on appelle Morellet. L’apparition de ce beau masque surprit et enchanta l’assemblée, car il est impossible de se figurer un objet plus intéressant, tant pour la beauté de ce qu’on pouvait voir de sa figure que pour l’élégance des formes, l’agrément de sa taille, la suavité voluptueuse des contours et le goût exquis qui se voyait dans sa parure. La nymphe se place et nous dansons ensemble six forlanes de suite.

J’étais brûlant et hors d’haleine ; car il n’y a point de danse nationale plus violente ; mais la belle se tenait debout, et, sans donner le moindre signe de lassitude, elle paraissait me défier ; à la ronde du ballet, ce qui est le plus difficile, elle semblait planer. L’étonnement me tenait hors de moi, car je ne me souvenais pas d’avoir jamais vu si bien danser ce ballet, même à Venise.

Après quelques minutes de repos, un peu honteux de la lassitude que j’éprouvais, je m’approche d’elle et lui dis : Ancora sei, e poi basta, se non volete vedermi morire. Elle m’aurait répondu si elle avait pu, mais elle avait un de ces masques barbares qui empêchent de prononcer un seul mot. À défaut de la parole, un serrement de main que personne ne pouvait voir me fit tout deviner. Dès que les six secondes forlanes furent achevées, un eunuque ouvrit la porte et ma belle partenaire disparut.

Nous avons donc les danses, mais il manque, avec le Gavarni, les Lévêques, les Seymour, les La Batut. Et peut-être même, après tout, s’ils manquent aujourd’hui, ne manqueront-ils pas demain et le Gavarni paraîtra-t-il aussi.

En tout cas, le premier bal de l’Opéra a grandement altéré l’attention des peintres et beaucoup de ceux que je connais y ont été.

Époque de bals et de mascarades ! l’époque sera légère, mais troublée sans doute, car on ne danse jamais plus que dans le temps des révolutions, ni mieux que sur un volcan.

[1914-04-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CVIII, nº 404, 16 avril 1914, p. 879-883. Source : Gallica.
[OP3 190-192]

Arthur, roi passé, roi futur §

[OP3 190]

Le 1er avril 1905, on vit dans les rues de Londres un Merveilleux Chevalier d’Airain, étincelant et Magnifique. Les passants pensèrent : « Quelle est cette mascarade ? » et toutes les femmes qui le virent frissonnaient jusqu’à la racine de leurs cheveux en chuchotant : « Le beau baladin ! » car elles le prenaient pour quelque montreur de tours.

Le Bel Inconnu se dirigea vers Buckingham-Palace. À la grille, les gardes à cheval voulurent lui interdire le passage, mais le preux, d’un seul regard qu’il leur jeta, leur en imposa et ils le laissèrent.

À la porte du palais on demanda :

— Qui êtes-vous ?

Il répondit :

— Le Chevalier du Papegaut.

— Que demandez-vous ?

— L’aventure de ce Château...

À ce moment la fille du roi, avertie par une suivante de la venue du Chevalier Merveilleux, vint à la fenêtre et pensa défaillir à la vue du Paladin. La suivante dut la soutenir et lui taper dans les mains.

En se remettant, la princesse regarda encore le Chevalier d’Airain sans pouvoir en croire ses yeux.

Tout à coup, elle s’échappa, mince et légère comme une abeille, et fut trouver le roi.

Édouard IX, dit en Angleterre le Sonneux, parce que son visage était couvert de taches de rousseur comme si on l’avait trempé dans un sac de son, et dans les pays de langue française le Breneux, par suite d’un détestable jeu de mots sur bran, qui signifie son en anglais, fut mis par sa fille au courant de l’arrivée du Merveilleux Chevalier d’Airain Étincelant et Magnifique. Le roi sourit en disant que c’était sans doute quelque prestidigitateur qui demandait à faire des tours au château et qu’il n’avait pas à s’en occuper. Mais la princesse insista pour que son père fît monter le Chevalier. Édouard IX céda ; il sonna et ordonna qu’on amenât le bouffon.

Le Chevalier du Papegaut fut introduit auprès du roi tranquillement assis jambes croisées dans un bon fauteuil et qui, ébloui à sa vue, se leva et demanda :

— N’êtes-vous pas le bouffon ?

Le Chevalier eut l’air froissé et répondit :

— Je suis votre roi.

Le sang afflua au visage furfuracé d’Édouard IX, qui se prépara à boxer, mais la princesse sa fille s’avança cambrée, un poing sur la hanche, vers le chevalier en disant :

— Et moi je serai la reine.

Édouard cria :

— À l’anarchiste !

Et de toutes parts, à cet appel, les officiers, les chambellans, les pages et la valetaille accoururent. Parmi ceux qui vinrent, il y eut aussi un vieux valet de chambre qui était fort savant et qui avait lu autant de romans de chevalerie que don Quichotte. Et en apercevant le Chevalier, le vieillard ne put s’empêcher de s’écrier :

« Est-ce Arthur

Roi passé

Roi futur ? »

Et celui-ci dit gravement, tandis qu’il pressait chastement la princesse sur sa poitrine :

— « Je suis Arthur votre roi, fils d’Igerne et frère d’Uter Pandragon et je tins cour jadis à Camalot. Ressuscité depuis quelques jours, je suis venu à pied jusqu’ici, ne me montrant qu’à des paysans qui me prirent pour une apparition et desquels, grâce à des dons naturels, j’ai vite appris à m’exprimer en votre langage. »

On remarquera qu’Arthur ne dit pas un mot de son épouse Genièvre, d’abord parce qu’il en était veuf et se trouvait avoir une nouvelle fiancée dans les bras et puis aussi parce que cette reine l’avait fait cocu.

Édouard IX appela un page qui, après avoir écouté son maître, fit diligence, et quelques moments après un médecin et un orfèvre furent introduits dans la salle. Édouard IX les prit à part et leur parla tout bas. Le médecin, qui ressemblait à M. Jacques Copeau dans le rôle de Thomas Pollock Nageoire, et l’orfèvre, dont la figure rappelait celle de M. Lugné-Poe dans les Cinq Messieurs de Francfort, s’approchèrent du Chevalier d’Airain et le saluèrent. Le Paladin sourit, il ôta son armure et laissa le médecin étudier sérieusement différentes parties de son corps vigoureux, tandis que l’orfèvre examinait le travail des métaux qui le vêtaient.

Le premier, le médecin se tourna vers Édouard IX et lui dit, après avoir épuisé les formules d’usage :

— Sire, ce gentilhomme est certainement d’une origine plus ancienne qu’il n’est possible d’imaginer. Je ne serais même pas étonné qu’il eût vu le jour avant Sésostris ; sa chair est plus antique que la plus vieille carne d’éléphant plusieurs fois centenaire ; c’est à peine si un bifteck de mammouth congelé dans les glaces éternelles du nord de la Sibérie peut se comparer, pour sa saine vieillesse, à ces fesses miraculeuses.

Et en disant cela il tapotait le derrière du Chevalier. L’orfèvre fut moins explicite :

— Évidemment, disait-il, ces armes paraissent de l’époque, mais je dois ajouter que j’en ai déjà fabriqué dans ce goût qui sont honorablement exposées dans plusieurs musées réputés. Pourtant si ce gentilhomme est aussi vieux que le prétend le médecin, il n’y a pas de raisons pour que les armes ne soient fort anciennes elles-mêmes.

Mais à ce moment arriva une réponse à un télégramme que le page avait lancé sur l’ordre de Édouard IX. Celui-ci, après avoir lu, s’écria :

— Ce télégramme lève tous les doutes ; en voici la teneur : Tombeau Arthur vide.

Il mit un genou en terre et dit :

— Sire, je vous rends votre royaume et ne veux être que le plus loyal de vos sujets. Vous me comblez d’honneur en faisant de ma fille la reine...

— À ce propos, dit Arthur, en relevant le détrôné, je vais commencer par me marier.

Et tandis que les assistants criaient :

— Hurrah ! longue vie au roi Arthur ! longue vie à la reine ! les hérauts couraient dans Londres annoncer la nouvelle au peuple.

L’abdication d’Édouard IX fut bientôt connue dans le monde entier. Pendant ce temps, Arthur se mariait ; il passa une nuit de noces délicieuse. Au réveil, après de nouveaux ébats innombrables et indescriptibles, Arthur fit venir un tailleur qui lui prit mesure pour des vêtements modernes. Comme on pense, il n’y eut pas de couronnement à Westminster, Arthur étant roi depuis des siècles. On célébra seulement dans les églises catholiques du royaume des services funèbres, comme il convenait, pour l’âme de la défunte reine Genièvre et pour celle de Lohok, le fils du roi Arthur, qui l’engendra de la belle demoiselle Lisanoz avant qu’il n’épousât la reine. Ce Lohok eut une vie assez malheureuse. Il avait tenté l’aventure du château de la Douloureuse Garde et échoua comme beaucoup d’autres chevaliers. Il fut délivré par Lancelot et mourut de maladie prise dans les prisons du château.

Les jours suivants furent employés par le roi Arthur à écouter les historiens du royaume qui lui firent un récit succinct de tout ce qui s’était passé depuis sa mort. Et la vie reprit son cours ordinaire, cette année même : 1914, à la date du premier avril, où j’écris cette chronique, Georges V régnant en Angleterre et M. Raymond Poincaré présidant à la troisième République française, cependant que le Prince des poètes visite les régions les plus reculées de la Scythie, qu’étendu sur le divan du salon où nous nous tenons M. André Billy ronfle avec art, et que M. Maurice Boissard dépouille la volumineuse correspondance féminine qu’il reçoit chaque jour.

Le Spectre spontané §

[OP3 190-191]

Quelques esthètes russes ont lancé un manifeste trilingue destiné à opposer l’art oriental à celui d’Occident. Voici le texte français de ce factum du Spectre spontané :

Nous et l’Occident
(Placard nº 1)

L’Europe a été atteinte dans ses aspirations créatrices (restées sans réalisation !) d’une crise qui s’est manifestée dans l’orientation vers l’Orient. Cependant la compréhension de l’Orient est hors du pouvoir de l’Occident, car ce dernier a perdu la notion des limites de l’art (sont confondus les problèmes philosophiques et esthétiques avec les méthodes d’incarnation dans l’art). L’art de l’Europe est archaïque et il n’y a et il ne peut y avoir d’autre art, vu que ce dernier se base sur les éléments cosmiques, tandis que tout l’art de l’Europe est territorial. La Russie est l’unique pays qui jusqu’à présent n’a pas d’art territorial. Tout le travail de l’Occident a été de défendre les résultats acquis par le vieil art (l’esthétique précédente). Tous les autres essais de l’Occident à construire une nouvelle esthétique, étant aprioriques et non pas apostérioriques, sont fatalement catastrophiques : l’esthétique nouvelle suit l’art nouveau et non pas inversement. Tout en reconnaissant la divergence dans l’évolution des arts — occidental et oriental — (l’art de l’Occident est l’incarnation de la conception natale mondiale géométrique, conception se dirigeant de l’objet au sujet ; l’art de l’Orient est l’incarnation de la conception mondiale algébraïque, se dirigeant du sujet à l’objet) — nous admettons comme principes directeurs, communs pour la peinture, la poésie et la musique :

le spectre spontané,

la profondeur spontanée,

l’autosuffisance des temps comme méthode d’incarnation, et des rythmes comme absolus ;

et comme principes spéciaux :

À la peinture À la poésie À la musique

1) La négation de la construction d’après le conus, comme représentant la perspective trigonométrique ;

2) Les dissonances.

Georges Jacouloff.

1) La continuité de la masse verbale simple ;

2) La différenciation des masses des raréfications diverses : lithoïdes, fluides et phosphénoïdes ;

3) L’élimination de la conception accidentaliste.

Benoît Livschitz.

1) L’élimination de la linéarité (de l’architectonique) au moyen de la perspective interne (la synthèse primitive) ;

2) Substantivité des éléments.

Arthur-Vincent Lourié.

Il est vrai que la négation de la construction d’après le conus est tout un programme.

Lettre à propos de la bibliothèque de M. Ed. C… §

[OP3 191-192]

À propos de ma chronique sur le Catalogue de la bibliothèque de M. Ed. C., j’ai reçu la lettre anonyme que voici :

Monsieur,

Vous ne voudrez pas priver votre ami M. Ed. C., qui se divertit bibliographiquement, de ce numéro, trouvé dans un vieux catalogue Jorel :

        Beauclair (Henri)

                    « Le Pantalon de Madame Desnou »

                                                              chez Tresse — broché.

                                                        Quelques mouillures.

[1914-05-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CIX, nº 405, 1er mai 1914, p. 207-212. Source : Gallica.
[OP3 192-197]

« Journal du Musée » §

[OP3 192]

Je ne sais s’il y a en France et même dans le monde entier de plus curieuse gazette que le Journal du Musée, Bimensuelle, 1er et le 15 de chaque mois. Direction : 14, rue de Poissy. Abonnement : 3 fr. par an. Imprimé en violet au polycopiste, il paraît sur deux pages à trois colonnes. Cette feuille est publiée par un enfant de dix ans pour servir d’organe de publicité à un petit musée qu’il a fondé à la même adresse et qui est consacré à Napoléon.

Ce musée napoléonien est peu connu. Moi-même je n’ai pas eu l’occasion de le visiter. Mais on m’a dit qu’il contenait des choses intéressantes et précieuses réunies par ce gamin depuis deux ou trois ans. Des libraires, des antiquaires, des amateurs, séduits par l’initiative de cet enfant, augmentent par des dons les richesses du musée imprévu. Les abonnés sont nombreux, m’a-t-on dit, et le journal paraît en générai très régulièrement. Il se vend à raison de dix centimes le numéro.

J’ai sous les yeux un exemplaire de ce journal singulier. Pour article de tête, la Suite d’une Vie de Napoléon, par G. Ducoudray, s’étend sur une colonne et demie. Après quoi, la rubrique le Musée contient d’importants renseignements.

« Le musée est rouvert. Personne ne le reconnaîtrait. De grands changements se sont produits. Nombreux dons enrichissant le musée parmi lesquels ceux de MM. Thiébaut et Mattei ».

Un conte d’Alphonse Daudet en feuilleton anime d’une façon fort littéraire le Journal du Musée et ce qui reste de place est consacré à l’esprit et à la fantaisie. Voici quelques devinettes.

Quel café fréquent (sic) les spéculateurs ?

Quel café fréquent les gens propres ?

Quel café fréquent les horlogers ?

Qui passe la rièvre sans se mouiller ?

Combien de côtés à un pâté carré ?

Voici une épigramme :

Monsieur Binet n’a pas, bien que dans l’opulence,
Le confort, le bien-être aujourd’hui si goûtés.
Quant à moi, si j’avais ce qu’a Binet d’aisance
J’aurais certainement plus de commodités.

Je ne crois pas que l’enfant de 10 ans en soit l’auteur. De toute façon elle donne au Journal du Musée un caractère gaulois qui tranche nettement sur la pruderie contemporaine. La dernière colonne est occupée par les Réponses aux questions contenues dans le numéro précédent, qui sont suivies par la Réponse au Rébus : « Aide-toi le ciel t’aidera. » Trois personnes seulement ont deviné ce rébus : MM. Grand, Henri Guérard et Mattei.

Un avertissement final nous fait savoir que : « Par suite d’un accident survenu au tirage, le no est paru avec 15 jours de retard. Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs. »

Aucun nom de gérant, aucune mention d’imprimeur ne légalise la publication de ce petit journal dont une des principales singularités : l’âge de son directeur et rédacteur en chef, est appelée à disparaître tandis que, pour nous comme pour lui, s’écouleront les années.

J’ai connu d’autres enfants qui s’amusaient à publier des journaux. Mais c’étaient toujours des journaux manuscrits à un exemplaire qu’on se passait de main en main au collège. Je me souviens notamment de l’un de ces pamphlets calligraphié en encres de couleurs variées : noir, violet, vert, bleu, jaune, rouge. Il devait paraître toutes les semaines et l’abonnement se payait en friandises : réglisse, cassonades, boîtes de coco, etc. ; mais il n’y eut point de second numéro.

Une petite fille, qui est aujourd’hui presque une jeune fille, s’était associée, lorsqu’elle avait dix ans, avec un petit garçon de sept ans dans le but de publier un journal. Elle recueillit des abonnements pour la somme de trente francs, sur lesquels elle donna cinq francs au petit garçon et avec le reste s’acheta du chocolat. Car ce qui lui paraissait la réussite anticipée de ses espérances avait donné une entière satisfaction à son besoin d’activité ; c’est ainsi qu’un succès prématuré est presque toujours une cause de décadence pour un poète, un artiste quel qu’il soit.

Jacques Dyssord et « la Bataille de Tunis » §

[OP3 192-194]

Le poète Dyssord est une des figures les plus populaires chez les jeunes littérateurs. Ses vers spirituels et pleins de nonchalance sont très goûtés. Afin de remettre sa santé compromise par le climat parisien, Dyssord est allé à Tunis prendre la direction d’un journal local arabophobe qu’il quittait bientôt. Cependant, cette courte étape directoriale ayant suscité en lui un goût de l’action violente, voilà qu’il fonde la Bataille de Tunis, hebdomadaire de combat, feuille indigénophile, qui, dès les premiers numéros, a pris rang parmi les publications les plus inattendues qui paraissent aujourd’hui. Voici une information prise au hasard dans la rubrique Tunis qui passe :

Singulière histoire, en vérité, que celle qui amenait, l’autre jour devant le Tribunal l’abbesse indulgente d’un couvent des plus profanes sis rue El-Mektar, à l’enseigne fort engageante de l’Éden.

Cette aimable personne se trouve actuellement en démêlés avec son principal actionnaire, qui est en même temps fonctionnaire dans notre tolérante capitale de la Régence.

Celui-ci ne demande rien moins que l’expulsion de sa collaboratrice :

« La maison est à moi, c’est à vous d’en sortir. »

Celle-ci proteste qu’on ne saurait lui en vouloir du peu de bénéfice réalisé dans le dernier exercice.

— Les affaires sont calmes, déclarait-elle, la main sur le cœur, à l’honorable président qui lui exposait les griefs de son associé et refusait de la suivre sur un terrain aussi délicat.

Mais l’« honneste dame », ainsi que s’exprimait Boccace (sic), d’insister :

— Que voulez-vous, on nous fait une telle concurrence ! Si cela continue il deviendra désormais impossible, dans notre commerce, à Tunis, de joindre les deux bouts. Nos frais généraux sont des plus considérables, il nous faut renouveler notre marchandise pour contenter des clients de plus en plus exigeants. Les primeurs deviennent hors de prix et, d’autre part, vous savez bien, les règlements s’y opposent, que nous ne saurions leur fournir des produits avariés.

Le président, ému par cette déclaration, s’empressa d’octroyer à l’abbesse affligée un certain délai pour vider les lieux.

— Comme cela, observa-t-il, vous pourrez vous retourner.

Mais l’expulsée récalcitrante de protester :

— Cela, jamais, mon président.

Et l’on passa à une autre affaire, celle-ci étant close.

Plus loin, voici encore une anecdote touchant Moréas :

Il ne se passait, naguère, de jour que le poète Jean Moréas ne reçût la visite de quelque mauvais poétaillon qui, avec cette assurance qui est le touchant privilège des débutants de lettres, ne voulût lui imposer l’audition de quelque poème de sa façon. Quand Moréas ne pouvait éluder le fâcheux, après l’avoir écouté avec une patience narquoise, il lui disait :

— C’est très bien, très bien vos vers.

Puis, prenant son André Chénier sur un rayon de sa bibliothèque, il en lisait à haute voix une strophe et ajoutait :

— Quant à ceci, c’est bien.

Jamais plus merveilleuse leçon d’indulgente sagesse ne nous fut donnée.

Procès-verbaux de duels inénarrables, petite correspondance ébouriffante, nouvelles fantaisistes excessives, publicité rédigée sous la forme la plus amusante, articles politiques très documentés et très inattendus, la gazette régence contient les choses les plus amusantes qui soient.

Et, pour en finir dignement avec la Bataille de Tunis, voici la réponse à un Groupe de touristes.

Si vous venez passer la semaine prochaine en Tunisie, point n’est besoin de vous munir d’un casque colonial. Un bon parapluie et un pardessus d’hiver feront bien mieux votre affaire.

Malgré le caractère particulièrement brillant de sa nouvelle publication, je me demande si Jacques Dyssord restera longtemps encore en Tunisie. Je serais bien étonné s’il ne regrettait pas déjà la rue Cadet, la rue Montmartre et quelques coins pittoresques de la rive gauche, de la rue Visconti au Panthéon en passant par les quais et le Boul’Mich.

Que durera la Bataille de Tunis ? Longtemps, peut-être, mais peut-être aussi ce que dure le jasmin ou un litre de boukha dans une famille juive de Tunis. Et, en ce dernier cas, le merveilleux poète Dyssord reprendrait le Carthage et le P.-L.-M. via Tunis-Paris.

J’imagine que l’auteur du dernier chant de l’Intermezzo redoute les fortes chaleurs dans la Régence.

Peut-être ce voyage nous vaudra-t-il un roman ? Mais le pays prête avant tout à l’opérette. M’est avis qu’en y regardant les Arabes et les juifs à la façon de Daumier Dyssord pourrait sortir quelque chose de bien.

Quelqu’un qui revient de la Régence l’a jugée devant moi en ces termes, que j’ai scrupuleusement notés :

« Sans parler des indigènes, la plupart des Européens qui habitent là-bas vous rendent quatre pièces fausses sur cent sous. On chasse sans grand risque le bédouin dans le bled à condition de respecter les marabouts. L’anisette Licari sévit et les chansons de Millandy. La bagatelle s’y désigne par le verbe local niquer, abréviation très reconnaissable, et on nique à des tarifs fort abordables. Pour le reste c’est un pastiche des frères Tharaud, mais en décalcomanie. »

La Patate §

[OP3 195]

Depuis quelques années, on s’efforce d’introduire à Paris des légumes, des fruits nouveaux et, tandis que le topinambour d’une part, les sorbes, les cormes, de l’autre, ont presque entièrement disparu, on fait maintenant une grande consommation de fenouil, de crônes, etc., comme nouveaux légumes, et de bananes, de grape-fruits, de letchis, etc., comme nouveaux fruits.

Pour habituer le public à ces nouveautés, les marchands ont imaginé de les faire prôner en des prospectus qui sont parmi ce que l’art populaire contemporain a produit de plus curieux.

Voici le texte d’un prospectus que l’on a répandu à profusion cette année-ci et qui avait pour but d’habituer les Parisiens à manger de la patate.

La Patate

La patate douce est originaire de l’Inde, et se cultive avec succès dans le Nord de l’Afrique. Celle qui alimente le marché parisien provient de la province d’Alger.

Malheureusement, ce légume n’est pas assez répandu et si Brillat-Savarin l’avait connu il n’aurait pas omis de le recommander pour la confection de son navarin, qui, ajouté aux pommes de terre, le rend plus succulent.

On peut la faire cuire entière dans un four, en ayant soin de ne la peler qu’au moment de servir.

En beignets les gourmets les plus difficiles s’en régalent et [elle] fait un excellent entremets.

En friture coupée en tranches plates elle remplace avantageusement la pomme de terre.

Cuite et réduite en bouillie, elle fait d’excellentes confitures.

Enfin, Mesdames, qui aimez les petits gâteaux fourrés, ayez la certitude que la plupart ne sont faits qu’avec de la purée de patate qui remplace parfaitement celle de marron ?…

Le style de ce prospectus est elliptique, mais savoureux. Brillat-Savarin ne l’eût peut-être pas approuvé, mais Grimod de La Reynière l’aurait appris par cœur.

Une lettre émouvante §

[OP3 196-197]

Un médecin m’a communiqué cette lettre émouvante à laquelle il n’a pas pu donner de réponse, qu’il a conservée précieusement pendant plusieurs années et qu’il a souvent relue comme un précieux document de conscience et de psychologie.

Monsieur le Docteur,

Je sollicite de votre bienveillance quelques instants d’attention.

Pharmacien, 35 ans, avarié depuis deux ans et demi, hors du mariage loyal, par suite, je désire néanmoins me marier.

Je cherche une avariée comme moi.

Il peut s’en trouver parmi les veuves, les divorcées, chez les jeunes filles de famille aussi ; et un tel mariage — qui ne comporterait pas d’enfants — serait la solution la plus simple.

Mais, à défaut, j’épouserais toute autre femme ayant une tare physique quelconque, non visible, la mettant également hors du mariage.

Je la souhaite musicienne, trente ans environ et quelque fortune.

Si vous connaissez, monsieur le Docteur, une personne que cette lettre puisse intéresser, je vous serais infiniment obligé de lui en faire part.

Le but est honorable : je me permets de solliciter votre concours.

Toute reconnaissance acquise.

Agréez, je vous prie, monsieur le Docteur, l’expression de mes sentiments distingués.

XX.

Pendant un mois, à partir de cette date, écrire à cette adresse :
                                                         Monsieur Latour
                                                                  Letter-Box
                                                                           6, rue de Sèze, Paris.
Prière de vouloir bien communiquer à vos confrères.

La lettre n’était point manuscrite, mais imprimée. Le pharmacien a-t-il trouvé la compagne de ses rêves ? Je n’en sais rien ; toujours est-il qu’un désintéressement aussi anormal ne me remplit pas d’aise et, cette circulaire mélancolique, il me semble qu’un Homais aurait pu l’écrire s’il avait été avarié.

La Succession d’Antoine à l’Odéon §

[OP3 197]

La succession d’Antoine à l’Odéon est devenue un prétexte à réclame. Tout le monde était candidat. À l’heure où j’écris ceci, on ne sait pas encore qui recueillera le titre de roi en Odéonie, mais ce que l’on sait, c’est que presque aucun de ces candidats disposés à travailler à l’œil n’a d’argent à mettre dans cette affaire et par conséquent ne pourrait accepter le poste d’Antoine au cas où le ministre voudrait l’y nommer. C’est à peu près ce que m’a déclaré un des candidats sérieux, mais non un de ceux qui aient le plus de chances de voir aboutir sa candidature, je veux parler du poète Maurice Magre.

La conclusion de cette levée d’héritiers antoinistes, c’est qu’on a pris l’habitude de la réclame. Que tout le monde, peu ou prou, veut se faire de la publicité et que ceux qui croient qu’elle aide aux arts et aux lettres se trompent entièrement. Elle sert peut-être à faire gagner de l’argent, mais je crains bien qu’elle n’abaisse un peu ceux qui s’en servent ainsi au hasard.

La réclame coûte que coûte, ce n’est pas ce que le futurisme italien envoie de meilleur à la France.

[1914-05-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CIX, nº 406, 16 mai 1914, p. 430-435. Source : Gallica.
[OP3 197-204]

Le langage français espagnolisé §

[OP3 197-203]

« Celtophile. Où alliez-vous quand je vous ay rencontré ? — Philausone. Je m’en allès à space, car j’ai ceste usance de spaceger après le past : et mesmes quelque volte incontinent après, quand j’ay un peu de fastide ou de martel in teste. — Celt. Vous plairait-il sortir hors de la porte pour prendre l’air des champs ? — Phil. J’aures plaisir de faire compagnie à vostre seigneurie, si je n’estès desja un peu stanque. — Celt. Comment ! Avez-vous si mauvaises jambes ? — Phil. J’ay bonnes jambes (de quoi Dieu soit ringrazié), mais j’ai battu la strade desja tout ce matin », etc.

C’est ainsi qu’Henri Estienne, dans ses Dialogues du français italianisé, se moquait de la mode que l’on avait en ce temps-là de travestir le français en italien. De nos jours, les amateurs de courses de taureaux du Midi (les aficionados) ont la manie de travestir le français en espagnol. Voici quelques exemples de Langage français espagnolisé tiré du journal Le Torero qui paraît à Nîmes.

C’est d’abord le compte rendu d’une course qui eut lieu à Murcie le 15 avril :

Huit toros de Veregua pour Cocherito, Paco Madrid, Francisco Posada et Belmonte. Plaza archicomble.

Cocherito est très fêté à son premier toro, pour son bon vouloir, son intelligente faena de muleta et une demi-estocade supérieure. Au 4e, qu’il estoque en remplacement de Belmonte blessé, il passe inaperçu malgré un excellent travail et une bonne estocade courte. Au 5e, il exécute un magnifique travail de muleta et le toro cuadré, c’est Paco Madrid qui porte une demi-estocade lagartijera. (Ovation.) Enfin, au 8e, travail élégant, deux pinchazos et une belle estocade courte. (Ovation.)

Paco Madrid, intrépide, passe bien le deuxième Veragua, qu’il roule de deux pinchazos et une grande estocade. Grande ovation au 6e ; il est encore plus vaillant si possible et termine par un pinchazo supérieur et une estocade jusqu’au coude. (Autre ovation.)

Posada est toujours le héros dans quelque corrida qu’il se présente. Son premier tombe sur une grande estocade suivie d’un descabello et la faena avait été superbe. Le Chico est longuement acclamé. Au 7e, fuyard, il fournit un travail approprié, qui est terminé par une estocade foudroyante. L’oreille du défunt lui est offerte au milieu du délire général.

Belmonte n’a fait apprécier que son talent de capeador, et son travail de muleta au 3e toro fut émotionnant ; mais en portant un pinchazo, il sortit de suerte saisi, piétiné et il se retira à l’infirmerie où on lui reconnut un coup sourd au pied droit.

Voici un extrait du compte rendu d’une course qui a lieu à Marseille. Il s’agit des taureaux :

Leur moral ne démentit pas ce que promettait leur physique ; ils eurent assez de bravoure pour partir la cavalerie, de loin et aux premières provocations ; le troisième, un jabonero, alla même jusqu’à recharger et s’endormir dans la suerte de varas ; tous furent nobles et clairs comme des toros de caste ; le pouvoir seul manqua. Seulement, ce n’étaient pas des bêtes lourdes et ils arrivèrent à la mort mobiles et parfois distraits. De plus, l’absence de morillo fit qu’on les piqua dans la paletilla (l’épaule), et qu’on les banderilla plutôt sur les côtés et la défectuosité des blessures occasionna des extranos (mouvements imprévus), qui n’auraient pas existé autrement.

Ceci est tiré d’une course, à Lunel :

Le deuxième toro qui lui échut était un vieux simbel, il tira de cet animal retors le meilleur parti possible.

Le succès obtenu par Vaillant fut vif et mérité.

Laurent, dans un mauvais jour, ne fit rien de bon, il fut souvent tenaillé par la frousse.

Pouly III, habilement secondé par son père, attendit le beccero qui lui était destiné, il le reçut de superbe façon, en deux recortes impressionnants. Le chico enthousiasma la foule par son jeu de cape facile, élégant ; il dessina des demi-véroniques supérieures ; a parear, il épingla une bonne paire au cuarteo, son trasteo de muleta fut remarquable. Quand le muchacho couronna son travail, en plaçant le simulacre au bon endroit, il fut salué par une ovation indescriptible du public.

Une course à Toulouse provoque un récit qui n’est pas moins espagnolisé que les précédents.

La Marseillaise éclate, bientôt suivie d’un paso doble, et voici le paseo étincelant de soie, d’argent et d’or, et à la tête duquel galope, fièrement, campé sur son pur-sang andalou, le noble et brillant seigneur Don Ruy da Camara

Les Toreros. — Le caballero en plaza, Don Ruy da Camara, a obtenu le même triomphe que l’an dernier. Élégant cavalier, doué d’une vista torera remarquable, il fut superbe d’adresse et d’à-propos à son premier adversaire, auquel il cloua successivement quatre rejones et une banderilla ; le second toro ne lui permit pas de renouveler son exploit précédent, le bicho étant le prototype de ce que nos collègues d’Espagne appellent le vrai toro abando (trop peureux), néanmoins le public toulousain sut ovationner comme il le méritait le brave et brillant caballero.

Manuel Navarro — (violet et or).

Vaillant à la cape, essayant de « parer » des adversaires qui n’avaient pas, il s’en faut, des rhumatismes aux jambes, il fut un bon banderillero et un excellent compagnon de lidia, doué de beaucoup de vista, il fut la providence de bon nombre de ses collègues. Ses faenas de muleta n’eurent qu’un seul mérite : celui d’être brèves, à citer pourtant deux molinetes et une de pecho forcée, dans laquelle il démontra qu’il était un torero de tête ; les entrées a matar furent droites et vaillantes, quoique d’un peu loin, et si les estocades résultèrent caidas ou atravesadas, ce défaut venait surtout de l’extrême mobilité des 4 premiers bichos, à la suerte suprême.

Il tue le premier d’une estocade franchement atravesada, et d’une tendida entrant droit.

Le second tombe sous une ½ caida, qui suit immédiatement après une entière également couchée, mais portée crânement, et faisant tout pour en finir.

Au cinquième, plus maniable, il entre droit et de près, pour une ½ delanterilla et atravesadilla, qui lui vaut une ovation bien méritée et l’oreille ; actif aux quites, mais nul dans la direction de la lidia, il laisse somme toute une très bonne impression.

Pacorro — (saumon et or). Ce jeune torero, presque un enfant, eut à diriger les deux os de la journée ; il les tue respectivement de deux demi-perpendiculaires et d’une entière atravesada le premier, et d’un bon pinchazo en hueso et d’une caida, le second ; le tout, entrant d’aussi près et aussi droit que le permettaient les conditions des deux bichos, difficiles et dangereux. Banderillo correct, remarquable surtout dans un cuarteo de cortas, il se montra un capeador étincelant ; 3 véroniques, un farol et deux largas a faviroladas lui valurent une belle ovation ; armé des trastos, il se révéla à cet adversaire un futur grand matador de toros.

Entrant droit et de si près, qu’il est saisi, voltéé, la poitrine trouée d’un puntazo, il laisse malgré tout une bonne estocade ; il se relève la chemise déchiquetée et en sang, pour essayer deux descabellos, qui mettent à terre le plus noble adversaire de la tarde.

Les toros — furent ce que sont toujours les toros français : coureurs en diable, difficilement toréables et ne présentant somme toute qu’un intérêt bien réduit ; le premier permit au caballero de briller, mais il termina la tête dans les nuages et coupant le terrain ; le second fut un toro abando (peureux) et ne permit aucun travail sérieux, il acheva distrait et plein de pouvoir (à leur actif, quatre sauts du callejon) ; le 3e prit cinq piques sans tourner la tête, pour une chute fantastique, et par deux fois éprouve lui aussi le besoin impérieux d’accomplir un voyage par-delà la talanquera ; le quatrième se contente de 3 puyazos et, par deux fois également exécute un steeple-chase soigné ; tous deux terminèrent leur jour, se défendant et accrochant terriblement de la corne droite ; les cinquième et sixième furent les deux meilleurs et sauvèrent l’honneur de la devise de leur ganaderia, le sixième surtout fut suave, et fournit l’occasion à Pacorro de déployer une vaillance extraordinaire ; au total, je crois que les toros français ne devraient être lidiés en novilladas formelles que vers juin ou juillet ; mais je n’en conclus pas moins fermement que le ganadero espagnol fournit des lidias autrement intéressantes.

À Bordeaux, le 12 avril, un correspondant, M. Creuzan, espagnolise aussi bizarrement.

Le temps, quoique maussade, permit aux aficionados bordelais de venir en foule voir le fameux novillen Algaben II et les toros de Surga. Quant au second matador, Alcalareno, qui n’avait pas encore toréé dans notre ville, il fut plutôt malheureux…

Premier toro : noir, sort rapidement et Algabeno le capée à la perfection. Puis le bicho donne courageusement assaut à la gent montée, qui lui fait mordre le fer par quatre fois, pour autant de chutes ; un cheval reste pour l’arrastre.

Un brindis à la présidence et Algabeno sert une muleta calme et scientifique, terminée par deux estocades bien placées. La dernière livre le Surga au puntillero.

Deuxième toro : noir cendré, est arrêté par la cape de Alcalareno. Il fonce alors sur un picador qu’il désarçonne. Trois autres piques suivent, dont les deux premières excellentes, Algabeno exécute de savants et élégants capotazos.

Quatrième toro : noir, superbe, prend quatre piques.

La suerte des banderilles est émouvante.

À la mort, Alcalareno semble ému et, quoique aidé d’Algabeno et tous ses hommes, il est hésitant. Il danse devant le Surga qui le désarme et rentre plusieurs fois à matar ; il entend deux avis et conclut enfin.

Cinquième toro : noir, magnifique… On lui laisse une pique dans le corps.

Pour la lui enlever, on l’attire vers la barrera, ce qui permet à un chulo de se distinguer pour son courage, à un torero de montrer son adresse en arrachant le restant.

Remarquez que la plupart des termes espagnols employés dans ces articles pourraient être remplacés par des termes français correspondants. Le paso doble ne serait-il pas un pas redoublé et ne serait-il pas plus clair de dire l’après-midi au lieu de la tarde ?

D’autre part, il se peut que cette mode de mêler au français des termes étrangers soit un moyen de renouveler le langage, de lui infuser une vertu nouvelle. Les aficionados du Midi ne feraient pas autre chose que d’enrichir la langue.

Ils s’y emploient en tout cas, de façon décidée et la littérature espagnolisée s’est enrichie, en 1913, de 26 volumes et de 19 nouveaux journaux taurins.

On m’a cité, par contre, un aficionado nationaliste qui avait trouvé le moyen de franciser agréablement le costume des toreadors. On sait que, les jours de corrida dans le Midi, beaucoup de Français s’habillent en toreros. Notre aficionado s’habillait en Breton.

Pour terminer, voici encore une coupure du Torero ; elle donne, en langage espagnolisé, une opinion autorisée sur l’année 1913, du point de vue des amateurs de courses de taureaux, et aussi des aperçus intéressants sur l’avenir de la tauromachie. À remarquer aussi que le modernisme s’introduit dans la plaza.

En résumé, la temporada de 1913 a été plus intéressante que les dernières, à tous les points de vue. Elle affirme la supériorité des toreros sur les matadors et marque une reconnaissance du bon goût, malgré quelques excentricités modernistes. La tauromachie est plus que jamais en faveur et si l’on doit déplorer parfois la partialité d’un public pas toujours très compétent, il faut bien avouer que les passions aficionadas donnent du relief et de l’attrait à la fête du courage et de la grâce, la corrida de pourpre et d’ors sous le soleil. »

Jules Claretie amateur §

[OP3 203-204]

Jules Claretie, amateur éclairé, avait réuni un certain nombre de tableaux et de dessins qui ont été dispersés aux enchères publiques.

Il aimait l’art moderne et, dans sa collection, Picasso voisinait avec Degas, Maurice Denis et Forain.

Quelques pièces de la collection Claretie intéressent particulièrement les lettres.

