Robert Challe

1713

Les illustres Françaises

Édition de Geneviève Artigas-Menant et Delphine Petit
2014
Robert Challe, Les Illustres Françoises, Nouvelle édition revûe, corrigée, et augmentée par l’Auteur, Paris : Compagnie des libraires, 1725, 3 vol., XV-487, 470, 400 + 4 p. Bayerische Staatsbibliothek, Munich

Note préliminaire §

Nous fournissons ici le texte intégral des Illustres Françaises pour servir de base à une édition électronique enrichie de documents textuels, iconographiques et musicaux, qui constituera un livre numérique évolutif et interactif. Nous reproduisons les tomes 1 et 2 d’une édition de 1725 (à Paris, par la Compagnie des Libraires) dont nous écartons le troisième tome qui n’est composé que d’histoires apocryphes. L’exemplaire utilisé pour l’établissement du texte est celui de la Bayerische Staatsbibliothek de Munich (Gall. 868). Cette édition n’a jamais été intégralement reproduite depuis le XVIIIe siècle. Elle a servi de base à l’établissement d’un texte composite par Frédéric Deloffre pour son édition des Belles Lettres en 1959. Nous avons exclu de rééditer l’édition originale de 1713 qui a déjà fait l’objet de plusieurs éditions. Nous avons modernisé l’orthographe et respecté autant que possible la ponctuation, malgré son caractère déconcertant pour le lecteur d’aujourd’hui, en ne corrigeant que les aberrations qui obscurcissaient le sens du texte. Nous avons signalé entre crochets les rares corrections que nous avons dû introduire dans les cas de coquilles et de lacunes évidentes. Les parenthèses, les italiques des citations, les notes appelées par un astérisque figurent dans le texte de base. Nous avons reproduit les titres des sept histoires à l’identique. Pour faciliter les recherches automatiques, nous avons adopté la graphie usuelle des noms des personnages telle qu’elle est utilisée par la critique moderne.

Préface. §

J’avertis les curieux qui voudront déterrer les noms de mes héros, et de mes héroïnes, qu’ils prendront une peine fort inutile, et que je ne sais pas moi-même quels ils étaient, ou quels ils sont ; ceci n’étant que des histoires différentes que j’ai entendu raconter en différents temps, et que j’ai mises par écrit à mes heures perdues.

À l’égard des noms que je leur ai donnés, j’ai cru les leur devoir donner français, parce qu’en effet ce sont des Français que je produis, et non pas des étrangers.

Quoique je pose la scène de toutes les histoires à Paris, elles ne s’y sont pas toutes passées, les provinces m’en ont fourni la plupart.

Presque tous les romans ne tendent qu’à faire voir par des fictions, que la vertu est toujours persécutée, mais qu’enfin elle triomphe de ses ennemis, en supposant néanmoins, comme eux, que la résistance que leurs héros ou leurs héroïnes apportent à la volonté de leurs parents, en faveur de leurs maîtresses ou de leurs amants, soit en effet une action de vertu. Mon roman et mes histoires, comme on voudra les appeler, tendent à une morale plus naturelle, et plus chrétienne, puisque par des faits certains, on y voit établie une partie du commerce de la vie.

L’histoire de Des Ronais fait voir que si tous les pères et mères en agissaient à l’égard de leurs enfants, comme Dupuis en agit à l’égard de sa fille, ils en seraient toujours honorés et respectés, et qu’on ne verrait point dans la misère, des vieillards qui s’y sont mis en faveur d’enfants assez dénaturés pour se moquer d’eux, dans la jouissance des biens, dont ils se sont dépouillés en leur faveur.

Celle de Contamine fait voir qu’une fille sage et vertueuse peut prétendre à toutes sortes d’établissements, malgré la bassesse de sa fortune.

Celle de Terny fait connaître le tort qu’ont les pères et mères en violentant leurs enfants ; et leur fait voir, qu’ils peuvent bien les empêcher de se choisir un parti à leur fantaisie, mais qu’ils ne doivent point les contraindre à en embrasser un malgré eux, surtout lorsqu’ils connaissent leurs enfants d’un génie hardi et entreprenant.

Celle de Jussy fait voir, qu’une fille qui a eu de la faiblesse pour un amant, doit, pour son honneur, soutenir son engagement toute sa vie ; n’y ayant que sa constance qui puisse faire oublier sa fragilité.

Celle de Des Prez fait voir à quels malheurs une passion trop écoutée aboutit. Elle fait voir aussi, qu’une femme ne doit compter que sur son époux ; et que lorsqu’il n’est plus en état de la soutenir, elle est abandonnée de tout le monde : elle fait voir en même temps, qu’une femme intéressée sacrifie tout à ses intérêts.

Celle de Des Frans fait connaître, que quelque fonds qu’une femme puisse faire sur sa propre vertu, elle doit être toujours en garde, et cela avec d’autant plus de soin, qu’elle a de beauté et de mérite, parce que c’est ce qui est cause qu’on l’attaque plus opiniâtrement ; et que tôt ou tard, elle peut être la dupe de sa propre confiance : elle fait voir aussi à quelle extrémité un amour outragé peut se porter.

Celle de Dupuis fait voir qu’un libertin se retire de son libertinage, lorsqu’il s’attache à une femme de vertu : on y voit tout l’excès d’un amour au désespoir, tant par ce qu’il dit de Gallouin en justifiant Silvie ; et ce qu’il dit de Gallouin montre, que si un homme est capable de tout pour ses plaisirs, lorsqu’il se livre à des réflexions chrétiennes, il n’en fait que de bonnes et de profitables.

[Enfin celle de Vallebois fait voir que la vertu défendue jusqu’aux extrémités, triomphe toujours. Et en même temps elle fait voir que des étrangers sont souvent plus touchés de nos malheurs, que ne le sont nos plus proches. Elle fait aussi connaître que le mérite et les bonnes qualités ne sont pas logés uniquement chez les Grands.]1

Voilà, je crois, une bonne partie de rencontres qui se trouvent ordinairement dans le monde, et la morale qu’on peut en tirer est d’autant plus sensible, qu’elle est fondée sur des faits certains.

J’ai fait exprès des fautes d’anachronisme : je n’en citerai qu’une. Je fais chanter à Silvie sur le boulevard de la Porte Saint-Antoine un air de l’opéra de Proserpine, et je pose la scène à Paris plus de dix ans après : cependant je dis que le quai Pelletier n’était point encore bâti. Je l’ai fait, afin de détourner d’autant plus les curieux des idées que la lecture de ces histoires pourrait leur donner.

Les vers de Dupuis mourant ; les lettres de sa fille ; celles de Madame de Terny, et celles de Silvie, ces deux dernières dans un couvent, ne sont point de ma façon, et sont en effet des gens dont je veux parler. Il y aura peut-être quelque curieux qui les aura déjà vues.

On ne verra point ici de brave à toute épreuve ; ni d’incidents surprenants ; et cela parce que tout en étant vrai, ne peut être que naturel. J’ai affecté la simple vérité ; si j’avais voulu, j’aurais embelli le tout par des aventures de commande ; mais je n’ai rien voulu dire qui ne fût vrai, et s’il y a quelque chose qui puisse paraître fabuleux, ce sera l’action de Dupuis qui se perce le corps dans la chambre de Madame de Londé ; cependant je n’ai pas dû la taire, puisqu’elle est vraie.

On ne trouvera rien non plus d’emprunté d’ailleurs. Tous les incidents en sont nouveaux, et de source : du moins il ne m’a point paru qu’ils aient été touchés par personne.

Quelques lecteurs de ceux qui ne lisent que pour chicaner un auteur sur un mot mal à propos mis, ou qui ne sera pas de leur goût, en trouveront sans doute ici qui leur feront condamner tout l’ouvrage ; mais la naïveté de l’histoire a voulu cela pour la plus grande partie, aussi bien que quelques phrases qui paraîtront embarrassées. Si j’avais écrit des fables, j’aurais été maître des incidents que j’aurais tournés comme j’aurais voulu ; mais ce sont des vérités qui ont leurs règles toutes contraires à celles des romans. J’ai écrit comme j’aurais parlé à mes amis dans un style purement naturel et familier ; néanmoins j’espère qu’il n’écorchera pas les oreilles délicates, et qu’il n’ennuiera pas le lecteur.

J’ai vu quelques femmes qui se sont déchaînées contre ce que la veuve dit à sa sœur, dont Dupuis rapporte la conversation dans son histoire. J’en ai vu d’autres qui ont trouvé que cet endroit était le plus sensible et le mieux touché de tout l’ouvrage, et qui m’ont avoué même, qu’il rapportait des vrais sentiments de la plus grande partie de leur sexe. Les unes et les autres sont ce qu’on appelle des femmes de vertu ; d’où vient donc leur contrariété ? C’est que chacune a son goût, et plus ou moins de sincérité, suivant son humeur et son tempérament.

Si ce premier effort de ma plume est bien reçu du public ; j’en pourrai donner un autre, où on verra quelque chose qui ne déplaira peut-être pas. L’histoire de Rouvière, celle de Querville, et celles qui soutiendront le paradoxe que je fais avancer à Des Ronais, qu’il est plus avantageux à un honnête homme d’épouser une femme vertueuse, dont il est aimé, et qu’il n’aime pas, que d’en épouser une qu’il aime, et dont il n’est point aimé, offrent quelque chose digne de curiosité.

Quoi qu’il en soit, le destin de celui-ci réglera le destin de l’autre ; je le donne au public de bonne volonté, sans y être forcé par personne. Je le déclare, afin qu’on m’en ait l’obligation, si le présent le mérite, ou que je ne songe plus à la suite, si le public n’est pas content.

Il ne me reste qu’un mot à dire, qui est que le commencement ou l’entrée de mon histoire est un peu embrouillé pendant quatre ou cinq feuillets : c’est que j’ai suivi, pour la liaison de mes histoires, la première idée qui m’est venue dans l’esprit, sans m’appliquer à inventer une économie de roman ; mais l’obscurité qui peut en provenir n’est pas essentielle, et ne se répand point sur les histoires qui n’ont rien d’obscur, ni d’embrouillé ; parce que tout s’y suit.

Comme je n’ai interrompu le récit d’aucune, n’ayant voulu laisser au lecteur aucune impatience de trouver la fin d’un récit, après en avoir vu le commencement, il y a eu des gens qui ont trouvé mauvais que j’aie reculé la justification de Silvie, jusques à ce que Dupuis racontât ses aventures.

Il faut remarquer là-dessus, que Des Frans raconte son histoire en présence de Madame de Londé, et que Dupuis aurait eu mauvaise grâce de dire en la présence de cette dame, que le frère se serait servi des secrets de la magie la plus noire, pour triompher de Silvie.

Il fallait, dit-on, que cette veuve n’eût pas été présente au récit de Des Frans ; et Dupuis, qui n’aurait pas eu besoin de taire la vérité, aurait rendu justice à son frère. J’en tombe d’accord ; mais pourquoi bannir cette dame de la société puisqu’elle y était en effet ? Et qu’outre cela le récit qu’elle entend faire à Des Frans, lui donne sujet d’en faire un autre, qui sera compris dans la suite de cet ouvrage, si je le continue ; car quoique dans les deux premiers tomes, je donne à cette dame toute l’austérité et tout le sérieux qu’une femme puisse avoir ; il faut observer que ce n’est qu’un caractère contraint, que son second mariage avec Dupuis remit dans son naturel ; qu’il n’était point ennemi de la joie.

Il ne me reste qu’un mot à dire, au sujet des noms dérivés de ceux de baptême que j’ai donnés à mes héroïnes, tels que Manon, Babet et d’autres. J’ai suivi en cela l’usage qu’on suivait, lorsque les choses que je raconte se sont passées, où l’on voyait des filles de distinction et de qualité nommées comme je les nomme.

La corruption du siècle n’avait point été portée jusques à défigurer tellement les noms, qu’on ne sait à présent quel est le frère d’une fille, lorsqu’on parle d’elle. Ce mauvais usage est venu des provinces, où un simple bourgeois qui n’aura qu’une chaumière, en fera, à l’exemple de la pauvre noblesse, autant de noms différents qu’il aura d’enfants : et ces noms, qui dans leur enfance, ne sont que des sobriquets, par la suite des temps deviennent des noms usités, qui font oublier celui du père.

Cet abus a infecté Paris, où nous voyons, à la honte de notre siècle, autant de différents noms qu’il y a d’enfants dans une famille, tant garçons que filles. Cela est commode pour les mères qui s’aiment, et qui voudraient que leurs enfants restassent toujours au berceau ; parce qu’elles voudraient bien se cacher à elles-mêmes leur âge, comme elles tâchent de le cacher au public. Ce qui est une juste matière de risée pour les gens qui connaissent le domestique. En effet, y a-t-il rien de plus plaisant, que de voir une marchande prête à se mettre à table, dire d’un ton plaignant à une servante : eh mon Dieu, où est donc Mademoiselle une telle ? Allez lui dire Toinette, que nous l’attendons pour dîner. Cette marchande ne veut-elle pas cacher que Mademoiselle telle est sa fille ?

Les gens dont je parle vivaient dans un temps, où on observait un niveau plus juste. On n’y voyait point de femmes de secrétaires, de procureurs, de notaires ou de marchands un peu aisés, se faire nommer Madame. Les gens de bon sens voudraient bien savoir, si ces femmes prétendent être Madame à carreau, ou Madame à chaperon ? Ce n’est pourtant pas là ce qui surprend, parce que la vanité et l’ambition ridicule ont toujours été propres aux femmes ; mais ce qui étonne, c’est la sotte complaisance de leurs maris de le souffrir, et de payer souvent cet excès bien cher.

Les Illustres Françaises.
Histoires Véritables. §

Paris n’avait point encore l’obligation à Monsieur Pelletier, depuis ministre d’État, d’avoir fait bâtir ce beau quai, qui va du pont Notre-Dame à la Grève, que sa modestie avait nommé le quai du NordPelletier
Quai du Nord…
, et que la reconnaissance publique continue à nommer de son nom, pour rendre immortel celui de cet illustre prévôt des marchands ; lorsqu’un cavalier fort bien vêtu, mais dont l’habit, les bottes et le cheval crottés, faisaient voir qu’il venait de loin, se trouva arrêté dans un de ces embarras, qui arrivaient tous les jours au bout de la rue de Gesvres ; et malheureusement pour lui les carrosses venant à la file de tous côtés, il ne pouvait se tourner d’aucun. Un valet qui le suivait était dans la même peine, et tous deux en risque d’être écrasés entre les roues des carrosses, si ils avaient fait le moindre mouvement contraire. La bonne mine de ce cavalier le fit regarder par tous les gens des carrosses, dont il était environné. La crainte qu’ils eurent du danger qu’il courait, les obligea de lui offrir place. Il acceptait leurs offres, et ne délibérait plus que du choix d’une des places qui lui étaient offertes, lorsque l’un de ces messieurs, vêtu d’une robe de Palais, l’appela plus haut que les autres. Il le regarda, et crut le reconnaître. Il vit bien qu’il ne se trompait pas, lorsqu’il recommença à crier, en se jetant presque tout le corps hors de la portière. Venez ici Monsieur Des Frans. Ha ! Monsieur, répondit-il, en descendant de cheval, quelle joie de vous voir et de vous embrasser ! Il alla à lui, monta dans son carrosse, et fit monter son valet derrière, aimant mieux risquer ses chevaux, que de laisser ce garçon dans le hasard d’être blessé. Cette action qui fut remarquée, ne laissa plus douter que ce ne fût un homme de qualité. Les maîtres des carrosses recommandèrent à leurs cochers de prendre garde à ne point offenser ces chevaux. Des Frans entendit cet ordre général, et remercia ces messieurs d’un air qui leur fit connaître qu’ils ne se trompaient pas dans la bonne opinion qu’ils avaient de lui. Ces civilités respectives eurent leur effet ; et les chevaux, contre toute apparence, sortirent de cet embarras dans le même état qu’ils y étaient entrés. Le valet remonta sur le sien, conduisant celui de son maître par la bride, et suivit le carrosse dans lequel il était monté.

Que j’ai de joie de vous voir et de vous embrasser, mon cher Monsieur Des Ronais, dit-il, en entrant dans ce carrosse ! Et moi, répondit le conseiller, car c’en était un effectivement, je reçois aujourd’hui en vous embrassant, la joie la plus sensible que j’aie eue depuis longtemps. Vous vous rendez donc, poursuivit-il, à vos amis, après les avoir attristés par votre absence ? Oui, reprit Des Frans, je me rends à mes amis, à mes parents, et à moi-même, en me rendant à ma patrie, dont mes malheurs m’ont si longtemps banni ; et c’est un heureux augure pour moi, d’avoir trouvé en arrivant, le plus cher et le plus sincère de mes anciens camarades. Je ne vous questionnerai point, ajouta-t-il, sur votre santé, je m’aperçois qu’elle est bonne ; mais vous voulez bien que je vous demande des nouvelles de ma famille. Madame votre mère est morte, dit le conseiller. Je le sais depuis longtemps, reprit Des Frans, en soupirant ; mais mes oncles, n’avez-vous rien à m’en dire ? Non, répondit le conseiller, si ce n’est qu’ils ne sont point à Paris ni l’un ni l’autre. Tant pis, reprit Des Frans, car je ne sais présentement où aller loger. Vous ne vous souvenez plus que nous sommes bons amis, reprit en riant le conseiller, ma maison est assez grande pour vous et pour moi ? Et à présent que je sais que vous n’avez point de retraite fixe, vous me feriez injure, si vous preniez un logement ailleurs que chez moi, où j’espère que vous serez logé avec assez de commodité, parce que comme j’ai cru me marier il n’y a pas longtemps, j’ai meublé une maison très vaste, et je suis seul qui l’occupe. Je ne refuse point vos offres, reprit Des Frans : ce qui m’y aurait pu obliger eût été la crainte de vous incommoder ; mais puisque vous m’assurez qu’il n’en sera rien, je reprends volontiers les anciens errements de notre amitié, et j’agirai avec vous sans façon. C’est m’obliger, reprit Des Ronais, et vous ne me feriez pas plaisir d’en user autrement.

Comme ils en étaient là, le carrosse arriva au logis, où ils mirent pied à terre. Des Ronais le conduisit dans une chambre, et ordonna qu’on servît promptement. Voulez-vous que nous vivions sans façon, lui dit Des Frans ? C’est ainsi que je l’entends, reprit Des Ronais. Cela étant, ajouta Des Frans, ne trouvez pas mauvais que je ne sois point aujourd’hui des vôtres à dîner, ni peut-être encore à souper. Je suis engagé ailleurs, où il faut que je me rende incessamment. Ce n’est qu’à cette condition-là qu’on m’a laissé venir ; et je ne veux rester ici qu’autant de temps qu’il m’en faut pour changer de linge et d’habit, et faire prendre ma mesure ; c’est pourquoi je vous supplie d’envoyer chercher votre tailleur. Quoi ! dit le conseiller, vous ne dînerez point avec moi ? Non, répondit Des Frans, je vous supplie de m’en dispenser ; et croyez qu’il faut que des affaires d’honneur et de conséquence m’appellent ailleurs, puisque je romps si promptement visière à la civilité, en ne vous tenant pas compagnie. Vous être le maître, dit Des Ronais, mais tout au moins, en attendant votre tailleur, vous boirez bien un coup à ma santé ; quatre si vous voulez, reprit Des Frans en riant, mais laissez-moi m’habiller ; car dans l’état où je suis, crotté et vilain, je me fais peur à moi-même.

Des Ronais le laissa seul avec son valet, qui avait apporté une valise. Il changea d’habit et vint rejoindre son ami dans une salle où il l’attendait. Il s’informa de ses anciennes connaissances, et surtout de Dupuis et de Gallouin. Il apprit que Dupuis était toujours de ses amis, et que Gallouin était mort. Il est mort, interrompit-il avec précipitation ! Oui, répondit le conseiller, il est mort comme un saint, et d’un genre de mort qui vous étonnera, quand vous le saurez ; il y avait quatre ans qu’il était capucin. Comment, reprit encore Des Frans avec précipitation, Gallouin est mort capucin… Il voulait poursuivre lorsque le tailleur entra. Il se fit prendre la mesure, et lui laissa de l’argent pour lui faire un habit à la mode et riche pour le lendemain, et un autre à son valet, après quoi il sortit en disant au conseiller qu’il était au désespoir de le quitter si tôt ; car, ajouta-t-il, outre le plaisir que j’ai d’être avec vous, ce que vous m’avez dit de Gallouin me donne une envie de m’instruire de tout ce qui le regarde, que vous ne pouvez pas comprendre, parce que vous en ignorez le sujet, que je vous apprendrai moi-même. Si vous voyez Monsieur Dupuis avant moi, je vous conjure de me recommander à lui, et de l’assurer que je suis revenu son ami autant et plus que je n’étais parti. Des Ronais lui demanda quand il reviendrait ; il répondit que ce serait le plus tôt qu’il pourrait, et sortit.

Cependant Des Ronais qui était le plus intime ami de Dupuis, quoiqu’il fût brouillé avec sa cousine, le fit avertir de l’arrivée de Des Frans. Il vint à cette nouvelle, et ne le trouva pas, non plus que trois autres fois qu’il revint, parce que celui-ci ne retourna que le troisième jour. D’où revenez-vous donc depuis si longtemps, lui demanda Des Ronais, en l’embrassant sitôt qu’il le vit ? Je viens, répondit Des Frans, de voir une femme fidèle, et d’assister à son mariage, qui s’est fait la nuit même de mon arrivée. Comment donc, dit Des Ronais en riant, vous avez déjà trouvé des aventures, et il n’y a que deux jours que vous êtes ici ? Oui, reprit Des Frans en riant, et même de fort surprenantes. Je n’y ai pris au commencement que le seul intérêt de la curiosité, et ensuite un dessein effectif de rendre service à un fort honnête homme, si l’occasion s’en fût présentée. Je vous dirai une autre fois ce que c’est ; pour le présent, poursuivit-il, parlons d’autres affaires. Commencez par me dire comment vous avez passé le temps de mon absence, et apprenez-moi tout ce que vous savez de Gallouin. Je ne sais rien que le public ne sache, dit Des Ronais ; mais Dupuis qui doit venir ici vous en dira de nouvelles certaines, car ils n’ont jamais rien eu de secret l’un pour l’autre, et leur confidence a duré jusqu’à sa mort, qui est encore toute récente. Il est venu ici quatre fois pour vous voir ; je viens de l’envoyer avertir que vous êtes ici, et je ne doute pas qu’il ne vienne. J’aurais dû le prévenir, dit Des Frans ; mais cela étant, je l’attendrai, et j’apprendrai par lui ce que je veux savoir : mais je voudrais bien apprendre de vous-même, ce qui vous est arrivé en particulier. Vous m’avez dit que vous avez été sur le point de vous marier, et que cela n’a point réussi. Je voudrais bien en savoir la cause ; et si c’était un mariage d’amour, ou mariage d’intérêt, que vous avez manqué ? Vous le saurez quand il vous plaira, répondit le conseiller. Ce sera donc tout à l’heure, reprit Des Frans. Je n’aurais pas le temps de vous en instruire, dit Des Ronais, parce que Dupuis arrivera bientôt, et je ne veux pas parler devant lui de ma rupture avec sa cousine. Est-ce ma belle commère demanda Des Frans ? Oui, c’est elle, reprit-il, Dupuis n’en a point d’autre : c’est la plus infidèle fille qui soit au monde. Vous me surprenez, dit Des Frans, de l’accuser d’infidélité, elle dont on vantait tant autrefois la sincérité et la candeur. Elle a bien changé, reprit Des Ronais en soupirant, elle a soutenu son caractère de franchise si longtemps, que j’ai pensé en être la dupe ; mais enfin j’en ai été détrompé, dans le temps même que nous devions conclure ensemble, et c’est ce que je vous apprendrai sitôt que nous en aurons le loisir. Le tailleur qu’on avait envoyé quérir, et qui arriva dans le moment, les empêcha de poursuivre. Il habilla Des Frans d’un air de propreté, qui le remit dans sa bonne mine ordinaire.

Dupuis entra un moment après. Ils se firent l’un à l’autre toutes les caresses que deux parfaits amis peuvent se faire, après avoir été longtemps sans se voir. Ce n’était point de ces caresses feintes et étudiées que la corruption du siècle a introduites ; c’était un sincère et véritable épanchement de cœur. Des Ronais fit les honneurs de chez lui, ils se mirent à table, et s’entretinrent de leurs anciennes connaissances, et se rendirent compte en gros de tout ce qui leur était arrivé depuis leur séparation, attendant qu’un plus long loisir leur permît d’entrer dans un plus ample détail. Voilà, poursuivit Dupuis, l’état où nous en sommes, fort affligés de la mort funeste du pauvre religieux. Elle me touche, dit Des Frans, je n’étais pas son ennemi jusques au point de lui souhaiter un pareil malheur. Vous auriez eu tort de l’être, reprit Dupuis, il avait pour vous une véritable estime, et une sincère amitié ; l’injure qu’il vous a faite a été cause de sa retraite. Il ne m’avait point offensé, reprit Des Frans, fort embarrassé. Il connut pourtant bien ce qui en était, continua Dupuis : je suis plus informé de vos affaires que vous ne pensez, mais ne craignez rien, votre secret n’est su que de moi, et ne le sera jamais d’autre sans votre aveu. Je vous dirai ce qui en est, reprit Des Frans, lorsqu’il vous plaira de m’entendre. Je n’ai plus d’intérêt à rien cacher, et j’ai même promis à Monsieur Des Ronais de l’instruire de tout ; ainsi vous pouvez tout dire. Cela étant, reprit Dupuis, je m’expliquerai plus intelligiblement devant lui que je n’aurais fait. Je lui demande pardon d’avoir eu quelque chose de secret pour lui, mais lorsqu’il saura quel est ce secret, je suis sûr, qu’honnête homme comme il est, il conviendra que le vôtre était d’une nature à n’être jamais révélé sans votre consentement ; et ne voulant plus, dites-vous, le cacher à Monsieur Des Ronais, je vous assurerai devant lui, que Gallouin n’a pas cru vous offenser, puisqu’il ne savait point que le sacrement vous eût joints vous et Silvie ; et qu’elle ne vous a point fait d’injure volontaire, puisqu’elle a été forcée à ce qu’elle a fait par une puissance plus forte que la nature. Je ne m’étonne pas de ne vous voir pas demander de ses nouvelles, vous en savez de plus certaines que nous : cependant vous ne nous avez point empêchés de porter nos conjectures jusqu’à la vérité, par une lettre qu’elle lui écrivit environ six mois après son départ et le vôtre. Silvie a écrit à Gallouin, reprit Des Frans tout surpris ! Et vous dites que l’injure qu’elle m’a faite n’était pas volontaire ? Oui répondit Dupuis, elle lui a écrit ; mais que cette lettre ne vous fasse aucune peine, Gallouin s’est rendu capucin, et outre cela il est mort. Il ne peut plus vous donner d’ombrage, et la lettre dont je vous parle, est ce qui l’a tout à fait déterminé à la retraite. Silvie la lui écrivait de son convent, et lui mandait qu’elle avait pris ce parti, sans l’instruire du lieu. Quoi, interrompit encore Des Frans, joignant les deux mains, Silvie a encore été assez perfide pour écrire à Gallouin qu’elle était religieuse ! Il a été assez simple pour la croire, et pour l’imiter ! Il n’est rien de plus certain, dit Dupuis. Mais interrompit Des Ronais, parlant à Des Frans, quelle part avez-vous là-dedans, que vous me paraissez si ému ? Tout, répondit-il. C’est un mystère qui n’est point connu de vous, Monsieur, ajouta Dupuis. Mais vous, interrompit Des Frans, en s’adressant à lui-même, comment l’avez-vous approfondi ce mystère que je croyais ignoré de toute la terre ? Vous le saurez, reprit Dupuis, lorsque je vous raconterai ce qui m’est arrivé en mon particulier : cependant ne vous chagrinez point de cette lettre : elle est toute chrétienne, et d’une véritable religieuse qui ne songe qu’à son salut, et à celui de son prochain : je vous en ferai voir une copie que Gallouin m’a permis de faire. Mais dites-moi, en attendant, ce qu’elle est devenue, et où elle est. Elle est morte, répondit Des Frans. Ils sont donc morts tous deux, reprit tristement Dupuis, et peut-être tous deux de mort violente. Non, répondit Des Frans, la mort de Silvie a été naturelle. J’avoue, poursuivit-il, que ses austérités peuvent avoir usé sa vie ; mais du moins la fin n’en a point été avancée par aucun secours étranger. Vous avez raison, interrompit Des Ronais tout étonné, de dire que le mystère dont vous me parlez me passe. Je n’aurais jamais soupçonné que vous eussiez rien eu de commun avec Gallouin et Silvie ; ni que c’eût été pour elle, que vous vous fussiez battu avec lui. Ce sont eux pourtant, reprit Des Frans en soupirant, qui ont donné le mouvement à toutes les actions de ma vie, et qui m’ont fait regarder ma patrie comme mon enfer ? Je vous en informerai, lorsque le repos m’aura rendu une partie de la tranquillité qui m’est nécessaire. Je prendrai encore pour témoin Monsieur de Jussy, dont vous avez tant entendu parler. Est-il à Paris, demandèrent à la fois Des Ronais et Dupuis ? Oui, répondit Des Frans ; nous arrivâmes avant-hier ensemble. Il y a deux ans que nous ne nous sommes point quittés, et j’ai été à sa noce jusqu’à ce matin. Il a enfin épousé sa maîtresse la belle Babet Fenouil : il m’a conté une partie de son histoire, et j’ai vu le reste. Cela doit être curieux, reprit Dupuis. Cela l’est aussi, répondit Des Frans. Autre incident, dit Des Ronais en riant ; dès le même jour que vous arrivez, vous assistez à un mariage, et ce mariage se contracte par un homme qui est banni depuis plus de six ans, à cause de sa maîtresse ; par un homme que tout Paris croit mort depuis quatre ans, et qui retrouve sa maîtresse fidèle. Elle a dû l’être pour son honneur, reprit Dupuis. Je suis charmé de sa constance, ajoute Des Frans. Il est rare, reprit Des Ronais, d’en trouver parmi les femmes dans le siècle où nous vivons. Vous n’avez pas tant de sujet de vous plaindre de sa mauvaise foi que vous voulez le faire croire, lui répondit Dupuis. J’ai voulu cent fois vous désabuser, poursuivit-il ; mais vous êtes tellement prévenu que vous n’avez jamais voulu m’écouter, non plus que d’autres que moi ; peut-être écouterez-vous mieux Monsieur Des Frans ; et la première fois que nous serons seuls, ou qu’il se donnera la peine d’aller voir ma cousine, comme elle m’a chargé de l’en prier, on le priera de tâcher de vous faire entendre raison. Qu’y a-t-il donc, interrompit Des Frans, où je puisse rendre service à ma belle commère ? Il y a, reprit Dupuis, que Monsieur Des Ronais veut être brouillé avec elle sur l’équivoque d’une lettre. Ma cousine a fait honnêtement tout ce qu’elle a pu, et plus même qu’elle ne devait, pour le désabuser, plusieurs amis communs s’en sont mêlés ; mais tout aussi inutilement que moi : il veut être en colère malgré les gens, et ne veut croire que sa prévention. Ma cousine à qui j’ai dit que vous êtes arrivé, et que vous logez chez lui, vous supplie d’aller chez elle, elle croit que vous ne donnerez pas assez à la colère de son amant, pour lui refuser une visite. Non assurément, répondit Des Frans. Je sais mon devoir, et vous me faites tort de croire qu’il faille m’en avertir, j’irai dès demain. Vous apprendrez tout d’elle, poursuivit Dupuis : si je pouvais rester, je vous en instruirais en présence même de Mr. Des Ronais ; mais il faut que j’aille trouver Madame de Londé. Quelle est cette dame, demanda Des Frans ? C’est, répondit Des Ronais, la sœur de défunt Gallouin, et la maîtresse de Monsieur Dupuis, qui la doit épouser, et avec qui il devrait être déjà marié. C’est elle qu’on appelait Mademoiselle Nanette, et qui est à présent veuve de Monsieur de Londé, l’un des plus agréables et des plus honnêtes hommes qui aient jamais été au monde. Je la connais, reprit Des Frans ; allez, Monsieur, poursuivit-il, en s’adressant à Dupuis, la compagnie d’une maîtresse est toujours plus agréable que celle de ses amis. Je ne puis me dispenser de me rendre aujourd’hui près d’elle, dit Dupuis ; mais je vous promets de me rendre auprès de vous demain matin, et de ne vous point quitter ; pour à présent je vous prie d’excuser. Après ce compliment il sortit, et Des Frans et Des Ronais étant restés seuls, le premier pria son ami de lui tenir parole, et de lui raconter ce qui s’était passé entre sa maîtresse et lui. Il le fit en ces termes.

Histoire de Monsieur Des Ronais, et de Mademoiselle Dupuis. §

Je ne vous dirai point quelle était ma famille, vous la connaissez, puisque nous sommes nés voisins. Je ne vous entretiendrai point non plus de ma jeunesse, puisque nous avons été élevés ensemble. Je vous dirai seulement ce qui s’est passé depuis votre départ, qui surprit tout le monde qui vous connaissait. Les uns disaient que vous étiez retourné dans les troupes ; les autres disaient que vos parents appréhendant que vous fissiez à Gallouin une querelle plus funeste que la première, vous avaient fait mettre en lieu de sûreté ; les autres, qui apparemment visaient plus juste, disaient que vous étiez allé avec Silvie, qui disparut au même temps que vous, ou peu après : enfin chacun en disait ce qui lui en semblait, et faisait passer ces conjectures pour des faits certains ; vos seuls parents ne s’expliquaient pas. Madame votre mère même était plus réservée que les autres ; ce qui faisait croire qu’elle avait beaucoup de part à votre éloignement. Gallouin et Dupuis faisaient tous leurs efforts pour découvrir le lieu de votre retraite ; et enfin, comme Dupuis vous l’a dit, il alla six mois après se rendre capucin, sans autre raison apparente que le dégoût du monde, quoiqu’en effet il y en eût de secrètes qui me sont inconnues, et que Dupuis doit nous apprendre.

Votre retraite ou votre départ, ayant été longtemps le sujet de la conversation de vos amis et de leur tristesse, surtout de celle de Mademoiselle Grandet, qui croyait avoir de grands droits sur votre cœur, fit différents effets. Les uns s’en consolèrent assez tôt, d’autres par la longueur du temps, et la seule Mademoiselle Grandet ne s’en consola pas facilement. Elle a été mariée depuis, mais très mal, et si sa mère ne l’avait point violentée, elle serait encore fille, et vous auriez eu beaucoup de part à son célibat. Elle est présentement veuve, plus belle que jamais : elle a refusé plusieurs partis fort avantageux, parce qu’étant maîtresse d’elle-même, elle ne veut plus être obligée de contraindre les sentiments qu’elle a toujours eus pour vous. Mademoiselle Dupuis m’en a parlé dans ces termes ; et je ne fais aucune difficulté de le croire, parce qu’elles sont inséparables, et n’ont point de secret l’une pour l’autre : c’est peut-être sur ce sujet-là qu’elle veut vous parler. Vous me flattez, interrompit Des Frans, je ne mérite pas l’attachement d’une aussi parfaite personne qu’elle. D’autres vous diront ce qui en est, reprit Des Ronais, je n’en dirai pas davantage : quoi qu’il en soit, elle fut inconsolable de votre départ ; mais son secret fut caché. Elle devint tout d’un coup retirée ; elle s’exila des compagnies, et ceux qui voulurent la voir, furent obligés d’aller chez sa mère. Comme son proche voisin, j’y allai souvent, et la douceur de sa conversation me plut tellement, que sans être son amant, je lui rendis beaucoup de soins, et devins un de ses intimes amis.

Comme j’y étais, Mademoiselle Dupuis y entra avec sa mère. Elle n’avait environ que quinze à seize ans ; vous l’avez vue dans cet âge-là, puisque vous aviez tenu un enfant ensemble fort peu de temps auparavant. Elle n’était sortie du convent où elle avait été mise dès l’âge de six ans, que pour venir voir son père. Elle y rentra, après avoir été environ trois mois dans le monde ; et cela parce que sa mère ne voulait pas qu’on lui vît une fille si grande. Cette femme se piquait de beauté et de jeunesse, elle n’avait pas tout le tort ; mais cela lui a fait faire quelques démarches qui ont un peu nui à sa réputation. Elle était honnête femme cependant ; et quoique son amour-propre ne fût pas un modèle de vertu parfaite, il n’y a jamais eu que son mari qui en a douté ; et si elle s’est mal gouvernée ; il est certain que Dupuis a eu les yeux plus fins que le reste du monde. Je n’ai point envie de vous rien cacher ; vous allez juger vous-même ce qui en peut-être, lorsque je vous aurai dit ce qu’il fit le propre jour qu’elle mourut, il y a environ quatre ans et demi.

Dupuis, comme vous savez, était homme d’épée, qui avait beaucoup couru le monde. Il avait fait des voyages fort éloignés, dont il n’était pas revenu plus riche. Il était homme d’esprit, franc, sincère, n’ayant fourbé que sa fille et moi, se moquant de la bagatelle. Il avait toujours été malheureux du côté de la fortune, rien ne lui avait réussi ; et c’est ce qui est cause, que, quoique sa fille soit unique, elle n’est pas si riche, à beaucoup près, que Dupuis et son frère, quoique les pères des uns et des autres aient également partagé la succession de leur aïeul, et que le bien de ceux-ci qui n’a point été augmenté, soit encore divisé entre eux. Dupuis, comme je vous l’ai dit, avait fait des pertes terribles. Heureux pourtant d’avoir reconnu avant la mort, qu’il n’était pas né pour amasser beaucoup de bien, et de s’être enfin résolu à ne plus confier rien à la fortune, et à ne la plus tenter, avant qu’elle l’eût mis tout à fait hors d’état de le faire. Il avait été outre cela extrêmement débauché. Il reçut au siège de Charenton trois coups dans le corps, dont il pensa mourir. Tous les sacrements lui furent administrés, après une confession générale, dont il n’eut l’absolution, qu’en promettant de changer de vie, et d’épouser sa femme. Il fut marié dans son lit ; et lorsqu’il se porta bien, on fit courir le bruit qu’il avait été marié incognito il y avait plus d’un an, et qu’il n’avait pas voulu découvrir son mariage, crainte que cela ne lui fît quelque affaire avec Monsieur le prince de Lonne, de la main de qui il avait refusé un bon parti. Comme on aime à gloser sur les affaires d’autrui, des gens toujours à l’affût pour médire des autres, observèrent que Mademoiselle Dupuis (car il ne l’a jamais fait appeler Madame) accoucha environ six mois après la blessure de son mari ; et prétendirent que la consommation avait précédé la bénédiction de plus de trois mois. Quoi qu’il en soit, elle mit au monde la belle Manon Dupuis, dont je vous parle, qui est votre commère, et n’a point eu d’autres enfants depuis.

Après la naissance de cet enfant, elle véquit fort bien ; mais comme elle était jeune, parfaitement belle et bien faite, Dupuis âgé de plus de cinquante-huit ans, ruiné de ses fatigues et de ses blessures, prit la maladie des vieillards. Il devint soupçonneux, et contre l’ordinaire, il prétendit voir plus clair que personne dans la conduite de sa femme, et ne véquit pas avec elle dans une union fort grande. Il avait tort cependant, la plus déchaînée médisance s’est bornée à dire, qu’elle aimait à être parée, et à être vue ; mais n’a jamais attaqué sa vertu.

Elle mourut, comme je vous ai dit, il y a environ quatre ans et demi, aux jours gras ; le propre jour de sa mort son mari se masqua et alla chez le marquis de Verry. Ce marquis donnait à souper, après lequel il devait y avoir bal, et la fête était faite pour une fille de très grande qualité, qu’il épousa quatre jours après. Il avait été averti de la mort de Mademoiselle Dupuis, et on remarqua que cette nouvelle l’avait attristé. Il était en effet de ses amis, mais non pas son amant, et n’a jamais parlé d’elle qu’avec vénération. Dupuis fort proprement masqué entra dans la salle, où il était avec belle compagnie, et lui présenta un momon de cinquante louis d’or, le marquis topa et perdit masse et paroli, et ne voulut pas jouer davantage. Un des conviés prit sa revanche, et perdit aussi bien que plusieurs autres qui jouèrent contre Dupuis, qui gagna six cents louis ; et c’était à ce qu’il disait, la seule journée de bonheur qu’il eût eu en sa vie, mettant la mort de sa femme et son gain dans le même rang.

Comme il avait joué beau jeu on le prit pour un homme très riche, du moins ses manières le disaient. On le pria de se démasquer, il parut vouloir s’en défendre d’abord ; mais enfin il se démasqua. Le marquis qui le reconnut fit un grand cri. Comment, dit-il, un homme dont la femme vient d’expirer, se déguise et court le momon ! Malheureux, poursuivit-il, sont-ce là les larmes que vous répandez, et que vous devrait arracher la perte d’une des plus belles et des plus vertueuses femmes du monde ? Doucement Monsieur le Marquis, répondit Dupuis, ne vous emportez pas. La perte de ma femme est plus grande pour vous que pour moi. Toute la différence que j’y trouve, c’est que j’en avais la propriété et vous l’usufruit, l’un vaut bien l’autre. Pour le masque et le momon, si j’avais perdu mon argent, j’aurais peut-être pleuré ; du moins j’aurais été triste, et par là j’aurais fait ma cour aux femmes, qui auraient cru que j’aurais regretté la mienne ; mais à présent je suis en droit de me réjouir. Je perds une femme qui me chagrinait, et je gagne six cents louis. J’ai sujet de joie, et vous non, puisque vous perdez dans un même jour une Cloris qui ne vous coûtait rien, et votre argent ; et là-dessus je vous donne le bonsoir, et sortit sans attendre de réponse.

Je vous donne à penser dans quels sentiments il laissa ses auditeurs qui s’éclatèrent de rire. Le marquis le traita de fou, et de brutal, pria ses amis de tenir l’aventure secrète, et défendit à ses gens d’en parler, protestant devant Dieu, qu’il ne demandait dans sa femme qu’autant de vertu qu’il en avait trouvé dans Mademoiselle Dupuis. Cependant comme celui-ci avait de l’esprit, et que sa mésintelligence avec sa femme était connue, il craignit qu’on ne lui fît quelque affaire, d’autant plus qu’il commençait à courir des bruits de poison. Il envoya donc quérir des médecins et des chirurgiens, fit ouvrir le corps de sa femme ; et la mort s’étant trouvée naturelle, il prit leurs certificats, et la fit porter en terre.

Vous voyez bien par là qu’il prétendait être mieux informé que personne de la conduite de sa femme ; et c’est là ce qui a donné lieu au public de la soupçonner, la maxime étant certaine, qu’un mari qui doute de la conduite de son épouse, autorise les autres à en croire du mal.

Pour sa fille, il ne pouvait pas la nier. C’était son portrait ; et ce qui me surprend, c’est que plus elle a grandi, plus elle a embelli, et plus elle lui a ressemblé ; c’était pourtant un des hommes du monde le plus laid, n’ayant rien de beau que le front, les yeux et la taille. La mort de sa mère ne la fit point sortir du couvent ; Dupuis ne voulait point être chargé d’une fille de dix-sept à dix-huit ans. Il ne la retira auprès de lui que lorsqu’il ne put plus agir. Elle parut dans le monde, il y a environ trois ans, et prit le soin d’un bien qui devait lui appartenir un jour. Elle était âgée d’environ vingt ans, je l’avais vue, comme je vous ai dit, quelque quatre ans auparavant chez Mademoiselle Grandet ; mais quoiqu’elle fût déjà d’une beauté admirable, ce n’était rien au prix de ce qui me parut à cette seconde vue, qui fut encore chez la même, mais qui pour lors avait épousé un nommé Mongey. Je n’entreprendrai point de vous faire son portrait, il est au-dessus de mes expressions. Figurez-vous une taille admirable et un port de princesse ; un air de jeunesse soutenu par une peau d’une blancheur à éblouir, et de la délicatesse de celle d’un enfant, telle qu’on peut l’apporter d’un convent, où ordinairement on ne se hâle point tant que dans le monde. Elle a les yeux pleins, bien fendus, noirs et languissants, et vifs lorsqu’elle le veut, le front admirable, large et uni, le nez bien fait, la bouche petite et vermeille, et les dents comme de l’ivoire, la physionomie douce et d’une vierge. Tout cela était soutenu par une gorge qui semblait faite au tour, potelée et charnue, la main très belle, le bras comme le col, la jambe bien faite, la démarche ferme et fière, et toutes ses actions et ses paroles animées ; mais remplies d’une certaine modestie naturelle qui m’enlevait : en un mot, c’est une beauté achevée. Je ne pus m’en défendre, je me [livrai] tout entier. J’avais conservé mon cœur jusque-là, je le rendis ; je l’aimai, ou plutôt je l’adorai dès le moment que je la vis. On ne dispose pas de son cœur comme on veut ! Je me représentai les bruits qui avaient couru de sa mère après sa mort, le peu de bien qu’elle avait ; et je crus que quoiqu’elle fût la plus belle personne que j’eusse jamais vue, je ne la regarderais qu’avec indifférence. Je me trompai, je la vis le lendemain à la messe ; un regard qu’elle jeta sur moi, qui semblait me demander mon cœur, détruisit toutes mes résolutions. J’excusai sa mère, son père ne me parut plus qu’un brutal et un scélérat ; et je me figurai qu’une femme qui n’aurait pas été tout à fait vertueuse, n’aurait pas pu mettre au monde une fille si accomplie. Je m’abandonnai à ma passion, mes soins furent bien reçus. Je parlai, elle m’écouta ; mais sans me rendre aucune réponse positive. Je fus longtemps dans l’incertitude, et je n’en sortis que par une aventure qui me fit connaître qu’elle m’aimait assez pour songer sérieusement à m’épouser.

Il y avait un jour un ecclésiastique chez elle : on parla de plusieurs choses indifférentes, et insensiblement la conversation tomba sur le mariage, et sur ce qui pouvait l’empêcher ou le faire casser. Il dit qu’autrefois l’Église était plus rigide qu’à présent ; mais que la corruption des mœurs des chrétiens l’avait forcée d’avoir de la condescendance ; qu’autrefois on ne permettait pas que des gens qui avaient tenu un enfant ensemble, s’épousassent. Qu’à présent on n’en faisait aucun scrupule ; que même on n’en demandait point de dispense, que cependant cette alliance spirituelle devait empêcher la corporelle. Que l’expérience journalière faisait voir que les enfants qui naissaient d’un pareil mariage, aussi bien que ceux qui venaient de père et de mère, parents de sang, étaient toujours malheureux dans leur fortune, et souvent corrompus dans leurs mœurs. Que Dieu faisait voir qu’il avait ces sortes d’alliances en horreur par le peu de bénédiction qu’il y répandait, quelque dispense qu’on pût obtenir, et que l’Église pût accorder pour aller au-devant du scandale, et le plus souvent pour le couvrir du manteau de sa charité.

Il faut savoir qu’il demeurait auprès de chez elle un fort honnête homme, dont la femme était prête d’accoucher, et qu’ils lui avaient plusieurs fois dit qu’ils nous prendraient elle et moi pour tenir leur enfant. Cette femme accoucha le lendemain de cette conversation, son époux vint me trouver, et pour réponse à son compliment, je lui promis d’être chez lui l’après-midi. Je croyais qu’elle serait ma commère, le père et la mère le croyaient aussi, et nous nous trompions. Ce que cet ecclésiastique avait dit, lui tenait au cœur : en effet lorsque cet homme lui eut fait son compliment, et qu’il lui eut dit qu’il avait ma parole pour elle, comme elle l’avait plusieurs fois promis : je ne me suis engagée qu’en riant, dit-elle, et je vous supplie de m’en dispenser. Il y va de la vie de votre enfant, parce que tous ceux que je tiens, meurent, et que de plus de vingt que j’ai tenus, il n’y en a pas un vivant. Elle mentait, car elle n’en a jamais tenu qu’un avec vous, qui se porte encore fort bien ; mais elle ne voulait pas en tenir avec moi ; et quelque chose qu’on pût lui dire, elle ne voulut point être ma commère ; je fus choqué de son procédé, que je crus injurieux, je lui en parlai le jour même. Elle se mit à rire de mes reproches, et comme je les continuais, elle me fit insensiblement souvenir de ce que cet ecclésiastique avait dit. J’ai bonne mémoire, poursuivit-elle en rougissant, et en me quittant. Quoique cette déclaration si peu attendue, fût épineuse pour une fille, et qu’elle ne pût pas dire plus, il est certain que sa manière fut accompagnée de tant de pudeur, que j’en restai en même temps surpris et charmé. Tout ce que cet homme avait dit me revint en un moment dans l’esprit ; je vous avoue que depuis je n’y avais fait aucune réflexion. Je nommai cet enfant avec Madame de Mongey, qu’elle-même me donna pour commère, et elle assista à la collation.

Je la remerciai d’une déclaration si extraordinaire ; nous nous expliquâmes, et nous résolûmes que je la ferais demander à son père. Pour moi j’étais en pouvoir de disposer de moi, ayant l’âge qu’il me fallait, et plus de parents à qui je dusse compte de mes actions. Suivant toutes les apparences, Dupuis ne devait pas être fâché que je songeasse à sa fille. Ma famille égalait la sienne, mon bien était plus considérable que le sien, et j’étais en état de prétendre à un parti plus avantageux. Tout cela nous faisait croire que ce serait une affaire aussitôt faite que proposée, nous nous trompions. Il répondit aux gens qui lui parlèrent, qu’il m’était fort obligé de l’honneur que je voulais lui faire, mais qu’il ne pouvait l’accepter ; et cela, dit-il, parce qu’il ne pouvait la pourvoir sans se défaire d’une bonne partie d’un bien qui le faisait subsister honnêtement, et qui étant divisé avec son gendre, se trouverait très médiocre ; outre qu’il l’avait sauvé du naufrage du reste, avec assez de peine pour en jouir tranquillement le reste de ses jours. Qu’il n’avait retiré sa fille auprès de lui que pour en être soigné et soulagé sur la fin de sa vie, et non pas pour la faire passer entre les bras d’un homme, qui pourrait l’empêcher femme, d’avoir pour lui les égards et l’attachement qu’elle avait fille. Que si elle ne se conformait pas à sa volonté, il savait fort bien que ce qu’il avait de bien était à lui. Qu’elle ne pouvait lui demander que celui de sa mère, qui comme elle savait elle-même, ne lui avait jamais apporté de quoi faire chanter un aveugle. Qu’il fallait si elle voulait l’avoir après sa mort, qu’elle le gagnât pendant sa vie par son attache ; sinon qu’il savait bien à quoi s’en tenir. Que c’était là sa dernière résolution, qu’il ne changerait pas, et qu’il priait qu’on ne lui parlât jamais de la marier, si on voulait rester de ses amis.

Une réponse si précise fut un arrêt décisif. Sa fille en pleura ; j’en fus au désespoir ; mais il n’y avait point de remède. Dupuis était entier dans ses volontés, il avait pris sa résolution de longue main : ainsi il nous fut tout à fait impossible de l’en faire changer, quoique nous missions toutes choses en œuvre ; et nous en fîmes une, qui bien loin de nous servir, comme nous nous l’avions espéré, pensa nous perdre sans retour.

Ce fut de lui faire parler par son confesseur, qui lui représenta que sa fille ne trouverait pas toujours un parti aussi avantageux que moi. Qu’elle devenait d’un âge, pour lequel il fallait avoir de la condescendance : qu’il était temps de la marier. Que je consentais de la prendre telle qu’elle était pour lors sans un sol, à condition seulement de lui assurer le sien par le contrat de mariage ; qu’ainsi il en jouirait toujours. Qu’en prenant un gendre, il se faisait un double appui au lieu qu’il n’avait que sa fille. Que la conscience même l’obligeait à prévoir mille fâcheuses extrémités, où une fille violentée, et remplie de passion, peut se porter. Que les exemples qui se présentaient tous les jours, devaient lui faire craindre que sa fille ne les suivît. Qu’il était de son intérêt et de son honneur de prévenir le tout par un prompt mariage. Enfin cet ecclésiastique lui dit tout ce qu’une rhétorique charitable et chrétienne pouvait lui mettre à la bouche, et ne réussit pas. Il avait à faire à un homme que ses malheurs avaient aigri, et que le monde avait instruit : ainsi il lui répondit article par article, suivant son génie.

Qu’il convenait que le parti, suivant toutes les apparences, était fort avantageux, mais qu’il n’avait compté de son bien avec personne ; qu’ainsi on ne savait s’il y aurait plus d’un côté que d’autre ; et que peut-être à sa mort, sa fille paraîtrait un parti aussi avantageux pour moi, que je paraissais l’être alors pour elle. Que pour l’âge de sa fille, il n’était pas assez avancé pour l’obliger à rien précipiter. Que trois ou quatre années plus ou moins ne la rideraient pas. Que se mariant plus tard, elle n’aurait pas tant d’enfants, mais qu’ils seraient d’une santé plus vigoureuse, et qu’elle qui se serait tout à fait formé l’esprit, conduirait mieux son ménage, et serait revenue des dissipations de la jeunesse. Qu’à l’égard de son bien que j’offrais de lui laisser pendant sa vie, on ne l’entendait pas mal, de prétendre lui faire grâce, en lui laissant simplement l’usufruit d’une chose dont il avait la propriété. Que l’un et l’autre lui appartenaient, et qu’il voulait les conserver jusques à sa mort, n’étant nullement d’humeur à se dépouiller avant que de vouloir se coucher. Que quand une fois il se serait privé du droit de disposer de son bien à sa fantaisie, sa fille et son gendre croiraient que cet usufruit serait un vol qu’il leur ferait le reste de ses jours. Qu’il n’était pas assez bon pour se laisser mourir pour leur faire plaisir ; et qu’il ne voulait pas les exposer à offenser Dieu en souhaitant sa mort. Que le monde n’était rempli que de vieillards qui s’étaient rendus malheureux eux-mêmes par la sotte bonté qu’ils avaient eue pour leurs enfants, qui au grand scandale de la piété et de la religion, ne les regardaient plus, et les méprisaient, après en avoir tout tiré ; qu’il ne voulait pas leur ressembler. Qu’il voulait que sa fille dépendît toujours de lui, sans se mettre lui au hasard de dépendre d’elle, ni de son gendre. Qu’il savait fort bien que pour amener un père au but, les enfants faisaient les plus belles promesses du monde ; mais que la signature faisait tout oublier. Que pour lui il répondait devant Dieu que sa fille ne lui manquerait jamais de parole de ce côté-là, étant bien résolu de n’en point courir les risques. Que pour l’appui qu’on lui offrait dans son gendre, il n’en avait aucun besoin, ses affaires ne demandant ni protecteur, ni solliciteur ; qu’elles étaient claires et nettes, et qu’elles ne craignaient ni saisies ni procès, parce qu’il ne devait pas un sol à qui que ce fût. Que pour sa personne il ne lui fallait qu’un valet et sa cuisinière, et une garde dans ses maladies, et pour s’appuyer sa canne ou le bâton dont on faisait son lit. Qu’à l’égard de la conscience il n’était pas trop bon casuiste, mais que comme elle ne répugnait pas au sens commun, il ne comprenait pas que son salut dépendît du mariage de sa fille. Qu’il semblait qu’on voulût lui faire appréhender quelque libertinage de sa part, et l’en rendre responsable devant Dieu, faute de l’avoir mariée. Qu’à cela il n’avait qu’un mot à répondre. Qu’il avouait que les pères et mères étaient coupables de la mauvaise conduite de leurs enfants, lorsqu’ils forçaient leur inclination, soit pour le mariage, soit pour le convent. Qu’il se tenait pour justifié de ce côté-là, son inclination n’étant pas de la marier de sa vie, et qu’après sa mort elle choisirait elle-même. Qu’il n’avait point envie non plus de la mettre dans un convent, puisqu’il l’en avait retirée, et qu’elle lui était utile dans le monde. Qu’il ne l’empêcherait point non plus d’y aller si elle le voulait, ce qu’il ne craignait pas, puisqu’elle avait tant d’envie d’être mariée. Que les pères et mères étaient encore coupables, lorsque leurs enfants, pour avoir les choses nécessaires, étaient obligés par leur lésine de recourir à la bourse d’autrui. Qu’il n’en était pas ainsi à son égard, sa fille ayant avec lui non seulement le nécessaire, mais encore tout le superflu qu’elle pouvait souhaiter, tant pour ses habits, que son divertissement. Qu’il ne lui avait jamais rien refusé ; et qu’au contraire il avait toujours été le premier à prévenir ses besoins, en lui garnissant sa bourse, sans attendre qu’elle lui demandât rien [ce qui était vrai, car il en agissait fort bien de ce côté-là ;] et qu’en un mot elle faisait la dépense sans rendre compte. Que ce ne serait donc pas la nécessité qui la porterait au mal, mais le seul plaisir des sens. Qu’à cela il savait un remède infaillible, qui était de ne la point quitter de vue, ou d’ordonner à sa femme de chambre qui était une espèce de gouvernante, de rester toujours avec elle, de la mener toujours à la messe avec lui, et de la faire rester tout le jour dans sa chambre sans la laisser sortir qu’avec des gens qui en répondraient ; et qu’il empêcherait fort bien toutes sortes de dévotions et de pèlerinages hors de sa porte. Qu’à l’égard des lettres et des billets doux, il les laisserait volontiers courir, parce qu’il savait fort bien que ce n’était pas là ce qui multipliait l’espèce. Qu’il n’empêcherait pas même que nous ne nous vissions ; mais qu’il ferait en sorte que ce ne serait point en particulier ; et que si malgré tout, il en était la dupe, elle la serait plus que lui devant Dieu et devant les hommes : devant Dieu, puisqu’il ne serait point damné pour les péchés d’autrui, et devant les hommes en la laissant à sa discrétion propre, sans prendre en elle plus d’intérêt qu’à la plus indifférente des créatures. Qu’il croyait pourtant qu’elle était sage et trop bien élevée pour faire une sottise ; mais que si elle en faisait, elle en pâtirait toute seule. Qu’outre qu’elle n’aurait rien de lui, il en userait à son égard comme Mademoiselle de l’Épine en avait usé à l’égard de sa fille, que cet exemple était tout récent.

Quelle était cette demoiselle de l’Épine, interrompit Des Frans ? C’est, reprit Des Ronais, une femme dont la fille contracta à son insu un mariage qui n’était pas tout à fait dans l’ordre, elle vint pour accoucher chez sa mère, qui la sacrifia à Monsieur Des Prez, père de son amant ; et la pauvre fille fut conduite à l’Hôtel-Dieu, où elle mourut le même jour. Je m’en souviens, reprit Des Frans, j’en ai entendu conter l’histoire par un Parisien à Lisbonne. Il n’en savait peut-être que le bruit commun, reprit Des Ronais, Dupuis la sait d’original, il faudra l’engager à la dire ; elle est belle et curieuse. Nous verrons cela reprit Des Frans, je suis fâché de vous avoir interrompu ; poursuivez je vous supplie, la longue réponse de Monsieur Dupuis, elle me paraît bien dure ; mais pourtant pleine de bon sens. Sa réponse finit là, reprit Des Ronais, mais non pas sa conversation avec son confesseur. Il entendit quelque bruit, et ne doutant pas que sa fille et moi ne fussions aux écoutes, comme en effet nous y étions, fort embarrassés de notre figure, il invectiva d’une manière étrange, et qui mortifia tellement votre commère, qu’elle ne put s’empêcher de pleurer ; c’est ce qui nous fit retirer, après avoir entendu le beau sermon qu’il lui faisait, sans faire semblant de parler à elle.

Car, Monsieur, disait-il à ce confesseur, ne faut-il pas que je sois bien malheureux ? J’ai fatigué et travaillé toute ma vie plus qu’on ne peut croire ; jamais rien ne m’a réussi. J’ai perdu presque tout mon bien par des coups de fortune dont je ne me plains pas, parce qu’il n’y a point eu de ma faute, et que c’est Dieu qui l’a voulu : je n’ai plus qu’un moment à vivre goutteux, et presque paralytique, et l’on veut me dépouiller du reste d’une fortune fort ample ; et qui encore ? une fille qui me doit tout, et à qui ma seule bonté y donne droit après ma mort. On veut m’obliger de quitter un bien dont je ne puis me passer, et de le donner à un homme qui peut-être ne m’en aura jamais d’obligation : car enfin ma fille n’est pas faite tout exprès pour trouver un mari d’autre matière que les autres, et qui suive une règle particulière. Je juge de lui par moi-même ; j’aurais juré lorsque je faisais l’amour à sa mère, que je l’aurais aimée éternellement. Elle fut assez sotte pour le croire, et pour me laisser faire tout ce que je voulus : il est pourtant vrai que je n’eus avec elle que trois ou quatre nuits de plaisir, que nous passâmes à la dérobée ; et qu’après cela, ce ne fut plus le cœur qui me ramena auprès d’elle, ce fut simplement le corps. Il est encore vrai que si elle n’avait point été grosse, ou que je n’eusse point été assez malade pour ne plus espérer en revenir, je ne l’aurais jamais épousée, malgré les serments que j’avais faits et la promesse qu’elle avait de moi ; tant il est vrai que les faveurs prématurées dégoûtent un honnête homme. Je ne l’épousai qu’à cause de l’enfant qu’elle portait ; encore fut-ce par un cas de conscience qu’on me fit, et que je disputai le plus qu’il me fut possible, contre un père jésuite qui me confessa, et qui m’y obligea. Je ne l’aimais plus, la jouissance avait tué l’amour. Je m’étonne encore toutes les fois que j’y pense, comment on put me faire venir jusque-là ; mais on me disait à tout moment que j’allais mourir ; et à force de l’entendre dire je le crus, la peur de la mort m’avait démonté. Quand on est dans cet état-là, les choses paraissent dans un autre point de vue qu’en santé. Ma femme était sage, à ce qu’on disait, je le croyais ainsi, et on attachait mon salut éternel à sa main. Je la pris, non pas pour l’amour d’elle, mais pour légitimer son fruit et me mettre en paradis. Je n’y ai point été pourtant, puisque je suis encore sur terre ; mais du moins je n’ai point été en enfer, puisque je suis resté dix-huit ans avec elle en purgatoire, où j’ai fait pénitence de n’être pas mort. Elle s’est enfin laissé mourir, et franchement elle m’a fait plaisir ; et il est si vrai que je ne l’aimais plus lorsque je l’ai épousée, qu’une heure après la bénédiction, je fis mon testament, par lequel je ne lui laissais que très peu de chose pour vivre, et lui ôtais le maniement du bien que je laissais à son enfant. Ce testament n’a point eu de lieu, puisqu’elle est morte avant moi. J’ai vécu avec elle avec assez de tranquillité, parce qu’il y fallait vivre : mais sans la considération de ma fille, que j’ai toujours aimée et que j’aime encore, sa mère aurait assurément mal passé son temps. Je me suis bouché les yeux sur sa conduite, non pas que je ne m’aperçusse fort bien de tout ; mais parce que je n’ai jamais aimé l’éclat. Je ne voulais pas publier moi-même des choses qu’il était de mon honneur de cacher et qui auraient rejailli sur sa fille, et outre cela, elle a toujours fort bien sauvé les apparences, qui est le point essentiel de la conduite d’une femme, le reste n’étant à mon sens qu’une pure bagatelle.

