Guillaume Apollinaire

Articles divers

2015
Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL, 2015.

Transcription sur les sources originales, voir cartouche bibliographique pour chaque item.

Ont participé à cette édition électronique : Éric Thiébaud (Édition et correction) et Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale).

Albania §

[1905 Albania] Une prophétie contemporaine touchant l’Albanie §

Albania, vol. 9, nº 7, 1905, p. 000.
[OP3 368-372]

C’est, sans doute, aux frais du prophète anonyme qu’on a imprimé et distribué une singulière prophétie concernant des événements à venir avant le 9 avril 1931.

L’exemplaire que je possède et qui a paru en 1903, m’a été donné dans la rue, à Paris, la même année.

Certes, je n’attache a priori aucune importance à ces prophéties, d’autre part, je ne les juge point ; mais certaines prédictions, notamment celles touchant le Maroc, semblant se réaliser, il faut bien constater que le petit livre du Nostredame inconnu n’est pas dénué d’intérêt.

Deux passages ont trait à l’Albanie. Les événements prédits doivent se produire pendant la période allant de 1906 à 1919. Le terme n’est donc pas très éloigné.

La brochure est un in-12 de 52 pages, en comptant la couverture dont voici la description :

Première page de la couverture : « Vingt événements à venir / selon le prophète Daniel et l’Apocalypse, / entre 1906 et la fin de cette ère, en 1929-[19]31. / Révolutions et guerres dans le cours de 1906 à 1919. / Confédération de dix royaumes vers 1919. / Venue d’un Napoléon comme roi de Syrie vers 1922-[19]23 et le président / de la confédération de 1925-[19]27 à 1929-[19]31. / Ascension de 144 000 chrétiens au ciel, le 26 février 1924 ou / 2 février 1926. / Grande tribulation et persécution pour trois ans et demi de août 1925 ou 1927. / Descente de Jésus-Christ à Jérusalem le 2 mai 1929 ou 9 avril 1931. / Régner sur les nations, 1000 ans. / Aussi / le livre du prophète Daniel. / Librairie Charles, / 8, rue Monsieur-le-Prince, boulevard Saint-Germain, Paris. »

Une image en couleurs représentant quatre personnages à cheval, symboles des événements prédits, illustre ce titre dont j’ai respecté les bizarreries.

Les pages 2, 3 et 4 de la couverture sont occupées par des images en couleurs. Celle de la page 4 est la plus surprenante. Elle représente la bataille d’Armageddon à Jérusalem, à la fin de cette ère, le 2 mai 1929 ou 9 avril 1931.

Comme un tableau du Greco, cette image est divisée en deux parties : la céleste où le Christ et les anges chevauchent et la terrestre où a lieu la bataille. Au premier plan, un grand prêtre, en costume liturgique, cause avec un faux Napoléon. Au second plan, évolue l’armée française. Au fond s’avancent des troupes compactes agitant des drapeaux rouges. Cette image ressemble un peu à une estampe populaire du Japon.

En bas de la quatrième page de la couverture on lit : « Imprimerie Tom Browne et Cie, Hyson Green, Nottingham. »

La couverture est de papier plus fort et plus blanc que la brochure elle-même qui est divisée ainsi : 32 pages consacrées à la prophétie et à certains passages justificatifs tirés des Évangiles et de l’Apocalypse, seize pages imprimées sur deux colonnes et numérotées de 1 à 16, contenant : Le Livre de Daniel le prophète. Au bas de la dernière page, on lit : « Imprimerie : Héraut Cie, 8, rue de Tudor, Londres. » Treize images en noir illustrent les prédictions. La première page reproduit le titre avec des variantes et mentionne encore la librairie Charles qui n’a eu évidemment qu’un rôle de commissionnaire et non celui d’éditeur.

Le tout forme un ensemble assez vulgaire.

 

Le premier des passages de ces prophéties qui aient trait à l’Albanie est ainsi conçu : « Des révolutions et des guerres dans le cours de 1906 à 1919 qui amèneront la séparation de la Macédoine, l’Albanie et la Syrie de la Turquie, et l’extension de la France jusqu’au Rhin, et transformeront, pas plus tard que 1919, les vingt-deux royaumes ou États qui occupent maintenant le territoire de l’ancien Empire romain de César, en dix royaumes gouvernés par dix souverains, comme le représentent les dix cornes de la bête de Daniel, ainsi que les dix orteils de la statue de Daniel, II, 33 ; VII, 24. Les vingt-deux royaumes ou États sont : (1) la France ; (2) la Grande-Bretagne ; (3) la Belgique ; (4) le Luxembourg ; (5) la Suisse ; (6) la Bavière ; (7) Bade ; (8) Wurtemberg ; (9) Provinces-du-Rhin ; (10) l’Espagne ; (11) le Portugal ; (12) le Maroc, qui sera ajouté à la France ou à l’Espagne ; (13) Tripoli, qui sera ajoutée à la France ou à l’Italie ; (14) l’Autriche ; (15) l’Italie ; (16) la Grèce ; (17) l’Égypte ; (18) la Turquie ; (19) la Bulgarie ; (20) la Serbie ; (21) la Roumanie ; (22) le Monténégro. »

Le second passage, page 9, mentionne des faits qui doivent également se produire avant 1919.

Formation de ces dix royaumes en une Confédération ou Alliance de dix royaumes (remplaçant la triple alliance actuelle de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Italie, ainsi que la double alliance de la France et de la Russie). Les dix royaumes confédérés se composeront de : (1) la France, s’annexant plusieurs petits États ou royaumes, et ainsi agrandie jusqu’au fleuve du Rhin et le mur romain de Bingen à Ratisbonne, parce qu’autrefois ce fleuve et ce mur formaient la frontière de l’Empire romain entre la France et l’Allemagne ; (2) la Grande-Bretagne séparée (du moins tant que ces pays auront des parlements à eux) de l’Irlande et de l’Inde, ainsi que ses autres colonies qui n’ont jamais fait partie de l’Empire romain de César ; (3) l’Espagne avec le Portugal et toute cette partie du Maroc qui ne sera pas ajoutée à la France ; (4) l’Italie probablement avec Tripoli ; (5) l’Autriche, moins les provinces situées au nord du Danube, c’est-à-dire moins presque toute la Hongrie et la Bohême, la Moravie et la Galicie ; (6) la Grèce avec la Thessalie, l’Épire, la Macédoine et l’Albanie comme il fut autrefois ; (7) l’Égypte ; (8) la Syrie, séparée de la Turquie ; (9) la Turquie, qui ne comprendra plus que l’ancienne Thrace et la Bithynie ; (10) les États des Balkans ou États slaves, c’est-à-dire la Bulgarie et la Roumanie, et une partie de la Serbie et de la Hongrie.

À la fin de cette année, 1905, plusieurs événements ont déjà modifié la politique universelle dans le sens indiqué par ces prophéties.

Les risques de guerre entre la France et l’Allemagne ne sont point écartés. Une récente aventure a montré qu’une telle éventualité n’était point impossible.

Les difficultés ont été causées, au moins en partie, par la question du Maroc sur lequel la France et l’Espagne ont des droits à faire valoir.

L’alliance entre la France et l’Angleterre n’est pas encore formelle. Mais des accords diplomatiques et cette sympathie réciproque que l’on appelle « entente cordiale », sont des signes assez significatifs, puisqu’ils alarment l’Allemagne.

On sait que d’après les journaux un des plus graves motifs du mécontentement de l’Allemagne contre M. Delcassé était que ce ministre avait « débauché l’Italie ».

On constate aussi depuis quelque temps un relâchement significatif de ces amitiés sur lesquelles semblait reposer naguère la paix du monde et que l’on appelle Alliance franco-russe et Triple-Alliance.

Mais cet exposé de la véracité des prédictions de l’anonyme semble se tourner en apologie.

Il faut ajouter, cependant, qu’au sujet de l’Albanie, le prophète prévoit son élévation au rang d’État indépendant avec la Grèce, la Thessalie, l’Épire, la Macédoine « comme il fut autrefois ». Une remarque s’impose. Le prophète affecte de n’expliquer ses prédictions qu’en se servant, autant que possible, des données de la géographie actuelle. C’est ainsi qu’il parle à part du Maroc, parce qu’au moment de la prophétie — comme aujourd’hui, du reste — c’était un État indépendant. Et pourtant lorsque la prophétie se réalisera, le Maroc « sera ajouté à la France et à l’Espagne ». Il cite à part la Syrie parce qu’il prophétise son élévation au rang d’État indépendant mais isolé, tandis que s’il se fût agi d’un État formé par la réunion de plusieurs autres États, dont l’un eût été indépendant dans la géographie actuelle, il se serait servi du nom de cet État pour désigner le nouvel État, et se serait exprimé de cette façon, par exemple : « La Perse avec la Syrie et l’Arabie. »

Ainsi dans l’énumération : « La Grèce avec la Thessalie, l’Épire, la Macédoine et l’Albanie », la Grèce ne vient en premier lieu qu’à cause de son indépendance actuelle.

Beaucoup de savants ont constaté les progrès de la langue albanaise et admettent que bientôt on devra la compter au même rang que le suédois.

On peut en conclure que l’albanais deviendrait la langue d’un État formé comme le prédit le prophète anonyme.

Les Annales politiques et littéraires §

[1917-06-17 Les Annales politiques et littéraires] Les Échos. Bloc-notes [Philippe, le guérisseur] §

Les Annales politiques et littéraires, nº 1773, 17 juin 1917, p. 564. Source : Gallica.
[Non OP]

Le prédécesseur de Raspoutine à la cour de Nicolas II fut un Français, le guérisseur Philippe, une sorte de mage bien connu de la population lyonnaise.

On sait que celui-ci, déjà célèbre en Russie, vit tout à coup sa renommée grandir quand se fut réalisée une prédiction qu’il avait faite. Pendant la grossesse de la tsarine, Philippe, appelé à Pétrograd, déclara que l’enfant que le couple impérial attendait serait, cette fois, un héritier… À partir de ce moment, l’influence de Philippe ne cessa de grandir : il fut comblé d’honneurs ; il nous souvient d’avoir vu un portrait du guérisseur, en uniforme de général de division, grade que le tsar lui avait conféré, en même temps qu’il lui faisait octroyer, par une université russe — Moscou, si nos souvenirs sont exacts — le diplôme de docteur en médecine ; car Philippe, intelligent et habile, était pourtant presque illettré ; son écriture était abominable, son style maladroit, son orthographe extravagante…

Cette question du diplôme donna lieu à quelques incidents. Le guérisseur Philippe avait eu à plusieurs reprises maille à partir avec les autorités lyonnaises, et il fut traduit plusieurs fois devant le tribunal correctionnel pour exercice illégal de l’art de guérir : le diplôme russe à lui seul ne conférait pas le droit d’exercer la médecine, et Philippe ne se sentait pas de force à passer le moindre examen devant un jury de professeurs ; il n’hésita pas à demander au tsar — et à obtenir de son indulgente faiblesse — une démarche auprès du gouvernement français et du président de la République. Cette démarche eut lieu pendant le séjour du tsar et de la tsarine à Compiègne, et le souverain autocrate eut l’air très péniblement affecté que le président de la République, ne pût faire donner à un diplôme russe une valeur effective sans passer par les formalités de la loi ! On assure même qu’il sollicita du président Loubet pour son protégé le « grade de général ». Cette demande ne pouvait pas avoir plus de succès que les précédentes. En France la tyrannie des lois est terrible.

Philippe tomba en disgrâce pendant la: guerre japonaise : il avait voulu faire de la haute politique ; au début de la guerre, il prédit au tsar la victoire ; celle-ci ne vint pas et la Russie conclut la paix — malgré Philippe qui ne se releva pas de l’échec de ses prédictions.

Les Argonautes §

[1908-09 Les Argonautes] À Monsieur le Directeur de la revue « Les Argonautes » §

Les Argonautes, septembre-octobre 1908, p. 000.
[OP2 898-900]

Monsieur,

J’ai dit : « Qu’ils le veuillent ou non, tous les poètes écrivent aujourd’hui en vers libres. »

C’est la simple constatation du droit qu’ont maintenant les poètes d’innover en matière de versification. Et ceux-là mêmes qui s’en tiennent aux prosodies parnassienne, romantique ou à la prosodie classique, n’en suivent plus les règles parce qu’ils les trouvent dans un manuel de versification, mais parce que s’exerçant en toute liberté selon les lois d’une prosodie ou ancienne ou nouvelle, ils y découvrent le rythme et la cadence de leur lyrisme.

Touchant les écoles poétiques et les vocables grâce auxquels elles se distinguent, ma prudence avait été manifeste ; aussi trouvé-je injustifié ce reproche qui m’accable sous des termes disparates dont plusieurs passent sous mes yeux pour la première fois.

Symbolistes ? Vous avez trop de sens et trop de goût pour méconnaître les talents qui ont illustré cette « étiquette » comme vous dites.

Naturistes ? Ce groupe intéressant, aujourd’hui dispersé, était composé en grande partie de poètes de premier ordre qu’une très grave injustice a rejetés momentanément dans un demi-oubli, mais dont la noblesse et l’excellence réapparaîtront. Je veux parler avant tout de Saint-Georges de Bouhélier : véritable maître d’un grand nombre de jeunes poètes qui, s’ils avaient le sentiment de leur origine, devraient, se réclamant de lui, acclamer son jeune héroïsme.

Décadistes ? Décadentistes ? Je ne suis pas au courant de ces énormités.

Somptuaires ? M’excusant de ne pas classer les poètes par écoles, j’ai ajouté : « Et les Somptuaires ne tiennent pas, je pense, à immortaliser le souvenir d’une sottise. »

J’ai profité de ce que le nom de Jean Royère m’interdisait de passer sous silence une publication qu’il a si vaillamment consacrée à la défense du lyrisme pour citer — et pêle-mêle, à mon grand regret, mais le temps me pressait — plusieurs poètes qui, pour la plupart, publient aussi leurs poèmes dans d’autres revues, et même dans Les Argonautes.

Le titre des trois conférences données cette année aux Indépendants furent choisis en collaboration, et celui de « La Phalange nouvelle », proposé par l’un de nous — ce n’était pas moi — fut trouvé excellent par mes deux collaborateurs, si bien que je m’inclinai, n’ignorant pas toutefois qu’une telle dénomination prêterait à l’équivoque que vous vous êtes chargé d’établir.

Et cependant ma conférence entière dément cette impression puisque plus de la moitié des poètes cités, et particulièrement ceux sur lesquels je me suis le plus étendu, n’ont jamais rien donné à La Phalange, bien qu’elle soit, d’après ce que j’en sais, ouverte à tous les talents.

Je ne voudrais pas terminer cette défense de ma bonne foi artistique qui vous paraîtra encore sans doute et malgré moi l’apologie d’une revue excellente sans ajouter que j’ai parlé d’autres périodiques, comme La Revue des lettres et des arts, Le Beffroi et que, si j’en avais trouvé l’occasion, j’aurais célébré l’admirable recueil de Vers et prose véritable monument que Paul Fort a élevé à la gloire de la poésie. Et ces Argonautes que, nouveau Jason, vous menez vers une lyrique Colchide, je les eusse loués si j’avais eu connaissance de leurs efforts et des vôtres.

J’ai malheureusement laissé dans l’ombre quelques noms estimables : c’est que ma science n’a pas été à la hauteur de ma bonne volonté. Mais, vous me pardonnerez d’avoir mis mes complaisances en certains poètes que vous n’admirez point. Ici nos goûts respectifs sont seuls en cause.

Au reste, le texte des trois conférences, desquelles la troisième vous a choqué, va paraître avant peu en librairie, accompagné de nombreux poèmes.

Parcourant ce volume je ne doute point de vous voir reconnaître, avec la pureté de mes intentions, les mérites incontestables de poètes qui tous aiment leur art avec un sublime désintéressement.

Veuillez recevoir, Monsieur, les compliments empressés de votre dévoué confrère.
Guillaume Apollinaire.

Les Arts à Paris §

[1918-03-15 Les Arts à Paris] Actualités §

Les Arts à Paris : actualités critiques et littéraires des arts et de la curiosité, nº 1, 15 mars 1918, p. 2-5. Source : Gallica.
[OP2 1406-1414]

La galerie Paul-Guillaume a organisé en 1914 l’exposition des peintres des Ballets russes, Natalie de Gontcharova et Michel Larionov. Durant la guerre, elle a montré un ensemble d’œuvres de maîtres de l’impressionnisme, Renoir, Cézanne, Manet, Pissarro, etc. ; plus récemment, une exposition d’œuvres du peintre André Derain (aux armées). Il y a quelques mois eut lieu une soirée artistique, au cours de laquelle, après une causerie de Guillaume Apollinaire annonçant la naissance de l’Art tactile, Mesdames Lara, de la Comédie-Française, Henriette Sauret-Arnyvelde, Marcelle Meyer et M. Pierre Bertin interprétèrent des œuvres de poètes et de musiciens modernes. Une audition de la partition de Parade exécutée par le maître Erik Satie même termina la séance. Tout récemment, enfin, les amateurs éclairés se pressèrent dans la galerie Paul-Guillaume pour une exposition d’œuvres de Matisse et de Picasso, exposition qui fit sensation. En ce moment a lieu à la même galerie l’exposition des œuvres récentes de Van Dongen qui trouveront auprès des connaisseurs une faveur identique.

Les ventes §

[OP2 1406-1407]

En janvier on a adjugé la bibliothèque et la collection d’autographes de feu Jules Claretie. Parmi les principaux prix atteints, on doit noter : La Légende de sainte Radegonde, par Anatole France, 1859, avec autographe de l’auteur, 2 520 francs ; Le Calvaire de Mirbeau, 2 301 francs ; Gaspard de la nuit, par Aloysius Bertrand, manuscrit autographe, 2 100 francs ; le manuscrit des Affaires sont les affaires d’Octave Mirbeau, 2 400 francs.

Les privilégiés qui ont vu la collection Degas parlent de deux Greco incertains, un Peronneau, deux Mary Cassatt, des Cézanne, parmi lesquels un portrait du bon M. Choquet dont M. Vollard a raconté l’histoire ; des Corot de premier ordre ; des pièces capitales de Delacroix ; quelques Forain ; des Gauguin assez nombreux, de Bretagne et de Tahiti ; les Ingres fameux, tant peintures que dessins et les Manet, les beaux, les merveilleux Manet ; des Pissarro, un seul Renoir, mais de tout premier ordre, deux Van Gogh admirables, un beau Sisley, des Daumier, des Berthe Morisot, etc.

 

On annonce la vente d’une collection d’art chinois provenant de la collection Pierpont-Morgan.

 

L’Intransigeant mène en ce moment une campagne à laquelle nous nous associons entièrement et qui a pour but d’assainir les transactions de l’hôtel Drouot où certaines bandes arrivent à évincer le public.

 

La vente des tableaux modernes de la collection Sarlin n’a pas eu lieu, toutes les peintures ayant été achetées à l’amiable par un syndicat étranger !

Théâtres §

[OP2 1407-1408]

M. Gémier vient de monter au théâtre Antoine, Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, de la façon la plus moderne, les décors sont de Zarraga. Le succès a pleinement couronné cette tentative moderniste.

 

Aux éditions de SIC vient de paraître l’étonnant drame surréaliste de Guillaume Apollinaire, Les Mamelles de Tirésias avec la musique de Germaine Albert-Birot et sept hors-texte de Serge Férat. La première représentation de cet ouvrage fait partie de l’histoire du théâtre et a pris rang parmi les grandes premières.

 

M. Ambroise Vollard a eu de nombreux démêlés avec la censure à propos de son Ubu à l’hôpital, pièce en un acte dont la première représentation a eu lieu dans une formation sanitaire du front.

 

M. Sacha Guitry est mécontent de la critique théâtrale des journaux. Il le dit et il a raison. La critique théâtrale actuelle n’est pas à la hauteur et la façon dont elle a traité Parade est la mesure de ce qu’elle peut donner.

 

Art et liberté a représenté, à la comédie des Champs-Élysées, quelques pièces futuristes qui ont moins déplu qu’on ne l’aurait pensé et qui ont moins étonné que leurs auteurs n’auraient voulu.

Réunions §

[OP2 1408]

Les jeudis de Mme Aurel continuent d’être un hommage hebdomadaire aux morts littéraires de la guerre. On y a entendu, dernièrement, M. Lucien Descaves, de l’académie Goncourt, y parler des frères Bonneff. Mme Aurel devrait joindre fraternellement tous les arts dans la piété de son salon et les peintres morts à la guerre devraient avoir droit à l’hommage que l’on rend aux littérateurs.

 

Dans le salon de Mme Léone Ricou, le poète P.-N. Roinard a lu dernièrement son œuvre la plus récente. Le Grenier de Montjoie a réuni récemment et à diverses reprises des poètes et des musiciens dont on a interprété les œuvres. Une de ces réunions eut lieu en l’honneur de l’helléniste Mario Meunier, qui fut le dernier secrétaire de Rodin et qui est actuellement prisonnier en Allemagne. Un des derniers dimanches de la Closerie des Lilas était consacré à Alexandre Mercereau, permissionnaire.

 

Les séances consacrées à la Jeune musique, par Mme Jane Bathori, au théâtre du Vieux-Colombier, sont toujours suivies avec assiduité par un public fervent.

La bibliothèque Jacques-Doucet §

[OP2 1408-1409]

La Sorbonne a pris possession de la magnifique bibliothèque d’art et d’archéologie, créée par M. Jacques Doucet. Ce don royal mérite plus que de la reconnaissance. En effet, c’est là une institution unique que nous envieront toutes les capitales d’Europe et d’Amérique. La munificence de M. Jacques Doucet n’a rien épargné pour que cette bibliothèque soit la plus riche et la plus complète au monde en ce qui concerne les beaux-arts et l’archéologie.

À propos d’art nègre §

[OP2 1409]

On est en train d’étudier, en Afrique et en Europe, la question des époques auxquelles remontent les fétiches dont certains appartiennent à une haute Antiquité.

Les résultats que l’on a déjà obtenus sont surprenants et les archéologues n’hésitent pas à faire remonter certaines pièces anciennes à une époque très antérieure à l’ère chrétienne. Les ouvrages qui viennent éclairer cette branche nouvelle de la curiosité se multiplient. Nous rendrons compte ici de ceux qui paraîtront. On sait que la galerie Paul-Guillaume possède la collection la plus importante, la plus riche et la plus belle des statues nègres de toute sorte.

Chronique des livres §

[OP2 1409-1411]

Les Ardoises du toit de M. Pierre Reverdy ont paru avec des illustrations de M. Georges Braque. M. Pierre Reverdy appartient à la nouvelle école de poésie. Son art est intérieur. Il a le sentiment intense de l’emprise qu’ont sur nous les forces naturelles. Sans être aussi mystique qu’un Maeterlinck, il rappelle parfois sa gravité poétique devant les mystères les plus familiers. M. Pierre Reverdy, qui ne veut pas être un lyrique, l’est cependant : c’est qu’avant tout il est poète. On l’a vu par ce roman si troublant qu’il a intitulé Le Voleur de Talan.

 

On annonce la publication de trois ouvrages de M. Jean Cocteau : Le Potomak, Le Cap de Bonne-Espérance, poème, et Le Coq et l’Arlequin, notes autour de la musique destinées à faire du bruit dans le monde des musiciens.

 

Dans Le Cornet à dés, M. Max Jacob a donné son livre le plus important jusqu’ici. Son inspiration y est variée à l’infini, depuis l’ironie jusqu’au lyrisme, qui se mêlent de façon inattendue dans ces poèmes en prose. Peu d’auteurs ont plus que M. Max Jacob de la liberté vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres. Cela lui permet de disposer d’une somptueuse fantaisie où tout trouve sa place, sauf la tristesse et la désespérance.

 

Le Mercure de France vient enfin de faire paraître Calligrammes de M. Guillaume Apollinaire. Ces poèmes « de la paix et de la guerre » 1913-1916 sont peut-être l’ouvrage le plus marquant qui ait paru durant la guerre.

M. Guillaume Apollinaire ne prend pas d’attitudes, mais il part résolument à la découverte. Des critiques aussi difficiles et aussi « classiques » que M. Jean-Jacques Brousson ont rendu hommage à ses intentions, ils ont reconnu qu’il n’était pas « un ignorant dont les Muses ont ri », ils ont même justifié sa prétention d’écrire la poésie sans ponctuation « comme les Anciens ». L’audace ici se pare de lyrisme et de raison.

On sait qu’un grand critique malheureusement mort à la guerre, M. Gabriel Arbouin, mettait M. Guillaume Apollinaire au premier rang de la poésie contemporaine avec MM. Paul Claudel et Jules Romains.

Le livre est illustré d’un portrait de l’auteur par Picasso, gravé sur bois par René Jaudon.

 

Un autre livre du premier ordre, publié durant la guerre, est Interrogation, de M. Drieu la Rochelle, poète ardent et divers, dont le talent, lourd de pensée audacieuse, mérite de retenir l’attention de tous ceux qui aiment la poésie.

Nourri de Nietzsche, de Walt Whitman, de Kipling et de Claudel, M. Drieu la Rochelle donnera d’autres œuvres grandes et fortes qui ne feront point oublier son Interrogation.

Dans ses Spirales, M. Paul Dermée livre au jugement un effort poétique dont le moins qu’on en puisse dire est qu’il atteint le but poétique que l’auteur a visé.

On sait que M. Dermée a proposé un nouveau classicisme fondé sur l’audace et la non-imitation.

Ce programme il l’a rempli jusque dans la constitution à son usage d’un lyrisme nouveau et très dépouillé. Cette simplicité n’est-elle pas, avec la raison, la qualité la plus certaine du classicisme ? Et peu de poètes ont pu, dès leur premier livre, accorder comme lui leur ton et leurs théories. Il faut ajouter que le parti pris de ne pas imiter n’implique pas l’ignorance, bien au contraire.

 

Dans Horizon carré, M. Vincent Huidobro a donné la mesure d’un talent déjà très exercé.

La qualité d’Espagnol d’Amérique et le fait qu’il ait choisi la voie de la poésie moderne ont fait dire que les nouvelles théories permettaient d’être poète français sans savoir le français. Où a-t-on pris cela ? On en a dit autant de la théorie des parnassiens. Il suffisait de choisir des mots sonores ou poétiques, de les entremêler de termes abstraits pour être poète. C’était une erreur. Car les seuls dignes de ce nom parmi les parnassiens furent ceux qui étaient vraiment poètes et la qualité d’Américain, qui appartenait à José-Maria de Heredia, ne l’a pas empêché d’atteindre la perfection idéale de l’école à laquelle il se rattachait.

 

Dans sa Montée aux Enfers, M. Maurice Magre reprend dans la tradition baudelairienne ce qui se rattache à la sensualité et au mysticisme satanique. C’est une mine où l’on peut toujours puiser et M. Magre a renouvelé le sujet. Il est souvent très personnel. Les paradis artificiels sont un champ où il a exploré des régions encore ignorées. Pour tout dire, c’est un beau livre très lyrique, très pathétique, plein de beautés et de nouveautés.

 

M. Ambroise Vollard va publier chez Crès un Cézanne à 4,50 F qui comportera le même texte que son grand ouvrage.

Il sera orné de huit reproductions.

Mort de Guillemet §

[OP2 1411]

On annonce la mort du peintre Guillemet qui avait été l’élève de Corot, de Daubigny et de Courbet. Il avait fréquenté Manet, Fantin-Latour, Degas et Duranty. Il avait été l’inspirateur d’Albert Wolf, ce prototype des critiques d’art, sans autres convictions que celles des marchands. Plus tard, Guillemet avait été le directeur de conscience de M. Dujardin-Beaumetz.

Mort de Maufra §

[OP2 1412]

Maufra est mort en peignant un paysage de la Sarthe. Belle mort pour un peintre. Lancé par Mirbeau, après une exposition chez Le Barc de Boutteville, Maufra avait été l’ami de Gauguin et des peintres de Pont-Aven. Son inspiration lui venait plutôt des peintres de Barbizon et un peu des impressionnistes.

L’exposition de Madrid §

[OP2 1412]

Malgré le désir du roi de ne voir à cette exposition que des œuvres académiques, il y a là des œuvres de grands peintres comme Renoir et Sisley, d’artistes de grand talent comme Harpignies, Boudin, John Lewis Brown, Maurice Denis et Vuillard. Il est regrettable que le goût du roi n’ait pas permis que Manet, Degas, Toulouse-Lautrec, Forain, Gauguin, Cézanne figurent à l’exposition de Madrid. On comprend que la jeunesse artistique encore discutée n’ait pas été invitée, bien que les inconvénients de sa présence ne nous apparaissent pas clairement, mais ce que l’on ne comprend pas c’est que l’on ait sacrifié des maîtres indiscutés à des considérations diplomatiques dont l’art se soucie autant que de la morale.

Le totalisme §

[OP2 1412]

M. André Lhote, qui travaille loin de Paris, au bord de l’Océan, vient d’inventer le totalisme. Cette nouvelle théorie artistique aura-t-elle la fortune des écoles précédentes : impressionnisme, pointillisme et cubisme ? Nous le lui souhaitons.

« Nord-Sud » §

[OP2 1412-1413]

La revue d’avant-garde Nord-Sud a publié de beaux dessins de Georges Braque et de Fernand Léger. On peut y saisir l’évolution de la jeune peinture, dont Braque et

Léger sont, avec Matisse, Picasso, Marquet, Derain et de Vlaminck, les représentants les plus remarquables à cause de leurs dons naturels, de leur science et de leur audace.

 « La Ghirba » §

[OP2 1413]

La Ghirba, journal du front des soldats de la 5e armée italienne, publie des caricatures du lieutenant Ardengo Soffici, caricatures puissantes très singulières d’apparence — elles sont faites de bandes découpées dans des journaux. L’aspect caricatural devient plus expressif grâce à l’emploi de ce moyen simple et inattendu.

Ardengo Soffici n’est pas inconnu à Paris. Écrivain et artiste, il fut le décorateur des éditions de La Plume, les livres de Moréas parurent ornés de cette décoration. Ardent et inquiet, il introduisit en Italie les artistes les plus audacieux et les plus marquants que produisirent en France les dernières générations ; il y fit connaître entre autres Degas, Cézanne, Henri Rousseau, Matisse, Picasso, Braque. Il fut aussi un défenseur du sculpteur Rosso. Loyal, indépendant et désintéressé, il appartient, par les liens de l’amitié, à cette phalange de la critique des poètes comme Guillaume Apollinaire, André Salmon, Roger Allard, qui surent défendre avec conviction les peintres des nouvelles générations abandonnées par la critique professionnelle.

À La Belle Édition §

[OP2 1413]

M. François Bernouard expose à La Belle Édition les œuvres de quelques artistes de mérite : Louis Süe, peintre, architecte et décorateur ; Paul Iribe, qui régna sur la caricature par l’esprit et sur la mode par la grâce ; M. Louis Jou, le graveur découvert par M. Anatole France ; Charles de Fontenay, mort au champ d’honneur ; Marcel Gaillard, Mlle Albertine Bernouara, Combet-Descombes, etc.

La jeune peinture française §

[OP2 1413-1414]

On annonce l’ouverture prochaine du Salon de la jeune peinture française. Les arts pendant la guerre ont besoin de ces initiatives.

[1918-03-15 Les Arts à Paris] Van Dongen §

Les Arts à Paris : actualités critiques et littéraires des arts et de la curiosité, nº 1, 15 mars 1918, p. 6-9. Source : Gallica.
[OP2 1404-1406]

Un matin de février, de l’atelier de Van Dongen je regardais les sommets indistincts du bois de Boulogne se mêler à une atmosphère d’une finesse incomparable. Celui qui se plaît à signer « le Peintre » remuait des toiles. Il en tira une qu’il éleva et mit en face de la lumière. Je me retournais à ce moment pour voir ce qu’il faisait. J’aperçus une femme nue et moderne avec un grand chapeau, et ce fut comme si auprès d’elle venaient se presser toutes celles qui ont régné par leur beauté ou leur luxure.

Mais l’art, d’ailleurs, a bien d’autres desseins !…

L’ardeur austère des arts contemporains a généralement banni tout ce qui entraîne le délire des sens.

Aujourd’hui tout ce qui touche à la volupté s’entoure de grandeur et de silence. Elle survit parmi les figures démesurées de Van Dongen aux couleurs soudaines et désespérées.

Le flamboiement des yeux maquillés avive la nouveauté des jaunes et des roses, la pureté spirituelle des cobalts ou des outremers dégradés à l’infini, la passion prête à mourir des rouges éclatants.

Dans cette sensualité nerveuse, jeune et fraîche, il n’entre que de la lumière et ces teintes si évocatrices et si magiques sont pour ainsi dire incorporelles.

Ce coloriste a le premier tiré de l’éclairage électrique un éclat aigu et l’a ajouté aux nuances.

Il en résulte une ivresse, un éblouissement, une vibration, et la couleur, conservant une individualité extraordinaire, se pâme, s’exalte, plane, pâlit, s’évanouit sans que l’assombrisse jamais l’idée seule de l’ombre.

Elle veille pourtant sous la forme d’un nègre. Ombre, luxure, mystère, le mouvement est ici de la joie et les regards chavirés indiquent une souffrance ineffable.

Ce peintre n’exprime pas la vie en couleurs incandescentes, il la traduit toutefois avec une précision véhémente.

Européen ou exotique à son gré, Van Dongen a un sentiment personnel et violent de l’orientalisme.

Cette peinture sent souvent l’opium et l’ambre. Les yeux immensément agrandis semblent les abîmes de la sensualité, où la joie se confond avec la douleur.

La magie occidentale a aussi ménagé ses effets : danses infiniment balancées dans les teintes crues que mûrit la lumière électrique ; dandysme hippique ; élégances sobres et raffinées où se retrouvent certaines caractéristiques qui satisfaisaient déjà l’esprit trouble mais averti de Baudelaire.

Luxe, calme et volupté.

Ce vers de « L’Invitation au voyage » pourrait ici servir de devise : luxe effrayant qui ne va pas sans quelque barbarie septentrionale ; calme panique de l’heure ensoleillée de midi au cours des étés méridionaux ; volupté, enfin, une volupté de cristal.

Dans certaines grandes toiles les couleurs se cabrent, combinant une épouvante constituée par le flamboiement de grandes gemmes. Parfois une vague d’azur éblouissant essaie de lutter avec une chair pâle et de longs yeux battus. Une lumière bizarre naît de cette rencontre du ciel et du désir inassouvi.

Van Dongen erre souvent aux confins de l’art populaire ; il a mesuré aussi les limites de l’art décoratif ; le premier, depuis longtemps, il a su redonner une vertu au nu, que les peintres académiques, en le privant de grâce, d’harmonie et de couleur naturelles, avaient entièrement déconsidéré. Van Dongen a retrouvé le ton de carnation.

Mais comment définir ce curieux éblouissement d’éclairs précieux comme des gemmes, ce mélange de poésie sensuelle et de naturalisme ?

Le mot d’orientalisme évoquerait peut-être tout cela s’il ne s’y mêlait quelque rêverie septentrionale si tendre que le délire du coloris s’apaise parfois comme une ombre de bélandre glissant la nuit sur un canal sous le ciel tumultueux des pensives Zélandes.

[1918-07-15 Les Arts à Paris] La vente Degas §

Les Arts à Paris : actualités critiques et littéraires des arts et de la curiosité, nº 2, 15 juillet 1918, p. 8-9. Source : Gallica.
[OP2 1414-1415]

La vente Degas n’est pas terminée. Déjà son produit dépasse tout ce que l’histoire de l’art a enregistré à propos des ventes après décès de peintres. Et ce ne sera pas un petit sujet d’étonnement pour les historiens de devoir noter cette passion pour les œuvres d’art qui marque d’idéal notre époque calamiteuse. Durant la guerre, on aurait pu croire éteintes les convoitises des amateurs d’art ; or jamais la valeur marchande des œuvres d’art n’a été plus grande. Chez nos ennemis, aussi bien que dans les pays neutres, les œuvres d’art ont atteint des prix inouïs. Chez les Anciens, à Rome, durant l’Empire, on connut pareille fièvre. Au reste, c’était à la plus belle époque de l’Empire romain, si bien qu’on est fondé à dire que d’après les exemples de l’histoire, des prix comme ceux qu’ont atteints à Paris comme à Berlin les tableaux des écoles françaises modernes sont loin d’être un indice de décadence, mais laissent présager, au contraire, des temps magnifiques pour l’art après la guerre.

L’humanité assoiffée d’idéal s’abreuve aux sources artistiques. Voilà quelles réflexions suscitaient dans l’âme des spectateurs les coups de marteau des enchères de la vente Degas. Et cependant, il n’y avait pas unanimité dans les jugements du public. Autrefois, au temps même où les Meissonnier faisaient de gros prix, le public ne discutait pas les mérites des artistes qu’on exposait à son jugement, on lui imposait un jugement qu’il acceptait. Aujourd’hui, après les beaux combats pour l’art qui ont eu lieu au xixe siècle, le public s’est divisé en deux parties. Et l’on a pu voir lors de l’exposition des œuvres de Degas à la galerie Georges-Petit les opinions les plus singulières et les moins favorables exprimées par une partie du public où cependant ne se voyaient pas de gens du commun ni même de la petite bourgeoisie. Degas a été discuté jusqu’après sa mort, ce qui n’a pas empêché ses œuvres d’atteindre les prix extraordinaires que l’on connaît.

Au reste, il y avait là des œuvres bien différentes de technique et d’inspiration ; toutes affirmaient cette prodigieuse maîtrise qui fait du maître des danseuses un artiste unique, observateur cruel, mais raffiné de la grâce qu’il savait exprimer sans banalité dans l’essentiel, dans ce qu’elle a de fulgurant et pour ainsi dire insaisissable.

On peut regretter que l’État n’ait pas requis plus de ces œuvres infiniment précieuses et surtout n’ait pas eu l’idée d’en acquérir les plus caractéristiques.

Il est vrai que beaucoup d’amateurs achètent en vue de léguer leurs collections à l’État et beaucoup de ces tableaux, de ces pastels merveilleux de vie et de lumière se retrouveront un jour dans nos musées, pour témoigner de la profondeur de cette grâce française, grâce inimitable, si légère que la poussière colorée des pastels de Latour et de Degas sont ce qui la fixe le mieux pour les temps à venir, quand le secret de cette grâce aura été perdu et que les hommes iront contempler Les Danseuses à la barre, La Chartreuse verte ou Les Deux Repasseuses pour tenter d’imaginer tout ce qu’il pouvait y avoir d’amer et d’exquis dans ce xixe siècle dont on a tant médit sans encore en vouloir apprécier la délicatesse, la finesse et même la lyrique, la cruelle vérité.

[1918-07-15 Les Arts à Paris] Sculptures d’Afrique et d’Océanie §

Les Arts à Paris : actualités critiques et littéraires des arts et de la curiosité, nº 2, 15 juillet 1918, p. 10. Source : Gallica.
[OP2 1415-1416]

La curiosité a trouvé un nouvel aliment en s’attachant aux sculptures d’Afrique et d’Océanie.

Cette nouvelle branche de la curiosité née en France a trouvé jusqu’ici plus de commentateurs hors de chez nous. Cependant, comme elle vient de France, on est en droit de penser que c’est ici qu’elle agit le plus profondément. Ces fétiches qui n’ont pas été sans influencer les arts modernes ressortissent tous à la passion religieuse qui est la source d’art la plus pure.

L’intérêt essentiel réside ici dans la forme plastique encore que la matière soit parfois précieuse. Cette forme est toujours puissante, très éloignée de nos conceptions et pourtant apte à nourrir l’inspiration des artistes.

Il ne s’agit pas de rivaliser avec les modèles de l’Antiquité classique, il s’agit de renouveler les sujets et les formes en ramenant l’observation artistique aux principes mêmes du grand art.

Au reste, les Grecs ont appris des sculpteurs africains beaucoup plus qu’il n’a été dit jusqu’ici. S’il est vrai que l’Égypte ait eu quelque influence sur l’art très humain de l’Hellade, il ne faudrait pas avoir une grande connaissance de l’art égyptien et de celui des fétiches nègres pour nier que ceux-ci ne donnent la clef de l’hiératisme et des formes qui caractérisent l’art égyptien.

En s’intéressant à l’art des fétiches, les amateurs et les peintres se passionnent pour les principes mêmes de nos arts, ils y retrempent leur goût. D’ailleurs, certains chefs-d’œuvre de la sculpture nègre peuvent parfaitement être mis auprès de belles œuvres de sculpture européenne de bonne époque et je me souviens d’une tête africaine de la collection de M. Jacques Doucet qui soutient parfaitement la comparaison avec de belles pièces de la sculpture romane. D’ailleurs, personne ne songe plus à nier ces choses évidentes que les ignorants qui ne veulent pas se donner la peine de voir les choses de près.

Il faut maintenant que les chercheurs, les savants, les hommes de goût collaborent pour que l’on arrive à une classification rationnelle de ces sculptures d’Afrique ou d’Océanie. Quand on connaîtra bien les ateliers et l’époque où elles furent conçues, on sera plus à même de juger de leur beauté et de les comparer entre elles, ce que l’on ne peut guère faire aujourd’hui, les points de repère ne permettant encore que des conjectures.

La Baïonnette §

[1918-04-25 La Baïonnette] Augmentez votre luxe, la taxe enrichit §

La Baïonnette, 4e année, nº 247, 25 avril 1918, p. 259-262. Source : Gallica.
[OP3 605-608]

Hector Fleischmann, un brave garçon qui mourut avant la guerre, avait fondé l’école somptuaire, école poétique dont le titre ne se composait qu’à moitié.

Il se réjouirait de voir le gouvernement appliquer aujourd’hui ses théories à la vie courante.

À partir du 1er avril, de bonnes et justes lois somptuaires visent le luxe. Et, j’en suis certain, le pauvre Fleischmann ne s’est jamais douté qu’en temps de guerre, son école somptuaire était bonne tout au plus à constituer un poisson d’avril.

Au reste, il fallait bien en venir là. Jamais taxe n’aura soulevé moins de protestations. Elle est juste. Elle est patriotique. Chacun la paiera avec le sentiment qu’elle est une garantie de victoire. Elle sera productive, car en France le luxe n’est pas du superflu. Son produit nous permettra de tenir tant que durera ce quart d’heure de Nogi que l’on sent d’avance si sublime à vivre et qui, pour l’adversaire, sera le quart d’heure de Rabelais.

Aussitôt que j’ai eu connaissance du projet déposé par le ministre des Finances, j’ai été demander un entretien à Mme Trillion, la nouvelle riche bien connue, qui me paraissait particulièrement désignée pour avoir une opinion toute faite sur le luxe, ses objets et la taxe qui les vise.

Dans le hall du somptueux hôtel où demeure Mme Trillion je rencontrai M. Trillion, son époux, qui, me prenant sans doute pour un quémandeur, m’adressa un petit salut protecteur et passa, se rendant à ses affaires.

Mme Trillion est une nouvelle riche fort gracieuse. Elle ne manque ni de beauté, ni de savoir-vivre et me reçut avec affabilité :

« Nous avons accueilli ce projet, me dit-elle, avec une grande satisfaction, mon mari et moi. Songez qu’il augmente notre fortune de dix pour cent et cette augmentation se fera automatiquement, sans nous occasionner le moindre dérangement. Et, par un miracle financier digne de remarque, les finances nationales bénéficieront de la même augmentation. Si bien qu’en additionnant l’augmentation de dix pour cent des objets de luxe que je me ferai un plaisir et un devoir d’acquérir, avec l’augmentation de dix pour cent qui sera perçue par l’État, cela fera pour l’ensemble des finances françaises une augmentation de vingt pour cent qui sera réalisée. »

Convaincu et enthousiasmé, je m’apprêtai à braquer sur mon interlocutrice mon appareil photographique quand, patatras ! il tombe respectueusement, mais malencontreusement, aux pieds de Mme Trillion et devient inutilisable :

« Quelle chance pour vous, s’écria cette dame, vous n’aviez qu’un appareil de quinze cents francs ; attendez le 1er avril pour en racheter un autre. Après quoi, vous posséderez un appareil identique à celui que vous venez de briser mais d’une valeur de seize cent cinquante francs. Avant la guerre, vous n’eussiez été qu’un maladroit, aujourd’hui vous augmentez du coup votre fortune de cent cinquante francs et fournissez à l’État la même somme, augmentant par conséquent de trois cents francs la fortune de la France. Si les quarante millions de Français en avaient fait autant aujourd’hui, ils auraient enrichi le pays de douze milliards dont six pourraient être uniquement consacrés à la défense nationale. Notez qu’il ne s’agit là que d’un accident sans importance, d’un petit détail de la vie courante. Appliquée par un financier habile, avec discernement et sans faiblesse, la loi somptuaire doit produire quotidiennement le triple, c’est-à-dire dix-huit milliards par jour, constituant la part de l’État.

« Vous venez de lui procurer une dîme de cent cinquante francs. Il ne se passe point de jour où, pour ma part, je ne me flatte de fournir le décuple à l’État, et parfois le centuple, tant sur mes automobiles que je change au moins tous les six mois, que sur les bijoux dont mon époux me couvre, pour ainsi dire, quotidiennement.

— C’est la guerre ! » dis-je en m’inclinant avec respect Et Mme Trillion poursuivit avec animation :

« Vous ne doutez point qu’en ce qui me concerne, la dîme que je fournirai à l’État en lingerie et en parfumerie ne soit quotidienne. Noblesse oblige, dit-on, mais la richesse oblige tout autant et nouvelle richesse bien plus encore. L’obligation où nous nous trouvons d’acquérir la réputation de mécènes nous force à acheter presque chaque jour des objets qui dans cette catégorie concernent les arts et les lettres : pianos mécaniques, phonographes, gramophones, tapis d’Orient, peintures, aquarelles, pastels, dessins, sculptures, livres d’art, curiosités, antiquités et tous objets de collection.

« Nos invités font une consommation considérable d’eaux-de-vie et de liqueurs. Quant aux truffes, nous en avons, cette année, consommé tout autant que de pommes de terre. Jugez de l’importance de la dîme que, bons citoyens, nous procurerons à l’État.

« Pour ce qui est des objets de la deuxième catégorie, imaginez vous-même à quelle somme quotidienne peut s’évaluer la dîme qu’à leur propos mon mari et moi verserons au Trésor. Les taxes appliquées ici me font sourire de pitié. Tenez, il y a là des gilets pour hommes qui, à mon gré, sont impayables. Octave Mirbeau parlait souvent d’un gilet de cinq cents francs acheté par un de ses amis. Mon mari paie les siens trois mille francs, pas un sou de moins. Aussi sont-ils d’une si suave simplicité, qu’à l’abord ils ne diffèrent point du gilet d’un employé à deux cents francs par mois, plus l’indemnité de vie chère. La différence est profonde cependant et, pour l’apercevoir, il faut un goût d’une exquise sensibilité. »

La conversation prenait un tour pathétique. Je compris qu’il était temps de me retirer et, dans la rue, me remémorant tout à coup les calculs et les totaux de Mme Trillion relativement à la dîme somptuaire, je reculai ébloui devant l’horizon milliardaire qui brusquement se découvrit à mon esprit.

Rentré chez moi, je brisai tout ce qui, en fait d’objets de luxe, me tomba sous la main, dans le but évident de tout racheter après le 1er avril, afin d’augmenter mon avoir et les ressources de la France.

[1918-07-11 La Baïonnette] L’« Almanach des Gothas » §

La Baïonnette, 4e année, nº 158, 11 juillet 1918, p. 435. Source : Gallica.
[OP3 608-610]

L’éditeur bien connu, Julius Perthes, nous a fait savoir que l’Almanach des Gothas venait de paraître avec un retard de près de deux mois et, ainsi que son nom l’indique, non sans Perthes.

On connaît l’origine de cette publication nobiliaire. Elle se perd dans la nuit des temps. Etymologiquement et généalogiquement, on est tenté de le faire remonter au vieux dieu allemand : Gott lui-même.

On a remarqué qu’à l’époque de leurs invasions les Germains avaient pour coutume d’imiter l’esclave antique et de prendre le nom de leur maître. C’est ainsi qu’ils prirent tout à coup le nom de Goth, de Wisigoth et d’Ostrogoth. Pendant cette guerre ils n’ont pas agi autrement, mais poussant loin l’art du camouflage, c’est à la langue russe qu’ils ont demandé une forme nouvelle de leur dénomination insolente.

En effet, « Boche », surnom adopté par les Allemands à la date du 2 août 1914, n’est autre chose que le mot russe Boje qui signifie « Dieu », c’est-à-dire Gott. Prononcé à l’allemande, Boje est devenu Boche. Ils espéraient ainsi en imposer aux populations ignorantes de la Russie et l’on sait comment ils ont réussi.

Récemment, ils ont jeté le masque et repris le vieux surnom de Gott sous la forme dialectale et géographique Gotha. L’orgueil insensé des Allemands y paraît tout entier, car il leur était facile, par politesse, de restaurer l’appellation ancienne d’Ostrogoth, même sous la forme Austrogotha, ce qui eût du moins montré quelque déférence à l’égard de leurs alliés autrichiens ; ils ont préféré Gotha tout court sans penser que l’effroyable blasphème qui les pousse à se dire des dieux pourrait les mener tout droit à ce lieu de supplice : le Golgotha.

On comprend, après ce qui précède, que les savants français, bien tardivement d’ailleurs, demandent à modifier le qualificatif de gothique que l’on a improprement appliqué à une architecture française. L’adjectif gothique qualifierait uniquement désormais les actions et les ouvrages des Boches, Austroboches, Goths, Ostrogoths, Gothas ou Austrogothas. On reprendrait ainsi la tradition d’avant le romantisme, quand la qualification de gothique n’allait pas sans être péjorative.

Il paraît qu’en adoptant désormais le terme de Gotha appliqué plus spécialement à l’aviation, les Allemands n’ont eu comme but que de tenter une nationalisation de l’aéroplane. Gotha signifierait ainsi « l’instrument des Gothas » et, dans quelques années, paraîtraient à Leipzig d’indigestes in-folios qui prouveraient que l’aviation est une invention allemande.

N’en ont-ils pas usé de même pour l’imprimerie, due au Hollandais Laurent Coster et attribuée par eux à Gutenberg ou Gottinbert, c’est-à-dire « le Goth dans la montagne » ? On le voit, l’imagination boche n’est pas très étendue et le Goth se retrouve partout, comme nous le signalons pour ce qui concerne les Gothas.

Avec la même ruse et la même injustice, les Boches se sont emparés de l’invention de la poudre, due en réalité aux Chinois. Voulant aller jusqu’aux limites de l’absurde, le gouvernement boche a fait insérer dans l’Almanach des Gothas un article généalogique concernant l’argot. Ils espèrent germaniser ainsi du coup le langage des poilus et l’art lui-même en général. L’explication est d’ailleurs curieuse : ils se réclament de Gœthe, de sa langue et de son art qui, au témoignage des innombrables philologues allemands, seraient proprement l’argot et, établissant une confusion préliminaire entre Gœthen et argotique, ils annexeraient du même coup non seulement tout l’art gothique mais encore les chansons de Bruant.

La récente édition de l’Almanach des Gothas mentionne le rétablissement d’un titre de noblesse particulièrement boche et fort ancien. Il est réservé aux femmes qui ont rempli les conditions polygamiques stipulées dans la récente loi d’Empire sur les mariages provisoires. C’est le titre de Gothon sur lequel on nous saura gré de ne pas insister.

Comme on le voit, l’Almanach des Gothas est un annuaire fort bien fait. Il ne contient pas seulement la généalogie des familles nobles ou régnantes. Il ne concerne pas seulement l’aviation. Il contient encore un certain nombre de remarques philologiques de plus haut intérêt.

La remarque la plus curieuse est celle qui concerne l’appellation que les Parisiens ont tout de suite appliquée aux appareils que les Boches appellent prétentieusement des Gothas. Les Parisiens les appellent plus simplement des godasses. Cela vient, paraît-il, du mot sabot qui désigne une chaussure de bois et par extension un petit bateau. Les Gothas sont en bois, blindé de métal il est vrai, ce qui a fait penser à un sabot, mais la forme rappelle plutôt celle de certaines chaussures déformées ou godasses. Et c’est ainsi que le bon sens populaire prive à jamais les Boches de la satisfaction qu’ils espéraient avoir à s’attribuer un jour l’invention de l’aviation. Cette prétention, ils voulaient l’appuyer sur l’étymologie et la philologie. Mais en désignant les Gothas du nom de godasses, les Parisiens ont prouvé leur profonde culture, qui n’a rien à voir avec la Kultur boche. Ils ont trouvé l’origine classique de l’aviation, antérieure aux prouesses de nos aviateurs avant 1914, avant même la fable d’Icare, dans les pantoufles ailées de Mercure, messager des dieux de l’Antiquité, de ces dieux civilisés qui n’avaient rien à voir avec le vieux Gott allemand.

Bulletin des écrivains §

[1916-09 Bulletin des écrivains] L’Hommage aux morts.
Alan Seeger §

Bulletin des écrivains de 1914-1915-1916, nº 23, septembre 1916, p. 3.
[OP2 1321-1322]

Les quotidiens ont rapporté la mort, à la bataille de la Somme, d’Alan Seeger, engagé volontaire à la Légion étrangère et l’un des meilleurs d’entre les jeunes poètes qui honoraient les lettres américaines.

Il était mon ami et collaborait aux Soirées de Paris.

Engagé le 21 août, le soir même il partait pour Rouen où l’on formait un régiment de marche, content, me disait-il, de donner à la France une vie qui pouvait lui être utile.

« Je suis heureux de faire la guerre », ajoutait-il, ce matin du 21 août (la dernière fois que je le vis), « parce que je défends la France, un pays que doivent défendre tous ceux qui ont de nobles sentiments. »

De la France, ce qu’il aimait avant tout, c’est la grâce. Aussi était-il épris de cette époque charmante mais si malade que fut le xviiie siècle.

Pendant la guerre je n’ai eu de nouvelles d’Alan Seeger qu’indirectement, mais j’ai appris que jusqu’au bout il avait fait la guerre avec la même joie superbe qui l’animait lors de son engagement. Au moment de la déclaration de guerre Seeger avait donné à l’impression à Bruges son livre de vers.

Énergiquement réclamé aux envahisseurs de la Belgique par l’ambassade américaine, le manuscrit arriva à Paris justement le lendemain de la mort du poète.

On imprime le livre à cette heure en Amérique et il sera traduit en français.

[1917-12 Bulletin des écrivains] Pour lire.
L’Esprit nouveau §

Bulletin des écrivains de 1914-1915-1916-1917, nº 38, décembre 1917, p. 2.
[OP2 1322]

M. Guillaume Apollinaire vient de préciser dans une conférence qu’il a écrite comment il le comprend. Il a expliqué que :

« Le poète réclame une liberté aussi grande qu’un journal qui peut parler de tout en une seule page. Il en résulte des poèmes synthétiques.

« Il n’y a plus de wagnérisme dans notre âme.

« La littérature nouvelle est nationale et sa liberté admet une discipline. Elle admet les expériences telles que les onomatopées, qui ne sont que des trompe-oreilles, mais ne les confond pas avec les poèmes lyriques, qui seuls comptent.

« La poésie nouvelle est tout étude de la nature et de notre monde nouveau.

« Son grand ressort est la surprise.

« Elle imagine des fables prophétiques que plus tard les inventeurs réaliseront. »

Le Cahier des poètes §

[1913-04/05 Le Cahier des poètes] [Réponse à « Enquête sur “Nos influences” », par Francis Carco] §

Le Cahier des poètes, nº 3, avril-mai 1913, p. 119 (question et réponse d’Apollinaire), 128-129 (conclusion de Carco). Source : Gallica.
[OP2 1500]

Tout récemment l’Intransigeant, prenant l’initiative de demander à certains critiques autorisés quels livres de « jeunes » ils préféraient, nous avons cru bon de retourner la question et de prier les meilleurs écrivains et poètes de notre génération de vouloir bien nous faire connaître à qui allaient — et pour quelles raisons — leurs préférences parmi les volumes de vers et les romans publiés depuis dix ans par nos aînés.

Réponse de
M. Guillaume Apollinaire

Mon cher poète, La Porte étroite, d’André Gide, me parait être le meilleur roman parmi ceux qu’ont publiés nos aînés depuis dix ans.

Les grandes Odes, de Paul Claudel, sont l’ouvrage de poésie le plus important qui ait paru dans le même laps de temps.

[Réponses de Henri Béraud, Jean-Marc Bernard, Francis Bœuf, Claudien, Léon Deffoux, Tristan Derême, Fernand Divoire, Francis Éon, Roger Frêne, André de Gandillac, Gabriel-Joseph Gros, Legrand-Chabrier, Pierre Mac Orlan, Henri Martineau, Michel Puy, Tancrède de Visan.]

Je n’ai pas les scrupules de Tancrède de Visan, et, si je comprends qu’on ne réponde pas toujours à une enquête, c’est moins vis-à-vis de moi-même que des autres que je me trouve embarrassé. Dans la circonstance, il était facile, je crois, de n’embarrasser personne. Aussi, sur l’envoi du questionnaire, à trente des plus intéressants écrivains et poètes de notre génération, seize ont bien voulu nous communiquer leur avis. Il en ressort que Francis Jammes, Paul Claudel et André Gide précèdent dans leur admiration Henry Bataille, Gérard d’Houville et Colette Willy et que les noms d’Anatole France, Paul Adam, Maurice Barrès sont relégués au troisième rang.

Il n’en faut rien déduire de trop rigoureux car une génération chasse l’autre et de très grands écrivains le cèdent sans cesse à de plus jeunes au bénéfice d’une expression nouvelle. Jammes, Claudel et Gide ont une influence indiscutable aujourd’hui et nous souscrivons pleinement à l’hommage qui leur est rendu ici, mais nous n’avons garde d’oublier dans notre admiration Anatole France, Maurice Barrès, Paul Adam qui furent, il n’y a pas si longtemps encore, les maîtres de la jeune littérature. Rien n’est immobile et, comme l’écrivait avec une très grande finesse de jugement M. Roger Frêne1 : « Le sens de la beauté s’est déplacé ; la perfection sera autre. »

Nous pensons d’ailleurs qu’après Jean de Noarrieu, Les Grandes Odes et La Porte Étroite, la génération qui s’affirmera demain trouvera dans Le Beau Voyage et La Vagabonde le plus beau volume de vers et le meilleur roman qu’on ait écrits pour elle Qu’on lise, pour s’en convaincre, ce que cette génération a déjà produit.

Francis Carco.

[1913-07 Le Cahier des poètes] [Paul Fort] §

Le Cahier des poètes, nº 4 (numéro spécial « Paul Fort, Prince des Poètes »), juillet 1913, p. 189 (question), 190 (réponse d’Apollinaire). Source : Gallica.
[OP2 1500]

Le Cahier des Poètes a demandé à un certain nombre d’écrivains ce qu’ils pensaient du Prince des Poètes. Voici les réponses qui nous sont parvenues.

[…]

M. Guillaume Apollinaire

Je pense que Paul Fort est un grand poète dont l’art panique ne cessera de grandir dans l’admiration des hommes.

Comœdia §

[1909-04-25 Comœdia] Petites nouvelles des lettres et des arts.
[Lettre de Guillaume Apollinaire] §

Comœdia, 25 avril 1909, p. 000.
[OP2 1580, 1612]

Nous recevons du bon poète Guillaume Apollinaire une lettre extrêmement intéressante sur le portrait que fit de lui le peintre douanier Henri Rousseau, exposé aux Indépendants, sous le titre : La Muse inspirant le poète.

Apollinaire constate que tout le monde a dit que ce portrait n’était pas ressemblant, mais que tout le monde l’a reconnu. Nous regrettons que le manque de place nous oblige à ne publier qu’un fragment de cette lettre…

« Au demeurant, il eût été impossible que le portrait en question ne fût pas très ressemblant.

« J’ai posé un certain nombre de fois chez le Douanier, et le premier jour avant tout, il mesura mon nez, ma bouche, mes oreilles, mon front, mes mains, mon corps tout entier. Et ces mesures, il les transporta fort exactement sur sa toile, les réduisant à la dimension du châssis. Pendant ce temps, pour me récréer, car il est bien ennuyeux de poser, Rousseau me chantait les chansons de sa jeunesse :

Moi, je n’aim’ pas les grands journaux
       Qui parl’ de politique.
Qu’est-c’ que ça m’ fait qu’ les Esquimaux
       Aient ravagé l’Afrique.
C’ qu’i m’ faut à moi c’est l’Petit Journal,
       La Gazett’ la Croix d’ma mère.
Tant plus qu’ia d’noyés dans l’ canal,
       Tant plus qu’ c’est mon affaire.

ou bien

Aïe ! Aïe ! Aïe ! Que j’ai mal aux dents !

« Et je restais immobile, admirant avec quelles précautions il s’opposait à ce qu’aucune fantaisie, autre que celle qui caractérise sa personnalité, ne vînt détruire l’harmonie de son dessin mathématiquement semblable à la figure humaine qu’il voulait représenter. S’il ne m’avait pas peint ressemblant, le Douanier n’aurait fait aucune erreur ; les chiffres seuls se seraient trompés. Mais l’on sait que même ceux qui ne me connaissent pas m’ont immédiatement reconnu...

« Et le tableau si longtemps médité, tirait à sa perfection ; le Douanier avait fini de plisser la robe magnifique de ma Muse ; il avait achevé de teindre mon veston en noir, ce noir que Gauguin déclarait inimitable, qui ravit Marie Laurencin et qui désespère Othon Friesz ; il s’apprêtait à terminer un ouvrage qui est de la peinture sans aucune littérature, quand il eut tout à coup, pour me faire honneur, une idée nouvelle, une idée charmante, celle de peindre au premier plan une rangée délicate d’œillets du poète.

« Mais, grâce à la science incertaine des botanistes de la rue Vercingétorix, la peinture l’emporta sur la littérature, car, pendant mon absence, le Douanier, se trompant de fleurs, peignit des giroflées... »

La Culture physique §

[1907-02 La Culture physique] La danse est un sport §

La Culture physique : revue bi-mensuelle illustrée de tous les sports, 4e année, nº 50, 1er février 1902, p. 62-68. Source : Gallica.
[OP3 394-402]

Voltaire a dit : « La danse peut se compter parmi les sports, parce qu’elle est asservie à des règles. » C’est aussi un des plus vieux sports de l’humanité et l’un des plus aimés parce qu’il allie toujours le mouvement au plaisir, à la joie et souvent au bonheur.

On le sait, l’Église réprouve la danse. Cependant, nourris de la moelle des auteurs anciens, les pères, aux premiers temps du christianisme ne voyaient dans cet art qu’un plaisir innocent, qu’un délassement recommandable. Ils se souvenaient de Socrate qui, comme exercice, plaçait la danse au-dessus de la lutte et de la course :

« Les coureurs, disait-il, ont de grosses jambes et des épaules maigres, celles des lutteurs s’épaississent en même temps que leurs cuisses s’effilent, tandis qu’en dansant j’exerce tous mes membres à la fois et donne à mon corps de belles proportions. »

Et pourtant la laideur du philosophe était la négation de cette affirmation optimiste. Les arguments habituels en faveur de la danse prirent également une valeur de réfutation, car l’antiquité païenne tout entière fut condamnée comme immorale. On oublia David ballant devant l’arche et tout le bien qu’avaient dit de la danse saint Paul et saint Basile. Les censures ecclésiastiques tentèrent de déshonorer un art qu’on qualifia de diabolique. C’est que l’Église craignait, avec raison, son rôle civilisateur, l’enthousiasme qu’elle suscite et la valeur qu’elle donne à la beauté. On rappela que Salomé n’avait obtenu la tête de Jean-Baptiste qu’en dansant devant Hérode…

La danse resta interdite en principe, mais il fallut bientôt la tolérer. Le peuple ne prenait pas au sérieux les prohibitions ecclésiastiques contre un plaisir qui lui paraissait nécessaire.

L’Église ensuite fit des efforts pour donner à la danse un caractère religieux. Il en reste peu de chose. À Tolède, un corps de danseurs attaché à la cathédrale exécute encore de nos jours des pas devant l’autel. À Echternach, dans le Luxembourg, la fameuse procession dansante fête chaque année saint Willibrod : suivant un vieux rythme de maclotte, les fidèles sautillent — trois pas en avant et deux en arrière — sur un assez long parcours.

À la cour de Charles IX, des bals eurent lieu au chant des psaumes. Diane de Poitiers dansa la volte en chantant le De profundis traduit par Marot. Les ecclésiastiques eux-mêmes ne crurent pas toujours déroger en recommandant la danse ou même en dansant. En 1547, le curé Spangenberg faisait en chaire l’éloge du bal, c’est pour cette raison qu’on dansa pendant les noces de Cana et que probablement Jésus y dansa aussi. Plus tard le cardinal de Richelieu, s’accompagnant de castagnettes dansa la sarabande devant Anne d’Autriche.

Dépouillée de tout mysticisme et de toute solennité, la danse revêt aujourd’hui un caractère très différent de celui qu’elle eut dans les siècles écoulés. Son rôle actuel a été indiqué bien avant notre ère, par Socrate dont j’ai rapporté plus haut les paroles. La danse est aujourd’hui un sport dans toutes les acceptions que ce terme comporte : divertissement autant qu’exercice, elle est en même temps un sport moral.

On ne saurait douter des qualités de la danse considérée comme un exercice.

Elle assouplit et fortifie les muscles, corrige bien des attitudes vicieuses, donne de l’aisance, de l’agilité, de la grâce et de l’élégance. Elle peut remplacer tous les autres sports pour les femmes délicates ou peu courageuses. Les médecins ont toujours, en outre, reconnu à la danse des propriétés médicales. Chez les Grecs on l’ordonnait dans les cas de maladies nerveuses, les névralgies et les céphalalgies. Nicolas Venette, l’auteur du Tableau de l’amour conjugal, se fait le défenseur de bals de noces et recommande aux jeunes mariés l’usage de la danse. De nos jours on la conseille dans le lymphatisme, l’anémie, l’aménorrhée, la neurasthénie, les apepsies. La pratique constante de la danse régularise la circulation du sang et les fonctions respiratoires.

Ses inconvénients sont peu nombreux. On se borne à l’interdire aux trop jeunes enfants, aux vieillards, aux cardiaques, aux tuberculeux, aux asthmatiques, aux herniaires et pendant la grossesse.

Certains professeurs utilisent ce côté médical d’une façon systématique. M. Giraudet, président de l’Académie internationale de la danse, a imaginé une série d’exercices saltants qu’il appelle : la gymnastique-danse. Cette appellation me dispense d’exposer la méthode. Je cite seulement les conclusions de M. Giraudet :

« Tous ces mouvements sont combinés sans brusquerie avec pas de danse correspondant exactement aux mesures de musique. Ce mode d’enseignement permet d’attirer aux sports de la gymnastique et de la danse les tempéraments les plus rebelles. »

« La gymnastique-danse met simultanément en jeu : les pieds, les jambes, les bras, la tête, le corps et toutes les articulations ainsi que tous les muscles. »

Comme on le voit, cette idée n’est point sotte et il se pourrait, qu’un jour, la gymnastique-danse en musique remplaçât au lycée et à la caserne, les ennuyeux exercices d’assouplissement.

Mais la danse n’est pas un sport tout simplement. Son importance morale n’a pas échappé aux historiens. Agent de la civilisation dans le monde entier, nulle part son rôle n’a été aussi prépondérant qu’en Russie. C’est par le ballet et les maîtres à danser que les idées occidentales commencèrent à pénétrer dans l’empire des tsars et l’on peut dire que l’histoire de la Russie est, en somme, l’exposé des variations de la danse dans ce pays. M. Pierre d’Alheim qui a bien compris le rôle du ballet civilisateur en Russie s’est amusé à en dégager l’importance dans son ouvrage : Sur les pointes.

« Catherine régna sur la Russie, écrit M. Pierre d’Alheim, et Menchikof régna sur Catherine. Il aimait l’étranger et tint entrebâillée la porte qu’avaient ouverte Alexis Michel et Pierre. Par cette issue, une danseuse de France, qu’il avait connue à Paris, Mlle Juliette, se faufila : elle apportait les teintures à la mode, les paniers, les cadets, les gondoles, les bourrelets, les fourrés, qu’elle fit valoir en des musettes et des rigaudons. Cela plut, ainsi que la grâce mignarde de M. Ernest qui représentait l’art français à Pétersbourg, aux côtés de Mlle Juliette. Laissez faire, écrira plus tard l’abbé Galiani, un danseur influe plus qu’on n’imagine sur le tout. Il apprivoise, convertit et francise. Il fera connaître Voltaire et Diderot et ces messieurs feront connaître le reste. Catherine Ire fait venir de Paris Mlle Juliette, Catherine II fera venir Diderot. »

Son fils, le tsarévitch Paul, plus laid que ne l’avait été Socrate, voulut imiter Louis XIV qui n’avait pas dédaigné de paraître dans les ballets et que l’on avait vu :

Sous les habits d’un Dieu, danser seul à Versailles
En pas majestueux la grave passacaille.

« Paul dansait très bien, écrit M. Pierre d’Alheim. Il débuta en mil sept cent soixante-cinq dans un ballet, avec des officiers et des gens du monde, une demoiselle d’honneur, Mlle Hitrovo, et la princesse Klevanska.

« Il composa ainsi des ballets comme de nos jours Guillaume II compose des quadrilles. Mais sur le trône, Paul le Ténébreux abandonna la danse qui reparut avec éclat sous Nicolas Ier. Il fut appelé : “Le père de la danse”. Pendant son règne on admira à Pétersbourg la Taglioni, Fanny Elssler vint danser la cachucha, le zapateado en costume andalou et la cracovienne en petite veste soutachée à la polaque. Le tsar se passionna pour les pas espagnols et, malgré la Pologne, prit plaisir à la danse polonaise. Daumier, notre grand Daumier, s’est souvent moqué de Nicolas qui faisait danser par ordre ses courtisans pétropolitains :

« “Voyons général, vous savez que je veux que l’hiver soit très gai cette année, à Saint-Pétersbourg… Si vous n’êtes pas plus rigolo, je vous fourre aux arrêts pour trois mois.” »

C’était en 1845…

Encourager la danse : y a-t-il rien de plus moral ? N’est-ce pas arracher les jeunes gens aux bars, aux brasseries où ils s’alcoolisent ? N’est-ce pas leur permettre d’ébaucher des mariages ?

L’alcoolisme et la dépopulation, ces plaies de la France, trouveraient dans la multiplication des bals et soirées dansantes un remède certain, sinon absolu. Et cela suffit, je pense, à montrer l’importance morale d’un exercice à la fois sain et divertissant.

Cependant, la danse n’est pas seulement propre à régénérer l’esprit de famille et à fortifier la tempérance. En forçant les jeunes gens à une tenue élégante, à un maintien assuré, elle a le pouvoir de vaincre la timidité qui cause tant de désagréments dans la vie.

Vestris, guéri par un médecin nommé Portai, ne sut pas mieux témoigner sa reconnaissance qu’en lui enseignant la danse et le maintien. Il avait remarqué que très timide, Portai n’entrait dans la chambre d’un malade que d’un air gauche, ce qui faisait douter de sa science. Guéri de sa timidité, Portai devint le médecin à la mode et fut pendant la Restauration premier médecin du roi.

D’autre part, et ce doit être dans une démocratie un argument d’une grande valeur morale, la danse donne et conserve la beauté. Il est banal de constater que les ballerines ont toutes la jambe belle. Mais cette perfection n’est pas dévolue aux danseuses de profession seules. Tous ceux qui font de la danse un usage constant ont part à cette beauté. Les bras, le cou, le buste ne sont pas moins bien partagés, ils participent aux bienfaits d’un sport qui met en mouvement d’une façon régulière et modérée tous les membres à la fois.

On a écrit de nombreux ouvrages sur la callipédie, qui est l’art d’avoir de beaux enfants. La meilleure méthode existe depuis longtemps : c’est la danse.

Parents, pour que vos enfants soient beaux, hardis, agiles, gracieux, bien portants, faites-leur apprendre la danse, dès l’âge de neuf ou dix ans !

Préparez des générations d’une beauté fière ; mais, ne l’oubliez pas, vous n’atteindrez votre but que si ce sont des générations de danseurs.

Je ne veux pas cesser d’écrire au sujet de l’influence de la danse sur les mœurs, sans rapporter une prophétie inédite de Guillaume II qui, à Crefeld, au dernier congrès de la danse, dit à M. Giraudet :

« La danse qui rapproche les gens pourra un jour rapprocher les peuples. »

C’est vague, dira-t-on, mais l’imprécision n’est-elle pas le propre de tous les oracles.

À partir du xviie siècle, la danse n’a cessé d’évoluer de façon à devenir un sport et les maîtres à danser sont pour beaucoup dans cette évolution.

Depuis le grave Beauchamps, professeur de Louis XIV, « docteur de l’Académie de l’art de la danse », en passant par les maîtres à danser du xviiie siècle et du premier Empire qui, efféminés et trop galants, portaient à travers le monde le renom de la grâce française et allaient montrer à danser en ville avec, dans la poche, leur poche (petit violon que l’on ne voit plus que dans les musées), on arriva sous Napoléon III à une époque de décadence. Quelques maîtres suivaient la grande tradition ; les autres clients de Mabille, du Château-Rouge, dansaient le chahut ou le cancan après avoir enseigné la polka et la mazurke.

« Le maître de maintien du second empire, dit M. Molina da Silva dans La Grâce et le Maintien français, était en général un garçon déluré, bien bâti, beau danseur, mais en somme un type de commis voyageur. Il avait quelque chose d’un Gaudissart, moins les voyages. »

La poche et les violons étaient loin et quelques maîtres montraient à danser aux accents éclatants du cornet à piston.

De nos jours, le maître de danse, correct et travailleur, recherche les nouveautés, en invente et organise des congrès pour répandre et améliorer son art.

Notre époque a vu bien des danses jouir d’une faveur soudaine et disparaître tout d’un coup. De nouvelles danses de spectacle eurent des interprètes qui touchaient au génie. Le chahut triompha longtemps avec La Goulue, Grille-d’Égout, Nini-Patte-en-l’Air qui, comme Talma, eurent souvent pour public un parterre de rois, et qu’Édouard VII, alors prince de Galles, n’a certes pas oubliées. La Loïe Fuller fit des miracles ; elle joua avec le feu ; il lui prit la vue. Isadora Duncan, qui marche chaussée de sandales exactement copiées sur celles que portaient les danseuses grecques, danse les pieds nus et ressuscite les danses helléniques, et ses pas, réglés sur les motifs qui décorent les vases antiques sont d’une scrupuleuse exactitude. Cependant sa tentative d’évoquer par des pas et des attitudes les valses, les préludes et les nocturnes de Chopin, n’a pas été du goût de tout le monde. Le spirituel et regretté Georges Vanor écrivait :

« Isadora Duncan cette artiste chorégraphique qui s’imagine qu’il y a une corrélation entre les amazones et les polonaises et qui mime une chasse au sanglier sur de la musique de Chopin2. »

Jeanne Nidoux a tenté d’imposer aux salons la gracieuse danse du voile. Miss Ruth a rappelé les mystères de l’Inde avec ses danses dont les mouvements commençant au bout des doigts se communiquent au corps, bien que les jambes y aient moins de part que les bras.

Mais ce ne sont là que des danses de théâtre, elles n’ont rien à voir avec le sport qui nous intéresse.

Le monde dansant se divise en trois classes que j’appellerai selon les maîtres à danser : les salons, la société (c’est-à-dire la bourgeoisie) et le peuple.

Les danses en vogue dans les salons sont aujourd’hui : le boston américain à trois temps, celui à deux temps, la valse viennoise, le pas d’Espagne, la baronne, le pas de deux, le pas de trois, le pas de quatre, le moulinet du pas de quatre, la Rousse-Kaya, la flirt-danse, la Berline de la cour, le quadrille de l’empereur. On se familiarise également dans les salons modernes avec les danses de caractère, telles que la pavane, le menuet, la gavotte. On ne néglige pas, non plus, les pas qui ont la faveur de la société. Ce sont les divers quadrilles, la polka, la mazurka, la Scottish, la valse. La bourgeoisie, depuis quelque temps, s’est mise aussi à bostonner. Il est bon de dire que la position des danseurs marque actuellement la grande différence entre la danse des salons et celle de la société. Dans les salons on n’admet plus que la position américaine. Les danseurs s’enlacent du bras droit et se tiennent mutuellement le coude droit par la main gauche. Cette position a le grand avantage de laisser plus de liberté aux mouvements, elle permet aussi aux tailles de se redresser. Par là, elle semble plus sportive. Il faut souhaiter qu’on l’adopte non seulement dans la société, mais aussi dans le peuple.

Celui-ci est le véritable maître en matière de danse. Il invente, il adopte, mais avant tout, il aime le mouvement.

La sarabande qui, en Espagne, était une danse populaire presque indécente devint, à la cour de France, la danse noble et grave par excellence. La gavotte était une danse populaire du Dauphiné, elle doit son nom aux habitants de Gap : les Gavots.

Qu’elle vienne de l’ancienne volte provençale ou qu’elle soit issue du langaus allemand, l’origine populaire de la valse est indéniable. Au contraire des autres pas cette danse a subi plutôt l’influence des musiciens comme Weber qui en modifia le caractère en 1819 et comme Strauss qui la perfectionna, ensuite celle des maîtres à danser.

La scottish et le pas de quatre sont d’origine écossaise. La polka fut inventée vers 1830 par une paysanne de Bohême. Importée en France par Raab dès 1840, elle fit bientôt fureur et l’on chantait en 1842 :

Allons donc, frappez du talon.
Ébranlez théâtre et salon,
Tra la la
Dansez la polka
Dansera
Demain qui pourra
Faites sonner vos éperons
Levez la jambe et nous rirons.

La mazurka peu après vint de Pologne :

« Oh ! la Mazourka !… dit un monologue de l’époque, danse pleine d’abandon et qui montre une femme telle qu’elle est… gracieuse toujours, balançant la basquine sur la hanche et se cambrant comme une Andalouse de Mossieur Monpou !… »

D’origine anglaise, la contredanse ou quadrille est essentiellement populaire, l’étymologie du mot l’indique : country-danse c’est-à-dire danse de la campagne.

D’origine populaire aussi, le cake-walk : cette danse du gâteau qui, inventée par les nègres des États-Unis, fut la folie de l’année 1904.

Aujourd’hui, en dehors des danses nationales, la faveur populaire va avant tout à la matchiche.

C’est la danse nouvelle.
Mademoiselle.

Son origine populaire ne fait point de doute et c’est aux spectacles démocratiques des cafés-concerts qu’elle doit sa popularité.

Elle nous arrive de l’Espagne. Son nom vient de macho : « mâle, vigoureux, énergique », ou de machuchar : « écraser, briser, meurtrir »… les cœurs sans doute.

Je mets de côté machucho : « sensé, prudent » ; cependant le mot matchiche pourrait en être dérivé par antiphrase. Mais personne ne m’en voudra d’avoir écarté macizo qui signifie : « massif, épais ».

Venue d’Espagne ou imitée des danses espagnoles, la mouillette partage avec la matchiche les faveurs populaires. Son nom paraît une corruption de muleta3 qui a divers sens. J’écarte celui d’étoffe d’une bannière ou d’un drapeau. Dans son deuxième sens, muleta est usité en tauromachie. J’en donne l’explication pour ceux de mes lecteurs qui ne sont pas aficionados.

On appelle muleta un morceau de drap rouge rond ou carré, percé au centre. Le matador place cette étoffe sur un petit bâton et s’en sert pour préparer et diriger le taureau. Muleta signifie aussi béquille et c’est ce dernier sens qui est le bon, je crois, pour l’étymologie de la mouillette. On peut se figurer aisément que cette danse mime d’une manière dégagée les déhanchements d’un béquillard. Le mot béquille parut aussi dans les chansons du xviiie siècle dans une acception très libre et, de nos provinces, la célèbre chanson : La Béquille du père Barnaba peut fort bien avoir passé en Espagne qui nous la rend au xxe siècle sous le nom de mouillette.

Le peuple continue aussi à danser le cake-walk, la kraquette, le polo, l’agrach, le boston des épileptiques, sans abandonner les danses devenues traditionnelles : la valse, la polka, la mazurka.

Qu’on me permette en terminant de formuler deux souhaits.

Que dans l’avenir la danse soit protégée à l’armée. En Allemagne, pendant les marches, à chaque halte, les soldats organisent des danses qui les distraient, les reposent et les maintiennent en forme, mieux que l’immobilité au bord d’un fossé.

Qu’à l’avenir, la danse soit considérée comme un complément de l’éducation, que les pouvoirs publics la regardant comme un sport utile, un facteur de la santé du corps et de l’esprit, l’inscrivent dans les programmes des lycées de jeunes gens et de jeunes filles. Qu’on ne la mette cependant pas au nombre des matières dont la science est exigée dans les examens et aux concours.

Qu’elle reste ce qu’elle est et ce qu’elle doit être : un exercice hygiénique, une gymnastique récréative, un sport artistique, moral et joyeux.

[1907-03 La Culture physique] Guy de Maupassant athlète §

La Culture physique : revue bi-mensuelle illustrée de tous les sports, 4e année, nº 52, 1er mars 1907, p. 116-119. Source : Gallica
[OP2 1195-1202]

Athlète accompli mais surmenant à la fois son corps et son esprit, Maupassant devint fou. Entraîné à tous les sports, il réserve son admiration pour le tir au pistolet.

Parce qu’il consacra une importante partie de son existence à son développement physique, Guy de Maupassant n’a point cessé d’occuper l’attention des hommes de sport, mais comme une pénible anomalie, comme une contradiction sportive plutôt que comme un modèle, un exemple indubitable. C’est qu’en effet il mourut la raison obscurcie, ce robuste Normand, orgueilleux de son corps et qui réalisa en littérature les conceptions un peu étroites de Flaubert.

Maupassant qui, par certains côtés de son talent, se rattache à la tradition la plus française sinon la plus classique, et qui, à cause de sa fidélité à suivre la discipline réaliste, est donné aujourd’hui encore pour un parangon de santé spirituelle, termina ses jours en accès de frénésie et en divagations dont il décrivit les affres dans une nouvelle : Le Horla,qu’en état de santé mentale un Français n’aurait pas écrite mais qui, due à un Américain, à un Anglais ou même à un Allemand n’accuserait qu’un peu de misère morale peut-être, mais certes aucune folie.

La jeunesse de Maupassant fut vigoureuse et splendide. Il s’adonna avec passion aux sports de la mer et développa ses muscles par la rame, par les exercices de la voilure, par la nage, par la pêche. Qu’il aimait la mer ! Plus tard et plus luxueusement, il lui demanda de le bercer et de lui donner cette solitude dont, malade, il se sentait sans cesse le besoin. Enfant, il partait avec les marins d’Yport et passait des nuits à lever les filets. Les tempêtes ne l’effrayaient point. Les pêcheurs l’adoraient et, le trouvant courageux et assez exercé, l’emmenaient avec eux par les plus gros temps.

Il ramait aussi sur les étangs où il péchait et chassait. Car la chasse aussi fut toujours un de ses sports favoris. Elle lui inspira de nombreuses nouvelles : « La Bécasse », « Un coq chanta », « Le Loup », « Les Bécasses », etc. Le cheval lui plut également dès sa jeunesse. Chevauchées, efforts musculaires, courses à pied, toutes ces manifestations d’une vie intense lui donnèrent la santé, la vigueur, cette carrure solide et ce cou puissant dont il était fier.

 

Adulte, il suivit la méthode qui avait réussi à l’adolescent. Secrétaire particulier de M. Bardoux, ministre de l’Instruction publique, bureaucrate au ministère de la Marine, il nous apparaît dans ses biographies comme un solide garçon, joyeux, un peu brutal.

C’est à cette époque qu’il s’éprit d’une rivière. Il l’aima plus sans doute qu’il n’aima les femmes pour lesquelles il professa toujours un mépris qu’on a souvent signalé.

« Ma grande, mon unique passion, a-t-il écrit, pendant dix ans, ce fut la Seine. »

C’était l’époque des fameux samedi et dimanche, « les jours sacro-saints du canotage » dont parle la correspondance de Flaubert. Ces jours-là, tout labeur intellectuel cessant, le jeune écrivain les donnait tout entiers à la Seine, buvant son eau, mangeant son poisson chez Fournaise, au pont de Chatou.

Sur une yole : La Feuille à l’envers,achetée à cinq si l’on en croit une nouvelle : « Mouche », achetée avec le seul Léon Fontaine, d’après un biographe, Maupassant se surmenait à canoter des journées entières.

Il avait voulu habiter au bord de la Seine. Chaque matin, debout avant l’aurore, il s’en allait sur l’yole, fumant sa pipe, et ne prenait le train pour se rendre au ministère qu’après avoir sérieusement exercé ses muscles.

C’était un véritable athlète qui oubliait toute modestie dès qu’il s’agissait de sa force physique. Il racontait avec complaisance ses exploits de rameur et se vantait d’avoir descendu la Seine de Paris à Rouen en ramant et transportant deux amis.

Il s’entraînait à la nage dont il aimait le complet effort musculaire et partait aussi à pied, car c’était un marcheur intrépide que quatre-vingts kilomètres n’effrayaient point. On sait qu’il parcourut pédestrement l’Auvergne, la Bretagne, la Suisse et la Corse dont mieux que lui notre Albert Surier sut distinguer et pour ainsi dire découvrir les beautés nettes et ensoleillées :

« Quoi de plus doux que de songer en allant à grands pas ! Partir à pied quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse ! » C’est ainsi qu’il célébrait la griserie du grand air.

 

Ensuite, vint la gloire, la fortune conquises par un travail acharné et une entente parfaite des affaires (il ne faut pas oublier que Maupassant était normand).

Les goûts alors deviennent plus raffinés. Au lieu de la Seine, il lui faut la mer, comme dans sa jeunesse. Au lieu de La Feuille à l’enversil possède le Bel ami.

Sa passion des voyages se développe, elle est un besoin de son tempérament. Il se surmène et se livre à des excès de toute nature. Les voyages lui permettent un retour momentané à la vie simple, à l’existence animale. Il visite la Sicile, l’Algérie, la Tunisie, l’Italie, l’Angleterre.

« Je sens que j’ai dans les veines le sang des écumeurs de mer. Je n’ai pas de joie meilleure, par des matins de printemps, que d’entrer avec mon bateau dans des ports inconnus, de marcher tout un jour dans un décor nouveau, parmi des hommes que je coudoie, que je ne reverrai point, que je quitterai, le soir venu, pour reprendre la mer, pour m’en aller dormir au large, pour donner le coup de barre du côté de ma fantaisie, sans regret des maisons où des vies naissent, durent, s’encadrent, s’éteignent, sans désir de jamais jeter l’ancre nulle part, si doux que soit le ciel, si souriante que soit la terre. »

Cette citation des souvenirs de Mme de Maupassant recueillie par M. Lumbroso nous montre assez la façon dont l’écrivain aimait les voyages, non pour ce qu’on apprend ni pour les nouveautés qu’on rencontre, mais parce qu’ils donnent la solitude, la santé morale et physique.

En route, il observe surtout ce qui a rapport à la force, à l’adresse.

Il remet au point la légende de l’évasion périlleuse de Bazaine :

« Bientôt je gagnai l’abri des îles et je m’engageai dans le passage, sous le château fort de Sainte-Marguerite.

« Sa muraille droite tombe sur les rocs battus du flot et son sommet ne dépasse guère la côte peu élevée de l’île. On dirait une tête enfoncée entre deux grosses épaules !

« On voit très bien la place où descendit Bazaine. Il n’était pas besoin d’être un gymnaste habile pour se laisser glisser sur ces roches complaisantes. »

Maupassant riche et glorieux arrive à l’époque douloureuse de son existence. Le jeune homme, épris d’exercices athlétiques, soucieux de sa force et de sa santé, est devenu un malade, un misanthrope demandant le ressort moral et physique à l’éther, à la cocaïne, à la morphine, au haschisch, à l’opium. Ce n’est pas qu’il ne déplore de recourir à ces excitants artificiels et dans Sur l’eauil parle des « visions un peu maladives de l’opium », mais il sent que sa vigueur s’en va ; factice ou non, il lui faut avoir de la force. Et, conséquence de cette hygiène déplorable, son cerveau s’épuise, la folie le guette…

 

En même temps que ses forces déclinaient, Maupassant se demandait à quoi pouvaient servir l’énergie, la santé et le bonheur physique. Dans son étude sur Flaubert il laisse échapper un cri de malade :

« Les gens tout à fait heureux, forts et bien portants sont-ils préparés comme il faut pour comprendre, pénétrer, exprimer la vie, notre vie si tourmentée et si courte ? Sont-ils faits, les exubérants, pour découvrir toutes les souffrances qui nous entourent, pour s’apercevoir que la mort frappe sans cesse, chaque jour, partout, féroce, aveugle, fatale ? »

C’est ainsi qu’à la fin de sa vie Salomon s’écriait : « Vanité des vanités et tout est vanité ! »

Et ce misogyne qui n’utilisa les femmes que pour son plaisir, en les méprisant, se met à manifester une misanthropie noire.

Comme il maltraite cette pauvre humanité moderne !

Mais il faut l’avouer, Maupassant avait raison le jour où il écrivit cette page de Sur l’eau qui restera comme le programme de ce que physiquement l’homme doit être et ne pas être. Cette diatribe d’un malade qui tut beau et fort ne nous paraît plus, avec le recul des années, qu’un raisonnable appel en faveur de la beauté corporelle :

« Dieu que les hommes sont laids ! Pour la centième fois au moins je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la race humaine est plus affreuse. Et là-dedans une odeur de peuple flottait, une odeur fade, nauséabonde de chair malpropre, de chevelure grasse et d’ail, cette senteur d’ail que les gens du Midi répandent autour d’eux par la bouche, par le nez et par la peau, comme les roses jettent leur parfum.

« Certes les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous les jours aussi mauvais, mais nos yeux habitués à les regarder, notre nez accoutumé à les sentir ne distinguent leur hideur et leurs émanations que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue et de leur puanteur.

« L’homme est affreux ! Il suffirait, pour composer une galerie de grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles inégales, leurs jambes trop longues ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, leur air souriant ou sérieux.

« Jadis, aux premiers temps du monde, l’homme sauvage, l’homme fort et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion. L’exercice de ses muscles, la libre vie, l’usage constant de sa vigueur et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est la première condition de la beauté, et l’élégance de forme que donne seule l’agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de plastique, surent conserver à l’homme intelligent cette grâce et cette élégance par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les jeux de force et de souplesse, l’eau glacée et les étuves firent des Grecs de vrais modèles de beauté humaine ; et ils nous laissèrent leurs statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu’étaient les corps de ces grands artistes.

« Mais aujourd’hui, ô Apollon, regardons la race humaine s’agiter dans les fêtes ! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l’étude précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans en courbaturant leur esprit avant qu’il soit nubile, arrivent à l’adolescence avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les proportions normales ne sont jamais conservées.

« Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements sales ! Quant au paysan, Seigneur Dieu ! Allons voir le paysan dans les champs, l’homme-souche, noué, long comme une perche, toujours tors, courbé, plus affreux que les types barbares qu’on voit aux musées d’anthropologie.

« Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont élégants de tournure et de figure ! »

Personne, aujourd’hui même où l’on comprend le rôle social des sports, l’importance de la culture physique, personne ne saurait mieux parler de la beauté humaine.

Eh bien ! ce Maupassant qui, nous venons de le voir, était peiné de devoir coudoyer la laideur, ce Maupassant qui pratiqua tous les sports de son temps n’a pas de termes assez méprisants pour les ravaler. Je le disais plus haut, Maupassant n’est qu’une anomalie, une contradiction sportive. Fort et beau, il eût dû pour mourir demander à Dieu comme le Moïse d’Alfred de Vigny :

Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.

Il eût dû devenir centenaire et meurt fou dans la force de l’âge.

Il eût dû louer les sports et ne vante que ceux pratiqués dans l’Antiquité. Pour ceux de son temps, lisez ce qu’il a écrit dans la préface des Tireurs au pistolet,du baron de Vaux :

« Il est à remarquer qu’on est en général infiniment plus fier des supériorités physiques que des supériorités morales. Il existe dans Paris une armée d’artistes de grande valeur à qui leur art semble presque indifférent, qui n’en parlent guère et semblent le considérer comme une simple profession ; tandis qu’on ne peut causer dix minutes avec eux sans qu’ils célèbrent leur force et leur adresse. Les uns lèvent des poids d’athlètes, les autres excellent à l’escrime ; ceux-ci boxent ou pirouettent sur des trapèzes à la façon des gymnasiarques ; ceux-là, dès que vous leur avez été présenté vous font tâter obstinément leurs biceps, ou se promènent sur les mains autour de vous, rendant ainsi difficile toute conversation suivie.

« On pourrait même établir une sorte de classification suivant les métiers. Les peintres, en général, aiment l’épée et la pratiquent avec succès, à l’imitation sans doute de M. Carolus-Duran ; les sculpteurs sont des gens de force, qui préfèrent les pesants haltères, les barres parallèles et les trapèzes.