Théophile Gautier était représenté par une Madeleine, petite toile de 40 cent. de hauteur sur 32 de largeur, à propos de laquelle Jules Claretie écrivait dans le Temps du 26 octobre 1911 :

Je possède une toile de la jeunesse de Théophile Gautier, une peinture qui donnerait une idée bien inexacte de la poésie de l’auteur d’Albertus, un portrait de femme vue de trois quarts : tête blonde aux cheveux d’or déroulés sur les épaules, regards poétiquement levés vers le ciel, le cou nu, une tunique blanche assez lâche avec un manteau jeté sur les épaules, quelque modèle ou Cydalise de passage en la rue du Doyenné.

M. Claretie a encore mentionné ce tableau dans ses Confidences à propos de la bibliothèque.

M. Claretie possédait un portrait du célèbre auteur du Mérite des femmes, du vieil académicien Ernest Legouvé, par son petit-fils, M. Georges Desvallières.

M. Legouvé est dans son cabinet de la rue Saint-Marc, il est vu de profil à droite. Ce portrait, dessin aux deux crayons, fut peint en 1891.

Trois dessins de Heim représentent l’un M. Firmin, de la Comédie-Française, en 1827, le second Casimir Delavigne en 1828, vu de profil, légèrement incliné, le bras droit appuyé sur un fauteuil et tenant de la main gauche son chapeau ; et le troisième Émile Deschamps en 1846, vu de trois quarts, en habit, tenant son chapeau de la main gauche.

Prosper Mérimée est fort bien représenté par un album se composant d’une lettre autographe, d’un portrait en lithographie, de soixante-cinq dessins ou caricatures à la plume, etc., et de deux portraits dans un cadre représentant l’un Mignet, de l’Académie Française, et l’autre, le duc de Broglie.

Sur le portrait de Mignet est écrit :

« Le beau Mignet, s’endormant de fatigue à 4 heures du soir ; fait pendant une séance de l’Académie, par Mérimée, qui était assis à l’autre extrémité de la salle, en face de lui, 1855. »

Sur le portrait du duc de Broglie, on lit :

« Le duc de Broglie, s’endormant à l’Académie ; fait par Mérimée, qui était assis derrière lui, de côté, 21 juin 1859. »

Plus bas, on a encore tracé ces mots :

« Dessin à la plume par Prosper Mérimée, provenant de la collection de Sainte-Beuve, qui a ajouté à chacun d’eux une explication de sa main. »

M. Claretie possédait un dessin à la plume de Victorien Sardou : Projet de décor pour le premier acte de « Thermidor ».

Il représente une rivière bordée d’arbres ; au second plan, un pont jeté entre deux rives. Au dos, un plan avec des notes manuscrites de l’auteur.

On lit en bas :

« Dessin de Victorien Sardou pour le 1er acte de Thermidor (l’île Louviers), décor exécuté par M. Lemeunier, J. Claretie. »

M. Claretie avait aussi réuni quelques sculptures parmi lesquelles un marbre de Falguière, Victor Hugo, réduction de celui existant au Théâtre-Français, et une cire de Mercier, Portrait d’Alfred de Musset.

[1914-06-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CIX, nº 407, 1er juin 1914, p. 656-661. Source : Gallica.
[OP3 205-211]

Francis Carco §

[OP3 205-207]

Francis Carco est un jeune écrivain qui, affectant un cynisme gracieux, est, au fond, très pur et très vérécondieux.

C’est un grand travailleur qui trouve encore le temps de vagabonder des nuits entières en compagnie de M. Louis-de-Gonzague Frick. Il a renouvelé, en se promenant ainsi la nuit, le thème de la pipe, cher aux poètes fantaisistes du xixe siècle.

M. Carco imite Mayol à la perfection ; il chante d’ailleurs agréablement toutes les chansonnettes et il danse à ravir.

Il a beaucoup d’ordre, son intérieur est très propre et chaque fois qu’il publie un livre il l’envoie à toute la presse.

M. Carco réalise pour le public féminin l’idéal du jeune homme moderne ; il n’est pas grand, il est mince, il est pâle et son sourire semble toujours faire attendre une épigramme qu’il ne lâche jamais que sous la forme d’un madrigal, car il prend volontiers le genre tendre. Ses principaux amis sont ou ont été MM. Gazanion, Jean Pellerin, Tristan Derême, L.-de-G. Frick, Claudien, etc.

Quelques vices discrètement entretenus contribuent à le maintenir dans une odeur de sainteté sur laquelle il vaut mieux ne pas insister.

Il affectionne les restaurants italiens, notamment un de ceux de la rue des Martyrs, où on le rencontre avec MM. Mario Meunier et Marc Brésil. Ces Messieurs s’y entretiennent d’art et de littérature avec beaucoup d’esprit.

M. Carco fréquente aussi beaucoup le cirque Médrano et il aime tant les clowns qu’il a fini par leur ressembler un tout petit peu par la pâleur et la coiffure.

Il goûte les littératures simples et violentes et cherche du pittoresque dans les réalités des existences à côté.

Il partage avec M. Mac Orlan, auteur d’un extraordinaire Rire jaune, qui vient de paraître, un goût particulier pour les chansons de la légion étrangère.

Francis Carco est né à Nouméa en 1886. Les premières impressions fortes de son enfance se rapportent aux Canaques. Il se souvient parfaitement de ces nègres à tête asymétrique, au crâne aplati en travers, à chevelure hérissée, aux yeux injectés de sang. Il se souvient des popinées ou femmes canaques dont le ventre présente plusieurs lignes parallèles, tandis que la peau pend comme un petit tablier. Il se souvient des merveilleux dieux maquillés de la Nouvelle-Calédonie, sculptures expressives et d’un art si passionné qu’elles nous étonnent et nous ravissent d’admiration au point qu’on les recherche aujourd’hui avec l’ardeur esthétique que les savants mettent à fouiller le sol hellène afin d’y découvrir des fragments de dieux antiques. Ses souvenirs se rapportent au nègre Aronda, qui dansait dans l’ombre soleilleuse, aux combats que se livraient parfois dans la ville même de Nouméa les tribus de Canaques indépendantes et ennemies.

Une fois, le petit Carco se rendait à l’école, quand éclata une bataille de cette sorte. Toutes les maisons se fermaient, les Européens se terraient afin de laisser le champ libre aux braves guerriers qui s’avançaient armés du tanico, du casse-tête à bec d’oiseau, des sagaies minces et flexibles et de la fronde.

L’enfant, qui portait au bras un petit panier plein de provisions destinées à son déjeuner, n’eut que le temps de se réfugier chez un épicier, où il passa trois jours, après quoi, les Canaques s’étant retirés, il retourna chez lui avec son petit panier toujours empli d’aliments auxquels il n’avait pas touché…

Un jour, le jeune Carco prit le paquebot afin de gagner l’Europe ; il vit l’oiseau de Sydney qui n’a pas d’aile et, chaque matin, dans sa cabine, le même poisson volant venait le visiter.

À Marseille, on lui donna un singe, qui mourut de froid, à Nice, l’année suivante.

Puis, ce fut le lycée de Nice avec son vieil aspect de couvent et les sorties où l’on courait sur le pont du Paillon afin d’aller voir les saltimbanques et les lutteurs qui s’exhibaient dans leurs baraques sur l’autre rive.

Après un séjour du côté de Dijon, dans la patrie de Désiré Nisard, Châtillon-sur-Seine, le jeune Francis Carco fit du café-concert. Il s’était spécialisé dans les chansons de Mayol. C’est ainsi qu’il s’exhiba dans les caf’ conc’ à Toulouse et à Marseille. Il fit son service militaire à Grenoble, puis à Briançon. À cette époque, il faisait déjà des vers, et il faut noter que ses premiers poèmes avaient été corrigés par M. de Pomairols durant un séjour que Francis Carco avait fait dans le Rouergue. Pendant son service et tandis qu’il gagnait les galons de caporal, Carco continuait à faire des vers ; mais comme il n’avait pas toujours le temps de les écrire, afin de ne pas les oublier, il bornait ses poèmes à trois strophes.

C’est au régiment qu’il rencontra Jean Pellerin qui écrivit sur lui un poème dont voici le début :

Caporal Carco, vous n’étiez
Pas un gradé sévère…

Ensuite le jeune poète vint à Paris, il y fréquenta les bars, le Lapin Agile et l’apéritif du Moulin-Rouge. Mais c’est au Lapin Agile qu’on le voyait le plus ; il y chantait toujours les chansons de Mayol, celles de la Légion Étrangère, y disait ses propres vers, et on l’y avait surnommé Coq d’Or. Après un court passage à la Belle Édition, il partit avec Max Régis à Nice, où il entra à la Grande France, qu’il ne faut pas confondre avec la Grande France de Marius-Ary Leblond, où je publiai moi-même mes premiers vers, en 1901.

Maintenant voilà Carco de nouveau installé à Paris ; il a quitté sa modeste chambrette de la rue Visconti, pour l’appartement plus confortable du Quai-aux-fleurs, et, malgré un labeur acharné, il n’a pas cessé de fréquenter les bals-musettes. Celui des Gravilliers, où les musiciens se tiennent sur un petit balcon ; le bal de la Jeunesse, rue Saint-Martin, dont le patron a une si belle collection de lingues qu’il donne en prime à ses clients ; celui d’Octobre, rue Sainte-Geneviève, et qui appartient à M. Vachier ; le Petit Balcon, qui s’ouvre dans une impasse près de la Bastille ; le bal de la rue des Carmes ; la Fauvette, rue de Vanves, et le Boulodrome de Montmartre, endroit charmant où la musique est, à mon gré, plus plaisante que celle de M. Strauss.

Publicité §

[OP3 207-211]

La publicité devient bien littéraire. J’ai reçu un petit livre destiné à exciter la superstition : il s’agit de vendre des pierres porte-bonheur. Le commerçant, qui est un homme avisé, afin d’intéresser les chalands, a fait précéder les prix courants de son catalogue d’un récit romanesque de son existence. C’est une biographie pittoresque et amusante dont voici les principaux traits, on dirait un chapitre de Robinson Crusoé :

Une histoire merveilleuse
Comment Walter I. Rand, un commerçant de Boston, gagna une fortune

Désirez-vous un avenir prospère ? Désirez-vous savoir votre bonne fortune pour la vie, vos succès et votre avenir futur, au point de vue de l’argent ? Est-ce votre désir que tout se trouve sous vos pas ? S’il en est ainsi, lisez l’histoire remarquable du Capitaine Walter I. Rand, un des experts les plus connus pour l’estimation des pierres précieuses, dans la ville de Boston.

Le Capitaine Walter I. Rand est né le 7 août 1854, dans une ferme située à quatre milles de Portsmouth, N. H.

Le Capitaine Rand est un descendant direct de François Rand, qui était membre d’une compagnie, envoyée d’Amérique, en 1631, par le capitaine John Mason, pour soumettre la région avoisinant la rivière Piscataqua. Il s’établit à Portsmouth, N. H., et on lui donna des terres dans cette partie de la ville qui est ; maintenant connue sous le nom de Rye. François fut tué par les Indiens le 29 septembre 1691 ; sa femme avait été tuée par eux peu de temps auparavant, pendant qu’il était allé au moulin.

Lorsqu’il était encore jeune, les parents du capitaine Rand déménagèrent de la ferme à la ville afin que les enfants pussent avoir une meilleure éducation.

Quand il était jeune garçon, il fut élève des écoles publiques et il passa le temps accordé pour les récréations sur la rivière Piscataqua ou sur l’Océan, à pêcher, en bateau à voiles, à nager et à tous ces exercices en plein air qui créent une constitution ferme et robuste, ce qui lui a permis, plus tard, de surmonter bien des obstacles. Il passait aussi une partie de son temps autour des quais du port à écouter les histoires quelquefois un peu exagérées des vieux marins, ce qui développa chez lui un amour violent pour les aventures et l’idée de visiter, quelque jour, les places principales de l’Univers.

À l’âge de quatorze ans, il s’engagea sur un garde-côte des États-Unis sous les ordres du capitaine Hull Adams de Quincy (Mass.) et resta avec lui jusqu’au moment de son licenciement. Il revint alors chez lui et trouva une place dans une épicerie. Mais cette vie terre à terre devint bientôt trop monotone pour lui, et le désir des aventures et des voyages était si grand qu’il quitta sa place, alla à New-York et s’embarqua pour Para, Amérique du Sud. Et pendant les dix ans qui suivirent il voyagea autour du monde, où la fantaisie le menait. Et si nous avions assez d’espace nous pourrions raconter ses aventures soit sur terre, soit sur mer.

À son retour à Boston, il se mit dans le commerce au-dessus du vieux Boylston Market dans Washington Street. Pendant cette période, il commença à s’intéresser aux pierres précieuses et à étudier la géologie et la minéralogie. Après des études longues et profondes, des leçons pratiques dans cette branche et après l’habitude de manier les pierres précieuses, il devint un des experts en pierres fines les plus connus.

Mais son vieux désir pour les voyages et son amour pour la mer furent de nouveau si grands qu’il vendit son fonds de commerce et commença le 1er août 1889 un voyage autour du monde. En voyageant dans l’Est il débarqua dans l’île de Ceylan, dans les Indes, sans argent, malade et sans amis. C’est pendant qu’il était à désespérer du futur qu’un vieil Indien lui donna la pierre Porte-Bonheur ; le capitaine Rand en rit et s’en moqua, mais l’Indien déclara qu’elle allait changer sa fortune, et cela arriva vingt-quatre heures plus tard ; un navire anglais à destination de Colombo fut signalé ; à bord plusieurs Bostoniens qui faisaient le tour du monde étaient des amis du capitaine Rand. Il les guida dans l’intérieur de l’île, leur donnant des avis pour acheter des pierres fines ; ils savaient qu’il était un expert. Pour ses bons offices il reçut une bonne commission des marchands et il plaça cet argent dans l’île très avantageusement. Il acheta alors une grande quantité de pierres précieuses des indigènes, qui les trouvent dans les mines et les taillent sur les montagnes, les obtenant ainsi à un prix aussi réduit que les marchands indigènes de Colombo.

En quittant Ceylan, il alla à Paris et en 30 jours vendit des pierres précieuses pour une valeur de 12 000 fr. — Allant de là à Londres (Angleterre), il s’arrêta pour deux semaines et fit 40 000 fr. de bénéfice en un clin d’œil.

De retour à Boston, il ouvrit un magasin dans Tremont Street, sous la vieille Evans House, se mit à vendre des pierres précieuses avec un succès phénoménal. Cela dura jusqu’à il y a six ans, quand, en déménageant d’Huntington Avenue à Hemenway Street, le capitaine Rand perdit sa pierre Porte-Bonheur. Il n’y pensa pas d’abord, mais la mauvaise fortune se montra bientôt. Il fit de mauvaises spéculations en faisant des affaires, et tout semblait aller mal ; les pertes qu’il éprouva engloutirent la fortune qu’il avait amassée, et pendant trois ans rien ne lui réussit.

Un jour, comme il calculait ce qu’il avait perdu et pensait à sa mauvaise chance, il compara sa situation avec celle qu’il avait dans l’Inde lorsque le vieil Indien lui avait donné la pierre Porte-Bonheur. Il commença de suite à la chercher partout, mais sans succès, et désespérait de la retrouver, quand un jour, quelque temps après, en cherchant de vieux vêtements pour travailler dans le lot de mineurs de cuivre qu’il y avait dans l’Arizona, il la trouva dans un gilet, dans une malle déposée dans la cave.

Personne ne peut se figurer sa joie à rentrer en possession de la pierre.

Du moment qu’il l’eut retrouvée, sa fortune changea ; il a de nouveau gagné de l’argent et tout a changé pour le mieux. Il a aussi appris que certains lots de terrains qu’il avait dans l’Arizona sont très riches en cuivre. Il croyait qu’ils n’avaient pas de valeur.

Le capitaine Rand ayant conscience de la valeur immense de la pierre et se rappelant les histoires remarquables racontées par les indigènes au sujet du pouvoir de la pierre, s’en est procuré quelques-unes.

Dans aucune autre partie du monde, excepté les montagnes de Ceylan, Indes, on ne trouve ces pierres. On les trouve dans d’étroites crevasses dans les rocs majestueux qui ont été soulevés par la force volcanique il y a des millions d’années ; et dans des places qui sont presque inaccessibles à cause de la traversée de jungles épaisses et mortelles que peu ont le courage de traverser. Ces pierres, après avoir été trouvées dans les mines, sont taillées et polies par des femmes et des enfants, envoyées à Colombo et à Point of Gaul pour être vendues.

De tous ceux qui vont à la recherche de ces pierres, ou d’autres pierres de prix, bien peu reviennent. Beaucoup meurent de la morsure mortelle du serpent cobra, parce qu’il n’existe pas de remède (on estime que plus de 30 000 personnes meurent, chaque année, dans toutes les Indes seulement, des morsures de ces serpents). D’autres sont dévorés par les bêtes féroces et tous sont plus ou moins atteints par la terrible fièvre des jungles, dont on guérit rarement.

Cette histoire est vraie dans tous ses détails, et c’est la seule vraie pierre Porte-Bonheur qui ait jamais été apportée en Amérique.

Le capitaine Rand est aujourd’hui un marchand de pierres précieuses et un grand acheteur de matières d’or et d’argent.

Son magasin est à XXX, où il sera heureux de rencontrer tous ceux qui voudront le visiter ; il certifiera par écrit l’histoire qui précède, qui est réellement l’histoire la plus remarquable qui ait jamais été racontée au sujet d’un Bostonien qui a vécu dans toutes les parties du monde.

Je n’ai supprimé que l’adresse de cet habile commerçant, afin que l’on ne m’accuse point de favoriser la superstition.

Albert Savinio §

[OP3 211]

J’ai été invité par un jeune musicien à entendre de sa musique. C’est un homme bien élevé et plein de talent. Il s’appelle Albert Savinio et j’ai idée que l’on entendra de nouveau parler de lui.

Mais pour ce qui est du petit concert qu’il m’a donné, j’étais charmé et étonné à la fois, car il maltraitait si fort l’instrument qu’il touchait qu’après chaque morceau de musique on enlevait les morceaux du piano droit qu’il avait brisé pour lui en apporter un autre, qu’il brisait incontinent. Et j’estime qu’avant deux ans il aura ainsi brisé tous les pianos existants à Paris, après quoi il pourra partir à travers le monde et briser tous les pianos existants dans l’univers. Ce qui sera peut-être un bon débarras.

[1914-07-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CX, nº 409, 1er juillet 1914, p. 192-194. Source : Gallica.
[OP3 212-214]

La mèche de M. Whistler §

[OP3 212]

M. Joussein, barbier du Sénat, qui eut l’occasion de coiffer le peintre anglais Whistler, m’en a parlé.

En ce temps-là, Whistler, qui avait les cheveux blancs, se les faisait teindre et, afin de conserver une apparence encore plus juvénile, il voulait qu’on réservât sur le front une mèche qui devait rester blanche.

Et je propose aux astronomes qu’ainsi que la chevelure de Bérénice la mèche de M. Whistler soit mise au nombre des constellations.

Les Archives de la Parole §

[OP3 212-214]

Les Archives de la Parole ont parlé, le 27 mai à 17 heures, pour la première fois à propos d’une audition de poèmes symbolistes dits par les poètes eux-mêmes et enregistrés aux Archives.

Cela se passait à la Sorbonne, salle V, escalier Saint-Jacques, 2e étage. L’audition était précédée d’une conférence de Jean Royère après laquelle on écouta les poèmes, tandis que M. Ferdinand Brunot, le savant directeur des Archives de la Parole, servait d’opérateur. Voici le programme de cette séance :

1re partie.

Pierre Louys : Pour le tombeau de Jean Second.

Jean Royère : Thrène.

Henri Aimé : Harpe du soir.

2e partie.

Gustave Kahn : Les bonnes dames.

Henri Hertz : La promenade avec Dieu.

André Spire : Nudité.

3e partie.

André Fontainas : Décembre.

Paul Fort : La voix des Bœufs.

Guillaume Apollinaire : Sous le pont Mirabeau et Marie.

René Ghil : Chant dans l’espace.

4e partie.

Maurice de Faramond : Esther devant Assuérus.

Émile Verhaeren : Le vent.

C’est en étendant parfois à l’excès l’expression de poèmes symbolistes que Jean Royère a pu grouper des poètes comme René Ghil, André Spire, Henri Hertz et moi-même avec Pierre Louys par exemple. N’importe ! la fête fut tout intime. J’aperçus dans la salle : Henri Hertz, André Spire, René Ghil, Maurice de Faramond, André Billy, André Arnyvelde, Barzun, Albert Mockel, Mme Henriette Sauret, Mme Louise Faure-Favier, Mme Stella Croissant.

La voix de Pierre Louys est si sourde que nous ne comprenions qu’avec peine ce que disait la longue mélodie de ses alexandrins. On comprit mieux Royère et Henri Aimé.

Mais Gustave Kahn fut le premier que l’on entendit vraiment. On ne comprit pas mal Henri Hertz qui rougissait dans cette barbe célèbre qui lui part du bout du nez, et quant à André Spire, ce fut comme pour Gustave Kahn, on le comprit parfaitement.

On saisit beaucoup mieux ce que disait Fontainas que ce qu’avait dit Pierre Louys, mais, en définitive, les voix de l’un et de l’autre sont si sourdes que c’est bien celles que l’on a le moins comprises.

Le poème de Paul Fort fit une grande impression. On regretta son absence.

J’entendis très bien mes deux poèmes, mais j’ignore si les autres auditeurs les ont compris aussi bien que moi.

Et j’eus encore une fois l’étonnement que j’avais éprouvé le jour où Mme Ferdinand Brunot enregistra ma parole.

Après l’enregistrement, on fit redire mes poèmes à l’appareil et je ne reconnus nullement ma voix.

D’ailleurs, comme je fais mes poèmes en les chantant sur des rythmes qu’a notés mon ami Max Jacob, j’aurais dû les chanter comme fit René Ghil, qui fut avec Verhaeren le véritable triomphateur de cette séance. Le chant vertigineux de René Ghil, on eût dit des harpes éoliennes vibrant dans un jardin d’Italie, ou encore que l’Aurore touchait la statue de Memnon et surtout l’hymne télégraphique que les fils et les poteaux ne cessent d’entonner sur les grandes routes.

Après cette musique aérienne, qui vibrait si bien dans l’espace, l’accent guttural de Maurice de Faramond chanta plus sourdement le destin de la princesse juive devant le roi perse, mais la voix vibrante de Verhaeren, parole claire et juvénile, éclata encore comme un joyeux chant de coq.

Chez le peintre L.-D §

[OP3 214]

La scène se passe chez le peintre L.-D., un artiste qui expose à la Nationale. Ce peintre a la manie de voiler les objets qu’il y a chez lui. Il venait, dans sa saison d’hiver, de tirer le portrait de Mme de R…, qui, visitant un jour l’atelier, s’arrêta devant un grand voile derrière lequel paraissait se dissimuler un tableau dont on voyait un peu le cadre.

« Qu’y a-t-il derrière ce voile, demande Mme de R… ? Je parie que c’est encore une cochonnerie. »

Alors le peintre tire le voile et la dame s’aperçoit elle-même.

[1914-07-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CX, nº 410, 16 juillet 1914, p. 420-423. Source : Gallica.
[OP3 214-216]

Le restaurateur poète et le cordonnier philosophe §

[OP3 214]

M’étant rencontré naguère avec Michel Pons, le restaurateur poète qui eut, à une élection académique, la voix de Maurice Barrès, il m’invita à aller le visiter. Et quelques jours après cette rencontre, j’arrivai au Bouillon Michel Pons, rue des Moulins, vers 5 heures de l’après-midi.

Une femme à cheveux blancs et très avenante de visage me dit que le patron était au premier étage où je montai par un petit escalier en spirale.

Là, dans une salle basse, en compagnie de son ami, le cordonnier-philosophe André Gayet, Michel Pons collait, à la lueur d’un bec de gaz, les coupures de journaux relatives à son dernier livre de vers : les Chants d’un déraciné.

Michel Pons est un homme dans la force de l’âge, il est brun, pas très grand, mais large d’épaules et bien campé sur ses jambes. Il s’enthousiasme facilement et rit encore plus volontiers, accompagnant ses récits de gestes à mains fermées.

Son ami, le cordonnier-philosophe, présente avec lui un contraste frappant. Il est très grand et très mince, ce qui, malgré ses cheveux blancs, lui laisse l’air très jeune. Son visage est plein de tranquillité. Un strabisme assez prononcé donne à son regard je ne sais quoi de lointain et de mystérieux. Il parle rarement et toujours avec bon sens, et, tandis qu’il écoute, on comprend qu’il suppute la valeur de ce qu’il entend, cependant qu’il s’efforce de juger son interlocuteur avec bienveillance. Ses vêtements, très propres, sont ceux d’un artisan, mais sa taille et sa tenue leur confèrent une véritable élégance. II m’a rappelé aussitôt un de mes amis auquel il ressemble beaucoup, René Dalize, le plus ancien de mes camarades.

Après les présentations, j’examinai avec mes deux confrères les coupures que venait de coller Michel Pons. Ensuite, je vis toutes celles qu’il avait reçues précédemment, et elles sont très nombreuses.

Rien n’excite tant la curiosité qu’un homme de métier ayant des préoccupations intellectuelles. Et la réunion chez Michel Pons des qualités du poète et de celles du restaurateur a étonné jusqu’en Australie. On l’a interviewé plus fréquemment que M. Edmond Rostand et sa photographie a été publiée presque aussi souvent que celle d’une grande actrice.

Je vis au demeurant que Michel Pons et André Gayet, faisant grand cas de la publicité, s’occupaient avec beaucoup d’application de celle qui pouvait être faite autour de leur nom.

« Quand on croit que, par ses écrits, on rend service aux hommes, me dit le cordonnier-philosophe, n’est-il pas légitime de ne négliger aucun moyen de les atteindre ? »

Plus tard, un grand rousseau très éveillé et d’une figure agréable, qui me fit penser à l’aîné des frères du petit Poucet, arriva et, se jetant au cou d’André Gayet, l’embrassa sur les deux joues. C’était son fils, apprenti pâtissier.

« Il veut être cuisinier, dit le philosophe, et j’ai pensé qu’il lui fallait d’abord apprendre la pâtisserie… J’ai des relations du côté de la cuisine et s’il pouvait devenir un grand cuisinier, rival de Carême ou d’Escoffier, son sort serait certainement enviable. » Je vis ainsi que ce brave homme, plein de raison, au lieu de pousser son fils hors de sa condition, voulait lui donner, dans cette condition même, le moyen d’acquérir une situation importante.

Quant à Michel Pons, oubliant la destinée de son nouveau livre, il interrogeait son ami, lui demandant s’il avait fait le service de son volume, la Théorie du succès, à tel ou tel personnage utile. Il lui donnait, encore des conseils sur les démarches qu’il fallait faire et je sus qu’après s’être occupé personnellement de l’édition de ce livre il avait fait lui-même mainte démarche en sa faveur, comme il avait écrit plusieurs articles pour le vanter.

Et, lorsque je quittai ces deux amis, tenant les Chants d’un déraciné sous le bras j’ouvris la Théorie du succès et me mis à fredonner la chanson provençale citée par Mistral :

À la fontaine de Nîmes
Il y a un petit savetier
Qui tous le jour chante
En faisant ses souliers.
Et si toujours il chante,
Il ne chante pas pour nous ;
Il chante pour sa mie
Qui est auprès de lui.

Fantômas §

[OP3 215]

La lecture de Fantômas, de Pierre Souvestre et de Marcel Allain, est en ce moment fort à la mode dans plusieurs milieux littéraires et artistiques.

Cet extraordinaire roman, plein de vie et d’imagination, écrit n’importe comment, mais avec beaucoup de pittoresque, a trouvé, grâce à la vogue que lui a conférée le cinéma, un public cultivé qui se passionne pour les aventures du policier Juve, du journaliste Fandor, de Lady Beltham, etc., etc.

La lecture des romans populaires d’imagination et d’aventures est une occupation poétique du plus haut intérêt. Pour ma part, je m’y suis toujours livré par à-coups, mais complètement, huit, dix jours de suite. Ce sont même, je crois, à peu près les seuls livres que j’aie bien lus et j’ai eu le plaisir de rencontrer nombre de bons esprits qui partageaient ce goût avec moi.

Le grand Élémir Bourges, qui a dévoué une grande partie de sa vie à la lecture des livres les plus sérieux, les plus difficiles à lire, et que peu de gens lisent, se récrée parfois en lisant des romans d’imagination. Le merveilleux Dumas père, le poétique Paul Féval, inventeur de chansons imprévues et touchantes comme celles que nous a conservées le riche folklore de la Bretagne, les épopées populaires américaines : Nick Carter et Buffalo Bill, ces deux éloges de l’énergie contre lesquels s’élèvent bien mal à propos certains moralistes, n’ont pas de secrets pour lui…

Bismarck lisait Gaboriau, Vincent Muselli lit William Tharp.

Fantômas est, au point de vue imaginatif, une des œuvres les plus riches qui existent. Les descriptions y sont presque toujours exactes, et, plus tard, ce sera, pour l’argot contemporain, une mine de documents inappréciables.

La lutte contre la vaccination §

[OP3 215-216]

La vaccination est-elle utile ou dangereuse ? C’est une question qui préoccupe beaucoup de gens dans différents pays, mais pas en France, où je crois que l’on n’a pas encore mené de campagne contre le vaccin.

En Angleterre, au contraire, la lutte contre la vaccination a donné lieu à toute une littérature comportant tous les genres, du roman jusqu’à la chansonnette, du sermon jusqu’à l’allocution après banquet.

L’ouvrage anglais le plus célèbre sur ce sujet est dû à Wallace, contemporain et continuateur de Darwin ; il parut en 1898 et est intitulé : La Vaccination est une désillusion et son obligation pénale un crime.

L’Allemagne, le Danemark, l’Italie, etc., sont aussi, en ce moment même, le théâtre de luttes violentes contre la vaccination.

J’ai connu un jeune auteur dramatique, dont on parla un moment à cause d’une pièce sur la vieillesse (j’en ai oublié le titre). Lui s’appelait Auguste Achaume ; c’était un grand voyageur et, avant de bien le connaître, je le rencontrai plusieurs fois dans des villes que je visitais…

Il promena longtemps dans Paris une pièce contre la vaccine, mais aucun théâtre ne voulut la prendre. Elle était cependant bien émouvante et aurait surpris les spectateurs.

[1914-08-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CX, nº 411, 1er août 1914, p. 644-647. Source : Gallica.
[OP3 216-220]

Mlle Claudine Peské §

[OP3 216-217]

Dernièrement la Galerie Malpel avait organisé une intéressante exposition de dessins d’enfants.

Le premier prix de cette sorte de concours fut décerné avec raison à Mlle Claudine Peské, fille du peintre Peské.

Cette enfant de onze ans joint à de grands dons décoratifs un véritable talent littéraire.

Elle illustre ses propres poèmes et j’ai copié les vers suivants dans les aquarelles qu’elle exposait rue Montaigne.

Voici une impression de la forêt de Fontainebleau, où l’on trouve :

Sous les feuilles fanées,
Des petits champignons,
Des cèpes, des girolles,
Tout gracieux et ronds.

Voici encore un Printemps plein de fraîcheur :

Voilà Printemps s’amène.
D’un air joyeux il a chassé
Le vieil hiver tout glacé.
Avec lui il nous amène
Fleurs de pervenche, lilas, rose blanche,
Myosotis et coquelicots.
Voilà Printemps s’amène
Et l’on entend dans la plaine
Le coq qui crie à gorge pleine
Le joyeux cocorico.

On retrouve dans ces vers d’une poétesse de onze ans la simplicité et l’art délicat de quelques poètes du xvie siècle.

On assure que Mlle Claudine Peské se destine à la poésie plutôt qu’à la peinture.

Je ne sais pas ce que ses talents deviendront. Aujourd’hui toutefois, ils sont véritables, et je crois que l’on peut déjà les goûter sans restriction.

Adrien Blandignère §

[OP3 217-219]

Je parlais dernièrement, avec mon ami Toussaint Luca, des types assez extraordinaires que nous avions connus dans le Midi, dans notre enfance. C’est alors qu’il me dit qu’il avait été un moment question d’élever un monument au poète Adrien Blandignère, qui vivait sur une partie de la commune de La Turbie, appelée le Carnier, et qui est rattachée aujourd’hui à la commune nouvelle de Beausoleil.

Il vivait chichement du produit des acrostiches qu’il faisait dans les cafés. Il rimait encore des compliments lors de tous les événements officiels et les adressait soit aux ministres, soit au président de la République lui-même. Il les faisait imprimer ensuite et distribuait ces plaquettes à ceux qui lui commandaient des acrostiches.

Il s’intitulait candidat perpétuel à l’Académie française, je crois même qu’il n’en voulait qu’au fauteuil de M. Renan, et il ne sortait jamais sans avoir la poitrine constellée d’un nombre infini d’ordres étrangers de toutes sortes et de toutes nuances.

J’avais gardé quelques-uns de ses vers, notamment ses poèmes sur l’alliance franco-russe. Ils valaient leur pesant d’or. Malheureusement je les ai égarés.

Je me souviens qu’un matin nous nous promenions avec Toussaint Luca dans le sale quartier piémontais du Carnier, et plus précisément dans la petite portion de ce quartier nommée le Tonkin.

Sur la route une troupe de gamins et de gamines entouraient Apollonie, une femme de ménage qui, âgée, était encore belle, brune et bien faite. Les gamins et gamines, qui la connaissaient bien, la voyant passer tous les jours, avaient pris l’habitude de se moquer d’elle et, parce qu’elle était brune et peu soignée, ils l’appelaient Biffabrenn, ce qui signifie à peu près breneuse en piémontais. Il y avait des gamins tout petits, qui criaient le plus fort et détalaient avec une rapidité de chevreuil lorsqu’elle essayait de les frapper. Il y avait encore des gamins et des gamines plus grands. L’une avait dans les treize ans et portait un bébé dans les bras. Les uns étaient pieds nus, d’autres n’avaient que des souliers, la grande avait des bas et des bottines. Ils chantaient : « Madama Biffabrenn, madama Biffabrenn ». Tout à coup, la femme de ménage, irritée par les cris injurieux des gamins, se retourna avec un geste qui fit reculer la troupe et leur cria le mot de Cambronne. Aussitôt un chœur répondit : « Merda-rosa, merd’a ti ros’a mi. » C’est de cette scène inoubliable que j’ai tiré plus tard quelques éléments de mon manifeste milanais, L’Antitradition futuriste, qui vient d’être imité avec bonheur par les nouveaux artistes et poètes anglais, dans le premier numéro de leur revue trimestrielle : Blast. Au chœur des gamins, la femme de ménage cria un : « Plandrong ! » sur lequel ils se turent, tandis qu’elle s’adressait à Adrien Blandignère, qui venait de paraître sur le petit balcon d’une bicoque de bois le pot de chambre à la main. Elle s’inclina en minaudant : « Boujor mouchieu ! » puis s’avançant : « Ah ! mouchieu, vous ne savez pas. Il y a mon mari qui s’est sauvé, vous savez. » Et elle pleurnichait : « Hé hi hi hé hé ! je le croyais si brave. Ah ! mouchieu ! » elle disait cela d’un air désespéré qui marquait une douleur seulement de surface et s’éloignant alors faisait des gestes, tandis que les gamins revenus près d’elle chantaient encore : « Madama Biffabrenn, madama Biffabrenn ! » Et nous restâmes pensifs à regarder le singulier vieillard, en redingote et tête nue, descendre doucement son escalier en tenant avec précaution le grand vase de nuit qui était la seule chose blanche dans cette rue pavée de briques, où les murailles des maisons étaient d’une saleté infecte.

En face s’étendait la Méditerranée, calme et bleue par places comme si l’eau laissait transparaître d’énormes saphirs. Le Rocher de Monaco la pénétrait, massif et élevé, supportant de merveilleux jardins suspendus, et la cathédrale alors inachevée, dont le portail s’ouvre face à la mer. Accrochés aux flancs perpendiculaires penchaient les cactus fleuris et déjà en fruits, les grenadiers sauvages, les figuiers feuillus, les géraniums aux bouquets rouges et les lambrusques aux fleurs roses.

Derrière s’élevaient les montagnes, qui ne laissent qu’une bande étroite de terre libre jusqu’à la mer, la Tête de Chien qui simule assez un dogue au repos, bien que son nom vienne d’une confusion entre un camp dont cette montagne était la tête et le mot can, qui signifie chien dans les patois locaux, puis la Turbie avec sa tour d’Auguste, le mont de la Justice, où il semble d’en bas, à cause d’une carrière, qu’il y ait des ruines, bien qu’il n’y ait plus trace d’un temple à cette déesse, le Mont Agel, qui domine la région, et toutes les autres montagnes qui s’étendent en ondes demi-circulaires jusqu’en Italie.

Et quand Adrien Blandignère fut descendu, il passa près de nous et nous salua gentiment en passant.

« Bonjour, messieurs, j’ai fait hier un double acrostiche Félix Faure et Nicolas Ier. J’en suis très content et j’espère bien que cette fois-ci on me donnera enfin les palmes académiques. »

La Foire aux valets §

[OP3 219-220]

Ce même jour, le même Toussaint Luca, qui est chef de cabinet du préfet de la Vienne, m’a parlé de la foire aux Valets.

« Certaines provinces de la douce France ont pieusement conservé leurs anciennes coutumes et traditions.

« Parmi elles, il en est une fort originale et d’un caractère agreste : c’est la foire aux valets, qui se tient au commencement de juillet dans la Touraine, le Poitou et le Béri.

« L’autre jour, à Châteauroux, le spectacle de la foire aux valets ne manquait pas de pittoresque. Il y avait là plusieurs centaines de valets de ferme, ouvriers agricoles et filles de métairies, attendant paisiblement, tout en conversant dans leurs dialectes savoureux, d’être loués pour l’année.

« En des colloques animés, maîtres et domestiques échangeaient offres et demandes. J’ai constaté, au surplus, que les exigences de ces derniers devenaient plus grandes tant au point de vue des gages que sous le rapport de la nourriture et des conditions de logement.

« Quelques prix étaient intéressants à noter. Un maître berger gagne de 750 à 850 fr. ; une bergère, 350 à 420 fr. ; un vacher, de 250 à 400 fr. ; un petit berger, de 200 à 230 fr. ; une cuisinière, de 400 à 500 fr. ; une fille de ferme, 500 fr. ; un “bricolin” ou une “bricoline”, de 300 à 400 fr. ; un valet de charrue, de 800 à 1 000 fr.

« Il va sans dire que les domestiques agricoles sont nourris et logés. Et leurs gages prennent en grande partie le chemin de la caisse d’épargne. »

Et il ajouta :

« J’ai encore vu cette foire aux valets dans certaines localités du Vivarais, en particulier à Saint-Agrève (Ardèche).

« Je t’enverrai un de ces jours un relevé de noms de famille assez bizarres qui rappellent d’une façon moins poétique les mêmes que Loti nous a révélés.

« C’est ainsi que j’ai découvert : M. l’Homme à la Bonne, M. l’Homme à la Bonne Femme.