Je vous dis ceci, Monsieur, poursuivit-il, sous le sceau de la confession, et seulement pour vous faire connaître que j’ai toujours été malheureux, soit dans ma jeunesse par mes fatigues et mes pertes, soit dans mon mariage par ma femme, qui avait trouvé le secret à force de me faire enrager, d’être la maîtresse de me faire taire et de faire tout à sa tête, ou enfin sur mes vieux jours par mes maladies, et par une fille qui m’ayant toutes sortes d’obligations, veut me quitter, me réduire au blanc, et peut-être ne me plus regarder que comme son persécuteur. Mais puisqu’elle se détache si facilement de moi, je vais travailler à me détacher d’elle, et la première fois qu’on me parlera de la marier, et que je saurai que cela viendra d’elle, ou la première sottise qu’elle fera qui viendra à ma connaissance, je l’abandonnerai et me retirerai dans un endroit où je donnerai tout ce qui me reste, et où j’aurai le bonheur de mourir avec tranquillité. Je ne sais s’il poursuivit ; sa fille qui se retira bien mortifiée de sa curiosité et de ce que j’avais tout entendu aussi bien qu’elle, m’obligea d’en faire autant.

Nous avions lieu de soupçonner qu’il avait eu la malice de vouloir nous dégoûter l’un de l’autre ; elle de moi par son exemple à lui ; et moi d’elle par celui de sa mère. Cela nous donnait à tous deux des pensées tellement confuses, que nous n’osions nous regarder. Enfin le confesseur sortit, et nous rapporta ce qu’il avait dit au sujet du mariage, sans nous parler de la mère ni de ce qui pouvait nous chagriner par rapport à l’un ou à l’autre. Il nous dit seulement que nous ne devions point songer à nous marier ; que c’était de la peine et du temps perdu. Qu’il ne nous conseillait pas de lui en parler davantage. Qu’il était inébranlable dans sa résolution ; et que si nous nous obstinions à vouloir l’en faire changer, nous nous nuirions à nous-mêmes, et que pour lui il ne lui en parlerait jamais, vécût-il cent ans. Dieu m’en préserve, repris-je. Je ne sais de quel air je dis cela, mais le confesseur et Mademoiselle Dupuis s’en mirent à rire.

Après que cet ecclésiastique fut sorti, elle monta dans la chambre de son père, qui la faisait appeler. Elle me dit de venir la voir dès le soir même, et que nous passerions la soirée sur sa porte, si nous ne pouvions pas nous aller promener. Je le lui promis ; pour elle, elle alla trouver son père. Le monde n’est pas prêt de finir, lui dit-il, sitôt qu’il la vit, comme elle me le dit le soir même : vous pensez donc, poursuivit-il, qu’un prêtre vous ferait gagner votre procès comme à votre mère ; non, non, détrompez-vous, on n’a pas tous les jours des crises de dévotion. Ne vous mêlez pas de me faire faire des leçons, je suis trop vieux pour en prendre, je ne vous en fais point moi. Je vous laisse gouverner à votre fantaisie, mais observez-vous si bien, que je n’aie point lieu de me plaindre de vous. J’avais résolu de vous empêcher de voir Des Ronais, cet amant si poli et si chéri ; mais j’ai changé de pensée ; cela ferait trop parler les gens. Votre mère a donné assez de prise aux caquets, je veux vous en sauver. Si vous voulez que je songe à vous, ne m’en faites point souvenir vous-même. Pour lui et pour vous, gouvernez-vous si sagement, que le public et moi soyons contents de votre conduite. Vous me connaissez, vous savez que le ton pédagogue n’est point mon caractère. Je ne vous ai jamais rien dit là-dessus, je crois que vous avez toujours été sage, j’espère que vous la serez toujours. Je ne vous en parlerai jamais, je vous le promets, mais ne me donnez point lieu d’agir ; car il ne faudrait qu’un moment pour vous rendre malheureuse, et pour vous faire pleurer toute votre vie. Après cela il se tut, et lui a tenu parole, car depuis ce temps-là, il ne lui en a jamais ouvert la bouche. Il fallut donc me résoudre à quitter la partie, ou à filer le parfait amour en fidèle héros de roman jusques à sa mort, qui arriva environ dix-huit mois après.

J’avais tous les sujets du monde de croire qu’on m’aimait. Toutes les faveurs qui n’étaient point criminelles m’étaient accordées ; tous les jours je la voyais ; nous allions même fort souvent nous promener ensemble ; j’étais bienvenu chez Dupuis qui me faisait mille amitiés, quoiqu’il se doutât bien, que s’il n’eût tenu qu’à moi, je l’aurais envoyé dans l’autre monde.

Je fus obligé d’aller en Angoumois pour quelques affaires de famille où j’avais le principal intérêt. Je crus n’être que six semaines au plus à mon voyage, mais j’en fus bien davantage. Je la priai avant mon départ de me donner son portrait ; après quelques petites façons elle me le promit et me demanda le mien. Je le lui promis, et le lui donnai le premier comme elle l’avait souhaité. Il était simplement dans une boîte de vermeil doré avec un miroir dedans à la droite du portrait. Elle ne me donna le sien que le jour que je partis ; il était bien plus galant, et bien plus riche que le mien. Il était d’émail parfaitement bien travaillé, d’une miniature fine, et parfaitement ressemblant ; il y avait un rang de perles autour en dedans, et un autre autour du miroir. La boîte était aussi d’émail, et représentait d’un côté, au dos du portrait, Didon sur un bûcher, le poignard à la main, une mer couverte de vaisseaux dans l’enfoncement, faisait voir la fuite d’Enée, et autour il y avait ces paroles :

Je suivrais son exemple.

L’autre côté au dos du miroir, représentait un cavalier, dont le cheval paraissait aller à toutes jambes, et un Amour qui volait devant lui, paraissait tenir la bride de son cheval, et l’éloigner d’une ville et de plusieurs femmes peintes dans l’enfoncement. Les mots écrits autour étaient ceux-ci.

Rien ne retient un amant conduit par l’Amour.

Ce présent était très riche, et le peintre et le joaillier qui avaient travaillé au mien, auxquels je le montrai, me dirent que tout y était achevé, et que la boîte et le portrait valaient au moins deux cents louis. La galanterie était spirituelle, le cavalier m’ordonnait de revenir le plus promptement que je pourrais, et d’éviter les occasions de manquer à la fidélité que je lui avais jurée, et Didon m’assurait de la sienne jusqu’à sa mort. Didon s’est pourtant démentie, mais ce n’est pas encore le temps d’en parler.

Je vous laisse à penser quels remerciements je lui fis, et combien je lui promis de constance ; elle m’en promit autant de sa part. Je partis, et malgré une assez longue absence, je revins plus amoureux encore que je n’étais allé. Il me parut qu’elle avait aussi plus de vivacité dans son amour qu’à mon départ. Je trouvai ses empressements plus animés. Je lui avais écrit tous les ordinaires, et tous les ordinaires aussi j’avais de ses lettres : je lui envoyais même de petits présents tels que je les trouvais.

J’avais connu son esprit dans nos conversations ; et il est certain que jamais fille n’en a eu de plus aisé. Elle ne rêve point à ce qu’elle dit, et parle plus juste qu’un autre ne pourrait penser ; mais ses lettres l’emportent sur tout, j’en suis charmé. C’est un style concis, châtié, naturel, et pathétique, revêtu d’un certain caractère touchant, qui pénètre mille fois plus que la parole animée du son de la voix et des gestes du corps. J’étais tellement content d’avoir une maîtresse si parfaite, que pour me justifier auprès de quelques dames de province, qui ne trouvaient pas bon que je fusse si indifférent dans leur pays, je leur montrai son portrait. La richesse le fit admirer, elles se récrièrent sur la beauté qui y était renfermée, et me dirent que les manières de devises qui y étaient, pouvaient bien n’être pas de son invention. Elles me dirent que ce serait une personne parfaite, si elle avait autant d’esprit que de charmes dans le visage. Je leur répondis que tout venait d’elle ; et pour les mieux convaincre, je leur montrai une lettre que je venais de recevoir il n’y avait pas une heure. J’ai encore toutes celles qu’elle m’a écrites, je vous le montrerai quand il vous plaira, et c’est tout ce qui me reste d’elle ; car pour me dispenser de les lui rendre à notre rupture, je lui ai écrit que je les avais brûlées. Comme celle-ci vient au sujet, je ne puis me dispenser de vous la lire. En achevant ces mots, il prit un petit coffre où il y avait plusieurs lettres, il en ouvrit une, et lut ces paroles.

LETTRE.

Si je me croyais, je ne vous écrirais pas, je suis tout de bon en colère contre vous. Est-il rien de plus offensant pour moi, que cette liberté d’esprit que je remarque dans vos lettres, et que cette santé parfaite dont vous jouissez et dont vous prenez tant de soin de m’instruire ? Vous m’avez dit mille fois que vous m’aimiez, je vous ai cru : vous m’aviez promis d’être de retour dans un mois, je vous ai laissé partir sur cette assurance : il s’en est déjà passé quatre depuis, et après une si longue absence vous êtes content, et vous vous portez bien. Que vous êtes heureux d’avoir un esprit et un cœur à l’épreuve de l’absence et de la jalousie ! Je ne vous ressemble pas je suis jalouse jusqu’à la fureur , ma jalousie va jusqu’à souhaiter que tout le monde vous haïsse, afin que rebuté par tout, vous soyez obligé de revenir à moi. Ce sentiment vous est trop injurieux pour me durer longtemps : je fais dans le moment même des souhaits tout opposés ; et je me dis à moi-même, que plus vous serez aimé et plus vous aurez des maîtresses, plus je me justifierai à moi-même l’attachement que j’ai pour vous. Je voudrais que pour vous voir, toutes les filles empruntassent mes yeux ; mais je voudrais que vous ne regardassiez que moi. Je voudrais que toutes vos maîtresses eussent un vrai mérite, afin que leur sacrifice relevât le mien. N’en croyez rien, l’amour-propre me fait parler, je ne veux de vous aucun sacrifice, je ne veux que de l’amour, et je ne vous demande seulement que de ne me point sacrifier. Si vous l’avez fait, ne me l’avouez pas, je tâcherai de me tromper moi-même. Le moyen cependant de ne pas regarder votre indolence, votre sang-froid dans vos lettres, la longueur de votre absence, et votre parfaite santé, et le moyen sur tant de présomptions contre vous, que je puisse m’aveugler moi-même, jusqu’au point de me croire toujours aimée ? C’est avec une espèce de certitude que je vous crois infidèle. Les belles de province m’ont supplantée ; un objet présent est toujours plus touchant qu’une maîtresse absente. Vous n’avez de moi qu’un portrait qui n’est qu’une idée et de simples couleurs ; je suis au désespoir de vous l’avoir donné, vous le comparez avec vos belles, elles vous plaisent, et il ne vous plaît plus. Le change avantageux porte avec soi son excuse dans un cœur inconstant ; que de raisons contre moi ! Quand reviendrez-vous ? Ne vous verrai-je plus ? M’avez-vous oubliée ? Si vous m’aimez autant que vous voulez me le faire croire, ne préféreriez-vous pas l’amour à toutes choses ? N’avez-vous plus d’autre marque à me donner de votre passion, que de l’écriture, qui peut-être me trompe ? Adieu, je suis si troublée que mon inquiétude paraît jusque sur le papier. J’avais résolu de vous quereller en commençant ma lettre, mais votre idée qui s’est présentée à mon esprit, a fait évanouir ma colère. Mademoiselle Mallet a fait aujourd’hui ses vœux, la voilà enfin religieuse. Qu’elle est heureuse si son cœur est libre ! Mais qu’elle sera malheureuse, si elle se ressouvient de Beaulieu avec quelques-uns des mouvements que j’ai, lorsque je pense à vous.

Cette lettre acheva le portrait de Mademoiselle Dupuis : les dames furent charmées, et malgré moi presque, elles se firent mes confidentes. Je pressai la conclusion de mes affaires le plus que je pus ; je restai cependant encore près de deux mois à Angoulême ; et pendant tout ce temps-là, les lettres qu’elle m’écrivait furent le sujet des conversations. On me félicitait sur mon choix ; on m’animait même à être fidèle pour une fille qui paraissait si bien le mériter.

J’avais un rival à Paris, c’était le fils d’un officier de la Maison du Roi, qui s’était mis sur le pied de faire l’amour à votre commère, pendant les derniers jours de mon absence ; mais comme c’était un jeune homme tout sortant des classes et du droit, et avec cela aussi sot qu’un Parisien qui n’a jamais quitté de vue le clocher de sa paroisse, elle s’en divertissait, et m’en écrivait d’un style contre lequel la gravité de Caton n’aurait pas tenu. Je n’ai jamais vu d’homme si bien tourné en ridicule, je montrais ce qu’elle m’en écrivait, et tout le monde admirait comme moi la délicatesse de la satire. Enfin sa manière d’écrire, et l’amour effectif qui paraissait dans ses lettres, lui firent autant de partisans qu’il y avait de gens qui les vissent, et le nombre n’était pas petit.

Je revins, comme je vous ai dit, plus amoureux que je n’étais parti, et dans le dessein de faire tout pour l’épouser. Dupuis avait vu quelqu’une des lettres que j’écrivais à sa fille sur cet article, et avait pris ses précautions, comme je vous le dirai tout à l’heure. Vous ne sauriez concevoir la tendresse des embrassements qu’elle et moi nous donnâmes à ce retour, si ardemment attendu des deux côtés. Nous pleurâmes de joie l’un et l’autre ; je restai presque sans sentiment à ses pieds, et je m’aperçus qu’elle n’était guère mieux que moi. Nous reprîmes bientôt nos sens, et enfin je résolus de faire un dernier effort pour l’épouser à quelque prix que ce fût. Dans ce dessein j’allai dès le lendemain matin voir Dupuis, pendant que sa fille était allée à la messe, je choisis ce temps-là exprès.

Je me jetai à ses pieds, et lui demandai sa fille toute nue, c’est-à-dire, que je m’offrais à la prendre sans bien, sans aucun engagement de sa part, et même sans aucune espérance de son côté. Je lui demandai seulement qu’il voulût bien me la donner, que je le laissais le maître des articles, et que sans avoir un sou d’elle, et sans même espérer en avoir jamais rien, je m’offrais à l’avantager de tout ce qu’il voudrait, et à reconnaître que j’en avais reçu une dot, telle qu’il la fixerait lui-même.

Pouvais-je faire plus ? Il me parut embarrassé de mon empressement ; mais comme il l’avait en partie prévu, comme je vous l’ai dit, ayant lu quelques-unes de mes lettres, et qu’il s’y était préparé, il me répondit, que ma longue absence lui avait fait croire que je ne songeais plus à sa fille, et que les choses avaient changé de face depuis mon départ. Je suis engagé, poursuivit-il, avec un de mes intimes amis dont le fils aime ma fille aussi bien que vous, et qui je crois ne lui déplaît pas. Je la lui ai promise, et tous les démons de l’enfer ne me feraient pas manquer à ma parole ; cependant je n’ai point envie de la violenter ; si elle ne consent pas l’engagement que j’ai pris pour elle, il n’y faudra plus songer. Achevez, lui dis-je, en me rejetant à ses pieds, d’où il m’avait fait relever ; et puisqu’enfin vous consentez à la marier, donnez-la-moi si elle le veut bien.

Le transport où j’étais me fit ajouter plusieurs raisons dont je ne me souviens pas, et qui enfin le touchèrent si vivement, qu’il me promit de me la donner, si elle se déclarait pour moi, et que si elle se déclarait pour l’autre, je chercherais parti ailleurs. Je le veux bien, lui dis-je, il ne sera pas difficile, je crois de la faire expliquer, et je me tiens sûr de son consentement. Tant mieux pour vous, me dit-il, si cela est elle est à vous ; mais gardez-vous de vous tromper vous-même. Vous ne connaissez pas les filles, elles sont plus fines que vous ne pensez, et se réservent des ressources que le plus fin de tous les hommes ne pourrait pas prévoir. Je ne crois pas, répliquai-je, que Mademoiselle Dupuis en ait qui puissent me chagriner. Tant mieux pour vous, dit-il encore. Je n’en pus tirer autre chose ; mais en me remettant au choix de sa fille, c’était me donner gain de cause. Il m’avait voulu donner de la jalousie, j’en pris en effet, mais qui fut bientôt dissipée.

J’attendis sa fille dans une salle en bas, elle revint peu après, et fut surprise de me voir si matin chez elle ; je n’y allais ordinairement que les après-midi : mais elle la fut bien plus, quand je lui eus dit ce qui m’avait amené. Vous nous perdez, me dit-elle, la démarche que vous avez faite sans m’avoir consultée, va attirer d’étranges suites : vous ne deviez pas en venir jusque-là sans m’en avertir, et sans avoir mon consentement.

Cette réponse me mit tout à fait en colère. Je lui dis que je n’en craignais point les suites, et que s’il y en avait à appréhender, ce n’était que pour elle. Que de l’air dont elle me parlait, je voyais bien que son père avait raison de douter de son choix en ma faveur, et qu’apparemment elle se destinait au nouvel amant dont il m’avait parlé. Je le prenais d’un ton si haut, et j’étais tellement animé, que je ne sais si je ne lui aurais point dit d’injures ; mais elle ne m’en donna pas le temps. Mon père, me dit-elle, joignant les mains toute surprise, vous a dit que j’avais un nouvel amant ? Oui, il me l’a dit, répondis-je ; et il m’a bien dit plus, puisqu’il m’a dit que vous l’aimez. Ecoutez, reprit-elle tranquillement, cela me fait soupçonner quelque tour. Je ne vous ai jamais donné sujet de vous défier de ma sincérité, l’explication que nous pourrions avoir ici ensemble ne se pourrait pas faire sans qu’on nous entendît et le secret nous est nécessaire pour plus d’une raison : trouvez-vous, poursuivit-elle, à trois heures cette après-midi dans le jardin de l’Arsenal, nous parlerons là tête-à-tête sans être interrompus ; et je m’expliquerai avec vous d’une manière à vous rassurer. Comme ces paroles étaient soutenues d’un grand air de bonne foi, je m’y rendis et j’acceptai le rendez-vous. Nous nous y trouvâmes et nous parlâmes ensemble fort longtemps. Je lui dis mot pour mot tout ce que j’avais dit à son père, et ce qu’il m’avait répondu.

Je ne sais que vous dire, me dit-elle, je suis plus embarrassée que vous. Le respect que je dois à mon père m’empêche de rien dire contre lui : cependant le mieux que j’en puisse juger, c’est qu’il nous joue ; car il sait bien que je ne consentirai jamais à aucun mariage qu’avec vous, et sur ce pied-là il ne veut point me marier de sa vie. À l’égard de l’amant qu’il me donne, je ne sais sur qui jeter les yeux. Je n’ai vu personne depuis votre départ que le jeune Du Pont : son père est ami du mien ; mais pour l’aimer, la manière dont je vous en ai écrit me persuade que vous ne le croyez pas : mon père même ne le regarde que comme un enfant. Si son père a parlé au mien, c’est ce que je ne sais point, en tout cas, il y a là-dessus un bon remède. Il vous a dit que j’étais à vous si j’y consentais, ce sera une affaire bientôt faite. Je suis prête à lui déclarer mes sentiments quand il vous plaira, quoiqu’il ne les ignore pas, pour les lui avoir dits plus d’une fois : mais je les lui déclarerai encore devant vous et devant toute la terre s’il est besoin ; et dès aujourd’hui même, si vous voulez. Je ne crois pas qu’on puisse parler plus juste : voyez ce que vous voulez que je fasse, je le ferai sans hésiter. Croyez-moi, hâtez-vous de le faire expliquer, puisqu’il vous a donné parole. Mettez-le dans la nécessité de vous la tenir ; et pour cela faites-moi parler devant lui et à lui-même. Je la pris au mot, et la suppliai que ce fût dans le moment.

Nous remontâmes ensemble dans le carrosse qui l’avait amenée, qui était un fiacre, n’ayant pas voulu nous servir du carrosse de son père ni du mien, et nous arrivâmes dans le dessein de lui parler tous deux, et d’avoir tout d’un coup un oui ou un non. Mais nous avions à faire à un homme qui ne se gouvernait pas comme nous pensions. L’ardeur dont je lui avais parlé le matin, et l’amour qui éclatait dans mes paroles, avaient surpris un de ces instants de pitié, auxquels les plus diables sont sujets quelquefois malgré eux. Il m’avait accepté et s’en était repenti dans l’instant même ; car il ne voulait absolument pas marier sa fille. Ainsi il chercha les moyens de rompre l’engagement où il s’était mis de me la donner, si elle voulait elle-même se donner à moi ; mais il ne voulait pas que je pusse accuser sa fille de notre rupture, parce qu’il ne voulait pas que je rompisse avec elle. Il me regardait comme la devant épouser un jour, quoiqu’il ne voulût pas que ce fût pendant sa vie. Son but n’était que de me reculer, et non pas de me rebuter. C’était dans ce dessein, que pendant mon absence il était entré en effet en parole avec le père de Du Pont, quoique en effet il ne voulût pas donner sa fille à un homme d’un mérite si mince et si peu aisé ; et comme il ne doutait pas que je ne le misse bientôt dans la nécessité de conclure, en faisant expliquer sa fille devant lui et moi, il résolut de nous prévenir. Voici ce qu’il fit.

Il avait entendu le rendez-vous de sa fille et de moi : à peine fut-elle sortie qu’il envoya quérir Du Pont le père, pour une affaire qu’il supposait pressée. Il vint aussitôt, et le hasard fit, que dans le même moment son fils venait voir Mademoiselle Dupuis, et qu’ils entrèrent tous deux en même temps. Sitôt que Dupuis le vit, il se résolut de les jouer aussi bien que sa fille et moi. Après les premières civilités, il dit à Du Pont le père qu’il avait réfléchi sur ce qu’ils avaient dit ensemble au sujet du mariage de leurs enfants ; et que se sentant vieux et cassé, il était résolu de terminer le plus tôt qu’il pourrait. Le jeune Du Pont chatouillé, ne donna pas le temps à son père de répondre, il parla le premier ; et s’il ne fit pas voir beaucoup d’esprit, du moins fit-il voir beaucoup d’amour. Il sauta au cou de son prétendu beau-père, et lui dit que c’était un bonheur auquel il ne s’attendait pas ; mais qu’il le recevait pourtant de bien bon cœur. Le père plus modéré remercia Dupuis d’aussi bonne foi, que si celui-ci en avait eu dans la proposition qu’on lui faisait ; et comme elle lui était très avantageuse, il l’accepta sur le champ. On parla des articles du contrat. Du Pont se dépouillait en faveur de son fils de sa charge chez le Roi, dont il avait la survivance. Ils accordèrent à Dupuis tout ce qu’il leur demanda ; et enfin l’affaire fut traitée si sérieusement, que c’eût été une chose conclue, et dont Dupuis n’aurait pas pu se dédire, si sa fille avait voulu y consentir : mais c’était ce qu’il savait bien qu’elle ne ferait pas, et ce n’était qu’en vue de lui jouer un tour comme celui-là, et de l’obliger à s’opposer à ce qu’il paraîtrait vouloir, qu’il avait toujours protesté de ne la point violenter. Ainsi sans courir aucun risque, il se donnait une comédie dont les acteurs étaient d’autant plus inimitables qu’ils étaient naturels, et que leur rôle n’était point fardé ni étudié.

Nous arrivâmes comme ils en étaient encore sur les articles de ce prétendu mariage. La vue des Du Pont me fit taire d’abord, parce que je ne les connaissais point : mais je ne fus pas longtemps sans les connaître, le compliment du fils m’instruisit. Mademoiselle, dit-il en s’adressant à elle, voulez-vous bien que je vous témoigne ma joie du bonheur que Monsieur votre père m’assure en vous donnant à moi ; car je vous crois trop sage pour l’en dédire. Il allait continuer ses impertinences, si je ne l’avais interrompu. Monsieur Dupuis vient, dites-vous, Monsieur, lui dis-je, de vous donner parole pour le mariage de sa fille et de vous ? Oui, Monsieur, me dit-il. Eh bien, Monsieur, lui repartis-je, Monsieur lui-même m’a promis ce matin qu’il laisserait décider Mademoiselle. J’y prétends aussi bien que vous, et tout aussi bien fondé pour le moins ; je la remets pourtant à son choix : et vous, Monsieur, qui la croyez trop sage pour dédire celui de Monsieur son père, je vous crois trop sage, trop bien né, et trop honnête homme vous-même, pour vouloir la violenter, et pour ne vous pas soumettre à ce que son inclination en voudra bien ordonner. Parlez, Mademoiselle, lui dis-je, l’occasion ne peut être plus belle ni plus favorable. Elle rougit, mais ne balança pas un moment. Elle se jeta à genoux devant son père sans regarder les Du Pont, et je lui entendis dire en ma faveur, tout ce qu’une fille sage, honnête, spirituelle, et passionnée peut dire de plus fort ; elle finit par assurer son père qu’elle ne ferait jamais rien de contraire à la vertu, qui pût lui déplaire ; mais qu’elle le priait de vouloir bien ne la point forcer en disposant d’elle malgré elle-même.

Je pris ma partie aussi ; et quoique je me doutasse bien de la fourberie, je ne laissai pas de lui parler, si bien que Du Pont le père qui est honnête homme, entreprit notre protection. Il dit à Dupuis qu’il n’aurait jamais voulu entendre parler de l’engagement où ils venaient d’entrer, si les sentiments de Mademoiselle sa fille, et les miens lui avaient été connus ; qu’il ne pouvait pas mieux faire que d’unir deux personnes dont les cœurs paraissent si vivement pris, et que c’était le conseil qu’il lui donnait en honnête homme, et qu’il l’en priait en ami.

Dupuis, qui ne s’attendait pas à cette prière, en fut déconcerté pendant un moment ; mais comme il avait pris sa résolution, il dit sans façon, que sa fille était une insolente de parler de la sorte devant tant de monde, qu’elle manquait au respect qu’elle lui devait, et à la retenue qu’elle se devait à elle-même ; que tout ce qu’il pouvait faire pour la punir était de la laisser telle qu’elle était ; qu’il ne la violenterait point, puisqu’il le lui avait promis, mais que tout au moins, puisqu’elle le dédisait, il ne consentirait pas à son choix. Vous m’avez promis, lui dis-je, de me la donner si elle y consentait, et je vous somme de votre parole. Bagatelle, reprit-il, vous me teniez l’épée dans les reins, et j’avais oublié que j’étais engagé avec Monsieur Du Pont. Je vous rends votre parole, reprit celui-ci, que cela ne vous empêche point de conclure avec Monsieur. Il n’en sera rien autre chose, reprit Dupuis avec colère, et en se tournant de l’autre côté de son lit ; et en effet il nous fut impossible d’en tirer davantage.

Du Pont le père ne savait qu’en penser, le fils était au désespoir de voir ses espérances évanouies ; Mademoiselle Dupuis sortit toute en pleurs ; mais moi qui connus pour lors toute la fourberie, je ne pus me taire. Il y a longtemps, Monsieur, lui dis-je, que je songe à Mademoiselle votre fille, vous savez que je ne lui suis pas indifférent. Vous faites venir Monsieur à la traverse, et vous me le préférez. Je n’ai pas l’honneur de le connaître, mais l’amour-propre me flatte assez, pour mettre en ma faveur toute la différence qui est entre nous, et je crois que Monsieur ne me le disputerait pas, pour peu qu’il me connût ; du moins je ne voudrais pas me changer pour lui de quelque manière que ce soit. Je suis fâché de m’expliquer si ouvertement, mais l’injustice que vous me faites m’y oblige. Quoi qu’il en soit, Monsieur, et quel que soit le motif qui vous fasse agir, je suivrai l’exemple de Mademoiselle votre fille, et ne vous dirai rien, de crainte que la passion dont je suis animé, ne me fît sortir du respect que je dois au père d’une fille que j’aime jusqu’à la fureur et à l’idolâtrie. Je sortis effectivement, et vins la rejoindre. Je la trouvai toute en larmes ; j’avais besoin d’être consolé, mais sa douleur me toucha plus que la mienne. Nous nous dîmes l’un à l’autre tout ce qui nous vint à la bouche, et nous ne conclûmes rien que de nous aimer éternellement, malgré les traverses que son père nous suscitait. Elle me fit voir une crainte tendre, que je ne me rebutasse, dont je fus vivement pénétré, et contre laquelle je la rassurai par mes serments d’une fidélité éternelle.

Les deux Du Pont descendirent environ demi-heure après. Je croyais aller avoir une querelle sur les bras, je fus trompé. Le père est honnête homme, qui me dit qu’il ne se sentait point offensé de la manière dont je l’avais pris, ni du mépris que j’avais fait de son fils en sa présence, qu’il donnait cela à la passion, et qu’il faudrait n’être pas raisonnable pour demander de la raison dans un amour au désespoir. Un discours si honnête attira mes excuses, et votre commère fit quelque chose de plus fort ; car après s’être excusée d’avoir parlé si librement sur la nécessité où elle avait été de s’expliquer, elle ajouta, en adressant la parole au fils : vous savez bien, Monsieur, qu’on ne dispose pas de son cœur comme on veut. Si je vous avais connu avant Monsieur Des Ronais, votre mérite m’aurait touchée ; mais vous n’avez paru à mes yeux qu’après que mon cœur a été tout rempli. Je n’ai pu vous y donner que de l’estime, vous êtes trop honnête homme pour prendre mal ce que je vous dis, et la très humble prière que je vous fais devant Monsieur votre père, c’est de ne plus donner sujet à aucun éclat. Je vous entends, Mademoiselle, interrompit le père, car tout cela était de l’algèbre pour le fils, je vous engage ma parole qu’il ne vous importunera plus ; et dès à présent je lui ordonne de prendre de vous un congé éternel. Il ne faut jamais, poursuivit-il, parlant à son fils, qu’un honnête homme soit de trop quelque part que ce soit. Vous avez joué ici un vilain rôle, ne vous y exposez plus, et pour cela promettez à Mademoiselle de ne la venir jamais voir ; et puisque votre amour a été mal reçu, que du moins votre obéissance à sa volonté vous tienne lieu de mérite. Il le fit en jeune homme fort docile, et nous nous séparâmes après mille civilités de part et d’autre.

Je fus donc délivré de mon rival sans en être plus heureux. Votre commère et moi connaissions bien la fourbe de son père qui nous avait joués. Il n’y avait plus d’apparence de rien tenter. Nous n’espérions plus rien de favorable que du temps ; et cependant je mourais de chagrin de voir vivre quelqu’un. Ce quelqu’un ne parla non plus à sa fille des Du Pont ni de moi, que si nous n’eussions jamais été. Il ne lui en fit ni pire ni meilleur visage, ni à moi non plus qui continuai d’aller chez lui à tous moments. Il observait un silence sur tout ce qui nous regardait, qui nous embarrassait ; mais nous n’avions rien à craindre, il ne nous voulait aucun mal. Il nous avait fatigués et rebutés, c’en était autant qu’il lui en fallait, il n’en demandait pas plus.

Je vous ai dit qu’il avait voulu tout rompre sans que sa fille me donnât le moindre sujet de me plaindre d’elle.

Je vous ai dit qu’il me regardait comme un homme qu’il lui destinait pour époux, mais je ne vous ai pas dit qu’il m’aimait. Il était vrai cependant, et il me le marqua d’une manière fort généreuse environ un mois après.

Il faut que vous sachiez que j’avais eu l’agrément pour la charge dont je suis à présent revêtu. Il en était tombé une à vendre par la mort du titulaire ; il s’agissait de payer. J’avais environ les deux tiers de l’argent qu’il me fallait, mais je m’étais engagé de fournir le tout en un seul paiement. Pour mon malheur un banquier qui avait plus de vingt mille écus à moi, mourut dans cet intervalle de temps ; et comme ces sortes de gens font souvent belle figure aux dépens d’autrui, et que les affaires de celui-ci étaient hors d’état de pouvoir me rembourser si promptement, je comptais mon argent perdu, ou du moins fort aventuré. Je cherchai de l’argent de tous côtés ; mais mon crédit n’était pas assez bien établi pour trouver assez tôt une somme si considérable, dans un temps où les banqueroutes étaient fort fréquentes, et l’argent très rare. J’étais donc dans une peine qui ne se peut comprendre. Je ne sais pas où Dupuis l’apprit, puisque je n’en avais rien dit à sa fille, et qu’elle ne le sut que lorsqu’il l’envoya chez moi. Il emprunta de l’argent de tous côtés, mit même une partie de sa vaisselle d’argent en gage ; et enfin lorsque je m’y attendais le moins, je la vis entrer chez moi. Elle me dit que son père ayant su que j’avais besoin d’argent comptant, m’envoyait douze mille écus, et qu’elle avait ordre de lui de me dire, que si cela ne suffisait pas, je le lui fisse savoir, qu’il répondrait pour moi partout, et qu’il me trouverait tout ce qui me serait nécessaire. C’était plus qu’il ne me fallait avec le comptant que j’avais. Elle me dit ce qu’il avait fait, et qu’elle avait craint, lui voyant si promptement tant emprunter et tant vendre, (car elle croyait la vaisselle vendue) qu’il ne lui jouât quelque tour ; mais enfin qu’elle ne se sentait pas de joie, voyant quel dessein il avait eu.

Je vous avoue que cette générosité me toucha très sensiblement, surtout dans la nécessité où j’étais d’argent comptant ; car il m’envoya cet argent presque le midi, et c’était l’après-midi du même jour que je devais faire le paiement. Mon premier soin fut d’aller d’abord le remercier. Je lui rendis toutes sortes de grâces, et lui avouai sincèrement, qu’il me tirait d’un très grand embarras. Il interrompit mes remerciements, et sans changer la manière dont il avait coutume d’agir avec moi, il me dit d’aller terminer mes affaires. Qu’on connaissait ses amis dans le besoin ; qu’il était le mien plus que je ne pensais, quoiqu’il fût bien persuadé que j’aurais voulu le voir au diable. Venez, ajouta-t-il, souper avec nous. Quand je vis qu’il agissait sans façon, j’agis de même. J’allai à mes affaires, dont par son secours je sortis à ma satisfaction.

Je soupai chez lui, et voulus continuer à lui marquer ma reconnaissance de l’obligation que je lui avais. Il m’interrompit toujours ; et comme j’en reprenais souvent le discours : Hé morbleu, dit-il, puisque vous en voulez tant parler, il faut que j’en parle aussi. N’est-il pas vrai, dit-il, que si je vous avais donné ma fille avec mon bien, je ne vous aurais pas rendu service, parce que je ne l’aurais peut-être pas pu, ou que vous n’en eussiez pas eu besoin ? N’est-il pas vrai encore, que si vous aviez épousé ma fille toute nue, comme vous me la demandiez, vous croiriez que ce serait son bien que je vous aurais donné, et non pas le mien ? N’est-il pas vrai encore, que parce que vous ne m’êtes rien, vous m’avez plus d’obligation de ce que j’ai fait, que vous n’en auriez si vous étiez mon gendre ? N’est-il pas vrai que vous en avez plus de reconnaissance, et qu’en un mot cela vous touche davantage ? J’avouai que oui. Et voilà justement l’endroit, reprit-il. Mon cher ami, poursuivit-il en me frappant sur l’épaule, sois toujours le maître du tien, et laisse à tes enfants, quand tu en auras, le soin de te faire la cour ; sans te mettre jamais en risque de la leur faire. Il est agréable d’être le maître, sur tout chez soi. Tu auras des enfants un jour, agis-en avec eux, comme j’en agis avec toi et Manon (car je vous regarde tous deux sur le même pied, ) et tu en seras toujours craint et respecté.

Quoique sa morale me fît enrager, je ne laissais pas de la trouver de fort bon sens ; et si tout le monde en agissait comme lui, les enfants auraient pour leurs parents plus d’égards et de vénération. Car comme il disait, les enfants trouvent toujours bien leurs pères et leurs mères ; mais les pères et les mères ne trouvent pas toujours leurs enfants : outre que c’est une honte de dépendre de ceux qui nous doivent la vie ; et qu’au contraire il est naturel et de droit divin, que nous dépendions de ceux qui nous ont mis au monde.

J’admirais cet homme qui me confiait volontiers son bien, et qui ne voulait pas me donner sa fille par une ferme résolution de ne se point dégarnir : car enfin, il m’aimait, et il est même très constant qu’il avait une telle confiance en moi, qu’il ne me parla jamais de lui faire ni obligation ni billet ; et que lorsque je lui rendis une partie de l’argent qu’il m’avait envoyé de trop, et que je lui donnai ses sûretés par écrit pour le reste, il les prit effectivement ; mais me demanda si j’avais envie de mourir avant lui, et ajouta que les gens d’honneur ne devaient point exiger entre eux ces sortes de précautions filles de la défiance.

Si cette occasion m’avait donné à connaître qu’il prenait part à mes intérêts, un[e] autre qui survint peu de temps après, me fit connaître qu’il en prenait à ma personne.

Il y avait une jeune fille assez jolie, qui demeurait chez Madame de Ricoux chez qui je logeais, car ce n’est que depuis la mort de Dupuis et ma réception dans ma charge, que je tiens mon ménage ; avant cela je m’étais mis en pension chez cette dame qui est ma parente, et pour tout train je n’avais qu’un cocher, un valet de chambre, et un laquais. Je donnais à mes gens leur argent à dépenser, et je mangeais avec cette dame. On disait que cette fille était de bonne famille, effectivement elle n’avait pas les manières d’une misérable. Elle venait assez souvent dans mon appartement et dans ma chambre, soit pour nettoyer, soit pour prendre mon linge et raccommoder ce qui en était déchiré. Elle y vint quatre ou cinq fois de suite que j’étais seul, et elle y venait sans nécessité apparente. J’eus de la tentation, je ne faisais l’amour avec votre commère que comme les anges, le corps malgré moi n’y avait point de part, et je ne demandais pas mieux qu’un amusement. Cette fille était gaillarde et de bonne humeur, j’étais porté au badinage ; et enfin, comme le diable se mêle de tout, nous travaillâmes à faire un troisième. Il y avait longtemps que ce commerce durait sans éclat, et sans que qui que ce soit le soupçonnât, mais enfin il fut découvert.

Dupuis avait des amis partout, il fut informé que cette fille était prête d’accoucher, qu’elle me faisait un procès à l’Officialité, et qu’elle avait le matin même obtenu un décret contre moi. Je n’étais point encore revêtu de la charge que j’ai. Il me dit tout, et me jeta par là dans la plus grande confusion que j’aie eue de ma vie. Il est vrai pourtant qu’il n’avait pas voulu me parler devant sa fille, mais elle écoutait tout, lequel vaut le mieux ; ce n’est qu’une bagatelle, reprit-il, mais qui ne laisserait pas de vous faire de la peine si vous étiez arrêté ; et cela ne ferait pas un bon effet pour votre réputation, surtout sur le point d’être reçu à une charge qui veut un homme détaché des plaisirs et de mœurs réglées. Restez chez moi, continua-t-il, on ne viendra pas vous y chercher, et les choses pourront s’accommoder ; mais il est bon de savoir, si, lorsque vous avez fait avec elle votre première sottise, vous avez promis de l’épouser, ou si vous avez fait quelque présent. Je ne lui ai rien promis, lui dis-je, mais je lui ai donné trente louis d’or. C’est acheter un péché mortel bien cher, dit-il en riant, et depuis ce temps-là, ajouta-t-il, ne lui avez-vous rien donné ? Non, lui répondis-je ; car elle n’a pas voulu rien prendre, quoique je lui en aie plusieurs fois offert. Elle avait ses vues, dit-il, mais n’importe, c’est-à-dire, que l’intérêt l’a fait tomber la première fois et que le plaisir l’a ramenée à sa chute. Laissez-moi faire, poursuivit-il, nous en sortirons bien, restez ici, et m’y attendez. Il envoya chercher une chaise à porteur, y ayant fort longtemps qu’il ne se servait plus du carrosse qui n’était plus qu’à sa fille ; et malgré tout ce qu’elle et moi lui pûmes dire, il sortit, quoiqu’il y eût plus de six mois qu’il n’eût pas vu le pas de sa porte, ayant même la permission de faire dire la messe chez lui.

Il alla partout où il voulut ; je ne sais pas comment il s’y prit, mais en moins de quatre heures de temps il revint chez lui avec un parchemin dans sa poche. Voici, dit-il, en me le montrant, emplastrum contra contusionem ; votre belle ne peut plus vous faire arrêter, et vous pouvez la faire arrêter elle. Je ne crois pas, poursuivit-il, que vous soyez assez scélérat pour faire mettre cette pauvre diablesse en prison, mais il faut lui en donner la peur, puisque vous le pouvez. Tous les huissiers savent que vous avez un décret contre elle, elle le saura bientôt elle-même, laissez-la venir, elle se rendra traitable, et nous l’aurons par composition. En effet, il envoya chercher un sergent, qu’il connaissait pour être des bons amis de cette fille. Il lui mit le décret en main, mais il ne lui donna point d’argent, de peur qu’il ne voulût le gagner : il lui promit seulement de le payer après la capture. Ce sergent fit ce qu’il en avait espéré. Il avertit cette fille, qui se trouva fort embarrassée, voyant bien qu’on lui ferait de terribles affaires, si malgré des gens infiniment plus riches qu’elle, et bien plus puissants, elle s’obstinait à vouloir m’épouser malgré moi. Dans le même temps on lui fit parler d’accommodement, et Dupuis s’y prit si bien et si vivement, que ce fut une affaire terminée en deux jours à peu de frais. Il est vrai qu’il m’en coûta de l’argent, et que je promis de prendre l’enfant ; mais sa mort qui arriva quinze jours après sa naissance, me délivra du soin de l’élever. Dupuis et sa fille firent encore plus pour se mettre l’esprit en repos. Ils ont marié cette fille à un homme de province, et Dupuis qui lui fit un présent de noce, m’obligea de contribuer à sa dot.

Cette affaire-ci m’avait un peu brouillé avec votre commère, qui prétendait que je lui avais manqué de fidélité. Elle m’en fit la mine pendant quelque temps, et n’eut point de repos que cette fille ne fût partie avec celui qui l’avait épousée. Pour Dupuis il n’en fit que rire. Cela donna matière à d’aussi plaisantes conversations entre lui, sa fille et moi, qu’on puisse jamais en avoir. Il n’était nullement prévenu en faveur du sexe ; et ne se mettait pas sur le pied de garder tant de mesures, et d’examiner ses paroles devant elle. C’est une terrible chose que ces démangeaisons de la chair, disait-il, surtout pour de jeunes filles. Les exemples de tant de malheureuses qu’elles voient tous les jours, ne les rendent pas plus sages : au contraire, plus il y en a de libertines aujourd’hui, et plus il y en aura demain. Je me figure, poursuivit-il, qu’elles se parlent ainsi à elles-mêmes. Telles et telles ont fait des enfants, et se sont perdues de réputation et d’honneur ; c’est qu’elles n’ont pas eu l’esprit de cacher leur secret comme telle et telle, dont on ne parle seulement pas. Madame une telle accoucha il n’y a que six mois ; elle souffrit des douleurs inconcevables ; elle fut si mal que l’on désespéra de sa vie, elle-même crut en mourir ; elle jurait son Dieu et son âme, que si elle en pouvait réchapper, son mari ne l’approcherait jamais ; elle renonçait à tous les hommes : cependant malgré ses douleurs et ses serments, la voilà encore grosse, et outre son mari, on dit qu’elle a encore un amant favorisé ; il faut donc que ce soit un grand plaisir que celui de la compagnie d’un homme. La curiosité porte à en goûter ; les réflexions émeuvent les sens ; un gaillard les surprend dans le moment de la tentation, elles résistent un peu pour faire honneur à leur défaite ; enfin elles succombent par faiblesse, et poursuivent par libertinage. Il n’y a que la première chasse qui coûte. Au commencement d’une aventure une fille est honteuse. Quelque plaisir qu’elle sente, un reste de pudeur lui en fait dissimuler une partie. Elle n’est encore que patiente, le temps l’apprivoise insensiblement, et elle devient enfin agente. Alors, à beau jeu, beau retour, le cavalier s’épuise, la belle qui ne fait qu’entrer en goût, court au change, et en fait tant, qu’à la fin le diable emporte la voiture et les cavaliers.

Il était impossible de s’empêcher de rire, lorsqu’il se mettait sur cette matière. Comme il était naturellement malin et goguenard, il assaisonnait ses paroles d’un certain ton de voix et d’un air railleur, qui valait mieux que le reste. Sa fille sortait lorsqu’elle voyait qu’il commençait, mais il avait le secret de la faire rester malgré elle, en la faisant mettre à table dans un coin. Elle s’était insensiblement accoutumée à l’entendre, elle lui répondait même assez souvent, et défendait son sexe le mieux qu’elle pouvait, sans lui faire changer d’opinion. Mais, lui dit-elle un jour, si vous êtes si fort persuadé de la fragilité des filles, pourquoi souffrez-vous que moi qui suis la vôtre, vive sur ma bonne foi comme j’y vis ? Et pourquoi ne craignez-vous pas que je fasse quelque sottise aussi bien que les autres ? Croyez-vous que par une règle particulière je me gouverne bien, vous qui ne croyez pas qu’il y ait une fille qui soit sage ? Car enfin si j’avais été d’humeur à me gouverner mal, qui m’en aurait empêchée, puisque vous m’en avez laissé toute la liberté ? Si j’avais eu envie d’avoir un galant, j’en aurais bientôt trouvé, et sans aller trop loin, Monsieur Des Ronais que voilà, s’est plusieurs fois offert à mon service, et s’y offrirait bien encore, ou je suis fort trompée. Vous ne la seriez pas, repris-je, et je vous dirai sincèrement devant Monsieur votre père, que vous n’êtes qu’une sotte de ne lui pas justifier par votre exemple, les sentiments qu’il a du général. Il n’est pas question de cela, interrompit Dupuis, chacun dans le monde agit selon ses lumières. Je ne suis ni espagnol, ni portugais, ni italien, ni turc ; je ne me fie point de la continence d’une fille sur des grilles ni sur des verroüils. La sagesse d’une fille n’est rien à moins qu’elle ne vienne de sa propre vertu, sans aucun secours étranger. Tout le monde a cela de propre, particulièrement les femmes, de se porter avec ardeur à tout ce qui est défendu. C’est ce qui fait qu’il y a assurément plus de libertines en Italie et en Espagne, qu’en France où les femmes sont libres, et où tout au moins elles ne font que très rarement les premières avances. La véritable vertu d’une fille consiste à être tentée et à ne pas succomber à la tentation ; et c’est ce qui fait que nos Françaises, qui conservent leur chasteté, sont mille fois plus louables que les femmes des autres nations que je viens de nommer, parce qu’elles sont toujours dans l’état de tentation par le commerce du monde, et qu’elles y résistent, au lieu que les autres ne doivent leur sagesse qu’aux murs qui les environnent. Ce qui fait que dès la première fois qu’on se trouve seul à seul avec elles, on débute comme les brutes par la conclusion. Et quoiqu’on dise que l’Espagne est le pays de l’amour, les gens de bon goût sur la galanterie, ont toujours plus de satisfaction d’une femme qui fait acheter ses faveurs, ou qui n’en accorde point du tout ; et c’est cette sagesse plus naturelle à nos Françaises qu’à aucune autre nation du monde, qui fait le sujet de l’admiration et de l’attache de leurs amants. Mais d’abord qu’il y a de la contrainte, bien loin qu’une fille trouve des charmes dans sa vertu, elle s’en dégoûte, et fait tout son possible pour obéir à son amant au hasard de tout.

Par exemple, poursuivit-il, si lorsque je n’ai pas voulu vous marier ensemble, je t’avais défendu, dit-il à sa fille, de voir Monsieur Des Ronais, mets la main à la conscience, n’est-il pas vrai que tu ne m’aurais pas obéi. Lorsqu’une fille donne des rendez-vous à un amant, qu’elle voit malgré ses parents, c’est un temps dérobé qu’elle y emploie, mais dont elle ne perd pas un moment. Un cavalier avance plus là ses affaires en un quart d’heure, qu’il ne fait en six mois quand il voit sa maîtresse tous les jours. C’eût été dans cette occasion que j’aurais craint que tu n’eusses suivi le penchant ; au lieu qu’en te laissant vivre avec lui à ta fantaisie, il n’a presque employé son temps qu’à se plaindre, et à me donner au diable entre cuir et chair, et qu’il t’a laissée en repos ; ce qu’il n’eût pas fait dans des endroits écartés, tels qu’on les choisit pour des rendez-vous : outre que je n’avais presque rien à craindre ici de Monsieur Des Ronais, ma propre expérience me le faisant connaître.

J’ai été jeune autrefois, poursuivit-il, j’aimais une fille que je recherchais pour le sacrement. J’en étais aimé ; et quoique je fusse effronté avec les autres, celle-là ne m’inspirait que du respect, ou du moins l’amour que j’avais pour elle, quoique violent, ne m’a jamais laissé la hardiesse d’entreprendre avec elle, ce que j’entreprenais toujours avec les autres. Ainsi je sais par moi-même, qu’on agit toujours autrement avec une fille qu’on veut épouser, qu’avec une autre, quoique d’égale qualité. Me trompé-je, continua-t-il, parlant à moi ? Est-il vrai que les moments que vous auriez passés ailleurs, n’auraient pas été aussi innocents que ceux que vous avez passés chez moi ? Je ne sais ce qui en eût été, répondis-je, mais je crois que j’aurais toujours eu le même respect, et que Mademoiselle eût toujours été également sage. Et moi je n’en crois rien, dit-il, du moins suis-je certain que vous ne lui auriez pas prêché la vertu, et j’aurais appréhendé qu’elle n’eût suivi vos conseils ; car quand une fille a de la confiance aux gens, elle s’abandonne à leur conduite ; et Dieu sait où vous l’auriez menée. Mais quel plaisir prenez-vous, repris-je, à nous laisser Mademoiselle et moi au hasard de succomber ? Que ne consentez-vous à notre mariage, puisque vous paraissez l’approuver ? C’était la fin ordinaire de nos conversations, et c’était à quoi il ne répondait qu’en changeant de propos, ou en disant qu’il n’y avait rien de pressé.

C’était ainsi que nous passions le temps. J’allais chez lui à tous moments, j’y mangeais tous les jours ; et pour être en effet le gendre de la maison, il ne me restait qu’à partager le lit de la fille. Ce fut à quoi je tâchai de la faire consentir ; mais j’eus beau lui faire remarquer les distinctions que son père avait pour moi, et sa tendresse pour elle, qui nous étaient de sûrs garants de son consentement, si notre commerce éclatait d’une manière ou d’autre ; et qu’il consentirait à notre mariage avec facilité, quand il n’y aurait plus pour lui d’autre parti à prendre, et qu’il verrait que nous aurions pris le nôtre ; toute ma rhétorique fut inutile. Elle me laissait parler et dire tout ce que je voulais, mais elle ne se laissait point persuader. Elle me répondait en riant, qu’elle ne voulait pas se mettre au hasard de me perdre, et qu’elle m’aimait trop pour en venir jusque-là ; que mon aventure, et ce que son père avait dit sur un sujet pareil, était son préservatif : eh qui vous presse, poursuivait-elle en riant ? Ne savez-vous pas bien trouver ailleurs ce qu’il vous faut ? Non, répondais-je. Je puis trouver ailleurs quelque plaisir du corps, mais ce n’est qu’avec vous que je puis goûter ceux du cœur. Hé mon Dieu ! disait-elle, la différence est, je crois, bien imaginaire.

Je n’en pus jamais tirer autre réponse : enfin, par la suite du temps, je m’étais fait une manière de vie que je ne comprenais pas moi-même. Je voyais tous les jours un homme, dont la vie me faisait mourir de chagrin, et que je ne pouvais haïr ; car outre ce qu’il avait fait pour moi, il me recevait comme son fils, et me faisait rire. Je voyais tous les jours une fille que j’aimais jusqu’à la fureur, et dont j’étais aimé à ce que je croyais, et cependant je ne ressentais aucun de ces mouvements impétueux, auxquels l’amour rend si sujets ceux qui sont remplis de passion. Tout ce que j’en puis dire, c’est que ne voyant pas jour à réussir, après avoir tant manqué d’entreprises, le cœur et le corps s’étaient fait une habitude de se laisser conduire par l’esprit et par la raison, et s’étaient rendus traitables.

Enfin après avoir vécu longtemps de cette sorte, Dupuis tomba tout d’un coup dans une très grande faiblesse. La nature défaillit en un instant. Il avait assez vécu pour songer à la mort. Il s’y prépara en bon chrétien, et comme cette fois-là il vit bien qu’il n’en pouvait revenir, il voulut se réconcilier avec moi, et me faire lire jusques au fond de son cœur. Après qu’il eut reçu tous ses sacrements, il nous fit venir dans sa chambre sa fille et moi. Il en fit sortir tout le monde ; il la fit asseoir sur son lit, et moi dans un fauteuil à son chevet.

Il me conta en peu de mots, et sans se flatter, toute sa vie. J’y vis une suite perpétuelle de pertes et de malheurs ; mais parmi tant d’infortunes et beaucoup de débauches, j’y remarquai un fonds de probité inépuisable. Il a été assurément un des plus honnêtes hommes du monde, d’une conscience nette et droite ; et si il l’avait moins été, outre qu’une partie de ses malheurs ne lui seraient point arrivés, il aurait acquis des biens immenses qu’il a mieux aimé mépriser, que de faire plier sa bonne foi, et son bon cœur. Il me dit que la certitude où il avait été depuis très longtemps de n’être point né pour être heureux, était ce qui l’avait forcé de se précautionner contre tout. Qu’il n’avait jamais douté que sa fille et moi n’en eussions fort bien usé à son égard, si il avait permis notre mariage. Que cependant il avouait n’avoir jamais pu vaincre dans son cœur la crainte du futur. Je ne vous donne rien, poursuivit-il, en vous donnant ma fille, elle est à vous par toutes sortes de raisons. Je vous demande pardon à l’un et à l’autre, de m’être si longtemps opposé à votre union ; mais je suis plus excusable que condamnable, de n’avoir pu vaincre dans mon cœur une faiblesse qui y était, et que la seule approche de la mort en chasse. Je sais que vous l’aimez véritablement, je ne saurais la remettre en de meilleures mains que les vôtres. Je vous la recommande pour elle-même, j’ose y joindre ma considération, qui est celle d’un mourant, qui vous proteste avec vérité, qu’il vous a toujours infiniment aimé et estimé pendant sa vie. Donnez-vous la main l’un à l’autre, j’espère qu’elle vous sera aussi chère après votre mariage, qu’elle vous l’a jamais été, parce que j’espère qu’elle sera toujours la même, et qu’elle ne vous fera jamais repentir de l’honneur que vous lui faites. Je prie Dieu qu’il vous comble de ses bénédictions. Je vous donne la mienne, poursuivit-il, en parlant à sa fille ; mais c’est à la charge que vous vous en rendrez digne par votre vertu, et par un sincère et inviolable attachement à la personne de Monsieur Des Ronais. Rendez grâce à Dieu de vous avoir destinée à un homme comme lui ; ayez pour lui toute la tendresse qu’il mérite, et toute la reconnaissance que vous devez à l’honneur qu’il vous fait ; car naturellement il pouvait mieux prétendre que vous ; et ayez pour lui sans fard, et sans étude, toute la fidélité, la soumission et le respect qu’une honnête femme doit à son époux, c’est à ces conditions que j’attache ma bénédiction. Allez, poursuivit-il, s’adressant à moi, dites à mon confesseur ce que je viens de vous dire, et demandez-lui s’il n’y a pas moyen de vous épouser dans ma chambre même. Je n’ai plus rien à prétendre au monde, et je mourrais tout à fait content, si je pouvais vous voir l’un à l’autre, et voir ma fille avant ma mort dans une alliance assurée, que mille contretemps peuvent faire manquer quand je ne serai plus. Hâtez-vous, si vous voulez que j’en aie la satisfaction ; je sens mes forces, et je n’ai pas pour plus de trois heures de vie.

Il semblait qu’il prévît ce qui devait arriver après sa mort ; mais le voyant dans une si bonne disposition, j’en voulus profiter. Je ne croyais pas qu’il fût si bas qu’il le disait ; car je lui voyais, outre un jugement net et un discours solide, une parole forte et les yeux vifs. Le pauvre homme se sentait et se connaissait mieux que moi. J’avais une douleur très véritable de l’état où je le voyais. Les pleurs de sa fille qui étaient sincères, me pénétraient. J’admirais la tranquillité dont il la consolait ; car il est certain qu’il mourut en stoïque, et qu’il ne lui échappa jamais ni impatience, ni aucune parole qui marquât le moindre retour vers le monde. Je parlai à son confesseur en sa présence, il m’avoua de tout. Le confesseur nous dit qu’il ne pouvait pas nous donner la bénédiction de mariage sans la permission de l’archevêque de Paris ; mais qu’il ne doutait pas de l’obtenir dans l’état qu’étaient les choses. Nous le priâmes de se donner la peine d’y aller. Il le fit après avoir pris nos noms et nos qualités, et laissa un autre ecclésiastique auprès de Dupuis. Nous y restâmes aussi. Ce fut là que je vis dans un mourant une véritable et sincère résignation, et un véritable détachement de toutes choses ; enfin des sentiments tels que je souhaite les avoir, lorsque je serai dans le même état. Il nous récita ces vers-ci, que lui-même avait faits.

SENTIMENTS DE DUPUIS MOURANT.

Bientôt enseveli dans un profond sommeil
Je ne verrai plus le soleil.
Bientôt débarrassé des troubles de la terre,
Et bientôt au nombre des morts,
Je ne me verrai plus dans l’esprit et le corps
Contraint de soutenir une éternelle guerre.

Un trépas désiré vient me fermer les yeux
Je ne reverrai plus cet œil brillant des cieux.
Je ne trouverai plus sa lumière importune,
Mes malheurs sont égaux au nombre de mes jours,
Je ne gémirai plus des coups de la fortune,
Ma mort en arrête le cours.

Ce n’est point un mal que la mort ;
Je m’y prépare sans effort.
Toujours obéissant aux lois de la nature
Lorsqu’elle l’a voulu ma mère m’a conçu,
J’ai suivi volontiers ma pénible aventure,
Et je rends volontiers le jour que j’ai reçu,

Mortels qui commencez aujourd’hui votre vie,
Je ne vous porte point d’envie.
Les troubles d’ici-bas sont pires que la mort,
Si du fond du néant j’avais pu les connaître,
Et que Dieu m’eût laissé le maître de mon sort,
Je n’aurais jamais voulu naître.

Tous les jours opposés à de nouveaux malheurs ;
Tous les jours exposés aux nouvelles douleurs
D’un corps sujet à pourriture ;
Se sentir de chagrin dévorer jusqu’aux os ;
Voilà, faibles mortels, notre vive peinture ;
Ce n’est point en vivant qu’on trouve du repos.

Contre tous ces malheurs la mort m’ouvre un asile,
Je m’y jette l’esprit tranquille.
Je ne reconnais point d’horreur dans le trépas.
Dans l’immense bonté du créateur du monde
Après les troubles d’ici-bas,
Je ne vois qu’une paix profonde.

Comme je ne me souvenais pas d’avoir jamais vu ces vers, je lui demandai si c’était lui qui en était l’auteur. Il me dit que oui, et qu’il les avait faits quelques mois auparavant. Je le priai de me les dicter, il le fit ; et ce furent presque ses dernières paroles, car en me serrant la main et en demandant des prières, il expira entre mes bras. Sa mort m’arracha des larmes, et je secondai très sincèrement la douleur de sa fille, qui était excessive.

La permission de nous marier arriva après son dernier soupir ; et elle nous fut inutile par l’obstination de cet ecclésiastique, qui ne voulut jamais s’en servir, et qui nous dit que Monseigneur n’avait accordé cette permission que pour satisfaire l’esprit d’un homme mourant, et lui mettre la conscience en repos du côté du monde, en l’obligeant à n’y plus songer. Qu’il nous marierait très volontiers, si Monsieur Dupuis était encore en état d’en être le témoin et de le voir ; mais que son dernier soupir avait changé le tout, et que notre mariage ne regardant plus que nous, et nullement le mort, à qui il était désormais indifférent, nous n’étions pas dans la situation de nous dispenser des cérémonies ordinaires de l’Église.

Ce fut une nécessité, il en fallut passer par là. Quelque bonne mine que j’aie faite depuis à cet ecclésiastique, il est certain que je lui veux tous les maux du monde et il est en effet cause de tout le mal qui m’est arrivé depuis. Son zèle n’était pas condamnable dans le fond, mais un sacrement est toujours un sacrement, de quelque manière qu’il soit administré ; et à mon égard, je me serais tenu aussi bien marié que si je l’avais été par le pape même, à la face de toute l’Europe. Ce confesseur fut plus circonspect, et je perdis ma rhétorique aussi bien que Madame Dupuis et notre ami son fils, qui comme moi, firent leur possible. L’infidèle Manon, qui avait son dessein déjà formé, et qui apparemment n’avait été retenue que par la présence de son père qui aurait blâmé son inconstance, en fut, je crois, fort aise. Cependant je fus assez dupe pour croire qu’elle agissait de bonne foi, quand faisant trêve à ses larmes pour un moment, elle pria cet ecclésiastique de nous marier, et lui offrit même un présent fort considérable, pour l’obliger de nous donner la bénédiction ; mais la perfide voyait bien qu’il était trop obstiné pour le faire.

Comme excepté l’empêchement que Dupuis avait toujours apporté à son mariage, jamais père n’en avait usé mieux que lui, il est certain qu’elle en eut un regret très sensible. Je la consolai le mieux que je pus, et m’affligeant avec elle, je la conduisis chez moi, ayant pris cette maison-ci, sitôt mon affaire arrivée chez Madame de Ricoux avec qui j’étais brouillé à cause de cette fille qu’elle disait que j’avais débauché chez elle ; et n’y mangeant plus je ne voulus plus y loger.