« Sitôt que dans la rue une voiture chargée de pierres ou un omnibus couvert de monde demeurent immobiles à quelque montée trop rude, malgré l’effort des chevaux épuisés, on voit soudain sortir de la foule quelque monsieur fort élégant qui s’approche d’un air tranquille et saisit la roue avec grâce : et la voiture immédiatement se remet en marche, tandis que le sauveur se perd au milieu des spectateurs stupéfaits. Cet homme, ce chevalier errant des charrettes embourbées, est presque toujours un sculpteur ; et il a plus d’orgueil au cœur, plus de joie intime et profonde, plus de vaniteuse satisfaction dans l’âme pour les omnibus qu’il a remis en marche que pour tous les légitimes succès gagnés à coups d’ébauchoirs et de talent.

« Aussi prenons garde quand le hasard nous met en rapport avec quelque artiste dont les mœurs nous sont inconnues. Soyons prudents et circonspects ; ne parlons jamais de boxe si nous ne voulons point recevoir dans le nez quelque horion formidable qui nous démontre un coup imparable en même temps que la puissance musculaire de notre nouvelle connaissance.

« Ne prononçons jamais le mot “bâton”, si nous ne voulons point voir notre compagnon s’emparer aussitôt de notre canne et nous expliquer des attaques savantes qui jettent au ruisseau notre chapeau défoncé et nous font pleuvoir sur le crâne, malgré nos bras étendus, une grêle de coups douloureux.

« Or, de tous les exercices d’adresse, il n’en est qu’un seul innocent, privé de tous ces désagréments, un seul qu’on ne peut exercer contre le spectateur inoffensif : c’est le pistolet. Et voilà pourquoi il doit être mis indubitablement au premier rang.

« Mais il a encore d’autres avantages. Comme l’escrime, il exige une étude patiente, une rare habileté ; il donne, plus que tout autre, la joie de la difficulté vaincue, la sensation de l’adresse triomphante ; il n’exige ni partenaire, ni professeur, ni changement de costume, ni mouvements désordonnés, enfin, comme il n’est point classé parmi les exercices hygiéniques, il n’est point pratiqué par le premier venu. »

Pauvres exercices hygiéniques, vous voilà ridiculisés de façon aristocratique ! Pauvre Feuille à l’envers,sœur des yoles, chargées de calicots farauds, d’ouvrières endimanchées ! Pauvre marche à pied, sport du chemineau ! Pauvre, pauvre Maupassant !

Le Cri de Paris §

[1905-12-17 Le Cri de Paris] Le valet de chambre de M. Étienne §

Le Cri de Paris, 17 décembre 1905, p. 000.
[OP3 390-391]

Emmanuel Kant estimait tout particulièrement son domestique, le fidèle Lampe. M. Étienne n’estime pas moins son valet de chambre.

Avant de quitter le ministère de l’Intérieur, il l’a promu inspecteur général de la Sûreté. Un poste assez important.

Personne, sauf l’Écho de Maubeuge, ne s’est plaint de cette nomination, toute naturelle en somme. Mais ce qu’on ne sait pas, c’est la façon charmante dont le nouvel inspecteur est entré en fonction.

Il s’en fut trouver son chef, M. Hennion, et lui dit : « Monsieur a-t-il quelque chose à me commander ? Je suis aux ordres de Monsieur. »

M. Étienne riait aux larmes en racontant cette anecdote. C’était le soir où il fut nommé ministre de la Guerre. Il dînait chez des amis qui avaient eu l’attention de ranger sur la nappe de petits régiments de soldats de plomb.

[1906-01-28 Le Cri de Paris] Billet du vieux diplomate §

Le Cri de Paris, 28 janvier 1906, p. 000.
[OP3 391-392]

J’ai rencontré un Albanais, gentilhomme, car il tient son titre par collation des anciens sultans. Comme j’ai la vue basse, il m’a reconnu le premier.

Grâce à lui, en 1877, pendant un voyage à petites journées, de Valone à Janine, je m’étais tiré d’un mauvais pas où m’avait jeté l’étourderie de mon valet de chambre français : le sieur Mollet. Je m’en suis aussitôt souvenu et lui ai tendu les mains en citant les vers de Ronsard sur Scanderbeg :

Ô l’honneur de ton siècle ! ô fatal Albanois
Dont la main a desfait les Turs vingt et deux fois…

Il m’a raconté l’histoire d’un prétendant au trône d’Albanie, le prince Ghika, qui, dans les journaux qui lui sont dévoués, fait qualifier sa femme de princesse royale d’Angleterre. Elle est la fille d’un riche fermier australien, d’origine irlandaise.

Après le tremblement de terre qui détruisit Scutari, cet été, le prince annonça au comité de secours formé en Italie, qu’il souscrivait pour une somme de dix mille lires. On les attend encore.

Il comptait sans doute les payer au moyen de la monnaie fiduciaire dont il a fabriqué dernièrement quelques millions, en compagnie d’un aventurier scutarin, avec lequel il est maintenant brouillé.

Il s’agit d’un prêtre scutarin, fils de Toné, la fameuse courtisane scutarine pour laquelle le roi Victor-Emmanuel (non pas celui qui règne, mais il re galantuomo) eut une courte passion.

Gaspard Jakova Merturi, recueilli par les jésuites de Scutari, entra dans leur Compagnie. Il se défroqua ensuite et prit le titre de professeur comte Vladan. Il fonda alors à Rome l’Araldo d’Albania, et soutint tour à tour le prétendant marquis d’Aladro et le prince Ghika.

Gaspard Jakova et le prince Ghika avaient fondé un comité qualifié Kombi (la nation). Cette vaste association se composait de deux membres ; mais ils menaient plus de bruit que deux cents. Maintenant, ils se sont disputés et le prince Ghika a exclu le professeur comte Gaspard Vladan du comité Kombi ; de son côté, le Jakova a exclu le prince. Ces bouffonneries ont été interrompues par l’affaire des billets de banque. Le prince s’en est tiré grâce à son frère, l’honorable député roumain. Mais le prêtre scutarin a dû s’enfuir à Athènes.

De sa retraite, il a insulté et calomnié un Albanais estimable, Faïk bég Konitza, qui habite Londres. Si l’Albanie était un État, il en serait sans doute le premier ministre. Albanologue, sanscrististe et même, je crois, yamatologue, le bég Konitza est connu des savants de l’Europe entière. Pour se délasser, il écrit en français des essais remarquables qu’il signe de pseudonymes divers. Le sultan l’a condamné trois fois à mort.

Le bég Konitza, après avoir été grossièrement injurié par dom Jakova, lui proposa une rencontre sur la frontière franco-suisse. Mais le professeur comte Vladan préfère des ébats moins dangereux avec les Alcibiades des écoles attiques.

Au demeurant, c’est un antiphysique qui s’est tiré lestement de quelques procès qu’on lui intentait pour avoir estropié des jeunes gens auxquels il donnait des leçons, et qui appartenaient aux meilleures familles de Rome.

La Démocratie sociale §

[1909-12-18 La Démocratie sociale] Giuseppe Giacosa §

La Démocratie sociale, 18 décembre 1909, p. 000.
[OP2 1156-1161]

L’auteur de « Comme les feuilles » triomphe au Théâtre de l’Odéon. Du Parnasse au réalisme

Giacosa eut le bonheur de vivre à une époque où le théâtre italien était tombé dans une profonde décadence.

La scène était livrée un peu partout à la comédie en patois. On se demandait si l’unité de langage allait suivre l’unité nationale. Chaque dialecte avait ses auteurs et l’entreprise eût été hasardée de vouloir faire réussir une pièce en italien. Ce qui paraissait impossible réussit grâce à la poésie ; car si l’on eût en vain demandé aux spectateurs des applaudissements pour une pièce italienne, en prose, comment exiger qu’un poète écrivît en quelque dialecte que ce fût et en vers une pièce se passant au Moyen Âge ? Le public comprit tout cela et l’Italie entière applaudit la partie d’échecsde Giuseppe Giacosa.

« Une partie d’échecs »

Cet acte en vers est imité des pièces de nos poètes parnassiens. On a comparé le succès d’Une partie d’échecsà celui du Passant deCoppée. On pourrait comparer les deux pièces. Ce sont des divertissements de bonne compagnie, divertissements un peu fades : Moyen Âge de bonbonnière, Renaissance de vignette romantique. Toutefois, le succès de la pièce de Giacosa s’explique par des raisons d’un ordre très élevé. Il marque une renaissance du théâtre italien, et, qui plus est, du théâtre en vers. Désormais, le Risorgimentoest complet. L’Italie ressuscitée n’est plus muette. Elle a recouvré la parole. Le langage italien retentit de nouveau sur les tréteaux d’où l’en ont chassé le vénitien, le piémontais, le bolonais, etc.

La plupart des Italiens connaissent par cœur le prologue d’Une partie d’échecs.Ce sont des vers parnassiens sans grande originalité mais fort agréables, comme les vers du Passant.Nous avons mieux maintenant dans un genre pire. La mauvaise poésie parnassienne a fait des progrès étonnants en France, surtout au théâtre. Il paraît que l’Italie n’est pas moins bien partagée que nous sur ce point et que certaine pièce de M. Sem Benelli, mise en vers français par un académicien, prouvera bientôt à Paris que l’Italie n’a rien à lui envier en fait de faux théâtre poétique.

Le succès d’Une partie d’échecsparaissait avoir mis définitivement Giacosa dans sa voie. Il écrivit encore un certain nombre de pièces conventionnelles, se passant dans ce Moyen Âge idéal des beaux costumes, des pages, des châtelaines et des noms ronflants. Giacosa composa successivement : Triomphe d’amour, Frère d’armes, La Dame de Challant, Le Comte rouge,etc.

« Triomphe d’amour »

Toutes ces pièces eurent du succès et tout particulièrement Triomphe d’amour,où l’on voit une certaine Diane d’Alteno jurer de ne pas se marier. Elle est aimée par Hugues de Montsoprano qu’elle refuse d’épouser. Cependant, malgré elle, son cœur est épris de celui qu’elle dédaigne. Un soir, on frappe au château : « C’est un pauvre pèlerin égaré qui demande un abri contre la tempête. » Le pèlerin entre, il annonce le mariage d’Hugues de Mont-soprano « avec la fille du comte de Valesca ». Aussitôt, Diane s’évanouit. Quand elle revient à soi, le pèlerin a enlevé sa fausse barbe et son manteau. C’est Hugues lui-même. Il épousera la belle Diane.

« Le mari amant de sa femme »

Cet art était en vérité trop superficiel et trop banal. Giacosa s’était égaré en voulant appliquer les règles de la dramaturgie parnassienne. Il changea de manière et, au lieu de chercher d’illusoires héros dans un Moyen Âge de convention, il s’efforça de regarder son temps face à face. Une pièce de transition, en vers, Le Mari amant de sa femme, représentée en 1879, marque la transformation du parnassien Giacosa en auteur réaliste.

Le réalisme d’Augier et de Dumas

Son réalisme est celui d’Augier, de Dumas fils, les vrais maîtres du théâtre au xixe siècle. Leur influence s’exerçant dans le Nord a produit Ibsen, dont le théâtre, sans eux, n’aurait eu sans doute aucune consistance, aucune apparence contemporaine. En Italie, cette influence n’a pas pour objet un talent de premier ordre comme le grand Scandinave, mais elle éloigne Giacosa de la poésie de pacotille pour le tourner vers un art plus humain, préludant ainsi à l’art passionné de Gabriele D’Annunzio qui, plus que tout autre contemporain, peut-être, sut concilier ce qui ne se concilie que dans les chefs-d’œuvre : l’observation profonde et la création bien équilibrée. Malgré les éclats du naturalisme dont il crut adopter les théories, Giacosa ne subit en réalité que l’influence d’Augier et de Dumas fils, ces redoutables Français qui, avec tant de raison, ont tracé les limites où s’arrêtera le prosaïsme au théâtre, donnant ainsi aux poètes un champ immense à cultiver au-delà de ces limites. Et l’on peut regretter que nul, en France, n’ait encore osé les franchir. Au demeurant, sauf Ibsen et D’Annunzio personne n’a rien tenté au-delà du réalisme. Giacosa s’en serait bien gardé, tout poète qu’il croyait être. Même, de bonne foi, il pense s’efforcer en deçà. Il faut ajouter qu’il échoua dans ce dessein qui l’eût mené au vérisme.

Le vérisme italien

Le vérisme italien est une imitation romantique du théâtre libre français. Malgré toute sa bonne volonté, Giacosa n’eut pas le courage de se convertir au vérisme. Il demeura ce qu’il était ; un brave homme d’auteur dramatique, épris de réalisme et se croyant naturaliste. Toutefois, avant de proclamer sa foi dans le naturalisme, il écrivit quelques pièces contemporaines, dont la meilleure est sans contredit : Rendue à discrétion.

« Rendue à discrétion »

La marquise de Lovaglio, une jeune femme qui a l’habitude de jouer du cœur des hommes, fait le pari d’empêcher un jeune savant qui veut partir à la recherche du pôle Nord d’accomplir ce voyage. Le jeune homme, André Sarni, ne peut résister aux séductions de la belle marquise ; il ne partira pas. Mais elle-même s’est brûlée au feu qu’elle allumait ; elle aimera André. Badinage, dira-t-on. Non point ; mais frivolité, influence mal digérée de Dumas fils, tout comme notre théâtre contemporain, si applaudi et que l’on croit si près de la vérité et de la passion. On n’a pas encore remplacé Dumas en France, on ne le remplacera pas tant que les poètes ne s’en seront pas mêlés, et ils ne s’en sont pas encore mêlés.

« Tristes amours »

Le naturalisme préoccupa longtemps Giacosa. Sous l’influence des théories nouvelles, l’auteur italien embourgeoise de plus en plus ses personnages. Tristes amours, Les Droits de l’âmesont les plus connues de ses pièces où le pathétique sent encore la poésie parnassienne, tandis que l’observation obéit moins à l’œil et au raisonnement qu’à cette règle : « Est-ce ainsi ou n’est-ce pas ainsi que doit observer un auteur qui, à l’exemple de MM. Zola, Daudet et Goncourt, professe le naturalisme ? »

Tristes amoursmérite une attention spéciale. Cette pièce, dont la chute fut retentissante, et dans laquelle la critique ne voulait voir aucun art, mais de la photographie, se releva ensuite et la Duse la promena triomphalement à travers toute l’Italie. Il s’agit des amours de la femme d’un avocat avec le secrétaire de son mari. Le père du jeune homme est au courant de tout et en profite pour exercer un chantage infâme sur la maîtresse de son fils. L’avocat finit par être renseigné, sa femme est prête à partir avec son amant, mais son enfant la retient au foyer conjugal et son mari la gardera près de lui à cause de l’enfant.

« Comme les feuilles »

Certes, on aurait mauvaise grâce à crier au chef-d’œuvre à propos de Comme les feuilles,mais il s’agit, après tout, de la meilleure pièce d’un auteur que les Italiens considèrent à juste titre comme le premier en date de leurs nouveaux auteurs dramatiques nationaux. Giacosa est encore regardé par la plupart de ses compatriotes comme leur plus grand auteur dramatique contemporain.

L’Odéon a donc raison de présenter au public parisien une pièce qui témoigne hautement de l’influence française à l’étranger à un moment où elle paraît le plus contestée.

On a dit de Comme les feuillesque c’était une pièce dans le genre de celles d’Émile Augier. En effet, vers la fin de sa carrière, Giacosa avait acquis de l’expérience et une connaissance réelle de l’humanité. Tout cela lui a permis d’écrire Comme les feuilles.

Mais peut-être est-ce faire trop d’honneur à l’écrivain italien que de le comparer au grand auteur français que fut Augier. Giacosa se ressent toujours de ses débuts parnassiens. Il atteint au convenu lorsqu’il veut être pathétique et son réalisme n’est souvent que grotesque. N’importe.

Augier eût reconnu un de ses élèves dans le peintre audacieux de Rosani, héros de Comme les feuilles,héros en qui se résument en un raccourci souvent plein de vérité les mœurs, les vices et les vertus de la nation italienne au lendemain du Risorgimento,c’est-à-dire aujourd’hui même.

[1909-12-25 La Démocratie sociale] La germanisation de l’Allemagne. Le mouvement pédagogique contre la culture européenne §

La Démocratie sociale, 25 décembre 1909, p. 000.
[OP2 1161-1163]

Opinion de Goethe

Un jour Goethe disait à Eckermann : « La littérature nationale, cela n’a plus aujourd’hui grand sens : le temps de la littérature universelle est venu, et chacun doit aujourd’hui travailler à hâter ce temps. Mais, en appréciant les étrangers, il ne faut pas nous attacher à une certaine œuvre particulière et vouloir la faire admirer comme un chef-d’œuvre ; si nous cherchons les chefs-d’œuvre, il ne faut penser ni aux Chinois, ni aux Serbes, ni à Calderon, ni aux Niebelungen, il faut toujours retourner aux anciens Grecs, car dans leurs œuvres se trouve toujours le modèle de l’homme dans sa vraie beauté. Le reste, nous ne devons le considérer qu’historiquement, et pour nous approprier le bien que nous pouvons y trouver. »

Et un autre jour :

« Que l’on étudie Molière, que l’on étudie Shakespeare, mais avant toutes choses, les anciens Grecs, et toujours les Grecs. »

Les Allemands sont contre Goethe. Ils ne suivent plus leur tradition. Ils imitent l’Amérique.

Aujourd’hui, Goethe est passé de mode en Allemagne, passé de mode n’est pas suffisant, on pourrait dire détesté. Le seul auteur allemand dont les œuvres soient dignes d’être regardées comme des modèles par les autres nations est haï par ses compatriotes.

On fait tout pour rabaisser un homme dont le génie est celui qui, à mon sens, honore le plus l’Allemagne. Cette haine se traduit d’une façon puérile et grotesque : on enseigne aux enfants que Klopstock est plus sensible que Goethe et que Schiller est plus noble.

De même, à l’époque romantique, on dénigrait Racine et Voltaire en France.

Toutefois, ces plaisanteries ne pénétraient point dans les collèges et les lycées. En Allemagne, ce sont les professeurs mêmes qui mènent le combat contre l’esprit goethien dans l’enseignement. Cette tendance n’est pas nouvelle. Depuis longtemps l’Allemagne a pris l’Amérique comme modèle. Le rapide développement des États-Unis paraissant dû aux connaissances pratiques des Américains peu embarrassés d’idées générales, et ne se souciant pas des Grecs, les Allemands s’efforcèrent d’obtenir artificiellement chez eux cette population expérimentée, habile, audacieuse et sans culture générale qui prospérait naturellement en Amérique. Les Allemands introduisirent dans toutes les branches de l’enseignement un réalisme qui a donné d’excellents résultats dans l’enseignement primaire et dans l’enseignement technique, mais qui est cause de la médiocrité de l’enseignement secondaire et de la décadence profonde de l’enseignement supérieur.

Cette idolâtrie du réalisme américain a gagné l’enseignement de toute l’Allemagne.

Ce n’est pas encore assez.

L’accord pédagogique semble être fait dans l’Empire sur la nécessité d’accentuer le réalisme des écoles. On assure que ce réalisme dans l’enseignement a fait plus peut-être pour la grandeur germanique, que les guerres heureuses des deux derniers siècles.

La germanisation de l’enseignement a paru être le meilleur moyen d’accentuer ce réalisme, ce modernisme, cet américanisme qui est le grand souci de l’Allemagne actuelle. MM. Rudwig, Gurlitt, Schulze, le docteur Gruhe, le docteur Mueller s’efforcent de consommer cet attentat contre la culture européenne. Goethe conseillait aux Allemands de considérer avant tout les Grecs anciens, on veut supprimer l’étude de l’Antiquité. Goethe opposait la littérature universelle aux littératures nationales, on veut opposer une soi-disant littérature germanique, une soi-disant culture allemande à l’esprit européen qui domine dans l’intelligence universelle.

« Les Allemands peuvent se suffire, c’est le mot d’ordre de la nouvelle ligue pédagogique. »

Les Allemands ne peuvent se suffire à eux-mêmes.

Malheureusement ou plutôt heureusement pour eux, les Allemands ne peuvent se suffire. On sait de quelle piteuse façon a échoué la tentative de germanisation de la langue allemande. Le mouvement était parti de haut. L’empereur le dirigeait, [lacune dans la typographie de l’original] demande à se servir de mots allemands au lieu des nombreux vocables en usage, d’origine étrangère et particulièrement française. On parut d’abord réussir et j’ai signalé autrefois dans L’Européen, les phases de cette guerre où une langue paraissait lutter légitimement pour sa pureté.

Maintenant, j’ai changé d’avis ; les meilleures volontés de l’Allemagne entière, les efforts des chauvins n’ont pu aller contre la tendance plus légitime que toutes les autres qu’ont les langages européens à se latiniser en se modelant pour les formes verbales et pour la syntaxe sur le français. L’allemand est demeuré comme il était, plein de mots étrangers et surtout français, dont on est parvenu à corrompre l’orthographe. C’est tout.

On n’a pu germaniser la langue allemande, comment imaginer qu’on germanisera la nation allemande ?

Cependant, il faut bien constater que l’esprit allemand n’a pas fait de progrès depuis un siècle. Il n’y aurait pas, je pense, un Allemand sensé qui voudrait soutenir le contraire.

 

Goethe disait encore à Eckermann : « Nous, Allemands, sommes d’hier. Depuis un siècle, il est vrai, nous avons fait de sérieux progrès en civilisation ; mais quelques siècles passeront encore avant que nos paysans aient assez d’idées et un esprit d’une culture assez élevée pour rendre hommage à la beauté comme les Grecs, pour s’enthousiasmer en écoutant une jolie chanson, pour qu’enfin on puisse dire d’eux : c’étaient des barbares, mais il y a longtemps. »

[1910-02-12 La Démocratie sociale] Journaux et revues de l’étranger §

La Démocratie sociale, 12 février 1910, p. 000.
[OP3 426-429]

Édouard Rod jugé en Italie §

Luigi Capuana, qui est le théologien et en quelque sorte le chef du vérisme, cette école littéraire à laquelle l’Italie doit Cavalleria rusticana de Verga, Luigi Capuana, dans le Secolo, dit adieu à Édouard Rod.

« Son exemple est une grande leçon de ce que j’appelle dignité littéraire. Son évolution d’artiste n’a pas suivi un facile courant… Chacun de ses pas fut un acte de sincérité, même quand il se trompa : chacun de ses travaux atteignait une forme plus noble et plus certaine de son aspiration. Dire qu’il nous ait donné l’entière mesure de ce que son talent aurait pu produire serait une affirmation imprudente. Il n’a peut-être pas eu le temps d’écrire un chef-d’œuvre ; mais L’Incendies puissamment tragique et Aime Valérien si frémissante de passion sont certainement ses chefs-d’œuvre.

« Je me souviens de la préface de ce roman ; c’est une déclaration explicite touchant ses croyances d’artiste. Il est convaincu qu’une anecdote, même réelle, mais passée à travers l’imagination de l’écrivain, ne peut avoir une valeur de thèse et prétendre prouver une vérité générale. Il ne se croit pas trop indulgent envers les victimes des passions, comme quelques-uns l’en ont accusé ; mais il ne croit pas non plus avoir outrepassé son droit de romancier en décrivant les cruels tourments et les passions non sans en dissimuler les amères et tragiques conséquences.

« En Édouard Rod, l’artiste n’est pas séparé du penseur, du critique. Le penseur a étudié les idées morales du temps présent dans Renan, dans Schopenhauer, dans Alexandre Dumas fils, dans le comte Tolstoï, dans d’autres auteurs secondaires. Le critique a étudié en France et hors de France la poésie, le roman, le drame, et l’Italie, tant aimée de lui, a obtenu la préférence en faveur de Giacomo Leopardi, des véristes, de Fogazzaro. Il y a dans le penseur et dans le critique la même honnête sincérité, la même hauteur de vues que l’on trouve dans son œuvre d’art. Mais, sans aucun doute, l’artiste (particulièrement dans ses dernières manifestations) est très supérieur au penseur et au critique. Nous sommes habitués à admirer dans l’art narratif de nos voisins quelque chose de pétillant, de fourmillant, de brillant, de gentiment ironique, d’amèrement satirique, selon les cas. Édouard Rod n’a pas trahi, même en cette presque extériorisation, sa nature de Suisse, sérieuse, toute d’un seul morceau. Et cela forme son originalité dans le roman français contemporain. Je l’ai vu quelquefois rire dans le peu d’heures que j’ai eu le plaisir de passer avec lui à Rome et à Catane, mais je ne me souviens pas d’une seule page où il ait été tenté, je ne dis pas de rire, mais de sourire. »

La France en Abyssinie §

On ne se préoccupe pas trop en France de l’Abyssinie. L’annonce de la mort de Ménélik n’a pas fait couler beaucoup d’encre chez nous. Il n’en a pas été de même à l’étranger, et à lire les journaux allemands on dirait que l’Allemagne a des intérêts chez les Gallas.

Faut-il s’attendre à voir un jour prochain Guillaume II haranguer les chrétiens noirs, les beaux guerriers qui défirent l’Italie et dont les Anglais méditent peut-être la perte ? La France a des intérêts financiers et commerciaux en Abyssinie. Ils sont traités cavalièrement par le Berliner Tageblatt :

« Les aspirations françaises en Abyssinie ne sont certainement pas de nature territoriale. Au fond de leur cœur les Français voudraient bien se débarrasser de l’inutile colonie de Djibouti, et seul l’orgueil national leur interdit de céder Djibouti à l’Abyssinie. L’échec de la mission Marchand, sur le “Halte ! ” impérieux de l’Anglais à Fachoda, au bord du Nil Blanc, a fait perdre à Djibouti toute sa raison d’être. Ce devait être d’abord le point extrême à l’Est de la France africaine qui devait faire dépendre de la France, sinon partout territorialement, du moins commercialement, toutes les terres, du Sénégal au Nil et jusqu’à la côte en enveloppant l’Abyssinie.

« Fachoda a dissipé pour toujours ce beau songe et aujourd’hui la France se contente d’un rôle un peu ingrat, celui de bienfaitrice désintéressée du pays qu’elle dote d’un chemin de fer et d’un réseau télégraphique. »

On ne nous l’envoie pas dire. C’est en effet un rôle bien ingrat que celui de tirer les marrons du feu pour le compte de l’Italie, de l’Angleterre et de l’Allemagne. Mais peut-être la nation chevaleresque qui vit en Abyssinie saura-t-elle reconnaître un jour les services rendus et, comme S. S. le pape, recevrons-nous pour notre jardin des Plantes une troupe de lionceaux.

George Borrow §

L’Edimburgh Review publie un article sur George Borrow, écrivain peu connu en France et personnage très intéressant aussi bien par sa vie que par ses œuvres. George Borrow naquit en 1803 et vécut soixante-dix-huit ans. Il fut surnommé l’Errant, car il voyagea sans cesse et il vécut longtemps parmi les bohémiens ou gitans dont il étudia de près les mœurs et les coutumes. Dans ses ouvrages, presque tous autobiographiques, on trouve un grand nombre de détails uniques sur une race bizarre et encore mal connue et sur ses croyances. Borrow qui, à dix-huit ans, savait déjà douze langues européennes, apprit à fond le langage des romanichels, la « langue rouge ». Avant d’errer à la suite des gypsies, il fut, de quinze à vingt ans, employé chez un avocat de Norwich. Il devint ensuite colporteur de la Bible Society qui l’envoya en Espagne.

Un drame de Butti. Les églises démontables. Les confins de l’univers §

La Nuova Antología de janvier publie un nouveau drame de E. A.Butti : Le Palais de la fortune.

M. Giovanni Cerra nous fait assister à la renaissance des pays dévastés par le tremblement de terre de la Sicile.

Partout des églises de bois ont été élevées. À Reggio, où la cathédrale s’était écroulée, l’empereur d’Allemagne a envoyé une église démontable. C’est le dernier mot du confort religieux moderne. Un missionnaire peut emporter une cathédrale en excursion et deux ou trois nègres suffisent à la porter. L’église démontable a déjà enrichi la fabrique qui en fait sa spécialité, c’est une grosse maison juive de Cologne.

M. Ottavio Zanotti Bianco disserte sur les « Confins de l’univers » :

« Discourir des limites de l’univers équivaut à tenter de répondre à une série de questions plus abstraites l’une que l’autre et qui presque certainement, n’auront jamais une réponse assurée et définitive. »

Inutile, par conséquent, de poser ces questions.

La littérature belge §

Dans La Revue de Belgique, M. Wilmotte critique le livre de M. Liebrecht : Histoire de la littérature belge d’expression française, avec préface d’Edmond Picard. Bruxelles (Van-derlinden). « Histoire des lettres belges », dit M. Wilmotte.

« Oui, mais des lettres françaises seulement, et il est permis de le regretter, car du moment qu’on admet l’existence d’une littérature belge, il devient impérieusement nécessaire de ne point l’amputer, de l’envisager tout entière. »

En effet, que dirait-on d’une histoire de littérature française contemporaine où l’on ne parlerait pas de Mistral ?

[1910-02-19 La Démocratie sociale] Journaux et revues de l’étranger §

La Démocratie sociale, 19 février 1910, p. 000.
[OP3 429-432]

La prison réformatrice §

Dans The American Journal of Sociology, qui paraît à Chicago, M. Z. R. Brockway expose : « Le système américain de la prison réformatrice ». Les partisans de cette méthode se placent au point de vue humanitaire.

« Le système est basé sur le principe de protection, au lieu de celui de répression. »

On ne tentera d’influencer les prisonniers ni au point de vue des croyances religieuses ni au point de vue des opinions politiques. On ne les humiliera pas en leur faisant porter un costume infamant. On se contentera d’essayer de relever leur moral, de les instruire, de les éduquer. Les cellules seront confortables. On fera faire aux prisonniers beaucoup de ce que l’on appelle aujourd’hui la culture physique.

Ces idées paraîtront surannées en France aujourd’hui. Elles méritent cependant l’attention de tous.

La justice gagnerait beaucoup à porter au moins un masque humain.

Le système américain est cellulaire, mais dans certaines occasions, les prisonniers se rencontrent, soit pour faire de la musique dans l’orphéon du pénitencier, soit à l’occasion de travaux qui nécessitent un grand nombre d’ouvriers.

Le socialisme en Allemagne §

Les dernières élections au Landtag prussien ont été un succès pour le socialisme. Les Sozialistische Monatschefte font remarquer que les conservateurs n’ont recueilli qu’un nombre de voix très inférieur à celles obtenues lors des élections au Reichstag, soit environ 32 % tandis que les socialistes conservaient une proportion égale.

Cependant, le suffrage restreint appliqué à ces élections permet aux 418 398 conservateurs d’élire 212 députés et ne donne aux social-démocrates que 7 sièges pour 598 522 voix.

L’avenir économique de l’Espagne §

M. A. Fuentez expose des « impressions sociologiques actuelles » dans España. La lutte entre le droit naturel et le droit civil ou positif est continuelle, pense l’auteur, et tandis que les devoirs se discutent les droits se précisent.

Le socialisme envahit aujourd’hui la société humaine et lui apporte des avantages, encore minces cependant, eu égard aux aspirations nouvelles. Les bilans de chaque nation s’accroissent de dépenses improductives et les capitalistes qui disposent de l’argent refusent de le répartir gratuitement. La liberté économique apparaît aujourd’hui essentielle pour la vie sociale, du moment que le prolétariat demande son appui au gouvernement afin d’améliorer sa condition précaire. D’autre part, pour certaines, le protectionnisme est une sauvegarde contre le socialisme. L’Espagne ne sait pas encore quel système lui procurera le meilleur avenir économique. Mais le problème le plus grave pour cette nation est celui du crédit qui tient entièrement à la circulation monétaire.

Les ouvriers des mines en Suède au temps passé §

Dans Jahrbücher für Gesetzgebund-Verweltung und Volkswirtschaft, M. Sommarin Lund nous apprend que les privilèges de mines les plus anciennes en Suède remontent à 1347. Le salaire des mineurs du xive au xve siècle était d’environ 1 620 francs pour un mineur de métier, travaillant toujours à la mine et d’environ 1 080 francs pour les ouvriers auxiliaires. En 1608, ces prix montèrent à 2 340 et à 1 556 francs.

Les corporations à Constantinople §

Dans Jahrhücher fûr Nationalœkonomie und Statistik, M. Gehrig, à propos des corporations à Constantinople au xe siècle, traite sommairement de l’histoire économique de l’Empire byzantin.

Les corporations mercantiles et commerciales de la capitale jouissaient de privilèges et avaient la haute main sur les marchés des grandes villes.

L’auteur note que par des recherches diligentes touchant l’histoire des corporations byzantines, il serait possible de résoudre le problème de l’origine des corporations des arts et métiers, en Italie au Moyen Âge. En d’autres termes, il serait possible de savoir si ces corporations étaient une continuation des antiques institutions corporatives de la Rome impériale ou bien plutôt une création de la civilisation néo-latine.

Un fonds contre la tuberculose §

M. Laurence Veiller indique dans Survey, les « besoins sociaux de New York ».

Il paraît que dans cette ville, l’administration communale a organisé un service de prévention contre la tuberculose et qu’à ce service elle a affecté un fonds de cinq millions de dollars. Si ce fonds avait été constitué par M. Carnegie ou bien un autre milliardaire, tout le monde le saurait, les journaux auraient publié des articles, mais il a passé totalement inaperçu parce qu’il s’agissait d’une administration communale.

Tristan Bernard et Gogol §

L’Oustro Rossii, de Moscou, fait remarquer que Le Danseur inconnu, de Tristan Bernard, a été fait d’après la fameuse comédie de Gogol, Le Revizor et que Triplepatte était déjà une sorte d’adaptation française du Mariage de l’auteur russe.

Hans Jaeger §

La Frankfurter Zeitung retrace la vie de Hans Jaeger, romancier norvégien qui vivait à Paris et qui, célèbre dans le monde entier, est totalement ignoré en France.

Hans Jaeger était une sorte de naturaliste, et le document humain avait pour lui une importance exceptionnelle. Le premier de ses romans Bohème de Christiania changea profondément les mœurs de ses compatriotes. Les romans qui parurent ensuite firent scandale et l’un d’eux Amour malade, où il publiait les lettres d’une de ses maîtresses, encourut la réprobation de tous les Norvégiens qui se refusèrent à le lire.

[1910-02-26 La Démocratie sociale] Journaux et revues de l’étranger §

La Démocratie sociale, 26 février 1910, p. 000.
[OP3 433-436]

Les expéditionnaires italiens §

Le Secolo consacre une chronique au mouvement syndical des fonctionnaires italiens.

« Les expéditionnaires des préfectures, ces véritables parias des administrations de l’État, écrivent une lettre aux députés pour soutenir l’honorable Sonnino qui s’est fait l’écho de leur misère et cherche à obtenir pour eux les garanties dont jouissent les autres employés publics. Les expéditionnaires de préfecture, outre qu’ils n’ont pas une paie suffisante à les faire vivre, manquent des garanties de carrière et sont exclus du droit aux pensions de retraite… »

Les petits fonctionnaires italiens sont, sous beaucoup de rapports, beaucoup plus mal lotis que leurs collègues français.

L’Amérique veut annexer le Spitzberg §

Les journaux norvégiens sont remplis par des articles concernant l’annexion du Spitzberg par les États-Unis d’Amérique. Cette nouvelle a causé une grande émotion dans les États Scandinaves. Toutefois, le Sénat américain n’a pas encore voté l’annexion. On dit que c’est une grosse société exploitant des mines de charbon au Spitzberg : The Area Coal Company, qui ferait agir de puissantes influences en faveur de l’annexion.

Il faut remarquer que les mines de charbon dont il s’agit n’emploient guère que des ouvriers norvégiens. Ceux-ci sont navrés et ont décidé de former un syndicat affilié aux syndicats de mineurs du monde entier pour défendre leurs intérêts nationaux et professionnels.

Le 70e anniversaire de Bebel §

August Bebel vient d’avoir soixante-dix ans. À cette occasion, la Social-démocratie s’est mise en fête, et tous les hommes marquants du parti sont venus à Berlin. La maison de Bebel fut, par leurs soins, ornée de fleurs rouges.

La rédaction du Vorwærts avait envoyé un vaisseau de fleurs. Le parti tout entier offrit à Bebel un album. Le bureau directeur du parti social-démocrate lui porta une coupe d’argent.

La Rheinische Zeitung adressa un dessin représentant la ville de Deutz — en face de Cologne — où naquit Bebel et où il passa ses jeunes années.

D’un admirateur de Francfort, Bebel reçut un buste de Démosthène en marbre, et plus de mille télégrammes lui parvinrent, venus de tous les points de l’univers.

La décadence de la France §

Une campagne immonde est menée en ce moment en Amérique contre la France.

À ce titre, un article de Mrs. Maria Longworth Storer, dans la North American Review, est particulièrement significatif. Mrs Storer prétend que la France est en décadence, et l’auteur accuse avant tout l’école neutre :

« L’histoire de l’école neutre date de l’établissement de la ligue de l’enseignement. Les débuts de cette grande réforme eurent un aspect libéral et de conciliation. La ligue eut une humble origine, un peu avant 1870. Elle fut fondée par un maître d’école alsacien, Jean Macé, stimulé par ce mot d’ordre qui courait alors, faux d’ailleurs mais séduisant : “C’est le maître d’école allemand qui gagna la bataille de Sadowa.”

« Cette phrase électrisa la France. Pendant dix ans et plus, livres, pamphlets, discours au Parlement et articles de journaux répétèrent à satiété : “C’est le maître d’école allemand qui vainquit à Sadowa.”

« Cette émotion se traduisit dans le peuple par une conviction profonde. La France fit régner les ruines de la guerre désastreuse en multipliant les écoles publiques et en adoptant un nouveau système d’enseignement. »

Voilà pour les débuts de la IIIe République ; mais voyons plus loin :

« Plus tard, la ligue de l’enseignement entra en guerre ouverte avec le christianisme. Elle fit des pétitions au Sénat et à la Chambre. Elle persuada le pays et eut une action décisive dans l’établissement de ceux qui ont introduit l’athéisme dans les écoles. »

Nous y voilà donc. La dame américaine n’est que l’écho de nos journaux nationalistes qui crient à la décadence de la France à une époque où elle n’eut jamais, peut-être, plus d’influence sur le monde, par la pensée, les lettres, les arts et la finance. Bizarre décadence qui se double de tant de puissance. Mais, poursuivons :

« La franc-maçonnerie vint à la rescousse. Ce n’était pas là une question de politique, mais une question de religion. La franc-maçonnerie et la ligue de l’enseignement marchèrent la main dans la main. »

Et savez-vous ce qu’elles font ?

« C’est la vivisection de l’âme de l’enfant. Avant tout le nom de Dieu doit être banni. Il ne doit être ni vu ni entendu. L’enfant doit comprendre le pouvoir de la raison.

« Si la République est mentionnée, elle doit apparaître comme stupide, cruelle et sans pitié. La raison seule est sensée, humaine et bonne. »

C’est le procès de la pensée même que fait Mrs. Storer et elle va plus loin, jusqu’au mensonge, affirmant qu’en France :

« Pas un père n’a le droit de déclarer à son enfant qu’il y a un Dieu.

« Que diraient les millions de dévots parents des États-Unis si on prenait dans les écoles publiques, à l’égard des écoliers, de ces initiatives d’enseignement. »

Toujours le même système. Les cléricaux crient à la persécution et il n’y a ni persécuteur ni persécuté, mais des esprits libres qui veulent donner la liberté à d’autres esprits. Ma foi, si on en croyait Mrs. Storer, personne n’oserait aller à la messe en France, sans risquer la guillotine. Qu’elle se rassure, la libre pensée ne convertit ni par le feu, ni par le fer, mais par la libre discussion.

Les syndicats de cordonniers en Amérique §

Le Quarterly Journal of Economist publie un intéressant article de R. Commones sur « les cordonniers américains de 1648 à 1805 ». Cette esquisse d’une évolution corporative et syndicale nous montre les cordonniers américains organisés depuis le xviiie siècle.

En 1648, il y a à Boston une Compagnie des cordonniers ; en 1789, nous trouvons à Philadelphie une Société des maîtres cordonniers, près de laquelle s’organise, en 1794, une Société fédérale des ouvriers cordonniers. Toujours à Philadelphie se fonde, en 1835, une Société de l’union des bénéfices des ouvriers cordonniers. En 1868, l’Association des ouvriers de Saint-Crépin est florissante, et, en 1895 naît le Syndicat d’union des bottiers et cordonniers.

« Chantecler » en Italie §

Le Secolo se moque de Chantecler :

« Rostand est un blagueur… Il se plaint. De quoi ? À quarante ans immortel, riche, marseillais, époux et père… Que veut-il de plus… Il veut mener le combat lyrique. Pourquoi n’écoute-t-il pas sur la route les chansons humaines, tristes ou irritées… Que ne regarde-t-il la réalité, que ne traduit-il les songes de l’humanité ?… »

Ce n’est pas cela…

[1910-03-06 La Démocratie sociale] Journaux et revues de l’étranger §

La Démocratie sociale, 6 mars 1910, p. 000.
[OP3 436-439]

À travers le parlement suisse §

F. Bonjour écrit dans Bibliothèque universelle et Revue suisse :

Ces précises indications sur les partis au Parlement suisse se passent de commentaires.

Les établissements de crédit français à l’étranger §

M. Ferd Moos étudie dans Jahrbücher für Nationalœkonomie und Statistik la question des capitaux français à l’étranger.

« Sur la question de savoir ce que la France souhaite aujourd’hui, on peut dire que la période actuelle se différencie autant de la période industrielle de Colbert que de la période de spéculation pendant la Régence. Les capitaux ne vont pas comme au temps de Colbert à l’industrie, au commerce et autres branches du travail ; ils ne s’en vont pas non plus comme au temps de Law en spéculations : les capitaux français veulent aujourd’hui du repos et, ce qui s’ensuit, la sécurité. La masse du capital français ne sert pas en ce moment à la mise en valeur du sol national, mais cherche sa mission à l’étranger. Naturellement le produit porte très haut le bien-être et la fortune de la nation. Mais comme ces nouveaux capitaux s’en vont encore à l’étranger, le développement industriel de la France ne peut en attendre de l’impulsion. »

Ces réflexions paraissent très raisonnables. Il est bien d’être le Banquier du monde entier, mais il est inutile de hasarder au loin des capitaux pour laisser les autres nations jouir du progrès avant nous.

Les jardins urbains en Allemagne §

La même revue nous renseigne sur l’intéressant mouvement des jardins urbains qui se multiplient un peu partout en Allemagne, soit dans les villes mêmes, soit dans les faubourgs, et qui sont excellents pour la santé des citadins. On y construit des habitations ouvrières.

« L’agitation en faveur des jardins urbains fait de grands progrès en Allemagne.

« À Chemnitz, une nouvelle Société de jardins urbains a été fondée par les instituteurs, et elle se développe très bien.

« À Nuremberg, une société similaire compte 1 600 membres, desquels les deux tiers appartiennent à la classe ouvrière.

« À Hambourg, à Altona et à Wandsbek, plusieurs sociétés sont en train de se former. Le Jardin urbain Helleran, près de Dresde, s’est augmenté pendant l’été dernier, de vingt petites demeures et l’on pense en préparer quatre-vingts nouvelles jusqu’à l’été prochain.

« À Strasbourg, le conseil communal a acquis et remis à une société de construction cinq hectares de terrain sur lesquels on bâtira quatre cents demeures… »

Cet intéressant mouvement mériterait de se propager en France. Les communes, les grandes villes comme Paris, Lyon, Lille, etc. , devraient avoir à cœur de prendre une initiative qui améliorerait la condition des masses ouvrières obligées de se loger dans les quartiers mal aérés et sans végétation des villes modernes.

On s’est bien, en France, occupé de la question, mais on pourrait maintenant passer à la pratique.

Les dessous d’Aphrodite §

L’Hermeis publie une étude où l’auteur, G. Pinza, tente de reconstituer la civilisation décrite dans les chants de l’épopée homérique. M.Pinza est persuadé qu’au temps d’Homère les femmes portaient des dessous sous le péplos.

« Je reconnais qu’il est très probable que l’image d’Aphrodite qui avec un pan de son péplos protège Enée contre les dards ait été imaginée par quelqu’un qui avait devant soi un modèle de vêtement à pans détachés et simplement enroulé — non fermé — autour de la personne. Mais la pudeur des déesses, jamais démentie clans l’épopée, rend un peu scabreux, et par là un peu invraisemblable cet acte, si l’on suppose que sous le vêtement ainsi éloigné du corps, tout le flanc de la déesse apparaissait nu sur le champ de bataille. Puis le poète, qui ne manque jamais de célébrer la beauté des bras et des pieds de ses héroïnes, n’aurait certes pas fait taire, en une telle occasion, son admiration pour la belle nudité de la déesse de l’Amour.

« Au contraire, l’acte et l’omission dont je parle s’expliquent aisément, si l’on suppose que le poète et ceux qui l’écoutaient imaginaient sous le péplos un vêtement plus intime. »

Les piquantes déductions du savant M. Pinza me paraissent fort logiques. Toutefois, il aurait peut-être pu avoir égard au climat. La température permettait-elle une quasi-nudité continuelle ? Je ne le pense pas, mais voyez comme tout change : il y a lieu de croire qu’au temps d’Homère les dessous féminins faisaient fureur et les voici passés de mode !…

Dante et Gœthe §

Le Bulletin de la Société dantesque italienne prenant occasion du petit volume de Salger-Gebing : Gœthe et Dante non seulement complète ce que nous savions des rapports spirituels du grand poète allemand, mais apporte aussi une intéressante contribution à l’histoire de l’influence que La Divine Comédie a exercée sur les romantiques allemands.

Correspondance §

M. Augé, à Langres, me demande s’il existe des traductions françaises des œuvres de Borrow et de Jaeger. 1º Je crois bien qu’on a traduit une œuvre ou deux de George Borrow mais non pas des meilleures.

Il serait toutefois difficile de se les procurer, car ces traductions ont dû paraître vers 1850 et je n’en ai pas trouvé mention dans les bibliographies. Je crois seulement les avoir vues chez un bouquiniste.

2º À ma connaissance, il n’a été rien traduit en français du romancier norvégien Hans Jaeger.

[1910-03-12 La Démocratie sociale] Journaux et revues de l’étranger §

La Démocratie sociale, 12 mars 1910, p. 000.
[OP3 439-442]

Le travail des Blancs aux Tropiques §

M. Gregory démontre avec des chiffres à l’appui que le travail des Blancs aux Tropiques est moins coûteux et plus productif que le labeur des gens de couleur.

« Essayer d’acclimater l’homme blanc aux Tropiques, doit être considéré comme une erreur de première grandeur… Ceci était écrit en 1878, par M. Benjamin Kidd, dans son Contrôle des Tropiques, et son opinion s’étayait de celle de bien d’autres autorités.

« Malgré cela, en 1901, le Parlement australien vota une loi qui prohibait l’emploi des travailleurs de couleur en Australie et y rendait les plantations de sucre dépendantes du travail des ouvriers blancs… L’expérience australienne résout un problème important. Les vastes espaces des Tropiques peuvent être mis en valeur comme colonies blanches sans le secours de la main-d’œuvre noire… L’industrie sucrière d’Australie date de 1862. »

Les Canaques furent importés en très grand nombre par les planteurs de cannes à sucre, et, en 1905, il y avait 8 452 de ces insulaires employés par les planteurs.

« En 1901 déjà, l’opinion publique du Queensland était si convaincue du désavantage d’une population mêlée que la grande majorité des représentants du Queensland au Parlement fédéral préconisait l’abolition de la main-d’œuvre canaque… »

Finalement, une loi prohibait l’introduction de nouveaux Canaques en Australie et ordonnait la déportation de ceux qui y étaient déjà.

« Ceux qui avaient fondé une famille en Australie, furent exceptés par la loi, et grâce à cette exemption, 1 509 furent autorisés à demeurer ; le reste, au nombre de 4 278, furent embarqués pendant les années 1905-1906, laissant l’industrie sucrière à la disposition du travail des Blancs. »

Il s’agissait de savoir si la nouvelle loi, appelée « Pacific Islanders Bill » n’allait pas faire de tort à l’industrie sucrière de l’Australie. Il en fut tout le contraire, et le petit tableau suivant, publié par M. Gregory, le prouve bien.

Années Production du sucre en Australie (en tonnes) Sucre importé en Australie
1902-1903 92 506 83 822
1903-1904 102 039 80 586
1904-1905 151 209 29 147
1905-1906 168 130 18 221
1906-1907 182 040 20 483
1907-1908 192 123 4 781
1908-1909 195 900 3 681

 

Ainsi, depuis la loi anticanaque la production du sucre a plus que doublé. D’autre part, le coût relatif des mains-d’œuvre blanche ou de couleur est tout en faveur de la main-d’œuvre blanche. Le prix de revient de la tonne a baissé dans une proportion très appréciable depuis l’entrée des Blancs dans les plantations. D’autre part, on pensait que les Canaques supporteraient mieux les climats tropicaux que les Blancs, et le contraire est maintenant démontré. La mortalité chez les ouvriers canaques était très supérieure à ce qu’elle est maintenant.

Nos hommes d’État auraient souvent intérêt à connaître ce qui se passe dans le plus neuf des continents : l’Australie.

La question du travail indigène y a été résolue de façon définitive, semble-t-il. Certaines de nos colonies dépérissent à cause des indigènes faibles, inintelligents et paresseux… Et la main-d’œuvre indigène serait, en beaucoup d’endroits, remplacée avantageusement par la main-d’œuvre blanche.

Mémoires d’une socialiste §

La célèbre agitatrice socialiste Lily Braun vient de faire paraître à Munich, un roman intitulé Mémoires d’une socialiste. La Deutsche Rundschau juge favorablement l’ouvrage et annonce qu’il aura une suite.

Un passage extrêmement émouvant, c’est celui où est relatée une scène de grève dans un district carbonifère de Westphalie :

« Le repos du dimanche, des enfants qui jouent, une jolie fille avec des cheveux de flamme et les soldats qui arrivent drapeaux déployés, en criant : “Hourra !” Ils arrivent pour mettre les grévistes à la raison. Et lorsque après avoir crié : “Place ! ” un jeune lieutenant eut repoussé d’un coup de poing un gréviste arrogant, on entendit le commandement : “Attention ! Les yeux sur l’ennemi.” »

L’ennemi, c’étaient les grévistes…

Les settlements §

La Nuova Antología nous renseigne sur le mouvement socialiste anglais et publie un article sur les settlements :

« Qu’est-ce qu’un settlement ? Impossible de répondre par une parole, par une phrase. La signification de settlement se trouve peut-être dans la parole de Marc-Aurèle : “Les hommes sont nés pour s’entraider. Pourtant les uns réforment le monde et les autres vivent avec lui. ” Ainsi donc pourra-t-on objecter, la conception du settlement n’est pas neuve ; cela est vrai, mais la forme de ce mouvement est entièrement moderne. La caractéristique de notre époque peut être définie : un sens très large des responsabilités envers toutes les classes de personnes. Les forces sociales de la révolution industrielle y ont contribué qui portent les riches et les pauvres à vivre dans des quartiers séparés de la même ville, surtout en Angleterre. Le mouvement, du reste, est entièrement anglais, bien qu’il se répande à présent dans le monde entier, jusqu’au Japon où l’on trouve aussi des settlements : un à Kyoto, appelé la maison de l’amour du prochain, et un à Tokio. »

La première impulsion vint des universités d’Oxford et de Cambridge. Quelques jeunes gens d’esprit élevé allèrent vivre dans les quartiers les plus pauvres de l’est de Londres. Leur programme : « Donner au peuple les moyens de s’éduquer et de se récréer, étudier la condition des pauvres, tenter de découvrir tout ce qui pourrait contribuer au bien-être du pauvre. » Cette façon de s’établir parmi les pauvres, ces colonies fondées dans les quartiers dégradés furent appelés des settlements, et les colons furent nommés des settlers.

Les settlements ont prospéré…

L’école primaire en France §

La même revue italienne, dans un article sur l’instruction primaire, fait observer que les écoles des grandes villes comme : « Paris, Lyon, Marseille n’ont peut-être pas fait assez de progrès, du jour où l’action de l’État s’est fait sentir sur elles ».

Évidemment, l’instruction était autrefois plus répandue dans les villes que dans les campagnes. Les progrès ont par conséquent été plus sensibles dans les villages que dans une capitale.

[1910-03-19 La Démocratie sociale] Journaux et revues de l’étranger §

La Démocratie sociale, 19 mars 1910, p. 000.
[OP3 442-445]

Militarisme aérien §

Le Jahr analyse un ouvrage de M. Scheebart qui s’emploie à étudier l’influence des découvertes sur les guerres futures. Le militarisme aérien, d’après l’auteur allemand, rendra pour ainsi dire impossible les guerres. D’après lui, les engins meurtriers vont acquérir, du fait de la liberté avec laquelle ils évolueront dans les airs, une puissance inouïe, et la paix universelle naîtrait du prix élevé de cet armement et surtout de sa précision destructrice.

En Corée §

L’All the World, revue de la puissante Armée du Salut, publie un article intéressant sur son développement en Corée. La bizarre secte aux rites si modernes a rencontré un accueil enthousiaste au pays du Matin-Calme. Les officiers salvationnistes font là-bas, paraît-il plus d’adeptes que les missionnaires catholiques ou protestants. Ils se soumettent avec joie à la discipline militaire de l’Armée du Salut.

Je ne suis pas du tout étonné de ce succès qui tient tout simplement, sans doute, au patriotisme blessé des Coréens. Les autres missionnaires viennent avec des paroles de paix, de concorde. Les salvationnistes ont été pris là-bas pour de véritables militaires qui apprendraient aux Coréens l’art de la guerre et permettraient ainsi de chasser un jour le Japonais, conquérant détesté.

Le succès des religions tient souvent à peu de chose, et si les douze millions de Coréens entraient dans l’Armée du Salut, je ne serais nullement étonné.

Il y a peu de chances au contraire pour que les salvationnistes fassent beaucoup d’adeptes au Japon. Ainsi que les Albanais, les Japonais n’ont pas l’esprit religieux.

Au Japon, en Albanie on eût fait plus facilement qu’en France cette séparation de l’Église et de l’État, séparation qui paraît si simple, si juste, si naturelle et causa de si grandes et de si imprévues difficultés.

Le condamné à mort §

Le Neues Wienes Journal rapporte un mot amusant d’un assassin juif condamné à mort :

« Peu avant l’exécution il reçut la visite du rabbin : “Mon fils, lui dit celui-ci, je viens à toi en serviteur de Dieu.

« — Eh bien, alors, répondit le condamné, que voulez-vous de moi ?… Dans une heure je vais parler avec votre patron.” »

Dédié à l’ami Dagan qui a écrit de jolies nouvelles humoristiques sur la vie juive.

Les pieds de Gambetta §

Le même journal extrait d’un discours prononcé au Reichstag d’Allemagne la perle suivante :

« Gambetta avait un pied posé sur la barricade tandis que de l’autre il piétinait la Bourse. »

On dit des choses aussi bien parfois au Palais-Bourbon.

Grève des chemins de fer en Amérique §

Les journaux américains parlent d’une grève que vont déclarer les machinistes des chemins de fer de Chicago à la côte du Pacifique. Le trafic des personnes et des marchandises sera complètement interrompu. Cette grève grouperait 25 000 machinistes.

La réforme électorale prussienne §

On sait quelle brutalité la police prussienne a montré à l’égard des manifestants.

La Gazette de la Croix approuve et réclame plus de violence encore.

« Les manifestations non autorisées par la police équivalent à un crime contre la paix publique.

« Les délinquants peuvent être condamnés pour ce fait à des peines variant de cinq ans de prison à dix ans de travaux forcés. D’ailleurs, le gouvernement a encore d’autres moyens plus violents à sa disposition. »

La Tægliche Rundschau, organe nationaliste, demande l’union contre :

« L’ennemi commun de tous les partis bourgeois, en un mot le socialiste. »

« Marie-Madeleine », par Maurice Maeterlinck §

Les œuvres dramatiques de Maurice Maeterlinck ont eu du succès en Allemagne, en Russie, en Angleterre, en Amérique. Au contraire, en France, elles ont plu médiocrement. Son nouveau drame, Marie-Madeleine, qui n’a pas encore été représenté à Paris vient d’être applaudi à Leipzig. Cette pièce est en trois actes. Il paraît que l’auteur a fait un mélange assez hardi et assez étrange de l’histoire de la courtisane de Galilée et de celle de Psyché.

Voilà du mysticisme qui frise le sacrilège…

L’élevage de l’éléphant §

On sait que l’éléphant disparaît ; les grandes chasses qu’organisent les riches Anglais et les Américains illustres sont bien faites pour le détruire rapidement. Pour conserver cette race d’animaux, pour assurer la production de l’ivoire, on commence à élever l’éléphant. C’est ainsi qu’à Ceylan, une société financière, montée par actions, a acheté d’immenses terrains où se promènent les éléphants.

Un hôtel de luxe §

Au dernier meeting de la Société touriste de Dresde, on discuta le plan de l’érection d’un hôtel gigantesque qui dépassera, pour le luxe et le confortable moderne, les hôtels les plus luxueux du monde entier. Les employés de l’hôtel en question ne seraient pas surmenés, ils ne travailleront pas plus de huit heures, auront le repos hebdomadaire et les salaires sont établis de façon à éviter les grèves.

[1910-03-26 La Démocratie sociale] Journaux et revues de l’étranger §

La Démocratie sociale, 26 mars 1910, p. 000.
[OP3 445-449]

Contre la France §

M. Alcide Ebray, ancien consul général de France à New York, n’est pas content du pays qu’il représenta et se plaint vivement dans The North American Review :

« Au point de vue international — le seul qui nous intéresse ici — la malheureuse politique religieuse a eu la conséquence suivante : la France a perdu dans le monde catholique l’influence et le prestige que lui avait longtemps conféré le fait d’être la première puissance catholique et n’a rien trouvé en retour pour compenser les avantages qu’elle perdait comme par exemple la sympathie des contrées protestantes. La position qu’avait la France dans le monde catholique est occupée maintenant par d’autres puissances catholiques, comme l’Italie ou l’Autriche, ou par les puissances en majorité protestantes, comme l’Allemagne, l’Angleterre ou les États-Unis, contrées qui, en matière de religion, ont adopté comme ligne de conduite soit l’éclectisme, soit la tolérance. »

En d’autres termes, M. Ebray constate que l’Église catholique n’a pu mettre aucune nation à la place qu’occupait la France. L’autorité de l’Autriche est insuffisante, pour ce qui est de l’Italie, il faudrait que l’Église abandonnât une fois pour toutes ses prétentions sur les territoires pontificaux. L’Allemagne contient des royaumes catholiques, mais l’empereur est protestant ; la majorité des habitants en Angleterre, aux États-Unis n’est pas encore catholique.

M. Ebray continue à énumérer les conséquences qu’a eues, selon lui, pour la France, la loi de séparation.

« Elle a rapproché l’Alsace-Lorraine de l’Allemagne. »

C’est là une affirmation toute gratuite que rien dans les actes, ni du clergé, ni de la population laïque des pays annexés ne corrobore.

« Cette politique a encore pour tendance d’amener peu à peu une réconciliation entre le Canada français et l’Angleterre. »

Peut-on sans se moquer accuser la République d’avoir livré le Canada aux Anglais ? Ce trait marque un étrange dédain de l’histoire.

« Aux États-Unis, cette politique a eu pour effet d’écarter de la France tous ces éléments catholiques dominés par des influences irlandaises, autrefois pleines d’amitié pour la France et qui, maintenant, lui sont hostiles. »

M. Ebray cite encore l’Amérique latine, détachée maintenant de la France, et ajoute :

« Il n’est pas nécessaire d’indiquer qui a gagné à cette diminution du prestige français. Les Américains sont trop observateurs et trop bien placés pour ne pas voir cela d’eux-mêmes. »

M. Ebray ferait mieux de préciser.

« Un des résultats naturels de l’hostilité française à l’égard du catholicisme a été de placer la nation dans une attitude peu amicale à l’égard du monde latin…

« Jusqu’à présent la France avait toujours été le centre de ralliement au monde latin, mais en abandonnant sa suprématie catholique, elle s’est trouvée déchue de sa suprématie latine. Cette dernière passe à l’Italie qui possède de nombreuses raisons historiques pour jouer ce rôle. » Décidément, M. Ebray pense que la question religieuse prime tout… Qu’il lise l’histoire. Peu de nations jusqu’ici ont eu à se repentir d’avoir rompu avec le catholicisme. À la fin de son article, qui confirme ce que je disais ici, touchant l’organisation en Amérique d’une campagne contre la France, M. Alcide Ebray devient badin :

« En matière de diplomatie, il est difficile d’établir une comparaison entre la France et les États-Unis… Il faudrait avant tout pour qu’on pût la tenter, que les États-Unis, avec leurs quatre-vingts millions d’habitants eussent comme voisins, au lieu du Canada qui n’a que six millions d’habitants et du Mexique qui en a huit, un État ayant cent millions d’habitants, correspondant à l’Allemagne et deux autres États de quatre-vingts millions d’habitants chacun correspondant à l’Angleterre et à l’Italie, plus un État de quarante millions d’habitants correspondant à l’Espagne. Le splendide isolement des États-Unis est toutefois la différence essentielle entre eux et la France. Il faudrait aussi que toutes ces puissances monarchiques et militaires au sens européen du mot eussent une organisation militaire, c’est-à-dire non une armée régulière payée, mais “la nation armée”… »

Et finalement le peuple américain, comme le peuple français, devrait se souvenir d’une grande défaite et ce souvenir devrait le rendre timide. Tout cela serait nécessaire si l’on voulait comparer la République française et la République américaine.

Tout cela et bien d’autres choses encore, sans parler de la culture générale…

L’Inde et l’opium §

On sait qu’en 1906, la Chine décida de supprimer graduellement le trafic de l’opium et en défendit la production et la consommation dans tout endroit où depuis un certain temps cette production ou consommation n’aurait pas eu lieu. Les intérêts économiques de l’Inde sont atteints par cette mesure.

D’autre part, le gouvernement indien ayant abandonné le monopole de l’opium a frappé l’opium d’une taxe dont le but est tout moral, selon l’opinion anglaise.

Voici ce qu’en dit The Economic Review :

« La drogue indienne est de beaucoup supérieure à l’opium de Perse ou de Chine. Son prix atteint en Chine le double de celui produit en Chine même. Il est le seul consommé dans les classes supérieures.

« L’Inde a, pratiquement, le monopole pour les opiums de très bonne qualité. Et la demande pour cet opium est toujours la même. Il est probable que la plus grande part de la taxe sera supportée par les consommateurs chinois. Une contrepartie de la taxe tombera sur les riches propriétaires indiens et cela tendra à rétrécir l’étendue des champs consacrés à la culture de l’opium.

« D’autre part, l’abandon du monopole de l’opium aura de sérieuses conséquences pour les revenus du gouvernement indien. En 1907-1908, une somme nette de 572 000 livres sterling provenant du monopole équivalait à 8,6 % du revenu total. L’importance relative du revenu de l’opium diminue depuis quelques années. En 1879-1880, ce revenu équivalait à 16,5 %, en 1893-1894, il était descendu à 9,3 %, pour descendre encore plus bas en 1903-1904, où il se montait à 8,4 %. »

L’opium est un véritable fléau qui commence à faire son apparition en Europe. Puisse-t-il être repoussé et ne pas énerver notre malheureuse humanité.

L’opium fait d’un homme sociable un égoïste. Qu’on prenne des mesures pour l’enrayer. Mais est-ce le bon moyen de garder le monopole à l’État en Indochine ? Ce pourrait être le bon moyen si on se contentait d’en vendre aux pharmaciens tandis qu’on l’expédie au premier particulier venu. Il est vrai que l’usage de l’opium est sévèrement interdit en France. Il est vrai, d’autre part, que tous ceux qui veulent fumer de l’opium, notamment dans les ports de mer, fument en toute tranquillité d’âme et avec béatitude.

[1910-04-02 La Démocratie sociale] Journaux et revues de l’étranger §

La Démocratie sociale, 2 avril 1910, p. 000.
[OP3 449-450]

La Constitution de Bosnie-Herzégovine §

La Revue de Hongrie publie d’intéressantes indications touchant la situation politique actuelle de la Bosnie-Herzégovine.

« La Constitution octroyée porte le titre de Règlement d’autonomie provinciale et établit avant tout qu’il n’y a rien de changé à la situation juridique de la Bosnie-Herzégovine vis-à-vis de la monarchie, c’est-à-dire que ces pays ne sont rattachés directement ni à l’Autriche, ni à la Hongrie, mais forment, comme dans le passé, un territoire administratif distinct et sont gouvernés par le ministère commun austro-hongrois. »

Nietzsche et Petöfi §

La même revue publie une étude où sont indiquées, pour la première fois, croyons-nous, les relations intellectuelles qui ont existé entre ces deux êtres si différents : Nietzsche et Petöfi. On connaît bien Nietzsche en France, mais Petöfi, poète national de la Hongrie, y est à peu près inconnu. Je me souviens même d’avoir souvent entendu dire que Petöfi était un des plus grands lyriques de l’humanité.

Plus tard, pour le lire, j’appris le hongrois et je traduisis une des pièces les plus célèbres du poète patriote : Le Fou. Les œuvres de Petöfi ont été traduites en français par notre consul à Budapest, mais cette traduction en vers ne donne aucune idée de la grandeur lyrique, de la profondeur philosophique de Petöfi.

M. Abel Barabas, qui a déjà apprécié à sa valeur la philosophie petöfienne, met en valeur les analogies qui existent entre la pensée de Nietzsche et celle de Petöfi.

Nietzsche avait vingt ans quand une traduction allemande des poésies de Petöfi lui parvint, on ne sait pas par qui ni comment : en tout cas, il prit le livre en affection. Quand il retourna voir sa mère et sa sœur à Naunbourg, c’était son livre de chevet, il l’emportait dans toutes ses promenades.

Il a laissé un souvenir caractéristique de son amour pour le poète hongrois en mettant en musique un grand nombre de ses poésies. Et voilà bien la preuve à opposer à ceux qui continueraient à nier l’influence de Petöfi sur l’âme de Nietzsche.

L’admirable Jean Moréas qui savait tout me dit un jour que je lui parlais de Petöfi : « Je le connais. Je ne sais pas si c’est bien, mais il a eu et aura encore de l’influence. »

Nadar et l’aérostation §

[OP3 450]

À propos de la mort de Nadar, signalons la façon dont la Revue de Belgique apprécie son action dans l’art aérostatique :

[…]

Le panibérisme §

Sous le titre de la « Numensa Hispana », M. Arturo Perez Martin se plaint dans la Hispana moderna des prétentions yankees, qui voudraient, semble-t-il, annexer toute l’Amérique à leurs États-Unis.

« Les citoyens des États-Unis ne s’appellent pas Nord-Américains, mais Américains. Les légations des États-Unis s’annoncent par un écusson avec cette inscription “Légation américaine”. »

En somme, ajoute l’auteur de cet article, la doctrine de Monroe ne signifie pas l’Amérique aux Américains, mais bien l’Amérique aux États-Unis.

Au contraire, M. Martin voudrait voir l’union de toutes les républiques espagnoles d’Amérique, depuis le Mexique jusqu’au Chili.

[1910-04-09 La Démocratie sociale] Journaux et revues de l’étranger §

La Démocratie sociale, 9 avril 1910, p. 000.
[OP3 451-455]

La question finlandaise §

La Nowa Reforma, de Cracovie, analyse, dans un feuilleton, le livre de M. Studnicki sur La Finlande et la Question finlandaise.

La Finlande, selon l’auteur, devint un terrain de russification expérimentale pour le gouvernement de Saint-Pétersbourg qui emploie là-bas la même méthode qu’en Pologne, bien que la Finlande n’ait jamais eu recours à l’insurrection.

Mais Bobrikoff étant gouverneur à Helsingfors, se souvint de son maître Mouravief « le Pendeur », et ce souvenir lui inspira sa méthode pour annihiler la culture autonome d’un peuple qui fut toujours loyal.

La Constitution finlandaise fut créée dans un des moments les plus difficiles qu’ait traversés la Russie, c’est-à-dire pendant les campagnes de Napoléon où la monarchie tsarienne, par un trait de ruse diplomatique, tenait à montrer à l’Europe son libéralisme magnanime.

Cela n’avait d’autre but d’ailleurs que de pallier aux yeux du monde civilisé les atrocités qui se commettaient à la même époque en Pologne. Mais le gouvernement russe actuel, dans sa tâche centralisatrice, s’est souvenu qu’il existait dans l’État russe un peuple autonome, et un manifeste édicté dernièrement par le tsar annonce l’anéantissement progressif de toute l’autonomie finlandaise et l’annexion définitive du grand-duché à l’Empire, avec l’obligation pour les députés finlandais de siéger à la douma de Saint-Pétersbourg et pour les sénateurs d’Helsingfors d’aller tenir séance au Conseil d’État métropolitain.

C’est, en un mot, un plan machiavélique destiné à anéantir plus qu’une civilisation, mais la vie même de tout un peuple.

Le livre de M. Studnicki est rempli de détails précis et intéressants sur la vie et la culture de la nation finlandaise.

La consommation d’alcool en Allemagne §

Le Reichsarbeiterblatt organe officiel, publie une statistique concernant la consommation du vin, de la bière et de l’eau-de-vie en Allemagne.

Pendant l’année 1909 on a consommé pour 372,5 millions de marks de vin, pour 2 milliards 240 millions de marks de bière et pour 246 millions de marks d’eau-de-vie. La consommation annuelle d’alcool atteint presque 3 milliards de marks, c’est-à-dire quatre fois plus que les dépenses pour l’instruction publique. En somme, l’Allemagne a dépensé à boire en 1909 plus que la fameuse indemnité de 5 milliards payée par la France après la guerre de 1870.

Le Sherlock Holmes français §

Les journaux anglais ont donné ce surnom à M. Bertillon. On s’intéresse à ses moindres faits et gestes, il est devenu un personnage très populaire et fantastique. Je ne serai pas étonné en apprenant que la mère anglaise, pour faire peur à son enfant, le menace du Sherlock Holmes français, comme en France on menace les enfants du moine bourru ou du croque-mitaine.

La pauvreté à Londres §

Le Daily Mail publie les renseignements suivants sur la misère londonienne :

À Londres plus d’un million d’êtres humains vivent aujourd’hui avec six pence, soit soixante centimes par jour.

Il paraît que cette information est très exacte. Trente-deux pour cent de la population de Londres vit avec une livre sterling et un shilling par semaine, et comme les familles londoniennes se composent d’environ six personnes, cela fait six pence par personne et par jour.

Sur la politique sociale en Suisse §

La Frankfurter Zeitung nous renseigne sur la grande agitation pour la réforme du système électoral au Conseil de Berne.

Les partisans de la représentation proportionnelle et surtout l’Arbeiterbund, union des travailleurs, montrent une grande surexcitation. Des démonstrations publiques dans les rues de Zurich et de Lausanne sont annoncées pour le 17 avril. Elles seront une éclatante démonstration qui, selon la Frankfurter Zeitung, « … n’a pas eu son égale ans les revendications populaires de la Suisse depuis l’époque de Guillaume Tell… »

Il paraît qu’une scission s’est produite dans l’Arbeiterbund, organisation ouvrière sans but politique, dont le sociologue catholique, docteur Decurtin, a donné sa démission. Un des membres les plus influents de cette organisation, M. Hermann Greulich, le vétéran du socialisme suisse, a écrit dans son Histoire des organisations ouvrières suisses, un ouvrage tendancieux selon les catholiques. Ce fait est très important, parce que les catholiques et les socialistes équilibraient cette société ouvrière.

La question juive en Pologne §

M. Feldmann écrit dans la revue polonaise Krytyka, de Cracovie, un article autorisé sur la question juive. Il y répond à la brochure du célèbre nationaliste Roman Dmowski, ancien président du club polonais à la douma russe qui dit que l’assimilation des Juifs est un programme… « … qui ne peut donner aucun résultat réel et qui même est ridicule comme programme ».

M. Feldmann, par contre, trouve que quand on combat quelque chose, c’est que cette chose est vivante et comme exemple d’assimilation il allègue des personnalités remarquables du monde juif qui siègent dans le Conseil des ministres de plusieurs États modernes, comme en Angleterre, au Danemark, en Italie.

Il ne croit pas que la psychologie des nations ne soit pas la même partout, au moins dans les grandes lignes. L’assimilation des Juifs en Pologne a fait d’énormes progrès depuis quelques années. Les Juifs occupent une place honorable dans la science, l’art et la littérature polonaise, on les trouve dans toutes les branches de la vie politique et sociale. Il ne s’agit pas d’assimilation seulement apparente. Selon M. Feldmann, les Juifs ont combattu pour la Pologne dans toutes les insurrections depuis Kosciuszko.

Avaient-ils, se demande l’auteur, une pleine conscience politique ?

Mais les Juifs assimilés d’aujourd’hui ne se rencontrent pas seulement dans les hautes sphères sociales, mais aussi parmi les humbles et on trouverait beaucoup de leurs corps dans les tombeaux qui renferment les victimes immolées par le gouvernement russe.

En quoi consiste, se demande M. Feldmann, le charme du programme d’assimilation ?

« Les individus juifs sortis du ghetto où ils trouvaient une collectivité religieuse et morale, mais où ils manquaient de tout idéal de vie, sont éblouis par la lumière du nouveau soleil de l’idéal national, deviennent ses fidèles les plus fervents. La vie chez les vieux Juifs a sans doute un idéal et une culture particulière, mais qui se meuvent dans les domaines de la religion et de l’abstraction…

« … Aujourd’hui, la situation a tout à fait changé, à l’idéal national représenté par l’association, est venu s’ajouter l’idéal national juif qui, par les persécutions exercées par le gouvernement russe à l’égard des Juifs, s’accentue davantage. »

Justement, l’hostilité du gouvernement russe envers tous les non-Russes peut être un facteur de l’assimilation des Juifs en Pologne, malgré l’active propagande des sionistes.

Évidemment, il serait souhaitable que le sionisme non faussé de Herzl eût triomphé, car il aurait fait émigrer dans des conditions avantageuses des milliers de Juifs misérables.

M. Feldmann conclut que l’assimilation des Juifs en Pologne n’a pas fait faillite, elle se fera sur des bases nouvelles : l’assimilation civique résultant d’un libéralisme véritable qui ne sera plus entravé ni par la violence prussienne, ni par la barbarie russe.

Rodin jugé à l’étranger §

M. Adolf Basler publie dans la même revue polonaise une importante étude sur Rodin. Il conclut en ces termes : « Comme Victor Hugo dans la poésie, comme Wagner dans la musique, Rodin a justifié par la grandeur de son génie l’exubérance de l’individualisme dans l’art. Sentant la pauvreté de la culture moderne, l’impuissance d’exprimer avec la grande mesure classique ses passions d’homme moderne, ne sachant pas être monumental, il est resté cependant le poète de la vie passionnée de son temps sans rien avoir de la sérénité de l’art monumental. »

Comme on le voit, le critique polonais, tout en rendant justice au talent de Rodin est sévère pour son esthétique, qui est aujourd’hui considérée comme passée dans tous les milieux artistiques de Paris.

[1910-05-07 La Démocratie sociale] Journaux et revues de l’étranger §

La Démocratie sociale, 7 mai 1910, p. 000.
[OP3 455-459]

Le cléricalisme scolaire en Bohême §

L’évêque de Brünn, comte Paul Huyn, ayant demandé la suppression dans un ouvrage scolaire sur la littérature tchèque de certains passages où des auteurs connus pour leur athéisme étaient loués, l’Union centrale des professeurs tchèques de Prague a adressé à l’évêque une lettre qui fait honneur au personnel enseignant de Bohême. En voici quelques passages :

Vous avez enjoint aux fidèles de votre diocèse de forcer les écoles à faire reviser certains passages de l’Anthologie de littérature tchèque composée par le Dr Nowak. Vous avez ainsi accompli une action qui est sans exemple dans les annales des écoles moyennes. Vous avez pris sur vous d’empiéter sur les droits de notre société enseignante.

C’est à elle qu’il appartient de choisir les livres qui doivent servir dans les classes. Vous avez de ce fait poussé vos diocésains contre le personnel enseignant et leur avez appris à semer la discorde et l’esprit de parti qui devraient rester étrangers aux préoccupations des professeurs et des éducateurs. Vous avez ajouté que les nouveaux programmes suivis dans les écoles moyennes vous sont inconnus, programmes dans lesquels il est spécifié que l’enseignement de la littérature nationale tchèque portera même sur les auteurs les plus récents.

Peut-on imaginer un livre traitant de la littérature tchèque jusque dans ses plus récentes manifestations, et que dans ce livre il ne fût pas question du poète Macharé Ce livre ne serait-il pas une fausse représentation de notre littérature ? Nous considérons qu’il est de notre devoir de protester à propos de votre immixtion injuste et inopportune dans la discipline intérieure des écoles moyennes tchèques.

Ce n’est donc pas seulement en France que le clergé se mêle de censurer et de vouloir régenter l’enseignement. Il est consolant de voir que ce n’est pas seulement en France que le personnel enseignant s’élève courageusement contre l’intrusion de l’esprit clérical dans l’école.

Les Jeunes-Tchèques et le panslavisme §

Au congrès du parti jeune-tchèque, le docteur Kramarseh, chef de ce parti, a fait un discours qui a eu un grand retentissement dans l’Empire austro-hongrois et sera approuvé en Allemagne. Le docteur Kramarseh, et c’était la partie la plus nouvelle de son discours, a déclaré que lui-même et son parti abandonnaient le rêve irréalisable d’une Autriche slave.

« Une Autriche slave n’existera jamais, a-t-il dit, et si elle existait jamais, ce serait pour amener un conflit épouvantable entre les Slaves et les Allemands. Nous, Tchèques, nous voulons seulement une Autriche qui respecte les droits des peuples slaves. »

À propos de ce discours, Die Leif, de Vienne, ajoute le commentaire suivant :

« Ce langage est nouveau dans une bouche tchèque. Doit-on croire à un tel changement ? On pourrait se méfier s’il ne s’agissait que d’un brusque changement d’idées, n’ayant pas une base dans les faits mêmes.

« Mais les événements récents de la politique extérieure donnent au changement dont le docteur Kramarseh vient de témoigner publiquement des fondements très solides. L’affaiblissement de la Russie, qui depuis la guerre japonaise n’a fait qu’augmenter de jour en jour, a forcé les peuples slaves situés hors de Russie de ne plus compter que comme un facteur illusoire dans leur politique. Les races slaves des Balkans se rapprochent maintenant de leur ennemi héréditaire, le Turc ; ainsi les Slaves d’Autriche veulent vivre en bons termes avec leur ennemi héréditaire, l’Allemand. Si l’“Oncle” russe ne tourne plus la tête des Tchèques, la simple logique leur commande de ne pas être mal avec le voisin allemand. »

La Russie et les Slaves §

Le journal des radicaux polonais, Nowa Gazetta, de Varsovie, conteste à la Novoia Vremya, de Pétersbourg, la sincérité des soucis qu’elle fait mine de porter aux Slaves persécutés des Balkans, pour lesquels fut versé tant de sang russe. La Nowa Gazetta fait allusion au banquet offert par la Novoia Vremya à Hilmi Pacha :

« Contradictions ! dit le journal polonais, contradictions !

« La situation politique de la Russie ne lui permet plus de sacrifier des intérêts de la politique intérieure aux abstractions vaines d’une influence problématique du gouvernement russe dans les Balkans… L’arrogance verbeuse des Slaves cherche à en imposer aux autres peuples slaves qui savent à quoi s’en tenir. »

Le langage du journal polonais est à rapprocher du discours du docteur Kramarseh, chef du parti jeune-tchèque. Les peuples slaves se détachent de la Russie. Le fait est considérable. Il faut le noter en France.

La Gazette de Cologne rapporte dans un de ses articles de tête que depuis le commencement de l’Empire allemand tous les hommes directeurs de la politique du pays sont sortis des rangs du parti conservateur ou des sphères réactionnaires :

« Mais à propos de tous ces hommes on peut remarquer qu’à mesure que leurs fonctions ont pris de l’importance, leurs conceptions s’opposaient peu à peu à la neutralité des conservateurs. »

Le prince de Bismarck, par exemple, avait des périodes où il entrait en conflit avec les conservateurs : le général Caprivi, qui se sentait très conservateur, et entré dans la carrière politique, devint un épouvantail pour ce parti. Le prince Bülow, lui-même, considéré et loué comme un chancelier agrarien, ne put échapper finalement à la haine de la phalange conservatrice. M.de Bethmann-Hollweg, qui est à peine depuis un an au pouvoir, malgré qu’il se sente très conservateur, entre déjà en conflit avec les conservateurs comme quiconque, étant au pouvoir, veut, selon sa conscience, veiller sur le sort du pays et ne pas se soumettre à la volonté d’un parti.

C’est une fatalité que les conservateurs quand ils arrivent au pouvoir ne restent pas de leur parti, et qu’ainsi l’élément non conservateur au pays garde toujours son importance morale.

Lord Kitchener organisateur de l’armée §

Le retour de Lord Kitchener des Indes, où il a organisé l’armée, suscite de nombreuses polémiques dans la presse anglaise. On l’appelle un génie. Depuis Wellington, l’Angleterre n’avait été aussi enthousiaste d’un soldat. Le Daily Mail dit que le rôle de Lord Kitchener est maintenant d’aller organiser la défense de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.

Il s’agit seulement de savoir si ces pays qui ont fait des sacrifices pour l’organisation de la marine, sont prêts à en faire de nouveaux pour l’organisation d’une armée de terre.

La France jugée à l’étranger §

M. Marius-Ary Leblond a fait une conférence à Varsovie sur la littérature française contemporaine et notamment sur le roman français.

M. Lorentowitz, un des critiques les plus autorisés de son pays, juge que M. Leblond a donné une importance excessive à certains écrivains aimés du conférencier et qu’il a très superficiellement jugé le talent d’Anatole France, par exemple, qui fut à peine mentionné cependant que J. -H. Rosny était donné comme le plus grand écrivain français contemporain et que M. Leblond place entre Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand.

Le travail manuel scolaire §

El Imparcial mentionne une publication intitulée Le Travail manuel scolaire et due à D. Vicente Casbroy Legua, instituteur célèbre des écoles municipales de Madrid. L’auteur favorable au travail manuel à l’école illustre sa théorie de dissertations anatomiques et historiques du plus haut intérêt.

Il semble que cet intéressant travail sur un problème pédagogique et sociologique très important mériterait d’être traduit en français.

Les funérailles de Cervantès §

Les journaux espagnols nous apprennent une nouvelle bien curieuse. Elle a trait aux funérailles de Cervantes. On les célèbre chaque année en Espagne.

À Madrid, dans l’église des Trinitaires, le 24 avril dernier, se dressait un catafalque sur lequel on voyait un exemplaire de Don Quichotte, une épée, un casque, les chaînes qui entravaient le manchot de Lépante dans sa prison, l’habit de franciscain et d’autres souvenirs de Cervantes.

Une cérémonie funèbre fut célébrée à laquelle assistèrent des notabilités ecclésiastiques, littéraires et politiques.

Les honneurs furent rendus au catafalque par des invalides gradés et tous manchots comme Cervantes. Il est bien d’honorer les grands morts.

[1912-07-07 La Démocratie sociale] La loi de Renaissance §

La Démocratie sociale, 7 juillet 1912, p. 000.
[OP2 963-965]

Parmi les hypothèses les plus ingénieuses hasardées par les savants au cours de ces dernières années, celle que l’on a formulée en différentes lois de constance me paraît une des plus raisonnables.

Je crois que la loi de constance qui gouverne les arts pourrait être heureusement appelée « loi de Renaissance ». En effet ce mot qui promet l’avenir exprime aussi le plus grand effort du passé dans les temps modernes.

Le sublime est ce qui dans les arts et les lettres ne change point et les modifications qu’ils subissent au cours des temps sont destinées à garder intacte leur essence.

La fable antique du Phénix paraît une illustration excellente de cette doctrine. L’oiseau de l’éternité se consume et ne change point, les flammes le préservent de la décrépitude et l’on a dit qu’il renaissait de ses cendres. De même le sublime renaît des cendres des arts. Ils changent, et le sublime ne change point, et s’il changeait il ne pourrait qu’être abaissé et deviendrait la médiocrité.

Admirable mythe du Phénix ! Les flammes qui dévorent et alimentent la merveille figurent l’art populaire qui est à la fois le produit de la décadence des arts et aussi le foyer qui les échauffe et les vivifie, mais le Phénix, c’est-à-dire le sublime, ne change point.

* * *

Nous assistons en ce moment à l’agonie de plusieurs formes d’art. Mais le sublime n’est point en jeu, il renaîtra, que dis-je, il renaît sans cesse de sa propre mort.

L’art dramatique connaît aujourd’hui un rival populaire qui le consume, je veux parler du cinématographe. Les dramaturges s’ils s’en tiennent aux formules réalistes du siècle dernier seront vite dépassés par le cinématographe, dont les ressources scéniques sont infiniment plus nombreuses que celles des théâtres les plus perfectionnés. Aussi le peuple ne s’y trompe point et le cinématographe tend à remplacer le théâtre.

Les procédés mécaniques menacent tous les formes d’art qui peuvent se contenter des moyens physiques de l’artiste. Les comédiens, les virtuoses, les orchestres, les peintres qui se contentent de copier la nature peuvent être avantageusement remplacés par le phonographe, le cinématographe et la photographie. Et si le côté pratique de la vie y trouve son compte, l’art n’y retrouve pas le sien.

Il faut cependant qu’il le retrouve et c’est pourquoi nous voyons les arts subir des modifications si profondes dont le but est simplement d’exprimer le sublime qui échappe aux arts industrialisés.

Les industries de reproduction plastique risquaient de rendre inutiles la peinture et le dessin. Les flammes ont dévoré le Phénix et il renaît aussi distant du vulgaire qu’il était auparavant. Il suffit d’examiner les productions des peintres nouveaux pour voir que leurs efforts difficiles tendent avant tout à s’éloigner le plus possible des ouvrages faciles de l’industrie.

Ils ont raison car si le but du peintre et celui du photographe sont les mêmes, le peintre doit disparaître. En effet, pour la rapidité d’exécution, et l’exactitude, le photographe l’emporte. Mais si le but du peintre est d’exprimer plastiquement le sublime, le photographe, qui gouverne tout simplement une machine à reproduire la réalité, ne peut rivaliser avec lui.

Mais le sublime est toujours la fable du vulgaire et dès que les artistes tentent de s’élever au sublime de leur art, c’est-à-dire à la poésie, quand les artistes veulent faire œuvre de créateurs, le public que les arts et les industries de reproduction plastique ont familiarisé avec la réalité extérieure de la nature reproche à ces artistes de s’éloigner de cette réalité et de donner dans l’absurde.

Cependant, une fausse conception du sublime plastique seule peut entraîner à ne voir dans les arts plastiques que des arts d’imitation. Et ceux qui voudraient forcer le peintre à copier uniquement la nature et à demeurer dans l’enfance de son art font penser à des censeurs littéraires qui voudraient forcer l’orateur ou le poète à s’exprimer par onomatopées. Si l’on s’en tenait au langage naturel, imitant les bruits de la nature, nous vivrions, certes, à peu près aussi commodément que nous faisons aujourd’hui, mais le sublime échapperait à nos cerveaux sans art.

Les industries de reproduction suffisent aujourd’hui à exprimer la réalité optique des objets, mais cette réalité se trouve à un degré plastique très médiocre, elle représente l’onomatopée dans le langage. Les grands peintres à toutes les époques de l’art ont toujours essayé d’atteindre un degré de plasticité beaucoup plus élevé. Ce désir artistique, le plus légitime qui soit, a amené nos jeunes peintres à exprimer des formules plastiques par quoi leur art se distingue à la fois des industries de reproduction et de l’art populaire. C’est ainsi que le sublime demeure sain et sauf. Il ne change point, car il constitue l’essence même de l’art humain et pour qu’il y eût un sublime d’une autre sorte il faudrait que l’homme fût entièrement différent de ce qu’il est. Le sublime moderne est identique au sublime des siècles passés et le sublime des artistes de l’avenir ne sera rien autre que ce qu’il est aujourd’hui.

La Dépêche de Rouen §

[1912-06-24 La Dépêche de Rouen] [Conférence sur le Sublime moderne, Rouen, salle du Grand Skating rouennais, 23 juin 1912] §

La Dépêche de Rouen, 24 juin 1912, p. 000.
[OP2 1587]

[…] Apologiste de la peinture moderne, M. Guillaume Apollinaire définit ainsi le sublime qui selon lui a toujours existé : « Il renaît des cendres des arts ; ceux-ci se renouvellent mais le sublime ne change point.

« Les efforts difficiles des peintres qui exposent ça » — dit-il encore — « tendent à l’éloigner le plus possible des ouvrages de l’industrie. Si le but du peintre et le but du photographe sont les mêmes, le premier doit disparaître, car pour l’exactitude, le photographe l’emporte, mais si le but du peintre est d’exprimer le sublime, le photographe qui dispose d’une simple machine à reproduire la réalité, ne peut rivaliser avec lui », etc. etc.

Le conférencier constata ensuite que le sublime est toujours la fable du vulgaire, qu’il est identique à celui des siècles passés, et que le sublime des artistes de l’avenir ne sera rien autre que ce qu’il est aujourd’hui. Selon lui, les cubistes l’étudient avec la curiosité, la patience des savants, ils le dissèquent, si bien que nous ne nous trouvons pas en présence d’un art nouveau, mais d’un art ancien et traditionnel, dont les principes renouvelés ont acquis une vigueur nouvelle.

Il continua :

« Quand les cubistes seront morts, et que de nouvelles écoles se seront manifestées en choquant le goût de la foule, il viendra des censeurs disant : — Les peintres nouveaux se livrent aux fumisteries les plus méprisables : que n’imitent-ils les cubistes ? — Alors l’art ne sera pas en décadence, il sera renouvelé pour assurer la constance du sublime !

C’est bien entendu l’avis de M. Guillaume Apollinaire qui regretta ensuite l’absence presque totale dans nos musées d’œuvres de peintres récents, la plupart du temps incompris et dont il cita les noms.

Le public sortit alors lentement de la grande salle. M. Guillaume Apollinaire avait terminé sa conférence.

Les Droits de la femme §

[1905-05-15 Les Droits de la femme] L’Allemande §

Les Droits de la femme, 15 mai 1905, p. 000.
[OP3 381-384]

Ringel, Ringel, Rosenkranz
Ich tanze mit meine Frau.
(Je danse avec ma femme.)

Ces vers d’une chanson populaire en Allemagne : Der lustig Ehemann, « L’Époux joyeux », d’Otto Julius Bierbaum confirment les Français qui les entendent chanter dans les Uebrett’l, de Berlin, en cette opinion commune en France que l’épouse idéale, c’est l’Allemande, et que le bonheur conjugal est, en Allemagne, un ciel sans nuages.

Le Français s’imagine que les jeunes filles allemandes sont de douces rêveuses, belles et innocentes, aidant leur mère aux travaux du ménage, en songeant à leur fiancé sentimental ; qu’après le mariage, elles demeurent fidèles, sont des ménagères économes et de bonnes cuisinières.

Nietzsche, qui connaissait les défauts de ceux de sa race, a cruellement fustigé les femmes allemandes. Schopenhauer ne les avait pas épargnées. Mon avis est qu’elles ne valent rien. Un procès d’adultère en Allemagne est toujours sensationnel. L’épouse coupable et son complice ne trouvent que des juges inexorables. La carrière d’un homme convaincu d’adultère est brisée. Aux élections, un candidat, qu’un adversaire accuse avec preuves d’être mœchus comme César, est battu. Il n’essaye plus de lutter. Malgré tout cela, les statistiques démontrent que l’adultère est plus répandu — si l’on peut dire — en Allemagne que partout ailleurs. Je sais bien qu’il ne faut pas faire grand cas des statistiques. Mais il n’est personne ayant voyagé en Allemagne qui ne sache combien sont faciles les Allemandes, et que si les hommes recherchent les amours ancillaires, les femmes prennent volontiers un valet d’amour : laquais, jardinier, palefrenier ou cocher. On objectera que ce n’est pas chose si rare en France ; mais en Allemagne, c’est tellement commun qu’on dirait une règle, une coutume. C’est d’ailleurs l’idée de chez tous les jeunes valets, avoir leur maîtresse pour amante et, si possible, s’en faire épouser.

Pour la jeune fille, la Gretchen de Faust en est encore le symbole parfait. C’est une sentimentale que ses rêves agitent dans la région des sylphes, mais qui tombe trop facilement. Ce n’est, en fait, que demi-mal. Les lois allemandes protègent la virginité de façon parfaite, et la faute est le plus souvent suivie de mariage. Car la recherche de la paternité est admise, et comme l’Allemande ne se fait pas faute de concevoir, l’amant se trouve pris entre deux alternatives : épouser la fille ou subvenir aux besoins de l’enfant jusqu’à sa majorité. L’Allemand préfère en général se marier.

Il y a pourtant des cas plus nobles. Des fiancés s’attendent dix ans et plus. Mais comme ils ont toute liberté pour se voir seuls et même pour voyager seuls, il me semble probable, quoi qu’on dise, que toutes ces fiançailles ne restent pas éternellement pures. En tout cas, il est exact qu’avant d’en arriver là, l’Allemande a éprouvé, après la puberté, quelque amour sincère, douloureux et romanesque. Mais ce qui la protège le mieux, ce sont les sentiments du jeune homme qui souvent n’éprouve comme elle qu’un amour vague et triste, dégagé des tentations de la chair. Si les fiançailles allemandes sont poétiques, le mariage est fort prosaïque.