« Certains noms de villages sont également singuliers.

« Il y a même un hameau qui s’appelait, il y a peu de temps, la Ville de Merde et qui a été autorisé à s’appeler maintenant la Ville Mal Nommée. »

[1915-06-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CXI, nº 414, 1er juin 1915, p. 408-411. Source : Gallica.
[OP3 221]

Le caporal Larguier §

[OP3 221]

Le premier dimanche de mars, je déjeunais au petit restaurant de la Grille, quand un caporal de la ligne se leva de sa table et m’aborda en me récitant une strophe de la Chanson du Mal-aimé.

Je fus interloqué. Un deuxième canonnier-conducteur n’est pas habitué à ce qu’on lui récite ses propres vers. Je le regardai sans le reconnaître. Il était de haute taille, et, de figure, ressemblait à un Victor Hugo sans barbe et plus encore à un Balzac. « Je suis Léo Larguier, me dit-il alors. Bonjour, Guillaume Apollinaire. » Et nous ne nous quittâmes que le soir à l’heure de la rentrée au quartier. Ce jour-là et les jours suivants nous ne parlâmes pas de la guerre, car les soldats n’en parlent jamais, mais de la flore nîmoise dont, en dépit de Moréas, le jasmin ne fait pas partie. Quelquefois, l’aimable M. Bertin, secrétaire général de la préfecture, nous apportait l’agrément de sa conversation enjouée et d’une érudition spirituelle. La voix terrible de Léo Larguier dominait le colloque et j’en entends encore les éclats quand il nous disait le nom d’un homme de sa compagnie : « Ferragute Cypriaque. » Le dimanche suivant Larguier nous emmena, M. Bertin et moi, chez un de ses amis, le peintre Sainturier, dont les dessins ont la pureté de ceux de Despiau. Sainturier vit en ermite, il est inconnu et se complaît dans son obscurité ensoleillée du Midi. Très jeune d’aspect, bien qu’ayant passé l’âge de servir, il est robuste et travaille beaucoup et, outre ses productions, qui sont personnelles, et très intéressantes, on voit dans sa demeure des trésors artistiques que je ne soupçonnais point.

C’est là que j’ai vu un extraordinaire portrait de Stendhal inconnu. Ce portrait peint à l’huile représente Stendhal à mi-corps et vu de face. Le visage est calme et pétillant de malice contenue. C’est chez le peintre Sainturier, que je vis pour la première fois Alfred de Musset, Ses autres portraits paraissent factices quand on a vu celui-ci qui est peint par Ricard. Musset est de profil. Larguier n’en revenait pas et Sainturier promit de lui en faire une copie après la guerre. Il y a là, de Ricard aussi, un beau portrait de Manet. Mais nous vîmes, encore chez Sainturier, un Van Dyck : Charles Ier enfant, plusieurs portraits et miniatures d’Isabey, un Greco, des esquisses de Boucher, un merveilleux Latour, deux Hubert Robert, des Monticelli, une petite nature morte de Cézanne, etc., etc.

Le lendemain, je ne revis plus Larguier. Il est parti pour un camp d’instruction d’où il s’en ira bientôt sur le front comme caporal brancardier. Nous nous y retrouverons peut-être à cette époque.

Littérateurs-soldats §

[OP3 221]

J’ai rencontré peu de littérateurs-soldats, depuis que je suis soldat moi-même. Avant Léo Larguier, j’avais rencontré Maurice Cremnitz, que connaissent peu les nouvelles générations, mais que n’ont pas oublié André Gide ni Paul Fargue. Engagé volontaire dès le début de la guerre, Cremnitz vivait la vie des dépôts d’infanterie. Nous nous vîmes dans un café durant quelques minutes et, fantassin, il trouva qu’artilleur j’étais mieux vêtu que lui. J’en avais presque honte et quand je le quittai, je sortis à reculons afin que l’éclat des éperons ne désolât point ce gentil et vaillant garçon, qui doit être au feu maintenant.

J’ai revu aussi le dramaturge Auguste Achaume, caporal dans un régiment de territoriaux. Il avait bonne figure sous la capote et, cantonné dans un skating, couchait sur l’estrade de l’orchestre ; il couche à présent sous la tente. Dans le dépôt d’artillerie où j’achève mes « classes », mon lit est près de celui d’un brigadier-poète, René Berthier, qui fit partie à Toulon du groupe littéraire des Facettes. J’ai lu de ses poèmes et, à mon avis, il est un des meilleurs poètes de sa génération. Il partira au feu à la fin de la semaine et, utilisant ses dernières veilles, ce jeune poilu de vingt-deux ans, qui est aussi un mécanicien expérimenté, met au point une invention qui en vaut la peine, mais dont le secret lui appartient.

Les Dardanelles §

[OP3 221]

La grande question est de savoir où l’on ira : front du Nord ou Dardanelles.

Dardanelle est Dardanie ou l’antique Ilion. Les journalistes n’ont pas encore découvert que le premier boulet des Britains est tombé non loin du tombeau d’Achille, le second près de celui de Protésilas, mort devant Troie avant tout autre. Je crois que le tombeau de Léandre est sur une rive de l’Hellespont, et qu’un fanal marin surmonte sa colonne mutilée. Un aussi bon nageur que Lord Byron pourrait traverser le détroit par une belle nuit nacrée. L’antique maîtresse du Grec est sur le rivage. Elle enlace le baigneur téméraire en qui elle croit reconnaître son amant. Elle est folle, et les Dieux l’ont punie d’avoir jadis attenté à ses jours. Ainsi la prêtresse de Vénus est-elle condamnée à courir sur la rive jusqu’à la fin des siècles. Elle a goût de coquillage quand on la « mange ». C’était un conte de l’ancienne marine, au temps où les enseignes connaissaient la fable et citaient le vers « solitaire » de Lemierre :

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

L’Hellespontienne §

[OP3 221]

Un canonnier dont le frère est marin a eu des nouvelles excellentes de notre escadre. Comme elles n’ont point figuré dans les journaux et ne peuvent gêner la censure, je les transcris ici afin que s’en conserve le souvenir.

Quand le navire amiral fut en vue du Détroit, une barque gouvernée par un vieil marinier, qui ressemblait à Poseïdon, fit signe qu’elle désirait accoster. On laissa venir, et une vieillarde brandissant un feuillard de laurier escalada la coupée et réclama les honneurs. Elle dit ensuite au matelot dé Ploërmel qui lui taillait une basane pour réponse qu’elle voulait parler au Chef, qu’elle se nommait Μέλαυαρὴρα ou Tête-Noire, encore qu’elle fût blanche ; qu’elle avait voyagé à Claros, Samos, Délos, Delphes, et qu’elle connaissait la passe de Troie. À la seconde basane, elle remit une enveloppe et redescendit avec dignité. Le matelot porta le pli à l’Amiral, qui en tira une feuille de laurier sur laquelle étaient tracés ces alexandrins :

Fils d’Ulysse, nocher Boué de Lapereyre
Bientôt vaincu le Turc montrera le derrière.

Le premier mouvement de l’Amiral fut de jeter cette feuille de laurier, dont l’inscription lui parut futile, et de punir l’importun tailleur de basanes, ce qui lui donna le temps de la réflexion. Le second mouvement fut donc de regarder l’enveloppe, laquelle portait à gauche, en lettres rouges : Trou de la Sybille.

C’était l’Hellespontienne !

Et maintenant que toute la Flotte connaît les deux vers sibyllins qui présagent la Victoire, les matelots se les renvoient d’un bord à l’autre ; les compagnies de débarquement les chantent pendant la charge.

Bref, il y eut la marche d’Austerlitz : On va leur percer le flanc, rantanplan tire lire ; celle d’Iéna : J’aime l’oignon frit à l’huile, j’aime l’oignon quand il est bon ; il y a déjà la marche de Constantinople : Bientôt, vaincu, le Turc montrera le derrière, qui fera pendant aux vers célèbres, retrouvés dans ma mémoire, mais dont l’auteur m’échappe :

Illacrymabuntur Constantinopolitani
Innumerabilibus sollicitudinibus.

Prophéties §

[OP3 221]

On m’a montré le manuscrit d’un prophète-poète, émule du Nostradame de Salon. Le prophète se nommait Paillet et vivait vers 1880.

Ces prophéties inédites m’ont paru se rapporter à la guerre actuelle. Je les donne sans les commenter.

La première a trait à Anvers :

Anvers, on bâtit une tour.
Ville sauvée, un prince arrive.
Toutes tes mains à la dérive
Maigres comme un cou de vautour.

La seconde est plus claire :

Reims à l’honneur de peine en peine
Les Marniats ont délivré,
Pour qu’il brille, ton nom sacré :
Regard de roi, regard de reine.

La troisième est sybilline :

Ô ma douleur de Baccarat.
Le petit loup qui s’y dérobe.
Éclairs, éclairs au ciel pour robe
Quand Franc victoire y trouvera.

Dans la quatrième de ces prophéties, je tiens à faire remarquer l’expression énigmatique Foudanbras, fou d’un bras, qui s’applique à merveille au Kaiser manchot d’Allemagne. Coulogne est évidemment ici pour Cologne :

La marchandise de Coulogne
Preux et preuses saccageront.
Le Foudunbras s’ouvre le front
À Strasbourg où va la cigogne.

[1915-08-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CXI, nº 416, 1er août 1915, p. 801-806. Source : Gallica.
[OP3 221-227]

L’évêque de Metz et Jeanne d’Arc §

[OP3 221-223]

On n’a pas lu sans étonnement que l’évêque de Metz avait interdit dans son diocèse le culte de dulie que la béatification de Jeanne d’Arc permet de rendre à l’héroïne lorraine, dont les obus boches, destructeurs de cathédrales, n’ont pu abattre la statue qui se dresse toujours fièrement sur le parvis de Notre-Dame de Reims… Et cette information presque incroyable m’a rappelé une lointaine journée de ma vie. C’était en automne 1901. Je voyageais en Allemagne et je fus invité dans un Rittergut (c’est, je crois, une propriété foncière à laquelle est attaché le titre de chevalier) qui se trouve sur la rive gauche du Rhin, derrière Remagen, dans la vallée de l’Ahr…

On m’engagea à aller visiter la belle abbaye bénédictine de Maria-Laach, située au lieu même où, selon la légende, Geneviève de Brabant vécut sauvagement dans la solitude, au bord du lac empoisonné de Maria Laach.

Il n’y a qu’un petit nombre d’abbayes de Bénédictins en Allemagne et la plus célèbre est celle de Beuron qui, au xixe siècle, essaya d’imposer une nouvelle esthétique à la catholicité, laquelle après tout, avait assez à faire de se débarrasser de l’esthétique de Saint-Sulpice sans s’embarrasser par surcroît d’une esthétique catholico-boche. Je ne doute point, au reste, qu’aux productions des artistes bénédictins de Beuron les gens de goût ne préfèrent encore la basse latinité savoureuse des Carmina Burana dont l’Abbaye conserve le manuscrit, édité, il y a quelque vingt ans, par la société littéraire de Stuttgart.

L’abbaye bénédictine de Maria-Laach, elle, est moderne. Elle jouissait, à l’époque dont je parle, de la faveur de l’empereur, qui, je crois, l’avait visitée l’année d’avant. On m’avait donné une lettre d’introduction auprès de l’abbé du couvent, qui s’appelait Benzler.

Je partis de bon matin, guidé à travers la forêt par un paysan rhénan qui ne parlait que le plat-allemand.

En route la pluie nous surprit et c’est tout trempé que j’arrivai à Maria-Laach où le portier du couvent, ne comprenant rien au peu d’allemand que je savais et dont je tentais maladroitement de me servir, s’obstinait à me prendre pour le boulanger : Sie sind der Bæcker, me répétait-il.

Finalement, quand je lui eus montré ma lettre, il comprit et, en retour, me fit comprendre que l’abbé venait d’être appelé au siège épiscopal de Metz, que, par conséquent, il ne pourrait me recevoir, car il se préparait à se rendre dans son diocèse et qu’il partirait dans une heure à peine.

… Je le vis à son départ et lui remis ma lettre… Il me dit qu’il s’intéressait à la littérature moderne, même française, surtout à la poésie et qu’il était heureux de devenir le pasteur spirituel des habitants d’une province qui avait donné à la France sa plus sublime héroïne : « laquelle, ajouta-t-il, n’a été dignement chantée que par le grand allemand Schiller ».

Il me donna en outre une médaille de Saint-Benoît, que j’ai perdue depuis… Et l’abbé Benzler s’en alla en Lorraine pour y devenir ce Monseigneur Benzler, qui vient de manifester si mal à propos contre la Pucelle bienheureuse qui, en dépit des marmites, veille toujours devant la cathédrale en ruine où elle fut à l’honneur, ayant été à la peine.

Les Agréments de la guerre en avril §

[OP3 223-227]

Les artilleurs vivent dans la forêt. Les servants sont logés sous terre à côté de leurs canons.

Les conducteurs habitent non loin avec les chevaux.

La forêt comprend diverses essences : il y a une futaie de pins, il y a encore des hêtres, beaucoup de bouleaux, des aulnes, des noisetiers et quelques merisiers. Là où sont les pins, c’est la cathédrale. Les obus des Boches y sont souvent tombés, mais elle est toujours debout érigeant vers la voûte d’aiguilles et de branchages le galbe de ses fûts.

Le bouleau brûle en répandant un parfum aromatique qui ressemble à celui que forment dans les églises l’encens et la cire mêlés.

L’odeur du merisier qui flambe est suave.

Le feu est sans prix pour le soldat. Il ne l’a pas toujours. Que de fois il faut l’éteindre brusquement. Et l’on devient plus pauvre à voir cet or soudain disparaître…

… On écrit sur un tronc d’arbre au soleil printanier, les pieds dans la boue de la forêt marécageuse. Un rat fait sa toilette auprès des feuillées où se succèdent les accroupissements. L’encre est rare : quand on en a et qu’elle diminue, on l’allonge avec de l’eau et de la suie. Un lièvre pas poltron du tout lève le cul dans les pervenches. Les caissons sont couverts de branchages comme si on les décorait pour une bataille de fleurs sur la Côte-d’Azur. Un avion français passe blond et bourdonnant comme une porcelaine de bon augure. On tire dessus et comme les obus de 77 tombent sur la forêt, les hommes se précipitent pour déterrer leurs fusées d’aluminium…

… Quand on ne se bat pas on fait des bagues, des bagues en aluminium qui provient des obus des Boches, que l’on fond dans des moules de craie ou de pomme de terre… On les achève à la lime.

Et les poilus liment, liment aux tranchées des fantassins, aux tranchées souterraines des servants, dans les huttes des conducteurs, aux cantonnements des dragons de nouveau à pied comme ils étaient autrefois.

Filles et femmes de France, conservez pieusement ces anneaux de métal pâle comme les visages de ceux qui sont morts en pensant à vous.

… Les obus miaulent. Ce sont des chats volants…

La chanson à la mode dans le secteur en avril, c’était le Pont de Minaucourt, sur l’air les Ponts de Paris :

I

       En avant d’un village
       Qu’on nomme Minaucourt
       Un pont donne passage
       Aux soldats nuit et jour.
              Près des tranchées,
              Blottis, cachés,
Se trouv’nt les abris de nos troupes ;
              Et, des troupiers,
              Les cuisiniers
Tranquillement y font la soupe.
                          Refrain

       Au pont de Minaucourt
       Nous sommes nuit et jour
Depuis des mois, c’est là notre demeure.
Les uns y vivent et les autres y meurent.
       Mais qu’importe la mort
       Si nous sommes plus forts,
       N’avons-nous pas des 155 courts
       Au pont de Minaucourt ?

II

       C’est pas un petit Nice,
       Le pont de Minaucourt,
       Ici pas de caprice
       De plaisir et d’amour !
              De féminin
              Nous n’avons rien
       À part Rosalie-Baïonnette
              Mais, aux abris,
              Dans notre nid
       Elle repose la coquette. (au refrain)

III

       Ce n’est pas par débine
       Que je dis en ce jour
       Qu’on fait bonne cuisine
       Au pont de Minaucourt ;
              Riz du Japon
              Et saucisson
De l’Australie ou d’l’Amérique,
              Quart de tacot
               (De ça, pas trop.
Ça pourrait donner la colique) (au refrain)

IV

       Quand finira la guerre
       Et que nous reviendrons
       Chez nous, la mine fière,
       Alors nous conterons
              À nos parents,
              À nos enfants
Notre campagne et nos victoires.
              Ohé, les gars !
              N’oubliez pas
Aussi de leur conter l’histoire.
                          Refrain
       Du pont de Minaucourt
       Où, pendant bien des jours,
Pendant des nuits, durant la grande lutte
Des Allemands précipitant la chute.
       Si vous avez lutté,
       C’est pour la liberté !
       Souvenez-vous, aussi, et pour toujours
       Du pont de Minaucourt.

Cette chanson, dont l’auteur, le caporal Abel Mazurel, du 22e colonial, est tombé au champ d’honneur, se chante encore couramment. On en modifie les paroles ; on remplace le pont de Minaucourt par un autre pont, et l’air mélancolique se perpétue pendant les longues attentes…

… On attend le vaguemestre comme on attend un baiser. C’est lui qui donne le lointain, le profond baiser de la vie aux poilus. Il arrive de loin. On signale son cheval une demi-heure avant l’arrivée. Et quand il est là, le cri : « Aux lettres ! » se répète dans tout le bivouac. Peu de lettres dans la forêt. La batterie est presque entièrement composée d’hommes des régions envahies. Et chaque jour, depuis des mois, ils espèrent une lettre tout de même. On distribue les rares lettres quotidiennes et ceux qui n’ont rien reçu se remettent (si le travail est terminé) à polir les bagues.

Poil
Demi-poil
Quart de poil
Poil, poil.

La lampe est un verre ou une mèche faite avec les débris d’un bonnet de coton trempé dans la graisse détachée des rations de bœuf. Un peu de paille, le manteau, la couverture de cheval et le couvre-pied, voilà le lit,

Avec le sac pour oreiller.

Mais cette lampe éclaire bien. C’est à ne pas y croire, on peut lire, on peut écrire tandis que dorment les autres. En dormant, le conducteur du milieu du canon, qui est un gars de Saint-Quentin, appelle : « Pascaline ! » tandis que dans les roseaux dont la hutte est bâtie les rats font des batteries attelées. Et les obus miaulent comme des chats amoureux. Les mitrailleuses ont moulu le café saturnien depuis la tombée de la nuit et continuent après minuit où, sur la route au loin, c’est la rumeur discontinue jusqu’à l’aube des convois de ravitaillement…

… Agent de liaison j’ai à porter un pli au commandant du groupe dans sa forêt. Le soleil dore le sentier. Puis dans des champs qui attendent le laboureur, j’évite les trous d’obus.

Le Mot. Un village. Boue profonde. On bombarde. Les routes interdites sont barrées par des chariots. Les brèches sont masquées par des branches de sapin entrelacées. Voici l’église, trouée, les vitraux brisés, un harmonium y gémit doucement. Des prairies. Les obus boches miaulent et, fusant, éclatent en laissant un nuage couleur d’éponge. J’arrive à la lisière de la forêt que je longe au galop parce qu’on est en vue de l’ennemi. J’arrive à une petite rivière sous bois. Pont d’osier et de roseaux. Je laisse mon cheval attaché à un bouleau. Je traverse un pont, deux ponts, trois ponts, car trois ruisseaux coulent dans la forêt. Une branche de noisetier brisée : c’est le repère. Je tourne à droite et vais pendant un quart d’heure. Un petit carré de papier piqué dans une branche. Second repère.

La cabane du commandant est à 50 pas à gauche. M’y voilà :

— Vous arrivez juste à temps.

— Je m’étais égaré, mon commandant, entre le dernier ponceau et le premier repère.

— Et le nid d’agace, mon enfant, le nid d’agace à vingt mètres d’une pelure d’orange suspendue à un petit merisier ! Ah ! La vie est ainsi faite. Il faut prendre garde aux nids et aussi, mon enfant, aussi et, peut-être plus encore, aux peaux d’orange. »

Mémento §

[OP3 227]

Sans aucun doute, Henry Gauthier-Villars (Willy) a raison. Il est probable que ma mémoire fut infidèle. Mais, ainsi que la plupart de mes compagnons d’armes, je n’aime pas à entendre parler d’infidélité… Dommage que l’Enchanteur Maugis ne soit plus en âge de servir. Ses lutins, son esprit, ses tours, son cheval Bayart et Flamberge son épée, qui lui seraient rendus l’un et l’autre par Renaud, deviendraient vite populaires sur le Front.

[1915-11-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CXII, nº 419, 1er novembre 1915, p. 578-583. Source : Gallica.
[OP3 227-233]

La Saint-Pantaléon §

[OP3 227-228]

Le 27 juillet, jour de Saint Pantaléon, fête patronale du M……, où se trouvaient nos positions, on restaura une tradition qui s’était perdue, je crois, depuis 1875. C’est le jeu de la roue, tradition de l’endroit.

Du village il ne reste dans les décombres de l’église que la cloche chue du clocher, mais demeurée intacte ; plus de maisons, partant plus d’habitants. Mais la roue (non une roue de charron toutefois, mais un dévidoir à fil téléphonique) descendit et remonta maintes fois la pente de la colline.

Poudre sans fumée §

[OP3 228]

La poudre sans fumée ressemble à une algue ou encore à ces morceaux de gomme parfumée que mâchonnent les fumeurs américains.

Les Poètes de ma batterie §

[OP3 228-231]

Les poètes sont nombreux dans ma batterie. C’est un hasard ! Leurs mérites sont divers, mais chez tous on remarque un ton naturel qui est bien la chose la plus agréable en poésie. Les poètes de ma batterie !… Je ne peux vous les faire tous connaître, ces confrères qui sont aussi mes compagnons d’armes…

Il y a le brigadier Baldy. C’est un jeune homme de 18 ans ; il était employé dans une grande maison de soieries de l’avenue de l’Opéra. Ses vers ont du sentiment… Voici le 2e canonnier-conducteur Alexandre Coulon, noueur, de Saint-Quentin. C’est un bon cavalier. Depuis deux mois environ il est conducteur non monté et utilise ses loisirs en faisant la cuistance de sa pièce. Ce tisseur des pays envahis, s’il est ignorant de la versification classique, n’en est pas moins un poète véritable et il a exprimé d’une façon saisissante la vie des conducteurs d’artillerie dans les échelons de combat :

Dans le bois de C……ois
Nous y avons vécu huit mois,
Planté de frênes, de bouleaux, de sapins verts,
La … batterie du … y a passer l’hiver.
Les bicoques en bois et couvertes de roseaux
Je vous assure que les poilus n’ont pas eu chaud
Puis avec le printemps tes beaux jours sont venus
J’y ai vu la V… en crue
Et sur ses berges inondées
Je péchais le gardon le brochet
De l’eau jusqu’au mollet et transi par le froid.
De retour au gourbi les poilus de la pièce se moquaient de moi.
Les jours et les mois s’écoulaient.
Et des nouvelles jamais
Pendant bien des nuits dans mes rêveries
Je songeais à mon épouse chérie
Qui est sous le joug des assassins de Liège et de Louvain
Qui peut-être pleure du soir au matin
Puis un jour dans ce bois ou l’eau est hébergée
J’ai reçu des nouvelles de l’aimée
C’est par une expatriée une amie inconnue
Vous ne pourrez croire le bonheur que j’ai eu
Toujours je penserai à ma bienfaitrice
C’est une institutrice
Demeurant à Saint-Quentin
Rue des Girondins…

… Et sans nous avertir on nous fit partir une nuit
Au revoir C…ois, B…t, V…y
Et me voilà parti, pour la même destinée
Aux confins de la C……e désolée
Les Boches ont détruit tout
Peut-être un jour ce sera notre tour
Pour venger cette terre ou dorment des héros
Ils y sont par milliers et maintenant ne valent même pas zéro
La plaine est parsemée de routes
Où l’herbe et pas un épi ne pousse
C’est la terre du carnage
Où le plus faible s’enrage.
Les Français sont sous terre, les Boches aussi,
Et, même morts, ils sont encore aux prises.
Et sur les coteaux dans les ravins dévastés
Bien des braves ont leur mausolée.
Et moi, souvent, quand je passe sur le chemin des rondins
Je pense à mon épouse, à mes parents, à Saint-Quentin…
Mais c’est ici, sur les collines crayeuses
Où les tranchées étincellent de blancheur
Que dans les flancs d’un mamelon
Nous avons enterré l’échelon.
Nous sommes sous terre, les chevaux sont dessus,
Sauf pour les bourrins, on ne craint pas les obus.
Comme sur le reste du front,
Toujours, toujours tonne le canon.
La vie est monotone
Et quand les gars de l’Aisne et du Nord,
Sans parents, sans nouvelles et sans or
Entonnent un refrain du pays.
On songe aux êtres qu’on a chéris.
Bien souvent, le cafard vous prend, mais en vain.
On le noie, soit dans l’eau, soit dans le vin,
Et le lendemain, la tête reposée,
L’on songe encore à sa moisson, à ses prés.
On songe aussi à ces Boches, horde atroce et têtue.
On les attend en vain, l’arme au pied, devant les H.rl.s.
Et dans ces plaines immenses
Qui n’ont pas reçu de semence…
Les bois de bouleaux et de sapins
Presque tous ont servi de rondins
Et quand, le matin, comme un chien sortant de sa niche
L’on monte sur le toit du gourbi,
L’on regarde partout, à la ronde
Sans apercevoir un clocher, une maison…

… Puisque de la pièce, je suis le cuisinier,
Je vais au bois, avant le soleil levé.
Et bientôt, le café bout dans la marmite
Et c’est moi le premier, dans la batterie, qui crie
        « La quatrième pièce au jus ! »…

(Par un poilu de Saint-Quentin.)
Coulon Alexandre.

Quelques poèmes du maître-pointeur Flavien Julian ont paru dans le bulletin dactylographié, que l’importante maison de quincaillerie, où il est commis dans le civil, a eu l’heureuse idée de publier mensuellement, pour tenir ses employés mobilisés au courant des affaires commerciales et autres qui peuvent les intéresser. Le poème que je donne est extrait du Carnet contenant des (vers) créés par Julian Flavien, Maître pointeur au …e d’Artillerie, …e Batterie, faits dans la M… près de V…, pendant les batailles de… la grande guerre Européenne.

Un bon pointeur

Tranquillement assis à côté de ma pièce,
J’attends, l’œil aux aguets et l’oreille tendue,
Le doux commandement de mon bon chef de pièce,
L’ordre du brave capitaine, avec sa voix aiguë.

Je fauche sans pitié par des tirs en rafales
Les maudits Allemands comme des cannibales.
Et de mon bon canon, chaque obus qui sort,
Dans ces hordes sauvages, s’en va donner la mort.

Le soir après le tir, quand le soleil se couche,
Dans un gourbi creusé près du canon, je couche.
Ayez foi, la victoire est au ciel étoilé,
Car mon pointage est bon, et mon tir bien réglé.

Par Julian Flavien
dans la boue, pendant la longue guerre.

L’esprit gaulois §

[OP3 231]

Heureusement, l’esprit gaulois ne perd pas ses droits. Il anime le Dr Fl… déjà cité à l’ordre des Armées. Il l’anima, sans aucun doute, lorsqu’il fit une repartie, fameuse aujourd’hui, puisqu’on la met même en cartes postales.

Un grincheux s’indignait devant lui de ce qu’une jeune femme était venue voir son amant jusque dans la zone de l’avant.

« Quel mal y a-t-il, observa finement le médecin militaire qui fut maire de M…, quel mal y a-t-il donc à ce qu’une femme se fasse baiser sur le front ? »

L’esprit gaulois anima encore un artilleur qui élevait un rapace. Il pensait que c’était un épervier ou un tiercelet. Quand il sut le véritable nom de son élève, il le laissa partir :

« Ce n’était qu’un faucon », dit-il à ses poteaux.

Stendhal et Wells §

[OP3 231-232]

Depuis le commencement de la guerre, on mentionne souvent Stendhal et Wells, le premier pour avoir appris au public qu’un soldat combattant ne pouvait avoir aucune idée de la bataille à laquelle il participait et le second pour avoir prévu cette guerre de tranchées et parce qu’il préconise l’emploi des avions en très grand nombre.

À propos du premier, on peut remarquer que son opinion est maintenant en défaut, car dans la guerre actuelle le combattant, et surtout le fantassin, se rend très bien compte de la bataille. En effet, la stratégie est réduite à sa plus simple expression. C’est un art qui attend encore ses novateurs.

Quant au second, quelques amis me prient de lui faire savoir qu’il est bien gentil d’avoir prévu les tranchées et de vanter l’emploi de régiments aériens, mais qu’il serait plus gentil encore d’indiquer un moyen pratique de réaliser la machine à explorer le temps et l’homme invisible, procédés qui rendraient les plus grands services dans cette guerre où les stratagèmes sont plus nécessaires encore qu’autrefois.

Il serait en effet intéressant de faire passer par le lendemain ou les jours suivants, ou même par une date écoulée, des armées qui, dans le présent seraient sans force offensive, mais sur lesquelles l’ennemi ne pourrait rien si elles ne se trouvaient plus dans l’époque où résiste cet ennemi.

D’autre part les grands efforts que l’on fait d’un côté et de l’autre pour obtenir une nuance d’uniforme pratiquement peu visible, les efforts que font les Allemands, pour rendre leurs dirigeables et leurs aéroplanes invisibles et toute l’ingéniosité que l’on doit déployer pour rester toujours défilé par rapport à son adversaire montrent combien une solution du second problème serait intéressante.

Maintes fois examinés à l’époque pacifique où les hommes avaient assez de sang-froid pour discuter d’aussi hardis problèmes, ceux-ci ne parurent point d’essence absurde ou utopique.

Ceux qui, ces dernières années, ont scruté la nature intime de la matière ont fait assurément des découvertes plus inattendues.

Les religions §

[OP3 232-233]

Toutes les religions sont florissantes. Il en est même qui, mortes, renaissent à cette heure. Ainsi au Mexique et dans toute l’Amérique centrale, les vieilles religions cruelles d’avant la découverte revivent.

Au Mexique, les dieux Aztèques, Toltèques ou Chichimèques ont ressuscité.

Heureuse idolâtrie, si elle pouvait faire revivre le sens de cette noble beauté plastique que les tailleurs de pierre mexicains ont eu autrefois à un si haut degré et que presque tous les peuples ont perdu.

Et puisqu’il s’agit ici de religion, n’est-il pas vrai que ce soit une occasion unique pour ceux qui s’y intéressent de chercher quelle est la véritable ou la meilleure, à cette heure où les croyants de tant d’entre elles viennent subir sur notre front l’épreuve commune du plus grand danger ?

Chrétiens catholiques et de toute confession, mahométans, sectateurs de toutes les religions de l’Inde, tous ont montré une égale dignité devant la menace de mort et de même ceux qui, individualistes ou socialistes, n’ont confiance que dans l’intelligence de l’espèce.

Et l’on pourrait se demander, devant ce tableau, si l’esprit religieux en général ne serait pas précisément, avec ses inquiétudes mêmes, un mode de cette foi de l’homme en lui-même et son espèce.

[1916-01-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CXIII, nº 422, 16 janvier 1916, p. 370-374. Source : Gallica.
[OP3 233-239]

Ariane et Willy §

[OP3 233-235]

La vie des gens de lettres est devenue difficile, m’a-t-on dit, depuis la guerre. Je parle de ceux qui ne s’occupent que de littérature et ne sont pas en âge de porter les armes. C’est ainsi que Willy qui est un des meilleurs observateurs des milieux où il a vécu et qui vit de sa plume a dû pour vivre s’expatrier à Genève, les journaux réservant leurs colonnes à la singulière littérature de ceux à qui l’on a réservé le monopole des récits guerriers interdits avec raison aux militaires. Ces historiographes, les plus inattendus que l’on connaisse, prennent le pain des gens de lettres. Ils sont des civils embusqués dans la chose militaire et c’est l’une des plus vilaines embuscades. Puisse la Suisse mieux réussir à Willy que la pauvre Belgique, où il demeurait, je crois, avant la guerre !

Avant d’aller en Suisse, Willy est allé voir la Hollande. Il s’y procura un passeport. (L’officine où on le délivrait est fermée à cette heure, d’après ce qu’en ont dit les gazettes.) Avec le passeport hollandais, voilà Willy camouflé en Batave. L’esprit d’aventure le pousse et il passe chez les Boches voir donner à Dusseldorf la première d’une tragédie ressortissant à cette fausse esthétique que les Viennois exploitent depuis quelques années. La passion y est en jeu. C’est la Salomé d’Oscar Wilde et aussi Racine que l’on a pillés et méconnus dans ces productions misérables sans noblesse véritable, ni vérité lyrique. À Dusseldorf donc, on donnait Ariane à Naxos de M. Paul Ernst. Mme Andor, qui faisait Ariane, était endormie et le public aussi, nous fait savoir Willy. Ayant assisté à cette première boche d’Ariane, Willy s’en fut à Calvinopolis en rendre compte dans les journaux suisses. C’est un comble. Mais rendre compte des rasoirs rhénans dans les gazettes helvétiques pendant la guerre de 1915, quelle situation pour un romancier bien parisien ! Cette anomalie est si apparente qu’elle n’a pas échappé aux Leipziger Neueste Nachrichten, qui ont dit leur fait à Willy, sans s’étonner toutefois qu’il eût pu voyager en Allemagne ; mais Willy s’en f… pas mal. Il fait la guerre à sa façon qui ne me paraît pas mauvaise. Il y a beaucoup d’Allemands en Suisse et l’on m’a raconté que, dans une petite brasserie de Genève antiboche, où Willy mangeait des saucisses avec du vin blanc, un Boche qui se trouvait là fit la remarque : « Vous parlez l’allemand avec l’accent français. » La remarque était juste sans doute, mais la réplique ne se fit pas attendre et Willy de demander de sa voix la plus douce : « Quand je dis M…e, est-ce que j’ai l’accent allemand ? » Le Boche ne répondit pas, mais dit à sa voisine que le peuple français était ausserordentlich grob. Willy a continué à manger. Cet écrivain délicat et spirituel a vécu en Allemagne comme Nerciat, à qui je l’ai comparé autrefois. Il a vécu en Allemagne, a loué Wagner, compté des amis allemands, mais ne s’est jamais habitué à l’absence de tact de cette race geschmacklos au premier chef. Le succès de ses articles dans le journal la Suisse, qui s’honore en accueillant l’écrivain parisien, a déterminé Willy à tenter d’autres expéditions audacieuses : l’Ariane à Naxos, de M. Ernst, a pris Willy pour Thésée, qui, suivant le fil qu’elle lui a donné, reviendra un jour prochain reprendre ses occupations de critique musical et de critique des mœurs, à Paris même, où son esprit est nécessaire… Toutefois, pour l’instant,

Le critique est Thésée, son art est en exil.

Littérature boche de temps de guerre §

[OP3 235-236]

La littérature de temps de guerre n’est pas fameuse, jusqu’ici, en France, où sévissent les diverses variétés de mémoires d’un poilu. Elle est pire encore en Allemagne, d’après les spécimens grotesques d’Erinnerungen que nous avons trouvés dans les tranchées boches après la grande affaire de septembre. Un de mes camarades a emporté les plats récits où Anton Fendrich, ami du Kaiser, note platement des stupidités mensongères, touchant les sentiments des Belges à l’égard des Boches. Ce bouquin, intitulé : An der Front, sent la nigauderie badoise ; il est oint de tartuferies maladroites et truffé de mensonges contradictoires ; c’est à vomir !… Pour ma part, j’ai gardé un opuscule du format d’un carnet de blanchisseuse : vingt-quatre pages sous couverture de papier glacé. Au recto du premier plat de la couverture, dans un encadrement noir, blanc et rouge, il y a : Heil unserem Kaiser ; puis le portrait de Guillaume II (son buste de face) ; ensuite : Ein Gruss ins Feld und an aile deutsche Welt von Oskar Brüssau. Au verso du premier plat de la couverture se trouve un poème : Dem Kaiser, par Max Bewer. À la première page, on retrouve le titre avec l’indication du tirage 223-228 Tausend ; puis les indications éditoriales : 1914 Gustav Schlœssmanns Verlagsbuchhandlung (Gustav Fick), Leipzig und Hamburg. À la 2 on peut lire une épigraphe en vers d’Emmanuel Geibel (1870) et une phrase du Kaiser écrite ou prononcée à la date du 6 août 1915 et où il est parlé de Dieu. Tout ce recueil de phrases patriotiques est d’une insipidité kaiserlicoboche dont rien n’approche. Page 23, on a réuni les pensées extraites des discours ou proclamations du Kaiser. Puis sur le côté intérieur du second plat de la couverture, une poésie fait allusion à une anecdote tirée d’une lettre de la sentinelle qui veillait le 16 août, à la porte du château du Kaiser. Il devait partir le lendemain aux armées et pour que le bruit des pas des sentinelles ne le dérangeât pas, on avait jeté des tapis devant le château. Après ce poème d’Hermann Trumer, on trouve, sur le côté extérieur du second plat de la couverture, une platitude en vers d’Ulrich Meyer, « Dem Kaiser », et l’adresse de l’imprimerie : Sparmersche Buchdruckerei in Leipzig.

Do, Di et Dé §

[OP3 236-237]

Que sont devenus Do, Di et Dé, les trois petits crapauds qu’André Rouveyre élevait avant la guerre et qui avaient été trouvés aux environs de Vittel au milieu du mois de juillet 1914 ? Rouveyre tenait beaucoup à ces petites bêtes qui lui avaient été données par une très jolie femme. Il ne se séparait jamais de ses crapauds et les élevait avec un soin scrupuleux.

Le premier logis des trois batraciens fut, après leur capture, un entonnoir à essence comme en ont tous les automobilistes ; un papier les recouvrait et en somme, Do, Di et Dé se trouvaient plutôt mal logés.

Après cela, ils habitèrent pendant trois ou quatre jours un bocal de bonbons anglais.

Enfin, à partir du 25 juillet, leur demeure fut un vivier en tôle destiné aux pêcheurs à la ligne et composé de deux boîtes dont l’extérieure comprenait un couvercle et une anse, tandis que celle qui est à l’intérieur était percée comme un crible.

D’ordinaire, les boîtes étaient séparées et les crapauds se tenaient sur un lit de cresson dans celle qui était trouée. Mais on les transvasait dans l’autre au moment du repas.

Quand Rouveyre partit pour Deauville, il emboîta le vivier percé dans son enveloppe, en ayant soin d’ouvrir les couvercles, afin que ses favoris ne manquassent pas d’air.