J’y amenai donc Mademoiselle Dupuis, à qui Mademoiselle Grandet pour lors veuve, et Madame de Contamine vinrent tenir compagnie, et je retournai chez elle, où j’avais laissé Madame Dupuis et son fils, belle-sœur et neveu du mort, et plusieurs autres parents, qui tous me regardaient comme le maître du logis, et qui me laissèrent faire comme je l’entendais. J’avais pris de votre commère toutes les clefs de l’appartement de son père et du sien. Je fis apposer le scellé que je fis lever deux jours après. J’ordonnai de la pompe funèbre, des prières et de tout le reste : enfin j’agis en tout comme si j’avais été effectivement le maître. Lorsqu’on fit l’inventaire, je m’emparai de tout, je fis comme pour moi-même. L’infidèle me faisait pourtant travailler pour un autre ; mais je n’étais pas devin. Elle signa tout ce que je lui dis de signer, et ne signa pas ce que je ne voulus pas qu’elle signât. Enfin elle se rapporta de tout à moi, et ne s’en est pas repentie. Comme son père ne lui avait pas laissé un sou de dettes, et qu’elle était seule fille et héritière, il n’y eut pas un mot de contestation. Elle n’eut qu’à essuyer les formalités de justice comme mineure émancipée, et Dupuis comme son curateur ; toute la famille lui ayant déféré cet honneur sans charge. Elle se mit en possession de tout de plein droit, et lorsque tout fut net chez elle et en bon ordre, je l’y reconduisis si abattue, que je n’osai lui parler sitôt de notre mariage.

Madame Dupuis sa tante, mère de notre ami, qu’apparemment elle avait priée d’en agir ainsi, lui représenta en ma présence, que si elle se mariait sitôt après la mort de son père, cela donnerait à parler ; qu’on dirait dans le monde tout le contraire de la vérité, et qu’elle devait laisser passer quelque temps. Cette raison était faible, chacun savait ce qui en était, cependant je la pris pour bonne. Elle consentit la première à différer, et la perfide ne cherchant qu’à gagner du temps pour trouver un prétexte de rupture, me pria d’y consentir aussi. Cela me chagrina, je fis néanmoins tout ce qu’elle voulut. Je n’avais pas coutume de la contredire en rien, et je consentis d’autant plutôt, qu’il m’était arrivé quelque affaire en Angoumois où il était à propos que j’allasse. Ce voyage devait être environ d’un mois sur le lieu, et le temps d’aller et de venir faisait environ celui qu’elle voulait retarder. Et comme sa tante lui dit encore, qu’il n’était pas honnête qu’une fille seule tînt sa maison avec tant de domestiques, je lui conseillai d’aller passer ce temps-là chez elle parce que j’espérais que la compagnie qu’elle y verrait, et surtout l’esprit jovial de son cousin, la retireraient insensiblement du fond de sa tristesse. Elle me crut, alla chez sa tante, et y est encore.

Quinze jours après, ou environ, j’allai la voir pour la dernière fois, étant la veille de mon départ ; je lui vis écrire quelques lettres par la poste. Je ne m’en inquiétai point, sachant bien qu’étant pour lors maîtresse de son bien, dont une partie est située en province, elle pouvait avoir relation pour ses affaires avec des gens à qui elle était obligée d’écrire. Je m’aperçus pourtant qu’il y en avait une entre autres, dont elle avait voulu me cacher l’adresse. Vouloir cacher quelque chose à un amant, c’est justement vouloir lui donner de la curiosité. Les termes où nous en étions, pouvaient me permettre de lui demander à qui elle écrivait. Je ne le fis pourtant pas. Je me contentai de laisser tomber un gant, et en le ramassant je levai la tête que j’avais baissée ; et comme cette adresse était au-dessous, j’y lus le nom de Gauthier sans savoir en quelle ville. Cette adresse était de sa main, et le cachet était le sien ; mais n’ayant jamais entendu parler d’aucun nom comme celui-là, je ne m’en embarrassai pas davantage.

Je partis pour mon voyage, au retour duquel nous devions être mariés. Nos adieux furent encore plus tendres qu’à mon premier voyage. J’agis cette fois-ci en homme impatient de jouir de sa conquête. Je ne vis uniquement que les gens à qui j’avais à faire. Je sacrifiai une partie de mes droits pour terminer promptement, et enfin je fus de retour à Paris quinze jours avant qu’on m’y attendît.

J’allai chez elle dès que je fus arrivé, avant même que d’aller chez moi, elle n’y était pas. Il y arriva dans le moment même que j’y étais, un facteur avec deux lettres pour elle. Sa femme de chambre qui savait l’état où nous en étions, me les laissa prendre. Je lui recommandai de ne point dire que j’étais venu, et cela parce que je voulais lui faire une surprise, en mettant une lettre de ma main dans une de celles que j’avais, afin de l’embarrasser pour en rire. Cette fille me le permit, et j’allai chez moi me débotter ; car comme je vous ai dit, j’étais venu descendre chez elle. J’étais prévenu que ces lettres ne parlaient que des affaires qui concernaient son héritage, et qu’elle ne serait pas fâchée que j’en eusse décacheté une. Je le fis donc sans hésiter. Mais quelle lecture ! Il faut être moi, pour bien concevoir ma rage et mon désespoir : je ne pouvais soupçonner qu’il y eût aucun tour là-dessous. Le facteur des mains de qui je l’avais reçue était le même qui m’en apportait chez moi. Cette lettre était signée par un nommé Gauthier. Cela me fit souvenir du soin qu’elle avait pris de me cacher une adresse à un nom pareil. Je ne savais que dire, ni que penser. Vous êtes sans doute en peine de savoir ce que chantait cette lettre, il est juste de vous le dire, en voici la copie mot pour mot.

LETTRE.

C’est avec la dernière joie, Mademoiselle, que j’ai reçu votre lettre du 14. et que j’ai appris qu’enfin vous n’êtes plus sous la tyrannie de votre père. J’ai mille fois admiré la complaisance que vous aviez pour lui, et la vertu avec laquelle vous supportiez ses mauvaises humeurs. Je ne croyais pas que la piété filiale pût s’étendre jusqu’à rendre des services tels que ceux que vous lui avez rendus dans sa maladie. Enfin vous êtes libre, j’en remercie Dieu tous les jours, tant pour vous que pour moi. Je n’ai plus que très peu de temps à rester ici, et dans quinze jours au plus tard, j’espère aller goûter auprès de vous tous les plaisirs que peut promettre un amour heureux vainqueur de tant de traverses, et d’un rival favorisé par un homme de qui vous dépendiez. Tel qu’il soit ce rival, je vous jure sa perte sitôt que je serai arrivé, ou ma mort me délivrera de l’horreur de vous voir entre ses bras. Puisque vous voulez bien vous donner à moi, rien ne m’empêchera d’être heureux, ni de vous prouver qu’on n’a jamais été plus fidèle ni plus amoureux que Gauthier.

À Grenoble, le...

De bonne foi, mon cher ami, qu’auriez-vous fait en ma place ? Quel parti auriez-vous pris ? On ne meurt point de douleur, j’en serais mort dans le moment même. Je restai plus d’une heure comme bête, tant un coup si imprévu m’avait étourdi. La rage succéda à ma douleur. Je n’écoutai plus que ma fureur, et résolus de prévenir cet homme, qui promettait si bien ma mort avant que de m’avoir vu. Je mis la main à la plume, je ne me souviens plus de ce que j’écrivis dans le transport où j’étais. Je lui renvoyai ses lettres sans avoir vu que celle de ce Gauthier, et lui envoyai aussi ce que je venais d’écrire. Je remontai à cheval dans l’instant même, et me rendis en poste à Grenoble, dans le dessein de voir si ce Monsieur Gauthier serait aussi méchant de près que de loin. La colère me donnait des ailes ; j’y fus en trente heures, et sans me reposer, je fis chercher cet homme partout où je pouvais en apprendre des nouvelles, je n’en pus rien découvrir. Enfin rebuté de mes recherches inutiles, pis qu’enragé contre ma perfide, je traversai le Lyonnais et le Forez, et me rendis à Angoulême, résolu d’y rester jusqu’à ce que je l’eusse tout à fait oubliée. Quatre mois n’y ont pas suffi. J’y serais resté davantage ; mais les intérêts de ma charge, à laquelle il a fallu me faire recevoir, m’ont forcé de revenir à Paris, il y en a environ trois plus animé contre elle que jamais.

Elle vint pour me voir dès le lendemain que je fus revenu. Je fis dire que je n’y étais pas, et défendis qu’on la laissât jamais entrer si elle revenait. Cet ordre a été exécuté : elle m’a écrit, je lui ai renvoyé ses lettres cachetées, avec son portrait et d’autres bijoux que j’avais eus d’elle. Depuis ce temps-là son cousin et d’autres ont voulu nous bien remettre ensemble ; mais comme la trahison est trop noire et trop visible, je n’ai point voulu entendre parler d’elle. Elle ne m’a rien envoyé, je ne lui redemande rien, si ce n’est qu’elle me laisse en repos. Elle n’est point mariée, et je ne sais ce qui peut l’en avoir empêchée ; car outre son Gauthier que je n’ai jamais pu découvrir, elle a été demandée par deux personnes qui valent mieux qu’elle, et qu’elle ne devait pas refuser. Je n’ai pas cherché ce Gauthier avec beaucoup de soin, parce que j’ai cru que la meilleure vengeance que j’en pouvais tirer, était de les mépriser l’un et l’autre.

À présent je ne sais ce qu’elle veut vous dire, mais je sais bien que je n’ai pas imposé d’un mot ; et je crois que vous ne feriez pas autre chose que ce que je fais, c’est-à-dire, de témoigner une très grande indifférence, qui n’est pourtant pas telle que je la voudrais ; car pour vous en parler sincèrement, j’ai toujours des retours de tendresse qui me rappellent vers elle ; mais il me semble que la perfidie est trop noire pour ne me pas abandonner tout à fait à mon dépit et à mon honneur.

Si Mademoiselle Dupuis, reprit Des Frans, est une infidèle, j’approuve fort votre procédé. Elle ne mérite pas qu’un honnête homme songe à elle ; mais n’étant pas prévenu comme vous je jurerais, qu’il y a là-dessous du malentendu. En effet, comment aurait-elle fait pour pratiquer ce Monsieur Gauthier, sans que vous l’eussiez jamais vu, vous qui étiez toujours chez elle ? À quelle fin se promettre à deux en même temps ? Pourquoi vous manquer après tant de démarches faites en votre faveur ? Qu’aurait-elle eu à venir tant de fois vous chercher ? Que pourrait être devenu ce Gauthier ? Pourquoi vous écrit-elle ? Et enfin si elle est une infidèle, pourquoi tenter votre raccommodement ? Tout cela cache un mystère dont vous devriez déjà être éclairci ; et je suis sûr qu’il y a du malentendu, ou du moins de la précipitation de votre côté, et du hasard du sien, ou bien elle est la plus fourbe, et la plus scélérate fille qui soit au monde, puisque Silvie est morte.

Je ne sais ce qu’il peut y avoir, reprit Des Ronais. Je vous avoue que je n’y connais rien moi-même, et que les faits ne me paraissent pas bien concertés. Je vous prie, quand vous la verrez, si la conversation tombe sur moi, comme je n’en doute pas, faites en sorte d’en savoir la vérité. Un regard fixe qu’elle jeta sur moi avant-hier, dérangea une partie de ma colère ; et c’est pour cela que je ne veux pas lui parler moi-même. Cela vaut fait, reprit Des Frans, et dès aujourd’hui vous en saurez des nouvelles. J’ai promis à son cousin d’y aller demain, mais il n’est que cinq heures, il fait beau, je suis en état de sortir, et je n’ai rien à faire. Si vous voulez me le permettre, j’irai tout présentement ; et à mon retour je vous en dirai des nouvelles certaines en soupant. Je n’y tarderai qu’autant de temps qu’il m’en faudra pour m’instruire de ce que je veux savoir ; car franchement j’ai besoin de repos, n’ayant presque point reposé ces deux dernières nuits, que j’ai passées à la noce de Monsieur de Jussy, et j’étais fatigué de mon voyage.

Des Ronais le remercia de ses offres, et ne les accepta que pour le lendemain qu’il sortit à l’issue du dîner. Il vit ses oncles qui étaient de retour, et qui le reçurent fort bien, parce qu’il ne leur demanda rien. Il leur témoigna qu’il voulait se fixer à Paris, et les pria de l’aider de leurs lumières pour lui faire acheter une charge telle qu’il leur témoigna en vouloir une ; et alla ensuite passer le reste de l’après-midi chez la maîtresse de son ami.

Ils se firent mille civilités l’un à l’autre. La belle Dupuis lui fit mille questions, à quoi il répondit, et finit par dire, qu’étant arrivé comme étranger dans sa patrie, il avait été fort heureux de rencontrer Monsieur Des Ronais, qui par ses honnêtetés, et la retraite qu’il lui avait donnée chez lui, lui avait fait connaître, qu’il avait toujours pour lui la même amitié qu’ils avaient contractée dès leur première jeunesse. C’est, ajouta-t-il, un fort honnête homme à qui je serais ravi de rendre service. Vous le pouvez, reprit Mademoiselle Dupuis, en le remettant dans son bon sens, dont il est privé depuis huit mois. Il ne m’a rien paru dans lui que d’un homme fort sage, reprit Des Frans. C’est pourtant un fou, et vous en conviendrez vous-même, ajouta-t-elle, quand vous saurez les extravagances qu’il m’a faites. Il m’a raconté, dit Des Frans, ce qui s’est passé entre vous deux. Eh vous a-t-il raconté, interrompit-elle, les belles visions qu’il s’est allé mettre dans la tête ? J’en ai eu pitié au commencement, poursuivit-elle. J’ai fait ce que j’ai pu pour le désabuser, je ne me suis pas contentée d’aller chez lui plusieurs fois, quoiqu’il ait eu l’incivilité de me refuser sa porte dès la première. Cette action qui a scandalisé tout le monde, qui l’a sue, ne m’a point rebutée. Je lui ai écrit coup sur coup ; il m’a renvoyé toutes mes lettres sans les lire. Il fait bien pis ; car partout où il me voit, il me brusque, bien loin d’avoir pour moi la moindre des civilités que son sexe doit au mien ; et tout cela fondé sur une lettre que j’ai voulu mille fois lui expliquer, sans qu’il ait voulu m’entendre. Dites-moi de bonne foi, ajouta-t-elle, s’il n’est pas étonnant qu’un homme assez fou pour courir en Dauphiné dans le dessein de se battre avec un rival, refuse de faire un pas pour s’expliquer avec une fille qu’il aime ? Car quelque mine qu’il fasse de me haïr, le pauvre garçon se trompe. Je le connais trop bien pour prendre le change. De mon côté, je ne m’en cache pas, quoique je doive être rebutée de ce que j’ai fait, et de son peu de confiance en moi, je l’aime toujours également. J’ai voulu lui donner de la jalousie pour l’obliger d’en venir aux explications, j’ai perdu mon temps. Il n’a tenu qu’à moi de me marier, et fort avantageusement ; mais je ne puis songer qu’à lui, et je mourrai fille, ou je l’épouserai. Je le regarde toujours comme devant être mon époux, non seulement par la volonté et l’ordre de mon père, mais parce que je n’aime que lui. J’ai été fort longtemps à pleurer son changement, ou plutôt son opiniâtreté, je n’en suis point consolée ? Mais enfin il faut finir. Vous êtes son ami, ayez pitié de l’état où nous sommes lui et moi. Je suis lasse de me tourmenter inutilement ; faites-nous la grâce de savoir de lui quand il veut que je me justifie, ce sera bientôt fait. Je n’ai qu’à lui dire ce que je lui ai plusieurs fois écrit. Si nous nous raccommodons, nous vous aurons obligation du raccommodement. Et si vous ne vous raccommodez pas, reprit Des Frans en riant, quelle obligation m’aurez-vous ? Je vous aurai en mon particulier, reprit-elle, celle d’avoir achevé de me déterminer à me jeter dans un convent avant la fin de la semaine. Mais je crois que nous renouerons, car je suis sûre qu’il m’aime autant que jamais ; et pour moi je vais vous montrer à quel point je l’aime, puisque je garde encore des mesures avec lui, après en avoir reçu l’impertinente lettre que voilà, et que je vous prie de lire. Elle lui mit une lettre entre les mains, il l’ouvrit et lut.

LETTRE.

Le hasard vient de me découvrir votre perfidie, je vous renvoie la lettre de votre cher amant, à qui j’en vais porter réponse pour ce qui me regarde. Vous lui avez apparemment dit que je suis un lâche, puisqu’il jure si bien ma perte sans me connaître. Il faut le voir, ce nouveau Mars. Je vais lui porter ma vie, ou lui arracher la sienne. Je ne vais pas vous disputer, vous ne le méritez pas ; je serais fâché d’avoir fait une pareille démarche pour une perfide comme vous. Je vais lui faire voir que vous n’êtes pas sincère en lui mandant que je manque de cœur. J’en ai pourtant assez pour ne me venger de vous, qu’en vous méprisant comme la plus infâme des créatures. Je vous regarde comme une perdue plus digne de compassion que de haine. Adieu, votre destin me vengera de vous. À force de chercher vous trouverez quelque plumet de votre manière. Je vous renvoie tout ce que j’ai à vous. J’ai brûlé vos lettres, votre esprit est trop fertile en galanterie, pour avoir besoin d’un pareil modèle, et j’estime vos faveurs à l’égal de celles des courtisanes.

Vous voyez bien, poursuivit-elle, après qu’il eut lu, que votre ami a pris tout de bon la chèvre. Vous voyez bien que je devrais le laisser là ; mais non, je l’aime trop pour n’avoir pas pitié des peines qu’il se donne à plaisir. Je n’ai montré cette lettre qu’à deux dames de mes amies. Si mon cousin l’avait vue, ils ne seraient pas si bons amis qu’ils sont. Je vous la confie pour la rendre à Monsieur Des Ronais. Je l’ai toujours regardé comme mon mari ; sur ce pied-là je pardonne à ses mauvaises humeurs, et veux en agir avec lui comme si j’étais en effet sa femme ; parce que je la serai quand il voudra. Ainsi je passe par-dessus tous les égards que je me dois, comme fille. Mais si il abuse encore cette fois-ci de ma bonté, vous pouvez lui dire que ce sera assurément la dernière.

Concertons tout, reprit Des Frans, la lettre qu’il ouvrit vous était adressée ; elle cadrait à vos aventures ; elle était d’un amant favorisé ; et je ne vois pas que Monsieur Des Ronais ait beaucoup tort d’avoir pris feu. Il est vrai, dit-elle, que la lettre m’était adressée, mais il n’est pas vrai qu’elle fût pour moi ; c’est ce que je lui ferai connaître sitôt qu’il voudra. L’homme qui l’a écrite, et la demoiselle pour qui elle était, sont mariés ensemble, et sont tous deux à Paris. Il est bon que l’éclaircissement se fasse en leur présence, afin que Monsieur Des Ronais parle à Monsieur de Terny, qui est le Gauthier de cette lettre. Monsieur de Terny lui montrera de son écriture, et on lui dira pourquoi elle était sous un nom emprunté, et qu’elle m’était adressée. J’enverrai demain quérir le mari et la femme pour dîner ici. Je suis certaine qu’ils y viendront, venez-y aussi et amenez Monsieur Des Ronais ; je suis fort trompée si nous ne nous séparons bons amis. Et si Monsieur Des Ronais, dit Des Frans en riant, ne veut pas venir, que lui dirai-je ? Que vous le ferez mettre aux petites Maisons, reprit-elle aussi en riant. Et pour témoigner que vous parlez par mon ordre, voilà avec sa belle lettre mon portrait que je lui renvoie. Rendez-le-lui, et dites-lui de ma part, qu’il est un fou de me l’avoir renvoyé, que j’ai encore le sien, et que je le garderai toute ma vie. Je vois bien, reprit Des Frans, en riant, que votre raccommodement sera bientôt fait ; car si vous l’aimez, je vous jure qu’il vous aime bien aussi, et que ce n’est qu’un dépit amoureux qui le tient. Avouez tout, interrompit-elle, et convenez qu’il est un extravagant, au désespoir à présent de n’avoir pas accepté les moyens que je lui ai donnés de s’éclaircir.

Comme ils discouraient ainsi, il arriva une dame d’une magnificence achevée, qui venait voir Mademoiselle Dupuis. Des Frans voulut sortir, mais il en fut empêché par elle-même. Vous ne reconnaissez pas Madame, lui dit la belle Dupuis, vous ne la regardez qu’avec indifférence. Il la regarda pour lors avec attention. Je demande pardon à Madame, dit-il, si je ne la remets pas d’abord. J’ai quelque idée de l’avoir vue, mais je ne puis me souvenir où c’était. Je suis tellement changée depuis ce temps-là, reprit cette dame, que je ne m’étonne pas, Monsieur, que vous ne me remettiez point. Si peu de gens jetaient les yeux sur moi, il n’y a que six ans, j’étais si peu de chose dans le monde, que quelque idée que vous en ayez, vous ne vous imaginerez jamais qui je suis à présent. Je ne sais point ce que vous êtes à présent Madame, reprit-il, mais vos traits me rappellent une fille qui demeurait dans une maison où je fréquentais souvent. Je n’ose pas vous la nommer par la grande disproportion de l’état où je vous vois, à celui où était cette fille. Vous ne vous trompez pourtant pas, reprit cette dame. Est-il possible Madame, reprit-il, que ce soit vous que j’ai vue autrefois si différente de vous-même ? Oui, interrompit la belle Dupuis, Madame est la même personne que vous avez connue sous le nom d’Angélique, et qui ne doit à présent sa fortune qu’à sa beauté et à sa vertu. Elle est à présent femme de Monsieur de Contamine. Ah ! Madame, reprit promptement Des Frans, est-il possible que ce que Mademoiselle Dupuis me dit, soit une vérité ? Oui Monsieur, répondit cette dame, c’en est une ; tout le monde sait ce que j’ai été autrefois, et je m’en souviendrai toujours, pour me confirmer dans la reconnaissance que je dois à Monsieur de Contamine, et à Mademoiselle Dupuis, qui a bien voulu se donner pour moi des peines, dont je lui aurai obligation toute ma vie. Vous savez bien que je lui en ai quelqu’une, mais les dernières que vous ignorez, et que vous apprendrez quand il vous plaira, sont celles à qui je dois tout ce que je suis. Je n’ai rien fait pour vous Madame, qui mérite tant de reconnaissance, reprit cette aimable fille, vous ne devez votre rang qu’à votre mérite ; vous êtes seule qui puisse me faire dire que la fortune seconde quelquefois la vertu. J’ignore, reprit Des Frans, quels services Mademoiselle a pu vous rendre ; mais, Madame, après vous avoir vue ce que je vous ai vue, vous voir à présent l’épouse de Monsieur de Contamine, je vous avoue que c’est un changement qui me passe, et que je ne puis presque comprendre. Eh bien, reprit l’aimable Dupuis, retournez chez Monsieur Des Ronais, il sait l’histoire de Madame, elle a bien voulu la lui dire elle-même ; dites-lui qu’il vous en fasse le récit, il ne vous ennuiera pas, et je suis sûre que Madame ne sera pas fâchée que vous l’appreniez ; car outre qu’il n’y a rien qui ne soit à son avantage, je lui ai mille fois entendu parler de vous avec éloge, et cela me fait croire que Des Ronais ne la désobligera pas.

Je ne serai jamais fâchée que Monsieur Des Ronais dise à Monsieur Des Frans, ce qu’il sait de moi, reprit cette dame, et si j’étais fâchée de ce que quelqu’un sait mes affaires, ce serait de ce qu’il les sait lui-même, sans avoir voulu me laisser voir clair dans les siennes, ni que je fusse sa confidente ; Mademoiselle Dupuis, poursuivit-elle, me dit dès hier que vous viendriez la voir aujourd’hui, c’est ce qui m’y a fait venir. Vous êtes l’ami de Des Ronais, dites-lui de ma part que je suis scandalisée de son peu de civilité, qu’il devait m’écouter quand j’ai voulu lui parler de sa maîtresse ; qu’il ne pouvait pas moins faire par complaisance pour mon sexe, si il ne m’écoutait pas pour ses intérêts propres, qu’il est cause du peu d’embonpoint de Mademoiselle, et que je lui en veux bien du mal. Dites-lui pourtant, que je ne suis pas malfaisante, et qu’au lieu de me venger de lui comme je le pouvais, en animant sa maîtresse contre ses manières désobligeantes, j’ai toujours soutenu que ce n’était au commencement qu’un dépit amoureux que la bonté de Mademoiselle a nourri et qu’une fierté hors d’œuvre de sa part a prolongé.

La belle Dupuis lui rendit compte de la conversation qu’elle venait d’avoir avec Des Frans, qui continua. Des Ronais est trop heureux, Madame, dit-il, d’avoir une si bonne protectrice et une maîtresse si tendre ; et je vous jure, que s’il ne se rend pas à ce que je vais lui dire, je romprai avec lui pour toujours. Amenez-le-nous seulement, lui dit cette dame en riant ; Monsieur de Contamine et Madame de Cologny seront demain tout le jour à Saint-Germain, je viendrai dîner ici, je m’en prie moi-même, et je me fais fort que nous le rendrons plus souple et plus humilié devant sa maîtresse qu’un novice de convent devant son provincial. Il le promit et sortit.

Des Ronais l’attendait avec impatience. Eh bien, lui dit-il, dès qu’il le vit, avez-vous de bonnes nouvelles à me dire ? Non, répondit Des Frans en riant, mais j’ai à vous quereller de la part de ma commère, qui est fort innocente de la lettre dont vous l’accusez d’être l’héroïne, et de la part de Madame de Contamine que j’ai laissée chez elle. Vous êtes trop heureux en bonne amie et en maîtresse ; on vous aime toujours, et on est sûre d’être aimée aussi. On vous traite de fou et d’incivil, et on vous rend justice. On est prêt à vous épouser, et pour arrhes de la noce, voilà le portrait de la future épouse que je vous rapporte, avec la belle lettre que vous lui avez écrite. On vous fera connaître le quiproquo demain à dîner ; le rendez-vous est pris. Le prétendu Gauthier qui n’est qu’un nom en l’air, s’y trouvera. C’est Monsieur de Terny qui s’est servi du nom et de l’adresse de son valet de chambre, pour des raisons que vous saurez. Il écrira devant vous, pour vous convaincre qu’elle était de sa main ; et sa femme pour lors sa maîtresse, vous certifiera qu’elle l’a reçue. On vous dira pourquoi ces lettres étaient adressées à votre maîtresse, et pourquoi elle renvoyait les réponses. Enfin on vous satisfera, on vous pardonnera vos brusqueries, et on vous épousera si vous voulez. Sinon pour vous montrer qu’on ne reste dans le monde que pour vous, on se mettra dans un convent.

Voilà ce qu’on m’a chargé de vous dire, et que vous preniez bien garde à vous bien servir de cette occasion-ci, car si vous la refusez, vous pouvez compter que ce sera la dernière. J’ai promis de vous mener au rendez-vous, sinon j’ai promis de rompre avec vous. Je tiendrai ma parole de quelque côté que ce soit, c’est à vous à choisir. Je ne veux entendre ni vos si ni vos mais, je veux seulement que vous m’appreniez l’histoire de Madame de Contamine. Vous la savez d’elle-même, et elle et votre maîtresse vous chargent de me l’apprendre. Vous me dites là tant de choses à la fois, répondit Des Ronais, que je ne sais par où je commencerai pour satisfaire. Comment se peut-il qu’une lettre qui est écrite à une fille, qui cadre si bien à son sujet, qui lui est adressée sans enveloppe, et qu’elle reçoit par la poste, ne soit pas pour elle ? Tous les faits sont vrais, reprit Des Frans, on vous les avoue ; mais on nie la conséquence que vous en tirez. On vous en instruira demain, j’y serai présent : toujours puis-je vous assurer que le changement que vous avez remarqué dans la beauté de votre maîtresse, ne provient que du chagrin qu’elle a de vos manières. Elle n’aime que vous, elle ne compte que sur vous, c’est de quoi je puis vous répondre. Elle a voulu vous instruire de tout et de bouche et par écrit. Elle a fait ce qu’elle a pu pour vous rappeler, et ce n’est que votre faute d’avoir été si longtemps brouillés. Voilà tout ce que je puis vous dire, ne sachant rien de plus. Demain vous saurez le reste et j’ai fort envie de savoir l’histoire de Madame de Contamine, et comment une fille que j’ai vu servir à la chambre de la mère de votre maîtresse, a pu s’élever à la fortune où elle est à présent, c’est ce que je ne comprends pas.

Vous seriez le seul, reprit Des Ronais, qu’un tel changement ne surprendrait pas. Il a surpris tous ceux qui l’ont su ; et ce qui étonne encore davantage, c’est qu’elle a épousé Monsieur de Contamine du consentement de Madame de Contamine la mère, qui est la femme de France la plus ambitieuse, et qui destinait son fils à un des plus riches partis du royaume. Il est encore vrai qu’elle ne l’a retenu par aucune faveur ; au contraire ç’a été sa vertu qui l’a charmé et qui l’a obligé de l’épouser. Il est encore vrai que quoiqu’elle le désespérât par ses froideurs, il lui savait bon gré dans le fond de l’âme, d’en agir avec lui comme elle en agissait ; et la considération de sa vertu à elle, et de son respect à lui pour sa mère, ont été cause du consentement de Madame de Contamine à leur mariage.

Je vous parlerai une autre fois de Mademoiselle Dupuis : je ne sais pas bien moi-même ce que j’en pense à présent, et si vous voulez m’entendre, vous allez apprendre l’histoire que vous avez envie de savoir. Vous saurez cependant, avant que de la commencer, que Monsieur de Jussy est venu pour vous voir. J’ai fait mon possible pour le retenir, mais ses affaires ne lui ont pas permis de vous attendre. Je l’ai reconduit à son carrosse, dans lequel j’ai vu son épouse, qui m’a paru une très belle personne, et qui m’a donné beaucoup d’envie d’apprendre leur histoire. Vous la saurez une autre fois, reprit Des Frans : je serai fort aise que Monsieur Dupuis, Madame de Contamine, et ma commère la sachent aussi, elle pourra servir à la réconciliation de Jussy avec Madame de Mongey. Il est vrai, dit Des Ronais, qu’elle n’est point de ses amis. Elle en parle comme d’un fourbe. Vous en saurez le sujet, reprit Des Frans. Nous irons demain, si vous voulez voir Jussy et son épouse, pour aujourd’hui, parlons de Monsieur et de Madame de Contamine.

Histoire de Monsieur de Contamine, et d’Angélique. §

Pour vous faire bien comprendre toute la disproportion qu’il y a dans ce mariage, dit Des Ronais, il est à propos de vous faire souvenir de ce qu’ils étaient tous deux, avant que le sacrement les eût égalés. Il faut commencer par lui. Il est fils d’un homme de robe extrêmement riche de lui-même, et qui outre cela, avait gagné des biens immenses dans des emplois très considérables qu’il avait eus pour l’État, non pas dans les partis, ses biens, quoique très grands, viennent par des voies légitimes, c’est-à-dire par succession. Il avait de la qualité étant d’une maison qui s’est toujours distinguée par son attachement à la personne de nos Rois, mais plus connue dans la robe que dans l’épée, quoiqu’il en soit sorti de très braves gens, et qui ont servi dans les armées avec éloge. Avec le bien qu’il avait de son côté, il lui en vint encore d’autre, par son mariage avec la fille d’un partisan puissamment riche, duquel elle est restée seule héritière ; ses frères et sœurs étant morts avant père et mère, et après le mariage avec le père de notre héros, c’est à présent la belle-mère d’Angélique. Quoiqu’elle ait vécu assez longtemps avec le père de Contamine dans une union parfaite, ils n’ont pourtant jamais eu qu’un seul enfant, qui est celui dont nous parlons. Elle était encore en âge de se remarier lorsqu’elle est restée veuve, n’ayant au plus que vingt-neuf ou trente ans, dont elle avait passé près de quinze avec son mari ; mais elle a préféré le veuvage et le plaisir d’élever un enfant de six ans, qui lui restait d’un homme qu’elle avait tendrement aimé à tous les partis qui lui ont été offerts, quoiqu’il s’en soit présenté, qui à juste titre, portaient la couronne sur leurs armoiries. Son fils et Angélique sa bru demeurent avec elle, et celle-ci a si bien su s’en faire aimer, que lorsqu’elle est partie pour aller à une terre proche d’ici, il n’y a pas longtemps, Contamine a été obligé de cacher sa femme, parce que la belle-mère ne peut plus s’en passer et qu’elle voudrait l’avoir toujours avec elle ; en un mot, elle a cinq ou six fois dit en riant que si sa bru était en danger, elle s’y jetterait pour la sauver ou le partager avec elle, et que si c’était son fils, elle se contenterait d’appeler du secours, et de crier sauve qui peut.

Il est d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, assez bien prise, mais embarrassée. Il a les yeux noirs comme les sourcils, les cheveux et la barbe ; le visage blanc, plein uni et vermeil, le front large, la bouche belle pour un homme, les dents bien blanches et bien rangées, la voix forte, le son agréable et les mains potelées et charnues ; enfin, on peut dire qu’il est ce qu’on appelle un bel homme. Pour de l’esprit, il n’en manque pas ; mais il l’a timide. Il est sincère, obligeant, bon ami, d’une humeur fort douce, et pourtant capable d’un grand attachement. Il pleure quand il veut, ce qui lui a été d’un grand secours auprès de sa mère ; car les femmes se laissent toutes prendre par là. Il est honnête homme, de conscience, de probité et de parole, son mariage seul suffirait pour lui en attirer la réputation, quand même d’autres actions ne l’auraient pas fait paraître tel. Il était, comme vous voyez, soit par ses biens, par sa personne, et par son esprit, en état de rendre une femme très heureuse, soit pour l’abondance, ou pour la tranquillité de la vie, et pouvait lever les yeux aux premiers partis. Sa mère lui en a proposé plusieurs, qui ont fait depuis le bonheur de ceux qui les ont épousés, mais son fils ne seconda pas ses desseins, il les refusa, et jeta les yeux sur une fille qui paraissait infiniment au-dessous de lui.

Ce fut sur Angélique que vous venez de voir, et que vous avez connue dès le temps qu’elle demeurait chez Mademoiselle Dupuis la mère. Son père était un gentilhomme d’Anjou, cadet des cadets, n’ayant que la cape et l’épée et qui outre cela épousa une demoiselle de son pays qui n’en avait pas plus que lui. Son malheur voulut qu’il fût attaché [à] la fortune de Monsieur le maréchal d’Hocquincourt, et qu’il fût tué dans un parti contraire à celui du Roi. Sa mort laissa sa veuve privée de tout secours, et chargée d’une petite fille, qui est Angélique dont nous parlons ; et encore le maréchal d’Hocquincourt ayant été tué lui-même peu de temps après, cette femme fut obligée de chercher une condition pour vivre, n’ayant pas de quoi subsister ; bien loin d’en pouvoir donner à sa fille. Monsieur Dupuis obligea sa femme de prendre cet enfant, plutôt par charité que pour autre chose ; car dans l’âge de sept ou huit ans où elle était, elle ne pouvait pas rendre de grands services. Mademoiselle Dupuis qui était charitable, en eut beaucoup de soin. Elle lui fit apprendre à lire et à écrire, pour en être soulagée dans le détail de son ménage, son mari n’étant pas d’humeur d’entrer dans quantité de menues dépenses, dont pourtant il voulait quelquefois, pour la chagriner, qu’elle lui rendît compte ; quoiqu’il n’ait jamais rien exigé de pareil de sa fille. Angélique y resta six à sept ans ; et Mademoiselle Dupuis étant morte, son mari voulut mettre Angélique dans le couvent où était votre commère ; mais dans ce moment une des bonnes amies de la défunte qui connaissait Angélique, la demanda à Monsieur Dupuis pour être auprès de sa fille qu’elle allait mettre fille d’honneur auprès de Madame la princesse de Cologny. Dupuis qui connaissait cette femme pour femme de vertu, la lui accorda volontiers, et parla à Angélique comme s’il avait été son père : aussi y prenait-il intérêt, parce que son père à elle avait été cornette de la première compagnie ou de la mestre de camp du régiment de Dupuis, et qu’il l’avait connu pour fort brave homme.

Voilà le fondement de la fortune d’Angélique, qui au lieu d’aller dans un couvent avec votre commère, entra au service de Mademoiselle de Vougy, à peu près de son âge, laquelle Mademoiselle de Vougy fut reçue fille d’honneur de la princesse de Cologny deux ou trois jours après. Elle n’avait pour lors qu’environ quinze à seize ans. Je n’ai que faire de vous en faire le portrait, vous venez de la voir. On ne peut être mieux faite pour une petite personne. C’est une beauté achevée et régulière ; en un mot c’est un raccourci de ce que la nature peut produire de plus beau et de plus accompli ; et il faut bien que cela soit, puisqu’elle a si bien engagé un homme, dont l’esprit doux et modéré ne paraissait pas susceptible d’un engagement si solide. Elle a de l’esprit infiniment, et le tourne comme elle veut ; elle en a eu besoin pour parvenir où elle est. Elle a beaucoup de lecture, et une mémoire excellente ; elle chante à charmer, danse fort bien, peint fort joliment en miniature : enfin elle est universelle. Elle est sage, du moins il y a beaucoup d’apparence que si elle ne l’avait pas été, elle ne serait jamais parvenue où elle est. Contamine lui a offert toutes choses pour en triompher sans sacrement ; elle a tout refusé, et a mieux aimé risquer tout, que d’en avoir une partie par un bout qui ne lui fît point d’honneur. Elle a réussi, mais son bonheur s’en est mêlé ; car sans lui toute sa vertu et sa beauté l’auraient laissée en chemin. Elle ne se méconnaît point ; c’est ce qui fait dire qu’elle est digne de sa fortune. Elle est fort pieuse, fort charitable, fort bonne amie, secrète, point médisante ni satirique ; peut-être que sa politique a part à ses vertus ; quoi qu’il en soit, si elle se contraint elle se contraint fort bien : car tout paraît en elle fort naturel et sans fard.

Elle était donc fille de chambre de Mademoiselle de Vougy, sa maîtresse apprenait à danser, à chanter, et d’autres choses qu’on fait apprendre aux filles de qualité. Angélique, qui était toujours auprès d’elle, profita plus qu’elle des leçons qu’on lui donnait. Elle apprit en perfection tout ce qu’on enseignait à sa maîtresse, surtout l’italien et la musique ; et cela sans avoir d’autres maîtres que les siens, qui ne lui parlaient que très peu.

Cette demoiselle fut obligée d’aller chez Madame de Contamine, pour une affaire qu’un de ses parents avait avec elle, et qu’il lui avait recommandée. Elle y mena Angélique : Contamine la vit et en devint tout d’un coup amoureux. Il ne lui parla point cette fois-là, il se contenta de l’admirer. L’affaire que Mademoiselle de Vougy avait entreprise pour son parent, était pour un chemin qui avait été reculé par un fermier de Madame de Contamine, et jeté sur les terres du cousin de cette demoiselle. Son prétexte était que ce chemin était plus court et plus droit : mais en effet c’était une entreprise de ce fermier, qui voulait chagriner ce gentilhomme, et augmenter d’autant le revenu de sa terre. Cela faisait beaucoup de tort au parent de Mademoiselle de Vougy, dont la terre était d’autant diminuée, et qui, à toutes choses près, n’était qu’un pauvre gentilhomme de campagne, en comparaison de Madame de Contamine. Et comme il ne voulait pas plaider contre elle, il avait prié sa cousine de faire en sorte que cette dame lui rendît justice à l’amiable. Les raisons de ce fermier paraissaient bonnes, ainsi cette affaire ne put pas se terminer sitôt ; et pour en venir à bout, il était écrit dans le ciel qu’Angélique y prendrait part.

Sa maîtresse fut obligée d’aller souvent chez Madame de Contamine, elle l’y menait toujours avec elle ; et Contamine, qui la voyait toujours, en devenait toujours de plus en plus amoureux. Une fois que Mademoiselle de Vougy y alla, elle entra seule dans le cabinet de Madame de Contamine, et laissa Angélique seule dans l’antichambre. Contamine y entra et s’approcha d’elle. J’ai bien du plaisir, lui dit-il, ma belle fille, de vous voir ici bien souvent. Il y paraît Monsieur, répondit-elle, par la nécessité où Madame votre mère et vous mettez Mademoiselle de Vougy d’y venir tous les jours. En êtes-vous fâchée, dit-il ? Je n’en suis pas fort aise du moins, répondit-elle, non seulement parce que je prévois que Mademoiselle de Vougy perdra ses pas ; mais aussi parce qu’elle est obligée de faire bien souvent une figure indigne d’elle. Ajoutez, reprit-il, que vous êtes fâchée vous-même, de rester à l’attendre toute seule dans une maison, où vous ne connaissez personne, et où vous perdez un temps que vous emploieriez beaucoup mieux ailleurs avec votre amant. Je n’ai rien à vous répondre, Monsieur, lui dit-elle, la solitude ne m’épouvante pas dans une maison d’honneur comme la vôtre, et surtout si proche de Madame votre mère ; et supposé que je regrettasse ici la compagnie d’un amant, vous êtes d’un ordre trop élevé, pour vous abaisser jusqu’au point de vous en faire confidence : mais soit par cette raison ou par une autre, si j’étais la maîtresse, je ne solliciterais pas davantage une bagatelle, après en avoir été refusée par des gens, qui n’ayant pas eu l’honnêteté de l’accorder dès la première demande qu’on leur en a faite, ne l’accorderont assurément pas, quelque sollicitation qu’on emploie auprès d’eux. Que savez-vous, dit-il, si on n’a pas quelque intérêt caché qui oblige de vous refuser, afin de vous obliger à venir demander ? Je dirais, répondit-elle, que le motif serait très peu honnête ; et qu’il faut que les gens qui ont envie de voir ici si souvent Mademoiselle de Vougy, ne la considèrent guère, puisqu’ils lui donnent toute la peine de l’aventure, et qu’ils pourraient lui en épargner une partie en venant la voir à leur tour. Mais si c’était vous, et non pas elle, qu’on voulût voir, reprit-il, qu’en diriez-vous ? Je ne sais point répondre à un pareil compliment, dit-elle, les gens d’ici qui pourraient souhaiter de me voir, n’ont assurément point assez de crédit pour décider de l’affaire qui nous y amène, et ne sont point assez considérables dans le monde pour croire faire tort à leur dignité en venant jusqu’à l’hôtel. Et si c’était moi, reprit-il en rougissant, consentiriez-vous que j’allasse vous voir ? Non très assurément, répondit-elle. Et pourquoi, lui demanda-t-il ? Parce que, répliqua-t-elle, des visites d’un homme comme vous à une fille comme moi, n’en feraient rien juger que de criminel ; et que je n’ai point envie de donner pied à la médisance ; mais, Monsieur, poursuivit-elle, n’allez pas plus loin. Un homme comme vous, croit faire honneur à une fille telle que je suis, quand il lui parle, et je vous assure que je n’ambitionne point cet honneur et que même il me chagrinerait. Ne vous étonnez donc pas, reprit-il, si j’empêche Madame de Contamine de vous rien accorder, puisque je n’ai que ce seul moyen de vous voir, en vous obligeant de venir ici. Ne poussez pas plus loin votre raillerie, Monsieur, lui dit-elle avec un peu de confusion, je suis par la bassesse de ma fortune obligée de souffrir tout de vous ; mais souvenez-vous qu’il est d’un honnête homme de ne jamais insulter aux malheureux que la fortune a mis au-dessous de lui, et surtout au sexe. Ce n’est point, je crois, vous insulter, dit-il, que de vous dire que je ne puis me passer de vous voir, et que vous êtes la plus aimable fille que j’ai jamais vue. Je ne sais point, Monsieur, lui dit-elle, quelle différence vous mettez entre l’insulte et la raillerie ; mais je m’aperçois que je suis l’objet de l’un et de l’autre. Vous ne l’êtes point, reprit-il, au contraire vous êtes l’objet de mon admiration et de mes respects, et je serais au désespoir que vous prissiez les paroles sincères que je vous dis, pour une raillerie. Oui, ajouta-t-il, je vous le répète, vous me paraissez la fille du monde la plus aimable ; et vous êtes aussi la fille du monde que j’aime le plus. Trouvez un moyen qui me facilite votre vue, ne me réduisez point au terme de ne plus vous voir, et dès aujourd’hui je vous assure que vous ne serez plus obligée de venir ici, puisque cela commence à vous chagriner. Il faudrait, dit-elle, que je fusse folle pour donner là-dedans ; mais n’importe, il faut que je fasse semblant de le croire, puisque vous me promettez que nous ne serons plus obligées de faire tant de tours. Apportez, Monsieur, le papier que Mademoiselle de Vougy vous demande, donnez-le lui à l’hôtel, elle vous tiendra compte de votre civilité, et ne refusera pas vos visites, si vous lui demandez la permission de lui en rendre. Il est vrai, reprit-il, mais ce serait elle que je verrais et non pas vous ; et ce ne serait que vous que je chercherais. Je ne la quitte point, reprit-elle, et vous me verrez toujours en la voyant. J’en tombe d’accord, reprit-il, mais en vous voyant je ne pourrai pas vous parler. Si c’est une seconde condition, dit-elle, que vous ajoutez à la première, vous gagnerez moins ici qu’à l’hôtel, car je vous déclare que je ne vous ouvrirai jamais la bouche chez vous, et qu’à l’hôtel, je ne vous empêcherai point de profiter des occasions que le hasard fera naître : je vous tiendrai compte même des pas que vous nous aurez épargnés. Vous me jouez, dit-il, vous ne me faites ces belles propositions que pour m’obliger à travailler moi-même à m’ôter les moyens de vous voir ; et quand vous aurez ce que vous demandez, vous vous moquerez de moi. Non, reprit-elle ; mais puisque par votre propre aveu, vous êtes le maître de nous satisfaire, et que vous ne le faites pas pour nous obliger à venir, je vous jure que je n’y viendrai plus, et que dès aujourd’hui je prierai Mademoiselle de Vougy de me dispenser de l’accompagner dans les visites qu’elle sera assez bonne pour vous faire. Si vous faisiez ce coup-là, lui dit-il, vous ne m’obligeriez assurément pas. Je ne cherche point à vous obliger, lui répondit-elle, puisque vous ne voulez point que nous vous ayons obligation. Mais quand vous m’aurez cette obligation, que ferez-vous, lui dit-il, pour me marquer votre reconnaissance ? Tout, dit-elle. On appelle cela, reprit-il, promettre tout pour ne rien tenir ; mais ne me promettez pas tant, et me tenez ce que vous me promettez. Eh ! que me demanderez-vous, dit-elle en riant ? Je vous demande, répondit-il, d’un grand sérieux, que vous croyiez que je vous aime. Je le croirai, dit-elle. Quelle certitude m’en donnerez-vous, demanda-t-il ? Celle qu’il vous plaira, répondit-elle, pourvu qu’elle dépende de moi, et que je puisse vous la donner. Comme ils en étaient là, Mademoiselle de Vougy sortit du cabinet de Madame de Contamine, et remmena Angélique avec elle.

Celle-ci ne lui parla point de la conversation qu’elle avait eue avec le fils de la maison, elle lui tenait au cœur , et dès ce moment-là, il est certain qu’elle fonda de grandes espérances sur ce qu’il lui avait dit. Elle avait fort bien connu qu’il lui avait parlé de cœur ; mais pour voir si elle ne s’était point trompée, elle résolut de lui tenir la parole qu’elle lui avait donnée de ne plus aller chez lui. Elle trouva en effet un prétexte pour rester à l’hôtel quatre jours après que Mademoiselle de Vougy fut obligée de retourner chez Contamine. Elle n’avança pas plus cette fois-ci que les autres, et revint fort scandalisée des refus que Madame de Contamine faisait. Angélique qui l’entendit s’en plaindre, se flatta que son amant lui ferait avoir satisfaction en sa faveur. Elle n’avait garde d’en rien témoigner ; mais elle ne se trompa pas. Il vint en effet le lendemain ; mais comme ce n’était pas Mademoiselle de Vougy qu’il demandait, il prit le temps qu’elle était sortie avec Madame la princesse de Cologny pour aller la voir. On lui dit qu’elle n’y était pas ; il le savait bien, et dit qu’il l’attendrait. Il monta dans sa chambre, où il trouva Angélique seule, comme il la voulait.

Etes-vous satisfaite, ma belle fille, lui dit-il. Vous m’avez tenu parole en ne venant plus au logis avec Mademoiselle de Vougy ; me la tiendrez-vous dans la reconnaissance que vous m’avez promise si je vous donnais satisfaction ? La voilà, poursuivit-il en lui montrant un papier, nous accordons plus qu’on ne nous demande : quels remerciements m’en ferez-vous ? Je ne vous en dois aucun, répondit-elle en riant ; votre présent n’est pas d’une générosité entière : vous y mêlez votre intérêt, et cela me fait défier des conditions du marché. Ne plaisantez point, reprit-il, je vous parle sérieusement, répondez-moi de même. Que voulez-vous, dit-elle, que je vous dise de sérieux sur un sujet tout bouffon ? Me croyez-vous assez simple pour croire qu’à ma seule considération vous accordez ce que vous avez refusé à Mademoiselle de Vougy ? Il faudrait que je fusse tout à fait ridicule pour le croire et mon sérieux là-dessus serait une des plus grandes folies que je pourrais jamais faire. Il n’est pourtant rien de plus vrai, reprit-il ; c’est vous qui avez tout fait, et sans vous, ni elle ni son parent n’auraient jamais rien obtenu, ni de ma mère ni de moi, et il est aussi certain que je vous aime plus qu’on n’a jamais aimé, qu’il est certain que je suis chrétien. Voyez si, après un pareil serment, vous seriez ridicule de prendre sérieusement ce que je vous dis. Ne doutez plus de la sincérité de mon amour, et répondez-moi comme en étant bien persuadée. Afin de vous parler sans témoins, sous prétexte d’attendre Mademoiselle de Vougy, je ne suis venu que lorsque j’ai su qu’elle était sortie ; et un moment avant son retour, vous verrez venir un laquais me demander, afin que sous le même prétexte, je puisse encore vous voir et vous parler ; ainsi ne faites plus de difficulté, et répondez-moi sincèrement et sérieusement. En vérité, répondit-elle, ce que vous venez de me dire me surprend si fort que ma gaieté s’est évanouie, et a fait place au plus grand sérieux que j’aie jamais eu et je vais vous répondre ainsi que vous le demandez. Je crois que vous m’aimez puisque vous me le dites ; mais quel est votre but ? De vous aimer toujours, reprit-il, et de me faire aimer de vous. Supposé que vous ne soyez point aimé, que ferez-vous, dit-elle ? Je serais toujours malheureux, dit-il ; mais je ne cesserais pas de vous aimer. Et supposé que je vous aimasse à mon tour, ajouta-t-elle, quel parti prendriez-vous ? Je prendrais, répliqua-t-il, tel parti que vous voudriez pour vous rendre heureuse. Ce parti que je voudrais, répliqua-t-elle, ne vous conviendrait sans doute pas. L’amour qu’un homme de votre rang a pour une fille du mien, la déshonore quand il est su, ou le déshonore lui-même quand il s’y abandonne jusqu’au point de donner tout à sa satisfaction. Songez à ce que je vous dis, ajouta-t-elle. J’aime mieux être toute ma vie pauvre, que de devenir riche par un moyen blâmable. Je n’ai pour tout bien que ma vertu, je ne la vendrai point. Ainsi vous ne devez rien espérer de moi qui puisse faire tort à mon honneur, et je ne prétends rien de vous qui puisse vous rendre méprisable devant le monde, par une démarche qui serait blâmée de toute la terre. Je ne suis point de fortune à vous épouser ; mais je ne suis point de naissance, et j’ai trop de cœur et de vertu, pour être jamais votre maîtresse. Vous m’avez priée de vous répondre sérieusement ; voilà, je crois, l’avoir fait. Oui, dit-il, vous l’avez fait. J’avoue que je m’étais attendu à une partie de votre réponse ; mais je ne l’espérais pas si décisive. À l’égard de vous épouser, toute la terre me blâmerait, si j’épousais une fille telle… Je sais bien, interrompit-elle brusquement, que je ne suis qu’une simple suivante : il est inutile que vous preniez le soin de m’en faire souvenir ; mais je sais bien aussi que je la serai toute ma vie, si pour cesser de l’être il faut faire une lâcheté. Vous n’êtes pas le seul qui m’ayez offert votre secours, d’autres en ont fait autant ; mais mon confesseur et mon sang, m’ont toujours dit, que la pauvreté n’était point un vice, et que devant Dieu et devant les hommes, une fille pauvre et sage, est plus estimable et mieux reçue, qu’une riche libertine. Voilà quels sont mes sentiments ; conformez-y les vôtres. Je ne vous parle point de m’épouser, je n’y prétends pas ; mais je vous supplie de ne me point importuner, et de me laisser en repos. Attendez Mademoiselle de Vougy, ou ne l’attendez pas, cela m’est indifférent aussi bien que votre papier ; et afin de ne me point exposer à des discours de votre part, que je ne dois point entendre, je vous laisse en liberté. Elle voulut en effet sortir, mais il la retint. Arrêtez, lui dit-il, ma chère Angélique ; vous ne savez qu’une partie de ce que j’avais à vous dire : non, dit-elle, mais je sais tout ce que vous pensez, et je me le tiens pour dit, et le quitta malgré lui.

Il prit le parti de sortir aussi, sans voir Mademoiselle de Vougy. Il ne savait quelle résolution prendre ; car de l’épouser, il n’y voyait point d’apparence, et n’y songeait pas même encore ; de la quitter, c’était à quoi il ne pouvait consentir. Elle de son côté, qui avait remarqué dans ses yeux tout l’amour qu’il avait pour elle, résolut de pousser sa fortune aussi loin qu’elle pourrait aller. Elle connaissait qu’il était trop bien pris pour pouvoir se dégager, et qu’avec le temps elle l’amènerait au point de dire les grands mots ; ainsi elle résolut de paraître avec toute la vertu et la fierté qu’une fille peut avoir, sans pourtant le dégoûter par aucune incivilité ; et jamais fille ne s’est mieux tirée d’un pas si difficile. Elle dit à Mademoiselle de Vougy qu’il était venu pour la voir, sans dire pourquoi, crainte de le commettre, ou qu’il n’eût voulu se dédire. Il revint le lendemain que cette demoiselle était encore sortie.

Angélique le voyant entrer dans sa chambre, lui fit une révérence fort modeste, sans lui rien dire ; et sans répondre à ce qu’il lui disait, elle alla chercher une autre fille qui vint avec elle. Elle lui parla pour lors, et lui dit que Mademoiselle de Vougy savait qu’il était venu le jour précédent. Elle ne sait pas, Monsieur, ajouta-t-elle, le sujet qui vous a amené. Si c’est pour lui donner ce qu’elle vous demande, ou si c’est pour autre chose. Elle sait seulement que vous êtes venu, et si elle n’était pas encore sortie aujourd’hui avec la princesse, elle vous aurait épargné la peine de revenir ; mais je ne doute pas qu’elle n’aille ce soir chez vous, quoique tard, parce qu’elle est à Luxembourg, et je ne vous conseille pas de l’attendre. Si ce que j’ai à lui dire, reprit-il, était d’assez grande conséquence pour m’obliger d’attendre son retour, ne voudriez-vous pas bien me tenir compagnie. Je n’ai rien à vous dire, Monsieur, et je ne vois pas qu’il puisse y avoir entre vous et moi aucune conversation capable de vous désennuyer. Vous êtes assurément nécessaire ailleurs ; il vaut mieux qu’elle aille ce soir chez vous, comme elle y est résolue ; car après que vous l’auriez attendue bien longtemps, il viendrait peut-être quelque laquais vous quérir, et vous sortiriez sans lui avoir parlé. Vous êtes malicieuse, reprit-il, avec votre laquais. J’entends ce que vous voulez dire : mais il n’est pas nécessaire que Mademoiselle de Vougy se donne la peine de venir au logis. Elle la prendra avec joie, reprit Angélique, pourvu que ce soit la dernière fois que vous l’obligiez de la prendre. Il resta toute l’après-midi, mais il ne put lui parler seul à seul ; cette fille ne la quitta point. Il sortit enfin, et la salua fort honnêtement ; elle lui rendit son salut, et le laissa aller.

Mademoiselle de Vougy alla chez lui le soir même, et ne le trouva pas. Elle parla à Madame de Contamine, et sut d’elle qu’il avait leur consentement en bonne forme, et qu’il voulait le lui porter lui-même : en effet, il y alla le lendemain, et le lui donna avec mille civilités, s’excusant de ce qu’on avait été si longtemps à la satisfaire, et lui faisant voir que son parent obtenait plus qu’il n’avait demandé. Cette demoiselle le remercia fort honnêtement en présence d’Angélique, et ajouta qu’elle lui en avait une obligation toute particulière. Madame votre mère, poursuivit-elle, Monsieur, m’avait témoigné si peu de disposition, la dernière fois que je lui parlai de cette affaire, que je la croyais échouée ; mais elle m’a dit hier qu’elle n’avait pu refuser à vos instances un accord plus avantageux que je ne l’espérais. Que même vous l’aviez obligée de céder une pièce de terre plus à la bienséance de mon parent ; ainsi c’est à vous, Monsieur, à qui je dois rendre grâce d’avoir réussi. Je vous en remercie et vous en ferai remercier par mon cousin, qui est un fort honnête homme, que vous ne serez pas fâché d’avoir obligé. Il répondit à ce compliment avec toute l’honnêteté possible, et le finit par la prier de souffrir qu’il lui rendît quelques visites ; elle y consentit fort honnêtement.

Il voulut en sortant donner une lettre à Angélique, elle ne la prit pas, et ne fit pas même semblant de l’avoir vue, quoiqu’elle lui sût bon gré de sa persévérance, et de la satisfaction qu’il avait donnée à Mademoiselle de Vougy. Il revint le lendemain, et continua ses visites pendant plus d’un mois, sans faire autre chose que de faire croire qu’il était amoureux de cette demoiselle. Chacun lui en fit la guerre ; Madame la princesse de Cologny elle-même lui dit que ce serait un bonheur très grand pour elle. Cette demoiselle ne s’en défendit point, elle avoua que le parti lui plairait fort, et qu’outre le bien et la fortune, Contamine était à son goût ; mais elle dit à la princesse, qui s’offrait d’en entamer les premières paroles, qu’il ne s’était point encore expliqué, et qu’elle la suppliait d’attendre qu’il eût parlé le premier. Cette demoiselle est assez belle, et aimable, l’appui de la princesse aurait embarrassé Contamine, et aurait mis Angélique au désespoir. Elle en fut vivement alarmée, et cela fut cause qu’il ne fut plus rebuté, lorsqu’il voulut lui donner une lettre en cachette. Elle la prit en tremblant, comme si elle avait fait une mauvaise action, et étant seule, elle la lut et y trouva ces paroles.

LETTRE.

Voici la sixième lettre que je vous écris, belle Angélique, sans savoir si elle aura un sort plus heureux que les autres. Je ne vous dirai point que je vous aime, je me flatte que vous n’en doutez pas. Je ne demande point que vous vous confiiez à mes paroles, n’en croyez que mes actions. Je ne vous dirai point que je suis prêt à vous épouser, c’est ce que vous ne me conseilleriez pas vous-même lorsque vous en saurez les raisons. Je ne vous dis point aussi, que je renonce à vous par une possession légitime. J’en formerais vainement le dessein. Le trouble de mon cœur est inconcevable, sortez du malheureux état où vous êtes, retirez-vous dans votre particulier, éloignez-vous d’un quartier où vous êtes trop connue, recevez mes présents pour me faire honneur, et ne vous engagez à rien avec moi. Si nous étions dans un pays où on ne vous connût pas, je n’hésiterais point ; vous seriez à moi si vous vouliez y consentir ; mais à Paris : mettons les charmes de votre personne à part, et l’amour que j’ai pour vous, qui ne regarde que moi ; serais-je excusable devant le monde si je vous épousais telle que vous êtes ? Je ne borne point vos espérances ; mais épargnez-moi la honte d’une si grande chute. Procurez-moi un moment d’entretien seul à seul, vous débrouillerez les sentiments de mon cœur qui sont si confus que je ne puis les démêler moi-même. J’attends votre réponse comme l’arrêt de ma vie, ou de ma mort ; c’est-à-dire avec la dernière impatience. Adieu.

Cette lettre était d’un style à lui faire tout espérer, pourvu qu’elle sût se bien ménager ; elle ne s’oublia pas. Contamine revint le lendemain ; il croyait tout au moins qu’elle allait lui parler, ou lui donner un rendez-vous. Il se trompa, elle n’avait pas dessein de lui faire aucune avance. Il fut obligé de chercher à la voir lorsque Mademoiselle de Vougy serait sortie. Cela n’arriva que huit jours après ; et pendant ce temps-là, elle jouit de son trouble, de son impatience, et du triomphe de sa beauté. Enfin il la trouva seule, et elle en fut fort aise, parce que quelques paroles de la princesse avaient redoublé sa jalousie.

Qu’avez-vous donc résolu, belle Angélique, lui dit-il, avez-vous dessein de me mettre au désespoir ? Ne suis-je pas assez rendu ? Espérez-vous voir augmenter mon amour ? Il est impossible. Décidez de votre fortune et de la mienne ; voyez ce qu’il vous plaît que je devienne. Je veux, répondit-elle, que vous me laissiez en repos. J’approuve vos raisons pour ne me point épouser, approuvez les miennes pour ne vous voir jamais. Ne vous obstinez pas davantage, vous ne feriez que perdre votre temps, ou me rendre malheureuse, si j’étais assez crédule pour vous écouter. Mais, dites-moi, reprit-il, ce qu’il vous plaît que je fasse, je suis prêt à tout. Je veux, dit-elle, que vous songiez à épouser Mademoiselle de Vougy. Elle songe à vous, le parti vous convient ; et je ne vous conviens pas. Je ne songe point à elle, reprit-il, et plût à Dieu que vous en eussiez de l’ombrage, le sacrifice que je vous en ferais vous assurerait de ce que je pense. Eh bien, dit-elle, faites-le moi, ce sacrifice, et ne venez plus ici. Je ne vous verrais plus, dit-il. Vous m’en persuaderez mieux, interrompit-elle. C’en est assez, répondit-il, je suis ici à ma dernière visite. Vos ordres seront exécutés, et le sacrifice que je vous fais ne coûte rien à mon cœur : mais belle Angélique, ajouta-t-il, en se jetant à ses genoux, et en lui mouillant les mains de ses larmes, je ne puis vivre sans vous voir, et sans vous parler. Vous savez écrire, reprit-elle, je ne refuserai pas vos lettres. Cependant, dit-il, vous resterez dans un état qui me défendra de songer à vous ; sortez-en, je vous supplie, j’ai de quoi vous faire vivre ailleurs et plus honnêtement, et plus magnifiquement. Je ne puis plus vous voir obligée d’employer à un service indigne de vous et de moi, un temps que je voudrais que vous n’employassiez qu’à songer à ma tendresse. Logez ailleurs, n’ayez pour maîtresse que vous-même, demeurez avec votre mère, les visites que je vous rendrai auront un prétexte plus honnête. Que dirait-on ici, si on savait, qu’assez bien dans l’esprit de la maîtresse, il lui préfère une fille qui la sert ? Je n’y viendrai plus puisque vous me le défendez, je vous écrirai, puisque vous me le permettez ; mais vos réponses, qui me les rendra ? Qui mettre dans notre confidence capable d’un secret qui nous est de si grande conséquence ? Si vous logiez dans un quartier éloigné d’ici, où vous ni votre mère ne fussiez point connues, vous pourriez en changeant de figure, faire oublier ce que vous êtes à présent ; et pourvu que vous vouliez sauver les apparences, je m’offre à faire le reste, consultez-en votre mère. Je ne vous demande aucune faveur qui puisse faire tort à votre vertu. Je ne vous demande pour toute reconnaissance des présents que je vous ferai, que la seule satisfaction de vous les faire, et de vous voir dans un état où je ne sois pas forcé de contraindre devant tout le monde les sentiments de mon cœur les plus tendres et les plus pressants. Vous n’approuveriez pas vous-même que je me déclarasse publiquement l’amant d’une fille de chambre. Je serai pourtant bientôt réduit à le faire, si vous-même ne me prêtez la main pour me soutenir sur le bord du précipice : mais si en changeant d’état vous cachez la bassesse de votre fortune, je me ferai honneur d’avouer toute la tendresse que j’ai pour vous.