L’Allemand méprise la femme. Dans les pays catholiques, par exemple, on salue le curé, mais pas les religieuses. Les termes qui désignent la femme ou la fille — Welb, Frauenzimmer, Dime — peuvent contenir plus de mépris que n’importe quel terme français. L’Allemand ne se vante pas de ses amours. À l’Université, il cache ses faiblesses ou n’en fait part qu’à son meilleur ami. Après le mariage, il ne fréquente sa femme que pour procréer. Il ne lui fait pas de confidences, ne la mêle pas à ses affaires. Il préfère ses amis de brasserie. Ses plus grandes joies sont ces fameux dîners d’hommes mariés, où le vin coule à flots et d’où les femmes sont exclues. La femme rend à son mari mépris pour mépris. Elle ne se soigne plus. Une femme honnête ne porte que des dessous ignobles, des jupons rapiécés, qui sont assez bons puisque son mari seul les voit. Elle invite ses amies à prendre le café, se dispute avec les bonnes et va au théâtre toute seule. L’été, les jardins des cafés sont pleins de ces dames qui papotent devant une tasse de café au lait en faisant semblant de broder. Car il faut en finir avec la bonne ménagère allemande. Jusqu’à dix-huit ans, la plupart des jeunes filles, sauf peut-être dans les milieux juifs, ne savent ni mettre un bouton, ni cuire un œuf. À cet âge, on les envoie dans une école de couture, puis de là dans une école de cuisine. Celle de Hanovre, par exemple, est fameuse. Si l’on voyage aux bords du Rhin et de la Moselle, on est tout étonné de voir les cuisines pleines de jeunes filles, qui ayant payé 200 ou 300 marks pour la saison, sont censées apprendre l’art culinaire. Comme elles ne sont pas surveillées, on peut dire qu’elles font surtout la chasse au fiancé.

Les jeunes filles allemandes ne rêvent qu’à quitter la maison paternelle et à voyager. Pour cela, elles acceptent des places même pas payées, comme celle de Stütze ou demi-gouvernante, qui aide au ménage ou s’occupe des enfants. Elles restent rarement plus d’un an dans la même place.

Malgré tout, elles ne sont après le mariage que de mauvaises ménagères. Leurs cuisines sont jolies : le fourneau, les casseroles, tous les ustensiles sont émaillés, mais on y cuit si peu ! Le soir on mange de la charcuterie ou des mets achetés tout prêts, ou l’on va au restaurant. À Berlin, il y a de ces restaurants, où l’on peut entendre de la bonne musique et manger pas cher, beaucoup de familles y vont le soir. L’économie n’est pas la vertu des Allemands en général. Les ménagères ne raccommodent pas le linge, comme en France, on achète toujours du neuf. On pourrait croire que dans ces beaux ménages on se passe de domestiques. Chaque maison bourgeoise en a deux ou trois, car après le mariage la femme devient maladroite et inutile. Si le mari est boutiquier, sa femme ne l’aidera pas. Elle était peut-être caissière jadis, mais c’est fini ; elle est devenue inutile. Les Allemandes sont très coquettes ; mais comme elles n’ont ni goût, ni habileté, elles font tout faire et suivent les conseils de leur couturière. En Allemagne, il est de fait qu’un chapeau quel qu’il soit peut aller avec toute robe, matin, jour et soir. Une seule catégorie de femmes est économe et noblement modeste : ce sont les épouses, les sœurs et les filles des officiers du Nord, pauvres et méritants, qui arrivent aux plus hauts grades avec leur solde pour toute fortune, et les charges sont lourdes pour l’officier allemand ! Combien de lieutenants, élégants et beaux parleurs, dînent aux buffets des bals où ils doivent paraître.

Les Allemands lisent. Les hommes goûtent assez les romans dits pikant, traduits du français ou venant de Budapest. Ils achètent volontiers des œuvres pornographiques, vendues sous le manteau. Les femmes lisent aussi ¡es romans français ou traduits. Les auteurs goûtés sont Maupassant, Bourget et Zola. D’autres réservent leurs préférences à des œuvres plus nuageuses, plus sentimentales, mais si vagues, qui ont souvent pour auteurs des officiers.

Dans les pays protestants, la mentalité de l’Allemagne est plus élevée et les nobles femmes, parentes d’officiers dont j’ai parlé, sont des protestantes. Mais en Bavière, aux bords de la Moselle et du Rhin, appelé avec raison la route cléricale (Pfaffenstrasse), ces femmes sont, comme les hommes d’ailleurs, sous la domination du prêtre, et c’est le cas de répéter avec Schopenhauer que la femme « a besoin d’un maître ». Est-elle jeune, c’est un amant ; est-elle vieille, c’est un confesseur.

Comme les femmes allemandes ne sont pas souvent jolies, je crois que leur seule et réelle qualité, c’est cette admirable fécondité qui leur permet de faire un enfant presque chaque année ; jeunes filles, elles manquent le plus souvent de grâce. Mariées, elles ne sont bonnes qu’à dépenser. La plupart sont ignorantes des choses du ménage, comme cette jeune mariée de Munich qui demandait à un marchand pourquoi il n’avait pas laissé grossir des œufs au lieu de les vendre si petits.

Leur vertu est subordonnée à la force des hommes, car plus que les femmes latines, elles ont besoin d’un maître. Les Allemandes ne sont que des femelles, et, comme chez les animaux, en Allemagne, c’est le mâle qui est le plus beau.

L’Éducation artistique §

[1910-09 L’Éducation artistique] Benjamin Rabier
(Conférence de M. Guillaume Apollinaire) §

L’Éducation artistique, septembre 1910, p. 000.
[OP2 1561]

L’œuvre de Benjamin Rabier est composée de fables dessinées en un ou plusieurs tableaux qui sont d’une morale vraie et un peu sceptique, comme l’était celle de La Fontaine.

Car Benjamin Rabier est un fabuliste, et il agit comme tous les fabulistes. Il prête aux animaux un rôle qui n’appartient qu’à nous.

Les animaux y gagnent de paraître un peu plus vicieux qu’ils ne le sont en réalité.

Les fables dessinées de Benjamin Rabier sont amusantes, ce qui est la première qualité pour une fable. Elles sont simples et accessibles, ce qui est une autre qualité.

Je ne vous dirai pas que Rabier a beaucoup de talent. Vous n’en doutez pas. Il en a peut-être beaucoup plus qu’il ne croit lui-même. La preuve en est que c’est la première fois qu’ils se soit risqué à réunir dans une exposition quelques-unes de ses œuvres.

Une des caractéristiques du talent de Rabier, c’est qu’il est avant tout très français. Son dessin est parent de celui de nos artistes du Moyen Âge et il n’a subi en rien l’influence exotique des Japonais qu’ont subie la plupart de nos dessinateurs humoristiques.

Son dessin est franc et simple. L’esprit y pétille.

Les aquarelles de Rabier sont de couleurs vives et gaies, elles font plaisir à voir et déterminent la gaieté sans gêner en rien l’entendement de celui qui les regarde ; tout y concourt au même but où se confondent l’esprit, la morale et l’effet décoratif. Donc, pas d’ornements inutiles qui en affaibliraient la portée. Un titre court en explique le sens.

Benjamin Rabier est peut-être le meilleur moraliste de ce temps et, en tout cas, le moins ennuyeux.

Il est le seul en son genre et d’un genre très français. Il représente une partie du traditionnel bon sens, qui est l’honneur de notre pays, et nous devons lui savoir gré de garder intactes ces qualités à une époque où elles sont battues en brèche par l’anglomanie qui sévit sur la littérature populaire — vous savez qu’elle vient d’Amérique, — par le scandinavisme qui domine le théâtre, par le moscovisme qui règne sur le roman, par le japonisme qui corrompt les arts.

L’Europe artiste §

[1904-10/11 L’Europe artiste] « Œuvres galantes des conteurs italiens » §

L’Europe artiste, octobre-novembre 1904, p. 000.
[OP2 1106-1109]

Œuvres galantes des conteurs italiens,par MM. Ad. Van Bever et Ed. Sansot-Orland, Paris, Société du Mercure de France ; t. I (xive, xve et xvie siècles), 1903 ; t. II (xve et xvie siècles), 1904. Chaque vol. 3,50 F.

C’est à la fois une nouveauté et un véritable régal pour les lettrés.

Champfleury disait, il y a quelque vingt ans, dans son Histoire de l’imagerie populaire : « La littérature populaire italienne, si riche en conteurs de toute sorte, est presque inconnue en France, quoique des mines d’or attendent le premier auteur qui s’en occupera ; mais jusqu’à ce que ces recherches soient faites, comment essayer seul de parcourir cette immense bibliothèque de novellieri inépuisables ? »

Le vœu de Champfleury, exprimé d’ailleurs sous une forme assez peu élégante, est aujourd’hui comblé. L’anthologie de MM. Ad. Van Bever et Ed. Sansot-Orland a été conçue de façon à satisfaire les érudits et les simples curieux. De précises notes biographiques et bibliographiques précèdent la traduction des nouvelles de chaque auteur. Ces deux volumes sont donc importants sous le rapport littéraire et au point de vue de l’histoire de la littérature.

Des erreurs ? j’en note une à la page 213 de la deuxième série. On y dit que La Puttana errantede Veniero est un poème. Ce n’est qu’un dialogue en prose, fort libre au reste, qu’en France Mililot imita dans son École des filles.

La méthode de traduction de MM. Van Bever et Ed. Sansot-Orland, qui est littérale, me semble la plus logique ; elle est sans contredit la plus savoureuse. Les traducteurs ont su conserver en français tout l’agrément et l’imprévu des italianismes. Ce sont bien les contes italiens que liront les lecteurs français. Nul doute que, pour dire comme Boccace, « cosa alguna gioverà loro l’averli letti ».

Le Novellinode Masuccio (ou Rasuccio ?) dei Guardati de Salerne, les Sorretanede Giovanni Sabadino delli Arienti, les Novellae de Morlini d’une latinité toute napolitaine jusque dans ses hellénismes, l’Ecatommithi du grave Giraldi Cinthio, adversaire des blasphèmes et des obscénités bernesques, les nouvelles de Molza, poète bernesque, né à Modène et mort du mal de Naples, celles de Sacchetti, Bandello, Firenzuola Doni, Parabosco et des autres nouvellistes traduits dans les Œuvres galantes des auteurs italiens font de ce recueil un délicieux Décaméron, dont la lecture aurait fait répéter à l’eunuque que Voltaire place dans Candide sa plainte amoureuse : « che sciagura di non aver c… ».

La première partie de l’anthologie des conteurs français du xviiie siècle que vient de publier M. Van Bever remettra en honneur des noms oubliés parce que le xixe siècle romantique les avait trouvés frivoles.

Le conteur le plus intéressant de cette première partie est certainement Robbé de Beauvezet, auteur d’un poème sur la religion et d’un autre sur la… (comme celui de Fracastor… vous m’entendez).

On fit là-dessus cette épigramme :

L’homme Dieu but jusqu’à la lie
Le calice de la douleur ;
C’est sa dernière ignominie
D’avoir Robbé pour défenseur.

Un conte inédit de Laclos, des notices précises et certaines donnent au livre de M. Van Bever une valeur supérieure à celle d’une simple anthologie.

Les conteurs français du xviiie siècle passionnent aussi les Allemands. L’un d’eux vient de publier un livre bien illustré : Die Galante Zeit. Il y a dans ce livre — entre autres choses — une épigramme inédite, ou soi-disant telle, de Piron. La voici :

Certain auteur de cent mauvais libelles
Croit que sa plume est la lance d’Argail.
Au haut du Pinde, entre les neuf Pucelles
Il est planté comme un épouvantail.
Que fait le bouc en si joli bercail ?
Y plairait-il ? penserait-il y plaire ?
Non, c’est l’eunuque au milieu du sérail ;
Il n’y fait rien et nuit à qui veut faire.

Cette épigramme n’est pas inédite. Je le regrette et vais compléter les renseignements de l’auteur de Die Galante Zeit.Piron fit cette épigramme sur l’abbé Desfontaines et la lui montra. Celui-ci fut très choqué de l’expression de bouc que Piron lui offrit de modifier, en écrivant simplement le B… Desfontaines, voyant que la réparation serait pire que l’offense, refusa. Piron fit deux autres épigrammes contre Desfontaines. La première débute ainsi :

J’ouvre le temple de mémoire.

Et la seconde :

Eh ! supprime tes sots écrits.

Piron écrivit aussi une épitaphe pour Desfontaines :

Dans ce tombeau gît un auteur
Dont en deux mots voici l’histoire :
Il était ignorant comme un prédicateur.
Et malin comme un auditoire.

Mais le plus cruel pour l’abbé Desfontaines fut Voltaire :

Pour l’amour antiphysique
Desfontaines flagellé
A, dit-on, fort mal parlé
Du système newtonique.
Il a pris tout à rebours
La vérité la plus pure ;
Et ses erreurs sont toujours
Des péchés contre nature.

Desfontaines fut la cible de plusieurs autres épigrammatistes, parmi lesquels : Bret.

L’Europe nouvelle §

[1918-04-06 L’Europe nouvelle] Échos §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 13, 6 avril 1918, p. 631. Source : Gallica.
[OP2 1417-1419]

À propos de Debussy §

[OP2 1417]

Le plus grand musicien français contemporain, Claude Debussy, qui vient de mourir, avait pour habitude de conserver une discrétion farouche à propos des œuvres qu’il entreprenait.

Si on lui demandait :

« À quoi donc travaillez-vous en ce moment, cher maître ? »

Il répondait :

« Je ne sais trop si ce sera une sonate ou un opéra, un nocturne, une cantate ou un quatuor. Mais quand je me rendrai compte exactement de la direction que prendra mon inspiration, je vous ferai signe et vous donnerai les renseignements qui peuvent vous intéresser. »

Et ainsi, il écartait les curiosités.

Guynemer §

[OP2 1417-1418]

La francophilie catalane se traduit de la façon la plus flatteuse pour la jeune école littéraire française.

Pour célébrer Guynemer, le poète barcelonais J.-M. Junoy a choisi la forme ultra-moderne du calligramme qui est proprement un poème écrit et dessiné.

Sur une page de japon, en points représentant les constellations, on peut lire Ciel de France tandis que la chute de l’avion du grand aviateur est figurée par une courbe qui se lit de bas en haut pour indiquer la remontée au firmament de l’âme du héros : « Dans l’appareil mortellement blessé, le moteur, cœur luisant, gronde encore, mais voici que l’âme intrépide du jeune héros vole déjà vers les constellations. »

Ce poème est parlant et frappant. C’est une preuve de l’intérêt que présentent ces tentatives nouvelles car ni sonnet ni stances n’auraient pu indiquer plus vivement ce dont il s’agit. À la fin, on lit cette note :

« L’auteur a proposé, le 6 octobre 1917, à M. le ministre de l’Instruction publique et à M. le président de la Société astronomique de France, d’honorer la mémoire du glorieux aviateur en désignant désormais du nom de Guynemer une des plus belles constellations de la carte céleste. »

Ce poème, traduit du catalan, a été tiré sur une feuille in-4º à dix-huit exemplaires sur japon et quatre cent quatre-vingt-quinze exemplaires sur vergé pur fil.

Nous n’oublierons pas la fine et délicate amitié catalane.

« Les vieux ont soif » §

[OP2 1418]

Le jeune éditeur-poète François Bernouard, rendu à ses travaux, se propose d’éditer en un volume les Reliquiae de son capitaine, René Dalize, qui fut tué l’an dernier devant Craonne.

On y retrouvera sans doute cette singulière et prophétique diatribe que, parodiant un titre d’Anatole France, il avait appelée Les vieux ont soif et qui parut peu de jours avant la déclaration de guerre.

« Nord-Sud » §

[OP2 1418]

La jeune revue mensuelle Nord-Sud qui groupait Guillaume Apollinaire, Pierre Reverdy, Max Jacob, Paul Dermée, Roch Grey, Philippe Soupault va-t-elle disparaître ? Il en est question. Son rédacteur en chef Pierre Reverdy se plaint de n’être point encouragé ni suivi.

Mais n’est-ce point un signe des temps que ces tentatives puissent se plaindre de n’être point suivies !

« De mon temps on n’arrivait pas ! » répondait Degas à un jeune peintre qui lui exprimait son désir d’arriver.

Exode de peintres §

[OP2 1419]

Les peintres de la jeune école qui ne sont pas ou ne sont plus mobilisés semblent préférer le Midi à Paris bombardé. C’est ainsi que Matisse est à Nice, que Kisling est sur les bords de la Méditerranée auprès d’Iribe et de Signac. Juan Gris, Ortiz de Zarate, Modigliani, Van Dongen, Georges Braque quittent aussi la capitale pour la campagne d’Avignon.

Mais Picasso reste impassible dans son Montrouge.

« Avant la guerre nous avions les autobus, maintenant nous avons les obus. Qui sait si les premiers ne faisaient pas ici plus de victimes que les seconds », déclare-t-il en une boutade qui n’est pas sans bon sens.

Le journal de M. Boissard §

[OP2 1419]

Sait-on que Paul Léautaud, qui signe Maurice Boissard ses chroniques de théâtre, tient un journal où il consigne non seulement ses impressions mais aussi tout ce qu’on lui dit ?

Ce journal, ses intimes mêmes n’ont pu l’entrouvrir ; néanmoins, ceux qui connaissent la tournure d’esprit de l’auteur du Petit Ami et qui en goûtent la causticité, affirment que pour n’être pas aussi étendu que le fameux Journal des Goncourt, le Journal de M. Boissard réserve de curieuses surprises à ceux qui auront le plaisir de le lire, plus tard, après, longtemps après la mort de son auteur.

[1918-04-13 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 14, 13 avril 1918, p. 676. Source : Gallica.
[OP2 1419-1422]

Après être restés longtemps sous l’influence de Gauguin, puis de Cézanne, les jeunes peintres futuristes italiens s’étaient trouvés un beau jour, sans savoir pourquoi ni comment, de l’école de Picasso ; l’un d’eux, au reste, qui habite Paris, le sentit si bien que, renonçant au futurisme, il tint à se faire classer comme cubiste.

Aujourd’hui, les jeunes futuristes italiens subissent une nouvelle influence ; celle de leur compatriote Giorgio De Chirico qui, avant la guerre, peignait à Paris.

Du reste, ce peintre d’accent si particulier est peut-être le seul peintre européen vivant qui n’ait pas subi l’influence de la jeune école française.

* * *

Les Parisiens d’avant-garde qui, depuis la guerre, ont été au Canada, ont déposé dans les esprits des Canadiens français une grande curiosité et un grand amour pour la France moderne si riche en idées et en manifestations artistiques toutes neuves.

Mme Jane Mortier a fait entendre à Montréal la Sonate de P. Dukas et de l’Erik Satie.

Quelques jeunes Canadiens ont profité de ce mouvement pour fonder une petite revue littéraire, artistique, musicale et satirique, intitulée Le Nigog, terme iroquois qui signifie « le harpon », c’est-à-dire l’instrument avec lequel les « Sauvages » capturaient le poisson dans les rivières.

Cette revue qui paraît mensuellement est un témoignage du chemin que font par le monde, plus que dans la France officielle, les idées modernes françaises.

* * *

On ne connaît pas encore à Paris la jeune école de musique qui se forme en Angleterre et où dominent déjà les noms de Bax, Williams, Scott et Grainger.

Ralph Vaughan Williams est né en 1877. Il s’est imprégné des qualités de Parry, Stanford et Maurice Ravel. Sa Norfolk Rhapsody accuse un effort pour écrire une musique qui ait un caractère anglais et s’inspire délibérément des folksongs. On a déjà beaucoup écrit sur le mysticisme musical de M. Williams. Il se retrouve dans ses Mystical Songs, dans sa Fantasia on a theme by Tallis, dans ses Christmas Carols, dans sa partition pour Les Guêpes d’Aristophane et, surtout, dans sa Sea Symphony, symphonie pour orchestre et chœurs sur des vers de Walt Whitman.

* * *

La revue américaine The Atlantic Monthly a publié un article de M. Maurice Barrès sur la mort de Péguy où on lit cette phrase : « Charles Péguy was one of the patriotic young writers who, having taken upon himself the task of purifying the French soul… » Charles Péguy fut un poète inspiré et un soldat héroïque. M. Maurice Barrès est un grand écrivain, mais l’âme française qui se montre dans de tels hommes et dans tant d’autres, héros illustres ou héros inconnus, avait-elle besoin qu’on la purifiât ? Au contraire, n’était-elle pas la pureté même, cette âme stoïque et magnifique ?

* * *

L’ami de Moréas, l’Émilius de ses poèmes, le philosophe Meyerson, pour échapper à la hantise de la longue guerre, s’est plongé dans les problèmes les plus abstraits.

Il vient d’achever un volume de trois cents pages, juste la moitié de la deuxième édition de son œuvre capitale : Identité-Réalité.

L’ouvrage d’Emile Meyerson va être livré à l’impression.

Il s’est attaché à y réfuter Hegel pour lequel il a néanmoins une vive admiration :

« C’était un grand bonhomme, dit-il, et qui mieux que personne sut se moquer de lui-même. »

* * *

Le Théâtre idéaliste, dirigé par le poète Carlos Larronde, se propose de donner une représentation à la fin du printemps.

On y présentera une courte pièce de M. F. T. Marinetti, le chef au futurisme italien qui, guéri de ses blessures, est retourné dans un corps de troupes d’assaut, une pièce de M. Strentz en un acte, et un drame en trois actes de M. Guillaume Apollinaire.

Le Théâtre idéaliste a représenté l’an dernier avec le concours de la Société Art et liberté des pièces de MM. Barzun, Fernand Divoire et Sébastien Voirol.

[1918-04-20 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 15, 20 avril 1918, p. 724. Source : Gallica.
[OP2 1422-1424]

Le député André Lebey n’est pas seulement un collectionneur avisé de tout ce qui se rapporte à la révolution de 48. Poète de valeur, il a été célébré par le verbe rare et délicat de Paul Valéry, à un des fameux jeudis de Mme Aurel, et les poèmes qu’il a réunis sous le titre Coffrets étoilés vont paraître en un volume illustré par Maxime Dethomas, Bernard Naudin, Forain, Guy Arnoux, Carlègle, Laboureur, Boussingault, Gul, Hermann-Paul, Howard, Reymond, Bartholomé, Bourdelle, Dunoyer de Segonzac, Van Dongen, etc.

* * *

Les séries de sept cartes postales en couleurs qui composent La Pochette de la marraine seront recherchées. Elles sont dues à des artistes de valeur tels que Lucien Laforge, Jules Depaquit, Gus Bofa, etc.

Mais ce que l’on doit signaler dans cette œuvre d’art et de fantaisie moderne, c’est que les éditeurs ont eu l’heureuse et généreuse initiative de faire participer aux bénéfices de la vente les artistes eux-mêmes.

C’est là un précédent dont on s’inspirera sans doute désormais en matière d’édition d’art.

* * *

Le 1er mai s’ouvrira, au musée du Luxembourg, une exposition de deux cents œuvres de peintres espagnols et, à la même date, Alphonse XIII inaugurera à Madrid une exposition de peinture française à laquelle il s’intéresse, dit-on, personnellement.

* * *

On va, dit-on, publier une anthologie des poètes grecs modernes. Ce sera une œuvre utile. Beaucoup de ces poètes atteignent une grande perfection de forme, témoin Malacassis, cousin et traducteur de Moréas. On le vit à Paris ; il y était au moment de la mort de son parent et parut à ses funérailles où toute la jeunesse littéraire était présente. Malacassis représente avec Gryparis et Drosinis la parfaite technique poétique. Cristallin qui est un peu plus jeune est le représentant le plus autorisé de la poésie populaire sans romantisme.

Le plus curieux de tous est sans contredit Costi Palamas qui cultive avec succès la poésie philosophique. On le dit influencé de Nietzsche, Bergson et William James. La philosophie antique n’a pas de secrets pour lui et il expérimente les procédés artistiques des poètes modernes des autres pays, notamment ceux des jeunes poètes français.

* * *

Sous le titre de Proses en poème, M. Louis Latourrette a publié « hors commerce » et à très petit nombre un recueil d’apologues lyriques qui mériteraient d’être lus et commentés à la foule. Il n’en sera rien. Bien peu de gens liront ce recueil dédaigneux et singulier. Et dans quelques siècles, M. Louis Latourrette aura peut-être la réputation d’un sage et d’un législateur comme Confucius et Lao Tseu.

* * *

Selon un humoriste, M. Pierre Mac Orlan, la guerre actuelle se résume ainsi :

Ceux qui fabriquent les obus ; ceux qui les envoient ; ceux qui les reçoivent. Excellente définition, sur laquelle on pourra méditer longtemps et qui serait digne qu’un grand philosophe l’eût formulée.

* * *

Isabelle Rimbaud, la regrettée sœur d’Arthur Rimbaud, à laquelle on doit ce beau livre sur le commencement de cette guerre, Dans le remous de la bataille, a laissé un grand nombre de pages du plus haut intérêt et dont la plupart sont relatives à son frère.

Son mari, M. Paterne Berrichon, compte les publier.

À son propos, on raconte que celui-ci reçut récemment la visite d’un rapatrié de Charleville, qui lui apprit que le monument d’Arthur Rimbaud avait été respecté par les Allemands.

* * *

La petite revue mensuelle SIC, vocable acrostiche qui signifie « Sons, Idées, Couleurs », et qui a pris une place toute particulière dans le mouvement d’avant-garde artistique et littéraire, paraîtra deux fois par mois à partir de septembre.

* * *

On nous écrit d’Amérique qu’un comité formé à La Nouvelle-Orléans se propose de faire renaître L’Abeille de La Nouvelle-Orléans, vieil organe français qui vit le jour le 1er septembre 1719 et fut jusqu’en avril 1917 le doyen des organes de langue française aux États-Unis. On attribuait sa mort aux propagandistes allemands qui avaient réussi à le ruiner et à le conduire au tombeau, tandis que la Louisiane et les Louisianais devenaient une conquête facile pour l’avidité commerciale germanique. Les Allemands avaient même fini par s’immiscer dans la politique de l’ancienne colonie française.

Mais tout est changé à présent…

[1918-04-27 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 16, 27 avril 1918, p. 772. Source : Gallica.
[OP2 1424-1426]

À l’exposition de « Costumes et décorations théâtrales » de M. Michel Larionov et Mme Nathalie Gontcharova, on a beaucoup remarqué le départ des artistes en compagnie de M. Firmin Gémier qui, justement, est en train de préparer son prochain spectacle au Nouveau Cirque, situé en face de la galerie Sauvage où a lieu l’exposition. M. Gémier, après avoir monté Aristophane sur une piste de cirque, va-t-il monter quelque pièce avec les décorateurs que nous ont révélés les Ballets russes ? En effet, Mme Gontcharova est l’auteur des merveilleux décors qui ornèrent Le Coq d’or à l’Opéra en 1914 et Michel Larionov a peint ceux des Contes russes qui furent si remarqués l’an dernier.

* * *

Depuis un certain temps, M. Ambroise Vollard a sur le chantier un singulier ouvrage sur notre administration coloniale. Cet ouvrage désopilant mettait en scène Ubu lui-même, le roi de Pologne cher à Alfred Jarry, et devait porter le titre d’Ubu aux colonies. Cette nouvelle étant parvenue jusqu’à l’éditeur d’Alfred Jarry, M. Fasquelle, celui-ci crut y voir une contrefaçon propre à faire du tort à une réédition toujours attendue d’Ubu roi. Il n’en était rien cependant et M. Ambroise Vollard, qui fut un ami de Jarry, dont il publia le second Almanach du père Ubu, finit par persuader l’éditeur et les ayants droit de feu Alfred Jarry de sa parfaite bonne foi. Ubu aux colonies n’est nullement une contrefaçon d’Ubu roi. S’il a choisi le père Ubu comme personnage, c’est une sorte d’hommage rendu au génie d’Alfred Jarry et la publication d’Ubu aux colonies aidera à populariser le nom d’un personnage en passe de devenir proverbial comme Gargantua, Panurge, Pantagruel, Gulliver ou Robinson Crusoé.

Ubu aux colonies paraîtra donc avec les illustrations de Rouault et M. Ambroise Vollard ne se verra pas obligé de substituer à Ubu, Panurge ou Gulliver entre lesquels il hésitait.

Au reste, M. Vollard n’a-t-il pas publié en édition privée, car la censure a été impitoyable, une petite farce Spartiate, intitulée Ubu à l’hôpital, qui fut goûtée même dans le Service de santé et représentée dans une formation sanitaire du front ?

* * *

John-Antoine Nau, qui fut le premier à avoir le prix Goncourt, était avant tout un poète. Il avait pour Paris une sorte d’éloignement dont il ne songeait pas à se défendre. Il avait en outre pour la réclame un mépris caractéristique. Aussi fut-il celui des écrivains lauréats des Goncourt qui profita le moins de la publicité que ce prix procure.

Les libraires l’ignoraient et quelques jours après sa mort on pouvait entendre dans les librairies parisiennes des dialogues de ce genre.

« Je voudrais Force ennemie.

— Nous ne l’avons pas, monsieur, d’ailleurs les livres sur la guerre sont peu demandés.

— Mais ce n’est pas un livre sur la guerre, c’est un roman couronné par les Goncourt.

— Il doit y avoir erreur, car nous ne le connaissons pas. »

* * *

Tandis qu’il est question de créer un conservatoire des classes de cinéma, une maison d’édition nouvelle et audacieuse va lancer un recueil de films sous le titre de Le Livre du cinéma. Les films qui seront également tournés seront du fameux Charlot, du non moins célèbre Max Linder. Ces deux illustrations de l’art muet accompagneront des auteurs nouveaux tels que Jules Romains, Biaise Cendrars, Jean Cocteau, Guillaume Apollinaire, etc. Chaque film sera précédé d’une préface exposant les idées cinématographiques particulières à l’auteur. Voilà un ouvrage qui sera un des classiques du genre et qui peut même amener une véritable révolution dans le grand art industriel moderne des salles obscures.

* * *

Malgré l’occupation, la littérature wallonne prospère. La persécution, l’obligation de dissimuler la pensée vraie et parfois de paraître sous le manteau n’a fait qu’aiguiser la verve et l’esprit des chansonniers, poètes et écrivains dialectaux de Tournai, Mons, Charleroi, Nivelles, Namur, mais, surtout, de ceux du pays de Liège qui eut toujours la prédominance dans cette littérature wallonnisante. Depuis la guerre, elle est surtout goguenarde et malicieusement vengeresse. Les Liégeois n’ont pas oublié qu’en 1817 ils chantaient une chanson sur les Prussiens qui avait été composée sur l’air d’une de leurs marches. Les Prussiens ne surent qu’au bout de longtemps qu’on se moquait d’eux sur leur propre musique. Aujourd’hui, les Liégeois chansonnent pareillement les Boches d’occupation. Il paraît qu’il y a une chanson sur l’air de Die Wacht am Rhein, qui est un monument de satire fine et d’impayable drôlerie.

[1918-05-04 L’Europe nouvelle] Henry Céard §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 17, 4 mai 1918, p. 816-817. Source : Gallica.
[OP2 1061-1065]

M. Henry Céard occupera désormais aux épulies de l’académie Goncourt le fauteuil de J.-K. Huysmans, fauteuil-moloch dont l’avidité singulière a déjà consommé trois académiciens. Le second fut Jules Renard et l’autre Judith Gautier.

En élisant M. Henry Céard au troisième tour de scrutin par six voix contre trois à M. Georges Courteline, ceux que M. Rosny aîné appelle « les pensionnés Goncourt » ont eu le sentiment qu’ils réparaient une injustice et accomplissaient la volonté de leur fondateur. En effet, inscrit sur la liste des académiciens après la mort de Saint-Victor, le 9 juillet 1881, M. Henry Céard se voyait remplacé le 5 novembre 1887 par M. Henri Rosny. Néanmoins, le différend qui avait amené la radiation de M. Henry Céard se dissipa, et si Edmond de Goncourt eut plusieurs fois l’occasion de le déclarer, il ne trouva pas celle de le replacer dans la liste de ses académiciens qui était complète. C’est pourquoi l’élection de M. Henry Céard est comme la réparation tardive, mais éclatante, d’une injustice qu’Edmond de Goncourt ne put réparer lui-même.

Si M. Henry Céard n’est pas l’homme d’un livre, et il ne s’en faut guère, il est du moins l’homme d’une école : celle du naturalisme. Peut-être même ses ouvrages en sont-ils l’expression la plus achevée.

Émile Zola avait coutume de dire, quand on ravalait devant lui les conceptions du naturalisme, en citant Une folle journée de M. Céard : « Comment pourrait-on douter de la puissance d’une école qui permet à ses adeptes de faire un livre avec rien ! »

Une folle journéeest, en effet, un roman où il ne se passe pas grand-chose. Il ressortit à une esthétique naturaliste tort éloignée de celle de Zola et qui consiste pour ainsi dire à retarder le temps. Les actes les plus simples, les plus indifférents de la vie sont analysés avec une minutie qui permet d’écrire dix pages sur le geste du monsieur qui tourne le bouton d’une porte. Les premiers volumes de J.-K. Huysmans, d’un pessimisme si cocasse, sont de cet ordre-là. Le roman de M. Édouard Dujardin, Les lauriers sont coupés,fait aussi songer aux vers du Lac :

Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices
                              Suspendez votre cours !

Sur un mode différent, M. Dujardin décompose aussi les actes les plus brefs de la vie et leur accorde de la durée et de l’importance.

Il paraît qu’Albert Samain avait eu l’intention d’écrire un roman issu d’une veine analogue et qui aurait eu pour sujet les pensées qui peuvent venir dans le cerveau d’un honnête homme avant l’accomplissement d’un acte quelconque et sur lequel le choix de l’auteur ne s’était pas encore arrêté.

J’ai lu la traduction d’un roman russe, Oblomoff,où le héros s’éveillait fort tard, faisait de grands efforts pour se lever du lit, y réussissait et, quand il était prêt, c’était l’heure de se recoucher ; ce qu’il faisait aussitôt. C’était tout. Mais on m’a affirmé que le traducteur n’avait livré au public que la moitié du roman, dont la seconde moitié n’était pas moins mirifique que la première.

M. Remy de Gourmont, dans une page sur Huysmans, nous parle de M. Henry Céard :

« M. Céard a écrit un roman où il ne se passe rien. Si je me souviens bien Une belle journée est l’histoire d’un Couple qui s’embarque pour la campagne, est surpris par la pluie, entre dans un café, puis rentre à la maison. Huysmans en médita longtemps un qui eût été ainsi ordonné : un monsieur sort de chez lui pour aller à son bureau, s’aperçoit que ses souliers n’ont pas été cirés, les livre à un décrotteur, pendant l’opération, songe à ses petites affaires, puis continue son chemin. Le problème était de tirer de cela trois cents pages. C’est sans doute la même difficulté qui arrêta M. Th*** dans la rédaction d’une comédie qu’il avait pourtant méditée plus de dix ans. Il paraît que c’était très drôle. Je n’ai pas eu le bonheur de l’ouïr, mais j’en connais la substance, qui est brève. Un boutiquier s’en va un dimanche, à sa maison de campagne, mettre du vin en bouteilles. Incidents de l’opération. Rentrée à Paris. Voilà tout. Cela eût-il ravi à M. Céard la palme du néant ? Peut-être. C’était du moins la prétention de Th*** qui reprochait à son rival d’avoir conçu une œuvre trop romanesque. » Je ne sais si une telle conception littéraire fournira beaucoup de pages aux anthologies de l’avenir ; toujours est-il que c’est de la littérature à la façon des entomologistes, et le plus bel éloge que l’on pourrait faire de M. Henry Céard, ne serait-ce pas de le comparer à J.-H. Fabre.

Les films « ralentis » que nous voyons défiler sur l’écran de nos cinémas ont quelque chose qui rappelle cette manière. Le temps est suspendu, et l’on voit la ballerine rester en l’air ; tous ses mouvements sont décomposés. On peut les étudier à loisir. Tandis que dans la réalité, qui est rapide, nous ne les apercevons pas, pour ainsi dire.

Au reste, cette esthétique minutieuse n’est pas ennemie des lettres ; elle exige de l’imagination et de l’observation. Elle est restée en partie l’idéal de la jeune génération littéraire. Il ne lui manquait que du lyrisme ; on en a mis partout. C’est une partie, importante de ce que j’ai essayé d’appeler surnaturalisme ou surréalisme. C’est l’esthétique qui domine dans un grand nombre de recueils de vers où il ne se passe rien, mais qui n’en sont pas moins lyriques et émouvants. M. Henry Céard, qui est poète à ses heures, doit trouver bien des morceaux à son goût dans les livres de la jeune école poétique.

Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer M. Henry Céard, mais je me souviens qu’il y a quelques années les propos d’un de mes amis qui lui avait été présenté par M. Deffoux avaient excité ma curiosité. Tout ce que cet ami me rapporta de son érudition singulière, de sa conversation nourrie, de ses jugements, m’est resté dans l’esprit. C’est pourquoi je pense qu’on ne peut juger M. Henry Céard sur son œuvre seulement, bien que ce qu’il lui a plu d’en publier soit d’une rare qualité. C’est l’application la plus stricte, la plus disciplinée qui soit des théories du naturalisme auquel M. Henry Céard appartient tout entier par ses attaches avec le Grenier, Médan et le Théâtre libre.

Tout est harmonieux dans cette existence, et s’il avait eu quelque prétention à élever, il n’aurait pas choisi d’autre lieu de naissance que celui qui lui échut en 1851 : Bercy, aux portes de Paris. Élevé à l’institution Savouré, il fréquenta les classes des lycées Louis-le-Grand et Charlemagne.

Interne provisoire à Lariboisière en 1872, il entra dans l’administration en 1873, où il resta jusqu’en 1881. Il passa ensuite au cabinet du préfet de la Seine (1884-1894). Entre-temps, il collabora aux journaux, et c’est en 1876 qu’un article sur Germinie Lacerteux,publié dans Les Droits de l’homme,fut une occasion pour lui de nouer des relations avec les Goncourt.

En 1880 paraissent Les Soirées de Médan,avec une nouvelle d’Henry Céard : « La Saignée ».

En 1881, son roman, Une belle journée,qu’on a pu qualifier de « tour de force », affirme sa maîtrise.

En 1884, Henry Céard devient conservateur de la bibliothèque de la Ville de Paris, où il resta jusqu’en 1894.

En 1886, il avait adapté pour la scène de l’Odéon Renée Mauperin.Cet hommage rendu aux Goncourt ne l’empêchait pas de travailler pour le Théâtre libre et de tirer du Capitaine Burle,d’Émile Zola, un acte intitulé : Tout pour l’honneur(1887).

Depuis il a donné encore au Théâtre libre un « essai de pièce psychologique » : Les Résignés(un acte).

En 1899, il fit représenter La Pêche.Son œuvre dramatique se complète par trois pièces en un acte et en vers : Tout se paie, Le Marchand de microbeset Laurent,et le livret d’un drame lyrique en trois actes, tiré du roman d’Alphonse Daudet, musique de M. Félicien Du Ménil, qui fut donné en 1917 chez Mme Alphonse Daudet.

En 1890, M. Henry Céard publia dans La Revue bleueun roman qu’il n’a pas encore réuni en volume : Mal éclos.

En 1893, il était fait chevalier de la Légion d’honneur.

Depuis Mal éclos,M. Henry Céard n’a plus publié qu’un roman extrêmement touffu : Terrains à vendre au bord de la mer,où l’auteur a résumé toute son expérience de la vie.

On a encore de M. Henry Céard des préfaces et quelques vers publiés çà et là.

Collectionneur, il a donné en 1899, au musée Carnavalet, une curieuse collection de caricatures sur Émile Zola, dont il s’était séparé ainsi que Huysmans et M. Léon Hennique.

Dans la lettre qu’il a écrite à M. Gustave Geffroy, président de l’académie Goncourt, M. Henry Céard dit :

« J’éprouve une rare satisfaction à retrouver les familiers de la maison d’Auteuil pour suivre avec eux l’exemple, les traditions laissés par le maître, assurer l’exécution de ses dernières volontés.

« Je ne faillirai ni à cet honneur, ni à ce devoir. »

Attendons-nous donc à voir bientôt paraître le journal inédit d’Edmond de Goncourt.

[1918-05-04 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 17, 4 mai 1918, p. 817-818. Source : Gallica.
[OP2 1427-1430]

Mme L.-M. Enfrey, l’auteur du Croissant sur la tranchée, ce petit livre qui, sous une forme romanesque, présente d’une façon si vraie quelques aspects de l’âme islamique pendant la guerre, poursuit le cours de ses études des milieux musulmans. Mme L.-M. Enfrey tente présentement de mettre en lumière les deux grandes tendances qui se partagent les centres intellectuels de la Turquie. D’une part, la fidélité aux vieilles croyances qui ont fait jusqu’ici le bonheur et la stabilité de l’Empire ottoman ; d’autre part, le pantouranisme, cette nouvelle marotte turque calquée sur le pangermanisme, et qui voudrait turquifier jusqu’au Coran lui-même, ce qui n’est pas sans mécontenter profondément les Arabes, qui détiennent maintenant, avec l’autorité religieuse dévolue désormais au roi du Hedjaz, les grands sanctuaires musulmans, La Mecque et Médine.

L’ouvrage de Mme L.-M. Enfrey sera d’un intérêt plein d’actualité.

* * *

L’Éventail, cette revue de Genève qui porte un titre mallarméen, publie un inédit de Mallarmé, quatrain adressé à Willy, qui faisait, pour lors, de la critique musicale et non sans calembours dans L’Écho de Paris, sous le pseudonyme : « L’Ouvreuse du Cirque d’été ».

Amandine, envers vous, ou Jeanne,
Combien je me sens endetté
Qu’aucun de mes vers n’enrubanne
« L’ouvreuse du Cirque d’été ».
* * *

Tandis que les grandes revues françaises comme La Revue des Deux Mondes ou Le Correspondant, tandis que les grands journaux français ne se donnent la peine de signaler les efforts des jeunes artistes et des nouveaux littérateurs qu’à de rares occasions et pour s’en moquer, les grandes revues italiennes, les grands quotidiens transalpins suivent au contraire, avec une attention soutenue et une grande sympathie, ces mouvements nouveaux où apparaît l’âme nationale, l’âme latine délivrée de tout germanisme. C’est ainsi que la vieille Rivista d’Italia ne craint pas de dire, en rendant compte de l’exposition du peintre futuriste Carlo Carra, un des plus curieux de cette école qui doit tant à la nouvelle peinture française : « Art étrange et cruel ! Et, pourtant, c’est bien de l’art ! On peut le détester, mais il dépasse de cent coudées les habiles complaisances et chatouillis d’artisans du pinceau. »

En France, le public est persuadé encore aujourd’hui que l’art moderne vient de l’Allemagne.

* * *

La librairie Payot mettra en vente, dans quelque temps, le premier volume d’une collection dont le besoin se faisait sentir.

La Nouvelle bibliothèque bleue se propose comme but de faire connaître dans les textes anciens, ornés de reproductions documentaires, les romans chevaleresques, les légendes épiques et courtoises, les contes satiriques ou autres qu’on ne trouvait pas dans le commerce et qui firent la réputation de l’ancienne Bibliothèque bleue où ils paraissaient cependant dans des textes dépourvus d’authenticité.

Le plan de la Nouvelle bibliothèque bleue est vaste, car, malgré le goût des romantiques pour le Moyen Âge, malgré les travaux des érudits, la littérature médiévale de la France reste profondément ignorée de la plus grande partie du public instruit.

Ce premier volume de la Nouvelle bibliothèque bleue contiendra la Très plaisante et récréative hystoire du très preulx et vaillant chevalier Perceval le Galloys, jadis chevalier de la Table ronde, lequel acheva les adventures du Ganiet Graal au temps du noble roi Arthus, avec les illustrations de l’édition ancienne de 1530, chez Jehan Lougis, Jehan Saint-Denis et Galliot du Pré.

* * *

Le grand poète normand Ch.-Th. Féret, illustre en sa province, mais qui n’est connu à Paris que d’un petit nombre de véritables lettrés, fait imprimer en ce moment un volume de vers : L’Arc d’Ulysse, et tire une deuxième édition de La Normandie exaltée, qui est un des plus nobles et des plus puissants recueils de poèmes dont puisse s’enorgueillir le mouvement provincial au commencement du xxe siècle.

Celui dont le chant doit périr, chante à l’écart.
Chante ! — Aux célestes Portes,
Chante si doucement — que se penche Ronsard,
Et t’approuve Desportes.
* * *

Le Manuscrit trouvé dans un chapeau, d’André Salmon, ouvrage mêlé de prose et de vers qui doit paraître orné de quarante reproductions de dessins de Picasso, dits de l’époque rose, a paru en partie, en 1905, dans une petite revue qui n’eut que deux numéros. Le premier numéro de cette rare publication portait comme titre La Revue immoraliste et le second numéro dont il n’existe guère qu’une trentaine d’exemplaires avait pris le titre moins agressif de Revue des lettres françaises. C’est également dans cette revue que furent publiés les premiers vers de Max Jacob.

* * *

M. Butavand, ancien élève de l’École polytechnique, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, s’intéresse aux questions de philologie. Il vient de faire paraître une plaquette sur les Analogies de l’étrusque avec le basque. Il y signale que les Étrusques furent non seulement un peuple guerrier, mais aussi des artisans et des commerçants. Les seuls textes importants de leur langue qui subsistent sont un manuel de navigation et un manuel pour la conduite d’un four de potier. Ils excellèrent dans les applications pratiques des sciences et des arts et parvinrent à un degré de culture dont bénéficièrent les Romains. M. Butavand a achevé un autre ouvrage qui paraîtra prochainement, Alésia, oppidum des Mandubiens.

* * *

La rare plaquette de Léon Deffoux, L’Immortalité littéraire selon M. de Goncourt, suivie d’une petite chronologie du testament et de l’Académie Goncourt contient des détails fort piquants sur ce que l’auteur appelle « le moratorium des Goncourt ». Ce moratoire s’applique en l’espèce au journal inédit d’Edmond de Goncourt, qui devait être mis à la disposition du public à partir du 16 juillet 1916.

Or, par ordre de M. Painlevé, les conservateurs de la Bibliothèque nationale doivent attendre la fin de la guerre pour communiquer ce document.

M. Deffoux ajoute : « Vraiment, il est singulier ce testament Goncourt. Il n’existait pas et fut construit de toutes pièces par le Conseil d’État. Et maintenant que le Conseil d’État l’a fabriqué, et l’Académie avec lui, il faut qu’un ministre intervienne pour empêcher précisément que la volonté du testateur soit respectée ! Voilà donc M. de Goncourt, qui chérissait si fort la publicité, administrativement contraint à demeurer inédit malgré lui ; et, faute de précisions, d’éminents postulants à son académie ne se trouveront-ils pas maintenant bien ralentis dans leurs ambitions, par crainte de recevoir autant de papier que le maître en reçut peu de temps avant sa mort ? »

[1918-05-11 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 18, 11 mai 1918, p. 866-867. Source : Gallica.
[OP2 1430-1434]

Dans le livre de M. Louis Barthou sur Mirabeau, il y a au moins une erreur, mais c’est une erreur académique si on peut dire. En effet, M. Louis Barthou, avec une pruderie qui n’a rien de béarnais, lave son héros du reproche d’avoir écrit ce que M. Pierre Louÿs dans la préface d’Aphrodite appelle « les romans de Mirabeau ». Ces romans de Mirabeau se composent de l’Erotika Biblion, dissertation singulière sur différents passages de la Bible, et Ma conversion ou le Libertin de qualité.

Pour ce qui est du premier de ces ouvrages, il n’a jamais été question d’en retirer la paternité à Mirabeau. Pour ce qui est du second, une erreur de M. Tourneux, qui n’avait pas pris le temps de lire les Lettres à Sophie, a permis à M. Barthou d’en dénier la paternité à Mirabeau, mais sous la plume de M. Barthou ce ne sont que des erreurs académiques.

* * *

L’élection de Mgr Baudrillart est accueillie avec quelque satisfaction. C’est tout de même un fauteuil que les politiciens n’auront pas encore. Avant peu d’années, la Coupole n’abritera plus guère que les débris du Palais-Bourbon et du Luxembourg. Ce sera l’hôtel des Invalides de la politique.

Le clergé, l’armée et le parlement formeront une compagnie qui mettra les écrivains en quarantaine, c’est le cas de le dire.

On parle maintenant de l’élection de notre Premier. Encore s’agit-il d’un véritable écrivain qui a écrit d’excellentes pages sur la Grèce et qui fait figure de polémiste vigoureux.

En outre, il a pris la peine d’écrire des livres lui-même.

M. de Goncourt fonda son académie dans le but de mettre dix écrivains dans la force de l’âge et du talent, mais peu favorisés par la fortune, à l’abri du besoin et des besognes.

Huysmans, Hennique, Mirbeau, Rosny, Margueritte, lorsqu’ils furent désignés par Goncourt, avaient moins de quarante ans.

En 1900, lorsque ceux-ci complétèrent l’académie par l’adjonction de trois membres, M. Lucien Descaves avait trente-neuf ans, M. Léon Daudet trente-trois ans et M. Élémir Bourges quarante-huit ans.

Jules Renard, lorsqu’il succéda à Huysmans en 1907, avait quarante-deux ans. C’est la dernière fois que l’on semble avoir respecté la volonté de Goncourt.

M. Rosny aîné, né en 1856, a aujourd’hui soixante-deux ans. M. Rosny jeune, né en 1859, a cinquante-neuf ans. M. Hennique, né en 1852, a soixante-six ans. M. Élémir Bourges a le même âge. M. Gustave Geffroy, né en 1855, a soixante-trois ans. M. Paul Margueritte, né en 1860, a cinquante-huit ans. M. Lucien Descaves, né en 1861, a cinquante-sept ans. M. Ajalbert, né en 1863, a cinquante-cinq ans et M. Léon Daudet, né en 1867, a cinquante et un ans. M. Henry Céard, élu d’hier, étant né en 1851, est le doyen de l’académie.

En nommant un doyen d’âge, l’Académie a donné sans doute au testament de Goncourt la plus forte entorse qu’il ait encore reçu.

* * *

Georges Ohnet est mort. Paix à sa mémoire. Les nouvelles générations ignorent que ses romans comptèrent autrefois comme des événements littéraires.

Jules Lemaître se fit de la popularité en soulignant cette renommée extraordinaire :

« En quelques années Le Maître de forges a eu deux cent cinquante éditions ; Serge Panine, couronné par l’Académie française, en a eu cent cinquante ; La Comtesse Sarah, tout autant ; Lise Fleuron, une centaine, et La Grande Marnière en a quatre-vingts. C’est là, comme on dit, le plus grand “succès de librairie” du siècle. M. Georges Ohnet est bien modeste s’il ne s’estime pas le premier écrivain de notre temps. »

M. Georges Ohnet était bien modeste en vérité, car il accepta d’assez bonne grâce son assassinat et n’en appela pas à la postérité du jugement de Jules Lemaître. Il était ignoré de tout le monde aujourd’hui, sauf des lecteurs du Gaulois.

Riche, Georges Ohnet n’était plus considéré à cause de sa littérature, mais à cause de sa bosse. Il s’était vu ravir la palme du mauvais roman par M. Henry Bordeaux. Celui-ci entrera peut-être à l’Académie française ; mais lorsque sa pseudo-littérature aura été démasquée, il ne lui restera même pas cette bosse qui faisait que toutes les mains se tendaient vers Georges Ohnet dès qu’on l’apercevait, car il passait pour porter bonheur.

* * *

Jacques Copeau est en Amérique, à New York, depuis quelques mois, avec la troupe du Vieux-Colombier.

Les Américains aiment la France, surtout depuis la Marne et depuis Verdun. Ils font grand accueil à tout ce qui est français, depuis le maréchal Joffre jusqu’au lamentable Jules Bois.

Jacques Copeau obtient donc en ce moment un légitime succès.

Les Américains, d’ailleurs, sont un peuple qui ne craint pas le neuf. Ils sont intelligents. Ils sont un peu grossiers encore, mais ils s’affinent terriblement depuis quelques années. La troupe du Vieux-Colombier semble plaire presque autant que Mme Sarah Bernhardt.

Sur quelle passerelle ont-ils donc franchi le précipice qui la sépare de M. Jacques Copeau ?

Mais les Américains n’ont pas besoin de transitions, ils sont le peuple des rapides et des brusques mouvements.

* * *

Galerie Georges-Petit, à l’exposition Degas, la foule manifestait des opinions fort diverses.

« N’as-tu pas remarqué », disait un peintre à un poète qui l’accompagnait, « dans sa collection qu’on a vendue dernièrement, il y avait de tout : Gauguin, Cézanne, Jeaminet mais il n’y avait pas un seul Toulouse-Lautrec. Aujourd’hui, je comprends bien pourquoi. »

Un officier américain qui vient de faire le tour de la grande salle d’exposition, ne trouve qu’un seul mot : « Horrors ! »

Un bourgeois dont la femme a un bec-de-lièvre lui dit assez fort pour qu’on l’entende : « Évidemment, ceux qui aiment ça n’ont pas l’œil bâti comme le nôtre. »

M. Élémir Bourges est venu là pour voir. Il déclare à un ami : « Je suis venu pour assurer la paix de mes vieux jours. Si je ne m’étais pas dérangé, ma vie eût été empoisonnée par les connaisseurs qui m’auraient plaint de n’avoir pas admiré ces chefs-d’œuvre. Comme ça, je suis tranquille et je pourrai leur dire tout le mal que j’en pense. »

Au contraire, il y a des amateurs en extase. M. Clément-Jeannin dit : « Hein ! Croyez-vous ! ces merveilles étaient cachées à tout le monde ! »

Et quelqu’un qui l’entend observe avec tristesse :

« Allez, Degas savait bien ce qu’il faisait. Le mystère assurait sa renommée. Il savait trop bien démolir la peinture des autres pour ignorer par où péchait la sienne.

— Un peintre de genre ! observe une dame de lettres.

— Quel miracle de lumière ! s’écrie un grand critique d’art.

— Un grand peintre ! » déclare sentencieusement un autre critique d’art, « mais l’État a payé cher ce tableau qu’il vient d’acheter.

— C’est la guerre, fait remarquer non sans raison un marchand de tableaux qui a de l’esprit, l’argent n’est pas rare. Pour ce prix on n’aurait pas un beau collier. »

Et M. Hermann-Paul regarde et admire.

[1918-05-18 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 19, 18 mai 1918, p. 914-915. Source : Gallica.
[OP2 1434-1437]

Ferdinand Brunetière ne pensait pas que l’art dût procurer du plaisir et cette conception le rapproche de Tolstoï. Dans une lettre inédite en France, qu’il adressait, en 1900, à M. Giovanni Lanzalone, auteur de L’Arte voluttuosa, il s’exprimait ainsi :

« C’est avec le plus grand plaisir, et non sans un peu de fierté, que j’accepte la dédicace de votre livre sur ou contre l’arte voluttuosa. En Italie comme en France, à ce qu’il paraît, puisque l’art n’est plus aujourd’hui qu’un moyen de jouissance, et par suite un instrument de corruption, on ne saurait trop énergiquement combattre ce qu’une telle conception de l’art a de dangereux pour la morale d’abord, et j’ajouterai de menaçant ou de mortel pour l’art lui-même… La morale n’est pas l’art, et l’art n’est pas la morale, mais on ne saurait impunément les séparer l’un de l’autre, avec toutefois cette distinction que la morale sans l’art est tout ce qu’elle est, mais l’art sans la morale n’est qu’un baladinage, inutile d’abord, malsain ensuite et finalement pervers. »

* * *

Sous le patronage de MM. M. Barrès, L. Barthou, V. Bérard, R. Burrows, A. Croiset, P. Deschanel, G. Fougères, A. Gauvain, Th. Homolle, P. Painlevé, R. Puaux, J. Reinach, A. Ribot, A. Thomas, M. Léon Maccas publie Les Études franco-grecques qui se proposent « de consolider et de resserrer les liens politiques, économiques et intellectuels qu’une longue tradition, l’intérêt commun et la ressemblance de leurs aspirations ont noués autour de la France et de la Grèce ».

* * *

MM. Sylvain et Truffier ont échangé des sonnets. Cette lutte, pacifiquement lyrique, au milieu de la grande guerre, a quelque chose qui désarmerait Mars lui-même s’il avait le loisir de s’occuper d’un autre théâtre que celui de la guerre. Mais Sylvain a fort bien parlé de Molière :

Aussi mourrons-nous sans remords…
Tant que nous ne serons pas morts
Nous servirons notre poète.
— Moi, de mon robuste embonpoint,
Toi, de ta fine silhouette, —
Molière, qui, lui, ne meurt point.
* * *

Le dessinateur André Rouveyre, qui est mobilisé au Parc d’aviation de Saint-Cyr, est gravement malade, on l’a transporté à la villa Molière. Dernièrement, il avait été au front pour prendre des croquis destinés à illustrer un ouvrage sur la guerre et il préparait d’autres ouvrages, notamment une impressionnante série figurant les phases de la mort de cet étrange philosophe lyrique judéo-polonais, Mecislas Golberg, qui promena si longtemps sa tuberculose à travers l’Europe et, s’étant fixé en France, y fut l’ami du poète Emmanuel Signoret et le maître d’un certain nombre d’hommes politiques contemporains qui, sans doute, l’ont oublié.

* * *

Un amateur a commandé à un certain nombre de littérateurs, parmi lesquels il se trouve, dit-on, MM. Laurent Tailhade, André Mary, Fernand Fleuret, etc., un ouvrage qui sera intitulé L’Heptaméron des gourmets ou les Délices de la cuisine française. L’affabulation en est plaisante. On suppose qu’après une longue guerre, le roi de Cocagne a offert au roi Akakia la dive bouteille conservée dans ses États depuis la mort de Pantagruel.

Les ambassadeurs d’Akakia sont fêtés dans le pays de Cocagne où, durant sept jours, on leur offre de magnifiques banquets.

Chaque auteur est chargé de décrire les festins d’une de ces journées.

Les menus fort copieux seront complétés par les recettes de cuisine et l’ensemble formera un précis culinaire digne de Carême.

On affirme que le plan de cet ouvrage — le premier où il sera sérieusement question de la paix — a été fourni par M. Bertrand Guégan.

* * *

MM. Paul Gsell et Jean-Jacques Brousson achèvent une Jeanne d’Arc en vers, livret d’un opéra dont M. Déodat de Séverac doit écrire la musique. M. Jean-Jacques Brousson a mis ainsi à profit les connaissances qu’il a acquises sur ce sujet au temps où il se documentait pour le compte de son maître Anatole France. C’est M. Paul Gsell qui versifie.

* * *

M. F. T. Marinetti a publié un livre intitulé : Come si seducono le donne (« Comment on séduit les femmes »). Un critique italien, M. Nascimbeni, dit que ce titre lui en rappelle un autre : Comment on apprend à nager, manuel qui eut un grand nombre d’éditions, et il demande : « M. Marinetti sait-il nager ? »

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Y a-t-il un grand écrivain canadien français ? Il paraît que oui. Mais il est parfaitement ignoré et se nomme Nelligan.

Qui nous fera connaître Nelligan ?

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Les Italiens ont célébré solennellement un centenaire rossinien, celui du Moïse qui fut représenté pour la première fois au théâtre San Carlo de Naples, en 1818. Le Moïse a été donné cette année au Costanzi, à Rome, au bénéfice du Comité romain de l’organisation civile.

Le Moïse est un opéra en quatre actes. La scène se passe en Egypte. L’acte premier représente le Camp des Madianites ; le second une Galerie dans le palais de Pharaon ; le troisième, le Portique du temple d’Isis et le quatrième le Désert au bord de la mer Rouge.

* * *

Le poète Jacques Dyssord a renouvelé le genre « nouvelle en trois lignes » qu’illustra jadis, au Matin, M. Félix Fénéon.

C’est dans L’Heure que le poète Jacques Dyssord nous donne ainsi au compte-goutte la mesure de son esprit aussi railleur que lyrique.

Un peu avant la guerre, les « faits divers » du Matin, pour n’être pas rédigés en trois lignes n’en étaient pas moins des chefs-d’œuvre inattendus.

Un journaliste qui, aujourd’hui, est prisonnier, avait eu le dessein d’en faire un recueil. Il aurait été bien amusant, et l’idée vaudrait d’être reprise.

[1918-05-25 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 20, 25 mai 1918, p. 963-964. Source : Gallica.
[OP2 1437-1441]

M. Anatole France, qui devient un assidu de l’Académie, a tenu à voter pour M. Paul Fort au premier tour de scrutin destiné à pourvoir à la vacance du fauteuil Mézières.

Au deuxième tour il vota pour M. René Boylesve qui fut élu. Le Prince des poètes espérait encore pouvoir compter sur la voix de M. Henri de Régnier qui lui a fait défaut.

M. René Boylesve qui occupera désormais le fauteuil de M. Mézières ne compte que des amis. Il excelle dans la peinture des milieux provinciaux et tout le monde s’accorde à trouver ses romans des chefs-d’œuvre de grâce et de sensibilité.

* * *

L’élection de M. Cambon n’a qu’une signification politique.

Le Figaro nous dit qu’« il appartient à une vieille famille de l’aristocratie républicaine ».

Cette phrase est à retenir et par ces temps de gothas elle semble d’actualité.

L’aristocratie républicaine sort de cette guerre bien vieillie en effet. Cependant que dans les espaces aériens une jeune aristocratie militaire se révèle et illustre les nouvelles bêtes héraldiques de ses blasons.

L’Académie manquait de diplomates. La voilà pourvue.

* * *

Mais l’élection la plus importante, la plus significative est celle qui donne à M. François de Curel le fauteuil du marquis de Vogüé.

Riche et considéré, gentilhomme et lorrain, M. de Curel n’avait contre lui qu’une œuvre à tendances traditionnelles mais libérale et sans hypocrisie.

L’Académie a pensé que son intérêt était d’avoir dans son sein un homme de cette trempe et qui par ailleurs lui donnait toutes garanties.

L’Académie n’a pas eu tort et dans cette voie elle peut faire désormais d’autres efforts généreux.

* * *

L’auteur de La Nouvelle Idole est sinon un timide, du moins un homme qui se tient volontiers à l’écart.

Avant la guerre il vivait le plus souvent dans ses terres.

Il est en pleine force de talent et il sait regarder de près les problèmes les plus actuels de la vie.

Cette guerre a été pour lui une mine de sujets de méditations et elle lui a inspiré une œuvre importante d’un pathétique qui surprendra.

* * *

« L’interprète le plus exquis et le plus sensible de l’idéalisme en musique », c’est ainsi que M. Orefice définit Claude Debussy dans la Rivista d’Italia et le critique italien regrette que l’on ne se préoccupe pas encore de donner La Chute de la maison Usher, Le Diable dans le beffroi, et l’Histoire de Tristan, ces œuvres inédites du grand musicien de Pelléas et Mélisande. M. Orefice ajoute : « Musicien très nouveau et selon certains créateur de la musique nouvelle, Claude Debussy peut être donné dès aujourd’hui avec certitude pour le chef de cette école de musique, qu’ainsi que la peinture et la littérature correspondantes, il convient d’appeler l’“impressionnisme”. »

* * *

Le docteur J.-C. Mardrus, qui vient de faire paraître La Reine de Saba, est à Bormes, dans le Midi, où il prépare un travail sur le Vieux de la montagne et l’Ordre des assassins.

C’est le cas ou jamais de reproduire les extraordinaires lignes par lesquelles un romancier populaire, Paul Féval, dont on a célébré l’an dernier le centenaire, terminait son long volume des Tribunaux secrets - le troisième — tout entier consacré à l’histoire des assassins :

« Maintenant, s’il faut risquer notre opinion personnelle, nous dirons avec Laignel, de Brives, le plus savant orientaliste de la banlieue, que toutes ces histoires sont des mensonges et tous ces commentaires des fadaises.

« Malgré tout notre respect pour les écrivains éminents que nous avons cités, nous sommes convaincus qu’on a inventé le Vieux de la montagne pour donner prétexte à une fastidieuse et perverse tragédie classique.

« Laignel, de Brives, qui a fait l’histoire des Kurdes en langue schye, parle des assassins sur un ton très incrédule. En somme, tout cela est trop assommant pour être vrai.

« Arrivons aux Templiers nos braves batteurs et buveurs. Et que le diable emporte à tout jamais le Vieux de la montagne. »

Y eut-il jamais historien plus plein de son sujet et plus décidé quant aux conclusions ?

Mais avec le docteur Mardrus, nous sommes tranquilles : c’est un orientaliste véritable et un excellent écrivain français.

* * *

Le poète Giuseppe Ungaretti est maintenant sur le front français. Il met à profit les courts loisirs que lui laisse le dur métier de fantassin de première ligne et de 2e classe pour traduire en français son recueil de vers, Il Porto sepolto, dont le retentissement, lorsqu’il parut en Italie l’an dernier, fut considérable.

Ungaretti qui venait d’achever un roman, Le Avventure di Turluru, l’a perdu pendant la retraite de Caporetto. « Mais, dit-il, je m’étais tellement amusé en écrivant ces aventures de Tourlourou que je me console aisément de l’avoir perdu. »

* * *

C’est sous la forme d’une luxueuse plaquette, sortie des presses de l’imprimerie Léon Pichon, que se présentent les délicates et émouvantes élégies en prose intitulées Une femme pleure. L’auteur qui se dissimule sous l’anonymat de trois étoiles est une femme dont la riche sensibilité se traduit en images neuves et passionnées.

Ce sont des sanglots, mais des sanglots harmonieux. Et ces poèmes en prose, qui chantent le regret, la volupté et le tendre souvenir, font songer à une nouvelle Desbordes-Valmore dont l’âme sensible s’est éveillée à la faveur des événements de cette guerre.

* * *

La chronique « La Société des gens de lettres » publie des lettres relatives à l’affaire du journal La Paix, imprimé en français à Berlin et publié en Suisse.

La Paix avait publié un conte de M. Charles-Henry Hirsch qui, pensant n’avoir affaire qu’à un journal à tendances germanophiles, avait protesté contre cette publication et réclamé une somme de cinquante francs en faveur d’œuvres de guerre.

La direction de La Paix a cyniquement avoué son origine berlinoise et adressé les cinquante francs au représentant de la Société des gens de lettres à Genève. Celui-ci a renvoyé les cinquante francs au journal allemand avec une lettre exprimant tout son mépris.

* * *

Le dimanche 26 mai, à 3 heures, au théâtre du Vieux-Colombier, aura lieu une « matinée Édouard Dujardin », où l’auteur d’Antonio fera une conférence : « De Stéphane Mallarmé au prophète Ézéchiel ».

Des intermèdes de poésie et de danse avec le concours de Mme Joux Hugard donneront un caractère d’art à cette solennité, au cours de laquelle on dira La Prière de minuit, poème inédit d’Édouard Dujardin.

[1918-06-01 L’Europe nouvelle] Pages d’histoire. Choses et gens de Courlande §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 21, 1er juin 1918, p. 1009-1011. Source : Gallica.
[OP3 610-616]

La Courlande est de nouveau érigée en duché : conséquence inattendue de la guerre et de la défection des

Russes. Nous voici reportés à l’époque de la sécularisation de la Livonie quand, en 1561, le dernier grand-maître de l’ordre des chevaliers Porte-Glaive Gotthard Kettler ayant embrassé le luthérianisme garda la Courlande comme duché séculier.

Aujourd’hui les luthériens de la diète de Mittau ont offert la couronne ducale au luthérien Guillaume II.

On sait que si la population courlandaise est en majeure partie lettone, la noblesse est allemande et que la Cour-lande est considérée par ces nobles comme une province irrédente de l’Allemagne. C’est aussi l’opinion de beaucoup d’Allemands qui ne sont pas tous des pangermanistes. Les Lettons d’origine ne sont pas de cet avis. Herder, qui était né à Riga, le savait bien quand il recueillait dans ses Stimmen der Vôlker in Liedern cette plainte venue des provinces baltiques :

Pauvres paysans, c’est au poteau
Que vous serez fouettés jusqu’au sang !
Pauvres paysans dans les fers.
Les hommes traînaient des chaînes.
Les femmes frappaient aux portes.
Elles portaient des œufs dans les mains.
Elles avaient un cadeau dans leur gant.
Sous le bras crie la poule.
Sous la manche crie l’oie.
Sur la voiture bêle l’agneau.
Nos poules pondent des œufs.
Tous pour la vaisselle allemande ;
La brebis fait-elle un agneau.
Il est aussi pour la broche allemande ;
Le premier veau de notre vache
Est aussi pour les champs allemands.
Le poulain de notre jument
Est aussi pour le traîneau allemand.
La mère n’a qu’un seul enfant.
Il est aussi pour le poteau allemand.

Voilà un témoignage poétique et non équivoque des sentiments que nourrissent les Lettons à l’égard de leurs maîtres.

Au reste, ces témoignages ne sont pas abondants et si l’on veut trouver des renseignements touchant la vie dans l’ancien duché de Courlande, on en est réduit à glaner dans les mémoires.

Casanova qui s’était lié avec un prince de Courlande rapporte ainsi le séjour qu’il fit dans le duché, alors gouverné par Biren, dont la noblesse était récente et qui ne devait son duché qu’à la faveur de la tzarine Anne :

« M’étant rendu à la cour à l’heure indiquée, dit Casanova, M. de Kaiserling me présenta tout de suite à la duchesse, et celle-ci au duc, qui était le célèbre Biron ou Biren, ancien favori de l’impératrice Anna Iwanowna, régent de Russie après la mort de cette souveraine, et puis condamné à passer vingt ans en Sibérie. Il avait six pieds de haut, et on voyait encore des traces qui annonçaient qu’il avait été un très bel homme ; mais la vieillesse qui détruit les plus belles formes, avait déjà appesanti sur lui sa dure main de fer. J’eus avec lui le lendemain une longue conférence.

« Un quart d’heure après mon arrivée, le bal commença par une polonaise.

« En ma qualité d’étranger recommandé, la duchesse me fit inviter à danser cette danse avec elle. Je ne connaissais pas cette danse, mais elle est si facile que je m’en tirai à mon honneur, parce qu’elle se prête à tous les caprices, et que, malgré sa simplicité, elle permet de développer des grâces.

« Après la polonaise, on dansa des menuets, et une dame un peu sur le retour m’ayant demandé si je savais danser “l’aimable vainqueur”, je me mis à exécuter cette danse gracieuse avec elle. C’était une danse passée de mode depuis le temps de la régence, mais ma danseuse pouvait y avoir brillé dans ce temps-là. Ce fut une merveille pour toutes les jeunes dames qui nous firent cercle.

« Après une contre-danse que je dansai avec Mlle de Manteuffel, la plus jolie des quatre dames d’honneur de la duchesse, Son Altesse me fit prévenir que le souper était servi. M’étant approché, je lui offris mon bras, et je me trouvai assis à côté d’elle, à une table de douze couverts où j’étais le seul cavalier ; mais ne m’enviez pas, lecteur, surtout si vous êtes jeune ; car mes onze compagnes étaient des douairières ayant perdu depuis longtemps le privilège de faire tourner la tête. La souveraine fut toute prévenance pour moi et me servit même, à la fin du souper, un verre de liqueur, que je pris pour du tokai et que je louai beaucoup : ce n’était pourtant que de la vieille bière anglaise. Mais que ne fait-on pas pour une duchesse ! Je la reconduisis au bal en nous levant de table. Le jeune chambellan qui était venu m’inviter me fit connaître tout le beau sexe, mais je n’eus le temps de faire ma cour à personne…

« Le surlendemain, je dînai chez le duc, où je ne trouvai que des hommes. Le vieux prince me faisant toujours parler, le discours, vers la fin du dîner, tomba sur les richesses du pays, qui consistent particulièrement en minéraux et en demi-minéraux. Il me passa par la tête de dire que ces richesses dépendaient de l’exploitation et qu’elles pouvaient devenir précieuses. »

Casanova poursuit en racontant comment il fit croire au duc qu’il était compétent en matière d’exploitation minière. On le chargea d’examiner, pour les améliorer, toutes les mines de la Courlande et de la Semigalle.

« Notre tournée dura quinze jours, dit Casanova, et nous nous arrêtâmes à cinq établissements de cuivre et de fer. »

Mais laissons Casanova poursuivre les améliorations en vue de « recueillir en plus grande abondance des soufres et des vitriols, dont les terres que nous examinons étaient fortement imprégnées » ; les Allemands sauront poursuivre ces exploitations beaucoup mieux que l’aventurier vénitien.

Nous avons sur les Lettons de Courlande et sur la noblesse teutonne qui domine le pays, un document qui remonte à un siècle, mais paraît avoir gardé beaucoup plus d’actualité que la « prospection » de Casanova.

Il est vrai que c’est un témoignage exceptionnel derrière lequel nous devons retrouver toute la finesse, toute la précision, toute la largeur de vue de ce diplomate exceptionnel que fut Talleyrand.

Le document, on le voit, vaut la peine d’être médité. C’est, au reste, une charmante lecture que ces Souvenirs de la duchesse de Dino4.

Dorothée, princesse de Courlande, la plus riche héritière du Nord, qui fut comtesse de Périgord, et porta successivement les titres de duchesse de Dino, de Talleyrand et de Sagan, était la petite-fille de Biren. Elle naquit juste à temps pour être la fille d’un souverain. En 1795, son père, le duc Pierre de Courlande, vendit à l’impératrice Catherine II, un duché qu’il ne pouvait garder.

Courlandaise d’origine, elle appartenait à une des familles les plus opulentes de l’Europe et les cours royales qu’elle eut l’occasion de voir dans son enfance : celles de Berlin et celle de France à Mittau, capitale de l’ancien duché de Courlande, lui donnèrent le loisir d’exercer un don d’observation qui, plus tard, se développa singulièrement au contact de son oncle, le prince de Bénévent, qui, au congrès de Vienne, où il l’avait emmenée, lui dut une partie de son succès.

Elevée en Allemagne selon les principes philosophiques français, mariée en France, la princesse de Courlande nous a laissé dans ses souvenirs de trop brèves réflexions sur son pays d’origine. Mais ces quelques pages écrites par une observatrice de l’école de Talleyrand sont assez nourries pour jeter, même après cent ans, quelque lumière sur la question de la Courlande.

Nous laisserons de côté tout ce que la princesse de Courlande raconte de la cour de Mittau et qui pourtant est du premier ordre.

Qu’on en juge par le portrait de la reine qui est brossé de main de maître :

« Je n’ai jamais vu une femme plus laide ni plus sale. Ses cheveux gris, coupés en hérisson, étaient couverts d’un mauvais chapeau de paille tout déchiré. Son visage était long, maigre et jaune. Sa taille petite et grosse soutenait, je ne sais comment, un jupon sale, sur lequel flottait un petit mantelet de taffetas noir tout en loques. Elle me fit peur la première fois que je la vis. »

Notons que Mittau, au moment où Louis XVIII y résidait, possédait une société cultivée et fort au courant de tout ce qui se passait en Europe à cause du contact constant avec les voyageurs, la capitale courlandaise se trouvant sur le passage de tous ceux qui, venant du Midi de l’Europe, se rendaient dans la capitale russe.

Il n’y a pas de raisons pour que la Société de Mittau ne soit, aujourd’hui même, également […]

C’est après Iéna, en automne, que, fuyant devant les Français, la princesse de Courlande alla rejoindre sa mère à Mittau.

Elle trouva sur sa route un bon accueil de la part des anciens sujets du duc de Courlande.

« Cependant, ajouta-t-elle, ces contrées, déjà couvertes de neige, me paraissaient bien tristes. Les paysans ne vivent pas réunis dans des villages ; chaque ménage a pour demeure trois cabanes : l’une renferme les lits, l’autre la cuisine et la troisième le bain. Ces petites habitations, souvent séparées les unes des autres de plus d’un quart de lieue, donnent au pays un aspect désert.

« L’homme du peuple ne possédant rien en propre est heureux ou malheureux, pauvre ou riche, selon que le maître dont il est le serf le traite plus ou moins bien. L’esclavage, lors même qu’il est adouci, rend servile et donne l’air faux ou découragé. Je remarquais toujours sur les figures de ces pauvres gens une de ces deux expressions. La manière dont ils se jetaient à genoux dans la neige, pour me baiser les pieds, m’était odieuse. Je souffrais, j’étais humiliée de tant d’abjection.

« Les hommes en général sont fort blonds, leurs cheveux de filasse tombent en désordre sur leurs épaules, leur visage est sans mouvement, leurs vêtements sont négligés ; à tout prendre, je trouvais cette race laide, éteinte et sale. Je ne parlais pas la langue slavonne ; mes gestes, mes regards auxquels je joignais quelque argent, exprimaient très imparfaitement mon désir de les bien accueillir ; cependant ils paraissaient contents. Les femmes traitées plus doucement et par conséquent moins avilies sont aussi moins bornées ; elles me chantaient, en improvisant, des espèces d’hymnes en mon honneur ; je me faisais expliquer leur langage cadencé, dans lequel je retrouvais d’assez belles images et des comparaisons assez heureuses.

« La noblesse du pays remonte aux anciens chevaliers de l’ordre teutonique qui s’étant rendus maîtres de la Courlande, y portèrent le christianisme et un peu de civilisation.

« Fiers de leur noblesse antique et sans tache, très riches, très hospitaliers, en général d’une taille haute et élégante, pleins de courage, remuants et factieux, les seigneurs courlandais ne supportaient guère mieux le joug russe qu’ils ne se plaisaient sous celui de la Pologne et de leurs anciens ducs.

« On me mena à la campagne chez l’aîné des frères de ma mère. Ce fut là que j’eus le bonheur de la retrouver. Je vis un grand château bâti en pierres, ce qui dans le Nord reculé est rare, et le parc me parut beau, quoiqu’il fût couvert de neige.

« Cinquante gentilshommes avec tous leurs gens et leurs chevaux, grandement défrayés, étaient depuis un mois réunis pour chasser l’élan et faire huit ou dix repas par jour. Je n’ai jamais vu autant ni si souvent manger qu’en Courlande ; on mange parce qu’on a faim, on mange parce qu’on s’ennuie, on mange parce qu’on a froid, enfin on mange toujours.

« Les soins agricoles, la chasse, les courses en traîneaux, voilà ce qui remplit la vie des hommes. Les femmes presque toutes jolies, extrêmement ignorantes et très ennuyeuses, sont d’excellentes ménagères et des mères de famille parfaites. Ma tante, malgré ses trente mille livres de rente, surveillait sa cuisine, préparait le dessert, recevait le beurre et les œufs des fermiers, ourlait des torchons ou bien tricotait les bas de son mari et de ses enfants. Tout le luxe est dans l’abondance ; la bonhomie tient lieu de grâces et les qualités se montrent à nu comme les défauts. »

Ce tableau excellent et sans aucun doute véridique des deux populations courlandaises, les Lettons ruraux et la noblesse teutonique, nous renseignent mieux que n’importe quel rapport actuel sur les sentiments qui peuvent animer les Courlandais contemporains.

[1918-06-01 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 21, 1er juin 1918, p. 1011. Source : Gallica.
[OP2 1441-1442]

On sait que l’humoriste catholique anglais M. Chesterton nourrit de fortes préventions contre M. Anatole France. Il a, jadis, analysé sa Jeanne d’Arc et prétend en avoir démontré le mauvais esprit. Ne va-t-il pas jusqu’à mettre cet ouvrage au niveau de La Pucelle. La page a été traduite par feu Jean Florence. Quelqu’un ayant dit devant M. Chesterton que M. Anatole France inspirait le respect même aux partis français dits réactionnaires, le pamphlétaire anglais s’étonna d’abord et, après avoir réfléchi, émit l’avis qu’il n’y avait pas en France de parti réactionnaire. Cependant s’il lisait les journaux français régulièrement il aurait une tout autre opinion. M. Anatole France y jouit encore de l’admiration de ses adversaires politiques, M. Charles Maurras, notamment, qui se dit volontiers son élève, mais Voltaire semble avoir perdu cette autorité que naguère il conservait encore sur l’esprit sinon des gens de lettres, du moins des publicistes républicains, et le rédacteur en chef de La France a situé tout dernièrement, dans un article remarqué, l’auteur du Dictionnaire philosophique dans « les basses régions de notre littérature ».

* * *

Ce que Voltaire a perdu en France, il l’a gagné chez les neutres. M. Georg Brandès a écrit durant la guerre un livre à sa gloire. Pour répondre aux reproches qui lui étaient faits en France sur sa germanophilie le critique danois a voulu écrire un livre sur l’homme qui lui a paru le mieux incarner l’esprit français et il a tenu, avant tout, à faire un éloge. Ce livre, qui n’aura pas de retentissement en France, a-t-il été bien accueilli chez nos ennemis ? On n’en sait rien pour l’instant. Mais il serait piquant que Voltaire, dédaigné désormais en France, eût conquis les Allemands. Il est vrai que ce ne serait pas la première fois.

* * *

Le plus grand peintre suisse contemporain, Ferdinand Hodler, vient de mourir. On l’avait comparé à Michel-Ange, à Rodin, et ces éloges dépassaient la personnalité de celui auquel ils s’adressaient. C’était cependant un grand artiste. Il avait trouvé le succès en Allemagne et, en effet, il dépassait de cent coudées les artistes allemands, ses contemporains. Son symbolisme était d’ailleurs très germanique. Sa marotte, la méthode de composition qu’il appelait le parallélisme et qui gâte certains de ses ouvrages les plus importants, n’était pas pour déplaire aux esthéticiens officiels ou universitaires de Berlin ou d’Iéna.

Tout cela augmente son mérite d’avoir signé la protestation des artistes suisses contre le bombardement de la cathédrale de Reims.

Comme il défendait l’art outragé, les Allemands le maudirent. L’université d’Iéna fit enlever la fameuse décoration de Hodler, Le Départ des volontaires d’Iéna en 1813, et voulut la vendre aux enchères. Mais le prix qui était demandé ne fut pas couvert. Cette gigantesque image d’Épinal est restée pour compte à la célèbre université.

* * *

On annonce la mort, au champ d’honneur, d’un jeune poète, Jean Le Roy, qui donnait les plus belles espérances. Auteur d’un petit recueil, intitulé Le Prisonnier des mondes, Jean Le Roy avait collaboré aux Soirées de Paris, aux Imberbes, revue polygraphiée du front, à Nord-Sud. L’aspirant Jean Le Roy laisse des poèmes écrits en collaboration avec son capitaine, René Dalize, tué devant Craonne.

Lors de sa dernière permission, Jean Le Roy avait jeté au feu tout un recueil de poèmes prêts à être imprimés. Il avait pris cette décision à la suite de la lecture de poèmes d’un de ses amis, poèmes qu’il avait jugés très supérieurs aux siens.

[1918-06-08 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 22, 8 juin 1918, p. 1060. Source : Gallica.
[OP2 1443-1444]

On annonce la mort du peintre Maufra qui avait été de l’entourage de Gauguin, mais dont le talent n’avait été nullement influencé par l’école symbolique de Pont-Aven.

Maufra se réclamait volontiers des premiers impressionnistes Monet, Sisley, etc. Toutefois il devait beaucoup plus aux écoles de paysages précédentes : l’école de Barbizon, Rousseau, Corot, etc.

C’était un artiste intéressant non pas toutefois d’une bien grande personnalité. Il avait un sentiment assez vif de la nature.

Maufra est mort comme tout peintre désire sans doute mourir.

Il peignait un paysage dans la Sarthe quand il tomba mort subitement sans lâcher son pinceau et laissant la toile inachevée.

L’école du plein air perd un de ses meilleurs représentants.

* * *

Dernièrement, à propos du prochain départ pour le front du capitaine Canudo, quelques amis se réunirent autour de lui en un déjeuner intime. La plupart étaient des littérateurs, il y avait aussi des musiciens et des peintres.

La conversation tomba sur la littérature et quelqu’un fit remarquer que les gens de lettres qui avaient été à la guerre étaient frappés par leurs confrères restés à l’arrière d’une sorte d’ostracisme.

« Parcourez les quotidiens, disait-il, vous y verrez bien rarement le nom d’un blessé de la guerre. Et cependant ils ne manquent point. Les journaux qui publient des nouvelles tout particulièrement n’en donnent pour ainsi dire jamais d’auteurs qui aient combattu. C’est pourquoi il serait utile de créer une union des écrivains combattants. Après avoir défendu leur pays, ils ont besoin désormais de se défendre eux-mêmes. En attendant il ne serait pas inutile de donner une liste des directeurs et secrétaires de rédaction hostiles aux combattants. Il peut paraître étrange qu’il y en ait. Il y en a cependant. »

* * *

Il court en ce moment en Italie un opuscule qui a le plus grand succès. C’est un petit poème intitulé Il Congresso della Pace (« Le Congrès de la paix »). L’auteur, un valeureux soldat italien, imagine que devant saint Pierre comparaissent les gouvernants des États en guerre pour définir leur buts. On se doute des revendications exprimées par les représentants des divers pays belligérants.

Saint Pierre décide ensuite selon ce qui lui parait juste. Voici par exemple ce qui est dit des prétentions germaniques sur Venise :

L’Allemand aime le mark
Ce qui suffit à prouver
Qu’allemand était saint Marc,
Protecteur de Venise.
Et d’après cette logique,
Qui pourrait contester
Que la belle ville maritime
Est également teutonne.

Ce poème qui est distribué à profusion parmi les soldats montre que la propagande satirique est une des meilleures.

* * *

M. Pierre Mac Orlan qui devient critique littéraire de J’ai vu, dirige pour le compte d’une grande maison d’édition une collection de romans d’aventures qu’il demandera à des écrivains de talent au lieu de les demander à des cacographes comme on fait d’habitude.

[1918-06-15 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 23, 15 juin 1918, p. 1106-1107. Source : Gallica.
[OP2 1444-1448]

On sait que Rodin ne voulut jamais faire le portrait de M. Anatole France. Ce n’est pas, à vrai dire, qu’il ait jamais refusé catégoriquement de le faire, mais certains amis communs aux deux maîtres, ayant pressenti l’imagier de Meudon à propos d’un buste de l’auteur des Dieux ont soif Rodin répondit : « Je n’y tiens pas. Votre Anatole France, voici ce que c’est : il y a de la sauce mais pas de lapin. »

D’autre part, un intime de Rodin ayant dit à M. Anatole France qu’il ne paraissait pas qu’il admirât suffisamment le sculpteur du Balzac : « Évidemment, répliqua M. France, votre Rodin est un génie, mais que voulez-vous ! à mon gré, il collabore trop avec la catastrophe. »

* * *

Il est question, depuis quelque temps, dans les journaux du défaitisme des petites revues. Le mot est excessif. Il n’y a pas, en France, de petites revues défaitistes, mais il y en a de pacifistes. Ce n’est pas la même chose. Il est bon de noter toutefois que les plus audacieuses au point de vue de l’art et de la littérature : SIC et Nord-Sud se sont montrées résolument françaises et nationales. De même en Italie, les éléments les plus révolutionnaires des arts et des lettres, c’est-à-dire les futuristes, ont manifesté fortement leur patriotisme et ont donné l’exemple du courage militaire. En Espagne, les revues d’avant-garde catalanes ont toujours été francophiles.

* * *

M. Paul Claudel vient d’achever un ballet, L’Homme et son désir, dont la musique sera écrite par un musicien brésilien. M. Paul Claudel a exécuté le scénario ou plutôt la maquette de son ballet en papier découpé. Ces découpages seront réunis en une plaquette luxueuse.

M. Paul Claudel dessine beaucoup en ce moment.

On dit que sa prochaine pièce, Le Pain dur, rappelle beaucoup plus par la manière celle de M. Bernstein que celle qui a fait la réputation des ouvrages précédents de son auteur.

Il paraît, d’autre part, que M. Paul Claudel écrit une suite à L’Otage.

* * *

M. Francis Carco songe à fonder un journal de l’aviation du front. Il n’en existe pas et le besoin d’un tel organe se fait sentir.

D’autre part, M. Francis Carco écrit le premier volume d’un roman d’apaches qui aura quatre volumes. Mme Jeanne Landre écrira le second, M. Pierre Mac Orlan le troisième et M. André Salmon le quatrième.

* * *

M. Marcel Berger dirige, 31, rue de La Fontaine, une Agence littéraire française qui est appelée à rendre les plus grands services. Le principe en est le suivant : « L’auteur est né pour créer l’œuvre ; il n’est pas fait pour la placer. »

Cette fonction d’intermédiaire, l’Agence littéraire française prétend l’assumer. On sait que de l’autre côté de la Manche, un Rudyard Kipling, un Wells estiment ne pouvoir se passer des services de leurs agents.

En France, tel écrivain notoire a toujours abandonné pour des sommes forfaitaires des ouvrages qui, habilement négociés, lui eussent rapporté une fortune. Tel autre, peu encouragé chez son éditeur, ignore qu’une firme rivale serait justement disposée à consentir un sacrifice pour se l’attacher. Tel romancier qui vient de peiner une année durant sur une œuvre n’ose plus, pressé par le temps, l’adresser à une revue, alors que telle publication cherche quel roman elle va offrir, le mois prochain, à ses lecteurs. L’agence sera avertie de tout cela et au bénéfice de tous ceux, auteurs et éditeurs, qui s’adresseront à elle. L’agence s’occupera aussi du placement des traductions à l’étranger, notamment de la vente du droit de traduire le manuscrit inédit qui, seule, a chance d’être vraiment rémunératrice.

* * *

L’auteur de ce rare et délicat recueil de poèmes, Le Passé, qui fut couronné, voici quelques années, aux concours de poèmes de l’Odéon, Mme Marguerite Gillot, est dans le Doubs, où, en compagnie de son mari, elle se livre dans de vastes domaines à la culture du blé.

* * *

M. Max Jacob recueille des souscriptions à son prochain roman Phanérogame pour lequel M. Picasso doit graver une eau-forte.

* * *

On parle de la récitation, en public, du grand poème trilingue de M. Fritz Vanderpijl, engagé volontaire, intitulé Mon chant de guerre, qui fut publié l’an dernier par M. François Bernouard.

* * *

M. Jean Cocteau va publier, aux éditions de La Sirène, un tract sur la musique moderne, appelé sans doute à être discuté dans les milieux où l’on s’intéresse à la musique. Ces notes autour de la musique porteront le titre : Le Coq et l’Arlequin.

* * *

Les lettres russes se sont dispersées depuis la Révolution. Toutefois, il s’est constitué à Moscou une sorte d’école littéraire qui ne va pas sans présenter des analogies avec le romantisme chrétien d’un Chateaubriand.

La nouvelle école russe est chrétienne, pessimiste et vante le suicide. Son christianisme est très violemment nationaliste, ce qui ne doit pas étonner, car les Russes, s’ils ne sont pas toujours patriotes, sont du moins restés attachés aux choses slaves.

Les nouveaux écrivains russes de Moscou ont décidé de lancer, dès que les circonstances le permettront, un manifeste du panslavisme intellectuel qui est destiné à un grand retentissement parmi tous les milieux slaves.

* * *

Mme Louise Faure-Favier qui rencontre dans la presse et dans le public un succès mérité avec Six Contes et deux rêves travaille à deux nouveaux ouvrages. Dans sa retraite de Barbizon elle termine un roman intime, Souvenir du xxe siècle, où il y a de la psychologie et de l’imagination. Et, entre deux chapitres, pour se délasser, elle travaille à une fantaisie cynégétique : Mon maître de chasse.

* * *

M. Denis Thevenin, qui vient de publier Civilisation, est médecin major sur le front. C’est un ami très intime de M. Georges Duhamel, qui l’an dernier a publié La Vie des martyrs.

On prête à M. Fernand Vandérem l’intention d’écrire dans La Revue de Paris un article sur ces deux écrivains si unis par l’amitié.

[1918-06-22 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 24, 22 juin 1918, p. 1153. Source : Gallica.
[OP2 1448-1450]

Nous recevons la lettre suivante :

11 juin.

Mon cher confrère.

Encore que vous me fassiez très aimablement le service de L’Europe nouvelle, je n’ai lu qu’hier l’écho me concernant dans vos « Échos et on-dit des lettres et des arts ».

Voltaire, dites-vous, semble avoir perdu cette autorité que naguère il conservait encore sur l’esprit sinon des gens de lettres, du moins des publicistes républicains, et le rédacteur en chef de La France a situé tout dernièrement, dans un article remarqué, l’auteur du Dictionnaire philosophique dans « les basses régions de la littérature ».

Évidemment votre collaborateur n’a pas lu mon article. Je me fais un agréable devoir de le lui faire parvenir. Il se rendra compte ainsi que le seul Voltaire pour lequel je n ‘ai aucun goût est le Voltaire du roi de Prusse. Je vous saurai gré d’en faire part à vos lecteurs.

Croyez, mon cher confrère, à mes sentiments très distingués.

E. Buré.

Si M. Buré n’a pas parlé des basses régions de la littérature, il n’en a pas moins appelé Voltaire « la fange de notre littérature », stigmatisant ainsi le courtisan du roi de Prusse. On n’a signalé l’article du rédacteur en chef de La France que pour marquer le contraste singulier entre l’étonnante vogue de celui qui mériterait si bien qu’on l’appelât le singe de Voltaire et le déclin de l’autorité dont jouissait jusqu’ici l’auteur de Candide. La lettre de M. Buré met bien les choses au point. Il n’en veut qu’au Voltaire du roi de Prusse et il a bien raison de n’en vouloir qu’à celui-là.