Chaque jour, vers deux heures de l’après-midi, Rouveyre nourrissait ses crapauds. Il les plaçait dans des viviers sans trous et y lâchait sept ou huit mouches vivantes. Do, dont la taille était plus du triple de celle de ses petits camarades et atteignait celle d’une petite bouteille d’encre à deux sous, mangeait pour sa pan cinq ou six de ces mouches. Il attendait que l’une d’elles se fut posée, la fixait et faisait partir sa langue à une distance d’un tiers de sa propre taille, happait la mouche et l’avalait incontinent.

Ce voyage de la langue d’un crapaud est plus rapide qu’un clin d’œil. Je l’ai observé maintes fois et il m’a été impossible de rien voir de cette langue chasseresse. Je n’ai vu que la mouche disparaître dans la gueule du protégé de Rouveyre. Di et Dé mangeaient beaucoup moins ; une mouche de temps en temps, tous les trois ou quatre jours, leur suffisait. Leur langue n’était pas moins agile que celle de Do et faisait aussi bien que la sienne office de boomerang, foudroyant le gibier et le rapportant dans la carnassière gourmande.

Pour se procurer ces mouches, Rouveyre entretenait à grands frais un braconnier qui était chargé d’en fournir vingt tous les deux jours. Ces mouches lui étaient payées à raison de deux pour un sou. Il était tout d’abord muni d’une petite cage à mouches métallique, jouet d’enfant qui, en l’occurrence, devenait un utile engin de vénerie.

Tous les deux jours, il apportait la cage à mouches à Rouveyre, qui faisait passer ces perdrix-à-crapauds dans un ancien bocal à kola, en verre, dont le couvercle en métal avait été percé de petits trous. Les mouches y volaient librement jusqu’à ce qu’eût sonné pour elles l’heure d’être mangées à la crapaudine.

Le 29 juillet il arriva un malheur, la cage à mouches fut démantibulée et il fut impossible d’en trouver une autre à Deauville, où nous nous trouvions. Et les crapauds auraient risqué de jeûner si Rouveyre n’avait ingénieusement remédié à la situation en confectionnant une cage à mouches, bien plus juteuse que la précédente.

Au moyen d’un fer chaud, il creusa un bouchon dans sa partie cylindrique, n’y faisant qu’une seule ouverture qu’il garnit de barreaux, c’est-à-dire d’épingles enfoncées dans la partie supérieure du bouchon. Quand le braconnier voulait introduire une mouche, il retirait une épingle qu’il replaçait ensuite.

Pour donner plus d’aise à ses crapauds, Rouveyre joignait au cresson quelques coquillages où Do, Di et Dé se tassaient et digéraient en paix. Que sont-ils donc devenus ?

Mme de Gontcharowa et M. Larionow §

[OP3 238-239]

J’ai appris que le peintre Larionow avait été grièvement blessé. Il était sergent dans l’armée russe, qu’il rejoignit difficilement, car, au moment de la déclaration de guerre, il se reposait en Bretagne. C’est à l’occasion des Ballets russes, qu’en 1914 Paris avait eu la visite des deux peintres russes très connus dans leur pays, Mme de Gontcharowa et M. Larionow. J’avais pu assister à la première du Coq d’or et faire connaissance avec Mme de Gontcharowa, qui en avait brossé les décors, et avec M. Larionow. Elle est moscovite et toute sa figure atteste le sang kalmouk qu’elle ne renie point. On ne saurait dire qu’elle est belle, mais elle ne laisse pas que d’avoir une grâce piquante et singulière qui lui vaut rapidement la sympathie de ceux qui l’approchent. Et tout particulièrement par une modestie qui ne se dément jamais et par l’ingénuité de son rire.

Pour M. Larionow, c’est un géant dont la force doit être considérable ; les Boches doivent en savoir quelque chose ; ses petits yeux sont constamment en éveil et le profil de son visage serait assez bien figuré par un angle obtus. Il a l’air d’un de ces soldats qui sont punis pendant tout le temps de leur service et qui ne se font pas plus de bile pour ça. La lecture des œuvres militaires de Georges Courteline peut donner assez bien une idée de la physionomie de M. Larionow, dont l’intelligence est vive et dont les jugements sont pénétrants. Ne connaissant du français que deux phrases : « C’est bon », et « c’est mauvais », il les nuançait avec un tel bonheur que, durant tout son séjour à Paris, elles lui ont servi non seulement à se tirer d’affaire, mais encore à exprimer les opinions justes, et souvent inattendues, sur les tableaux qu’il voyait et sur les gens qu’il approchait.

D’un naturel exubérant, M. Larionow criait ses enthousiasmes à tue-tête. Et la simplicité de son accoutrement lui avait vite valu la confiance des populations artistiques de Montparnasse où il habitait. Ce brave soldat ne m’en voudra pas de raconter une des diverses aventures qu’il eut à Paris. Donc, le jour du 14 juillet, M. Larionow se trouvait vers deux heures de l’après-midi, du côté de Saint-Merry, quand des tranchées causées par une imprudente ingestion de fruits crus le déterminèrent à chercher un asile discret qu’il ne sut point découvrir. Homme de décision autant que peintre de talent, il sauta dans un taxi et, jugeant qu’il n’aurait point le temps de se rendre dans son lointain quartier, il se fit mener chez un de ses amis, boulevard Saint-Germain. Hélas ! ses forces le trahirent. Et quand son ami, épouvanté par les coups de sonnette réitérés, eut ouvert la porte, il vit devant lui une face blême qui semblait n’avoir jamais ri. M. Larionow ne lui adressa pas la parole, mais, le bousculant de l’air le plus désespéré, il gagna le lieu qu’il eût désiré atteindre un peu plus tôt.

Il en sortit bientôt et, s’étant déshabillé, il se lava complètement ; après quoi, tout nu, il lava à fond son linge et son pantalon d’été, qu’il repassa ensuite fort soigneusement.

Et comme l’ami qui l’accueillait lui demandait d’où venaient les ancres tatouées sur ses lombes, M. Larionow, qui vient de Bessarabie, répondit que c’était en souvenir e ce qu’il avait été une fois à la mer et qu’il avait l’intention d’aller la revoir en Bretagne.

Puis, quand M. Larionow fut de nouveau frais et pimpant, la gaieté renaquit dans ses yeux et sur ses lèvres et il se remit, ainsi qu’il en a l’habitude, à croquer ceux qui l’entouraient sur tous les bouts de papier qui lui tombaient sous la main.

Réponse héroïque §

[OP3 239]

Entendu dans une tranchée cette réponse héroïque :

« Mais nom de dlà, tu es blessé et tu ne le dis pas. Fallait crier, mon vieux ! »

— « Crier ! T’es pas fou ! ce mort qu’est là s’plaint pas, crie pas ; je m’serais fait honte de crier en n’étant que blessé. »

[1916-02-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CXIII, nº 424, 16 février 1916, p. 758-761. Source : Gallica.
[OP3 239-240]

Le Concert polonais §

[OP3 239]

Vers la fin du premier semestre de 1915, tandis que les Austro-Hongrois attaquaient G..., il advint un fait singulier digne de demeurer dans les annales de l’Amour.

De race polonaise, le commandant de l’artillerie qui attaquait le secteur était le comte Pr..., propre cousin du commandant de l’artillerie russe, le comte Cs… La guerre a créé de ces pénibles situations dans les familles éparpillées de la Pologne déchirée.

Très riche, bien qu’il fût « au service de l’Autriche », le comte Pr..., qui possédait d’immenses domaines dans la région, y avait longtemps vécu avant la guerre et même s’était vu contraint d’y laisser son amie, une marchande au long corps potelé, au regard voluptueux et musicienne accomplie, laquelle, depuis peu de temps, était du dernier bien avec le comte Cs..., commandant de l’artillerie russe. De son côté, celui-ci laissait derrière les lignes sa maîtresse qu’il aimait tendrement. Cette jeune patricienne, veuve depuis un an à peine et qui connaissait pour la première fois le plaisir d’aimer, se désolait d’être séparée de son amant, et le comte Pr..., qui avait eu l’occasion de lui être présenté avant qu’il ne devînt l’ennemi, l’envahisseur, lui faisait en vain une cour très assidue. Il n’avait pas oublié toutefois sa musicienne, la marchande de G..., et, musicien lui-même, compositeur de talent, pour se rappeler au souvenir de sa maîtresse, il eut l’idée de lui donner un concert, tour à tour aubade et sérénade, tel qu’aucun amant n’avait encore tenté d’en flatter l’ouïe de sa maîtresse. Après avoir mesuré le son des canons de façon à connaître le timbre et la hauteur de la note qui sortait de leur âme, il composa une épouvantable symphonie, qu’il fit exécuter à ses batteries ; et son rival, le commandant de l’artillerie russe, non moins musicien que lui, le comprit si bien qu’à ce terrible concert il mêla les accents aussi sauvages, mais malheureusement moins puissants, de ses canons, complétant ainsi l’horrible symphonie de son ennemi. Ce n’était rien moins que de la musique de chambre. Et ce concert, qui portait la mort, dura ainsi deux jours et deux nuits, terrifiant ceux qui l’écoutaient et auraient bien voulu ne pas l’entendre, mais ne pouvaient s’empêcher d’en admirer l’effrayante et magnifique harmonie.

Durant la deuxième nuit, le comte Pr… fit lancer sur la ville de G… des obus à gaz suffocant où, s’étant souvenu des alcancies des Mores de Grenade, il avait fait mêler des parfums très subtils qui embaumèrent la ville assiégée et les odeurs les plus variées et les plus violentes s y succédèrent jusqu’à l’aube, tandis que le front des tranchées s’éclairait d’une merveilleuse pyrotechnie de fusées de toutes les couleurs qui montaient sans cesse et mouraient doucement. La garnison russe et la presque totalité de la population de G… périrent de ce concert, avec la maîtresse du comte Pr..., qu’il retrouva morte sur le cadavre de son amant. Quant à la maîtresse de celui-ci, qui avait résisté jusque-là aux désirs du vainqueur, il fallut qu’elle cédât à sa violence, mais le soir même elle poignarda le comte Pr… qui s’était endormi gorgé de viande, ivre d’hydromel et de tokey centenaires, après quoi une dernière rafale russe venue de loin laissa tomber un obus sur le petit castel où vivait la jeune veuve et la tua de telle façon qu’à l’accord final du concert sanglant, il ne demeura aucun des quatre amants polonais.

Café Sprind §

[OP3 240]

Dans les derniers temps de ma vie d’artilleur, j’ai habité une cagnat boche qui s’appelait Café Sprind, et les fondateurs de ce singulier café avaient ajouté sur la porte l’avis suivant :

Dieser Unterstand ist von der Gruppe Malinowski Ausgebaut und wird auch von ihr bewohnt. Autour se trouvaient des cagnats nommées Lustige Mühle, villa Beaulieu, villa Hiddek, villa Schweizertal.

Dans le voisinage, les deux cimetières du Trou-Bricot étalaient leur macabre décoration où se mêlaient la funèbre craie sculptée,le pin, le bouleau et les inscriptions funéraires : Sei getreu bis in dem Tod ; Liewer düd as Slaw ; Kein schönr’er Tod ist auf der Welt als wer vor’m Feind erschlagen, etc.

Aphorismes touchant le fantassin du front §

[OP3 240]

Voici quelques aphorismes touchant le fantassin du front :

Tous les fantassins méritent la croix de guerre.

Ce qui domine dans un combat, c’est le tac tac tac de la mitrailleuse.

Le langage du fantassin est riche en synonymes, par exemple le même engin de tranchées, l’horrible bombe qui naguère venait en se lamentant et que les Boches ont réussi à rendre muette, se nomme selon les secteurs youyou, fléchette ou queue de rat.

À l’abri-caverne collectif par escouade ou demi-section, le fantassin préfère, bien que ce soit défendu, se creuser un abri individuel dans le flanc de la tranchée.

Celui qui n’a pas vécu en hiver dans une tranchée où ça barde ne sait pas combien la vie peut être une chose simple.

La vermine est chargée de faire la toilette des fantassins, officiers, sous-officiers et soldats.

Celui qui n’a pas vu des musettes suspendues au pied d’un cadavre qui pourrit sur le parapet de la tranchée ne sait pas combien la mort est une chose simple.

L’héroïsme du fantassin français de 1915 surpasse tout ce qu’on connaissait jusqu’aujourd’hui en fait d’héroïsme.

La Guerre en Champagne §

[OP3 240]

Ceux qui ont fait la guerre en Champagne et qui survivront reviendront sans doute visiter avec une atroce curiosité cette région infernale qui va de la butte de Souain à Massiges.

Au dire de ceux qui connaissent les autres parties du front, c’est là que le drame est le plus poignant.

Aucune désolation n’égale l’épouvantable aspect de ces ondulations de terrain zébrées de boyaux et de profondes tranchées blanches. Rien n’évoque plus fortement l’enfer comme ces grands entonnoirs crayeux qui furent le théâtre de corps à corps effroyables d’hommes à hommes, d’homme à engin effroyable. Cote 193, cote 196, butte de Souain, butte de Tahure et vous, mystérieuse butte de Mesnil, sol stérile abreuvé de sang et de sacrifices sans nombre ! Croix des cimetières, croix françaises, croix ennemies, et vous, simple croix qui abritez, dit-on, les cadavres du …e.

Qui a jamais connu un spectacle plus tragique que celui de la cote 196, vue du Balcon ?

Et ce petit coin de Beauséjour, qui devait être un si charmant séjour avant la guerre !

Celui qui parcourra plus tard la Champagne pouilleuse cherchera avec intérêt la petite tombe qui abrite les cadavres du fermier de Beauséjour et de sa fille.

Région où la vie est dure, mais le courage, l’esprit de sacrifice, l’entrain y sont d’autant plus grands.

Qui regardera, après la guerre, sans émotion pointer le bouton rose de l’euphorbe verruquée, ou s’étaler les spatules de la pimprenelle à saveur de concombre ?

Et le berger qui mènera plus tard paître ses moutons sur ces crêtes qui furent les volcans de cette guerre se baissera parfois pour ramasser quelque fragment de cuir de ce qui fut un casque boche et regardera curieusement ce débris informe de notre époque. Mais des mains pieuses entretiendront les cimetières.

[1916-03-01] Échos §

Une lettre de M. Guillaume Apollinaire §

Mercure de France, t. CXIV, nº 425, 1er mars 1916, p. 188. Source : Gallica.
[OP2 1519]

Mon cher Directeur,

En lisant l’article de mon ami Severini, je m’avise qu’il n’a pas entièrement compris le sens de ma classification qui, au demeurant, n’avait point la prétention d’être définitive quant aux artistes eux-mêmes.

Le terme de Scientifique appliqué à l’art de Picasso et de Braque signifiait avant tout que ces peintres en savaient plus long que les autres…

Mais depuis ce temps-là il a coulé pas mal d’eau sous les ponts et pas mal de peintres en savent aujourd’hui beaucoup plus long qu’ils n’en savaient auparavant. Tel est (n’est-ce pas là un bel éloge ?) le cas de mon ami Severini, dont j’ai bien regretté de n’avoir pu visiter l’Exposition.

Je lui souhaite tout le succès que mérite son très grand talent.

Et nul doute qu’il ne sache avec quelle sympathie je suis l’évolution de son art et des idées qui le dirigent.

Je vous prie de recevoir, mon cher Directeur, mes compliments empressés.
Guillaume Apollinaire.

[1916-04-01] La Vie anecdotique §

Histoire du Permissionnaire §

Mercure de France, t. CXIV, nº 427, 1er avril 1916, p. 565-568. Source : Gallica.
[OP3 241]

Lorsqu’il fut dans le train qui l’emmenait à Marseille, l’officier permissionnaire dont il est question s’endormit profondément. Il y avait plusieurs mois qu’il couchait sur le sol, et la douceur des banquettes du wagon de première où il voyageait le faisait dormir, en quelque sorte, de tendresse… C’était sa première permission depuis 1e commencement de la guerre…

L’arrivée dans la Capitale eut lieu par un beau soleil et, le soir, quand le Permissionnaire reprit le rapide, il emportait de Paris une excellente impression que gâtait seulement, quelques embuscades surprises çà et là.

À Marseille, il attendit le bateau qui devait le transporter en Algérie. Il profita de cette attente forcée pour visiter les camps anglais.

La rencontre d’un de ses amis devenu interprète auprès de l’armée anglaise lui facilita ses excursions. Son cicerone savait porter l’uniforme khaki orné des têtes de sphinx.

Le Permissionnaire fut bien reçu sous les tentes des officiers anglais.

L’Interprète qui le guidait jouissant d’une certaine popularité, ceux qui, parmi les officiers anglais, entendaient le français, fredonnèrent une chansonnette dont les Interprètes sont les héros :

Non seul’ment faut savoir l’français,
Faut même connaître un peu d’anglais,
Ça peut servir, on sait jamais,
         Aux Interprètes.

Le Permissionnaire vit les Hindous faire leur cuisine et les Tommies s’exercer au maniement d’armes.

Au demeurant, la ville était pleine d’Anglais, d’Hindous, de Serbes, d’Annamites. Ces derniers étaient vêtus en artilleurs, et destinés, disait-on, à l’aviation ; il y avait encore quelques officiers russes et des officiers italiens en petit nombre…

Le second jour, le Permissionnaire s’en fut visiter Aix où il eut la surprise d’être conduit par un cocher qui avait été le propre cocher de Cézanne. Ce brave homme, nommé Baptiste Curnier, se souvenait bien de son maître : « Il fallait dire comme lui ; mais il ne fallait pas le flatter. »

On alla ainsi jusqu’au Jas de Bouffan où peignit Cézanne… Après quoi, rentré à Marseille, le Permissionnaire put enfin, le surlendemain, prendre le -bateau qui, tous feux éteints, le porta jusqu’à O…, où il passa le temps de sa permission.

Il y entendit raconter plusieurs histoires dont voici un échantillon.

Ancien professeur au lycée des garçons, puis avocat, X… était encore capitaine des pompiers et vénérable de la loge d’O…

À la déclaration de guerre, il laisse sa femme et ses cinq enfants, s’engage et part comme capitaine.

Un jour, sa mort est annoncée officiellement. Et des soldats de son régiment, ses concitoyens, écrivent à sa veuve des détails précis. Le capitaine X… a été tué alors qu’il montait à l’assaut en tête de sa compagnie, et son corps, resté suspendu aux fils de fer et très visible, a fait l’objet de maints combats, mais en vain, car on n’a pu le reprendre. (Notons que l’on a aussi montré ce corps ou du moins un corps qui passe pour être celui du capitaine X… au Permissionnaire…)

À quelques temps de là, la veuve reçoit d’Allemagne une lettre venue par les voies neutres… Il est dit dans la lettre :

« Votre mari n’est pas mort, mais seulement blessé. Il est en ce moment bien soigné… »

Le Permissionnaire entendit aussi raconter l’histoire d’une dame de la Société d’O…, qui, déguisée en Mauresque, parcourt les cafés pour dire leur fait aux embusqués et leur intimer l’ordre de partir sur le Front…

Le Permissionnaire assista à des couchers de soleil merveilleux où le ciel s’emplissait de roses ardentes, de lilas flamboyants et de violettes phosphorescentes.

Il s’arrêta parfois dans les faubourgs pour écouter les petites fillettes des écoles, petites Françaises, petites Espagnoles et petites Mauresques qui chantaient des rondes nouvelles en sautant à la corde.

A. B. C. D.
Les Français ont gagné,
Les All’mands ont perdu,
Le Kaiser sera pendu

Ou cette ronde-ci qui a deux couplets :

Ah ! mon Dieu quell’ triste année !
Tout le mond’ mobilisé.
Y a des morts et des blessés,
Il y a mêm’ des prisonniers.

Viv’ la classe de vingt ans !
C’est des homm’s, plus des enfants,
Qu’ils s’en vont aux Dardanelles,
S’ils n’oublient pas leurs petit’s demoiselles…

Le Permissionnaire visita la mosquée d’O…, mais il fut aussi à la cathédrale où il entendit un prédicateur démontrer fort ingénieusement l’existence du Dieu unique :

« Il n’y a qu’un Dieu, il ne pourrait y en avoir d’autre. En effet, puisque Dieu est partout, où se mettrait l’autre ? »…

Enfin, dans une famille amie, s’étant approché d’une petite fille qui étudiait ses leçons et ayant parcouru le cahier de dictée, il vit que les auteurs à qui les professeurs du lycée de jeunes filles d’O… empruntaient le plus souvent leurs textes étaient M. Pierre Mille et M. Ernest Gaubert, sous-préfet.

Puis sa permission expirée, l’officier permissionnaire reprit le bateau et quitta le port d’O… par une belle nuit où la mer était phosphorescente. Le navire fendait l’or vert et liquide. Des tirailleurs sur le pont sombre comme celui du Vaisseau-Fantôme chantonnaient Amela djiriwel ya la la… Et quand le jour revint, la côte d’Afrique avait disparu…

En repassant par Paris, le Permissionnaire entendit raconter l’histoire d’une dame qui sait quand la guerre doit finir.

Cette dame se rendait dernièrement au Sacré-Cœur, à Montmartre. Le fiacre qui la conduisait avançait cahin-caha, car la montée est rude.

Une pauvresse suivait péniblement le même chemin. La dame lui offre charitablement une place dans sa voiture. La vieille accepte et la conversation s’engage.

Le sujet, tout le monde le devine.

« Rassurez-vous, ma petite dame, la guerre sera finie au mois de…

— En…, vous plaisantez ?

— La guerre sera finie en… aussi vrai que le cocher qui nous conduit sera mort dans une heure. »

Elles arrivent, se séparent et chacune va faire ses dévotions. En sortant, la dame aperçoit sa voiture, le siège était vide.

Elle cherche son cocher : on venait, lui dit-on, de le transporter dans une pharmacie voisine, mort d’une congestion.

Voilà un conte à dormir debout ; le plus extraordinaire c’est que, paraît-il, il est véridique…

Puis, de retour sur le front, l’officier permissionnaire retrouva

La tranchée en première ligne,
Les éléphants des pare-éclats,
Une girouette maligne
Et le regard des guetteurs las
Qui veillent le silence insigne.

Et quelques jours après, il rencontra quelqu’un de sa connaissance, un caporal d’un régiment voisin. Ce gradé, chargé d’un énorme barda, conduisait un petit détachement et, un monocle suspendu à un cordonnet de soie, se balançait élégamment devant lui. C’était le caporal Gabriel Boissy et, durant quelques minutes, ils parlèrent sans aigreur, avec commisération même, des embusqués de leur connaissance.

[1916-05-16] La France jugée à l’étranger §

Remy de Gourmont et la critique étrangère §

Mercure de France, t. CXV, nº 430, 16 mai 1916, p. 367-373. Source : Gallica.
[Non OP]

Au moment de la mort de Remy de Gourmont, de nombreux journaux et revues à l’étranger lui consacrèrent des articles. On jugera, d’après les quelques extraits suivants, combien ses lointains amis d’Angleterre et de l’Amérique du Sud l’estimaient et savaient la vraie place qu’il tenait dans la littérature française.

M. Havellock Ellis, qui fut l’ami de Remy de Gourmont, écrit dans The New Republic de décembre 1915, (j’emprunte la traduction de ce fragment à la France du 17 février qui l’a publiée) :

La mort de Remy de Gourmont n’a provoqué que peu de commentaires en Angleterre et en Amérique. Le fait qu’un homme de lettres habitant Paris a quitté silencieusement la vie peut en effet paraître, en ce moment de crise de l’histoire mondiale, un événement insignifiant. Il n’est même pas sûr qu’en temps normal cette disparition aurait causé beaucoup plus de bruit chez nous. On a quelquefois comparé de Gourmont à Anatole France et en effet ces deux écrivains d’origine si différente — l’un, fils d’un libraire parisien, et l’autre descendant d’une vieille famille aristocratique de Normandie — représentent mieux que n’importe quel autre Français de notre époque les qualités fondamentales françaises. Ils étaient tous les deux de grands maîtres de la langue française ; ils avaient acquis tous les deux lentement une expérience très vive de la vie, tous les deux sont devenus des sceptiques audacieux et des optimistes très gais ; et ils ont été tous les deux des ironistes consommés. Mais ici finit la ressemblance entre eux.

Anatole France, avec un champ d’activité plus limité, s’est consacré à la forme littéraire du roman, et y a obtenu un grand et légitime succès. Il a en outre — ce qui était impossible au sceptique plus profond qu’était de Gourmont — pris définitivement parti dans les questions du jour et de cette façon il atteignit la grande masse. Remy de Gourmont, dont le génie était beaucoup plus audacieux et d’une qualité plus virile, se tint toute sa vie au-dessus du monde qui pourtant l’intéressait si passionnément. Il fut toute sa vie un reclus qui n’a jamais pris part ni cherché à prendre part à aucune affaire publique. Je n’ai point l’intention de discuter la légitimité de la popularité d’Anatole France, mais on est obligé de reconnaître que l’esprit de Remy de Gourmont était tout autrement vaste et d’une pénétration beaucoup plus profonde que celui de France.

On sait que le génie français s’est tourné de temps en temps vers le romantisme et s’y est même enrichi, mais il est surtout essentiellement classique, c’est-à-dire qu’il suit instinctivement le chemin de la simplicité, de la clarté, de l’ordre et du contrôle de soi-même. Gourmont commença sa carrière sous une influence romantique prédominante ; il y avait une certaine violence dans sa sensibilité — on pourrait peut-être y voir les traces du Normand primitif — qui le prédisposait à de telles influences. Mais son tempérament fondamentalement classique a peu à peu pris le dessus chez lui et devenait chaque jour plus prononcé. Et en cela il a été fidèle aux meilleures traditions françaises, et il est pour nous le représentant le plus parfait de l’esprit français. Ce qui est caractéristique dans la nature scrutatrice et curieuse de Gourmont, c’est que chez lui la transition de la littérature aux questions plus larges de la vie s’est effectuée pendant qu’il sondait les problèmes purement littéraires : l’histoire des mots et la nature du style. Nous voyons cette transition effectuée dans son livre Esthétique de la langue française. Un peu plus tard dans La culture des Idées et Le Chemin de velours, il s’est déjà franchement émancipé des préoccupations purement littéraires et s’est placé franchement dans le royaume des idées, parmi les problèmes de philosophie et de morale. Un peu plus tard encore, nous le voyons aborder le problème le plus difficile de la psychologie physiologique dans son livre La Physique de l’Amour.

Comme critique, Gourmont était un maître incontestable dont la main est toujours ferme et délicate. Il n’était pas seulement un critique des livres, mais aussi un grand critique de la vie. Nous le voyons surtout dans ses livres « Épilogues » et « Dialogues des Amateurs ».

Certaines personnes s’imaginent que Gourmont ne s’intéressait pas à la morale. Cela n’est pas possible. Quand on est intéressé à la vie comme il l’était (l’homme sage n’a qu’une patrie : la Vie, disait-il), on est nécessairement intéressé à la morale. Gourmont savait bien « que la vertu n’est vraiment belle que quand on n’en parle jamais », mais il était néanmoins un moraliste à sa manière bien individuelle qui examine et analyse continuellement les actions humaines.

Au mois d’octobre 1914, Remy de Gourmont commençait à écrire son dernier livre, une sorte de journal « Pendant l’orage ».

Quelques années auparavant, dans un de ses « Dialogues d’Amateurs », son alter-ego, M. Desmaisons, déclarait à son ami, M. Delarue : « Il ne me déplairait pas de voir un nouveau déluge. »

— « Savez-vous nager ? » demande M. Delarue.

— « Non, répond M. Desmaisons, mais je me réfugierais sur la montagne de l’Irony et je resterais fidèle à ma philosophie qui consiste à contempler les mouvements de la vie avec un œil innocent. »

Dans le dernier livre de Gourmont, on trouve bien l’œil innocent, mais on y chercherait en vain les montagnes de l’Irony. Dans ces notes simples et tristes, le grand critique nous transmet ses impressions du jour et elles ne diffèrent guère des impressions de ses compatriotes les plus ordinaires. Gourmont a abandonné son individualisme radieux et défiant. Il ne proclame plus comme autrefois : « Un homme doit être lui-même. S’il est allemand, il faut le laisser être allemand. » Maintenant, il lui semble « qu’entre son présent et son passé il y a un rideau de brouillard qu’il essaye quelquefois de dissiper avec un geste », il lui semble même quelquefois que le passé n’a jamais existé et qu’il est une simple fantaisie qui flotte dans l’air. Chaque nature riche et vigoureuse doit quelquefois tomber dans l’inconséquence et Gourmont était souvent inconséquent. Mais cette grande et dernière inconséquence en face d’un monde désolé, personne ne la lui comptera comme une faiblesse.

M. Georges Matisse, qui fut un des collaborateurs les plus fidèles de la Revue des Idées, que dirigea Remy de Gourmont, a publié dans le Cambridge Magazine de novembre une très juste analyse de la philosophie négative de l’auteur de la Physique de l’Amour. On retrouvera cette étude en français dans le Genevois du 20 décembre 1911. En voici quelques fragments :

La mort de Remy de Gourmont est, pour ceux qui l’ont connu et fréquenté, une grande douleur de l’esprit et du cœur. Sa disparition inflige à la pensée humaine tout entière une nouvelle défaite. Il était l’un des hommes les plus intelligents de son époque. Le chagrin, pour l’instant, ne laisse flotter à la dérive sur ma pensée que des souvenirs sensibles et familiers : une chambre, une attitude, un bout de conversation, une expression du visage.

Je le vois — pour toujours maintenant — aux dernières années de sa vie, assis à sa table, près de la chambre à plafond bas où il passe ses journées. La sérénité immuable rappelle un dieu Bouddha. Il est enveloppé dans sa longue robe de moine, une robe de capucin à pèlerine, la tête coiffée d’une sorte de bonnet de même étoffe brune. Comme il est loin de la sottise humaine qui, tous les jours, déferle autour de lui, roc inébranlable dans la mer. Il n’en est même pas affligé. Il daigne à peine sourire ou hausser les épaules. Peut-être comme à Flaubert ou à Renan lui sert-elle à acquérir ou à conserver le sentiment de l’infini. Cette intelligence prodigieuse a une vision limpide des hommes et des choses. Il n’est pas dupe des fictions verbales. Comme esprit, c’est un païen de la famille de Démocrite, d’Épicure et de Lucrèce, qu’il lit avec amour ainsi que Spinoza. C’est l’hydromel qu’il boit. Il a compris depuis longtemps que le monde n’est qu’un amas de balayures jetées au hasard, l’homme une moisissure de la croûte terrestre, dont l’existence ou la disparition n’ont pas plus d’importance que celles d’un lichen. Il sait que le mot « vérité » n’a aucun sens, que les idées, simples images fugaces, rêvées par le cerveau, ne représentent pas le « réel ». Aussi laisse-t-il couler tranquillement le fleuve des siennes, à mesure qu’elles sourdent du fond de son cerveau, indifférent à les mettre d’accord avec celles de la veille. La logique, cette duperie d’aliéné systématique, lui est indifférente, il la méprise. Il sait bien qu’il pourrait coordonner des idées, lui aussi, en grains de chapelet. Il ne veut pas se donner cette peine. À quoi bon perdre son temps à construire des châteaux de cartes ? Mais les êtres, les phénomènes — sociaux ou cosmiques — l’intéressent. Les sentiments humains — le plus riche de tous surtout — l’amour, sollicitent sa pensée. Il en pénètre la nature, il en analyse le mécanisme avec une merveilleuse clairvoyance. Il sait rattacher la plante au terrain lourd où elle germe et enfonce ses racines. Nul n’est plus que lui dégagé des opinions conventionnelles, exempt des préjugés de ses concitoyens. En politique, en religion, en littérature il est d’une indépendance absolue.

Remy de Gourmont n’est pas l’homme du moment présent. Il est d’hier et de demain. La folie rouge et l’hallucination ne dureront pas toujours. Elles se dissiperont et les hommes reprendront goût à la pensée. Alors, le doux philosophe à la phrase musclée, à l’image frappée, fera, une fois encore, les délices des lettrés. Ils -découvriront en lui un des typiques représentants de ces artistes penseurs qui vécurent au temps de cette troisième République calomniée, heures de soleil, entre deux orages. Peut-être sentiront-ils un peu d’amour pour l’homme et pour l’époque. À ceux-là, si nous pouvions par delà le temps envoyer un message, nous dirions, transposant une phrase célèbre : celui qui n’a pas vécu en France quelques années avant la guerre ne connaît pas le bonheur de la pensée libre.

Mais c’est peut-être en Amérique latine que l’œuvre de Remy de Gourmont exerça sur les jeunes intelligences l’influence la plus belle et la plus réelle. C’est dans la Nacion, où Remy de Gourmont collaborait depuis de nombreuses années déjà, et où jusqu’à sa mort il publia ses impressions de guerre, c’est dans ce grand journal de Buenos-Ayres, que M. Francesco Garcia Calderon s’est fait l’interprète des jeunes écrivains et du public lettré de notre sœur latine, et a rendu cet hommage à Remy de Gourmont :

Par sa curiosité universelle, par son ambition, par son intelligence inquiète et volage, Remy de Gourmont rappelle les encyclopédistes du grand siècle dans lequel il aurait aimé vivre, Voltaire, Diderot peut-être ceux qui s’essayèrent dans tous les genres, sauf « le genre ennuyeux ». Il écrivit des contes et des romans, des proses musicales, des livres d’un symbolisme profond, des poésies d’une élégante perfection, des essais philosophiques, des portraits littéraires et des études de philologie, des traités de science sans lourdeur, des dialogues d’une aimable nonchalance intellectuelle, des commentaires savants et des notes de journalisme.

(…)

Charles Maurras a écrit que Gourmont se mit, sans jamais l’avouer, à l’école d’Anatole France. Jugement injuste, car il y a plutôt chez ces deux grands écrivains des traits communs, des qualités françaises, une fine ironie, une merveilleuse lucidité et cette fraîcheur de l’esprit qui guide, dans la vieillesse des bibliothèques, le sens et l’amour de la vie. Gourmont est le dernier rejeton, le seul héritier contemporain de Voltaire et de Renan : il a le style simple, clair, direct de Voltaire, sa concision savante, son esprit négateur, et aussi le doute savant, de Renan, sa haine des affirmations tranchantes, le don d’épiloguer sans arriver à des conclusions définitives, la prose voluptueuse dépouillée de toute rudesse scolastique. À l’instar de ces précurseurs, il dissociait les idées, indifférent à l’angoisse des hommes qui. cherchent le repos d’une certitude. Il appliqua sa méthode destructive à de douces croyances, à des préjugés séculaires, au « mol oreiller » des religions et des philosophies. Il n’avait qu’un dieu familier, le Sarcasme, devant lequel il brûlait tous les jours l’encens fidèle.

(…)

Gourmont garde toujours, malgré les duretés de la vie, l’élégante liberté de son intelligence. Quand l’histoire des lettres françaises aura balayé des renommées provisoires, ce grand humaniste prendra sa revanche. Il sera reçu dans l’idéale famille des esprits tutélaires, ce frère ignoré par la médiocrité des hommes, à côté de Montaigne et de Renan, de Rivarol et de Voltaire, de Chamfort et de Sainte-Beuve.

Déjà, le lendemain même de la mort de Remy de Gourmont, l’éminent critique Émile Becher écrivait dans la Nacion que son œuvre offrait dans tout son développement « l’harmonie de ces deux éléments : une érudition universelle et un art subtil, élégant, raffiné et pervers. Perversité provenant surtout d’un esprit doué en même temps d’une intelligence critique profonde et d’une sensibilité capable de noter les plus fines nuances de la sensation. » Ce qui est un jugement très exact. M. Becher concluait : « Esprit non pas constructeur, mais critique, il laisse une œuvre où se révèle une intelligence froide, sévère, pénétrante et presque toujours cruelle, une vie consacrée au travail silencieux et austère de la pensée… »

Dans la Nacion encore (9 janvier 1916) M. Julio Piquet raconte avec émotion la première visite qu’il fit à M. de Gourmont, rue des Saints-Pères, en compagnie du regretté maître Ruben Dario… Il nous laisse là, dans ces pages minutieuses et touchantes, une image exacte de l’écrivain et du décor familier de sa vie. Il nous le montre silencieux, assis à sa table, dans sou cabinet tapissé de livres. Ce silence impressionnant du Maître et des choses qui l’entourent : Remy de Gourmont n’est pas un causeur, écrit-il ; il préfère écouter que parler, et seulement intervenir dans la conversation par une observation subtile ou profonde, ou simplement par une approbation. M. Julio Piquet ajoute :

Mes conversations avec Remy de Gourmont, qui en ces derniers temps étaient devenues fréquentes et prolongées, à cause d’une quasi collaboration, si elles ne pouvaient m’apprendre grand-chose sur les idées philosophiques de celui qui se disait, pour se définir, disciple de Schopenhauer, — me permirent du moins de connaître sous de nouveaux aspects, à mon égard, l’homme sensible et l’artiste.

Ayant passé du pessimisme au nihilisme, et comme à l’acceptation du principe de l’identité des contraires (autant que les contradictions lui paraissaient possibles en philosophie), Remy de Gourmont se raccrocha cependant aux certitudes scientifiques, sans doute pour ne pas tomber dans la négation absolue. Et, dans les conflits de la vie, il se laissait porter par le hasard et par les impulsions de sa sensibilité.

Adversaire absolu de la guerre, dans la tourmente actuelle, il vivait anxieux de la marche des événements, et la certitude de la victoire lui causait une visible satisfaction et un réel réconfort. Et pour apaiser sans doute les conflits de sa pensée et de sa sensibilité, il se réfugiait en un travail constant et allait jusqu’à s’imposer des tâches ardues, pour lesquelles il n’était pas préparé, afin de se soumettre à la plus rude discipline. La traduction du livre célèbre de Larreta, La Gloire de Don Ramire, en est un exemple typique...

M. Julio Piquet nous dit la joie qu’il avait éprouvée, à sa dernière visite rue des Saints-Pères, d’avoir trouvé le Maître plus gai et plus animé, et vraiment en pleine convalescence. Aussi quelle fut son émotion, quelques jours plus tard, en lisant dans le Temps ce titre d’une notice : « Mort de Remy de Gourmont. » Devant peu de tombes comme devant celle-là, conclut M. Piquet, on sent aussi profondément l’amertume de la vie et la vanité de la gloire.

Je veux encore citer ce fragment de la remarquable étude que M. Francisco Contreras a consacrée à l’auteur des Promenades philosophiques, dans El Figaro de la Havane :

Doué d’une curiosité insatiable et d’une richesse intellectuelle extraordinaire, Remy de Gourmont s’est occupé avec amour des plus subtiles questions littéraires comme des problèmes les plus transcendantaux des idées ; il y a versé en torrents les lumières de son cerveau exceptionnel. C’est ainsi que dans ses volumes d’esthétique et de critique littéraire, il prodigue l’éclat de sa brillante vision de la beauté, de son jugement sûr, qu’il mesure et caractérise en quatre lignes, et de son goût exquis, souple comme l’air et libre comme un oiseau ivre d’azur ; de même que, dans ses études philosophiques ou dans ses critiques des mœurs, il répand la clarté de sa réflexion subtile, de son intuition déconcertante, de son ironie révélatrice, et que dans ses œuvres d’imagination il disperse avec non moins d’abondance la splendeur de ses symboles surprenants et de ses images singulières, vraies trouvailles de style. C’est une prodigalité dépensée originale, une profusion d’émotion particulière qui éblouit comme une réverbération démesurément intense et étourdit comme le spectacle des vagues innombrables.