Les sentiments que vous me témoignez, répondit-elle, sont d’un parfaitement honnête homme. Non sans doute, je n’approuverais pas que vous vous déclarassiez l’amant d’une simple servante, j’en aurais moins d’estime pour vous ; mais approuveriez-vous que j’acceptasse les moyens que vous m’offrez de sortir de l’état où je suis ? Ma vertu n’y serait-elle point intéressée ? Et ne serait-ce pas en effet me vendre que de recevoir les secours que vous me feriez ? Que dirait-on de me voir tout d’un coup dans une autre figure ? Je serais reconnue, que n’en croirait-on pas à mon désavantage ? Vos visites passeraient-elles pour innocentes ? Vous conviendrez avec moi qu’il ne suffit pas à une fille d’être sage et vertueuse ; c’est en effet l’essentiel, mais il faut aussi qu’elle paraisse telle. La paraîtrais-je dans cet état que vous voulez que je prenne ? Tout le monde croirait-il que vous feriez tant pour moi par un pur motif de charité, et sans que j’achetasse vos présents par des faveurs criminelles ? Que deviendrais-je, si après avoir pris un état au-dessus de mes forces, j’étais abandonnée de vous d’une manière ou d’autre ? Je ne parle point du changement qui peut arriver dans vos intentions, je me flatte de votre constance, ou du moins de votre générosité ; mais vous n’êtes point immortel. Que ferais-je pour soutenir l’état que j’aurais pris ? Moquée et raillée de tout le monde, faudrait-il que je fusse réduite à soutenir par un libertinage effectif, l’ombre d’un premier libertinage ? J’ai rendu justice à vos raisons, les miennes ne sont-elles pas justes, et ne les approuvez-vous pas ?

Oui, belle Angélique, lui répliqua-t-il, je n’avais jusques à présent adoré que votre beauté ; mais à présent je suis charmé de votre esprit et de votre vertu ; et puisque pour la première fois vous voulez bien entrer en explication avec moi, souffrez que je vous dise mes sentiments et ce que j’ai résolu. J’ai prévu...

Comme il allait continuer, Mademoiselle de Vougy entra. Il ne resta qu’un moment avec elle, et retourna chez lui dans le dessein d’écrire à Angélique ce qu’il avait voulu lui dire. Il le fit, mais il ne put lui faire rendre sa lettre ce jour-là ni le lendemain. Il sut enfin que sa mère était malade, et qu’elle était allée lui rendre dans sa maladie, les services que sa pauvreté l’empêchait de se faire rendre par d’autres. Il eut beaucoup de peine à déterrer la maison, mais enfin à force de perquisition, il la découvrit et y alla.

Angélique fut surprise au dernier point de le voir dans une maison où elle l’attendait si peu ; mais il le fut bien davantage de voir l’extrême pauvreté de la mère et de la fille. Il les jugea dignes de ses charités, et elles l’étaient en effet. Il sortit presque aussitôt qu’il fut entré. Elle crut dans le moment qu’elle ne le reverrait de sa vie, et ce fut un rude coup pour elle ; mais après quelques réflexions, elle en jugea autrement. Il ne fut en effet qu’une demi-heure à revenir.

Vous n’êtes point ici en état de vous parler, belle Angélique, lui dit-il, je n’ose pas même y rester plus longtemps. Je vous quitte, mais je reviendrai tous les jours apprendre de vos nouvelles, et de celles de votre mère. Ayez-en soin, poursuivit-il, mais n’incommodez point votre santé, elle m’est trop précieuse pour n’y pas prendre de part. Je suis fâché de l’état où elle est, et de vous voir vous-même dans un lieu si peu digne d’une fille que j’adore. Je sors, prenez garde que personne ne touche à votre armoire ; je verrai demain si vous avez pour moi quelque considération. Il sortit aussitôt ; et elle alla ouvrir cette armoire. Elle y vit une fort belle bourse ; elle la prit sans réflexion. Elle était toute pleine d’or, et d’un billet qui en sortait, qu’elle lut. Il contenait ces mots.

BILLET.

Vous n’êtes point, belle Angélique, dans l’état de refuser les secours qu’on peut offrir à votre mère. Celui où elle est m’oblige à la secourir du mien. Ce n’est point à vous que je prétends faire aucun présent, c’est à la nécessité qu’elle en a, et je vous rends responsable devant Dieu de ce qui pourra réussir de sa maladie, si par votre fierté vous refusez les moyens de la soigner. Je ne prétends pas que vous m’ayez aucune obligation de ce que je fais ; c’est la charité seule qui m’y porte, et toute l’obligation que je prétends vous en avoir, c’est le seul usage que vous ferez de ce que je vous laisse. Tâchez de changer la décoration de votre chambre, vous pouvez le faire sans bruit ; et je connaîtrai si vous avez quelque considération pour moi, par celle que vous aurez pour votre propre mère, tant pour la propreté de votre chambre, que pour le nécessaire à la vie et à sa santé.

Jamais Angélique n’avait été si embarrassée qu’elle la fut à la lecture de ce billet. Elle était dans une très grande nécessité de toutes choses. Sa mère courait risque faute de secours. On lui en offrait ; mais c’était son amant. Elle craignait de s’engager avec lui si elle s’en servait ; elle nous a avoué à Mademoiselle Dupuis et à moi, qu’elle n’avait su quel parti prendre, et qu’elle ne se serait pas déterminée sitôt, si un capucin, qui vint pour confesser sa mère, et dont elle prit le conseil, après lui avoir sincèrement déclaré sous le sceau de la confession, les termes où elle en était avec Contamine, ne lui eût dit qu’elle pouvait s’en servir en conscience, et suivre les termes du billet sans être engagée pour cela.

Elle s’en servit donc, et fut fort aise que le conseil d’un homme d’Église s’accordât avec son cœur : car dans le fond elle n’était pas fâchée d’avoir obligation à un amant qu’elle aimait, et qui s’y prenait d’une manière si honnête et si généreuse. Elle acheta une tapisserie, des sièges, et enfin rendit sa chambre sinon magnifique, du moins assez propre pour recevoir d’honnêtes gens. Contamine alla la voir le lendemain, et lui sut bon gré de ce changement ; il l’en remercia. Elle lui rendit grâce pour sa mère de sa libéralité, et lui avoua ingénument, qu’elle n’avait rien fait que par le conseil d’un religieux. Il la blâma de cette précaution, mais en riant ; et lui dit qu’il ne prétendait pas qu’elle lui en eût aucune obligation en son nom : cependant, belle Angélique, poursuivit-il, il ne tient qu’à vous que je vous en aie une, en m’accordant une grâce que j’ai à vous demander, et qui regarde encore votre mère. Vous n’êtes point assez forte, ni assez faite à garder des malades, pour supporter les fatigues du jour et de la nuit, vous êtes trop jeune pour veiller ; il faut que vous preniez une garde ; que vous achetiez un petit lit, pour coucher seule dans ce cabinet, et non pas dans un air renfermé où vous n’êtes point accoutumée. Votre mère en sera mieux servie, et je ne tremblerai plus pour vous. Elle lui sut bon gré de prendre garde à tout ; et quoiqu’elle parût ne consentir qu’avec répugnance à ce qu’il lui demandait, elle y consentit pourtant avec plaisir.

Il lui envoya une aiguière, deux plats, deux assiettes, deux cuillères, deux fourchettes, deux flambeaux et un bougeoir d’argent, et enfin tout le service qui pouvait servir à une femme malade. Il ne voulut pas en faire porter plus, crainte qu’Angélique ne le refusât absolument. Une si grande continuation d’honnêtetés la rendit plus familière. Il lui demanda la permission de venir la voir tous les jours, elle y consentit avec peine ; mais à condition que pour que ses visites ne fussent point sues, crainte du scandale, il ne viendrait que le soir, si tard que tout le monde serait retiré ; et que surtout son carrosse ni ses gens n’approcheraient point ; je ne veux pas même qu’on soupçonne qui vous êtes, ajouta-t-elle. Vous voulez que je prenne une garde, je la prendrai pour vous satisfaire ; mais afin qu’elle ne trouve pas à redire sur vos visites de nuit, il est à propos que vous passiez pour mon cousin, neveu de ma mère. Je n’en ai aucun ; mais cette garde ne vous connaîtra pas. Nous lui dirons même, que ne dépendant pas de vous pendant la journée, vous venez quand vous pouvez. Elle croira sur ce pied-là, que vos visites seront d’un bon parent ; et j’espère que vous vivrez avec moi aussi sagement que si j’avais en effet l’honneur d’être votre cousine. Il fit tout ce qu’elle voulut, et ne passa pas un jour sans y aller, et sans lui porter, ou lui envoyer quelque présent qu’elle était obligée de recevoir, en apparence malgré elle, mais dans le fond fort aise de voir un procédé si généreux. Il vivait devant cette garde, comme si il avait été en effet son cousin ; et comme il n’y allait que fort tard, il ne fut jamais ni vu ni connu de personne.

La mère d’Angélique vint enfin à se mieux porter, il en eut autant de joie que si elle avait été la sienne. Angélique lui en sut bon gré. Il demanda à cette femme si elle pouvait manger. La garde répondit pour elle que oui, et que dès le lendemain elle lui donnerait un poulet à la broche à son souper. J’en serai, reprit-il promptement, ma bonne tante, je viendrai souper avec vous. Ne vous embarrassez point de ce que nous mangerons ; j’en aurai soin. Je serai demain des vôtres ma belle cousine, poursuivit-il, s’adressant à Angélique. Elle fut tellement surprise de ce transport, qu’elle ne dit pas un mot. Dès le lendemain matin il lui fit porter un coffre fermé, et un quart d’heure après il en envoya la clef avec un billet, par lequel il la priait de l’ouvrir, sans que sa garde vît ce qui était dedans ; elle l’ouvrit donc seule, et trouva tout le reste d’un fort beau service d’argent, auquel rien ne manquait. Il était soutenu par du coton fourré à force dans les intervalles. Elle fut surprise de ce présent, et ayant aperçu un billet qui était au haut de ce coffre, elle l’ouvrit et lut.

BILLET.

Il serait honteux, ma charmante cousine, que votre table ne fût pas garnie, faute de vaisselle, et afin que votre garde ne puisse s’apercevoir qu’elle ait été apportée exprès pour le souper, retirez-la de ce coffre, et la mettez dans le vôtre, ou dans votre armoire, il sera temps ce soir de lui faire prendre l’air. Je l’attends, ce soir avec impatience ; si je m’étais attendu à votre civilité, je n’aurais point soupé avec vous. Je m’en suis prié moi-même, et je crois avoir bien fait.

On ne pouvait rien de plus honnête que ce présent et la manière de le faire en augmentait encore le prix. Il ne manqua pas de venir souper : il apporta lui-même ce qu’il avait acheté ; et comme il vint de bonne heure, il vint à pied, enveloppé dans un gros manteau, crainte d’être connu. La garde tourna la broche et pendant ce temps-là, lui et elle restèrent seuls auprès du lit de la mère. Angélique voulait le remercier de son présent ; il l’interrompit toujours, pour lui témoigner la joie qu’il avait de manger avec elle pour la première fois. La malade à qui Angélique, par le conseil de son confesseur et par le consentement de Contamine, avait dit qui il était, était étonnée de voir dans un homme de son rang, tant d’amour pour sa fille, et de voir avec quelle joie il avait saisi de lui-même l’occasion de manger avec elle ; honneur qu’elle n’aurait jamais espéré. Elle savait ses présents et sa charité pour elle, ce qui n’avait pas peu contribué au rétablissement de sa santé qui devint meilleure de jour en jour. Pour revenir à ce souper, jamais homme ne parut plus gai et plus content, et Angélique nous a dit que ce qu’elle lui avait vu faire, avait achevé de la persuader qu’il agissait avec elle avec toute sorte de sincérité.

Sitôt que cette femme fut en état de se lever, il s’adressa à elle pour obliger sa fille d’accepter ce qu’il lui avait destiné. Il envoya la garde en ville sous quelque prétexte, et parla à la mère d’Angélique. Il est inutile, Madame, lui dit-il, de vous dire que [j’aime] la belle Angélique ; je ne doute pas qu’elle ne vous l’ait dit, et que mes démarches ne vous en aient assurée. Je ne prétends d’elle que des faveurs légitimes, c’est au mariage que je tends. Il y a du temps à attendre, car malgré l’amour que j’ai pour elle, je ne me résoudrai jamais à manquer au respect que je dois à ma mère. Je lui ai trop d’obligation pour hasarder de lui donner le moindre chagrin, et vous-même tomberez d’accord qu’il n’y a pas d’apparence que je lui propose un mariage avec votre fille, et moins encore qu’elle y consente. Je sais qu’elle a résolu de me marier, je parerai le coup, et je ne serai jamais qu’à ma chère Angélique ; c’est sur quoi elle peut compter. D’un autre côté vous jugerez qu’il me serait extrêmement fâcheux d’épouser une fille que tout le monde aurait vu servir. Ce qui est fait est fait, mais pour l’avenir, je vous supplie toutes deux de prendre un autre train de vie. Je lui ai proposé de changer de quartier. Je vous le propose encore. Votre garde ignore qui vous êtes, qu’elle n’en sache jamais rien, et servez-vous d’elle, jusques à ce que vous ayez une servante, et Angélique une fille de chambre et un petit laquais. J’aurai soin de vous fournir tout ce qu’il vous faudra pour vos meubles et vos vêtements ; et parce qu’il est vrai que je suis mortel, et que si Dieu disposait de moi, vous ne seriez plus en état ni l’une ni l’autre de soutenir une pareille dépense, voilà, poursuivit-il, en tirant de sa poche trois parchemins différents, une rente sur l’Hôtel de Ville que j’ai acquise sous son nom et que je lui donne ; une autre rente sur une communauté ; et une maison proche de la porte de Bussy que je lui donne encore. Lorsque je l’épous[er] ai cela me reviendra ; et si par ma mort je ne l’épouse pas, elle aura toujours de quoi vivre le reste de ses jours dans un état assez honnête. Mais parce que, belle Angélique, continua-t-il, en s’adressant à elle, vous pourriez croire que mes libéralités seraient intéressées, et que j’espérerais de vous quelque faveur contraire à votre vertu, et au respect que j’ai pour vous, je prie devant vous votre mère de ne vous point quitter de vue lorsque nous serons ensemble ; et je vous jure dès à présent de n’aller vous voir chez vous, que lorsqu’il vous plaira me le permettre, si rarement que mes visites ne vous causeront aucun scandale, et d’avoir pour vous autant de respect que si vous étiez élevée au-dessus de moi, autant que vous devriez l’être, si votre fortune se rapportait à votre mérite.

Doutez-vous à présent de la pureté de mes intentions et qu’elles soient tout à fait honnêtes ? Je fais encore plus. Vous ne pouvez point répondre de votre cœur, si je suis assez malheureux pour que vous ne puissiez-vous donner à moi qu’avec répugnance, je vous rends à vous-même, vous pouvez disposer de vous, ce que je vous donne peut vous faire trouver un bon parti : pourvu que je vous sache heureuse et contente, il me semble que je le serai aussi ; et qu’au contraire je mourrais de chagrin et de désespoir, si en vous épousant, je ne faisais pas tout votre bonheur, comme j’espère que vous ferez tout le mien.

Angélique qui ne s’attendait point à de si beaux présents, ni à un compliment si honnête et si généreux, en fut tellement pénétrée, qu’elle ne put ouvrir la bouche pour lui répondre. Elle se jeta à ses pieds les larmes aux yeux et le cœur saisi. Vous vous moquez de moi, lui dit-il, belle Angélique, en la relevant et en lui baisant les mains qu’il tenait ; et elle, soit par un effet de sa reconnaissance ou de l’amour qu’elle avait pour lui, ou par un autre mouvement dont elle ne fut pas maîtresse, se jeta tout d’un coup à son cou, et l’embrassa de toute sa force. Il lui rendit ses embrassements et la retint entre ses bras le plus qu’il put. Elle se retira enfin toute honteuse, et confuse de ce qu’elle venait de faire. Ne vous repentez point, lui dit-il, belle Angélique, de m’avoir fait voir que je ne vous suis pas tout à fait aussi indifférent que je le craignais. C’est la première faveur que vous m’avez accordée, mais je suis mille fois plus charmé de ce petit transport, que [de] tout ce que vous auriez pu me dire. Je ne sais, dit-elle toute honteuse, si j’ai bien ou mal fait ; mais quoique mon action soit trop libre, et qu’elle soit même effrontée, j’avoue que je ne m’en repens pas. Que je vous ai d’obligations ! lui répliqua-t-il en lui serrant les mains, mais achevez, acceptez-vous les propositions que je viens de vous faire ? Je ferai tout ce qu’il vous plaira, répondit-elle. Votre procédé est trop beau, et me paraît trop franc pour m’en défier. Je recevrai vos présents pour paraître moins indigne de vous, et je crois que ma mère y voudra bien consentir. Vous me promettez donc d’être mon épouse, lui dit-il en l’embrassant ? Et moi je vous jure d’être votre époux, sitôt que je pourrai l’être sans nous commettre, et que je serai maître de moi. Acceptez, lui dit-il en riant, et en lui mettant au cou un fil de perles, la chaîne qui vous attache à moi, et cette bague qui vous assure de ma foi. Elle se laissa mettre l’une et l’autre sans aucune façon, il n’y avait plus à en faire. Souvenez-vous, lui dit-il, que je ne veux pas que ce soit cela qui nous attache l’un à l’autre, et que je vous prie que ce soit le cœur. Il les pria ensuite d’acheter de beaux meubles et de se mettre proprement. Il lui porta le lendemain plus d’argent trois fois qu’il ne leur en fallait, et dit à Angélique que sitôt qu’elle serait vêtue, il la mènerait à sa maison, dont il avait réservé le premier appartement pour elle, et les pria en sortant de quitter le plus tôt qu’elles pourraient le quartier où elles étaient.

Elles n’y restèrent pas longtemps, Angélique changea de figure la première et se mit fort proprement. Il eut soin de la fournir de beau linge, de coiffures, de dentelles, et enfin de tout ce qu’un homme peut acheter pour une fille ; et le tout étant très beau, cela lui donna un nouveau lustre. Il la conduisit à sa maison, elle en trouva l’appartement fort agréable, et la maison très belle. Il la montra pour propriétaire à un homme de pratique qui en occupait le reste, et ensuite il fut quinze jours sans aller les visiter du tout, leur laissant ce temps-là pour se meubler et s’accommoder, sans qu’il parût y prendre part. Il fut content lorsqu’il y alla ; rien n’y manquait, ni pour la propreté, ni pour la commodité. Angélique avait une fille de chambre et un petit laquais, sa mère avait une servante qui faisait leur cuisine. Angélique avait une chambre magnifique et un cabinet très beau. Sa mère avait une grande chambre et une antichambre proprement meublées ; une autre chambre pour la fille de chambre et la cuisinière, et une cuisine fort grande, fort commode et bien garnie, où couchait le laquais. Tout cela faisait six pièces de plain-pied, et on entrait dans toutes ces chambres de l’une à l’autre par l’antichambre, sans passer par l’escalier de devant, Angélique ayant fait même murer les portes de son appartement qui y répondaient ; en sorte qu’il fallait monter par l’escalier de derrière qui donnait sur la cour, qui était séparé de l’allée par une porte de fer qui fermait toujours, et cette cour était aussi séparée du jardin que Contamine lui avait réservé par une grande balustrade de fer, et on descendait à ce jardin de son appartement, par une montée qui y répondait, sans être obligé de passer par la cour. Outre cela Contamine, ou plutôt elle, fit faire dans ce jardin deux salons couverts et peints, dans lesquels il y avait des tables et des sièges, et deux berceaux de verdure aux deux autres côtés. Ainsi l’appartement qu’Angélique et sa mère occupaient, répondait sur le devant et sur le derrière, et le reste de la maison était occupé par un homme de plume, qui en louait lui-même à un marchand, et encore à d’autres ; si bien qu’Angélique fort bien logée, retirait encore deux mille francs du reste de sa maison. Il vous est facile de voir par là, que cette maison est belle et grande et d’un grand prix, surtout dans l’endroit où elle est située. Elle est encore aujourd’hui à elle, aussi bien que le reste, que Contamine lui a donné depuis leur mariage ; car ils sont mariés séparés de biens ; et qu’il meure quand il voudra, elle est en état de soutenir l’air dont elle le porte à présent, quoiqu’elle ait toujours trois grands laquais derrière son carrosse, et le reste à proportion.

Tout ce que Contamine vit dans cette maison lui plut, surtout elle, qui bien loin de se ressentir des bassesses de sa fortune, prit toutes les manières d’une fille de qualité bien élevée. Il la pria d’achever d’apprendre à chanter, à danser, à jouer des instruments, et d’autres choses propres à la perfectionner. Elle le fit et réussit ; et pour occuper le temps de son loisir, elle s’occupa à la lecture, et il lui prit envie d’apprendre à peindre en miniature. Elle réussit encore, et fut en moins d’un an de temps assez habile en ce dernier art pour faire le portrait de son amant, qui eut la complaisance de se laisser peindre par elle. Elle lui donna son portrait qu’elle avait fait elle-même devant son miroir. Elle lui fit présent de quantité de petites miniatures, qu’il recevait d’elle comme des présents de très grande valeur. Elle devint l’admiration de tous ceux de son voisinage qui la connurent. Elle sortait cependant fort peu, tant pour n’être point vue, qu’afin que Contamine la trouvât toujours chez elle. Il ne lui rendait pas de trop fréquentes visites, et ne donna jamais matière à la médisance. Lorsqu’il la trouvait en compagnie avec les gens du logis, il y restait sans aucun entretien particulier, et c’était ce qui empêchait qu’on en dît du mal. Je crois qu’il n’y en avait point, du moins il ne me paraît pas vraisemblable que Contamine l’eût jamais épousée, s’il en fût venu à bout. Ce n’est pas qu’il ne lui ait fait quantité de propositions qui n’auraient pas été refusées par d’autres, mais ce fut inutilement ; au contraire plus elle lui avait d’obligation, plus elle était réservée avec lui.

Elle avait, comme je vous ai dit, toutes les manières nobles, et l’air d’une fille de qualité ; il est vrai qu’elle avait été élevée dans des maisons qu’on pouvait appeler des écoles de civilité ; mais il n’en était pas de même de sa mère, qui ne changea pas comme elle : et comme Angélique appréhendait avec raison, que cette femme ne lâchât dans sa colère quelque parole qui n’eût pas été à propos, elle avait pour elle toutes sortes de complaisances, et ne la chagrinait en rien, quoiqu’elle en fût fort chagrinée, surtout lorsqu’elle voulait entrer ou sortir de sa chambre, parce qu’il fallait absolument passer par celle de sa mère, qui se couchait de meilleure heure qu’elle, qui passait dans son jardin une partie de la soirée avec les filles du logis, et d’autres du voisinage. Ce qui rendait sa mère chagrine, était ses maladies perpétuelles, son âge fort avancé, et l’état malheureux où elle avait été réduite qui avait aigri son esprit, qui d’ailleurs ne pouvait pas être fort poli, n’ayant jamais vu que des paysans en province, ou des gens du tiers état à Paris. Angélique resta ainsi avec elle plus de deux ans. Au bout de ce temps elle mourut d’une rechute, et tout ce qu’elle fit de remarquable, et de bon sens au lit de la mort, ce fut de remercier Contamine de toutes les bontés qu’il avait pour elle, de lui recommander Angélique qu’elle lui laissait, et de lui recommander à elle d’être toujours sage, de se gouverner de telle sorte avec lui, qu’il eût toujours pour elle la même tendresse, et le même respect. Cette leçon lui était assez inutile ; elle connaissait toute la nécessité où elle était de se ménager, puisque sa fortune dépendait de la conduite qu’elle allait prendre d’elle-même.

Angélique la fit enterrer fort honorablement, et considéra que si elle restait à elle, son amant pourrait venir la voir dans de certains moments qu’elle serait seule, où peut-être elle oublierait toutes ses leçons de sagesse et de vertu. Elle comprenait que la présence de sa mère avait plusieurs fois obligé Contamine de rester dans un respect qu’il n’aurait peut-être pas gardé, si elle était restée seule. Elle voulait le conserver dans ce même respect, et ce n’était pas le moyen de réussir que de n’avoir point de compagnie. Sa fille de chambre n’était pas pour tenir contre les présents d’un homme aussi libéral que Contamine, et ne la pas laisser tête-à-tête avec lui au premier signe qu’il lui en ferait. Elle voyait le hasard où elle s’exposait, soit de lui accorder quelque faveur qui l’aurait ruinée, à quoi elle n’avait que trop de penchant, comme elle nous l’a avoué, parce qu’elle l’aimait autant qu’elle en était aimée, soit de le perdre par des refus qui auraient senti le mépris, et qui auraient pu le rebuter. Tout cela l’obligea de se précautionner contre elle-même, et de chercher quelque secours étranger, pour mettre sa sagesse en sûreté.

Dans ce dessein elle pria son amant de trouver bon qu’elle se mît dans un convent. Elle n’avait aucun dessein de s’y mettre ; mais elle savait bien qu’il n’y consentirait pas, et elle ne demandait le plus, que pour obtenir le moins. En effet il frémit à cette proposition, et lui refusa son consentement, et lui dit pourtant, qu’il ne la contraignait point, et qu’elle était maîtresse de ses actions. Comme elle n’avait proposé ce parti que pour l’obliger de consentir à un autre, elle n’insista pas dessus, et le pria de vouloir bien lui donner la permission de ne plus tenir un ménage dont elle était embarrassée, qu’elle se défît de sa cuisinière, et qu’elle se mît en pension chez cet homme de pratique qui demeurait dans la maison, et qui en occupait le deux et troisième étage. Il sourit à sa proposition dont il pénétra le motif, et lui laissa là-dessus la liberté de faire tout ce qu’elle voudrait. Quoiqu’il vît que ce changement ne lui était pas avantageux, il n’en eut que plus d’estime pour elle. Il le lui témoigna en riant, disant qu’il voyait bien qu’il n’était pas tout à fait si peu à craindre qu’il avait cru, puisqu’il lui donnait sujet de craindre le tête-à-tête. Elle se mit donc en pension, et ce fut là la cause de son bonheur, comme vous allez voir ; car si elle ne s’y était pas mise, votre commère n’aurait jamais entendu parler d’elle, et n’aurait pas fait les pas qu’elle a faits.

Angélique fit encore plus, que de se mettre en pension ; car pour avoir toujours quelqu’un auprès d’elle qui pût répondre de ses actions elle prêta la chambre qui était à côté de la sienne, et qui avait été occupée par sa mère, aux deux filles du logis chez le père desquelles elle mangeait, et les obligea d’y coucher. Cet homme était, comme je vous l’ai dit, un homme de pratique qui demeurait dans cette maison de tout temps. Il était fort honnête homme, et sa femme une très honnête femme. Il n’avait pour tous enfants qu’un grand garçon son fils aîné, qui avocassait et travaillait à son étude, et deux filles à peu près de l’âge d’Angélique, assez belles, bien faites et fort sages. Ce fut avec ces deux filles qu’Angélique avait sa plus particulière connaissance ; elles ne se quittaient point. L’aînée de ces filles avait été pensionnaire dans le convent où Mademoiselle Dupuis avait été élevée. Elles se connaissaient et avaient lié une espèce d’amitié. Elles se rencontrèrent au Palais, et une petite pluie qui survint leur fit lier conversation. Mademoiselle Dupuis sut de l’autre qu’elle prenait le chemin du faubourg Saint-Germain. Elle lui offrit une place dans son carrosse. Cette fille l’accepta, et lui fit en allant un portrait si avantageux de la beauté, de l’esprit et de la magnificence d’Angélique sans la nommer, que votre commère eut envie de la voir. Elle mit pied à terre dans cette maison, qui était dans son chemin ; elle la vit et l’examina ; cherchant à se souvenir de l’endroit où elle l’avait vue. Angélique la reconnut d’abord ; mais n’en fit aucun semblant devant les autres. Mademoiselle Dupuis crut se méprendre ; mais le nom de la Bustelière, dont on la nomma, qui était le nom de son père, lui fit voir qu’elle ne se trompait pas. Elle rappela ses idées, et ne douta plus que ce ne fût la même jeune fille qu’elle avait vue chez sa mère.

Elle retourna deux jours après dans cette maison, elle y dîna et y passa une partie de l’après-midi ; et comme j’allai l’y joindre, je vis Angélique, sa maison et ses meubles. Nous montâmes dans son appartement, où la richesse que votre commère y vit, la jeta dans la dernière surprise. Angélique s’en aperçut et lui dit qu’elle voulait lui faire voir autres choses. Elle ouvrit en même temps un cabinet, où nous ne vîmes que bijoux d’une valeur excessive. Il est constant que Contamine avait dessein de l’épouser ; il n’aurait jamais tant enrichi une maîtresse. Son cabinet seul et ses pierreries valaient un des plus riches mariages. Je voudrais bien vous parler un moment, lui dit votre commère toute étonnée. Je sais ce que vous voulez me dire, répondit Angélique en riant, très volontiers : je vous demande le secret, et ce que je viens de vous faire voir n’est que pour vous préparer à ce que je veux vous dire, et que vous voulez savoir. Mademoiselle Dupuis le lui promit. Elles changèrent de propos devant nous, et étant tous descendus, elles se promenèrent toutes deux seules dans le jardin.

Il est inutile de vouloir me cacher de vous, lui dit Angélique. Vous me reconnaissez, et vous m’avez promis le secret, et sur cette assurance, je vais vous dire ce que je suis présentement ; car je suis sûre que vous avez déjà fait de moi plusieurs jugements contraires à la vérité. Non, répondit votre commère, je n’ai fait de vous aucun jugement téméraire : tout ce que j’en pense, c’est que vous êtes avantageusement mariée, sans que personne en sache rien. Je vous promets le secret si vous me jugez digne de votre confidence. Je suis encore fille, reprit Angélique, aussi sage et aussi entière que ma mère m’a mise au monde, et cependant c’est un homme qui m’a mise dans l’état où vous me voyez. Ensuite elle lui conta toute son histoire qui la surprit étrangement, comme vous pouvez croire. Il est certain qu’elle ne crut pas d’abord qu’elle fût aussi sage qu’elle se disait ; elle lui promit pourtant le secret, et s’informa exactement de sa manière de vivre, et des gens qui lui rendaient visite. Elle n’apprit rien qui ne cadrât à ce qu’elle lui avait dit. Elle sut qu’elle ne sortait jamais que pour aller à l’église ou promener, et jamais seule ; toujours avec les deux sœurs, et le plus souvent avec leur mère, que qui que ce soit ne la venait voir que Contamine, qui ne lui parlait jamais hors de la vue, et fort peu en particulier ; que même il n’y allait que rarement. Qu’elle vivait fort sagement et fort retirée ; que sa fille de chambre couchait avec elle, et les deux sœurs dans la chambre par où il fallait passer pour entrer dans la sienne, et qu’on ne pouvait entrer dans son appartement sans être aperçu des gens du logis qui ouvraient lorsqu’on frappait à la porte de fer qui donnait sur la cour, par laquelle seule on pouvait entrer, et qui était toujours fermée, se fermant d’elle-même de chute. Votre commère me conta cela, je crus que c’était un beau dehors, et que l’intérieur en était criminel ; elle me pria de garder le secret, je le lui promis et lui ai tenu parole. Je me trompais cependant ; car il est certain qu’elle est trop sage. Elle vécut encore fille près de deux ans après la mort de sa mère ; et vraisemblablement elle le serait encore, si la fortune n’avait travaillé pour elle, et c’est ce qui me reste à vous dire.

Un jour Madame la princesse de Cologny alla à la Foire Saint-Germain. Mademoiselle de Vougy qui demeurait toujours près d’elle, lui tenait compagnie. Cette dame avait marchandé deux lustres de cristal chez un miroitier, et ne s’était pas accordée de prix avec le marchand. Elle n’avait pour toute compagnie que sa demoiselle, son écuyer, un page, et deux valets de pied. Elle passa chez un faïencier, dont la boutique était vis-à-vis de celle du miroitier. Dans le temps qu’elle était sortie, Angélique entra chez ce même marchand avec les deux sœurs, chez lesquelles elle demeurait. Elle voulait avoir un miroir de poche pour donner à Contamine, elle s’en fit montrer. Il est à propos de vous dire qu’elle était magnifiquement vêtue, toute en broderie d’or, collier, croix de diamants, boucles, bagues, pendants d’oreilles, agrafes, rien n’y manquait, et tout fin. Les dentelles les plus fines et les plus belles que Contamine avait pu trouver, rien n’y était épargné, c’était un présent qu’il lui avait fait aux étrennes. Elle le portait de cet air, parce que lui-même le voulait, et qu’il l’en avait mille fois priée ; car si elle avait suivi sa volonté, elle l’aurait porté bien moins leste ; et cette fois-là elle s’était mise le plus magnifiquement qu’elle avait pu, parce qu’il devait se trouver à la Foire avec de ses parents, à qui il était bien aise de la faire voir comme par rencontre, et qu’il l’avait priée d’y venir sous les armes. Son laquais la suivait, et sa fille de chambre était derrière elle. Le marchand qui ne regardait que l’apparence l’appelait Madame. Le miroir qu’elle marchandait était le plus beau de sa boutique. Dans ce moment la princesse de Cologny elle-même revint sur ses pas, pour offrir au miroitier plus qu’elle ne lui avait déjà offert de ses lustres.

Les miroirs lui frappèrent la vue, elle s’en approcha et les considéra, elle s’informa du prix, Angélique qui la reconnut voulut sortir ; mais elle ne put le faire sans être remarquée de la princesse, qui malgré son changement, et la différence de l’état où elle l’avait vue, à celui où elle la voyait, la reconnut tout d’un coup, malgré un intervalle de quatre ans. Angélique lui paraissant surprise, et par là achevant de se faire connaître, cette princesse ne put s’empêcher de lui parler. Vous êtes dans un état bien magnifique, Madame, lui dit-elle. Vous avez bien changé depuis que vous êtes sortie de chez moi : quel est votre mari, poursuivit-elle, sans lui donner le temps de se remettre ? Quand vous m’auriez fait part de votre bonne fortune, comme il me semble que vous le deviez, nous ne l’aurions pas détruite, au contraire Mademoiselle de Vougy, tout l’hôtel et moi en aurions eu la dernière joie ; mais quel est votre mari pour vous le faire prendre si haut ? Ces paroles la jetèrent dans un désordre qui ne se peut exprimer. Je suis encore fille, Madame, poursuivit-elle, d’un air fort embarrassé. Vous êtes encore fille, reprit cette princesse d’un air dédaigneux ? Vous êtes jolie, ajouta-t-elle, en lui tournant le dos et en la regardant avec le dernier mépris ; car elle crut qu’elle était une fille perdue, à qui la débauche fournissait le moyen de le porter si leste.

Angélique resta comme morte dans le moment. Elle était au désespoir d’avoir été reconnue, et que cette princesse la prenait pour ce qu’elle n’était pas. C’était ce qu’elle avait toujours appréhendé. Elle se remit pourtant en apparence, et sortit de la boutique du miroitier, dont elle prit le miroir à tel prix qu’il voulut, n’ayant pas le temps de marchander. Les deux sœurs qui étaient avec elle, étaient fort scandalisées du compliment bref de cette dame, qu’elles ne connaissaient point. Elles ne savaient qu’en penser, surtout de la confusion où leur paraissait Angélique, qui n’avait pas eu le temps de leur donner quelque défaite en paiement. Elle était effectivement dans un état qu’elle a avoué depuis, que le mépris que cette princesse avait fait d’elle, lui avait fait souhaiter de mourir dans le moment. Elle sortir promptement de la Foire, sans chercher Contamine. Elle remonta en carrosse, et dans le chemin elle chercha son excuse auprès de ces filles. Elle leur dit qu’elle avait été demoiselle d’honneur de cette dame, qui était la princesse de Cologny, qu’elle était sortie de chez elle malgré elle, sous prétexte de se marier ; qu’elle n’avait pas osé le porter beau sous ses yeux, parce que c’était une princesse fort réformée ; mais depuis qu’elle en était sortie, s’étant trouvée assez riche pour le porter d’un autre air, et n’étant plus responsable de ses actions à personne, elle avait changé de manière et obéi à sa vanité ; que sa confusion venait de ce que cette dame la croyait mariée, et qu’elle ne l’était pas, ce qui lui faisait connaître que ce n’était qu’une défaite qu’elle lui avait donnée pour la quitter. Comme il y avait là beaucoup de vraisemblance, et que cela cadrait avec les paroles de Madame de Cologny, ces filles la crurent de bonne foi, et ne s’en mirent pas plus en peine.

Contamine vint la voir le soir même ; mais elle ne lui donna pas le temps de lui demander pourquoi il ne l’avait point trouvée à la Foire. Elle lui donna le miroir qu’elle avait acheté : elle en fut remerciée : tout ce qui lui venait de cette fille lui était cher. Il lui demanda si elle se trouvait mal, qu’il voyait beaucoup d’ardeur dans ses yeux, et beaucoup d’altération sur son visage. Elle lui répondit que le sujet était léger, et lui dit la rencontre qu’elle avait faite de la princesse de Cologny. Elle n’oublia ni le compliment, ni la réplique, ni l’adieu. Il en eut un chagrin mortel, d’autant plus qu’il vit bien qu’elle se contraignait pour ne pas pleurer devant les gens qui l’écoutaient. L’affaire méritait bien qu’ils se parlassent en particulier : ils le firent dans le jardin où ils entrèrent malgré le froid qu’il faisait.

Vous voyez, Monsieur, lui dit-elle avec un torrent de larmes, que ce que j’ai prévu est arrivé. Je suis déshonorée, je ne me consolerai jamais de la mauvaise opinion que Madame de Cologny a pour moi. Je vous aime, Monsieur, l’amour que j’ai pour vous vous est trop bien dû pour le cacher ; c’est un amour de reconnaissance et d’inclination. Je vous dois tout, vous m’êtes plus cher que tout le reste du monde ensemble ; mais vous ne m’êtes point si cher que ma réputation. J’y sacrifierai tout, je ne veux point passer pour une fille de joie ; je veux justifier ma conduite dans l’esprit de cette princesse. Je veux vous rendre tout ce que je tiens de votre libéralité. Je renonce à toutes les espérances que vous avez eu la bonté de me donner, mais souffrez que je rétablisse ma réputation. J’irai chez elle dès demain ; j’aime mieux lui découvrir toute ma vie et tout perdre que de passer pour une infâme. Contamine fut frappé de cette résolution comme d’un coup de foudre. C’est donc là, belle Angélique, lui dit-il, ce que vous avez résolu ? Vous voulez donc me perdre pour jamais et quatre ans de constance réciproque ne tiendront point dans votre cœur contre un moment de chagrin ? Ce moment de chagrin, reprit-elle, durerait tout le temps de ma vie. Il est même de votre honneur qu’une fille que vous destinez à votre lit, soit d’une vertu qui ne soit point soupçonnée ; puisque c’est tout le bien qu’elle peut vous apporter. Hélas ! ajouta-t-elle, en redoublant ses pleurs et en l’embrassant, c’est vous qui avez voulu notre malheur. Si vous ne m’aviez pas obligée d’être si magnifique, la princesse ne m’aurait pas distinguée du commun ; je n’en aurais pas moins été à vous, et ma réputation serait aussi entière que mon innocence ? Il n’importe, reprit-elle, j’y suis résolue, et quand je devrais être toute ma vie la plus malheureuse des créatures, et retourner à ma première fortune, je ne souffrirai pas qu’on fasse de moi des jugements qui me sont si injurieux. Je suis trop vivement touchée de celui que la princesse fait de moi pour ne me pas sacrifier moi-même, plutôt que de la laisser dans une pensée qui me fait horreur. Tout ce que vous pouvez me dire est inutile ; je mourrais de douleur si je ne la désabusais pas ; je mourrai de vous perdre, mais mourir pour mourir, souffrez du moins que je meure justifiée et innocente dans l’esprit de tout le monde.

Contamine fit tout ce qu’il put pendant plus de deux heures qu’il resta avec elle pour lui faire changer de résolution, ou du moins pour l’obliger à différer d’un jour ; mais il ne gagna rien sur son esprit. Elle voulut suivre sa pointe, au hasard de tout ce qui pourrait en arriver, et ne pas remettre plus loin qu’au lendemain. Si je différais plus longtemps, dit-elle, la princesse de Cologny qui n’aura pas manqué de dire à Mademoiselle de Vougy, et à son écuyer, l’état où elle m’a vue, et ce qu’elle en pense ; et ceux-ci qui le diront à d’autres, donneront pied à une médisance publique qui viendrait me déshonorer jusqu’ici, et qui me rendrait tout à fait indigne de vous : au lieu qu’en prenant le devant cela ne sera pas tout à fait divulgué, et le bruit pourra s’en assoupir sans me faire du tort. Mais, lui dit Contamine, croyez-vous qu’elle vous en croira à votre parole ? Je vous nommerai, répliqua-t-elle, je n’hésiterai point, et vous êtes trop honnête homme pour me dédire. Eh ! si on ne nous croit ni vous ni moi, que ferez-vous, ajouta-t-il ? Ah ! répondit-elle en redoublant ses larmes, voilà mon désespoir. Si nous ne sommes point crus, et que vous vouliez bien me donner le peu qu’il me faudra, ma résolution est prise, je me jetterai dans un convent pour le reste de mes jours. Mais pour rester dans le monde, après la perte de mon honneur et de ma réputation, y rester dans un état qui puisse faire soupçonner que je m’y gouverne mal, c’est ce que je ne ferai assurément pas.

Vous ne m’aimez guère, reprit-il. Au contraire, dit-elle, si je vous aimais moins, je n’aurais pas tant de soin de votre honneur, qui est attaché à celui d’une fille que vous aimez assez pour vouloir épouser, et je cesserais de vous estimer et de vous aimer, si vous étiez assez peu sensible sur ce point-là, pour vouloir faire votre compagne d’une fille perdue de réputation devant le monde, quelque innocente qu’elle soit en effet.

Il n’en put jamais tirer d’autre raison, et cette obstination me fait croire qu’elle avait véritablement vécu sage avec lui ; car s’il avait eu quelque pied sur elle, elle n’aurait eu garde de faire une démarche de cette conséquence malgré lui. Elle n’aurait eu intérêt que de le ménager, et pourvu qu’il eût été satisfait, elle aurait dû être contente ; mais en faisant ce qu’elle voulait faire, c’était le sacrifier lui-même à sa vertu. Il est certain que cette sensibilité qu’elle lui témoignait sur sa réputation, la lui fit admirer et qu’il l’en aima et l’en estima davantage. Il en était pourtant au désespoir, et se jeta vingt fois à ses pieds pour l’empêcher d’en venir là. Il n’y gagna rien, et il était écrit que le même coup, qui suivant toutes les apparences devait les séparer pour jamais, serait ce qui les unirait.

Elle se coucha sitôt que Contamine fut parti, et rêva à ce qu’elle avait à faire. Elle était résolue de se déclarer ; mais les moyens lui en paraissaient difficiles. Elle craignait qu’on ne la fît pas parler à la princesse, si elle y allait elle-même. Elle craignait encore quelque insulte de la part des domestiques, qui pouvaient ne la regarder que comme la princesse l’avait regardée elle-même. Dans ce moment, elle se ressouvint de Mademoiselle Dupuis, et résolut de la prier de lui rendre service. Elle voulait aller chez elle ; mais elle se trouva si mal, qu’il lui fut impossible de se lever. À peine fut-il jour qu’elle envoya son laquais lui chercher un carrosse propre, et écrivit ce billet à votre commère.

BILLET.

Une aventure qui m’arriva hier, et que je ne prévoyais pas, m’oblige d’avoir recours à votre bonté pour prévenir les suites qu’elle peut avoir. L’état où je suis vous fera connaître le coup dont je suis frappée ; et vous saurez qu’il ne tiendra qu’à vous de me sauver ce que j’ai de plus cher, après mon salut. Je ne puis écrire davantage. Venez au nom de Dieu le plus promptement que vous pourrez.

Elle envoya ce billet et le carrosse qu’il n’était pas plus de sept heures du matin ; mais comme elle savait que Mademoiselle Dupuis vivait avec toute sorte de liberté, elle ne douta pas qu’il ne lui fût rendu dans le moment. Il le fut aussi : le laquais lui dit que sa maîtresse avait pensé mourir la nuit, et qu’elle l’attendait avec beaucoup d’impatience. Vous connaissez votre commère, elle n’a jamais plus de plaisir que lorsqu’elle en fait à quelqu’un. Elle ne se donna que le temps de mettre une simple robe de chambre, et monta dans le carrosse qu’on lui avait amené. Elle trouva Angélique dans un abattement extrême, ayant une grosse fièvre, et des maux d’estomac si vifs, qu’à peine pouvait-elle parler.

Elle fit sortir, quand elle la vit, tout le monde de sa chambre, jusqu’au médecin et au chirurgien qu’on avait été quérir. Elle lui dit, les larmes aux yeux, ce qui lui était arrivé, et l’état où elle était. Elle poursuivit par lui dire, que si elle avait assez de force pour se lever, elle le ferait uniquement pour se jeter à ses pieds, afin d’obtenir d’elle qu’elle allât à l’hôtel de Cologny s’informer [de] ce qu’on y disait. Vous connaissez particulièrement Mademoiselle de Vougy, ajouta-t-elle, elle est votre parente et votre amie ; au nom de Dieu sachez ce qu’on pense de moi. Je ne demande pas que vous me justifiiez, si vous ne le pouvez pas faire ; faites en sorte seulement que la princesse et elle suspendent leur jugement pour aujourd’hui. Qu’elles me permettent de me justifier, et pour cela qu’elles ne dédaignent pas de m’entendre. Qu’elles me fassent la grâce de souffrir que je me jette à leurs pieds, et que je leur rende un compte exact de ma vie. L’accueil que la princesse me fit hier, est un coup qui me perce le cœur, je n’y puis survivre, et il dépend de vous d’y apporter le remède. Ne le différez pas, au nom de Dieu, la plaie deviendrait incurable par le retardement. Allez-y, ajouta-t-elle, et sauvez-moi ce que je tiens plus cher que la vie. Ses paroles furent toujours entrecoupées de sanglots, de soupirs et de larmes, et votre commère ne put en refuser à l’état où elle la voyait. Elle en eut pitié, et sans perdre en consolations inutiles un temps précieux, elle remonta en carrosse, et se fit conduire à l’hôtel de Cologny.

Elle y arriva justement au lever de Mademoiselle de Vougy, qui fut étonnée lorsqu’elle la vit si matin, et plus encore lorsqu’elle en sut le sujet. Voulez-vous sauver la vie à Angélique, Mademoiselle, lui dit-elle en entrant, elle dépend de vous. Elle est dans un état digne de compassion. Que voulez-vous que je fasse pour une fille perdue, répondit-elle ? Lui rendre votre estime, reprit votre commère, et la remettre bien dans l’esprit de Madame la princesse de Cologny. Je vous la certifie sage et vertueuse, et si elle ne l’était pas, je n’aurais pas le front de m’intéresser pour elle. L’air méprisant dont la princesse la traita hier, l’a si vivement pénétrée, qu’elle en est au lit fort malade. Voilà le billet qu’elle m’a écrit, je n’ai pu refuser à ses empressements et à sa douleur, l’entremise qu’elle m’a demandée, et pour se justifier dans l’esprit de la princesse et le vôtre, elle vous demande en grâce la permission de venir se jeter à vos pieds. Je sais son innocence… Mademoiselle, interrompit Mademoiselle de Vougy, comment accordez-vous l’état de fille aussi pauvre qu’elle, avec la magnificence dont elle était hier ? Le bien ne vient point si promptement par des voies innocentes. C’est ce qu’elle vous expliquera elle-même, reprit votre commère, quand il vous plaira de l’entendre ; cependant puis-je vous demander ce que la princesse en dit ? La princesse, reprit cette demoiselle, n’en a dit qu’un mot, mais ce mot donne lieu de penser le reste, et tout l’hôtel à l’heure qu’il est, en est imbu. Tant pis, reprit votre commère, Angélique ne s’en consolera jamais. Mais, poursuivit-elle, ne pourrait-on pas empêcher que cela ne sortît de l’hôtel ? Sauvez-lui sa réputation, elle mérite d’être conservée, et ce qu’elle demande de la princesse et de vous, doit par avance vous assurer que sa conduite est sage. Tout le monde la croira criminelle sur la foi de la princesse, et bonne et généreuse comme elle est, elle aurait assurément du regret d’avoir terni la réputation d’une fille dont l’honneur ne lui doit pas être indifférent, puisqu’elle a été à vous, et qu’elle a presque été élevée dans l’hôtel. La princesse, reprit Mademoiselle de Vougy, va être extrêmement étonnée de la savoir si sensible sur le point d’honneur. Elle l’est pourtant, dit votre commère, plus que vous ne pensez, elle est très sage, je vous le répète encore ; et si vous m’acceptez pour caution, je me rends garante de sa vertu. C’est tout dire, reprit Mademoiselle de Vougy, sur votre seule assurance, je la crois présentement tout autre que je ne la croyais encore ce matin. Je vais parler à la princesse, il n’est pas encore jour pour elle ; mais je crois qu’elle me pardonnera mon indiscrétion dans un pareil sujet.

Elle alla en effet la trouver, et lui dit ce que Mademoiselle Dupuis lui avait dit. Cela parut si peu vraisemblable à la princesse, qu’elle fit entrer votre commère. Celle-ci, comme vous avez vu, avait pris l’affirmative autant qu’elle avait pu. Elle fit encore plus auprès de la princesse. Elle lui conta tout ce qu’elle savait d’Angélique, mais comme en étant persuadée elle-même, elle ajouta qu’on en saurait davantage de sa propre bouche ; que cependant elle la suppliait de ne la point condamner sans l’avoir entendue. Cette princesse lui permit de venir, et ajouta qu’elle était très satisfaite de la savoir si sensible sur le chapitre de l’honneur ; que cela lui faisait présumer qu’elle s’était toujours gouvernée sagement, et pour lui marquer, dit-elle, que sur votre seul rapport je n’en doute pas, dites-lui ce que vous allez voir.

En même temps elle fit appeler dans sa chambre tous ses officiers et ses domestiques, et lorsqu’ils furent assemblés, écoutez, leur dit-elle, je parlai mal hier au soir d’Angélique que plusieurs de vous autres ont connue ici ; je n’étais pas instruite comme je la suis à présent ; je me dédis, et lui fais réparation de tout ce que j’ai dit qui n’était pas à son avantage, parce que je la reconnais pour une fille très sage, et d’une conduite sans reproche ; ainsi que ce que j’ai dit ne fasse aucune impression sur votre esprit. J’en sais le contraire, et je serais fâchée de lui faire tort par un soupçon mal fondé.

Je n’ai pas besoin, poursuivit Des Ronais, en s’interrompant lui-même, de vous faire réfléchir sur cette action. Tout le monde connaît Madame la princesse de Cologny pour un exemple de toutes les vertus chrétiennes, et je ne crois pas qu’on puisse voir une plus belle action que celle-là, eu égard à sa qualité, envers une servante telle qu’Angélique lui avait toujours paru : car elle ne savait point encore qu’elle fût née demoiselle. Elle fit encore plus, car elle obligea Mademoiselle de Vougy d’aller la voir, et de lui faire elle-même le récit de ce qui venait de se passer à l’hôtel, l’assuran[t] qu’elle pourrait venir sitôt qu’elle voudrait, et qu’elle la recevrait fort bien. Cette demoiselle monta donc en carrosse avec votre commère, et elles allèrent ensemble chez Angélique, qui n’était pas seule.

Contamine qui était sorti le soir d’auparavant de chez elle très édifié de sa vertu, et très mal satisfait de sa complaisance, y était revenu dès le matin, dans le dessein de savoir à quoi elle se serait enfin déterminée. Il voulait faire encore ses efforts pour s’opposer à une résolution, qui suivant les apparences, devait les séparer pour jamais. Son dessein même était d’affecter de l’indifférence pour se faire rechercher à son tour ; mais l’état où il la trouva lui fit oublier la dureté qu’il avait préméditée. La fièvre qu’elle avait le fit trembler ; il devint plus mort que vif, et sans proférer une seule parole, il tomba à ses genoux devant son lit. Ils pleurèrent tous deux sans parler. Il tenait une des mains de sa maîtresse, qu’il mouillait de ses larmes. Ils furent plus d’une heure dans cet état, et ils y étaient encore, lorsque Mademoiselle Dupuis et Mademoiselle de Vougy entrèrent.

Le cri que fit Angélique en les voyant retira son amant de la tristesse où il était abîmé ; il se leva et salua ces deux demoiselles avec toute la civilité dont il était capable dans le désordre où il était. Mademoiselle de Vougy et lui furent embarrassés un moment ; mais votre commère ne leur laissa pas le temps de se défaire davantage. J’ai réussi, belle Angélique, lui dit-elle : la visite de Mademoiselle par l’ordre de Madame la princesse, en est une preuve certaine. Il ne tiendra qu’à vous de vous faire connaître pour ce que vous êtes : la princesse est prête à vous entendre. Mademoiselle de Vougy a ordre de vous en assurer, et de vous répéter ce que cette princesse a fait pour vous, qui est assurément l’action d’une sainte, et qui mérite l’admiration de toute la terre. Après cela elle lui fit le récit de tout ce qui s’était passé chez Madame de Cologny, et des bontés qu’elle lui avait témoignées pour elle. Mademoiselle de Vougy ajouta que cette princesse avait été surprise de l’état où Angélique lui avait paru, qu’elle l’avait cru mariée ; mais qu’elle ne lui avait pas semblé excusable étant fille. Que pourtant elle avait donné son libertinage, non pas à l’inclination, l’ayant connue pour une fille très sage ; mais à la nécessité qui l’avait contrainte d’étouffer dans son cœur les sentiments de vertu qu’elle devait avoir puisés dans les maisons où elle avait été élevée, et où elle avait demeuré.

Angélique la remercia de ses bons sentiments, lui demanda pardon de s’être cachée d’elle, et lui raconta toute son histoire devant Contamine même, qui en certifia la vérité. Elle finit par dire, que toutes les apparences étant contre elle, elle ne s’étonnait point que Madame de Cologny l’eût soupçonnée, mais qu’elle croirait mériter ses soupçons, si elle n’avait pas pris soin de les faire cesser. En effet, Mademoiselle, ajouta-t-elle, pouvais-je faire moins pour un homme que j’aime, et à qui je dois tout ? Et pouvais-je lui refuser la simple complaisance qu’il me demandait de me mettre en état de paraître plus digne de lui ? Je suis charmée de ce que je viens d’entendre, reprit cette demoiselle. Un[e] autre que moi pourrait se fâcher, ajouta-t-elle en riant, d’avoir servi de prétexte aux visites de Monsieur de Contamine : mais non, l’ardeur, la constance et la sagesse de vos amours, me mettent tout à fait dans vos intérêts, et si je puis vous être utile à quelque chose, je m’offre à vous rendre tous les services dont vous me jugerez capable. Je vous demande votre amitié à tous deux, vous pouvez compter sur la mienne. Je vais parler à la princesse, et je me promets de la mettre de votre côté ; ayez l’esprit en repos de ce côté-là. Il est nécessaire que vous la voyiez, je n’ai que faire de vous dire que ce doit être votre première visite dès que vous pourrez sortir ; je serai votre introductrice. Ces deux amants la remercièrent de ses bontés, et lui firent mille amitiés. Contamine lui demanda pardon d’avoir autrefois abusé de son nom pour voir Angélique. Elle n’en fit que rire ; et lui dit agréablement que les mariages étaient arrêtés au ciel avant qu’on se connût sur la terre ; et qu’outre cela, les mouvements de notre cœur ne dépendaient pas de nous. À un signe que Contamine fit à Angélique, elle la pria d’accepter un diamant qu’elle lui présenta ; et ils l’en pressèrent tous deux avec tant d’instance, qu’elle ne put s’en dispenser.

Angélique revenue de son chagrin, les pria de déjeuner chez elle. Mademoiselle Dupuis accepta sans façon le parti, Mademoiselle de Vougy en fit autant. Les deux filles et la mère du logis qui étaient montées peu de temps auparavant, et de qui on ne s’était point caché, en furent aussi. Ce déjeuner fut court ; mais sans mélancolie. Il se fit auprès du lit d’Angélique. Mademoiselle Dupuis et sa parente s’en retournèrent ensemble : Contamine et les deux sœurs restèrent. Angélique les pria de passer dans l’autre chambre ; et comme le chagrin qui l’avait rendue malade avait fait place à la joie de s’être satisfaite avec fruit, elle s’endormit tranquillement, et après un sommeil de six heures, elle se réveilla sans fièvre, mais fort faible. Elle passa le reste de la journée dans son lit ; et les deux sœurs qui pour lors savaient ses aventures, et qui avaient rendu témoignage de sa conduite, lui tinrent compagnie avec Contamine.

Mesdemoiselles Dupuis et de Vougy y retournèrent dès le lendemain. Elles furent réjouies de trouver Angélique en bonne santé. La dernière lui dit que la princesse avait toutes les envies du monde de la voir. Angélique lui répondit qu’elle irait le lendemain, et n’y manqua pas. Elle était modeste, mais propre. Contamine lui avait prêté son carrosse, elle charma tous ceux qui la virent. Elle se jeta aux pieds de la princesse, et lui baisa le bas de sa robe. La princesse la releva, et resta seule avec elle plus de trois heures. Elle se fit conter par elle-même jusqu’à la moindre circonstance de son histoire, qu’Angélique poursuivit par lui faire comprendre qu’elle n’avait pu en user autrement, à moins que de vouloir rester toujours malheureuse, et renoncer sans retour au bonheur qui semblait la venir chercher ; car Madame, ajouta-t-elle, pouvais-je refuser les présents qu’il me faisait, et qu’il m’avait destinés de longue main, à moins que de vouloir rompre avec lui ? La protestation qu’il me faisait devant ma mère de vivre toujours avec moi dans le respect ; la prière qu’il lui faisait de ne me point quitter ; la compagnie des filles avec qui je mange, qui ne m’ont point quittée depuis sa mort ; le soin que j’ai pris de ne rester jamais seule avec lui, ni dans ma chambre, ni dans aucun autre endroit hors de vue : tout cela ne dit-il pas publiquement, que j’ai toujours bien vécu ? Et les raisons que j’avais de me ménager et de n’avoir aucune faiblesse, qui sans doute m’aurait coûté ma fortune en le dégoûtant de moi, ne doivent-elles pas persuader que je n’en ai point eu ? Si je lui avais donné prise sur ma vertu j’aurais été dans sa dépendance, il n’aurait jamais souffert que j’eusse osé tromper Votre Altesse par une fausse exposition du fait, à cause de l’éclat que cela aurait pu faire. Il n’aurait cherché que sa propre satisfaction sans aucun égard à ma justification. Je n’aurais osé rien faire qu’il n’y eût consenti ; mais grâce à Dieu je me justifie malgré mon amant. Je le sacrifie lui-même à la crainte de le perdre, et pourtant je le conserve et plus amoureux, et plus persuadé de ma vertu, qui n’a pu souffrir ni l’ombre d’un crime, ni le moindre soupçon injurieux. La princesse avoua que tout parlait pour elle ; elle entra dans ses sentiments, elle se réjouit de sa bonne fortune ; elle lui témoigna du chagrin de lui avoir fait de la peine ; et par une bonté toute extraordinaire, lui promit de s’employer pour lui rendre service. Elle la fit dîner à l’hôtel ; le carrosse fut renvoyé à Contamine, parce que la princesse lui promit de la remener chez elle. Elles eurent encore après le dîner une fort longue conversation, où elle apprit qu’Angélique était née bien demoiselle : elle envoya chez Monsieur Dupuis s’en informer. Votre commère vint de la part de son père dire qu’il avait connu d’origine celui d’Angélique, qu’il était d’une très ancienne maison d’Anjou, et qu’il avait été un des principaux officiers de son régiment.

La princesse en témoigna sa joie à Angélique, lui dit que la vertu était de tous les états, mais qu’elle avait tout un autre lustre dans la noblesse, et peut-être projetant de là, ce qu’elle fit deux jours après, elle obligea Angélique de lui promettre qu’elle mènerait le lendemain Contamine la voir. Elle monta en carrosse ensuite, et y fit monter Angélique, votre commère, et Mademoiselle de Vougy. Elle les conduisit chez la première, elle eut la curiosité de monter dans sa chambre, où elle examina tout. Elle les y laissa, questionna la maîtresse et les filles du logis, et vint reprendre le soir Mesdemoiselles Dupuis et de Vougy. À son retour de Luxembourg, elle répéta encore à Angélique, qu’elle voulait absolument parler à son amant et qu’elle les attendrait tous deux le lendemain après-midi.

Il vint la voir [le soir] même, pour savoir de quelle manière tout s’était passé chez la princesse de Cologny. Elle lui en fit le récit, il fut ravi de tant de bontés. Ce n’est pas tout, lui dit Angélique, elle veut vous voir, et m’a fait promettre de vous mener demain après-midi à l’hôtel : voyez si vous m’en dédirez ? Non, belle Angélique, lui dit-il, je prends trop d’intérêt dans ce qui vous touche, pour n’avoir pas une joie parfaite de tout ce qu’une si grande princesse peut faire pour vous. Je joindrai avec plaisir mes remerciements aux vôtres, et j’accepte le rendez-vous. Je viendrai vous prendre demain dans mon carrosse, nous irons ensemble. Écrivez un billet à Mademoiselle Dupuis, je la prierai d’être des nôtres : mais, belle Angélique, poursuivit-il, quoique vous soyez dans votre négligé d’une beauté qui me charme, donnez au public tout ce que l’art pourra vous prêter. Je vous entends, dit-elle, je tâcherai de ne vous point faire de honte, et vous me verrez dans un état que vous ne m’avez point encore vue.