* * *

Mme Faure-Favier nous prie d’insérer cette notule :

Cher confrère,

L’Europe nouvelle m’a consacré un écho très aimable auquel je suis contrainte pourtant d’apporter une petite rectification.

« Dans sa retraite de Barbizon Mme Faure-Favier termine un roman, etc. », dites-vous…

Hélas ! cette retraite se borne à quelques dimanches printaniers passés dans la forêt ! Entre autres travaux qui exigent à Paris ma présence quotidienne je dirige une maison d’édition et je n’ai pas du tout l’intention de l’abandonner, ainsi que votre écho pourrait le faire supposer.

Veuillez agréer, mon cher confrère, avec mes remerciements, l’expression de toute ma sympathie littéraire.

Louise Faure-Favier.

* * *

MM. André du Bief, René Gumetz et René Edme fondent une revue littéraire, bimensuelle, libre et absolument indépendante, intitulée L’Homme. Ils ont formulé ainsi le programme de la nouvelle publication : « Sans vouloir être une école, un certain nombre de tendances nous sont communes, c’est pourquoi nous unissons nos individualités semblables en ces points (sens étymologique) ; étude des valeurs exactes de la morphologie ; enrichissement de la langue (vieux mots à reprendre, nouveaux à créer) ; étude politique des bases philosophiques de l’action humaine et son organisation possible. Nous tendrons à réaliser L’Homme. »

L’Homme paraît à Versailles.

* * *

On a beaucoup remarqué le mal que s’est donné M. Abel Hermant pour réhabiliter la mémoire de Georges Ohnet, en pure perte d’ailleurs, car il n’y a pas là matière à réhabilitation.

Mais pourquoi M. Abel Hermant ne prend-il pas la peine de réparer d’autres injustices littéraires plus criantes ? Elles ne manquent point.

* * *

On dit qu’une des raisons qui ont fait échouer l’élection à l’académie Goncourt de M. Georges Courteline serait la piété de ce grand écrivain. Les croyances catholiques ont cependant des représentants au sein des Dix, M. Léon Daudet, par exemple. Il se pourrait, dit-on, qu’un fauteuil chez les Quarante accueillît un jour l’auteur de Boubouroche. Les Dix le regretteront, sans doute. Rien ne manque à la gloire de M. Georges Courteline, mais il manque à la leur.

[1918-06-29 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 25, 29 juin 1918, p. 1202. Source : Gallica.
[OP2 1450-1452]

L’African Society de Londres constitue une bibliothèque africaine de premier ordre. Elle s’occupe de combler les lacunes qui existent touchant la littérature et les arts chez les Noirs, leurs lois et leurs coutumes, leurs systèmes de gouvernement, leurs religions, l’histoire des tribus et leurs mouvements, leurs aspirations, les langages africains, la polygamie, les sociétés secrètes, l’égyptologie spécialement en ce qui concerne les relations de l’Égypte et des tribus de Noirs, les idoles ou fétiches, la mythologie des Yoroubas et autres tribus de l’ouest africain, etc., etc. Voilà qui promet une nouvelle matière aux préoccupations des gens de lettres qui ne manqueront pas de s’intéresser à ces nouvelles données sur les mœurs des hommes.

* * *

À propos de la question que nous avions posée au sujet d’un poète français du Canada, fort goûté par la jeunesse canadienne française et inconnu en France, nous avons reçu la lettre suivante :

Monsieur l’Écolâtre,

Vous demandiez qui est Nelligan, ou qui fut ? car peut-être est-il mort ? Quand son œuvre parut, un volume, à Montréal en 1903, il était tombé dans une incurable neurasthénie. Comme poète, il pourrait être jugé en trois lignes, trois vers de lui ou presque :

1º Par les hivers anciens, quand nous portions la robe…

2º Ma pensée est couleur de lunes d’or lointaines.

3º Je rêve de marcher comme un conquistador…

Vous voyez : Coppée, Samain, Heredia. Pour être complet il faudrait ajouter un peu de Mallarmé et un parfum de Verlaine pas désagréable du tout çà et là. Du Nelligan ? guère : pourtant la dernière pièce du recueil La Romance du vin a quelques accents plus fermes, encore que Baudelaire…, mais je ne veux abuser ni de vous, ni de ce pauvre N. qui tout de même aurait pu trouver place dans la généreuse anthologie de M. Walch.

Croyez, Monsieur, à mes sentiments distingués,

L. C.

Le voile se lève peu à peu touchant Nelligan. Nous connaissons maintenant trois vers de lui ; mais le mystère persiste si l’on considère que nous ne savons pas s’il vit encore.

* * *

Il se confirme que c’est bien M. Mario Meunier, actuellement prisonnier de guerre en Allemagne et avant les hostilités secrétaire de Rodin, qui sera nommé conservateur du musée de l’hôtel Biron où seront conservées les œuvres léguées à la France par le grand sculpteur qui complète la trinité plastique : Phidias, Michel-Ange et Rodin.

M. Mario Meunier est un helléniste distingué. On lui doit d’excellentes traductions de Sapho, de Nonnos et du Banquet de Platon.

* * *

Depuis quelques semaines la jeune poésie a été dispersée aux quatre vents de la guerre. L’auteur de Spirales, M. Paul Dermée, a été versé au service armé, dans l’armée belge ; M. André Breton est infirmier dans une formation d’artillerie lourde ; M. Aragon est médecin auxiliaire sur le front ; M. Philippe Soupault, l’auteur d’Aquarium, est malade dans un hôpital militaire de Paris.

* * *

Dans ses Tendencies in Modem American Poetry, miss Lowell propose à l’admiration des lettrés six poètes américains dont voici les noms : E. A. Robinson, Frost, Masters, Sandburg, H. D. et Fletcher.

Parmi ceux-là, miss Lowell estime que Fletcher est un « poète plus original qu’Arthur Rimbaud ».

* * *

Que lisent de notre littérature française les Américains qui veulent apprendre notre langue ?

Un officier américain de passage à Paris avait dans son bagage le premier livre de Télémaque, texte français, avec traduction anglaise en regard et La Jeune Sibérienne de Xavier de Maistre, dans les mêmes conditions.

* * *

La mort d’Arrigo Boïto, musicien et poète estimé, n’a pas trouvé d’écho en France. Boïto sacrifia pour ainsi dire son talent musical à la gloire de Verdi dont il se fit le librettiste. Comme ouvrages personnels, Boïto laisse le Méphistophélès et un Néron inédit pour lesquels, à l’exemple de Wagner, il fut son propre librettiste.

[1918-07-06 L’Europe nouvelle] Le Sâr Péladan §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 26, 6 juillet 1918, p. 000.
[OP2 1065-1067]

Né à Lyon, mais issu d’une famille méridionale, Joséphin Péladan tenait de son père, inventeur d’une religion, un goût singulier pour le mysticisme qui l’amena à se proclamer Sâr de la Rose-Croix, mouvement artistique à tendances mi-religieuses, mi-tragiques d’où il sortit quelques artistes dignes d’intérêt, tels qu’Odilon Redon.

Joséphin Péladan fut à la fin du xixe siècle un des plus grands médecins d’idées malades. Sa science médicale n’allait pas toujours sans charlatanisme et il lui arriva même de soigner des idées mortes. Il est vrai qu’il en ressuscita quelques-unes, notamment les idées d’autorité et de hiérarchie. Il peut bien à ce propos passer pour un précurseur.

Cet esthète, à vrai dire, manquait un peu d’hellénisme. Sa manie touchant la décadence latine était désolante et les itinéraires fournis par le Baedeker le conduisaient tout droit, et sans qu’il se doutât de Léonard à Wagner. On ne saurait oublier que Nietzsche parcourut une autre route qui l’amena de Wagner à la France. Et voilà de bien bizarres destinées ! N’y a-t-il pas plus d’ordre dans le cerveau d’un Arrigo Boïto qui, plein d’admiration pour le musicien de Bayreuth, consacra néanmoins toutes ses forces à aider au développement d’un génie musical latin : Giuseppe Verdi. Il faut se méfier non de la haine, mais du mépris. Et tels signes qui paraissent à l’abord indiquer une décadence sont tout simplement le signal d’une renaissance. C’est ce qui a eu lieu ces dernières années dans le monde latin.

Tel qu’il est, Péladan fut néanmoins un curieux écrivain pour lequel on n’a jamais été juste. On lui reprochait des attitudes un peu ridicules. Il est mort après avoir renoncé depuis longtemps à toutes les simagrées qui avaient nui à sa réputation.

Il est bien regrettable qu’avec tant d’activité spirituelle et des vues intéressantes sur l’univers intérieur, Joséphin Péladan n’ait pas voulu faire l’effort, tout en admirant un certain passé, d’être de son époque.

Écrivain hybride dont le talent est réel, il ne se hausse le plus souvent qu’à un raffinement digne tout au plus des ascètes internationaux qui errent de grands hôtels en grands hôtels, de Venise à Florence ou Palerme ou à Gstaad, ou à Madrid.

Injuste à l’excès pour son temps, si fertile en miracles, Joséphin Péladan aurait eu mauvaise grâce de se plaindre des injustices que son temps lui faisait subir.

Quelques romans de l’éthopée, à laquelle il avait donné le titre insolemment gobiniste de La Décadence latine, sauveront sa mémoire de l’oubli ; à moins que justement on ne découvre en lui un dramaturge et que ses pièces, presque jamais jouées ou inédites : Le Fils des étoiles, Babylone, Œdipe et le Sphinx, Sémiramis, La Prométhéide, Le Prince de Byzance, etc., ne trouvent grâce devant un nouveau public et ne représentent aux yeux des nouvelles générations une part importante et fort honorable de l’art dramatique d’une époque qui semblait en manquer entièrement.

Joséphin Péladan a exercé en Europe une influence indéniable, non seulement sur les esthètes anglais et sur un Oscar Wilde lui-même, mais surtout sur un Gabriele D’Annunzio.

Son œuvre faisait partie de cette littérature intereuropéenne si curieuse et si bizarrement fardée, où nous retrouvons les tons divers et les tendances divergentes de Péladan, de Gabriele D’Annunzio, de Romain Rolland, etc.

Comme moraliste, toutefois, Péladan les dépasse tous et il pouvait finalement résumer son idéalisme dans cet aphorisme pieux qui sert de titre à un chapitre de Pérégrine et Pérégrin : « Il y a un idéal venu de Nazareth qui fait ombre sur tout autre. »

Quelques admirateurs de Péladan affirment qu’il y aura plus tard des péladaniens comme il y a aujourd’hui des stendhaliens. Ils auront fort à faire pour réunir l’œuvre complète d’un écrivain aussi fécond et qui laisse, dit-on, un grand nombre d’ouvrages inédits.

[1918-07-06 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 26, 6 juillet 1918, p. 000.
[OP2 1453-1456]

Unanimement, les journaux qui ont rendu compte de la mort de Joséphin Péladan, ont constaté qu’on ne lui avait pas donné la place qu’il méritait. Mais quand ils rendent l’auteur du Vice suprême responsable de cette injustice ils se moquent de nous… Les coupables sont les maîtres de la presse qui ne recherchent et n’encouragent pas le talent, mais seulement un certain savoir-faire. Ils craignent avant tout d’étonner leurs lecteurs et les auteurs dont les idées sont neuves ou du moins tranchent avec celles de la foule sont leurs ennemis. Mais l’injustice est si flagrante qu’elle ne leur échappe point. Ils consentent même à la reconnaître après la mort de la victime. C’est ainsi que Remy de Gourmont fut pleuré par ses bourreaux et que Joséphin Péladan est célébré par ses tortionnaires.

* * *

M. Gabriel Boissy, qui est caporal au 81e d’infanterie, se propose, aussitôt qu’il aura des loisirs, d’écrire un livre sur Joséphin Péladan, qui fut son maître et son ami.

* * *

Le dimanche 23 juin, la Société Art et liberté, dont le président est M. Joseph Granié, donna une séance dans le jardin de la Maison de Balzac où le Comité Franklin a exposé un grand nombre de dessins, gravures, tableaux et sculptures se rapportant à la guerre de l’indépendance des États-Unis.

Au cours de cette séance qui avait attiré un grand nombre de jeunes écrivains français, M. Carlos Larronde fit une causerie pleine d’enthousiasme et de bon sens.

On récita des scènes inédites de pièces de Hans Pipp, un des pseudonymes de M. Henri Strentz, où M. Carlos Larronde a voulu voir « un nouveau fantastique » ; de M. Marinetti, de M. Carlos Larronde lui-même et l’on termina par la déclamation du prologue des Mamelles de Tirésias.

* * *

On parle beaucoup d’Henri Becque en ce moment. Ce puissant dramaturge avait été oublié depuis la guerre. On annonce la publication de ses œuvres complètes. On publie ses impromptus et ses épigrammes qui sont les mieux venues et les plus sanglantes qui soient. Enfin, couronnement d’une carrière posthume assez bien remplie, le monde parlementaire se met à le découvrir ; mais la Comédie-Française s’obstine à ne pas nous donner La Parisienne.

* * *

Si le style est l’homme, tout le monde n’a pas une idée juste ni de l’homme ni du style. C’est ainsi que l’éditeur londonien Macmillan a publié de l’Émile Richebourg en pensant donner aux lecteurs anglais la prose d’un grand écrivain français. À ce propos M. Henri Duvernois raconte une anecdote bien amusante. Le lieu de la scène est dans une petite ville de province, dans le grand salon de la maison Tellier. Trois pensionnaires causent entre elles de littérature :

« J’aime bien Alexandre Dumas père, fait l’une, c’est si sentimental !

— Moi, fait l’autre, j’aime Alphonse Daudet, c’est si amusant.

— Quant à moi, dit la troisième, je leur préfère Xavier de Montépin… »

Et toutes les trois d’achever en chœur :

« C’est si bien écrit ! ! »

* * *

M. W. F. Smith vient de publier un Rabelais in his Writings qui est un examen des textes de Gargantua et de Pantagruel et de leurs sources variées.

Le chapitre le plus intéressant est celui que M. Smith consacre au Ve Livre qui aurait été fait de parties composées avant le Quart et le Tiers Livre, parties abandonnées par l’auteur et retrouvées après sa mort. On en conclut que le Ve Livre daterait de 1555-1543.

C’est une hypothèse qui mérite d’être examinée par un spécialiste comme M. Pierre-Paul Plan, par exemple.

* * *

M. Guido De Ruggiero vient de publier à Bari la première partie, en deux volumes, de la Storia della filosofia. Cette première partie contient l’histoire de la philosophie grecque.

Dans les parties qui suivront, De Ruggiero étudiera les points culminants de l’histoire spirituelle de l’humanité : le droit romain et le christianisme. L’examen de la révolution chrétienne dans son évolution de la mentalité judaïque à sa rencontre avec l’hellénisme s’annonce comme une contribution particulièrement intéressante.

* * *

Nous avons recueilli d’autres renseignements sur l’activité littéraire et artistique dans la Russie bolcheviste. Elle est extraordinaire. La crise du papier qui affecte surtout le papier de qualité inférieure comme celui qui sert aux journaux a eu pour effet de multiplier les éditions de luxe à petit tirage sur papier rare.

Les poètes ont inauguré un nouveau genre : le poème-proclamation que l’on affiche sur les murs où tout le monde peut les lire. Par là se marque le grand désintéressement des poètes moscovites. Il leur suffit de pouvoir être lus. Pour subsister, ils se contentent souvent de balayer les rues.

Quant aux peintres, jamais ils n’ont en Russie vendu tant de toiles.

Il y a là-bas un mélange de misère et de prodigalité qui est bien une des choses les plus étonnantes qui soient.

* * *

On parle de la fondation d’un nouveau journal qui réunirait dans sa rédaction les leaders de la droite et de la gauche. Il y aurait même là quelques éléments radicaux, mais triés sur le volet.

La partie littéraire du nouveau journal serait particulièrement soignée. Les mouvements jeunes tant artistiques que littéraires y feraient l’objet de toute l’attention qu’ils méritent.

Le fondateur de ce nouveau journal, dont il vaut mieux ne pas encore dire s’il sera du soir ou du matin, s’est taillé depuis la guerre un beau succès de polémiste raisonnable.

Et si nous ajoutons qu’il s’apprête à quitter la France, cela ne signifie nullement qu’il veuille fuir Paris.

[1918-07-13 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 27, 13 juillet 1918, p. 1299. Source : Gallica.
[OP2 1456-1457]

Nous recevons la lettre suivante :

Je lis dans vos échos que M. Francis Carco « songe à fonder un journal de l’aviation du front. — Il n‘en existe pas et le besoin s’en fait sentir ».

Permettez-moi de vous prier de vous reporter au numéro 1 ci-inclus du Looping qui est précisément tout cela — et que j’ai fondé il y a peu.

Je vous serais fort reconnaissant de publier un écho aimablement rectificatif.

Le numéro 2 du Looping vous parviendra vers le commencement de juillet.

Veuillez agréer. Monsieur, les assurances de mes sentiments très distingués.

Jean-Pierre Jacques Dixi,
caporal mitrailleur aviateur.

Nous avons reçu un numéro du Looping, « organe galvano-plastique de l’aviation et de la Division du tir », et gazette fort spirituelle. Nous ne savons pas s’il a réalisé d’avance le vœu de M. Francis Carco, mais nous avons pu constater que Le Looping est fort amusant et qu’il publie un « roman-cinéma » intitulé : « La Saccharine mystérieuse » dont le style à effet rappelle un peu celui de M. Rilling, le fameux pamphlétaire et tapageur que M. Justice Darbing a dû acquitter et que la Chambre des Communes a expulsé de la salle de ses délibérations.

* * *

La mort de Rodin n’a pas donné l’occasion aux critiques d’art de reparler de M. Medardo Rosso qui est maintenant sans aucun doute le plus grand sculpteur vivant.

L’injustice dont a toujours été victime le prodigieux sculpteur n’est pas près, semble-t-il, d’être réparée.

En attendant, M. Medardo Rosso travaille dans le silence à Paris. Dans le silence de son atelier, il évoque l’aspect de ses artistes de la Renaissance, sculpteurs fondeurs, maîtres et ouvriers à la fois qui faisaient tout eux-mêmes.

Depuis longtemps M. Medardo Rosso n’a pas livré au jugement du public d’œuvres nouvelles. Il médite de modeler la figure d’un cheval.

* * *

L’exhibitionnisme de Lord Alfred Douglas défraye encore les conversations littéraires en Angleterre. Dans l’édition anglaise d’Oscar Wilde et moi, les illustrations sont véritablement déconcertantes. On y voit, outre plusieurs portraits d’Oscar Wilde et de l’auteur, l’épouvantable caricature de Max Beebolm représentant les deux amis assis en face l’un de l’autre à une table. Lord Douglas a éprouvé le besoin de donner les portraits de sa femme et de son fils, la vue du Grand Café, du café de la Paix et de l’hôtel d’Alsace.

Oscar Wilde était, paraît-il, le fils d’un dentiste et il y aura toujours un peu de charlatanisme dans ce cas de Lord Douglas.

* * *

Le livre de guerre de M. Ardengo Soffici, Kobilek, emporte en Italie le plus vif succès. Il est entre toutes les mains de la jeunesse. Kobilek est l’histoire d’un jeune condottiere, qui est parti simple soldat à la guerre et qui est maintenant lieutenant-colonel. Ce héros qui avant la guerre était l’ami de M. Soffici est maintenant son chef.

M. Ardengo Soffici est un des écrivains les plus sympathiques de la jeune école italienne. C’est encore un des meilleurs amis de la France qu’il connaît bien et où il compte beaucoup d’amitiés.

[1918-07-20 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 28, 20 juillet 1918, p. 1348. Source : Gallica.
[OP2 1458-1460]

Paul Birault qui vient de mourir avait été le Caillot-Duval de notre âge. Il avait avec la mirifique invention du « précurseur de la démocratie » porté un coup inattendu, mais légitime au prestige parlementaire.

Il avait encore imaginé d’élever un échafaudage sur la place de la Concorde, autour de l’Obélisque qui appartient à l’État, mais repose sur un sol qui appartient à la ville. Quels que fussent les agents qui venaient lui demander des explications, notre mystificateur avait sa réponse prête. À l’agent de la ville, il déclarait que l’échafaudage était élevé pour le compte de l’État. À l’agent de l’État il affirmait que la ville faisait entreprendre des travaux de sous-sol. Paul Birault avait calculé qu’il gagnerait bien sa vie en louant les faces extérieures de l’échafaudage à quelque commerçant avide de réclame et il comptait bien qu’il faudrait plus de dix ans pour que l’on découvrît un moyen qui le forçât à démolir l’échafaudage.

Il avait aussi la prétention de pouvoir, lui Birault, arrêter d’un mot, pendant toute une journée, le trafic du métro.

* * *

Tandis que Paul Birault méditait ses farces philosophiques, sa femme imprimait les livres, tirés à petit nombre, de la jeune école poétique. C’est Mme Paul Birault qui imprima tous les livres de Max Jacob, Pierre Reverdy, Paul Dermée, Philippe Soupault, etc. Aujourd’hui encore c’est de la toute petite imprimerie de la rue Tardieu que sortent ces précieuses plaquettes généralement illustrées qui vont nourrir la méditation des jeunes gens qui s’intéressent aux lettres, aussi bien à Paris qu’en province, en Italie, en Catalogne ou dans la Suisse romande.

* * *

On prête à M. Joan Capdevilla Rovira l’intention de publier en français une anthologie de poètes catalans modernes : J.-M. Junoy, Joaquim Folguera, J. Perez-Jorba, Lόpez-Picό, Granger, Draper et Trinitat Catasus dont un nouveau recueil de poèmes : La Vila coronada de llum est impatiemment attendu.

* * *

Les journaux italiens n’ont pas cessé durant la guerre de faire place au mouvement moderne, artistique et littéraire, dont on ne songe pas, comme on fait ici, à arrêter le développement.

C’est ainsi que Il Tempo, le nouveau journal de Rome, auquel collabore Giovanni Papini, publie désormais des articles du peintre Carlo Carrà, sur l’esthétique.

L’ancien futuriste désormais rallié aux vues artistiques de Georges De Chirico mentionne Raphaël, cite Leopardi et Baudelaire. Que les temps sont changés !

* * *

Le prochain roman de M. Pierre Benoit, l’auteur de Kœnigsmark, se passera, du moins en partie, en Afrique et en plein Sahara.

* * *

M. Ugo Ojetti, qui fut cité à l’ordre de l’armée italienne ! pour sa participation au sauvetage des œuvres d’art en Italie, a publié un album illustré Les Monuments italiens et la guerre qui a été traduit par M. Maurice Mignon et publié par le « bureau spécial du ministère de la Marine ».

Les belles photographies jointes à cette publication forment un excellent compendium des monuments les plus précieux de Venise, d’Ancône, de Ravenne, de Padoue, de Trévise, de Vérone, de Bergame, de Milan, de Bologne et de Florence.

Les photographies qui fixent les détails de la descente des chevaux de Saint-Marc constituent un petit drame esthétique dont l’avenir goûtera profondément le tragique effet.

* * *

On parle beaucoup d’un peintre anglais de la guerre actuelle : C. R. W. Nevinson. Le secret de son art et de son succès réside dans sa façon de rendre, d’évoquer la souffrance humaine, de communiquer aux autres les sentiments de pitié et d’horreur qui l’ont ému et l’ont poussé à peindre.

Dans d’autres tableaux il traduit le côté mécanique de la guerre actuelle où l’homme et la machine arrivent à ne faire qu’une seule force de la nature. Son tableau La Mitrailleuse rend parfaitement cette idée très juste. Nevinson appartient à l’école d’avant-garde anglaise où se mêlent les influences des jeunes écoles de la France et de l’Italie.

* * *

M. Paul Guillaume prépare, pour la session prochaine, un spectacle chorégraphique qui, dit-il, fera sensation. Il interprétera lui-même des danses dont les attitudes, les gestes et les voltes lui ont été inspirés par la contemplation des fétiches de l’Afrique. La danse est l’art qui compte le plus de réformateurs depuis les Ballets russes jusqu’à M. Birot en passant par Mmes Valentine de Saint-Point et Isadora Duncan.

[1918-07-27 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 29, 27 juillet 1918, p. 1396-1397. Source : Gallica.
[OP2 1460-1462]

Sans indiquer de points de chute, on peut raconter qu’après un projectile dont il n’est pas utile de dire s’il provenait d’une Bertha ou d’un Gotha, une lessiveuse fut transportée fort loin de l’appartement où logent ceux auxquels elle appartient.

Cette lessiveuse en faveur de laquelle on pourrait ressusciter le surnom de « Mme Sans-Gêne » avait des lettres sans doute et même des prétentions littéraires car elle entra par la fenêtre dans le salon d’un académicien. Nous ne le désignerons pas et n’indiquerons même pas quelle est sa fonction sociale, attendant qu’en lui conférant la Croix de guerre le gouvernement marque que la désignation de points de chute dans le voisinage de l’académicien lui est désormais indifférente.

Faut-il ajouter que la lessiveuse fut accueillie avec courtoisie, mais éconduite sans ménagements par M. l’Académicien qui la fit jeter dans la cour de l’immeuble.

* * *

Le développement de l’opinion publique en Egypte est grandement profitable aux idées européennes et au développement de la vente des éditions quotidiennes et hebdomadaires de journaux et revues européennes.

À Alexandrie, par exemple, on vend dans les rues et les cafés plus de numéros du Times, du Daily Mail et des grands journaux français qu’avant la guerre.

Il n’y a pas bien longtemps encore, le seul journal d’Europe qui était vendu dans les rues d’Alexandrie était le Corriere della sera.

Mais on ne l’y voit plus depuis que les courriers maritimes d’Italie ne viennent plus.

* * *

Pour mieux pouvoir gouverner les huit millions d’indigènes, le gouvernement de l’Union de l’Afrique du Sud a compris l’intérêt qui s’attachait à l’étude de leur langage, de leur histoire écrite et verbale, de leurs origines, leurs coutumes et croyances et dans ce but il dote la nouvelle université de la ville du Cap d’une chaire pour l’enseignement des langues indigènes.

* * *

L’Association générale des étudiants fêtait dimanche M. Paul Fort, qui porte allègrement le titre de Prince des poètes.

L’auteur de Paris sentimental fit une conférence sur « les temps héroïques du symbolisme », après quoi on récita un certain nombre de « ballades françaises » qui furent accueillies avec faveur par toute l’assistance.

* * *

La société Art et liberté a représenté un fragment des Miroirs de M. Paul-Napoléon Roinard. Cette manifestation artistique nous a reportés aux temps héroïques et lointains du symbolisme où cette « moralité lyrique » fut louée des esthètes et de leurs femmes à bandeaux. L’auteur avait peint les décors symboliques, il se tenait dans la salle, vaporisant le public des parfums indiqués dans le scénario. Et ce fut là, croyons-nous, l’unique concert de parfums qui ait jamais eu lieu.

* * *

Art et liberté annonce une nouvelle représentation pour le 4 août ; on y représentera un mystère japonais, La Robe de plumes, et la saison prochaine, la troupe à laquelle M. Carlos Larronde sait insuffler son enthousiasme et son amour de l’art donnera Une nuit au Luxembourg de Remy de Gourmont, Simultanéité de M. Marinetti, Naissance du poème de M. Fernand Divoire, Les Cuirs de bœufs « miracle en douze vitraux, outre un prologue invectif », L’Amour fardé, musique de Mme Armande de Polignac, des poèmes de MM. Maurice Simart, Canudo, P. Drieu La Rochelle, P. Vaillant-Couturier, des œuvres musicales de MM. G. Grovlez, R. Manuel, Albert Roussel et de Mlle Germaine Tailleferre.

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L’Action française publie désormais un « Carnet des lettres, des sciences et des arts » qui paraît rédigé avec un louable souci d’impartialité, de goût et de bon sens.

[1918-08-03 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 30, 3 août 1918, p. 1442-1443. Source : Gallica.
[OP2 1462-1465]

Tandis que les Allemands, qui se sont emparés du territoire roumain, tentent d’asservir l’âme de ses habitants, un écrivain, un homme de théâtre, un Français, qui est aussi un homme d’esprit, reste à Bucarest.

La finesse de ses réflexions, ses saillies, mille traits d’un esprit toujours en éveil décochés avec à-propos, ont fait de lui l’adversaire le plus redoutable des conquérants et des germanophiles et il est en tout cas celui que M. Marghiloman redoute le plus.

Les Allemands, qui n’ont pu conquérir les sympathies des dames de l’aristocratie roumaine, voient avec jalousie combien elles sont charmées par M. Robert de Fiers qui mène là-bas la lutte la plus discrète, mais non la moins vive. Certaines maisons aristocratiques de Bucarest sont parfois le théâtre de conversations étincelantes où les plus belles et les plus nobles Roumaines donnent la réplique à l’un des Parisiens les plus spirituels.

* * *

À la panichyta célébrée à la mémoire de Nicolas II en l’église russe de la rue Daru, il n’y avait presque pas d’écrivains. Pour notre part, nous n’en avons vu qu’un seul. Cependant, il y avait dans cette cérémonie d’adieu à celui qui fut le plus puissant empereur vivant de quoi tenter les poètes et même les poètes français.

Quoi, même pas un mémorialiste ! Aucun d’eux n’a eu l’idée que cette messe pour un tsar qui n’était plus tsar, présidée par un ambassadeur qui n’est pas tout à fait ambassadeur, devant les généraux en tenue de campagne d’un pays qui a signé la paix et dont les poitrines étaient barrées de décorations abolies, avait quelque chose d’étonnant, et que ces détails eussent mérité d’être connus de la postérité.

* * *

M. François Bernouard, poète et imprimeur, soumet à l’approbation du public un album lyrique intitulé : Le Convalescent et la Berlue rayonnante pour plaire aux yeux, charmer les oreilles et distraire l’esprit. La poésie et la typographie de ce petit recueil imprimé en couleurs sont d’une nouveauté et d’un archaïsme singulièrement mêlés et bizarrement agréables.

« M. Paul Iribe » a orné cet album de dessins délicats tendrement bariolés.

M. François Bernouard ne se borne pas à publier ses propres ouvrages et l’on goûtera beaucoup l’idée qu’il a eue de publier en une plaquette élégante l’Ode à la France, de Walt Whitman, traduite par M. Léon Bazalgette.

Tout le monde voudra relire le chant du grand poète de la Démocratie :

De nouveau ton étoile, ô France, ta belle étoile lumineuse.
Plus claire, plus éclatante que jamais dans la paix du firmament.
La voici rayonner éternelle.

Et le poème écrit en 1871 est plus actuel que jamais.

* * *

Dans certains milieux littéraires les sciences occultes sont à la mode. Une poétesse qui appartient à l’aristocratie utilise les loisirs que la guerre laisse aux femmes et aux poètes à faire tourner les tables.

On fait venir Shakespeare ou Cervantes et on leur demande ce qu’ils pensent de Malvy ou d’autres choses d’une actualité encore plus passionnante. Il paraît du reste que Shakespeare ou Cervantes manifestent à propos de l’affaire Malvy une indifférence qui se traduit parfois sans courtoisie. Un soir que Goethe avait répondu à l’appel des belles occultistes, on eut l’impression qu’il quittait brusquement la table et se faisait remplacer par le général Cambronne.

* * *

M. Carol Bérard, musicien qui honore de sa présence la ville de Bourg-la-Reine, a l’intention de donner l’an prochain des concerts colorés. M. Carol Bérard a trouvé qu’à chaque note de musique correspondait une couleur. Il suffit de projeter dans le rythme musical les couleurs correspondantes sur un écran pour avoir, de n’importe quel morceau de musique, son équivalent coloré. C’est ainsi que nous verrons les symphonies de Beethoven ou les préludes de Debussy.

Par contre, on ne nous dit pas si l’on nous fera entendre une composition du Poussin, un paysage de Claude le Lorrain, ou l’Odalisque d’Ingres.

Cela nous rappelle que le peintre russe Verarteheguine, exposant un grand tableau qui représentait un champ de bataille avec ses morts, avait fait répandre dans la salle d’exposition une fâcheuse odeur cadavérique qui augmentait l’impression faite par le tableau et dans une pièce voisine un orgue et un chœur chantaient les prières des morts.

M. Carol Bérard pourrait aussi nous jouer Beethoven sous la forme subtile des odeurs.

C’est égal, le concert coloré du musicien de Bourg-la-Reine aura pour le moins un beau succès de curiosité.

[1918-08-10 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 31, 10 août 1918, p. 1491-1492. Source : Gallica.
[OP2 1465-1468]

Il est question, depuis quelque temps, du mariage de la femme d’un poète, lequel, plusieurs années avant la guerre, mourut d’un accident, avec le rédacteur en chef d’un journal dont le titre fut changé au commencement de la guerre.

Le titre du journal avait, en effet, de quoi séduire la veuve d’un parnassien, mais le nom du futur mari était en exécration au poète défunt à cause d’un homonyme, musicien d’opérette, genre que le poète détestait par-dessus tout.

* * *

En Italie, la Società degli Autori s’agrandit. Dans sa dernière assemblée, à Milan, la Société s’est divisée en plusieurs sections :

A. Section d’art dramatique qui continuera à s’occuper des droits des auteurs au théâtre.

B. Section d’art musical qui en fera autant pour les œuvres musicales, jusqu’à présent abandonnées aux éditeurs.

C. Section des petits droits musicaux, pour la musique jouée dans les concerts.

D. Section du livre pour la sauvegarde des droits des écrivains.

E. Section des arts figuratifs (peinture, sculpture, architecture, arts décoratifs et similaires) dans laquelle on s’occupera de poser les bases d’une activité à exercer dans un domaine encore inexploré. Un règlement lui donnera le droit d’exercer cette activité même à l’étranger.

F. D’autres sections pourront se former ultérieurement avec des buts en harmonie avec l’objet fondamental de la Société.

* * *

On n’a pas donné assez de publicité à l’article que Maurice Maeterlinck a publié dans Le Petit Niçois sur les traitements subis en Allemagne par nos prisonniers. En voici, résumés, les traits principaux :

Il y a d’abord pour les officiers, non pas les arrêts, comme chez nous, mais la cellule avec une soupe tous les trois jours. Dans cette cellule, le prisonnier assez souvent enchaîné est quotidiennement roué de coups, à tel point qu’il ne lui reste plus de dents.

Pour les soldats, il y a le poteau, il y a aussi le cercle. « Le patient est obligé de se tenir sur une jambe jusqu’à l’épuisement de ses forces et s’il veut poser l’autre jambe sur le sol, cette jambe est impitoyablement lardée à coups de baïonnette. »

Il y a encore la corvée de pierres, qui consiste à transporter jusqu’à ce qu’on tombe de fatigue des moellons d’un bout à l’autre d’un préau. « C’est le supplice du rocher de Sisyphe, emprunté à l’enfer grec et ingénieusement modernisé par les hellénistes des rives de la Sprée. »

« Je crois, ajoute Maeterlinck, qu’il est temps que cela finisse, qu’il est temps de pousser enfin un long cri de révolte et d’horreur… Il est grand temps de nous ressaisir et d’aviser. Chaque jour qui s’écoule ajoute des centaines de victimes à celles qui s’accumulent dans les camps de la faim. Les sentiments généreux et chevaleresques n’ont le droit de fleurir que là où règne la justice. Leur place est au sommet, et non pas à la base de la vie. À la base de la vie, comme le disait déjà le vieil Eschyle se trouve la justice. Obtenons-la d’abord, nous serons généreux et chevaleresques avec joie et par surcroît, quand ces vertus ne répandront plus la famine, le malheur et la mort parmi nos frères sacrifiés. »

* * *

Le Dr S. Hensleigh Walter, de Stoke-sub-Hamden, Somerset, a offert au Somerset County Museum de Taunton toutes les antiquités romano-britanniques de Ham Hill qu’il a pu recueillir. Ce don, s’ajoutant aux collections Norris et Walter, fait de la collection du Somerset County

Muséum un ensemble de plus de mille pièces. Les fouilles de Ham Hill ont commencé il y a une centaine d’années et ont été poursuivies par quatre générations de la famille Walter.

* * *

Il y a Pétrone et Petrone.

Il y a l’auteur du Satiricon, l’arbitre des élégances, et le héros de Quo vadis. Il y a Igino Petrone qui mourut prématurément il y a quatre ans et occupa brillamment la chaire de philosophie morale à l’université de Naples.

Ses compatriotes de Limotano viennent de lui élever un monument qui fut inauguré par un discours de M. Barillari.

Igino Petrone fut un précurseur de la renaissance idéaliste à laquelle nous assistons et ses admirateurs déplorent que la mort ne lui ait pas permis d’achever l’œuvre qu’il promettait : De l’atome à Dieu, et dans laquelle il aurait donné la mesure de sa pénétration philosophique et de son sens religieux.

Ce programme de rénovation religieuse en harmonie avec les tendances de la pensée moderne fut du reste celui auquel Petrone se consacra avec le plus d’enthousiasme.

* * *

M. Claude Autant a l’intention de publier, à l’automne, une revue mensuelle qui contiendrait des essais, des nouvelles et des poèmes des principaux écrivains modernes de toutes langues et de tous pays.

Cette tentative extrêmement intéressante serait également consacrée aux arts plastiques et à la musique.

* * *

Sous le double titre : Une expression moderne de l’art français : le cubisme, et sous une couverture ornée d’un cube jaune, M. Roland Chavenon exprime l’opinion que :

« Sans être cubiste, on peut défendre le cubisme, parce que tout ce qui est nouveau peut donner de l’espoir, parce que ce mouvement dépasse l’impressionnisme déjà usé, et donne une raison d’être aux plus récents novateurs, et aussi parce qu’il avance l’évolution picturale…

« Peut-être le cubisme pourra-t-il, par la suite, nous donner un style — ce que n’a pu faire l’impressionnisme. »

Notons qu’un propos attribue à Juan Gris la recommandation de « fuir la silhouette » qui fait proprement partie de l’enseignement de Georges Braque qui fut, avec Picasso, l’un des initiateurs de la nouvelle époque.

Georges Braque oppose à la « silhouette » impressionniste le « profil » tel que les cubistes l’ont emprunté des Égyptiens et qui donne tous les caractères de l’objet dépeint, qui en fait une véritable œuvre d’art, bien complète.

[1918-08-17 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 32, 17 août 1918, p. 1538. Source : Gallica.
[OP2 1468-1469]

Peu à peu, dans le Paris du temps de guerre, la vie du temps de paix reprend. C’est ainsi que la Société des amis du Paris pittoresque, qui florissait en 1914 et avait publié chez l’éditeur Figuière quelques volumes substantiels, a repris ses « travaux, promenades et plaisirs ».

Cette reprise fut fêtée le dimanche 4 août. La municipalité du VIe arrondissement honora la Société par une réception dans la salle des mariages. Après la réception et une allocution du président, M. C.-M. Poinsot, M. Hubault de la Haulte-Chambre fit une intéressante causerie sur les ruelles du quartier Saint-Sulpice et guida les Amis du Paris pittoresque parmi ses ruelles pleines de souvenirs et de curiosités historiques, artistiques et littéraires.

* * *

On rappelait, à la suite de la victoire de Soissons, que les saints patrons de cette ville sont saint Crépin et saint Crépinien, patrons également de l’honorable corporation des cordonniers.

La jeune peinture s’honore aussi de voir ces saints si actuels servir de patrons à l’un de ses membres les plus réputés, M. Picasso, dont l’interminable liste de prénoms se termine par ceux de : Crépin et Crépinien de la Sainte-Trinité.

Au reste ces prénoms qui furent longtemps démodés, recommencent à être à la mode et beaucoup d’enfants de la guerre portent les noms de Cyprien, de Crépin, d’Alexis, d’Anselme ou de Martin.

* * *

Les fervents de Robert-Louis Stevenson (et l’on sait qu’il n’en manque pas en France) ont célébré, il y a quelques jours, le centenaire de la naissance de son père, l’ingénieur Thomas Stevenson. L’auteur de L’Île au trésor lui a consacré un essai dans Memories and Portraits, et il le mentionne dans plusieurs poèmes. Thomas Stevenson avait, paraît-il, un « style littéraire » et était aussi scrupuleux que son fils dans le choix des vocables. Du reste, il y avait de grandes différences entre ces deux grands Écossais. Ils discutaient souvent sur des matières religieuses et un de leurs familiers nous a appris que leurs dissentiments atteignirent au comble quand Thomas Stevenson découvrit un jour que son fils appartenait à une espèce de société secrète dont le principal objet était l’abolition des privilèges héréditaires de la Chambre des lords.

On affirme que si Thomas Stevenson avait songé à protéger ses inventions en prenant des brevets, son nom serait beaucoup plus connu, mais ayant des contrats avec le gouvernement, il ne se reconnaissait pas le droit de tirer de ses découvertes des avantages personnels.

[1918-08-24 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 33, 24 août 1918, p. 000.
[OP2 1469-1471]

On vient de donner à Londres Le Coq d’or, ce beau ballet de Rimski-Korsakov que les Ballets russes donnèrent en 1914 à l’Opéra de Paris avec une somptuosité dont depuis longtemps il n’y avait plus d’exemple sur nos scènes. Les décors, on s’en souvient, étaient de Mme Gontcharova, la petite-fille de Gontcharov, l’auteur du remarquable roman d’Oblomov.

Il est amusant de remarquer que Le Coq d’or fut toléré dans la Russie du tsar bien que ce soit une très mordante satire du loyalisme envers le souverain et de tout ce que le tsarisme représentait en Russie.

Du reste, rien de plus subversif, ni de plus essentiellement révolutionnaire n’a encore été fait.

L’on y voit, par exemple, que la sexualité est l’élément prépondérant dans la vie humaine et qu’elle prévaut contre le patriotisme et le sentiment religieux.

L’extravagance magnifique de cette caricature débordante de lyrisme est profondément russe et aide à faire comprendre le bolchevisme.

La musique de Rimski-Korsakov est aussi satirique que le ballet lui-même.

* * *

On a raconté dans les journaux l’histoire de cette vieille demoiselle anglaise qui avait appelé ses trois chats : l’un, « Président », l’autre, « Woodrow » et le troisième, « Wilson ».

Cette anecdote rappelle celle dont Rudyard Kipling se tira spirituellement.

Le directeur d’un journal du Michigan, à l’affût d’un peu de copie sensationnelle, avait écrit à l’éminent auteur du Livre de la jungle pour lui apprendre que deux des plus jeunes villes de cet État avaient été nommées l’une « Rudyard » et l’autre « Kipling ». L’écrivain répondit par une épigramme en vers alertes dont voici la traduction :

« L’enfant prudent connaît le nom de son père ! »
       Dit un proverbe ancien.
Mais plus prudent encore est l’homme qui connaît
De quelle manière quand et ou il a eu des rejetons !…
Mais, dites, quel scandale cela supposerait-il
Que j’aie eu des enfants dans le Michigan ?
* * *

Il y a en ce moment, en Italie, une affaire Goethe. Les deux plus importantes revues littéraires d’Italie : La Nuova Antologia et La Critica ont publié en même temps des traductions de Goethe et qui plus est La Nuova Antologia a cité en allemand dans un de ses articles quatre vers de Faust.

L’essai de traductions lyriques des poèmes de Goethe que M. Tomasso Gnoli a donné à La Nuova Antologia a été inséré en si bonne place que l’on a remarqué qu’il avait pris la place de l’habituel morceau d’un poète italien.

Il est vrai que les lecteurs de La Nuova Antologia n’ont qu’à se féliciter. Ils gagnent au change.

Et l’on en conclut en observant que l’éclectisme du sénateur Maggiorino Ferraris est bien connu.

Dans La Critica, c’est le sénateur Benedetto Croce, celui-là même qui, ajoute L’Idea nazionale, « soutint théoriquement », comme chacun sait, « l’impossibilité des traductions », qui pratiquement les admet en faveur de Goethe dont il s’est fait, selon la formule bien connue, le traduttore et le traditore…

Et l’on se demande pourquoi en 1918, après quatre ans de guerre, paraissent en même temps ces médiocres traductions.

[1918-08-31 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 34, 31 août 1918, p. 1635. Source : Gallica.
[OP2 1471-1473]

Le conservateur de la Maison de Balzac, M. de Royaumont, qui vient de mourir, se distinguait par une grande courtoisie.

Il avait coutume de prêter la Maison de Balzac aux comités littéraires qui le lui demandaient, il en profitait pour solliciter des adhésions à la Société des amis de Balzac.

Un jour, après une séance du comité formé pour élever un buste à Gérard de Nerval, projet qui n’a pas abouti et qui semble enterré, M. de Royaumont dit à feu Stuart Merrill combien il serait heureux de l’inscrire au nombre des Amis de Balzac, ce qui ne coûtait que cinq francs par an.

« En voilà dix pour que vous ne m’inscriviez pas, repartit Stuart Merrill, je déteste Balzac. — Vous n’en aurez que plus de mérite », lui répondit poliment M. de Royaumont et il l’inscrivit pour deux ans au bout desquels Stuart Merrill conquis par tant d’aménité paya encore sa souscription qu’il acquitta jusqu’à sa mort. Il est heureux que le groupe de l’Affranchi, sur la proposition du noble et actif Carlos Larronde soit intervenu pour conserver ce coin délicieux de la Maison de Balzac qui perpétue dans le cadre qu’il habita le souvenir du plus prodigieux évocateur de l’espèce humaine qui ait écrit. La Maison de Balzac était aussi la maison des jeunes écrivains. Nous souhaitons qu’elle le demeure.

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Le professeur M. J. Pupin a publié chez John Murray le premier volume de son grand ouvrage consacré à l’architecture yougoslave. M. Pupin a réussi le tour de force de demeurer aussi intéressant pour le spécialiste que pour le simple amateur d’art.

Ce volume contient une dissertation sur l’architecture des églises serbes par Sir Thomas Jackson. Des illustrations en noir et en couleurs accompagnaient le texte qui est parfaitement clair. Ces illustrations sont aussi nombreuses que variées et conservent des vues d’ensemble, des détails, des plans, des mosaïques.

Étant donné l’occupation de la Serbie par les Autrichiens, il a fallu se contenter des photographies et des dessins qu’on a pu se procurer chez les Alliés et dans les pays neutres. Ce volume ne concerne que les édifices consacrés au culte orthodoxe serbe. Le prochain volume sera consacré à l’architecture classique des églises catholiques romaines, édifiées sur les territoires sud-slaves.

Tel qu’il est, cet ouvrage est l’un des plus intéressants que l’on ait encore publié depuis longtemps sur l’architecture. Il comble une lacune, car l’art des maîtres maçons serbes n’était encore qu’imparfaitement connu dans les pays occidentaux.

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M. Lucien Descaves vient de terminer, sous la forme romanesque, l’histoire de Georgin, l’artisan spinalien qui fit tant pour la gloire et l’illustration de l’Empereur et de l’épopée napoléonienne.

L’Imagier d’Épinal, histoire de 1830, fera revivre une des plus curieuses figures de l’art populaire français et justement à une époque où sous l’impulsion des Raoul Dufy, des Guy Arnoux, des Lucien Laforge l’imagerie connaît une magnifique renaissance.

Le maître, qui se tient désormais à l’écart de l’académie Goncourt dont il fit partie dès qu’elle fut fondée, aime ces figures secondaires mais si singulières, si poétiques, si attachantes, si tendres, si hardies, si représentatives de talent surtout, comme il en a paru tant au cours du siècle dernier : Georgin, Marceline Desbordes-Valmore…

[1918-09-07 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 35, 7 septembre 1918, p. 1683. Source : Gallica.
[OP2 1473-1474]

On se souvient que le secrétaire du député Turmel, Dothée, dirigeait un soi-disant journal quotidien, intitulé La Grande France qu’il ne faut pas confondre avec une excellente petite revue qui ne paraît plus mais qui, fondée par Marius-Ary Leblond et Gabriel Tallet, eut pour collaborateurs la comtesse de Noailles, Fernand Gregh, Mony Sabin, Auguste Brunet, Robert Randau, Sadia Lévy et bien d’autres écrivains célèbres aujourd’hui ou du moins fort connus. Guillaume Apollinaire y publia ses premiers vers. On y lut des proses signées J.-H. Rosny, des poèmes de Francis Jammes.

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Dans The Dance of Siva l’écrivain hindou A. Coomaraswamy publie en anglais à Londres un recueil d’articles importants.

L’auteur indien émet l’opinion que la civilisation de l’Europe décline depuis le xiiie siècle. Il estime que l’Europe poursuit une régression comparable à celle dont la haute civilisation indienne était jusqu’ici l’exemple le plus frappant.

Pour l’auteur de La Danse de Siva l’État idéal est un despotisme administré par les prêtres, sans parlements ni votes. Les femmes ne doivent pas recevoir d’éducation. Il souhaite l’établissement de castes. Certaines de ses idées ne sont pas éloignées de celles de Carlyle et de Ruskin. Le poète indien Rabindranath Tagore a déjà à plusieurs reprises proclamé la faillite de la civilisation européenne.

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Gabriel-Tristan Franconi, qui est mort au champ d’honneur, à la tête de sa section, avait été en permission à Paris, quelques jours avant l’offensive. Nous l’avions rencontré dans les bureaux de l’éditeur Payot, qui avait publié son beau livre : Un tel, de l’armée française et qui s’apprêtait à publier le suivant. Il nous disait qu’épris d’action, il avait demandé à passer dans les tanks, mais trouvant qu’on ne s’y remuait pas assez à son gré, il avait demandé à repasser dans l’infanterie métropolitaine. Elle ne suffisait pas à son désir d’activité et il venait de signer une demande pour passer dans la Légion étrangère. C’était un jeune écrivain de talent et un magnifique officier. En quatre ans il était devenu un soldat de métier et la guerre lui avait fait aimer la grandeur et la servitude de la vie militaire.

[1918-09-14 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 36, 14 septembre 1918, p. 1732. Source : Gallica.
[OP2 1474-1476]

Un écrivain catalan qui signe Litus a interviewé le peintre catalan J. M. Sert, ami de la France et son hôte. « Sert, écrit M. Litus, nie que l’on puisse raisonnablement soutenir l’existence de deux catégories d’art, l’une décadente et l’autre renaissante. D’après lui, l’art est ou il n’est pas. L’histoire nous enseigne que des œuvres très puissantes ont été produites pendant une période de décadence artistique, alors que des œuvres débiles ont foisonné durant des époques d’une splendeur géniale. » Dans la suite de cette interview que l’on pourra lire dans la revue franco-catalane L’Instant, M. Sert a ajouté : « Je ne crois pas aux théories servant à porter le travail des jeunes aux nues et à dénigrer celui des vieux. Ce n’est pas exclusivement aux jeunes qu’est dévolue la tâche de la régénération artistique, loin de là. De nombreux exemples nous ont été fournis par de grands artistes qui se sont montrés très audacieux vers la fin de leur carrière, en pleine vieillesse, Rubens, Giorgione et tant d’autres. »

C’est tout à fait notre avis et il est juste d’ajouter que lorsqu’on parle de « jeunes » c’est de l’art qu’il s’agit, un art nouveau et vigoureux et non pas de l’âge des artistes dont il ne saurait être question. Cézanne, Rodin ont toujours été des jeunes et Renoir est un jeune.

* * *

Un jeune poète, actuellement aux armées comme médecin auxiliaire, M. André Breton, se propose de publier, l’année prochaine, un recueil de vers portant ce titre précieux : Mont de piété, sans trait d’union.

Cette expression intrigua jadis Wagner. Peu après son premier mariage, il était à Paris. Le jeune ménage manquait d’argent et Wagner voulut engager ce qu’il avait de plus précieux. Il chercha dans un dictionnaire allemand-français le mot qu’il voulait trouver, mais le dictionnaire devait être assez ancien, car il ne trouva que le mot de « Lombard ». Cherchant alors sur le plan de Paris, il trouva en effet une rue des Lombards. Il y alla, mais sans rencontrer ce qu’il cherchait. Enfin, remarquant un jour sur un édifice cette inscription qui l’étonna, il la chercha dans son guide et trouva : Berg der Fromigkeit. Il était sauvé et alla engager tous les présents de la noce…

* * *

On a offert 50 000 livres sterling, soit 1 250 000 francs à Caruso pour paraître dans un film dont le sujet est celui de Pagliacci.

Le ténor a refusé, mais il est curieux que l’offre ait été faite. On se demande en effet comment le chanteur aurait pu se faire entendre ? C’est comme si on priait le grand peintre Renoir de peindre un paysage au phonographe !

Mais n’y a-t-il pas d’orateurs au Parlement français qu’on se contenterait fort bien d’« entendre » au cinéma ?

* * *

Le chef des futuristes italiens, F. T. Marinetti, est maintenant lieutenant dans une escadrille d’automitrailleuses blindées, sur le front italien.

Les futuristes ont toujours vanté les bienfaits de la guerre. Aussi Marinetti est-il à son affaire dans cette guerre, qu’il a souhaitée avec cette mâle éloquence si moderne, qui caractérise ses manifestes, où se trouve le meilleur de son œuvre.

Les lettres concises qu’il a écrites du front à ses amis commencent toutes par cette doxologie sur cette trinité sacrée pour les peuples de l’Entente :

« Gloire au Piave ! Gloire à la Marne ! Gloire à Foch ! » et se terminent par le cri de ralliement : « Mort aux boches ! »

Marinetti ne leur fait même pas l’honneur de la majuscule orthographique.

[1918-09-21 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 37, 21 septembre 1918, p. 1779-1780. Source : Gallica.
[OP2 1476-1478]

Dans Principio di nazionalità e amor di patria nella dottrina cattolica, M. Agostino Gemelli étudie le principe de nationalité et l’amour de la patrie dans la doctrine catholique. Il conclut ainsi : « La paix future ne se fera pas par la reconnaissance du principe de nationalité, mais il faudra que les nations reconnaissent et observent désormais la justice. » M. Gemelli est arrivé à cette conclusion en se conformant aux leçons de la philosophie chrétienne et de l’histoire.

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Les fêtes franco-italiennes qui auront lieu l’an prochain, à l’occasion du centenaire de Léonard de Vinci fourniront une occasion de rendre un hommage mérité à la mémoire de Joséphin Péladan qui fut toute sa vie le défenseur de l’œuvre et de l’esthétique du grand homme qui, né en Italie, vint mourir en France.

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La poétesse majorquine Maria Antonia Salvà a traduit en catalan les Géorgiques chrétiennes de Francis Jammes et les poèmes du grand poète qu’est l’abbé Le Cardonnel. Ces traductions sont remarquables et, pour les poèmes de l’abbé Le Cardonnel, la traductrice a conservé l’eurythmie et l’élégance qu’ils ont en français. Les Catalans peuvent goûter maintenant en leur langage cette image parfaite du calme et du repos :

Le bonheur entourait cette maison tranquille
Comme une eau blanche entoure exactement une île.
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Dans L’Europa occidentale contro la Mittel-Europa Giovanni Papini publie à la librairie de La Voce une brochure où il préconise la création d’une « Europe occidentale » formée par l’union douanière, économique et en partie politique de la France, de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal, de la Belgique et de leurs colonies.

Pour cette Société des nations latines à laquelle il serait juste de joindre un jour la Roumanie, Papini a trouvé le nom de Surétat latin (Superstato latino).

La brochure de Giovanni Papini va être traduite en français par l’auteur qui compte publier un morceau de sa traduction dans le Mercure de France. On s’occupe également d’une traduction en espagnol. Giovanni Papini est un des esprits les plus nourris de la jeunesse littéraire italienne. Il appartient à ce groupe de La Voce dont sont sorties quelques-unes des idées qui dirigent aujourd’hui les esprits en Italie.

* * *

On compte reprendre dès que les circonstances le permettront l’idée d’élever un buste au poète Albert Mérat qui fut à la bibliothèque du Sénat le successeur d’Anatole France. Le buste de ce poète parisien serait bien à sa place dans le jardin du Luxembourg, non loin de son maître, le parfait Théodore de Banville.

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La Société des poètes français compte cent vingt mobilisés. Dix sociétaires ou adhérents sont morts au champ d’honneur, un a disparu, vingt-six ont été blessés. Le palmarès des récompenses compte deux croix d’officiers de la Légion d’honneur, huit de chevaliers, trois médailles militaires, cinquante-trois croix de guerre.

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Les écrivains et les artistes qui se réunissent à la Closerie des Lilas chaque dimanche entre quatre heures et demie et sept heures du soir ont consacré la réunion du 15 septembre au poète Giuseppe Ungaretti dont on peut brièvement caractériser le talent fluide et tendre en disant qu’il est le Van Lerberghe de l’Italie.

Giuseppe Ungaretti, qui est caporal dans l’armée italienne qui combat sur notre front, vient d’être lors de la dernière offensive cité à l’ordre de l’armée française à laquelle sont rattachées les troupes italiennes.

[1918-09-28 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 38, 28 septembre 1918, p. 1827-1828. Source : Gallica.
[OP2 1478-1479]

Pour contrebalancer la propagande allemande, l’Alliance française de Mexico organise des concerts, des représentations. Elle a ouvert dans une rue importante de la ville une salle de lecture, avec bibliothèque et salle des dépêches.

Au concert gratuit en l’honneur de Debussy, la salle était comble.

Le nouveau conseil présidé par le directeur de la librairie Bouret a relevé l’Alliance qui se mourait. Les recettes mensuelles sont maintenant de sept à huit mille francs ce qui permettra de faire de la propagande sous toutes les formes : conférences, brochures, cinéma, concerts, etc., etc.

Les revues françaises qui voudraient faire le service à l’Alliance peuvent adresser leurs envois à M. le ministre de France à Mexico, pour la bibliothèque de l’Alliance française.

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L’Orient royal de Robert Scheffer, après avoir mis un nombre considérable d’années à paraître, a été épuisé presque aussitôt après la mise en vente. Les méchantes langues disent que pour une bonne partie des exemplaires, le public qui achète était représenté par une poétesse roumaine impétueuse qui jugea cet achat nécessaire à sa tranquillité. Au juste, « la voceratrice dace » n’avait fait que précéder le public qui recherche ce livre fort intéressant d’ailleurs, et se lamente de n’en plus pouvoir trouver un seul exemplaire.

* * *

Il y a plusieurs années déjà que le Mystère d’un hansom cab traduit en français fait les délices des amateurs de romans ténébreux.

On pensait généralement que l’auteur Fergus Hume était australien, à cause de sa connaissance parfaite des villes et des milieux du continent auquel nous devons les Anzacs1.

On vient d’apprendre qu’il est néo-zélandais. Sa sœur miss Ferguson Hume, de Dunedin, a présenté au roi et à la reine des Belges une belle cassette de bois précieux de la Nouvelle-Zélande contenant une adresse en vers à l’héroïque peuple belge.

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Les Anglais ont célébré le troisième centenaire de la naissance de Sir Peter Lely, dont la petite maison paternelle près d’Utrecht portait au-dessus de la porte une fleur de lis, d’où le pseudonyme qu’il prit à la cour d’Angleterre jugeant son nom Van der Faer trop difficile à prononcer pour les Anglais.

Sir Peter arriva en Angleterre en 1641, année de l’exécution de Strafford de la Grande Remontrance. Mais c’est après la Restauration que Lely connut son heure. Il fit les portraits de Charles II, de ses enfants légitimes ou non, de ses maîtresses, des ministres, des ducs et des duchesses. Né le 14 septembre 1618 il mourut dans sa maison de Covent Garden le matin du 30 novembre 1680. Il fut sans aucun doute le plus fashionable des peintres.

[1918-10-05 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 39, 5 octobre 1918, p. 1875. Source : Gallica.
[OP2 1479-1481]

Une « Ligue pour l’ordre naturel » s’est constituée au 24 de la rue Clément-Marot.

La déclaration de principes contient entre autres choses cette constatation que « l’humanité est au xxe siècle violemment sortie de son chemin vers l’ordre. Elle aspire ardemment à y rentrer ».

La devise de la ligue sera :

Liberté, responsabilité, sincérité.

D’autre part, le programme d’action publique contient ces lignes judicieuses :

« Elle combattra toutes les institutions et toutes les valeurs qui assurent aux possédants des avantages et des droits d’initiatives sans charges et responsabilités correspondantes — qui soustraient au contrôle et à la sanction de l’opinion ou même de l’estime publique l’usage fait par eux de leurs prérogatives et l’accomplissement des devoirs imposés par celles-ci — qui tendent à transférer enfin à la puissance financière les pouvoirs d’oppression, actifs ou passifs, arrachés à la puissance politique et militaire. En résumé, elle reprendra, à cent trente années de distance, la tradition bien française de 1789. Elle tentera de renouer, en le rattachant aux réalités modernes, le fil du mouvement le plus glorieux de notre histoire, fil rompu par les jacobins sectaires et par leur inévitable réacteur Bonaparte, dont les militaristes prussiens sont les lourds émules. »

* * *

Un certain conteur délicieux et, comme on dit, bien parisien, voyant son portrait croqué par le dessinateur André Rouveyre, devint subitement poète et écrivit à un de ses amis cette petite élégie de circonstance :

     ROUVEYRE
A fait de moi, pauvre hère,
Un véritable derrière,
Je crois que je ne recevrai pas
De lettre de rombière
Séduite par mes appas.

Rouveyre qui eut l’occasion de lire cette plainte, répondit aussitôt :

Grâce au portrait que fit de vous André Rouveyre
Désormais, cher ami, nous lirons de vos vers.
Je trouve un prosateur mais j’en fais un trouvère
Pour lire quoi qu’on dise et même de travers
Tous vos sonnets d’Oronte et vos sonnets d’Arvers.
* * *

Un grand journal, Le Petit Parisien, a fondé pour ses rédacteurs un grill-room qui peut mettre en exergue de ses menus : « la meilleure cuisine du monde entier » et il pourrait ajouter : « la meilleur marché de tout Paris ».

Le menu ne s’orne point seulement d’épithètes laudatives à l’égard du grill-room, mais comporte encore ce beau et noble précepte qu’Emerson formule d’une façon si émouvante :

« Travaille : à toute heure payée ou non, veille seulement à travailler et tu n’échapperas pas à la récompense ; que ton travail soit délicat ou rude, que tu sèmes du blé ou écrives des poèmes, pourvu que ce soit un travail honnête exécuté avec ta propre approbation, il obtiendra une récompense matérielle et morale : qu’importe combien de fois tu seras défait ? Tu es né pour la victoire. La récompense d’une chose bien faite c’est de l’avoir faite. »

* * *

On parle parfois dans les journaux parisiens de quelques défaitistes. Ils en ont aussi en Allemagne, ce sont, dit-on, avant tout des salons littéraires où au lieu de faire l’éloge d’Hindenburg, on fait celui de la poésie et de la peinture d’avant-garde françaises. Dans cet ordre d’idées, jusqu’à ces derniers temps, il n’en était point de plus haut coté que celui de la comtesse Fischer-Teruberg qui ouvrait à des hôtes de choix les portes de son hôtel, l’un des plus beaux de Berlin. On rencontrait, assure-t-on, aux pieds de cette égérie, le prince de Bülow, divers membres du ministère des Affaires étrangères, des diplomates en retraite, des membres du Reichstag — y compris quelques socialistes minoritaires —, plusieurs écrivains, des dramaturges bien connus et des directeurs de journaux berlinois ou de revues littéraires à grand tirage.

« Mais quelqu’un troubla la fête » ; un beau matin, la police politique fit une perquisition dans les appartements de la comtesse, qui, après cette visite, fut emmenée d’office dans une petite ville voisine de Berlin, et avertie d’avoir à ne plus quitter sa nouvelle résidence.

[1918-10-12 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 40, 12 octobre 1918, p. 1925-1926. Source : Gallica.
[OP2 1481-1484]

Le 29 septembre Art et liberté réunissait ses adeptes chez Mme Lara. Comme les quotidiens avaient annoncé cette séance destinée uniquement aux membres de l’Association, il y eut foule et l’on tenait à peine dans le petit hôtel de la rue Émile-Menier que décorent gravées dans le bois ou la pierre des devises hanséatiques. Mme Jane Bathori chanta merveilleusement sur de la belle musique de Carol Bérard. Fernand Divoire qui rénove ou plutôt invente l’épopée intérieure lut une profonde méditation sur la légende chevaleresque de Perceval. On était encore sous l’impression de cette musique poétique que Mme Lara venait lire, d’une manière admirable, un fragment du même auteur sur la danse, à propos de Mme Isadora Duncan. M. Bertin chanta des mélodies de Stravinsky qui firent penser à Erik Satie.

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« L’Amazone » de Remy de Gourmont ouvre ses salons pour la représentation d’une pièce de celui qui avant de mourir la doua d’immortalité. La représentation du 9 octobre organisée par Art et liberté fut précédée de l’envoi d’une carte d’invitation dont le libellé est si curieux qu’il mérite de passer à la postérité :

ART

Par la pensée de M. Eimar, Les Cités

La vie de Canudo, La Veuve aux Passés

le goût de O. Klein

dix dessins imprimés à la plume

l’âme de Remy de Gourmont

Une nuit au Luxembourg

l’esprit de Marinetti

Compénétration, en un acte

avec le concours du Théâtre Idéaliste

ET

Par la foi de Bertin, Debievre, Divoire, Jeanne Faber, Fleury, Fratialli, Lara, de Max, Marnes, Napierkowska, Gisèle et Nadine Picard, Henriette Sauret, Gamet, Viala.

LIBERTÉ

nomination pour l’affirmation et la défense
d’œuvres modernes

Mercredi 9 octobre 1918, à 16 heures

20, rue Jacob, Paris (6e arr.)

Et plus tard, autres choses

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Les Ballets russes qui sont à Londres annoncent la représentation de Cléopâtre avec des costumes et des décors du peintre Robert Delaunay. Cette nouvelle colportée dans les ateliers a été inversement appréciée.

« Les bruits les plus contradictoires ont couru sur la situation militaire de Robert Delaunay. Il a quitté la France la guerre déclarée et on ne l’a plus revu. Il a rompu avec tous ses amis de Paris et l’on était ici sans nouvelles de lui jusqu’à l’annonce de sa collaboration aux Ballets russes.

« Il me semble que M. de Diaghilev dont les sentiments sont restés fidèles à l’Entente, aurait pu choisir un autre peintre français, et il n’en manque point d’intéressants, pour brosser les décors et dessiner les costumes de Cléopâtre. »

C’est ainsi que s’exprime un peintre permissionnaire ancien ami de Robert Delaunay.

Un autre qui l’a peu connu nous dit :

« Peu importe la question de connaître la situation d’un artiste si son œuvre honore l’art et la France. Le public londonien jugera bien de quelle façon il doit accueillir le nom de Robert Delaunay. »

Quelqu’un enfin s’est exprimé ainsi : « Si M. Delaunay ose affronter le public d’une scène alliée, c’est qu’il est en règle avec son pays. La publicité donnée à M. Robert Delaunay par les Ballets russes dissipe les légendes qui couraient au sujet de sa situation militaire. Et les peintres, ses confrères, doivent être heureux de l’événement. »

* * *

Ainsi que tous les autres arts, l’art muet, le cinéma, pour l’appeler par son nom, a ses martyrs.

Un jour un écrivain dressera le martyrologe des saint Genest du cinématographe.

Dernièrement, la scène capitale d’un film à grand effet qui se tournait sur les bords de la Dee, jolie petite rivière anglaise, finit par une noyade générale.

La jeune première, miss Mayer, en proie au désespoir — un désespoir de film, violent et ostensible —, s’allait suicider en sautant du haut d’un pont. Mais son élan était mal calculé, elle toucha l’eau tout de son long et s’enfonça. M. Brenon, un acteur très connu, la suivait de près pour la sauver comme il convient en un film bien conçu. Mais la jeune femme s’accrocha à lui, paralysant ses mouvements ; tous deux allaient être perdus. L’opérateur, enthousiasmé par la vérité de la scène, tournait avec frénésie ; les camarades applaudissaient. Le directeur de la troupe s’aperçut le premier que le danger n’était que trop réel, tout habillé il s’élança à la rescousse et ne réussit qu’à se mettre à son tour en péril.

* * *

Notre collaborateur M. Georges Duhamel, l’auteur de pages si émouvantes de la vie des martyrs, commence cette semaine une collaboration régulière à L’Opinion sous cette nouvelle rubrique « La Vie intérieure ».

[1918-10-19 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 41, 19 octobre 1918, p. 2021. Source : Gallica.
[OP2 1484-1485]

C’est sous la forme de placards que L’Amitié de France et de Flandre publiera des poèmes destinés à exalter les terres flamandes belges et françaises.

Le premier de ces placards se présente comme une affiche jaune et donne sur quatre colonnes les laisses lyriques d’une ode à la Belgique de M. André de Poncheville. Dédié à la mémoire de Verhaeren, le poème est précédé d’un bois représentant le portrait du grand poète flamand de langue française gravé par Henri Gros.

* * *

Il vient de se constituer une Société d’histoire de la guerre dont le secrétariat général est aux Bibliothèques et musées de la guerre. M. André Honnorat, à qui nous devons l’heure d’été, est le secrétaire du bureau provisoire.

Le Comité d’initiative montre que l’union sacrée se manifeste très éclectiquement en matière d’histoire. Il comprend les noms de MM. Alcan, Aulard, Bailby, Maurice Barrès, Mgr Baudrillart, Romain Coolus, Alfred Croiset, Ernest-Charles, Paul Ginisty, Gabriel Hanotaux, Ernest Lavisse, Georges Lecomte, Henri Lichtenberger, Painlevé, Lucien Poincaré, Paul Souday, André Tardieu, etc.

L’association a pour but : 1º de favoriser l’étude de l’histoire de la guerre de 1914 sous ses divers aspects : politique, militaire, économique, social, littéraire et artistique, et de ses effets sur la vie des nations ; 2º d’apporter à l’État son concours pour l’entretien et le développement des collections qu’il possède relativement à cette histoire, en particulier celles qui constituent le fonds des Bibliothèques et musées de la guerre ; 3º d’entreprendre des publications sur l’histoire de la guerre de 1914.

[1918-10-26 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 42, 26 octobre 1918, p. 2066. Source : Gallica.
[OP2 1485-1486]

Il est bien dommage qu’un deuil tout récent n’ait pas permis à M. Clemenceau d’assister à la représentation unique de sa pièce Le Voile du bonheur jouée en chinois par des artistes chinois. Il aurait vu avec plaisir combien la mimique des comédiens célestes permettait à ceux mêmes des spectateurs qui ne connaissaient pas la pièce de la comprendre bien qu’ils n’entendissent pas la langue chinoise.

La satisfaction littéraire de l’illustre homme d’État doit être bien grande : n’est-il pas le premier dramatique français dont une pièce ait été traduite en chinois ?

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Alfred Jarry disait une fois : « Quelle belle pièce de guignol on pourrait tirer de La Chartreuse de Parme si elle n’était pas de Stendhal. » C’est que Jarry, tout facétieux qu’il fût, avait le respect des réputations établies. Celle de Stendhal en est une. M. Ginisty n’a pas tiré de la Chartreuse une pièce de guignol, mais on aimerait savoir ce que cet homme disert et spirituel qui était l’auteur d’Ubu roi penserait aujourd’hui de l’adaptation de M. Ginisty.

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Pour psalmodier Une nuit au Luxembourg de Remy de Gourmont, M. de Max, dont M. Delluc vient de tirer un excellent portrait littéraire, s’était habillé en étudiant portugais. Tête nue, la cape négligemment jetée sur les épaules, il avait l’air d’être venu de Coïmbre.

Le temps était gris. Le petit temple dédié À l’Amitié qui servait de décor à cette représentation mondaine formait un cadre agréable. Les oiseaux chantaient dans les hautes branches. Une chauve-souris voletait au-dessus des spectateurs, qui debout écoutaient respectueusement le dialogue de l’écrivain qui, estimé de tous les lettrés du monde entier, ne jouit encore en France que d’une réputation qui dépasse à peine les petites chapelles.

* * *

Il est question, chez un éditeur nouveau, de créer une collection d’ouvrages de jeunes filles.

On y éditerait avec des œuvres de Mlle Mireille Havet, déjà célèbre, les poèmes de cette petite fille dont M. Jean Cocteau fit connaître l’an dernier les curieuses productions, il serait question aussi de publier un petit recueil de Mlle Claudine Peské, peintre et poète depuis l’âge de cinq ans ; des premiers poèmes de cette jeune fille illustrés par elle furent très remarqués, lors de l’exposition de dessins d’enfants qui eut lieu en 1914 à la galerie Malpel. Le recueil des poésies de Mlle Claudine Peské serait intitulé Les Fleurs et les Oiseaux.

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L’Odéon annonce qu’il jouera durant cette saison un certain nombre de pièces nouvelles parmi lesquelles Le Sacrifice de M. André Laudenbach, La Vie d’une femme de M. Saint-Georges de Bouhélier, La Princesse de MM. Paul Géraldy et Robert Spitzer, Monsieur d’Assoucy de M. G. Berr, Le Lion devenu vieux de M. A. Villeroy, Monsieur Puic-Puic de M. Alfred Machard. Ensemble honorable sans doute, mais qui ne paraît pas devoir renouveler l’art théâtral.

[1918-11-02 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 43, 2 novembre 1918, p. 2066. Source : Gallica.
[OP2 1486-1489]

On a appris avec émotion la mort d’Annie de Pène qui s’était fait un nom dans les lettres où elle avait débuté par L’Evadée. Sa dernière œuvre, Sœur Véronique, avait paru à L’Œuvre.

On s’accorde à reconnaître dans ses Confidences de femme une œuvre à part dans la littérature féminine, si riche, d’aujourd’hui. La sensibilité d’Annie de Pène était particulièrement délicate. Elle ne procédait ni de Colette, ni de Rachilde, ni de Mme de Noailles, ni de Mme Delarue-Mardrus. C’était une psychologie aiguë et qui savait découvrir dans l’âme de la femme le tréfonds où se retrouvent, avec le sentiment religieux, le goût naturel pour le beau, pour la tendresse et la faculté de prévoir.

On se souvient qu’Annie de Pène s’était amusée à donner deux anthologies, celle des Plus Belles Prières et celle des Plus Belles Lettres d’amour. Ces deux recueils éclairent avec vivacité un des plus beaux côtés de cette noble sensibilité.

On a vanté la bonté de cette âme charmante, et c’était le plus bel éloge que l’on pût faire de cette âme d’élite, de cet écrivain de talent duquel on pouvait encore beaucoup espérer.

* * *

L’épidémie qui sévit sur le monde semble plus vorace que la guerre elle-même. Elle nous fait encore déplorer la perte d’un éditeur estimé des bibliophiles, du dessinateur bien parisien Ricardo Florès qui, caporal mitrailleur, était soigné pour ses blessures de guerre à l’hôpital de Rennes, et d’une actrice charmante, Yetta Daesslé, qui mettait volontiers son talent au service des œuvres nouvelles. Elle déclama en public des vers de presque tous les jeunes poètes, et elle se préparait à jouer cet hiver des rôles importants dans les œuvres dramatiques de plusieurs d’entre eux.

* * *

M. Willy, qui est en Suisse depuis le commencement des hostilités, reçut dernièrement une carte postale d’un de ses amis. La carte portait le cachet : « ouvert par l’autorité militaire ».

« Ça n’a pas dû être une opération facile ! » a aussitôt écrit à l’envoyeur M. Willy qui, d’autre part, est fort content de la collaboratrice avec laquelle il a écrit La Virginité de Mlle Thulette. On sait que ce livre est signé « Willy et Jeanne Marais ».

« Ma collaboratrice — que je n’ai jamais vue — est charmante », écrit à ce propos M. Willy, dans une lettre importante pour les biographes futurs. « Elle m’a envoyé son manuscrit, je l’ai tripatouillé et bergsonifié de mon mieux — et c’est bien, je crois, le premier des humains avec lequel je travaille et qui dise du bien de mon apport. Tous les autres affirment que j’ai seulement signé les fruits de leur génie. Mais alors, mais alors, moi qui bûche immuablement sept heures par jour, à quoi donc les employé-je ? »

* * *

M. André Rouveyre nous envoie le quatrain suivant :

Si tu fais un cadeau, que l’on te remercie,
Écolâtre ; mais choisis-le de qualité.
      Rends, au Marchand de Tromperie.
      Les vers que tu me fis signer.

M. André Rouveyre doit nager dans l’opulence, puisqu’on ne prête qu’aux riches.

* * *

La Renaissance a publié un numéro sur la beauté de Paris, à laquelle Berthas et Gothas auraient voulu porter atteinte.

Il serait désirable qu’un numéro aussi abondamment illustré que celui-là fût consacré, de temps à autre, par cette publication, aux nombreux changements que les constructeurs et les démolisseurs apportent à l’aspect de la capitale du monde civilisé.

* * *

Au dernier moment, nous avons le regret d’apprendre la mort d’un jeune poète, Justin-Frantz Simon, qui dirigeait avec éclat une revue provinciale, Les Trois Roses, qui paraissait à Grenoble.

Les Trois Roses ont publié des œuvres de François Vielé-Griffin, Paul Valéry, Jean Royère, Max Jacob, André Breton, Louis Aragon, Pierre Albert-Birot, Pierre Reverdy, etc.

La grippe espagnole ou asiatique, comme on voudra, a enlevé Justin-Frantz Simon en quatre jours et à côté de sa jeune femme terrassée par le même mal.

Il aimait la vie, cette vie moderne, et son jeune talent était plein de promesses que la mort vient d’anéantir.

[1918-11-09 L’Europe nouvelle] Échos et on-dit des lettres et des arts §

L’Europe nouvelle : revue hebdomadaire des questions extérieures, économiques et littéraires, 1re année, nº 44, 9 novembre 1918, p. 2115-2116. Source : Gallica.
[OP2 1489-1491]

Mme Breshko Breshkowskaya, la « grand-mère de la révolution russe », qui vécut autrefois des années d’ardent prosélytisme républicain, qui, hélas, vécut aussi de longues années de captivité, qui connut la grande gloire après la chute de la monarchie et fut portée en triomphe à son retour de Sibérie, Mme Breshkowskaya vit encore… malgré les Bolcheviks, car le Weser Zeitung nous annonce qu’elle a publié récemment, dans un journal russe, un article saluant les Tchécoslovaques comme les sauveurs de la Russie. Il paraît, d’autre part, qu’elle rédige ses Mémoires de patriote russe bien désillusionnée par la révolution pour laquelle elle a si longtemps souffert.

* * *

L’Institut de France a tenu, vendredi, sa séance publique annuelle, au cours de laquelle M. Henri Welschinger a ressuscité la figure un peu oubliée, mais cependant chère à nos souvenirs d’écoliers, de l’académicien alsacien Jean-Stanislas Andrieux, l’auteur du Meunier de Sans-Souci. Tout le monde a su par cœur ces vers qui font partie de toutes les anthologies.

On sait bien qu’il n’y a plus de juges à Berlin. Mais la morale prussienne est toujours celle du grand Frédéric :

On respecte un moulin ; on vole une province.

La Prusse nous en a même volé deux il y a quarante-sept ans.

Bref, le récit en vers démodés de l’académicien alsacien eut plus de succès que les lieux communs dont M. Jean Richepin avait farci son Ode au vent d’ouest. Décidément, la poésie officielle ne convient pas au vieux barde normalien.

Il avait plus d’accent quand il nous « poussait » la chanson des gueux.

* * *

On sait que tous les soldats des armées alliées qui combattent l’autocratie ont dans leur musette, sinon le bâton de maréchal, du moins les galons d’officier. Ainsi trouve-t-on dans l’armée anglaise une trentaine d’officiers qui, avant la guerre, travaillaient comme ouvriers mineurs dans le Pays de Galles. Plusieurs d’entre eux ont déjà de brillants souvenirs militaires ; ils prouvent qu’à creuser la terre, on n’en apprend que mieux à braver le feu. Quelques-uns d’entre eux ont déjà rédigé leurs Mémoires. On s’apprête à les faire paraître. Ce qui montre que la gloire militaire rend plus vain que le simple devoir accompli au cours d’un dur labeur quotidien. Ces hommes, qui, après avoir manié le pic, apprirent à tenir une plume, après avoir manié le sabre, fournissent la matière d’un bel article à M. Pierre Hamp, dans le goût des belles chroniques qu’il rédige sur « Le Travail invincible » et qu’il publie dans La Renaissance.

* * *

Le compositeur anglais Hubert Paris, qui était un des plus grands musiciens anglais contemporains, vient de mourir à soixante-dix ans. Jusqu’en 1908, il fut professeur à l’université d’Oxford.

* * *

Si les Parisiens se désintéressent trop de la faune du Jardin des Plantes, les Londoniens, par contre, se passionnent pour les animaux que le « Zoo » contient en abondance. Le « Zoo » est le surnom amical donné au Zoological Garden. Les otaries sont les grandes favorites du lieu ; elles reçoivent en particulier la visite des officiers de marine. Lorsque l’un d’entre eux s’approche de la vasque où s’ébrouent les amphibies, celles-ci s’élancent vers l’homme en uniforme avec une ardeur incompréhensible au profane. Les otaries confondent tout simplement l’uniforme d’officier avec celui du gardien.

* * *

Un poète anglais, qui appartient aux milieux travaillistes, a l’intention de tirer de ce fait une petite comédie de music-hall qui, sans doute, fera songer à un Crainquebille composé pour des clowns-acrobates.

L’Européen §

[1902-10-11 L’Européen] L’exposition de Düsseldorf §

L’Européen, 11 octobre 1902, p. 000.
[OP2 69-70]

L’effort considérable des deux provinces qui ont collaboré à l’exposition fûr Westfalen und Rheinland organisée à Düsseldorf ne doit pourtant pas tromper les visiteurs sur la crise de l’industrie et du commerce allemands. Une des parties les plus intéressantes de l’exposition est le Kunstpalast. Ce palais renferme la première grande exposition des beaux-arts à Düsseldorf. Des artistes de toute l’Allemagne y exposent.

L’école de Düsseldorf semblait déchue. Des artistes qui firent sa gloire, un des Aschenbach reste seul debout, riche, un peu maniaque et démodé. Et pourtant parmi le chaos des productions très discutables de Berlin, des envois bizarres de Dresde et de Vienne, les tableaux des peintres de la jeune école de Düsseldorf : Gebhart, Jansem et Bockmann, donnent une impression de santé reposante et rassurante pour l’avenir de cette jolie ville prospère. En somme, à cette exposition qui a la prétention d’être une sorte de décennale, il manque beaucoup de peintres essentiels.

Il est vrai que plusieurs des peintres qui, pour une raison ou une autre, n’ont pas trouvé place au Kunstpalast, sont bien représentés dans des galeries ouvertes en ville. Il en est ainsi pour le professeur Braun (de Munich), un peintre de bataille, élève de Vernet. M. Braun expose de très personnels paysages des Alpes bavaroises.

Dans la section des arts appliqués à l’industrie, les envois de Vienne sont très remarquables.

La pièce capitale en sculpture est le Beethoven de Max Klinger. J’avais déjà vu l’hiver dernier, à Vienne, cette façon de Jupiter en marbres de couleur qui, paraît-il, n’était d’abord destiné qu’à être une charge d’atelier. On l’a pris pour un chef-d’œuvre. Les discussions qui durent depuis plus d’un an ne le rendent pas meilleur à mon sens. Trois pays, la Prusse, la Saxe et l’Autriche se le disputèrent. La Saxe l’emporte, le Beethoven ira à Leipzig.

En somme, l’exposition de Düsseldorf est très importante. Je souhaite qu’elle ait pour résultat de redonner une vie à ce centre artistique, où les capitaux ne manquent pas.

Il me paraît avant tout que, les artistes de Düsseldorf s’étant affirmés comme des peintres de vie et de lumières, ils doivent continuer en ce sens. Ils n’ont qu’à gagner en opposant leur sincérité au mensonge des sécessionnistes de Munich, représentés par le trop fameux et néfaste professeur Stuck, et de ceux de Berlin dont il vaut mieux ne pas parler.

[1902-12-13 L’Européen] Le Musée germanique de Nuremberg §

L’Européen, 13 décembre 1902, p. 000.
[OP2 70-73]

Lorsqu’on a fait vingt fois le tour de Nuremberg, lorsqu’on a payé pour entrer dans toutes les églises, lorsqu’on s’est émerveillé de la Belle Fontaine et de toutes les autres fontaines de la ville, lorsqu’on s’est arrêté sur chacun des ponts du Pegnitz, quand on a visité l’antique Kaiserburg, la maison de Durer et médité sur sa pierre tombale au cimetière Saint-Jean, lorsqu’on a bu de la bière nurembergeoise que beaucoup placent au-dessus de celle de Munich, dans la Bratwurst-Glœcklein, petite auberge encore pleine des souvenirs des Dürer, des Kraft, des Vischer qui la fréquentaient en leur temps et où l’on peut voir des souvenirs plus modernes : tel un délicieux dessin que Walter Crane y laissa lors de son passage en 1900 (ce dessin représente une grue — crane en anglais — tenant un pichet d’étain et disant Prosit à un tableau figurant Albrecht Dürer tel qu’il s’est peint dans son portrait du Christ à la pinacothèque de Munich, mais vu de profil), lorsque enfin on a tout vu de Nuremberg, il faut aller au musée national germanique — Germanisches Nationalmuseum. Bien qu’édifié sur le territoire du royaume de Bavière, ce musée appartient à l’empire allemand. Il fut fondé par le baron Hans von Aufsesz, augmenté depuis et solennellement inauguré en 1892 par l’empereur Guillaume II en présence du régent de Bavière.

La raison de ce musée est l’affirmation à la face de l’univers du génie artistique germanique. Car ce musée ne contient pas seulement les originaux ou les reproductions des œuvres d’art écloses sur le sol de l’empire, mais celles produites en toute terre de race et de langue allemandes, comme l’Autriche et une partie de la Suisse. Je signale cette idée qui me paraît excellente et il me semble désirable qu’un homme autorisé assume la création d’un pareil musée pour les productions incontestablement plus importantes dues au génie latin. Il ne serait pas nécessaire qu’on choisît pour édifier ce musée une ville mondiale comme Paris. De même que les Allemands ont choisi Nuremberg parce que cette ville est le type et l’idéal de leurs cités médiévales, on pourrait choisir une ville qui résumât la latinité intégrale. Je cite Nîmes, Rome ou même, pourquoi pas ? Trèves sur la Moselle, pour contenir ce musée auquel contribueraient : la France, la Belgique, les pays rhénan et mosellan, l’Italie, la péninsule Ibérique, la Roumanie, l’Afrique du Nord et l’Amérique latine.

Pour en revenir au musée de Nuremberg, il contient des collections artistiques et historiques, des cabinets de monnaies, de médailles et d’estampes. Il possède de plus d’importantes archives et une bibliothèque de deux cent mille volumes.

Le baron von Aufsesz obtint pour en faire un musée le couvent de chartreux construit par Marquard Mendel en 1380 et appartenant à la ville depuis la Réforme, la Tiergaertnersthorturm, les maisons dites de Pilate et de Topler. Le musée fut organisé sous la direction du défunt conseiller intime Dr A. von Essenwein. Après plusieurs collections relatives aux temps préhistoriques, aux périodes germaines, je note dans la salle 7 la reproduction galvanoplastique du trésor d’or d’Athanaric, roi des Wisigoths, conservé au musée de Bucarest. Les salles de 10 à 13 contiennent une collection de poêles de poteries qui est certainement la plus belle en ce genre. Plus loin, c’est la reproduction du colossal Roland de Brême. Dans la salle 28, c’est la fameuse Vierge de Nuremberg, chef-d’œuvre de la sculpture allemande au Moyen Âge et dont il y a une reproduction au musée de sculpture comparée du Trocadéro. La salle 33 contient une collection de bois sculptés appartenant à la ville de Nuremberg. On y remarque des œuvres de Veit Stoss et le modèle original du petit homme aux oies par Labenwolf, qui décore la fameuse fontaine que plusieurs villes allemandes, comme Stuttgart et Bonn, tout dernièrement ont imitée.

À l’étage au-dessus se trouve une collection très intéressante au sujet de l’histoire de l’habitation en Allemagne, dans le Tyrol, en Suisse. Salle 56, une collection de reliures, collection concernant l’imprimerie, des écrits de Hans Sachs, etc. Puis, en passant par des salles réservées à la pharmacie, à l’astronomie, à l’alchimie, aux jouets de Nuremberg, on arrive à la galerie de tableaux qui, en partie, appartient à la ville. Cette galerie contient une Vierge à la fleur de pois, dans le genre de celle de maître Guillaume, du musée de Cologne. Une crucifixion d’Étienne Lochner, Moïse faisant jaillir l’eau du rocher de Lucas de Leyde. Deux madones de Holbein le Vieux, cinq tableaux de Dürer : Hercule tuant les oiseaux du lac Stymphale, toile sobre, puissante et mystérieuse, une pietà et les trois portraits vraiment impériaux et superbes des empereurs Charlemagne, Sigismond et Maximilien. Des Cranach, un portrait par lui-même de Rembrandt. Un Ruysdaël et enfin un solide portrait de Bismarck par Lenbach qui, décidément, est inévitable dans tout musée allemand. Dans la salle 82, je remarque la guitare de Lenau et une harpe de Marie-Antoinette.

Je ne parle pas de l’immense collection de faïences allemandes, verreries, costumes, reproductions des œuvres les plus fameuses de l’art allemand comme les portes de bronze, les chandeliers au lion et les fonts baptismaux de la cathédrale de Hildesheim.

Ce musée m’a paru être la réalisation triomphale d’un effort que les races latines devraient imiter. Au fait, le musée de Nuremberg ne contient (à part le portrait de Bismarck) que des œuvres du Moyen Âge et de la Renaissance. Quelle ne serait pas la valeur d’un musée où l’on pourrait se rendre compte de la culture latine, dans l’Antiquité, au Moyen Âge et aux temps modernes ?

Pour finir, je tiens à enregistrer une plainte qui n’a pas été formulée, comme on pourrait d’abord le croire, par un Bavarois volontiers contempteur de tout ce que fait la Prusse, mais par un Brandebourgeois, né à Berlin et y demeurant.

Il paraît que l’administration des musées de Berlin guette certains trésors du musée de Nuremberg et que, profitant de ce que le musée germanique appartient à l’Empire, elle a déjà fait transporter plusieurs objets, entre autres une importante sculpture, au vieux musée à Berlin.

Il me semble assez qu’il y ait abus. Car, si un musée d’ensemble comme celui de Nuremberg me paraît excellent, mon sentiment s’oppose à cette centralisation des objets d’art comme on l’entend à Berlin et même à Paris.

[1903-02-07 L’Européen] Échos

La Claudine de Balzac §

L’Européen, 7 février 1903, p. 000.
[OP2 1080]

Sait-on que Balzac a écrit aussi sa Claudine ?

C’est une nouvelle en deux parties intitulées Les Fantaisies de Claudineet dont la seconde partie a pour titre Le Ménage de Claudine.

Cette bonne nouvelle, qui fut écrite aux Jardies, parut pour la première fois dans le second numéro (août 1840) de La Revue parisienne,dirigée par Balzac et qui n’a eu que quelques numéros. Balzac la rédigeait presque seul, car seuls les poèmes n’étaient pas de lui. Ainsi, le numéro 2 contient une sextine — véritable tour de force de versification — par le comte F. de Gramont.

[1903-02-21 L’Européen] Échos §

L’Européen, 21 février 1903, p. 000.
[OP3 323]

On sait que l’Allemagne est le pays où l’on fait la plus grande consommation de cartes postales illustrées. C’est une manie dont n’est d’ailleurs pas exempte la famille impériale elle-même.

À l’époque peu éloignée où le Kronprinz étudiait à Bonn, on pouvait voir, lorsqu’une excursion l’avait éloigné de la ville, une foule de jeunes filles venir l’attendre à la gare, à l’heure de son retour. Lorsque paraissait le royal étudiant, les jeunes filles lui présentaient en rougissant un crayon et des cartes postales en le priant de les signer. Le Kronprinz faisait signe à un de ses compagnons qui prenant l’attitude du fameux petit bossu de la rue Quincampoix au temps de Law faisait fonction de pupitre.

Les cartes postales signées, les jeunes filles les reprenaient, faisaient une belle révérence — knix — et s’en allaient tout heureuses, expédier les précieuses cartes postales signées par le futur empereur et généralement ornées de son portrait.

[1903-02-28 L’Européen] Échos

L’affaire Dreyfus §

L’Européen, 28 février 1903, p. 000.
[OP3 323-324]

On nous affirme que M. Joseph Reinach possède depuis peu une correspondance entre Esterhazy et Henry, correspondance qui prouverait la connivence de ces deux officiers et leur complicité au sujet de fuites qui s’étaient produites au ministère de la Guerre.

Ces lettres fort importantes sont déposées chez Me Lailler, en attendant le moment où, produites, elles pourront constituer un fait nouveau et déterminer la révision du procès Dreyfus.

M. Joseph Reinach est encore hésitant, se demandant s’il confiera ces lettres à M. Jaurès qui s’en servirait dans un prochain discours sur l’affaire Dreyfus, ou s’il les utilisera pour son propre compte dans le procès civil avec la veuve Henry, procès qui doit revenir sous peu.

[1903-03-07 L’Européen] Échos §

L’Européen, 7 mars 1903, p. 000.
[OP3 324-325]

L’affaire Dreyfus §

Bien que M. Reinach ait paru vouloir éluder quelques-unes des questions que lui adressait l’envoyé du Temps, nous croyons pouvoir confirmer la partie essentielle de la note parue dans notre dernier numéro.