Enfin, il faut citer M. Xavier de Carvalho qui, dans le Diario de Noticias de Lisbonne du 2 octobre 1915, écrit :

Dans ces temps tragiques où tout est concentré sur la cause du salut public et sur le drame des tranchées, la mort d’un grand écrivain, même de la stature de Remy de Gourmont, passe comme épisodique et reste dans la pénombre. Cependant, la France glorieuse et pensante a pris les voiles de deuil, parce que la perte d’un grand esprit comme Remy de Gourmont est presque aussi douloureuse que le bombardement de Reims ou la destruction du Beffroi d’Arras.

La mort de Remy de Gourmont n’est pas seulement une perte pour les lettres françaises ; elle l’est aussi pour les lettres néo-latines.

Ce grand écrivain, collaborateur habituel de la « Nacion » de Buenos-Ayres, donnait aussi dans beaucoup de revues du Brésil, du Chili et de l’Uruguay des articles variés qui étaient représentatifs de la pensée latine.

À ces paroles émues, il faudrait encore ajouter les hommages si sincères venus de l’Italie et de l’Espagne, ainsi que des pays Scandinaves. C’est que, ainsi que l’écrivait M. Louis Dumur, à la dernière page de son article du Mercure, « nul mieux que Gourmont, ni plus complètement que lui, n’a rendu notre vie ; Nul mieux que lui, ni plus complètement ne saura faire valoir notre effort, et quand la plus lointaine postérité voudra se faire une idée de ce que nous fûmes… la page qu’elle devra lire sera signée Remy de Gourmont ».

Lucile Dubois.

[1916-10-16] Ouvrages sur la guerre actuelle §

La Guerre en Italie. En haute montagne, vol. I, Fratelli Treves, Milan, 3,50 §

Mercure de France, t. CXVII, nº 440, 16 octobre 1916, p. 732. Source : Gallica.
[OP2 1181-1182]

La section photographique de guerre de l’armée italienne publie un album d’un puissant intérêt documentaire intitulé La Guerre en Italie et dont le volume En haute montagne vient de paraître.

Le caractère principal de la guerre italienne étant l’action en haute montagne, dont la belle armée de Cadorna a bien sujet d’être orgueilleuse, cet album a donc un intérêt de premier ordre. On y voit cette lutte des cimes avec une évidence saisissante. La valeur, l’endurance, l’organisation de l’armée italienne s’y montrent merveilleusement.

Bien des aspects de cette guerre en haute montagne sont inattendus. Par exemple, les Alpins skieurs pareils à des pierrots blancs dansant sur la neige, les Dolomites, montagnes chères à l’aquarelliste Jeanès, déroulent ici leur chaos harmonieux. Les voies de transport aérien donnent le vertige et on ne saurait trop en admirer l’ingéniosité. Quant à ces canons de gros calibre transportés dans les neiges éternelles à des trois mille mètres d’altitude, les artilleurs seuls peuvent imaginer les difficultés qu’il a fallu vaincre pour amener à bien des entreprises aussi hasardeuses. Ce volume est bien conçu et d’une merveilleuse netteté de clichés.

Le second album sera consacré au Carso, le troisième illustrera l’aviation, puis viendront les albums sur la marine, les terres conquises, les armes et les munitions, les prisonniers, etc.

On ne saurait trop louer de telles publications qui aident les Français à comprendre l’effort de leurs alliés. Il faut que la France puisse se rendre compte de quelle façon ses sacrifices éveillent l’émulation chez les peuples qui combattent à ses côtés.

[1916-10-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CXVII, nº 440, 16 octobre 1916, p. 755-759. Source : Gallica.
[OP3 241-245]

La nouvelle Religion de la vélocité §

[OP3 241-243]

Je signale à ceux qui se demandent si la guerre a développé le sentiment religieux le nouveau manifeste futuriste où Marinetti fonde la nouvelle religion de la vélocité.

Cette curieuse amplification, révélatrice d’un curieux état d’âme au sein d’une époque qui ne me semble pas moins curieuse, a paru dans le premier numéro de l’Italia futurista qui paraît à Florence.

Où est le temps, mon cher Marinetti, où vous m’annonciez la publication d’un autre manifeste futuriste intitulé l’Irréligion futuriste que vous n’avez jamais fait paraître ?

Mais je me suis demandé en lisant le manifeste que vous venez de « lancer » s’il ne s’agit point du premier manifeste irréligieux dont vous aviez tout simplement changé, avec le titre, quelques termes dont le sens allait à l’encontre de votre tendance nouvelle.

Fondateur de religion ! vous voilà fondateur de religion ! C’est une situation sociale par le temps qui court ! Car il ne s’agit pas là d’une hérésie plus ou moins chrétienne, ou de nouvelles pratiques superstitieuses purement extérieures. Non, vous, Marinetti, vous fondez une religion nouvelle établie sur le développement des moyens de locomotion. Au lieu de Divinité vous dites Vélocité ; sans le savoir les Allemands ont bien fondé la religion de la Férocité. Mais, comme vous, je préfère la vélocité qui est une déité plus moderne, bien qu’elle paraisse peu se soucier de la durée de la guerre. Nul doute qu’au cours de votre campagne comme volontaire cycliste, Dieu que l’on a figuré comme un triangle ne vous soit apparu sous la forme d’une bécane et vous vous êtes écrié : « Véloce », c’est-à-dire « ce vélo ! » et cette exclamation quasi pantagruélique éveilla en vous je ne sais quel sentiment religieux qui transfigura la bécane en en faisant tourner les roues avec cette vitesse fulgurante qui était jusqu’ici l’apanage de cette classe d’ange appelée ofaninim qui dans l’angélologie hébraïque sont les roues du char céleste.

Fondateur de religion ! vous êtes le premier du xxe siècle. Et au xixe je n’en connais qu’un seul : Joseph Smith, fondateur du mormonisme, sorte de paganisme idéaliste, tiré des superstitions des Indiens peaux-rouges et que caractérise la polygamie anthume et posthume des fidèles.

Vous, dans le but d’honorer « la beauté de la vélocité », vous faites naître « la nouvelle religion morale de la vélocité » de votre « grande guerre libératrice ».

« La morale chrétienne, est-il dit dans le Manifeste, défendit la structure physiologique de l’homme des excès de la sensualité. Elle modéra ses instincts et les équilibra. La morale futuriste défendra l’homme de la décomposition déterminée par la lenteur, le souvenir, l’analyse, le repos et l’habitude. L’énergie humaine centuplée par la vélocité dominera le temps et l’espace. »

Et, après un tableau historico-lyrique de la vitesse, le manifeste en vient à la naissance de la ligne droite, « un des caractères de la divinité ».

Un parallèle entre la vélocité qui est « pure » et la lenteur qui est « immonde » amène le fondateur de religion à indiquer quelques saints de la nouvelle religion. Ce sont particulièrement les astres et les ondes lumineuses. Et il annonce que « les sportsmen sont les premiers catéchumènes de cette religion dont le résultat prochainement attendu sera la destruction des maisons et des cités remplacées par des rendez-vous d’automobiles et d’aéroplanes ».

Et les demeures de cette divinité ce sont « les wagons-restaurants (manger en vélocité). Les gares de chemin de fer de l’Ouest-Amérique, où les trains lancés à 140 kilomètres à l’heure passent buvant sans s’arrêter l’eau nécessaire et les sacs de la poste. Les ponts et les tunnels. La place de l’Opéra à Paris. Le Strand à Londres. Les circuits d’automobiles. Les films cinématographiques. Les stations radiotélégraphiques. Les grands tubes qui précipitent des colonnes d’eau alpestre pour prendre à l’atmosphère 1 électricité motrice. Les grands couturiers parisiens qui, au moyen de l’invention véloce de la mode, créent la passion du nouveau et la haine pour le déjà-vu. Les cités modernissimes et actives comme Milan, qui selon les Américains, a le punch (coup net et précis par lequel le boxeur met son adversaire knock-out). Les champs de batailles ». À l’énumération de quelques choses divines succède celle de quelques vélocités : « L’héroïsme est une vélocité que dirige une nation. »

L’exagération est aussi sans doute une vélocité. Et il y a quelque prétention choquante à vouloir tout de go fonder une religion dont le besoin ne se fait pas sentir. Mais il n’en reste pas moins que les moyens de locomotion, le mouvement pour tout dire, ont modifié notre façon de sentir, lui ont donné un prétexte excellent pour se renouveler, et il y a quelque chose de juste et de touchant dans ce désir de nouveau qui, né en France, s’exprime si violemment en Italie. Il y a là sinon une religion, du moins comme une morale de la nouveauté qui a quelque sens, dès qu’on la débarrasse des concetti marinettiens. Et puis comment ne pas regarder avec sympathie un homme qui ne cesse d’insuffler le courage au cœur de ses compatriotes ?

Aujourd’hui règne une nouvelle morale de guerre. Toute lâcheté, si petite soit-elle, tout acte de tolérance est un délit immonde. Toute critique est aujourd’hui une trahison. Italiens ! imposez violemment silence dans les rendez-vous publics et privés à ceux qui n’ont pas une confiance absolue en Cadorna et dans la force italienne. Bâillonnez et arrêtez les alarmistes de toute espèce. »

Cette morale n’est pas si mauvaise et il n’y a pas un Français qui ne la trouvera de son goût.

« La science futuriste » §

[OP3 243-244]

Tandis qu’il se fait pape et pape de la vélocité futuriste, d’autres futuristes s’en prennent à la science et donnent en plein dans l’absurde. Leur manifeste « la science futuriste »s’intitulerait plus justement la curieuse ignorance futuriste, car le but qu’ils assignent aux recherches désordonnées, aux intuitions contradictoires des adeptes de cette bizarre science, c’est l’ignorance absolue : « La fin suprême de la science serait, hypothétiquement, de ne nous faire plus rien comprendre, de ramener l’humanité vers le mystère total. » Fatalement, ils tombent dans le spiritisme. Ce sont des esprits religieux qui se groupent. Les Futuristes vont vite, car ils adorent la vélocité, et même ils vont fort. Ces cinématolâtres n’ajoutent-ils pas : « Nous attirons l’attention de tous les audacieux vers cette zone moins battue de notre réalité qui comprend les phénomènes du médianisme, du psychisme, de la rhabdomancie, de la divination, de la télépathie… » Certes ces recherches ne sont pas indignes d’intérêt, mais c’est une conclusion bizarre à un manifeste scientifique et ce n’est pas là un programme à recommander à l’activité d’une jeunesse Studieuse. Marinetti s’amuse à avoir du bon sens hors de la raison. Les signataires de ce manifeste manquent même de bon sens.

C’est la tendance la plus fâcheuse vers laquelle des esprits puissent s’orienter. S’ils sentent un besoin impérieux de piété, les Français qui se souviennent de Pasteur et pas mal d’italiens trouveront plus simple, plus sérieux, sinon plus profitable d’aller, sans négliger les études scientifiques sérieuses, s’agenouiller dans un sanctuaire, Sacré-Cœur, Lourdes ou Sainte maison de Lorette, que de marier la religion avec la science dans le cabinet d’une voyante.

Umberto Boccioni §

[OP3 244-245]

Umberto Boccioni est-il le premier futuriste qui soit mort, semblable à Godeau qui rut le premier Académicien à trépasser ? Je ne sais. Il est en tout cas le premier mort d’entre les futuristes dont le nom est un peu connu. Peintre tout d’abord, il montra ses ouvrages dans cette exposition annoncée à grand tapage qui eut lieu chez Bernheim, à Paris. Les seuls peintres viables y étaient Sévérini et Carrà, tous deux influencés par nos écoles d’avant-garde. Séparés de Marinetti, ils sont encore ce que cette école plastique offre de plus remarquable. Plus tard Boccioni abandonna l’esthétique plus verbale que plastique, des états d’âmes pour une sculpture cette rois plus neuve et plus plastique, dont il avait trouvé la source dans les ouvrages de Rosso et dans l’atelier de Picasso. Au reste, le labeur opiniâtre de Boccioni conserve son importance dans l’histoire de la jeune sculpture, dont il est incontestablement un des novateurs.

Il périt, tandis qu’il faisait ses classés de canonnier-conducteur. Il tomba du porteur d’avant qu’il montait et se brisa dans cette chute.

Futurisme italien §

[OP3 245]

À la suite de cette mort, il ne reste plus guère autour de Marinetti que de nouveaux futuristes. En effet, Boccioni était pour ainsi dire l’unique de ses compagnons de la première heure qui ne se fussent un peu écartés de lui.

Je parle bien entendu de ceux qui avaient de la valeur. Et ceux qui, étant venus au futurisme après les premières luttes, Soffici, Papini, Palazzeschi, sont peut-être les meilleurs de la jeune Italie littéraire, sont encore futuristes sans doute, mais ne veulent pas demeurer sous l’autorité un peu étroite du pape Marinetti.

C’est ainsi du moins, que j’ai cru comprendre ce qui se passe au sein du futurisme italien.

C’est ainsi que, cessant d’être une école tapageuse, il peut devenir un mouvement.

Marinetti, qui a en Amérique la réputation d’être un remarquable politicien, ferait peut-être bien de laisser de côté, dans la conduite des affaires spirituelles de son école, cette intransigeance encyclopédique qui devient plus démodée à mesure que les affaires de l’Italie et de l’univers deviennent plus sérieuses.

Il n’est pas sans talent. Il est peut-être temps pour lui d’asseoir sa réputation sur une œuvre solide. À moins qu’il ne considère que ses « manifestes » sont l’œuvre importante de sa vie. Il y excelle, en effet. Et s’il lui plaît, qu’il manifeste tant qu’il voudra, ce gentil mais trop peu voluptueux adepte de la sagesse cinématique d’Épicure !

[1916-12-16] La Vie anecdotique §

Le village intact §

Mercure de France, t. CXVIII, nº 444, 16 décembre 1916, p. 744-747. Source : Gallica.
[OP3 246]

Voici une anecdote de guerre et cependant ce n’est pas une anecdote militaire. Elle m’a été racontée par le héros lui-même. Il m’a prié de taire son nom et de changer légèrement quelques circonstances. Je m’incline devant son désir, tout en regrettant de ne pouvoir donner ce cachet d’authenticité, ou plutôt cette précision à un si beau trait de la vie contemporaine.

Pour ma part je ne connais rien de plus noble que cette vision d’un village en ruines qui se dresse superbement intact sur le Thabor transfigurateur de l’Art.

Le peintre A… D… avait obtenu d’aller peindre dans la zone des armées les vues pittoresques des ruines de la guerre.

Il parcourait le front depuis les confins de la Suisse et maintenant qu’il approchait du village où il était né son cœur battait très fort.

Il avait vu un grand nombre de villages que l’artillerie et l’incendie ont ruinés. Les uns sont réduits à l’état de squelettes ; il ne reste que quelques murs. Quelquefois l’église est presque intacte. Le plus souvent le clocher a été abattu. Mais tous ces décombres ont déjà l’aspect grandiose des ruines antiques. Malgré l’horreur qu’elles représentent, on est forcé d’en admirer la beauté, que dis-je ? la pureté.

Dans les villes du front, la guerre n’a causé que des dégâts dont l’apparence sinistre ne peut que serrer le cœur. Il n’y a que des démolitions. Dans les villages, au contraire, la ruine est pour ainsi dire achevée et forme un ensemble empreint le plus souvent d’une grandeur touchante, d’une délicatesse à pleurer.

A… D… avait reproduit ce caractère dans ses études, car il était sensible et chacune des ruines qu’il avait vues avait éveillé en lui un sentiment où se mêlait à la haine contre la barbarie destructrice an profond respect artistique.

Voyageant à pied comme les paysagistes d’autrefois, il goûtait pleinement, en même temps que la fraîcheur de la belle matinée d’automne, le charme d’un paysage qu’il s’étonnait de ne plus reconnaître.

En effet, il approchait du village natal. Cette région, qu’il parcourait et où son enfance s’était écoulée tout entière, lui était familière entre toutes et cependant il la reconnaissait à peine.

Partout s’enchevêtraient des routes nouvelles, soigneusement entretenues. C’étaient encore des chemins de fer à voie étroite et de-ci de-là, le long de ces artères, de ces veines du corps sublime des armées combattantes, se dressaient des baraquements, des hangars. Villages inattendus, les cantonnements groupaient leurs huttes sous les arbres des boqueteaux.

Et A… D… admirait cette vie nouvelle née de la guerre. Car si les ruines ont été accumulées, les voies de communications ont été multipliées et elles concourent si grandement à la richesse d’une contrée, qu’on peut se demander si pour un grand nombre de ces villages, le perfectionnement des moyens de communication ne compense pas dans une large mesure la perte des maisons, abstraction faite toutefois de ce que ces ruines pouvaient représenter comme valeur artistique.

Elle était souvent très grande, mais, en l’état des réflexions du peintre A… D…, restait entièrement hors de la question.

C’est un Champenois qui par tempérament examine les choses et les idées sous tous les aspects que lui présente son esprit mobile et pénétrant.

La raison l’incitait à moraliser et sans que l’esthétique y perdît ses droits, il s’attachait à deviner les conséquences de ce qu’il voyait.

Un Provençal, un Breton eussent tenu d’autres raisonnements selon une autre logique, et cette variété de tempéraments qui se rejoignent dans la haute civilisation française explique comment la France peut si bien remplir son admirable mission. Car c’est elle qui, depuis la ruine de l’antiquité, joue vis-à-vis de l’humanité le rôle qu’ont joué avant elle la Grèce et puis Rome.

Voilà donc A… D…, s’approchant de son village natal par des routes inconnues. Tout est propre et bien entretenu. Des cavaliers passent à travers champs. Il croise une théorie de lourds camions de ravitaillement. Les trous d’obus ici et là sont bien faits, bien ronds et pleins de fleurs qui tranchent dans la campagne comme les corbeilles dans un jardin. Au loin, des coups de canon éclatent pompeusement. Des avions, sentinelles aériennes, semblent les abeilles qui butinent sur les fleurs subites des éclatements le miel si doux de la victoire. A… D… sent alors tout le charme de cette fraîche et belle matinée d’automne et tout à coup, au tournant d’un coteau, apparaît le village natal.

Est-ce lui ? Rien n’est demeuré de ce qui pouvait le faire reconnaître. Où est le fin clocher ? Où sont les vergers qui l’entouraient jadis et qui, au printemps, le ceignaient d’une guirlande fleurie ? Où est le petit château, cette merveille de grâce qui depuis la Renaissance se mirait dans l’étang ? Où est l’usine dont la haute cheminée était ce que le xixe siècle avait apporté dans le pays de plus caractéristique en fait d’architecture ? Pas de doute cependant : voici l’étang et quelques pans de murs, restes du château ; voici le cimetière qui paraît s’être agrandi ; voici les ruines de l’église ; voici la maison natale d’A… D… La voici entre d’autres maisons semblables ; de chacune d’elles, il reste deux murs nettement silhouettés qui se terminent en forme de brisques, attestant ainsi la durée de la guerre et les blessures…

Mais, Dieu ! que ces ruines sont vivantes ! Les décombres ont été déblayés. Partout on a fait place nette et, au flanc du coteau, un bivouac s’est établi, dans des gourbis, et sur l’un d’eux, A… D… reconnaît, avec un plaisir ému, la porte, la jolie porte de sa maison natale.

Et le voilà installé, il ouvre son carnet et dessine fiévreusement, avec joie. L’inspiration l’anime, jamais aucune ruine ne l’a transporté à ce point. Il ne se borne point à tracer un croquis. Il achève son dessin. Il n’a de cesse qu’il soit complet. Tout y est. Voici à droite le cimetière grand comme celui d’une petite ville. À gauche ce sont les baraquements qui paraissent continuer le village qui ainsi se développe à l’ouest, ce qui est une loi urbaine bien reconnue. Voici encore le bivouac à flanc de coteau et plusieurs larges routes qui se croisent sur la grande place où n’aboutissaient autrefois que des chemins mal entretenus et des sentiers bordés de murs et de haies vives.

Et le dessin achevé, A… D… contemple son ouvrage avec étonnement.

Est-ce bien son village ruiné qu’il a dessiné ?

Oui, pas de doute. Tout est rendu avec exactitude et cependant voici que sur le papier, malgré cette exactitude minutieuse, le village s’est transfiguré : il est plus grand, plus beau qu’auparavant, qu’au temps de son enfance. Les perspectives des ruines ont pris l’aspect de maisons bien alignées. Un rideau de peupliers dissimule les ruines du château, de la haute cheminée et du clocher, tandis qu’il n’apparaît de l’église qu’une partie de la nef encore intacte.

Le village d’A… D…, c’est maintenant une petite ville desservie par de larges et de nombreuses voies de communication. Un petit chemin de fer passe au milieu de ces vastes baraquements qui, sur le dessin, ont pris l’importance d’un quartier nouveau. Et ce dessin si exact apporte aussi une vision de ce que deviendra après la guerre ce village maintenant en ruines.

A… D… m’a raconté qu’il regarda longtemps avec un attendrissement sans tristesse son dessin précis et prophétique, puis, ayant serré son cahier et ses crayons, il se mit en roule et s’éloigna de son village natal où il n’était point entré. Il marcha et, lorsqu’il eut gravi la petite côte qui se dirige vers l’ouest, il s’arrêta, se tourna et contempla les ruines qui lui avaient paru si prospères. Il en aperçut toute la tristesse, toute l’horreur. Il ne vit plus les routes neuves, ni les baraquements, ni le petit chemin de fer. L’église était sans toit et sans clocher, l’usine sans cheminée ; du château et des maisons, il ne restait que des pans de murs. Il regarda tout cela longtemps, son cœur se serra et il se mit à pleurer.

Voilà le tableau tel qui m’a été décrit par A… D… ; mais je ne peux rendre l’accent extraordinairement passionné avec lequel il me parla de cette transfiguration merveilleuse.

J’ai vu le dessin miraculeux, il est d’une beauté touchante, mais il faudrait que tout le monde eût en France la vision nette de l’avenir, comme l’eut le peintre A… D… devant les ruines de son village natal. Il faudrait que dans tous les esprits s’accomplît le miracle patriotique de la double vue.

Partout en France, la guerre peut amener des changements magnifiques : il faut les apercevoir dès aujourd’hui afin de pouvoir les réaliser.

[1917-01-01] La France jugée à l’étranger §

Remy de Gourmont §

Mercure de France, t. CXIX, nº 445, 1er janvier 1917, p. 171-179. Source : Gallica.
[Non OP]

Depuis que dure la guerre, Mr. Edmond Gosse semble avoir exclusivement consacré sa plume à la France. Chaque numéro trimestriel de l’Edinburgh Review contient de lui une étude sur quelque sujet relatif à 1a France. Dans le numéro d’octobre, il examine les mérites et les caractéristiques de deux grands critiques français : Émile Faguet et Remy de Gourmont.

Vers 1875, après la période de Taine et de Renan, dans un domaine tout différent, après celle de Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor, nous voyons la critique française s’engager dans deux directions, devenant d’une part de plus en plus exacte, presque scientifique et, d’autre part, audacieusement personnelle et impressionniste. Un homme d’une grande force de caractère, Ferdinand Brunetière, imprima sa marque sur l’étude de la littérature. Il combattit l’idée que la littérature n’était qu’un plaisir ou un passe-temps. Il affirma qu’elle était le couronnement d’une éducation virile et il déclara qu’elle tendait au maintien et au progrès de la morale. Avec Brunetière, tout était une question de morale. C’était un homme fort et combatif. Il prenait plaisir à la polémique et à l’odeur de la bataille. Il préconisait l’impersonnalité de la littérature et foulait aux pieds l’orgueil des auteurs. L’observateur qui, en 1900, aurait jeté un regard sur les cercles d’enseignement professoral aurait dû admettre que l’influence de Brunetière était devenue prépondérante. Sa théorie arbitraire de l’évolution des genres, basée sur les doctrines d’Herbert Spencer et de Darwin et appliquée à l’étude de la littérature, prédominait dans toutes les écoles. Mais la tradition véhémente de Brunetière fut minée dès le début par ces deux grands critiques : Anatole France et Jules Lemaître dont les caractères étaient l’exacte opposition du sien. Ces critiques « impressionnistes », préoccupés de leur aventure personnelle parmi les livres, ne s’intéressaient pas activement à l’éthique. Leur influence spéciale — celle de Lemaître, puisque Anatole France avait renoncé à la critique avant la fin du siècle précédent — tempérait ce qu’il y avait de rigide et d’insensible dans le dogmatisme trop véhément de Brunetière, mais ils ne formaient, pas un camp distinct du sien. Leur contact à l’Académie Française les maintenait dans une certaine harmonie, en dépit du contraste de leur caractère. Brunetière mourut en 1906, Lemaître en 1914.

L’influence exercée par l’un sur l’éducation, et par l’autre sur la culture sociale, avait été immense, mais elle n’avait pas avancé depuis 1900. Avec le dernier siècle, des forces nouvelles exerçaient leur prédominance et c’est les deux plus importantes d’entre elles que nous étudierons aujourd’hui.

Ce fut le sort de la France de perdre en deux mois les deux plus importants critiques de la période qui a succédé à celle dont nous venons de parler. La mort d’Émile Faguet et de Remy de Gourmont marque une autre étape dans le progrès de la critique et comme un chapitre de son histoire. Leur méthode et leur mode de vie furent extrêmement différents ; leurs efforts, sinon hostiles, furent continuellement opposés. L’un était le plus professoral des professeurs, l’autre le plus indépendant des critique libres, bref chacun désirait être ce que l’autre n’était pas, et ces traits rendent plus piquante la lâche de les examiner côte à côte.

La première chose que nous percevons, dans un semblable parallèle, est le contraste superficiel ; la deuxième est la similitude intime, si développée que ces esprits opposés se trouvent en réalité représenter, en une sorte d’union antipathique, l’attitude que prit vis-à-vis de la littérature la génération dans laquelle ils ont vécu. Leur disparition presque simultanée laissait le champ libre pour d’autres procédés, sous d’autres guides. Dans leurs écrits extrêmement copieux, ces deux hommes éminents ne se sont peut-être pas cités une seule fois. Dans leur sphère, laborieux, fervents, ils travaillaient hors de la vue l’un de l’autre. Maintenant que tous deux ont disparu, il est intéressant de voir combien ils étaient près l’un de l’autre dans leur attitude essentielle et combien leur activité est typique de la période qui s’étend de 1895 à 1915.

Après cette introduction, Mr. Gosse esquisse une rapide biographie de Faguet ; il en fait un portrait fort piquant et décrit, de pittoresque façon, le petit appartement de la rue Monge, avec son chaos de livres et son atmosphère renfermée ; avec une pénétrante finesse, il caractérise la volumineuse production livresque de Faguet, faisant ressortir la parfaite honnêteté de l’auteur, sa probité intellectuelle, son désir de comprendre et de faire comprendre.

Il n’est pas aisé de trouver des termes communs pour décrire Faguet et son remarquable contemporain Remy de Gourmont, Leur cercle d’influence était très étendu, mais ne se touchait pas. Sans doute, serait-il impossible à un Français de les examiner ensemble sans faire descendre la balance en faveur de l’un ou de l’autre, mais c’est ici que la critique étrangère est utile, puisqu’elle regarde le domaine tout entier, sans passion, d’une distance suffisamment éloignée. Le contraste entre ces deux écrivains tous deux honnêtes, laborieux et féconds, tous deux absorbés et submergés par la littérature, tous deux ardents à décrire la vérité dans toutes les directions, fut plus grand encore que leur ressemblance. Nous avons brièvement envisagé chez Faguet le professeur universitaire, le grand interprète public des chefs-d’œuvre. Chez Remy de Gourmont, d’autre part, nous rencontrons l’homme qui, dédaigneux de la médiocrité et ne tolérant que ce qui est parfait, se tient à l’écart de la foule et consent à peine à partager son rêve avec un disciple. Faguet, tel un Grand Chancelier des Lettres, est versé dans toute la législation de l’esprit et c’est pour l’élucider qu’il existe ; Remy de Gourmont, debout à l’extérieur du tribunal, attire autour de lui l’audacieuse jeunesse en proclamant qu’il n’existe de lois que celles qui sont basées sur l’éclectisme de l’artiste. Ensemble, ou plutôt côte à côte, ils se sont adressés à presque tout ce qui était intelligent en France, de 1895 à 1914.

Nous avons vu en Émile Faguet un type de la classe moyenne. Remy de Gourmont était un aristocrate, à la fois par ses origines et par son tempérament. Né le 4 avril 1858, au château de La Motte, près de Bazoches-en-Houlme, dans l’Orne, il vint de bonne heure avec ses parents habiter le petit manoir du Mesnil-Villement plus romantique encore. Ces paysages normands reviennent constamment dans les récits de Remy de Gourmont. Sa famille était fort ancienne et comprenait des membres fort distingués. Sa mère remontait au poète Malherbe. Un de ses ancêtres paternels fut ce Gilles de Gourmont qui imprima en France les premiers livres en caractères grecs et hébreux. Le culte des muses, comme une atmosphère parfumée, l’entoura dès son berceau. Il arriva à Paris à l’âge de 25 ans, ayant fait ses études en province, mais plein déjà d’une merveilleuse érudition. Il obtint un poste de bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque Nationale, où pendant 8 ans il put, à son gré, se nourrir des merveilles secrètes et oubliées du passé, et satisfaire sans réserve une insatiable curiosité littéraire. En 1890, il publia un roman : Sixtine, sorte de journal tenu par un esprit très compliqué, qui se croit amoureux sans parvenir à en être sûr. C’était cérébral, sans action d’aucune sorte, un livre absurde mais ingénieusement — trop ingénieusement écrit. L’intérêt historique de Sixtine réside dans le fait qu’il était une réaction contre le naturalisme et contre la psychologie de M. Paul Bourget. Dès lors, Gourmont eut un lecteur anglais, car Sixtine fut lu par Henry James, mais avec plus de curiosité que d’approbation.

Bien que Sixtine n’ait peut-être pas une valeur durable, ce livre exerça un effet permanent sur la carrière de son auteur. Il exprimait, avec une remarquable exactitude, les sentiments du groupe de jeunes hommes qui arrivaient maintenant au premier plan en France. Remy de Gourmont devint le champion de la littérature « vaporeuse, nuancée et sublimisée » qu’on lança vers 1890. Il accepta le symbolisme et prit la conduite du mouvement dont son austère éducation intellectuelle et sa curieuse érudition lui permirent d’être aussi le cerveau. Il fut le prophète de Mallarmé, de Verlaine, de Maeterlinck, de Huysmans, et, en même temps, il accueillait tous les jeunes esprits révolutionnaires. Tout cela naturellement ne se fit pas en un jour, mais la réconciliation avec les conventions intellectuelles fut rendue impossible par un fait qu’on ne saurait passer sous silence, dans une esquisse biographique de Remy de Gourmont et qu’il convient même d’envisager résolument. En 1891, il fut contraint d’abandonner son poste à la Bibliothèque à cause d’un article intitulé : « Le Joujou Patriotisme » dans lequel il exprimait ses idées sur l’Armée et sur la revanche. La punition était sévère, et ses conséquences exercèrent leur effet sur tout le reste de la vie de Remy de Gourmont. Vers la même époque, sa santé fut ébranlée et l’exclut de tout commerce social. Son ermitage était situé dans une vieille maison de la rue des Saints-Pères et il y vécut entouré de ses livres, dans la solitude, moine reclus de la littérature.

Pendant les huit ou neuf années suivantes, Gourmont se consacra exclusivement aux Lettres. Il se joignit à la phalange des collaborateurs du Mercure de France que dirigeait son ami fidèle, M. Alfred Vallette, et où il prit part à la bataille symboliste. Il défendit ardemment tous les nouveaux écrivains dont il reconnaissait le mérite et lui-même écrivait sans cesse des vers, de la critique d’art, des ouvrages d’érudition, des romans ; toute espèce de littérature fantastique et ésotérique coulait en abondance de sa plume. Ses livres, dont beaucoup sont de format fantaisiste, tirés à petit nombre, avec une splendeur archiépiscopale d’impression et de brochage, n’ont peut-être qu’une valeur passagère. Ce sont des fleurs épanouies dans le jardin estival du symbolisme sensuel dont nous eûmes un pâle reflet avec nos « Yellow Book » et nos « Savoy Review ». La plus intéressante des publications de Remy de Gourmont, pendant ces fiévreuses années, est le petit volume intitulé L’Idéalisme (1893) dans lequel il cherchait à redonner au mot idéal ce qu’il appelait « sa valeur aristocratique ». Dans un essai d’un de ces traités élégants et burlesques, il indique ce qu’il entend par la beauté des mots dégagés de tout rapport avec leur sens :

« Quelles réalités me donneront les saveurs que je rêve à ce fruit de l’Inde et des songes, le myrobolan, — ou les couleurs royales dont je pare l’omphax, ou ses lointaines gloires ?

 » Quelle musique est comparable à la sonorité pure des mots obscurs, ô cyclamor ? Et quelle odeur à tes émanations vierges, ô sanguisorbe ? »

Quel délice aurait trouvé à ces phrases Stevenson, le Stevenson de « Penny plain and Twopence coloured » !

Remy de Gourmont se fatigua brusquement du symbolisme et il l’ensevelit en deux volumes qui sont les meilleurs qu’il eût encore publiés : les Livres des Masques, de 1896 et de 1898. Ce sont des documents d’une valeur durable et ils marquent, dans l’œuvre de l’auteur, ses débuts de critique des lettres. Il y avertit avec insistance de ne pas dédaigner les nouveaux génies, sous le prétexte qu’ils sont vêtus d’une façon excentrique et qu’ils se présentent sous des traits peu familiers. Ces deux volumes sont une précieuse indication de ce que la littérature indépendante était en France à la fin du xixe siècle ; il est intéressant, après vingt ans d’évolution et de changements, d’observer combien peu d’erreurs Remy de Gourmont a commises dans sa caractérisation des types. Il prit une place centrale parmi ces symbolistes, groupant autour de lui les hommes de vrai talent, repoussant les sycophantes et les charlatans et décourageant les simples imitateurs ; bref, enrôlant une féroce petite armée de gens de talent pour attaquer les conventions et les traditions. Le temps se déroule, et il est amusant de remarquer que certains de ces bouillants jeunes révolutionnaires sont maintenant membres de l’Académie Française.

Lorsque, à la fin du siècle, Remy de Gourmont eut abandonné le symbolisme, le monde des idées l’absorba. Il s’enfonça davantage dans l’étude de la philosophie, de la grammaire et de l’histoire, et il explora de nouvelles provinces du savoir, particulièrement l’ethnographie et la biologie. Au milieu de ce labeur d’acquisition, il fut poussé à composer, l’un après l’autre, de remarquables ouvrages ; à cette période appartiennent les quatre publications successives qui, dans l’ensemble de la vaste production de Remy de Gourmont, se détachent comme les plus intéressantes et les plus importantes qu’il ait écrites. Sa réputation est fondée sur quatre piliers ; L’Esthétique de la Langue Française (1899), La Culture des Idées (1900), Le Chemin de Velours (1902) et Le Problème du Style (1902). Pendant les treize ans qui suivirent, il écrivit sans cesse, et le cercle élargi de ses admirateurs trouva dans ses écrits beaucoup de choses à louer. Mais, maintenant que nous envisageons son œuvre dans son ensemble, il paraît de plus en plus clair que son génie s’est pleinement et originellement révélé dans ces quatre livres de sa maturité ; dans un monde aussi encombré que le nôtre, le lecteur, attiré de divers côtés, pourra, dans ces volumes, trouver l’exposé suffisant de l’enseignement caractéristique de Remy de Gourmont.

Un de ses premiers compagnons, M. Louis Dumur, a dit que Remy de Gourmont fut toujours « le bon chasseur du mensonge humain ». C’est là une façon remarquable de décrire son dogmatisme intellectuel et son infatigable habitude d’analyse. Il n’acceptait rien comme indiscutable et, quoi qu’il en eût, il fut une force destructive. Dans un des rares paragraphes où il essaie de se dépeindre, il se dit « un esprit désintéressé de tout et intéressé à tout », ce qui définit très exactement son attitude. Il nous apparaît comme planant sur des faits jusqu’ici incontestés, avec le désir passionné de démontrer qu’ils sont faux. L’épithète « paradoxale », qui est souvent appliquée à tort, s’adapte exactement à la méthode de Remy de Gourmont qui commence par nier la vérité de quelque chose que tout le monde a jusqu’alors admis comme vrai, puis il soutient l’opinion contraire par une argumentation ingénieusement renversée. Il est incapable d’accepter une convention quelconque tant qu’il ne l’a pas résolument tournée en tout sens, examinée sous tous ses aspects, tant qu’il ne l’a pas époussetée et nettoyée jusqu’à ce qu’elle ait perdu tout caractère conventionnel. Il fut infatigable dans ses recherches, et si ingénieux qu’il en est souvent éblouissant et parfois fatigant.

Aucun des livres qu’il a laissés n’est plus caractéristique que le Chemin de Velours auquel il donna ce sous-titre de « Nouvelles Dissociations d’idées ». Il choisit pour épigraphe une très suggestive pensée de Pascal : « Ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité. » Tout le traité est une comparaison entre la morale janséniste et la morale jésuitique, telles que les révèlent les Lettres Provinciales. Comme beaucoup de Français contemporains, Remy de Gourmont aimait que la religion fût défendue, mais que ses champions ne fussent jamais des croyants. Ni Port-Royal, ni la Société de Jésus ne lui seraient reconnaissants de son désintéressement ; mais il les défend alternativement et distinctement, avec un immense fond de vivacité. Nul n’a défini plus lumineusement la doctrine évangélique de Jansénius, évêque d’Ypres, et pendant un moment le lecteur peut croire que la balance penche du côté janséniste. Mais Gourmont, scandalisé de voir le calvinisme fermer brutalement au nez des gens la porte du salut, applaudit à l’humanité des Jésuites qui la laissent grande ouverte et qui étalent, pour les âmes délicates, un chemin de velours qui va de la naissance à la mort. Il analyse les œuvres de Sarrasa, jésuite flamand, qui, en 1618, publia un Ars semper gaudendi ; selon Gourmont, ce n’est là ni plus ni moins qu’un traité pour s’arranger du mieux possible dans ce monde-ci et dans l’autre, et il tire un amusement infini des aveux indiscrets du Père Sarrasa.