Elle écrivit à Mademoiselle Dupuis le billet que Contamine lui avait demandé. Il le porta lui-même, et votre commère qui lui donna sa parole pour l’heure qu’il lui marqua, me dit les termes où ils en étaient. J’admirai la conduite de la princesse, et je me doutai qu’elle n’avait pas entièrement ajouté foi aux paroles d’Angélique, et qu’elle voulait le faire expliquer. Votre commère le crut comme moi ; ainsi nous regardâmes cette visite comme la décision de la fortune de cette fille, et j’eus impatience qu’elle en fût de retour pour en savoir la réussite, et ce qu’il en pourrait arriver.

Contamine vint à l’heure marquée, je le priai de me conduire dans la rue Dauphine, j’avais intention d’aller voir sa maîtresse, je me satisfis. Nous la trouvâmes dans un état capable d’éblouir, tant par elle-même, que par les diamants dont elle était parée, je les laissai, et ils allèrent où on les attendait.

Mademoiselle de Vougy les conduisit dans l’appartement de la princesse qui les reçut le plus honnêtement du monde. Elle leur parla quelque temps en général, et ensuite elle fit entrer Contamine seul dans son cabinet. Elle lui fit répéter tout ce qu’Angélique lui avait déjà dit. Il le fit avec un air si passionné, qu’il acheva de gagner cette princesse. Elle lui demanda pourquoi il n’épousait point Angélique, puisqu’il était en âge, et qu’il n’avait besoin du consentement de personne. Cela, poursuivit-elle, me laisse de grands soupçons de vos vues. Vous avouez vous-même avoir fait plusieurs propositions à cette fille qui me paraissent fort gaillardes. Il faut que vous espériez qu’à la fin elle y succombera. Ce n’est point là ce que je pense, reprit-il, Madame, et pour vous assurer que je n’ai que des vues fort innocentes, si j’osais, je supplierais Votre Altesse de la retirer dans son hôtel, elle serait sûre de nos actions à l’un et à l’autre. Si je ne l’épouse pas en secret, et que je ne lui ai pas même proposé, c’est uniquement comme je vous l’ai dit, Madame, le profond respect que j’ai pour ma mère qui m’en empêche. Mille incidents que toute la prudence humaine ne peut pas prévoir, lui découvriraient mon mariage. Ce n’est point la peur d’être déshérité qui m’en empêche, ce sont les bontés qu’elle a toujours eues pour moi qui me retiennent. C’est cette tendresse qu’elle m’a toujours témoignée, qui me force à un respect dont j’aime trop l’habitude pour le violer, et qui serait trop mal récompensée, si je lui donnais le moindre chagrin. J’aimerais mieux me priver d’être jamais heureux, que de n’y pas répondre. Je lui sacrifie ma satisfaction, mais mon cœur est à Angélique. Elle m’a proposé plusieurs partis pour mon établissement, qui tous m’étaient avantageux, je les ai refusés sous divers prétextes. Cela lui a fait croire que j’avais le cœur occupé, je lui ai avoué ; mais j’avoue à Votre Altesse que je n’ai jamais osé lui en nommer la maîtresse. Je l’ai suppliée de vouloir bien ne point approfondir mon secret, elle me l’a accordé. Je lui ai juré de ne me point engager au sacrement à son insu ; elle m’a promis de son côté de ne me point violenter, elle me tient parole, et je suis résolu de lui tenir la mienne ; de peur même que mes assiduités ne fissent connaître Angélique, je me suis banni longtemps de chez elle. J’ai passé des mois entiers sans y aller. J’aime avec toute l’ardeur imaginable, mais j’aime sans espérance. Je n’espère pas l’épouser du consentement de ma mère, que je ne lui demanderai jamais, et je l’aime trop pour former quelques vœux contraires à mon devoir, et au respect que je lui dois. La princesse admira son procédé, et lui dit que son dessein était d’en parler elle-même à Madame de Contamine. Ah, Madame, reprit-il se jetant à ses pieds, je vous supplie de n’en rien faire. Elle y donnera son consentement sans doute, votre entremise exigera tout d’elle ; mais ce serait un consentement forcé, et je ne serais qu’imparfaitement heureux, si ma mère consentait à mon bonheur avec la moindre répugnance. Vous êtes bon fils et bon amant, lui dit la princesse, et outre cela vous me paraissez fort honnête homme. Reposez-vous sur moi, je ne vous commettrai pas mal à propos. Si je réussis vous m’en aurez l’obligation, et si je ne réussis pas, ou si je m’aperçois qu’on ne me donne pas gain de cause de bon cœur, il n’y aura rien de perdu, et je vous mettrai hors de blâme. Ce fut inutilement qu’il voulut s’opposer à sa volonté, elle y était résolue ; et il se retira incertain de ce qu’il pensait, et s’il devait avoir de la joie d’avoir une si puissante médiatrice, ou s’il devait être chagrin de ce que sa mère apprendrait enfin son secret.

En quittant la princesse de Cologny il revint trouver Angélique, à qui il dit dans quelle résolution il l’avait laissée. Elle en eut une joie sensible, et ne put s’empêcher de la lui témoigner avec mille petites caresses. Il lui en fit voir aussi, ils se félicitèrent l’un l’autre de l’appui de cette princesse, à qui Madame de Contamine ne pourrait rien refuser. Quelle joie pour des amants ! Ils se voyaient sur le point d’être l’un à l’autre ! Ils firent part de leur bonheur à Mademoiselle Dupuis et à Mademoiselle de Vougy qui n’y furent pas insensibles, et les embrassements les larmes aux yeux se mirent de la partie. Madame de Cologny fit appeler Angélique, à qui elle dit qu’elle se rendait à la prière que Contamine lui avait faite, de la retirer auprès d’elle ; qu’elle mangerait et coucherait dans l’hôtel, où elle lui donnerait une chambre. Angélique lui rendit mille grâces de ses bontés, et Contamine ne lui parla plus en particulier de cette journée. Il ramena votre commère chez elle, où son père et moi l’attendions à souper.

Ces deux amants s’étaient quittés tout remplis d’espérance de voir enfin une heureuse conclusion à leur aventure ; mais sitôt qu’ils ne se virent plus, ils ne furent plus si tranquilles. Ils regardèrent cette espérance comme une chimère qui les avait abusés, Angélique ne pouvait se flatter que Madame de Contamine, ambitieuse comme elle était, consentît jamais qu’elle épousât son fils. Elle ne voyait plus pour elle, après ce refus, que le parti du convent, ou de servir de fable à tous ceux qui auraient connaissance de l’espérance dont elle se serait flattée. Contamine de son côté n’était pas plus tranquille. Pendant qu’il avait été en présence de sa maîtresse l’amour ne lui avait promis que des idées flatteuses. La possession de cette belle personne était tout ce qu’il envisageait ; mais lorsque la solitude l’eut livré à d’autres réflexions, il envisagea que c’était une violence qu’il faisait à sa mère, de lui faire demander son consentement par une personne à qui il savait bien qu’elle n’oserait pas le refuser. Il connut que ce consentement forcé ne le rendrait pas moins criminel aux yeux d’une bonne mère, à qui il avait mille et mille obligations. Il craignit que ce coup ne fût trop sensible à celle qui lui avait donné la vie, et eut horreur de payer si mal tant de tendresse. Tout le bon fils fit taire l’amant, et sans renoncer à son amour, il se livra tout entier à son devoir.

Il rentra chez sa mère si changé par ces cruelles réflexions, qu’elle s’en aperçut. Elle lui demanda s’il était incommodé ; et elle prit tant de part à sa santé, qu’elle le détermina à se vaincre. C’en est fait, dit-il tout haut, je n’y veux plus songer. Cette dame crut que la fièvre avait attaqué tout d’un coup le cerveau de son fils, et qu’il était extrêmement mal : elle se mit en devoir de le faire soulager. Arrêtez vos bontés Madame, lui dit-il, je n’ai point de maladie corporelle, mon esprit seul est inquiété ; mais je vous demande pardon d’avoir pu pour un moment consentir à vous déplaire. Donnez ordre qu’on nous laisse seuls, je vous apprendrai tous mes crimes, en vous en témoignant mon repentir.

Cette dame fit sortir tout le monde : il se jeta à ses pieds, et y resta malgré tous les efforts qu’elle fit pour le faire lever. Il ne lui cacha rien de son amour ; il lui en fit voir toute la force. Il lui dit tout ce qu’il avait fait pour sa maîtresse ; par quel hasard il était venu à la connaissance de Madame de Cologny, ce qui s’était passé chez elle, et la promesse qu’elle avait faite de lui faire avoir son consentement. Il lui avoua qu’il n’avait pu d’abord se refuser aux plaisirs qui s’étaient présentés à son esprit. Il lui témoigna le remords qu’il en avait eu ; et que c’était ce qui le mettait dans l’état où elle le voyait. Il acheva son récit tout baigné de larmes ; il demanda pardon à sa mère de ce que cette princesse lui ferait un compliment si peu recevable. Il lui promit de n’y plus songer, ou du moins de ne lui en parler jamais, et de s’éloigner, si elle le voulait, pour donner le temps à l’absence de déraciner de son cœur un amour si peu digne de son approbation. Il avoua que c’était l’unique cause des refus qu’il avait faits des partis qu’elle lui avait offerts depuis quatre ans. Enfin il lui fit voir en même temps l’amour le plus tendre et le plus passionné pour une fille, et le plus profond respect pour une mère.

Cette dame avait tous les sujets imaginables d’être satisfaite de lui. Excepté le mariage il avait toujours été soumis à ses volontés. Il n’avait jamais abusé de ses bontés, et avait toujours réciproqué par une piété sincère, la tendresse qu’elle avait pour lui. Elle le laissa achever sans l’interrompre : l’état où il était lui faisait pitié ; elle le consola elle-même, et l’envoya reposer. Elle se coucha dans l’incertitude de ce qu’elle avait à faire, mais avant qu’elle s’endormît, elle prit sa résolution.

Elle fut éveillée par sa femme de chambre, qui lui dit qu’un gentilhomme demandait à lui parler de la part de Madame la princesse de Cologny. Elle le fit entrer. Il lui dit qu’il venait savoir d’elle à quelle heure la princesse pourrait venir la voir, pour une affaire qu’elle ne pouvait communiquer qu’à elle-même. Elle pria ce gentilhomme d’entrer un moment. Elle se fit promptement habiller, ayant su de lui que Madame de Cologny était visible, elle monta en carrosse avec ce gentilhomme et se fit conduire à l’hôtel. Il y avait longtemps qu’elle aurait voulu voir son fils marié, et la personne dont il s’agissait étant demoiselle de bonne maison, elle avait résolu de passer sur le bien. Elle était pénétrée de l’amour que son fils lui avait découvert, et très satisfaite de son respect. Elle avait envoyé savoir en s’habillant, dans quel état il se trouvait. On lui avait rapporté qu’il avait très mal passé la nuit ; qu’il n’avait fait que soupirer, et qu’il ne faisait que de s’assoupir. Elle ne voulut pas interrompre son repos, et partit avec défense de lui dire où elle était allée, crainte de redoubler son inquiétude et son agitation.

La princesse, ayant été avertie qu’elle venait, lui sut bon gré de sa civilité. Elle alla au-devant d’elle et la rencontra sur l’escalier. Elle l’embrassa, et elles se retirèrent seules dans le cabinet de la princesse. Au bout de deux bonnes heures, elles rentrèrent dans la chambre ; et Madame de Cologny envoya quérir Angélique, qui pendant ce temps-là avait été, comme vous pouvez croire, sur des épines. On l’avait, presque malgré elle, mise par l’ordre de cette princesse, dans l’état magnifique, où elle était venue la veille. Elle fut surprise de se voir appeler, quoiqu’elle s’y attendît. Elle y alla avec une certaine pudeur sur le visage qui acheva de gagner le cœur de Madame de Contamine. Approchez, Angélique, lui dit Madame de Cologny en la prenant par la main, voilà Madame, poursuivit-elle, en la présentant à Madame de Contamine, la demoiselle que vous avez demandée. Voyez si Monsieur votre fils pouvait faire un plus beau choix : vous l’aimerez et vous l’estimerez, quand avec la beauté de son corps, la vertu et la beauté de son âme vous seront connues.

Angélique, pendant ce temps-là était dans un désordre si grand, qu’elle ne se connaissait pas. Elle n’entendit point ce qui se disait, et ce n’est que de Mademoiselle de Vougy que nous savons le commencement de cette scène. J’avoue, dit Madame de Contamine, en embrassant Angélique, que si mon fils est condamnable, il a du moins une belle excuse. Je ne connais guère de filles à Paris plus belles, ni mieux faites. Ce n’est pourtant pas à ces beaux dehors, ajouta-elle en parlant à Angélique, que vous devez le consentement que je donne à votre mariage avec mon fils. C’est premièrement à la recommandation de Madame la princesse de Cologny, à votre vertu, et à votre sagesse, dont elle m’a assurée. Rendez-lui en toutes les grâces qui vous seront possibles. Je l’accorde encore à la soumission et au respect que mon fils a toujours eus pour moi. J’espère que vous en aurez autant, et que je ne me repentirai jamais de vous avoir reçue dans ma famille. Angélique ne répondit devant la princesse que par ses pleurs et une profonde révérence.

Madame de Contamine conta ce que son fils lui avait dit le soir, et ce qu’il avait fait. Cette vénération d’un bon fils pour sa mère fut admirée. La princesse entra un moment dans son cabinet pour y prendre un reliquaire. Angélique restée seule avec la mère de son amant et Mademoiselle de Vougy, ne perdit point le temps de faire ce qu’elle n’avait osé faire en présence de la princesse. Elle se jeta aux genoux de sa future belle-mère, lui baisa les mains, lui fit mille remerciements de sa bonté, et l’assura d’une vénération et d’un respect égal à celui de son fils. Cette dame avait fait et faisait encore tout ce qu’elle pouvait pour la faire lever. La princesse qui sortit dans ce moment de son cabinet, lui sut bon gré de son action. J’aime, lui dit-elle, en la relevant et en la baisant, à voir que vous savez vivre. Je suis très satisfaite de cette démarche, qui me persuade que vous méritez les bontés que Madame a pour vous. Elle obligea Madame de Contamine d’accepter son reliquaire qui était un présent de princesse. Elle avait su de Mademoiselle de Vougy que Contamine l’avait forcée d’accepter un diamant, elle avait pris la dette sur elle, et ne voulut pas demeurer en reste. Elle leur témoigna ensuite la véritable joie qu’elle avait d’avoir contribué à la satisfaction de l’une, et à la fortune de l’autre. Elle dit qu’elle voulait faire le mariage, et qu’elle ne voulait pas qu’elle découchât de l’hôtel, que pour aller chez son époux. Elle ne lui portera point de dot, ajouta-t-elle, en parlant à Madame de Contamine ; mais je me flatte de lui en tenir compte, soit par mon crédit, soit par celui de mes amis. Il peut compter sur ma protection, et peut-être en sentira-t-il des effets plus tôt qu’il ne pense.

Cette princesse les retint toutes à dîner, où votre commère qui arrivait, se trouva ; et depuis ce jour-là, jusques à son mariage, Angélique n’eut point d’autre table ; honneur que cette princesse n’accordait qu’à des gens d’une vertu reconnue, et d’un mérite distingué.

L’après-midi Madame de Contamine mena elle-même Angélique, avec Mesdemoiselles Dupuis et de Vougy, dans la chambre de son fils. Il était encore au lit très mal, et ce fut ce qui recula son mariage qui ne se fit que deux mois après. Angélique ne le quittait point, qu’aux heures du repas, et y restait toute la journée, lorsque la princesse ne dînait point à l’hôtel. Elle en usa fort bien avec Madame de Contamine, et se fit surtout tellement aimer de cette dame, qu’elle ne supportait qu’impatiemment le retard de la cérémonie. Ils furent enfin mariés, il y eut deux ans à Pâques. Ils demeurent toujours chez la belle-mère, à moins qu’il ne soit obligé de sortir de Paris pour plus de deux jours ; car pour lors il faut qu’elle le suive. Elle a déjà eu deux enfants, et est encore grosse, et suivant toutes les apparences, sa famille sera très nombreuse ; car elle n’attend pas l’année juste pour accoucher. Elle est adorée de sa belle-mère, et de son mari, qui ne peuvent pas la perdre de vue. Elle est toujours avec sa belle-mère, ou avec Madame de Cologny, qui va la prendre presque tous les jours pour aller se promener ensemble, et qui la retient le plus souvent à coucher avec elle, lorsque Contamine n’est point à Paris. Elle visite très souvent Mademoiselle Dupuis, qui est presque tous les jours chez elle. Tout ce que je puis vous en dire, c’est qu’elle est la plus heureuse de toutes les femmes, qu’elle a le secret de se faire aimer de tout le monde, et que qui que ce soit qui sait son histoire, ne porte envie à sa fortune, parce qu’il est constant qu’elle la mérite. Je vous laisse à penser si elle ne bénit pas la confusion qu’elle a eue au faubourg Saint-Germain à la Foire ; puisque c’est de là que vient tout son bonheur et son établissement, aussi bien que l’appui que son mari a encore : car il est certain, que quand il aurait l’honneur d’être du sang de la princesse, elle ne prendrait pas plus hautement ses intérêts.

Voilà poursuivit Des Ronais, ce que vous vouliez savoir de Madame de Contamine, sur quoi je vous laisse la liberté de moraliser. Je voudrais bien savoir moi, de quelle manière Mademoiselle Dupuis se tirera d’affaires. Elle s’en tirera bien, reprit Des Frans, ne vous en embarrassez pas, je vous ai dit que l’heure est prise pour demain, serez-vous d’humeur d’y venir ? Je n’en sais rien, répondit Des Ronais. Vous n’en savez rien, répliqua Des Frans en riant ? La réponse est honnête ! Mais sachez que si vous ne me promettez pas d’y venir, et si vous ne venez pas en effet, je romprai tout commerce avec vous. À quoi bon tant de façons, poursuivit-il, en tournant la tête : vous faites plus le fâché que vous n’êtes. Vous voudriez déjà être raccommodé, il n’y a que la honte qui vous retienne. Répondez juste, viendrez-vous ? Que vous êtes pressant, reprit Des Ronais en riant ! Je ne veux pas rompre avec vous, et demain vous ferez de moi tout ce que vous voudrez.

Dupuis entra dans ce moment ; il venait les quérir pour les mener souper chez lui. J’ai fait ce que j’ai pu pour y faire rester ma cousine, dit-il ; mais Madame de Contamine avec qui elle était, me l’a enlevée. Elle m’a pourtant prié d’être demain à dîner au logis, elles m’ont assuré que vous en seriez, poursuivit-il, en parlant à Des Frans, et que vous y amèneriez un de vos amis de ma connaissance ; ne serait-ce point par hasard Monsieur Des Ronais ? Vous l’avez deviné, répondit Des Frans. Vous serez donc enfin mon cousin, reprit Dupuis parlant au conseiller ? Je ne sais ce qui en sera, dit celui-ci, en riant ; mais votre cousine veut que cela soit. Il est beau d’être recherché des dames, reprit Dupuis sur le même ton ; et plus encore de s’en vanter ! Mais sera-ce malgré vous que vous serez mon cousin ; devinez, répondit Des Ronais en riant. Je devine que non, dit Dupuis, me trompé-je ? Laissez Monsieur Des Ronais en repos, interrompit Des Frans ; ne voyez-vous pas bien que le pauvre garçon ne sait pas ce qu’il veut lui-même. Après cela ces trois amis sortirent, et allèrent souper chez Dupuis qui les régala splendidement. Ils parlèrent d’affaires, Des Frans les informa de ce qu’il avait fait avec ses parents, et de la résolution où il était de s’établir. Dupuis lui indiqua une charge telle qu’il la souhaitait. Ils résolurent de voir si on en pourrait traiter, et se séparèrent fort tard.

Ils allèrent le lendemain matin voir si on pourrait traiter de cette charge ; et comme d’un côté on voulait vendre, et que de l’autre on voulait acheter, le marché fut bientôt conclu. Ils restèrent pourtant jusqu’à une heure après midi, que Des Ronais les fit souvenir qu’ils devaient aller dîner chez Mademoiselle Dupuis. J’aime ce soin de votre part, lui dirent Des Frans et Dupuis en même temps, et en riant.

Ils trouvèrent bonne compagnie, on les gronda de s’être fait attendre. Dupuis, au lieu de s’excuser, dit que ce n’était pas la faute de Monsieur Des Ronais ; car, poursuivit-il, en le montrant à sa cousine, nous ne serions point encore venus, si Monsieur ne nous avait fait souvenir qu’il ne peut plus vivre brouillé avec vous, et c’est ce qui nous a fait hâter. Des Ronais rougit, et sourit à ces paroles ; mais sans lui donner le temps de répondre, Madame de Contamine le prit par le bras. Venez ici fantasque, lui dit-elle en riant, allons à genoux devant votre maîtresse, et demandez-lui pardon de toutes vos folies. Ah ! Madame reprit Des Frans en riant, ce n’est pas là exécuter de bonne foi le traité ; je l’ai amené pour entendre une justification, et non pas pour demander pardon. Il est en bonne main, reprit cette dame sur le même ton, j’en rendrai bon compte ; mais je veux qu’il obéisse. Allons vite, poursuivit-elle, en s’adressant à lui, on est près de vous pardonner, mais il faut demander pardon, faites les choses de bonne grâce. Où vous ai-je amené, mon pauvre Monsieur Des Ronais, lui dit Des Frans, en haussant les épaules et en riant. Dans un coupe-gorge, répondit celui-ci. He oui, Madame, poursuivit-il, s’adressant à Madame de Contamine, je demande pardon de tout mon cœur. C’est de vous, ajouta-t-il, parlant à l’aimable Dupuis, que je veux l’obtenir ; je vois votre innocence dans vos yeux, je suis au désespoir de mes égarements… Vous êtes tout pardonné, reprit cette belle fille, en l’embrassant les larmes aux yeux. Ce n’est point avec vous que je veux faire la renchérie, mais en consentant d’oublier tout ce que vous m’avez fait, je vous prie pour l’avenir de ne plus vous abandonner aux apparences qui sont très souvent fort trompeuses ; mon cœur devait vous être connu. Venez, continua-t-elle, en le prenant par le bras, mettez-vous là et dînons, après cela on vous parlera. Ce sera moi, Monsieur, dit un homme parfaitement bien fait, qui vous désabuserai. Je suis le Gauthier supposé dont vous avez tant pris d’ombrage. Il est juste qu’après avoir mis le divorce entre Mademoiselle Dupuis et vous, j’y rétablisse la concorde et l’union. Je ne trouverais pas Mademoiselle Dupuis fort blâmable, Monsieur, reprit Des Ronais, je me mettrais volontiers de son côté. Un homme aussi bien fait que vous, peut facilement faire une infidèle. Doucement, Monsieur, dit en riant une fort belle femme qui n’avait point encore parlé, ne galantisez point tant mon mari sur sa bonne mine, vous me rendriez bientôt jalouse si vous étiez femme, et je ne veux pas la devenir, vous en avez trop souffert. Contentez-vous de savoir que la lettre qui vous a rendu fou à courir les champs, était pour moi. Il était pour lors mon amant, il est à présent mon époux ; et pour vous ôter tout scrupule, nous consentons à vous dire pourquoi Mademoiselle Dupuis recevait des lettres qui n’étaient pas pour elle. Et comme cela ne se peut faire qu’en vous disant ce qui s’est passé entre Monsieur de Terny et moi, nous en remettrons le discours après avoir dîné, s’il vous plaît.

On se mit donc à table, les deux amants proche l’un de l’autre. Des Frans se mit entre Madame de Contamine, et une autre dame qu’il n’avait point encore envisagée, et qui n’avait point encore ouvert la bouche. Il s’aperçut que cette dame avait voulu sortir, et que sans Madame de Contamine, elle serait sortie en effet. Il remarqua qu’elle ne tournait point la tête de son côté ; il la regarda et la reconnut pour une de ses anciennes connaissances, à laquelle même il avait autrefois fait semblant d’en vouloir. Ah ! Madame s’écria-t-il, en l’embrassant tout d’un coup, quelle heureuse aventure vous conduit ici ? Cette dame surprise, lui répondit que c’était à Mademoiselle Dupuis qu’il devait sa rencontre ; et si j’avais su poursuivit-elle, que vous eussiez dû y être, Monsieur, je n’y serais pas venue ; mais j’ai été trompée. Êtes-vous fâchée de m’y voir, Madame, reprit-il d’un grand sérieux ? Non, Monsieur, dit-elle, puisque c’est vous qui avez amené Monsieur Des Ronais.

Ce n’est pas le temps d’entrer en matière, interrompit Madame de Contamine, une autre fois vous vous éclaircirez ensemble ; présentement dînons, et sachons les aventures de Monsieur de Terny ; celles de Monsieur Des Frans et de Madame de Mongey auront leur temps. On suivit ce conseil et on dîna fort bien. Ils parlèrent pendant le dîner des ombrages que les amants prenaient assez souvent de la conduite l’un de l’autre. Ils avouèrent que les querelles qui en provenaient étaient un nouveau sel au raccommodement, mais ils convinrent que quelque plaisir qu’on eût de se raccommoder, il n’égalait pas les peines qu’on souffrait quand la brouillerie était sincère. Par exemple, ajouta Monsieur de Terny, voilà Monsieur Des Ronais et Mademoiselle Dupuis qui goûtent tout le plaisir du raccommodement, après avoir été fort longtemps brouillés, (et en effet ils se faisaient mille caresses) mais quels chagrins et quelles peines n’ont-ils pas soufferts pendant qu’ils ont été en querelle ? Quels maux ne se sont-ils pas faits à plaisir ? Et dans quel état étaient-ils tous deux ? Mais afin de lui donner toute la satisfaction qui dépend de nous, poursuivit-il, en lui montrant toute l’innocence de Mademoiselle, il est juste de lui tenir parole, et de lui raconter le sujet qui a donné lieu à sa jalousie.

Oui, Monsieur, interrompit Madame de Contamine, cela est juste ; mais il est juste aussi que tout le monde vous écoute, et pour cela, poursuivit-elle, s’adressant à Des Ronais, passez s’il vous plaît, auprès de moi à la place de Monsieur Des Frans ; et vous Monsieur Des Frans, ajouta-t-elle, prenez place s’il vous plaît entre votre commère et moi. Dussé-je passer pour indiscrète, il faut que je vous sépare tous. Vous, Monsieur Des Ronais, parce qu’il faut que vous soyez attentif à ce que Monsieur de Terny va dire ; et vous, Monsieur Des Frans, pour me venger de vous, qui pendant tout le dîner n’avez pas eu la civilité de me dire deux mots, et n’avez fait que parler bas à Madame de Mongey. Ah ! Madame, reprit Des Frans, vous faites prendre garde à des choses dont on ne se serait point aperçu sans vous. Il est vrai, dit-elle en riant, il n’y a que moi qui ai de bons yeux ; mais vous pourriez interrompre Monsieur de Terny, dont il n’y a que son épouse qui vous sépare ; et moi je pourrais prêter l’oreille à quelque chose que vous voulez qui soit secrète. Non, Madame, répondit Des Frans en rougissant, nous n’interromprons personne, je vous le jure. Soit, dit-elle en riant ; la place où vous êtes vous plaît, achetez-la par votre silence, ou comptez que vous n’y resterez pas longtemps. Vous pouvez commencer, Monsieur, poursuivit-elle, parlant à Monsieur de Terny, tout le monde est prêt à vous donner audience. Il voulut adresser la parole à Des Ronais, qui lui dit qu’il n’avait plus aucun soupçon, et qu’il le dispensait de son récit. Je ne l’en dispense pas moi, reprit la belle Dupuis, et je le prie de le faire. Il le fit donc en ces termes.

Histoire de Monsieur de Terny, et de Mademoiselle de Bernay. §

Je ne suis point de cette ville, mais j’y suis venu si jeune, que je me regarde comme un de vos compatriotes. Je suis d’une assez bonne maison d’une province fort éloignée. Mon nom est fort connu dans le lieu de ma naissance, mais peu ailleurs, si ce n’est par le moyen de quelques parents que j’ai eus, qui l’ont porté chez les voisins de la France, chez qui ils ont eu des emplois, et même des établissements. J’étais fort jeune lorsque mon père m’envoya ici apprendre mes exercices, les fortifications, et tout ce qui peut servir à un jeune homme qu’on destine aux armes. La France était dans un calme et dans une tranquillité profonde, dont ses voisins ne la laissèrent pas jouir longtemps. À peine savais-je monter à cheval, et peu d’autres choses convenables au parti que j’embrassais, que je suivis les autres plus âgés que moi. Nous allâmes en Flandres, je ne vous dirai point ce qui s’y passa, ce n’est point une relation que vous attendez de moi, c’est mon histoire particulière et celle de ma femme. Je fus blessé et me fis porter à Calais, tant pour être mieux soigné, que parce que j’avais des parents en Angleterre, dont je recevais des secours plus promptement que de chez moi. J’y trouvai un Parisien, officier blessé comme moi, un peu âgé. Nous y fîmes connaissance, et y liâmes une amitié qui n’a fini qu’avec sa vie. Il s’appelait de Bernay, et était fils d’un homme puissamment riche, voilà sa sœur, poursuivit-il, en montrant sa femme. Nous revînmes ensemble à Paris, je retournai à l’académie, et la campagne suivante j’entrai dans les Mousquetaires. Je revins encore passer l’hiver à Paris. J’y trouvai Bernay, notre amitié se redoubla. Je quittai les Mousquetaires, et pris une compagnie dans le même régiment que lui, et nous fîmes deux campagnes ensemble ; en un mot, nous étions inséparables. Son père même à qui j’eus le bonheur de ne pas déplaire, me témoigna autant d’amitié, que depuis il m’a témoigné de haine, c’est-à-dire le plus qu’il put.

Bernay devint amoureux d’une très belle femme, cela ne s’opposa point à notre amitié : au contraire il m’en aima davantage, parce que je lui devins nécessaire. Je me raillais quelquefois de lui et ne trouvais pas bon qu’il s’amusât à courir toute la nuit comme il faisait fort souvent. Il voulait me persuader que le seul plaisir de la vie était d’avoir une maîtresse, et d’en être aimé. Je me moquais de sa morale, et m’en serais moqué longtemps, si je n’avais pas vu sa sœur. J’avais dans ce temps-là vingt-six à vingt-sept ans. Il me dit un jour qu’il avait fait partie pour aller avec Madame d’Ornex sa sœur, voir deux cadettes qu’ils avaient pensionnaires dans un convent à quelques lieues de Paris, qu’ils iraient le lendemain et reviendraient le jour même, et que si je voulais être des leurs, je leur ferais plaisir. Je connaissais Madame d’Ornex, mais je n’avais point encore entendu parler de ses deux autres sœurs, et voulant connaître toute la famille de mon ami, je me mis volontiers de la partie avec d’autant plus de plaisir qu’il aimait l’aînée de ces deux filles que nous allions voir, parce qu’il en parlait avec feu.

Je n’avais jamais rien aimé, je la vis, j’en fus charmé, et en effet elle était dans ce temps-là parfaitement belle. Suis-je si changée, dit Madame de Temy en l’interrompant ? Si tu n’es pas changée aux yeux des autres, reprit-il, tu l’es aux miens ; surtout depuis environ deux mois que nous sommes mariés. Quoique ma femme soit laide à présent, continua-t-il en riant, elle me parut belle, et comme elle est changée il faut vous en faire le portrait. Nous voyons l’original, dit Madame de Contamine, venez au fait. J’aime dans une belle femme comme vous, Madame, reprit-il, cette charmante impatience, elle témoigne que vous êtes curieuse de la conclusion et des bons endroits. L’habit modeste qu’elle avait me la fit paraître un ange en habit noir. Elle portait le deuil de sa mère, j’eus compassion de son malheur. J’avais appris en venant que son père la destinait à être religieuse, aussi bien que son autre sœur. Ses yeux trop peu recueillis pour un couvent, et qui me paraissaient aller à la petite guerre, un air fin et éveillé, des manières dissipées, tout cela me mit en colère de voir si peu de disposition au parti qu’on la forçait de prendre. Je ne pus m’en taire.

Quoi, dis-je à Bernay, vous m’avez parlé en venant ici de vos deux sœurs, comme de deux filles qui n’étaient propres que dans un couvent ; et vous ne m’aviez pas dit que Mademoiselle est belle comme un ange ? Ce ne sont que les laides et les contrefaites qu’il faut séquestrer, poursuivis-je ; mais une fille belle, bien faite, et aussi spirituelle que Mademoiselle paraît l’être, c’est un sacrilège tout pur. Je ne conviens pas, Monsieur que je sois belle, reprit Clémence ; mais quand je la serais, je ne vois pas que ce fût un sacrilège, au contraire c’en est un de n’offrir à Dieu que le rebut du monde. Non, Mademoiselle, repris-je avec précipitation, ne vous flattez pas qu’on ne vous offre à Dieu, que parce que vous êtes belle, d’autres intérêts y ont part, et la piété n’y entre pas pour beaucoup. Ce n’est point à Dieu qu’on vous sacrifie, c’est à la fortune de Monsieur et de Madame, poursuivis-je en lui montrant Bernay et Madame d’Ornex, et si vous étiez née l’aînée des filles ou d’un autre sexe, le couvent ne vous serait jamais de rien, et ne vous sera même de rien, si vous en êtes crue, ou je suis mauvais physionomiste. Avouez-le de bonne foi, ajoutai-je, vous vous ferez religieuse, mais ce seront les vœux de votre famille que vous offrirez à Dieu, et non pas les vôtres. Ma sœur est trop raisonnable, reprit Madame d’Ornex fort scandalisée de mes paroles, pour embrasser un état où elle ne serait point appelée. Celui de religieuse veut de la vocation, et je ne crois pas que qui que ce soit voulût la violenter. Si Mademoiselle est maîtresse de ses actions, répliquai-je, elle sera religieuse comme vous, du moins si elle veut m’en croire. J’en croirai là-dessus la raison, dit-elle. J’avoue que j’ai eu quelque peine à me résoudre de passer ici ma vie ; mais enfin je m’y suis déterminée. Le peu que j’ai vu du monde, qui ne m’a pas trop plu et les religieuses qui m’en ont entretenue, m’ont si bien fait voir la différence qu’il y a de la tranquillité où elles vivent, aux désordres et aux embarras qu’on y voit, que j’en suis dégoûtée. Vous ont-elles fait voir aussi, vos religieuses, repris-je, la différence qu’il y a entre la douceur qu’une femme trouve dans les bras d’un honnête homme, et la piqûre de vos disciplines ? Ce que vous dites là n’est pas sage, reprit Madame d’Ornex, en rougissant de colère. Je m’en rapporte à vous Madame, lui répliquai-je. Je voudrais bien savoir si vous voudriez être à présent religieuse ? Oui, me dit-elle en soupirant, et je m’aperçus que ses yeux étaient humides. Je ne la pressai pas de me répondre, et Bernay me dit peu de jours après, le sujet de ses pleurs et de sa langueur continuelle.

Cette conversation fut poussée fort loin, et de telle sorte que je crus n’avoir pas fait ma cour à cette dame, et que j’avais dérangé une bonne partie des résolutions de Clémence. Pour mon ami il ne me parut pas y prendre beaucoup de part ; au contraire, il me dit en particulier qu’il n’approuvait point la tyrannie de son père, qui voulait cloîtrer une partie de ses enfants pour avantager les autres. Je restai au parloir le plus longtemps que je pus, et je m’aperçus que les yeux de Clémence me regardaient sans haine. Pendant le chemin de là à Paris, je tins à peu près le même style qu’au parloir, mais plus effrontément, parce que n’étant plus écouté que par un homme et une femme mariée, je ne craignais plus de blesser les oreilles chastes. Madame d’Ornex me dit que je ne ferais pas plaisir à son père de donner de pareilles leçons à ses sœurs. Je n’irai jamais à leur convent, répondis-je, (quoique je ne le pensasse pas de même, mais j’étais bien aise de donner le change à cette femme que je trouvais trop pénétrante) c’est à faire, poursuivis-je, à leurs directeurs de leur parler de dévotion, et à un homme comme moi de leur témoigner du regret de leur clôture. Suis-je d’un âge et de profession à être catéchiste ? Il me ferait beau voir parler d’extases, d’illuminations, de retraites, et d’autres termes de l’art que j’ignore, j’en laisse le soin aux autres, mais pour lui parler du monde, c’est mon fait. J’aurais parlé à une autre comme à elle, et encore mieux, car je n’aurais pas eu à ménager l’intérêt que vous avez tous deux dans la continuation de son dégoût pour le siècle. Je fis ce que je pus pour ôter de l’esprit de cette femme, toutes les impressions qu’elle pouvait avoir de m’avoir entendu parler avec tant de feu ; mais je ne réussis pas. Elle fut cause que je ne fus pas mis d’une autre partie qui se fit peu après.

Pour Bernay, je ne lui cachai rien de ce que je pensais. Je fus satisfait de sa réponse, où il me déclara tous les secrets de sa famille. Je ne suis point surpris, me dit-il, en m’embrassant, de la déclaration que vous me faites ; je m’y suis attendu dès que nous sommes sortis du couvent de ma sœur. Si je puis vous y rendre quelque service, je le ferai de tout mon cœur ; mais vous aurez de grands obstacles à surmonter, dont le plus considérable est la volonté absolue de mon père, qui veut qu’elles soient toutes deux religieuses, surtout elle, qu’il n’a jamais aimée, et que ma mère haïssait, parce qu’elle n’a jamais voulu se soumettre à mille complaisances qu’on voulait exiger d’elle. Je l’ai toujours fort aimée, et je suis sûr qu’elle m’aime bien ; mais que faire pour elle, puisque nous dépendons tous d’un père qui ne suit que son caprice, sans s’embarrasser de l’inclination de ses enfants ? Ma sœur, Madame d’Ornex, est mariée malgré elle, non pas qu’elle ne voulût point se marier ; mais elle ne voulait pas épouser d’Ornex, et mon père la fit choisir tout d’un coup entre lui et le couvent, pour le reste de ses jours. Elle est malheureuse avec lui : ce n’est qu’un brutal qui la traite très mal. Elle ne porte point de santé, et la pauvre femme n’a nul crédit ; au contraire père et mari la font désespérer, et la rendent garante de la résistance de ses cadettes à faire leurs vœux. Elles sont toutes deux dans le couvent d’aussi bon cœur qu’un oiseau sauvage est en cage ; et quoiqu’elles ne veuillent pas être religieuses de leur bon gré, il faut qu’elles le soient par nécessité : car mon père et ma mère pour marier Madame d’Ornex, l’ont tellement avantagée par son contrat de mariage, qu’elle et moi, qui me suis fait faire justice presque le pistolet à la main, et par une force majeure, pour n’être pas sacrifié comme nos cadettes, emporterons tout le bien de la famille. Ce n’est pas, poursuivit-il, que je ne me dépouillasse volontiers en votre faveur ; mais je ne vois pas qu’il y ait rien à espérer du vivant de mon père qui est l’homme du monde le plus entier et le plus emporté.

Vous me connaissez mal, lui dis-je, si vous croyez que la considération du bien m’empêche de rechercher votre sœur. Je suis, grâce à Dieu, assez riche pour elle et pour moi, et je dois l’être encore un jour davantage : ainsi je vous jure dès à présent de ne jamais vous faire de peine de ce côté-là, et de vous laisser la possession tranquille de tout le bien, y en eût-il vingt fois plus. Vous avez encore à combattre, reprit-il, l’esprit de ma sœur, qui est la fille du monde la plus fière, et la plus résolue ; rien n’est capable de la faire démordre. Elle est dans le couvent malgré elle. Il n’y a pas encore longtemps que mon père n’en voulait pas faire une religieuse. Il ne l’y laissait que parce qu’il ne voulait pas avoir de filles chez lui. Madame d’Ornex n’en est sortie que pour faire faire ses habits de noce, et pour recevoir avec plus de bienséance les visites qu’on lui rendait. Mon père voulait les marier toutes deux en même temps, son aînée se rendit, mais elle qui a une tête de diable, bien loin d’imiter sa sœur et d’obéir à mon père, le traita comme un tyran de ses enfants, et conclut par dire qu’elle voyait bien qu’elle était destinée à être malheureuse dans ce monde, soit en épousant un homme qui lui déplaisait, soit en restant dans le couvent malgré elle, et damnée par conséquent dans l’autre monde, n’ayant pas pu faire son salut dans celui-ci ; mais que du moins elle aurait la satisfaction de n’entrer pas toute vive dans les bras du démon. Ce fut ainsi qu’elle baptisa l’homme que mon père lui destinait, qui était en effet un très dégoûtant monsieur ; mais ma sœur est une sotte : outre que c’eût été un manteau, il pouvait mourir le premier, et la laisser veuve. Je perdis mes prières pour la faire changer de résolution. Elle fit encore pis, car elle ne voulut jamais dire adieu à mon père quand il s’en alla, et pour ma mère elle lui dit, que si le joli monsieur qu’elle voulait lui faire épouser lui plaisait tant, elle pouvait le garder ; qu’on n’en soupçonnerait jamais du mal, étant bâti d’une manière à mettre la réputation d’une femme à couvert de la médisance. Enfin elle porta son emportement et son manque de respect si loin, que mon père et ma mère sortirent dans une si grande colère contre elle, qu’ils l’ont presque déshéritée. Peut-être en enragera-t-elle, mais il n’est plus temps. Ma mère est morte il n’y a qu’un mois, elle a témoigné du regret à la mort de l’avoir si rudement traitée, aussi bien que d’avoir forcé l’aînée ; mais ce qui était fait ne pouvait pas se rétablir. Malheureuse pour malheureuse, je crois que Madame d’Ornex voudrait être encore dans le convent, et en avoir fait autant qu’elle ; ainsi je ne vois pas que rien se dispose en votre faveur. Si pourtant vous voulez tenter l’aventure, je vous donnerai tous les secours qui dépendront de moi.

J’acceptai ses offres et j’allai voir Clémence. Elle me répondit comme une fille mise dans le couvent de son bon gré aurait pu faire ; mais ses yeux me disaient le contraire. Je lui dis tout ce que je sentais pour elle ; je lui montrai mon désespoir de la voir renfermée ; et lui promis que pourvu qu’elle voulût y consentir, je trouverais les moyens de l’en tirer malgré grilles, serrures, murailles et parents. Elle me répondit toujours du même style, et me faisait des signes d’yeux que je ne comprenais pas. J’en étais surpris aussi bien que de ses réponses : mais je fus éclairci de tout ; car après m’avoir fait un dernier signe, s’être mordu la lèvre et levé ses yeux au ciel, elle me quitta brusquement, en me disant que je lui ferais plaisir de revenir l’après-midi quérir une lettre qu’elle allait écrire à son frère. Je vis sortir une soeur d’un coin qui avait entendu tout ce que j’avais dit, et dont la présence avait empêché la sincérité des réponses.

Je sortis pis qu’enragé, je revins l’après-midi, je lui donnai un billet par lequel je l’assurais d’un amour éternel ; et que j’étais préparé à tout événement pour la tirer d’où elle était. Je l’assurais que je viendrais dans trois jours quérir la réponse que je lui demandais, et la priais de m’indiquer les moyens qu’elle jugerait à propos que je prisse, pour la tirer de prison. Je l’instruisais en peu de mots de ce que son frère et moi avions dit. Elle me donna la lettre qu’elle avait écrite, qui fut pour son frère un galimatias. Elle le priait de ne souffrir plus que j’allasse la voir, parce que je lui avais tenu des propos indécents, dont la religieuse qui m’écoutait, était scandalisée. Qu’elle avait eu toutes les peines imaginables à l’empêcher de rapporter à la Supérieure ce qu’elle avait entendu. Qu’elle le lui avait pourtant promis, mais à condition qu’elle ne souffrirait plus mes visites. Que pour elle, elle n’avait rien trouvé à redire à mes discours, ayant pris son parti, mais qu’il n’en était pas de même de cette fille. Elle le priait de l’aller voir, comme il le lui avait promis.

Ce fut là ce qui nous fit connaître que cette lettre était pour moi, et qu’elle l’avait écrite devant cette sœur écoute, à qui elle l’avait montrée, et c’était en effet la vérité. Je le priai de n’en rien déclarer, il me le promit, et de me rendre tous les services qui dépendraient de lui, pourvu que cela ne lui fît point de tort auprès de son père, qui ne le lui pardonnerait jamais. J’acceptai les conditions qu’il voulut mettre dans le marché, résolu de pousser ma pointe, et de mettre plutôt le feu au convent que d’y laisser Clémence malgré elle. J’y retournai trois jours après, mais la sœur n’avait pas été secrète ; car lorsque j’allai la demander, cette fille vint au parloir, qui m’ayant reconnu, me dit sans façon, que je ne verrais assurément pas Clémence. Je reçus ce compliment comme un effet de ses soins, et je la remerciai si bien, qu’elle en fut scandalisée ; la Supérieure qui vint, ne fut pas mieux traitée, et me traita moi comme un démon, et fut prête à me faire jeter de l’eau bénite.

Je revins donc comme j’étais allé. Je priai mon ami d’y aller ou d’y envoyer. Il me dit qu’il ne pouvait pas quitter son père, et qu’il y envoierait un laquais quand je voudrais. Que je prisse garde à mes actions plus que jamais, parce que les religieuses lui avaient écrit qu’il avait été un homme du monde la voir, qui avait tâché de la dégoûter du couvent. Que cet homme était bien fait, et qu’il était à craindre qu’elle ne s’en laissât persuader. Que même depuis ses visites, elle paraissait avoir plus d’indévotion et des distractions plus fréquentes que jamais.

Il écrivit à sa sœur une lettre de créance en particulier pour le porteur, par laquelle il lui mandait, qu’elle pouvait lui donner tout ce qu’elle voudrait m’envoyer. J’y ajoutai un mot de ma main qui disait la même chose. Cette lettre-ci devait être secrète. Il en écrivit une autre, par laquelle il lui mandait qu’il était surpris des plaintes que son couvent faisait d’elle, qu’elle souffrait un homme avec scandale ; que cela n’était pas bien, qu’il ne savait qui était cet homme, et qu’il ne voulait point l’apprendre, parce qu’il en arriverait trop de malheur. Qu’il fallait que ce fût un homme de qualité, puisqu’il était assez hardi pour brusquer son père et lui, et s’exposer à leur ressentiment ; et qu’afin qu’il ne pût pas corrompre le laquais qu’il y envoierait, s’il se servait toujours du même, il lui envoierait toujours des visages nouveaux. Enfin il ne lui écrivit rien que d’un pédagogue, parce que ne doutant pas que cette lettre ne fût vue de son père, il n’était pas fâché de lui faire sa cour, et qu’outre cela, cette manière lui ouvrait mille moyens de nous servir.

Nous envoyâmes donc ce laquais, qui fut un des miens que je connaissais pour habile. Je l’instruisis, et lui ayant fait prendre un justaucorps des livrées de Bernay, il me rapporta réponse telle que je la souhaitais… On avance bien plus ses affaires d’amour avec une cloîtrée, qu’avec une fille du monde. La raison en est, que tous les hommes sont pour une renfermée matière à tentation, et outre cela, le papier ne rougissant pas, elles s’expliquent bien plus hardiment qu’elles ne parleraient, et s’engagent bien davantage. Elles se font même une espèce d’habitude des paroles de tendresse les plus expressives ; et lorsqu’après cela un amant les voit en particulier, il n’a que fort peu de peine à les faire soutenir par des effets, ce qu’elles ont promis par écrit. Je fus convaincu de cette vérité par la lettre que je reçus et que voici.

Madame de Terny voulut en cet endroit empêcher son époux de lire cette lettre, et n’en vint pas à bout. Au contraire elle ne fit qu’augmenter la curiosité de la compagnie ; et comme cette lettre était un peu forte et qu’elle avait honte d’en avoir tant écrit, elle se retira. Tant mieux, dit Terny, sa présence me gênait. J’en parlerai avec plus de liberté, et ne vous cacherai pas quelques circonstances que j’aurais tues devant elle. Je les ai apportées toutes sur moi, elles sont longues ; mais les religieuses n’épargnent ni le temps ni le papier, donnent carrière à leur passion, qui seule les occupe faute de dissipation. Et comme elles ne m’ont point ennuyé, je crois qu’elles ne vous ennuieront pas non plus. Tenez, Monsieur, poursuivit-il, en la présentant à Des Ronais, lisez-la. Il la prit, et lut ce qui suit.

LETTRE.

Je suis extrêmement embarrassée de la manière dont je dois vous répondre. Je crains de vous en dire trop pour mon honneur ; je crains de ne vous en pas dire assez pour exciter votre compassion. Je crains, si je refuse vos offres, de ne retrouver jamais les moyens de sortir d’ici ; outre que je voudrais bien ne devoir ma liberté qu’à vos soins. Mais si je les accepte, j’appréhende de me faire auprès de vous une mauvaise réputation. Je ne sais quel parti prendre ; je voudrais bien sortir d’ici ; je voudrais bien que vous fussiez persuadé que ce n’est qu’à cause de vous que j’en voudrais sortir ; mais je voudrais bien ne vous paraître pas si facile : car, à ce que j’ai ouï dire, les hommes ne mesurent le prix de leurs conquêtes qu’au plus ou moins de facilité qu’ils ont trouvé à les faire. Dès la première fois que vous m’avez vue, vous avez lu dans mes yeux toute l’aversion que j’ai pour le convent, n’y auriez-vous point vu aussi les troubles que votre présence excitait dans mon cœur ? Je n’ai aucune expérience du monde ; ce que je dis me paraît trop fort et trop hardi pour une fille : il me paraît en même temps trop faible et trop timide, pour bien exprimer ce que je sens. Je crains de ne pas compatir avec les embarras du monde, si ce qu’on m’en a dit est vrai ; mais je ne puis me résoudre à la retraite, parce que je ne vous verrais pas. Il faut pourtant que je renonce à vous voir, tout le couvent est scandalisé des propos que vous m’avez tenus. On vous regarde comme un démon que l’enfer a déchaîné pour me venir tenter. Il n’y a que moi qui approuve tout ce que je vous ai entendu dire. Mon cœur n’écoute que ses raisons, il vous justifie de sa propre autorité, et s’en tient à son jugement. Vous m’avez dit, et vous m’avez écrit que vous m’aimiez : je crois que vous dites aussi vrai que moi, quand je dis que je vous aime. Je n’accepte point vos offres, on ne me presse point de faire mes vœux. Tant qu’on ne me pressera pas de prendre un engagement, je resterai dans les termes où j’en suis ; mais si on veut me forcer, je vous ferai souvenir de votre parole. Ne souhaitez point qu’on me force, mes désirs peut-être s’accorderaient avec les vôtres, et ce serait trop de vouloir tous deux la même chose en même temps. Par quel dessein êtes-vous venu dans mon couvent ? Pourquoi prendre si généreusement mon parti ? Pourquoi me dégoûter de la clôture ? Je comptais sur tous les chagrins que ma famille m’a donnés, ils me faisaient regarder le convent comme l’unique port aux malheurs que je prévoyais dans le monde. L’amant qu’on m’avait offert, m’avait inspiré de l’horreur pour tous les autres. Je n’avais jamais vu que des gens d’Église trop âgés et trop dégoûtants pour inspirer de la tendresse. Ils ne me parlaient que des troubles de la vie. Je n’avais jamais rien vu qu’un père injuste et violent. Je n’avais jamais vu d’homme capable de se faire aimer que mon frère. La nature et le devoir m’avaient défendue contre lui. Tout cela m’avait fait trouver mon état supportable. Je vous ai vu, mes réflexions se sont évanouies. Le mariage infortuné de ma sœur ne me fait plus trembler. Mon couvent me paraît une prison affreuse ; et je ne crains plus les embarras du monde. Entretenez toujours l’amitié de mon frère ; elle ne nous sera pas inutile. Engagez-le à vous faire tenir mes lettres, et à me faire rendre les vôtres. Notre commerce est contre ses intérêts, peut-être suis-je folle pour croire qu’il y voudra prêter les mains ; cependant il est honnête homme, et je compte sur son amitié. Agissez à cet égard, avec prudence ; les occasions de nous voir ne dépendent point de moi. Si vous en tentez quelqu’une, vous me ferez resserrer plus que jamais, si vous n’en tentez point, vous me désespérerez, faites encore là-dessus ce qu’il vous plaira. N’envoyez ici que des laquais bien instruits, et toujours une lettre dévote, parce que je suis obligée de les faire voir à la Supérieure. Qu’on me donne les réponses de même. Adieu, je ne vois pas que je suis trop longue ; mais pardonnez cela à l’inutilité où je suis dans un couvent, peut-être à présent plus occupée que je ne voudrais des troubles de mon cœur, des espérances et des craintes qui m’agitent.

Je montrai cette lettre à Bernay. C’est aller bien vite, dit-il en riant ; et c’est en savoir beaucoup à dix-huit ans, sans avoir vu le monde : on appelle cela faire bien du chemin en peu de temps. Effectivement, poursuivit-il, les pères et les mères exposent terriblement la vertu de leurs enfants, lorsqu’ils les obligent d’embrasser une vie renfermée sans aucune vocation ! Mais dites-moi sincèrement à quelles démarches voulez-vous engager ma sœur ? Je vois bien qu’elle ne sera jamais religieuse ; je la connais, elle fera tout ce que vous voudrez, j’en suis persuadé ; mais que voudrez-vous qu’elle fasse ? Je ne veux pas, répondis-je, rien exiger d’elle qui puisse lui faire tort, ni devant Dieu, ni devant les hommes ; mais très assurément, j’empêcherai qu’elle soit religieuse. Je me soucie là-dessus de la colère de votre père, comme du vent qui soufflait il y a mille ans. Je ne demande qu’à l’épouser ; et pour cela je vous demande de ne nous être pas contraire. Écoutez, je m’engagerai, me dit-il, par tous les serments que vous voudriez exiger de moi, que je vous servirai en tout et partout, envers et contre tous, que je vous garderai un secret inviolable, que je faciliterai son enlèvement, s’il est nécessaire d’en venir jusque-là, pour vous la mettre entre les bras ; mais je veux que vous me juriez aussi de ne l’engager à rien sans ma participation ; car de l’humeur entreprenante comme elle est, si vous étiez assez fourbe pour la tromper, vous en viendriez facilement à bout (et cela ne se terminerait que par ma vie ou la vôtre.) Je lui jurai tout ce qu’il voulut, et nous nous engageâmes si bien l’un à l’autre, que depuis ce moment nous nous sommes regardés comme frères.

Il était attaché à Paris par une amourette, et moi par sa sœur. Nous aurions bien voulu y rester quelque temps ; mais le Roi ne nous consulta pas ; nous eûmes ordre de partir dès la fin de janvier, temps mal propre pour faire la guerre ; mais le Roi qui ne se ménageait pas plus que le moindre volontaire, avait insensiblement désaccoutumé les troupes d’attendre la saison ; il fallut donc se résoudre à partir. Je ne voulus pas faire la campagne sans voir Clémence. J’y allai avec son frère, il la vit et lui parla ; mais on me refusa la porte, quelque colère qu’il en montrât, le père qui avait été instruit de ce qui s’était passé, et qui avait enfin su que c’était moi, avait expressément défendu de la laisser voir à qui que ce fût, qui ne fût de sa famille. Mon ami m’en témoigna son chagrin, j’en fus au désespoir : mais je ne me rebutai pas, et je cherchai tant de moyens, qu’enfin j’en trouvai un tout à fait extraordinaire.

J’avais un valet de chambre nommé Gauthier, le même qui a tant donné de jalousie à Monsieur Des Ronais ; je l’ai encore, il sait un peu peindre : j’ai toujours eu de la confiance en lui. Je lui fis part de mon embarras, nous cherchâmes quelque invention pour me satisfaire, et nous nous arrêtâmes à celle de me déguiser si bien, qu’on ne pût pas me reconnaître. Je demandai à Bernay s’il n’irait plus voir sa sœur, il me dit que non, mais qu’il devait lui envoyer des livres qu’elle lui avait demandés. Je les pris avec un habit de ses livrées. Mon valet de chambre me peignit le visage avec une certaine composition, que les peintres nomment pastel ; et me changea tellement les traits et la couleur, que je ne me reconnus plus moi-même. J’allai voir mon ami ainsi déguisé, je lui donnai un billet de moi, par lequel je le priais de me faire réponse. J’avais pris un justaucorps d’un de mes gens, il ne me reconnut pas ; mais comme il connaissait tous mes domestiques, il me demanda depuis quand j’étais au service de Monsieur de Terny. Je ne pus m’empêcher de rire, et ma voix me découvrit. Il admira l’invention, et s’en servit le même jour, pour aller dire adieu à sa maîtresse, dont le mari jaloux avait découvert une partie de l’intrigue, et pensé faire un mauvais parti, depuis peu de temps, à l’un et à l’autre.

Vous riez, poursuivit de Terny, en s’interrompant soi-même, vous croyez que ce déguisement est un incident de roman purement inventé, il n’est pourtant rien de plus vrai, et j’en puis répondre, puisque c’est moi-même qui m’en suis servi. Ma femme et mon valet de chambre sont tous deux pleins de vie, et… Poursuivez, interrompit en riant Madame de Contamine, le pastel est venu fort à propos, les yeux et la voix ne tiennent point contre.

Je sois damné, reprit-il, si j’impose d’un mot. Ne craignant donc plus d’être découvert, je pris le chemin du couvent, et je demandai Clémence de la part de son frère. Il y avait une lettre de lui et une autre de moi, par laquelle je l’instruisais que j’en étais le porteur. Je lui donnai le tout, et déguisai ma voix le plus qu’il me fut possible. Je lui dis que je reviendrais l’après-midi quérir la réponse. Je ne restai qu’un moment crainte de donner du soupçon ; j’affectai même toutes les manières d’un idiot. Elle me parut abattue et changée, et sa sœur que je vis aussi, me parut bien plus propre à faire figure dans un bal que dans un couvent. Elle n’y a pas été longtemps, je croyais ne travailler que pour en faire sortir Clémence, et par succession de temps, j’ai été cause que la cadette en est sortie. Quoiqu’elle me haïsse de tout son petit cœur, elle m’a pourtant l’obligation d’être décloîtrée.

Je retournai dans ce couvent l’après-midi : les deux sœurs me donnèrent leurs lettres, et toujours avec mes airs de niais, nous nous dîmes Clémence et moi bien des choses que nous seuls entendions. J’en partis chargé de lettres et de compliments pour mon ami, et voici celle que Clémence m’écrivait ; lisez-la s’il vous plaît. Des Ronais la prit et lut ce qui suit.

LETTRE.

Votre visite m’expose aux risques de la pénitence du couvent, quoiqu’elle ne me cause qu’une joie imparfaite. Je n’ai point reconnu dans vous des traits si vivement gravés dans mon cœur. Votre déguisement me passe ; comment des indifférents vous auraient-ils reconnu, puisque je m’y suis trompée ? Venez me voir encore si vous pouvez, puisque vous partez demain, je ne m’y attends plus. Que vais-je devenir ? Ne vous ai-je vu que pour vous perdre ? Vous m’aviez promis de me tirer d’ici, vous partez et vous m’y laissez ! Ne deviez-vous pas me mettre dans la nécessité de vous suivre ; vous m’auriez déguisée près de vous, autant que vous l’avez été près de moi. Que dis-je ? Toute ma raison cède au désespoir où votre départ me jette ; je ne me connais plus ; quelle vie vais-je mener ! Et vous quelle sûreté me donnez-vous de ne me point oublier ? Dois-je en croire vos lettres et vos serments ? Votre départ ne les dément-il pas ? Quelle sûreté pour l’avenir ? Ou plutôt quelle certitude de votre peu de sincérité ? Je ne vous ressemble pas, je tiendrai mieux ce que je vous ai promis. Je ne vous oublierai jamais ; et dans toutes les amertumes qui vont empoisonner ma vie, vous serez le seul que je réclamerai. Hélas ! c’est à présent que je regarde mon couvent comme mon asile ! Quel plaisir ai-je à espérer dans le monde ? C’est assez pour vous de m’avoir tout à fait vaincue, vous méprisez votre victoire. J’ai refusé un homme qu’on m’offrait, celui à qui je me suis offerte m’abandonne ! Malheureuse ! J’abandonne tout à mon tour. Adieu Monsieur, votre départ m’apprend à ne plus compter sur vous, et tout le reste du monde ne m’est de rien. Ne vous opposez plus à la tranquillité de ma vie que je vais chercher. Mais non, je ne pourrai jamais calmer les troubles que votre seule idée conservera dans mon cœur. Votre lettre, votre déguisement me parlent en votre faveur. L’amour-propre me dit que vous m’aimez encore. Votre éloignement m’en veut désabuser, lequel croirai-je ? Je me rends à vos raisons. Je crois que vous m’aimez ; mais est-ce bien me le prouver, que d’aller de gaieté de cœur exposer votre vie pour des intérêts, où mon amour ne veut point prendre de part ? L’honneur vous l’ordonne, l’amour ne vous le défend-il pas ? Vous me sacrifiez à tout ; et moi je ne regarde plus rien que par rapport à vous. J’exécuterai vos ordres, je me conformerai à la nécessité où je suis de ne me plus faire d’ennemis. Je tâcherai de regagner la confiance de mon père, vous me l’ordonnez cela me suffit. Mais si l’on en vient jusques au point de m’obliger à renoncer tout à fait à vous, adieu le déguisement, je reviendrai moi-même. Je vous instruirai de tout ce qui m’arrivera, l’amour m’en donnera les moyens ; ce sera à vous d’y chercher du remède. Mais si vous ne me secourez pas, assurez-vous que la mort me délivrera de la nécessité de faire des vœux contraires à ceux que je fais d’être à vous de quelque manière que ce puisse être. Je sors des bornes que ma pudeur me devrait prescrire je le sens bien, mais ma passion m’accable et triomphe de ma raison. Adieu, ayez soin de mon frère, soyez toujours bons amis ; instruisez-moi de tout ce que vous ferez, et revenez le plus tôt qu’il vous sera possible.

Nous partîmes le lendemain, Bernay et moi, reprit Terny. Nous allâmes ensemble jusqu’à Fribourg. Je vins avec Monsieur de Turenne jusqu’à Strasbourg ; et lui, il fut d’un détachement commandé par Monsieur de Duras : je ne vous parlerai point d’une des plus glorieuses campagnes de ce grand homme que nous perdîmes peu après. Nous repoussâmes les Allemands, nous les poursuivîmes, et lorsque je crus aller me rejoindre à Bernay, j’appris qu’il avait été tué trois jours auparavant dans une rencontre proche d’Offembourg. Je ne vous dirai point quel regret j’eus de sa perte, elle me fut trop sensible pour en renouveler la douleur. J’eus des nouvelles de Paris toutes différentes, Clémence m’écrivit que Madame d’Ornex sa sœur était morte, maudissant père et mari, qu’elle n’avait jamais voulu voir qu’une heure avant sa mort, et qu’elle qu’on avait envoyé quérir dans son couvent, était chez son père. Je regrettai cette dame, parce qu’elle m’avait toujours paru fort vertueuse. J’espérai que Monsieur de Bernay frappé d’un exemple si récent et si funeste, ne contraindrait plus ni Clémence, ni sa sœur, qui étaient devenues deux riches héritières. J’espérai qu’il les laisserait maîtresses d’elles-mêmes, ou du moins qu’il ne les violenterait pas. Je m’abandonnai au plaisir de savoir que Clémence n’était plus renfermée. Je crus avoir tout lieu d’espérer qu’elle serait à moi du consentement même de son père, et je revins à Paris dans cette pensée qui me trompa.