Il est incontestable que M. Reinach a déposé chez Me Lailler une correspondance de la plus haute importance relative à l’affaire Dreyfus.

Notre note ayant fait grand bruit au Palais, quelqu’un qui touche de près à Me Lailler fut entouré et interrogé au sujet de ces papiers. La personne en question rougit, balbutia et n’osa pas nier. Elle dit seulement ceci : « Le secret professionnel m’interdit de parler. »

Si cette correspondance n’est pas précisément celle que nous avions cru pouvoir plus exactement désigner, ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il ne s’agit là nullement de pièces fausses.

La comtesse Ercolani §

Ce n’est pas depuis ces derniers temps seulement que la comtesse Ercolani se targue d’avoir eu un fils avec Humbert Ier.

En 1882 déjà, tout Rome connaissait cette histoire. Pourtant, ce fait d’avoir été distinguée par le roi n’avait pas enrichi la comtesse. D’authentique noblesse bolonaise, elle vivait dans un état fort précaire, et prétendait volontiers recevoir du roi une mensualité assez élevée. Cette affirmation paraissait douteuse. On accordait pourtant que l’Ercolani recevait parfois une somme du Quirinal mais rien de fixe. La comtesse, qui était assez jolie femme, acceptait des dîners au restaurant avec des journalistes, par exemple. Elle ne manquait pas d’emmener sa mère avec qui elle vivait. Cette mère était, d’ailleurs, une personne assez fâcheuse et ayant coutume d’enfouir dans son cabas les restes des plats avant qu’ils ne fussent desservis.

Un jour même, elle voulut emporter une bouteille de Bordeaux entamée.

[1903-04-11 L’Européen] Bulgarie.
Bulgares, Turcs, Macédoniens, Grecs §

L’Européen, 11 avril 1903, p. 000.
[OP3 325-327]

Une combinaison Stambouloviste-Zankoviste aurait chance de satisfaire tout le monde, d’empêcher la dissolution de la Chambre actuelle, de présenter des garanties de paix extérieure et d’être agréable à l’armée, à la Turquie et à la Russie.

Le futur ministre de la Guerre, colonel Savof, commandant l’école militaire et deux fois ministre sous Stambouloff et Radoslavoff inspirera confiance à la Turquie. On sait que le dictateur Stambouloff était par haine de la Russie, très partisan d’une entente avec la puissance suzeraine. Ses partisans restent turcophiles. Savof à la tête de l’armée, c’est une garantie de paix pour la Turquie.

Pourtant les sentiments de la majorité des Bulgares à l’égard des Turcs n’ont pas changé. Les Turcs réforment la Macédoine ! Les Bulgares affirment que c’est impossible. Hilmi-Pacha aura beau être capable, il ne vaincra pas le fatalisme de son entourage et de la masse musulmane. Quant aux officiers européens qu’on mettra sous les ordres d’Hilmi-Pacha, les Bulgares sont persuadés qu’on les tuera.

Des faits d’ailleurs semblent confirmer cette opinion. Dernièrement on avait fait entrer dans la gendarmerie quelques chrétiens. L’un d’eux, un Serbe, Christo Ivanovitch, vient d’être tué à son poste par un musulman. Le malheureux avait, paraît-il, tenté de jeter un regard dans un intérieur musulman, dans un haremlik. Cette profanation lui coûta la vie. Avis aux officiers suédois qui sont sur le point d’être engagés pour servir en Macédoine. On ne regarde pas dans les haremlik. Qu’ils se gravent bien en tête ce précepte : « Il est permis aux croyants de voiler les femmes des ghiaours et défendu à ces derniers d’entrevoir même une femme de fidèle musulman. » L’important est de ne pas voir la figure de la femme musulmane. On est plus indulgent pour ceux qui arrêtent leur regard sur d’autres parties non voilées du corps féminin musulman.

D’ailleurs les officiers étrangers n’auront pas affaire qu’à la jalousie macédonienne. L’héroïsme des insurgés macédoniens des comitas ne leur créera pas moins de tracas. Les insurgés ne désarment pas et ne désarmeront pas. Il n’est question en Bulgarie que de leur vaillance. Ces preux appelés bandits par les Turcs se battent un contre dix et meurent en braves. Les Turcs réguliers ou bachibozouks n’osent plus les attaquer qu’en nombre respectable. Il faut souvent le canon pour forcer des bicoques.

La guérilla s’organise peu à peu partout. Le souvenir de la résistance des Boers hante les cerveaux. Les journaux bulgares ont publié que les insurgés songeraient à faire appel à de Wet pour le prier de prendre la direction de l’insurrection. Faute du Transvaalien ne se pourrait-il pas qu’un de Wet macédonien sortît des rangs ?

Si les Bulgares détestent actuellement les Turcs, leur haine à l’égard des Grecs est encore plus profonde. On répète plus que jamais les proverbes anti-grecs de Slaveycoff.

Les Bulgares expliquent leur haine en disant que si les Turcs ont tenu quatre cents ans la Bulgarie sous le joug, s’ils l’ont opprimée, pressurée et parfois décimée, ils n’ont jamais tenté d’anéantir la nationalité bulgare. Les Grecs l’ont essayé. L’hellénisme a failli étouffer les Bulgares par son clergé, par sa langue et ses mœurs qu’il est parvenu en partie à imposer.

La malheureuse campagne de Thessalie avait incité le mépris des Bulgares pour les Grecs, mais le rapprochement helléno-turc vient de combler la mesure. Les Grecs ne sont plus appelés que des traîtres. Les Bulgares crient vengeance et jurent que grâce à eux les Grecs redeviendront prochainement ce qu’ils étaient : « des Slaves qu’on a hellénisés et qu’on reslavisera ».

[1903-04-25 L’Européen] Échos

Mermer-Alti §

L’Européen, 25 avril 1903, p. 000.
[OP3 327-329]

Des nouvelles venues de Constantinople annoncent que les autorités turques viennent de fermer Mermer-Alti.

Mermer-Alti, les sept marbres — c’est, en plein quartier musulman, à Stamboul, non loin des remparts de Byzance, une église grecque dotée d’une Panaghia miraculeuse.

Ce sanctuaire attirait depuis plusieurs mois déjà une foule de malades venus de toutes parts, en se traînant, en boitillant ou portés par des parents et, ce qui est plus symptomatique, appartenant aux confessions les plus diverses.

D’abord les orthodoxes seuls fréquentèrent l’église où une icône sacrée était sonie de son cadre pour frapper à la tête un croyant prosterné devant elle. Les cas de guérisons se multiplièrent au bénéfice des dévots malades, qui venaient rendre à la Vierge le culte d’hyperdulie auquel elle a droit. Le bruit de ces miracles se répandit, autour du sanctuaire, dans les rues des corporations, à Stamboul, et bientôt les musulmans eux-mêmes vinrent se mêler aux orthodoxes et demander à la Panaghia ce que le Prophète ne pouvait leur accorder.

Il se passa alors un fait curieux mais non nouveau, puisqu’il se reproduit chaque fois que les pèlerins commencent à affluer en un lieu proclamé miraculeux par la rumeur publique. L’autorité ecclésiastique, défiante, essaya de détourner de Mermer-Alti les fidèles que l’espoir de guérir y attirait. Mais c’est en vain que le patriarche grec et le sultan agissant l’un et l’autre comme chefs de religion tentèrent de s’interposer pour faire cesser les scènes de désordre dont Mermer-Alti était le théâtre, comme, d’ailleurs, tout lieu de pèlerinage. La ruse déjoua la force et l’égoïsme ne désarma pas devant la persuasion. Le patriarche dut céder aux fidèles chrétiens de plus en plus émerveillés des miracles de la Panaghia et le sultan ne réussit pas à distraire, même sous la terreur de sa police, les musulmans séduits par le plus contagieux des entraînements.

Dans l’étroite église, fort modeste d’aspect, s’entassaient plusieurs fois par semaine les exemplaires les plus complets de toutes les tares humaines. À la porte se tenaient deux bedeaux dont la fonction consistait à ne laisser entrer qu’un nombre convenable de personnes. Des pappas introduisaient visiteurs et malades dans la chapelle et de la chapelle dans l’enceinte minuscule où opère le pouvoir miraculeux. Une grille en fer forgé défend, en effet, l’approche de l’icône devant laquelle deux hommes au plus peuvent se prosterner à la fois.

De véritables batailles se livraient devant cette grille, à l’entrée de la cellule artificielle où devait commencer, avec l’apaisement des souffrances, la première victoire sur la mort.

D’ordinaire le malade était pris devant l’icône d’un tremblement subit, d’une frénésie qui s’achevait en danse hystérique. Plus il sautait, plus le peuple qui debout sur les chaises, droit sur le sol ou accroupi, emplissait l’église, applaudissait et s’agitait. Au moment de la crise, on entendait dans la foule un grand bruit de chaises remuées, mêlé à des cris d’enfants ! Des malades qui, trop faibles pour se frayer un chemin jusqu’à la Panaghia, dormaient sur leur douleur, appuyés contre une icône, s’éveillaient et se plaignaient. Aux bruit (sic) des chaises et aux cris se mêlaient les prières récitées par les pappas qui faisaient baiser la croix. Des frissons couraient bientôt parmi les croyants assemblés et prise du même délire la foule entière se laissait aller aux transports qui l’exaltaient. Des hommes et des femmes invoquaient la Panaghia, à haute voix, mais d’autres, les plus nombreux, sanglotaient comme des enfants. Et cette foule répandait une odeur écœurante de bêtes parquées, des exhalations fétides d’humanité misérable. Une telle multitude de malades de toutes races et de toutes religions a déjà posé les lèvres sur l’image très sainte que, comme le pied de la statue de saint Pierre, à Rome, l’icône de Mermer-Alti est usée à l’endroit des baisers de souffrance et de joie.

Au dehors, une cour ombragée d’une large toile tendue servait d’antichambre au sanctuaire. Les malades couchés sur des lits improvisés attendaient leur tour. De temps en temps, dans cette cour passaient des pappas. D’un geste large, pareil à celui des prêtres de la primitive église, quand ils baptisaient par aspersion, ils répandaient sur la tête des fidèles, une eau miraculeuse aussi. Tous étaient arrosés indistinctement : les tuberculeux, les pustuleux, les nerveux et ceux que rongent des maux innommables. Ce qui, de cette eau, se répandait sur le sol était humé, lapé par tous ceux qui pouvaient se mouvoir et dont l’aveugle foi était altérée par le seul désir de vivre. Mais il était des moribonds qu’il avait fallu transporter, il semblait qu’on n’aurait pu les soulever sans les tuer. Ceux-là restaient couchés livides sur le grabat où ils avaient été déposés par les parents qui les veillaient. Ceux qui sortaient du sanctuaire, guéris par la Panaghia, passaient sans les voir.

Mais les miracles sont interrompus. Le sanctuaire de Mermer-Alti est aujourd’hui désert et la Panaghia solitaire attend le jour où les croyants chrétiens livides, sur le grabat où ils avaient été déposés par les musulmans, forceront les portes et rallumeront les veilleuses mortes et les cierges éteints.

[1903-05-16 L’Européen] Échos

La punition de l’école buissonnière §

L’Européen, 16 mai 1903, p. 000.
[OP3 329-330]

Le préfet d’un de nos départements du Nord s’est ému des progrès que faisait parmi ses jeunes administrés l’école buissonnière.

Les moyens qu’il préconise dans le but de porter remède à ce mal ne manquent pas d’imprévu.

Voici la circulaire qu’il adresse aux maires de son département :

[…] Dans les villes les enfants devront être amenés devant le commissaire de police qui les interrogera et fera prévenir leurs parents auxquels il adressera, s’il y a lieu, une admonestation.

À la suite de cette enquête officieuse, le commissaire fera établir une fiche au nom de l’enfant ; tous les renseignements recueillis sur son compte y seront consignés et cette fiche sera classée dans un casier spécial institué au commissariat. Elle pourra éventuellement être consultée avec fruit si des poursuites sont exercées dans l’avenir contre le mineur et elle fournira toujours à la justice des indications sur les antécédents des jeunes inculpés.

[1903-06-13 L’Européen] Allemagne

Le cléricalisme allemand §

L’Européen, 13 juin 1903, p. 000.
[OP3 330-332]

Quelques bons esprits pensent que d’ici peu il n’y aura plus en Allemagne que deux partis en présence, le catholicisme et le socialisme : Catholizismus und Social Demokratie.

Il est de fait que dans ce pays dont la population est en majorité protestante, les catholiques ont pris une importance plus qu’inquiétante.

Nous n’irons pas jusqu’à dire comme on le prétend en Allemagne, que le but secret de l’ultramontanisme allemand soit le césaropapisme, mais au moment où les jésuites sont sur le point de rentrer sur le territoire germanique, il semble que toute inquiétude même exagérée se justifie d’elle-même.

On se demande pourquoi le clergé allemand souhaite la rentrée de la Compagnie de Jésus. On n’en voit pas la raison, mais le fait est là. Il n’est pas de prêtre allemand qui ne désire revoir les jésuites.

L’abbé von Cler, prêtre important du clergé rhénan et ami intime du successeur de l’évêque de Metz à la tête de l’abbaye de Maria-Laach, disait l’an dernier à une réunion de la Gesellenverein (Société ouvrière catholique) de sa paroisse :

« Il faut que nos bien-aimés père jésuites reviennent en Prusse et ils reviendront prochainement. » Pour parler ainsi devant un public d’ouvriers il fallait bien que ce prêtre fût bien convaincu de la force de son parti.

Pour quel prétexte les jésuites chers au maréchal comte de Waldersee rentreraient-ils, sinon sous celui d’enseigner ?

Mais quel prétexte prendront les jésuites pour enseigner ?

Les écoles allemandes ne sont-elles pas dans les régions catholiques sous la dépendance absolue du clergé ? Les instituteurs n’ont même pas le droit de s’abstenir de la messe du dimanche et ceux qui font preuve d’indépendance d’esprit sont impitoyablement brisés par les curés tout puissants sur les écoles de leur paroisse.

Les jésuites ne seront d’aucune utilité pour l’enseignement. Le cléricalisme encouragé par l’autorité est installé depuis longtemps dans l’école.

Les régions catholiques qui s’étendent chaque jour davantage, grâce surtout à la presse cléricale, admirablement outillée et très riche, appartiennent sans conteste au clergé qui vit grassement. Tout ce clergé est d’ailleurs pénétré d’un grand mépris pour les prêtres français qu’il traite volontiers de misérables, de meurt-de-faim, ce qui est peut-être exagéré.

Le cléricalisme allemand n’a rien de mystique. Les miracles ne sont pas admis et l’autorité ferme toujours les chapelles miraculeuses. Les manifestations religieuses comme les processions sont tolérées, mais tout ce qui en dehors du culte n’est que simagrées superstitieuses est rigoureusement interdit et la procession dansante, en avant et en arrière d’Echternach en Luxembourg ne pénètre pas sur le territoire prussien.

Le catholicisme allemand est surtout pratique. Les prêtres n’y sont point gênés par le costume et les anticléricaux ne peuvent comme en France crier contre le port de la soutane. Le catholicisme est organisé aussi bien dans les régions catholiques que dans les protestantes.

Cet exemple est frappant :

À Berlin, ville dont la population est surtout protestante, les sociétés ouvrières catholiques comptent actuellement vingt mille membres tandis que les sociétés ouvrières protestantes qui pourtant semblent donner plus d’avantages à leurs adhérents comptent à peine mille nuit cents membres.

Ces sociétés ouvrières catholiques (Gesellenvereine) qui ont pris tant d’extension sont l’œuvre d’un prêtre dont le nom s’associe en Allemagne à tout ce qui regarde le mouvement catholique ouvrier. Je veux parler de Kolping dont le clergé regrette avec raison la mort. L’organe de ces sociétés est demeuré la Kolpingsblatt dont le directeur Mathias Brezt est en même temps rédacteur à la cléricale Kœlnische Volkszeitung, organe ultramontain que son directeur Bachem a rendu en peu de temps le rival de l’officieuse Gazette de Cologne.

Ces sociétés réunissent chaque semaine les « maîtres, compagnons et apprentis ».

Le président de la société est toujours un vicaire de la paroisse. Ce prêtre s’occupe aussi bien des intérêts matériels, car la société est à la fois : banque, société de secours et de fêtes, club et foyer électoral.

On peut très bien dire qu’en Allemagne presque tous les ouvriers qui ne sont pas socialistes sont catholiques, et il ne serait pas impossible qu’un jour plus ou moins prochain, deux partis restassent seuls en présence : les rouges et les noirs aussi bien organisés l’un que l’autre.

Les catholiques n’en doutent pas et l’empereur lui-même en prévision de cette éventualité a déjà manifesté sa sympathie aux catholiques qui seront un jour son seul appui. Les prêtres commencent même à entrevoir l’heureux jour où la dynastie des Hohenzollern sera forcée de passer du protestantisme qui fit sa fortune au catholicisme qui la maintiendra sur le trône.

[1903-06-27 L’Européen] Échos

Théâtre moral et chrétien §

L’Européen, 27 juin 1903, p. 000.
[OP3 332-333]

Nous avons annoncé que l’Armée du Salut s’occupait de fonder, à New York, un théâtre dont M. Herbert Booth serait le directeur. Cette information, nous affirme quelqu’un qui se dit très renseigné, serait en partie erronée. M. Herbert Booth, fils du maréchal de l’Armée du Salut, a donné sa démission et rendu ses galons. Néanmoins comme son passage dans l’Armée du Salut lui a laissé le goût de la musique et de la religion, il annonce son intention de fonder un théâtre moral et chrétien. Les artistes et les auteurs seront chrétiens également. M. Booth fera reproduire les scènes par cinématographie et ces reproductions seront envoyées dans les pays, afin d’évangéliser le monde.

[1903-07-04 L’Européen] Échos

Un alibi au Mexique ou le crime récompensé §

L’Européen, 4 juillet 1903, p. 000.
[OP3 333]

Un nommé Basilio Gonzales comparaissait dernièrement devant le tribunal de Tia Juana au Mexique sous l’inculpation d’avoir volé des chevaux. Les preuves étaient accablantes. Le tribunal allait condamner l’accusé qui s’écria : « Je puis prouver par un alibi que je ne suis pas coupable. » Et Gonzales déclara que la nuit même où les chevaux avaient été volés, il se trouvait à 30 milles de Tia Juana. Cette même nuit, il avait assassiné un nommé Calletano Franco et, pour cacher son crime, avait enfoui le corps à un endroit qu’il indiqua. Le juge fit aussitôt vérifier l’assertion de Basilio Gonzales. On découvrit le corps au lieu désigné.

Gonzales fut aussitôt acquitté et remis en liberté, aucune plainte n’ayant été déposée au sujet de l’assassinat de Franco.

On frémit en songeant à l’erreur judiciaire dont aurait pu être victime l’excellent Basilio Gonzales s’il n’avait eu l’heureuse idée d’assassiner Calletano Franco.

[1903-07-11 L’Européen] Allemagne

Cléricalisme prussien §

L’Européen, 11 juillet 1903, p. 000.
[OP3 334-335]

Les socialistes allemands sont dans la joie. Les catholiques aussi. Les élections n’ont pas déçu le socialisme et fort peu le cléricalisme. Malgré les assauts et les succès socialistes, le Rhin est resté la Pfaffenstrasse et Cologne est encore catholique, pour la joie de son archevêque Antonius Fischer qui a répété souvent pendant les élections : « Sancta coloniensis ecclesia Romanæ matris fidelis semper filia. »

Cléricalisme et socialisme ce sont les deux partis qui restent en présence. Mais les triomphateurs immédiats, ceux dont le règne arrive, sont les catholiques.

S’ils sont certains de dominer en Allemagne, les cléricaux allemands internationalistes comme les socialistes espèrent aussi dominer à l’étranger.

L’épiscopat allemand ne doute pas de son influence lorsqu’il s’agira de l’élection papale et un écrit fort intéressant de Wahrmund : L’Empire allemand et le prochain conclave. Francfort-sur-le-Main 1903, éclaire singulièrement ce sujet.

Un autre espoir de l’épiscopat d’outre-Rhin est celui d’obtenir la protection des chrétiens en Extrême-Orient.

Les missionnaires français ne desservent pas seulement les intérêts de la France, mais les intérêts de Rome eux-mêmes.

L’on a été jusqu’à dire en Allemagne que, lors de sa visite au Vatican, l’empereur avait obtenu certaines promesses relatives à ce protectorat des chrétiens. Mais je gage que ces promesses étaient fort vagues.

Les Allemands ne devraient pas douter de cela, eux qui possèdent tant de poèmes monacaux en latin médiéval, les carmina burana et d’autres, dans lesquels il est chanté sur tous les tons, en mètres divers et en rime, qu’à Rome l’argent seul compte.

Il est inutile de prouver que de toute façon et dans tous les cas, l’aide financière apportée par la France au Vatican est plus importante que celle apportée par les catholiques allemands. Contentons-nous de ces chiffres publiés dans le numéro de mai des Annales de la propagation de la foi. Nous voyons que la contribution générale de l’Allemagne à la propagande catholique n’égale pas les sommes fournies par un seul diocèse français.

D’après les Annales, l’Allemagne a donné en 1902 une aumône de 33 575 francs, pendant que la France fournissait 3 859 697, 91 francs.

Il n’y a pas de doute, le pape actuel, et même son successeur, réfléchiront avant de transférer le protectorat à l’Allemagne. Mais bien qu’il n’envoie pas facilement son argent à l’étranger, le catholicisme allemand est prospère. Il est aussi plein de tendances à la critique, car tout prêtre allemand est prêt à devenir un Luther. On l’a vu lors du schisme des vieux catholiques ; ce groupe est d’ailleurs encore vivace et tint à Rome, en 1902, un congrès important.

Des prêtres allemands organisent la lutte, ils veulent dominer l’Allemagne. Aussi ne font-ils pas de sentimentalisme, ils n’inventent pas de dévotions. Ils font du socialisme chrétien, parlent dans les gesellenvereine, s’immiscent dans les écoles et dirigent les élections.

Quelques-uns font de la propagande antialcoolique — comme l’Armée du salut — et une ligue de prêtres s’est organisée qui ne se sert, à la messe, que d’une sorte de vin non alcoolisé, à l’apparence de sirop de groseille et peu canonique, en somme.

Les superstitions religieuses nouvelles sont importées de France. L’œuvre du pain de saint Antoine est florissante et Lourdes reçoit chaque année des troupes de pèlerins allemands.

L’église prussienne prospère sous un souverain luthérien et les prêtres bavarois commencent à avouer que le catholicisme peut se contenter d’un Hohenzollern à la tête de l’empire, au lieu d’un Wittelsbach.

[1903-07-30 L’Européen] Échos

Historique des relations entre la Russie et le Japon §

L’Européen, 30 juillet 1903, p. 000.
[OP3 351-356]

La langue japonaise actuelle fait partie d’un certain nombre de dialectes dont le degré de parenté n’est pas encore bien établi et qui se parlent dans la Sibérie orientale sur les bords de la mer du Japon et du Pacifique.

Ces dialectes peuvent se ranger en quatre groupes.

D’abord le groupe iénisséo-kourilien qui peut se diviser en deux sections : l’iénisséique qui comprend l’arsane, l’arine, le kotte et l’ostyak de Pumpokolsk ; l’aïno coréenne qui comprend le coréen, les dialectes aïnos de l’île Yezo, ceux des Kouriles, du sud de l’île de Tchoka ou Tarakaï et du Midi de la péninsule Kamschadale.

Ensuite vient le groupe Youkahir qui se compose de l’andondomni parlé par les Youkahirs des rives de la mer glaciale. Cet idiome a fait de nombreux emprunts aux langages américains. On peut aussi le rattacher à la souche est-altaïenne ou tongouse-mandchoue qui comprend : le manègre parlé dans le bassin de l’Amour supérieur, le yak parlé autour de la baie de Barraconta ou de l’empereur Nicolas et le sandan parlé sur la côte nord-ouest de la Mandchourie au sud du fleuve Soungari.

Le troisième groupe est le koryèque-kamschadale qui comprend les dialectes des Koryèques et des Tochouktchis nomades.

Enfin le quatrième groupe ou loutchouan japonais comprend le yamato, langue morte de laquelle est née la langue actuelle du Japon, le japonais moderne et le dialecte de l’archipel Lou-tchou.

C’est à cause de la parenté de la langue japonaise avec ces divers dialectes et aussi à cause de leur civilisation supérieure que les Japonais ont droit de civiliser ces peuplades.

Je dis la « civilisation supérieure » des Japonais à un moment où la presse russe et française insiste sur de prétendues cruautés japonaises, qui si elles existent réellement, ne sont imputables qu’à l’état d’esprit qu’a toujours créé la guerre chez tous les peuples civilisés.

On a dit que les Anglais n’avaient que depuis fort peu de temps découvert la soi-disant supériorité japonaise. Au xviiie siècle, le sarcastique doyen de l’église St.-Patrick à Dublin rapporte plusieurs traits d’humanité qu’il attribue à la nation japonaise. Swift la loue fort et seule entre tous les peuples du monde et il n’y a point d’ironie dans ces passages de Gulliver.

Les Russes eurent toujours le désir de s’établir au lapon.

Le premier contact entre Russes et Japonais eut lieu en 1780. Un vaisseau japonais échoua sur la côte sibérienne. Tous ceux qui montaient le vaisseau furent amenés prisonniers à Irkhoust où ils durent enseigner le japonais et décrire minutieusement leur pays. Ce fait popularisé par l’imagerie effraya beaucoup les Japonais qui comprirent que le but des Russes était de s’annexer le Japon.

L’année suivante d’ailleurs, en 1781, les Russes envahirent l’île de Saghalien. Les Japonais nomment Karofouto cette île située au sud de ce que les Russes appellent leur province maritime. L’île est très importante pour les pêcheurs japonais. Le poisson abonde autour de ses côtes et c’est une vérité encore très moderne que le Russe ne permette pas le travail des étrangers où il est établi5.

L’île contient de belles forêts et des mines. Son élément est en somme peu attrayant. L’été : pluie et brouillard, l’hiver : glace et brouillard.

Les Russes n’avaient aucun droit sur Saghalien : la population y étant composée d’Aïnos et de Japonais absolument comme dans les îles de Yezo et de Hokkaido.

L’occupation de Saghalien n’avait qu’un but : se rapprocher de Yezo. Aucun Japonais ni aucun Aïno ne voulut commercer avec les Russes qui durent se retirer.

Les relations devinrent ensuite diplomatiques.

Instruit de l’aversion que les Japonais de Saghalien avaient montrée pour les Russes, Alexandre Ier envoya en 1806, à Nagasaki, un ambassadeur portant au Chôgoun des lettres par lesquelles le tsar demandait un traité de commerce entre la Russie et le Japon.

Mais le Japon qui commerçait avec beaucoup d’étrangers n’ignorait pas ce que l’alliance russe avait coûté à la Chine à qui la Russie avait enlevé les plaines de l’est sibérien, la province de l’Amour et la péninsule du Kamtchatka.

Le Chôgoun déclina les offres du tsar. Cette même année une expédition russe débarqua à Saghalien et pilla Kouchounkotan, principale ville japonaise de l’île. Les Russes pillèrent ensuite Itouroup, la plus grande des Kouriles. Les Russes annonçaient que selon les ordres du tsar, ils enlèveraient au Japon toutes ses îles du nord, à moins qu’il n’acceptât le traité de commerce.

Pour tenir leur promesse, les Russes envoyèrent, en 1811, la frégate Diana surveiller les îles Kouriles. Mais les Japonais agirent avec promptitude et vigueur. Le capitaine et les officiers de la Diana furent pris et emprisonnés pendant deux ans dans l’île de Kounachir, à l’extrême sud de l’archipel des Kouriles. Ils furent ensuite renvoyés en Russie, où ils attestèrent l’humanité des Japonais sur laquelle ils ne tarirent point. Après l’affaire de la Diana, voyant qu’on ne pouvait point intimider le Japon, les Russes changèrent de tactique. La patrie nord de Saghalien était inhabitée. On engagea des Asiatiques, sujets russes, et des Européens à y émigrer dans l’espoir qu’ils finiraient par peupler aussi le sud et déborderaient la population japonaise.

Le Japon ne pouvait à cette époque songer à soutenir une guerre contre la Russie. Mais il agit comme elle et tandis que le nord se peuplait de Russes, au sud le nombre des Japonais augmentait. L’île de Saghalien y gagna des habitants et tout resta dans l’état primitif.

En 1847, Mouravieff commença ses explorations de l’Amour. L’attention de la Chine était occupée par la révolte de Taïping.

Les intrigues de la Russie commencèrent dès l’ouverture d’une légation russe à Séoul, si bien qu’en 1886 l’Angleterre dut s’emparer d’un port coréen connu en Europe sous le nom de Port-Hamilton, qu’elle abandonna en 1887 sur l’assurance que la Russie n’avait pas de vue sur la Corée.

En 1857, profitant du trouble où était le Japon qui changeait sa vie et après la chute du Chôgunat, la Russie obtint ce qu’elle avait depuis longtemps demandé en vain : un traité de commerce qui fut renouvelé en 1858. L’année suivante les Russes s’emparèrent d’une partie du sud de Saghalien. Cette action indigna les Japonais. Mais leur récent contact avec l’étranger leur avait montré que le Japon n’était pas assez fort pour se mesurer avec un pays comme la Russie.

En 1867, le Japon envoya une ambassade à Saint-Pétersbourg pour délimiter exactement les possessions japonaises dans le sud de Saghalien.

La Russie ne voulait rien entendre, prétendit que l’île entière était sous son influence et renvoya l’ambassade japonaise.

À la fin de 1867, une autre ambassade envoyée à Saint-Pétersbourg, fit reconnaître certaines concessions japonaises dans l’île.

En 1875, la Russie reconnut au Japon la possession des Kouriles en échange de quoi le Japon abandonna ses droits sur Saghalien. C’est ainsi que la Russie s’est emparée de la partie nord de l’empire du Japon.

Celui-ci consacra des années à fortifier Yezo et Hokkaïdo que le détroit de La Pérouse séparait seul des possessions russes.

Mais les dissentiments entre la Russie et le Japon n’éclataient pas qu’à Saghalien. Le traité de Pékin donnait à la Russie toute la côte mandchourienne entre l’Oussouri et la mer. La Russie entrait ainsi en possession du magnifique port de Vladivostok, et se trouvait à proximité de la Corée.

La Corée était restée longtemps fermée au commerce étranger et ce n’est qu’en 1876, année de la cession de Saghalien à la Russie, que les japonais, unis par la religion, la race et la littérature avec les habitants du Royaume-Ermite se virent ouvrir le port de Fusan. Chemulpo fut ouvert en 1880. Un traité de commerce fut signé en 1882 avec la Corée. Le traité anglais suivit en 1 8 8 3 et le russe en 1884.

Mais la Russie avait depuis longtemps en vue la possession de la Corée. En 1861, la frégate russe Possadink était arrivée à l’île de Trouchima qui commande l’extrémité sud de la péninsule coréenne. Les Russes furent délogés par les Anglais.

Le Royaume-Ermite hésita longtemps entre la Chine et le Japon, qui se disputaient la suzeraineté. La Chine n’a jamais su se garder des intrigues russes et l’influence chinoise aurait tôt ou tard amené l’occupation russe. Mais après la guerre sino-japonaise, la Corée ne pouvait hésiter.

En 1897, la Chine, qui a donné à l’Occident littéraire, Angélique, reine du Cataï, aimée de Roland et amante de Médor, renonça à sa suzeraineté sur la Corée et accepta celle du Japon, en témoignage de laquelle celui-ci voulut occuper la presqu’île de Liaotoung.

Mais l’action combinée de la Russie, de la France et de l’Allemagne priva le Japon de sa possession. Ensuite se produisit l’incident auquel donna lieu le départ du comte Inouye, ministre du Japon en Corée. Les Russes en profitèrent pour remplacer le Japon en Corée et faire intervenir les Tonghaks. Ils firent marcher des Cosaques sur Séoul. Les diplomates de Tokyo ne purent obtenir qu’une reconnaissance de droits égaux à ceux de la Russie.

Mais les Japonais durent évacuer la contrée. Le commerce et les finances tombèrent aux mains des Russes.

Le Japon protesta vigoureusement et le tout aboutit au traité de Tokyo, qui reconnaissait l’indépendance du « pays du matin calme » et le droit de commerce du Japon en Corée. La Russie multiplia ses troupes sur la frontière coréenne, peupla ce pays d’espions et y prépara des stations de charbon.

En mai 1900 eut lieu l’affaire du port coréen de Mosampho qui se compliqua des questions de Port-Arthur, de Liaotoung, de la Mandchourie et de la Corée pour aboutir à la guerre actuelle.

[1903-08-08 L’Européen] Échos §

L’Européen, 8 août 1903, p. 000.
[OP2 1081-1083]

On a parlé de Léon XIII à tous les points de vue, mais on n’a jamais insisté sur le poète.

Léon XIII était, avec Theodor Mommsen, l’homme qui connut le mieux le latin. Mais le pape avait une supériorité sur le savant allemand. Il était le dernier poète latin.

Joachim Pecci, Léon XIII, Neandro Eracleo, cette trinité n’était qu’une seule personne. Le dernier nom est celui que l’abbé Pecci choisit lorsqu’il fut reçu en 1832 parmi les pasteurs d’Arcadie.

Plus tard, il rappelait cet événement en beaux distiques.

E Vaticana vos. Arcades, arce Neander
Olim quem socium dulcis alebat amor
Pieridum, salvere jubet, juga laeta Heliconis
Scandore, maeonis ludere carminibus,
Addit vota libens : in longumfloreat aevum
Nominis arcadici gloria, primus honos.

Le poète Neandro Eracleo — nom de navigateur et de demi-dieu, digne de celui qui devait être le pilote de la barque de saint Pierre et le représentant de Dieu sur terre — s’inspirait plus de l’Antiquité classique, comme les humanistes de la Renaissance, que de ses souvenirs chrétiens. Il paraît même qu’il affectionnait particulièrement Politien.

Le grand défaut des poèmes du pape, c’est qu’ils sont froids comme des dalles de tombeaux.

Ils sont comme le lyrisme défunt d’une langue morte. Les œuvres poétiques du pape ont été éditées par l’éditeur Sonzogno. Mais elles n’ont point paru sous le nom de Neandro Eracleo, et c’est dommage.

Les poèmes du pape sont accompagnés de leur traduction en italien par Cesario Testa. La première pièce, une épigramme, porte la date de 1822.

Un long poème en strophes saphiques est consacré à la France, Pour la conversion des Francs au christianisme.On y remarque des strophes comme celle-ci :

Rome trois fois heureuse, tête

De la race humaine régénérée, ouvre tes portes

Car spontanément, des lauriers vainqueurs

La France t’offre.

Puis le poète rappelle toutes les gloires chrétiennes de la France : Charlemagne, les croisades,

Phalanges vengeresses du saint sépulcre,

Jeanne d’Arc, etc., et conclut enfin par cette strophe :

Nil fide Christi pius : hac adempta
Nil diu felix, stetit unde priscae
Summa laus genti, manet inde jugis
Gloria Gallos.

Mais Neandro Eracleo ne célébrait pas seulement les gesta Dei per Francos.Il cultivait aussi l’épigramme. Il aimait l’une d’elles tant, qu’il la traduisit en vers italiens. La voici d’après la version italienne :

On entend un cri : sur le seuil de la prison
Dans les transes est mort Léon
Cri vain : déjà gouverne sur le seuil
Prince et père un nouveau Léon.

Cette fantaisie est aujourd’hui d’une ironique actualité.

Léon XIII resta Neandro Eracleo jusqu’à son lit de mort. Le poème qu’il composa peu avant de mourir reste sa plus belle œuvre poétique. Je ne le donne point, on l’a publié partout, et on en a admiré la sérénité. Ce poème est d’un sage débarrassé de toutes les superstitions, tout en restant fidèle au Christ. Neandro Eracleo oublie l’Arcadie, les nymphes, les Piérides. Mais malgré tout, son poème est peu catholique. Le mourant n’invoque ni les saints, ni la Vierge — et pourtant, il y avait là de l’eau de Lourdes et la mitre de saint Janvier. Il ne se souvient que du Christ — Christus adest.

Il me semble qu’on peut raconter brièvement, de cette façon, la vie de Joachim Pecci : Neandro Eracleo était petit poète païen qui devint pape et mourut en calviniste.

[1903-08-15 L’Européen] Allemagne

Léon XIII et l’Empire allemand §

L’Européen, 15 août 1903, p. 000.
[OP3 336-337]

« Le siècle nouveau, a dit Guillaume II, est dominé par la science et les arts techniques, et non plus par la philosophie comme le siècle dernier. »

Malgré ces paroles, l’empereur semble, d’après ses actes, considérer que le siècle doit être dominé bien plus par la religion que par la science et les arts techniques.

La politique de Léon XIII profita des tendances religieuses de l’empereur. Avec l’aide d’un clergé combatif, instruit, il parvint à réorganiser le catholicisme allemand de telle façon que ce parti est aujourd’hui le défenseur officiel de l’empire contre le socialisme.

En 1883, Léon XIII reçut le kronprinz Frédéric-Guillaume et obtint l’envoi d’une ambassade près du Saint-Siège.

Ensuite il sut inspirer de vives sympathies à l’empereur Guillaume II qui le visita à trois reprises, en 1888, en 1893 et enfin en 1903 avec un apparat qui surprit et froissa les Italiens.

L’empereur accorde à la papauté une importance qui semble exagérée et l’on peut dire que les sympathies que lui ont inspirées les institutions catholiques sont en raison directe de l’admiration que Guillaume II professe pour le Saint-Siège.

L’amitié de l’impérial protestant fut précieuse pour le pape et lui rendit facile la tâche de catholiser l’empire.

Le Kulturkampf avait rendu très précaire la situation de l’Église catholique en Allemagne. Le pape se trouvait de fait sans communication avec le clergé. Léon XIII employa toute son habileté politique à changer cet état de choses.

Bismarck usait de non moins de finesse et avait poussé l’astuce jusqu’à nommer le pape arbitre entre l’Allemagne et l’Espagne, au sujet de la question des Carolines.

En 1885, l’Allemagne obtint les Carolines et Bismarck l’ordre du Christ.

On voit que le pape cherchait à vaincre pacifiquement.

Mais à la guerre faite au catholicisme par le chancelier de fer, les partis du centre avaient répondu par une opposition qui avait plus d’une fois embarrassé le gouvernement.

En 1888, le projet d’augmentation des dépenses militaires fut repoussé grâce à la coalition du centre, des libéraux et des socialistes.

Le Reichstag fut dissout.

C’est alors que Bismarck se ravisa.

Il promit au pape d’abroger le Kulturkampf si les nouveaux députés soutenaient le projet de loi.

Le contrat fut accompli par les deux parties. Mais la papauté y gagna plus que l’empire.

Le clergé se mit à l’œuvre et l’Allemagne est aujourd’hui le plus formidable centre catholique du monde.

Les sociétés catholiques d’apprentis et de travailleurs (Gesellen und Arbeitervereine), les ligues d’étudiants catholiques, les banques catholiques ont été jetées sur l’Allemagne comme un filet fait de chapelets.

La formation de ces associations était facilitée par ce fait, que de tout temps les peuples de civilisation germanique ont été enclins à s’associer.

Les principales associations coopératives religieuses sont celles du groupe Raiffeisen.

On a élevé, il y a quelque temps, un monument à Raiffeisen dans la ville de Wied.

On conçoit quelle influence peuvent exercer des associations religieuses qui ont pour fondement la mutualité des services.

En 1902, les coopératives Raiffeisen comptaient trois mille deux cent vingt-huit associations de crédit avec plus de trois cent mille associés et un actif supérieur à deux cents millions de marks.

La politique de Léon XIII a réveillé le sentiment apostolique en Allemagne et le nombre des missionnaires allemands a considérablement augmenté depuis 1890.

Voilà les résultats de la politique allemande de Léon XIII.

On a jadis appelé le pays rhénan, la Pfaffenstnisse. Mais aujoud’hui le Rhin n’est plus le centre du cléricalisme allemand, c’est à Berlin, le palais de l’empereur protestant ami de Léon XIII.

[1903-08-22 L’Européen] Allemagne

Les ouvriers en Prusse §

L’Européen, 22 août 1903, p. 000.
[OP3 338-339]

Les statistiques et les petits faits de la vie ouvrière ont une valeur sociale considérable. Ce qui se passe en Prusse dans cet ordre d’idées, a une portée d’autant plus grande que le parti ouvrier y est plus nombreux.

D’après les statistiques dressées par les inspecteurs spéciaux, le royaume de Prusse, en 1902, possédait 98 998 fabriques ou entreprises industrielles. Ces fabriques ont employé 1 832 521 ouvriers adultes, 402 727 ouvrières au-dessus de seize ans, 159 933 ouvriers de quatorze à seize ans, et 1 760 enfants.

On a constaté des infractions aux lois concernant la protection de l’enfance dans 6 298 fabriques et aux lois concernant la protection des ouvrières dans mille huit cents fabriques.

Il faut remarquer la faible proportion des enfants-ouvriers.

L’agitation pour obtenir le repos du dimanche dans tous les métiers continue. La victoire remportée sur ce point, l’an dernier, par les garçons d’hôtel et de café en Bavière, a stimulé le courage des ouvriers boulangers en Prusse.

Jusqu’à présent, ce corps de métier ne connaissait aucun repos pendant l’année entière. Une entente entre les patrons, les ouvriers-maîtres et les apprentis va donner un peu de repos aux travailleurs de cette importante corporation. Les garçons coiffeurs se remuent aussi en Westphalie pour obtenir le repos aux jours fériés.

La lutte contre l’alcoolisme est excellente en soi. Mais les moyens qu’emploient certains patrons pour arriver à leurs fins semblent peu corrects. C’est ainsi que les patrons de l’arrondissement d’Iburg (Hanovre) ont interdit l’introduction de l’alcool dans leurs fabriques.

L’ouvrier qui enfreint cette loi patronale est puni par une mise à pied de trois mois, ce qui signifie que pendant trois mois l’ouvrier coupable d’avoir introduit une bouteille d’eau-de-vie dans la fabrique ne touchera aucune solde et ne trouvera de travail chez aucun patron de l’arrondissement. S’il ne veut pas mourir de faim pour cette peccadille, l’ouvrier est obligé de quitter l’arrondissement pour trouver du travail ailleurs. On sait que l’ouvrier allemand arrive difficilement à épargner une somme suffisante à le nourrir avec sa famille, le plus souvent nombreuse, pendant trois mois.

La question des logements ouvriers a toujours été à l’ordre du jour en Prusse. Cet État a fait de nombreux sacrifices pour améliorer les habitations de ses ouvriers et employés.

Les municipalités des grandes villes se sont aussi occupées de la question. Quelques-unes ont construit des maisons qu’elles louent aux ouvriers.

Malheureusement cette tentative semble ne pas avoir réussi.

Malgré le bon marché, malgré le confortable, les ouvriers se défient des municipalités propriétaires. C’est ainsi qu’à Mannheim, les maisons bâties par la ville près de l’abattoir ne trouvent pas de locataires.

Les sociétés ouvrières de consommation font des progrès. La dernière statistique publiée donne un chiffre de 228 sociétés en Prusse.

Dans ce nombre, le pays catholique, Rhin et Westphalie ne compte que 36 sociétés.

[1903-08-29 L’Européen] Chronique

La lutte contre les mots français en Allemagne §

L’Européen, 29 août 1903, p. 000.
[OP2 1083-1088]

Bien que les mots allemands soient innombrables comme un cœur de poétesse et que le procédé de l’agglutination fasse qu’il ne semble pas que les mots étrangers soient nécessaires dans la langue allemande qui est d’une richesse encyclopédique, on sait qu’elle a adopté une quantité de mots étrangers qui dépasserait certainement le nombre de mots composant le vocabulaire de nos classiques. Si bien qu’outre les dictionnaires ordinaires, les Allemands doivent posséder des lexiques de mots étrangers : Fremdenwörterlexika.

Les Allemands ont coutume de dire que prenant leur bien où ils le trouvent, ils ont pillé toutes les langues civilisées — Cultursprachen — anciennes et modernes. C’est très vrai, mais ils ont tort lorsqu’ils dénombrent ainsi leur butin : du latin et du grec, surtout les mots scientifiques et de jurisprudence ; du français, des mots de conversation courante et ceux dits de bon ton ; de l’anglais, des termes commerciaux, techniques, industriels, de marine, de sport ; de l’italien, des termes de musique ; de l’hébreu, des termes appartenant principalement à la langue des voleurs.

Il est à remarquer que le hollandais et le russe, parlés par des nations voisines et en relations suivies avec l’Allemagne, n’ont presque rien donné à la langue allemande et que le polonais, parlé par une partie considérable de la population de l’Empire, ne lui a pas imposé dix mots.

Les Allemands se trompent lorsqu’ils n’attribuent d’influence au français que dans le domaine du bon ton et de la mode. Presque tout leur bagage de vocables scientifiques, extrait effectivement du latin et du grec, ne l’a pas été directement mais selon les déformations que les racines latines ou grecques avaient subies en passant à travers le français dont elles conservent, en allemand, une marque indélébile, l’e muet.

Néanmoins les Allemands ne cachent pas que la majeure partie des mots étrangers par eux adoptés ne soit composée de mots français. Ils s’en sont appropriés tant que, récemment, un auteur a pu appeler la langue allemande, surtout la langue parlée, le franco-allemand.

Je dirai plus ; il me paraît que la langue française tout entière a été dévorée et digérée, quelquefois mal par la langue allemande. Le goût de l’Allemand pour les paroles de sonorité française est si fort que l’on s’apostrophe parfois en français au Reichstag — ainsi fit l’an dernier le comte Arnim qui déclara en français, à Bebel : « Vous n’êtes pas à la hauteur de mon mépris ! » — et que, non content de prendre les seuls mots purement français, il s’approprie des vocables comme politique, économie, vélocipède, que jadis ou récemment les Français ont tirés artificiellement de langues étrangères et qui parfois, à mon sens, font tache dans la langue française.

J’ajoute que le mot étranger, français en l’espèce, fait souvent double emploi avec un mot allemand.

Je n’ai pas l’intention de donner ici une liste des mots français employés en allemand, ni de dire les déformations grammaticales et les changements de sens qu’ils subissent. Ce travail a été fait. Je veux seulement parler de la lutte contre le français considéré comme un parasite de l’allemand.

Cette lutte, commencée par les frères Grimm, avait donné des résultats très appréciables, en ce sens que les mots étrangers ont déjà depuis assez longtemps disparu de la littérature allemande. Néanmoins il restait à les faire disparaître de la langue parlée, des enseignes commerciales, de l’administration, de l’armée.

L’empereur actuel, qui s’occupe de tout, a voulu faire sienne cette cause de la purification de la langue de ses peuples. De même qu’il veut que les noms propres polonais soient remplacés par des noms à désinence germanique, il veut que la langue allemande se suffise à elle-même. Il fit disparaître le plus possible de termes militaires tirés du français et lui, qui parle purement cette langue et connaît l’allemand comme un savant, commença d’affecter un purisme intransigeant. Il n’employa plus que des mots allemands dans sa conversation et bannit tous les mots étrangers, surtout ceux d’origine française qu’il était de bon ton d’employer : à propos, adieu, au revoir, pardon, etc., etc. Un mot étranger ne possédait-il pas d’équivalent allemand, il en forgea ou en fit forger. Bientôt cela ne suffit plus. L’empereur parlait purement, il exigea que l’on parlât purement en sa présence. Ayant, un jour, reçu un sculpteur, la conversation tomba sur les reproductions artistiques. Le sculpteur prononça ce mot Reproduktionen ; mal lui en prit, car l’empereur le gourmanda : « Pourquoi employez-vous un mot français, lorsque vous avez le mot allemand : Wiedergabe ? »

Le ton était donné. On sut que l’empereur ne souffrait plus de mots étrangers et la courtisanerie fit qu’on essaya de les chasser de partout.

On ne réussit pas toujours, comme on va le voir. L’an dernier, l’empereur alla inaugurer le nouveau foyer de l’opéra de Wiesbaden, théâtre qu’il affectionne particulièrement. Tout le monde s’aperçut que le mot foyer était français. Il fallait donc l’expulser, ou s’ingénier à lui trouver un équivalent. Naturellement on commença par essayer de le traduire, mais les résultats furent piètres, comme on s’imagine, car on trouva à foyer des sens très divers dont aucun ne convenait à l’idée de foyer de théâtre. En effet, foyer signifie l’endroit où l’on fait du feu, puis par extension la maison familiale, le home anglais ; il signifie aussi une sorte de tapis, sans parler de ses diverses significations scientifiques. Donc il ne fallait pas songer à traduire simplement foyer en allemand, il fallait trouver un équivalent.

Voici tout ce qu’on trouva et le mérite de la trouvaille revint à un journaliste de Wiesbaden qui traduisit foyer par Conversationsaal.

On pense les éclats de rire qui accueillirent la proposition qui consistait à remplacer un mot français par deux mots français : salle et conversation ! Le bruit en vint aux oreilles de l’empereur qui voulut bien en sourire. C’est ainsi que foyer obtint grâce et demeura dans la langue allemande où il n’a point d’équivalent.

J’ajoute que la plupart des mots de théâtre sont des mots français.

Foyer n’est pas le seul mot récalcitrant. Tous les Allemands se souviennent encore de la campagne qui fut menée il y a deux ans contre le mot hôtel. On alla chez tous les hôteliers du Rhin, de la Moselle, des grandes villes, des villégiatures, afin de les prier de remplacer sur leurs enseignes Hôtel par Hof ou Gasthof. Malgré tout, on voit encore en Allemagne plus d’Hôtel Continental, Dom-Hotel, Hotel du Nord, Central Hotel que de Berlinerhof, Europäischer Hof, Gasthof zur Sterne, etc.

En Bavière, à Munich, par exemple, sur aucune enseigne, le mot charcuterie n’a été remplacé par celui de Schweinmetzgerei qui s’étale partout en Prusse.

Par contre, voici des résultats. Telephon est remplacé presque partout par Fernsprecher. Accoucheuse a cédé devant Hebamme. Si vous demandiez ein Billet à un guichet de chemin de fer, le préposé vous répondrait, selon des ordres venus d’en haut, qu’il faut dire Fahrkarte. Monument est remplacé par Denkmal partout sauf en Autriche. Un pli recommandé n’est plus recommandiert mais eingeschrieben. Fernschreiben remplacera sous peu telegraphieren. Societaet est définitivement abandonné pour Gesellschaft. Advocat n’est plus et Rechtsanwalt l’a tué.

Pourtant on emploie encore roué (un noceur), haute volée et bien d’autres et l’on aura bien de la peine à expulser : mode, corset, cravate, robe, malheur, etc. qui, courants, font double emploi avec des équivalents allemands courants eux-mêmes.

Une autre question importante était celle de l’orthographe dont s’étaient déjà occupés des ministres de l’Instruction publique comme Falk et Puttkammer.

En donnant aux mots étrangers indéracinables une orthographe rationnelle et la plus germanique possible, ils paraîtraient moins parasites.

Une circulaire a réglé et simplifié l’orthographe allemande. Elle s’est aussi occupée des mots étrangers et voilà ce que sont devenus ces mots d’origine française.

La circulaire avoue qu’il est difficile de donner des règles précises pour l’orthographe des mots étrangers. Les uns conservent pleinement l’orthographe de leur langue mère6. Ex. : chaussée, feuilleton, milieu7. D’autres s’écriront en partie à la manière allemande, en partie à l’étrangère. Ex. : Korps, Redakteur.

Pour d’autres il y aura deux orthographes : Ex. : Buffet et Büfett. D’autres enfin, comme Leutnant (lieutenant), s’écriront complètement à l’allemande.

Ceux qui conservent leur prononciation étrangère conservent aussi une orthographe étrangère. Ex. : chef, infamie, chaise, tour, route, logis, journal, ballon, refrain. Le son k sera dans la plupart des cas représenté par la lettre k. Ex. : Kommandeur, korrigieren (corriger).

Le c ne sera conservé que dans les mots étrangers ayant gardé la prononciation étrangère. Ex. : coiffeur, directrice (quand il est le féminin de directeur et pas de Direktor), confectionneuse.

Feront pourtant exception les mots ayant obtenu droit de cité comme Korps, Kompagnie (aussi Kompanié), Karton.

On remplace le c doux par z dans les mots étrangers courants. Ex. : Medizin, Offizier, Konzert. Le son ti mouillé demeurera lorsqu’il forme une syllabe à part. Ex. : Patient.

Cervelatwurst (cervelas) devient Zervelatwurst
Cocon Kokon
Cylinder Zylinder
Crucifix Kruzifix
Domicil Domizil
Litteratur Literatur
Charade Scharade
Charlatan Scharlatan
Chocolade Schokolade
Chicane Schicane
Charpie Scharpie

Pourtant Champagner (champagne) ne change pas.

Déficit peut s’écrire Defizit
Cœlibat Zœlibat
Octroi Oktroi
Chimœre Schimœre

Zircular est recommandé au lieu de Circular (circulaire).

Zivil est recommandé au lieu de Civil
Allianz Alliance
Gitarre Guitare
Kulisse Coulisse
Furier Fourrier

On voit maintenant souvent Zigarre (cigare, déjà Cigarre, féminin en allemand) et l’on commence à ne plus considérer comme bons que les pluriels : Bureaus, Rouleaus, Tableaus contre Bureaux, Rouleaux, Tableaux.

Depuis longtemps déjà on écrivait ordinaere, religiaes, seriaes. Les auteurs de contes populaires (Märchen) orthographiaient Sappernontiijœ les S. N. de D. jurés par les paysans rhénans ou souabes. À propos s’écrivait aussi souvent en un seul mot apropos et adieu était indifféremment adjae. Les chansonniers populaires de Munich orthographient le nom des chevau-légers bavarois, Schwalanscher, selon la prononciation locale. De tout temps, je crois, on a vu Cabliaud ou Cabliot au lieu de cabillaud sur les menus des restaurants allemands. À ce propos, j’ajoute que les menus des restaurants et des particuliers sont presque toujours rédigés en français.

Voilà à peu près les résultats de la lutte contre le français en Allemagne. Je ne la réprouve pas. Au contraire, je souhaite que les écrivains français agissent de même pour repousser ou digérer, selon les cas, les mots étrangers, inutiles ou nécessaires, employés en France. Je ferai, de plus, remarquer que certaines règles de simplification adoptées pour l’orthographe des mots français en allemand, comme la suppression de certaines lettres doubles et celle de l’x du pluriel ont été préconisées en France, notamment par Louis Ménard, un des rares simplificateurs d’orthographe qui soit considérable.

[1903-09-05 L’Européen] Échos

Guillaume II le Pacifique §

L’Européen, 5 septembre 1903, p. 000.
[OP3 339-341]

Les uniformes militaires de l’empereur allemand sont innombrables. Il s’habille indifféremment en officier prussien, russe ou anglais. On pourrait en déduire que ¡’internationalisme entre dans ses idées. Mais ce n’est là qu’un internationalisme d’empereur.

Guillaume II a créé la marine de guerre. Les drapeaux rapportés de Chine par le maréchal Waldersee voisinent avec les drapeaux français à l’Arsenal de Berlin.

Il paraît, cependant, que cet empereur militaire, le plus souvent casqué d’or, dont les héros sont ses aïeux conquérants, Frédéric II dit le Grand et Guillaume Ier dit également le Grand, est le souverain le plus pacifique du monde.

Le prince de Monaco l’affirme. Son livre, La Carrière d’un navigateur, traduit en allemand par M. Fried, en collaboration avec la baronne de Suttner et avec un officier de marine, le comte de Reventlow, porte cette dédicace à l’empereur allemand qui l’a acceptée :

Je dédie la version allemande de ce livre à Sa Majesté l’Empereur Guillaume II, au Souverain qui protège le Travail et la Science, préparant ainsi la réalisation du plus noble désir de la conscience humaine : l’union de toutes les forces civilisatrices pour amener le règne d’une paix inviolable.

Il nous plaît de voir ces éloges sous la plume d’un prince aussi pacifique qu’Albert Ier. Sa réputation de savant, sa création de l’Institut international de la Paix lui donnent de l’autorité. Il connaît l’empereur dont il fut l’intermédiaire auprès du gouvernement français pendant l’affaire Dreyfus et doit avoir, par les conversations et les confidences, des impressions assez nettes sur la conscience pacifique du souverain allemand.

Malheureusement, les actes de l’empereur laissent entendre, que suivant le vieil adage, il ne veut la paix qu’en préparant la guerre. Ce n’est pas en Allemagne que commencera le désarmement, et je ne pense pas que tous les pacifiques conçoivent la paix de la même manière que Guillaume II ou comme il semble que la conçoive le prince de Monaco.

Quant au travail, nous savons ce que l’empereur pense des travailleurs et de leurs revendications, par le discours d’Essen, encore dans toutes les mémoires.

L’empereur qui protège le travail et la science est aussi celui qui protège ouvertement la renaissance catholique dans ses États. Cet empereur pacifique est celui qui, le plus pacifiquement du monde, laisse se dérouler des procès militaires détestables, et fait condamner des soldats innocents ou acquitter les chefs coupables parce que l’honneur de son armée l’exige.

Il est vrai qu’Albert Ier règne à Monaco et Guillaume II en Allemagne. Ils s’amusent en gens de bonne compagnie et Nicolas II a mis la paix à la mode.

Ce sont là jeux de princes. Néanmoins, c’est bon signe.

[1903-09-26 L’Européen] Échos

L’incident de l’ambassade ottomane à Vienne §

L’Européen, 26 septembre 1903, p. 000.
[OP3 341-344]

Les journaux ont rapporté l’incident survenu à l’ambassade ottomane de Vienne où le Dr Abdullah Djevet bey, médecin attaché à l’ambassade, gifla l’ambassadeur Mahmoud Nedim bey.

Le fait ne causa que de la stupéfaction sans indignation, car Mahmoud Nedim bey, paraît-il, n’est pas très aimé dans les sphères officielles de la capitale autrichienne.

Au contraire, le Dr Abdullah Djevet bey est un homme estimé à Constantinople, à Paris et à Vienne. Ancien chef du parti jeune turc, après une expérience de quatre ans de lutte, le docteur fut d’avis qu’une opposition seulement verbale était vaine. En 1898, il entra au service de la Turquie en qualité de médecin attaché à l’ambassade de Vienne. Mais, s’il n’est plus membre actif du parti jeune turc, Abdullah Djevet bey n’en reste pas moins fidèle aux idées de réforme et de progrès qui sont celles de ce parti.

Le Dr Abdullah Djevet bey, étant entré dans une voie plus calme, traduisit en turc : Alfieri, le Guillaume Tell de Schiller, Hamlet de Shakespeare. Il traduisit et annota les Lois psychologiques de l’évolution des peuples du docteur Lebon. Il écrivit en français un Mémoire scientifique sur la nécessité d’une école spéciale d’éducateurs sociaux. Il fit paraître à la librairie de la Plume deux volumes de vers : La Lyre turque et Fièvre d’âme, et en prépare trois ou quatre autres dont l’un portera ce titre ravissant : Viola semper florens.

Nous avons rencontré Abdullah Djevet bey qui, officieusement expulsé de l’Autriche-Hongrie, s’est momentanément réfugié à Paris. Il nous a donné les explications suivantes :

Mahmoud Nedim bey est un homme peu estimable, envieux, avare et jaloux. Il s’occupe moins des intérêts de son pays que des siens, et au lieu de songer à représenter dignement la Turquie, passe le temps à s’enivrer. Dernièrement, et c’est un des faits qui mit le feu aux poudres de ma juste colère, il envoya une dépêche au Sabah, journal officiel de Constantinople. Il pariait, dans ce télégramme, d’un dîner offert par l’ambassade au corps diplomatique de Vienne, en l’honneur de l’anniversaire de l’avènement du sultan au trône. II parlait des illuminations et réjouissances organisées à cette occasion. Or, cette dépêche parue dans le Sabah du 4 septembre (22 août, vieux style) était un mensonge complet. Le dîner et les illuminations n’ont jamais eu lieu, la dépêche fut démentie dans le Wiener Journal du 13 septembre.

Mahmoud Nedim bey s’est souvent rendu à la Hofburg dans un état d’ébriété manifeste, et l’on a entendu le comte Goluchowsky exprimer un avis dont voici le sens :

« C’est un déshonneur de recevoir à la cour un homme aussi grossier et aussi nul que l’ambassadeur. »

À un dîner récent, à la Hofburg, aucune femme d’ambassadeur ne voulut prendre le bras de l’ambassadeur impérial du sultan. Il ne resta que la femme du ministre roumain. Mais Mahmoud, vexé, et estimant qu’il dérogerait en offrant le bras à la femme d’un simple ministre, pénétra tout seul.

Dernièrement, le gouvernement bulgare fit à la maison Weiss de Budapest une proposition pour l’achat de cinquante millions de cartouches. La maison Weiss consentit à fournir ces munitions, mais comme elle ne disposait pas du nombre de cartouches commandé, elle s’adressa à l’autorité militaire de Hongrie pour compléter la commande qui était pressante.

Les attachés militaires ottomans ayant appris ce fait insistèrent auprès de l’ambassadeur, afin que, par ses démarches, il empêchât la livraison des cartouches. Mahmoud Nedim bey répondit :

« Je ne veux pas. Ce serait dire à un boulanger ou à un vendeur d’eau, ne vends pas ton pain ou ton eau à mon ennemi. »

Mais, sur l’insistance des attachés militaires, l’ambassadeur finit par aller au ministère des Affaires étrangères.

Il ne semble pas qu’il ait agi comme il le devait, car la commande fut livrée à la Bulgarie.

Mais revenons à l’incident qui occupe depuis quelques jours la presse autrichienne et hongroise. Mahmoud Nedim bey n’a cessé d’envoyer au sultan des rapports mensongers sur mon compte. Il m’a représenté comme ourdissant des conspirations contre la vie du sultan, tandis que je suis, au contraire, un sujet loyal.

Lorsque je fus certain de ces faits, je me rendis le 13 septembre à midi à l’ambassade ottomane. Et là, devant le général Chukri Pacha, attaché militaire à l’ambassade ottomane, Assim bey, premier secrétaire de l’ambassade, et Salih bey, deuxième secrétaire, je m’adressai à Mahmoud Nedim bey :

« En agissant comme vous avez agi, vous m’avez causé un préjudice considérable et vous avez dupé votre gouvernement. Je vous invite à venir sur le terrain. »

J’avais les mains dans mes poches : Mahmoud Nedim bey m’enjoignit de les sortir. Je lui répondis : « Je les sortirai, mais pour m’en servir. » Et effectivement je giflai quatre fois l’ambassadeur. Les témoins s’interposèrent et me poussèrent dans le corridor. Mahmoud Nedim bey ne broncha pas.

En me poussant, les témoins me disaient : « Mon ami, mon frère, que faites-vous ? Allez-vous-en ! » Mais au fond du cœur, ils étaient contents, et les valets eux-mêmes me saluèrent avec respect. J’ai été le premier à me révolter contre les infamies de cette Excellence, mais je ne serai pas le dernier.

En sortant de l’ambassade, je me rendis chez moi et adressai un télégramme au sultan. En voici la teneur : « L’exposé détaillé de l’incident qui a eu lieu aujourd’hui entre moi et Mahmoud Nedim bey est à la poste. Prière de ne porter aucun jugement avant l’arrivée de ladite missive. Hommages dévoués. »

Le même jour Mahmoud Nedim bey alla en pleurant au ministère des Affaires étrangères demander mon expulsion. Je reçus une invitation du directeur de la police. Je m’y rendis avec mon avocat, le docteur Glaser, qui protesta en réclamant pour moi le bénéfice de l’extraterritorialité ; on passa outre. J’allai en Hongrie. On m’invita officieusement à partir.

Le Dr Abdullah Djevet bey quittera Paris ces jours-ci et ira à Londres attendre la décision du sultan.

[1903-10-03 L’Européen] Échos

Les social-démocrates et la « Zukunft » §

L’Européen, 3 octobre 1903, p. 000.
[OP3 344-347]

Le congrès de Dresde a excité la colère de M. Maximilien Harden, rédacteur en chef de la Zukunft8. Il a certainement serré plus que de coutume les lèvres dans sa face glabre de jeune premier quadragénaire (M. Harden a été acteur) en lisant le compte rendu des débats du congrès socialiste où il a été fort malmené.

Voici les faits :

Maximilien Harden, bismarckien et libéral, d’un libéralisme hautain qui n’est, en somme, pas antipathique, a fondé en 1892 la Zukunft, hebdomadaire dont la vogue est considérable. Il y rédige l’article de tête où il a souvent attaqué le gouvernement, la bourgeoisie et la démocratie, car Harden n’est rien moins que démocrate.

La Zukunft a valu à son rédacteur en chef trois poursuites sous l’inculpation de lèse-majesté. Acquitté deux fois, Harden fut condamné la troisième, à six mois de forteresse. La Zukunft a été interdite dans les gares de Prusse par le baron von Stumm.

Malgré la vogue de sa revue, Harden n’est pas aimé en Allemagne. Depuis la Gazette de l’Allemagne du Nord jusqu’au Vorwærts, tous les journaux le honnissent. Les social-démocrates viennent de faire connaître tout le mal qu’ils pensent de M. Harden.

Jusqu’à aujourd’hui, la Zukunft a été ouverte aux écrivains de tous les partis, les opinions du rédacteur en chef n’engageant pas ses collaborateurs. Et c’est sans exagération que M. Harden peut écrire : « Des agrariens et des anarchistes, de pieux catholiques et de belliqueux protestants, des conservateurs et des social-démocrates, des socialises d’État, des matérialistes, des occultistes et des sceptiques de toutes sortes ont défendu leurs convictions dans la Zukunft. »

Les écrivains socialistes qui ont écrit dans la Zukunft sont : M. Georg Bernhard, le pasteur Gœhre, M. Wolfgang Heine et Mme Lily Braun, femme de M. Henri Braun. On sait que la résolution Bebel-Kautzky a interdit aux social-démocrates la collaboration aux journaux ou publications qui critiquent le socialisme de façon méchante ou hostile hœnisch oder gehœssig.

La Zukunft a été rangée parmi ces publications, et à Dresde le procès de Maximilien Harden a été fait par Mme Klara Zetkin et Arthur Stadthagen, sans compter Bebel et les autres. Les anciens collaborateurs de la Zukunft, il faut le dire, firent piètre figure et donnèrent sur leur collaboration à la Zukunft des explications que M. Harden appelle tout simplement des mensonges.

M. Harden est écœuré. Il le crie violemment. Sa colère est loquace, un peu pédante, il cite Jésus, Sirach, Ibsen et Jaurès. Parfois, il semble éclater de rire et l’on pense qu’il va revenir à l’ironie qu’il emploie si bien d’ordinaire, car il est d’origine sémitique. Mais non, M. Harden reprend bientôt son ton rageur. Il attaque Bebel et tout le parti social-démocrate, il jure, il injurie comme on injurie rarement, même dans un parlement. Il en arrive enfin à expliquer la collaboration de certains social-démocrates à la Zukunft. Le combat devient épique. Seul contre quatre, Maximilien Harden règle leur compte à Georg Bernhard, à Henri Braun, à Paul Gœhre, et à Wolfgang Heine.

Ces quatre compagnons, dont trois sont députés au Reichstag, se remettront difficilement des coups portés par Harden.

Le rédacteur en chef de la Zukunft s’excuse d’abord d’être obligé de dévoiler la correspondance particulière à lui adressée par ses anciens collaborateurs. Il s’autorise du précédent de Schiller qui, dans une situation semblable, sans avoir été blâmé, publia les lettres de Christian Adolf Klotz, puis il entreprend le compagnon Bernhard.

Celui-ci qui a aussi collaboré à un autre journal défendu, le Berliner Morgenpost, écrivit depuis 1901 les articles financiers de la Zukunft. Il y a de cela huit mois, il apporta à M. Harden, un article intitulé « Morale de parti », dans lequel il exposait qu’un chef de parti, surtout socialiste, est souvent obligé de mentir au peuple, de même que les parents ne peuvent dire la vérité sur toutes les choses aux enfants. Cet article machiavélique qui développait cette idée qui n’est certes point neuve : « La fin justifie les moyens » fut un de ceux qui encoururent le plus de critiques au Trianon — c’est ainsi qu’Harden a surnommé le congrès de Dresde à cause du nom de la salle où il eut lieu.

L’article avait été déjà blâmé avant le congrès, et « il y a trois semaines, raconte M. Harden, M. Bernhard me déclara qu’il expliquerait au congrès que l’article en question n’était qu’une folie de jeunesse, qu’il désavouait. Je crus d’abord qu’il plaisantait ». Mais le compagnon de Bernhard parlait sérieusement, et M. Harden pria ce collaborateur capable de renier en septembre ce qu’il avait laissé imprimer en janvier, de cesser sa collaboration à la Zukunft.

À Dresde, M. Bernhard fit amende honorable devant M. Bebel et même le félicita après un discours où celui-ci assimilait M. Harden à « une fille de joie » (Hure, je cite le texte de la Zukunft).

Là-dessus, M. Harden cite une lettre dans laquelle M. Bernhard écrivait ceci : « La Zukunft ne m’a causé, comme lecteur et comme collaborateur, que fort rarement — si rarement, que je pourrais dire jamais — d’autres sensations que de fort satisfaisantes. »

Nous passerons sur les télégrammes que Bernhard adressait de Dresde à M. Harden pour l’avertir qu’« il viendrait personnellement tout éclaircir » dès son retour. M. Harden ne voulut plus recevoir M. Bernhard.

Le pasteur Gœhre est député. Depuis sept ans, il échange des lettres avec Harden. Dès i 896, il collabore à la Zukunft et y introduit ses amis. En 1 899, il tourne le dos au parti national social pour passer à la social-démocratie. Il s’explique dans la Zukunft sur sa séparation d’avec Naumann. M. Harden l’autorise même à faire de son article une brochure de propagande.

En mars 1903, Gœhre publie dans la Zukunft, un article sur « les croyances de l’empereur ». À Dresde il dit qu’il connaît à peine la Zukunft.

M. Henri Braun n’a jamais écrit dans la Zukunft. Mais il a longtemps fréquenté Harden et Mme Lily Braun a été la collaboratrice assidue de la revue maudite.

En août 1900, le couple vint offrir à M. Harden une série d’articles sur des sujets sociaux et politiques pour lesquels il demande une avance de 500 marks. M. Harden refusa les articles. Il cite quelques lettres de félicitation et de sympathie à lui adressées par M. Braun en 1899, 1900 et 1901.

À Dresde, M. Braun dit qu’il n’a jamais écrit une ligne pour la Zukunft et que sa femme a cessé de collaborer depuis fort longtemps.

Au sujet du compagnon Heine, M. Harden se réserve. Il a, paraît-il beaucoup à dire sur son compte. Il promet de tout dire prochainement.

[1903-10-10 L’Européen] Échos

Les social-démocrates et la « Zukunft » §

L’Européen, 10 octobre 1903, p. 000.
[OP3 347-349]

M. Harden, dont la devise pourrait être le mot de Courier : « Laissez-vous pendre mais publiez votre pensée », nous avait promis la suite de l’histoire de ses relations avec les social-démocrates. Le pasteur Gœhre a déposé son mandat, Wolfgang Heine, député au Reichstag du troisième arrondissement de Berlin, doit s’expliquer avec Bebel devant de vrais socialistes : c’est-à-dire non réformistes. En attendant, M. Maximilien Harden nous parle longuement de Heine dans la Zukunft.

À Dresde, après le discours de Bebel Heine s’expliqua ainsi :

Je n’ai jamais publié une ligne dans la Zukunft, et je ne le ferai jamais, parce que je suis d’avis que dans une question qui est surtout sentimentale, il faut respecter les sentiments de ses camarades de parti… Je déteste la politique de Harden, car j’ai horreur de la politique de personnalités, et c’est le ton des articles de Harden. Ce que je dis ici, je l’ai déjà dit à Harden en face. Ce n’est pas ici le lieu de parler de la personnalité de Harden, cela ne nous regarde pas. Je le connais à peine, ne m’étant rencontré avec lui que trois ou quatre fois. Nos conversations eurent lieu surtout sur des questions littéraires. Sur le caractère de Harden, je n’ai que peu à dire. Il n’a appris de moi aucun secret de parti, c’est plutôt le contraire qui est arrivé.

La Zukunft était en soi une bonne idée. D’autres nations possèdent depuis longtemps des feuilles dans lesquelles écrivent des politiciens des partis de toute tendance. C’est probablement ce qu’a voulu Harden au début, mais ses propres articles avec leur caractère personnel très prononcé ont fait échouer ce dessein. Voilà ce que j’ai à dire pour la défense de Harden. Vous voyez que je ne m’identifie pas avec lui.

Le rédacteur en chef de la Zukunft dit, qu’au lieu de le défendre, Heine le compare plutôt au compagnon Mehring « duquel, ajoute Harden, Heine m’a dit devant témoins, qu’il le tenait d’après toutes sortes d’indices pour un agent provocateur ». Le lendemain de son discours, Heine adressa à Harden un compte rendu couvert de ratures et de corrections, « car, disait-il, dans la lettre qui accompagnait le compte rendu, le passage qui vous concerne n’est pas reproduit dans le Vorwærts, comme je l’aurais souhaité ». Harden estime que les comptes rendus du Vorwærts sont fidèles.

Heine, quelques jours avant le Congrès, avait demandé à Harden les trois articles incriminés par le Trianon : « Les Primadonnes rouges », « Obstruction » et « Le Parti de l’empereur ».

Heine est un des plus anciens abonnés de la Zukunft.

Il s’est rencontré au moins quinze fois en tête à tête avec Harden. Ils n’ont que fort peu parlé de littérature, mais surtout de politique et particulièrement sur la tactique du parti social-démocratique, sur le protectionnisme, l’obstruction, la politique électorale, les candidatures et la vice-présidence au Reichstag. Ils se sont confié maint secret.

Puis Harden raconte l’histoire de sa liaison avec Heine pour lequel il semble malgré tout conserver une réelle amitié. Son ton n’est plus âpre mais un peu triste. Il semble sans cesse sur le point de prononcer le Tu quoque ! de César à Brutus.

En 1900, Heine fut sur le point de défendre Harden poursuivi pour la troisième fois sous l’inculpation de lèse-majesté. Mais Harden, pour ne rien devoir au parti socialiste, préféra un autre avocat.

Pendant la détention de Harden, Heine se déclara prêt à entamer dans le Vorwærts une campagne en faveur du directeur de la Zukunft.

Hans de Bülow offrit un jour à Harden un exemplaire de Paul-Louis Courier avec cette inscription : « Il croit tout ce qu’il dit, disait Mirabeau de Maximilien Robespierre, et c’est ce que dit de Maximilien Harden H. de Bülow. »

Harden ayant publié un livre sur les compagnons de combat l’envoya à Heine avec la même dédicace : « Il croit tout ce qu’il dit. » Heine répondit de façon charmante.

Puis suivent de nombreuses lettres par lesquelles Heine adressait à Harden tous ses articles politiques, des jugements favorables sur le Zukunft, des formules d’amitié où revient toujours cette phrase : « Je souhaite avoir l’occasion de vous revoir. »

Dans les dernières semaines d’août, Heine et Harden eurent encore une longue conversation politique en tête-à-tête.

Harden se défend, ensuite, d’avoir demandé, comme l’ont insinué quelques feuilles, à ses amis social-démocrates de le défendre au congrès de Dresde. Heine s’offrit spontanément pour cette défense et Harden répondit évasivement. On sait en quoi consista la défense.

Harden rappelle que sur beaucoup de points, il est d’accord avec les socialistes, qu’il a blâmé les discours impériaux de Bielefeld, de Berlin, de Breslau, d’Essen, etc.

Harden parle aussi de Mehring, mais comme il lui reste beaucoup à dire sur ce dernier personnage, nous attendrons la suite.

[1903-10-17 L’Européen] Échos §

L’Européen, 17 octobre 1903, p. 000.
[OP3 349-350]

La question de l’évêché de Monaco est résolue. Mgr Arnal du Curel va succéder à Mgr Theuret. Ce sera le deuxième évêque que possédera la principauté.

Le premier évêque, Mgr Theuret, avait dû son poste au prince aveugle Charles III, qui avait voulu récompenser ainsi le précepteur de son fils.

À l’avènement de celui-ci, la position de l’évêque changea. Albert Ier gardait rancune à son ancien précepteur de son attitude au sujet de son divorce.

L’évêque de Monaco eut des déboires financiers de toutes sortes, et surtout au sujet d’un collège français qu’il avait confié aux marianistes et qui dut fermer ses portes. Depuis cette époque, ce sont les jésuites italiens qui tiennent le seul établissement d’éducation de la principauté. Mgr Theuret dut aussi une partie de ses déboires à l’hostilité du clergé italien de la principauté qu’il remplaça petit à petit par des prêtres français.

Il protégea l’établissement, sur le territoire exigu de la principauté, de nombreuses congrégations qui, comme les clarisses, dames de Saint-Maur, capucins, y possèdent des couvents.

Il fit décréter par le prince Charles III que la religion catholique était seule admise dans la principauté. Si bien que le temple protestant dût s’établir sur le territoire français.

À la mort de Mgr Theuret, le poste d’évêque resta vacant. Divers noms comme celui de l’abbé Pichot, furent mis en avant. Mais le Saint-Siège hésitait à nommer un nouvel évêque pour ce territoire de deux kilomètres carrés, deux hectomètres, enclavés dans l’évêché de Nice.

La question des congrégations en France hâta la solution du problème. On résolut à Rome de maintenir un évêché indépendant de l’autorité française, et ce fut l’un des premiers actes de Pie X que la nomination d’un titulaire au poste tranquille de l’évêché monégasque. Mgr Arnal du Curel est né au Vigan, en 1858. C’est donc un des plus jeunes membres de l’épiscopat.

[1903-10-31 L’Européen] Échos

La danse des œufs, au « Landtag » de Bavière §

L’Européen, 31 octobre 1903, p. 000.
[OP3 351]

À l’une des séances, un député, M. Segitz, jeta comme conclusion à la fin d’un discours, cette phrase qui fit fortune : « Le ministre de l’Intérieur a vraiment dans son discours dansé la danse des œufs. » Le président, M. Orterer, déclara aussitôt ne pas pouvoir tolérer une semblable expression. Mais l’orateur affirma qu’on avait déjà parlé ainsi au Landtag, et son assertion se trouva exacte.

Au cours d’une séance de mars 1900, un député du centre avait dit d’un de ses collègues qu’il avait « dansé la danse des œufs ». Celui-ci ayant voulu protester, le président l’interrompit en disant : « J’ai souvent entendu, pendant ma vie parlementaire, employer cette expression : “danser la danse des œufs” ; elle est jolie et gracieuse… personne ne peut la prendre en mauvaise part. » Et cette phrase avait été prononcée par le même M. Orterer, président du Landtag, alors comme aujourd’hui. Il a changé d’opinion depuis 1900. Mais, en effet, danser, comme Mignon, la danse des œufs, n’a rien que de très flatteur.

[1904-01-02 L’Européen] Le troisième centenaire de « Don Quichotte » §

L’Européen, 2 janvier 1904, p. 000.
[OP2 1187-1190]

Le 23 avril 1616 mourait un obscur acteur anglais nommé Shakespeare, auquel, à cause de la similitude des noms, on attribua plus tard les œuvres d’un inconnu plus illustre qui signait William Shakespeare.

Le même jour, en Espagne, mourait un pauvre percepteur de contributions, que l’on mit plusieurs fois en prison, car sa pauvreté l’obligeait parfois à détourner les deniers du gouvernement. Ce pauvre homme était né, disent la plupart des biographes, de parents de petite noblesse et d’origine galicienne, à Alcala de Henares, bourg de la Nouvelle-Castille en 1347. Le lieu et la date sont assez improbables, car plus tard sept villes d’Espagne se disputèrent l’honneur d’avoir donné le jour à ce fonctionnaire peu scrupuleux. Le fait s’est produit pour Homère. Le jeune hidalgo fut destiné à l’état ecclésiastique et étudia à Madrid. Il semble aussi qu’il ait passé deux ans à l’université de Salamanque. Toujours est-il que le jeune homme qui se nommait don Miguel Cervantès Saavedra ne se sentait pas la vocation religieuse. Il avait rimé de mauvais vers et publié sans succès en 1569 un poème pastoral insipide, intitulé Philinte. Ilrésolut d’aller combattre en Italie. Ce pays était alors à feu et à sang. Malheureusement Cervantès arriva pendant une trêve et dut accepter la fonction de valet de chambre chez le cardinal Aquaviva, mais le rôle de domestique ne pouvait convenir à Cervantès. Il s’enrôla sous les drapeaux de Marc Antoine Colonna qui commandait les forces vénitiennes et fut embarqué sur un vaisseau qui allait au secours de l’île de Chypre menacée par les Turcs, qui la prirent et en massacrèrent les habitants. Par miracle le vaisseau qui portait Cervantès échappa à la flotte turque. Ensuite, Cervantès combattit héroïquement à la fameuse bataille de Lépante, le 7 octobre 1571. Il reçut trois blessures et une arquebusade dans le bras gauche. Il resta estropié jusqu’à sa mort.

Le bras droit lui restait. Il fit, en 1572, l’expédition de Morée et, en 1575, toujours aussi pauvre, s’embarqua sur la galère Le Soleilqui fut capturée par un corsaire. Il est inutile de raconter les péripéties de la captivité de Cervantès à Alger, chez le renégat vénitien Hussan Aga. Le père de Cervantès était mort. Sa mère vendit tout l’héritage et se saigna aux quatre veines pour fournir une rançon, grâce à laquelle les Pères de la Merci purent racheter l’estropié de Lépante. Il revint dans sa patrie, à trente-quatre ans, infirme, vieilli avant l’âge et se maria à Catherine Sulazer y Palacios d’Esquivias. Il écrivit la première partie de Galatée.Sa vie ensuite est très connue. Il avait concerté avec le libraire de Madrid, Francisco de Roble, la publication de la première partie de Don Quichotte.Entouré de détracteurs, chargé de dettes et de procès, Miguel de Cervantès, suivant la cour, arriva à Valladolid, le 1er février 1603. C’était l’époque où le fameux duc de Lerma et marquis de Cea régnait sur l’Espagne et sur le roi. Le pays se débattait dans une grande détresse financière et des émissions trop nombreuses de billons n’avaient fait qu’accroître la misère. Le peuple murmurait et s’en prenait aux percepteurs d’impôts. Miguel de Cervantès avait dû, pour ne pas mourir de faim, accepter un petit poste de percepteur. On l’accusa de voler l’argent de l’État. Il fut arrêté, grâce à l’injustice du licencié Villaroel et à la malignité d’une nommée Isabelle de Ayala, dans cette maison qui existe encore à Valladolid et que le gouvernement va acheter, selon le vœu public. C’était alors une maison neuve. On l’avait construite en 1600 et elle appartenait à un certain Juan de las Navas. C’est dans cette maison, située non loin de la Puerta del Campo dans le Rastro Nuevo que furent écrites la seconde partie du Don Quichotteet quelques-unes des Novelas ejemplares.

En 1604, Cervantès avait publié le Viaje del Parnaso, première manifestation satirique de son esprit aigri. En 1605, parut la première partie de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche,livre admirable, dont l’Espagne et le monde entier s’apprêtent déjà à célébrer le troisième centenaire. Don Quichotterendit son auteur célèbre en Europe. En Espagne, il n’en fut pas de même. Cervantès, pour accentuer la vente, dut répandre un pamphlet qui accusait Don Quichotted’être un livre à clé, et donnait les noms des personnages travestis. En 1614, les ennemis de Cervantès firent paraître, à Tarragone, une soi-disant suite du Quichotte.Cette œuvre grossière qui est reproduite dans la « Collection des auteurs espagnols » (ajoutons que ce recueil ne contient pas le théâtre de Cervantès) était pleine d’injures à l’adresse du malheureux don Miguel. En 1615, Cervantès publia la vraie suite du Quichotte,la deuxième partie dont le succès fut considérable en Europe. Les Espagnols ne comprenaient pas que Cervantès était le seul grand écrivain. Il mourut l’année suivante en mettant la main à sa dernière œuvre : Trabajos de Persiles y Sigismunda,et fut enterré dans le couvent de la Merci. On aurait pu graver sur son tombeau ce vers qui est le dernier de l’épitaphe de Chrysostome au chapitre xiv de la première partie du Quichotte

Perdido por desamor.

Perdu par le refus d’amour deses concitoyens. Car ce n’est qu’à la fin du xviiie siècle que l’Espagne commença à admirer Cervantès. L’ancien mépris pour le prisonnier d’Alger a fait place à une admiration sans limites, et en 1862, Ventura de La Vega chantait :

Un livre nous accompagne

Dans l’éternel avertir.

Don Quichotte pourrait-il mourir

Puisque ne peut mourir l’Espagne ?

Les érudits se sont emparés de la vie de Cervantès et l’étudient avec soin. Ils s’efforcent d’y démêler l’histoire d’avec la légende. Car la vie de l’auteur du Quichotteest pleine de faits incertains. Si l’on n’est pas encore parvenu à découvrir le lieu exact de la naissance de Cervantès, on s’accorde en tout cas, maintenant, pour donner comme fausse la tradition de la prison de Argamasilla de Alba et de la maison de Medrano.

L’idée de célébrer par de grandes fêtes la date de la publication de Don Quichotterevient à un publiciste aragonais, Don Mariano de Cavia qui publia récemment sur Cervantès, dans l’Imparcial, un article dont le retentissement fut considérable. Aussitôt les académiciens Ortega Munilla et Picon proposèrent à l’Académie espagnole de s’associer à ces fêtes. L’université de Salamanque, toujours citée dans les œuvres de Cervantès avec respect, a demandé l’honneur d’être le centre de la manifestation. L’Espagne entière fêtera l’auteur de Don Quichotte en mai 1905. Le district de Lugo, en Galice, d’où sont originaires les Saavedra, deviendra un lieu de pèlerinage pour tous les admirateurs du grand homme méconnu de son vivant.

Un jeune écrivain espagnol, Don Juan Huertas Hervas, a écrit que le meilleur moyen de fêter l’auteur de Don Quichotteconsisterait en un décret royal obligeant tous les Espagnols de moins de soixante ans à savoir lire et écrire.

Don Juan Huertas Hervas est peu exigeant, mais hélas ! en Espagne, comme en bien d’autres pays monarchiques, les lois vont comme le veulent les rois : Allá van leyes do quieren reyes.

[1904-02-13 L’Européen] La mort de Kant §

L’Européen, 13 février 1904, p. 000.
[OP2 1190-1194]

La mort épargna longtemps le philosophe de Königsberg. C’était pourtant un petit être peu vigoureux, haut de cinq pieds, sa poitrine était maigre et recourbée et son épaule droite ressortait un peu.

La première fois que la mort parut le menacer, ce fut en 1785. Kant, qui avait soixante et un ans, était en plein travail et en pleine maturité d’esprit. Un soldat qui avait décidé de se suicider s’était promis de tuer auparavant, par une sorte de vengeance contre l’humanité, le premier passant qu’il rencontrerait. Emmanuel Kant, qui faisait à cette heure sa promenade quotidienne, passa par là. Le soldat l’ajusta d’abord, mais se ravisa soudain et voulant respecter la vie d’un vieillard, visa un enfant qui venait et le tua. On raconte que le philosophe fut très affecté de cet incident et qu’il dit au soldat : « Malheureux ! pourquoi ne m’avoir pas préféré à cet enfant. Je suis vieux. Et cet enfant était peut-être un Kepler ou un Newton. »

En 1797, les facultés intellectuelles du philosophe commencèrent à baisser. On sait l’ordre et la régularité de la vie de Kant. Le moindre changement dans ses habitudes le gênait. Un jour qu’il professait à l’université, il vit qu’il manquait un bouton au vêtement d’un de ses auditeurs. Kant fut troublé ; pendant tout le cours il fixa l’endroit où manquait le bouton. Le lendemain et les jours suivants, Kant s’était habitué à l’absence du bouton ; mais lorsqu’un beau jour, le jeune homme revint avec un vêtement où le bouton ne manquait plus, Kant demeura sans voix, son esprit se refusa à toute spéculation, et le philosophe dut appeler le jeune homme auquel il conseilla de se débarrasser du bouton en question.

En 1798, il survint quelque chose de semblable dans la vie de Kant. On abattit un arbre qui poussait devant sa fenêtre et qui faisait partie de l’horizon du philosophe. Ce fut un malheur, et avec cet arbre disparut une partie de la raison du vieillard.

Il tomba malade. Le bruit de sa mort se répandit mais fut bientôt démenti, et les félicitations pour sa guérison lui arrivèrent de toute part.

À partir de 1799, il s’entretint souvent de sa mort, mais rien que de la sienne, car il garda jusqu’au bout l’habitude de ne pas parler des morts.

En 1802, Kant introduisit quelques changements dans ses habitudes. Lui qui s’était toujours refusé à se servir de médicaments commença à en prendre. Il avança aussi l’heure de son coucher, sans changer cependant celle de son lever, qui avait lieu à 5 heures en toute saison.

Il ne raccourcit point la durée de ses repas qu’il prolongeait longtemps. Il continua à prendre un peu de vin rouge — il détestait la bière — et à avoir des commensaux, car il disait : « Un savant ne doit pas manger seul, c’est malsain pour lui. »

Mais la lassitude et le dégoût de tout l’envahissaient. Il faisait encore quelques promenades jusqu’à un jardin qu’il avait loué aux portes de Königsberg. Là, Wasiansky lui montrait un jour la beauté de la nature : « C’est beau, mais c’est toujours la même chose », répondit Kant.

Ses pieds commencèrent à lui refuser leur service. Il tombait souvent, mais il riait, disant : « Mes chutes sont peu dangereuses, mon corps est si léger ! »

C’est alors que se produisit un des incidents les plus gracieux de la vie du philosophe.

Kant qui, comme Spinoza, Bayle, Leibniz, avant lui, et Nietzsche après lui, ne se maria pas, aimait la société des femmes. C’était un homme du monde, d’une mise et d’une propreté irréprochables qui le distinguaient entre tous les professeurs allemands de son époque et rendront son cas unique dans le passé, le présent, et l’avenir de l’Allemagne. C’est que Kant n’était pas tout à fait allemand. Son père était fils de parents écossais, et se nommait Jean-Georges Cant. Le philosophe changea plus tard le cen kpour germaniser son nom.

Borowsky nous a appris que sa plus grande dépense était pour sa toilette. Il y mettait de la recherche. Son petit tricorne, sa perruque poudrée, son col noir, sa chemise à jabot, ses manchettes, son habit de drap noir ou brun doublé de soie, ses souliers à boucle, ses bas blancs ou gris — le bas noir, disait-il, rend la jambe trop fine — , son épée changée plus tard contre cette canne en jonc d’Espagne dont parle Heine, faisaient qu’on l’appelait à Königsberg : le Beau Professeur (der Schoene Magister).

Kant aimait à converser avec les femmes, et lui qui parlait rarement de littérature et ne s’est jamais occupé de Goethe, s’entretenait avec complaisance et compétence de fanfreluches, de dentelle, du choix des étoffes, de combinaisons de couleurs. Si l’on joint à cela que son visage était sympathique, ses yeux vifs et doux, et son teint frais comme celui des Anglais, on comprendra que l’on recherchât sa société dans les milieux féminins de Königsberg.

Un jour donc, il revenait d’une promenade et tenait une rose. Ses forces l’abandonnèrent tout d’un coup, et il tomba. Deux dames qui passaient l’aidèrent à se relever. Kant les remercia avec sa galanterie ordinaire et leur donna sa rose.

Le 2 avril 1802, Kant célébra son jour de naissance. Il avait soixante-dix-huit ans. Ce fut une grande fête. Mais les facultés intellectuelles du philosophe avaient subi un affaissement considérable.

Le 25 mars avait eu lieu la paix d’Amiens, et Kant qui avait toujours montré de l’intérêt pour la politique n’en parla même pas.

Le philosophe, autrefois, s’était beaucoup occupé de la France. Ses idées en politique avaient souvent varié. Il avait été pour la France, puis ensuite pour l’Angleterre, et de nouveau pour la France. Il avait blâmé l’expédition de Napoléon en Egypte.

En 1794, il avait écrit qu’une royauté était une broche à rôtir, une aristocratie un moulin à cheval, et une république, un automate qui pouvait marcher, mais était en somme quelque chose de factice.