Néanmoins, le type jésuite le choquait davantage que le janséniste. Il admirait la pénétration logique de Pascal, la rigidité de sa pensée, son idéal inaltérable du devoir, beaucoup plus que la casuistique relâchée de ses adversaires. Il pensait que le protestantisme basé sur l’abstraction était un type de religion plus pur que le christianisme mitigé et humanisé du catholicisme. Mais, il s’irritait de la façon dont Port-Royal portait à l’extrême sa logique spirituelle ; il allait jusqu’à dire que Pascal aurait été un homme meilleur et plus utile s’il avait consenti à être un saint moins complet. Remy de Gourmont spécule ingénieusement sur ce qu’aurait été l’avenir de la littérature philosophique si Pascal, au lieu de se retirer à Port-Royal, avait rejoint Descartes en Hollande. Somme toute, il se prononce contre les Jansénistes parce que, tout en voyant leur noblesse, il les soupçonne d’être inhumains et de charger l’esprit de l’homme d’un fardeau inutile autant qu’insupportable. Remy de Gourmont considérait le christianisme évangélique comme une religion orientale qui ne convenait guère à l’Europe latine. Dans tous les schismes et les hérésies des Eglises, il s’imaginait voir la révolte de l’esprit occidental contre un dogmatisme qui venait de Jérusalem. Le Janséniste est un pessimiste ; le Jésuite, d’autre part, cultivait l’optimisme. Il prétend, en tout cas, que l’âme doit être libre et joyeuse et c’est à cette fin qu’il déroule devant elle le « chemin de velours » vers le salut. Remy de Gourmont conclut que le résultat est d’amener les lecteurs à aimer les Jésuites, et quand il en vient à résumer la question, il se trouve du côté de la Société, parce que rien ne blesse un civilisé si profondément que la négation de son libre arbitre. Il est facile de voir que ni l’un ni l’autre parti ne gagne beaucoup à cette approbation fugitive et sardonique.

Après 1902, une nouvelle transformation commence à se manifester dans le génie de Remy de Gourmont. Une amélioration de sa santé lui permit de se mêler un peu aux autres humains et d’être moins exclusivement un anachorète de l’esprit. Ayant poussé à l’extrême ses théories individualistes, il mit moins de violence à les exprimer et prit un intérêt nouveau et plaisant à la vie publique. Il continua à chercher dans la science et la philosophie une consolation aux déceptions de l’art, et il s’éprit d’une réelle passion pour les idées. Il fonda la Revue des Idées qui jouit bientôt d’une vogue considérable dans le monde intellectuel ; mais sa principale activité fut désormais celle du commentateur. Ses incessants essais, qui parurent surtout dans le Mercure de France, devinrent un élément capital dans la vie de milliers de lecteurs cultivés. Dans ces pages, il traitait brièvement les questions du jour, sous l’aspect qui peut arrêter l’attention d’une personne instruite. Il les réunissait ensuite en volumes qui renferment la quintessence de sa dernière manière ; il a ainsi donné quatre volumes d’Épilogues, trois de Promenades Littéraires, trois de Promenades Philosophiques, etc...

Ces exposés dogmatiques de sa conception de la vie étaient écrits dans un style plus limpide, plus vif et moins obscur que celui auquel il avait recours jadis, qualités qui leur assurèrent une vogue plus grande, surtout auprès des femmes. Entre temps, comme critique, il manifestait moins d’intérêt envers l’exceptionnel et le malsain dont il avait été le fantaisiste défenseur, et il se tourna davantage vers les grands classiques de la France. En 1905, il commença, avec une anthologie de Gérard de Nerval, une série des « Plus Belles Pages. » qu’il continua avec un admirable discernement jusqu’à la guerre.

La guerre ne prit pas Remy de Gourmont tout à fait au dépourvu. Il s’était toujours et obstinément proclamé aristocrate et anarchiste, ce qui était sa façon d’exprimer son horreur de la vulgarité et de la tyrannie. Il avait voulu être déconcertant dans sa poursuite vindicative de la sentimentalité et de la folie, et il avait ainsi cru convenable d’être un adversaire déterminé du militarisme. Pour un critique à l’oreille aussi fine, il était difficile de tolérer des vers patriotiques qui ne se scandaient pas. Mais avec la maturité, les années le rendirent plus réfléchi, et, après 1911, il entreprit un examen beaucoup plus, approfondi des destinées de son pays. Il s’aperçut qu’avec tout son scepticisme, il avait été la dupe de la culture teutonne, et il répudia Nietzsche qu’il avait tant contribué à faire comprendre aux lecteurs français. En août, Remy de Gourmont laissa de côté son labeur littéraire et scientifique et se consacra entièrement aux commentaires patriotiques de la guerre. Ses courts articles du journal La France forment un admirable volume : Pendant l’orage qui fait plus que de racheter sa pétulance du temps passé. L’angoisse de l’heure l’a tué, comme elle en a tué bien d’autres. Il était assis à sa table de travail rédigeant une protestation contre les outrages commis sur Reims, quand une attaque d’apoplexie mit une fin immédiate à son activité. C’était le 29 septembre 1915,

Dans un de ses meilleurs livres, le Problème du Style (1902), Remy de Gourmont fait sous forme d’aphorisme, selon sa manière habituelle, cette remarque : « Il y a une forme générale de la sensibilité qui s’impose à tous les hommes d’une même période. » La remarque est excessive dans son application, mais elle est suffisamment exacte pour servir utilement de guide à l’historien. De 1890 à 1905, non seulement en France et en Angleterre, mais dans toute l’Europe, il se manifesta une forme générale de sensibilité dont Gourmont fut le représentant le plus éminent, le plus éloquent et le plus ingénieux. Il est important d’essayer d’analyser cette condition ou cette mode du goût qui, encore qu’elle soit déjà passée dans la région des choses périmées avec les neiges d’antan, n’a pas cessé d’être mémorable. La compréhension que nous en avons ne saurait être augmentée par l’étiquette de « décadent » ou de « malsain », car ce sont des adjectifs vides, dictés par le préjugé. Il y avait là, en réalité, une révolte contre la sentimentalité et contre la tendance à répéter avec complaisance les traditions élimées de l’art, et. ce côté négatif était digne de tout encouragement. Son action positive n’était pas aussi certainement méritoire. Elle exigeait une esthétique exclusivement personnelle, un art sévèrement divorcé de toutes les émotions, à l’exception de celles qui étaient purement intellectuelles, car la sensualité de cette école d’écrivains était essentiellement cérébrale. En Angleterre, elle descendait de Walter Pater et en France de Baudelaire ; elle se proposait une suprême délicatesse d’exécution, en même temps qu’elle évitait soigneusement tout ce qui était vulgaire et banal. Les jeunes hommes qui en furent les protagonistes estimaient que la seule chose essentielle était de parvenir à ce qu’ils appelaient « une vision personnelle de la vie ». En poursuivant cette recherche, ils étaient prêts à être implacablement véridiques au risque de paraître pervers et, en même temps, ils niaient obstinément qu’il y eût le moindre rapport entre l’art et la morale. Mais Remy de Gourmont, qui les avait conduits dans cette chasse à la perfection impossible, vécut assez pour voir toute l’âme et la conscience de la France se presser sur la route d’une grandeur que ni lui ni ses disciples n’avaient entrevue dans les excursions les plus audacieuses de leur imagination.

Lucile Dubois.

[1917-01-16] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CXIX, nº 446, 16 janvier 1917, p. 372-375. Source : Gallica.
[OP3 246-250]

Le salut militaire aux femmes enceintes §

[OP3 246]

On voit trop peu de femmes enceintes.

Bien entendu, ce n’est pas sur les boulevards ni aux terrasses des cafés qu’il faudrait les voir plus belles et plus précieuses que la tête de Jupiter encore lourde de sa Minerve casquée comme nos soldats.

C’est dans les squares, les jardins publics, aux bois de Boulogne et de Vincennes qu’on voudrait qu’elles apparussent avec cette gravité pleine de grâce qui fait le charme des jeunes matrones.

Il n’y a qu’une doctrine touchant les enfants ; c’est le vieil adage français : « Dieu bénit les nombreuses familles. »

S’il y avait eu plus d’enfants en France, la guerre eût été moins longue.

La fortune des gens riches à enfant unique est presque toujours frappée de stérilité. Leur héritier s’en contente et le plus souvent la dissipe.

Et même lorsqu’on n’a pas affaire à un dissipateur, la plupart du temps il ne fait du moins rien pour l’augmenter, si bien qu’elle diminue, entraînant mille ruines.

Il faut avoir beaucoup d’enfants pour le bonheur du foyer et de la nation.

Je voudrais que les soldats, et avant tout les officiers, prissent l’habitude de faire le salut militaire aux femmes enceintes.

Il faut instituer des honneurs spéciaux pour celles qui forment les plus exquis vergers du beau pays de France.

Les poupées portraits §

[OP3 247]

Une de mes premières impressions de Paris, lorsque j’y revins blessé, fut de surprendre, au téléphone de l’hôpital où l’on me pansait, cette bribe de phrase : « … l’industrie admirable des poupées… »

Qui parlait ? je ne sais et peu importe : « C’est tout de même un peu fort, pensai-je, de s’occuper de poupées en ce moment. »

Depuis, mon opinion s’est bien modifiée à cet égard.

La poupée de Paris qui montrait la mode à toute l’Europe ne faisait-elle pas beaucoup pour le prestige de la France ?

Des artistes, des femmes naturellement, ont eu l’idée de faire des poupées portraits, idée charmante qui a déjà produit d’agréables ouvrages comme ceux que Mademoiselle Vassilieff a exposé un peu partout et même sur le Boulevard.

Si cette mode s’installe, nos petites nièces posséderont de très curieuses galeries d’ancêtres.

On jouera Hernani dans la chambre aux jouets.

Ne voilà-t-il pas la grand’mère dans son costume de la Croix Rouge telle qu’elle était toute jeune, en 1916 ! Elle voisine avec le grand-oncle en lieutenant de chasseurs avec sa croix de guerre…

Il ne faut pas que les enfants d’aujourd’hui puissent oublier ainsi qu’avaient oublié ceux d’après 70. Il convient donc de multiplier les souvenirs et les poupées-portraits : ce sont des souvenirs quasi vivants.

Histoire d’une gazette du front §

[OP3 247-250]

J’imagine qu’il n’est pas sans intérêt de raconter l’Histoire d’une gazette du front.

Elle me rappelle qu’artilleur d’abord, fantassin ensuite, je ne me suis jamais ennuyé à la guerre, pas plus dans les secteurs tranquilles, que dans ceux qui ne l’étaient pas.

À cette époque j’étais brigadier-fourrier d’une batterie, qui faisait partie d’un régiment du Midi, mais était composée d’éléments provenant du dépôt d’un régiment des départements envahis.

Nous étions dans un secteur tranquille. Chaque matin, je quittais l’échelon à cheval pour aller à la batterie de tir communiquer les pièces administratives à notre capitaine.

Ce matin-là je venais de traverser un bois. Je chevauchais dans une grande prairie toute rouge de coquelicots et qui, s’étendant à perte de vue jusqu’aux tranchées entièrement blanches, formait avec l’azur du ciel un véritable drapeau tricolore.

Les pièces contre avions tiraient sur un taube qui avait franchi nos lignes. Les projectiles l’encadraient avec une précision qui lui fût devenue fatale, s’il n’avait jugé à propos de s’enfuir à tire-d’aile. Bientôt, il devint invisible et il ne resta dans le ciel que la guirlande de roses blanches des éclatements qui s’estompaient peu à peu.

Un singulier projectile tomba auprès de moi en tourbillonnant. On eût dit d’une feuille morte, mais une feuille blanchâtre.

Je descendis de cheval pour savoir de quoi il s’agissait. C’était un numéro de la Gazette des Ardennes que le Boche avait laissé tomber avant de s’en aller et que le vent avait apporté près de moi.

On connaît ce misérable journal que les Allemands publient dans les régions envahies. Il est rédigé dans un français le plus souvent douteux et sur un ton doucereux tout particulièrement répugnant. Je remis ce journal à mon capitaine. On en trouva un autre exemplaire dans les environs de la batterie et de la lecture de ce journal boche, il nous vint l’idée de fonder à notre tour une gazette hebdomadaire.

Le sous-chef artificier, qui était parisien, en trouva le titre destiné à honorer nos alliés les Anglais : Le Tranchman’ Echo. Le logis, chef de la 2e pièce, fournit le sous-titre : journal mondain, et comme c’était un bon dessinateur on le chargea d’écrire et d’orner ce titre sous lequel les rédacteurs devaient écrire leurs articles. En effet, le Tranchman’ Echo devait être manuscrit et son unique exemplaire circulerait ensuite parmi les officiers tout d’abord, les gradés et les servants de la batterie de tir ensuite, après quoi, il irait à l’échelon récréer les conducteurs.

Le premier numéro décida du succès qui ne fut pas mince. L’article de tête, de style légèrement soldatesque, mais d’intention excellente, était galamment dédié Aux dames. Il était suivi d’une vie fantaisiste de sainte Barbe, patronne des artilleurs. Elle y était traitée avec respect, mais les Bollandistes n’eussent pas admis cette version cependant curieuse de ses faits et gestes. N’allait-on pas jusqu’à prétendre qu’en faveur de leur patronne, les artilleurs seuls auraient droit, en bonne justice, au titre de poilus ! Au reste, quelques réflexions sans acrimonie, sur la durée de la guerre, mettaient directement sainte Barbe en cause et auraient pu paraître irrévérencieuses si le ton de bonne humeur répandu dans tout l’article n’avait indiqué qu’elles étaient sans portée. Un dessin assez drôle représentait les Allemands en train de manger une choucroute de fil de fer barbelé. Et pour finir, il y avait une série impayable de décisions de cuisine.

Ce numéro, qui amusa les officiers, circula aussi dans les pièces de la batterie de tir, mais il ne parvint pas à l’échelon.

On soupçonna véhémentement le maître ouvrier en bois de l’avoir envoyé à sa marraine en même temps qu’un coupe-papier fait d’un bout de ceinture d’obus.

Le second numéro du Tranchman’ Echo fut aussi attrayant que le premier. Je me souviens que dans l’article de tête il était question des totos.

À cette époque, les artiflots n’en avaient pas encore. On les mettait en garde contre ces parasites qui gênaient fort les bobosses (en langage d’artilleur, les bobosses ce sont les fantassins). Pour minutieuse qu’elle fût, la description des mœurs du toto n’en était pas moins au chiqué et l’illustre Fabre ne l’eût point approuvée.

Plus tard, au demeurant, j’eus l’occasion d’étudier les totos de très près.

Un éreintement à fond du bureau de la batterie rangea du coup le Tranchman’ Echo dans l’opposition. Ce numéro contenait encore un portrait en pied du brigadier d’ordinaire en train d’assister à la naissance de Vénus, qui, on le sait, sortit de l’onde amère. J’ajoute que je n’ai jamais compris le sens symbolique de cette allégorie. Une chanson en patois du Nord terminait fort poétiquement ce numéro i qui eut une fin singulière, car il tomba dans une marmite de campement tandis que la soupe y cuisait. Et on chercha en vain à le sauver ; l’encre s’était brouillée et il était devenu illisible.

À la suite de cet accident, on décida de tirer le Tranchman’ Echo à plusieurs exemplaires et le chef allant faire des achats à la ville voisine nous rapporta un rouleau de pâte à polycopier.

Le maréchal des logis, chef de la 2e pièce, se mit avant tout à tracer le cadre du journal : titre, ornements et rubriques.

Il attendait la copie pour la transcrire avant de tirer le numéro dont il fallait douze exemplaires. Il y avait huit abonnés parmi lesquels le capitaine, un exemplaire était destiné à chacun des trois rédacteurs, et enfin, il y avait l’exemplaire du dépôt légal à la Bibliothèque nationale.

La copie s’élaborait et devait être remise à « l’imprimeur » le soir même quand l’ordre de départ arriva. On plia bagages et l’on attendit les avant-trains.

Entre-temps, pour ne pas avoir travaillé en vain et ne pas mécontenter les abonnés, « l’imprimeur » tira en blanc les deux pages de titres et de rubriques sur lesquelles il ajouta en travers : Nº 3 tout particulièrement visé par la censure. Je te crois, il ne restait que des blancs.

Mais le titre et les rubriques sont assez amusants pour que le numéro figure honorablement dans la collection de journaux du front que l’érudit M. de La Jonquière conserve précieusement à la Bibliothèque nationale, car le dépôt légal ne fut pas omis.

Le numéro 3 du Tranchman’ Echo, journal mondain, se présente orné de canons croisés, d’obus et d’un monoplan en plein vol. Il contient une Dernière heure suivie de ces mentions caractéristiques : Fil spécial avec l’infanterie. Correspondant à l’échelon. Aucune nouvelle du monde entier.

Bien en prit au logis de la 2e pièce de tirer en blanc quelques exemplaires du numéro 3 : le souvenir au moins s’en peut conserver.

On amena les avant-trains à minuit et nous nous dirigeâmes vers une lointaine région où nous mîmes en batterie dans un secteur beaucoup moins tranquille et jamais nous n’eûmes le loisir de reprendre la publication de notre gazette.

[1917-02-16] Contribution à l’étude des superstitions et du folklore du front §

Mercure de France, t. CXIX, nº 448, 16 février 1917, p. 650-657. Source : Gallica.
[OP1 1378-1386]

Le long stationnement que la guerre a imposé aux soldats a fait éclore sur le front un certain nombre de superstitions et tout un folklore mystique ou profane qui mérite qu’on l’étudie passionnément.

§

La superstition relative à l’allumette unique donnant du feu à trois cigarettes nous vient d’Angleterre.

« Le régiment a longtemps combattu auprès des Anglais, me dit le lieutenant D..., qui le premier me parla de cette superstition, et ce sont eux qui nous ont enseigné cette chose si tragique et d’apparence un peu ridicule.

« Je ne suis pas plus superstitieux qu’un autre. Je ne vous dirai point que j’y crois fermement ou que je n’y crois pas. On expliquera la chose comme on voudra, mais je ne puis nier des faits dont j’ai été témoin. Chaque fois qu’on a allumé devant moi trois cigarettes avec la même allumette, il s’en est suivi, dans un délai très bref, la mort d’un des trois fumeurs.

« Les Anglais nous ont appris, au demeurant, que cette superstition n’était pas neuve, mais qu’en temps de paix, les dommages qui en résultaient n’étaient pas si graves qu’à la guerre, où ce qui peut arriver de plus simple et de plus naturel, c’est de perdre la vie.

En ce qui me concerne, comme le lieutenant D..., je ne dirai pas : « J’y crois », ou : « Je n’y crois pas ».. Mais blasé sur la mort et le sang : comme peuvent l’être ceux qui ont longtemps pratiqué la zone de feu, où je fus artilleur d’abord, fantassin ensuite, je ne me souviens jamais sans émotion de la mort du sous-lieutenant d’artillerie François V.., qui était attaché à l’État-major d’un corps d’armée.

Il m’avait invité, un jour, à sa popote, et quelqu’un ayant parlé de cette superstition des trois cigarettes, tout le monde en rit, sauf moi-même et mon ami François V… qui la déclara fort intéressante et ajouta qu’il était urgent de noter tout ce qui se rapportait au folklore de la guerre.

Mais, au même moment, ayant allumé une cigarette, j’avais passé l’allumette enflammée au voisin du jeune officier d’artillerie, qui, se penchant vers elle, alluma, lui troisième, sa cigarette.

Je ne puis exprimer combien ce geste fit d’impression sur moi… Le sous-lieutenant François V… fut tué le lendemain matin en accomplissant une mission, tué bêtement à sept ou huit kilomètres des lignes par un de ces obus que les Allemands tirent au hasard.

Je note cette histoire entre mille où j’ai joué un rôle ou que j’ai entendue raconter par des témoins dignes de foi.

Au reste, le témoignage a ici peu d’intérêt, et ce qu’il importe de noter, c’est la superstition ou croyance (comme on voudra) qui est cause que souvent, quand trois poilus veulent allumer leur cigarette à la même allumette, l’exclamation suivante fait jeter le tison enflammé : « Jamais trois cigarettes ! »

Et le capitaine T..., d’un régiment mixte, tirailleurs et zouaves, qui en parlait un jour devant moi, ajoutait :

« On ne s’en méfie pas tant à cause de la mort qui s’ensuit. La mort, en effet, ne fait plus peur à personne. Mais surtout parce qu’on a remarqué que c’est toujours une mort bête qui survient. Cette mort par éclat d’obus dans la tranchée ou au repos à l’arrière, qui n’aurait rien d’héroïque s’il y avait quelque chose dans cette guerre qui ne fût pas héroïque. »

§

Parmi les petites superstitions du front, il en est une que j’ai eu l’occasion de noter dans quatre régiments différents.

Je veux parler de l’autobus de rêve.

J’en ai entendu parler la première fois par les poilus d’une batterie composée de gens du Nord. Ils m’affirmèrent que ceux qui avaient été tués à la bataille (un très petit nombre, d’ailleurs, cinq ou six) avaient, la veille ou l’avant-veille, rêvé d’un autobus.

J’essayai d’abord de m’expliquer cette croyance en la rapportant aux autobus parisiens qui ont rendu tant de services sur le front. Mais, somme toute, mon explication était fort incomplète.

Un sapeur du Midi me raconta la même chose, en termes à peu près identiques.

Mais ce qui me frappa surtout, ce fut plus tard d’entendre un caporal d’infanterie de la région de Paris me dire avec assurance qu’il ne tarderait pas à être tué, qu’il le savait bien, ayant rêvé d’un autobus, et il me détailla les circonstances de son rêve.

« Il était minuit, me dit-il, un autobus s’en allait lourdement et vite sur une roule. Il était complet et les voyageurs qui se trouvaient serrés les uns contre les autres me regardaient avec des yeux ternes qui me faisaient frissonner...

« J’étais moi-même dans un boyau où tout le régiment défilait et je pliais sous le poids d’un barda plus lourd qu’un piano à queue. Je trébuchais, m’étalais, remontais sur mes pattes pour retomber dans un trou où je m’enlisais jusqu’aux cartouchières.

« Et cette marche dans le boyau était coupée pas le Faites passer que ça ne suit pas. Puis, tandis que l’on attendait, appuyé contre les parois suintantes, que les égarés eussent rejoint, je faisais signe à l’autobus de s’arrêter pour me prendre ; mais lui, lourdement, allait toujours plus vite, sans dépasser la colonne des biffins arrêtée sous terre et le regard des voyageurs devenait plus morue, tandis que dans le boyau une corvée de soupe ayant passé avant nous, et un faux-pas ayant fait se renverser des marmites de campement, les macaronis présentaient les armes sur un tas de glaise. »

En effet, trois jours après, ce caporal mourut très bravement en allant couper des fils de fer. Il fut tué par une torpille qui éclata avec un bruit d’engloutissement.

Un autre soldat ayant un jour rêvé d’un autobus, un sergent né malin s’efforça de changer le caractère de ce songe. Il y réussit et le soldat vient de passer caporal. L’anecdote est d’autant plus intéressante qu’elle se double d’une sorte de prophétie qui vient de se réaliser sur le front anglais grâce aux exploits des tanks.

« T’as rêvé d’un autobus, toi ? dit le sergent. Comment que t’aurait fait, vu que t’as jamais été à Paris ? »

Et le soldat lui décrivit la machine.

« Ça, un autobus ! dit le sergent, une mécanique qui marche comme si qu’elle avait le vertige, tandis qu’elle lessive son foîron dans la terre des tranchées qu’elle éventre ! Y a pas plus d’autobus que de beurre au    … Ce que t’as vu, c’est sûrement une nouvelle machine qui va rentrer dans le chou aux Boches. Sois tranquille, tu verras ça et moi aussi. »

Il m’a été rapporté que, dans un régiment du midi, la croyance à l’autobus de rêve existait, mais modifiée, car c’est d’un camion automobile qu’il s’agissait, et qu’on avait eu plusieurs exemples de la véracité de ce songe bizarre, qui n’est pas la moins curieuse des superstitions qu’a fait naître la longue station dans les tranchées.

§

Je laisse de côté les pratiques religieuses dont le caractère sacré est au-dessus du but que je me suis proposé ici et qui, méritant un respect particulier, ne doivent pas être confondues avec les petites superstitions qui sont nées de la guerre, comme celles qui s’attachent à l’or monnayé.

Le front a donné pas mal d’or au gouvernement, mais je crois qu’il en possède encore beaucoup. Cela vient de la croyance superstitieuse que les Allemands soignent mieux les prisonniers blessés quand ils ont des pièces de vingt ou de dix francs. En quoi l’on se trompe, car les Boches font sans doute main basse sur l’or que peuvent posséder les prisonniers français ; mais pour ce qui est de les mieux traiter que les autres, c’est sans aucun doute absolument faux.

D’autre part, c’est une croyance très répandue parmi les canonniers (aussi bien les servants que les conducteurs), que les Boches châtrent les artilleurs qui n’ont pas au moins une pièce d’or pour se racheter.

L’or monnayé a ainsi pris peu à peu le caractère d’un talisman destiné à éviter une mutilation à ceux qui ont le malheur d’être faits prisonniers, blessés ou non.

J’ai connu une batterie où, au mois de mai 1915, grâce à la fabrication et au commerce (interdit depuis) des bagues, des ronds de serviettes, coupe-papiers, etc., parmi les hommes de troupe seuls, il n’y avait pas moins de cinq mille francs d’or, recueilli principalement chez les fantassins qui étaient les meilleurs clients des bijoutiers de l’artillerie.

Les appels réitérés du Gouvernement conseillant aux soldats de se débarrasser de leur or, afin de ne pas alimenter le trésor allemand au cas où ils tomberaient aux mains des ennemis, ont été transmis avec tant de discrétion qu’ils n’ont pas toujours été suivis d’effet. Et je crois bien que dans ce cas particulier, l’infanterie a mieux compris que l’artillerie l’intérêt patriotique qu’il y avait à ne point conserver de l’or monnayé.

Cette manie de l’or a pris, la guerre durant, une apparence superstitieuse qui fait qu’elle relève maintenant du folklore ; mais c’est avant tout une superstition d’ordre pratique, dont il n’est pas toujours facile de démontrer le mal fondé dans un pays où, l’or ayant toujours abondé, tout le monde est bien fixé sur sa valeur d’échange.

Beaucoup de ceux qui gardent de l’or monnayé le placent sur le côté gauche, les pièces champ contre champ, de façon à blinder le cœur et le protéger des balles.

J’ai encore entendu raconter que l’or aurait la vertu d’attirer les Boches et qu’un sergent qui possédait une pièce de vingt francs avait, en la faisant miroiter au soleil, charmé une trentaine de Feldgrau qui l’avaient suivi jusque dans la tranchée française où ils avaient été facilement capturés, tout cela grâce à la vertu de l’or.

Un soldat, cultivateur de la région lyonnaise, a émis, un jour, devant moi, l’opinion que chaque homme a son étoile qu’il lui importe de connaître. Jusqu’ici rien que de commun et il n’y a là qu’une application du dicton : avoir foi dans son étoile. Mais le poilu ajoutait qu’il fallait être en communication avec cette étoile, afin que sa vertu protectrice pût s’exercer et que l’or monnayé seul pouvait vous mettre en commu­nication avec l’étoile.

Il possédait lui-même sa pièce d’or et, comme il avait foi en son étoile, aucun acte de bravoure ne lui paraissait dangereux à accomplir.

« Je suis tranquille, disait-il, je ne serai jamais touché. »

Il ne fut pas tué, mais grièvement blessé. Je ne crois pas qu’il ait conservé cette foi aveugle dans les vertus de l’or.

La dernière que j’aie entendu vanter, c’est le pouvoir qu’il aurait d’empêcher la putréfaction, si bien qu’après la guerre le cadavre étant reconnaissable pourrait être transporté dans la tombe familiale, au petit cimetière du village natal.

Celui qui exprimait cet avis était un petit Breton ingénu et très brave. Sa mère lui avait dit ce qu’il répétait touchant l’or.

Au reste, il n’en possédait pas.

Mais il ne faut pas rire de ces petites superstitions. Elles montrent la fraîcheur d’imagination d’une race et il n’en résulte que de l’héroïsme.

§

Voici d’autre part une légende née sur le front. Je l’ai recueillie de la bouche d’un conducteur d’artillerie, avant la guerre « monteur » à Saint-Quentin et qui avait été versé, avec un certain nombre de ses camarades des régions envahies, dans un régiment du midi.

Cette légende de la Branche de laurier, que je m’excuse de rapporter en termes qui traduisent mal le mouvement du récit tel qu’il me fut fait, a l’avantage de montrer la superbe confiance des soldats français dans leurs chefs.

La voici ; elle est née de la méditation et de la collaboration d’un grand nombre de conducteurs, tandis qu’un hiver durant ils chantaient le Pont de Minaucourt, le soir, avant de s’endormir à l’échelon :

La propriété des Charbatzky, aux environs de Moscou, a une histoire. Napoléon s’y est arrêté un jour et une nuit avant d’arriver dans la ville sainte.

On y a toujours cultivé avec soin un laurier qu’il y planta de sa main.

Il se trouve au bord d’une grande pelouse, dont le centre est occupé par un petit bois de trembles.

Près du laurier est un banc, et c’est là que, chaque matin, la jeune et jolie princesse Lydie Charbatzky vient lire ou songer.

Son père et ses trois frères sont soldats. C’est à eux qu’elle songe et aussi à toutes les femmes qui ont des êtres chers à la guerre.

C’est ainsi qu’un matin, pensant à tout cela, elle tendit machinalement la main vers le beau laurier et en cueillit une branche qu’elle porta à ses lèvres. Et l’ayant baisée, elle la jeta au vent en disant :

« Petite branche de laurier, je te dédie à celui qui ramènera ceux que nous aimons, au grand soldat tacite qui modestement prépare la victoire ! »

Et la jolie princesse Lydie jeta la branche de laurier au vent qui soufflait vers l’ouest.

Et le vent emporta la branche aromatique sur une route où passait un officier blessé qui, après guérison, se rendait à une gare pour regagner le front.

Il vit tomber la branche à ses pieds :

« Une branche de laurier, se dit-il, c’est de bon augure. »

Il la ramassa aussitôt et la piqua allègrement à sa casquette. Le laurier était en effet un excellent présage, car dès son arrivée au front, l’officier eut à mener ses hommes à l’assaut d’un retranchement, d’où il ramena un grand nombre de prisonniers et du matériel de guerre, ce qui lui valut d’être décoré et promu à un grade supérieur.

Mais pendant l’assaut, le vent qui soufflait fort avait emporté la branche de laurier au delà des lignes allemandes et, comme un oiseau blessé, elle s’abattit sur les genoux d’un journaliste américain qui, assis sur une borne, écrivait sur un bloc-notes un article destiné au grand journal de New-York dont il était le correspondant :

« Une branche de laurier, se dit celui-ci, voilà un noble souvenir de la guerre. Je l’emporterai en Amérique. »

Et il en empanacha son feutre.

À quelque temps de là, le journaliste américain, ayant suffisamment visité le front oriental, s’en alla sur celui d’occident. Mais en passant par Lille, il rencontra un convoi de jeunes filles et de femmes françaises que les Allemands arrachaient à leur foyer pour les mener travailler loin de chez elles. Et il fut si touché de ce spectacle qu’il tendit à l’une d’elles la branche de laurier qu’il détacha de son chapeau.

La jeune fille le remercia. Mais lorsqu’il eut tourné le dos, l’officier allemand qui conduisait le cortège se précipita sur la jeune fille et lui arracha la branche de laurier. Cependant il lui en resta une feuille qu’elle mit sur son cœur.

À ce moment passa un aviateur allemand que connaissait l’officier :

« Tiens, Fritz ! dit celui-ci, voici une branche de laurier. Tu la mérites, garde-la. Mais examine bien la tige pour voir si elle ne contient aucun billet. C’est un journaliste neutre qui a donné cette branche de laurier à une de mes prisonnières, et avec les neutres on ne sait jamais ; ils finissent toujours par sortir de leur neutralité. »

Fritz prit la branche de laurier, l’examina, s’assura si elle ne contenait rien de suspect et enfin l’arbora fièrement à son béret.

À sa première sortie, quelques jours plus tard, il s’en fut survoler les lignes françaises et les dépassa, s’efforçant de recueillir le plus de renseignements possible.

Tout à coup parut un appareil français qui lui donna la chasse, le rejoignit et, modernes chevaliers, ils se mesurèrent en combat singulier, entre ciel et terre, à coups de mitrailleuses.

L’Allemand eut le dessous ; son appareil en flammes tomba comme une loque ; de l’aviateur, il ne resta qu’une masse informe et sanglante. Mais la branche de laurier qu’il avait mise à son casque descendit en tournoyant, puis le vent l’entraîna au-dessus de Verdun et elle s’envolait glorieuse parmi les obus de gros calibre qui passaient à côté d’elle avec un bruit strident. Soudain, le vent changeant de direction, elle alla s’abattre plus à l’ouest et près des lignes, au milieu d’une batterie composée de gens du midi :

« Du laurier ! dit le cuistot de la quatrième pièce qui vit tomber la petite branche. Du laurier, on va le mettre dans la soupe ! »

Mais telle n’était point la destinée de cette branche de laurier impérial. Avant que le brave cuistot l’eût ramassée, le vent la reprit et l’emporta sur la route où, à ce moment, passait une automobile. La vitre de la portière était ouverte et la petite branche de laurier s’y engouffra et se posa délicatement sur le képi du généralissime qui faisait sa tournée le long du front.

Et c’est ainsi que la petite branche du laurier impérial des environs de Moscou accomplit la mission que lui avait confiée la jeune et jolie princesse Lydie Charbatzky en disant :

« Petite branche de laurier, je te dédie à celui qui ramènera ceux que nous aimons, au grand soldat tacite qui modestement prépare la victoire. »

Guillaume Apollinaire.

[1917-04-01] La Vie anecdotique §

Mercure de France, t. CXX, nº 451, 1eravril 1917, p. 557-561. Source : Gallica.
[OP3 250-255]

« Le petit cuisinier économe » §

[OP3 250-252]

J’ai trouvé un petit livre qui n’est pas plus mentionné parmi les classiques de la table que le traité sur la tempérance du fameux Cornaro lequel donnait l’exemple en n’ingérant que : « quatorze onces de liquide et de solide par jour, et il vécut cent ans ».

Le petit livre est anonyme. Il a été imprimé l’an IV, « dans les temps difficiles » de la Révolution et il traite d’un sujet bien actuel en cette époque de taxes, de restrictions et de tessères annonnaires ou cartes alimentaires. Au demeurant, en voici le titre suggestif : Le petit cuisinier économe ou l’Art de faire la cuisine au meilleur marché.

On y a ajouté « l’indication des aliments les plus rapprochés des facultés de tous les citoyens ; avec la manière de faire le pain, et des instructions claires et faciles sur le traitement et l’apprêt des pommes de terre, dans les temps difficiles, etc. ».

En ce temps-là, Frédéric de Prusse était à la mode, et Alfred de Vigny a signalé dans Napoléon des traits qui décèlent l’imitation de Frédéric le Grand. Les Allemands de 1914 professaient pour Napoléon une admiration comparable à celle que les Français de l’an II professaient pour le rex tibicen, mais les Français de 1917 n’ont fait encore bénéficier personne de l’admiration que Napoléon avait vouée à Frédéric II et qu’ils auraient dû, en bonne justice, vouer eux-mêmes à Napoléon le Grand.

L’auteur du Petit Cuisinier économe témoigne de la vogue des idées du grand Frédéric, car c’est à un ouvrage du châtelain de Sans-Souci qu’il a emprunté cette épigraphe que nos dictateurs du ravitaillement feraient bien de méditer afin que nous bénéficiions de cet examen profitable. « L’art de vaincre est perdu, sans l’art de subsister » (Frédéric II, Art de la guerre). « On reconnaîtra aisément, écrivait l’auteur du Cuisinier économe, à la simple inspection du titre de ce petit ouvrage, qu’il n’en est peut-être pas du plus utile à présenter au public dans les circonstances actuelles. Tout ce que ce titre promet et annonce se trouve fidèlement exécuté dans ce manuel de cuisine économique.

« Cela n’empêchera pas néanmoins le rentier le mieux partagé, comme l’individu le moins fortuné, d’y trouver, même avec assez d’abondance, de quoi concilier la satisfaction de leur appétit ou de leur goût, avec l’économie la plus désirable ; nous sommes sûrs, au moins, que les plats qu’ils serviront sur leurs tables, d’après les indications de notre petit cuisinier, en fournissant d’une manière prompte, commode et satisfaisante à leur appétit, ne nuiront ni à leur santé ni à leur bourse ; deux points extrêmement importants que nous n’avons cessé de considérer dans la rédaction de chaque article de ce manuel dont nous avons banni le superflu, pour n’admettre que l’utile et le nécessaire. »

En feuilletant le livre, on tombe vite sur des indications qui ne paraissent pas moins utiles aujourd’hui que « dans les temps difficiles » de la Grande Révolution.

« Tout pain rassis étant remis au four regagne un peu de la bonté qu’il a perdue depuis qu’il a été cuit ; et pourvu qu’il soit mangé promptement il semblera qu’il soit nouveau ; mais si on le gardait, il sécheroit et diminueroit de qualité. »

Et ailleurs : « On devrait, en France, s’occuper un peu plus de la culture du maïs qui réussit assez bien en Franche-Comté, en Bourgogne et en Bresse. »

« On s’en trouverait bien mieux dans certaines occasions », ajoute l’auteur qui indique encore : « Le pain est fait de la même manière que celui de froment, on le digère d’abord difficilement ; mais l’estomac s’y fait et on en mange ensuite comme d’autres, on l’estime plus, pour le goût, que le pain d’orge pur. »

Le morceau de résistance de tout l’ouvrage est constitué par des Instructions faciles sur les pommes de terre qui n’aurait plus sa raison d’être aujourd’hui où la pomme de terre, qui était alors une nouveauté alimentaire, est en passe de devenir une rareté gastronomique.

« Mon âme est triste jusqu’à la sobriété », écrivait un jour Monselet dans ses lettres à Émilie sur la gastronomie. Nous n’avons pas lieu d’être tristes jusqu’à ce point, dans la douce France qui, si l’on veut, peut produire de quoi nourrir tous ses habitants. Mais voici pour ceux qui sont inquiets d’exemples et de précédents quelques traits héroïques de tempérance.

Magon de Carthage traversa sept fois le désert, vivant d’un peu de farine et s’abstenant de boire.

Matris d’Athènes se contenta toute sa vie de ne prendre comme nourriture que des baies de myrte et il ne buvait que de l’eau.

Et il y a belle lurette qu’un grand nombre de Parisiennes vivent plus frugalement que les coolies chinois renommés pour leur sobriété, telle que sur cela, ils rendraient des points à un chameau.