Je trouvai sa fille chez lui, il était très malade, non pas du chagrin de la mort de ses enfants, il était trop dur pour en prendre, mais malade de la fatigue qu’il s’était donnée à faire enrager d’Ornex, pour retirer de lui la dot qu’il avait donnée à sa fille. Comme ces deux hommes sont de même pâte, leur union s’était rompue par le partage de leur intérêt. Le beau-père chicanait le gendre, qui de son côté ne l’épargnait pas, chacun ayant trouvé un homme capable de lui tenir tête, ce fut un plaisir de les voir plaider. Le procès, à force d’être civil, devint enfin criminel, ils s’accusaient l’un l’autre d’être la cause de la mort de la défunte. Le beau-père cita tous les mauvais traitements du gendre à sa femme, il les peignait de toutes les couleurs les plus touchantes. Son avocat l’avait cité de son caractère, et pour lui faire plaindre sa fille avec plus d’emphase, il le revêtait de toute la tendresse d’un bon père, et de la pitié la plus vive.

D’Ornex de son côté montrait la mauvaise foi de Bernay, et en déclarant qu’il avait épousé sa femme malgré elle, il se couvrait lui-même de confusion ; mais il voulait faire voir la dureté que son père avait eue pour elle, aussi bien que pour ses sœurs, dont le peu de vocation fut cité. Il déclamait contre lui, sur tout ce qu’il avait fait à sa fille, qu’il avait même frappée depuis son mariage. Enfin ces deux hommes donnèrent à rire à tout le monde. Leurs amis communs firent cesser ce scandale public en les accommodant peu de temps après ; mais le beau-père avait pris l’affaire tellement à cœur, et s’était tellement fatigué à la poursuivre, qu’il en était tombé malade, autant de l’esprit que du corps. J’espérais qu’il en mourrait, je demandais tous les jours à Dieu la fin de sa vie. Je ne fus point exaucé ; il revint de cette maladie, après avoir gardé le lit près de quatre mois, pendant lesquels je vis tous les jours Clémence, sans qu’il le sût ; car aussitôt qu’il avait su mon retour, il lui avait défendu de me voir et de me parler.

Il avait été instruit que ç’avait été moi qui avais si bien dégoûté sa fille du couvent. Je n’ai jamais su que ce seul endroit qui ait pu m’attirer sa haine, et je suis persuadé que si sa fille et moi ne nous fussions point aimés l’un l’autre, il aurait consenti à notre mariage. C’est son humeur, il ne peut voir sans chagrin l’union de personne, et pour lui plaire, il faut être dans un perpétuel désordre. Ne sachant point cette défense, j’allai chez lui ; il me reçut assez mal, je crus que c’était un effet de sa maladie. Je vis sa fille qui voulant se bien remettre dans son esprit, s’abaissait à des services indignes, non seulement d’une fille de naissance, mais même d’un domestique, à moins qu’il n’ait été pris exprès. Je n’ai jamais vu de malade plus brutal. Il eut assez peu de considération pour ma présence, pour la frapper devant moi, et lui jeter au visage un verre qu’elle lui avait donné pour boire. Ma visite fut courte, je souffrais trop pour la faire longue. Je sortis de sa chambre, et j’attendis sa fille à côté. Elle vint, nous descendîmes dans une salle. Ce fut là que nous nous fîmes toutes les caresses dont nous pûmes nous aviser, et que nous nous parlâmes pour la première fois seul à seul. Je la plaignis, elle me dit que je ne voyais pas tout ; et qu’il n’y avait pas de fille plus malheureuse qu’elle. Nous prîmes des mesures pour nous voir tous les jours. Comme aucun des domestiques n’approuvait la conduite dure et barbare du père, qui leur faisait horreur, et que chacun d’eux était fâché de voir leur jeune maîtresse traitée si cruellement, tous lui prêtaient la main et l’aimaient. Je la voyais donc tous les jours, et tous les jours j’apprenais quelque nouvelle extravagance de son père. Il faut que je lui rende la justice qui lui est due, quelque plainte qu’elle m’en fît, elle ne sortit jamais du respect qu’une fille doit à son père, tel soit-il. Elle me témoigna qu’elle aurait voulu être encore dans son couvent, et qu’elle ne restait chez lui qu’à cause de la facilité qu’elle avait à me voir.

Etant dans ces sentiments, je n’eus pas beaucoup de peine à la résoudre de se laisser enlever ; mais afin de donner prétexte à cette démarche, je la fis demander en mariage avec le consentement de mes parents, qui eurent assez de peine à me le donner, quoique j’eusse pu m’en passer. Je puis dire, sans ostentation, que par toutes sortes d’endroits Clémence ne pouvait pas mieux trouver que moi. Tous les gens à qui j’en parlai, crurent l’affaire faite, elle ni moi ne le crurent pas. Il savait que j’aimais sa fille, et qu’elle ne me haïssait pas, c’en fut assez pour me la refuser. Il répondit que sa fille n’était point pour moi, et que je ne lui plaisais pas. Il était vrai, on disait que j’étais honnête homme, c’était le moyen de n’être pas de ses amis. Il ne donna aucune raison de son ridicule refus, qu’il consentirait plutôt que sa fille épousât le diable que moi. Nous nous étions attendus à cette réponse qui ne nous surprit pas, et nous prîmes tout de bon le parti de l’enlèvement, et d’aller nous épouser hors de France, ce que nous ne pouvions pas faire à Paris incognito pour plusieurs raisons très considérables, dont la religion n’était pas la moindre ; car en ce temps-là j’étais encore du troupeau égaré, comme vous l’appelez, et que nous appelions nous le troupeau réformé. Cela n’avait point empêché que Clémence ne m’aimât, et que son frère n’eût été mon intime ami ; ce n’était point une des raisons du refus de son père, car il me croyait catholique comme lui.

Quoi qu’il en soit, nous fîmes dessein de passer en Angleterre, où j’aurais trouvé de l’appui et de la protection. La vérité est que j’étais bon catholique dans l’âme, mais j’étais retenu de me déclarer à cause d’une vieille tante que j’avais, dont je devais hériter, et qui m’aurait exhérédé aussi bien qu’un de mes cousins. Son bien était très considérable, ainsi je me ménageais auprès d’elle, et je comptais sur son appui. Elle me l’avait promis, lorsque je lui avais mandé plus d’un an auparavant, que mon dessein était d’empêcher une fille d’être religieuse malgré elle. Elle m’avait répondu que c’était une action de charité, et s’était déchaînée d’une terrible manière contre les couvents. Je voudrais avoir sa lettre ici, pour avoir le plaisir de vous faire voir ses expressions. Elle pouvait, sans scandale, en dire tout ce que bon lui semblait. Les vœux de chasteté qu’on y pratique étaient pour elle des vœux horribles. Elle avait si peu aimé cette vertu, que la mort de son quatrième mari, dont elle était restée veuve à plus de cinquante-deux ans, lui en avait fait chercher un cinquième. Le bien qu’elle avait, lui en avait fait trouver ; mais le consistoire et les ministres s’étaient opposés à ce scandale. Je ne doutais pas qu’elle ne m’appuyât fortement, je lui écrivais dans ce sentiment, et pour l’engager à tout faire, je lui mandais que la fille en question, qui était la même dont je lui avais déjà écrit, était prête de passer avec moi en Angleterre, et d’y embrasser la religion réformée. Je la piquais de l’honneur de sauver une âme à Dieu en la retirant de la religion du pape ; en un mot, ma lettre était d’un véritable huguenot. Elle aurait assurément donné dedans, et vendu pour m’envoyer de l’argent, tout ce qu’elle aurait pu vendre ; mais grâce à Dieu, ma lettre n’arriva que deux jours après sa mort, et j’en reçus la nouvelle dans le temps que je préparais tout pour l’entreprise.

Je montrai ces nouvelles à Clémence ; je la priai de souffrir encore quelque temps la mauvaise humeur de son père. Je lui remontrai qu’il m’était de la dernière conséquence d’aller recueillir cette succession. Je lui promis d’être bientôt de retour avec tout l’argent comptant que je pourrais faire. Nous changeâmes le dessein que nous avions eu d’aller en Angleterre, en celui d’aller à Avignon sur les terres du pape, où j’espérais faire des connaissances, puisque j’allais m’en approcher. Je lui avais juré de me faire catholique, je lui tins parole, et j’allai faire mon abjuration chez Messieurs de l’Oratoire, l’un desquels avait beaucoup travaillé à mon instruction il y avait plus de quatre ans ; ainsi je satisfis en même temps ma conscience et ma maîtresse. Nous prîmes des mesures pour la sûreté de nos lettres, parce que son père était tout puissant auprès des directeurs de la poste, qui étaient de ses intimes.

Clémence connaissait Mademoiselle Dupuis de longue main. Elles avaient été fort longtemps pensionnaires et bonnes amies ensemble. Elle lui confia notre secret, et la pria de vouloir bien lui rendre toutes les lettres qui lui seraient écrites par moi sous le nom de Gauthier, et d’en faire tenir les réponses au même nom. Nous nous servîmes du nom de mon valet de chambre qui est du pays où j’allais, où son nom de famille est connu, et nullement son nom de guerre, qui n’est connu qu’ici. Je voudrais, poursuivit-il, parlant à Des Ronais, que Mademoiselle nous eût refusé son entremise, parce que votre brouillerie en provient, et que nous en sommes la cause innocente. Voilà le mystère ; mais vous en allez être encore mieux éclairci. Je partis de Paris le lendemain de mon abjuration. J’arrivai chez ma tante à Grenoble peu de temps après, parce que je pris la poste comme vous la prîtes ensuite. Mes parents furent étonnés de trouver dans moi un bon catholique au lieu d’un zélé huguenot ; mon changement de religion fit diligenter mes affaires. Je revins à Grenoble pour les terminer tout à fait. Ce fut là que je reçus une lettre de Clémence. Je vous prie de la lire, dit-il, en parlant à Des Ronais, c’est celle qui a donné lieu à la réponse que vous avez vue qui vous a tant chagriné.

LETTRE.

Je vous avais promis de souffrir jusqu’à votre retour tous les mauvais traitements de mon père ; depuis plus de deux mois qu’il sait que vous n’êtes point à Paris, il les a redoublés. Je ne vous dirai point ce qu’il m’a fait, vous savez de quoi il est capable. Il est étonnant qu’il m’ait regardée plutôt comme une servante que comme sa fille. Il ne pouvait souffrir que personne le servît que moi ; je mettais la main à tout ; je faisais tout ce qu’il voulait, et pour toute récompense j’en étais maltraitée. Je vous aurais pourtant tenu parole, je m’étais à votre considération insensiblement accoutumée à ses duretés, je les supportais assez patiemment ; mais je n’ai pu supporter qu’il ait voulu nous séparer. Une nouvelle persécution a commencé avec sa santé ; c’est celle de me marier à son choix. Il a mis en deux jours de temps les choses sur le pied d’épouser le troisième. Il m’a voulu obliger de signer un contrat de mariage, avec un homme d’armée, qui d’abord ne recherchait son alliance que pour le bien ; mais après m’avoir vue, l’amour s’en est mêlé, et la persécution a redoublé. Cet homme est de qualité ; mais assez malhonnête homme, pour vouloir m’épouser, après l’aveu sincère que je lui ai fait de l’état de mon cœur, je vous aime trop pour être infidèle. J’ai été deux jours enfermée, on voulait à force de rigueurs exiger de moi mon consentement, grâce à mon amour, j’ai tenu bon, bien résolue de mourir plutôt, que d’être jamais à un autre que vous. Le maître d’hôtel de mon père a eu pitié de l’état où j’étais réduite, il m’a donné les moyens d’en sortir. J’ai passé deux nuits chez Mademoiselle Dupuis, après quoi je me suis mise dans un couvent que mon père ignore, et non pas dans celui où j’étais, parce qu’il y a trop d’amis. J’ai déguisé mon nom, on ne m’y connaît pas, et je l’ai fait afin de pouvoir en sortir sitôt que vous serez de retour ; hâtez-vous de venir m’en retirer. Adressez toujours vos lettres à Mademoiselle Dupuis, tâchez pourtant de m’apporter la réponse de celle-ci. Ne mettez point d’enveloppe, le nom lui fera connaître à qui elles seront destinées : elle y mettra une enveloppe d’écriture de fille, et me les fera tenir. Je n’attends que vous, sitôt que vous serez arrivé, je me jetterai entre vos bras ; je suis prête à tout. Je rends la dureté de mon père responsable devant Dieu de toutes les démarches que mon désespoir peut me faire faire. Sa cruauté pour moi me dispense de lui demander, ni d’attendre aucun consentement de sa part. Je ne le regarde plus que comme mon bourreau et mon tyran. Le désespoir où je suis est tel, que si votre secours me manquait, je terminerais assurément par une mort volontaire et précipitée, tous les malheurs qui m’ont jusqu’ici poursuivie. Venez promptement, je ne puis m’empêcher de vous le répéter. Adieu, je suis votre fidèle

Clémence de Bernay.

A… le 14. etc.

Je revins à Paris, poursuivit Terny, le plus promptement qu’il me fut possible. J’allai descendre à mon auberge ordinaire. Bernay qui ne savait où était sa fille, et qui se douta que j’en serais informé, avait mis des gens en garde. Il fut averti de mon retour et me fit suivre. Ma première visite fut chez Mademoiselle Dupuis que je trouvai toute en pleurs, à cause de l’équivoque de ma lettre qu’elle me conta. J’en fus au désespoir, je voulus vous désabuser, vous n’étiez point à Paris, j’écrivis à Grenoble une lettre pour vous, qu’on m’a renvoyée, je n’ai pu vous joindre depuis, parce que je n’ai point resté à Paris, où il n’y a que trois jours que ma femme et moi sommes de retour.

Mademoiselle, poursuivit-il, montrant la belle Dupuis, m’ayant dit dans quel couvent Clémence s’était retirée, j’y allai. Je la trouvai plus résolue que je ne l’espérais ; et le jour fut pris pour en sortir, et partir le lendemain. Si je l’avais emmenée dans le moment, le rapt était avéré ; mais Dieu fait tout pour le mieux. Cela suffit Monsieur, interrompit Des Ronais, je suis très persuadé de l’innocence de ma belle maîtresse, et ce n’était point tant le dessein d’entendre votre histoire, et sa justification, qu’un véritable repentir qui m’a amené ici. Vous verrez bientôt la conclusion de nos amours, si elle le veut bien ; car pour celle des vôtres, je crois les voir à votre retour. Ce ne fut que près de six mois après, reprit-il, les plus rudes traverses n’étaient point essuyées. Pourrait-on les savoir, dit la belle Madame de Contamine, je vous avoue que j’en ai envie ; car je vois bien que vous n’avez jamais été marié du consentement de Monsieur de Bernay, qui est encore en vie, et que vous n’aimez guère, de la manière dont vous venez d’en parler. — Il est vrai, Madame, répondit Terny, que ç’a été malgré lui que nous nous sommes donnés l’un à l’autre, quoique ce fût en sa présence. Il n’est point encore de nos amis, je suis assez content qu’il ne nous chagrine point. Ma femme et moi ne l’avons pas vu depuis que nous sommes mari et femme ; si pourtant il voulait se réconcilier de bonne foi, nous y prêterions volontiers la main, nous irions même au-devant ; mais suivant toutes les apparences, nous n’aurons justice que de sa succession, ou il ne nous la rendra lui-même, que lorsqu’il sera prêt d’aller se présenter à celle de l’autre monde ; et encore serions-nous bienheureux, parce qu’il éviterait une source inépuisable de procès ; mais nous ne nous y attendons pas, lui qui se plaît dans la désunion, en laissera des semences après sa mort. Cependant puisque vous voulez savoir le reste, je vais vous satisfaire.

Il sut, en me faisant suivre, dans quel couvent était sa fille. Il y vint le lendemain matin, et la recommanda de bonne sorte : il se servit de mon nom pour parler à elle. Je vous laisse à penser ce qu’elle devint lorsqu’elle le vit, elle ne lui dit pas un mot, et se retira dans l’instant même, il eut donc tout le temps de parler à la Supérieure et d’empêcher la sortie de Clémence.

J’arrivai avec un carrosse. Je tombai de mon haut, lorsque je vis le changement de scène. Nous n’étions pas assez bons amis lui et moi, pour nous faire bon visage. Nous nous regardâmes d’un air à faire peur. Tout père de ma maîtresse qu’il était, nous en fussions venus aux prises, s’il avait été de ma profession et de mon âge ; mais n’étant qu’un homme de plume, je me contentai de le traiter comme un scélérat. Il me répondit du même ton. Je levai ma canne, et assurément je me serais fait des affaires dont je me repentirais encore, si mon valet de chambre plus sage que moi, ne m’eût arrêté. Je reconnus ma faute, et je revins sur mes pas, sans avoir pu voir Clémence. Bernay revint aussi ; je sus qu’il avait voulu me faire un procès pour rapt, mais il ne pouvait le prouver, et la volonté ne se punit point : on ne le lui conseilla pas. Comme sa vengeance manquait de ce côté-là, il voulut se venger autrement par le moyen de son prétendu gendre, à quoi il réussit très mal.

Étant à Paris je revins voir Mademoiselle Dupuis. Je la consolai le mieux qu’il me fut possible, et je m’attristai avec elle. Je lui contai mon malheur, elle me plaignit, et heureusement le lendemain elle me donna une lettre de Clémence ; la voici encore, Des Ronais la prit et lut ces mots.

LETTRE.

N’admirez-vous point notre malheur, mon cher amant ? Vous auriez toujours été heureux si vous ne vous étiez point attaché à moi. Mes malheurs se répandent sur tout ce qui m’approche. Je suis plus gardée ici qu’une prisonnière, cependant il me sera permis de vous écrire, car pourvu que je n’entreprenne point de sortir du couvent, on ne me défend point le reste. Je me servirai toujours de la même voie de Mademoiselle Dupuis, pour vous faire tenir mes lettres, demandez-lui la continuation de ses bontés. Je suis au désespoir de ce qui lui en coûte, mais un simple éclaircissement guérira son amant. Nos malheurs sont bien plus cruels, l’amie qu’elle a ici m’a assurée d’un secret inviolable, servez-vous de la même voie. On m’assure que mon père ne sera pas le maître de me retirer d’ici, et j’y resterai malgré lui ; mais ayez tout à fait pitié d’une malheureuse, ma bourse est épuisée, payez ma pension vous-même, non seulement pour obliger le couvent à me retenir et à me considérer, mais aussi afin que je ne sois point obligée de rien demander à Monsieur de Bernay, que je ne regarde plus comme mon père. Quand je serai à vous, vous pourrez lui faire rendre compte de mon bien ; il ne peut plus m’ôter celui de ma mère. Jusqu’à ce temps-là, je ne vois rien à espérer, et ce bienheureux temps n’arrivera pas sitôt ; ce sont les plus belles années de ma vie que je passe dans les douleurs. Il n’importe, mon amour est à l’épreuve de tout. Tout ce que je crains, c’est que les chagrins et le temps ne vous rebutent, et ne ternissent l’éclat de beauté et de jeunesse que je vous ai vu vanter. Je crains de n’être pas toujours aimable à vos yeux, c’est le seul soin qui m’occupe. Pour le reste, je le tiens au-dessous de moi ; et si vous m’êtes fidèle, vous me verrez mépriser tout ce qui pourrait faire trembler un[e] autre. Si vous cessez de m’aimer, je finirai moi-même mes malheurs. Je me punirai du crime de mon père et du temps qui m’auront enlevé tout ce que vous aimiez. Je vais passer tout ce temps-là uniquement occupée de vous ; écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez.

Je fis réponse à cette lettre et quoique je lui envoyasse bien plus d’argent qu’il ne lui en fallait, je ne lui en envoyai point assez pour un coup que vous saurez bientôt. Je me résolus donc d’attendre du temps, ou la mort de Bernay, ou la majorité de Clémence. Je lui promis une fidélité éternelle. Je ne songeais plus du tout à l’enlever, tous les moyens en étaient fermés. Je me préparais à prendre une charge dans la Maison du Roi, telle que celle où je vais me faire recevoir. Je traitai d’une, mais je n’eus pas le temps de conclure.

Je crois vous avoir dit que Bernay ne se plaisait que dans le désordre, et que son plus grand plaisir était de susciter des querelles, il ne l’oublia pas. Le gendre qu’il s’était choisi était effectivement un homme de guerre, qui avait acquis quelque réputation. Les biens de Bernay l’auraient fort accommodé pour rétablir sa maison ruinée ; outre cela Clémence avait trouvé sans le chercher, le secret de lui plaire. Il était enragé d’avoir manqué son coup. Il savait que j’en étais cause et me connaissait de nom. Bernay lui parla de moi comme d’un enfant à donner le fouet ; celui-ci le crut. Il eut envie de me faire querelle. Il me chercha, et comme je ne me cachais pas, il me trouva bientôt.

Il me parla devant quantité de monde sans dire son dessein ; mais d’un air à faire peur aux petits enfants. Il me demanda si je voulais que nous allassions nous promener quelque part ensemble. J’étais fort aise de le faire expliquer en bonne compagnie, ainsi je lui dis sans façon que j’avais des affaires qui demandaient ma présence en France, et que je ne voulais pas me mettre au hasard de quitter le royaume, ou de porter ma tête sur un échafaud. Il crut alors que ce que Bernay lui avait dit était vrai ; et que je n’avais recours à cette défaite que pour éviter d’en venir aux prises. Il se mit si fort en colère qu’il en perdit le sang-froid ; il me brutalisa, c’était ce que je demandais, afin de mettre les témoins de mon côté. Lorsque je vis qu’il avait tout à fait perdu les gonds, je vous supplie très humblement, Monsieur, lui dis-je fort doucement, de vouloir bien me laisser en repos, ou de vous défâcher ; car je commence à me fâcher moi ; et si nous sommes tous deux fâchés en même temps, l’un de nous deux n’en sera pas bien aise. L’air froid et tranquille dont je parlais fit rire les gens qui écoutaient. Mon rival en rougit de fureur et mit l’épée à la main ; et avant que j’eusse tiré la mienne il me pointa au bras. La vue de mon sang me mit en fureur à mon tour ; et quoi qu’on pût faire pour nous séparer, je lui portai deux coups dans le corps dont le dernier le terrassa.

Comme c’était un homme d’une maison puissante, il fallut songer à m’éloigner. On prit les dépositions des témoins qui tous m’étaient favorables. J’avais de bons amis à Paris qui se chargèrent de travailler pour moi. Je ne pris que le temps d’écrire à Clémence un mot, me remettant à lui écrire de plus loin ce qui s’était passé. Ces nouvelles la rendirent malade, je ne le sus qu’après mon éloignement, qui ne me fut pas fort sensible. Je la laissais en sûreté, et je me flattais que n’étant plus à Paris, son père la traiterait plus humainement. Je me trompais, il ne pouvait pas vivre sans faire de mal.

Je ne fus point poursuivi, je m’embarquai à Calais et passai en Angleterre auprès d’un parent assez proche qui fait une fort belle figure. J’y demeurai peu ; je repassai en Hollande pour me promener par ce beau pays, que j’avais envie de voir. Il faisait un froid si grand que toutes les eaux étaient glacées ; et qu’on allait partout à pied sec. J’écrivis de là à Clémence, et à des parents que j’avais qui sollicitaient ma grâce. La première réponse me fit revenir à Paris, où tout s’était passé à ma satisfaction. Je fis entériner mes lettres de grâce ; et j’y reçus des lettres de Clémence, qui me mandait que son père ne lui disait rien de fâcheux ; qu’elle s’était réconciliée avec lui ; qu’il venait souvent la voir, sans lui proposer aucun parti ; qu’elle lui avait inutilement parlé de moi : et qu’à cela près elle était assez tranquille. Je lui écrivis que je retournais en Angleterre passer une partie du temps qu’elle devait rester dans son couvent : je retournai en effet auprès de mon parent. J’y fus plus de trois mois sans avoir aucune de ses nouvelles. Cela m’inquiéta, et j’étais prêt de repasser en France pour savoir la cause d’un si long silence, lorsqu’un homme assez mal vêtu, mais en courrier, et que je reconnus pour avoir été de ma compagnie, m’en instruisit. Il me donna la lettre que voici ; mais avant que de la lire, il faut savoir ce qui s’était passé.

Sitôt après mon dernier départ, Bernay avait retiré Séraphine cadette de Clémence, du couvent où elle avait toujours été ; et parce qu’on la regardait comme fille unique, et que c’était en effet son dessein qu’elle devînt telle, il lui trouvait un grand parti. Elle n’est ni belle ni laide : elle a de l’agrément et est fort bien faite ; mais du reste le plus mauvais cœur de fille qu’on puisse voir, et l’esprit tourné comme celui de son père ; c’est-à-dire, qu’elle est fourbe et dissimulée, et plus intéressée qu’un juif. Bernay était venu au couvent de Clémence à qui il avait fait mille amitiés. La pauvre fille le croyait sincère. Il avait promis à la communauté de la faire bienfaitrice, si on pouvait l’obliger à se faire religieuse. Il avait offert pour elle une dot si forte, que ces bonnes dames pour ne pas laisser échapper un si grand fonds, l’avaient persécutée et enfin l’avaient obligée de prendre l’habit. Sa sœur qui n’attendait que ses vœux pour être mariée, et Bernay qui aurait déjà voulu que c’en eût été fait, lui avaient fait mille caresses.

On avait découvert qui était la religieuse qui facilitait notre commerce, on l’avait mise dans une chambre particulière. Clémence croyait, comme beaucoup d’autres que cette fille était sortie du couvent pour aller dans un autre, comme on en faisait courir le bruit. Il n’y avait que les vieilles qui fussent de la conspiration ; et cela s’était fait avec tant de promptitude et de secret qu’elle n’avait pas pu m’en informer par la voie de Mademoiselle Dupuis, qui alla pour la voir, et à qui on dit qu’elle était dans un autre couvent où son père l’avait menée : en un mot, on ne la laissait parler à personne du tout.

Elle se confia à une autre religieuse qui la trahit. On lui dit que j’étais marié en Angleterre où je m’étais retiré, elle ne le crut pas ; et cela joint à l’abandon général de tout le monde la fit douter de tout ; d’autant plus que père, sœur, religieuses, directeur et confesseur la persécutaient opiniâtrement de faire ses vœux : et de telle sorte, qu’ils voulurent lui faire signer une requête à Monseigneur l’archevêque, par laquelle elle suppliait sa charité paternelle de lui permettre de faire ses vœux trois mois après sa prise d’habit, attendu sa grande vocation, et qu’elle avait sucé les maximes du couvent, y ayant été élevée, et d’autres raisons qui ne me font rien, et toutes également fausses. Cette dernière attaque lui fit prendre un parti qui nous sauva.

Elle offrit de signer cette requête, mais elle dit qu’elle devait beaucoup d’argent dans le monde qu’elle avait emprunté, et qu’elle voulait le payer avant que de se donner à Dieu. Elle demanda trois cents louis d’or. On lui dit qu’elle ne se mît en peine de rien, et qu’on paierait toutes ses dettes. Elle dit qu’elle ne voulait pas nommer ses créanciers, à qui elle voulait envoyer cet argent par son confesseur, ou tel autre qu’elle croirait secret ; et que même, afin d’être maîtresse de cet argent, et qu’on ne s’informât pas à qui, ni par qui elle l’envoierait, elle ne voulait signer que trois jours après l’avoir reçu, et qu’elle en eût disposé, crainte qu’on ne le lui ôtât, et qu’après elle signerait tout ce qu’on voudrait ; mais que si on tardait encore deux jours à lui donner cet argent, elle ne signerait rien du tout. On la connaissait pour un esprit ferme et entier dans ses volontés : on lui donna cet argent d’autant plus librement, qu’il n’y avait plus que trois semaines jusques au jour de l’échéance de ses vœux, et qu’on ne croyait pas qu’en si peu de temps je pusse recevoir de ses nouvelles et [y répondre, après toutes] les précautions qu’on avait prises pour rompre tout commerce entre elle et moi ; et en effet peu s’en fallut qu’elle ne fût la dupe du temps. Grâce à Dieu cela n’arriva pas. Voici ce qu’elle fit de cet argent par une résolution déterminée, digne de notre amour réciproque.

Il y avait dans ce couvent une tourière, ou sœur converse qui ne paraissait pas à Clémence avoir plus de vocation qu’elle. Ce fut à cette fille qu’elle se découvrit. Elle se jeta à ses pieds, lui promit de lui donner dans le monde autant qu’il lui faudrait pour être bien mariée, si elle pouvait me faire rendre une lettre, et pour arrhes de sa reconnaissance, elle lui donna le tiers de son bien. Celle-ci charmée de l’éclat de cent louis, et de l’espérance d’un mari, qui sont deux grands points pour une fille que la seule nécessité retient dans un couvent, se rendit et lui promit toute sorte d’assistance. Elle avait un frère artisan à Paris, elle alla le quérir, et lui promit monts et merveilles s’il voulait aller en Angleterre porter une lettre, et en rapporter la réponse. Le présent de deux cents louis que Clémence lui fit tout d’un coup, le persuada bien mieux que toutes les paroles. On l’instruisit de tout ce qu’il avait à me dire, et de l’endroit où il pourrait me trouver. Il eut ordre d’aller partout où on lui dirait que je serais, si je n’étais point à Londres. Il jura de ne point perdre de temps et partit en effet le même jour. Heureusement il avait été sergent dans ma compagnie, et comme il m’aimait, il agit de cœur ; mais n’étant pas grand courrier il ne fit pas grande diligence. Il arriva cependant, et me trouva chez mon parent, il me dit ce que je viens de vous dire en me donnant la lettre que je viens de vous mettre entre les mains, et que vous pouvez lire à présent.

LETTRE.

Je vous écris celle-ci, Monsieur, sans espérance de réponse. Je ne m’emporterai point contre vous dans des plaintes inutiles, le peu de soin que vous avez eu de moi depuis trois mois que vous ne m’avez pas même fait savoir de vos nouvelles, m’a jeté dans le désespoir où je suis. Je vous ai écrit plus de vingt lettres, on m’a assuré que vous les avez reçues, et que vous n’en avez fait aucun état. Je ne me flatte plus de vous être chère, tout est fini pour moi, où sont vos serments ? Dans la résolution où je suis de me percer le cœur, il faut que je me donne la triste consolation de vous éclaircir des derniers moments d’une vie, dont vous savez le malheureux commencement. Je n’ai vécu que pour vous. C’est vous qui m’avez fait prendre soin de ma vie, je ne l’ai considérée que parce que j’ai cru que vous y preniez intérêt. Vous n’y en prenez plus, je consens à l’arrêt que votre indifférence me prononce. Je le répète encore, tout est fini pour moi ! On m’a fait craindre votre infidélité, votre oubli m’en a convaincue. On m’a fait voir le peu de fondement que je devais faire sur les promesses des hommes. Le seul point qu’on n’a pas pu gagner sur moi est de vous haïr, on m’a seulement dégoûtée du monde. Ma sœur est dans la maison de mon père : elle m’est venue voir plusieurs fois. Elle dit qu’elle est malheureuse, peut-on l’être quand on a la liberté ? Je voudrais l’avoir cette liberté, j’irais vous reprocher votre inconstance. On a profité de ma faiblesse, on m’a fait faire ce qu’on a voulu, on m’a résolue d’être religieuse, on m’en a fait prendre l’habit, on a approché le temps de ma profession, j’ai donné les mains à tout. Mais non, je me trompe, on a voulu m’abuser, on en a trop fait pour me faire croire qu’on agissait sans passion. L’ardeur dont on a exigé de moi tant de consentements coup sur coup, m’a fait défier du reste. Je n’en doute plus, vous m’êtes toujours fidèle ; mais pourtant vous me perdrez. J’ai consenti à vous quitter, vous pouvez m’en punir. Il n’y a cependant que ma bouche et ma main qui sont criminelles, mon cœur ne vous a point trahi. J’étais obsédée de tous côtés par toutes les religieuses, qui s’intéressaient à ma perte. Je n’ai pu résister à leurs adulations et à leurs flatteries. Elles ne m’ont donné aucun relâche ; j’ai donné tout à leur importunité et à celle de ma famille. Je me suis engagée à tout ce qu’ils ont voulu exiger de moi ; leurs feintes caresses m’ont surprise. Tant d’obstination de tous côtés pour me faire faire des vœux que j’abhorre, m’[a] réveillée de ma léthargie, en me faisant voir un déchaînement général, j’ai résolu de les jouer à mon tour. Ils ont voulu me faire signer une requête aux puissances ecclésiastiques pour me faire faire ma profession trois mois après ma prise d’habit, à cause, disent-ils, de ma vocation. Quelle fourbe ! Mon père a dépouillé la peau de tigre pour revêtir celle d’agneau ; tigre déguisé mille fois plus à craindre. Il m’a fait mille caresses, ma sœur a renchéri par-dessus, les religieuses s’en sont mêlées. Que faire n’étant plus soutenue de vous, contre tant de tentations éternelles ? J’ai promis de signer cette requête, à condition de me donner l’argent que je leur ai demandé. Quelle peine pour l’avoir ! Je l’ai enfin, et je vais signer tout ce qu’on voudra. Je dois faire mes vœux le lendemain de la Trinité. Il n’y a pas un mois d’ici là. Je me suis flattée que mes lettres ne vous avaient point été rendues. Je me sers de cet argent pour vous envoyer un exprès qui je suis sûre vous donnera celle-ci en main propre. Voilà ce que j’ai fait, et voici ce que je ferai. Je vais jusques au jour de ma profession maudire l’heure de ma naissance, m’étudier au mépris de la vie, et à la cruauté contre moi-même, et me percer le cœur aux yeux de tous les assistants, et aux pieds de mon cruel père. J’ai un poignard tout prêt que je porte toujours sur moi, crainte qu’il ne soit découvert ailleurs. Je me sacrifierai à mon malheur, et ne ferai point le sacrilège d’offrir à Dieu une victime involontaire. Je vous ai dit que je ne me plaindrais point de vous, je ne m’en plains point ; je serais doublement malheureuse : au contraire, je ne veux que m’en louer, afin de vous faire connaître que ce n’est qu’à vous que je me sacrifie. Si je vous savais certainement infidèle, je vous accuserais de ma mort, et je veux pouvoir dire en mourant, que je ne meurs que parce que je ne puis vous appartenir. Hélas ! si le temps n’était point si court, je me flatterais de vous voir et de ne mourir pas ! Votre idée me donne vers le monde des retours qui flattent mon désespoir, sans le faire cesser. Mais non, le jour fatal est trop proche, on en prépare déjà les magnificences. Malheureuse ! À quoi bon tant d’apprêts et de faste, pour conduire à la mort une victime d’ambition et de haine. Je quitterai la vie sans chagrin, elle a été trop infortunée pour la regretter. La mort me mettra à couvert d’un orage de maux plus cruels qu’elle-même. Que ferais-je dans un couvent ? Suis-je digne d’être au nombre des épouses d’un Dieu pur, moi qui ne respire qu’un mortel ? La sainteté du lieu n’est-elle pas même profanée par ma présence ? Non, la véritable sainteté n’y règne pas. Je ne vois dans l’intérieur du couvent que de l’ambition, de l’avarice, et de l’envie. On me dit que n’ayant plus d’espérance de retourner au monde après mes vœux, je m’en détacherai tout à fait. Quelle philosophie ! N’est-il pas nécessaire pour être bonne religieuse, d’être au contraire tout à fait dégagée du monde, avant que d’y renoncer ? Et ne vaut-il pas mieux dire, qu’ayant été malheureuse, et étant née pour l’être toujours, il est plus généreux de finir moi-même tant de malheurs, que d’y rester davantage, et de les combattre plus longtemps sans espérance de les vaincre ? Adieu mon cher amant, conservez chèrement mon souvenir ; n’imitez point mon désespoir, conservez-vous, c’est la seule grâce que je vous demande.

Cette lettre et le récit qu’on m’avait fait, m’épouvantèrent, poursuivit Terny. Je n’avais plus que huit jours devant moi, je ne fis point d’adieux, je partis dans le moment même ; et pour surcroît à mon impatience, le vent trop fort et contraire, et la mer extrêmement émue, me retinrent trois jours à Douvres. Je passai enfin à Calais, et me rendis à Paris le jour de la Trinité même ; c’est-à-dire la veille que se devait faire la profession de Clémence, ou plutôt que se devait jouer le dernier acte de la comédie. Je n’allai point cette fois-ci descendre à mon auberge, je craignais les espions de Bernay ; je restai au faubourg Saint-Denis jusqu’à la brune. J’envoyai mon courrier que j’avais amené avec moi avertir sa sœur que j’étais arrivé. Je lui donnai un billet pour Clémence, par lequel je la priais de faire en sorte auprès de cette tourière que je pusse lui parler le soir même ; et je recommandai la même chose à mon agent auprès de sa sœur. Une bonne demi-heure après qu’il fut parti, je remontai sur un cheval frais, je pris le chemin du couvent, et attendis au lieu marqué la réponse qu’on devait me faire. Je la reçus de bouche telle que je la souhaitais. On me fit entrer dans la cour, et de là dans la chambre de la tourière avec qui je commençai par un présent fort honnête, et une assurance d’avoir soin d’elle toute sa vie. Clémence ne tarda pas à venir ; elle fut une demi-heure entre mes bras sans pouvoir ouvrir la bouche : enfin elle parla, et je vous laisse à penser ce que nous pûmes nous dire.

Bernay a été assez scélérat pour dire que sa fille était devenue ma femme dès ce soir-là, et que nous avions profané le couvent. La tourière qui est à présent sa fille de chambre, ne la quitta pas. Clémence était émue, et ce n’était pas un plaisir d’un moment que j’étais venu chercher. Ce fut en effet à quoi nous ne songeâmes seulement pas : nous songeâmes à quelque chose de plus sérieux ; ce fut aux mesures pour exécuter ce que nous résolûmes de faire le lendemain. Je sortis de ce couvent bien résolu d’en enlever Clémence, malgré tout le monde, à la barbe de son père, de sa sœur, de son amant, de toute sa famille et des religieuses. Si j’avais voulu la croire, je l’aurais emmenée dès le moment même, mais la tourière s’y opposa ; et je lui fis comprendre, qu’il valait mieux, pour éviter mille accidents et des procès, qu’elle se donnât publiquement à moi, que de sortir seul à seul comme elle le voulait. Elle eut de la peine à s’y résoudre, mais elle se rendit à mes prières. Voici de quelle manière le tout se passa.

Au sortir du couvent je remontai à cheval et j’allai à toutes jambes chez Monsieur le duc de Lutry à cinq grandes lieues de là. J’avais l’honneur d’être son parent et d’en être fort considéré. Quoiqu’il ne fût que deux heures du matin, je me fis introduire dans sa chambre. Je lui contai mon aventure et mon dessein, et le priai de me donner asile. Il me l’accorda, et fit même plus ; car il me promit d’aller dans ce couvent avec des gens capables de me prêter main forte si j’en avais besoin. Il y vint en effet sous prétexte d’entendre la messe en passant, et d’y rester pour la cérémonie. Cela fait, je revins sur mes pas à Paris, je m’assurai d’un carrosse avec huit bons chevaux, et j’y mis un cocher et un postillon sur qui je me fiais. Je connaissais de fort braves gens capables de me rendre service en cas d’occasion, j’allai les voir, ils me jurèrent de se sacrifier pour moi. Je les menai dans l’endroit où était le carrosse ; je leur déclarai là mon secret, et leur donnai des chevaux pour aller à ce couvent ; leur allégresse à me suivre, me répondit du succès de l’entreprise.

Nous prîmes un chemin écarté de celui qu’il fallait tenir pour aller de Paris à ce couvent, afin de n’être point découverts, et nous arrêtâmes à cinq cents pas. Il n’était pas plus de huit heures du matin lorsque nous y arrivâmes, et il ne nous parut pas que personne nous eût prévenus. Je n’avais pas perdu de temps, comme vous voyez. J’étais si las et si fatigué, que je ne pouvais me soutenir ; mais la colère et la passion me donnaient des forces. Nous déjeunâmes gaillardement en attendant le moment de l’exécution, qui n’arriva qu’à près de midi ; et nous restâmes cachés tout ce temps-là. J’avais envoyé Gauthier, le seul des miens que j’avais ramené d’Angleterre, dans l’église de ce couvent, afin de m’avertir lorsqu’il serait temps de paraître. Il s’était si bien déguisé que le diable l’aurait pris pour un autre, et outre cela il était vêtu en pauvre ; pour être sûr de tout, j’avais envoyé huit hommes de résolution et bien armés dans cette église avec ordre d’empêcher que Clémence ne rentrât dans le cloître, quand elle en serait une fois sortie, bien sûr que le reste de la troupe leur prêterait main forte au moindre bruit. Le reste de mes amis voltigeait autour de ce couvent, pour se saisir de la porte au premier signal, bien résolus de faire main basse sur quiconque ferait résistance, sans exception.

Les choses étant ainsi disposées, j’attendis le moment de paraître. Gauthier m’avertit dans le temps qu’il le fallait ; c’est-à-dire peu de temps avant celui des grands mots. Je fis avancer le carrosse, et les chevaux de mes amis, et ceux d’eux qui étaient dehors montèrent à cheval, se saisirent de la porte et empêchèrent que qui que ce fût n’entrât après moi. On remarqua que Clémence fut toujours triste et pensive jusqu’à mon arrivée ; mais elle changea de couleur au bruit que je fis. Je parus en courrier, c’est-à-dire avec le même habit que j’avais apporté de Londres, plus crotté que si je m’étais vautré dans un bourbier, botté, éperonné, une perruque nouée, une barbe de huit jours, et un fouet de postillon à la main. Le bruit que je fis en marchant fit tourner tête. Je fus reconnu par Bernay, qui vit bien que la cérémonie ne se passerait pas si tranquillement qu’elle avait commencé, puisque j’en étais sans qu’il m’en eût prié ; mais elle était trop avancée pour la rompre : outre cela j’étais en état de faire expliquer sa fille devant toute l’assemblée, et nous avions pris de[s] mesures elle et moi, pour empêcher qu’on ne la remît à un autre jour.

Je fendis la presse. Monsieur le duc de Lutry qui m’avait tenu parole et qui y était dans une place distinguée, qui n’était séparée de Clémence que par un espace vuide, me fit l’honneur de m’embrasser comme s’il y avait eu longtemps qu’il ne m’eût vu et me fit mettre à côté de lui vers ma maîtresse. Je ne restai qu’un moment à genoux, je me relevai, et sans regarder toute la digne assemblée, je saluai fort bas la prétendue religieuse qui ne branla pas, et ne leva pas même ses yeux. Le vermillon de ses joues, et un certain air content qui se répandit en un moment sur toute sa personne, fut remarqué par Monsieur de Lutry, qui me dit à l’oreille en riant, qu’elle n’avait pas été toujours de même, et qu’il croyait qu’elle m’avait déjà accusé plus d’une fois entre cuir et chair de négligence et de crainte. Je ne pus m’empêcher de rire, Bernay qui s’en aperçut, rougit, et autant que je pus m’y connaître, il enrageait de tout son cœur. La cérémonie fut poursuivie ; j’y pris trop peu de part pour vous en faire le récit. Je ne songeais et je ne regardais que Clémence, qui lorsqu’on lui demanda ce qu’elle voulait, répondit fort résolument, comme nous en étions convenus, je demande Monsieur le comte de Terny pour mon époux, s’il veut bien de moi pour sa femme, et en même temps elle se jeta à corps perdu dans mes bras, mes amis et les gens de Monsieur de Lutry qui avaient apparemment l’ordre, nous entourèrent et écartèrent la presse.

Le père, la fille, le prétendu gendre et toute l’honorable assemblée furent extrêmement étonnés de cette réponse, à laquelle ils ne s’attendaient pas. Les religieuses en furent terriblement scandalisées, et tout le clergé surpris. Il se fit un murmure très grand et très peu respectueux devant le Saint Sacrement qui était exposé. J’avais reçu Clémence entre mes bras, je l’avais baisée et embrassée devant tout le monde en pleine église. Le prêtre qui faisait la cérémonie était tellement étonné, qu’il ne pouvait pas dire un mot. Il nous regardait avec de grands yeux, et la bouche ouverte sans branler. Il paraissait immobile ou en extase ; dans un autre temps sa figure m’aurait fait rire, mais j’avais autre chose à faire.

Le murmure continuant toujours, l’impatience me prit ; je m’adressai à Bernay d’une voix assez haute pour être entendu de tout le monde. À peine eus-je prononcé la première parole, que chacun me prêta silence. Monsieur, lui dis-je, Dieu ne veut que des hosties volontaires, et vous profanez ici sa présence par un sacrilège. Il n’a pas voulu que votre crime fût consommé, parce que des innocents en auraient souffert. Il s’est réservé la connaissance du secret des cœurs, et c’est à vous à voir ce qui se passe dans le vôtre, et à faire pénitence de votre mauvaise intention. Voilà votre fille que j’accepte pour ma femme en présence de Dieu même, qui repose dans le plus auguste de nos sacrements. Je la prends pour telle devant toute l’assemblée. M’acceptez-vous pour votre époux, Mademoiselle, continuai-je parlant à elle ? Oui, Monsieur, me répondit-elle. Parlez haut, lui dis-je, que personne n’en doute. Oui, Monsieur, reprit-elle, je vous accepte pour mon époux. Je vous épouse Mademoiselle, poursuivis-je, en lui mettant une bague au doigt, et l’embrassant une seconde fois devant tout le monde ; après quoi sans cesser de parler, et adressant toujours la parole à Bernay : vous voyez, Monsieur, lui dis-je, que la volonté de Mademoiselle votre fille n’est ni forcée, ni contrainte, votre opposition serait inutile. Vous tombez d’accord qu’elle est en âge de disposer d’elle pour le reste de ses jours, puisque vous consentez qu’elle en dispose pour le couvent. Je suis d’une maison à vous faire honneur, elle se donne à moi sans s’arrêter à votre choix ; elle me fait plaisir, je ne me soucie pas qu’elle ne vous en fasse point. Je ne vous demande rien pour sa dot, je serais en droit pourtant de vous demander tout au moins ce que vous vouliez donner au couvent ; mais ce sont des intérêts dont nous parlerons dans un autre temps. Elle, ni moi ne renonçons pas à ce qui lui appartient du côté de sa mère ; du reste, Monsieur, nous espérons que quand vous serez prêt d’aller rendre compte à Dieu de vos actions, vous rendrez à votre fille la part qui lui reviendra de votre héritage, si vous voulez que Dieu ne vous prive pas du sien. Voulez-vous nous donner la bénédiction de mariage, Monsieur, continuai-je, en parlant à celui qui faisait la cérémonie, si vous le voulez-vous nous ferez plaisir ; sinon nous protestons, Mademoiselle et moi, de nous en passer. Parlez, Monsieur, ajoutai-je, n’hésitez pas. Non Monsieur, me répondit-il, je ne le puis pas. Nous nous en passerons, repris-je. Allons, Mademoiselle, continuai-je, m’adressant à Clémence, prenez congé de la compagnie. Elle le fit par une fort grande révérence. Je veux la baiser, dit le duc de Lutry, en lui prenant la main. Très volontiers, lui dis-je en riant. Il la baisa, et lui dit à l’oreille qu’il lui savait bon gré de son action, qu’elle allât hardiment, et qu’il saurait bien empêcher qu’on ne nous troublât.

Elle vint d’un pas assuré et ferme, et l’agitation et la chaleur de l’action la faisaient paraître à tout le monde la plus belle personne qu’on eût jamais vue. Elle me parut telle, j’en étais charmé. Ni elle ni moi ne regardâmes qui que ce soit en sortant. Mes amis nous firent faire place, nous montâmes elle et moi en carrosse au plus vite. On ferma la porte de l’église pour que nous ne fussions point si promptement suivis. Nous emmenâmes la tourière avec nous ; nos amis montèrent à cheval, et nous prîmes à toutes jambes le chemin de Lutry. Sitôt que nous y fûmes je me retirai avec elle dans la chambre qui nous avait été préparée ; et là les habits qu’elle avait sur son corps ne m’empêchèrent point d’en faire ma femme. Je le déclarai tout haut ensuite, afin que qui que ce fût n’en pût douter ; et je le fis, parce que j’appréhendais encore quelque accident. Nous passâmes le reste du jour assez bien pour ne point porter d’envie aux plaisirs qu’on pouvait prendre ailleurs.

Nous ne fûmes point suivis. Monsieur de Lutry et d’autres gens de bon sens, qui se déclarèrent pour nous, calmèrent un peu les transports de Bernay, qui fulmina terriblement au commencement. Ils mangèrent le festin qui avait été préparé pour la profession, et qui fut pour Madame de Terny un festin de noce, quoiqu’elle n’y assistât pas. Elle fit de son côté les choses de fort bonne grâce, et me donna à table en présence de mes amis et de la tourière, un poignard qu’elle avait effectivement sur elle, et que je n’avais point aperçu, quoique je l’eusse approchée de fort près, et que sans faire semblant de rien je l’eusse cherché partout sur elle, où je croyais qu’elle pouvait l’avoir mis.

Nous restâmes à Lutry quinze jours, en attendant que ma femme eût un train et eût changé de figure. J’envoyai deux fois pendant ce temps-là, comme je fis encore hier, savoir, du beau-père, s’il voudrait souffrir que nous lui rendissions nos devoirs. Il a toujours répondu non. Je me le tiens dit pour toujours. J’ai emmené ma femme en province à une terre que j’ai, dont nous ne sommes revenus qu’avant-hier, afin de me faire recevoir à une charge que mes amis m’ont négociée.

Voilà, Madame, poursuivit Terny, s’adressant à Madame de Contamine, ce que vous avez souhaité de savoir de Madame de Terny et de moi. Pour ce qui s’est passé depuis, c’est à elle à vous dire si elle est mécontente. Si elle était ici, je ne dirais peut-être pas ce que je pense ; mais puisqu’elle ne m’entend point, je vous avouerai sincèrement, que je ne crois pas qu’il y ait un homme au monde plus heureux que moi dans son mariage. Sa tendresse à elle, ne s’est point démentie ; et mettant à part les caresses privées d’un mari et d’une femme, le reste est encore entre nous sur le pied d’amant et de maîtresse. Je suis très content d’elle : si son père veut enfin se raccommoder avec nous, j’en serai fort aise ; pourvu que cela nous rapporte du profit, car pour de l’honneur je l’en quitte. S’il lui laisse du bien, tant mieux. S’il ne lui en laisse pas, tant pis ; mais ma femme n’ayant pas mérité ses duretés, je ne l’en aimerai pas moins. Eh ! pourquoi ne dirais-tu pas cela devant moi, reprit Madame de Terny, en le prenant par la tête, et en le baisant. Ah, ha ! dit-il en se retournant, c’est donc toi. Tu sais bien que je ne le pense pas de même, et que ce que j’en dis n’est que pour sauver les apparences, et pour me faire croire mieux que je ne suis en effet.

Cette histoire donna matière à la compagnie d’une assez longue, et fort bonne conversation, parce qu’elle se faisait entre gens d’esprit ; et comme il commençait à être tard, et que Monsieur et Madame de Terny devaient aller souper à Versailles, ils prirent congé de la compagnie, et partirent.

En vérité, dit Madame de Contamine, après qu’ils furent sortis, une constance réciproque est bien louable. Elle triomphe toujours des obstacles qu’on lui oppose, quand elle a la vertu et la raison de son côté. Vous le savez par expérience, Madame, reprit Dupuis, qui ne faisait que de rentrer ; n’ayant point entendu ce que Terny avait dit, parce qu’il savait tout ce qu’il avait à dire. Vous me répondez, Monsieur, lui dit-elle, comme intéressé dans le parti contraire, je ne m’en étonne pas. Vos infidélités ont assez fait de bruit pour vous obliger à ne pas convenir qu’on ne saurait donner trop de louanges à la constance. Il en a, Madame, reprit Des Frans, son mariage avec Madame de Londé en est une preuve. Je ne croyais pas, Monsieur, lui dit-elle, que vous prêtassiez l’oreille à ce que nous disions. Vous m’avez paru avoir jusques ici une si grande indifférence pour notre conversation, et vous avez été tellement occupés, Madame de Mongey et vous, à parler ensemble, que je suis surprise de vous voir parler à nous ; c’est sans doute une distraction que vous faites à quelque soin plus pressant. En vérité, Madame, reprit Des Frans sur le même ton railleur, vous êtes une femme bien dangereuse. Vous prétendez approfondir ce que Madame de Mongey et moi avons dit ensemble, et nous tourner en ridicule devant la compagnie ; mais… Je ne le prétends pas, reprit cette dame en l’interrompant, au contraire, j’allais vous citer l’un et l’autre pour des exemples de constance. Nous parlions de constance aussi, dit-il, mais sans aucun rapport, ni à Madame, ni à moi, et seulement parce que je voulais lui persuader une réconciliation avec Monsieur de Jussy.

À propos de lui, dit Des Ronais, un laquais qui vient du logis, m’a dit qu’il était encore venu vous chercher. Vous nous avez promis, poursuivit-il, de nous conter son histoire à Monsieur Dupuis et à moi. Vous avez même souhaité que Madame de Mongey fût présente ; la voilà, nous serions fort aises de la savoir. L’occasion ne peut pas être plus belle, reprit Dupuis, cela nous entretiendra jusques au souper, et Madame de Contamine aura le plaisir de l’entendre. Très volontiers, reprit cette dame. Monsieur de Contamine ne reviendra que fort tard avec Madame de Cologny, et ma belle-mère est à sa maison de campagne ; ainsi je n’ai rien à faire au logis que pour souper. Si ce n’est que cela qui puisse vous y faire retourner de bonne heure, reprit Dupuis, j’y ai donné ordre. Ma cousine vous a donné à dîner à l’occasion de Monsieur Des Ronais, et je vous donnerai à souper, s’il vous plaît. Madame de Mongey n’a que faire non plus ; elle couchera même avec ma cousine. Cela est vrai aussi, reprit l’aimable Dupuis. Puisque personne, reprit Des Frans, n’a aucune affaire pressée, je vais vous donner satisfaction : mais vous, notre ami, poursuivit-il en riant, parlant à Dupuis, n’en coûtera-t-il rien à votre amour pour faire les honneurs de chez vous ? Que dira Madame de Londé si vous passez un jour sans aller chez elle ? Que cela ne vous embarrasse pas, reprit Dupuis, vous la verrez ce soir, elle est dans l’appartement de ma mère, et toutes deux m’ont congédié. Nous sommes donc votre pis-aller, reprit en riant Madame de Contamine ; la déclaration est galante ! Adieu, poursuivit-elle en faisant semblant de se lever, je vais montrer l’exemple à la compagnie de ne pas servir de prétexte au souper que vous donnez à votre maîtresse. Eh ! morbleu, Madame reprit-il, en affectant comme elle un air de colère, et en la faisant rasseoir, vous êtes aujourd’hui en train de quereller. Monsieur Des Ronais a été le premier. Monsieur Des Frans et Madame de Mongey ne s’en sont point sauvés, et à présent vous vous jetez sur moi. Oui, ajouta-t-il, vous êtes mon pis-aller ; et à cause de cela je ne vous dirai pas qu’on fait plus pour moi dans la chambre de ma mère, que si j’y étais ; car vous diriez que je serai marié dans cinq ou six jours, et qu’en faveur de mon mariage ma mère me fait des avantages très considérables. Eh bien, reprit cette dame, parce que vous êtes en colère, on vous dira qu’on n’y veut point prendre de part, et qu’en un autre temps, on en aurait toute la joie possible : mais pour vous dire ce qu’on en pense, il faut attendre que vous soyez défâché. Commencez donc, Monsieur, poursuivit-elle en s’adressant à Des Frans.

Histoire de Monsieur de Jussy, et de Mademoiselle Fenouil. §

Je commence, Madame, reprit Des Frans; mais avant que de vous rapporter l’histoire de Monsieur de Jussy, comme il me la rapporta lui-même, il est à propos de vous dire qu’il y a deux ans que je le trouvai en Portugal, où nous liâmes amitié ensemble, et que depuis ce temps-là nous ne nous sommes point quittés qu’avant-hier, après son mariage. Qu’en rentrant en France, il a pris des certificats du jour de son débarquement à La Rochelle, et que sur la route depuis cette ville jusques à Paris, nous avons fait telles journées qu’il a voulu, parce que par tous les endroits où nous passions les nuits, il recevait des lettres. Ces manières où je ne comprenais rien, m’inquiétaient au commencement ; mais comme je ne suis pas d’humeur à approfondir le secret de mes amis qu’autant qu’ils le souhaitent, je ne lui en demandai point la raison, et ce ne fut que le jour même que nous arrivâmes à Paris, qu’il me dit ce que j’avais envie de savoir il y avait longtemps. Nous arrivâmes au Bourg-la-Reine à sept heures du matin, je voulais venir à Paris ; mais pour m’obliger à rester, il me conta ses aventures en ces termes, ou autres équivalents.

Puisque nous sommes à Paris ou autant vaut, il est juste qu’avant que de nous quitter, pour vous remercier de la compagnie que vous avez bien voulu me tenir depuis deux ans, je vous confie les causes qui m’ont éloigné de ma patrie. Les certificats que j’ai pris du jour de mon retour en France, ne vous surprendront plus, lorsque vous en saurez la raison, et vous feront connaître en même temps que toute l’espérance du bonheur de ma vie, n’est fondée que sur la fidélité d’une fille, ou plutôt d’une femme. Comme dans toutes les conversations que nous avons eues ensemble sur le sujet du sexe, vous m’avez paru fort peu prévenu en sa faveur, et que vous le croyez très peu disposé à soutenir un engagement, je vais vous faire connaître par ma propre expérience, que s’il y en a plusieurs volages, il s’en trouve aussi de fidèles et de résolues à tout événement, plutôt que de se dédire du choix qu’elles ont une fois fait.

Je suis né à Paris d’une assez bonne famille dans la bourgeoisie ; mais la quantité de frères et de sœurs que nous étions, nous laissa après la mort de mon père et de ma mère hors d’état de pouvoir le porter sur un pied conforme à l’ambition ordinaire des jeunes gens. Mon père était de barreau, mes frères et moi embrassâmes le même train de vie, les uns par inclination, les autres, dont j’étais du nombre, plutôt par nécessité que par aucune autre raison. Au sortir de mes études je portai la robe au Palais, et ne voyant point d’apparence d’être jamais autre chose qu’avocat, je me donnai tout entier à ma profession ; et j’ose me flatter que je m’y serais acquis quelque réputation, si l’amour ne m’avait pas suscité mille traverses, qui m’ont obligé de quitter tout, dans le temps que je commençais à me faire connaître. Je ne vous dirai rien de ma personne ni de mon esprit, l’une est présente à vos yeux, et le long temps qu’il y a que nous sommes ensemble, peut vous faire juger de l’autre. Vous saurez seulement qu’il y a peu d’hommes au monde qui aient eu la voix plus belle que moi, et peu d’hommes qui aient mieux entendu la délicatesse de la musique ; c’est par là que j’ai eu accès chez Monsieur d’Ivonne.

Cet homme avait plusieurs enfants, entre autres un de mon âge de vingt-six ans, qui était fort de ma connaissance. Il était puissamment riche, et d’une famille fort au-dessus de la mienne. Il avait chez lui une nièce que la mort de père et mère avait laissée sous sa tutelle. Elle était fille unique et très riche. D’Ivonne gouvernait son bien, et l’élevait comme son tuteur avec ses enfants sans différence, si ce n’est qu’elle n’était pas mise si simplement que les autres, et avait un petit train que ses cousines n’avaient pas. Comme c’est elle qui a donné naissance à toutes mes aventures, il est juste de vous dire comment elle était faite lorsque je la vis il y a plus de huit ans ; car à présent, quoiqu’elle n’en ait que vingt-cinq bien juste, elle doit être fort changée.

Mademoiselle Fenouil était grande et bien faite, la taille aisée, la peau délicate et fort blanche, aussi bien que le teint ; elle avait les yeux, les sourcils et les cheveux noirs : les yeux grands et bien fendus, naturellement vifs, mais le moindre chagrin les rendait languissants, pour lors ils semblaient demander le cœur de tous ceux qu’elle regardait. Le front large et uni, le nez bien fait, la forme du visage ovale, une fossette au menton, la bouche fort petite et vermeille, les dents blanches et bien rangées, le nez serré un peu aquilin, la gorge faite au tour, le sein haut et rempli, les bras comme la gorge, et la plus belle main que femme puisse avoir. Vous voyez par son portrait que je suis excusable de l’avoir aimée, jusques au point de tout hasarder pour elle. Les qualités de son corps ne sont pourtant pas ce qu’elle a de plus aimable : c’est une âme toute belle, un esprit ferme, sincère, ennemi de la contrainte et de la flatterie : elle est généreuse, hardie, désintéressée et entreprenante : mais fidèle dans l’exécution. Elle est savante plus qu’une fille ne doit l’être. Les histoires sacrées et profanes lui sont familières. Tous les poètes anciens et modernes n’ont rien d’obscur pour elle. Elle sait même de l’astrologie ; mais cette science capable de faire tourner l’esprit d’une autre, ou du moins de la jeter dans le ridicule, ne lui sert que d’amusement. Elle fait de ce qu’elle sait une application toujours cadrante au sujet sérieux ou galant. Son esprit est aisé, ses expressions sont vives et naturelles ; elle a la mémoire heureuse ; elle écrit juste et bien ; elle fait même quelquefois des vers. J’en ai vu de sa façon qui ont eu l’approbation des connaisseurs. Elles est née railleuse ; mais si j’en crois ses lettres, les traverses de la fortune ont fait sur elle un effet contraire à celui qu’elles font d’ordinaire ; c’est-à-dire, qu’au lieu de l’aigrir, elles l’ont adoucie. Elle danse fort bien, et chante d’une manière à charmer.