Il avait résumé ses idées sur la philosophie de l’histoire dans cet écrit sur « la paix éternelle » qui rend le nom de Kant cher aux pacifistes. À la paix éternelle :il s’agissait d’une inscription satirique gravée par un aubergiste hollandais sur son enseigne où il avait fait peindre un cimetière. Kant semble avoir voulu dès le début écrire un pamphlet sur l’impossibilité de la paix perpétuelle qu’il appelle : un beau songe. Il se ravise pourtant et essaye de préciser quelques lois qui, aux temps de Rome, auraient fait fermer pour jamais le temple de Janus :

« On ne regardera pas comme valide tout traité de paix où l’on se réserverait tacitement la matière d’une nouvelle guerre. »

« Tout État, qu’il soit grand ou petit, ne pourra jamais passer au pouvoir d’un autre État, ni par échange, ni à titre d’achat ou de donation. »

« Les armées permanentes doivent être abolies avec le temps. »

« On ne doit point contracter de dettes nationales pour soutenir les intérêts de l’État en dehors. »

« Aucun État ne doit s’ingérer de force dans la Constitution ni dans le gouvernement d’un autre État. »

Kant était opposé aux idées de Hegel qui voyait dans la guerre une nécessité, et il résumait ainsi son travail sur la paix perpétuelle : « S’il est du devoir, si l’on peut même concevoir l’espérance de réaliser quoique par des progrès sans fin, le règne du droit, la paix perpétuelle qui succédera aux trêves jusqu’ici nommées traités de paix, n’est donc pas une chimère, mais un problème dont le temps vraisemblablement abrégé par l’uniformité des progrès de l’esprit humain nous promet la solution. »

Au mois de septembre, sa sœur, un peu moins âgée et veuve d’un ouvrier nommé Thenerin, vint s’établir auprès de lui.

Progressivement, la faiblesse du Beau Professeur augmenta. Elle devint telle qu’il ne pouvait plus manger seul. Sa vue commença à baisser, et cet aigle qui avait si souvent fixé le soleil, devint bientôt presque aveugle. Il murmura encore quelquefois cette phrase qu’il prononçait lorsque dans ses cours son esprit s’était transporté jusqu’à des régions métaphysiques trop élevées, et qu’il voulait revenir au niveau de ses auditeurs : « In summa, meine Herren ! » Ensuite, il garda le silence le plus complet, et ses yeux semblaient deux gemmes fermées dans son visage demeuré calme.

Le 12 février vers 11 heures du matin, le philosophe était couché et paraissait reposer. Sa sœur était debout, au pied du lit, son neveu au chevet, et Wasiansky à genoux. Ils essayèrent de surprendre un peu de vie dans les yeux du vieillard, puis ils appelèrent le domestique qui depuis longtemps déjà n’était plus le fidèle Lampe. On ferma alors les paupières d’Emmanuel Kant, dont la mort calme peut être enviée par tous les sages.

Kant mourait peu de mois avant que Napoléon ne prît le titre d’empereur, et quelques mois après Herder.

Herder, qui vers la fin de sa vie combattit vivement Kant dans les pamphlets intitulés Metacritiket Kalligone, nous a laissé dans ses Briefen zur Befoerderung der Humanitaet, un portrait admirable du sage de Königsberg et l’a chanté en vers dithyrambiques :

         Lorsque, ô Temps,
Après que tout aura été bouleversé.
Tu auras enfoui ton préféré profondément
         Dans ton sein.
Alors les battements d’ailes du Phénix
         Activeront un feu.
C’est ainsi que flambera.

Pour éclairer la nuit de l’éternité en brillant d’un éclat insurmontable

         Ton nom aussi, Kant.

[1904-10-08 L’Européen] Échos

Deux faux princes d’Albanie §

L’Européen, 8 octobre 1904, p. 000.
[OP3 356-362]

L’Européen annonçait il y a peu de temps que « l’espoir du prince Allardo Castriota, le plus farouche compétiteur au trône d’Albanie, n’est pas contrecarré par la Porte ».

Il s’agit du marquis de Aladro ou d’Aladro. Il faut rétablir ainsi le nom de ce prétendant. Quelques-uns écrivent aussi da Ladro — c’est peut-être un jeu de mots — mais l’orthographe la plus certaine est Daladro. En effet, d’après des renseignements récents, cet Espagnol authentique qui se fait appeler « prince » et « altesse » par ses valets ne serait même pas marquis. « Faux prince, faux marquis, disent de lui les Albanais de race, au demeurant un aventurier de bas étage. »

De temps en temps, sachant qu’un soi-disant descendant de Scanderbeg prétend au trône d’Albanie, un reporter en mal de copie se rend rue de la Pompe et on lit le lendemain dans Le Figaro, Le Gaulois ou même La Presse les bizarres déclarations de Son Excellence don Juan. Le plus souvent, le prétendant se déshabille pour montrer au reporter un signe quelconque. Le même signe marquait paraît-il le corps de Scanderbeg. C’est d’ailleurs la seule preuve de la parenté d’Aladro et de Georges Castriot dont la famille est éteinte depuis longtemps9. Aladro n’a donc pas le droit de porter le nom de Castriota dont l’affuble une presse complaisante ou mal renseignée.

C’est par les femmes que le protégé du sultan prétend descendre de Scanderbeg. Mais on raconte autrement la façon dont cet Espagnol enrichi prit conscience de ses droits au trône d’Albanie. Pendant un voyage en Italie, je pense, Aladro prenait un bain. Au large une crampe l’arrête. Un Albanais se trouvant là le sauve et remarque qu’il porte sur le corps un signe que Scanderbeg avait aussi. Le sauveteur le dit à celui qu’il vient de sauver et le lendemain Aladro était prétendant au trône d’Albanie. On pourrait intituler cette histoire Aladro ou la crampe merveilleuse. Il voulut ensuite intéresser à ses prétentions les Albanais les plus éminents. Ceux-ci auraient vu avec plaisir un descendant de Scanderbeg à la tête du mouvement. Mais comprenant de quelle farce il s’agissait, les plus intelligents d’entre eux refusèrent de s’associer plus longtemps aux menées d’un aventurier qui n’étant même pas albanais n’est prétendant au trône d’Albanie que de la façon dont Jacques Lebaudy est empereur du Sahara et encore celui-ci est-il plus logique. Il ne s’impose pas à une race étrangère mais veut régner sur un désert que des immigrés viendront peupler. Aladro est d’ailleurs inconnu en Albanie. Il n’a réussi, en dépensant énormément, qu’à persuader de ses droits que les Albanais d’Italie. Le sultan a beau jeu de favoriser les prétentions d’un vieillard sans famille. Les Albanais indomptés qui peuplent la région shkipérienne depuis les époques les plus reculées ne peuvent accepter pour roi un aventurier espagnol, parce que son torse est pourvu de grains de beauté et que Scanderbeg avait le corps marqué de la même façon.

Dans un livre assez fantastique de la fin du xviiie siècle : Le Procès des trois rois, Louis XVI de France-Bourbon, Charles III d’Espagne-Bourbon et Georges III d’Hanovre, fabricant de boutons, il est parlé d’un « projet profond, imaginé par un politique qui fait son Machiavel à fond et entre Catherine et Joseph arrêté ». On y remarque ceci : « Et pour mieux assurer l’équilibre le doge de Venise sera gratifié de Constantinople, de la Thrace, de la Macédoine, l’Albanie… » Aladro veut marcher sur les brisées du doge. Grand bien lui fasse ! Dernièrement à propos de l’anniversaire du poète Giro-lamo de Rada, on ouvrit à Naples une souscription pour ériger une statue à celui qui vers le milieu du siècle dernier fut l’initiateur de la renaissance albanaise. Naturellement le prétendant ne négligea pas cette occasion de se mettre en avant et voici exprimée un peu brutalement par une revue albanaise, l’opinion de tous les Albanais : Guègues, Tosques ou Labes. Il est « injurieux pour la mémoire de Girolamo de Rada qu’un individu comme Aladro contribue à lui faire élever un monument ».

Le second faux prince d’Albanie se prétendait également descendant de Scanderbeg. Il fut un mystificateur de génie et les escroqueries des Humbert ne valent pas un liard au prix des siennes. Son histoire est rapportée par ce freluquet millionnaire d’Anacharsis Cloots10.

Cloots connut Stiépan Annibal en 1785. Dès l’abord, l’impression fut excellente et l’orateur du genre humain écrit à Mme de Cheminot :

J’ignore, ma chère dame, si vous avez rencontré dans vos voyages, le fameux Castriotto, prince d’Albanie… Ses ouvrages en prose et en vers sont écrits en italien et en français… il ne doit son éducation qu’à lui-même. Dès l’âge de dix-sept ans, il se fit élire chef et patriarche des Monténégrins en assurant qu’il était Pierre III, empereur de Russie. Doué d’une éloquence entraînante, il voulut prouver sa mission par des miracles. Les secrets de la chimie sont des prodiges à Montenegro. Le jeune prince monte en chaire tenant à la main une rose blanchie à la fumée de soufre. Il prononce un discours analogue à son projet avec tout le feu d’une imagination ardente. Dieu m’envoie pour vous mener au combat et pour exterminer les satellites de la perfide Catherine. Ouvrez les fenêtres. Le Saint-Esprit va descendre sur moi. Effectivement, l’air frais redonne à la rose sa couleur naturelle, symbole de carnage, et toute la nation se prosterne aux genoux du messager céleste. Le prince rassemble les fidèles sous ses drapeaux et marche aux Russes après avoir massacré les incrédules.

Connaissant les millions de Cloots, le prince d’Albanie lui fait toutes sortes d’amitiés. Il lui donne une « belle pelisse qui ne fit pas moins de bruit dans Amsterdam que la queue du beau chien d’Alcibiade dans Athènes ». Il lui promet un poste important dans ses futurs États. Cloots ne peut s’empêcher de lui exprimer toute sa reconnaissance :

Prince adorable, vous excitez en moi des sensations si nouvelles, vos vertus héroïques et sociales portent une empreinte si extraordinaire, que je suis réellement dérouté en voulant vous exprimer ce que je sens pour vous. Vous êtes un autre homme que le reste des mortels ; il me faudrait une autre langue pour chanter vos louanges et un pinceau inconnu à nos peintres pour tracer votre portrait. Rubens et Raphaël, Van Dyck et l’Albani n’auraient pas réussi à vous représenter dans tout votre costume. Invoquez donc tous vos dieux paternels et maternels, le soleil votre père et la terre votre satellite, si vous voulez être apprécié à votre justesse… Je crois en vérité que votre altesse a été baptisée conditionnellement : Si tu es homo ego te baptiso ; car à l’air radieux de votre visage, vos caloyers vous auront plutôt pris pour le Paraclet annoncé dans l’Évangile que pour une victime de la gourmandise de nos premiers parents…, etc.

Toute la lettre qui fait peu d’honneur à Cloots est sur ce ton de basse flagornerie. Le prince avait projeté un voyage à pied avec le baron, vraisemblablement pour le voler et l’assassiner. Par hasard le voyage n’a pas lieu. L’enthousiasme de Cloots pour Stiépan Annibal ne fait que croître. Dans une lettre au comte de Voisenon, il énumère les titres :

… d’un homme unique, du célèbre Castriotto, prince d’Albanie, capitaine général des Monténégrins, patriarche de l’Église grecque, vieux berger, magnat de Pologne, prince du Saint-Empire romain, duc de Saint-Saba, duc de Hertzégovine, noble Vénitien, grand d’Espagne de la première classe, grand prieur de Malte, grand-croix de l’ordre de Saint-Constantin, etc. , et onzième descendant de Scanderbeg. Ce prince vient d’arriver en Hollande pour être témoin oculaire de la reconnaissance de messieurs les États Généraux, auxquels il offrit, dans les troubles de l’Escaut, un corps de quinze à vingt mille hommes, et qui, en qualité de chef spirituel, défendit à ses sujets, sous peine d’excommunication, de prendre service chez l’empereur… Le prince de Prusse honore singulièrement les talents extraordinaires du prince d’Albanie qui né en 1751 joua en 1767 le rôle de prophète, de thaumaturge et qui sous le nom de Pierre III, empereur de Russie, osa se mesurer en rase campagne avec le maréchal de Romanzow. Il battit à plate couture quinze mille Vénitiens pourvus d’une bonne artillerie et commandés par le comte de Wirzbourg…

La guerre finie, il parcourt tous les grands États, apprend les principales langues, visite Voltaire, Rousseau, le grand Frédéric et les principaux encyclopédistes. Il écrit en prose, en vers. L ‘Alcoran des princes, L’Horoscope politique. Les Épîtres pathétiques, L’Histoire de Scanderbeg sont les titres de ses ouvrages. Il défend la Pologne. Sa tête est mise à prix à Saint-Pétersbourg.

Je résume ce que Cloots raconte de la vie du prince en temps d’enthousiasme. Mais le baron déchanta bientôt. Le pot aux roses fut découvert, le prince emprisonné. Cloots désabusé raconte ainsi le début de ses relations avec le pseudo Castriotto. Après une première visite insignifiante :

Il vint me voir lui-même. J’apprends, me dit-il, que vous êtes prussien, auteur et millionnaire. Votre nom ne m’est pas du tout inconnu, car le prince de Prusse m’a chargé de vous dire des choses qui vous intéresseront infiniment. Comme vous demeurez ordinairement à Paris, je comptais vous y trouver ainsi que Mme la duchesse de Kingston, qui obtiendra tout en Russie par mon canal et celui de mon ami intime le prince de Prusse. Il y a deux ans que je suis venu en Hollande avec le comte d’Oginski, grand général de Lithuanie qui me doit cent mille ducats et l’expectative de la couronne de Pologne. Je viens de demander un million aux États Généraux pour les vingt mille hommes que je leur offris contre l’empereur, mon ennemi personnel… etc.

Bref, le prince était un escroc. Les présents qu’il distribuait consistaient en bijoux faux. La pelisse ne valait rien.

Il avait emprunté à Cloots, sous divers prétextes, quarante ducats par ci, trente reyders d’or par là ! Le prince avait des besoins. La presse le faisait chanter. Il l’avouait lui-même en s’attribuant le mérite des attaques.

La vertu, disait-il, me coûte des trésors, j’ai donné vingt ducats au rédacteur du Courrier du Bas-Rhin, cent ducats à celui de la Correspondance secrète de Neuwied, etc., sous condition expresse de dire du mal de moi. Et je viens de récompenser M. le maire, rédacteur d’une feuille française de Cologne, pour m’avoir calomnié en règle.

Un patron de navire ragusain qui relâcha à Amsterdam donna des renseignements sur l’identité du prince. Il était fils d’un artisan de Venise, Antonio Zamouvich qui s’étant enrichi au pharaon et ayant des démêlés avec la justice se retira dans l’Albanie vénitienne, près du bourg de Pastrowich (Pastor-Vecchio, Vieux Berger.) Il fit entrer son fils, Stiépan, dans un couvent. Le jeune moine s’échappa et commença sa vie d’aventures avec une chance inouïe, se faisant passer pour Pierre III, trompant les plus éminents personnages d’Europe, étonnant les Polonais, effrayant les Russes, enthousiasmant le prince de Prusse, proposant des troupes à la Hollande et offrant des postes dans le prochain royaume d’Albanie à tous ceux dont l’opulence lui semblait suffisante pour qu’ils fussent ses victimes.

On n’en finirait pas si l’on voulait s’étendre sur toutes les anecdotes concernant le soi-disant Castriotto. Il était généreux avec les misérables, amateur d’art et de littérature, magnifique avec ses amis et très sobre. Voici comment il parlait de son pays :

Le royaume d’Albanie brillera parmi les États policés avec tous les avantages du climat et du sol ; d’autant plus que le sang de Pyrrhus et des anciens Grecs coule dans les veines des braves Arnautes.

Il assurait : « Que ses compatriotes sont des diamants bruts qui ne demandent que la main du lapidaire pour figurer à côté des plus grands écrivains d’Athènes, de Rome, de Paris. » Au demeurant, c’était un antiphysique.

À Hambourg il se tira lestement d’un procès de mœurs, par la protection d’un ministre étranger. Le prince patriarche avait estropié deux jeunes gens de la ville qu’il avait pris en qualité de pages : « Il eut, ajoute Cloots, l’insolence de menacer le chef du tribunal de lui en faire autant. » Il porta aussi le nom de Pater d’Amérique, prétendant que le Congrès voulait le couronner roi. Il répétait judicieusement : « L’Amérique subjuguera l’Europe. »« Et, dit Cloots, je lui répondais d’après la nature des choses, qu’il se formera sur le continent du Mississipi un système politique à l’ombre duquel la moindre de nos possessions aux Antilles sera aussi en sûreté que Dantzig, Hambourg, Genève et Constantinople parmi nous. »

Stiépan Annibal faux prince d’Albanie, faux Castriotto fut transporté de la prison civile dans la prison criminelle d’Amsterdam. On trouva sur lui une ceinture pleine de poisons et un stylet empoisonné. Ne pouvant mourir au moyen de ce qu’il avait préparé, l’ancien moine vénitien se tua en s’ouvrant les veines avec ses ongles.

Après ce récit, beaucoup d’Albanais penseront que si le prétendant Aladro descend de Scanderbeg, c’est sans doute, en passant par son onzième descendant qui mourut en 1786 dans les prisons d’Amsterdam.

Le Festin d’Ésope §

[1903-12 Le Festin d’Ésope] Notes du mois §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 2, décembre 1903, p. 17. Source : Gallica.
[OP2 1245-1247]

Les premiers abonnés et les lecteurs du Festin d’Ésope seront agréablement surpris en s’apercevant de la réduction du prix des abonnements et de la vente au numéro. Une aide intelligente a permis cette modification.

Les abonnements d’un an à partir de novembre 1903 seront donc servis jusqu’en novembre 1905.

Cette modification aidera je pense au succès de la revue et je remercie les publications de France et de l’étranger, amies des belles lettres, qui ont tenu à signaler en encourageant ma tentative, l’apparition du Festin d’Ésope.

* * *

Une enquête de la Revue sur la crise de la librairie n’a pas éclairé la question. Les libraires ont indiqué la surproduction comme étant la principale cause de la mévente.

Mais l’Angleterre et l’Allemagne produisent chacune plus de livres que la France. Les libraires ne s’y plaignent pas. Et s’ils vendent leurs livres c’est que ceux-ci coûtent bien moins cher que les nôtres En Angleterre par exemple, où l’impression est plus chère qu’en France, on achète à très bas prix des livres reliés, bien imprimés.

J’ai sur ma table, une jolie édition reliée et illustrée de l’admirable Richard II de Shakespeare, ce volume m’a coûté 4 d. c’est-à-dire 0 fr. 40.

Les romans qui se vendent 3 francs ne devraient pas, imprimés et brochés comme ils le sont, coûter plus de 1 fr. 50. L’éditeur et l’auteur y trouveraient leur compte et l’on s’apercevrait bientôt qu’il n’y a pas surproduction de livres en France.

* * *

Les assassinats arméniens à Londres ont soulevé l’opinion publique.

Introduire les méthodes orientales dans un pays libre et ouvert aux étrangers comme l’est l’Angleterre me paraît non seulement criminel mais contraire au bon sens.

Les Anglais sont en pleine période nationaliste, ils sont en train de devenir militaristes, ils commencent à détester les étrangers. Les plus acharnés, ne sont d’ailleurs pas les Anglais de race mais des gens comme Milner né en Allemagne, venu en Angleterre à l’âge de quinze ans et qui après avoir profité de la liberté que son pays d’adoption accorde aux étrangers, tente de le leur fermer.

Les attentats commis par les étrangers surexcitent inutilement les Anglais et quelle qu’ait été la cause des crimes dont je parle, qu’ils soient dus au gouvernement turc ou à une discorde entre gens de même parti, l’Angleterre ouverte à tous les réfugiés politiques n’aurait jamais dû être le théâtre de scènes pareilles.

* * *

Don Mosès Variona est l’inventeur d’un nouveau système de bateaux sous-marins.

C’est un juif de Tanger. Il y a de cela quelques années, il pouvait à peine assurer l’existence de sa nombreuse famille en faisant tour à tour, au hasard des rencontres, le courtier ou le guide.

Un jour Don José Variona vit à la douane, la pacotille d’un commis voyageur français. Elle se composait de jouets, de poupées, de fusées, de pétards.

Don Mosès Variona acquit ces brimborions moyennant quelques douros, trois jours après, ayant chargé cette pacotille sur un mulet il se dirigea sur Fez où résidaient le commandeur et sa cour. Le voyage dura six jours. Dès son arrivée à Fez il obtint une audience du commandeur âgé alors de 10 à 12 ans et très joueur. Dès qu’il fut en présence du chérif, Don Mosès se mit à genoux et déballa sa marchandise : soldats de plomb, tambours, petits canons, poupées parlantes, serinettes.

Le jeune chérif fut émerveillé. Don Mosès amusa le commandeur et sa cour jusqu’à la nuit. Alors il descendit dans le parc du palais, alluma quelques feux de bengale, lança des fusées et détermina dans l’âme des Maures et de leur souverain un tel enthousiasme que le commandeur acheta toute la pacotille merveilleuse et en commanda une nouvelle.

Don Morès Variona devint fort riche, fut estimé de tous et rendit même assez de services aux Espagnols pour que la reine mère lui conférât la grande décoration de l’ordre d’Isabelle la Catholique.

* * *

La profession de président de la République se généralise. Dans quelques années, on verra de tout jeunes gens que leurs familles destineront pour cette carrière représentative.

Le nouveau président de la République du Panama est colombien. Il a tenu à devenir panamiste. Il devient ainsi le compatriote de quelques Français de marque qui se trouvent dans l’alternative d’opter pour une des deux patries : France ou Panama.

Bonheur et prospérité à la République panamiste !

* * *

La femme de l’acteur Beerbohm Tree qui joue si admirablement le rôle de Richard II au His Majesty’s Theatre de Londres est elle-même une artiste de grand talent. The Morning Advertiser lui ayant demandé quelques détails biographiques, elle a envoyé à ce journal un joli quatrain.

This is the life
 Of little me :
I’ am the wife
 Of Beerbohm Tree.

C’est d’une modestie spirituelle et charmante.

G. A.

[1904-01 Le Festin d’Ésope] Bulletin financier §

Le Festin d’Ésope : revue des belles lettres, nº 3, janvier 1904, n. p. Source : Gallica.
[Non OP]

La Rente française a baissé. L’Italien monte à 165 40. L’Extérieure d’Espagne a baissé et baissera encore beaucoup.

Malgré le coupon du 1er janvier le Portugais 3 % est calme à 65 10. Rentes argentines très fermes. Les actions des Chemins français un peu délaissées. Les titres de nos principaux établissements de crédit maintiennent leur bonne tendance. Les Mines d’or sud-africaines ont été recherchées.

Fortunio.

[1904-01 Le Festin d’Ésope] Notes du mois §

Le Festin d’Ésope : revue des belles lettres, nº 3, janvier 1904, p. 37-38. Source : Gallica.
[OP2 1247-1250]

Le classement et la traduction des réponses à l’enquête du Festin d’Ésope sur l’orchestre étant une besogne assez longue les résultats de l’enquête n’ont pu paraître dans ce numéro. Ils paraîtront en Février.

J’ai eu la chance de pouvoir assurer au Festin d’Ésope la collaboration de M. René Dardenne, l’écrivain distingué déjà mis en lumière par ses précédents travaux, et recherché tant de nos confrères périodiques que des organes quotidiens les plus importants.

M. René Dardenne sera désormais chargé de la partie politique, économique et sociale du Festin d’Ésope.

* * *

Le Festin d’Ésope offre des sincères félicitations à son collaborateur John Antoine Nau auquel son beau roman La Force ennemie a valu le prix de Goncourt.

À ce sujet, il faut signaler l’ignorance des journaux parisiens qui ont presque tous estropié le nom de John Antoine Nau et le titre de son roman.

* * *

L’industrie allemande s’apprête à triompher à l’exposition universelle de Saint-Louis. L’Allemagne a obtenu pour son pavillon un emplacement mieux situé que ceux des quarante autres grandes nations qui participeront à l’Exposition. Ce pavillon sera la copie du château de Charlottenbourg. Il sera entouré de jardins pareils à ceux de ce château.

On ne dit pas si l’on y reproduira aussi la chapelle contenant les tombeaux des empereurs allemands. En tout cas, la joie des exposants serait gâtée si l’on devait pendant l’exposition ajouter un nouveau tombeau.

* * *

L’Electrical World nous apprend que l’on a constaté que dans les communications téléphoniques à grande distance, la langue qui s’entend le mieux est le français. C’est là une nouvelle raison pour croire que le français deviendra la langue universelle.

* * *

On a oublié de célébrer le centenaire de Herder qui mourut le 18 décembre 1803. Johann Gottfried Herder fut pourtant un esprit universel.

Leibniz avait poussé vers l’universalisme les meilleurs cerveaux allemands du xviiie siècle qui cherchèrent à pénétrer tous les mystères de la Nature et de la vie humaine afin que rien de ce qui existe de naturel ou d’humain ne leur fût étranger. Les principaux de ces disciples de Leibniz furent Winckelmann, Lessing, Herder et Gœthe. Il n’y eut pas une région dans la science d’alors que Herder n’explorât. Il fut poète et philosophe, s’occupa de théologie, d’histoire naturelle, de géographie, de géologie, de philologie, de critique d’art, d’anthropologie, de pédagogie, d’histoire et de critique littéraire, d’histoire ancienne et moderne, d’antiquités hébraïques, etc.

La fin de sa vie fut attristée par ses dissentiments avec ses anciens amis Gœthe et Kant.

* * *

La Revue d’art dramatique n’est pas seule à nous parler de plagiats. En Allemagne, l’auteur de Das tagliche Brot, Mme Clara Biebig, que l’on avait accusée d’avoir copié un roman de George Moore, Esther Waters, assure ne connaître ni l’un ni l’autre. Au fait, comment assurer qu’il y eut plagiat ? M. Paul Hervieu nous apprend qu’il a traité un sujet identique à celui d’une pièce de M. Brieux. L’héroïne de M. Hervieu porte le même nom que celle de M. Brieux.

* * *

M. Pierre Loüys a écrit un roman, La Femme et le pantin, qui ressemble fort à l’épisode de la Charpillon, dans les Mémoires de Casanova. MM. Anatole France, Pierre Loti, Jean Lorrain, Georges d’Esparbès et bien d’autres ont décrit une chasse au renard tatouée sur un corps d’homme. On ne les appelle pas des plagiaires et l’on a raison.

* * *

L’illustre philosophe qui vient de mourir, Herbert Spencer, l’Aristote moderne, s’étonne dans ses Essais politiques et scientifiques du mépris que professent pour Meyerbeer les musiciens contemporains.

Spencer eut peut-être mieux fait de s’en tenir aux essais sur la constitution du soleil, sur l’hypothèse de la nébuleuse, sur les mœurs et procédés des administrations de chemins de fer et sur la guerre sud-africaine.

Le directeur de l’Opéra va se croire maintenant obligé de découvrir quelque ouvrage inouï de Meyerbeer.

* * *

L’Europa-Pacificbahn. Les résultats de l’exploitation du Transsibérien répondant parfaitement aux espérances que cette entreprise avait donnée, un géographe autrichien, le docteur Conrad Spatzier, vient de publier le projet d’un nouveau Transcontinental asiatique, Constantinople-Shangaï par le sud de la Caspienne, le Pamir et la vallée du Hoang-Ho. L’auteur du projet prévoit la construction d’un pont à « Abdul Hamid » entre Constantinople et Haïdar Pacha.

La nouvelle ligne permettrait d’aller de Vienne à Shangaï en 7 jours et 14 heures et faciliterait l’invasion jaune en Europe.

* * *

M. Pierre Baudin consacre ses loisirs d’homme politique à écrire des études sur les moyens de remédier au malaise économique qui fait croire à la décadence de la France. Ces études réunies sous le titre de Forces perdues sont un manuel d’énergie à la disposition de tous ceux qui s’ingénient à résoudre les problèmes économiques actuels.

* * *
Noël, Noël, les cloches sonnent, ding, dong, ding.
Noël ne revient pas seulement pour les riches
           Et les hommes-sandwiches
Voudraient aussi des fleurs d’hiver et du pudding.

Reynolds Newspaper, le grand journal démocratique de Londres, avait ouvert une souscription pour leur offrir un repas de Noël.

La reine Alexandra a envoyé 500 fr.

M. Joseph Chamberlain, personnellement sollicité, a refusé d’offrir quoi que ce fût pour cette fête des pauvres de Londres.

Joe, dont les bourgeois londoniens acclament le portrait lorsque, à la fin d’une représentation de l’Empire, il apparaît sur l’écran, a-t-il pu digérer en paix le jour de Noël ?

* * *

On nous promet un théâtre social ambulant. MM. Frick, Jean Mollet et leur excellente troupe offriront bientôt aux faubourgs parisiens des spectacles dont l’influence sera peut-être plus profonde que celle des meetings bruyants et fumeux.

G. A.

[1904-02 Le Festin d’Ésope] Bulletin financier §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 4, février 1904, n. p. Source : Gallica.
[Non OP]

Notre 3 % résiste à toutes les tempêtes, tandis que les fonds russes sont bons à vendre. L’Italien est encore trop cher. L’Extérieure fait la joie des baissiers.

Le Rio est calme aux environs de 1232, il est moins influencé qu’autrefois par les variations des valeurs cuprifères cotées à New-York.

En tout cas, un bon conseil : l’abstention sur toute la ligne. Attendons qu’une direction dans un sens ou dans l’autre se dessine.

Fortunio.

[1904-02 Le Festin d’Ésope] Enquête sur l’orchestre §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 4, février 1904, p. 61-68. Source : Gallica.
[Non OP]

Il y a quelque temps, nous avions pensé qu’il serait intéressant d’adresser aux musiciens, aux littérateurs compétents et à tous ceux qu’intéresse le développement de la musique, le questionnaire suivant :

Que pensez-vous des transformations subies par l’orchestre depuis deux cents ans ?

Quelle a été l’influence de l’évolution de l’orchestre sur l’art musical ?

Pensez-vous que la composition actuelle de l’orchestre se modifiera bientôt ?

Quelle a été l’influence de l’orchestre sur la littérature ?

À vrai dire, nous ne nous attendions qu’à un nombre restreint de réponses. Notre enquête portait à dessein sur un sujet spécial qui excluait les banalités qui sont souvent le résultat des enquêtes ordinaires.

Néanmoins, avant sa publication, l’enquête du Festin d’Ésope a fait du bruit dans le monde. Les journaux anglais, allemands, hollandais et turcs en ont parlé. Un grand journal d’Amsterdam, Het Nieuws van den Dag, a invité les musiciens hollandais à nous envoyer leur avis. Le Morning Leader, de Londres, après avoir publié nos questions, ajoute ces intéressantes réflexions : « La réponse à ces questions dépendra certainement des vues de chacun sur la question de la musique comme expression, question à laquelle on doit accorder aujourd’hui une grande importance si l’on a des idées sérieuses sur la musique en général. Le développement croissant de l’orchestre sera regretté par ceux qui pensent que le petit orchestre d’il y a cent ans exprimait tout ce que la musique pouvait exprimer, et sera applaudi par ceux qui pensent que les limites de l’expression musicale n’ont pas été atteintes. »

* * *

Dear Sir,

To answer your questions properly would mean writing a small volume. All I can say, in a few lines, is that.

(1 and 2) The evolution of the orchestra bas not only had the obvious effect of modifying our sense of colour, but the further effect of modifying many of our ideas of form. Dramatic music, in the full sense of the word, is impossible apart from a large orchestra ; and the larger the orchestra a composer can work upon the deeper is he induced to plunge into the psychology of his subject. Further, the possibility of expressing all shades of emotion in the modern orchestra has led to the development of the symphonic poem, — which was of course impossible on the orchestra of the eighteenth century. Lastly, composers are now tempted by their orchestra to aim at what may be called “pictorial” effects, to represent visible things in music. It is easy to take the wrong turning along this path, and to be decoyed into doing foolish things ; yet I fancy there is here a vast unexplored territory that can be made to yield many things worth having. All this supplies composers with other ideals than that of juggling with a couple of “subjects” in order to make a picture. The great modem transition from abstract music to poetic music would have been impossible, on so large a scale, without the opulent modern orchestra.

(3) It is very hard to say whether the present composition of the orchestra will soon be modified. Composers, of course, are always wanting effects beyond those they can actually get ; but so much here depends upon mechanical inventions, which may come tomorrow or may not come for a generation. The question of expense, too, has to be considered. Larger orchestras mean extra cost, and there must be a limit to what the public will pay to hear good music. I think there is a point beyond which it will be practically impossible to increase the orchestra, for this reason : We can, roughly speaking, get twice as much noise by doubling the brass or the wood-wind ; but I think it is a fact that, after a certain point, doubling the strings does not produce anything like double the sound. Fifty violins will, perhaps, be twice as loud as twenty-five ; but I doubt whether a hundred will be twice as loud as fifty. It looks, then, as if the impossibility of increasing the power of the strings. in the same ratio as that of the wind will suffice to limit the increase of the latter.

(4) I do not think the modem orchestra has had any influence at all on literature ; my experience of literary men is that they usually prefer the orchestra of Haydn and Mozart ; they can follow the music more easily.

Yours Sincerely

Ernest Newman

* * *

Monsieur,

Pour bien répondre à vos questions, il faudrait écrire un petit volume. Tout ce que je puis dire, en quelques lignes est que :

1 et 2. — L’évolution de l’orchestre n’a pas eu seulement pour effet évident de modifier notre sens de la couleur, mais aussi l’effet de modifier souvent nos idées de la forme. La musique dramatique dans le plein sens du mot est impossible dans un grand orchestre, et plus l’orchestre avec lequel un compositeur peut travailler est grand plus il est porté à se plonger dans la psychologie de son sujet. Ensuite, la possibilité, dans l’orchestre moderne, d’atteindre tous les degrés de l’émotion a conduit au développement du poème symphonique qui était impossible avec l’orchestre du xviiie siècle.

Enfin, l’orchestre a conduit les compositeurs à chercher ce que l’on pourrait appeler des effets picturaux ; à représenter en musique des choses visibles. Il est facile de s’égarer à un mauvais tournant de ce sentier et de descendre jusqu’à faire des sottises. Cependant, il me semble qu’il doit y avoir là un vaste territoire inexploré pouvant produire des choses qui en vaudront la peine. Tout ceci donnera au compositeur un autre idéal que celui de jongler avec quelques sujets, dans le but de faire une peinture. La grande transition moderne de la musique abstraite à la musique poétique aurait été impossible sans un orchestre opulent.

3. — Il est très difficile de dire si la composition actuelle de l’orchestre sera bientôt modifiée. Les compositeurs demandent naturellement toujours des effets plus grands que ceux qu’ils peuvent obtenir en réalité. Mais ici tant de choses dépendent des inventions mécaniques qui pourront se faire demain ou que verront les générations futures. La question d’argent doit aussi être considérée. Plus l’orchestre est grand, plus il coûte cher, et il y a une limite en ce que le public est prêt à payer pour entendre de [la] bonne musique. Je pense qu’il y a un point au-dessus duquel il sera pratiquement impossible d’augmenter l’orchestre. En voici la raison : nous pourrons, en somme, obtenir deux fois plus de bruit en doublant les cuivres et les bois. Mais c’est un fait, je pense qu’après un certain point on n’obtiendrait pas un son deux fois plus grand, même approximativement, en doublant les instruments à cordes. Cinquante violons sont, je pense, deux fois plus sonores que vingt-cinq. Mais je doute que cent violons donnent deux fois plus de son que cinquante. Il semble donc que l’impossibilité d’augmenter la sonorité des instruments à cordes, en proportion de celles des instruments à vent, soit suffisante pour limiter l’augmentation de ces derniers.

4. — Je ne pense pas que l’orchestre moderne ait eu une influence sur la littérature. Suivant mon expérience, les littérateurs préfèrent ordinairement l’orchestre de Haydn et de Mozart. Là, ils peuvent suivre plus facilement la musique.

Ernest Newman

* * *

Two hundred years ago, the orchestra was an irregular agglomeration of instruments ; now, it is an instrument itself. At the beginning of the 18th century there was a rough sort of organisation of the orchestra, but it was less organized than is generaly realized. We read scores with slaves for 4 stringed instruments, and sometimes oboes, flates, trumpets or horns ; but a closer inspection shows that the violins were playing in unison, the brass instruments putting in a note here and there as their limited compass might allow ; and the whole held together by the harpsichord or organ, if indeed we may say held together when the leaders were allowed to vary their parts as much as they pleased while the others followed as best they could. The orchestra as we know it begins with Haydn, and owes its development mainly to the new style of composition in which form was all important and counterpoint left to musty professors, a style which originated with the Italian composers of the early eighteenth century. Since Haydn’s day the most important event in the history of the orchestra has been the invention of mechanisms giving a complete chromatic scale to horns and trumpets, and it is the employment of such instruments that separates the style of Wagner from that of his predecessors.

The development of the orchestra in the 19th century cannot be dissociated from the other developments of music which went on at the same time. Music has become more popular and more démocratic and so has left the salons of princes for public concert-halls.

Thus it has come about that in our day the orchestra has come to be the vehicle for the expression of the most complicated musical thought. A hundred years ago, the string quartet represented the most intellectual type of music : but with the transference of chamber music from the private house to the concert-room there has come a change in the style, aided by the development of piano forte playing and piano forte construction. This change has been decidedly for the bad : no modern chamber music equals the later quartets of Beethoven for intellectual depth, and indeed the quasi-orchestral style of modern chamber music is not suited to the expression of such ideas. The orchestra itself with its huge number of skilled players presents a great opportunity to the composer who can seize it : but the tendency is to fall between an arid pseudo-classical style on the one hand, and an hysterical emotionalism on the other. No composer at the present day, it may safely be said, has attained the perfect balance of sensuous and emotional beautv which we find in Mozart.

With regard to modifications in the composition of the orchestra, it seems more desirable to reduce its size than to augment it. What is wanted is not noise but variety ; and beyond a certain number the more groups of instruments are subdivided, the less variety there will be. We ought to do all we can to combat the tendency of players to aim at imitating other instruments : a flute should be a flute, not a soft trumpet : an oboe should be an oboe, not a clarinet. Both players and composers ought to realize that an instrument only justifies its existence by having a tone and a style of execution which no other instrument possesses.

The last question is one for the student of literature rather than the musical historian. But I would mention Swinburne and Gabriele d’Annunzio as the poet who seems to me to be unmistakeably influenced by orchestral music — d’Annunzio especially. Indeed d’Annunzio seems sometimes to aim deliberately at orchestral effects both in his prose and his poetry.

Edward J. Dent

* * *

Il y a deux cents ans, l’orchestre fut une agglomération irrégulière d’instruments. Maintenant, c’est un instrument lui-même. Au commencement du xviiie siècle, il y eut une organisation rudimentaire de l’orchestre, mais l’orchestre fut moins organisé qu’on ne croit généralement. Nous lisons des masses de compositions pour quatre instruments à cordes et quelquefois pour hautbois, flûte trompette et cor ; mais en regardant de près on voit que les violons jouaient à l’unisson, les violes avec les basses, les hautbois ou les flûtes avec les violons, tandis que les cuivres mettaient une note ci et là, suivant ce que permettait leur rôle limité, et tout était tenu ensemble par l’orgue, si toutefois on peut dire que c’était tenu ensemble, puisqu’on permettait aux instruments dirigeant de faire leur partie comme ils voulaient tandis que les autres suivaient comme ils pouvaient. L’orchestre, tel que nous le connaissons maintenant, commence avec Haydn et doit son développement surtout au nouveau style de composition, dans lequel la forme était l’essentiel et dans lequel le contrepoint était laissé aux vieux professeurs moisis, style qui débute par les compositeurs d’opéras italiens du commencement du xviiie siècle. Depuis Haydn, l’événement le plus important dans l’histoire de l’orchestre a été les inventions mécaniques qui donnent une échelle chromatique complète aux cors et aux trompettes, et c’est l’usage de ces instruments qui sépare le style de Wagner de celui de ses prédécesseurs.

Le développement de l’orchestre au xixe siècle ne peut être séparé des autres progrès musicaux qui ont eu lieu en même temps. La musique est devenue plus populaire, plus démocratique ; elle a quitté les salons des princes pour les salles de concerts publics. Ainsi, l’orchestre contemporain est devenu le moyen d’expression de la pensée musicale la plus complète. Il y a cent ans le quatuor des instruments à cordes représenta le mode le plus intellectuel de la musique. Mais le passage de la musique de chambre de la maison privée à la salle de concert a causé un changement dans le style, aidé par le développement de la technique du pianiste et de la construction des pianos. Cette modification a certainement donné de mauvais résultats. Aucune musique de chambre moderne n’égale les derniers quatuors de Beethoven, en ce qui concerne la profondeur intellectuelle. En effet, le style orchestral de la musique de chambre moderne n’est apte à exprimer de telles idées. L’orchestre lui-même, avec son très grand nombre de musiciens habiles, est un excellent moyen d’expression pour les compositeurs qui savent s’en servir. Mais la tendance est de tomber, d’un côté, dans un style pseudo-classique et vide, de l’autre, dans une sentimentalité hystérique. Aucun compositeur aujourd’hui, on peut le dire en toute sécurité, n’atteint la beauté à la fois sensuelle, émotionnante et intellectuelle que nous trouvons chez Mozart. En ce qui concerne les modifications apportées à la composition de l’orchestre, il semble plus désirable de réduire sa grandeur que de l’augmenter. Ce qu’il faut, ce n’est pas du bruit mais de la variété. Après un certain nombre d’instruments, plus on a d’instruments et plus on les subdivise en groupes moins il y a de variété. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour combattre la tendance, chez les instrumentistes, d’imiter d’autres instruments que les leurs ; une flûte doit être une flûte et non pas une trompette douce ; un hautbois doit être un hautbois et non pas une clarinette. Les exécutants et les compositeurs devraient comprendre qu’un instrument n’a de raison d’être que s’il a un timbre et un style que les autres instruments ne possèdent pas.

La dernière question concerne le littérateur plutôt que l’historien musical. Mais je nommerai Swinburne et G. d’Annunzio comme indubitablement influencés par la musique orchestrale. D’Annunzio semble quelquefois vouloir obtenir expressément des effets orchestraux et dans sa prose et dans sa poésie.

Edward J. Dent

* * *

Cher Monsieur,

La question que vous posez est si vaste et si difficile, que je m’excuse de n’en traiter ici que quelques parties accessoires.

L’évolution de l’orchestre, depuis trois siècles, n’a pas toujours été un enrichissement. Elle passe périodiquement par deux phases successives, qui d’habitude alternent entre elles avec assez de régularité : tantôt l’orchestre s’enrichit de timbres nouveaux, tantôt il s’organise, en sacrifiant au besoin beaucoup de ses richesses à la recherche de l’ordre et de l’unité.

C’est ainsi que l’orchestre italien de la seconde moitié du xvie siècle est beaucoup plus riche et plus complexe que celui du xviie siècle. Dans l’instrumentation des madrigaux de Luca Marenzio, exécutés aux fêtes de Florence, vers 1590, ou des Concerti di varii strumenti de Ercole Bottrigari, à la même date, on trouve, par exemple, des orgues, des clavecins (clavicembali, spinette), des instruments à cordes de toutes sortes (chitarrone, chitarrina espagnole ou napolitaine, violes da braccio, violes da gamba, ribechini, lyres, luths, harpes, etc. ), et une riche collection d’instruments à vent (flûtes grandes et petites, trombones de toutes tailles, cornetti, etc. ). — Dix ans après, dans la première partition de drame musical, que nous ayons conservée : la Rappresentazione di Anima e di Corpo d’Emilio del Cavalliere (1600), cet orchestre est réduit à un clavicembalo, une lyre, un théorbe et un petit orgue. — C’est que les musiciens du xvie siècle ne songent qu’au coloris instrumental ; et, pour l’enrichir, tous les moyens, tous les timbres leur sont bons. Mais, dès que commence à se fonder le théâtre musical, l’objet de l’artiste est l’unité de l’expression dramatique ; aussi élimine-t-il tout ce qui peut distraire de ce but unique ; et il préfère à des ressources plus abondantes un orchestre excessivement réduit, pourvu qu’il soit étroitement uni au chant et à l’action.

Cette évolution de l’orchestre est le mieux marquée chez le plus grand musicien dramatique d’alors : Claudio Monteverdi. Il n’a pas enrichi l’orchestre, comme on a dit. Il l’a volontairement appauvri et organisé. — Dans son premier essai dramatique, l’Orfeo, de 1607, il use encore de l’ancienne instrumentation, il a jusqu’à trente-six instruments — qu’il emploie, d’ailleurs, non simultanément, mais par petits groupes successifs de quatre ou cinq. Mais ses œuvres suivantes sont conçues dans un esprit tout autre, et inaugurent une voie nouvelle. Le Ballo dell’ Ingrate, de 1608, n’emploie que le quatuor des violes, le clavicembalo et le chitarrone. Le Combat de Tancrède et de Clorinde, de 1624, n’use, de même, que du quatuor à cordes, du clavicembalo et du contrabasso da gamba. Monteverdi sacrifie ici la variété du coloris instrumental à la nécessité primordiale de créer d’abord, avec des moyens plus limités, un style orchestral homogène. Il met à profit, d’ailleurs, la révolution qui s’opère au même moment dans la lutherie. Les violes sont supplantées par les violons. Le violoncelle est décidément introduit dans l’orchestre vers 1640. Dès lors, le quatuor des violons devient (avec le clavecin) la base de l’orchestre. Une fois ce noyau solidement constitué, les maîtres musiciens tâcheront de reconstituer autour, peu à peu, les richesses de l’orchestre, auxquelles ils semblaient avoir momentanément renoncé.

Il serait possible, je crois, de suivre dans l’histoire de l’orchestre, au xviiie et au xixe siècle, la même alternance de périodes d’invention et d’organisateur, d’enrichissement et d’ordre. C’est ainsi qu’à l’époque d’Haydn, après un siècle de recherches fécondes en inventions et combinaisons instrumentales, l’orchestre s’organise de nouveau, en s’appauvrissant, en sacrifiant au besoin légitime d’unité, les violes, dont les sonorités incomparables semblent définitivement perdues pour la musique, et les instruments à cordes pincées (à l’exception de la harpe), si lourdement suppléés par le Pizzicato des violons.

Aujourd’hui, malgré le prodigieux accroissement des timbres de l’orchestre, il s’en faut que cet orchestre géant possède bien des nuances instrumentales, réalisées par les petits orchestres du xvie siècle, formés de groupes d’instruments de la même famille : flûtes, trombones, etc. ; et je ne sais s’il n’y aurait pas intérêt à reconstituer ces familles, et l’individualité de chacune d’elles. Il s’est passé un peu dans l’orchestre ce qui s’est passé dans les grands États modernes. L’unité du pouvoir central a tué la vie des provinces. Peut-être, après la centralisation excessive imposée par la volonté impérieuse d’un Wagner à cette tempête d’éléments, qu’est une symphonie moderne, trouverait-on grand profit et plaisir très profond à ressusciter la vie de ces petites provinces de l’orchestre, de ces petits orchestres dans l’orchestre.

En tout cas, il ne manque pas pour l’avenir de découvertes à faire dans le domaine du coloris instrumental, surtout si les recherches, un peu trop négligées, en ce moment, de l’acoustique musicale, sont reprises par les physiciens et poursuivies parallèlement à celles des facteurs d’instruments, et d’accord avec les indications des musiciens. Nul doute qu’il n’y ait encore beaucoup à faire. Je croirais volontiers que l’orchestre actuel n’est pas encore arrivé à un état d’équilibre pleinement satisfaisant ; et peut-être y aurait-il lieu de reprendre l’édifice à sa base, et de réformer le quatuor à cordes lui-même. Il y a longtemps qu’on a signalé ses imperfections. Il est mal équilibré. Il n’a pas la pondération du quatuor vocal. Composé de deux soprani : les violons, d’une basse : le violoncelle et d’un timbre intermédiaire, assez beau, mais d’un calibre mal fixé : l’alto, il comprend donc donc trois timbres seulement, avec prédominance de l’aigu, et absence d’intermédiaires suffisants. Les maîtres du xviiie siècle le sentaient bien. Bach et Haydn avaient cherché à écrire pour un quatuor plus analogue au quatuor vocal ; ils avaient essayé d’instruments intercalaires : un alto plus grand, et un violoncelle plus petit ; mais ces essais ne réussirent pas. Ils ont été repris plusieurs fois depuis, notamment il y a quelques années, par un ingénieur, M. de Gennes, qui avait constitué ce qu’il appelait le quatuor normal (violon, grand alto, violoncélin et violoncelle). Il serait utile de poursuivre ces recherches. Je suis surpris que les imperfections de nos quatuors ne frappent pas davantage. C’est un genre admirable, qui se prête aux jeux les plus délicats et les plus fuyants de la pensée ; mais il est tout nerfs, et, pour ainsi dire, sans chair. Beethoven, au lieu de tempérer cette expression tendue, exaspérée, suraiguë, l’a portée au paroxysme. Ses derniers quatuors, écrits si souvent dans les registres extrêmes des instruments, avec des sautes imprévues de l’aigu au grave, ou vice versa, sont des poèmes intellectuels d’une tension délirante, d’une profondeur unique ; mais ce n’est presque plus de la musique ; et l’esprit a plus de part à leur jouissance que l’oreille. Je l’avoue, l’audition des plus beaux quatuors à cordes m’a bien rarement donné un plaisir parfait. Je comprends que la délicate sensibilité de Mozart ait eu une prédilection pour les combinaisons du quatuor à cordes avec la fluidité vaporeuse et mouillée des bois. Le son rond du hautbois, de la clarinette ou de la flûte, ses tenues de petit orgue, sa douceur enveloppée, apportent au quatuor à cordes trop intellectuel son complément plastique et moral, comme l’apaisement d’ombres délicates sur un dessin trop accusé.

Il me semble que tout notre orchestre actuel présente des défauts un peu analogues. Son expression est d’une intensité un peu trop cérébrale ; elle manque souvent de corps. Il est dans un état de crise perpétuelle. Il faudrait l’humaniser, le ramener à la calme plénitude de la vie. — J’attendrais beaucoup de l’adjonction régulière à l’orchestre, des voix, de petits orchestres de voix (je ne dis pas de chœurs), traitées à la façon d’instruments. Les quelques essais qu’on en a faits récemment m’ont paru intéressants. L’étude des maîtres de la polyphonie vocale, au temps de la Renaissance, — surtout de quelques personnalités très raffinées de la fin du xvie siècle français, — pourrait beaucoup apprendre, dans cet ordre d’idées.

Il y aurait une réforme plus pressante à faire que celle de l’orchestre, ce serait celle des salles de concert ou de théâtre musical, ce serait l’étude de leur acoustique et de l’adaptation des moyens d’exécution musicale aux proportions et à la sonorité des différentes salles. Jamais un Italien de la grande époque, si justement soucieux de la mise en place de l’œuvre, n’eût pu concevoir qu’on exécutât une même symphonie, avec le même orchestre, dans la salle du Conservatoire, dans celle du Nouveau-Théâtre, ou dans celle du Trocadéro. Un peuple chez qui l’on joue l’Enlèvement au Sérail sur la scène du Grand Opéra n’est pas un peuple musicien. Une œuvre musicale est comme une belle peinture, faite pour être vue à une certaine place et d’une certaine distance. Prétendre faire abstraction de ces conditions matérielles précises, et l’admirer n’importe comment, n’importe où, à tout prix, prouve qu’on ne l’a jamais sentie.

Excusez, cher Monsieur, ces indications hâtives et incomplètes. J’ai voulu vous montrer seulement l’intérêt que je porte à votre enquête.

Croyez, je vous prie, à mes sentiments bien cordiaux.

Romain Rolland

* * *

Mon cher confrère,

Il est difficile de vous répondre brièvement. J’essaierai d’être le moins prolixe possible.

1º J’estime qu’il y a eu, non pas transformation, mais bien formation. Au début du xviiie siècle, la conception de l’« orchestre » existait à peine. Bach choisit d’ordinaire, d’après la tonalité générale du morceau qu’il veut écrire, les instruments à employer, et les traite ensuite en parties obligées. (Il n’en obtient pas moins d’intenses effets de coloration).

Après, nous voyons l’orchestre s’organiser, mais jusqu’au xixe siècle, la conception en reste surtout, généralement parlant, celle d’un ensemble. À présent, au contraire, chaque instrument est considéré comme une individualité distincte, ayant son rôle propre et le remplissant en toute indépendance. Le groupe des instruments à cordes, celui des bois, celui des cuivres, la percussion même ont désormais des rôles, toutes proportions gardées, équivalents : l’organisme est, semble-t-il, pleinement constitué.

2º La question est délicate et complexe : je pense que vous n’avez en vue, lorsque vous la posez, que l’évolution de la facture instrumentale.

À cet égard, il est certain que, par exemple, l’invention des cors et des trompettes chromatiques a causé une véritable révolution dans l’art musical. D’autres instruments nouveaux, comme le saxophone, n’ont guère été adoptés, quoique fort intéressants.

Les perfectionnements de la facture instrumentale ont pu contribuer à l’unification des types utilisés par les musiciens contemporains — unification dont je reparle plus loin. En somme, l’artiste peut être appelé à utiliser les nouvelles ressources offertes, mais je ne pense pas qu’il se laisse guider par l’invention d’un facteur d’instruments.

3º Je ne le crois pas : l’orchestre actuel est assez varié pour répondre à tous les besoins ; en outre, la composition en est, somme toute, fort élastique : en augmentant ou en diminuant la batterie, en faisant usage ou non de certains instruments peu usuels, mais déjà admis dans l’orchestre : clarinette, contrebasse, tubas et bugles, petites trompettes, etc., on peut arriver aux combinaisons les plus diverses.

Je sais bien, par exemple, qu’un compositeur allemand, M. Stelzner vient d’utiliser, dans deux opéras, de nouveaux instruments à archets de son invention. Il est impossible de préjuger de la valeur de cette innovation. Mais il semble bien que le quintette d’instruments actuellement employé offre toutes les ressources désirables.

En tous cas, il est certain que l’on tend vers l’unification des types instrumentaux : on n’emploie plus guère que des trombones ténors, des clarinettes en si bémol, des cors en fa et des trompettes en ut. Beaucoup d’instruments anciens : hautbois d’amour, de chasse, etc., sont, je crois, définitivement tombés en désuétude. Mais la limite de la simplification me paraît d’ores et déjà atteinte. Et je ne pense pas que certains instruments, employés parfois en vue d’effets spéciaux, fassent jamais partie intégrante de l’orchestre. Peut-être, le piano viendra-t-il s’adjoindre à cet orchestre. Nous le voyons déjà employé, comme timbre, dans le Chant de la Cloche et la Symphonie sur un thème montagnard de M. Vincent d’Indy, dans les Djinns de Franck, etc. Dans son opéra Sadko, M. Rimsky-Korsakow fait usage du pianino. On tend aussi à employer comme timbre la voix humaine : Fervaal, Nocturnes de M. Debussy, l’Étranger, etc.

4º Sur cette question, j’avoue mon incompétence.

Excusez cette longue réponse, motivée par le haut intérêt de votre questionnaire et veuillez me croire, mon cher confrère,

Votre sincèrement dévoué :

M.-D. Calvocoressi

* * *

Mon cher Apollinaire,

Je m’aperçois que je suis effroyablement en retard pour répondre au questionnaire du Festin d’Ésope…

Je vous envoie tout de même ma réponse, peut-être pourra-t-elle paraître dans le numéro de février.

1º Du bien. L’extrême division du travail orchestral nous mènera peut-être un jour à une sorte de pointillisme de l’instrumentation qui pourrait être trop mesurée et trop tarabiscotée. Mais nous n’en sommes pas là, et pour le moment on n’a qu’à se féliciter, par exemple, des dernières innovations de Claude Debussy.

2º Elle l’a rendu toujours plus subtil et plus profond.

3º Chi lo sa ?

4º L’influence de l’orchestre sur la littérature ? Disons de la musique sur la littérature, et en particulier sur la poésie : considérable. Wagner est pour beaucoup dans le symbolisme, au point de vue non seulement des idées, mais de l’expression. Le vers libre, c’est la mélodie continue. Tout l’art de Verlaine est essentiellement musical :

De la musique avant toute chose… Et Pelléas et Mélisande, qui a réalisé en musique ce que le vers librisme a tenté en poésie, aura une très grande influence, j’en suis persuadé, sur les jeunes poètes. Action et réaction, éternelle loi de solidarité qui se vérifie partout, dans l’art comme dans la vie sociale.

Cordialement à vous.

Fernand Gregh

* * *

Mon cher Confrère,

Belles, mais redoutables questions que vous nous posez là ! Le temps manque pour y répondre. C’est par un volume qu’il faudrait vous faire une réponse loyale, adéquate à ce beau sujet. Et peut-être, un jour, l’écrirons-nous… En voici la table.

1º Ce que je pense des transformations subies par l’orchestre depuis deux cents ans ? — J’en pense énormément de choses, résumées, de prime-saut, dans cette phrase que je sens quelconque : L’évolution de l’orchestre a suivi l’évolution de la musique même, qui, de la beauté purement formelle, s’est élevée à l’expression psychique ou bien est descendue à la description pittoresque, cherchant à caractériser tour à tour des âmes ou des choses…

L’évolution de l’orchestre serait donc un effet. Elle va devenir une cause.

2º En effet, vous me demandez quelle a été l’influence de l’évolution de l’orchestre sur l’art musical… Cette influence sonore a été remarquable, quoique insensible ; elle a transformé la symphonie et créé le concert ; elle a bouleversé le théâtre, ruinant l’opéra, le remplaçant par le drame noté… Sans l’orchestre, point de wagnérisme possible !

Quelques notes marginales :

Tous les novateurs, tous les maîtres ont favorisé le développement de l’orchestre : Monteverdi, Rameau, Gluck, Mozart, Beethoven, etc… — Mozart réinstrumente les grands oratorios de Haendel… Son Enlèvement au Sérail, de 1782, passe lui-même pour une audace orchestrale : « Trop de notes, Mozart ! » gronde l’empereur Joseph II l’italianisant… Mozart mélodiste est un novateur en orchestration : ne l’oublions pas !

Mais, d’instinct, tous les grands maîtres aussi ne déchaînent les forces orchestrales qu’en proportion de l’intérêt, de l’effet : c’est la loi posée par le grand Gluck, un novateur, un bruyant (aux oreilles chatouilleuses de ses contemporains poudrés) ; cf. « l’Épitre dédicatoire » d’Alceste, que notre Berlioz savait par cœur… Gluck obéit à sa propre loi, ce qui n’est pas sans mérite ! Et le Mozart de Don Juan ne fait clamer les trombones que pour souligner l’entrée du Convive de pierre… Cette fin de son Don Giovanni présage tout le Schumann de Manfred et de Faust : c’est de l’art immortel… Et le Beethoven de la Pastorale réserve les timbales pour son Orage… Les scolastiques proscrivaient les trombones de toute symphonie : il y recourt pour accroître ou soutenir l’intérêt du drame ineffable. Et notre volcanique Berlioz est lui-même un sobre : exemple son Enfance du Christ, que les amis de Mozart ou de M. Debussy doivent chérir entre toutes ses œuvres inégales, mais géniales, où le coloris est toujours juste. Berlioz romantique est un gluckiste. Son Requiem proportionne la clameur au drame de la mort.

Avec Berlioz, la percussion s’affine, s’anime et devient pittoresque ou psychologique.

Chez Mozart, la musique turque n’est qu’une percussion grosso modo, sans subtilité. — Trompettes et timbales n’interviennent que pour frapper fort, pour faire des forte, dans un finale…

Berlioz, après Beethoven et Weber, a fait de la percussion toute une palette ; — et, qui plus est, une palette dramatique, — intervenant avec sobriété, brio, justesse, à propos… — Consulter, à ce point de vue, et comparer chacune de ses œuvres, chaque partie dans chacune de ses œuvres, et son fameux Traité d’Instrumentation moderne (1844). — Berlioz « joue de l’orchestre ». Et le grand Wagner lui doit beaucoup, sur ce point…

Grâce à l’évolution de l’orchestre, le piédestal est resté sur la scène et la statue est descendue parmi les instrumentistes : c’était fatal.

Il y aura toujours de bonnes gens, comme le bon Grétry, pour adresser ce reproche aux novateurs… On l’a fait à Duni lui-même, à Gluck, à Mozart, au Beethoven de Fidelio, qui nous paraît, maintenant, superbement traditionnel…

3º Mais vous me demandez si la composition de l’orchestre se modifiera bientôt ?

— Bientôt ? Non, je ne crois pas !

Mais l’art musical, comme les autres arts, se réfugie désormais dans l’intimité. On parle à voix basse, presque mystérieusement. On recherche moins le grand « chambard » des poèmes symphoniques de Liszt et de ses remarquables héritiers de la musique russe, si savoureuse pourtant et qui a fort préoccupé les veilles de nos intéressants debussystes, — que le recueillement subtil et les combinaisons plus rares entre les timbres aériens.

De là le succès, encore une fois ; de notre Enfance du Christ et la vogue renaissante de Mozart, de Rameau, des anciens qui furent les jeunes, — et, dans la littérature, du théâtre si fin de Musset !

Tout se tient, dans la parure et le goût d’un temps.

4º Et, alors, quelle a été l’influence de l’orchestre sur la littérature ?

Médiocre d’abord, même en 1830, car les grands poètes sont rarement sensibles à la musique pure. Et Victor Hugo, dans deux pièces célèbres, a décrit la musique, voire même la symphonie, mais en sculpteur du vers, en rhétoricien souverain de la rime… Alto rime richement avec chapiteau, etc., etc.

Toutefois, plus mélomanes, les peintres et nos récents littérateurs doivent beaucoup à la fréquentation des concerts, à leur commerce amoureux avec l’orchestration moderne…

L’Ouverture des Maîtres Chanteurs, par exemple, nous est apparue, voici vingt ans déjà, comme une seconde Nature, un autre monde, une merveilleuse coupe de panthéisme où tous nos sens buvaient la vie à pleins bords, avec dévotion ! Auditeur, exécutant, — quelle volupté d’être une monade, une unité pensante en cet univers !

Personnifiant la Renaissance ivre de vie, le Satyre du poète n’était pas soudain plus grand que notre humble moi plongé par le génie des sons dans ce radieux abîme…

À vous,

Raymond Bouyer

(À suivre)

[1904-02 Le Festin d’Ésope] Notes du mois §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 4, février 1904, p. 57. Source : Gallica.
[OP2 1250-1252]

Édouard VII peut être content. L’Angleterre — je ne parle pas de ses habitants — est le seul État dont la situation soit actuellement excellente. Le bilan de 1903 est fort beau : réformes agraires en Irlande, entente avec la France et l’Italie, fin du conflit au sujet de l’Alaska, intimité avec les États-Unis — ce qui n’était encore jamais arrivé, — le Thibet ouvert à l’influence anglaise, prestige grandissant dans le golfe Persique, espoir d’un nouvel empire indien dans l’Afrique du Sud.

Il ne faudrait pourtant pas que ces succès incitassent les Anglais à cette fierté ridicule et frivole qui faisait dire à un de leurs orateurs de la fin du xviie siècle : « Oui, milords, avant peu vous verrez Louis XIV aux pieds du Parlement lui demander la paix. »

* * *

Une nouvelle sensationnelle : Jo-Jo — il ne s’agit pas de M. Chamberlain — est mort à Salonique le 30 janvier à 10 heures 50 minutes. Jo-Jo, l’Homme-chien, était devenu asthmatique à Paris, et les difficultés de la Russie, sa patrie, avec le Japon, ont hâté sa fin.

La douleur de son imprésario faisait peine à voir.

* * *

Gœthe disait un jour à Eckermann : « Un auteur qui n’espère pas un million de lecteurs ne devrait jamais écrire une seule ligne. » Ce jour-là, Gœthe pensait comme M. Decourcelle, qui lui en a su gré en mettant Werther à la scène.

Je crains qu’en choisissant le titre de son remarquable recueil de vers, Charles Derennes ait pensé comme Gœthe ou M. Decourcelle.

L’enivrante angoisse : titre de vers de femme ou pour femmes ; un de ces mille titres d’une sentimentalité banale qui courent sur les couvertures des recueils élaborés dans les gynécées et ce qui est plus grave, titre indigne des poèmes qu’il annonce.

Je sais que les vers de femmes sont à la mode et que les titres dans le goût de L’enivrante angoisse attirent des millions de lecteurs ; mais il est regrettable que la mode ait poussé un poète comme Charles Derennes à penser comme pensait Gœthe les jours où il pensait comme M. Decourcelle.

Les poèmes de Derennes valent mieux que leur titre. Les sept parties qui composent L’enivrante angoisse sont toutes belles et forment un tout harmonieux. Je pense, dès à présent, que Charles Derennes est le plus harmonieux de nos poètes, et les cinq poèmes de la Guirlande à Ronsard sont la jonquille, la rose, l’œillet, la pâquerette et la tulipe.

Quelques poèmes déconcertent et l’un : Prière, ressemble trop à Enfant Eros, dans le Cœur innombrable.

Le livre entier est un long baiser donné à la Beauté dans un jardin d’automne où

Le soir au front d’iris ride de son haleine
Les grands bassins d’argent ou le passé croupit.
* * *

Les symbolistes qui écrivent leurs mémoires se félicitent d’avoir surmonté plus de difficultés qu’Hercule n’accomplît de travaux. Ils ajoutent généralement que tout est rose dans la vie des jeunes écrivains contemporains. Ces symbolistes parlent comme ce vérolé qui, après sa guérison, prétendait que la maladie n’existait plus parce qu’il était désormais préservé de l’infection.

* * *

Un banquet organisé par la Plume a réuni une partie des admirateurs du grand poète Verhaeren. Les convives étaient fort nombreux.

Plusieurs discours parfaits ont salué un des plus puissants poètes de notre époque.

G. A.

[1904-03 Le Festin d’Ésope] Enquête sur l’orchestre (Suite) §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 5, mars 1904, p. 82-85. Source : Gallica.
[Non OP]

L’orchestre, depuis deux siècles, a évolué dans un sens analogue à la musique elle-même, c’est-à-dire vers plus de richesse et de pathétique. L’orchestre de Beethoven marque un stade culminant dans cette évolution ; les enrichissements wagnériens, pour beaux qu’ils soient, ont moins d’importance qu’on ne leur en attribue. Vous demandez quelle a été l’influence de l’orchestre sur l’art musical ? J’inclinerais à me demander le contraire ; je crois que c’est l’art musical qui s’est créé progressivement ses ressources orchestrales. Wagner, qui désirait la puissance et le coloris, dont il avait besoin pour cet art si plastique qu’est le théâtre, Wagner a été amené à transformer son orchestre pour servir sa pensée musicale.

En dehors du théâtre, qui est un art spécial, j’estime qu’il convient de ne point attacher une importance exagérée à l’orchestre, même dans la symphonie, et que la pâte orchestrale n’équivaut pas, ainsi qu’on l’a dit souvent, à ce qu’est la palette pour un peintre. Au point de vue musical pur, Beethoven est, à mon sens, allé plus loin dans ses derniers quatuors que dans ses symphonies ; la richesse des timbres n’est donc pas indispensable à l’art musical. De nos jours, elle va parfois jusqu’à lui nuire, car le compositeur se laisse séduire par le chatoiement d’un orchestre original ou curieux et néglige, en cette recherche, la structure et la netteté de l’idée.

Je ne puis guère répondre à votre troisième question. Il me semble difficile que l’orchestre puisse se développer beaucoup, puisqu’il possède toute la série possible d’instruments de chaque famille.

Votre quatrième question me surprend. Je doute que l’orchestre ait eu une influence spéciale sur les lettres. Par contre, la musique symphonique a joué incidemment un rôle assez considérable dans l’évolution d’une certaine littérature, depuis vingt ans. Je me suis souvent demandé s’il était préférable pour un écrivain d’être un visuel ou un auditif, d’être doué musicalement plutôt que picturalement ; je crois que la musique est moins proche des lettres et même de la poésie. La plupart des grands poètes, des grands romanciers du xixe siècle se connaissent en peinture infiniment plus qu’en musique ; quelques-uns des meilleurs poètes aimaient peu la musique. La description du monde extérieur, formes et couleurs, joue un rôle plus vaste en littérature que le rythme de la langue ; d’ailleurs le rythme du vers et le rythme musical sont choses fort distinctes et assez éloignées.

En résumé l’orchestre et la symphonie ont eu une influence heureuse sur les lettres modernes, mais uniquement au point de vue de la culture générale d’un artiste ; au point de vue de l’art littéraire proprement dit, je pense que la musique est de médiocre utilité et qu’on peut être un admirable écrivain et même un grand poète en restant tout à fait étranger à la musique.

Alfred Mortier

* * *

Depuis deux cents ans ? Hélas toute notre orchestration moderne est en puissance chez Rameau, plus précise même que chez Glück, son continuateur et spoliateur un peu. Cela se proclame aujourd’hui enfin avec tant d’enthousiasme que nous ressentirions quelque pudeur à faire chorus pour une assertion prenant figure de paradoxe à la mode, si nous-mêmes ne l’avions émise quelque dix ans en çà, dans un travail auquel acquiescèrent seuls Willy, homme alors acerbe et chevelu, et Alfred Ernst. Les concerts de la Scola, les écrits de quelques critiques hardis, tels Jean Marnold au Mercure, attestent que c’est mieux qu’un paradoxe (il suffisait d’ouvrir Platée, Dardanus, voire Castor et Pollux : mais il était naguère encore de mauvais goût de le soutenir). Que cela prouve-t-il ? Que les maîtres ne doivent rien qu’à eux, que chacun d’eux se refait sa technique et se réinvente l’art, voilà tout.

Maintenant, que « l’évolution » de l’orchestre ait influé sur l’art musical ou sur la littérature ? nullement, et c’est impossible : elle est effet et non cause. L’extinction des écoles de chant, le délire du bel canto, l’invasion du piano avec le style qu’il provoque et celle, par suite, du virtuose ou vocal ou instrumental, déformèrent l’harmonieuse tragédie ou comédie lyrique en ce double monstre : ici l’orchestre-guitare, là le chanteur-instrument d’orchestre. Mais ces causes mêmes issuaient d’une plus profonde : l’invasion de la démocratie, c’est-à-dire de la vulgarité, le besoin, d’émotions brutales. Cela dura tout le xixe siècle, cela persiste. Ceci au théâtre : mais il a tout envahi ; depuis Beethoven, la musique de chambre végète misérablement, et nous en oserions dire autant de celle de concert, où Mendelssohn joua un aussi néfaste rôle que Meyerbeer à la scène. Le mauvais goût romantique introduisit mille préoccupations dramatiques, littéraires, pittoresques, absolument déplacées. Une des gloires de Franck et des siens sera de nous avoir rendus à la musique musicale.

La composition de l’orchestre se modifiera-t-elle ? Dès lors, oui ; comment ? il paraît au moins audacieux de le préciser ; on peut du moins présumer dans quel sens et prévoir cette scission : l’orchestre des musiciens, et celui du vulgaire, lequel plus que jamais énamouré des mélodramatiques sonorités des flasques cuivres à piston, par exemple, par l’autre éliminés (autant que faire se peut), les corroborera volontiers avec les orgues de Gavioli et le phonographe.

Dans tous les cas, encore un coup, pas d’influence sur la littérature non plus que sur l’« art » : un état d’esprit général. Tandis que les musiciens romantiques se départaient de la musique, à peu près aucun écrivain de ce démocrate romantisme, aucun artiste, sauf Delacroix, et ne l’aima, ni même ne la comprit. Cela est un signe. Au contraire, les écrivains « symbolistes », depuis Baudelaire, et les artistes (Rodin, Fantin-Latour, Odilon Redon, etc…) sentent musicalement. Mais il est élémentaire que ce ne leur vint pas d’écouter des sonates.

… À présent, si vous instituiez une enquête « sur l’Inutilité des enquêtes » et leur tyrannie ? Et les revues n’agiraient-elles pas sagement, et honnêtement, en abandonnant cet exaspérant jeu de société aux journaux amoureux de se procurer de « la copie » gratis ?

Fagus

* * *

Monsieur,

Il faudrait presque un volume pour répondre aux diverses questions que vous posez. L’orchestre domine incontestablement toute la musique moderne et, si l’on étudie ses transformations depuis Bach jusqu’à Richard Wagner, on remarquera peut-être avant tout qu’à mesure que la musique développait son influence morale, à mesure qu’elle devenait art collectif et manifestation sérieuse, l’orchestre devenait prépondérant. La chanson suffisait à la naïveté juvénile populaire, l’opéra prétentieusement lyrique convenait aux aristocratiques indifférences ; mais le jour où la musique voulut traduire autre chose que des farces aimables, faire mieux que d’illustrer d’avenants scénarios, elle dut étendre ses moyens expressifs et user de matériaux plus consistants, plus malléables et souples surtout que la voix humaine qui prépondéra primitivement. C’est ainsi qu’après Gluck, qui avait surtout magnifié la vérité expressive et tout mis dans l’accent, vint Beethoven, qui voulut, en un poème instrumental, synthétiser tout le drame humain, refléter toute la nature, puis Berlioz et Wagner, qui voulurent, dans la pâte sonore, fixer des images et définir des idées. Tous, naturellement, enrichissent matériellement l’orchestre et, selon la loi naturelle qui veut qu’il naisse organiquement des moyens selon le besoin des causes, les diverses unités orchestrales se transformèrent progressivement ou s’adjoignirent des adjuvants qui leur permirent de varier et de multiplier leurs effets particuliers. L’évolution orchestrale des luthiers italiens jusqu’à Sax symbolise merveilleusement les transformations morales multiples de la musique.

La composition de l’orchestre est-elle appelée à se modifier bientôt ?… Il est bien difficile d’y répondre ; il est incontestable, en tout cas, que c’est à la polyphonie instrumentale que l’on demandera de plus en plus de traduire les mouvements expressifs divers… Qui sait... l’orchestre entre les mains de musiciens à la Debussy changera peut-être les règles qui le régissent actuellement… le quatuor n’y régnera plus en maître, et la variété extérieure des timbres, le coloris décoratif y prédomineront… Tout est possible.

Quant à l’influence de l’orchestre sur la littérature, on ne saurait mieux la définir qu’en constatant que, depuis Berlioz et Wagner, la musique a, même dans les pays qu’il est convenu d’appeler « latins », pris une place considérable qu’elle n’eut jamais auparavant (si ce n’est dans l’antiquité). Physiologues, philosophes et romanciers s’évertuent de leur mieux à l’analyser, la définir ; Nietzsche, Lichtenberger, Helmholtz, d’Annunzio, etc., etc., essaient d’exprimer ses secrets ou de traduire sa poésie, et le public matérialiste et sceptique subit par elle, de plus en plus, l’influence de l’irréel et du mystère… Jamais peut-être autant qu’aujourd’hui la musique ne régna sur l’intellect des peuples conscients ; religions mortes et étoiles éteintes, elle est la dernière, mais aussi la plus noble chaîne qui réunisse notre âme avec l’au-delà.

E. de Solenière

* * *

1º Que pensez-vous des transformations subies par l’orchestre depuis deux cents ans ? — Pas du tout remarquables, comparées au progrès général.

2º Quelle a été l’influence de l’évolution de l’orchestre sur l’art musical ? — Très grande.

3º Pensez-vous que la composition actuelle de l’orchestre se modifiera bientôt ? — Non.

4º Quelle a été l’influence de l’orchestre sur la littérature ? — Minime, car la plupart des écrivains n’apprécient pas l’orchestre.

Louis Lombard

* * *

M. le Rédacteur,

Il faudrait un volume à un homme compétent pour répondre aux questions fort intéressantes posées par le Festin d’Ésope. Je vous suis reconnaissant de l’honneur que vous me faites en me demandant mon opinion. Je vais tâcher de vous la donner aussi succinctement que possible.

Il n’est pas utile de dire que l’orchestre s’est modifié dans cette période duocentennale. Il a subi une évolution assez lente, coupée ça et là par de véritables révolutions, qui l’a conduit à un degré d’exprimabilité extraordinaire.

En quoi ont consisté les transformations ? — En ce que, tout d’abord, le nombre des instruments couramment employés a été augmenté considérablement ; de nouveaux timbres sont apparus.

Nous avons maintenant sous la main trois solides quatuors ; chacun d’eux est parfaitement équilibré, et une des préoccupations de l’orchestration moderne a été de conserver entre ces divers quatuors un équilibre satisfaisant.

Une autre préoccupation a été celle qui a conduit les facteurs à chromatiser les instruments. Ces mêmes facteurs ont cherché de plus des améliorations à apporter dans la sonorité et dans la facilité d’exécution. Ces recherches ont abouti, et il est certain qu’une œuvre ancienne exécutée par un orchestre moderne n’a plus sa couleur primitive : c’est donc quelquefois un mal pour un bien.

Un troisième souci a été d’homogénéifier l’orchestre. Il a fallu, pour atteindre ce but, égaliser la sonorité de ses différents corps ; puis, la partie intermédiaire ayant été rendue plus puissante, renforcer les parties extrêmes.

Enfin — mais ce n’est pas là, à proprement parler, une transformation — on exige des musiciens d’orchestre une plus grande virtuosité qu’autrefois. Lisez les noms de ceux qui composent la société Chevillard, ce sont autant de virtuoses. Les transformations ont donc consisté non seulement dans l’amélioration et l’augmentation des instruments, mais dans la virtuosité exigible des instrumentistes. Le contrebassiste lui-même doit être en mesure d’exécuter des dessins terriblement vite ; tout le monde pourrait citer, comme exemples antiques déjà d’ailleurs, les passages de Beethoven dans l’ut mineur et dans la pastorale.

Je répondrai de suite à votre troisième question en avouant mon ignorance des modifications à venir. Il est probable que de nouveaux timbres s’ajouteront sans cesse aux anciens ; et, quelque compositeur imaginatif fera peut-être figurer un jour au nombre des instruments quelques trompes d’automobile en si bémol ou chromatiques pour peindre un enlèvement moderne.

Je ferai, M. le Rédacteur, une courte réponse à votre deuxième point d’interrogation. Le développement de l’orchestre a amené le développement d’une certaine science appelée « orchestration ». Puisque c’est une science, chacun peut l’acquérir — à des degrés divers, il est vrai — à force de travail. Les compositeurs de nos jours la connaissent supérieurement. Résultat : un musicien, sans être un génie, ni même un artiste au sens étroit où je l’entends, peut intéresser le public, voire la critique, par une orchestration soignée. Il n’y a presque plus d’œuvres fades et mauvaises ; et le manque notoire d’idées pouvant assez aisément se dissimuler derrière une savante orchestration, presque toute production, quand elle est habilement lancée, peut prétendre au succès. Voilà, évidemment l’un des mauvais côtés de l’évolution de l’orchestre sur l’art musical.

Il est bien entendu qu’à mesure que l’orchestre se développe, s’il devient plus facile d’une part de produire des effets, il devient d’un autre côté excessivement compliqué de connaître à fond le métier.

Quelle a été l’influence de l’orchestre sur la littérature ? — Mais, M. le Rédacteur, je crois qu’il faut retourner la question : Quelle a été l’influence de la littérature sur l’orchestre ? Ainsi me paraît-elle plus exactement posée. Le mouvement littéraire a, ce me semble, précédé le mouvement musical ; et nous avons vu apparaître après le classicisme, successivement, le romantisme, le descriptivisme, le naturisme, le développement de l’art musical venant comme souligner celui de l’art littéraire. Et, puisque nous sommes si inquiets actuellement de la voie où nous devons entrer, montrez-nous le chemin, et nous tâcherons de consacrer la nouvelle école.

Croyez, M. le Rédacteur, à ma vive sympathie, et aux vœux les plus sincères que je forme pour la réussite de votre très louable et très intéressante tentative.

Raymond Ch. Cazalys

* * *

Monsieur,

J’arrive bien tard pour répondre à votre intéressant questionnaire. Veuillez m’excuser et permettez-moi de ne répondre qu’au deuxième numéro.

Quelle a été l’influence de l’évolution de l’orchestre dans l’art musical ?

En étudiant un musicien, on s’aperçoit vite qu’il choisit entre le dessin et la couleur. Plus il se sert de la ligne, plus il l’épure, moins il sacrifie à la couleur. Schubert et Schumann sont pour le dessin, Gluck et Berlioz pour la couleur. Schumann perdrait peu de son prestige à avoir rayé ses symphonies. Son orchestre a peu de couleur : le dessin surtout lui importe. Voilà pourquoi — le piano, ses admirables quatuors à cordes — son quatuor et son quintette (avec piano) lui fournissaient les éléments dont il avait besoin.

Schubert, avec le Roi des Aulnes, Marguerite au rouet nous fait un tableau plus coloré que ceux de tant de musiciens récents qui pourtant emploient le formidable orchestre wagnérien. La réciproque existe en peinture : Un Puvis de Chavannes est une toile impressionniste.

Plus près de nous, César Franck est plus important par ses rythmes que par son orchestration.

De là, on peut conclure que, si la couleur a son importance, elle ne sert souvent qu’à cacher la pauvreté du dessin : défaut tout moderne.

Voilà donc une des influences de l’évolution de l’orchestre sur l’art musical — influence qui se fait sentir généralement mais sera passagère.

Tout ceci modestement et avec mes hommages.

Gabriel Fabre

* * *

Monsieur,

Je suis bien flatté de ce que vous tenez à avoir mon avis sur les questions de votre enquête, mais c’est pour soutenir un principe que je dois vous répondre par un refus. Je vous prie de ne pas m’en vouloir.

Agréez, Monsieur, l’assurance de ma plus haute considération.

M. Moszkowski

* * *

Le caractère extérieur de toute œuvre d’art, de quelque nature qu’elle soit, étant intimement lié aux moyens d’expression dont dispose l’artiste qui la crée, il est fatal qu’à chaque transformation survenue depuis deux siècles dans la composition de l’orchestre — dictée par la nécessité toujours — corresponde une sonorité commune à tous les compositeurs qui en profitèrent ; sonorité générale fixant, pour ainsi dire, la date de naissance des œuvres dramatiques ou symphoniques.

Tous les progrès réalisés peu à peu dans l’instrumentation ont tendu vers la création d’un élément dramatique, résultant du dialogue des timbres ou du changement de sonorité, préoccupations absentes de l’orchestration primitive.

Les modifications les plus importantes dans la constitution de l’orchestre moderne ont été apportées vers 1830 par les néo-romantiques : Berlioz et Meyerbeer en France, Liszt et Wagner en Allemagne. Ces innovateurs ont complété les trois groupes des cordes, des bois et des cuivres, dont se compose l’ensemble de l’orchestre, en y admettant, à titre régulier et définitif, des instruments qui, jusqu’à cette époque, n’y apparaissaient qu’exceptionnellement tels : la petite flûte, le cor anglais, la clarinette-basse, les cors, trompettes et trombones chromatiques, les tubas et les harpes.

Cette adjonction d’instruments, précieux — les uns par le caractère particulier de leur timbre, les autres par le perfectionnement d’un mécanisme, mettant à la disposition des compositeurs tous les degrés sonores nécessaires — a donné aux musiciens des moyens plus variés de différencier nettement pour l’oreille les lignes nombreuses dont la simultanéité constitue la trame polyphonique de leurs partitions et la possibilité, en outre, de créer des combinaisons et des oppositions de couleur, d’un effet dramatique plus intense.

Poussés par cette recherche de l’expression dramatique, les compositeurs ont été amenés à utiliser de préférence, dans chaque instrument, ses notes extrêmes, inférieures ou supérieures, au caractère le plus outré, d’où une sonorité générale plus vibrante et colorée, auprès de laquelle la sonorité des œuvres anciennes, où ces mêmes notes anormales n’interviennent que rarement, apparaît plus terne et beaucoup moins chaude.

La composition du grand orchestre symphonique moderne, répondant suffisamment aux exigences musicales de notre époque, aucune modification importante ne s’impose, car l’emploi de la harpe chromatique, concurremment avec celui de la harpe diatonique, ainsi que le remplacement du contre-basson par le sarrussophone, tendent à se généraliser.

Toutefois, la pénurie d’instruments graves étant le seul point faible de cet orchestre, il serait à désirer que des contre-basses à cordes, pouvant donner au moins le contre-ut grave — à l’octave inférieure de la quatrième corde des violoncelles — fussent substituées aux contre-basses actuelles, qui ne descendent guère qu’au contre mi bémol grave. En dépit de ces lacunes légères et sans doute prochainement comblées, l’orchestre actuel, avec ses richesses latentes, exerce une influence indéniable sur les conceptions musicales contemporaines, visant à compléter des œuvres littéraires.

Dans le drame lyrique surtout, où il importe d’exprimer les sentiments avoués ou cachés des personnages, ainsi que leurs conflits passionnels, ces ressources orchestrales multiples ont permis de rendre plus perceptible la psychologie souvent complexe du poème, en contradiction même quelquefois avec les paroles que la musique accompagne. Malgré le souci très artistique des compositeurs, de laisser le verbe prédominer sur l’orchestre appelé à en éclairer toute la portée — théorie qui paralyse le musicien plutôt qu’il ne satisfait le poète — les efforts modernes tentés en ce sens par les artistes, paraissent n’avoir abouti qu’à démontrer les difficultés de réalisation presque insurmontables de leur idéal.

On peut comparer cette conception du drame lyrique, à une tentative esthétique analogue qui consisterait en la récitation simultanée d’un poème par une voix unique et de sa version libre dans une autre langue, par un chœur plus ou moins nombreux. Il n’y aurait guère de chances que l’auditeur de l’œuvre — connût-il parfaitement les deux langues employées ainsi en même temps — pût saisir le sens de chaque mot constituant le poème original.

William Molard

* * *

Au Rédacteur en Chef de la revue « Le Festin d’Ésope »

Monsieur le Rédacteur en Chef,

J’ai lu, avec toute l’attention qu’elle mérite, l’intéressante et savante enquête parue, dans le numéro du présent mois de février de la Revue « Le festin d’Ésope », sous le titre : Enquête sur l’orchestre.

Il y est dit (page 67) ceci :

« On tend aussi à employer (dans l’orchestre) comme timbre, la voix humaine (Fervaal, Nocturnes de M. Debussy, l’Étranger, etc. ) ».

À l’appui de cette citation, il me paraît être de circonstance de vous signaler le fait suivant, qui me revient à la mémoire et dont la place semble être ici toute naturelle :

En 1845, on exécuta au Conservatoire de Paris des fragments des Druides, opéra de Limnander, parmi lesquels se trouvait un chœur chanté à bouche fermée (bocca chiusa), combinaison vocale originale, alors inconnue à Paris.

Autre remarque qu’il y a justice comme à propos à noter dans la réponse à la quatrième question : Quelle a été l’influence de l’orchestre sur l’art musical ?

Il est écrit (page 67) que « tous les novateurs, tous les maîtres ont favorisé le développement de l’orchestre : Monteverdi, Rameau, Gluck, Mozart, Beethoven, etc… »

C’est là le passé ; mais, pour en venir jusqu’à ce qui était, récemment encore, à considérer comme une tentative nouvelle, il y a devoir à parler d’un compositeur, mort il y a peu d’années, et qui fut peut-être le musicien le plus personnel de l’école française moderne. C’est d’Emmanuel Chabrier dont il s’agit, l’auteur d’Espana, de Gwendoline, de Briséis, etc., etc., qui, comme il l’a été écrit dans une publication musicale des mieux autorisées, « malgré son enthousiasme pour Wagner, prit sur lui de ne pas se laisser absorber par le Titan de Bayreuth, resta toujours lui-même et se caractérisa par son style, son harmonie d’un modernisme extrême où il accumula à plaisir toutes les audaces possibles. Son instrumentation est d’un coloris pouvant paraître parfois presque exagéré, mais elle est parfois aussi d’une douceur exquise ; ses rythmes ont la variété et la puissance ; ses idées mélodiques sont d’une belle franchise… »

……………………………………………………………………………………………………………

À cela j’ajouterai que Chabrier a été une réelle personnalité musicale à vision très intense et très originale ; qu’il fut, je le répète, le musicien le plus personnel peut-être de l’école française moderne.

Telle est, Monsieur le Rédacteur en Chef, la communication qui m’a été inspirée par la lecture attrayante et attentive des réponses si compétentes faites à votre questionnaire d’un si haut intérêt, communication que je vous adresse en dévoué confrère et sympathique lecteur, dans la pensée que vous ne me saurez pas mauvais gré de cet envoi.

d’Olim

[1904-03 Le Festin d’Ésope] Bulletin financier §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 5, mars 1904, n. p. Source : Gallica.
[Non OP]

La panique du samedi 20 février a porté la perturbation dans tout le marché.

Les uns accusent le ministère, d’autres la guerre russo-japonaise, d’autres l’invention du radium. Pourtant, le 3 % se relève à 95,50, l’Extérieure à 75,30, le Turc à 77,75. Les Fonds russes ont assez d’assurance. Mais on craint un peu que toute cette reprise ne soit artificielle. L’Italien est lourd à 98,35.

En tout cas, ce n’est pas le moment de parler d’affaires.

Fortunio.

[1904-03 Le Festin d’Ésope] Epistolæ novæ obscurorum virorum §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 5, mars 1904, p. 92-93. Source : Gallica.
[Non OP]

GOTTFRIED HINTERTEIL
Libraire à Strasbourg en Alsace
À MORITZ DAMERLAG
conseiller de régence
à Cologne-sur-le-Rhin

Nous avons joyeusement enterré le Carnaval. Pas si joyeusement qu’à Cologne peut-être. La ville des trois mages et de Stollwerck est trop fameuse, M. le conseiller de régence, par la gaîté sublime de ses habitants pour que je compare notre modeste Carnaval à celui de vos Marizibill, Drikkes, Hænneschen, etc.

Néanmoins nous avons chanté des chansons nouvelles :

Ich bin heut’ furchtbar echauffiert
Mir ist ein gross’ malheur passiert ! etc.

et de plus anciennes aussi, Le petit Cohn par exemple n’a point vu son succès diminuer, cette année.

À vrai dire, les poètes locaux ne se sont pas creusé la tête, ni Pégase, ni Phébus n’apparaissent dans les songes de nos jeunes gens. Olim, quand j’étais jeune nous aimions les recreationes animi et phaétons intrépides menions nos rêves autour du soleil, jusqu’au trébuchement.

Aujourd’hui, la jeunesse s’enivre de bière, M. le conseiller de régence, ou de champagne à vomir : le nôtre, le fameux Sect allemand. Les adolescents ne connaissent même plus les noms des Malvoisie, des Alicante et des Moscatels qu’Hébé tenait à nous verser elle-même, tandis que Momus présidait à nos délassements.

En vérité, notre jeunesse est en somme bien calme et ce sont les officiers qui ont mené le carnaval. Nous en sommes heureux, d’ailleurs, car nous connaissons trop les sentiments d’honneur de nos officiers pour craindre quelque scandale. Et je suis d’avis que nous ne serions pas si tranquilles si nos bourgeois s’amusaient seuls.

À ce propos, voyez quel esprit libéral anime notre glorieuse armée. Les officiers ont fait ici un grand succès au livre de Bilse, traduction française s’entend. Je risque déjà gros en vendant Petite garnison ; mais je ne me hasarderai pas à vendre des Kleine Garnison, je risque moins à débiter les Memoiren einer Sangerin ou autres obscénités.

Autre chose : j’ai appris le lundi des roses, des choses fort intéressantes au sujet de cette traduction française. Le malheureux Bilse expie dans un cachot le crime d’avoir écrit un livre dont je ne sais pas la valeur, car en ma qualité de libraire, je ne lis pas les ouvrages, et je ne sais que peu de mots français, mais enfin cet homme est en prison et nous gagnions de l’argent avec ce qui a causé sa perte, justement puisqu’il a, dit-on, voulu déshonorer notre armée. Bilse se plaint de son traducteur français, qui aurait touché à Paris de belles sommes pour la traduction, mais aurait oublié qu’un nommé Bilse existe dans une prison allemande.

Il est vrai que l’on vit comme l’on peut. Ainsi va le monde. Les absents ont tort d’être absents.

Je vous recommande mon cinquième fils, M. le conseiller de régence, les employés d’administration ont tant besoin de protections ? Et puis notre Gustav n’a pas mauvais goût et préfère les bons vins aux bières réputées…

Je vous prie aussi de ne dire à personne que je vends la traduction française du livre de Bilse. Un libraire de Hanovre m’en a demandé plusieurs exemplaires, dont un pour le maréchal Waldersee11.

Pour en revenir au carnaval, nos officiers se sont promenés dans un grand chariot fermé où ils faisaient un vacarme assez amusant : ils criaient tous, et c’est ainsi que l’un imitait le veau, un autre, le cochon, un autre, le mouton, etc., etc. Nos trois filles qui étaient allées voir cela sur la place Kléber sont revenues presque malades d’avoir ri, etc., etc.

[1904-03 Le Festin d’Ésope] Notes du mois §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 5, mars 1904, p. 77. Source : Gallica.
[OP2 1252-1254]

Le mois s’est passé en discussions bizarres. Les savants les plus autorisés ne sont pas parvenus à s’entendre au sujet des différences à établir entre le vernis de la civilisation et le vernis du Japon.

MM. Léon Bailby et Lucien Descaves, chercheurs infatigables, s’efforcent d’éclaircir le débat.

Bonne chance.

* * *

Le peuple manifeste en général un mépris justifié pour les enfants prodiges. Mais ce mépris ne s’étend pas aux petits musiciens, car les grands compositeurs commencent souvent par être des enfants de génie.

Nous avons eu l’honneur d’avoir la visite de M. Kneisel, violoniste que nous avons entendu depuis à la salle Erard et dont le talent ne peut se comparer qu’à celui de Paganini, d’après ce que nous en savons.

M. Kneisel a aussi le bonheur d’avoir une fille de six ans et demi, Mlle Adeline de Germain, dont le mérite comme pianiste et compositrice devrait faire honte à plus d’un musicâtre à barbe blanche.

Le génie est d’ailleurs, quoiqu’on dise, souvent récompensé et Mlle Adeline de Germain, fut, dès ses premières dents, je gage, décorée de plusieurs ordres aux noms étranges par des princes lointains et mystérieux.