Mélanophilie ou mélanomanie §

[OP3 252-255]

Depuis quelques années, des artistes, des amateurs d’art ont cru pouvoir s’intéresser aux idoles de l’Afrique et de l’Océanie au point de vue purement artistique et en faisant abstraction du caractère surnaturel qui leur était attribué par les artistes qui les sculptèrent et les croyants qui leur rendaient hommage. Qu’on l’approuve ou non, le mouvement existe, mais aucun appareil critique n’est encore à la disposition de cette nouvelle curiosité qu’on pourrait appeler mélanophilie ou mélanomanie et une collection ou une exposition de statues nègres par exemple ne saurait être présentée de la même façon que les objets d’art, peintures ou statues exécutées en Europe, dans les pays à civilisation classique de l’Asie, en Égypte ou dans les autres régions romaines de l’Afrique du Nord.

Le public est accoutumé de trouver dans les catalogues qu’il reçoit et dans les expositions qu’il visite des œuvres bien définies, classées avec précision, pouvant être attribuées, souvent avec certitude, à des maîtres et à des écoles déterminés.

Une présentation analogue serait impossible dans le cas dont il s’agit. Dans l’état actuel de l’anthropologie et de la science de l’art, il serait téméraire de vouloir disserter avec certitude, tant au point de vue archéologique qu’au point de vue esthétique, sur ces idoles nègres qui excitent d’autant plus la curiosité de leurs amateurs que les renseignements manquent touchant leur origine et que jusqu’à ce jour aucun nom d’artiste n’a pu être prononcé.

Impossible donc pour le moment de fixer l’époque certaine des plus beaux de ces fétiches de bois, dont certains remontent à une très haute antiquité et attestent (je parle ici des idoles africaines), par le style qui les caractérise, une indubitable parenté avec l’esthétique égyptienne dont ils dérivent, à moins que le contraire même étant la vérité, ils n’aient exercé sur les artistes de l’Égypte une influence qui justifierait amplement l’intérêt qui s’attache aujourd’hui à ces ouvrages.

Sans aucun doute, s’il eût eu l’occasion d’étudier les fétiches de l’Afrique, Gobineau aurait penché pour la deuxième hypothèse, lui qui faisait jouer aux descendants de Cham un rôle prépondérant en ce qui concerne, dans l’histoire des progrès humains, la naissance et le développement du sentiment artistique. Mais tout Français qu’il ait été en dépit des Gobineauvereine, Gobineau ne saurait être à la mode aujourd’hui dans un pays civilisé et nous ne scruterons pas davantage cette opinion qu’au surplus personne n’a alléguée.

Tout au plus, pourrait-on cataloguer les pièces de l’art nègre par régions et parfois par ateliers, mais pour ce qui concerne l’art africain cette classification serait souvent en défaut et nous ne nous hasarderons pas non plus dans cette voie.

L’évolution de la sculpture fétichiste des Noirs, d’après des probabilités qu’il est permis d’envisager, s’est effectuée selon des rythmes infiniment plus étendus que ceux qui ont procédé à l’évolution de l’art européen et de l’art chinois par exemple. Nul doute que la transmission des modèles traditionnels ne puisse être considérée comme une des principales règles de cet art. Aux siècles et aux fractions de siècles de l’histoire de l’art occidental, l’Afrique et l’Océanie opposent de vastes périodes qui comprennent parfois l’effort de nombreuses générations, mais la fantaisie qui a toujours présidé à cette imitation, fantaisie dont la source réside souvent dans l’emploi de simples grigris, de matériaux disparates" que l’artiste avait sous la main et qui excitaient son sens décoratif et son sentiment religieux, fait surgir la difficulté de fixer ces œuvres d’art dans le temps et d’autant plus qu’au cours des années ces grigris tels que pagnes de cotonnade, grandes plumes, boulettes de résine, colliers, pendeloques, clochettes en fer, lianes, poignées d’herbes, coquillages, dents de suidés, miroirs, clous, morceaux de ferraille de toute espèce se sont usés, ont été brisés ou perdus, et ont été remplacés par d’autres grigris qui modifiaient l’aspect général du fétiche, jetant sur son âge un doute qu’il n’est plus possible de dissiper. Celui qui entreprendrait de telles recherches esthétiques ne pourrait s’appuyer sur aucun écrit, aucune inscription ancienne, et, sauf quelques précisions et surtout quelques hypothèses anthropologiques sur la destination religieuse des idoles en question rien ne vient éclairer le mystère de leur anonymat aémère et il faudra longtemps encore se contenter de n’éprouver vis-à-vis des idoles nègres que des sensations esthétiques et d’évocation poétique.

Aux rapports des voyageurs, aux données des géographes, aux classements des anthropologues, aux déductions des ethnographes, les critiques européens pourront-ils ajouter une analyse méthodique des styles, l’équivalent de ce qui fut fait pour les écoles primitives de nos pays, à peu près inconnues il y a un demi-siècle ?

C’est une question qui ne suscite aucune réponse en un temps où les lois de la guerre interdisent aux savants et amateurs d’art de précieuses sources de renseignements qui sont situées à Bruxelles, par exemple.

Le but de cette nouvelle curiosité a été avant tout l’agrément et ensuite le désir légitime de grouper de nouveaux modèles esthétiques. Parfois il s’agissait de garnir, orner un logis. Les belles œuvres de l’exotisme pour ainsi dire classique de la Perse, de la Chine et du Japon sont déjà presque inaccessibles ; en s’intéressant à l’art mystérieux des Noirs récemment découvert, on ne court pas encore les risques redoutables du faux, du truqué, du surfait.

Telle fut l’origine d’une curiosité dont l’initiateur fut, je crois il y a quelque seize ans, le peintre Maurice de Vlaminck. S’il n’a pas la prétention de vulgariser le goût des sculptures nègres de toutes les époques, de toutes les régions, de toutes les tendances, de tous les ateliers, du moins a-t-il eu le mérite d’être le premier à recueillir une série d’exemplaires typiques de la culture fétichiste, en se souciant, non pas des caractères ethniques des statues nègres, mais de leur beauté qui retient, à présent, l’attention de nombreux artistes, esthéticiens et amateurs contemporains.

C’est par une grande audace du goût que l’on est venu à considérer ces idoles nègres comme de véritables œuvres d’art. Cette audace après tout n’a pas dépassé son but si, comme je le croirais volontiers, il s’agit de réalisations esthétiques auxquelles leur anonymat n’enlève rien de leur ardeur, de leur grandeur, de leur véritable et simple beauté.

[1917-05-16] Échos §

Mercure de France, t. CXXI, nº 454, 16 mai 1917, p. 371-384. Source : Gallica.
[OP2 1323-1326]

Mort d’Ernest La Jeunesse §

[OP2 1323]

Ernest La Jeunesse est mort le 2 mai d’un cancer à la gorge, chez les sœurs de Bon-Secours, rue des Plantes, à l’âge de 43 ans.

Né en 1874, ce Lorrain, qui avait rêvé toute sa jeunesse à la conquête de Paris, ne tarda pas à devenir presque célèbre dans le monde des gens de lettres, des gens de théâtre, des amateurs d’art et des militaires.

Il débuta par un singulier coup de maître : l’éloge d’Édouard Drumont qui, ne sachant pas qu’Ernest La Jeunesse était israélite, fit un article enthousiaste sur son premier livre.

Ce premier livre fit plus pour la réputation de son auteur que tout ce qu’il écrivit par la suite.

Il était intitulé : Les nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains, qui précèdent, avec une fantaisie plus aiguë et une ironie plus nuancée, le fameux À la manière de… qu’imitent dans les popotes de l’arrière du front tous les trois galons qui autrefois eussent passé leur temps à traduire Horace en vers français.

Les Nuits et les Ennuis… amusèrent tous ceux qui y étaient mentionnés. Les articles abondèrent et la réputation de l’auteur fut faite.

Sa tenue de ville y était pour quelque chose. C’était le débraillé, non le débraillé verlainien, mais un débraillé orné de bagues d’améthyste, de cannes extraordinaires, de breloques sensationnelles, en un mot un débraillé boulevardier.

Dès ses débuts à Paris, La Jeunesse s’était logé dans un hôtel du boulevard Beaumarchais ; il y resta jusqu’à ce que, peu avant la guerre, les bénéfices que lui procura sa collaboration anonyme au Petit Café lui eussent permis de s’agrandir en transportant rue de Liège, alors rue de Berlin, ses casques, ses armes, ses défroques de l’armée napoléonienne, les livres, les cannes, les miniatures, les médailles, les pièces de monnaie qu’il entassait dans cette chambre d’hôtel où le tas n’était pas loin d’atteindre le plafond. Ceux qui furent admis dans ce capharnaüm se souviennent du pot de chambre débordant d’anciennes montres.

Au temps de la Revue Blanche, Ernest La Jeunesse s’égarait parfois jusqu’à la rue de l’Échaudé où son ami Jarry s’ingéniait parfois à le turlupiner.

Plus tard, il accompagna une fois Moréas à la Closerie des lilas.

Somme toute, il se confinait sur la rive droite, ou plus exactement sur les boulevards où il avait des habitudes.

Ce fut un événement le jour où, Dieu sait à la suite de quelle discussion littéraire, il abandonna le Kalisaya, où il s’était lié avec Oscar Wilde, pour adopter le Bols situé en face.

On voyait encore La Jeunesse au Cardinal, où il avait un dépôt d’antiquités, à l’office.

L’apéritif du soir au Napolitain était devenu classique. On l’y retrouvait chaque soir ; trois jours avant sa mort il y était encore.

Il allait aussi au Vetzel, au Tourtel, au Grand Café, mais de façon moins régulière.

Soiriste au Journal, où il était encore chargé des nécrologies littéraires, de l’Académie. Il y avait fait l’intérim de la critique théâtrale après la mort de Catulle Mendès.

Après les Nuits et les Ennuis, il eut encore un certain succès avec l’Imitation de notre Maître Napoléon, dans une note qui convenait à cette époque naturiste où le snobisme stendhalien était de rigueur chez les gens de lettres et dans cette forme énigmatique et anarcho-élégante que Maurice Barrès avait mise à la mode.

On parla encore de Cinq ans chez les Sauvages, où il y a le récit poignant de l’enterrement d’Oscar Wilde.

Mais, les générations nouvelles parurent oublier cet homme aux cheveux ébouriffes, en veston gris, en pantalons tirebouchonnants, en chapeau mou de peluche, qui parlait haut d’une voix de tête, récitait l’annuaire militaire qu’il connaissait à fond, affectait parfois de parler grossièrement, mais possédait un cœur d’or.

De Sem à Rouveyre en passant par Capiello, tous les dessinateurs ont popularisé le genre typique d’Ernest La Jeunesse. C’était une silhouette bien parisienne. Mais ses derniers livres : l’Holocauste, le Boulevard, le Forçat honoraire ne connurent qu’un succès d’estime.

Il avait écrit un certain nombre de pièces parmi lesquelles la Dynastie.

C’est un homme de talent qui s’en va et l’avant-dernier boulevardier qui disparaît… Il y a encore M. Duval.

Le style d’Ernest La Jeunesse, qui appartenait à l’école de Jean de Tinan, est néologique, c’est son défaut ; mais il est ému, c’est sa qualité et cette qualité suffira à garder certaines de ses pages de l’oubli. Homme d’esprit, il a eu parfois des trouvailles, des mots dont on se souviendra.

Dessinateur, ses croquis étaient appréciés sur le boulevard.

Il faut ajouter, pour achever de peindre cette physionomie, si curieuse, que, depuis la guerre, sa voix avait mué de l’aigu au grave, à cause peut-être de la maladie dont il est mort et peut-être aussi...

Polyto §

[OP2 1323]

The Street of the Ink, « la rue de l’Encre », c’est Fleet Street, la rue des journaux à Londres ; c’est aussi l’histoire intime du journalisme par M. H. Simonis qui a fait préfacer deux fois son livre, une fois par Lord Northcliffe, une fois par Lord Burnham.

Le livre a paru chez Cassel sans indication de prix. Peut-être est-il distribué gratuitement…

M. Simonis parle aussi de la presse parisienne. « Polybe » devient « Polyto », ce qui est presque le nom d’apache Polyte, fort irrévérencieux pour le grave historien auquel M. Simonis prétend l’appliquer.

Au demeurant, pour M. Simonis, « Polyto » est le pseudonyme de « M. Joseph Reinach, rédacteur en chef du Gaulois » (sic).

Autographes napoléoniens §

[OP2 1323-1324]

Les Américains se montrent toujours friands de souvenirs napoléoniens. Ils les payent bien plus qu’au poids de l’or.

Récemment l’un d’eux a donné une petite fortune pour un croquis de l’Empereur exécuté par un Chinois errant en Europe au commencement du xixe siècle et qui passait par Paris au moment du couronnement.

Dernièrement à New York, quelques pages manuscrites écrites par Napoléon Ier, alors qu’il était à Sainte-Hélène, ont été payées 4 500 francs à la vente de la collection des autographes napoléoniens formée par feu M. S. Porter.

Les Remèdes chinois §

[OP3 1036]

La pharmacopée chinoise emprunte beaucoup au règne végétal.

La science de l’apothicaire de la république de la Chine se borne à la connaissance de trois livres ou herbiers classiques.

Le Sheng-noung, qui décrit les vertus de 365 plantes correspondant aux 365 jours de l’année ; le Pei-Lou, supplément au précédent et qui décrit 365 autres drogues végétales, et le Li-Shi-Chen, qui enrichit la pharmacopée de 252 simples nouveaux.

Aussi, depuis longtemps les Chinois étaient-ils passés maîtres dans l’art de cultiver les plantes médicinales qu’ils exportèrent ensuite en Europe autant qu’en Amérique.

La guerre, les difficultés de navigation ont porté un coup fatal à cette industrie, mais deux lettrés sibériens sont en train de traduire en latin le Codex chinois, formé des trois livres cités plus haut. Nul doute que cet ouvrage ne soit lu avec curiosité par tous les médecins des deux Mondes.

L’Art français à Barcelone §

[OP2 1324]

Les délégués des trois Salons français accompagnés de la princesse Murat et de M. Saglio, délégué du sous-secrétariat des Beaux-Arts, ainsi que des artistes espagnols, Casas, Rusinol, Sert, Utrillo, Clara, se sont rendus au célèbre ermitage du Mont Serrat, où un banquet leur a été offert.

M. Pierre Rahola, sénateur de Barcelone, a porté un toast vibrant à la France.

L’Art et la Guerre §

[OP2 1324]

Le British Museum s’enrichit de la série complète de cent huit dessins originaux de Mr. Joseph Pennel sur les usines de munitions anglaises commandées par le ministre des Munitions.

Cinquante et un de ses dessins ont servi à exécuter des lithographies, le reste est inédit.

Caricaturistes proalliés en Hollande §

[OP2 1324-1325]

On connaît en France un caricaturiste proallié hollandais, Raemaekers, mais ce que l’on ne sait pas, c’est que tous les dessinateurs hollandais de talent sont également pour l’Entente, qui représente pour eux la liberté et, selon le mot du Dr Leyds, ex-président de l’État libre d’Orange : « Les Hollandais ont la manie de la liberté individuelle. »

Il faut citer parmi ces dessinateurs de talent, outre Raemaekers, les deux Sluyters, le classique Brakensiek, etc.

Les Allemands ont bien quelques feuilles de propagande, mais si mal illustrées que leur vulgarité et leur banalité n’échappent à personne et qu’elles vont à l’encontre de leur but. Cela vient de ce qu’ils n’ont pu trouver en Hollande un seul caricaturiste de talent pour défendre leur cause.

En bois ou en cuivre §

[OP2 1325]

La presse hollandaise lasse de la guerre se livre en ce moment à des discussions qui rappellent celles des beaux jours de Byzance, sauf que la théologie n’en forme pas le fond, mais la musique ou plutôt un instrument : la flûte. La question est de savoir si les flûtes doivent être de bois ou de cuivre, comme on en voit beaucoup en ce moment. Le critique musical de l’Utrechtsch Dagblad a donné le signal en déclarant que la flûte de cuivre était un véritable contresens musical, mais elle a ses partisans qui la défendent avec une ténacité remarquable.

Songez, dignes Bataves, que la guerre n’est pas loin, que les fifres voisins rythment des marches sauvagement macabres, que ce qui vous viendrait de la flûte s’en irait par le tambour et qu’en cas d’agression il faudrait faire servir le cuivre à des fins plus martiales ou bien se tirer des flûtes.

Orchestres sous-marins §

[OP2 1325-1326]

Les Allemands ont organisé à Kiel des concerts, à bord des sous-marins au repos.

Ils suivent ainsi la tradition créée par leur compatriote Wilhelm Bauer, officier d’artillerie, né à Dillingen (Bavière), en 1822 et inventeur d’un sous-marin. Bauer, qui n’avait pas été prophète dans son pays, s’était réfugié en Russie, où à Cronstadt, le 6 septembre 1856, jour du couronnement d’Alexandre II, il descendit dans son sous-marin avec quatre musiciens de la garde impériale, et dès que les canons des batteries de la flotte de la rade et des ports avoisinants eurent annoncé par une salve que le tsar venait d’être couronné à Moscou, Bauer fit jouer à son quatuor le Boje Tzaria Khrani qu’entendirent avec étonnement ceux qui se trouvaient dans un rayon de 200 mètres à la surface de l’eau. Nil novi sub sole.

[1917-06-01] Échos §

Mercure de France, t. CXXI, nº 455, 1er juin 1917, p. 566-576. Source : Gallica.
[OP2 1326-1330]

Bénoni §

[OP2 1326]

On a remarqué parmi les prénoms du général Pétain celui de Bénoni, qui est aussi celui de son grand-père.

Ce prénom peu commun dans l’univers est toutefois si répandu dans les régions du nord-ouest de la France que M. André Billy avait pris pour titre d’un curieux roman qui se passe justement dans le Laonnois : Bénoni, dont le sous-titre est Mœurs d’Église.

Un roman de Bulwer-Lytton sur l’occultisme porte aussi comme titre ce prénom d’actualité. Il est encore familier aux visiteurs des expositions des Indépendants qui connaissent toutes les toiles de M. Bénoni-Auran, artiste des environs d’Avignon, qui, installé à Paris dans le quartier de Plaisance, y fut l’ami du douanier Henri Rousseau, qui lui avait donné un petit portrait de son père peint à l’huile et encadré de ses propres mains.

Bénoni était le second nom de Benjamin, le dernier fils de Jacob. Benjamin, qui lui avait été donné par son père, signifie : le bien-aimé, et Bénoni, que lui avait donné sa mère, veut dire : le fils de la douleur.

Nom prédestiné !

Sonnet à surprise §

[OP2 1327]

À Genève où Willy écrit, dans La Suisse, des articles francophiles, il se trouve forcément en butte aux attaques des germanomanes. L’un d’eux, M. Hubacher, l’ayant injurié, Willy s’avisa d’une riposte amusante.

Sous le faux nom de l’anonymat, il fit adresser à une revue ennemie de ses idées ce sonnet pacifiste qu’elle inséra sans méfiance :

Hélas ! à chaque instant le mal terrible empire !
Un cyclone de haine et de férocité
Bouleverse les champs, ravage la cité ;
À flots coule le sang sous les dents du vampire.

Cruautés d’autrefois ! Cet ancestral délire,
Honnis soient les bandits qui l’ont ressuscité,
Et honte à ceux dont la cruelle surdité
Refuse d’écouter la pacifique lyre.

C’est assez de combats, de furie et de deuil,
Rien ne demeurera si nul ne s’interpose
Entre les ennemis qu’enivre un même orgueil.

Toute raison à la Raison est-elle close ?
Impuissante, se peut-il que sur l’âpre écueil,
Nous laissions se briser notre nef grandiose ?

Aussitôt cette pièce publiée, Willy prévint obligeamment M. Hubacher qu’elle était acrostiche.

Noms de fleurs modernes §

[OP3 488-489]

Le catalogue des Établissements Horticoles Bruant à Poitiers (Vienne) contient des noms de fleurs à la fois modernes et inattendus.

Voici des balisiers à grandes fleurs dénommés Auguste-Dorchain, Ed. Saglio et Arvède-Barine.

Le Sidaner, Matisse sont des cannas à fleurs blanches.

Arsène-Alexandre et Max-Maurey sont des cannas nains de 1914.

La duchesse-de-Rohan, l’acteur Dorival, et le professeur Maspéro sont des chrysanthèmes d’élite de la 3e série, tandis que MM. Léonce-Bénédite et Camille Mauclair ne sont que des chrysanthèmes précoces.

M. Léon-Bailby est un chrysanthème « à grosse fleur échevelée, rose frais, centre safran ». M. Romain-Coolus est une « grosse fleur incurvée-recurvée rouge cramoisie uniforme » à laquelle d’aucuns préfèrent M. Ricciotto-Canudo, « globulaire incurvée d’un beau rose giroflée », ou bien M. Eugène-Montfort, « fleur chiffonnée rose magenta sur fond doré », quand ce n’est pas Mme Aurel, « grosse fleur régulière, jaune vif », auxquels il ne faudrait pas sacrifier l’héliotrope nommé Jeanne-Dortzal, « plante robuste, très fortes ombelles, fleurs blanches légèrement liliacées au déclin, très odorantes ».

Autour de La Jeunesse §

[OP2 1326-1327]

Un jour, au Napo, La Jeunesse se prend d’une grande querelle avec Tristan Bernard qui, excédé, lui répond : « Après tout, étant donné votre tribu, vous n’auriez été qu’un vulgaire ânier d’Isacchar, tandis que moi, j’aurais eu droit à deux tombeaux à Jérusalem. »

Le soir de la répétition générale de L’Amazone d’Henry Bataille, La Jeunesse parlait avec un unijambiste de la guerre dont il goûtait la fréquentation « à cause, disait-il, qu’il avait déjà un pied dans la tombe ».

Ils en vinrent à causer des lendemains de la guerre.

« Je crois, dit La Jeunesse, qu’après la guerre il n’y aura plus de Bataille. »

« Il y a des gens, disait-il parfois, dont le nom prête au ridicule. Ils n’ont pour s’en sortir qu’à répondre du tac au tac. C’est ainsi que dans un banquet qu’avaient offert à M. Lépine les petits fabricants de jouets, au dessert, les convives, quelque peu éméchés, poussèrent des cris de “Vive Lépine” ! qui ressemblaient plus à une provocation qu’à un hommage, et celui-ci de se lever, le verre à la main, et de s’écrier : “Les convives aussi !” »

L’aéroplane de poche §

[OP3 489]

Parmi les inventeurs qui surgissent de toutes parts il faut distinguer celui de l’aéroplane de poche. Appareil d’une simplicité admirable, il est destiné à avoir un succès considérable et à modifier profondément les mœurs. Il faut à l’inventeur la bagatelle de 100 000 francs pour établir son appareil, mais ni le gouvernement ni les nouveaux riches ne se sont encore avisés de les lui avancer.

Ceux qui en parlent ne vous disent, au demeurant, ni son nom, ni son adresse. Quelle honte pour l’époque, s’il demeurait inconnu et mourait dans la misère !

Émile Zavie §

[OP2 1328]

Évadé d’Allemagne comme sanitaire, Émile Zavie, qui a fait paraître Prisonniers en Allemagne que connaissent les lecteurs du Mercure de France et à propos duquel M. Henry Céard, dans une préface qu’il a demandé à écrire, a prononcé le nom de Joinville, va prochainement repartir.

Il s’en va dans une formation sanitaire très, très loin, dans une région reculée de la sainte Russie, d’où il se promet de rapporter des impressions propres à être un enseignement autant que ce qu’il a appris en Allemagne.

« J’ai appris là-bas, nous dit-il, la rude discipline allemande. Je sais maintenant me tenir immobile comme un arbre, ce qui ne gêne en rien au moment de l’action. »

Chez les Russes, Émile Zavie espère apprendre à danser comme la lueur des étoiles, ce qui n’est pas moins utile que l’immobilité allemande.

La collection Léonide Massine §

[OP2 1328-1329]

Le danseur chorégraphe Léonide Massine constitue une importante collection de tableaux et dessins des écoles cubiste, futuriste et rayonniste. On y voit des œuvres de cinq Français, MM. Georges Braque, André Derain, Albert Gleizes, Fernand Léger, André Lhote ; de huit étrangers distingués et bien parisiens, MM. Pablo Picasso, Léon Bakst, Georges De Chirico, Juan Gris, Diego Rivera, Gino Severini, Léopold Survage, Angel Zarraga ; de trois Italiens : Giacomo Balla, Carlo Carrà, Fortunato Depero, et de deux Russes : Natalie Gontcharova, Michel Larionov.

Pendant la saison des Ballets russes à Rome, la collection Massine fut très courue par l’élite de la Ville éternelle. M. Albert Besnard, directeur de la Villa Médicis, y vint et y demeura fort longtemps.

On raconte qu’il regardait les étoiles, s’amusait à fredonner un air monologue, car il n’employait que le vocable de la fameuse charade de M. Baragnon : Mon premier est un fruit, mon second est un fruit… etc… ad libitum et mon tout est un chant national, dont la solution est La Marseillaise chantée sur le mot infiniment redoublé : « pom, pom, pom, pom », cher à notre mère Ève.

« Et encore… vous êtes trop indulgent ! » dit à l’illustre peintre un monsieur très maigre qui ne le quittait pas d’une semelle.

La gazèle, poème oriental §

[OP2 1329]

Ceux qui n’admettent pas en Italie les audaces et les libertés politiques des futuristes commencent à sentir qu’il faut, pour lutter contre les écoles d’avant-garde, renouveler les genres épuisés de la poésie et les formes surannées de la versification.

On tente, par exemple, de sauver la rime en la ramenant à ses origines orientales. On sait que les poètes orientaux aimaient la rime au point de bâtir des poèmes entiers sur une rime. Aussi est-ce un curieux, sinon un important événement littéraire de voir des poètes italiens s’essayer dans la gazèle, forme poétique d’un nombre indéterminé de distiques dont le premier est rimé, tandis que dans les autres le second vers seulement rime avec le premier distique, le premier vers de ces distiques supplémentaires étant privé de rimes.

Cette forme poétique est encore peu connue en France.

« The Blindman », gazette américaine §

[OP2 1329-1330]

Chargé d’une mission aux États-Unis, Henri-Pierre Roché vient de publier le premier numéro de The Blindman, consacré à une exposition d’artistes indépendants français qui a eu lieu à New York.

L’événement a de l’importance puisque la gazette demande à ses lecteurs de lui indiquer l’œuvre qu’ils préfèrent, celle qu’ils aiment le moins, la meilleure, la plus sotte et, étant donné que cela se passe en Amérique, quelques questions relatives aux prix payés pour les tableaux soulignent l’intérêt financier qu’on attache à un mouvement venu de France, et qui est moins négligeable que ne pense l’Administration des beaux-arts française.

Car les organisateurs des expositions de propagande, ceux de Barcelone en tête, semblent oublier que c’est aux Indépendants que se sont révélés les noms qui s’imposent dans le monde entier de Seurat, Van Gogh, Cézanne, Henri Rousseau, Maurice Denis, Signac, Henri Matisse, Braque, Derain et Maurice de Vlaminck, dont certains sont représentés à Barcelone au titre du Salon d’automne et un vraiment trop petit nombre au titre des Indépendants.

[1917-06-16] Échos §

Mercure de France, t. CXXI, nº 456, 16 juin 1917, p. 752-768. Source : Gallica.

Broussoniana §

[OP2 1330]

On sait que M. Jean-Jacques Brousson, qui fut secrétaire d’Anatole France et successivement critique littéraire au Matin, à Gil Blas et à Excelsior où il exerce présentement sa verve, ne manque pas d’esprit.

Dernièrement il dînait au restaurant près d’une dame au corsage opulent : « Pour un soir sans viande ! » dit-il en louchant malicieusement du côté des cimes.

« Quel bavard que ce Brousson ! » s’écriait un rédacteur du Canard enchaîné. « Pour placer un mot il faut attendre qu’il se mouche.

— Et il ne se mouche jamais, remarqua un membre de l’académie Goncourt.

— Mais il mouche les autres », ajouta pour conclure M. Jean-Jacques Brousson lui-même.

À propos des simples §

[OP3 489-490]

Toutes les plantes sont aliment ou médecine ou encore l’une et l’autre et il n’en est pas dont on ne puisse faire en outre un usage industriel.

L’ignorance que l’on rencontre à ce propos est extrêmement dommageable par ces temps de restrictions où l’usage de toutes les ressources serait nécessaire.

Les mauvaises herbes même sont de celles que l’on pourrait rendre bonnes en en usant congrûment.

C’est ainsi que les Allemands usent de l’ortie depuis la guerre. Nous en faisons fi, ainsi que des feuilles de betteraves dont sont nourris les prisonniers français en Allemagne et que les civils de France pourraient fort bien manger en guise d’épinards.

Il serait temps que l’on enseignât dans les écoles l’usage pratique des simples.

[1917-07-16] Ouvrages sur la guerre actuelle §

Georges Duhamel : Vie des martyrs, Mercure de France, 3,50 §

Mercure de France, t. CXXII, no 458, 16 juillet 1917, p. 349-350. Source : Gallica.
[OP2 1182-1183]

Georges Duhamel est aide-major sur le front. Sa Vie des martyrs est le fruit d’une longue station dans ces formations sanitaires où les blessés affluent.

Une langue nette et simple, des observations précises rendues avec cette vérité imagée qui est un des plus attrayants parmi les acquêts modernes de la littérature, et, par-dessus tout, on sent que malgré le détachement apparent et le souci d’observer impartialement, une pitié profonde domine cet ouvrage dont l’importance est capitale au point de vue de la psychologie de cette longue guerre.

Je n’ai pas eu l’occasion de lire Le Feu d’Henri Barbusse. Mais j’ai vu de bons esprits qui, se plaisant à faire la comparaison du livre d’Henri Barbusse avec celui de Duhamel, ne cachaient pas qu’ils mettaient la Vie des martyrs beaucoup plus haut que Le Feu.

Duhamel qui a sondé ici les abîmes de souffrances humaines que la guerre a creusés, n’y a pas été par quatre chemins. Il est profondément descendu dans les régions qu’il voulait explorer. Mais il a su garder un ton qui n’est pas le moins du monde sentimental et presque toujours cette sorte de bonne humeur qui est le propre de tous ceux qui ont fait la guerre.

Les bons morceaux abondent dans la Vie des martyrs. Il y en a de rapides comme la balle qui atteint à vol d’abeille l’isolé qui marche à côté du boyau, il y en a de longs où sont étudiés ces types merveilleux de blessés que sont les « bonhommes ».

Le vocabulaire est excellent. Il n’exagère point le pittoresque langage de nos poilus, tout en en faisant état chaque fois qu’il y a lieu. Duhamel n’a pas reculé devant l’argot des formations sanitaires du front et il parle de « pistolet » avec cette simplicité qui est l’apanage des bons écrivains. La qualité particulière à cet ouvrage, c’est qu’on y trouve à chaque page cette sorte de sang-froid que les médecins acquièrent au contact de la souffrance. On sent que l’auteur considère les blessés comme des enfants qui ont besoin qu’on soit affectueux pour eux, mais aussi qu’on les gourmande sans méchanceté et qu’on ne les prenne pas trop au sérieux, car leur avenir en dépend.

Soignant leur corps, le médecin se distingue, à l’égard des blessés, du prêtre qui leur enseigne la résignation et l’oubli des injures. Duhamel n’a rien non plus du pédagogue qui réprime de mauvais penchants. C’est plutôt une sorte de frère aîné, vigoureux et qui amuse tout en pansant le bobo. C’est un médecin, il soigne des blessures, elles sont souvent affreuses. Et les sentiments fraternels se compliquent parfois d’une grande tristesse, mais d’une tristesse qui se montre le moins possible et ne risque pas de donner le cafard.

C’est pourquoi la lecture de ce livre a quelque chose de réconfortant. Outre le plaisir littéraire, elle donne une confiance dans la vie qui se répare si près de la mort. À un plus haut degré que les prêtres, le corps médical a été le grand consolateur de cette guerre.

Voyant les yeux des grands blessés qui imploraient son aide, Duhamel, vous n’avez nullement songé à écrire le martyre des victimes, mais destiné à les guérir et déterminé à tout faire pour atteindre ce but rédempteur, c’est de vie que vous avez écrit, de la vie des martyrs.

[1917-08-01] Échos §

Manoubia §

Mercure de France, t. CXXII, nº 459, 1er août 1917, p. 573. Source : Gallica.
[OP3 490]

Manoubia était fille d’un vieil et pauvre Arabe des environs de Tunis. Une année de sécheresse, elle ressuscita les bœufs de son père, morts de faim et de soif. Ce miracle et ces vertus firent qu’on la regarda désormais comme une maraboute ; mais des jeunes gens tentèrent de la débaucher et l’un d’eux lui ayant manqué de respect, elle le changea en femme, par la volonté d’Allah tout comme il arriva autrefois pour le divin Tirésias et récemment dans une pièce qui a fait couler beaucoup d’encre.

Après la mort de Manoubia, le cheik Ul Islam fit transporter à Tunis, le corps de la Sainte ; mais pour ne pas quitter les gens de son village, la Sainte dédoubla son corps, si bien que ses reliques se trouvent aussi bien à Tunis que dans la bourgade où elle naquit.

[1917-08-16] Échos §

Mercure de France, t. CXXII, nº 460, 16 août 1917, p. 760-768. Source : Gallica.

Prix littéraires §

[OP2 1330-1331]

L’Académie des belles-lettres d’Aix vient d’attribuer son prix Thiers, d’une valeur de 3 000 francs, à M. Émile Ripert, pour le manuscrit de sa thèse principale de doctorat ès lettres : La Renaissance provençale de 1800 à 1860.

Le Prix Jacques Normand a été partagé par la Société des gens de lettres entre M. André Larnandé (500 francs), pour ses Fresques et bas-reliefs, et M. Gustave Rouget (300 francs), pour ses Sept Marches du temple.

Le Prix de Mme la Duchesse de Rohan a été partagé par la Société des poètes français, chargée de l’attribuer, entre quatre veuves de poètes morts au champ d’honneur.

Le Cafard §

[OP3 490-491]

Félix Le Dantec, qui se préoccupait fort de cette guerre, ne dédaignait pas de se livrer quelquefois à des plaisanteries de savant où l’interlocuteur pouvait toujours trouver un enseignement. C’est ainsi qu’à un poilu de sa chère Bretagne, venu en permission des sept jours et qui lui parlait du « cafard », le regretté biologiste répondit : « Le cafard, ce monstre bizarre, issu de l’imagination fébrile des forçats et des légionnaires, n’a pas encore été dépeint par les poètes ni les dessinateurs et vous ne sauriez me le décrire. Il exhale, disent les naturalistes, une odeur fétide, c’est pourquoi ceux qui ont le cafard pourraient fort bien être groupés et leurs exhalaisons tiendraient avantageusement lieu de gaz asphyxiants. Les naturalistes ajoutent qu’il dévore particulièrement les denrées alimentaires, donc plus on le laissera se multiplier, plus on aura à constater le renchérissement de la vie. D’autre part les cafards ont été utilisés en médecine. Dioscoride assure que, pétri dans l’huile d’olive, il fournit un remède efficace contre l’ophtalmie. Cela montre assez que son utilité, qui n’apparaît pas au premier coup d’œil, pourrait être dégagée. Et la guerre aurait fait un grand pas le jour où l’on saurait enfin se servir du cafard. »

La Bataille de Grünwald §

[OP3 491]

Si le 14 juillet est la fête nationale française, le 15 juillet, les Polonais ont pu célébrer dans leur cœur le cinquième centenaire de la bataille de Grünwald.

Le 15 juillet 1410, le roi Ladislas Jagellon battit à Grünwald les chevaliers teutoniques, malgré leur artillerie et malgré les reliques miraculeuses qu’ils avaient apportées jusque sur le champ de bataille.

Le combat commença après-midi et finit par un désastre pour l’ordre militaire dont la Prusse actuelle peut se réclamer. Le chiffre des morts teutoniques fut de 30 000 ; les prisonniers qu’ils laissèrent aux mains des Polonais fut [sic] de 40 000, plus 51 drapeaux et bannières.

Le jour de la « grande bataille » fut mis au nombre des fêtes nationales ; les étendards conquis flottèrent pendant près de deux cents ans dans la cathédrale de la capitale polonaise.

Les Polonais ne se souviennent pas sans orgueil de Grünwald, et tous souhaitent qu’une autre grande bataille détruise à tout jamais la puissance prussienne, que leur victoire de 1410 retarda de près de quatre siècles.

Superstitions de guerre §

[OP3 492]

Un journal signalait naguère que l’un des fétiches les plus goûtés des poilus était le billet d’aller et retour du Métro pris le matin à la station « Combat » et poinçonné à l’aller seulement.

Sous les galeries du Palais-Royal on vend des breloques d’agate, « pierre qui, dit le commerçant, a la propriété de détourner les projectiles ».

Une autre superstition curieuse est celle qui veut que le blessé qui a eu la précaution de conserver le projectile qui l’a blessé et qui le porte sur soi, ne puisse plus être blessé par un projectile de même nature.

On signale aussi les cartes postales représentant un éléphant blanc comme étant un fétiche passable, ainsi que la carte postale coloriée intitulée : En embuscade, marquée L.V.C.

Les Bas-fonds de l’Astral §

[OP3 492-493]

Une publication théosophique attirait récemment l’attention de son public spécial sur les dangers que présente le monde astral. Entre autres exemples, elle racontait que le directeur d’une revue allemande provoqua des communications avec l’au-delà qui causèrent sa perte. Il voulait créer une théosophie « allemande et chrétienne ». Il lui fut révélé que lui et ses amis étaient des réincarnations des douze apôtres et qu’ils devaient aller dans l’Inde. En route, des ordres d’en-haut les dirigèrent à Madagascar où ils moururent de la fièvre jaune.

Un avocat de Londres qui communiquait avec les Mahatmas se crut la réincarnation de Jean Sobieski, au point qu’il voulut reconquérir le trône de Pologne. Il emprunta des sommes importantes à son entourage et fut se suicider dans une chambre d’hôtel à l’étranger.

Nous avons connu un ingénieur français qui crut être la réincarnation de la Dubarry, et, régulièrement une fois par an, il souffrait tout ce qu’elle souffrit en montant à échafaud.

Il se suicida sur un ordre qu’il reçut d’une puissance astrale qui ne lui révéla pas son nom.

Tu n’assassineras point §

[OP3 493]

Les catholiques disent :

Homicide point ne seras
De corps ni de consentement.

Mais les protestants formulent plus simplement : Tu ne tueras point.

Un pasteur, aumônier dans une unité du front, propose de modifier ce commandement de Dieu qui ne lui paraît pas assez nuancé. Il souhaite que l’on dise désormais :

Tu n’assassineras point.

C’est ce que l’on appelle chercher la petite bête… Mais pourquoi tant de scrupules durant une si longue guerre ?

Un monument à Christophe Colomb §

[OP2 1331]

Le journal El Liberal de Séville a pris l’initiative d’une souscription publique destinée à solder les frais d’un monument à Christophe Colomb.