Elle était telle que je viens de vous la dépeindre âgée d’environ dix-sept ans, lorsque je la vis. Cela vint par le moyen de son cousin, qui lui dit un jour qu’il avait un ami qui chantait autant bien qu’homme du monde. Elle [le] pria de m’amener chez elle. Il m’en parla, et comme naturellement ceux qui aiment un art sont fort aises de trouver quelqu’un qui y excelle, j’acceptai le parti, et j’y allai dès le soir même. Elle ne fit point les honneurs de sa voix, j’eus honte de chanter après ce que je venais d’entendre, qui était le redouble des Rochers du fameux LambertLambert
Air des Rochers…
. Elle semblait avoir mille rossignols dans la gorge. Je chantai ensuite, elle me parut satisfaite, et me pria de lier avec elle un commerce pour nous donner l’un à l’autre tous les airs nouveaux que nous pourrions apprendre. Je liai ce commerce, et sous ce prétexte il n’y avait point de jours que je n’allasse la voir.

L’opéra était tous les jours au logis, Mademoiselle Fenouil et moi avions toujours quelque air nouveau à nous donner. Nous concertions quelquefois ; et enfin pendant plus de quatre mois, je me fis une nécessité d’y aller tous les jours, et insensiblement l’amour s’en mêla sans que je m’en aperçusse.

Il avait été impossible pendant tant de temps, que nous n’eussions pas trouvé quelque moment à nous parler en particulier. J’avais remarqué dans elle tant de bonnes qualités, que j’étais venu à l’aimer trop pour mon repos. Il me paraissait qu’elle ne me regardait pas indifféremment. Ses yeux, et assez souvent même ses actions me disaient qu’elle sentait pour moi ce que je sentais pour elle ; mais il y avait entre elle et moi tant de distance pour la fortune, que je n’osai profiter des occasions que j’avais de m’expliquer. Les airs que je chantais n’inspiraient que l’amour, je m’y plaignais d’un silence forcé ; mais tout cela n’avançait rien, elle les chantait aussi bien que moi. Enfin je résolus de parler si intelligiblement, qu’il n’y eût pas moyen de ne me point entendre. Je fis ce couplet-ci, je le lui donnai ; et comme je commence à avoir l’esprit satisfait, je ne puis m’empêcher de vous le chanter ; en effet il chanta ces paroles,

CHANSON.

Mes yeux ne regardent que vous,
Ils vous expliquent mon martyre
Que je n’ose autrement vous dire ;
Mais vous n’entendez point un langage si doux,
Ma voix n’inspire que tendresse,
Mon amour en forme les sons ;
Mais l’amour qu’on chante sans cesse,
Passe chez vous pour des chansons.

Les vers n’en valent rien, mais l’air n’est pas mauvais, et cadre assez aux paroles. La pensée parut plaisante ; on me demanda le nom de l’auteur de l’air et des vers ; je dis que c’était moi, et que j’avais fait l’un et l’autre pour une fille que j’avais fort aimée. Je regardai Mademoiselle Fenouil dans ce moment, je remarquai qu’elle m’avait entendu. Elle chanta le même air dans le moment, et le chanta mieux que moi. Je lui en eus obligation, mais je n’étais pas encore content. Je voulais la faire expliquer à son tour. J’étais fort persuadé qu’une déclaration de bouche n’aurait pas été mal reçue ; je ne la précipitai pourtant pas. Je voulais voir avant cela une espèce de certitude à une réponse favorable ; mais un mariage qu’on me proposa, fit plus que je n’avais attendu.

Ma famille m’avait trouvé un fort bon parti : c’était une fille de l’âge de Mademoiselle Fenouil, fort belle, bien faite et riche. Le peu d’apparence de réussir auprès de celle-ci, fit que j’y prêtai les mains ; en effet, le parti m’était très avantageux par toutes sortes d’endroits et passait même mes espérances. Ce furent, Madame, continua Des Frans, en parlant à Madame de Mongey, les propres termes dont Jussy se servit ; mais vous allez entendre le reste, Mademoiselle Fenouil, poursuivit-il, sut ce traité de mariage et fit tant qu’elle vit Mademoiselle Grandet, qui était la personne qu’on me destinait. Sa beauté l’alarma, et elle perdit toute considération, lorsqu’elle sut que les articles devaient être signés le même jour, ou le suivant. Il y en avait deux que je n’avais été chez elle, le troisième qui était celui des articles, je trouvai ce billet-ci le matin chez moi.

BILLET.

Ne précipitez rien dans votre mariage, vous pourriez vous en repentir dans la suite. Il se présente un parti pour vous, préférable à celui qu’on vous propose, venez me voir incessamment. Je vous attends.

J’y allai espérant en être de retour d’assez bonne heure, pour me trouver à l’assemblée de mes parents. Je la trouvai dans sa chambre seule, fort pensive. Les yeux qu’elle avait gros, humides et rouges, me firent croire qu’elle avait pleuré ; je ne me trompais pas. Je viens recevoir vos ordres Mademoiselle, dis-je en entrant, je viens savoir de vous ce qu’il vous plaît que je devienne, et quel est cet autre parti qui m’est offert ? Elle rougit à cette demande. Avant que de vous le déclarer, Monsieur, me dit-elle, il faut savoir si vous aimez avec sincérité la demoiselle que vous allez épouser, et si le cœur a part à votre union, ou l’intérêt ? Non, Mademoiselle, lui dis-je, il est certain que si je ne suivais que mon cœur, je n’épouserais pas Mademoiselle Grandet. Elle est toute aimable ; mais avant que de l’avoir vue, j’étais charmé par une autre que j’aime de toute ma tendresse ; mais ma raison s’oppose aux vœux de mon cœur, elle est d’un rang trop au-dessus de moi pour y prétendre. L’amour que j’ai pour elle est parvenu à l’excès, et ma raison me fait voir que n’ayant aucun bonheur à espérer de ce côté-là, je dois tâcher de l’oublier par toutes sortes de moyens. Mes parents m’en ouvrent une voie, je l’accepte, dans l’espérance que les devoirs que je serai obligé de rendre à une femme, les dissipations d’un ménage, les occupations de ma profession ; et outre cela la nécessité où je me serai mis, d’étouffer dans mon cœur des sentiments qui n’y doivent point être pour mon repos, m’arracheront à ma première passion.

Hé ! qui est-elle cette première passion que vous voulez étouffer, reprit-elle, avec quelque confusion ? Dans l’état où je suis, lui répondis-je, en me jetant à ses pieds, il ne m’est plus permis de feindre. Mes yeux, mes actions mon embarras auprès de vous, ont dû vous faire connaître que c’est vous-même qui m’avez inspiré des sentiments qui m’étaient inconnus avant que je vous eusse vue ; et ma bouche vous le dit pour la première fois. Oui, Mademoiselle, poursuivis-je en lui serrant les genoux, c’est vous que j’adore : je n’ai jamais manqué au respect que je vous dois, je me suis toujours tu ; je me tairais encore, si vous ne m’aviez pas mis dans la nécessité de m’expliquer.

La résolution est d’un véritable héros de roman, reprit-elle, vous m’aimez et vous consentez d’en épouser une autre ; bien plus encore, je comprends que si vous ne m’aimiez point vous ne vous marieriez pas. Non, lui dis-je, si mon cœur était tranquille, je ne chercherais pas à l’occuper si cruellement pour moi : ce n’est que le désespoir où je suis de ne pouvoir être jamais à vous, qui me jette entre les bras d’une autre, et me force à recourir à un remède si violent. Et sur quoi fondez-vous ce désespoir, dit-elle ? Sur tout, Mademoiselle, lui répondis-je. Ma famille n’est point assez considérable pour m’élever jusques à vous, il y a tant de disproportion de votre bien au mien, que je n’ai pu me flatter de surmonter un si grand obstacle. M’aimez-vous autant que vous voulez me le faire croire, me demanda-t-elle en me regardant fixement. Oui, lui répondis-je, Mademoiselle, et vous me feriez tort d’en douter. Eh bien, dit-elle, qui vous a dit que vous ne pouviez pas prétendre jusques à moi ? Il n’y a pour tout obstacle, ajouta-t-elle, que la naissance et le bien. Pour le bien il m’appartient, et m’étant permis d’en faire, quand je serai en âge, tout ce qu’il me plaira, je vous jure de vous en faire le maître. Pour la naissance, je ne vois pas qu’il y ait une si grande différence. Mademoiselle Grandet l’emporte sur moi. Elle est noble de race, et ma noblesse à moi ne provient que d’une charge dont mon aïeul était revêtu lorsqu’il est mort ; et vous pourrez un jour en acheter une pareille, puisque je vous en fournirai les moyens. Mon oncle est mon tuteur, il gouverne mon bien, mais il n’est pas le maître. Je puis dans peu de temps me faire émanciper, en toucher le revenu, et en disposer comme bon me semblera. Voyez si le parti que je vous offre ne vous est pas plus avantageux que celui de Mademoiselle Grandet, puisque vous m’aimez, à ce que vous dites, et que vous n’avez pour elle qu’un simple dehors de bienséance, sans amour.

Que je serais heureux, Mademoiselle, répliquai-je ! de vous voir expliquer si avantageusement pour moi ; mais que je mériterais peu vos bontés si j’avais la faiblesse de m’en prévaloir ! Non, Mademoiselle, poursuivis-je, vous méritez tout un autre parti que moi. Une fortune meilleure vous attend, et je ne dois pas non seulement vous laisser borner vos espérances, mais même déchoir de l’état où vous êtes née. Choisissez-vous un parti qui soit digne de vous, et ne me regardez que comme un objet de votre pitié et non pas de votre tendresse. Je n’attendais pas un pareil conseil de votre part, me dit-elle, la générosité est un peu trop à contretemps pour être bien sincère. Je vois bien que vous aimez Mademoiselle Grandet, puisque vous recevez si mal mes offres ; allez, Monsieur, continua-t-elle avec dépit, je ne veux point retarder votre bonheur ; allez lui vanter ce sacrifice, laissez-moi disposer de ma destinée, je vous l’ai offerte, vous la refusez, le couvent me sauvera de faire jamais de pareilles avances.

Non, Mademoiselle, repris-je en la retenant et en lui serrant les genoux (car elle voulait s’échapper) je vous aime avec toute l’ardeur dont un cœur vivement touché peut être atteint. J’admire vos bontés pour moi, mais le moyen d’en profiter ? Vous êtes extrêmement jeune, votre famille s’opposera toujours à mes vœux et aux vôtres ; vous pouvez changer et me laisser le plus malheureux de tous les hommes, après avoir conçu des espérances si flatteuses : laissez-moi le soin de l’avenir, répondit-elle, le temps et les occasions vous fourniront des moyens pour ma famille, et pour moi il ne tiendra qu’à vous, ajouta-t-elle en rougissant, de m’engager si avant, que vous soyez à couvert de mon inconstance. Rompez l’engagement où vous êtes avec Mademoiselle Grandet, mais rompez-le d’une manière qui m’ôte toute crainte de retour, j’en serai informée, et je vous promets de vous en tenir compte. Allez joindre les gens qui vous attendent, il en est temps. Ne me revoyez point que vous n’ayez tout à fait rompu : mais cachez-en le sujet, je veux seule savoir la part que j’y aurai. Je suis jalouse, et il est de votre intérêt de ne me laisser aucun ombrage. Je vais rompre avec tant d’éclat, lui dis-je, Mademoiselle, que vous aurez lieu de croire le sacrifice sincère. Je prévois tous les chagrins que mes parents en auront, je prévois le ressentiment d’une fille méprisée sans sujet légitime ; je m’exposerai à tout avec plaisir, puisque c’est par là que je puis vous assurer, que rien ne m’est considérable que votre amour ou votre haine ; vous en saurez des nouvelles ce soir, soit par écrit, soit de vive voix. Allez, me dit-elle, et venez me voir le plus tôt que vous pourrez ; mais ne me revoyez point qu’après votre rupture et votre dégagement. Je sortis après cela fort embarrassé de trouver un prétexte qui pût me dégager, sans qu’il parût y avoir de ma faute.

J’allai chez Mademoiselle Grandet où mes parents étaient assemblés avec les siens ; elle me parut belle comme un ange. J’eus regret de perdre une si belle conquête qui m’était assurée, mais ce remords fut sans fruit. Je lui fis civilité en entrant, et me mis auprès d’elle. Je laissai à nos parents le soin d’ajuster les articles de notre mariage, et pendant ce temps-là je cherchai les moyens de le brouiller. Je lui dis brutalement qu[e] je la trouvais trop propre et trop magnifiquement mise. Que je n’étais pas d’humeur à souffrir tant de dépense en habit, et qu’une femme qui ne veut plaire qu’à son mari, ne doit point le porter si haut. Elle me dit honnêtement que l’état où je la voyais, était celui que sa mère lui avait toujours fait prendre ; qu’il n’y avait rien d’extraordinaire à sa parure. Que jusques à notre mariage elle se conformerait aux volontés de sa mère, mais qu’après cela je serais le maître de ses habits, et d’en réformer la magnificence s’il y en avait trop, et qu’elle suivrait en tout et partout ce qu’il me plairait lui en ordonner. Une réponse si honnête et si soumise me déconcerta, mais ne me rebuta pas. Je lui parlai des compagnies et du jeu, comme un jaloux jusques à la brutalité. J’affectai d’en dire mille fois plus qu’un jaloux effectif n’en aurait pensé. Je la chicanai sur tout, et lui fis comprendre qu’en m’épousant, elle pouvait s’attendre d’être éternellement malheureuse. Je la fis pleurer ; je la picotai et la brutalisai encore de nouveau, et lui en dis tant, qu’elle ne put s’empêcher de me dire qu’elle était au désespoir que les choses fussent si avant, et qu’après ce que je venais de lui dire, elle ne m’épouserait qu’avec répugnance.

Il n’y avait rien de plus scélérat que le tour que je lui jouais. Il est certain que cette fille était d’une douceur et d’une honnêteté achevée, comme sa conduite l’a fait voir avec l’homme qu’elle a épousé depuis, et dont elle est veuve, avec qui elle a souffert tout ce qu’une femme peut souffrir d’un homme emporté et jaloux ; en un mot aussi brutal en effet que je me feignais. J’étais convaincu qu’elle avait toutes les qualités qu’une honnête femme peut avoir pour rendre un homme heureux ; cependant ayant dessein de rompre, je n’en laissai pas échapper l’occasion que sa réponse m’offrait. Vous ne m’épouserez qu’avec répugnance, repris-je tout haut, je ne suis pas d’humeur à vous avoir malgré vous ; je vous en offre autant de ma part. Il est inutile, dis-je à mes parents, que vous preniez tant de peines pour accommoder les articles entre Mademoiselle et moi, nous ne sommes pas nés l’un pour l’autre. Elle se dégage avec joie, et je me retire sans regret.

On n’avait entendu que nos dernières paroles de toute la conversation que nous avions eue elle et moi. On crut que la pauvre fille m’avait dit quelque parole mal à propos ; on voulut entrer en éclaircissement, on voulut me retenir, et je ne voulus pas rester. Je dis simplement que Mademoiselle Grandet m’ayant dit qu’elle ne m’épouserait qu’avec répugnance, je ne croyais pas devoir, en honnête homme, abuser de l’autorité de ses parents, qui me la donnaient malgré elle. Après cela je sortis.

Cette fille fut questionnée par tout le monde ; elle dit ingénument ce qu’elle m’avait répondu sur ce que je lui avais dit. Comme je ne passais pas pour être aussi brutal qu’elle me peignait, et qu’en effet je lui avais paru, on ne la crut point ; d’autant moins que ce mariage m’étant très avantageux, on ne pouvait croire que j’eusse voulu rompre de gaieté de cœur, et sans un très grand sujet. Sa mère surtout, se déchaîna contre. On lui donna tout le tort de l’aventure, et ses parents lui en voulurent tant de mal, que pour se délivrer de leur persécution, elle fut obligée environ un an après d’épouser un nommé Monsieur de Mongey, homme de qualité, campagnard et très riche, qui commença par la voir, l’aimer, et la demander. Il était sans contredit un des plus désagréables et des plus malhonnêtes hommes du monde. Elle a souffert avec lui pendant plus de quatre ans, tout ce qu’une femme de vertu peut souffrir d’un brutal, d’un jaloux, et d’un homme âgé : et c’est toute l’obligation qu’elle m’a, dont je suis très fâché. Mademoiselle Fenouil m’en a elle-même écrit d’une manière à me faire connaître qu’elle partageait les douleurs de cette innocente victime, d’autant plus qu’elle en était cause. Son mari est mort enfin, il y a près de deux ans, et l’a laissée veuve très riche, tant de son bien à elle, que de ses bienfaits à lui. Elle n’a jamais eu d’enfants, et est encore comme fille. Quoiqu’il y ait sept ans et plus que je suis hors du royaume, je suis instruit de tout par le commerce de lettres que j’ai toujours eu avec Mademoiselle Fenouil pendant mon absence, comme je vous dirai bientôt. Pour revenir à Mademoiselle Grandet, ce fut ainsi que je rompis avec elle, et je vous laisse à penser si elle n’est pas en droit de me regarder comme un fourbe et comme un scélérat.

Je n’interrompis point Jussy en cet endroit de sa narration, poursuivit Des Frans, en s’interrompant soi-même, et parlant à Madame de Mongey. Ce ne fut point ici que je lui dis que j’avais l’honneur de vous connaître, laissez-moi poursuivre, vous saurez tout en son temps. Je commence à le faire parler.

Après ce bel exploit, dit-il, je vins trouver Mademoiselle Fenouil. Je lui dis ce que j’avais fait. Il est certain qu’elle me blâma du prétexte que j’avais pris, qui exposait une fille fort aimable, et fort innocente à la colère de ses proches. J’en avais du repentir moi-même, et je trouvai sa pensée trop juste pour m’en plaindre ; mais dès que je lui eus fait connaître que je n’avais point trouvé d’autre expédient pour rompre dans le moment, je ne lui parus plus si blâmable.

Sept ou huit jours après, je lui fis comprendre que je n’avais abandonné une si belle proie que dans l’espérance d’en posséder une autre ; elle entendit ce que je voulais dire, et que je voulais me défier de ses paroles. Je lui dis que je craignais que tôt ou tard son oncle ne l’engageât, lorsqu’elle y penserait le moins. Que je ne doutais pas qu’elle ne fît toutes sortes de difficultés avant que de se rendre ; mais qu’elle pourrait se rendre enfin, soit par ambition, soit par intérêt, soit par complaisance pour ses parents, ou par tous ces motifs ensemble. Je la fis souvenir de ce qu’elle m’avait dit, qu’il ne tiendrait qu’à moi de l’engager si avant, que je fusse à couvert de son inconstance. L’amour qu’elle avait pour moi acheva de la persuader. Nous nous fîmes chacun une promesse de mariage, et un morceau de papier nous tenant lieu de tout, nous nous jurâmes une fidélité éternelle, et vécûmes dès ce jour-là comme mari et femme.

Je ne crois pas qu’il y ait au monde un plaisir plus grand que celui d’un pareil commerce. Nous le goûtâmes six mois sans troubles, sans crainte d’être surpris lorsque nous passions les nuits ensemble, ce qui arrivait assez souvent ; et ce sont les seuls moments heureux que j’ai passés dans la vie, et qui furent aussi la cause des malheurs qui nous accablèrent.

Elle devint grosse, cela nous déconcerta ; et bien plus encore, lorsqu’avec sa grossesse qui commençait à paraître, son oncle voulut la marier. On lui proposait un grand parti, tout le monde y voyait son avantage. Son bien n’était pas ce qui attirait le plus le cavalier qui la recherchait ; quoiqu’elle soit très riche, il est constant qu’il pouvait trouver mieux qu’elle. C’était un homme de grande qualité, parfaitement bien fait, et fort bel homme, de réputation, d’esprit ; en un mot un amant accompli. Elle n’avait aucun prétexte pour le refuser, et elle n’était point en état de l’accepter. Je n’en fus pas fâché ; il est certain que j’aurais trouvé son infidélité excusable. Tout mon rival qu’il était, je ne pus pas m’empêcher de l’aimer et de l’estimer ; et peu s’en fallut même que je ne lui découvrisse l’état où nous en étions elle et moi.

Je vous laisse à juger quel était notre embarras. Elle était jeune, et tous deux sans expérience ; le péril le plus proche nous parut le plus grand. Il nous semblait que nous n’aurions rien à craindre que de l’éclat que ferait sa grossesse, et du ressentiment de son oncle, et du reste de sa famille. Il n’y avait que cela, en effet, mais c’était beaucoup. Je voulus lui persuader de faire parler à son oncle par des gens que nous savions avoir du pouvoir sur son esprit ; elle n’en voulut rien faire, et me dit pour toutes raisons, qu’elle était au désespoir d’être dans l’état où elle était ; mais que puisque c’était une chose faite où il n’y avait point de remède, il fallait prendre le parti de nous retirer. Que nous ferions mieux notre paix de loin que de près ; qu’elle comptait que je ne l’abandonnerais point. Que nous avions autant d’argent qu’il nous en fallait pour sortir de France, et n’y point rentrer qu’elle ne fût absolument maîtresse d’elle-même. Que pour cela il fallait que je l’enlevasse ; qu’elle était prête à me suivre partout où je voudrais la mener ; et qu’enfin puisque la faute nous était commune, il était juste que nous en courussions les risques.

J’avoue que cette proposition me fit trembler. Je lui dis que c’était là le vrai moyen de me conduire à une fin infâme. Qu’attendu sa jeunesse de près de dix années moins que moi, et la différence du bien et de la naissance, on ne manquerait pas de m’accuser de subornation et de rapt. Que si nous étions arrêtés, le moins qu’il pouvait lui en arriver, était d’être renfermée toute sa vie dans un couvent, et moi finir la mienne par la main d’un bourreau. Que ce n’était point un crime digne de mort que de faire des enfants ; mais que le rapt en était un qui ne s’était jamais pardonné, surtout lorsqu’il y avait à présumer que par le grand bien et la jeunesse de la fille, et l’âge du garçon, il avait agi par intérêt ; ce qui se rencontrait entre nous. Elle ne goûta point mes raisons, et voulut absolument que je l’enlevasse. Tout ce que je pus lui dire contre ce dessein, ne la fit point changer. Je m’y opposai de tout mon pouvoir, et tellement qu’elle me reprocha le peu d’amour que j’avais pour elle. Je ne vous en parlerai plus, ajouta-t-elle en me regardant fixement, mais demain vous verrez le moyen que j’ai trouvé pour finir tout d’un coup, et sortir d’affaire en un moment.

Je ne savais ce qu’elle voulait me dire par là. Je la quittai fort embarrassé, et fort en peine de ce nouveau moyen dont elle m’avait parlé comme en me menaçant. Je retournai le lendemain chez elle, où je fus pleinement éclairci de sa résolution. Il y a longtemps que je vous attendais, Monsieur, me dit-elle ; mais enfin, vous voilà venu. Nous sommes seuls, parlez sans contrainte ; qu’avez-vous enfin résolu ? M’abandonnerez-vous, ou me suivrez-vous ? Je viens encore, répondis-je, tâcher de vous faire changer la résolution où vous me parûtes hier de sortir de France ; je n’en prévois que des malheurs horribles pour vous et pour moi. Je n’en ai pourtant pas changé, reprit-elle ; mais puisque vous avez assez d’indifférence et de dureté pour m’abandonner dans l’état où je suis, à tout ce que mon désespoir peut me suggérer, je veux tout d’un coup vous délivrer de vos inquiétudes, et me punir d’avoir aimé un homme qui ne m’a aimée que pour son seul plaisir, sans attache à ma personne.

En achevant ces paroles, elle tira d’un petit coffret un paquet de papier plié, dans lequel il y avait d’une poudre jaune que je ne connaissais pas. Elle en mit les trois quarts dans un gobelet d’argent, versa de l’eau dessus et les brouilla. Elle prit le reste de cette poudre, qu’elle mêla avec des confitures, et les fit manger à une petite chienne qu’elle avait. À peine ce petit animal en eut-il dans le corps, qu’il tomba mort sans branler. Je regardais cette chienne, et j’étais tellement étonné de ce que je voyais, que je restai immobile ; mais lorsque je lui vis prendre ce gobelet, et le porter à sa bouche, tous mes sens me revinrent. Je me jetai dessus, j’en répandis une partie à terre, et je jetai le reste dans la cour. Un gros chien qui appartenait au cocher d’Ivonne, vint lécher cette composition, et mourut un moment après.

Quoi, dis-je, ma chère enfant, c’est donc là ce moyen que vous avez trouvé pour sortir d’affaire ? Oui, Monsieur, ce l’est, me répondit-elle. Vous m’avez empêchée de mourir devant vous, vous avez jeté le poison que je voulais avaler ; mais je suis fort aise que vous sachiez quelle est ma résolution. Demain, poursuivit-elle, vous me verrez dans le même état que je viens de mettre ma petite chienne. J’ai encore autant de poison qu’il m’en faut. Non, repris-je, en l’embrassant, vous n’en viendrez point à cette funeste extrémité, je suis résolu à tout ce qu’il vous plaira que je fasse. Mille bourreaux assemblés pour me trouver un nouveau genre de supplice, n’offrent rien à mes yeux de si cruel pour moi que votre mort. Je vous emmènerai où et quand il vous plaira. Je vous laisse maîtresse de votre sort et du mien, je ne vous demande pour toute grâce que de me remettre entre les mains le reste du poison que vous avez. Le voilà, me dit-elle, en me donnant un autre petit paquet de papier, que je jetai devant elle dans le feu sans l’ouvrir. Je ne m’en soucie pas, ajouta-t-elle, en me voyant faire, je suis bien sûre d’en retrouver d’autre si vous me manquez de parole ; mais ne craignez rien, comptez que je ne vous abandonnerai jamais. Reposez-vous du soin de votre vie sur la fidélité que je vous ai jurée : elle dépendra toujours de moi ; et si le malheur veut que nous soyons arrêtés dans notre fuite, je vous justifierai devant toute la terre. À quand, lui dis-je, en fixez-vous le jour ? À demain, reprit-elle, sans aller plus loin. Mais nous n’avons rien de prêt, lui dis-je, pour notre fuite, ni pour nous conduire assez loin pour avoir du moins un jour d’avance sur ceux qui pourraient nous suivre. Il n’importe, dit-elle, j’ai de l’argent, et il faut tout risquer. Il me fut impossible de la faire changer de résolution ; nous résolûmes d’aller à Lyon, et de là à Avignon.

Dès le lendemain je la trouvai dans l’endroit qu’elle m’avait indiqué. Elle n’avait pour tout train que sa seule fille de chambre, à qui elle s’était confiée. N’ayant rien de prêt, nous fûmes obligés de prendre la première commodité que nous trouvâmes ; et nous allâmes avec assez de bonheur jusqu’à dix-sept lieues de Paris, où nous fûmes arrêtés le matin du troisième jour de notre départ.

L’absence de Mademoiselle Fenouil avait mis toute la maison en alarmes ; on ne savait ce qu’elle était devenue. On la chercha partout ; et enfin comme on vit qu’elle n’était point à Paris, sans vous dire comment notre route fut découverte, on la sut, on nous suivit, et on nous surprit que nous étions encore au lit. Je me défendis le plus qu’il me fut possible, mais je fus accablé par le nombre de mes ennemis. Je fus maltraité, et fus moins sensible à tout ce qu’on me faisait, qu’à ce que je voyais qu’on lui faisait à elle. L’homme entre les mains de qui nous étions, pouvait par sa naissance prendre quelque autorité sur elle ; il en abusa. J’en fus au désespoir, mais je n’étais point en état de la venger que par ma douleur. Je priai qu’on me fît tout ce qu’on voudrait, et qu’on ne l’outrageât pas ; qu’on tournât contre moi tous les effets que la rage pouvait inspirer, et mille autres choses de pareille nature, qui ne furent point entendues par ces gens impitoyables.

Si j’étais sensible pour elle, elle ne l’était pas moins pour moi. Je fus lié comme le plus scélérat de tous les criminels. Ce fut en vain qu’elle cria que j’étais son mari ; qu’elle demanda par quelle autorité on nous séparait, et pourquoi j’étais puni d’un crime dont elle seule était coupable.

Nous fûmes ramenés à Paris, j’y fus mis dans un cachot ; et elle qui avait refusé de retourner chez d’Ivonne, fut mise à la garde d’un officier de justice, qui se chargea d’elle. On travailla à mon procès ; et comme je m’y étais bien attendu, on m’accusa de subornation et de rapt. Je me justifiai, et fis voir mon innocence autant que je pus. Je savais bien que je n’offenserais point Mademoiselle Fenouil, en montrant qu’elle seule avait fait toutes les avances de notre commerce. Je montrai toutes ses lettres, je dis la vérité telle qu’elle était ; malgré cela les voix n’étaient point en ma faveur : et vraisemblablement mes ennemis l’auraient emporté sur moi, si elle-même n’avait travaillé à ma justification, comme elle me l’avait promis.

Les promesses et les menaces de ses parents ne purent point l’ébranler ; elle ne voulut jamais consentir à m’abandonner. Nous fûmes confrontés ensemble devant mes juges, leur présence ne l’empêcha point de se jeter à mon cou les yeux baignés de larmes. Elle me demanda pardon de tout ce que je souffrais pour elle. Elle jura devant eux de ne me point abandonner ; elle me dit que je savais bien que la mort ne lui faisait pas peur ; et que quelque chose qu’on pût ordonner de moi, elle ne me survivrait pas. Elle se jeta à genoux devant les juges ; elle les supplia de lui rendre son mari ; elle les assura que c’était elle qui m’avait jeté dans l’état où j’étais ; que je n’avais consenti à partir avec elle que lorsque je l’avais vue résolue à s’empoisonner ; que je lui avais même arraché le poison des mains. Elle continua ses prières à ma justification avec tant de larmes et tant de véhémence, que j’en fus attendri. J’avais supporté mon malheur avec assez de constance ; mais je n’étais point à l’épreuve de ce que je lui vis faire. Je fus saisi au cœur, je tombai pâmé ; et je me vis sur un lit lorsque je revins de ma pâmoison. J’ai su depuis que les juges qui voyaient que je n’étais point si criminel qu’ils avaient cru, et qui peut-être étaient attendris par un spectacle si touchant, ou du moins bien convaincus qu’il y avait beaucoup d’animosité dans mes parties, expliquèrent en notre faveur la sévérité des lois.

Le procureur du Roi lui-même, qui avait donné ses conclusions cachetées, dit avec une intégrité de véritable magistrat, que le devoir de sa charge l’avait obligé de pencher vers la sévérité, mais que les circonstances qu’il venait de voir, l’obligeaient à réformer ses conclusions trop rudes ; et il conclut plus favorablement pour moi. On savait l’âge de Mademoiselle Fenouil ; et entre plusieurs autres choses, il fut prononcé qu’elle serait remise entre les mains de ses parents, ou dans un couvent à leur choix jusques à sa majorité, et moi banni de France pendant sept ans du jour de ma sortie ; et la fin de mon ban cadrait juste à quinze jours près au temps que les lois permettent à une fille de disposer d’elle.

Je fus condamné à tous les dépens du procès, à prendre l’enfant, à en assurer la subsistance et l’éducation ; et en de grands dommages et intérêts envers la mère. Elle se fit émanciper, et renonça malgré toute sa famille à toutes les prétentions que cette sentence lui donnait contre moi. Notre promesse fut déclarée nulle, et nous n’appelâmes ni l’un ni l’autre.

Elle accoucha peu de temps après d’un garçon qui est encore en vie, et que vous verrez bientôt avec la mère. Je sortis de prison ; je pris des mesures pour lui faire tenir mes lettres, et avoir ses réponses. Je me suis servi d’un ami affidé, qui ne nous a point trahis. Je partis le même jour sans la voir, ne l’ayant point vue depuis le jour cruel que je la vis en présence de nos juges. Je ne me suis pas fort éloigné de France. J’ai presque toujours resté en Hollande, en Allemagne, en Espagne, ou en Italie, excepté les deux dernières années de mon ban, que j’ai passées en Portugal avec vous sans en sortir. J’ai pris sous mon véritable nom un certificat de ma sortie de France ; j’en ai pris un autre en rentrant, afin que mes ennemis ne puissent point me chagriner faute d’avoir accompli mon ban, qui a duré hors de France sept ans et huit jours, et plus d’un mois davantage hors de Paris, où je ne rentrerai que lorsque Mademoiselle Fenouil le voudra. Elle doit être ici à neuf heures juste : je n’ai pas sujet de m’impatienter, il n’en est pas encore huit ; cependant comme j’ai reçu d’elle quantité de lettres, et que j’en ai eu une hier au soir extrêmement longue, où elle me fait le détail de tout ce qui est arrivé depuis mon départ, je puis vous en instruire avec autant de certitude que si j’étais resté à Paris.

Peu de jours après ses couches, qui arrivèrent au commencement de sa dix-neuvième année, elle entra dans un couvent, où elle resta trois ans entiers. Elle en sortit, et revint chez son oncle sans faire semblant de prendre aucune part à ce qui me regardait. On ne prononçait point mon nom devant elle, et elle ne le prononçait jamais, ni devant ses parents, ni devant leurs amis. Elle ne paraissait pas s’en informer. Elle voyait souvent, quoique en cachette, l’enfant qu’elle avait eu de moi. Elle a vécu tout à fait retirée du monde, et paraissait être tout à fait dans la dévotion. Le bruit de notre aventure était assoupi, et notre commerce de lettres n’était point soupçonné.

La manière de vie qu’elle menait, avait fait oublier ce qu’elle avait fait. Il s’est présenté plusieurs partis qui n’ont pas demandé mieux que de l’épouser. Un entre autres, d’une maison égale à la sienne, qui savait fort bien ce qui lui était arrivé avec moi, et qui n’a pas laissé de l’aimer de bonne foi. Elle a tout refusé, et celui-ci moins civilement que les autres. Elle a été obligée, pour n’être plus importunée de ce côté-là, de déclarer tout haut, qu’elle ne se marierait jamais, et vivrait à son particulier.

Elle a fait cette déclaration peu de temps avant la nouvelle de ma mort. Car afin qu’elle pût être moins obsédée, et plus libre, nous avons jugé à propos de faire courir ce bruit. Voici ce qui en donna le moyen.

J’ai déguisé mon nom, comme vous savez ; je me faisais nommer Saint-Cergue, et ce n’est que depuis La Rochelle que vous savez que mon véritable nom est de Jussy. Le hasard voulut qu’étant en Espagne, je trouvai à Madrid, entre autres Français, un jeune homme qui s’appelait de Jussy, comme moi, qui était parisien, qui courait le pays comme moi, et qui n’était ni de la suite de Monsieur l’ambassadeur, ni marchand. Je le questionnai sur sa famille, je ne m’aperçus pas que nous fussions parents. Je ne lui dis point mon nom, je me crus seulement obligé, à cause de la patrie, de lui donner quelque avis sur sa conduite, qui était extrêmement libertine, surtout dans un pays où la jalousie règne, et où les maris se croient tout permis pour venger l’honneur qu’ils croient qu’on leur ôte, par le commerce qu’on peut avoir avec leurs femmes, ou avec une autre de leur famille. Il ne profita pas de mes avis : il soutenait sa dépense par le moyen de quelque dame qui lui faisait des présents, ce qui n’est pas là fort rare ; enfin, au retour d’un voyage, je sus qu’il avait été assassiné.

Comme on savait que je le connaissais, on m’instruisit de sa destinée. J’obligeai les gens de l’ambassadeur d’écrire à mes parents que j’étais mort. Je leur fis mettre dans la lettre, que ce garçon les en avait priés avant que de mourir ; ce qui était vrai. Je les priai même d’envoyer un certificat de mort, et un extrait de sépulture. Ils le firent, de sorte que mes parents me croient encore présentement en l’autre monde. Mais j’ai cru devoir les tromper les premiers, afin qu’ils aidassent de bonne foi à tromper les autres. Cependant pour ne pas laisser Mademoiselle Fenouil dans cette croyance, je lui écrivis de ma main tout ce qui en était. Je lui envoyai le paquet qui était pour mon frère, afin qu’elle en usât comme elle le jugerait à propos. Je confiai le tout à un marchand français qui revenait de Cadix à Paris, et qui passait à Madrid. Il rendit ce paquet à Du Val qui est mon correspondant, à qui je l’adressais. Celui-ci, à qui je demandais tout, et que vous allez voir venir avec elle, le lui donna en main propre. Ils consultèrent ensemble ce qu’ils en feraient, et jugèrent à propos de s’en servir.

Du Val reprit ce paquet qui était pour mon frère ; il alla retrouver ce marchand qui le lui avait apporté, et le pria de le donner à son adresse, parce que, dit-il, c’est un paquet qui lui est de conséquence, et que je ne veux point lui faire de tort, quoique nous ne soyons pas assez bons amis pour le lui donner moi-même. Cet homme le prit, et le porta à mon frère, qui le questionna sur tout ce qui me regardait ; mais il n’eut rien à dire, sinon, que tous les Français qui étaient à Madrid, disaient qu’il était mort depuis peu un nommé Monsieur de Jussy, parisien. Mon frère prit le deuil, et fit prier Dieu pour mon âme. Mademoiselle Fenouil me mande qu’il en a fort bien usé, et qu’il a eu autant de soin de mon fils, que s’il avait été à lui ; ce sont des obligations dont je m’acquitterai demain. Le bruit de ma mort se répandit ; mes parents écrivirent tout droit à son Excellence pour en être plus assurés. Ils eurent même réponse, aussi bien que d’Ivonne qui voulut s’en éclaircir aussi ; ainsi personne ne doute de ma mort à Paris, excepté ma maîtresse et Du Val. Quelle surprise lorsqu’ils vont me voir en bonne santé ? Ce bruit fit ce que j’en avais espéré, d’Ivonne laissa sa nièce en repos. Mes parents cessèrent de m’envoyer de l’argent, mais je n’en avais pas besoin ; au contraire, j’en avais plus qu’il ne m’en fallait. Mademoiselle Fenouil était émancipée, elle recevait le revenu de son bien ; et n’en dépensant pas la dixième partie, n’ayant pour tout train qu’un petit laquais, et la même fille de chambre, qu’elle a reprise malgré son oncle, elle m’en envoyait plus que je n’en voulais. C’est ce qui est cause que n’ayant rien à faire à Lisbonne, je me suis intéressé sur différents vaisseaux ; j’ai considérablement gagné, et je rapporte tout en lettres de change. J’ai écrit à ma maîtresse tout ce que j’ai fait ; elle a tout approuvé. Je l’ai priée il y a dix-sept mois de ne me plus envoyer d’argent, et de garder son superflu pour se meubler avant mon retour ; elle l’a fait : voici comment elle s’y est prise.

Elle a fait semblant d’être mécontente de sa fille de chambre. Elle l’a congédiée en apparence. Cette fille, de concert avec Du Val, a loué une maison dans un quartier fort éloigné de celui d’Ivonne. Mademoiselle Fenouil a fourni tout l’argent qui a été nécessaire, tant pour la garnir que pour la meubler entièrement. Elle a même fait plus ; car elle me mande que je trouverai chez moi des domestiques, qu’elle-même ne connaît pas. Que je trouverai une maison fort proprement meublée, où rien ne manquera, par le bon ordre qu’elle et Du Val y ont donné, et qu’elle ne viendra au-devant de moi que dans mon carrosse. J’attends à m’expliquer du reste avec elle, et je crois être en droit de vous dire que je la trouverai fidèle et constante.

Une attente de sept années est assez longue pour être considérée comme quelque chose d’extraordinaire ; ajoutez-y les persécutions de son oncle, qui doivent entrer en compte. Il est vrai que pour son honneur elle a dû soutenir son engagement ; mais il est vrai aussi qu’il est très rare que le sexe soit si sensible, surtout étant attaqué par autant de partis qu’il s’en est présenté pour elle. J’espère enfin qu’elle et moi serons contents pour le reste de nos jours. Ses parents n’ont plus rien à nous dire. Elle est maîtresse d’elle-même, puisqu’elle entre sur sa vingt-sixième année. J’ai gardé mon ban, et nous voulons bien tous deux confirmer par un mariage légitime, ce que nous avons fait de contraire aux lois, et qui que ce soit, je pense, ne peut nous en empêcher. Elle et moi devons prendre ici des mesures pour nous épouser sans éclat. Nous avons assez fait parler de nous, il est temps de finir les caquets et notre séparation, et de donner à un enfant un état fixe que nous lui devons. Voilà, Monsieur, poursuivit Jussy, ce que vous avez désiré de moi. Ce que je vous demande à présent, c’est de vouloir bien attendre ici ma chère maîtresse ; de ne point nous quitter que vous n’ayez vu la conclusion de notre roman et notre mariage, et de vouloir bien nous servir de témoin, si comme vous me l’avez dit, vous n’avez point d’affaires qui demandent si promptement votre présence. À mon égard, je serais bien venu en poste, comme vous m’en pressiez ; mais les mesures que j’étais obligé de prendre pour avoir tous les jours de ses nouvelles, et pour concerter le lieu de notre entrevue, ne se seraient point accordées avec tant de diligence sur la route.

Je prends trop de part, lui répondis-je, dans une affaire aussi extraordinaire que la vôtre, pour ne pas souhaiter d’en voir la conclusion. Non seulement je vous servirai de témoin ; mais encore si vous avez besoin d’appui, je ne vous abandonnerai point, quoique je vous veuille du mal pour le tour que vous avez joué à Mademoiselle Grandet, que j’estime infiniment ; cependant je n’en ai de ressentiment que pour vous bien remettre ensemble si je puis. Je vous jure, reprit Jussy, que j’en ai eu toute ma vie un vrai remords. Je suis prêt de lui en demander pardon, lorsqu’elle voudra bien me souffrir en sa présence. Mademoiselle Fenouil m’en écrit comme d’une des plus vertueuses, et des plus aimables femmes de France ; et qu’elle a donné des preuves de sa vertu si convaincantes, qu’on ne la regarde qu’avec admiration. Ce que je vous dis, poursuivit-il, n’est point par flatterie pour elle : voilà des lettres de Mademoiselle Fenouil, vous pouvez les lire. Elles vous convaincront que je ne vous dis rien qui ne m’ait été écrit ; et de ma part, je suis prêt à lui faire telle satisfaction qu’elle voudra que je lui fasse, et je suis sûr que Mademoiselle Fenouil se joindra à moi avec plaisir.

Voilà, Madame, continua Des Frans en parlant à Madame de Contamine, ce que je disais à Madame de Mongey, lorsque vous avez prétendu deviner notre conversation. Je ne vous interromps point, Monsieur, reprit cette dame en riant, nous aurons du temps pour parler de tout ; achevez l’histoire de Monsieur de Jussy, toute la compagnie vous en prie.

Lui voyant, poursuivit Des Frans, des sentiments si honnêtes, je lui dis que de ma part je pardonnais à Mademoiselle Fenouil le tort qu’elle était cause qu’il avait fait à Mademoiselle Grandet, parce qu’elle lui rendait justice, et faisait connaître qu’elle n’avait point mérité un traitement si indigne. Nous en parlâmes assez longtemps : mais pour revenir à lui, le portrait que vous m’avez fait de votre maîtresse, lui dis-je, m’a charmé, et sa constance me paraît un prodige dans le siècle : vous saurez quelque jour, continuai-je, par quel endroit l’infidélité des femmes est si bien établie dans mon esprit, et vous m’avouerez que ce n’est pas sans raison que je me déchaîne contre leurs fourbes et leur peu de bonne foi. Ce que vous dites là est fort galant, interrompit Madame de Contamine, et c’est fort bien nous faire votre cour. Eh ! Madame, reprit-il, ce n’est point à vous que je m’adresse ; il est permis à un malade de se plaindre, vous saurez demain le sujet que j’en ai ; pour aujourd’hui, laissez-moi poursuivre l’histoire de Jussy. Votre maîtresse, lui dis-je, me fait connaître qu’il s’en trouve qui se distinguent ; j’en ai de la joie, puisque c’est pour un homme de mérite, et que je regarde comme ami.

Comme nous en étions là, nous entendîmes un carrosse qui arrêtait à la porte de l’auberge. Je regardai ce que c’était. J’en vis en effet un fort propre, tout neuf et doré, attelé de quatre fort beaux chevaux pies. Il y avait trois laquais et un cocher de même livrée grise sans galon. Tout me parut neuf, et l’était. Je vis sortir de ce carrosse un homme, un enfant, et une femme magnifiquement vêtue, suivie d’une fille assez propre. Je ne doutai plus que ce ne fût Mademoiselle Fenouil, et j’en fus assuré lorsque je vis Jussy qui était promptement descendu prendre cet enfant dans ses bras. Il l’apporta dans la chambre où il me le donna, et retourna vers la porte où la mère entrait. Il ne se peut rien voir de plus tendre que leurs embrassements : elle voulut quelque temps se défendre contre la joie de le revoir. Il s’en aperçut ; ne craignez rien, lui dit-il, c’est un de mes amis qui sera assurément des vôtres. Elle s’abandonna enfin au plaisir de l’embrasser. Ils furent plus d’un quart d’heure entre les bras l’un de l’autre sans dire un mot, et bien leur prit qu’elle était sur une chaise, car lorsque Jussy la quitta, elle était évanouie. On la fit revenir, ils s’embrassèrent encore ; mais comme je craignais pour eux une nouvelle faiblesse, je ne leur donnai pas le temps de se défaire de nouveau. Je les séparai. Ils avaient tous deux les larmes aux yeux, et la joie les saisissait tellement, qu’ils n’avaient pas la force d’ouvrir la bouche ; en effet quel plaisir de se retrouver fidèles après tant de traverses, et une absence si longue ! N’est-ce pas là triompher de la fortune, et ne devoir son bonheur qu’à sa propre vertu ?

Ces embrassements firent place à d’autres, Jussy embrassa Du Val qui était monté en même temps que Mademoiselle Fenouil. Je la saluai, et vis une des plus belles personnes qu’on puisse voir. La maîtresse et son amant se firent mille questions. Je les interrompis pour déjeuner. J’appelai mon valet et celui de Jussy, je fis servir. Les laquais nouveaux venus montèrent ; on ne dit rien en leur présence qui dût être secret. Du Val se contenta de leur dire qu’ils servaient à déjeuner leur maître et leur maîtresse : ces gens firent leur devoir. Mademoiselle Fenouil dit devant eux, par manière de conversation, qu’elle n’était sortie de son couvent que le matin même, pour venir au-devant de lui : et que c’était Monsieur Du Val qui s’était donné la peine de choisir tous leurs domestiques. Car, poursuivit-elle en leur présence, vous n’étant point à Paris, je n’ai point voulu tenir de maison, et j’ai mieux aimé rester dans un couvent jusques à ce que vous fussiez de retour.

Lorsque nous fûmes seuls, c’est-à-dire l’amant et la maîtresse, Du Val, sa fille de chambre et moi, on tint conseil où chacun donna son avis. On s’arrêta à celui de Du Val. Ils avaient les extraits de baptême de l’un et de l’autre, celui de leur enfant, et la sentence qui avait causé leur séparation. Cela étant, dit Du Val, il n’y a point d’autre parti à prendre que de présenter une requête à Monsieur l’archevêque de Paris, où tout cela sera énoncé, et le prier, pour éviter de nouveaux embarras et les caquets, de vous permettre de vous épouser le plus tôt que vous pourrez, dès aujourd’hui même, si faire se peut. L’avis est juste, dis-je, et bien pensé.

C’était mon dessein de m’y prendre par cette voie, reprit Jussy, et je suis fort aise que tous nos sentiments s’accordent ; car si nous nous remettons dans les procédures, ce ne sera jamais fait. Il fut donc résolu que nous reviendrions tous à Paris dans la nouvelle maison de Jussy ; que sitôt que nous y serions, Du Val irait chercher quelque officier de l’Officialité pour tâcher de terminer promptement. Ils montèrent donc en carrosse, c’est-à-dire Jussy et sa maîtresse, leur enfant et la fille de chambre. Du Val et moi montâmes à cheval. Nous prîmes tous le chemin de Paris. Je me fis montrer la maison de Jussy en passant, et pris après le chemin de ce quartier-ci. Je vous rencontrai au bout du pont Notre-Dame, poursuivit-il, s’adressant à Des Ronais, j’acceptai vos offres, j’allai chez vous, où je ne restai que le temps qu’il me fallait pour changer de linge et d’habit. Je ne vous dis point où je retournais, parce que vous auriez peut-être voulu me suivre, et que dans la crainte où j’étais que les choses ne se passassent pas aussi tranquillement qu’elles se sont passées, je ne voulais pas vous commettre, outre que j’avais promis le secret. Je me fis porter dans cette maison, où j’ai resté jusques à avant-hier après-midi.

À peine y fus-je arrivé, que Du Val entra avec un notaire apostolique. On lui expliqua toutes choses papiers sur table. Il approuva le parti qu’on prenait, il dressa une requête suivant son style. Monsieur de Jussy et Mademoiselle Fenouil la signèrent. Il l’emporta, et une heure après il revint avec la permission qu’on demandait pour célébrer le mariage dans telle église du diocèse qu’on voudrait, avec un mandement en bonne forme à tout prêtre ou curé requis, de leur donner la bénédiction. Il fit plus, il amena avec lui un curé son parent, dont la paroisse n’était qu’à une petite lieue de Paris, qui offrit son ministère quand on voudrait.

Etant impossible que d’Ivonne pût découvrir ce qui se passait, et l’endroit où était sa nièce, [et comme] elle voulait que son mariage se fît dans les formes, on résolut d’aller à cette paroisse le soir, afin qu’ils pussent être épousés à minuit avec les solennités ordinaires.

On retint à souper le curé et le notaire qui furent fort bien traités, et encore mieux récompensés ; on [les] pria de ne rien dire devant les domestiques qu’on ne voulait instruire que lorsqu’on ne craindrait plus leurs langues. Ils le firent : on prit un autre carrosse pour eux, Du Val et moi. On y fit mettre de quoi déjeuner après la messe, et après avoir fort bien soupé, nous prîmes tous de compagnie le chemin de cette paroisse. Ce fut là que Jussy fit entrer dans le presbytère tous ses nouveaux domestiques, à qui il dit son nom et tout ce qu’il jugea à propos qu’ils sussent de son aventure, et conclut par dire qu’ils allaient être mariés, et qu’à leur retour à Paris ils pourraient en informer qui bon leur semblerait.

Ces gens furent plus aises de cette confidence que si Jussy leur avait donné tout son bien et ils parurent tous résolus à se faire plutôt couper en pièces que de souffrir qu’on fît la moindre insulte à leur maître, ou à leur maîtresse.

L’allégresse fut entière, le notaire, Du Val et moi, pendant que les mariés étaient dans l’église avec le curé, passâmes le temps à nous promener. Nous fîmes boire les valets à la santé de leurs maîtres. Minuit sonna, nous allâmes tous à l’église, le mariage y fut célébré, et l’enfant légitimé. Nous servîmes de témoins avec quatre habitants de cette paroisse. Jussy prit dans le moment un certificat de tout, que nous signâmes tous, après quoi nous déjeunâmes fort bien. Nous rentrâmes à Paris sur les quatre heures du matin, chacun prit le chemin de chez soi, excepté moi qui couchai chez les mariés, qui comme moi, étaient encore au lit à midi. Du Val vint me voir, nous allâmes ensemble trouver au lit Jussy et son épouse. Ils se levèrent, et on résolut en dînant de faire connaître leur mariage à d’Ivonne, et à leurs parents avec éclat, ce qui se fit mardi dernier au soir : voici comment.

Madame de Jussy monta en carrosse au sortir de table ; elle alla chez son oncle qui fut extrêmement surpris de la voir si magnifique, elle qui l’avait toujours porté chez lui comme une dévote. Il lui demanda d’où elle venait, et où elle était restée depuis le matin de la veille ? Pour toute réponse elle lui montra son extrait baptistaire, et lui dit, qu’ayant plus de vingt-cinq ans, et pouvant disposer d’elle à son choix, elle s’était retirée à son particulier, et qu’elle venait le prier, lui, sa femme, et ses enfants, d’honorer son ménage de leur présence en venant le soir même souper chez elle. Jamais homme ne fut plus surpris d’une pareille réponse. Elle leur promit de leur envoyer un laquais pour les conduire chez elle s’ils voulaient venir, et les laissa ensuite faire tant de réflexions qu’ils en voulurent faire. Ils avaient d’autant plus beau champ, que ses laquais avaient dit à ceux du logis, qu’elle avait été mariée la nuit. Ils ne pouvaient savoir avec qui, tant la mort de Jussy qu’on croyait certaine les mettait hors d’œuvre. C’était un énigme qu’ils ne comprenaient pas, ni sa résurrection, ni comment ils avaient entretenu commerce ensemble pendant tant de temps, sans que personne s’en fût aperçu, ni comment ils avaient concerté leur mariage, ni par quels charmes Jussy s’était trouvé si juste à l’échéance de son ban et de la majorité de sa maîtresse. Ils résolurent pourtant de venir souper chez elle, et y vinrent en effet le soir. Ils trouvèrent bonne compagnie parce que Jussy avait envoyé quérir ses deux frères et deux de ses amis, et que sa femme avait envoyé quérir de son côté quelques-unes de ses bonnes amies ; de sorte que nous étions déjà quatorze conviés, lorsque d’Ivonne et sa femme entrèrent avec deux de leurs enfants, un garçon et une fille.

Leur surprise redoubla en voyant tant de gens assemblés. La salle où nous étions était propre, rien n’y manquait. On servit, il fallut se mettre à table. Jussy ne paraissait point, sa femme fit les honneurs du logis. Chacun prit place avec un certain silence sérieux qui ne laissait pas d’avoir quelque chose de divertissant pour moi, qui n’y prenais part que par simple curiosité. Je ne pouvais m’empêcher qu’avec peine de rire, en voyant l’embarras de l’oncle et de la tante. Cependant afin de prévenir tout, Madame de Jussy se mit entre Du Val et moi, lui à droite et moi à sa gauche. Le petit de Jussy était à côté d’elle, et devait rester à table entre Du Val et son père, de sorte qu’entre cet enfant et sa mère il y avait un couvert qui était celui de Jussy. On s’assit dans le même silence, lorsque Madame de Jussy se retournant, dit à un laquais, allez donc dire à Monsieur que nous n’attendons plus que lui, et qu’il prenne la peine de venir. Il achève une lettre, Madame, dit ce laquais. Cela redoubla l’étonnement de d’Ivonne et de sa femme, qui fut à son comble lorsque Jussy entra, précédé d’un laquais qui portait un flambeau. Il n’avait point de chapeau, et était comme peut être chez lui le maître de la maison ; mais vêtu d’un air qui me surprit moi-même. C’est-à-dire que tout y était complet. En effet, on avait acheté tout ce qu’il lui fallait avant qu’il arrivât, et son tailleur n’avait eu qu’à prendre sa mesure.

Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit-il en riant, d’Ivonne et sa femme qui le reconnurent firent un grand cri. Me voici ressuscité, continua-t-il, et de retour à Paris auprès de ma femme, vous demandant votre amitié, et vous assurant que je la réciproquerai par une véritablement sincère. Vous ne pouvez comprendre quel fut l’étonnement du mari et de la femme. Il quitta la table brusquement, et sans répondre. Il vit bien que la violence n’était plus de saison, et qu’il n’en sortirait pas le plus fort, ni à son honneur. Il sortit, sa femme et sa fille le suivirent, quelque chose qu’on pût leur dire pour les faire rester ; car on ne permit pas que Madame de Jussy allât après eux. Le fils seul qui n’entrait point tant dans le ressentiment, resta à souper : on l’instruisit de tout. Il loua fort la conduite de sa cousine, et leur fit mille civilités à l’un et à l’autre ; ils y répondirent avec toute l’honnêteté possible. On le pria de tâcher de faire entendre raison à son père pour lui faire accommoder à l’amiable, tous les différends qui pouvaient naître entre lui et eux pour la reddition du compte de tutelle de Madame de Jussy sa nièce, et de lui faire comprendre qu’elle avait dû pour son honneur faire ce qu’elle avait fait.

Ce garçon qui est de bon sens, tomba d’accord de tout, et promit de faire son possible pour une réconciliation sincère de part et d’autre. Nous soupâmes fort bien et avec joie, on chanta ; et comme la compagnie était assez nombreuse, on envoya chercher des violons, on dansa, et il se fit une manière de bal, qui n’a fini que mercredi matin, avant-hier à trois heures. Je me couchai plus las et plus fatigué que si j’avais couru quinze jours la poste. J’ai laissé les mariés dans leur lit et ne les ai point vus depuis : mais leur devant une visite, je la leur ferai demain matin, et vous m’y accompagnerez, Messieurs, si vous voulez, dit-il à Des Ronais et à Dupuis. Après cela si Madame de Mongey veut bien en recevoir une d’eux, je me fais fort qu’elle sera contente de leurs honnêtetés et de leurs excuses. Ces deux amis acceptèrent la partie pour le lendemain matin.

Je sais bon gré à Madame de Jussy, dit Madame de Contamine ; sa constance fait que je lui pardonne volontiers sa faute : en effet, elle l’a lavée, et n’en est à présent que plus à estimer, quoiqu’on ne doive pas l’imiter. Je prie Madame de Mongey de leur pardonner le peu de considération qu’ils ont eue pour elle. Je n’en conserve aucun ressentiment, reprit cette belle veuve ; je le sacrifie à ce que je viens d’entendre. Si j’étais bien persuadé de cela, reprit Des Frans en riant, je les amènerais demain ici, au moins la satisfaction serait publique. Vous voulez douter de l’oracle, reprit la belle Dupuis, je connais Madame de Mongey ; et puisqu’elle dit qu’elle leur pardonne, je suis certaine qu’il est vrai. Elle est la sincérité même. Outre cela, quand vous ne nous amèneriez pas Monsieur et Madame de Jussy pour l’amour de Madame de Mongey, je vous prie de les amener pour Madame de Contamine et pour moi ; je suis fort trompée si elle n’a aussi bien que moi, envie de voir un homme si extraordinaire. Et plus encore elle, interrompit Madame de Contamine, je la verrai assurément demain, quand je devrais mettre un laquais en sentinelle pour savoir où elle ira à la messe.

S’aimer après avoir été sept ans sans se voir ! dit Mademoiselle Dupuis avec un ton d’admiration, et en regardant Des Ronais, et surtout sans aucun ombrage l’un de l’autre ! Votre rancune n’est pas bien éteinte, ma belle maîtresse, reprit Des Ronais, vous me jetez la balle. Ce n’est point Jussy que j’admire, interrompit Des Frans, un homme a toujours de la constance de reste ; c’est elle qui est à admirer, ajouta-t-il, car les femmes sont presque toutes des fourbes.

Vous vous ferez battre assurément, lui dit en riant Madame de Contamine, quelle effronterie de parler en ces termes des femmes devant nous ? Je vous ai déjà dit, Madame, répondit-il, que je vous regarde toutes comme des saintes à miracles dans le siècle où nous vivons. Je suis très aise que mes amis soient tombés en bonnes mains ; mais pour moi, à qui le contraire est arrivé, vous ne m’empêcherez point de déclamer. Vous en avez moins de sujet que vous ne pensez, dit Dupuis. Et quand Monsieur en aurait tous les sujets du monde, reprit Madame de Contamine, faut-il que parce qu’il y en aura une qui donne sujet de plainte, on accuse le général ? Nous vous rendons plus de justice, poursuivit-elle, il n’y a personne ici qui ne loue Monsieur de Jussy, et il n’y a personne qui ne blâme Monsieur que voilà, en montrant Dupuis, de ses amourettes, et qui ne regarde avec horreur Monsieur Des Prez, qui a si lâchement abandonné la pauvre Mademoiselle de l’Épine, que nous avons tous connue. Nous louons ce qui est à louer, et nous blâmons ceux qui sont à blâmer ; mais nous n’attaquons point le général. Avez-vous fini, Madame, interrompit Dupuis, les deux bras croisés sur l’estomac ? Pour une dame aussi sage que vous, la médisance est bien mordicante ! Quand vous saurez mon histoire, peut-être ne me blâmerez-vous pas tant. Pour Monsieur Des Prez, il est plus digne de pitié que de blâme ; et vous-même, Madame, qui lui faites son procès sur l’étiquette du sac, en conviendriez, si la vérité vous était connue comme à moi. Voudriez-vous bien nous la dire, Monsieur, reprit Madame de Mongey. Vous savez que nous avons été elle et moi pensionnaires dans le même couvent, et je vous avoue que sa mort me donne de l’horreur pour lui, et que je voudrais bien le regarder d’un autre œil, parce que d’ailleurs il me paraît un fort honnête homme. Très volontiers, Madame, lui dit-il, et si la compagnie le veut bien, chacun en va être instruit. Tout le monde l’en pria, et il allait commencer lorsque Madame de Londé parut à la porte de la salle.

Il alla au-devant d’elle, toute la compagnie se leva, et lui fit civilité. Eh bien, Madame lui dit-il, ai-je gain de cause à la fin ? Oui, lui dit-elle en riant, votre parent que j’ai laissé là-haut avec Madame votre mère, a tant fait, qu’il a persuadé. Que je suis heureux, Madame, lui dit-il, de recevoir une si bonne nouvelle, et de la recevoir de votre bouche ? C’est-à-dire, interrompit Madame de Contamine, que le cousin et la cousine seront bientôt contents. Ce sera pour moi lorsque Madame le voudra, reprit Dupuis. Et pour moi, poursuivit Des Ronais, lorsqu’il plaira à ma belle maîtresse. Cela étant, reprit Des Frans, il faut que vous preniez un même jour, afin que le plaisir des uns ne rende point les autres jaloux. Nous parlerons du jour une autre fois, dit Madame de Londé ; cependant, ajouta-t-elle, Madame Dupuis qui ne peut se lever, m’envoie vous dire à tous, qu’elle vous prie de monter dans sa chambre pour souper auprès de son lit. Elle me fait déjà la grâce, poursuivit cette aimable veuve, de me traiter comme sa fille, c’est-à-dire sans façon, et me fait plaisir : ou plutôt c’est qu’elle avait quelque chose à dire à son parent, qu’elle ne veut pas que je sache ; cela doit être dit à présent, montons.

Tout le monde sortit de la salle, et prit le chemin de la chambre de la bonne femme. Son fils donna la main à Madame de Londé, Des Frans à Madame de Contamine, et à Madame de Mongey, et Des Ronais à sa maîtresse. On se mit en cercle proche du lit de Madame Dupuis ; mais sa nièce et Madame de Contamine ayant fait signe à Des Frans qu’[elles] voulaient lui parler en particulier, il se retira avec elles dans un coin de la chambre, où ils se parlèrent fort bas, quoique avec beaucoup d’action. Nous dirons une autre fois quel était le sujet de leur conversation qui fut assez longue. Des Ronais en parut inquiété, et Madame de Contamine lui en fit la guerre fort spirituellement lorsqu’on fut à table.

On soupa fort bien auprès du lit de Madame Dupuis, qui était toute réjouie de voir tant de jeunesse de bonne humeur. Ce fut là que Des Ronais fut pillé et raillé de l’inquiétude qu’il avait eue de la conversation de sa maîtresse, où il n’avait point été appelé. Il se défendit fort galamment ; on y parla de la jalousie, et cela fit insensiblement tomber le discours sur le sujet de Des Prez. Madame de Londé dit qu’elle en avait entendu parler confusément, et témoigna avoir envie d’en être tout à fait informée. Son amant ne s’en fit pas prier davantage, et chacun s’étant apprêté pour lui donner attention, il commença en ces termes.