Quant à M. Kneisel il étale avec orgueil les photographies signées de personnages célèbres en d’autres contrées mais dont nous ignorions l’existence et dont voici les noms, pour l’édification des races futures ; Théodore Dubois, Ambroise Thomas, etc., etc.

* * *

1904 fera la joie des féministes. Ils auront à célébrer le centenaire de plusieurs bas-bleus fameux. Delphine Gay, plus connue sous le nom de Mme de Girardin, George Sand, la comtesse d’Ash, Daniel Stern, Mme Niboyet et Mme Guinard naquirent en 1804.

Delphine Gay vit le jour le 26 janvier ; il est donc temps de rappeler ces deux admirables vers de son poème, Napoline :

C’est un grand embarras qu’une mort volontaire
Le jour où l’on se tue, on a beaucoup à faire.

Et quelle joie ce fut pour Napoline lorsque, au jour de sa majorité, l’empereur son parrain lui ayant fait don 600 000 francs, elle put dire le soir, pendant le bal, à Alfred :

Je suis riche à présent, Monsieur ; vous me plaisez !
Ma fortune est à vous…
* * *

Puisque le Tsar compte beaucoup sur l’intervention des anges de plusieurs hiérarchies et des reliques de saints de toutes catégories, aémères et même abstraits comme sainte Parascève ou sainte Sophie, M. Combes devrait lui adresser la sainte ampoule et quelques ossements de ces saints dont les tibias et les crânes pullulent.

* * *

On prétend que, sur l’ordre du tsar, le prince Louis Bonaparte avait demandé à l’ex-impératrice Eugénie un de ces exemplaires, qui abondent d’ailleurs, du prépuce de N.-S. Malheureusement, la relique en question a été détruite pendant la Commune.

* * *

Un bon dîner a été offert à diverses personnes à l’occasion de la centième représentation du Retour de Jérusalem.

D’ailleurs, ceux mêmes qui en sont revenus ignorent totalement où se trouve Jérusalem. Les uns placent cette cité en Asie, d’autres en Afrique sur territoire anglais, d’autres dans le septième ciel.

L’illustre Michel-Ange Caètani était donc dans le vrai lorsqu’il déclarait ne pas croire à la géographie.

* * *

Nous dédions cette note au Pape dont le motus proprio n’empêche point les organistes des grandes églises de Paris de faire mauvais usage de leurs instruments.

On chante toujours des Sanctus tirés de Lohengrin et des airs d’Alceste travestis en Tantum ergo.

Ce qui n’a d’ailleurs aucune importance.

* * *

Une note intéressante de la Revue des Idées fixe l’emploi de en et au devant les noms géographiques.

L’auteur, qui écrit en note qu’on a dit autrefois : à la Chine, à la Russie, n’ajoute pas que l’on a dit aussi à Natal (voyages de Dampier), dans un cas où à ne s’appliquait ni à une île, ni à une ville.

G. A.

[1904-04 Le Festin d’Ésope] Bulletin financier §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 6, avril 1904, n. p. Source : Gallica.
[Non OP]

La lourdeur persiste pour les fonds d’États Étrangers.

Le Rio est resté ferme, sur la fixation de son dividende à un chiffre satisfaisant.

Les fonds Russes sont soutenus.

L’action Suez conserve toute son avance à 4.055.

Le marché des mines d’or a été soutenu, mais nous devons constater que les affaires nouvelles ont été à peu près nulles.

Fortunio.

[1904-04 Le Festin d’Ésope] Notes du mois §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 6, avril 1904, p. 97. Source : Gallica.
[OP2 1254-1256]

Notre camarade Nicolas Deniker a envoyé avec succès des poèmes au concours organisé par la Plume. Mais que la gloire ne le grise point. M. Jean Moréas a raconté dernièrement de quelle façon il avait élu, au hasard, quelques poèmes parmi ceux qui lui avaient été soumis.

Aussi, ne faut-il pas avoir d’orgueil pour se soumettre sans raison aux décisions d’un jury.

* * *

Dernièrement, un jeune poète monténégrin soutenait, dans un café de Cettigne, que le prince Nicolas était un poète médiocre.

Or, ce filou se pique d’être un grand poète. Il est auteur d’un drame en vers intitulé : Tsarina Balkanska — l’impératrice des Balkans.

Une heure après, le jeune poète était empoigné. Il est maintenant sous les verrous.

* * *

Il faut rectifier comme il suit un passage de la réponse du compositeur Gabriel Fabre parue dans le dernier numéro.

« Un Puvis de Chavannes et une toile impressionniste » et non pas est ; ce qui est tout le contraire de ce qu’a voulu dire l’auteur.

* * *

Le diplomate autrichien Alexandre von Hübner, mort en 1892, était ambassadeur d’Autriche à Paris au moment où Napoléon III épousa « Donna Eugenia de Guzman » appelée en France : Mademoiselle de Montijo.

La Deutsche Rundschau publie les mémoires de ce diplomate clérical. Voici ce que dit Hübner à la date du 30 janvier 1853 après avoir raconté le mariage de l’empereur à Notre-Dame.

« La comtesse Montijo passera cette nuit à Saint-Cloud et partira demain pour l’Espagne. La hâte avec laquelle on renvoie la belle-mère déplaît au public, qui pour l’instant n’est pas très bienveillant.

« En revenant, le long du quai de la rive gauche, nous vîmes sur la rive opposée un carrosse à quatre chevaux filer rapidement vers Saint-Cloud ; un rieur dit : “La mère a été tirée, le matin, à quatre épingles et le soir à cinq clous.” »

* * *

La France est-elle en décadence ? Cette question a été posée par l’Européen à un certain nombre de personnes de divers pays.

Les réponses sont intéressantes. Pour M. Beyerlein, auteur d’Iéna ou Sedan, la France n’est pas en décadence, car elle a osé inaugurer la lutte contre le cléricalisme.

Le critique anglais Edmund Gosse répond :

« Si par décadence vous voulez dire l’évolution, la métamorphose douloureuse de la vie, — oui.

« Si par décadence vous voulez dire ennui, apathie, baisse de la température morale et mentale, — mille fois non ! »

Pour le docteur Max Nordau la question même semble presque un blasphème, … La France est en ascension rapide et vit en ce moment une des époques les plus brillantes de son histoire.

M. Alfred Marshall, professeur à l’Université de Cambridge, pense que la disparition de la France du premier rang laisserait un trou qu’aucun pays ne pourrait exactement combler, et ne voit pas de signe indiquant que le trou sera fait.

Mme Carmen Sylva trouve que la France décadente ayant produit M. François Coppée, Melchior de Vogué, Jean Aicard, etc., etc., le ciel serait bien décadent pour avoir tant d’étoiles. On dit que la reine est au désespoir d’avoir oublié, dans sa réponse, le nom de M. Jean Rameau.

Le spirituel directeur de la Zukunft Maximilian Harden ne croit pas que la France ait glissé dans le marasmus senilis.

Le Danois Frederiksen dit : « La France est en décadence relative, comparée à l’Angleterre et aux États-Unis… En art vous êtes toujours la première nation du monde, mais l’art n’est pas une nécessité première mais un luxe. Je ne connais pas beaucoup les belles-lettres : peut-être même n’avez-vous pas la fraîcheur des nouveaux auteurs américains, et même anglais, qui bien que ne brillant guère à présent d’une façon particulière s’occupent plus de nous présenter la vie active et réelle. »

À l’avis de l’Anglais Thomas Hardy la France n’est pas en décadence.

L’éminent Georg Brandes se dit incompétent et renvoie la balle à M. Novicow qui chante la grandeur de la France comme il convient.

M. Bjœrnstjerne Bjœrnson ne croit pas à la décadence car les boulevards et leur débauche ne sont pas la France.

M. Edmond Picard accorde qu’à ne considérer que les apparences la France semble en décadence.

Pour M. Émile Verhaeren : « La suprématie de la France se concentre depuis quelques années dans l’art. »

Quant à M. Herbert Vivian, président du Legitimist Club de Londres, il emploie volontiers l’argument ad hominem.

« Que votre roi légitime vienne avec l’oriflamme ancienne, que la vieille civilisation renaisse, que le soleil de Louis XIV ressorte de son éclipse et la France pourra devenir le berceau d’une réaction pleine de gloire. »

Si on décapitait un Stuart maintenant ?

G. A.

[1904-06 Le Festin d’Ésope] Notes du mois §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 7, juin 1904, p. 117. Source : Gallica.
[OP2 1256-1259]

Le théâtre de Belleville est devenu un théâtre d’avant-garde. On y a joué Poupou qui est une pièce fort émouvante. M. de Faramond a représenté des paysans tels qu’ils sont : brutaux et cupides, de vrais paysans auxquels un phénomène de mimétisme donne la couleur de la terre qu’ils labourent et, si expérimentés que soient des acteurs, ils arrivent difficilement à animer ces personnages. Les comédiens de Belleville ont joué plus facilement une pièce de M. Pottecher, À l’écu d’argent. Cette comédie pleine de bon sens a fait bien rire les habitants de Bussang. À Paris, elle devient longue et ennuyeuse ; on la jouerait, avec succès d’ailleurs, dans un établissement religieux d’éducation.

* * *

Avant d’entreprendre son cambriolage artistique, Marc Stéphane avait envoyé au Festin d’Ésope sa dernière brochure : Aphorismes, boutades et cris de révolte. Il y a là quelques réflexions qui eussent fait la réputation d’un homme d’esprit au dix-huitième siècle. Quelques auteurs y sont naïvement peints en petits tableaux qui sont des vrais portraits et non des caricatures. Marc Stéphane laisse bien entendu une grande place à la chiromancie.

L’exploit de ce chiromancien l’a rendu presque célèbre lui et les artistes dont il a crocheté les vitrines. On a mis le cambrioleur en prison alors qu’on eût dû le combler d’honneurs à cause de sa bravoure, ou du moins lui offrir une place d’inspecteur des beaux-arts à cause de son goût éclairé.

* * *

Dans les Marges Eugène Montfort, naturiste qui s’efforce de réhabiliter un certain romantisme, me reproche d’avoir écrit que Gœthe eût pu penser comme M. Decourcelle. Je ne pouvais attribuer à M. Decourcelle des paroles dites par Gœthe. Mais, on trouverait beaucoup d’exemples de feuilletonistes parlant comme de grands auteurs. Cette phrase de M. Jules Mary : (La Charmeuse d’enfants, II, Paris Montgrédien) est, je pense, du Bossuet : « La nouvelle, au château, dans le pays, auprès de tous éclata comme un coup de tonnerre — Mademoiselle Colette, va nous quitter ! Mademoiselle Colette va partir. »

Des auteurs dont les lettrés font peu de cas en France sont souvent très prisés à l’étranger et y acquièrent, lentement et sûrement, le million de lecteurs dont M. Montfort dit que Gœthe le demandait à la postérité. En Angleterre, Émile Richebourg a été édité dans la série des classiques français et allemands de Macmillan. Préfacé et fort soigneusement annoté, Richebourg fait bonne figure entre Gœthe et Mérimée. Dans la préface, l’éditeur n’oublie pas de dire que Richebourg écrivait dans un français très pur.

D’ailleurs, M. Decourcelle a le droit d’avoir les pensées que Gœthe a eues le premier. Les idées des grands esprits sont toujours fécondes et Eugène Montfort eût-il jamais eu l’idée de publier les Marges si Balzac n’avait fait paraître sa Revue Parisienne qui eut trois numéros ?

* * *

La Revue des Idées donne comme clichés des expressions dont beaucoup ne sont que des façons logiques et naturelles de s’exprimer.

En dernière analyse — servir de base — donner l’éveil — traits saillants — faire de l’esprit ne sont pas plus des clichés que manger du pain ou acheter un paquet de tabac.

Il est vrai que les espérantistes s’expriment de façon plus neuve.

* * *

Les Mormons deviennent monogames, C’est du moins ce qu’ils affirment dans leurs prêches à Londres.

La vérité est que les Mormons manquent de femmes chez eux.

C’est pour convertir beaucoup d’Anglaises et les emmener en Amérique que ces braves gens ont renoncé à la polygamie.

La monogamie mormonne n’est que la traite des blanches.

* * *

En France la masse du peuple ignore encore toutes les victoires japonaises. Les capitalistes les ignorent moins et c’est, paraît-il, par des souscriptions françaises qu’une partie de l’emprunt japonais a été couvert.

Cependant on souscrit toujours pour les blessés russes. Les Japonais, pauvres bougres, peuvent crever en paix, le Japon n’est pas l’allié de la France. Beaucoup d’organes pacifistes comme l’Internationalis concordia font de la propagande pour la Russie, dont les stratèges ignorants et incapables dépensent en champagne ou au jeu les fonds de la Croix Rouge.

* * *

L’excellent Armory a fait enfin paraître Paris à travers les âges, gai recueil de ses meilleures fantaisies.

J’ai été féliciter Armory chez lui. Ses cheveux étaient retenus par un peigne en forme de demi-lune. De sa barbe rousse dégouttaient, comme de celle d’Aaron, le nard et la brillantine.

Armory m’a annoncé que la vente de son livre marchait bien.

C’est tout ce qu’il faut souhaiter à ce bon disciple de Willy.

* * *

Un forain russe a eu une excellente idée. Il promène dans les villages moscovites un singe vêtu d’un vieux costume militaire. Il le présente comme un général japonais captif. On annonce alors l’hymne japonais et un phonographe, placé derrière un rideau chante : « Viens Poupoule ! » en français, comme on fait à Port-Arthur.

G. A.

[1904-07 Le Festin d’Ésope] Notes du mois §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 8, juillet 1904, p. 137. Source : Gallica.
[OP2 1259-1260]

Nous commençons la publication de la traduction de Judith, tragédie de Friedrich Hebbel, poète allemand, né en 1813, mort en 1863.

Aucune œuvre de Hebbel n’avait été encore traduite en Français.

Hebbel était un grand poète dont les œuvres n’étaient point goûtées par les représentants de l’art officiel. Conçue après de longues lectures de la Bible, la tragédie de Judith est une œuvre pleine de force et de passion. Ces qualités ont fait dire que Hebbel n’avait ni goût ni mesure. Il est vrai qu’il pensait que la poésie est affaire d’inspiration et non de travail.

* * *

Résultats du prix Sully-Prudhomme : Mlle Marthe Dupuy et M. Raoul Gambert vont se croire de grands poètes, M. Émile Despax pensera n’avoir aucun talent et tous se tromperont.

* * *

Un intéressant essai sur le symbolisme vient de paraître comme préface aux paysages introspectifs de M. Tancrède de Visan pour qui les parnassiens seuls méritent l’appellation de symbolistes. L’orthographe de M. de Visan est souvent bizarre ; il écrit maquis avec un k.

* * *

Un important travail d’Oscar Ewald sur Nietzsche a paru à Berlin sous ce titre : Nietzsches lehre in ihren Grundbegriffen.

Oscar Ewald démontre que les deux conceptions de Nietzsche : Le surhumain et le retour éternel doivent être interprétées symboliquement et n’ont rien de scientifique.

* * *

Bayle raconte une anecdote dont beaucoup d’auteurs modernes pourraient faire leur profit :

Guillaume Forbes donna un jour un bon conseil à un homme qui composait beaucoup. Lisez davantage, lui dit-il, et écrivez moins.

Le nombre des excellents écrivains serait moins petit qu’il n’est, si ceux qui acquièrent enfin ce talent de bien écrire pouvaient se résoudre à ne publier quelque chose que tous les quatre ans.

* * *

Pourquoi Gœthe n’a-t-il pas achevé le Faust ?

On trouve une réponse dans les vortraegenweber Gœthes Faust, de W. Molitor : « Celui qui ne croit pas à la grâce peut entreprendre le Faust, mais il ne le terminera jamais. »

* * *

Rue Scribe, une annonce :

Pour 1.000 francs, un mois à l’Exposition de Saint-Louis, et l’on se dit que le contraire serait bien plus intéressant.

* * *

Notre ami Roinart, le grand poète de la Mort du Rêve, a eu, lors des fêtes Cornéliennes de Rouen où il prononça un discours, un succès considérable.

On nous écrit de Rouen que l’enthousiasme fut très grand et que rarement un poète fut si applaudi, pour avoir parlé d’un autre poète.

* * *

Dans le Mercure de France, numéro de juin, il y a une curieuse chronique de Charles Morice, à propos des Vues de la Tamise, par Claude Monet.

« Jamais l’auteur du Déjeuner sur l’herbe… », dit Morice, en parlant de Monet.

Le peintre Diriks a raison de trouver bizarre la critique d’art français.

G. A.

[1904-08 Le Festin d’Ésope] Notes du mois §

Le Festin d’Ésope : revue des belles-lettres, nº 9, août 1904, p. 157. Source : Gallica.
[OP2 1261-1263]

Pourquoi ne représente-t-on pas à Orange — au lieu de mythologomachies : les Cuirs de bœuf de Georges Polti ?

Il est temps que ce beau Mystère soit joué.

* * *

On m’apprend que les Elf Scharfrichter de Munich, les onze bourreaux des Tartufes d’Allemagne, se sont séparés. Cette salle de brasserie, qui était à la fois et en petit tous les théâtres du monde depuis le théâtre de Bayreuth jusqu’à la boîte à Fursy, a fermé ses portes. L’influence des représentations des Elf Scharfrichter — le plus artiste que des Ueberbrettl — se fit sentir sur toute la littérature allemande et établit la prépondérance de l’école littéraire de Munich. Franck Wedekind, Leo Greiner, Otto Falkenberg, Heinrich Lautensack sont connus maintenant de l’Allemagne tout entière. Une femme, une française, dont le type a été popularisé par une statuette : l’Ueberfrau, chantait chez les Scharfrichter. Le directeur M. Henry était français également. Il dirigea la Revue franco-allemande qui fit du bruit en son temps.

Je gage que les poètes et les artistes de Munich se réunissent toujours au café Stéphanie.

* * *

La première partie de l’anthologie des conteurs français du xviiie siècle que vient de publier M. Van Bever remettra en honneur des noms oubliés parce que le xixe siècle romantique les avait trouvés frivoles.

Le conteur le plus intéressant de cette première partie est certainement Robbé de Beauvezet, auteur d’un poème sur la religion et d’un autre sur la… (comme celui de Fracastor… vous m’entendez).

On fit là-dessus cette épigramme :

L’homme Dieu but jusqu’à la lie
Le calice de la douleur ;
C’est sa dernière ignominie
D’avoir Robbé pour défenseur.

Un conte inédit de Laclos, des notices précises et certaines, donnent au livre de M. Van Bever une valeur supérieure à celle d’une simple anthologie.

* * *

Les conteurs français du xviiie siècle passionnent aussi les Allemands. L’un d’eux vient de publier un livre bien illustré : Die galante Zeit. Il y a dans ce livre — entre autres choses — une épigramme inédite, ou soi-disant telle, de Piron. La voici :

Certain auteur de cent mauvais libelles
Croit que sa plume est la lance d’Argail.
Au haut du Pinde, entre les neuf Pucelles
Il est planté comme un épouvantail.
Que fait le bouc en si joli bercail ?
Y plairait-il ? Penserait-il y plaire ?
Non, c’est l’eunuque au milieu du sérail ;
Il n’y fait rien et nuit à qui veut faire.

Cette épigramme n’est pas inédite. Je le regrette et vais compléter les renseignements de l’auteur de die Galante Zeit. Piron fit cette épigramme sur l’abbé Desfontaines et la lui montra. Celui-ci fut très choqué de l’expression de Bouc que Piron lui offrit de modifier, en écrivant simplement : le B… Desfontaines voyant que la réparation serait pire que l’offense, refusa. Piron fit deux autres épigrammes contre Desfontaines. La première débute ainsi :

J’ouvre le temple de mémoire.

Et la seconde

Eh ! supprime tes sots écrits.

Piron écrivit aussi une épitaphe pour Desfontaines :

Dans ce tombeau gît un auteur
Dont en deux mots voici l’histoire :
Il était ignorant comme un prédicateur
Et malin comme un auditoire.
Mais le plus cruel pour l’abbé Desfontaines fut Voltaire :
Pour l’amour antiphysique
Desfontaines flagellé
À, dit-on, fort mal parlé
Du système newtonique.
Il a pris tout à rebours
La vérité la plus pure ;
Et ses erreurs sont toujours
Des péchés contre nature.

Desfontaines fut la cible de plusieurs autres épigrammatistes parmi lesquels : Bret.

* * *

Si Remy de Gourmont n’adorait aucun dieu, il serait notre Renan.

Un Renan plus jeune et plus savant, mais idolâtre. Il se courbe devant Nietzsche.

Son dernier livre d’épilogues est d’un Bayle doublé d’un Obsequens. Car Remy de Gourmont aime les monstres et il nous détaille avec complaisance ceux qui sont survenus dans la République. On se demande pourquoi ce philologue écrit des : gentlemen alors qu’ailleurs il met des phallus, des métingues ?

* * *

Le Festin d’Ésope est assuré de l’immortalité. Willy s’est plu à le nommer dans un roman que l’auteur a non seulement écrit mais illustré de ses photographies. Willy est un homme curieux et peu connu malgré tout. Il est notre Andréa de Nerciat. Le Nerciat qui inventait le cliché demi-monde, et goûtait Kleist, ce génie aimable qu’on n’a connu en France que l’an dernier, lorsque le théâtre Victor-Hugo donna sa Cruche Cassée grâce à notre Henry Vernot.

* * *

La Presse nous apprend que M. Boni de Castellane est un homme jeune, brillant et divers. Drôle d’homme !

* * *

Une jolie coquille d’un grand journal :

Le bey salue portant la main à son nez.

* * *

A Channel Passage and other Poems. C’est le titre du nouveau recueil de poèmes que vient de publier Swinburne.

G. A.

Le Financier §

[1908-01-14 Le Financier] L’emprunt marocain.
Interview de El Mokri. « Le Financier » chez l’envoyé d’Abd-El-Aziz §

Le Financier, 14 janvier 1908, p. 000.
[OP3 402-405]

Un abord difficile. Discrétion diplomatique. El Mokri apprend par nous la proclamation de Moulaï-Hafid. La question de l’emprunt. Rien n’est commencé.

Dès 11 heures, samedi matin, je sonnais au troisième de l’entresol, 12, boulevard Malesherbes. C’est là, dans un appartement meublé assez modeste, qu’est descendu El Mokri, membre du Maghzen, ancien attaché de El Torres la conférence d’Algésiras et vaguement ministre sans portefeuille défini. Bien des journaux lui ont, par erreur, attribué la qualité de ministre des Finances marocaines. El Mokri, qui a occupé simplement quelques honneurs dans les Travaux publics, se défend lui-même, avec beaucoup de bonne grâce d’ailleurs, d’être ministre des Finances de son souverain.

« Son Excellence n’aime pas les journalistes », me dit tout de suite, d’un air narquois, son interprète particulier. Cependant le nom du Financier opère un excellent effet. « Certainement, ajoute l’interprète, Son Excellence vous recevra. Mais M. Regnault est là. Il faudra que vous attendiez son départ. »

À ce moment arrive le capitaine Guyot, attaché militaire à la légation de France au Maroc, en compagnie de M. Regnault qui passe, affairé et muet, indiquant par des gestes énergiques qu’il ne peut rien dire, qu’il n’a pas le droit de parler…

Me voici en présence d’El Mokri et de son interprète officiel, Si-Ben-Ghabrit.

L’envoyé extraordinaire du sultan marocain est un bel homme, son interprète officiel aussi. L’aspect général d’El Mokri rappelle celui d’un banquier levantin. Il est brun, extrêmement sympathique ; il a au doigt un gros diamant, et son œil est rêveur, un peu rusé. Il lui manque le costume européen et un havane entre les dents. Il avoue lire le français assez couramment et je le soupçonne de le parler mieux qu’il ne veut le dire.

Je vais droit au fait :

« Je sais que le voyage de Son Excellence El Mokri a pour but un emprunt. Quel doit en être le montant ? »

L’interprète répète ma question en arabe et ensuite traduit la réponse d’El Mokri :

« La mission de Son Excellence est secrète. Il a reçu de son gouvernement l’ordre de ne faire aucune communication à la presse. »

Je souris.

« Le gouvernement de Son Excellence me paraît assez mal en point, dis-je. El Mokri a-t-il lu dans les journaux du matin la dépêche publiée par le Times ? Fez, la capitale d’Abd-El-Aziz aurait proclamé sultan du Maroc le prétendant Moulaï-Hafid. »

Si-Ben-Ghabrit me regarde étonné et avec émotion apprend la nouvelle à El Mokri dont le visage de Maure se départit un instant de son impassibilité. Les deux hommes parlent un instant à haute voix ; les sons gutturaux de la langue arabe me semblent déceler un émoi indicible.

« Cette nouvelle, me dit l’interprète, a un peu ému El Mokri : M. Regnault ne nous a rien dit de tout cela. Cependant, El Mokri croit la nouvelle fausse. Tout au plus, s’agit-il de quelques bagarres organisées par les rares partisans de Moulaï-Hafid et dont le télégraphe aura grossi l’importance. »

Je demande :

« Moulaï-Hafid et le Maghzen ont-ils de l’argent ? »

El Mokri sourit et me fait dire par l’interprète : « Comme cette question n’a rien à voir avec la mission d’El Mokri, il tient à y répondre nettement. Moulaï-Hafid vit sur la population de rapines et de razzias, et cela ne contribue pas peu à le faire détester dans le pays. Chaque jour, ses partisans désertent en plus grand nombre. Toutes ces raisons font croire à El Mokri que le télégramme du Times a fort exagéré la situation. D’ailleurs, même au cas où la nouvelle serait en partie confirmée, la situation pécuniaire de Moulaï-Hafid étant inextricable, son usurpation ne pourrait durer longtemps. »

Je m’enquiers insidieusement :

« Abd-El-Aziz a-t-il de l’argent ?

— Son Excellence ne peut vous répondre, m’est-il dit. Cette question a trait à sa mission financière.

— Allons ! le grand mot est lâché ! »

J’en fais la remarque. El Mokri et Ben-Ghabrit rient de bon cœur et après s’être concerté avec son maître, l’interprète me dit :

« El Mokri arrive à peine à Paris. Il ne sait pas combien Je temps il y demeurera. Il a une mission. Mais il ne sait pas si les circonstances n’en changeront pas la nature. » J’insiste :

« Des négociations d’ordre financier n’ont-elles pas été engagées avec d’autres puissances européennes ? »

El Mokri réfléchit et, finalement, me fait déclarer : « Son Excellence est dans une ignorance totale à ce sujet. »

Je précise :

« Des négociations n’ont-elles pas été engagées avec des groupes financiers français ? »

El Mokri me fait répondre brièvement :

« Non ! aucune négociation de cet ordre n’est engagée en ce moment. »

Il y a quelques années, El Mokri a été envoyé en mission à Berlin, c’est pourquoi je demande :

« Son Excellence, après son séjour à Paris, n’ira-t-elle pas à Berlin ? »

El Mokri me regarde et répond lui-même :

« Non ! »

Voyant qu’il n’y a plus rien à tirer d’El Mokri, je le remercie et prends congé après avoir recueilli quelques

éclaircissements officieux touchant la mission du ministre marocain.

Quelqu’un qui connaît bien El Mokri et qui est fort au courant des dessous financiers du Maroc, m’a fait la déclaration suivante :

« Le voyage d’El Mokri a pour but la négociation d’un emprunt destiné à transformer les dettes à courte échéance, assez nombreuses, du Maroc, en une seule dette à longue échéance. Depuis longtemps déjà, des négociations se poursuivent à ce sujet entre le Maroc, le Quai d’Orsay et le ministère des Finances. M. Regnault pourrait dire où elles en sont, mais il n’en parlera pas. »

D’ailleurs, on peut hardiment affirmer que cet emprunt ne sera pas conclu d’ici longtemps. Peut-être El Mokri lui-même exagère-t-il l’importance de sa mission. Je doute que ses pouvoirs soient très étendus. Je ne suis pas éloigné de croire, qu’étant donné la marche des événements au Maroc, El Mokri, depuis longtemps au courant de la tournure que prendrait la situation, n’ait intrigué pour obtenir une mission quelconque à l’étranger. Son éloignement, en le mettant à l’abri de tout danger, lui donnerait une importance considérable comme intermédiaire entre son pays et les puissances.

Ah ! certes ! l’emprunt marocain aura lieu !… Mais quand ?… Mais quand !

La Grande France §

[1902-01 La Grande France] Théâtre en Allemagne

« Le Coq rouge », de G. Hauptmann §

La Grande France, janvier 1902, p. 000.
[OP2 1069]

La Gazette de Cologneécrit que le 27 novembre, jour de la première du Coq rouge,a marqué la fin de la tyrannie de la littérature dramatique berlinoise. En effet, Le Coq rouge,de même que Michael Kramerl’an dernier, a été un four, les journaux disent un krach. Cela est d’autant plus à retenir que Hauptmann, qui a eu deux voix pour le prix Nobel, était le dictateur du théâtre allemand. Le Coq rougeest une tragi-comédie où le tragique réside en le sujet lui-même. Des petites gens incendient leur maison pour toucher le montant de leur assurance, et la femme du cordonnier Fielitz meurt subitement au dernier acte. Le comique consiste en ce jargon berlinois qui ferait du Coq rougeune pièce toute locale si elle n’était aussi socialiste. Ajoutons que cette pièce marque une décadence chez l’auteur des Tisserands.Tous ces cordonniers et forgerons parlent pour ne rien dire. La pièce n’est même pas documentaire. Dans leur vie réelle ces artisans mêlent toujours la politique à leurs affaires privées. Si novateur que soit Hauptmann, il n’a pas eu le courage d’employer cette ressource pourtant comique.

Ajoutons que les quatre actes du Coq rougesont la suite d’une autre comédie de Hauptmann : Der Biberpelz.

[1902-02 La Grande France] Le prestige français en Allemagne §

La Grande France, février 1902, p. 000.
[OP2 1070-1073]

Si ces lignes tombaient sous les yeux de lecteurs allemands, à Königsberg, par exemple, il est certain qu’ils riraient à mousser comme leur chope de la naïveté de cette France qui pense avoir encore quelque prestige dans le monde. Mais n’en déplaise aux bourgeois de Königsberg qui ont changé depuis Emmanuel Kant, malgré sa défaite, la France est demeurée, au regard de beaucoup d’Allemands, un idéal, souvent un objet d’envie. Les socialistes aiment cette contrée d’où doit venir la liberté. On a pu se rendre compte de l’intérêt qu’inspire la France, en 1900, lors de l’Exposition. De tous les points de l’Empire accoururent ces hordes curieuses de Paris, et comme il ne faut pas oublier le commerce on en fit et l’on gagna beaucoup d’argent dans la riche France. Car les Allemands en sont bien certains et ne cessent de le dire : la France est plus riche que l’Allemagne. Ils ont raison, d’ailleurs ; le peuple français est riche, car il connaît l’épargne, le peuple allemand l’ignore, il est pauvre. La France garde, en Allemagne du moins, le prestige de sa richesse.

Un récent article de La Revuenous parlait de la décadence du français en Angleterre. Un passage nous apprenait que cette langue y était, à cette heure, enseignée par les Allemands. En effet, on peut assurer qu’ils savent tous le français ou du moins croient le savoir. Il n’est pas de salon où toute la salonnée ne s’exprime convenablement en français. Dans les livres et les journaux, les citations françaises, soit d’auteurs, soit de proverbes, sont innombrables. Je prends dans un numéro de 1901 des Lustigt Blaetterun article du professeur Hans Bohrdt. Cet article tient en trois quarts de page et j’ai trouvé intéressant de relever les phrases et les mots provenant du français qu’il contient :

Siècle. — Études sur la flexion du substantif12. — Le fils de mon père est mon frère13. — Fin de siècle. — Conception. — C’est le peintre qui fait la peinture14. — Madame du Titre. — Je, c’est moi. — Tourner. — Naissance. Et enfin, terminant l’article, cette phrase invraisemblable, qui, je le répète, est en français : Soyons allemands ! Je ne parle pas des autres mots français à qui l’on a donné une désinence germanique.

Un autre exemple montrera combien le français est familier aux Allemands. Le 5 décembre dernier, à la séance du Reichstag, le député agrarien, comte Arnim, et le socialiste Bebel s’engueulent comme des héros homériques. À bout d’arguments, le comte déclare en bon français que Bebel « n’est pas à la hauteur de son dédain ». D’ailleurs le français, qui n’est plus guère parlé en Alsace, est encore familier aux Lorrains. Il est, en outre, parlé par douze mille Prussiens, dans le canton de Malmédy, près d’Aix-la-Chapelle, sur la frontière de Belgique ; c’est ce qu’on appelle la Wallonie prussienne.

Il faut ajouter que le français était encore bien plus répandu autrefois. Je ne sais plus quel voyageur raconte qu’un jour il entra dans une maison de la Forêt-Noire pour y demander à manger. Il n’y avait là qu’un petit garçon de dix ans. Comprenant à l’accent qu’il avait affaire à un Français, l’enfant répondit : « Papa n’est pas céans. » Alors, c’était le grand chic de mêler à l’allemand beaucoup de français, et, aujourd’hui que la mode est à l’allemand, l’influence française est demeurée très sensible. Un grand nombre de vocables sont tout à fait français : corset, salon, abonnement, merci, thé dansant, friseur, malheur, populaire, ordinaire, à-propos, adieu, merci, pardon, liqueur, logis, taille, bureau, commis, étage, perron, accoucheur, robes, modes, terrain, décorateur, appartement, prolétariat,etc. Je ne donne que quelques-uns de ces mots employés couramment. Je ne dis rien des mots qui ont pris l’aspect teuton ni des termes scientifiques que les Allemands emploient volontiers, tels que les Français les empruntent au grec et au latin.

Si le paysan du Rhin, de Westphalie ou de Souabe possède des jurons nationaux, il ne néglige pas le saperlott. Dans les contes, on voit souvent des paysans jurant par sappernontijo,qui, je crois, s’apparente au sacré nom de D…,en passant par le scrongnieugnieude l’immortel Ramollot. D’un homme qui agit mal, le paysan dira musjo,mot qui n’est autre que monsieur.

D’ailleurs, en plat allemand, on appelle un concombre, coumcouter,la canelle, canel,etc.

La langue française étant, en somme, si populaire, il serait étonnant que la littérature française ne le fût pas. Les théâtres jouent autant de pièces françaises qu’allemandes. On voit, sur l’affiche, Les Petites Michusuccéder à La Robe rouge.Les Berlinois applaudissent La Dame de chez Maxim. Les lettrés et surtout les lettrées préfèrent au théâtre moderne allemand les pièces françaises. On vient d’inaugurer à Cologne un nouveau théâtre ; la pièce d’ouverture a été Mamzelle Nitouche !Dans un salon littéraire, une baronne m’avoua être fort contente, car elle espérait avoir beaucoup plus de pièces françaises à applaudir.

Émile Zola est le romancier le plus populaire d’Allemagne. Non seulement ses livres se vendent dans toutes les librairies, mais encore dans tous les bazars. Il n’est pas rare de lire dans les journaux une annonce de liquidation de chaussettes, de corsets, de vêtements pour enfants et de romans de Zola à 25 pg15 le volume. Lorsqu’il n’y a pas de liquidation, ces romans se vendent 30 ou 35 pg. Au reste, la moitié des romans lus en Allemagne sont les traductions des romans français de Mirbeau, Prévost, P. Louÿs, Dubut de Laforêt, Montépin, le meilleur et le pire. Ces romans sont toujours offerts par les libraires comme étant très lestes. Le point remarquable est que le plus souvent le traducteur reste anonyme et que rien sur le volume n’annonce une traduction. Pour les vers français, on n’en voit guère aux vitrines des libraires, mais les revues en donnent souvent. Ainsi Die Wochepublie presque chaque semaine la traduction d’un poème de Verlaine. Mais toute règle comporte des exceptions, et l’on a vu, à Bonn par exemple, où fut donné le premier élan à la romanistique, des candidats pouvant improviser un discours en langue romane, mais incapables de prononcer une phrase correcte en français moderne. Il faut ajouter qu’à Bonn, du moins, ce fait ne se reproduit plus et que M. Eugène Gaufinez, le distingué professeur de littérature française à l’université, enseigne à ses élèves, et notamment au prince héritier, le français le plus pur.

Au point de vue romantique, je crois que la France n’a que peu d’influence.

Certainement beaucoup de peintres de Düsseldorf ou de Munich ont étudié à Paris ; mais le public ignore les plus grands artistes français, et je pourrais citer tel mouleur fameux de Cologne qui ignorait le nom de Rodin dont l’œuvre a pourtant été produit en Allemagne. Les ouvrages des musiciens français sont beaucoup plus appréciés que ceux des peintres et sculpteurs. Ce fait me semble digne de remarque, car à mon sens les Allemands sont supérieurs aux Français dans l’art de la musique, tandis qu’ils restent fort au-dessous comme peintres et sculpteurs.

Est-il besoin de dire en quelle estime les Allemands tiennent les vins français ? Faut-il ajouter que les couturières et les modistes font toutes de deux à quatre fois par an le voyage de Paris pour acheter des modèles ? Mais c’est peut-être en religion que la France garde le plus de son prestige.

On sait qu’un tiers au moins de l’Allemagne est catholique fervente. Le Rhin est appelé la « rue papale ».

Dans toutes les églises des autels sont voués au Sacré-Cœur, à Notre-Dame de Lourdes : dévotions françaises. L’œuvre du Pain de saint Antoine fondée à Paris par les assomptionnistes est florissante et, chaque année, des trains de pèlerins traversent la France pour atteindre Lourdes.

Il serait fort difficile de résumer cet article incomplet ; aussi prierai-je mes lecteurs de vouloir bien en retourner tout simplement les points principaux : parle-t-on beaucoup l’allemand en France ? — L’influence de son voisin, l’Allemand, se fait-elle bien sentir sur la langue française ? — Les journaux contiennent-ils beaucoup de citations allemandes ? — Les députés s’apostrophent-ils en allemand ? — Parle-t-on allemand sur quelque point du territoire français ? — Les couturiers parisiens vont-ils à Berlin chercher leurs modèles ? — Les dévotions des catholiques français sont-elles originaires d’Allemagne ?

Je pourrais encore parler de l’alliance franco-allemande, mais cela ne me regarde pas. C’est d’ailleurs une question qui laisse, je crois, la grande majorité des Allemands assez indifférents.

[1902-10 La Grande France] Français à Munich §

La Grande France, octobre 1902, p. 000.
[OP2 1074-1077]

Lorsque le mouvement symboliste battit son plein à Paris, une réaction ou une diversion fut trouvée nécessaire. C’est de cette époque que date la fondation à Montmartre ou au quartier Latin des cabarets artistiques — Chat-Noir ou autres. Les Allemands qui retardent un peu en littérature sont en pleine bataille symboliste. Comme les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, le cabaret artistique est florissant en Allemagne. On l’appelle Ueberbrett’l -hyper-scène — , expression calquée sur celle de Nietzsche : Uebermensch.

L’Ueberbrett’lfut prévu dans son roman Stilpepar Otto Julius Bierbaum devenu depuis un des maîtres du genre à Berlin.

Vers la même époque, un Français, M. Henry s’était établi à Munich et y avait fondé la Revue franco-allemande aujourd’hui disparue mais qui eut son heure de gloire. M. Henry, ses collaborateurs, des peintres et des musiciens, se réunissaient au café Stefanie — le Procope de Munich. Les uns dessinaient des charges, d’autres chantaient, d’autres déclamaient des vers. Henry avec sa verve endiablée disait les chansons de Montmartre ou en improvisait. De plus il ne cessait d’exhorter ses amis à s’organiser, à louer une salle et à se produire en public. Il fit si bien qu’il les convainquit mais les fonds manquaient.

En octobre 1901 on était sur le point de bâtir une petite salle dans la cour du café Stefanie, lorsque arriva la nouvelle de la fondation à Berlin de l’Ueberbrett’lpar le baron de Wolzogen. Henry fut désolé. À Berlin, le succès de l’Ueberbrett’lfut énorme. En une seule année, il y eut soixante-six imitations. Beaucoup firent faillite et il ne subsiste guère maintenant que les petites scènes du Pégase affamé : Zum hunrigen Pegasus, — Bruit et fumée : Schall und Rauch, — et le Trianon d’Otto Julius Bierbaum. Ces petits théâtres ont d’ailleurs dégénéré et se rapprochent de plus en plus du café-concert appelé en Allemagne : Variété. Enfin, en 1901 après avoir réuni les capitaux nécessaires, Henry et dix de ses amis boycottèrent le café Stefanie et fondèrent au numéro 28 de la Türkenstrasse, dans la cour d’une brasserie, le cabaret des onze bourreaux ou francs juges — Die Elf Scharfrichter.

Les onze associés prirent des pseudonymes moyenâgeux : Balthasar Starr, Serapion Grab, Frigidius Strang, Dionisius Tod, etc., et commencèrent leurs représentations.

Depuis lors le succès ne s’est point démenti. Les Elf Scharfrichter sont devenus le seul cabaret vraiment artistique d’Allemagne.

La petite salle des Scharfrichter contient une centaine de places. À gauche en entrant on voit le poteau d’exécution avec la hache et des têtes tranchées. Les murs sont ornés d’estampes françaises ou allemandes, de tableaux et des masques en relief des onze. Des étagères supportent des statuettes représentant Marya Delvard ou l’avocat Kohte chantant ses liederde Pierrot. Au fond, le rideau s’ouvre par le milieu sur la scène agencée comme celle d’un grand théâtre moderne : jeux de lumière électrique, décors artistiques, lanternes pour projections, etc. L’orchestre comprenant une vingtaine de musiciens est invisible comme à Bayreuth ou au théâtre du Prince-Régent. Les représentations sont mêlées de chants avec décors, de chansons, de déclamations.

Les satires trop vives, comme une, très réussie, contre l’intendant des théâtres royaux, von Possart, ne sont pas sur le programme, ainsi la censure n’a rien à dire. On donne encore des jeux d’ombres, des pantomimes, des comédies, des parodies, de petits opéras, etc.

Les Scharfrichter qui n’étaient que onze au début sont maintenant une trentaine. M. Henry fait le boniment en allemand avec l’accent montmartrois le plus pur. Il ne joue jamais sauf dans les pantomimes. Mais à chaque représentation il chante en français les chansons de Paris ou les siennes.

La bièr’, c’est fad’ ; la bièr’. c’est moche,
C’est un boisson de têt’ de Boche.

Henry est très aimé à Munich, il a édité une douzaine au moins de poètes allemands, aujourd’hui célèbres, alors inédits. Il a édité aussi à Munich des romans français, par exemple : La Visitationde Paul-Louis Garnier. Il prépare un grand ouvrage sur l’Allemagne.

Hans Richard Weinhoppel est le compositeur infatigable de la troupe. Son magnifique talent n’est plus discuté en Allemagne.

Frank Wedekind est un poète qui compose lui-même la musique de ses chansons et les chante en s’accompagnant sur la guitare. Il joue lui-même ses pièces et dernièrement était en tournée à Berlin où il donnait son très personnel Rabbi Esra.Il est très en vue depuis que des vers parus dans le Simplicissimus lui valurent deux ans de prison pour lèse-majesté à l’empereur.

Les Greiner, Otto Falkenberg et Henri Lautensac sont trois poètes de talent et d’avenir qui tiendront haut la gloire attique de Munich contre la littérature insolente et envahissante des Berlinois.

Il y aurait encore des noms à citer, comme celui de Bullmann, le maître de chapelle des Scharfrichter, mais il faut que je justifie mon titre : « Français à Munich ».

Il y a une Française chez les Scharfrichter. C’est Marya Delvard.

Une Nancéenne pâle, longue, gainée de noir, coiffée de noir. Une statuette a popularisé sa silhouette tragique dans l’Allemagne entière. Les Allemands se figurent volontiers l’Ueberweib,la surfemme, sous les traits de Marya Delvard. Elle est le type pour eux de la femme moderne. Un frisson secoue les spectateurs, lorsque sur la scène sombre, elle apparaît chantant Ilsede Frank Wedekind.

Ich war ein Kind von funfzehn Jahren,
Ein reines, unschuldsvolles Kind
Als ich zum ersten Mal erfahren
Wie süss der Liebe Freuden sind…

J’étais une enfant de quinze ans,
Une pure, innocente enfant,
Lorsque pour la première fois j’appris
Combien douces sont les joies de l’amour…

Ou la chanson de Maeterlinck :

Et s’il revenait un jour
Que faut-il lui dire ?…

Car Marya Delvard chante en allemand et en français.

Elle doit à sa gloire de la faire ratifier à Paris. Henry me disait un jour l’espoir de venir en France avec ses camarades. Il faut que Paris puisse applaudir les Elf Scharfrichter, ce résultat de la culture française en Allemagne.

[1902-10 La Grande France] Questions franco-allemandes.
L’exposition de Düsseldorf §

La Grande France, octobre 1902, p. 000.
[OP2 68-69]

L’exposition de Düsseldorf n’est qu’une exposition régionale pour le pays du Rhin et la Westphalie. Mais l’importance de ces deux provinces donne un caractère particulier à cette exposition, qui, dominée par le clocher tordu de Saint-Lambert, s’étend au bord du Rhin, dont les rives sont à cet endroit plates, dénudées et vilaines. Düsseldorf, bien tombée au point de vue artistique, est une ville neuve et superbe. Avec ses jardins, ses promenades, ses maisons gaies et modernes elle semble elle-même une exposition. Mais la véritable exposition au bord du Rhin, malgré ses portes monumentales, malgré ses édifices d’architecture sécessionnistes, manque un peu d’originalité. L’empereur l’a compris : il n’a voulu que l’entrevoir. Le palais de l’Art, où triomphe comme un défi le polychrome Beethoven de Max Klinger, contient le fin du fin de l’art moderne en Allemagne. Sauf quelques tableaux signés par les rares artistes allemands que j’aime, je n’ai rien vu qui valût la peine de se déranger. Ailleurs les palais du Fer et des Machines — Krupp, Bochum, etc. — donnent une impression de force et de santé qui fait sourire ceux qui savent quelle crise terrible subit en Allemagne l’industrie du fer, sans parler des autres. En traversant les salles d’exposition on est frappé de la peine que se donnent les Allemands pour fabriquer des contrefaçons. Ici, c’est du coton qui imite la soie de telle façon qu’on s’y méprend. Là, du carton se fait passer pour du cuir. Là, un buste est élevé à l’inventeur de la margarine, un Français d’ailleurs. L’aspect est en somme très sérieux et dénote un grand labeur intelligent. Le côté mutualité, maisons d’ouvriers, mériterait plusieurs semaines d’étude. Par exemple le côté des amusements est morne. Il n’y a d’ailleurs pas de boniments. Un Caire surtout où les Abricots s’expriment en allemand est un spectacle peu réjouissant pour ne pas dire navrant. Le soir, on fréquente surtout les représentations du Combat naval car l’empereur l’a dit : « Notre avenir est sur l’eau. »

À 9 heures du soir tout est désert et l’on n’a d’autre ressource que celle de s’attabler dans une brasserie et d’entendre les Allemands s’apitoyer sur le désastre de la Martinique qu’ils considèrent noblement comme un malheur presque national.

[1903-04 La Grande France] « Onze journées en force » par Sadia Lévy et Robert Randau

(Éditions de La Grande France, aux bureaux de la revue, à Paris ; chez Jourdan, à Alger) §

La Grande France, avril 1903, p. 000.
[OP2 1077-1080]

On a lu dans La Grande France,en mars dernier, un article qui, de même que le manifeste de Du Bellay, aurait pu être intitulé : Défense et illustration de la langue française. L’Anglais Wells prévoyait la destinée de notre français appelé à devenir la langue mondiale. En effet, depuis l’époque où son éloge fut écrit par l’Italien Brunetto Fertini, le français a prouvé une vitalité plus grande que celle de tout autre langage. Si des patries l’ont remplacé — pas entièrement — par les parlers indigènes, il n’en reste pas moins vrai que partout où le français fut langue nationale, il est resté tel en dépit des conquêtes et des gouvernements, comme on peut le voir par les exemples du Canada, de la Louisiane, d’Haïti, de Saint-Maurice, de la Lorraine conquise, de la Wallonie belge et du canton de Malmédy, en Prusse. Ces exemples nous rassurent sur l’avenir du français en Algérie. Malgré les langues diverses qui luttent contre lui et au cas même où les idées séparatistes de certains Algériens se réaliseraient, la langue de l’Algérie restera le français, enrichi, il est vrai, de tout un vocabulaire africain qui nous serait inutile ici. Les manifestations des écrivains algériens sont donc les plus intéressantes parmi celles qui attestent la vie mondiale du français. Et si des Algériens veulent bien nous dire, dans un livre, leur impression sur les écrivains de France, expliquer comment la littérature centralisée à Paris éduqua les poètes et prosateurs africains, ce livre, à mon sens, est capital. Onze journées en forcede Robert Randau et Sadia Lévy est un tel livre, dont les auteurs, on le sait, ont la première place parmi les écrivains doués, en Algérie.

Les talents algériens de Robert Randau et de Sadia Lévy fraternisent. Je les symboliserai volontiers par la même lettre de l’alphabet hébraïque en mettant pour Robert Randau le point virilisant appelé daghesc.

Le talent de Robert Randau est puissant, tentaculaire comme un monstre marin. En lisant cet écrivain, on évoque, malgré soi, ce géant Atlas qui portait le ciel et que portait la terre. Dans les Crépuscules aux cabarets,chants rauques comme des prophéties d’Ezéchiel, Randau célébra les orgies nécessaires au poète, les aubes des nuits blanches, la pâleur des gueules de bois, les hoquets qui sont des râles et les ivres nuits des tropiques. Ces poèmes font songer d’un Villon engueuleur comme Bruant, fort comme ceux qui ont mangé du cœur de lion, et qui aurait aussi collaboré au Père Duchêne, journal rédigé, si on ne le sait, en vers libres. Dans chacune des œuvres de Randau on admire son talent libre, moderne, visionnaire, plein d’images comme le ciel au pays des mirages. Dans ses vers en prose, il semble aussi qu’on entende tinter l’or verbal que possèdent ceux qui ont lu Mallarmé. De plus, Randau est frère de ce poète bulgare mort en 1895, Slaveycoff, qui répondit à ceux qui, sous prétexte d’expressions trop libres, tentaient de le dissuader de publier son volume de proverbes : « Que vous le vouliez ou non, il faudra imprimer mon livre avec tous ses excréments. »

Quand on parle en France de Sadia Lévy, on se figure volontiers cet écrivain pareil à un de ces purs et savants Rois Mages du tableau de Gustave Moreau, si juvéniles qu’on les prendrait pour des princesses. À le lire on admire cet esprit très orné où gisent des mots hébreux, lourds comme des diadèmes, et des images lyriques des moallacas. On reconnaît à la brièveté de sa phrase et de son art subtil le rythme concis et merveilleux des psaumes.

Connus déjà par leur beau roman, Rabbin, ces deux parfaits écrivains ont donc imaginé en une prose débordante d’images la fable ingénieuse des Onze journées en force. Deux Algériens : l’un, Sébastien Lémare, puissant et exalté, l’autre, Kehath, plus faible, plus jeune d’aspect, mais vieux d’une hérédité, je ne dirai pas sacerdotale puisqu’il n’est pas Cohen, mais religieuse à cause de savants en exégèse qu’il compte sûrement parmi ses ascendants. Lémare et Kehath névrosés, brûlés par le soleil africain, s’évadent en l’art important mais en partie malsain d’il y a quelque dix ans. Ils s’exténuent en toutes les déliquescences. Je gagerai que par peur de se piquer en cueillant les figues de Barbarie dangereuses comme un amour, ils préférèrent s’intoxiquer en mangeant des fraises à l’éther. Au lieu de regarder les femmes d’Algérie, ils étudient le potelé, le macabre et l’obscène de l’art de Rops. Or vous le savez, ces Algériens qui ne sont pas des barbares sont pourtant des barbaresques et si l’art du Paris lointain les tue, des orgies souveraines et africaines les sauveront. Les paysages d’Afrique, les images algériennes qu’ils ont vues sans les regarder, les hantent, les fécondent. Qu’ont-ils besoin, ces Africains, de ce qui est beauté à Paris, n’ont-ils pas assez de beauté autour d’eux : faune, flore et femme ? et ils l’avouent à la fin : « Être parisien devient la honte. »

Le livre finit après l’acte païen de la libation, acte de piété à l’égard de leur terre africaine. Ils portent un toast à l’Algérie : « Jeune patrie de la plus jeune race latine : — À la plus grande liberté ! »

Comme on voit, la forcedéployée durant ces Onze journées ne fut pas inutile. L’effort a abouti. Si, comme je le crois, les auteurs du livre s’étaient mirés dans leurs œuvres, comme Narcisse dans l’onde, Onze journées en forceresterait un des documents les plus précieux de l’histoire de la littérature en Algérie. Il s’agit d’un fait très curieux d’évolution consciente et d’un acte de volonté et de conscience littéraires fort émotionnant. L’admiration pour la littérature des cénacles d’il y a dix ou quinze ans, littérature importante mais souvent déprimante, laisse place à l’enthousiasme pour la littérature saine, vigoureuse, vraie, mondiale, dont nous avons déjà de beaux exemples, qui sera la nôtre et la leur. Et ce sera l’étonnement des siècles futurs : notre époque verra en France et en Algérie une floraison d’œuvres belles, telle que seul le xviie siècle harmonieux et classique sera comparable au xxe siècle plus harmonieux et plus classique, de même que seuls les nobles efforts du xvie siècle comptent au regard des efforts admirables, des tentatives grandioses du xixe siècle. Robert Randau, Sadia Lévy seront les chanteurs de leurs déserts, de leurs terres nouvelles pleines de villes adolescentes. Leur langue est riche, souple, originale et exactement consciencieuse. Ils la débarrasseront de quelques termes à mon sens inutiles, surannés. Et dès demain, s’ils le veulent, ils seront les plus importants des écrivains coloniaux.

Amoureusement, René Ghil écrivit pour Onze journées en forceune préface excellente. Nul n’était mieux désigné pour présenter un tel livre au public que René Ghil. On sait que, par son œuvre, ce maître est le précurseur de la littérature humainement mondiale qui s’élabore actuellement, n’était sa syntaxe un peu décevante, j’appellerais René Ghil : le plus grand poète de son temps et peut-être l’est-il, en dépit de sa syntaxe. Il chante plus grandiosement qu’Hésiode les travaux et les jours, et la vie, la vie admirable que n’interrompt même pas la mort.

[1903-06 La Grande France] Pierre Baudin §

La Grande France, juin 1903, p. 000.
[OP3 362-368]

Des renseignements adressés par nos amis d’Algérie nous apprennent que l’opinion publique s’y était émue en voyant le nom de M. Pierre Baudin mis en avant comme celui du prochain gouverneur de la colonie. Bien qu’il n’ait pas posé sa candidature à ce poste, les Algériens croient encore pouvoir espérer que le choix du gouvernement s’orientera dans l’avenir vers ce républicain sincère et ce travailleur consciencieux qui porte un nom cher aux descendants des proscrits de l’Empire, l’autre jour salués à Oran par M. Loubet. Ils ont en effet des raisons de craindre que, malgré l’extrême sympathie de la majorité, M. Jonnart ne reste longtemps au palais de Mustapha supérieur, où il ne se serait rendu que quelques mois, par dévouement à la République et au président Loubet, y préparer la voie à un autre gouverneur. Il serait alors heureux que M. Baudin lui succédât : radical-socialiste, mais dégagé des querelles des petits partis, c’est avant tout un homme d’affaires qui laisse de côté les discussions théoriques et idéologiques pour se placer sur un terrain pratique et donner des solutions immédiatement réalisables des problèmes, dût-on abandonner provisoirement, comme il est fatal, une partie de son idéal : esprit réaliste, positif, il répondrait au génie de la race algérienne, qui veut avant tout au pouvoir un homme de compétence spéciale et non un diplomate éternellement temporisateur. À cette occasion, il nous a semblé important de retracer sa carrière rapide et déjà longue.

Pierre Baudin naquit le 21 août 1863 à Nantua (Ain) où il passa son enfance et acheva ses études dirigées par son père, médecin très estimé. Il fit son droit à Paris et débuta brillamment au Palais, en même temps qu’il publiait un livre : Les Journées populaires, en collaboration avec M. Raoul Cadière. En 1890, Pierre Baudin habitait le XVIIe arrondissement où le souvenir de son oncle, Alphonse Baudin, qui s’y était fait tuer pour la défense des idées républicaines, était resté très vif. Beaucoup d’hommes se rappelaient encore avoir vu le célèbre représentant du peuple, et avoir parlé avec lui. Le 4 mai 1890, l’avocat Pierre Baudin fut élu conseiller municipal du quartier des Quinze-Vingt. Il débute magistralement au conseil municipal. Le préfet de police ayant demandé une certaine somme pour augmenter la solde des gardiens de la paix, cette somme venait d’être accordée, lorsque avec une belle audace démocratique, Pierre Baudin monta aussitôt à la tribune et proposa de voter deux millions pour relever les salaires des ouvriers municipaux, de façon à ce qu’aucun d’entre eux ne gagnât moins de cinq francs par jour. La conviction éloquente du jeune conseiller municipal fit adopter cette proposition qui augmenta la popularité du nom de Pierre Baudin. La place qu’il prit à l’Hôtel de Ville fut aussitôt très importante. Ses collègues l’élurent trois années rapporteur général du budget, tâche ardue et fonction délicate dont il se tira comme on sait. M. Baudin passe pour être le premier au conseil municipal à avoir vu clair dans les comptes des ingénieurs de la ville, incompréhensibles pour les profanes.

Pendant la durée de ses fonctions municipales, Pierre Baudin continua à suivre l’exécution de son programme où nous relevons les paragraphes suivants :

Obligations pour la commune, le département et l’État, d’assurer l’existence des citoyens incapables de travailler, par la création de maisons de retraite ou de pensions viagères pour les vieillards, en y affectant les fonds provenant de la suppression du budget des cultes. — Reconnaissance des droits civils de la femme.

En 1896 M. Baudin devint président du conseil municipal. Il eut en cette qualité à recevoir à l’Hôtel de Ville, le 7 octobre, l’empereur et l’impératrice de Russie. À cette occasion il se passa, on s’en souvient, une scène assez curieuse où M. Baudin montra de l’à-propos avec du tact. Le protocole avait décidé que le président du conseil municipal n’adresserait pas la parole aux souverains. Mais en arrivant dans la salle des Prévôts auprès de l’escalier, le président du conseil municipal, qui marchait à la droite de l’empereur, fit deux pas en avant et se tourna vers le cortège qui dut s’arrêter. Il y eut un moment de stupéfaction ; la musique de la garde républicaine continuait de jouer. M. Baudin attendit qu’on l’eût fait se taire ; puis il s’inclina devant les souverains et leur adressa pardessus le protocole une courte harangue de bienvenue au nom de la grande ville socialiste de Paris, quittant pour un jour son labeur afin de venir saluer l’autocrate de toutes les Russies. Ensuite M. Baudin s’inclina de nouveau devant le tsar et se replaça à sa droite tandis que la musique de la garde reprenait ses fanfares triomphales. L’empereur remercia plusieurs fois M. Baudin de son petit discours ; à Dunkerque, lorsqu’il revint, le tsar salua le ministre des Travaux publics de son ancien titre de président du conseil municipal de Paris et lui rappela les incidents de cette journée du 7 octobre 1896.

Après sa présidence, M. Baudin, redevenu simple conseiller, présenta un projet de suppression de l’octroi qui au dire des spécialistes est peut-être son œuvre capitale, Si la ville avait adopté cette proposition relative aux taxes à établir en remplacement de l’octroi, elle obtenait par ses propres moyens, sans avoir recours au Parlement, les cent cinquante millions qui lui étaient nécessaires. Malheureusement ce projet manquait d’hypocrisie ; il frappait directement le marchand de vin, puissance combien respectée de notre époque.

 

En 1898, les électeurs du XIe envoyèrent à la Chambre M. Baudin au lieu du chapelier Faberot. Aussitôt au Parlement le nouveau député fut nommé rapporteur du budget de l’administration pénitentiaire, et au bout de six mois M. Waldeck-Rousseau lui demandait d’être son collaborateur comme ministre des Travaux publics.

Pendant son ministère, M. Baudin, par son esprit de suite, par sa volonté de coordonner les efforts qui est une qualité capitale dans les grandes nations comme dans les pays nouveaux, par une répartition proportionnée des services, rendit l’administration des Travaux publics particulièrement féconde, malgré le resserrement continuel des crédits et les difficultés de toute nature dues à une suractivité économique absolument imprévue.

Par deux arrêtés des 4 et 2 3 novembre 1899, M. Pierre Baudin fixa les règles nouvelles en ce qui concerne les mécaniciens et les chauffeurs. À cause de leur complexité, nous indiquerons ici seulement qu’ils ont déterminé avec une précision beaucoup plus grande et d’une façon libérale le temps de repos et de congés des agents. D’autre part, un registre fut mis à la disposition de tous les agents pour leur permettre d’y consigner les plaintes qu’ils auraient à formuler concernant le travail. On ne peut non plus oublier l’initiative démocratique avec laquelle M. Baudin a demandé au public de lui servir de collaborateur. La circulaire du 22 septembre 1899 rappelle au public quels sont ses droits et lui ouvre largement les registres de plaintes. Rien n’est plus important à signaler, particulièrement en raison de ce que tout semble destiner M. Baudin à la direction d’une de nos plus importantes colonies, où il importe par-dessus toutes choses de faire l’éducation civique et solidariste des populations, de les intéresser aux grands travaux d’État, de les initier à la création et à l’administration.

Le contrôle des chemins de fer a été également l’objet de réformes, en vue de lui donner une impulsion plus active, à un moment où les compagnies, comme actuellement le haut clergé, négligeaient toutes les obligations qui leur étaient imposées par leurs concordats. Le passage de M. Baudin aux Travaux publics fut marqué par le dépôt d’un projet effectué le 1er mars 1901 et arrêtant un programme de grands travaux à exécuter. Ce programme impliquait une dépense de six cents millions. Ces travaux sont relatifs à la navigabilité de la Loire, à l’amélioration des ports, au canal des Deux-Mers et aux canaux existants. M. Baudin améliora aussi les règlements concernant l’exploitation des mines et la durée du travail des mineurs.

Au point de vue social, diverses mesures prises par M. Baudin sont à retenir. Par une circulaire du 17 novembre 1900, les amendes qui frappaient le personnel inférieur des Travaux publics étaient supprimées. Les arrêtés des 28 et 30 septembre 1899 réglèrent l’application de la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail et spécifièrent expressément le maintien de certaines dispositions des anciens arrêtés : gratuité des soins médicaux, allocations pécunières spéciales, paiement du salaire dès le premier jour. Soucieux enfin des nécessités de l’hygiène publique, le ministre, par arrêté du 1er juin 1901, interdisait dans tous les travaux dépendant de son administration, l’usage du blanc de cénase depuis longtemps condamné.

 

En 1900 M. Baudin fut appelé de façon pressante par ses compatriotes du canton de Bellay. On lui offrait le siège de député laissé vacant par M. Gignet, élu sénateur. Le ministre des Travaux publics retenu à Paris par des occupations absorbantes fut élu sans avoir besoin de faire campagne. Toutefois, aux élections législatives de 1902, il se rendit dans l’Ain afin d’entrer en relation plus complète avec ses électeurs, et y fit en automobile une campagne dont M. de Mézières a retracé de façon fort amusante les péripéties dans Le Gaulois. C’était dans ce beau pays du Bugey, plein de sites romantiques, région pittoresque des lacs français.

Depuis sa sortie du ministère, M. Baudin a repris sa place au Palais. Il s’est spécialisé dans les grosses affaires de société : et comme avocat, il rappelle surtout Me Clauzel de Coussergues, député de l’Aveyron et vice-président de la Chambre qui s’était marqué au Palais un de nos premiers avocats d’affaires après M. Waldeck-Rousseau. M. Baudin a publié aussi des articles dans Le Figaro et il a étudié dans Le Siècle les questions de politique et de transports. En même temps il reprit ses études sur la marine, le commerce allemand, le port libre de Hambourg. M. Baudin a accepté une collaboration permanente au Journal où il donne hebdomadairement des articles documentés et très remarqués, et à la Contemporary Review.

À l’étranger, où l’on aime les hommes jeunes et pratiques, à caractère un peu américain, M. Baudin est un des hommes d’État français que l’on apprécie le plus ; on y croit qu’il reparaîtra bientôt soit comme ministre, soit dans une haute fonction administrative ou diplomatique. L’avenir préserve M. Baudin d’aucun poste diplomatique ; nous avons assez de Chinois en France — ce que je ne dis pas du tout pour M. Pichon, dont on parle aussi pour le gouvernement général de l’Algérie. Il est d’ailleurs certain qu’il n’eût tenu qu’à M. Baudin de faire partie du cabinet actuel. Sans doute se réservait-il. Lorsqu’on connut sa ferme intention de partir, avec M. Waldeck-Rousseau, on lui offrit de façon très pressante le poste de gouverneur de l’Indochine.

Nous ne savons les mobiles de son refus, peut-être après tout, désir radical de ne point imiter M. Doumer, même dans la ligne apparente d’une carrière. D’autre part, le président de la République n’aurait pas été étranger à cette détermination : « J’ai été heureux », disait-il il y a peu de temps, faisant allusion à ces événements, « que M. Pierre Baudin ne soit pas parti. Il eût rendu en Indochine des services considérables. Mais, j’aurais été désolé qu’il s’en allât si loin. Il peut être appelé à nous rendre plus près des services plus importants encore. » M. Loubet voulait-il parler d’un ministère ? Ne s’agissait-il pas plutôt du gouvernement de l’Algérie dont le président de la République, par une sorte de prescience, pouvait prévoir la prochaine vacance ? Nous n’en savons rien. À notre sens, et c’est pourquoi, très nettement, nous avons entrepris cette étude rapide, le gouvernement de l’Algérie serait le poste le plus convenable aux qualités de M. Baudin.

Sa compétence en les questions budgétaires et en celle des grands travaux publics garantirait la prospérité de l’Algérie. Il n’en est point de plus importantes pour un pays, particulièrement pour l’Algérie où d’immenses dépenses ont été inutilisées par suite de l’incurie des grandes compagnies. On ne verrait plus avec l’ancien ministre des Travaux publics abandonner, pour raisons de politique locale, des voies ferrées, comme celle de Ténès et tant d’autres, dont l’infrastructure était déjà établie et est aujourd’hui ruinée. On verrait donner satisfaction aux desiderata des chambres de commerce, telle celle de Philippeville, dont le président demandait l’autre jour à M. Loubet le rachat des chemins de fer par l’État ; et de fait la ligne actuellement en régie d’État n’est-elle point pleinement prospère, après la plus déplorable administration dans la compagnie qui fit faillite ?

Avant de terminer cet article, forcément incomplet, nous avons tenu à aller chez M. Baudin. Nous avons été aimablement reçu par M. René Dardenne, qui fut attaché à son cabinet et est resté son secrétaire particulier. M. Baudin était dans sa famille à Nantua et devait ensuite aller dans le Midi faire une tournée de conférences, notamment à Marseille, sur des questions de navigation. M. Dardenne nous a confirmé la non-candidature de M. Pierre Baudin au gouvernement de l’Algérie. Ceci nous fournit l’occasion de terminer par un reproche cet article : à notre sens, les vrais démocrates, délaissant les mœurs diplomatiques trop académiques et vieille France, ne devraient pas attendre que le gouvernement vînt frapper à leur porte, mais d’eux-mêmes et avec le courage républicain de soldats que les défauts ne sauraient diminuer, briguer les postes difficiles, particulièrement lorsqu’ils se trouvent à distance de Paris.

Gil Blas §

[1911-06-11 Gil Blas] [Réponse à l’enquête : « Décadence ou renaissance du cirque ? »] §

Gil Blas, nº 12535, 11 juin 1911, p. 1. Source : Gallica.
[OP2 1498]

Le cirque est-il en décadence ? Pourquoi ?

Une renaissance du cirque est-elle possible ?

Le Panem et Circenses est-il toujours d’actualité ?

[…]

Voici une nouvelle série de lettres.

M. Guillaume Apollinaire

Les causes de la décadence du Cirque, messieurs, je ne les distingue point, pensant au contraire qu’il est aujourd’hui plein de vie. J’avoue même que les petites pièces improvisées sur un scénario arrêté d’avance et en quoi excellent Messieurs les acrobates de Medrano me semblent le seul spectacle qui vaille la peine d’être écouté et regardé de nos jours.

Ces acrobates mimes et comédiens, vous le savez, viennent pour la plupart d’Italie ainsi que leurs illustres devanciers, les comédiens italiens. La commedia dell’Arte n’est donc pas morte et survit à Paris même, au cirque Medrano où je vais souvent l’entendre. Pour le demeurant, j’adore la haute école, les chevaux dressés, les animaux savants, les gymnastes allemands, les jongleurs japonais, les funambules, les jeux icariens et les tours vélocipédiques.

Je ne sais pas si le Panem et Circenses est toujours d’actualité ainsi que vous me faites l’honneur de me le demander. Mais, allez, je ne demande pas autre chose !

Croyez à mes sentiments très cordiaux,
Guillaume Apollinaire.

[1912-06-13 Gil Blas] [Réponse à « Les Lettres. Notre enquête. Le syndicat des auteurs », par René Blum et André du Fresnois] §

Gil Blas, nº 12903, 13 juin 1912, p. 3. Source : Gallica.
[OP2 1499]

Nous avons adressé aux écrivains le questionnaire suivant :

« Estimez-vous que, dans les conditions actuelles du commerce de la librairie, dans l’état où sont les relations entre auteurs et éditeurs, il soit souhaitable de voir se créer une Société qui remplirait, pour les romanciers et pour tous les écrivains on général, les mêmes offices que remplit la Société des Auteurs à l’égard des auteurs dramatiques ?

« Cette Société serait chargée de contrôler la vente chez les libraires, et de percevoir directement le droit d’auteur qui serait fixé. Le contrôle serait effectué, de la façon que Gil Blas a indiquée dans ses numéros de mars 1912, c’est-à-dire que tout éditeur transmettrait à la Société, avant le brochage, la couverture de tous les exemplaires d’un volume destiné à être mis dans le commerce. La Société renverrait ces couvertures après y avoir apposé un timbre spécial.

« La Société pourrait avoir également à s’occuper des règlements de droits de traduction d’un livre, et de percevoir ce droit à l’étranger. Bref, elle compléterait l’organisation de la Société des Gens de lettres, qui s’occupe surtout de la reproduction, et elle pourrait d’ailleurs se constituer en « Filiale » de cette dernière Société.

« Il est possible que des traités conclus avec un ou plusieurs éditeurs vous empêchent d’entrer dans la Société dont nous envisageons l’existence, si elle se créait demain. Aussi n’est-ce nullement une adhésion de fait que nous vous demandons. Nous désirons simplement savoir si le projet dont nous parlons vous semble de nature à faciliter les relations entre éditeurs et auteurs, et pour le bien des uns et des autres, ou si, au contraire, vous avez contre ce projet des objections théoriques, ou si, enfin, il vous semble irréalisable pratiquement.

« Nous nous tenons à votre disposition pour vous fournir tous les renseignements qui pourraient vous paraître nécessaires.

[…]

Voici la lettre de M. Guillaume Apollinaire :

Mon cher ami,

Non seulement j’approuve entièrement la Société dont vous et René Blum envisagez la fondation. Mais je demande à en être des premiers.

Ma main très amie.

Guillaume Apollinaire.

El Imparcial §

[1915 El Imparcial] [Réponse à une enquête sur Cervantès] §

inédit, avril-août 1915, paru en traduction espagnole dans El Imparcial en 1916, p. 000.
[OP2 1221-1222]

[1º Avez-vous lu, dans votre jeunesse, le Don Quichotte ? Quels sont vos souvenirs de cette lecture ? 2º Quel est pour vous le symbolisme de Don Quichotte ? 3º Le héros espagnole est-il aussi, en quelque sorte, un chevalier français ?]

Vous avez traduit de mes poèmes à la perfection en espagnol, et maintenant que je suis soldat, vous m’interrogez sur l’illustre mutilé de Lépante. Aucune question, au demeurant, ne pouvait me surprendre plus agréablement.

J’ai écrit jadis, à propos de je ne sais quel centenaire de Cervantès, un article qui est resté enterré dans les colonnes de L’Européen ;l’an dernier encore, je relatais dans le Mercure de Francela découverte d’une grotte où Cervantès se cacha, je crois, aux environs d’Alger.

Aussitôt votre questionnaire reçu, je l’ai montré aux brigadiers et aux sous-officiers de ma batterie. Je dois dire qu’aucun d’eux ne connaissait ni Cervantès, ni Don Quichotte.Néanmoins, plusieurs Picards matois savaient ce que c’était qu’une Dulcinée et, ma foi, avaient entendu parier de Sancho Pança auquel on pourrait assez bien les comparer pour le bon sens et la façon de s’exprimer… Comme le Don Quichotteest un livre que j’aime infiniment, je voulus le leur faire lire en manière de divertissement, je leur fis honte de ne point connaître un livre aussi parfait et aussi répandu. Ils prirent la plaisanterie du bon côté et ils me mirent au défi de leur apporter un exemplaire de Don Quichotteavant l’heure de la soupe, soit 18 heures et demie. Il était environ 14 heures. On paria trois bouteilles de champagne pour corser la chose. Il faut vous dire que nous demeurons sur la ligne de feu, juste derrière les tranchées des fantassins, dans une forêt épaisse, et située loin, non seulement des villes, mais même de tout village.

Ayant du loisir, je m’en allai alors à deux cent vingt mètres jusqu’au premier de nos villages, village abandonné de ses habitants. Les Boches y ont passé et des troupes françaises y cantonnent maintenant. Peu de maisons sont debout, aucune n’est intacte, mais dans la première maison où j’entrai, je trouvai Don Quichotte de la Manchetraduit par Florian et je gagnai mon pari.

Demain, je rapporterai le livre où je l’avais pris et où son propriétaire le retrouvera pour le relire…

J’ai lu Don Quichotteplusieurs fois dans mon enfance, d’abord dans la traduction de Florian, plus tard dans celle de Viardot, illustrée autant qu’il m’en souvienne par Tony Johannot.

Les souvenirs qui me sont restés de cette lecture sont trop complexes pour être détaillés ici ; mais la vie du merveilleux hidalgo dans la forêt où il s’était retiré m’avait vivement frappé et je ne pensais pas alors que moi-même je mènerais un jour cette vie sylvestre.

La lecture du Quichotteme donna aussi la curiosité de lire les romans de chevalerie que je dévorai plus tard à vingt ans, et ainsi le but poursuivi par Cervantès n’était pas atteint…

J’ai lu aussi le Quichottedu faux Avellaneda, avec un plaisir inexprimable. C’est à mon gré une œuvre remarquable qui complète à bien des égards, et notamment en ce qui concerne Sancho, ce qu’il y a d’humain dans le Quichottede Cervantès. Le Quichotteest son chef-d’œuvre, mais pour ceux que le xviie siècle appelait les « honnêtes gens », j’estime que les Nouvelles exemplairesne doivent pas paraître moins importantes.

Cette merveilleuse satire lyrique de l’humanité qu’est Don Quichotteest d’un symbolisme si complexe qu’il faudrait recréer un univers pour en bien montrer le sens.

Le héros est humain, partant, il est de toutes les nations ; toutefois, rien ne lui répond dans la littérature française sauf, peut-être, le Bouvard et Pécuchet,de Flaubert.

Mais, dans Les Âmes mortes deGogol, il y a quelque chose de plus que de slave et qui n’est pas sans parenté avec ce que pouvait exprimer le génie admirable de Cervantès. (Notez qu’il y a dans Gogol quelque chose de commun avec Molière, si bien qu’il serait possible peut-être de comparer Cervantès et Molière…)

L’Information §

[1918-10-14 L’Information] L’ours et le poilu §

L’Information, 14 octobre 1918, p. 000.
[OP3 616-617]

On vient de découvrir à Spolète un portrait inconnu de saint François d’Assise, l’Orphée catholique auquel on avait donné le nom de François, parce que sa mère était une Française de cette mystique Tarascon qui emprunte au cours tumultueux du Rhône un peu de sa grandiose mélancolie et de sa faiblesse.

Les Fioretti racontent comment saint François convertit le très féroce loup de Gubbio. « Dès que saint François eut fait le signe de la croix, le loup terrible ferma la gueule et arrêta sa course ; et au commandement, il vint doucement comme un agneau, et se jeta étendu aux pieds du saint. »

Ce miracle m’est revenu à l’esprit en lisant le fait divers du poilu qui descendit dans la fosse aux ours du Jardin des plantes pour reprendre un canif qu’on y avait laissé tomber.

A-t-il cru que ses vertus de soldat héroïque lui donnaient le pouvoir de charmer les animaux ?

S’est-il souvenu que saint Ours est le patron des soldats, et son esprit a-t-il confondu l’ours des hagiographies et l’ours polaire, leur prêtant une même indulgence pour les poilus ?

Je crois plutôt qu’accoutumé au fracas de l’artillerie, il n’a plus aperçu aucun danger là où il n’y avait à redouter ni feux de barrage, ni mitrailleuses, ni grenades, ni gaz toxiques.

Quelle audace incroyable auront les jeunes hommes qui des années durant surent affronter les dangers qu’une science homicide accumulait sous leurs pas, autour et au-dessus d’eux !

Pendant quatre ans ils furent les vivants signes de croix qui arrêtèrent un loup plus féroce que celui de Gubbio et que l’ours polaire du jardin des plantes. Quelle reconnaissance leur devra la postérité ! Elle n’oubliera jamais leur vertu et leur sainteté.

[1918-10-20 L’Information] Une réclame allemande §

L’Information, 20 octobre 1918, p. 000.
[OP3 617-618]

Les journaux allemands publient une réclame qui donne à réfléchir sur la façon spéciale dont l’Allemagne comprend l’après-guerre.

En voici la teneur :

« L’Angleterre a durant la guerre détruit la plus grande partie du commerce extérieur allemand. Il faudra reconquérir tout ce que nous avons perdu. Et pour le faire, la connaissance des langues étrangères est absolument nécessaire.

« Celui qui a des notions d’anglais ou de français ne doit pas les “laisser se rouiller”, mais lire les hebdomadaires illustrés : Little Puck et Le Petit Parisien, nécessaires aux commerçants, fabriquants, techniciens, ingénieurs, fonctionnaires, officiers, professeurs, étudiants des grandes écoles, en un mot à tous les hommes cultivés de l’arrière ou du front. »

Little Puck et Le Petit Parisien, qui paraissent à Hambourg tous les jeudis, ne coûtent à l’abonnement que six marks par an.

Les éditeurs Gebrueder-Paustian se flattent d’avoir plus de dix-huit mille abonnés, ce qui montre clairement que les Allemands n’ont nullement renoncé à entrer en relations avec les Alliés et tout particulièrement avec la France et l’Angleterre, une fois la paix venue.

Les Allemands sont peut-être bien de forts savants philologues, ce sont en tout cas de très médiocres polyglottes, qui ne parviennent jamais à se débarrasser, au moins en français, d’un accent qui leur est particulier. Il ne faut pas le confondre du reste avec l’accent guttural des Alsaciens. Les Allemands auront beau avoir lu durant toute la guerre Le Petit Parisien hambourgeois, un accent très désagréable décèlera toujours leur origine.

Mais n’est-il pas curieux de constater cette ténacité de l’Allemand qui tient à savoir le français et se croit en mesure de reconquérir sur le marché français la place que la guerre lui avait fait perdre ?

L’avenir se chargera de lui faire perdre ses illusions.

[1918-10-21 L’Information] Les ombres oubliées §

L’Information, 21 octobre 1918, p. 000.
[OP3 618-619]

Si l’ombre de M. le vicomte de Chateaubriand rencontre dans la plaine d’Ascalon les ombres des héros de La Jérusalem délivrée, ces grandes ombres pourront se consoler entre elles de n’avoir point été évoquées depuis les exploits des nouveaux croisés.

Elles iront, de concert, offrir leurs condoléances à celle de Volney, qui a si bien écrit touchant la Syrie et que nul ne songe à nommer. L’épopée du Tasse n’est pas plus familière à notre époque d’illettrés que Le Voyage en Égypte et en Syrie ou que l’Itinéraire.

Ainsi va le monde. Si les grands écrivains ne s’en mêlent, la géographie ne s’anime point pour ceux qui ne voyagent pas. Les grands capitaines eux-mêmes ne peuvent, par leurs hauts faits, populariser une contrée lointaine. Il faut pour cela la description littéraire qui, par la précision et la magie du style, parvient seule à vivifier un nom géographique, à lui faire signifier quelque chose de concret.

C’est ainsi que Chateaubriand a pu écrire : « Lorsqu’en 1806 j’entrepris ce voyage d’outre-mer, Jérusalem était presque oubliée ; un siècle antireligieux avait perdu mémoire du berceau de la religion ; comme il n’y avait plus de chevaliers, il semblait qu’il n’y eût plus de Palestine. »

Ce qui avait manqué, c’était un Chateaubriand et non point les chevaliers puisque Bonaparte avait porté la guerre en Judée.

Notre temps a vu les plus héroïques et les plus modestes des paladins accomplir en Syrie les exploits les plus dignes de mémoire. C’est à peine si les plus lettrés d’entre nous savent faire la différence entre le Druse et le Maronite. En fait de cèdre du Liban, on ne connaît plus que celui de la Malmaison. Et comme on ne lit plus ni le Tasse, ni Volney, ni Chateaubriand, il faut attendre, pour que le peuple s’aperçoive de la grandeur de l’épopée qui s’est déroulée en Syrie et de la beauté des terres qui nous sont promises, qu’un grand écrivain entreprenne un nouveau voyage aux lieux saints.

C’est ainsi que les lettres dominent toujours le monde et que l’on pouvait répondre à quelqu’un qui s’étonnait que M. Clemenceau eût si vite et si bien réussi :

« C’est un homme de lettres, c’est-à-dire de la seule profession à qui les idées générales soient familières. Aucune autre ne prépare mieux qu’elle aux fonctions de chef de gouvernement. »

[1918-10-25 L’Information] Lettre d’un homme obscur §

L’Information, 25 octobre 1918, p. 000.
[OP3 620-621]

J’ai reçu la lettre suivante :

Monsieur,

Si MM. Boret et Claveille ne s’entendent pas pour remédier au manque de vin, il y aura bientôt des changements considérables au sein d’une civilisation qui avait droit à une certaine fierté.

Le fait que voici dont j’ai été le témoin et la victime m’autorise à parler en connaissance de cause.

Vous jugerez si l’égoïsme le plus discourtois, c’est-à-dire la sauvagerie même, ne risque point de venir s’installer aux lieux que Bacchus a désertés. Vous savez que le vin, et même de la qualité la plus médiocre, atteint aujourd’hui un prix fabuleux.

Aussi ne nous étonnâmes-nous point lorsque l’ami Tambel, qui avait une compagnie nombreuse à dîner, pria ses convives de l’excuser de ce qu’il ne leur servait que du coco.

L’ami Tambel, nul ne Pignore, est un poète, qui conserve aujourd’hui encore tout le charme de l’inédit.

Aussi personne ne parut étonné lorsque, après le rôti, au moment ou la conversation était la plus animée, il se leva brusquement de table en s’écriant :

« Il me vient une idée ! »

Il sortit alors sur la pointe des pieds et revint un instant après. Au bout de quelques minutes, il en fit autant, en recommençant la même exclamation. À la troisième fois, curieux de savoir quelle pouvait être « l’idée » d’un si grand homme, je le suivis sans qu’il s’en aperçût, et le vis enfiler un long corridor, au bout duquel il entra dans une chambre dont il ferma la porte sur lui. Je regardai par la serrure et vis l’ami Tambel boire, en cinq ou six gorgées, un grand verre d’un Vouvray dont il reboucha soigneusement la bouteille avant de revenir tranquillement rejoindre sa compagnie pour causer et faire semblant de boire du coco avec elle.

Agréez, etc.

PÉTRUSQUE LYNARD.

L’aventure de M. Pétrusque Lynard est l’une des plus désagréables qui puisse arriver à un convive. Elle fait voir à quelles extrémités la rareté du vin peut mener un amphitryon qui ne se résout point à devenir abstème. Elle montre, en outre, que tous les Français ayant été plus ou moins soldats, l’usage du pinard les a fait renoncer à l’abus des eaux minérales.

Courtoisie, franchise et santé, ces trois vertus sont en péril depuis que le vin devient rare et si cher.

La bonne humeur qui les suit pas à pas ne court pas un danger moindre.

[1918-11-04 L’Information] Peaux d’oranges §

L’Information, 4 novembre 1918, p. 000.
[OP3 621-622]

On a énuméré un certain nombre de bienfaits que nous a valus la guerre. On a toujours négligé de dire qu’elle nous a débarrassés des peaux d’oranges qui se rencontraient sur le trottoir et causaient maintes chutes.

Mais les tranches d’oranges sont aujourd’hui aussi rares que la pelure, si bien que l’on peut justement se demander s’il ne faut pas regretter le temps où, au risque d’un faux pas, on pouvait, à peu de frais, rivaliser avec Hercule lorsqu’il goûtait aux fruits du jardin des Hespérides.

Cette réflexion m’est venue en lisant la diatribe d’un critique de mauvaise humeur contre les audaces désintéressées de la jeune littérature et de la jeune peinture.

Il voudrait que l’on empêchât d’écrire et de peindre tout ce que son esprit misonéiste ne saurait approuver d’emblée et il crie casse-cou comme si les lettres et les arts allaient glisser sur une peau d’orange.

Mais, cher monsieur l’atrabilaire, ne masquez point de mépris cette faculté si répandue que vous avez de ne pas comprendre. Vous vous vantez de votre incompréhension. C’est une infirmité dont il n’y a pas lieu d’être fier.

C’est entendu, du reste, beaucoup de jeunes essais ont tout juste la valeur d’une peau d’orange.

N’oubliez pas, cependant, qu’elle est l’enveloppe d’un fruit délectable.

Et de même que si les pelures disparaissent des trottoirs de Paris, c’est que les oranges n’y parviennent plus, si la jeunesse ne gaspillait pas le talent, il faudrait perdre l’espoir de voir naître désormais ces chefs-d’œuvre des arts et des lettres qui sont les pommes d’or du beau jardin de

France, oranges savoureuses que les jeunes gens pèlent en se jouant.

L’Intermédiaire des chercheurs et curieux §

[1912-10-10 L’Intermédiaire des chercheurs et curieux] Le Cubisme (LXVI, 97, 270) §

L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, vol. LXVI, nº 1342, 10 octobre 1912, col. 474-477. Source : Gallica.
[Non OP]

Le cubisme est l’art de peindre des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés non à la réalité de vision, mais à la réalité de conception.

Il ne faudrait pas pour cela faire à cette peinture le reproche d’intellectualisme. Tout homme a le sentiment de cette réalité intérieure. Il n’est pas besoin d’être un homme cultivé pour concevoir, par exemple, une forme ronde.

L’aspect géométrique qui a frappé si vivement ceux qui ont vu les premières toiles cubistes venait de ce que la réalité essentielle y était rendue avec une grande pureté, et que l’accident visuel et anecdotique en avait été éliminé.

En représentant la réalité conçue, le peintre peut donner l’apparence des trois dimensions, peut en quelque sorte cubiquer. Il ne le pourrait pas en rendant simplement la réalité-vue, à moins de faire du trompe-l’œil en raccourci, ou en perspective, ce qui déformerait la qualité de la forme conçue.

L’importance que cette nouvelle école française donne au dessin fait comprendre qu’ainsi que j’avais l’honneur de le dire à M. Henry Lapauze, après lecture de son bel ouvrage sur le maître de Montauban, les cubistes peuvent se réclamer d’Ingres car pour eux. — comme il l’était pour lui —, le dessin est la probité de l’art.

Le nom de Cubisme que porte cette nouvelle école lui fut donné en dérision par Henri Matisse qui venait de voir un tableau représentant des maisons dont l’apparence cubique le frappa vivement.

Cette école que je dus longtemps défendre seul, eut comme fondateurs Pablo Picasso dont les inventions corroborées par le bon sens de Georges Braque qui exposa dès 1908 un tableau cubiste au Salon des Indépendants, se trouvèrent confirmées par les études de Jean Metzinger, qui exposa le premier portrait cubiste au Salon des Indépendants en 1910, et le premier, fit admettre la même année, une œuvre cubiste par le Jury du Salon d’Automne.

C’est en 1910, également, que parurent aux Indépendants des tableaux de Marie Laurencin qui ressortissaient à la même école, et de cette année-là date l’adhésion du peintre Albert Gleizes qui allait prendre une part prépondérante à ce nouveau mouvement, et celle des peintres Le Fauconnier, Robert Delaunay et Fernand Léger.

La première exposition d’ensemble du cubisme eut lieu en 1911, aux Indépendants où la salle43 réservée aux cubistes causa une profonde impression. On y voyait des œuvres savantes et séduisantes de Jean Metzinger ; des paysages : l’Homme nu et la Femme aux phlox d’Albert Gleizes ; le portrait de Mme Fernande X*** et les jeunes filles par Marie Laurencin ; la Tour Eiffel de Robert Delaunay, l’Abondance de Le Fauconnier ; les Nus dans un paysage de Fernand Léger.

La première manifestation des cubistes à l’étranger eut lieu à Bruxelles, la même année, et dans la préface de cette exposition, j’acceptai au nom des exposants les dénominations : Cubisme et cubistes.

À la fin de 1911, l’Exposition des cubistes au Salon d’Automne fit beaucoup de bruit, les moqueries ne furent épargnées ni à Gleizes (La Chasse, Portrait de Jacques Nayral) ni à Metzinger (La Femme à la cuiller) ni à Fernand Léger. Aux artistes s’était joint un nouveau peintre, Marcel Duchamp, et un sculpteur architecte, Duchamp-Villon.

D’autres expositions collectives eurent lieu en 1911, à Paris dans la Galerie d’Art contemporain, rue Trochet ; en 1912, au Salon des Indépendants qui fut marqué par l’adhésion de Juan Gris, au mois de mai, en Espagne où Barcelone accueillit avec enthousiasme les jeunes Français, et enfin au mois de juin à Rouen, exposition organisée par la Société des Artistes normands et qui fut marquée par l’adhésion de Francis Picabia à la nouvelle école.

Il faut encore noter qu’un certain nombre de peintres cubistes faisaient, il y a quelques années, partie des Fauves dont ils étaient les plus jeunes.

Ce sont : Mlle Laurencin, MM. Georges Braque, Jean Metzinger, Le Fauconnier, et Robert Delaunay.

Picasso dont l’œuvre était déjà considérable quand il instaura le cubisme, s’était tenu à l’écart du mouvement des Fauves. Quant à MM. Jean Metzinger et Robert Delaunay, à leurs débuts, ils avaient appartenu au mouvement divisionniste de Seurat et de Signac.

Au mois d’octobre prochain aura lieu l’exposition de la Section d’Or, qui sera la plus importante des expositions cubistes.

On y verra, outre les œuvres des artistes déjà nommés, les statues du sculpteur Agéro qui depuis longtemps déjà aurait dû faire partie du nouveau mouvement artistique et les belles gravures de Louis Marcoussis, qui se trouve être le plus nouveau des cubistes. Le plus jeune.

M. Georges Deniker, qui fait en ce moment son service militaire dans les aérostiers, n’a pas encore exposé de ses œuvres cubistes et l’on n’a vu de lui qu’une sculpture, à la Nationale, en 1911.

L’art français du cubisme a déjà de l’influence à l’étranger, et particulièrement en Espagne et en Bohême où toute la jeune école de peinture est cubiste, et par une singulière coïncidence l’un des cubistes Tchèques se nomme Kubicsta de son nom véritable. Il y a également des Cubistes en Allemagne où par une coïncidence presque aussi singulière, l’un d’eux se nomme Kubin. J’ai vu dans une revue qui parait à Prague, les photographies de mobiliers cubistes qui ne m’ont point paru sans intérêt.

Dans peu de jours paraîtront chez Figuière, deux ouvrages où l’on trouvera des renseignements sur la nouvelle école française de peinture : Le Cubisme, par Jean Metzinger et Albert Gleizes, ouvrage avant tout théorique, et les Méditations esthétiques où, après quelques considérations générales, j’ai tenté de caractériser la personnalité de la nouvelle école, les cubistes : Mlle Marie Laurencin, MM. Picasso, Georges Braque, Jean Metzinger, Albert Gleizes, Fernand Léger, Marcel Duchamp, etc., etc.

Guillaume Apollinaire.

[1912-10-10 L’Intermédiaire des chercheurs et curieux] Le futurisme §

L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, vol. LXVI, nº 1342, 10 octobre 1912, col. 477. Source : Gallica.
[OP2 487-488]

Le futurisme est, à mon sens, une imitation italienne des deux écoles de peinture française qui se sont succédé dans les dernières années : les fauves et les cubistes. J’ai moi-même fait connaître à M. Marinetti qui fut le premier théoricien de la peinture futuriste les œuvres des nouveaux peintres français et j’ai raconté dans le Mercure de France la visite des peintres futuristes Boccioni et Severini à l’atelier de Picasso.