Les artistes chargés de ce travail sont le sculpteur Coullant Valera et l’architecte Tulavera, tous deux sévillans.

Le monument sera élevé au centre d’un bassin circulaire qui orne la plus belle promenade de Séville, près du parc et à côté de l’endroit où se tient la fameuse foire sévillane. Il consistera en un perron qui surgira du bassin et servira de base à un piédestal de trois mètres.

Ce piédestal supportera deux colonnes de plus de dix mètres cinquante, terminées par une plinthe de deux mètres cinquante, sur laquelle, à son tour, se dressera un lion colossal.

La hauteur totale du monument dépassera vingt-deux mètres.

Clôture de l’Exposition d’art français à Barcelone §

[OP2 1331]

La cérémonie de clôture de l’Exposition d’art français à Barcelone a été fort brillante.

M. Dalimier, sous-secrétaire d’Etat des Beaux-Arts, représentait la France, et le comte de Pena Ramiro représentait le gouvernement espagnol. L’alcade de la cité comtale prononça un discours sur la France, son art et sa civilisation.

M. Dalimier, après avoir remercié la ville de Barcelone pour son hospitalité et sa fraternité artistique, donna la rosette d’officier de la Légion d’honneur au marquis de Olerdola, ex-maire de Barcelone, et la croix de chevalier aux artistes espagnols ci-après, qui, pour la plupart, sont bien parisiens et appréciés en France : José Maria Sert, Ignacio Zuloaga, Casas Rusinol et Llimona.

Jane Austen §

[OP2 1332-1333]

Le centenaire de la mort de la romancière Jane Austen, survenue le 18 juillet 1817 (elle était née en 1775), a été célébré par l’inauguration d’une plaque de marbre sur le cottage du Hampshire, d’où ses romans sont partis pour s’éparpiller à la surface du globe.

Ce qui peut surprendre, c’est que l’on ait attendu si longtemps pour placer cette plaque commémorative.

Après avoir subi l’éclipse provisoire qui obscurcit la réputation de beaucoup de bons écrivains, Jane Austen a maintenant une quantité d’admirateurs qui lisent dévotement son œuvre. Au reste, elle n’a pas de demi-admirateurs. On l’aime ou on ne l’aime pas. En effet, elle n’est pas un romancier pour tout le monde. Ses histoires, ni par le sujet, ni par le style, ne sont appelées à toucher le vaste public, sur lequel domine un Dickens par exemple.

« Cette jeune femme, écrivait Walter Scott, déploie, pour décrire les détails des sentiments et des caractères de la vie ordinaire, un talent qui est le plus merveilleux que je sache. »

Au reste, son génie n’est pas moindre que celui de Walter Scott, de Wordsworth, de Coleridge même. Et la réputation de Jane Austen grandit sans cesse. Macaulay n’a-t-il pas dit que le seul à qui on la puisse comparer, c’est Shakespeare, sans qu’elle l’égale, ni même l’approche ?

Mais Jane Austen, dans le genre qui lui est propre, donne l’idée de la perfection et de l’omniscience.

Si le petit cottage du Hampshire a attendu un siècle avant d’avoir sa plaque commémorative, il ne faut pas oublier que cette impeccable « authoress » vit Pride and Prejudice refusé pendant vingt années par les éditeurs, si bien que les dates de publication des six romans de Jane Austen (1811 à 1818) ne nous apprennent pas la place où il faut les mettre dans l’histoire de la littérature anglaise.

Ils ont été écrits de 1796 à 1810 et, précédant par conséquent Walter Scott, ils sont en réalité contemporains du lakisme.

En fait, elle dépasse tous ses prédécesseurs et particulièrement Richardson par la vérité et la précision, et personne depuis ne l’a dépassée.

Réservée, gaie, pénétrante, satirique, fine, raisonnable, Jane Austen est peinte tout entière dans l’anecdote où on la montre refusant de recevoir Mme de Staël, dont le sentimentalisme lui paraissait trop germanique. Elle avait également Rousseau en horreur.

Au lieu de graver sur la plaque les dates de sa naissance et de sa mort, ce sont celles où elle commença et où elle acheva son œuvre que l’on aurait dû faire ressortir : 1796-1810. Leur connaissance aide en effet à mettre à leur place véritable, dans le tableau du génie britannique en particulier et du génie féminin en général, six livres exquis de la première importance.

[1917-09-01] Échos §

Mercure de France, t. CXXII, nº 461, 1er septembre 1917, p. 183-192. Source : Gallica.

Le dernier des Beethoven §

[OP2 1333]

Dans un hôpital militaire de Vienne se meurt le dernier des Beethoven. Il s’appelle Karl-Julius-Maria Beethoven. Son père était neveu de Karl van Beethoven, neveu lui-même du grand musicien.

Raphaël Kirchner §

[OP2 1333-1334]

Raphaël Kirchner, le dessinateur bien connu, est mort, à l’hôpital français de New York, des suites de l’opération de l’appendicite et de la grande chaleur.

Raphaël Kirchner était autrichien, mais avait été toléré en France assez longtemps pendant la guerre.

Son succès, comme dessinateur graveleux, dépassa tout ce qu’on peut imaginer. Sur le front même, un grand nombre de cagnas sont ornées de ses estampes décolletées.

Quand il dut quitter la France, il gagna l’Amérique où son succès devint américain, c’est-à-dire cent fois plus grand que celui qu’il avait eu en France.

Il avait de si nombreuses commandes à exécuter qu’il lui fallait travailler du matin au soir. Il était âgé de quarante-cinq ans.

Il avait réussi à implanter en France le goût de la gravelure viennoise, comme on y avait implanté celui de l’opérette du même cru.

Le Poète des Merles §

[OP2 1334]

Le caporal Francis Ledwidge, qui fut tué au champ d’honneur le 31 juillet, était le poète-paysan de Meath, en Irlande. On le surnommait : « le poète des merles ».

Second fils des neuf enfants d’un laboureur irlandais, il fréquenta l’école dès l’âge de trois ans. À cinq ans il écrivait déjà des vers et à quatorze ans il dut quitter l’école pour aider sa famille par son travail. Comme Stendhal à Marseille, mais non par amour, il fut garçon épicier à Dublin. C’est à seize ans qu’il écrivit, à la fin d’une journée de travail : Behind the Closed Eye, où on lit :

And wondrous, impudently sweet
Half of him passion, half conceit,
The Blackbird calls adown the street,
   Like the Piper of Hamelin,
I hear him and I feel the lure
Drawing me back to the homely moor ;
I’ll go and close the mountain’s door
   On the city’s strife and din.

Deux heures plus tard il était en route pour retourner à son village. Il y trouva du travail comme terrassier à 12 shellings la semaine. Il travaillait après son travail, écrivait des vers et acquérait une gloire locale.

Quand la guerre arriva, il s’engagea et il combattait en Orient, lorsque M. Jenkins publia sa plaquette de poèmes intitulée : Songs of the Fields, qui fut remarquée.

À propos de la peur à la guerre §

[OP3 493]

Le général italien Giulio Manzoli racontait dernièrement une anecdote qu’il dit avoir lue dans un livre ou une revue dont le titre lui échappe :

« En Crimée, durant la guerre contre la Russie, autour de Sébastopol, un groupe d’officiers étaient tranquillement à table sous la tente, quand un obus, tombant à l’intérieur, y éclata.

« Tous, épouvantés se jetèrent par terre, tandis que le commandant, nullement ému, continua tranquillement à sabler le champagne sans que la coupe qu’il tenait à la main oscillât seulement.

« On peut imaginer l’admiration que suscita un sang-froid si héroïque.

« Mais le jour suivant, on était de nouveau à table. Tout à coup on déboucha une bouteille de champagne et le commandant, surpris par la détonation, tomba évanoui. »

Sans commentaires… Mais l’anecdote vaut qu’on la raconte, qu’on la répande…

Bari et le Barisien §

[OP2 1334-1335]

Bari, dans les Pouilles, ville natale de Ricciotto Canudo, vient d’avoir sa première exposition d’art, exposition discrète où l’esthéticien qui vint à Paris, il y a quelques années, comme corrispondente del « Corriere delle Puglie » ne trouverait pas matière à esthétiser.

Le Barisien, ancien correspondant du Courrier des Pouilles, est aujourd’hui capitaine dans l’armée française et décoré de la croix de guerre, de la Légion d’honneur et de la médaille italienne al valore ; sous le pseudonyme anagrammatique du capitaine Oudanc, il a publié ses souvenirs d’officier de zouaves pendant la retraite de Serbie.

On l’a vu à Rome tandis que les Ballets russes préparaient leur saison de Paris, après quoi il a été se faire blesser sur le front de Macédoine en songeant à Dante, à l’amour, à ses deux patries unies pour le triomphe de la même cause.

C’est un Barisien bien parisien…

À Damas §

[OP3 493-494]

Voici quelques renseignements sur les plans, en voie d’exécution, relatifs au dégagement de la célèbre mosquée des Omeyyades et du tombeau de Saladin, le grand sultan Salah-Eddin El Ayoub.

Depuis l’incendie de 1893, d’autres incendies menacèrent la mosquée après sa restauration.

Les deux monuments étant exposés à un nouvel incendie, le gouvernement turc, pour parer à ce danger, a décidé de ne pas laisser reconstruire les rues incendiées qui les avoisinent et d’exproprier, pour les démolir, tous les autres édifices encore debout dans un rayon de soixante mètres. On conservera toutefois les ruines byzantines ou islamiques présentant un intérêt artistique et archéologique.

Les démolitions ont commencé à l’ouest de la mosquée, du côté de l’ancien bazar des libraires.

La direction des travaux est confiée à un grand architecte suisse et à l’entrepreneur des vakoufs, Nahad Effendi, élève de Kemal ed Dine bey.

Le tombeau de Saladin est au milieu des décombres accumulés par l’incendie. Lui-même est heureusement intact.

On espère que, malgré ses habitudes de vandalisme, l’administration de Stamboul saura défendre les monuments sacrés de Damas.

Les Allemands interdisent l’emploi officiel du polonais §

[OP3 494]

Il y a quelque temps, les journaux polonais reproduisaient la stupéfiante nouvelle selon laquelle M. von Glasenapp, président de la police allemande de Varsovie, avait publié une ordonnance interdisant aux employés polonais de ses bureaux de causer entre eux polonais pendant les heures de service.

Or, on vient d’annoncer de Varsovie que l’argousin tudesque vient d’aggraver son ordonnance en annonçant que tout employé qui se servirait du polonais dans ses bureaux serait immédiatement licencié.

Richesse populaire en Allemagne §

[OP3 494-495]

Un certain Arnold Steinmann-Bucher a publié à Stuttgart sous ce titre un opuscule qui jette un jour curieux sur les profits que les soldats du Kaiser tirent de cette guerre.

On trouve en effet dans l’écrit susmentionné des statistiques fournies par la direction des postes de Dresde sur les sommes expédiées en Allemagne par les militaires du front.

Une division de réserve saxonne a envoyé en septembre 1914 dix mille mandats d’une valeur totale de 800 000 francs.

Si on réfléchit que la solde totale d’une division ne dépasse pas 160 000 marks, et encore ce chiffre est-il supérieur à la réalité, il est clair que les origines des sommes qui rendent si orgueilleux Herr Steinmann-Bucher ne peuvent être que le fruit du vol et du sac systématisés et disciplinés.

Les bagages de Kropotkine §

[OP2 1335-1336]

Kropotkine qui, grâce à l’escorte de deux destroyers anglais, put échapper aux sous-marins allemands et gagner la Russie raconte qu’il lui arriva à Haparanda une aventure inexplicable.

Tous ses bagages, composés de dix colis, disparurent mystérieusement, tandis qu’aucun autre colis ne fut touché.

Kropotkine attribue la disparition de ses précieux bagages aux manœuvres d’agents allemands.

L’illustre théoricien de l’anarchisme scientifique a ainsi perdu des manuscrits d’ouvrages destinés à l’impression et un ensemble de notes inestimables.

Il perd aussi un certain nombre d’autographes intéressants et des instruments scientifiques qui lui étaient nécessaires.

On se demande quelle peut être la mentalité de ceux qui ont porté la main sur les bagages d’un sociologue, d’un écrivain, d’un savant aussi désintéressé que Pierre Kropotkine.

Paesiello en Russie §

[OP2 1336]

L’auteur célèbre de La Serva padrona eut dans Catherine II une grande admiratrice. On raconte qu’un soir d’hiver où elle l’avait invité dans son appartement pour l’entendre toucher le clavecin, le maître ne pouvant remuer les doigts à cause du froid, la tsarine ôta sa pelisse d’hermine enrichie de six brillants en guise de boutons et la mit sur les épaules de Paesiello, le priant d’accepter ce vêtement pour le préserver du climat russe.

Après huit ans de séjour en Russie, pris de nostalgie, Paesiello entreprit de revenir dans sa patrie.

À Naples, Ferdinand IV le nomma son maître de chapelle. C’est alors qu’il écrivit La Nina pazza… sans allusion à la Grande Catherine. Il ne quitta plus Naples que sur l’ordre de Napoléon, qui l’accueillit aux Tuileries avec magnificence, lui allouant 30 000 francs annuels, un carrosse de cour et le prix de la chère pour douze personnes journellement.

Il ne regretta jamais la Russie, mais pensait parfois avec une douce mélancolie au manteau immaculé dont la tsarine l’avait enveloppé un jour d’hiver.

La plus petite Société du monde §

[OP3 495]

La plus petite société du monde officiellement constituée était celle des vétérans de Villafranca, près de Vérone (Italie), laquelle n’avait plus qu’un seul membre, un certain Joseph Fumagalli, qui réunissait toutes les charges sociales de président, caissier, etc.

Il était le dernier survivant de la Société qui, au temps de sa prospérité, réunissait une trentaine de membres.

Il vient de mourir, mais jusqu’à son dernier jour, Fumagalli, qui avait été Garibaldien et Bersaglier, ne manquait aucune réunion officielle. Il y paraissait portant la bannière de sa société. Maintenant qu’il est mort la municipalité va prendre possession de la bannière et de la caisse sociale contenant une centaine de lires qui serviront à la constitution d’une nouvelle société de vétérans de la guerre actuelle.

À la Comédie-Française §

[OP2 1335]

M. Émile Fabre a confié à un spécialiste de l’interview théâtrale ses projets pour 1917-1918.

Peu de nouveautés. Le Premier Couple, un acte en vers de M. André Dumas ; Le Joueur d’illusions, un acte en prose de M. Ginette ; La Triomphatrice de Marie Lenéru, quatre actes en prose. En tout, une œuvre importante, c’est peu.

D’autre part, M. Fabre produira à la Comédie-Française Intérieur, de Maeterlinck, L’Abbé Constantin et une pièce de Claudel, sans doute L’Annonce faite à Marie.

Ce n’est pas mal, mais ce n’est pas du nouveau. Il est vrai que nous sommes en temps de guerre et que les théâtres gagnent ce qu’ils veulent, même avec des pièces anciennes, ce qui dispense les directeurs de se mettre en frais pour offrir des nouveautés aux spectateurs. Et cependant l’art théâtral n’est pas si brillant que l’on puisse se dispenser d’encourager les jeunes dramaturges.

Ajoutons, pour être justes, que M. Fabre a l’intention de donner des après-midi poétiques où l’on réciterait des poèmes modernes…

Mais ce n’est pas là du théâtre…

Le Musée de l’Aéronautique §

[OP3 495-496]

La courte mais déjà glorieuse histoire de l’aéronautique, qui traverse aujourd’hui une période de grand progrès, a suggéré au général Marieni l’idée excellente d’en réunir les documents les plus importants et les souvenirs les plus curieux dans un musée destiné à conserver pour la postérité les monuments de la plus nouvelle des sciences.

Le musée de l’Aéronautique sera donc constitué à Rome et l’on avait parlé de l’installer au Castel Saint-Ange. Pourtant il paraît que l’étroitesse des locaux, qui abritent déjà le musée du Génie, ne laisse pas penser que le nouveau musée puisse s’ouvrir dans le mausolée historique et l’on croit qu’un autre emplacement sera définitivement choisi.

La Culture chinoise §

[OP3 496]

On pense généralement que tout menace ruine en Chine. Cependant la culture littéraire y est fort en honneur. La corporation des lettres y date de 32 siècles. Au viie siècle, c’est-à-dire il y a 3 500 ans, la Gazette de Pékin existait déjà. Les maîtres d’école sont recherchés dans les classes pauvres et sont grandement honorés. L’objet suprême d’études est la science de la conduite morale. La Chine s’était désintéressée des lois naturelles et en a souffert. La Chine moderne reconnaît en fin de compte la nécessité d’asservir les forces de la nature. Le progrès est lent en Chine, mais il est réel. Ainsi la rébellion connue sous le nom de guerre de l’Opium dura de 1839 à 1842, année où la Chine dut payer 100 millions et céder au gouvernement britannique le port de Honkong. Or cette année 1917 verra la suppression totale de la vente de l’opium : double victoire sur un vice indigène et sur les intérêts étrangers due aux patriotes qui aujourd’hui dirigent les destins de la République céleste. Ils ont accompli des réformes importantes : taxes sur la propriété, sur le mariage, sur certains commerces de luxe ; ils ont construit des chemins de fer, aboli la polygamie, l’esclavage, la prohibition au mariage entre les habitants de la Chine et ceux de la Mandchourie, l’usage d’estropier les pieds des femmes. Les Chinois modernes sont avides de nos sciences ; ils fréquentent en foule les Universités américaines et beaucoup étudient à Paris. L’Université de Pékin se modèle sur les Universités modernes ; on y étudie même l’Espéranto. Avec la culture moderne, s’éveille le sentiment patriotique. Et si un jour le péril jaune se faisait sentir, ce serait un péril singulièrement civilisé et contre lequel on ne pourrait alléguer aucune accusation valable de barbarie.

Bandits patriotes §

[OP3 497]

On sait qu’au début de la révolution russe, les criminels de droit commun furent mis en liberté avec les autres. Tout le monde dans cette ère nouvelle de liberté devait devenir bon, honnête et pur ! Plus de prisons, plus de gendarmes, plus de propriétaires.

À Odessa, les voleurs et les assassins se constituèrent en comité pour la défense de leurs intérêts économiques et moraux. Ailleurs ils ont repris en toute liberté le cours de leurs travaux furtifs. C’est le public qui de sa propre initiative s’efforce de contrecarrer leur activité et il n’y a pas de jour où la presse russe ne signale quelque cas de samosond, ce qui est le nom moscovite du lynchage.

L’assemblée des larrons d’Odessa a constaté ces faits avec une indignation qui n’est pas feinte et elle a adressé une délégation au Soviet d’Odessa.

Les délégués ont déclaré « protester solennellement contre le samosond ».

Ils ont affirmé que leur conduite est conforme à la légalité. Ils ont ajouté avec force que si leurs protestations restaient sans effet, ils mettraient le feu aux quatre coins de la ville. Ils ont toutefois fait une concession en s’obligeant à dénoncer ceux des leurs qui voleraient des soldats. Les voleurs d’Odessa sont à leur manière, et ils tiennent à l’affirmer hautement, de bons patriotes. Ce petit épisode de la révolution russe peut paraître invraisemblable, il est cependant vrai dans tous ses détails.

[1917-09-01] La Vie anecdotique §

Sur la mort de René Dalize §

Mercure de France, t. CXXIII, nº 461, 1er septembre 1917, p. 179-182. Source : Gallica.
[OP3 255-259]

La mort de mon ami René Dalize m’a surpris au point que, sauf quelques phrases où j’évoquais sa mémoire et que j’ai lues dans le salon de Mme Aurel, je n’ai pu encore écrire de celui que j’avais appelé dans Zone, la première pièce d’Alcools,

Le plus ancien de mes camarades René Dalize.

Il s’appelait René Dupuy et ses amis le désignaient plutôt par son nom que par son pseudonyme. Cela venait que, sauf quelques articles de journaux, sauf quelques fragments publiés dans les Soirées de Paris, il n’avait rien paru sous cette signature.

Un roman auquel il tenait et qui contient beaucoup de son esprit charmant et singulier a paru dans Paris-Midi signé Franquevaux. Durant la guerre il reprit ce pseudonyme pour donner dans les Imberbes, la revue polygraphiée sur gélatine que publiait sa compagnie de mitrailleuses, un poème d’une fantaisie macabre signé cette fois : Caporal Baron Franquevaux, gradé de l’Échelon.

Son roman revu et mis au point avant la guerre paraîtra sous le pseudonyme de René Dalize qu’il avait élu pour être celui dont il signerait les œuvres auxquelles il tenait et sous lequel ses amis l’ont désigné dans leurs poèmes. Et ce roman intitulé, le Club des Neurasthéniques, révélera au public un humour tout spécial et qui était la marque distinctive de notre ami. Il sentait parfaitement les travers, mais il avait assez de force d’âme et d’indulgence pour en rire seulement, sans aigreur et avec un bon sens qu’il avait à un extrême degré ; il indiquait aussi la façon dont ces travers auraient pu se transformer en qualités.

Nous réunirons dans un autre volume les vers, les fragments de René Dalize et ses essais sur la littérature des intoxiqués qui sont pleins d’aperçus nouveaux et ingénieux sur le mécanisme de l’imagination chez un Edgar Poe ou un Baudelaire.

D’après ce qu’il m’a été dit, René Dalize, qui commandait la troisième compagnie de mitrailleuse du …e régiment de marche a été tué devant Craonne. Il venait de la ferme de Cogne-Le-Vent où il était au repos. Blessé au visage en allant aux tranchées, il refusa de se laisser évacuer.

Sommairement pansé, il s’occupa personnellement, selon son habitude, de choisir l’emplacement de ses mitrailleuses et c’est tandis qu’il réglait le tir de sa deuxième pièce qu’un obus l’étendit mort auprès des servants de sa pièce.

Des événements de cette sorte s’étant mille et mille fois répétés au cours de cette interminable guerre font désormais partie du tragique quotidien au xxe siècle et le moins que nous en puissions dire, c’est que bienheureux sont ceux à qui le sort a réservé l’euthanasie, la bonne mort sur le coup, le trépas sans délai et sans souffrance.

J’ai connu René Dalize en 6e, dans un petit collège du Midi où nous passions les heures de classe à jouer à la petite guerre. Nos soldats n’étaient pas de plomb, mais peints à l’aquarelle sur des cartes de visite repliées pour qu’ils se tinssent debout. Je dirigeais l’armée romaine où figuraient, je ne sais pourquoi, quelques Mounet-Sully dans Œdipe-Roi et René Dalize régentait les Mèdes entre lesquels un superbe monstre Oannès repliait majestueusement sa queue de poisson. Il y avait encore dans la classe l’armée gauloise, l’armée grecque, etc., etc. Toutes ces armées antiques avaient été peintes par deux jeunes peintres dont la paresse en toute matière autre que le dessin faisait l’ornement de la 3e. L’un de ces peintres connut plus tard à Montmartre une certaine fortune. Il s’appelait Lempereur et l’on a de lui quelques tableaux délicats et d’un bon coloris. On retrouverait de ses dessins dans le Rire et autres journaux bouffons. À l’époque dont je parle, 1892, Lempereur se spécialisait dans les dessins militaires. Nos armées, à René Dalize et à moi, avaient été peintes par l’autre artiste du collège ; il se nommait Charles Tamburini et je ne sais ce qu’il est devenu.

Le jeu consistait à armer d’un petit rouleau de papier replié un élastique noué au pouce et à l’index de la main gauche, on tirait le projectile de la main droite pour tendre l’élastique et il s’agissait d’abattre les soldats d’une des armées adverses. Le jeu finissait souvent par la confiscation d’une armée tout entière ou encore de l’artillerie par le professeur qui, myope à l’excès, ne s’apercevait de notre manège que lorsqu’un projectile l’atteignait ou tombait sur son pupitre, et les arrêts ou les « lignes » de pleuvoir. Il y a longtemps, par conséquent, que nous connaissions la guerre, René Dalize et moi, et à sa dernière permission nous parlâmes encore de ces combats d’artillerie de la 6e, où nous avions inventé, avec la guerre immobile, les tranchées même, puisque nos soldats se dissimulaient dans le casier béant qui se trouvait sous nos pupitres.

L’été, à la récréation du soir, nous faisions une guerre qui n’était point prohibée. Divisés en deux camps, tous les élèves du collège, armés de vingt balles de cuir rembourrées d’étoupe, munis d’un bouclier peint aux armes les plus fameuses sur champ d’azur dans un camp et sur champ de gueules dans l’autre, s’assaillaient. Le but était de s’emparer et de garder le drapeau de l’adversaire et dès que l’on était touché par une balle on se considérait comme mort. Les morts au demeurant représentaient assez bien nos ouvriers en munitions d’aujourd’hui. Car après avoir déposé leur bouclier, ils s’occupaient à ramasser les balles et fournissaient des munitions aux combattants de leur camp.

René Dalize, qui était né en 1878, entra plus tard au Borda. C’est au cours de son premier voyage à bord du Suchet qu’il eut l’occasion d’assister à la catastrophe de la Martinique dont il a laissé plusieurs relations. C’est à son retour que je le retrouvai. Nous nous étions perdus de vue durant quelques années. Il n’avait pas changé et je reconnus ce long corps dégingandé à la marche tanguante, à la fois si charmant et si las que le futur auteur du Club des Neurasthéniques arracha à André Salmon, avec lequel il se lia bientôt, ce cri ravi :

Que tu me plais, René Dalize !

Bientôt, ayant quitté la marine, il fut mêlé à tous les événements de la vie des poètes et des peintres de sa génération ; il se lia aussi avec Jean Moréas, J.-B. Toulet, André Tudesq et fréquenta assidûment le philosopharium de M. Albalat qui florissait au Vachette et qui, après avoir été transporté au Panthéon, tient maintenant ses séances quotidiennes au café de Cluny.

Ce qui caractérisait le talent de René Dalize et qui, s’il avait vécu, devait lui constituer comme auteur dramatique une personnalité particulière, une place à part, c’est un certain esprit apte à exprimer avec une concision, un raccourci étonnant, le caractère déconcertant d’une époque troublée à l’excès et bouillonnante de nouveautés surprenantes.

Il les regardait en dramaturge, c’est-à-dire avec un intérêt détaché, amusé et toujours sans parti pris.

Son ton était à cet égard si délicat qu’on ne peut le comparer qu’à un marivaudage qui, au lieu de s’appliquer simplement à l’amour, aurait allégé des questions aussi lourdes que celles qui préoccupent aujourd’hui tous les hommes : la guerre et le socialisme.

La croix de la Légion d’honneur, la croix de guerre sur la poitrine, roulé dans un drapeau tricolore, notre cher René Dalize dort maintenant du sommeil de :

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie.

Il reste, pour fixer ses traits, trois portraits, dont deux furent peints par Marie Laurencin et l’autre par M. de Quervily.

Plus tard, on aura l’occasion de parler de la clairvoyance de notre ami au cours de cette guerre et avant elle.

Les vieux ont soif, s’est-il écrié dans un essai publié quelques jours avant la déclaration de guerre en parodiant un titre célèbre, cri fatal que l’esprit cruel de la vieillesse toute-puissante ne lui a pas pardonné, et c’est pourquoi les vieillards, maîtres de la mort, se sont abreuvés de son sang précieux.

[1917-09-16] Échos §

Mercure de France, t. CXXIII, nº 462, 16 septembre 1917, p. 375-384. Source : Gallica.

Horace dans les tranchées §

[OP2 1337]

Il y a parfois des surprises dans les tranchées allemandes. Dans une sape à gaz abandonnée on a trouvé, calligraphiée sur une feuille Bristol, la douce invocation d’Horace à la fontaine de Bandusie :

O fons Bandusiae, splendidior vitro
Dulci digne mero, non sine fioribus.
Te fiagrantis atrox hora caniculae
Nescit tangere : tu frigus amabile
Fessis vomere tauris
Proebes, et pecori vago.

L’Allemand, sans doute un officier, qui, d’après ses souvenirs classiques, évoquait l’onde plus limpide que le cristal, devait avoir soif, et l’eau du ravitaillement n’arrivait pas, sans doute.

Paul Valéry et André Lebey §

[OP2 1801]

Dans un salon littéraire, le rare poète Paul Valéry célébra dernièrement son ami, le poète député André Lebey.

Ce dernier, appelé à la Chambre pour une séance du Comité secret, ne put rester pour entendre son éloge et s’en alla devant que les chandelles fussent allumées… Mais Paul Valéry parla enfin et ceux qui étaient là furent sous le charme de la parole aisée du poète de la Jeune Parque, dont le discours était émaillé de traits d’esprits parfois très profonds et qui touchaient à la vie même des poètes.

Il vint un académicien à côté, qui est charmant et qui est sourd ; il s’assit auprès d’une femme de lettres non moins charmante et sourde également. Ils bavardèrent à voix basse avec d’autant plus d’entrain qu’ils n’avaient aucun effort à faire pour s’entendre et applaudissaient, en s’exclamant, avec d’autant plus de force et d’enthousiasme qu’ils n’avaient pas à se donner la peine d’écouter. Ils y perdaient au demeurant, car la conférence de Paul Valéry valait qu’on la goûtât et l’on songeait que ce poète nous doit aussi de la belle prose que ses amis attendent avec impatience.

Mais voilà le thé-conférence lancé. L’an prochain chaque salon qui se pique de littérature aura son conférencier hebdomadaire et il n’y a pas qu’au théâtre que l’on voit la renaissance du monologue.

Dans les rues même, on rencontre désormais tant de gens qui parlent tout seuls que c’est peut-être là le nouveau bon ton.

[1917-10-01] Échos §

Mercure de France, t. CXXIII, nº 463, 1er octobre 1917, p. 568-576. Source : Gallica.

Mort de Paul Meyer §

[OP2 1337-1338]

Avec Paul Meyer la philologie française perd son représentant le plus autorisé.

Paul Meyer était né à Paris le 17 janvier 1840. Élève à l’École des chartes, il devint archiviste à Tarascon, après quoi on l’attacha au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale.

Après avoir été garde mobile de la Seine en 1870, il devint le secrétaire de l’École des chartes. En 1876, il fut nommé professeur et directeur de l’École des chartes. Membre de l’Institut depuis 1884, il était commandeur de la Légion d’honneur.

Très lié avec Gaston Paris, il avait fondé avec lui La Revue critique en 1886 ; c’est avec lui encore qu’il avait fondé, en 1872, la Romania dont l’influence fut considérable et donna naissance à l’école de philologie florissante aujourd’hui.

Les travaux d’érudition auxquels Paul Meyer consacra son activité de savant sont innombrables. On ne peut citer ici, tant elles sont nombreuses, ses éditions de textes anciens du Moyen Âge, mais il faut mentionner son livre sur Alexandre le Grand dans la littérature du Moyen Âge, sa collaboration au Recueil des historiens des croisades, aux Notices et extraits des manuscrits, à l’Histoire littéraire de la France.

Ses obsèques ont eu lieu le 11 septembre. Paul Meyer a été enterré au cimetière Montparnasse.

Mort du poète Bellotti §

[OP2 1338]

C’est dans un hôpital de Vienne qu’est mort le poète spalatin Arturo Bellotti qui pendant de nombreuses années habita à Trieste où il avait une grande notoriété.

Il était employé des postes, ce qui ne l’empêcha pas de collaborer assidûment au journal irrédentiste L’Independente et de publier des recueils de vers comme les Odi Adriatiche, qui sont tout vibrants d’amour pour son pays et pour l’Italie.

Il s’en va à trente-quatre ans.

Une église dévorée par les chiens §

[OP3 497-498]

Un fait bien extraordinaire s’est produit au Canada.

Une église — pas une cathédrale, bien sûr, mais pas une chapelle non plus — enfin une église, une véritable église a été dévorée par des chiens, un dimanche entre messe et vêpres.

C’est près de la baie d’Hudson, que de pieux Esquimaux avaient bâti cet édifice… avec des os de baleines.

Ils étaient enchantés de leur ouvrage, qui leur avait valu les félicitations de l’évêque. L’église pouvait contenir quatre-vingts personnes et pour chaque office elle était pleine.

L’architecture en était simple, mais cependant fort originale, si originale même qu’elle aurait pu donner des idées aux architectes contemporains en quête d’un nouveau style.

Il a suffi d’une bande de chiens affamés pour anéantir, en un clin d’œil, l’œuvre des néophytes esquimaux.

Ces animaux apparemment n’avaient rien mangé depuis longtemps, les restrictions étant plus dures dans l’extrême Nord que dans nos contrées, somme toute privilégiées. Peut-être ont-ils, d’autre part, pour les ossements de baleine un goût particulier. Quoi qu’il en soit, les chiens se précipitèrent sur les murailles de l’édifice sacré et les absorbèrent jusqu’au dernier débris.

L’Inventeur de la gomme à effacer §

[OP3 498-499]

Les grands hommes qui n’ont pas leur statue sont légion.

Toutefois, il eût été injuste que celui dont il s’agit n’eût pas la sienne.

Il devina un emploi du caoutchouc sans se douter de l’utilité qu’aurait un jour cette matière qui est considérée aujourd’hui comme étant de première nécessité. Un comité formé de dessinateurs s’est constitué au Brésil dans le but de faire élever à Oporto, dans le Portugal, une statue à l’inventeur de la gomme à effacer.

Bien peu de personnes se doutent que l’emploi du caoutchouc, comme gomme à effacer le crayon, remonte au milieu du xviiie siècle.

Voici ce qu’on lit dans l’Histoire de l’Académie des sciences de Paris, l’année 1752.

Tous ceux qui se servent du crayon de mine de plomb pour dessiner l’architecture, la fortification, etc., emploient la mie de pain pour effacer les traits de ce crayon qui servent pour ainsi dire de bâti au dessin. M. Magalens, ou, comme nous le prononçons en français, Magellan, correspondant de l’Académie, digne et dernier héritier du célèbre navigateur qui a découvert le passage de l’Océan dans la mer du Sud, a proposé un moyen plus efficace qu’on peut porter toujours avec soi, c’est un morceau de caoutchouc ou résine élastique de Cayenne.

On n’a rien trouvé de mieux depuis.

Collecteur de marrons §

[OP3 499]

Un nouveau titre à inscrire sur les cartes de visite est celui de collecteur de marrons. Les marrons d’Inde et les châtaignes inutilisées par les communes et les particuliers devront être ramassés pour être employés dans les usines de guerre. Ils serviront à fabriquer, dans les distilleries contrôlées par les services des Poudres et de l’Aéronautique, de l’alcool et de l’acétone, produits indispensables à la Défense Nationale.

En employant ces matières premières, on économisera des quantités correspondantes de maïs et de riz qu’il y a intérêt à réserver le plus possible pour l’alimentation humaine.

Les marrons et les châtaignes devront être ramassés surtout par les enfants. Une personne désignée par le maire comme collecteur de marrons les recevra et vérifiera les quantités apportées en vue du paiement ultérieur de ces récoltes.

Le collecteur de marrons sera chargé de les faire sécher et de les envoyer à un expéditeur du groupement qui les dirigera aux usines.

Le kilogramme sera payé par l’État aux prix de 15 centimes dont 8 pour les ramasseurs, 5 pour les collecteurs et 2 pour l’expéditeur du groupement. Toute contestation entre ramasseurs, collecteurs, et expéditeurs sera réglée directement entre eux ; le décret ne dit pas si c’est à coups de marrons.

C’est égal, voilà un nouveau filon pour les embusqués. Collecteur de marrons à l’arrière est un métier moins dangereux que celui de les collectionner à l’avant.

Le Don des Langues §

[OP3 499-500]

Il n’y a pas bien longtemps qu’il s’est produit en Angleterre un fait intéressant, sur quoi pourront méditer à leur aise les philosophes et les linguistes…

Un enfant nommé Harold Bourgneay, qui vit avec ses parents à Willesden, a perdu, à la suite d’une chute grave, non seulement la mémoire, mais encore le pouvoir de parler et cela pendant plus d’un mois.

Au bout de ce temps, il a soudain recouvré la parole, mais la caractéristique merveilleuse du changement est que l’enfant s’est mis à ne plus parler qu’en français. Son grand-père paternel était un Français, mais le père est né en Angleterre et a oublié ce qu’il savait de français. La mère est une Anglaise et ne comprend pas un mot de français.

Une autre circonstance curieuse est que l’enfant est maintenant aussi incapable de converser en anglais avec ses parents, que ceux-ci de lui parler en français.

Le plus grand journal du monde §

[OP2 1338]

Sait-on qu’il existe à Aix-la-Chapelle un musée des journaux qui contient un exemplaire de tous les journaux publiés dans le monde ?

Le plus grand de tous a paru en 1859 à New York, sous le titre de Illuminated Quadruple Constellation. Il a le format d’un billard, huit pieds et demi de hauteur et six de largeur, il contient huit pages de treize colonnes.

Le papier de cette singulière gazette, qui ne doit paraître qu’une fois par siècle, est très beau et très fort. On l’a tirée à 28 000 exemplaires et chaque numéro a été vendu au prix de cinquante centimes.

Le texte qui contient des gravures sur bois bien exécutées pourrait remplir un volume in-quarto de 400 pages.

Ce journal ne contient pas d’annonces. On ne dit pas où l’on reçoit la copie pour le prochain numéro, qui paraîtra en 1959.

Une singulière Tontine §

[OP3 500]

C’est une histoire curieuse dont on voudrait connaître l’issue.

Au commencement de 1884 mourut, à Varsovie, un original qui laissait une certaine fortune, ainsi qu’un testament dont la suscription portait qu’il ne devait être ouvert que le 10 mars 1885.

À cette date, les parents réunis firent procéder par devant notaire à l’ouverture du dit testament. On trouva une seconde enveloppe cachetée qui, d’après la volonté du testateur, ne devait à son tour être ouverte que le 14 avril 1886. Et cette facétie originale se renouvela encore trois fois jusqu’à ce qu’enfin, en avril 1890, la dernière enveloppe fût déchirée.

Le défunt ordonnait que sa fortune fût déposée dans une banque d’État, pour être répartie, capital et intérêts, en 1917, entre les héritiers survivants.

Qu’est devenue cette tontine ?

Michaël de Zichy §

[OP2 1339]

Un peu oublié aujourd’hui, Michaël de Zichy était un peintre hongrois qui vivait à la cour du czar Alexandre II.

Il a laissé cinquante tableaux, dessins ou croquis érotiques, qui font partie des collections du roi d’Angleterre.

Zichy intitula : Amours la série de ses œuvres libres.

Un éditeur allemand est en train de les publier à 1 200 exemplaires.

C’est la guerre et cette publication a de quoi étonner.

Néanmoins, s’il fallait blâmer quelqu’un, ce serait l’éditeur et non le peintre.

Les grands artistes ont presque tous une œuvre secrète.

Parrhasios, chez les Grecs, s’amusait, au témoignage de Pline, à des représentations de ce genre.

Baudelaire traduit en espagnol §

[OP2 1339]