Ni Boccioni ni Severini ne sont sans talent. Toutefois, ils n’ont pas bien compris la peinture des cubistes et leurs méprises leur ont fait instaurer en Italie une sorte d’art de la dispersion, art populaire et tapageur.

Les éléments avec lesquels ils veulent peindre la réalité conçue, les futuristes les empruntent à la réalité de vision, si bien que pour figurer un objet ils en représentent les différents aspects, comme ont fait quelquefois les images populaires et, tandis que les cubistes groupent les différentes idées qu’ils ont d’un objet, afin de provoquer une seule émotion, les futuristes, qui ne pensent pas à tenir compte de la durée, voudraient provoquer autant d’émotions qu’ils se font d’idées d’un seul objet.

Les cubistes peignent les objets non comme on les voit, mais comme on se les représente, et leur art est extrêmement lucide et pur.

Les futuristes qui dispersent dans une toile les différents aspects d’un objet et les nombreux sentiments que provoquent les aspects arrivent aisément à la confusion.

Une discipline rigoureuse régit l’art des cubistes. L’arbitraire est la règle de l’art futuriste en dépit des explications et des manifestes.

Les artistes futuristes soutenus par la caisse bien remplie du mouvement futuriste, dont le siège est à Milan, voient leurs affaires prospérer, tandis que la plupart des jeunes cubistes dont l’art est le plus noble et le plus élevé qui soit aujourd’hui, abandonnés de tous, moqués par la presse presque tout entière, végètent dans la demi-pauvreté quand ce n’est pas dans le dénuement le plus complet.

Isis §

[1908-09 Isis] [Réponse à l’enquête : « À la gloire d’Homère et de la poésie] §

Isis, nº 9-10-11, septembre 1908, p. 000.
[OP2 1497-1498]

1º Croyez-vous à l’existence d’Homère ?

2º Y a-t-il encore une influence homérique dans les lettres et les arts ?

3º Quelle est-elle ?

4º Approuvez-vous l’abandon des études grecques ?

Votre enquête vient me révéler l’existence d’une secte d’hérétiques que je croyais depuis longtemps disparue. Je veux parler des carpocratiens qui, vous le savez, admiraient Homère et encensaient son image.

Certes, je crois à la réalité historique d’Homère. Je dois ajouter que dans un temps plus ou moins éloigné je prendrai l’initiative d’une souscription pour élever, à Paris, un monument à la gloire d’Adam et d’Ève.

Au demeurant, l’influence de l’Iliade et de l’Odyssée m’apparaît si vive qu’elle peut aveugler.

Je ne serais nullement étonné d’apprendre à la suite de votre enquête que la cécité des esprits soit aujourd’hui assez générale pour qu’on n’ait point distingué ce grand soleil homérique illuminant les lettres et les arts.

Mon incompétence en matière de pédagogie m’interdirait de répondre à votre dernière question. Cependant, je ne veux point vous cacher que si l’on devait m’écouter, non seulement on n’abandonnerait pas les études grecques, mais on inculquerait aussi aux jeunes Français des rudiments de sanscrit.

Je dis tout §

[1907-07-25 Je dis tout] Berheim-Wagram §

Je dis tout, 25 juillet 1907, p. 000.
[OP2 82-83]

Il ne s’agit nullement d’une nouvelle ligne d’autobus, mais de l’affaire qui passionne avec raison le monde des peintres.

Un jeune gentilhomme de lettres, d’ailleurs, allié aux Rothschild, un Wagram, s’était mis dans la tête de devenir marchand de tableaux. Il s’associa pour cela aux Bernheim, commerçants établis, experts, trafiquant indifféremment des marchandises les plus diverses : Roybet, Cézanne ; Jean Béraud, Bonnard ; Madeleine Lemaire, Van Gogh ; Bonnat, Matisse, etc. On est éclectique dans le grand monde.

On assure que pour éprouver la loyauté de ses associés le jeune gentilhomme de lettres s’est amusé à leur faire vendre des tableaux, en sous-main.

Après avoir bien marchandé, les Bernheim achetaient un tableau de 10 000 francs, par exemple, et faisaient savoir à leur jeune associé qu’ils avaient acheté un chef-d’œuvre 50 000 francs, pour rien, à peine le prix du cadre.

Notre gentilhomme trouva que c’était abuser de son incompétence, à marchand marchand et demi, il porta plainte. On se demande ce que viennent faire en cette affaire les experts artistiques commis par le juge. Ce sont des experts en écriture qu’il faudrait.

On voit que l’affaire est purement commerciale et que la valeur des Cézanne, Van Gogh, Seurat, Gauguin n’est point en cause. Les gens qui, sottement, ont crié au krach de la peinture moderne, de la peinture sans dessin ! se sont grossièrement trompés. Critiques sans goût, amateurs ignares, leur manque de culture leur interdit de s’occuper de ce qu’ils n’entendent point. Ils voudraient ravaler l’art à leur niveau, qu’il leur reste dans la gorge et les étrangle !

Au surplus, nous publierons volontiers les explications qu’il plairait à MM. Bernheim de nous adresser.

[1907-10-12 Je dis tout] Le Salon d’automne §

Je dis tout, 12 octobre 1907, p. 000.
[OP2 83-93]
Mets ta jupe en cretonne
Et ton bonnet, mignonne !
Nous allons rire un brin
De l’art contemporain
Et du Salon d’automne.

Car il me paraît indispensable de visiter le Salon d’automne. Les pères de famille feront bien d’y mener leurs fils dans un but pédagogique et humanitaire.

Il est bon qu’un enfant apprenne dès ses jeunes années les noms des hommes qui seront illustres.

M. Jourdain §

M. Jourdain, que Baignères appelle familièrement « Frantz d’abord » ou « le Pied qui r’mue » ou « le Président des façades » ou « le Bon Samaritain », cumule les fonctions d’architecte du Salon d’automne et de président d’honneur de la Samaritaine qui l’a raccroché un soir au coin du quai.

C’est qu’il est bien conservé pour son âge ! Il a l’air d’un mormon apostolique et anarchiste, ce qui lui a valu la rosette de la Légion d’honneur et cette chansonnette sur un air connu :

         Monsieur Jourdain
         A le goût fin
Depuis l’âge le plus tendre.
         Pour tout savoir
         Il n’a qu’à voir
Et pas besoin d’entendre.
         Comme architec,
         On dit : « Quel mec !
Il a du poil au ventre ! »
         Et l’on assur’
         Qu’en fait d’peintur’
C’est un gai dilettantre
         Qui port’ fièrement
         Son bout d’ ruban

  Il en a un p’tit bout
Qui fait fort bien son affaire, etc.

Cette année, il a été admirable. Le voyage des sous-sols du Grand Palais jusqu’à la rue Richepanse, dans les galeries Bernheim, a été un glorieux épisode de la vie de notre grand régisseur des Beaux-Arts, de ce personnage historique.

On l’entourait, on se pressait autour de lui. Un membre du jury tendit le drageoir, un autre le crachoir, un troisième le mouchoir. Tout le long du chemin ce bon Samaritain s’exclamait : « Moi, je fonce comme un taureau ! »

Arrivé chez Bernheim, il fonça sur un admirable tableau de Cézanne, un tableau rouge : le portrait de Mme Cézanne. Fénéon l’arrêta en lui déclamant avec flegme une étonnante nouvelle en trois lignes.

M. Jourdain se tourna alors contre un paysage. Il fonça, courant comme un fou, mais ce n’était pas une toile, que ce tableau de Cézanne, c’était un paysage. Frantz Jourdain s’y enfonça, il disparut à l’horizon, à cause de la rotondité de la Terre. Un jeune homme employé chez Bernheim et qui s’occupe de sports s’écria : « Il va faire le tour du monde ! »

Heureusement il n’en était rien. On vit revenir Frantz Jourdain, rouge et essoufflé. Il apparut d’abord tout petit dans le fond du paysage et grandit en approchant.

Il arriva, assez confus, s’épongeant le front : « Diable de Cézanne ! murmurait-il, diable de Cézanne ! »

Il s’arrêta vis-à-vis de deux tableaux, dont l’un représentait des pommes et l’autre un vieillard :

« Messieurs, dit-il, je défie qu’on dise que ceci n’est pas admirable !

— Je le dis, monsieur, répondit Rouault, cette main est un moignon ! »

Et Frantz Jourdain dut se taire, car c’est là qu’en effet le bât le blesse. Pour lui la peinture se réduit à cela : qu’une main soit un moignon ou qu’elle ne le soit pas. Il a beau dire et beau faire, il ne sortira pas du moignon. Mais quand on a pendant quelque vingt années fait profession d’admirer Cézanne on ne peut avouer qu’on ne sait pas pourquoi.

Parmi les douze Cézanne de chez Bernheim, il y avait un compotier tordu, de travers et tout de guingois. M. Frantz Jourdain fit des restrictions. Les compotiers se tiennent mieux en général, ils ont meilleur air. Et M. Bernheim avec la bonne grâce d’un homme qui fréquente la noblesse de l’Empire prit la peine de défendre le pauvre compotier :

« Il est probable que Cézanne avait le compotier à sa gauche. Il voyait le compotier en biais.

« Mettez-vous donc à la gauche du tableau, monsieur Frantz Jourdain… Comme ceci… Maintenant, clignez de l’œil… N’est-ce pas que de cette façon le tableau s’explique assez bien ?… Il n’y a donc pas de faute. »

En revenant vers les sous-sols du Grand Palais, M. Frantz Jourdain réfléchissait, son front plissé attestait les soucis qui l’emplissaient. Et quand il eut bien réfléchi aux luttes qu’il avait soutenues, il dit avec une sincérité qui fit pleurer de tendresse tous les membres du jury :

« Les douze Cézanne de chez Bernheim sont tout ce qu’il y a de dangereux ! »

Il réfléchit encore et ajouta :

« Moi, je m’arrête à Vuillard. »

Puis il regarda le soleil couchant, il lui sembla voir étinceler dans le lointain l’or des coupoles de la Samaritaine. On l’entendait murmurer de temps en temps : « Les douze Cézanne !… les douze Cézanne ! » Et M. Frantz Jourdain qui a des lettres pensait à Suétone.

Au refrain
(Chœur des gardiens du Grand Palais)
  Il en a un p’tit bout
Qui fait très bien son affaire, etc.

Dans les sous-sols, M. Frantz Jourdain n’en avait pas encore fini avec Cézanne.

Passant familièrement le bras autour du cou de Desvallières,

Cou qu’aucun bras humain n’a jamais enlacée !

il expliqua :

« Vous comprenez, je suis pour la liberté de l’art, de la couleur. Ainsi ce portrait de Mme Cézanne, je le trouve étonnant.

« Réellement, cette dame était une belle personne. Mais cette bouche, cette bouche… Croyez-vous qu’elle soit réelle ? Je suis en train de me le demander et je ne puis le croire… Que diable peut-on faire avec une bouche pareille ! »

… Et devant le jury le défilé des tableaux recommença… On apporta un de ces tableaux qui servent de réclames de modes dans certains grands magasins. Tête de cire, corps drapé d’étoffes véritables.

Rouault dit à haute voix :

« Les magasins de nouveautés veulent donc exposer au Salon d’automne cette année ? »

Frantz Jourdain, sur ce trait, se retourna rouge de colère et, lançant mille postillons à la face de Rouault, il proféra ces paroles mémorables :

« Certainement, ils exposent, monsieur ! Je suis pour le progrès, moi, pour le progrès toujours ! Quand il y aura des chapeaux à 25 sous il n’y en aura plus à 25 francs et nous serons un peuple d’artistes. »

Et M. Desvallières, qui est un homme comme il faut et riche, s’étonna :

« Tiens ! Tiens ! Il y a déjà des chapeaux à 25 francs ! Comme c’est bon marché ! Je ne pensais pas qu’il y en eût au-dessous de 25 louis. »

Et M. Frantz Jourdain fit revenir le tableau qui fut alors accepté.

Les travaux du jury continuèrent ainsi parmi les grincements de dents. Frantz Jourdain avait des traits d’esprit pour l’opposition :

« Piot gueule, disait-il, mais Rouault pâlit, il rage comme un sectaire. »

Nous parlions plus haut de Molière16. C’est que M. Frantz Jourdain vient de faire graver son nom sur tous les piliers de la Samaritaine dont il construit sans cesse de nouveaux magasins. Comme son homonyme, le Bourgeois gentilhomme, Frantz Jourdain aime les cérémonies. Ne le vit-on pas pour ennoblir et consacrer la liaison entre un de ses parents et la fille de l’anarchiste Vaillant, celui qu’on guillotina bien qu’il n’eût pas tué, organiser une fête rédemptrice et purificatoire, avec banquet et cérémonial compliqués17 ?

Cependant en apprenant la nouvelle, il avait été estomaqué. Le bourgeois s’offusquait :

« Fi ! La fille d’un guillotiné ! Quel scandale ! »

Mais l’anarchiste se réveilla bientôt :

« Je suis content malgré tout. C’est crâne ce qu’a fait là X, et ce n’est pas bourgeois. »

Et la cérémonie eut lieu.

Les yeux pleins de larmes, la voix tremblante et les bras levés, il bénit son X au nom des principes anarchistes, après avoir banqueté bourgeoisement.

Cézanne §

Nous n’avons pas à parler de l’art de Cézanne18. Qu’on sache cependant que M. Frantz Jourdain, sous prétexte de ne pas ternir la gloire de ce grand homme et de ne pas déplaire à la clientèle de son commanditaire Jansen, l’a sciemment représenté d’une façon insuffisante au Salon d’automne.

La bonhomie politique de Cézanne est presque légendaire. Lorsque Vollard alla à Aix pour lui acheter de la peinture, il s’étonna de ce que presque toutes les toiles qui figuraient les maisons étaient percées de trous carrés au-dessus des cheminées. Il en demanda la raison :

« Peuh19 ! lui répondit le maître, ce sont les enfants qui s’amusent. Ils ont trouvé que si les cheminées n’avaient pas de trous, la fumée ne pourrait passer. »

Cézanne était riche. Il allait peindre à la campagne dans un landau provincial. Et cela nous paraît un assez joli trait d’époque.

Le maître aixois était modeste. Il discutait volontiers avec le professeur de dessin du lycée d’Aix et ne dédaignait point de lui demander des conseils :

« Ne vous gênez pas pour me corriger, disait-il, vous en savez plus long que moi. »

Il aimait raconter des histoires sur sa peinture. Un jour, à l’occasion d’une première communion, il donna un tableau à l’héroïne de la petite fête.

Les parents ne disent rien, mais remercient à peine. Ils trouvaient le tableau horrible. Cézanne riait sous cape de leur déconvenue.

Quelques jours après, il revient chez les mêmes personnes. Toute la famille l’entoure, lui fait des protestations, le remercie, parle de son génie.

Ces braves s’étaient renseignés entre-temps et avaient appris que le tableau valait de l’argent.

On a parfois parlé des sentiments religieux de Cézanne. Voici, à cet égard, un trait recueilli de sa bouche20 :

« Je suis pris par les jésuites, ma sœur va à la messe, moi aussi. »

Vollard §

C’est le premier marchand de Cézanne et l’un des meilleurs de Paris. Il est né à la Réunion, comme Leconte de Lisle, M. de Mahy et Marius-Ary Leblond. Sa boutique est un des lieux les plus sélects. La bonne compagnie s’y réunit tous les soirs21.

Il se repent, on ne sait pas pourquoi, de la peinture qu’il a vendue. C’est lui qui disait à Guérin, en parlant de Lefebvre, Henner et autres :

« Comme je regrette de ne pas avoir vendu la peinture de ces messieurs ! »

Et il ajouta sur l’air de Tu sens la menthe :

Je march’ pour tout c’qu’on me propose
Laprade, Marquet, Manzana,
Leurs toil’s n’sont pas couleur de rose ;
J’eusse préféré vendr’ des Bonnat,
Mais j’march’, qu’voulez-vous, j’suis marchand.
La fortune vient en marchant.

Refrain à sa bonne
Rangez toutes ces toil’ charmantes
Toutes ces toiles charmantes,
Tout ce charme rentoilé,
Empilez-les, empilez-les,
Aux ca, aux ca, aux cabinets.

Desvallières §

Il est depuis quarante ans avec les jeunes et, grâce à sa bonne volonté très louable, il change sa manière selon le goût du moment. Il est arrivé sans trop d’intrigues à être vice-président du Salon d’automne.

Petit-fils de Legouvé, il suit à la lettre le conseil dodécasyllabique de monsieur son aïeul :

Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.

Léon Bloy a dit en parlant du 4 de la rue Saint-Marc, où vécut Legouvé et où vit M. Desvallières :

« Il est resté des microbes dans cette maison. Ils retombent sur notre ami Desvallières. »

Cette année, le sympathique vice-président trama une conception subtile22. Il imagina de faire écrire l’éloge du Salon d’automne dans La Grande Revue par M. Cormon, de l’Institut23.

« Vous comprenez, expliqua-t-il à un de nos collaborateurs24, Cormon critiquera avec correction. On pourra lui répondre dans les mêmes termes.

« Il est temps d’amener les gens de l’Institut à comprendre le mouvement actuel.

« Les membres de l’Institut sont les représentants les plus autorisés de la grande bourgeoisie et la bourgeoisie doit marcher à la tête du mouvement intellectuel. Elle doit le diriger sous peine de périr elle-même. »

M. Cormon se récusa par une lettre fort nuancée dont voici à peu près les conclusions :

« Je n’aime pas la plèbe. Je suis avec Jésus contre Barrabas, et le peuple sera toujours avec Barrabas contre Jésus. »

M. Desvallières a un frère assez connu pour avoir écrit Champignol malgré lui. Cet auteur gai est également peintre et il expose au Salon d’automne sous divers pseudonymes. Il pourrait se contenter d’être un vaudevilliste applaudi. Mais non, il a sa marotte, la peinture est son violon d’Ingres et les lauriers de son frère troublent ses nuits.

Il y a quelque temps, il lui écrivait une lettre dont le sens, au moins, était celui-ci :

« Monsieur, quand vous ne serez plus qu’un membre de l’Institut, je serai un homme de génie. »

M. Desvallières a été très flatté, car il songe à l’Institut et comme c’est un homme aimable et correct il sera de l’Institut.

Abel-Truchet §

Pour arriver à la rétrospective de Cézanne, on doit passer devant les tableaux de M. Abel-Truchet.

Ce trait dit tout son caractère.

Autrefois, son nom était le premier sur le catalogue, et pour atteindre ce résultat M. Truchet avait découvert un subterfuge habile : le trait d’union.

Cette année, la ruse s’est trouvée en défaut, car un nommé Aaron a envoyé des toiles qui ont été admises par le jury.

Sur le catalogue, M. Abel-Truchet n’est plus que le second.

Abel-Truchet a de remarquables aptitudes commerciales. Organise-t-il une exposition, il y est tous les jours pour surveiller la vente et il a soin d’exposer de petites toiles dans les prix doux, de 50 à 60 francs, destinées aux amateurs sans fortune.

Au Salon d’automne, vous le verrez près de ses tableaux distribuant des prospectus et sa carte d’adresse.

Son plus grand mérite, il ne s’en cache pas, c’est la franchise.

« Frantz Jourdain, dit-il, me traite comme du poisson pourri, parce que je n’aime pas Cézanne. Je ne l’aime pas, c’est entendu, mais il ne l’aime pas plus que moi. Je suis franc, au moins. Il dit qu’il l’aime et je ne le dis pas. »

Matisse §

Le fauve des fauves. On n’avait pas osé refuser ses toiles. Le jury s’était prononcé. Les tableaux étaient acceptés. Le vote était acquis. Lorsque M. Frantz Jourdain se souvint de la mission à lui confiée par M. Jansen, entrepreneur du Salon d’automne et tapissier connu.

M. Jansen n’aime ni Cézanne, ni Matisse, ni toute la peinture dépassant en hardiesse celle de M. Abel-Truchet.

C’est pour défendre son bon goût de tapissier que M. Jansen a délégué M. Frantz Jourdain, qui ne s’est pas mal acquitté de sa mission.

Les tableaux de M. Henri Matisse étaient donc acceptés. M. Frantz Jourdain se lève et fait revenir La Coiffeuse, la plus grande des toiles envoyées par Matisse.

« Messieurs, dit Frantz Jourdain, je demande, dans les intérêts du Salon d’automne et dans ceux de Matisse lui-même, qu’on refuse cette toile. »

Desvallières proteste en homme du monde :

« Nous regardons en camarades la toile de notre ami Matisse. Il est de fait qu’elle peut paraître outrée à des yeux peu exercés sur la peinture. Néanmoins, le vote est acquis et il serait bon d’observer les règlements. »

Rouault proteste de son côté avec moins de grâce. Il invoque aussi les fameux règlements. Il devient violent et gesticule devant le président qui, d’un poing de fer, le saisit au cou et le secoue comme un prunier.

« Je m’assieds sur les règlements », s’écrie Frantz Jourdain, tandis que Rouault commence à devenir violet sous son étreinte. « Je m’assieds dessus, vous m’entendez. Je sais bien que je serai dévoré par les fauves, mais je m’en f… »

Et il n’en démordit pas. Tandis que le malheureux Rouault, affalé sur une chaise, reprenait haleine, on revenait sur un vote acquis et on refusait La Coiffeuse de Matisse.

Piot §

Quelques-uns de ses amis l’appellent : le Soleilland du Salon d’automne. Mais c’est un surnom peu mérité. Il lui vient, dit-on, de ce que son langage n’est pas suffisamment châtié. Pour dire, par exemple, qu’il lui est impossible de dormir dans sa demeure de la rue Rochechouart à cause du bruit que font les plombiers, Piot profère vingt blasphèmes mêlés de quarante mots obscènes.

Comment voulez-vous, dans ces conditions, ne pas passer pour un satyre ?

Othon Friesz §

Le chef de l’école du Havre. Il a une amie qui, dans ses accès de colère, crève volontiers ses toiles, et qui parle le japonais à la perfection.

Les tableaux de Friesz auraient été refusés si M. Desvallières ne s’était levé en disant :

« Je demande l’indulgence pour les toiles de notre ami Friesz qui est un homme admirable non seulement comme artiste, mais surtout comme homme. Il a une amie qui, dans ses accès de colère, crève volontiers ses toiles et qui parle le javanais à la perfection. »

De cette façon, les tableaux furent admis.

Vallotton §

Il expose six tableaux parmi lesquels un portrait de Mademoiselle Stein, cette Américaine qui avec ses frères et une partie de sa parenté forme le mécénat le plus imprévu de notre temps.

Leurs pieds nus sont chaussés de sandales delphiques,
Ils lèvent vers le ciel des fronts scientifiques.

Les sandales leur ont parfois causé du tort chez les traiteurs et les limonadiers.

Ces millionnaires veulent-ils prendre le frais à la terrasse d’un café des boulevards, les garçons refusent de les servir et poliment leur font comprendre qu’on ne sert que des consommations trop chères pour des gens à sandales.

Au demeurant, ils s’en moquent et poursuivent calmement leurs expériences esthétiques.

M. Vallotton, et nous le regrettons, n’a pas exposé le portrait d’une Suissesse, grande dame protestante qui voulut absolument enlever son râtelier pour poser :

« Il ne serait pas honnête de représenter mes dents. En réalité, je n’en ai pas. Celles qui garnissent ma bouche sont fausses et je pense qu’un peintre ne doit représenter que ce qui est vrai. »

Gropeano §

« Te voilà, gros Pleyel ! » lui dit Truchet.

C’est le délégué étranger du Salon d’automne.

Nous n’avons d’ailleurs pas pu avoir de renseignements ni sur ses fonctions elles-mêmes ni sur la façon dont il les remplit.

En parlant de Gropeano, Truchet est intarissable.

« Les Roumains, dit-il, naissent avec un sac d’écus ou un violon, mais ils ont toujours la fin de cela et le commencement de ceci. »

Cette année M. Gropeano expose un Portrait de S. M. Carmen Sylva en train de manier la machine à écrire pour jeunes aveugles, fait au palais royal de Bucarest.

C’est effrayant, tout en bleu, la reine a des cheveux blancs et on la dirait elle-même aveugle.

[1907-10-19 Je dis tout] Le Salon d’automne §

Je dis tout, 19 octobre 1907, p. 000.
[OP2 94-97]

Un grand nombre de métagrammes illustraient et égayaient notre précédent feuilleton. Dieu soit loué ! les typographes ont fait de remarquables progrès dans l’art subtil des fautes d’impression. Erdome avait déjà porté cette perfection assez haut. Il voulait que la coquille fût licencieuse et blasphématoire. À notre sentiment, il suffit qu’elle soit pittoresque. C’est que nous n’avons pas quitté le Salon d’automne.

Rousseau le Douanier §

Ce brave homme avait envoyé quelques toiles.

Le jury les admit. Mais M. Frantz Jourdain à qui ce vote avait sans doute échappé, fit accrocher les tableaux dans la section du Salon consacrée aux arts décoratifs, puis, sortant de ses poches quelques coupons d’andrinople qu’il porte constamment en guise de mouchoirs, il improvisa un rideau devant pour recouvrir et cacher entièrement les ouvrages du Douanier.

Cette action bizarre cachait un mystère.

C’est par hasard que Rousseau le découvrit.

Le jour du vernissage, ce vieil lard se lamentait.

« On m’en veut, disait-il. Je n’ai pourtant fait de mal à personne. Puisqu’on ne voulait pas de mes tableaux, que ne les a-t-on refusés ? Ces messieurs du jury étaient libres. »

À ce moment, entouré d’une foule d’admirateurs venus de Belgique, M. Frantz Jourdain passa. Le vieux Rousseau eut un éblouissement. Il chancela. On le soutint. Et, s’étant remis :

« C’est lui, s’écria-t-il, c’est le monsieur.

— De qui parlez-vous, lui dit-on, vous venez de voir passer votre président, M. Frantz Jourdain.

— Est-ce possible ? » murmura l’ancien gabelou, puis il nous raconta cette histoire touchante :

Trente ans debout à la frontière ;
J’arrêtai le contrebandier.
Je palpai la contrebandière ;
Puis, quand je devins brigadier.
Un soir, dans le train de dix heures,
D’un homme correctement mis
Voyageant avec un permis
Je tâtai les gibbosités postérieures.

Ô temps lointains ! lointaines gares
Que le gaz éclairait bien mal !
Le monsieur transportait quatre mille cigares.
Je lui dressai procès-verbal.
Ce temps passa. Des noms : Gauguin, Cézanne
Me hantaient. Pour leur art, je laissai la douane.

Et gardant ce surnom ; le Douanier,
Je ne suis pas, des peintres, le dernier.
Or, dans mon souvenir, une fenêtre
S’est ouverte. Je viens de reconnaître
L’ancien voyageur fier de s’être vengé
Parce que par ma faute il a mal voyagé. »

Nous plaignîmes longtemps le malheureux Rousseau, en constatant les différences profondes qui existent entre les douanes et les arts plastiques, et nous fûmes voir le Zola de M.

José de Charmoy §

Ce sculpteur a eu souci de graver sur le front monumental du penseur dont il a immortalisé les traits une portée sur laquelle M. Bruneau a l’intention d’inscrire quelques notes de musique. L’exécution des paroles à chanter avec cette mélodie avait été primitivement confiée à notre ami André Salmon.

C’est un rondeau dont voici les premiers vers :

De Charmoy n’a qu’un défaut
C’est d’aimer trop la sculpture.

Mais, outre qu’il y a là un mauvais emploi de la particule nobiliaire, M. Bruneau a préféré mettre en musique de la simple prose. À vrai dire M. de Tirames avait proposé une légère correction :

Ce Charmoy n’a qu’un défaut
C’est d’aimer trop la sculpture.

M. Bruneau voulut à tout prix de la prose. Le nouveau texte a été tenu secret.

L’ouvrage de M. de Charmoy n’a pas d’ailleurs été admis sans peine. Le jury était disposé à refuser cette mouquette. C’est M. Frantz Jourdain qui, en quelques paroles émues, fit tomber les hésitations :

« Il convient, dit-il, de recevoir ce buste gigantesque, non pas à cause de la personnalité du sculpteur, mais comme hommage à Zola. L’exposition de ce monument n’est pas une question artistique, mais une question sociale. »

De Vlaminck §

Nous avons appris que M. de Vlaminck était le champion de M. Frantz Jourdain.

Cela ne nous a nullement étonné.

Quand on saura que ce peintre se targue d’une particule qui n’implique nullement la noblesse, on sourira. En effet, le « de » n’est ici qu’un article et le nom De Vlaminck signifie simplement : le Flamand.

M. de Vlaminck par sympathie personnelle et surtout, disons-le sans ambages, par intérêt, a assumé la tâche dangereuse de nous assassiner.

Vêtu d’un complet en caoutchouc et armé d’une cravate, il nous suit partout, guettant le moment où il pourra nous porter traîtreusement un coup mortel de son instrument croate.

Moins célèbres que celles de M. Le Bargy, les cravates de M. de Vlaminck sont plus intéressantes. Entièrement construites en bois et vernissées de couleurs crues, elles peuvent servir à différents usages.

M. de Vlaminck se trouve-t-il à la brasserie et veut-il appeler le garçon, il détache sa cravate qu’un clou retient au col de sa chemise et frappe plusieurs coups sur la table sonore.

Veut-il, lorsqu’il se trouve en compagnie, organiser une petite sauterie, sa cravate derrière laquelle sont tendus quelques boyaux de chat lui sert en guise de poche ou petit violon, qu’affectionnaient les maîtres à danser d’autrefois.

À vrai dire, il n’a point d’archet et il utilise plutôt sa cravate à la façon d’une mandoline, mandore ou guitare.

Elle lui sert aussi comme arme défensive pouvant devenir offensive à l’occasion.

Brindeau de Jarny §

Nous avons relevé dans les salles du Salon d’automne deux artistes de ce nom.

L’un, dont le petit nom est Claude, expose en plus de quelques tableaux d’un sentiment fort délicat un miroir auquel nous accordons bien volontiers le surnom précieux de Conseiller des Grâces.

L’autre, Paul Louis, a ciselé quelques boucles de ceintures, que l’amiral Bienaimé admira fort, le jour du vernissage, les prenant, sans doute, pour des boucles d’oreilles que portent volontiers les marins.

Georges Braque §

On a refusé la presque totalité de son envoi. Il n’a ici qu’un seul tableau. Mais il se console de ses déboires exhibitionnistes dans le Midi de la France. Le grenier de la maison où il loge contient un grand nombre de bouquins et Georges Braque lit en ce moment les bons ouvrages des polygraphes du xvie siècle.

Ce peintre humaniste a ruiné sa santé en crachant sans mesure, lorsqu’il fume la pipe. Débile et fluet, il ne devrait pas négliger de prendre dès le début de novembre jusqu’au commencement du printemps, par petits verres et quotidiennement, quelques litres d’huile de foie de morue.

[1907-10-26 Je dis tout] Le Salon d’automne.
Le cas Maurice de Vlaminck §

Je dis tout, 26 octobre 1907, p. 000.
[OP2 97-99]

Le Salon d’automne est terminé. Nous eussions volontiers cessé de nous en occuper. Mais ces messieurs du bureau du comité nous fournissent de telles preuves de leur pauvreté intellectuelle qu’il nous semble indispensable d’attirer encore une fois, sur eux, l’attention du public.

Leur inconscience n’a d’égale que leur mauvaise éducation.

C’est ainsi que dans une de leurs séances secrètes, ils avaient nommé de nouveaux sociétaires.

M. Maurice de Vlaminck était au nombre de ces heureux élus. La lettre suivante l’avisait de sa nomination :

    Société du Salon d’automne.

Grand Palais des Champs-Élysées.

Paris, le 18 octobre 1907.

M…

J’ai l’honneur de vous informer que les membres fondateurs vous ont nommé sociétaire dans la réunion du 16 octobre 1907.

Veuillez nous faire savoir, dans le plus bref délai possible, si vous acceptez de faire partie de la Société.

Je vous prie d’agréer, M…, l’assurance de nos sentiments les plus distingués.

Le Secrétaire général :

Paul Cornu.

Vu : Le Président :

  Frantz Jourdain.

  À M. Maurice de Vlaminck.

En même temps, les communications étaient faites à la presse. Le Figaro et les autres journaux annoncèrent cette nomination.

M. Maurice de Vlaminck écrivit au président du Salon d’automne pour l’aviser de son acceptation, lorsqu’une autre lettre inattendue lui parvint. En voici la teneur :

Société du Salon d’automne.

Grand Palais des Champs-Élysées.

Secrétariat général, 11, bd de Clichy, 11 (IXe arr.).

Le 21 octobre 1907.

Monsieur,

Vous avez dû recevoir une lettre relative aux nominations de nouveaux sociétaires. Cette lettre vous a été adressée par erreur et je vous prie de vouloir bien la considérer comme non avenue.

Veuillez agréer. Monsieur, l’assurance de nos sentiments distingués.

Le Secrétaire général :

Paul Cornu.

  Le Président :

Frantz Jourdain.

Qu’a-t-il bien pu se passer entre le 18 et le 21 octobre ? M. de Vlaminck se l’est demandé et l’a demandé au président du Salon d’automne par la lettre suivante :

Rueil, le 23 octobre 1907.

Monsieur le Président,

J’ai reçu le 18 octobre une lettre m’annonçant ma nomination de sociétaire du Salon d’automne. J’ai répondu que j’acceptais. Or le 21 j’ai reçu une seconde lettre m’annonçant l’annulation de la première. Cela sans explication… Est-ce là une façon d’agir ?

Je m’étonne beaucoup que vous. Monsieur le Président, et tous les membres du bureau tolèrent et appuient un manque de savoir-vivre aussi absolu.

Qu’eussiez-vous dit, Monsieur le Président, si, après avoir été invité et appelé à la présidence, on vous annonçait que l’on s’est trompé sur votre compte ?

Vu le sans-gêne dont on use à mon égard, je vous demande, Monsieur le Président, pourquoi j’ai été nommé sociétaire et pourquoi j’ai été chassé ensuite comme indigne.

Ci-joint un certificat de bonne vie et mœurs.

Maurice de Vlaminck.

20, avenue Victor-Hugo,

Rueil (S.-et-O.).

Il est bien entendu qu’il n’y a eu aucune erreur. D’autres artistes, MM. Camoin et Manzana, ont reçu des lettres semblables. Le cas de M. de Vlaminck n’est pas isolé.

Et, cependant, le comité n’est pas composé exclusivement de voyous. Il y a là des gens du monde. Comment MM. Desvallières, Dethomas tolèrent-ils de telles incorrections de la part d’un comité dont ils font partie ?

Journal de Salonique §

[1903-11-09 Journal de Salonique] « Le Jardin des ronces25 » §

Journal de Salonique, 9 novembre 1903, p. 000.
[OP2 1089-1092]

Quel jardin ! on y cueille des mûres qui sont les fruits des ronces. Quelques-uns s’y sont un peu piqué les doigts. Mais cela n’a pas d’importance, on chante, on danse, on rit et l’on s’aime dans le jardin de Cazals.

Dix ans de littérature mis en chansons, voilà ce que nous présente le bon chansonnier et bon dessinateur F.-A. Cazals. Et ces dix années sont des années sublimes : de 1889 à 1899.

Cazals, le nez bien retroussé, chantait auprès de Verlaine qui est devenu un grand saint au paradis des poètes. Et Cazals chansonné aussi Verlaine :

Il s’enivrait avec amour
Il buvait comme un troubadour
Disant pour embêter Gounod
Donnez-moi donc un rhum et eau.

Mais le bienheureux Boit-sans-soif, auquel nous rendons le culte de dulie le plus fervent, n’en voulait pas au petit brun dix-huit cent trente et en parlait ainsi en 1889 : « Il veut encore passer et passe chansonnier ; mais chansonnier à sa façon, qui rendrait des points à tels qui sont cotés, et fifre une note toute nouvelle, ironie bon enfant et pimpante facture, de l’argot et du jargon résumés dans le bon, proverbial et bien droit français. »

Cazals est resté ainsi, gamin, artiste dans l’âme et s’il n’est plus vêtu à la dix-huit cent trente — ce qui n’est plus de mode à Paris depuis que les Ueberbrett’l berlinois ont adopté cette mise — il a conservé le fameux toupet retombant souvent sur les yeux qui semblent maintenant égarés parfois dans de déjà lointains souvenirs. Car les époques héroïques sont passées. Verlaine est mort, Baju, La Tailhède, Du Plessys, où sont-ils ?

Nous ferez-vous, Cazals, la ballade des poètes du temps jadis ?

Moréas est glorieux. Ponchon s’en est allé sur la rive droite.

La liste des chansonnés par Cazals est longue. Voici Maurice Du Plessys :

Connaissez-vous l’esthétique
De ce moderne Lauzun ?
L‘princip’ d’sa poétique
Et d’son costume, ça n’fait qu’un
Il porte, avec l’art suprême.
Des danseuses de ballet
Le collant lilas ou crème
Qui moul’ ses manches à balai.

Et Moréas, qui est incontestablement un des grands poètes français n’échappe pas non plus à la raillerie de Cazals :

Je suis toujours le bel Hellène
Le bon Jean Mata Moréas !

On sait que Jean Moréas est grec et s’appelle en réalité Papadiamantopoulos.

Parmi les chansons littéraires de Cazals, il y en a une que je préfère : Les Bigorneaux de l’école romane.L’école romane, fondée au temps du symbolisme par Jean Moréas, comptait comme adeptes : Maurice Du Plessys, Charles Maurras, Raymond de La Tailhède et Ernest Raynaud. Moréas, comme on sait, connaît aujourd’hui les grands succès. Maurice Du Plessys a disparu. Il a paru, il y a quelques années, un appel dans La Frondeaux lettrés et à tous ceux ou celles qui aiment les poètes. Maurice Du Plessys était à l’hôpital. Charles Maurras est devenu un homme important. Il est avec Maurice Barrès l’esprit le plus remarquable de la réaction. Ce sophiste est d’autant plus dangereux qu’il est intelligent et lettré.

Raymond de La Tailhède s’est retiré il y a plusieurs années dans son château avec, pour livre de chevet et seule compagne, une superbe édition de Ronsard, le poète favori de l’école romane. Ernest Raynaud est toujours là et publie souvent d’admirables poèmes de la plus pure et plus rare beauté classique. La chanson de Cazals est un vrai document sur l’esprit et la vie même des poètes des petites chapelles de 1890 :

        Puis il remange les bigorneaux
        Disant d’une voix aromatique :
« Mois j’ suis l’champion d’la Rénovation de l’Art Poétique. »

René Ghil, Adolphe Retté, Maurice Barrès, Zola, Jean Rameau, le père Monaco (fameux marchand de bric-à-brac). Les soirées de La Plume,Léon Maillard, Yann Nibor, Marcel Legay, Jean Carrère, Emmanuel Signoret, Frédéric Mistral, Paul Redonnel, Péladan. Je n’en finirais point s’il me fallait donner la liste complète des personnages de la comédie en cent actes divers qu’est le recueil de Cazals. Mais il ne faut pas oublier Laurent Tailhade avec lequel Cazals est très lié :

Premier que prendre un porte-plume,
Laurent Tailhade se parfume :
Il sent le musc, il sent l’encens.

Ni Rachilde, dont le nom rime si bien avec Rothschild…e, et qui fit une si jolie préface pour Le Jardin des ronces.

Ni Raoul Ponchon, ce poète étonnant, digne fils des Olivier Basselin, des faiseurs de fabliaux et de Verlaine.

Dans Le Jardin des roncesest enregistrée de façon plaisante la mort du fameux café Procope où fréquentèrent Voltaire, Gambetta et Mecislas Golberg, à des époques différentes :

Bien qu’il soit plus gai qu’un bahut
L’on n’y fait jamais de chahut
C’est pourtant là qu’ vint la bohème
De ce siècle et du dix-huitième.

Jardin des ronces, jardin de souvenirs, Cazals nous y promène en chantant spirituellement. L’ombre de Verlaine, comme un silène qui ne serait autre que Socrate, titube près de lui et tant d’ombres d’autres morts errent autour parmi les ronces.

Puis, le livre fermé, la porte du jardin verrouillée, Cazals se tait. Il ne reconnaît plus les amis d’autrefois, le quartier Latin plein de poètes nouveaux qu’il n’aime point. Cazals hésite. Chantera-t-il encore ou restera-t-il muet pour toujours ?

Espérons que ce bon chanteur essayera encore sa voix et que, près d’un autre Verlaine, Cazals redeviendra le vrai Cazals 1830, au monocle malin, et qu’auprès du jardin de ronces, il plantera aussi, en plein pays latin, son jardin des roses.

[1904-01-14 Journal de Salonique] Lettre parisienne §

Journal de Salonique, 14 janvier 1904, p. 000.
[OP2 1092-1095]

Monsieur le Rédacteur en chef du Journal de Salonique.

Vous êtes venu au café du Départ ; nous fûmes assis à la même table. Ce qu’on disait et faisait vous a déplu. Je le regrette. Vous croyez qu’autrefois ces soirées étaient plus intéressantes. Erreur ! Quand Verlaine y disait des vers il n’était pas encore universellement connu et vous n’eussiez pas pleuré en écoutant ce pauvre de génie. Un poète déjà vieux, mais estimé de plusieurs générations d’écrivains, me disait, il y a quelques jours, que les soirées de La Plume se sont toujours terminées par des danses et que, si le cake-walk y sévit maintenant, c’est qu’il est de mode.

Le samedi où vous y fûtes, on a dit de mauvais vers peut-être, mais nullement abscons. Le mystère est démodé, ce qui est dommage. Vous n’avez entendu que les vers lamartiniens de Fagus et des poèmes florianesques de l’école néo-naturiste. Vous avez vu un frac bleu. Celui qui le portait devait aller à un bal costumé à minuit. En fait de chansons, vous en avez entendu une des plus populaires et dont la musique est belle comme celle au largo de Haendel. Je veux parler du Pauvre laboureur,chanté par M. Deniker. Les vers libres d’ailleurs ne devraient pas vous effaroucher. L’Actionque vous aimez en publie de Gustave Kahn, un poète qui n’est pas de notre génération et fort abstrus. La Revue de Paris,si réactionnaire et fermée à tout ce qui n’est pas traditionnel et universitaire, en a publié de Fernand Gregh, un poète assez peu innovateur et qui sera dans peu d’années de l’Académie française. Il est d’ailleurs fort étonnant que vous n’en ayez pas entendu à La Plume. Mais c’est un fait.

Pour en revenir à Qu’vlov’ ?vous vous trompez encore. Sa réponse n’a produit aucune impression pour la bonne raison qu’elle ne devait en produire aucune ; que personne ne l’a connue que moi et trois ou quatre de mes amis qui se sont simplement étonnés qu’il y eût en Turquie un amateur ou contempteur — comme vous voudrez — de littérature française. Quelqu’un à qui je montrai l’article signé Qu’vlov ?crut tout bonnement que j’avais écrit l’article en question pour me faire de la réclame, — c’était me faire beaucoup d’honneur, — car Qu’vlov’ ?était très intéressant mais n’a intéressé et ne pouvait intéresser que moi et Cazals.

Voilà, Monsieur le Rédacteur en chef, quelques petites observations dépourvues, croyez-le, de toute acrimonie et tenez-moi pour votre tout dévoué

Guillaume Apollinaire.

[1905-09-21 Journal de Salonique] Le cinématographe §

Journal de Salonique, 21 septembre 1905, p. 000.
[OP2 79-81]

Toutes les expositions se ressemblent. Celle de Liège ne fait pas exception. Chaque exposition dure six mois. Quand ils sont écoulés, on transporte, semble-t-il, les palais, les pavillons, les restaurants dans une autre ville qui tient à avoir, elle aussi, son exposition.

Le roi Louis XI, le premier, eut l’idée des expositions industrielles et l’exécuta en envoyant à Londres deux commerçants de Tours : Jean de Beaune et Jean Bricourt. Ces marchands tourangeaux emportaient 25 000 écus de produits français : épicerie, draps, toiles qu’ils avaient mission de comparer avec les produits anglais et même d’échanger contre ceux-ci.

Mais les expositions universelles modernes — à la fois : musée, usine, marché et kermesse — ne datent que du xixe siècle.

De la première à la dernière, elles se ressemblent. Les Arabes d’Algérie, de Tunisie ou d’Égypte y règnent toujours. De même qu’ils vendaient leur pacotille dans la rue de Paris en 1900, de même qu’ils débitaient des colliers de corail au bord du Rhin, en 1902 à Düsseldorf, de même, ici, sur les rives de la Meuse, ils encombrent le Vieux Liège, au détriment des théâtres de marionnettes et des cabarets wallons. Est-ce un mal ? Je ne le pense pas. Les reconstitutions sont peu fidèles et les marchands maures ajoutent au pittoresque de décors de plâtre et de carton-pierre.

On n’a accordé aucune importance au modern style. Pourtant ce style qui se manifesta d’abord dans le meuble prit naissance à Liège, d’où il passa dans les autres pays en s’imposant surtout en Allemagne. Il y fait fureur, depuis l’exposition de Darmstadt. Les Allemands appliquèrent aussi ce style à la bijouterie et à l’architecture. Leurs essais ne furent pas toujours très heureux. En France, on fit parfois du modern Style un emploi fort judicieux. Les joailliers et les corroyeurs français l’ont souvent appliqué avec goût. Mais les ébénistes de Liège n’ont pas encore été dépassés et leurs ouvrages seront, peut-être, recherchés par les amateurs.

Les gens mêmes à qui, comme à moi, les produits de cette nouveauté déplaisent doivent reconnaître l’intérêt de la seule tentative qui ait été faite pour nous délivrer des éternels styles Henri II, Louis XV ou Louis XVI.

Le modern style marque bien que notre époque eut souci plutôt d’élégance que de réelle beauté. Mais son importance n’est pas niable et Liège qui l’inventa et ne s’en vante pas est bien modeste.

La question du Faune mordu de Jef Lambeaux occupe beaucoup plus les esprits liégeois. À Paris, en 1900, ce sculpteur avait, de même que Rodin, son exposition officielle. Mais qu’on ne pense pas qu’il puisse être question de comparer les deux artistes. Les Passions humaines de 1900 et le Faune mordu de 1905 témoignent de beaucoup de bonne volonté dépensée en pure perte. Du lard, peut-être, de l’art, jamais.

Je pensais être le seul habitant de Paris qui n’eût jamais été au Parc des Princes. Je me trompais. Après une course de bicyclettes entraînées par des motocyclettes, course qui dura une heure, j’aperçois Mal loué, de La Petite République. Il se promène dans le pesage et semble dépaysé. Je l’approche, aussitôt il me questionne : « Est-ce que vous venez souvent ici ? — C’est la première fois. — Moi aussi et je vous avoue que je n’ai rien compris à ces bicyclettes qui ont couru si longtemps après ces motocyclettes. Pour quel résultat ? Néanmoins l’endroit est extrêmement moderne. Cette foule, ces coureurs, cette piste ne donnent pas du tout la même sensation qu’une course de chevaux, par exemple. »

Et c’est la vérité. Ce vélodrome du Parc des Princes déjà un peu démodé émeut d’une façon spéciale. Il a l’attrait de certaines estampes japonaises.

Après avoir été célèbre sous le Second Empire, la fête des Loges redevient à la mode grâce à l’automobile.

La foule y est plus dense qu’à la fête de Neuilly. D’ailleurs la fête des Loges est plus belle. La forêt de Saint-Germain lui fait un cadre de verdure admirable, limité seulement par une des maisons d’éducation de la Légion d’honneur. Mais on ne voit pas ces demoiselles. Elles sont en vacances.

Des guinguettes provisoires sont installées sous des tentes. Partout on pend la pancarte fascinante : « Ici on peut apporter son boulottage, le couvert est gratuit. »

Partout tournent des carrousels d’animaux divers qui ont remplacé les chevaux de bois. Partout, en plein [air], tournent aussi les broches des rôtisseries parfumées. Les poulets se dorent peu à peu. La nuit est venue et l’on se demande si c’est en tournant autour de la Terre que s’est dorée la Lune qui tourne là-haut.

Le Journal du soir §

[1909-08-09 Le Journal du soir] Nos chroniques.
À propos de mars §

Le Journal du soir, 9 août 1909, p. 000.
[OP3 405-407]

On agite de nouveau la question de la pluralité des mondes. Mars est-il habité ? Il semble à entendre les conversations courantes, à lire les journaux, à parcourir les romans fantastico-scientifiques que cela ne fasse plus de doute pour personne. Les poètes seuls vont encore dans la lune et les astronomes eux-mêmes ne veulent plus communiquer qu’avec Mars. Au demeurant, ces préoccupations n’eussent point été approuvées par Fontenelle : « Mars, disait-il dans ses Entretiens, n’a rien de curieux que je sache ; ses jours sont de plus d’une demi-heure plus longs que les nôtres, et ses années valent deux de nos années, à un mois et demi près. Il est cinq fois plus petit que la terre, il voit le soleil un peu moins grand et moins vif que nous ne le voyons ; enfin Mars ne vaut pas trop la peine qu’on s’y arrête. »

À cette époque, la question frisait l’hérésie, tous les hommes descendaient d’Adam et il semblait difficile d’imaginer comment sa postérité pouvait avoir peuplé la lune, Vénus et les autres planètes.

Fontenelle, en traitant ce sujet, avait tourné habilement la difficulté :

« L’objection, écrivait-il, roule donc toute entière sur les hommes de la lune, mais ce sont ceux qui la font à qui il plaît de mettre des hommes dans la lune ; moi, je n’y en mets point ; j’y mets des habitants qui ne sont point du tout des hommes. »

Il est possible, après tout, que les Martiens ne soient pas du tout des hommes et l’Anglais Wells qui s’en est soucié les représente sous l’aspect de grosses fourmis.

Cependant, la théologie ne tient pas absolument à ce qu’Adam ait été le premier homme pour l’univers tout entier et Fontenelle se moquait à bon compte. Qu’Adam ait été le premier homme terrestre, n’est-ce pas déjà un beau titre de gloire et un effort jusqu’ici assez fécond ? Un religieux très érudit, le père Ortolan, a écrit là-dessus un ouvrage en plusieurs volumes où sont résolus tous les problèmes théologiques que fait naître une aussi importante question.

Le Christ s’étant fait homme pour sauver l’humanité, le bénéfice de la rédemption s’étend-il aux habitants des autres mondes ?

Je ne me rappelle plus les conclusions du savant père Ortolan ; mais s’il me les eût soumises, je lui aurais volontiers objecté que tout le malheur des hommes découlant du péché d’Adam, avant de chercher à connaître si l’incarnation du Christ gardait toute sa valeur au regard des Lunatiques, des Vénusiens, ou des Martiens, il serait bon de savoir si la dégustation de la pomme fatale avait eu quelque influence sur la destinée de ces peuples.

Il est vrai que le sort des habitants de la lune paraît définitivement réglé. On assure qu’ils n’existent pas, que la lune est proprement morte et qu’un jour, déserte, glacée, la terre ressemblera à son satellite. Mais qu’est-ce que cela fait ? Pour ma part, je crois que la mort n’existe pas et je ne l’imagine même pas dans la lune.

C’est assez dire que je ne doute point que Mars soit habité. Mais de là à penser que ses habitants soient des hommes, il y a loin.

Quoi qu’il en soit, je souhaite fermement qu’on ne communique pas avec les Martiens. Cela nous vaudrait aussitôt des querelles diplomatiques à n’en plus finir. Chaque État voudrait avoir le monopole de ces communications à cause des avantages qu’elles présenteraient pour la science et l’industrie, les Martiens étant au courant de bien des choses dont nous n’avons pas idée.

Ces complications pourraient bien finir par une guerre ou du moins par un nouvel Algésiras et pour tenir seulement quelques propos en l’air, elle n’en vaudrait même pas la peine.

[1909-09-20 Le Journal du soir] Le Salon d’automne §

Le Journal du soir, 20 septembre 1909, p. 000.
[OP2 116-122]

On m’a dit que les séances du jury de la peinture pour le Salon d’automne de cette année avaient été très ennuyeuses. Les peintres ne venaient que rarement et l’on cite des séances où l’on eût en vain cherché trois peintres parmi les membres du jury.

Au demeurant, beaucoup d’artistes remarquables se sont abstenus d’exposer.

Ce sont pour la plupart ceux qui ont voulu quelque renom au Salon d’automne.

On ne trouvera dans les salles aucun tableau de Maurice Denis.

Pierre Bonnard, Vuillard et K. X. Roussel n’ont rien envoyé. Ils n’apparaissent que dans la préface que M. Octave Mirbeau a écrite pour le catalogue, sans doute au moment d’abandonner son automobile et de partir en aéroplane.

Où sont les toiles d’André Derain ? Ces toiles où dominait un calme goethien, et dans lesquelles on ne trouvait aucune concession à ce qui pouvait être le goût du jour, et qui cependant ne choquaient point le goût qu’elles dirigeaient en créant de la beauté.

Où sont les tableaux de Georges Braque ? Ces constructions dont la force est neuve et essentiellement tendre, dont l’audace volumineuse dédaigne les sentiments immédiats et instaure dans la connaissance au-delà de l’utilité et même du plaisir.

Othon Friesz lui-même est absent et il faut bien que les raisons qui l’éloignent du Salon d’automne soient fortes, car ce peintre n’est pas un ennemi des expositions.

Dufy a renoncé cette année au Salon d’automne, et cependant lui non plus ne méprise pas les Salons.

Marie Laurencin n’a rien envoyé. On eût sans doute refusé comme on a fait l’an dernier.

En dépit des incompréhensions, elle a apporté à l’art une grâce forte et précise qui est très nouvelle. Mais allez faire entrer cela dans les caboches les moins fondées en goût. Allez faire admettre qu’une femme ait le pouvoir architectural. Cependant, l’influence de cette solidité, de cette simplicité délibérée apparaît déjà, même dans ce Salon d’automne, et plusieurs fois.

Rouault n’expose pas plus que les peintres de L’Étang-la-Ville. On eût cependant aimé à connaître les modifications qu’a pu subir cet esprit inquiet, et savoir ce que pourrait donner en s’épurant un art aussi pragmatiste que le sien.

Rousseau le Douanier, ce vieux maître ingénu et charmant, a préféré ne rien envoyer que d’exposer encore une fois ses efforts aux quolibets les moins justifiés.

On m’a dit que le jury avait fait son possible pour éliminer tout ce qui, à son point de vue, présentait de la nouveauté, du goût et de la science artistique. Il faut ajouter que de si noirs desseins n’ont pas réussi, car on rencontre ici, en petit nombre, quelques ouvrages remarquables.

Cependant, on se demande pourquoi une société, aussi hostile dans son ensemble à tout ce qui, depuis vingt ans, a fait la gloire de l’art français, entend justifier son but, inscrit dans ses règlements, « de permettre à tous les jeunes talents inconnus et à tous les efforts d’art de se manifester ». C’est de ce côté que devrait se porter l’attention du comité.

Ce comité ne pense-t-il pas avoir trahi les intérêts de l’art français en particulier, et ceux de l’art français en général, en autorisant la grotesque exhibition des peintres italiens d’accaparer cinq ou six salles. Il est vraiment étonnant qu’on trouve encore à Paris un endroit pour exposer de telles choses. C’est lamentable. Pour ma part, je ne veux pas croire qu’il s’agisse là de l’art italien. Il doit encore y avoir des artistes en Italie, et aucun n’a voulu se compromettre en envoyant, dans cette invraisemblable section du Salon d’automne, une de ses œuvres.

Il n’y a rien dans cette salle que de pauvres et prétentieux objets de bazar.

Peut-être est-ce une manifestation futuriste que ces piteux vols d’aéroplanes, que ces misérables cuisines où la cuisinière est auréolée d’une assiette. Art italien ou non, on n’aurait pas dû admettre tout cela. Il paraît qu’il s’agissait de politesses à rendre, que certains peintres ont été fort bien reçus à Venise, etc. Ces considérations n’ont aucune valeur. Il vaut mieux être impoli que ridicule.

On a admis aussi toute une section de « L’Art à l’école » qui ne manque pas d’intérêt, mais dont la place était ailleurs qu’ici.

Il y a des « Expositions de l’enfance », des « Musées scolaires », etc. Tout cela suffit et je ne vois pas bien pourquoi on mettrait des artistes en concurrence avec des enfants, car notez que des ouvrages de céramique, de broderie, etc., exécutés d’après les modèles puérils que l’on expose, sont vendus au même titre, et sans doute meilleur marché que les ouvrages d’hommes ou de femmes qui ont appris, qui se sont exercés, et qui doivent vendre leurs œuvres souvent à regret.

Ce mercantilisme d’enfants au-dessous de douze ans a quelque chose de très déplaisant. Il est en tout cas déplacé au Salon d’automne. D’autant plus qu’il ne s’agit là que d’ouvrages bien ordinaires, de pénibles devoirs d’écoliers, et que, pour ma part, je connais des dessins, et même des peintures d’enfants où il y a plus de génie.

Peut-être faut-il s’attendre à voir, l’année prochaine, le Salon d’automne consacrer une section à l’« Art chez les fous », parce que certains aliénés ont exécuté des ouvrages curieux. On pourrait aussi faire une exposition rétrospective d’ouvrages fabriqués patiemment à l’ancien bagne de Toulon par les modèles mêmes de Puget. On pourrait de même exposer les dessins des principaux assassins de l’année, et il est bien dommage qu’on n’y ait point songé en 1909 : on aurait pu admirer le fameux dessin de David, le chauffeur de la Drôme.

Comme on regrette que le Salon d’automne ne soit pas au courant des véritables intérêts de l’art ! Ce Salon aurait pu rendre bien des services, non seulement en France, mais à l’Europe entière. On comprend qu’il y ait des abstentions, parce que, au lieu de suivre le mouvement, de l’encourager, on essaie de l’enrayer. Ceux qui, maintenant, ont droit au titre de maître s’en vont, parce qu’ils n’ont pas à ennoblir, par leur présence, la regrettable abondance de tableaux sans valeur, venus de tous les coins du monde.

Beaucoup de ceux dont les efforts méritaient l’attention ont été découragés et éloignés. Pour achever la déroute de ceux qui sont restés, on appelle à la rescousse les petits Italiens et les écoliers.

* * *

L’exposition rétrospective de Hans von Marees est intéressante pour plusieurs raisons et avant tout, parce qu’elle nous montre une impuissance chez les Allemands à reconnaître l’art. Ils manquent de goût, et admirent au hasard de la surprise. C’est ainsi que ce Hans von Marees, que les Allemands viennent de découvrir, et auquel, ce me semble, ils ne sont pas loin d’accorder du génie, n’était qu’un médiocre artiste.

Peut-être n’a-t-il pas été inférieur à Boecklin, mais il ne valait pas beaucoup mieux. À propos de Marees, j’ai entendu citer : Rembrandt, et même Puvis de Chavannes.

Grands dieux ! pourquoi chercher de si beaux noms, quand il s’agit de telles pauvretés ?

Dans la préface qu’il a écrite pour cette rétrospective, M. Meier-Graeffe ne fait aucun effort pour dégager de l’influence française un peintre qui l’a subie beaucoup plus profondément sans doute que ne le pensent les Allemands.

« Ce fut par l’intermédiaire des paysagistes de Munich qu’il apprit, dit M. Meier-Graeffe dans le catalogue, qu’il y avait encore en France d’autres maîtres que Delaroche, Cogniet et Couture, les petits dieux de Berlin. »

Ce n’est pas ainsi que le même M. Meier-Graeffe s’exprimait, le 8 mars dernier, à la Sécession de Berlin. Pour grandir son héros, il mettait un abîme entre von Marees et la France :

« La France a pour elle la persistance de son évolution. Mais les mailles étroites de son activité artistique, les avantages inappréciables d’une culture que Nietzsche appelle avec raison la seule existante ne permettent pas à l’individu de trouver assez d’espace pour l’action héroïque et visible de loin. Même le plus grand trouve en quelque sorte sa voie tracée d’avance dans l’organisme même. Il porte en avant la masse, mais, en même temps, il est aussi porté par celle-ci. Où la culture s’étend là-bas en des prairies en fleurs, comparable à des champs bien cultivés qui couvrent d’une végétation assez variée la pente douce d’une colline, c’est chez nous le vide béant et mal dissimulé. Ici le talent manque d’un terrain nourricier. Le génie cependant gagne précisément de cette constellation une résistance solide qui l’incite aux actions les plus éclatantes. Le héros est séduit par l’idée, lui, l’unique, de conquérir, par la plénitude de sa seule vie, ce que là-bas accomplit un peuple tout entier. Le résultat en est une ligne ascendante d’une beauté encore inédite… Un pareil héros ne réalise pas la même chose que ce que permet d’accomplir la culture d’un enfant de l’heureuse France, non seulement à un point de vue relatif, mais d’une façon absolue ; il atteint infiniment davantage. C’est ainsi que la France ne possédait pas la possibilité de créer Faust. Cette formidable abstraction ne pouvait réussir qu’à un Goethe, à un homme pour qui l’obscurité de la race s’est éclairée brusquement et qui, travaillant seul et pour tous, de sa conscience solitaire, sut faire naître des forces non encore devinées. C’est ainsi que la France n’a jamais créé un Marees ! Elle n’a pas besoin de pareils héros de l’esprit, et elle ne saurait les engendrer. »

Il faut être bien éloigné de la culture française pour avancer ces opinions, au demeurant pleines d’une bonne volonté louable. Il convient de ne pas se tromper sur Hans von Marees et de ne pas admirer là où il n’y a rien d’admirable. Il faut seulement regarder avec respect ces toiles d’un esprit qui s’est efforcé vers ce qu’il ignorait : la beauté. Il est bien de tirer de l’obscurité des talents, même de second ordre, lorsqu’ils ont accompli dans la nuit où ils vivaient normalement l’œuvre à laquelle ils étaient destinés, et dont les soleils ne se soucient point. À ce point de vue, on a bien fait d’exposer les œuvres de ce Hans von Marees, Allemand qui vécut en Italie, que la Hollande consola et que la France troubla toute sa vie.

L’exposition rétrospective des Figures, de Corot, est bien ce que le Salon d’automne contient de plus intéressant cette année. Bien que ces tableaux soient connus pour la plupart, l’ensemble mérite qu’on en traite à part, et j’y reviendrai ici même.

Le charme incomparable de cette petite exposition où l’on ne sent nulle part de trouble ni de tristesse est fait pour ravir tous ceux qui sont fondés dans le goût, et même quelques-uns de plus. C’est dommage.

* * *

Je donnerai ici même, en détail, mes impressions sur la plupart des œuvres exposées au Salon d’automne. Pour aujourd’hui, je me contenterai de dire ce qui lors d’un examen très rapide m’a frappé le plus.

L’arrangement général du Salon est assez heureux et a dû donner bien du mal à M. Manguin qui, en chapeau melon et en culottes cyclistes, organisait l’exposition.

M. Vallotton donne une œuvre de premier ordre. On sait que ce peintre si pur n’est pas encore admiré comme il le faut. Il serait juste qu’une grande gloire l’entourât. Son effort a une importance qu’on ne soupçonne point encore. La Haine est une œuvre puissante et belle, et je l’admire.

M. Henri Matisse expose d’agréables fleurs. On eût regardé avec plaisir le portrait de Blériot qu’il achève.

M. de Vlaminck déploie toujours son tempérament dans une joie coloriste très abondante. Ses paysages sont savoureux et son art s’ennoblit de s’exercer à Versailles.

M. Girieud expose un angélique Portrait de Charles Morice et de son fils. Son grand tableau est peut-être trop paradisiaque : on n’est plus aussi innocent de nos jours.

M. Van Dongen a un éclat que Rubens n’aurait pas dédaigné. Il est moins audacieux que moderne. Son Bois de Boulogne est une œuvre délicieuse et sa Petite Russienne est bien séduisante.

M. Jean Metzinger expose un joli paysage qui est un des meilleurs tableaux du Salon.

M. Manguin est un peintre voluptueux. Il peint comme les virtuoses touchent le piano, qui ne le font pas seulement des mains, mais de leur être entier. Cependant, il paraît peu fait pour les longs efforts. Il se détourne des obstacles et ne les franchit. Un moment, il y a peu d’années, l’art en était là. Il veut maintenant qu’on s’efforce sans cesse. Et il est interdit de se laisser aller.

M. Le Fauconnier a fait de grands progrès, il a féminisé sa peinture, en regardant un peu les portraits de Marie Laurencin, comme il s’était virilisé au contact d’André Derain. Le Fauconnier expose un remarquable portrait du poète Jouve. Son paysage est également excellent. Les toiles de Jean Deville sont à regarder avec attention, il y a là un talent silencieux qui grandit chaque année.

Ce que je préfère dans les envois de Marquet est Une vue de Naples, où l’audace est très harmonieuse.

Granzow expose un Triptyque. Ce peintre a fait de très grands progrès, et mérite d’être tout particulièrement signalé.

Il faut remarquer, à la sculpture, le Carpeaux de Bourdelle, et à la peinture, les essais décoratifs de Francis Jourdain et les envois de Fornerod, Bernard Naudin, Desvallières, Cuenould, Charles Guérin, Hermann-Paul, Henri Doucet, Camoin, Mlle Charmy, Paul de Castro, etc.

[1909-10-03 Le Journal du soir] Sur les musées §

Le Journal du soir, 3 octobre 1909, p. 000.
[OP2 122-124]

Le vandalisme ou érostratisme est à la mode parmi les pauvres gens. C’est une mode que l’on pourrait défendre et quelquefois au nom de l’esthétique même. Il est vrai que ceux qui lacèrent les tableaux du Louvre ne se soucient point de l’art. Il serait facile cependant de protéger la peinture que l’on conserve, en mettant au moins un gardien dans chaque salle du Louvre. La dépense ne serait pas grande.

Les musées de la Ville de Paris sont mieux gardés. La trop grande cherté de l’entrée en interdit la visite aux vandales et même aux gens d’une nationalité moins équivoque.

Et cependant il n’y aurait point d’inconvénient à faire payer l’entrée dans les musées et même celle du Louvre. Toutefois, le tarif ne devrait pas excéder dix centimes pour les jours ouvrables en conservant l’entrée à un franc, le vendredi pour ceux qui voudraient éviter l’encombrement. On laisserait l’entrée gratuite du dimanche et du jeudi, les enfants des écoles conduits par leurs maîtres bénéficieraient de la même gratuité.

On formerait ainsi un fonds de réserve dans lequel on ne puiserait que pour des acquisitions nouvelles. Elles deviennent indispensables au Louvre où certaines époques et certaines écoles sont trop mal représentées.

Il faudrait aussi faire un effort en faveur de certaines manifestations artistiques que l’on a complètement négligées jusqu’ici. Il s’agit des œuvres d’art de certaines contrées, de certaines colonies, comme l’Australie, l’île de Pâques, la Nouvelle-Calédonie, les Nouvelles-Hébrides, Tahiti, les diverses régions africaines, Madagascar, etc.

Jusqu’à présent on n’a guère admis les œuvres d’art issues de ces pays que dans les collections ethnographiques où elles ne sont conservées qu’à titre de curiosité, de document, pêle-mêle parmi les objets les plus vulgaires, les plus communs et parmi les productions naturelles de leurs régions.

Le Louvre devrait recueillir certains chefs-d’œuvre exotiques dont l’aspect n’est pas moins émouvant que celui des beaux spécimens de la Statuaire occidentale.

Il y a longtemps déjà qu’un grand nombre d’artistes ne cachent plus leur admiration pour les sculpteurs inconnus du Congo, pour la précision passionnée de quelques ouvrages des Canaques ou des Maoris.

Comme toujours, les musées sont en retard sur le goût. Il est temps, pour la France, de recueillir des œuvres d’art encore bon marché, et dont le prix, à tous égards inestimable, croîtra d’ici peu, à proportion de la rareté qu’auront acquise ces œuvres d’art. On les recueille en Angleterre, en Allemagne et ailleurs. Certaines sculptures de l’île de Pâques qui devraient être à Paris sont à Copenhague. Un morceau, peut-être le seul qu’on se soit donné la peine d’apporter ici, est exposé hors du Muséum. Il s’agit là de morceaux d’une très grande antiquité et d’un style qui ne rappelle aucun de ceux que l’on trouverait ailleurs.

L’Égypte et l’Asie ont dans le musée Guimet un asile unique, à la fois musée, temple, bibliothèque et laboratoire. Il faudrait créer à Paris un grand musée exotique pour remplacer le musée ethnographique du Trocadéro auquel il est arrivé l’aventure la plus bizarre que puisse courir un musée.

Le musée du Trocadéro ne devient pas insuffisant, ses collections n’augmentent pas, elles diminuent. Ce musée devient trop vaste. Les visiteurs y sont rares, les gardiens encore plus et les jours où on peut le visiter sont moins nombreux que ceux des fêtes chômées.

Les salles du Trocadéro pourraient être avantageusement consacrées à un musée ethnographique de la France. L’embryon de ce musée existe déjà, mais dans un état à faire de la peine. Dans un tel musée, une salle serait consacrée à l’art délicat des dentelles. Elles sont insuffisamment représentées dans les musées de Paris et cependant ces merveilles du goût et de la patience féminine sont plus précieuses que l’or même.

Les Marches de Provence §

[1912-02 Les Marches de Provence] De Michel-Ange à Picasso §

Les Marches de Provence, février 1912, p. 000.
[OP2 396-398]

Foule qui te presses devant les tableaux de cette collection Chauchard où tant de tableaux sont médiocres, foule composée de petites gens qu’intéresse seulement L’Angélus, et des vieux messieurs très comme il faut qui ne prêtent attention qu’aux Meissonier, les examinant à la loupe ainsi que les Anglais le font à Bruges, devant les peintures de Memling. Foule en compagnie de qui j’ai enfin vu les modèles des chromos que l’on vendait dans les marchés, au temps de mon enfance, j’ai été plusieurs fois sur le point de vous crier ce que Michel-Ange disait de la peinture flamande :

« Cette peinture n’est que chiffons, masures, verdures de champs, ombres d’arbres, et ponts, et rivières, qu’ils nomment paysages, et maintes figures par-ci, et maintes figures par-là. Et tout cela, encore que pouvant passer pour bon à certains yeux, est fait en réalité sans raison ni art, sans symétrie ni proportions, sans discernement, ni choix, ni aisance, en un mot, sans aucune substance et sans nerf. »

* * *

On trouvera ces paroles dans un livre qui n’a point passé inaperçu d’aucun artiste, ce sont les Quatre dialogues sur la peinture traduits par M. Rouanet. Leur auteur, un Portugais du nom de Francisco de Hollanda, parcourut l’Italie au xvie siècle, recueillit les propos de Michel-Ange sur l’art, et le livre me paraît avoir pour la peinture l’importance qu’ont pour les lettres les conversations de Goethe avec Eckermann.

* * *

Cependant, les paroles que je voulais dire dans les salles bourgeoises qui abritent au Louvre la collection Chauchard, on pourrait les répéter ailleurs. La peinture moderne est, dans la plupart de ses tableaux, comme le disait Buonarotti, de la peinture flamande.

Et quelle joie de rencontrer aujourd’hui un peintre qui se soucie de la « raison », de l’« art », de la « symétrie », des « proportions ».

Ce discernement, cette aisance, cette substance et ce nerf, en quoi Michel-Ange voyait les qualités de la bonne peinture, on les admirera dans les tableaux de Pablo Picasso.

Je me rappelle les phrases qui me vinrent lorsque je vis pour la première fois les toiles de l’époque bleue :

« Picasso a regardé les images humaines qui flottaient dans l’azur de nos mémoires… Qu’ils sont pieux ces ciels tout remués d’envolement, ces lumières lourdes et basses comme celles des grottes  !… Ces femmes qu’on n’aime plus se rappellent. Elles ont trop repassé aujourd’hui leurs idées cassantes. Elles ne prient pas  ; elles sont dévotes aux souvenirs. Elles se blottissent dans le crépuscule comme une ancienne église… Enveloppés de brume durcie, des vieillards attendent sans méditer, car les enfants seuls méditent. Animés de pays lointains, de querelles de bêtes, de chevelures durcies, ces vieillards peuvent mendier sans humilité. D’autres mendiants se sont usés à la vie. Ce sont des infirmes, des béquillards et des félibres. Ils s’étonnent d’avoir atteint le but qui est resté bleu et n’est plus l’horizon. »

Picasso donna la vie à cette peinture bleue comme les profondeurs  ; puis, il anima des tableaux plus parfaits encore.

* * *

À côté de ces œuvres, à l’azur insondable, on regardera les toiles roses beaucoup moins anciennes. Il y règne un calme admirable et l’on sent dans les plus récentes que le peintre qui conçut tant de grâce jeune et grave s’achemine déjà vers les formes les plus objectives de l’art pour l’élever au sublime.

Car Picasso est de ceux-là dont Michel-Ange disait qu’ils méritent le nom d’aigles parce qu’ils surpassent tous les autres et se font jour à travers les nuages jusqu’à la lumière du soleil.

Et aujourd’hui toute ombre a disparu. Le dernier cri de Goethe mourant : « Plus de lumière », monte de l’œuvre sublime et mystérieuse d’un Picasso comme il monte encore de l’œuvre de Rembrandt.

[1912-02 Les Marches de Provence] [Réponse à une enquête sur Mistral] §

Les Marches de Provence, nº 1, février 1912.
[OP2 1499]

Mistral est le plus grand poète vivant.

Les Marches de l’Est §

[1910-11-15 Les Marches de l’Est] L’Exposition des arts décoratifs de Munich §

Les Marches de l’Est, 2e année, nº 8, 15 novembre 1910, p. 206-207.
[OP2 235-236]

Le Salon d’automne nous offre cette année le régal d’une exposition de meubles bavarois. Ce mobilier, ces tentures d’une tristesse navrante semblent plus dignes d’avoir été conçus et exécutés à Berlin que dans l’artistique Munich.

Une brochure qui parut en Allemagne, il y a quelques années, traitait de La Décadence de l’art munichois. À la vérité il y a fort longtemps que les tentatives artistiques des Bavarois n’ont plus aucune signification.

Néanmoins, on pourrait les louer de leurs efforts, s’ils n’avaient pas le front de vouloir les imposer en France comme de magnifiques résultats.

On a commis une imprudence en accordant un emplacement démesuré à ces messieurs. Il s’agissait, dit-on, de rendre aux Allemands les politesses qu’ils ont faites à nos artistes dans différentes expositions.

Toutefois, ces manifestations individuelles n’avaient aucun caractère commercial. On n’en saurait dire autant de cette véritable foire aux meubles qui se tient actuellement au rez-de-chaussée du Grand Palais.

S’il est vrai que des artistes, professeurs ou docteurs aient fourni les dessins de ces meubles, il est vrai aussi que les maisons de commerce qui les avaient acquis les ont fait exécuter, les exposent pour leur compte et ont déjà traité à Paris de grosses affaires. Ce commerce, servi par une publicité énorme, fait grand tort à nos fabricants, à nos artistes que ne soutiennent ni l’État ni les particuliers, tandis que les subventions ne manquent point à l’art décoratif de Munich. Mais le danger véritable ne réside point dans le tort commercial que cette exposition cause à la France, il est tout entier dans le trouble qu’il ne peut manquer d’apporter dans l’esprit de nos artisans, si éloignés déjà de la tradition de laquelle ils n’eussent jamais dû s’écarter. Ces meubles gracieux et commodes qui furent l’ornement des maisons au xviie et au xviiie siècle sont bien ce que l’art domestique a produit de meilleur. Livrés à eux-mêmes, nos artisans auraient pris des chefs-d’œuvre comme modèles et comme point de départ. Certes, les modifications que leur goût, leur habileté, les nécessités modernes et la mode eussent apportées à l’art des ébénistes de la fin du xviiie siècle nous vaudraient aujourd’hui un style aussi honnête, aussi décoratif, aussi confortable que ceux qui l’auraient précédé. Au lieu de cela, on veut tout refaire, on ne veut dépendre en rien du passé. On conçoit bien que ces prétentions puissent bouleverser les arts majeurs, quand les artistes sont servis par une culture véritable. Mais, dans les travaux d’artisans le détail seul doit être abandonné à leur fantaisie. Et si on leur montre les folies des peuples étrangers, ils ne sauront plus où donner de la tête. Les Allemands nous montrent, au Grand Palais, une sorte de style Louis-Philippe déformé et rendu bizarre  ; des fauteuils en forme de vieilles femmes, de lugubres salles à manger où les meubles, les lustres semblent fabriqués avec des potences et cette apparence patibulaire changeant en un macabre Montfaucon la chambre où l’on dîne suffirait, je pense, à couper l’appétit des convives.

Je ne parle pas en détail de toute la bijouterie en toc, des articles de bazar qui ne portent même pas le made in Germany que les Anglais ont imposé aux Allemands.

Il est vrai que les arts décoratifs traversent en France une crise de laideur. Ce n’est pas une raison pour soumettre nos misères aux incurables infirmités des Allemands. Encore y a-t-il ici quelque goût qui donne une raison d’espérer…

Les Marges §

[1909-01-15 Les Marges] Littérature féminine §

Les Marges, 6e année, nº 13, 15 janvier 1909, p. 8-13.
[OP2 919-922]

Jamais je n’eusse songé qu’un jour on me prierait de dire ce que je pense des livres féminins de plus en plus nombreux. Parmi leurs auteurs, il est des femmes que j’admire depuis mon enfance, que j’aurais tant voulu connaître pour leur dire tout le bien et tout le plaisir qu’elles m’avaient faits. J’étais encore presque une petite fille lorsque Le Cœur innombrable de Mme de Noailles me tomba entre les mains. Et je fus si contente de lire ces beaux vers qu’il me sembla être devenue une autre que moi-même. Je dansais, je riais sans cause, j’étais Bittô et tout à coup à la joie qui me transportait succédaient des larmes, la beauté des matins pleins de soleil brisait mon cœur sans autre motif que celui de ne pas savoir comment exprimer la douceur et la clarté des choses. Je ne le sais pas mieux maintenant et peut-être sommes-nous toutes un peu comme ça. Je ne sais rien expliquer ; quand je lis un livre, je sais que je l’aime ou que je ne l’aime pas, mais pas plus, et, surtout j’ignore pourquoi il me plaît ou me déplaît. Et, il en est tout à fait de même dans la vie. J’ai dû diviser le monde entier en ceux que j’aime et ceux que je n’aime pas, en ceux qui m’aiment et ceux qui me détestent ; et tout cela sans raison, parce que c’est comme cela.

Pour écrire, ç’a été la même chose : je me suis mise un jour à faire des vers parce que cela me plaisait, parce qu’ils me venaient naturellement et peut-être aussi parce que je m’ennuyais. Mais je n’aurais jamais osé les montrer si le hasard ne les avait laissés tomber sous les yeux d’une personne en qui j’ai beaucoup de confiance et qui me conseilla de les faire imprimer. Mais, je me demande encore si cela vaut bien la peine. Il y a en ce moment tant de femmes qui écrivent mieux que je ne le pourrai jamais et surtout je ne me ferai jamais à la vie comme je sais qu’elles l’entendent. Quand j’étais plus jeune, chez moi, loin de Paris, je croyais que pour écrire il fallait mener une existence calme, retirée du monde, et j’ai appris depuis que les façons de George Sand sont toujours à la mode. Toutes les femmes de lettres ne s’habillent pas en homme, mais je n’aurai jamais le goût de passer des nuits entières dans les cénacles, même pour écouter parler des grands poètes comme Catulle Mendès ou Jean Moréas. Aussi j’ai un peu peur, je veux le dire sans cérémonie, parce que je crois qu’on va me trouver bête. Mais j’ai tout de même réfléchi, et en lisant j’ai vu que souvent mes réflexions étaient d’accord avec la pensée des écrivains que j’aime. Ainsi, Mme de Staël, qui est pour moi un des plus grands penseurs et qu’à ce que je crois, on oublie vraiment trop aujourd’hui, a dit dans un beau livre : « La littérature des Anciens est chez les Modernes une littérature transplantée, la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène, et c’est notre religion et nos institutions qui l’ont fait éclore. » J’avais déjà senti cela avant de le lire, mais Mme de Staël a précisé ma pensée, et je peux bien dire que c’est la lecture des ouvrages de cette grande femme qui m’a décidée à accepter le rôle qu’on m’a offert dans cette revue.

Ce n’est pas que je me croie le génie de l’ennemie de Napoléon ni que je veuille me contenter de n’exposer que des idées qui lui appartiennent, mais la ressemblance que je lui ai trouvée quelquefois avec les miennes m’a donné le courage de parler ainsi que je pense. C’est ce que je constate ici. En somme, il y a en ce moment parmi les femmes quelques écrivains de génie. Je parlais plus haut de Mme de Noailles et je lui garderai toujours une grande reconnaissance pour m’avoir révélé un nouvel et immense océan de poésie à un moment où je ne connaissais encore que Corneille, Racine, La Fontaine et quelques morceaux choisis des autres poètes anciens et modernes. Ces morceaux détachés ne m’avaient donné qu’une vague idée de la poésie et les classiques, très beaux, certes, m’avaient semblé un peu ennuyeux. Ce n’était peut-être pas leur faute, mais on m’avait tellement ennuyée avec ! Le Cœur innombrable me révéla la beauté de la poésie, car ce n’est qu’ensuite que j’ai connu Musset et Verlaine. Et malgré cette reconnaissance j’en veux un peu à Mme de Noailles de se soucier tellement de ressembler aux classiques. Cela me fait l’effet que ce souci doit la gêner et qu’elle serait un plus grand poète encore si elle était libre de toute attache avec les grands poètes masculins des temps passés. J’éprouve la même chose avec Gérard d’Houville, quoique chez elle le sentiment classique me paraisse être beaucoup plus dans sa nature que dans celle de Mme de Noailles. C’est à dessein que je parle d’abord de ces deux femmes que je mets avant toutes les autres parce que leur art est le plus élevé. Mais je ne crois pas que Colette Willy ait moins de talent qu’elles, mais elle me fait peur. Je la sens bien française, mais elle m’étonne comme les Américaines lorsque j’en rencontre. Je me dis qu’elle doit être charmante, mais trop indépendante. Il est probable, d’ailleurs, que je me trompe et si ces lignes lui tombent jamais sous les yeux, je la prie de me pardonner. Ce sont mes impressions que je donne ici et je ne suis pas assez prétentieuse pour croire une minute qu’elles doivent toujours être l’expression de la vérité. Ainsi, Judith Gautier et Marcelle Tinayre qui sont très savantes me font l’effet de s’efforcer à paraître des hommes. Je les trouve trop peu femmes. Il me semble qu’elles sont de l’Institut ou conservateurs de musée. Et je voudrais bien que ces places-là soient réservées aux hommes pour l’éternité. Je ne pense pas que Rachilde, Mme Gustave Kahn, Lucie Delarue-Mardrus et Mme Catulle-Mendès soient comme ça. Mais je ne connais encore que trop peu de leurs livres pour en parler aujourd’hui. Je me mettrai au courant pour la prochaine fois. Pour Renée Vivien je souhaite d’avoir à en parler bientôt à propos d’un nouveau livre. Ses vers et sa prose ont une pureté idéale, une sensualité immatérielle qui me fait songer aux lis dont le parfum est si violent. Et, pour finir, je dois dire que j’en veux un peu à Aurel de son dernier livre.

Aussitôt que j’appris l’affreux désastre qui vient de détruire cette belle Sicile que j’aime tant, je courus voir une jeune femme qui avait un ami très, très cher ; c’était une de ces liaisons trop rares où la pureté et le respect réciproques garantissent la profondeur des sentiments et leur durée, liaisons d’âmes où les corps n’ont point de part et qui laisse imaginer ce que pourraient être les amours éternelles de deux anges. Cet ami si chéri était allé passer quelques mois à Messine pour rétablir une santé chancelante. Je trouvai ma pauvre amie, ordinairement si jolie, devenue semblable à un ruban fané. Affaissée sur le sol, elle sanglotait. Ses mains, dont la paume était tournée en l’air à la hauteur des yeux, pendaient comme des franges ! Je ne savais que dire et pleurais avec elle, lorsque, mes yeux s’étant portés sur une console, j’y vis un livre dont je lus le titre amer : Pour en finir avec l’amant. Cruelle Aurel ! J’ai lu le livre fatal. Il est injuste du commencement à la fin. Vous voudriez que par amour on tuât l’amour. Je ne me convertirai jamais à cette morale austère et passionnée. Mais j’admire la perfection scénique de ces pièces et la nouveauté mystérieuse de leurs sujets. Et pourtant je dois ajouter que la langue employée par Aurel a quelque chose de pénible, d’inconscient, de je ne sais quoi qui ne me paraît pas une qualité en tout cas.

Mais les pages s’ajoutent aux pages. Il faut que je termine et je voudrais que celles dont j’ai parlé me pardonnent mon audace et mon inhabileté. Je sais bien que pour bien faire j’aurais dû commencer par demander des conseils aux jolies femmes si célèbres dont je viens de parler, au lieu de leur donner mon avis sur leurs livres. Mais cela s’est trouvé ainsi par hasard et comme il m’a plu.

[1909-03-15 Les Marges] Littérature féminine

Colette Willy. — L. Delarue-Mardrus §

Les Marges, 6e année, nº 14, 15 mars 1909, p. 126-132.
[OP2 922-927]

Nulle femme de lettres n’a intrigué, ravi et scandalisé ses contemporains autant que Colette Willy. Après avoir tenu le monde au courant de ce qui se passait dans son ménage, elle a voulu montrer publiquement comment elle s’en passait. Il n’y avait là aucune effronterie, c’était de la bonne grâce. Mettant à nu dans ses livres une âme plus espiègle que perverse, une âme d’où le contentement de soi-même a chassé toute inquiétude, Colette Willy a pensé qu’elle devait aussi donner son corps en spectacle. C’est ainsi que délivrées de la pudeur les martyres romaines entraient dans le cirque.

Quelle activité ! Quelle ambition ! Cette jeune femme ne veut pas se contenter de la renommée d’une Sévigné, il lui faut la vogue d’une Camargo et toutes les gloires à la fois, auxquelles les autres femmes ne peuvent prétendre qu’en détail.

Cependant, ne s’accorde-t-on pas avec la pensée même de notre ambitieuse si l’on avance que c’est en écrivant qu’elle a laissé apparaître le plus de talent ?

Comme elle respecte la grammaire ! Le premier amour de Colette Willy était au masculin à cause du nombre singulier que demande ce genre. Après celui-là pour rien au monde elle ne voudrait mettre ses amours autrement qu’au féminin.

C’est ce que j’ai pensé comprendre en lisant les diverses fantaisies qu’elle a intitulées Les Vrilles de la vigne.

Ce livre charmant aura une fortune singulière. Certes, son succès est assuré à cause des grâces qui l’ornent. Il possède ce charme qui, à l’exclusion des livres masculins, embellit seulement certains ouvrages féminins trop rares pour l’honneur de la littérature où l’on n’a pas rencontré assez souvent de femme ayant su conserver sa gentillesse après avoir acquis des prétentions. Certes, tous ceux qui liront ce livre seront d’accord pour admirer une impérieuse légèreté qui élèvera tout droit Colette Willy au paradis quand le moment sera venu. Certes !… Mais on ne saisira pas tout de suite ce qu’il y a de nouveau dans Les Vrilles de la vigne. Croyez-moi, c’est un arcane dont l’étude est interdite à la plupart des contemporains ! On y trouve des beautés de premier ordre qui ne sont rien autre que d’émouvants frissons de la chair.

La liberté d’esprit qui règne dans ce livre à succès est de bon augure pour l’avenir d’une littérature qu’entravent à cette heure trop de science élémentaire, trop de philosophie puérile. Chez Colette Willy on ne trouverait aucune de ces théories misérables qui corrompent le goût en voulant le fixer. Elle écrit bien, sans trop d’efforts, mais en s’observant.

Les petites bêtes qu’elle fait parler s’expriment selon des sentiments si justement observés que le français dont elles usent devient proprement leur langage naturel. Et cela, ce n’est pas seulement de l’adresse. Voilà une femme de lettres comblée d’éloges ! Elle ne distingue pas entre le bien et le mal et se préoccupe peu de l’édification de son prochain. La colombe lâche aussi sa crotte sur le passant et c’est blanc avec un peu de noir-vert comme une page imprimée…

* * *

L’apposition est une figure de rhétorique qui a fourni aux auteurs modernes un grand nombre de titres desquels le plus souvent l’art est absent. Mais dans Marie fille-mère ce n’est pas seulement au titre que l’art fait défaut. Évidemment, tous les sujets sont bons et M. Charles-Henry Hirsch que Mme Lucie Delarue-Mardrus s’est efforcée en vain d’imiter aurait su, développant quelque histoire analogue, écrire un livre charmant, savoureux, émouvant et pas bête.

Le roman de Mme Lucie Delarue-Mardrus nous ramène aux plus mauvais jours de notre littérature, à l’époque où, sauf quelques écrivains du premier ordre, les auteurs à la mode étaient des publicistes sans talent, des polygraphes sans conscience, de l’espèce des Rougemont et des Raban. Je crois me rappeler que, sous le titre de Marie, Raban lui-même ou l’un de ses pareils a écrit un mauvais roman que l’on pourrait, sans lui faire trop d’honneur, rapprocher de Marie fille-mère. Si c’est pour le colportage que Mme Lucie Delarue-Mardrus a voulu écrire, assurément elle a réussi !

Malgré les liens qui l’unissent au traducteur des Mille et Une Nuits, elle semble, si l’on en croit la première impression, n’avoir nullement subi l’influence des contes orientaux. Il faut donc louer Mme Lucie Delarue-Mardrus d’avoir su garder intacte sa personnalité d’Occidentale. Les histoires de Schéhérazade ont tant de charme qu’il faudrait avoir un bien mauvais caractère pour ne pas les écouter avec complaisance. Et s’il était vrai que le milieu dans lequel vit un écrivain pût modifier son talent, on n’aurait pas été étonné de trouver en Mme Lucie Delarue-Mardrus une moderne sœur de la conteuse nocturne dont les paroles étaient d’une si belle clarté qu’elles avaient le pouvoir de remplacer la lumière éclatante des récits quotidiens du soleil.

Il en est allé tout autrement. Jamais Mme Lucie Delarue-Mardrus ne fera oublier l’astre du jour, serait-ce pendant l’espace d’une nuit. On pourrait conclure que la traduction du docteur Mardrus était inutile, puisqu’elle n’a eu aucun effet là où elle devait le plus en avoir.

Sans doute, n’est-elle pas venue à son heure ? Au contraire, les récits qui au Moyen Âge furent apportés d’Orient en Europe eurent une influence qui concourut heureusement avec les lettres grecques et latines à régénérer l’imagination littéraire de l’Occident. C’est, en partie, à cette influence que l’Italie doit Boccace, que la France doit Rabelais, Bonaventure des Périers, la reine de Navarre, que l’Espagne doit Cervantes, que l’Angleterre doit Shakespeare. Au xviie siècle la majesté d’un trône éclatant avait rendu superflue et même inconvenante l’introduction en Europe de la truculence asiatique. À cette époque, un docteur Mardrus n’aurait pas eu sa raison d’être. L’orientalisme de la Bible paraissait suffisant. Le génie de Racine s’en est contenté, et l’on ne citerait pas dans toute la littérature de l’Asie de personnages qui eussent plus de grandeur que le roi perse d’Esther, ni qui laissassent éclater plus de lyrisme sacré que le grand prêtre d’Athalie.

Au xviiie siècle, Galland vint à son heure et l’influence de ces traductions, si elle se fit sentir de son temps même, fut plus considérable qu’on ne croit, sur un André Chénier, un Chateaubriand, un Lamartine, un Victor Hugo. Mais de nos jours le travail du docteur Mardrus ne pouvait avoir aucun effet. Nous sommes saturés d’exotisme. Les journaux quotidiens en sont pleins, les politiques et les littéraires. Il y a plus. Nous avons maintenant, qu’on me passe l’expression, un exotisme européen, un exotisme français. Dans ces conditions, on est bien fondé à dire que la traduction du docteur Mardrus ne sert et ne servira de rien.

Il y a plus encore : si la lecture des Mille et Une Nuits avait pu être utile à quelqu’un, c’eût été à l’un de ces écrivains auxquels il manque avant tout de l’imagination ; M. Fernand Gregh, par exemple. Qu’on ne doute pas qu’il ne se soit jeté avidement sur un trésor qui pouvait enrichir son cerveau. Mais il s’est vite détourné, ayant jugé avec suffisance, mais non sans malice, que le docteur Mardrus lui-même avait composé les fragments lyriques qui, répandus dans sa traduction, en constituent justement la seule nouveauté, qu’on y sentait bien l’influence de Francis Jammes, etc. Or, en donnant des Mille et Une Nuits une version conforme au texte de Boulak, le docteur Mardrus croyait révéler à la France l’expression même du lyrisme oriental. Il a si peu réussi que voilà Schéhérazade devenue sultane des Pyrénées. On confond le Gange avec le Gave, Bagdad avec Orthez. C’est que les Orientaux n’ont aujourd’hui rien à nous apprendre, et les images que les Français découvrent dans leurs poètes leur paraissent plus vives encore et sont plus nombreuses que celles que l’imagination asiatique a répandues à profusion dans ses contes et dans ses poèmes.

De même que M. Fernand Gregh, l’auteur d’Occident ne brille pas par l’invention, et sa personnalité a si peu d’importance que l’imitation se trouve être son unique ressource. D’autre part, elle ne possède même pas l’habileté que M. Fernand Gregh a su déployer jusqu’ici. Imitant M. Ch