Histoire de Monsieur Des Prez, et de Mademoiselle de l’Épine. §

Il y a environ deux ans qu’au retour d’un voyage que j’avais été faire à la suite du Roi, pour quelques affaires que j’avais à la suite du Conseil, j’appris que Mademoiselle de l’Épine l’aînée était morte dans un état pitoyable il n’y avait pas plus de trois mois. Je la plaignis, non pas que je la connusse particulièrement, mais parce que ç’avait été une des plus belles filles du voisinage. Tout le monde parlait mal de Des Prez ; on m’en dit mille cruautés : enfin on m’en dit tant, que quoique je ne le reconnusse pas dans la peinture qu’on m’en faisait, et dans le caractère qu’on lui donnait, je le crus coupable. Il n’était point à Paris lorsque j’y arrivai, et n’y revint qu’environ trois mois après.

Comme nous avions toujours été bons amis, j’allai le voir. Je le trouvai pâle et défait ; je crus qu’il relevait de maladie. Lorsque j’entrai dans sa chambre, il était appuyé sur une table, sa tête était soutenue par ses deux mains. Il se leva au bruit que je fis en entrant, et mes paroles achevèrent de le retirer d’une rêverie où il était enseveli. Je vis devant lui une lettre ouverte ; dont l’écriture me parut être de femme. Nous nous embrassâmes. Je lui fis compliment sur l’état où je le voyais, je pris part à sa tristesse, et tâchai de le consoler. Le coup est là, mon cher ami, me dit-il, en mettant le doigt à l’endroit du cœur, je n’en reviendrai jamais, et en même temps les larmes lui vinrent aux yeux. Il prit le papier qui était sur sa table, il le baisa, et le mit dans une bourse qu’il portait sur son estomac, en manière de reliquaire. J’y aperçus le portrait de Mademoiselle de l’Épine, il se mit à soupirer, et me parla avec tant de désordre et si peu de suite, que j’eus pitié de l’état où il était. Je me doutai de quelque chose ; et pour faire diversion à sa douleur, et pour éclaircir mes soupçons : cette lettre, lui dis-je, ne devait pas vous être rendue au sortir d’une maladie, et aussi changé que vous êtes, on aurait dû vous épargner ; car ou je me trompe fort, ou c’est elle qui vous cause la tristesse où je vous vois. Je n’ai point été malade, me dit-il, et ce n’est point cette lettre qui cause ma douleur, elle ne fait que l’entretenir. J’en crois connaître le caractère, repris-je, et qu’elle est de l’écriture de Mademoiselle de l’Épine. Vous ne vous trompez point, me dit-il, elle est d’elle en effet. Mais comment peut-elle vous écrire, puisqu’elle est morte, poursuivis-je, à ce que tout le monde dit ? Elle l’est aussi, répondit-il, et plût à Dieu qu’elle ne la fût pas, je ne serais pas ici, mais elle ne serait pas tout à fait perdue pour moi ! À ces mots sa douleur recommença plus vive qu’auparavant ; ses pleurs se débordèrent, et ses soupirs redoublés me firent connaître qu’il y avait dans cette aventure quelque particularité essentielle, qui n’était pas venue à la connaissance de ceux qui m’avaient instruit. Mais, poursuivis-je dans ce sentiment, pourquoi la mort de cette fille vous est-elle si sensible, puisque vous l’avez abandonnée pendant sa vie ? Je l’ai abandonnée, reprit-il, en joignant les mains et haussant les yeux, Ha ! Dieu, peut-on dire une pareille imposture ? C’est la croyance du public, lui dis-je. La croyance du public m’est indifférente, ajouta-t-il ; mais vous, qui me connaissez, avez-vous pu le croire, et n’avez-vous pas dû prendre mon parti ! Toutes les apparences sont contre vous, dis-je. Elles ont trompé tout le monde, dit-il, il m’est indifférent de le désabuser. Mais vous qui jugez si mal de moi, je veux vous désabuser, quoique votre peu d’estime pour moi semble me dispenser de le faire.

Ce sera quand vous voudrez, lui répondis-je : nous ne sommes pas en lieu commode, reprit-il ; mais sortons, et en nous promenant, je vous dirai ce qui en est. Je profitai de sa bonne disposition. Nous montâmes dans mon carrosse, et prîmes le chemin de Vincennes. Pendant tout le chemin à peine ouvrit-il la bouche, du moins je ne l’entendis que soupirer ; et proférer quelques paroles mal articulées, que le bruit des roues m’empêcha de distinguer. Sitôt que nous roulâmes sur la terre avec moins de bruit, je le priai de me dire ce qu’il m’avait promis. Je n’en pus pas encore tirer deux paroles de suite ; mais enfin étant arrivés dans le bois, il fit arrêter et descendit sans me rien dire. Je le suivis. Il me pria d’ordonner à nos gens de nous attendre, et nous étant écartés dans un endroit où nous étions sûrs de n’être ni écoutés, ni interrompus, il commença à parler.

Pour vous ôter tout à fait de l’esprit, me dit-il, les fausses impressions que le public peut y avoir faites, je n’ai qu’à vous faire un récit fidèle de tout ce qui m’est arrivé avec Mademoiselle de l’Épine ; vous connaîtrez en même temps mon innocence, le malheur de cette pauvre femme, et le mien. Je l’appelle femme, parce qu’elle était véritablement la mienne, et plus que tout cela, vous connaîtrez le sujet que j’ai de nourrir éternellement dans mon cœur le regret d’avoir été la cause innocente de sa mort. Vous savez que je suis pour mon malheur fils unique d’un homme extrêmement puissant dans la robe ; je dis pour mon malheur, car si mon père avait eu moins de crédit et d’autorité, et qu’il eût été moins à craindre, je ne serais pas comme je suis, le plus infortuné de tous les hommes.

Marie-Madeleine de l’Épine, que vous avez connue, était l’aînée de deux autres filles et d’un garçon que son père avait laissés en mourant sous la conduite de la mère. Il était italien d’origine, de bonne maison, mais peu riche. Il était venu avec le cardinal Mazarin qui lui avait donné de l’emploi en France jusqu’à sa mort qui laissa sa veuve chargée des affaires de sa famille, entre autres d’un procès maudit qui est la cause de mon malheur. Il est de longue discussion, et n’est pas encore terminé, quoiqu’il y ait longtemps qu’il devait l’être. Mon père pouvait beaucoup dans le jugement qu’on en attendait. Mademoiselle de l’Épine demeurait proche du logis où elle venait souvent solliciter. Elle avait de puissantes recommandations ; mais si j’avais été juge, la plus puissante eût été celle de l’aimable fille qui l’accompagnait. Vous l’avez vue, elle était extrêmement blanche, grande et bien faite, les cheveux du plus beau blond clair qu’on puisse voir au monde. La forme du visage ovale, les yeux bleus, comme les blondes les ont ordinairement. Sa beauté était vive, et n’avait point une certaine langueur fade, si commune à toutes les blondes. Le son de sa voix était insinuant et agréable. Ses manières étaient toutes charmantes, et semblaient ne demander que de la tendresse, et ne respirer que l’amour. Sa physionomie n’était pas trompeuse. Il est pourtant vrai que le plaisir des sens ne la dominait pas. Pour son âme elle méritait d’obtenir tout ce qu’une femme peut prétendre. Elle l’avait élevée, sincère, franche et libérale, capable de soutenir un engagement jusqu’au dernier soupir, fertile en inventions, timide à prendre ses résolutions ; mais hardie à les exécuter. Elle était désintéressée, bonne amie et plus fidèle maîtresse : elle était si peu ambitieuse que je lui ai mille fois entendu dire, que si elle avait été maîtresse d’elle-même, elle aurait préféré une vie pauvre et tranquille à une vie remplie de faste et d’honneurs, qu’on ne peut acquérir qu’aux dépens de sa sincérité. Elle était complaisante pour moi, parce qu’elle m’aimait ; mais elle était naturellement brusque. Je lui ai vu mille fois faire des choses qu’aucune considération humaine n’aurait pu lui faire faire ; et elle les faisait uniquement parce qu’elle savait qu’elle me faisait plaisir. Elle était sans réserve pour moi, passionnée, mais sans effronterie ; et je l’ai vue assez souvent me recevoir dans ses bras, et rechercher même mes embrassements, dans des moments où je connaissais que je lui aurais fait plaisir de m’en tenir à ses avances. En un mot, c’était la maîtresse et la femme la plus accomplie dont on puisse former l’idée.

Je la vis dans une salle où mon père donnait audience ; sa mère et elle attendaient qu’il sortît de son cabinet. Je fus ébloui de sa beauté, et croyant ne donner qu’à la civilité, ce que je donnais aux premiers mouvements de mon cœur, je m’offris de les faire parler à lui. Je pris la mère par la main, et la menai dans le cabinet. Voilà Monsieur, dis-je à mon père, la mère et la fille que je vous présente. Il y a longtemps qu’elles attendent, j’ai cru devoir les distinguer, elles ont trop bonne mine pour n’être pas préférées : si ma recommandation pouvait leur être utile, je vous supplierais de leur rendre service. Je sortis, et la mère eut tout le temps de dire ce qu’elle voulut ; car elle resta plus d’une heure avec lui. Je me retrouvai à leur sortie comme si le hasard m’y avait conduit. Je leur demandai si elles avaient satisfaction. Oui, Monsieur, répondit la mère, et c’est une bien grande obligation que nous vous avons. J’ai instruit Monsieur votre père des chicanes qu’on me fait, et j’espère qu’il m’en rendra bientôt justice. Je voudrais qu’elle dépendît de moi, Mademoiselle, lui dis-je, elle vous serait rendue dès aujourd’hui. Elle me remercia et s’en allèrent. Je m’aperçus que la fille m’avait toujours regardé en rougissant, et qu’elle avait détourné la tête lorsque j’avais jeté les yeux sur elle.

Je mis un laquais en garde pour m’avertir les soirs lorsqu’elles seraient sur leur porte, non pas la mère que je ne cherchais pas, mais son aimable fille, avec ses sœurs. J’y allai fort souvent ; et quelquefois nous allions nous promener sur les boulevards, ou dans les marais ; mais je n’y eus avec sa fille, ni entretien particulier, ni tête à tête. J’étais fort bien reçu, non seulement à cause des services que je leur rendais ; mais encore à cause de ceux que je pouvais leur rendre.

Lorsque le temps ne permit plus d’aller le soir à la promenade, j’allai jouer chez elle. Nous y jouions très petit jeu, et seulement pour le commerce, et pour avoir prétexte d’y aller tous les soirs. Je fis en sorte de lier une partie qui durât longtemps, ce fut de leur dire que le jeu que nous jouions n’étant qu’une bagatelle, il fallait, pour le finir en plaisir comme il commençait, préméditer quelque divertissement. Que pour cela il fallait élire une trésorière à la pluralité des voix, pour lui remettre en main tout l’argent que les gagnants ne rembourseraient plus, et que les perdants paieraient au trésor ; afin que lorsqu’il y aurait assez de fonds en caisse, il fût employé à une partie de plaisir, où personne ne débourserait rien, et où on ne laisserait pas de se bien divertir.

Le parti fut accepté, et la société se noua. Nous étions huit joueurs, savoir les deux aînées, deux demoiselles du voisinage, et les amants de toutes quatre. Je ne vous les nomme point, leur nom ne fait rien à ce que j’ai à vous dire. Nous nous obligeâmes à venir tous les soirs, et il fut arrêté que l’Épine qui était tout jeune, prendrait la place d’un absent qui serait obligé de payer sa perte, ou de lui donner autant qu’il aurait gagné. Cette condition y fut arrêtée avec peine, la mère et les filles s’y opposèrent, mais elle passa. Les demoiselles seules furent exemptes de l’amende, que les hommes s’obligèrent de payer en cas qu’ils manquassent. Nous voulûmes tous faire monter cette amende fort haut, et nous n’en fûmes pas les maîtres. Le trésor n’en eût pas été beaucoup plus riche ; nous avions tous nos vues qui ne nous permettaient pas de fausser compagnie. L’amende des filles fut de nous baiser tous ; et Mademoiselle de l’Épine l’aînée fut notre trésorière. Nous jouâmes donc tous les soirs ; je cherchai inutilement toutes les occasions de lui parler seul à seul ; je n’en trouvai point, et n’avançai pas davantage. On ne peut pas être plus réservé qu’elle la fut pendant près de quatre mois. Elle s’aperçut bien que je ne la regardais pas avec des yeux indifférents ; elle vit bien qu’une autre raison que le jeu m’attirait chez elle ; mais elle évitait avec tant de soin de me parler seul à seul, que je ne pus rien lui dire de bouche.

Nous ouvrîmes notre trésor à la Saint-Martin, et quoique nous eussions joué fort petit jeu, il ne laissa pas d’être assez riche pour nous divertir parfaitement bien, et la compagnie étant choisie, on passa une soirée la plus agréable que j’aie passée de ma vie : nous n’avions pourtant pas tout dépensé. Chacun fut si content, qu’on résolut de continuer pour avoir de quoi faire la messe de Minuit, deux ou trois fois les Rois, et terminer par un bon souper, et un grand bal aux jours gras ; et de la manière dont notre jeu avait été, nous ne doutâmes pas d’avoir de quoi faire les choses avec éclat. La société fut donc renouée plus ferme qu’auparavant, et les amendes augmentèrent.

Malgré mes assiduités je n’avançais pas plus : ma maîtresse était tout le jour avec sa mère ou ses sœurs ; et le soir la compagnie lui donnait mille moyens de m’éviter, sans faire paraître aucun dessein. Cependant je voulais m’expliquer, et savoir ce que je devais devenir. Je l’aimais trop pour rester longtemps dans l’incertitude, et ne pouvant parler, j’écrivis ce billet-ci.

BILLET.

Vous êtes trop éclairée pour ne connaître pas ce que je sens pour vous. Je n’ai pu faire parler que mes yeux ; mais je crois qu’ils se sont expliqués. La présence de tant de gens dont vous êtes éternellement obsédée, et votre application à m’ôter les moyens de vous parler, m’ont obligé à me taire. Si vous êtes encore à vous apercevoir de mon amour, je m’en prendrai à mes yeux peu faits à ce langage ; mais si vous vous en êtes aperçue, et que vous ayez expliqué leurs regards, je vous accuserai d’indifférence, ou plutôt de dureté pour moi. Tirez-moi de mon incertitude, tout le bonheur de ma vie dépend de votre réponse.

Je lui mis ce billet dans la main, elle fit un mouvement qui me fit craindre qu’elle ne le prît pas. Elle le prit pourtant, en rougissant, sans me regarder. Je remarquai qu’elle ne joua pas ce soir-là avec sa gaieté ordinaire. J’y retournai le lendemain, et me mis encore auprès d’elle. Elle fit semblant d’avoir laissé tomber quelque chose, et en se baissant elle mit un billet dans la basque de mon justaucorps. J’avais trop d’impatience de voir ce qu’il contenait, pour ne me pas satisfaire dans le moment. Je quittai le jeu que je priai sa mère de tenir pour moi. J’allai le lire dans une chambre à côté. Il n’était pas long, ce n’était qu’un rendez-vous qu’elle me donnait au lendemain à la Sainte-Chapelle, pendant que sa mère serait au Palais avec des gens d’affaire. Je vins reprendre mon jeu fort aise que mon intrigue commençât pour un rendez-vous.

Je n’y manquai pas, elle y arriva un moment après moi. La messe que j’avais fait semblant d’entendre finit ; tout le monde sortit ; et nous restâmes presque seuls dans l’église. Les moments étaient trop chers pour les perdre : je m’approchai d’elle. Eh bien, Mademoiselle, lui dis-je, saurai-je aujourd’hui ce qu’il vous plaît que je devienne ? Je ne sais, me dit-elle, ce que vous deviendrez ; mais pour ce qui me regarde, le cœur ne me prédit rien de bon de tout ce qui peut réussir de vos poursuites ; et si j’en croyais mes pressentiments, je vous ôterais toute espérance ; je vous prierais même de ne plus venir au logis ; et enfin je ne vous regarderais de ma vie. Les pressentiments de votre cœur me sont bien funestes ; mais ne sentez-vous rien dans ce cœur qui les combatte ? Il faut bien, dit-elle, qu’il y ait quelque chose de plus fort qu’eux, puisque je ne me sens plus devant vous dans la même résolution que j’avais prise dès avant hier au soir, et qui m’a amenée : je ne voulais pas rompre commerce avec vous, puisque je n’en ai eu aucun ; mais je voulais vous prier de ne point songer à en lier, et vous dire que vous m’êtes trop indifférent pour vous regarder autrement que mon devoir me l’ordonne ; mais… Elle s’arrêta là les yeux tout mouillés. Achevez, lui dis-je, Mademoiselle, expliquez-moi ce mais. Que voulez-vous que je vous dise, répliqua-t-elle en rougissant, je ne me trouve plus la même que j’étais ce matin. La sainteté du lieu où nous étions, ne m’empêcha pas de lui baiser la main, ni de la remercier avec des transports que je n’avais jamais sentis, et dont j’étais presque hors de moi.

Le lieu n’était pas commode pour un entretien ; ceux qui y seraient entrés, auraient été scandalisés. Je la menai chez un libraire proche de là, nous nous mîmes dans sa boutique, c’était le chemin de sa mère de passer par-devant. Ce libraire était de ma connaissance, et là sans affectation, nous traitâmes à fond de nos affaires. Je la remerciai de sa sincérité. Elle me dit que je ne devais pas juger moins favorablement de sa vertu. Qu’elle ne savait par quelle force elle avait été entraînée, qu’elle m’avait aimé dès le premier moment qu’elle m’avait vu, longtemps avant que de me parler. Que j’étais cause qu’elle avait suivi sa mère sans répugnance dans les sollicitations qu’elle faisait, espérant qu’à force d’aller chez mon père, elle trouverait enfin l’occasion de me parler, ou du moins de me voir. Qu’elle m’avouait ce qu’elle m’avouait, afin que je ne crusse pas que sa tendresse pour moi, fût un effet de sa reconnaissance, ni un mouvement d’ambition, et que je fusse persuadé que son cœur seul avait choisi.

Je lui dis tout ce que je pus lui dire pour lui témoigner qu’elle me comblait de joie par une si tendre déclaration. Je lui fis de mon amour le portrait le plus vif qu’il me fut possible. Je crois, me dit-elle, qu’il est comme vous me le dites et que je le souhaite ; mais après tout, vous me faites faire une démarche, dont je crains d’avoir tout le temps de me repentir. Vous m’aimez, vous me le dites, et je le crois ; je vous aime, et je vous le dis, à quoi tout cela aboutira-t-il ? Vous voyez bien que nous ne sommes pas nés l’un pour l’autre. Quoique je sois d’une bonne maison, elle n’approche point de la vôtre en France. Le bien vous met cent piques au-dessus de moi, et je suis trop sage pour vous rien accorder qui puisse me perdre auprès de vous. Voilà les raisons qui paraissaient devoir absolument me déterminer à ne vous plus voir ; car enfin je ne vois aucune heureuse issue ni pour vous ni pour moi. Pour vous, parce qu’outre le temps que vous perdrez auprès de moi, vous vous ferez des ennemis, des gens de qui vous dépendez. Pour moi, parce que toute la terre étant convaincue que je ne dois pas prétendre à vous épouser, on interprétera vos visites à mon désavantage ; et que tout au moins, s’il ne m’en coûte pas mon innocence, comme je l’espère, je paierai de ma réputation le plaisir que j’aurai de vous voir. Je lui répondis que je m’étais dit à moi-même toutes les raisons qu’elle avait à me donner ; mais que ma résolution était prise. Qu’il était vrai que nous ne devions point espérer qu’un heureux mariage nous unît du vivant de mon père, mais que tout au moins il nous était permis de nous aimer, de nous le dire, et de nous marier à son insu, puisque j’étais en âge. Que je trouverais assez de prêtres pour nous marier, si elle voulait y consentir ; et qu’après cela les provinces ou les pays étrangers nous offraient des asiles pour y passer le temps de sa colère. À tout cela elle ne fit que tourner la tête, et dire que c’était de pures visions. Qu’elle ne pourrait consentir à un mariage qui m’exposerait à la colère de mon père, et nous obligerait à quitter le pays, supposé que nous eussions le temps ; parce que, dit-elle, s’il venait à le savoir, supposé encore qu’il se trouvât quelque ecclésiastique assez hardi pour oser le choquer, il ne manquerait pas, puissant comme il est, de faire déclarer un tel mariage clandestin ; de vous faire déclarer libre, et moi de m’obliger à passer mes jours dans un couvent, moquée et diffamée, et sans doute fort indifférente à vos yeux, par la possession de ma personne qui vous en aurait dégoûté, et c’est tout ce que je crains : car à l’égard du reste je ne m’en embarrasserais pas : mais vous cesseriez de m’aimer, et c’est tout ce que j’appréhende, parce que je n’en veux qu’à votre cœur, et sa perte me causerait un vrai désespoir. Si vous m’aimiez encore, ce ne serait plus qu’un amour de bienséance, qui ne tiendrait pas contre les mauvais traitements de votre père, et [contre] la beauté d’une autre épouse qui vous serait offerte. Je la rassurai de ses craintes par tout ce qu’un homme aussi vivement touché que j’étais, pouvait dire. Je l’ébranlai, mais je ne la persuadai pas.

Sa mère vint enfin, et nous trouva ensemble, sans se douter du sujet, au contraire. Je vous trouve tout à propos, Monsieur, me dit-elle, j’ai besoin d’appui. Je m’offris à son service. Elle me demanda si je ne connaissais pas un homme qu’elle me nomma ; je lui dis qu’il était de mes plus particuliers amis, et que j’étais persuadé qu’il lui rendrait service. Elle me dit qu’il ne dépendait que de lui qu’elle reçût quelque argent qu’il avait fait saisir. Que les saisies de[s] autres créanciers avaient été levées, et que la sienne qui n’était que de la veille, avait empêché son paiement. Qu’elle ne demandait pas qu’il fît tort à ses droits en lui donnant mainlevée ; que cela ne lui ferait aucun préjudice, n’étant qu’une chicane de sa partie, qui avait été mendier cette saisie pour s’empêcher de payer. Je la menai chez mon ami, qui à ma prière lui donna tout ce qu’elle demandait, elle m’en remercia, reçut son argent, et [je] la conduisis chez elle.

J’y allai le soir à mon ordinaire. Sa fille parut fort mélancolique et rêveuse. On lui demanda si elle se trouvait mal. Elle dit que non, et ajouta qu’elle et moi avions lu chez le libraire où sa mère nous avait trouvés le matin, une histoire de deux amants, à qui leur amour avait coûté la vie. Elle avoua que cela lui laissait une idée très cruelle. Cette histoire inventée, ou son application ne me plut pas, je lui en écrivis le lendemain, elle ne me fit point de réponse, et je ne pus l’engager à aucun rendez-vous, quoique je lui en demandasse souvent. Je ne pus pas même en tirer un mot d’écrit. Cela me chagrinait, mais je me consolais, parce que je voyais bien qu’elle se contraignait pour observer avec moi des dehors si cruels.

Nous fîmes la messe de Minuit ensemble, et nous nous divertîmes fort bien. Les étrennes vinrent, je les fis à toute la société pour avoir prétexte de lui en faire. Une paire d’heures, des gants, une canne, une tabatière me tirèrent d’affaire avec les autres. Mais avec elle, non. Outre une paire de gants que je lui donnai publiquement, je lui envoyai une fort belle montre sonnante et une lettre où je ne parlais point d’amour. Je savais bien qu’elle serait vue, j’en faisais une simple plaisanterie. Je lui mandai que presque tous les soirs y ayant de la dispute chez elle pour quitter le jeu, que chacun voulait poursuivre pour le profit de la société, et les montres ne s’accordant jamais ensemble, il était à propos que ce fût elle désormais qui en fût crue. Que personne ne ferait difficulté de s’en fier à elle, puisque personne n’en faisait de lui confier le bien de la société. Ma lettre fut lue publiquement, et on l’obligea de garder la montre qu’elle avait voulu me rendre. C’était tout ce que je demandais. Je lui donnai une autre lettre, où je déclarais mon dessein ; qu’il m’était indifférent que le jeu finît tôt ou tard ; mais que songeant à elle à tous les moments de la journée, je voulais l’obliger à songer à moi, du moins lorsqu’elle voudrait voir l’heure. Je la priais de m’avertir de celle du berger. Je lui demandais un rendez-vous, et je ne l’obtins pas. Les Rois étant venus nous soupâmes trois fois ensemble. Le carnaval se passa, et malgré la liberté qu’il amène, je n’avançai pas davantage.

Quoique je fusse tourmenté par le peu de succès, j’étais certain d’être aimé. Les regards qu’elle me jetait de temps en temps, confirmaient ce qu’elle m’avait dit. Cependant je n’étais pas content ; mais il me vint des traverses qui m’avancèrent plus que tout ce que j’aurais pu faire.

Mon père avait pris de l’ombrage de mes assiduités chez Mademoiselle de l’Épine. Il n’en avait rien dit l’hiver ni le carnaval ; mais voyant que le carême ne m’en retirait pas, il craignit que la mère, qu’il connaissait fort intéressée, ne me fît faire quelque démarche contraire à ses intentions. Ce n’était pas qu’il en appréhendât les suites, mais il ne voulait pas se mettre au hasard d’être un jour obligé de faire casser des engagements qu’il pouvait prévenir.

Il commença par me railler ; et voyant que je continuais, il me défendit d’aller chez elle. Je ne lui obéis pas, et ne parlai de cette défense ni à la mère ni à la fille. Il se mit en tête que c’était cette femme qui me révoltait contre ses volontés, il lui en voulut du mal ; et peu s’en fallut qu’il ne lui jouât un tour de barreau. Il ne le fit pas pourtant et se contenta de lui en faire donner la peur ; car quoique naturellement colère et brusque, il a toujours été juge intègre.

Le procureur de cette demoiselle la surprit extrêmement, lorsqu’il lui dit que mon père était mécontent d’elle. Elle voulut savoir en quoi ; car il est certain que lorsque nos actions sont innocentes, nous ne nous figurons jamais qu’elles soient soupçonnées. Elle me dit dès le soir même, ce que son procureur lui avait dit. J’en savais bien le sujet, mais je n’avais garde de le lui découvrir. Dès le lendemain au matin elle vint me prier de lui faire avoir audience. Elle ignorait ce qu’on lui voulait. Sa fille et moi avions vécu ensemble avec tant de réserve, et l’on avait vu si peu de particulier entre nous, qu’il était impossible d’en soupçonner. Je ne voulais pourtant pas cet éclaircissement, ainsi je lui dis que mon père n’était point en état de lui parler ; qu’il était enfermé pour une affaire qui devait l’occuper longtemps. Je la priai de s’en retourner, et de ne point sortir de chez elle. Je lui promis de m’en informer moi-même, et que je la ferais avertir, s’il y avait apparence qu’elle pût lui parler dans la journée.

Comme elle agissait de bonne foi, elle se retira ; mais en la conduisant, nous trouvâmes face à face Monsieur Des Prez. Il était sorti de son cabinet par une fausse porte qui donnait sur un escalier dérobé, et il y rentrait par la cour. La surprise où je lui parus confirma ses soupçons. Ce n’était point à moi que vous en vouliez, Mademoiselle, lui dit-il. Vous me pardonnerez Monsieur, lui dit-elle, j’avais dessein de vous demander en quoi… Et moi aussi, interrompit-il, j’avais envie de vous parler, il y a même du temps. Prenez la peine d’entrer dans mon cabinet, je vous dirai ce que j’ai à vous dire. Elle le suivit, et moi je restai plus mort que vif.

J’approchai de la porte de ce cabinet, d’où j’entendis tout. Il lui parla fort honnêtement d’abord, et après cela comme un homme qui veut être obéi. Je ne doute pas, lui dit-il, Mademoiselle, que vous et les vôtres, ne soyez aussi sages dans le particulier, que dans le public. Je ne crois pas que vous ni vos filles preniez, en sortant de chez vous cet air de vertu que je vous ai toujours vu ; ni que vous le laissiez à votre porte en entrant dans votre maison. Je suis persuadé que l’intérieur de votre domestique est aussi réglé que l’extérieur : cependant mon fils va chez vous tous les jours malgré mes défenses. Je ne veux pas croire que ce soit vous qui les lui fassiez mépriser ; mais le public est scandalisé de tant d’assiduités, et pourrait vous prêter quelque charité, qui ne vous ferait pas grand honneur. Prévenez-le en bannissant Des Prez de chez vous ; car je ne crois pas que vous soyez assez simple pour croire que ses empressements aient des vues légitimes ; et si une de vos filles est assez sotte pour le croire, et se rendre à ses protestations, je vous promets moi que ce sera tant pis pour elle ; qu’elle serait la première trompée, et à se repentir de sa bonne foi. Je crois, comme je vous l’ai dit, que le commerce est innocent, mais le monde en parle, et cela doit vous obliger à le rompre.

Jamais surprise ne fut égale à celle de Mademoiselle de l’Épine. Si elle avait suivi ses premiers mouvements, elle l’aurait brusqué ; mais elle avait besoin de lui, et cela l’obligea à prendre un ton plus bas. Vous me faites apercevoir, Monsieur, lui dit-elle, de bien des choses que je n’avais point encore vues. Je ne sais si Monsieur votre fils a quelque attachement chez moi ; mais je vous jure que je ne m’en suis point encore aperçue, et que s’il en a, ceux qui s’en scandalisent voient assurément plus clair que moi dans mon domestique. Je n’ai souffert Monsieur votre fils, que parce qu’il est votre fils, et qu’il pouvait comme il a déjà fait, me procurer le moyen de vous parler de mes affaires. Il a été d’une société de jeu ; je ne sais point d’autre sujet qui le fasse venir chez moi. Je sais bien que mes filles ne sont pas pour lui, dans un pays où le seul intérêt règle les alliances ; mais je vous supplie de croire que je les ai trop bien élevées pour craindre qu’elles fassent rien contre leur honneur. Faites-moi, je vous supplie, Monsieur, ajouta-t-elle, la grâce de me dire sur laquelle des trois le public jette les yeux. On n’en nomme aucune, reprit-il, on ne les distingue point ; ce ne sont que ses assiduités qu’on blâme. Ce sont donc des soupçons en l’air, répondit-elle : je vous promets pourtant de les faire cesser, et que dès aujourd’hui je prierai Monsieur votre fils de ne nous plus honorer de ses visites, et je le ferai d’une manière à vous faire connaître que je ne me les suis point attirées par aucun motif qui pût vous faire de la peine. L’éclat est inutile, Mademoiselle, lui dit-il, il ne faut pas chasser les gens à coups de bâton ; le bruit que vous feriez donnerait sujet de parler : on dirait que vous n’auriez agi que par dépit ; une manière douce est plus honnête. Elle lui promit de la suivre ; ensuite elle lui parla de son maudit procès. Il lui promit toute assistance, et lui tint parole le jour même.

Ce qu’ils disaient m’étant indifférent, je me retirai sans savoir quel parti prendre. D’aller chez elle, je savais le compliment qui m’attendait. De n’y pas aller, c’était autant que si on me l’eût déjà fait. Je n’y retournai que le lendemain, je préparai une lettre pour la fille, je la lui donnai sans qu’on le vît. Voici ce qu’elle contenait.

LETTRE.

Vos prédictions commencent à s’accomplir, Mademoiselle ; la constance que je vous ai jurée, va m’être nécessaire. Je sais le compliment que Mademoiselle votre mère me prépare, je ne l’éviterai pas aujourd’hui, parce qu’il m’est impossible de vivre sans vous voir. Je souffris trop hier, je me livre à toute l’horreur de ma destinée. L’ordre que je vais avoir sera celui de ma mort ; mais je vous verrai du moins avant que de mourir. Quels troubles s’élèvent dans mon esprit ! Pourquoi ne vous parlai-je pas hier ? Je vous aurais priée de cacher vos sentiments, je les connais, ne les faites point connaître aux autres. Paraissez-moi cruelle ; faites taire vos regards ; ne me montrez que de l’indifférence, j’en soupçonnerai le motif, et tout le monde y sera trompé. Mais non, je mourrais de douleur à vos yeux, si je n’y remarquais point d’amour et de tendresse ! C’est à présent que les rendez-vous sont nécessaires. Vos réserves ne sont plus de saison, indiquez-m’en quelqu’un. Ce n’est point à moi à vous les prescrire, je serai pourtant demain à la messe aux Minimes. Elle commencera pour moi à huit heures, et ne finira que longtemps après midi.

Je lui donnai cette lettre sans que personne en vît rien, et je me mis proche d’elle à table à mon ordinaire. Toute la société y était, et toute la société informée de la harangue qu’on devait me faire. On garda quelque temps le silence et enfin la mère prit la parole. Vous m’avez voulu tromper Monsieur me dit-elle, vous avez risqué de me perdre dans l’esprit de Monsieur Des Prez, que vous savez bien que je dois ménager. Je ne sais point le motif qui vous y a poussé, mais je sais bien que vous avez joué à me ruiner. Vos assiduités ici lui font ombrage. J’ai connu par ce qu’il m’a dit, qu’il en appréhende les suites, et je crois, Monsieur, que vous ne trouverez pas mauvais que j’aille au-devant de tout ce qui pourrait m’en faire un ennemi ; ainsi, quoique vos visites me fassent beaucoup d’honneur, et plus que Monsieur votre père ne croit que j’en mérite, je vous supplie de vous les épargner. Si je n’avais point d’affaire, ajouta-t-elle, avec un air de dépit, et si mon procès était jugé, je n’aurais peut-être pas tant de condescendance pour ses volontés ; je vous l’avoue, afin que vous soyez persuadé que c’est malgré moi que j’en viens à la prière que je vous fais de ne plus venir ici. Ce n’est point assez que votre conduite soit innocente, il faut aussi qu’elle la paraisse. Voilà, dit-elle, l’évangile qu’on m’a prêché, sur quoi je pourrais faire des leçons aux autres. On donne une cause à vos visites qui peuvent faire tort à la réputation de mes filles, que j’ai encore autant d’intérêt et plus à ménager que la bonne volonté de Monsieur Des Prez, de qui dépend toute leur fortune et leur bien ; et vous êtes trop raisonnable pour me vouloir mal d’une chose à quoi je suis contrainte par tant de raisons.

J’en conviens, lui répondis-je, Mademoiselle, mon père vous chagrinerait, puisqu’il vous l’a dit. Je ne veux point être cause qu’il vous arrive de malheur. Ce qui m’attirait ici, c’est qu’il est impossible de trouver ailleurs une compagnie si agréable et si choisie que notre société. Je la quitte pourtant sans vous en savoir mauvais gré : je sais que vous y êtes contrainte. Je vous proteste que je ne laisserai pas d’être toujours le meilleur ami que vous puissiez avoir au monde ; que vous pouvez compter sur moi lorsque je pourrai vous rendre service ; mais je veux que vous me promettiez de ne me point haïr. Je ne crois pas vous en avoir donné sujet par moi-même ; et il n’est pas juste que je sois puni de l’ombrage que mon père prend mal à propos. Je veux même que vous me promettiez de vous assurer quelquefois de mon zèle. Je viendrai si peu, que je ne vous causerai point de nouvel embarras. On me l’accorda ; ce fut ainsi que je fus banni du logis de Mademoiselle de l’Épine, mais si je ne voyais pas tous les jours sa fille, mes affaires n’en avancèrent que plus.

Elle ne manqua pas de venir le lendemain aux Minimes où je lui avais écrit que je me trouverais. Elle ne put y rester que pour me donner un rendez-vous pour le lendemain dans une église à l’extrémité d’un faubourg. Je m’y [trouvai], nous restâmes plus de trois heures ensemble. Nous nous attristâmes de nous voir séparés. Je lui dis qu’il m’était impossible de vivre sans la voir ; et que si elle n’avait pitié de l’état où j’étais, elle pouvait me compter dans un couvent, si ma seule douleur ne me causait pas la mort. Elle m’en dit autant ; mais enfin, lui dis-je, cette douleur et ces regrets ne nous rendront vous et moi que plus malheureux. Il faut finir, tant de rendez-vous se découvriront, à moins qu’ils ne soient dans un endroit caché. Cet endroit ne peut être qu’une chambre ; et si vous y entriez autrement que comme mon épouse, vous pourriez être reconnue, et ce serait le comble des horreurs. Réservez-vous, poursuivis-je, je suis en âge de me donner à vous. Si le bien de mon père dépend de lui ; s’il a été le maître de me faire exiler de chez vous, le bien de ma mère, le don de mon cœur et de ma foi ne dépendent que de moi. Acceptez le moyen que je vous offre d’être l’un à l’autre sans que personne puisse nous en empêcher. Quel est-il ce moyen, dit-elle, pourvu que ma vertu puisse être à couvert, et que je puisse me croire innocente moi-même, je hasarde tout le reste. C’est, lui dis-je, de nous marier sans que personne le sache que le prêtre et les seuls témoins qui nous seront nécessaires. Faites, dit-elle, je consentirai à tout ce qu’il vous plaira ; et malheureuse pour malheureuse, j’aime mieux vous sacrifier tout, je ne puis éviter ma destinée. Tel que soit l’amour que vous avez pour moi, il n’égale point celui que j’ai pour vous. Je vous le dis sans hésiter, afin que vous vous justifiiez à vous-même la complaisance, et la facilité que j’ai pour toutes les démarches que vous m’allez faire faire, et auxquelles je ne m’engage que par une passion dont je ne suis pas la maîtresse. Vous ne vous repentirez point, ma chère Madelon, lui dis-je, en lui baisant la main, des démarches où je vous engagerai. Je vous rendrai réponse quand j’aurai tout disposé, vous pouvez même déclarer à votre mère les sentiments que nous avons l’un pour l’autre. Je m’en donnerai bien de garde, interrompit-elle, c’est d’elle dont nous devons nous défier plus que de tout autre ; la crainte de perdre son procès l’obligerait à me sacrifier, et je serais bientôt dans un couvent. Hé ! comment ferons-nous donc pour nous voir, lui dis-je, si personne ne nous prête la main ? Le temps et les occasions y pourvoiront, dit-elle ; mais quel est votre dessein ? Qu’allez-vous faire ? Je vous en instruirai, repris-je, quand j’aurai donné ordre à tout ; reposez-vous sur moi, j’ai trop d’amour pour n’avoir pas d’impatience, et je ne perdrai aucun temps pour nous rendre heureux. Mais de quelle manière, ajoutai-je, vous faire rendre vos lettres, et recevoir vos réponses ? Ce n’est pas là le plus difficile, dit-elle, j’y ai songé ; lorsque vous aurez quelque lettre à me donner, ne vous servez point de confident, donnez-la-moi vous-même. De quelle sorte, repris-je ? Il faut, me répondit-elle, que ce soit le moins souvent que vous pourrez, afin de ne nous point exposer à être découverts. Pour me le faire connaître, faites une marque blanche à la muraille qui est devant mes fenêtres, cela me servira de signal. J’ouvrirai mes fenêtres, et le soir en passant vous y pourrez jeter vos lettres avec assurance ; j’emporterai la clef de ma chambre, et personne n’y entrera que moi, où je ferai en sorte d’être la première à m’apercevoir de ce que vous y aurez jeté. Pour mes réponses, il faut un peu plus de ponctualité : quand j’aurai à vous en faire, ou à vous écrire, mon pot à fleurs sera sur ma fenêtre du côté des remparts. S’il est de l’autre côté, ne vous y attendez pas. Lorsque vous serez instruit que je vous écrirai, il faudra que vous vous trouviez sous ma fenêtre à onze heures sonnantes le soir, qu’il y ait de la lumière ou non, et que vous ramassiez ce que je jetterai. Fort peu de gens passent à une heure si indue, et outre cela, je regarderai si vous y serez ou non : c’est ainsi que vous aurez de mes nouvelles.

Après cette conversation, je retournai chez mon père, dans le visage de qui je remarquai une maligne joie. Je ne fis pas semblant de m’en apercevoir ; et parce que je me doutai qu’il me ferait suivre, je fus plus de huit jours, non seulement sans aller voir ma maîtresse, mais même sans lui écrire, et je restai au logis moins que je ne faisais auparavant.

Ma précaution ne fut pas inutile, j’étais en effet suivi, et Mademoiselle de l’Épine en fut instruite, afin de lui mettre l’esprit en repos. J’avais vu trois ou quatre fois dans mon chemin le même visage ; je ne fis pas semblant de le remarquer : mais pour voir si c’était effectivement un petit train d’augmentation, je me défis d’un laquais qui me suivait, sous prétexte d’une commission que je lui donnai : ce fut aux Jésuites. Sitôt que je le vis un peu éloigné, je me jetai dans un fiacre en affectant de me cacher. Je fis toucher au faubourg Saint-Germain à l’hôtel des Mousquetaires. J’y avais un cousin germain ; je le trouvai, et plus encore que je ne cherchais. Il me dit qu’il avait une partie faite pour aller dîner à Meudon, et qu’il ne tiendrait qu’à moi d’être des leurs : j’acceptai l’offre. Je vis mon homme qui m’avait suivi à la porte d’un cabaret qui me montrait à un autre. Je ne fis pas semblant de m’en apercevoir, nous montâmes en carrosse, nous allâmes au rendez-vous, et y fîmes une débauche entière. J’y remarquai le même homme à qui son camarade m’avait montré ; et peu après mon retour au logis, j’y vis entrer celui que j’avais vu aux Jésuites le matin. Je fus tenté de le régaler, mais je crus qu’il était plus à propos de ne rien témoigner. Je demandai au portier qui était cet homme, il ne le connaissait pas. Il me dit seulement qu’il était venu au logis vers les dix heures, et qu’il avait parlé à mon père, qui l’après-midi ne sachant où j’étais, alla voir Mademoiselle de l’Épine. Heureusement il la trouva avec ses filles, qui travaillaient à la tapisserie.

Cela me rendit plus circonspect. Je l’écrivis à ma maîtresse, afin qu’elle ne s’étonnât pas de me voir si longtemps sans songer à ce que je lui avais promis. Elle m’écrivit la visite toute extraordinaire de mon père, qui apparemment avait cru que nous étions ensemble. Elle me recommandait le secret sur toutes choses, et de prendre de si justes mesures, que nous n’eussions rien à craindre. Le reste n’était que des assurances d’un amour constant, et mille autres bagatelles pour des gens indifférents, mais de grande conséquence pour des gens qui s’aiment. J’étudiai donc ma conduite tout le reste du carême et les fêtes de Pâques, c’est-à-dire près de deux mois, et je réussis si bien, que tout soupçon fut levé, et qu’on ne me suivit plus. Je mis alors les fers au feu pour me satisfaire.

J’avais vu plusieurs fois au logis un homme qui y venait écrire pour le secrétaire de mon père ; il me parut mon fait. Sa physionomie me plaisait, et j’espérai qu’il me rendrait service. Je donnai ordre qu’on le fît parler à moi quand il viendrait. Il vint, et pour commencer à entrer en matière, je lui donnai à écrire des lettres galantes qui couraient dans ce temps-là, et lui recommandai le secret. Le jour suivant, je me fis conduire chez lui. Je savais bien qu’il ne pouvait pas avoir fait ce qu’il ne m’avait promis que pour deux jours après ; ce n’était pas aussi ce qui m’amenait. Je voulais voir si la maison où il logeait était commode pour mon dessein. Je trouvai qu’elle l’était, tant parce qu’elle était grande et assez propre, que parce qu’elle était dans un quartier fort éloigné et peu fréquenté. Je vis même des écriteaux qui m’indiquèrent des chambres à louer, c’était ce qu’il me fallait. Il fut surpris de me voir : la pauvreté de ses meubles me témoigna son indigence. J’envoyai chercher à déjeuner, je le fis manger avec moi ; et sous prétexte de lui payer ce qu’il avait déjà écrit, je lui fis un petit présent, qui acheva de me le gagner ; car ma familiarité avait déjà fait beaucoup. Cet homme avait une femme, qui me parut d’intrigue et peu scrupuleuse. Ce fut à elle que je résolus de m’ouvrir. Je sortis comme j’étais entré, laissant bonne opinion de ma générosité, comme [je] reconnus lorsque j’y retournai.

Ce fut deux jours après. J’avais vu cet homme au logis ; ainsi sachant qu’il ne serait pas chez lui, j’y allai, sous prétexte de voir les écritures que je lui avais donné à faire. Sa femme se mit en devoir d’aller le chercher ; je l’en empêchai, et lui dis que n’ayant rien à faire, je l’attendrais en jasant avec elle. J’envoyai encore quérir à déjeuner, et je la fis manger avec moi, quelque difficulté qu’elle en fît. Je me défis de mon laquais en l’envoyant au logis dire à cet homme que je l’attendais. Si cette femme avait été jeune ou jolie, je n’en aurais pas agi de même, mais je ne craignais pas le soupçon ; elle était d’un âge et d’une laideur à cautionner ma sagesse. Elle a de l’esprit, c’était assez. Je ne l’entretins d’abord que de propos proportionnés à son état. Elle se plaignait de la misère du temps ; que son mari et elle ne gagnaient plus rien, et qu’ils avaient bien de la peine à vivre.

C’est-à-dire, lui dis-je en riant, que si vous trouviez quelque moyen de gagner beaucoup sans risquer, vous ne le laisseriez pas échapper ? Non assurément, me répondit-elle, d’un certain air qui me faisait connaître qu’elle parlait de cœur. Seriez-vous capable de secret, repris-je ? Oui, me dit-elle ; ma langue ne m’a jamais fait de tort. Cela est rare à une femme, dis-je en riant. Écoutez, poursuivis-je avec un air sérieux, si cela est et que vous soyez d’humeur à rendre service à des gens qui en ont besoin, je vous assure d’un présent de cinquante louis d’or sitôt que l’affaire sera faite, et d’une pension de vingt écus par mois pendant fort longtemps ; et si dans ce que je demande, vous n’offenserez ni Dieu ni les hommes ; il n’est question que de secret.

Je vis cette femme avec une joie qui éclatait jusque dans ses yeux, et qui paraissait sincère. Elle me jura que si cela était ainsi, je pouvais m’expliquer plus ouvertement. Je la fis jurer que, soit qu’elle voulût s’engager, soit qu’elle ne le voulût pas, elle ne parlerait jamais de ce que j’allais lui dire. Elle me le jura par tous les serments que je voulus exiger d’elle, et ne les a point violés ; car mon père ignore encore, qu’elle et son mari se soient mêlés de l’intrigue.

Je lui déclarai que c’était à moi qu’il s’agissait de rendre service. Que j’aimais avec passion une fille que mon père ne consentirait jamais que j’épousasse, parce qu’elle n’était pas riche, quoique de fort bonne maison. Que cette fille m’aimait aussi ; mais qu’elle avait trop de vertu pour me rien accorder contre son devoir. Qu’il y avait encore plus, que sa propre mère, à elle, ne consentirait pas à notre mariage par les raisons que je viens de vous dire, et que je dis à cette femme. Enfin, poursuivis-je, il s’agit de nous marier sans que qui que ce soit en sache rien. Elle est pupille, mais moi je suis en âge. Il s’agit de nous donner une chambre où nous puissions nous voir quand nous voudrons, et que cette chambre soit à nous seuls. Il s’agit encore de nous garder le secret, non seulement par rapport à la colère de mon père contre moi, mais aussi parce que cela attirerait sa perte à elle, et encore celle de sa mère, et de toute sa famille. Voilà, lui dis-je, de quoi il s’agit, voyez présentement si vous voulez nous prêter la main.

Avez-vous bien songé, reprit cette femme, à ce que vous entreprenez ? À l’égard de vous marier, il me paraît très difficile ; car quel est le curé de Paris assez hardi pour vous prêter son ministère ? De vous marier à l’Officialité, encore pis ; Monsieur Des Prez le saurait dès le jour même. Pour la chambre, c’est une bagatelle, ce serait à vous à prendre vos précautions pour n’être point surpris. Mais comment boucher les yeux de la mère sur la conduite de sa fille ? Pourra-t-elle avoir le temps de venir à vos rendez-vous, sans qu’on en soupçonne rien ? Et pourra-t-elle empêcher qu’on ne s’aperçoive de tout, si elle devient grosse ? Et cela arrivera très assurément. Une femme amoureuse ne reçoit pas longtemps un homme entre ses bras, sans qu’elle en porte des marques. Vous me donnez des raisons, lui dis-je, et vous me faites des questions surprenantes. Pour les rendez-vous, ce sera à notre prudence d’en régler les moments. On n’en a guère quand l’amour s’en mêle, reprit-elle, en tournant la tête. Nous en aurons, répliquai-je, que cela ne vous fasse point de peine, puisque nous en avons bien eu assez pour que personne qui vive ne soupçonne même que nous sommes bons amis. Si elle devient grosse, ajoutai-je, sa mère en sera instruite : il n’y aura plus de danger de son côté ; et ma femme pourra accoucher dans la même chambre, où nous nous serons vus auparavant. On sait prétexter un voyage à la campagne, ou une retraite dans un couvent. Passe pour celui-là, dit-elle, j’en tombe d’accord.

Il n’y a donc plus que le mariage, repris-je. Non, répliqua-t-elle, mais c’est le tout. À l’égard de l’Officialité, il ne s’est rien passé entre nous qui puisse être de sa juridiction : outre cela, cette voie ne me paraît pas honnête. Pour les curés de Paris, je n’en réclamerai aucun ; mon père en serait informé. De quelle manière voulez-vous donc vous y prendre, demanda-t-elle ? Il nous faudrait, répondis-je, un prêtre qui voulût nous marier en secret ; on ne lui demande pas même de certificat : mais, dit cette femme, ce prêtre n’aurait pas l’autorité de vous marier, et ce mariage serait cassé. Que vous êtes pressante, lui dis-je ; nous ne demandons pas que notre mariage puisse paraître aux yeux des hommes, puisque nous ne voulons pas même de certificat. La demoiselle dont je vous parle ne demande autre chose que de mettre sa conscience en repos devant Dieu par une bénédiction nuptiale effective ; et pour le reste elle, s’en repose sur ma fidélité.

Eh bien ! dit-elle, y a-t-il tant de façons ? Trompez-la, vous ne trouverez que très difficilement un prêtre, et vous trouverez mille gens qui se déguiseront en prêtres. Je ne suis pas un scélérat, lui dis-je, tout étonné de sa proposition, et je ne veux point me rendre abominable aux yeux de Dieu par un infâme sacrilège. Si elle veut être effectivement mariée avec moi, je veux l’être effectivement avec elle ; non seulement pour ma propre satisfaction et la tranquillité de ma conscience, mais aussi afin d’être retenu par le respect d’un véritable sacrement. Vous faites fort bien, dit-elle, de prendre des précautions contre vous-même. Il faut que cette demoiselle vous aime bien, pour se donner à vous avec si peu de sûreté ! Mais l’aimerez-vous longtemps, vous ? Oui, répondis-je, et j’en réponds. Vous seriez l’unique, reprit-elle, en tournant la tête, ces sortes de mariages-là par amourette n’ont qu’un temps, et je ne vous donne pas deux mois pour être dégoûté, ou Dieu vous a pétri d’une autre pâte que les autres. N’allez pas, lui dis-je, quand vous verrez ma maîtresse, lui tenir de pareils discours, vous ne me feriez pas plaisir. N’en craignez rien, dit-elle en riant, quand je lui en dirais mille fois plus qu’à vous, ce serait autant de paroles perdues. Bien loin de la persuader, je m’en ferais une ennemie : une fille amoureuse ne consulte que son cœur et son amant. Vous êtes apparemment instruite par votre expérience, lui dis-je. Cela se peut, dit-elle en riant, j’ai valu autrefois mon prix. Mais enfin, ajoutai-je, êtes-vous disposée à nous rendre service ? De tout mon cœur, dit-elle, quoique je voie bien à quels périls je m’expose. Je vous jure à mon tour, lui dis-je, un secret et une fidélité inviolable ; et que quoi qu’il nous arrive à ma femme et à moi, vous n’y serez jamais mêlée, et que qui que ce soit ne saura jamais que vous nous aurez prêté la main. Je l’espère bien aussi, dit-elle. Je crois, ajouta-t-elle, avoir trouvé dans ma tête un prêtre tel qu’il nous le faut. Je le verrai dès aujourd’hui, et demain vous saurez ce que nous aurons fait ensemble ; donnez-vous la peine de passer ici. Je le lui promis, et voilà, ajoutai-je, en lui mettant dix louis dans la main, le paiement du secret que vous m’avez promis ; cela ne fera pas de tort au reste, pour le service que j’attends de vous. Ensuite je m’en allai fort content d’avoir trouvé une femme d’intrigue, et de l’avoir mise dans mes intérêts.

Je fis savoir à Mademoiselle de l’Épine ce que j’avais fait, et lui demandai un rendez-vous pour lui dire la réponse que cette femme devait me faire le jour suivant, que je devais aller chez elle sur les neuf heures du matin. J’y allai en effet, sous le même prétexte d’écriture qui m’y avait mené les autres fois. Son mari y était, elle l’avait instruit de tout, et il avait eu toutes les peines du monde à consentir à ce que sa femme voulait faire, et ce ne fut qu’après bien du temps que je le gagnai. Cette femme me dit qu’elle avait parlé à ce prêtre, comme elle me l’avait promis. Qu’il n’avait voulu s’engager à rien qu’il ne m’eût parlé. Que si je voulais, elle irait le quérir : qu’en tout cas je pouvais m’y fier, et être sûr du secret ; parce qu’outre qu’elle lui avait parlé sous le sceau de la confession, elle n’avait point nommé les masques ; et que ne me connaissant pas, je pouvais paraître en assurance. Que si il se rendait, c’était une affaire faite ; et que s’il ne se rendait pas, nous n’en serions pas plus mal : que du reste c’était un prêtre très pauvre, tel que la Normandie en fournit en quantité à ses voisins ; mais pourtant bon ecclésiastique, et honnête homme. J’envoyai chercher à déjeuner, et surtout de bon vin, parce que je voulais mettre cet ecclésiastique de bonne humeur ; après cela je l’envoyai quérir.

Elle y alla, et l’amena. Voilà Monsieur que je vous amène, dit-elle en me le présentant, vous pouvez parler de vos affaires ensemble tant que vous voudrez. Nous entrâmes lui et moi dans une chambre vuide à côté, dont cette femme avait la clef. Cette chambre était à louer, et c’est celle qui nous a servi depuis à ma femme et à moi, pour nos entrevues particulières. Sitôt que nous fûmes ensemble, je pris la parole. Il est inutile, Monsieur, lui dis-je, que je vous répète le sujet qui m’amène, la maîtresse du logis a dû vous en instruire. Il est vrai, Monsieur, dit-il, qu’elle m’a parlé de quelque chose ; mais comme ordinairement les femmes ne s’expliquent pas fort bien, je vous prie de m’en informer vous-même. Je crus que la meilleure explication était de parler d’argent. Je lui dis superficiellement le tout ; et en lui montrant ce qui était dans ma bourse, voilà, poursuivis-je, de quoi il s’agit. Si vous le voulez, il est à vous ; si vous le refusez, tant pis pour vous ; cinquante louis ne se trouvent pas souvent avec tant de facilité, et si peu de risques. Il me dit qu’avant que d’en venir là, il était bon de convenir des faits. Il se jeta dans un sermon d’autant plus ennuyeux, qu’il n’est pas bon prédicateur. Il me prêcha sur l’obéissance que les enfants doivent à leurs parents ; il me fit voir les malheurs arrivés à ceux qui en avaient manqué. Il me cita assez mal à propos ce qu’il savait de l’Écriture et de l’Histoire, le tout comme des malédictions de Dieu ; et enfin je commençais à m’ennuyer tout de bon, lorsqu’on vint nous dire que nous nous mettrions à table quand nous voudrions. Je le pris par la main, et l’emmenai.

Il n’était pas accoutumé aux bons morceaux ; car il mangea avec un très grand appétit ce qu’il trouva, qui ne valait pourtant pas grand-chose, et ne but que trois coups, encore de l’eau rougie. Je n’ai jamais vu si bien manger et si peu boire. Cela le mit pourtant dans une autre situation. Il recommença son sermon ; mais il prit un autre texte, qui fut l’attache que les gens mariés doivent avoir l’un pour l’autre, il réussit mieux : je lui répondis, et saint Paul fut cité là de bonne foi de part et d’autre. Je lui fis connaître que je savais à quoi le mariage engageait, et que si je ne m’y comportais pas bien, ce ne serait pas par ignorance. Je lui jurai pour mon épouse, une tendresse et un attachement éternel ; je le résolus enfin. Il me dit que non seulement il nous épouserait ; mais qu’il nous donnerait même un certificat de mariage, à condition que nous ferions, elle et moi, tout ce qu’il voudrait exiger de nous pour notre sûreté réciproque. Qu’elle et moi nous ferions chacun une promesse mutuelle, signée et écrite de notre main devant lui, et sous sa dictée, par laquelle nous nous engagerions l’un à l’autre de rectifier par une nouvelle cérémonie, si besoin était, ce qui se trouverait de défectueux dans ce que nous célébrions ; et cela sitôt que nous pourrions le faire sans nous exposer aux inconvénients qui nous obligeaient au secret. Que ces inconvénients seraient cités dans nos promesses. Que nous scellerions cette promesse par une confession de nos péchés, et par un serment entre ses mains de tenir bon et valable le sacrement qu’il nous conférerait. Que ces deux promesses seraient signées, non seulement de nous, mais aussi de lui, et des témoins qui nous verraient marier, après la bénédiction, et devant la consommation. Que celle qui serait de ma main lui resterait à elle, et qu’elle serait cachetée de mon cachet, et que sur l’enveloppe, je reconnaîtrais devant notaires, que ce qui y serait renfermé contiendrait la déclaration de ma pure et franche volonté. Bien loin de lui savoir mauvais gré de toutes ces précautions, je l’en remerciai. Je lui promis de faire tout ce qu’il voudrait que je fisse, et d’y faire consentir mon épouse.

Cela étant résolu de la sorte, nous prîmes jour au lendemain, à neuf heures dans la même chambre ; et pour l’engager à tenir sa parole, je lui donnai une partie de ce qui était dans ma bourse. Je donnai le reste à notre hôtesse pour nous avoir des meubles ; et n’y ayant point assez, j’emmenai son mari au logis pour lui donner encore de l’argent. Je lui recommandai de prendre ce qu’elle trouverait de plus propre, et de plus agréable à la vue. Je lui donnai un mémoire de la vaisselle qu’il nous fallait, afin que rien ne manquât, et elle réussit ; car dès le lendemain, je trouvai la chambre très propre.

Je ne savais comment m’y prendre pour instruire Mademoiselle de l’Épine de ce que j’avais fait, ni du rendez-vous où je l’avais engagée pour le lendemain ; elle y avait songé pour nous deux. En effet, lorsque je fus prêt d’entrer au logis, je trouvai une pauvre femme, qui, en me demandant l’aumône, me montrait un bout de papier, et me faisait signe de le prendre. Je le pris, et lui payai le port fort grassement. Je le lus, il n’y avait que ces mots : Trouvez-vous à trois heures au même endroit, où l’on vous a parlé la dernière fois. Je ne doutai pas un moment de quelle part venait ce billet, et j’allai à l’heure précise dans la même église du faubourg. Je crus avoir pris une peine inutile, parce que je la trouvai fermée ; en tournant la tête, je la vis qui me faisait signe d’avancer. Je l’attendis au détour d’une ruelle ; et lui dis que si elle voulait, je la conduirais dans un endroit où nous pourrions nous parler longtemps et en sûreté. Elle me refusa au commencement ; mais lui ayant dit ce que c’était, elle y consentit. Nous avions chacun renvoyé le fiacre qui nous avait amenés ; j’en envoyai chercher un autre, qui nous conduisit à notre chambre. Nous y montâmes ; un enfant m’en donna la clef, et j’y portai deux chaises.

Enfin, ma chère enfant, lui dis-je, nous serons bientôt l’un à l’autre ; vous êtes à présent dans la chambre qui verra l’heureuse conclusion de nos amours. Oui, continuai-je, en me jetant à ses pieds, c’est ici que j’espère me dire que je serai le plus heureux de tous les hommes, en possédant ce que toute la terre a de plus aimable. Levez-vous, me dit-elle, les yeux humides, je ne veux que votre seule satisfaction ; mais je crains bien qu’elle ne se tourne pour moi en une cruelle catastrophe. Hélas ! poursuivit-elle, pourquoi faut-il que la fortune mette entre nous tant de distance, lorsque le ciel nous unit ? Je prévois qu’en voulant faire votre bonheur, je ne ferai que le contraire.

Je tâchai de dissiper de son esprit tous ces funestes présages. Elle ne m’en fit plus rien paraître ; mais il est certain que les pressentiments de son cœur l’ont toujours menacée du malheur qui lui est arrivé, et du véritable état où sa perte m’a mis pour le reste de mes jours. Les larmes vinrent encore aux yeux de Des Prez à cet endroit de sa narration, et enfin il reprit son discours.

Je l’informai de tout ce que j’avais fait, je lui dis que j’avais donné parole pour elle. Je la priai de me dire si j’avais passé ses ordres, et si elle était fâchée que je l’eusse engagée si avant. Elle me répondit qu’elle n’avait qu’une parole, qu’elle ferait tout ce que je voudrais, et qu’elle ne manquerait pas de se trouver le jour suivant dans le même endroit où nous étions. Elle me dit que la lettre que je lui avais jetée la veille, l’avait mise dans une si grande impatience, qu’elle aurait voulu me parler le jour même. Qu’elle avait fait écrire le billet qu’on m’avait donné, et qu’elle l’avait mis entre les mains d’une pauvre femme, avec ordre de me le donner en main propre : lui promettant, qu’outre ce qu’elle lui donnait, je lui en paierais bien le port ; et qu’avec cela, elle lui en avait encore promis autant pour le lendemain, si elle n’y avait pas manqué ; ce qu’elle saurait par la réponse.

Je m’informai de quelle manière elle ferait dans la suite, pour se trouver aux rendez-vous que je lui donnerais. Ne vous embarrassez pas de cela, me dit-elle, j’en fais mon affaire. Je n’en manquerai aucun, sitôt que vous paraîtrez le désirer. Espérez-vous, lui demandai-je, que votre mère vous laissera tout à fait sur votre bonne foi ? Oui, je l’espère, reprit-elle ; et puisque vous voulez savoir comment, il faut vous le dire. Je ne veux pas qu’elle sache ce que nous traitons présentement ; mais quand ce sera une chose faite, on l’en avertira : vous êtes en âge, il n’y a rien à dire de ce côté-là. Elle nous empêcherait de conclure, parce qu’elle ne veut point hasarder de se brouiller avec Monsieur Des Prez, qu’elle craint et qu’elle n’aime pas. Elle est encore choquée de son compliment, qu’elle n’oubliera jamais ; mais quand nous aurons terminé sans elle, elle sera la première à nous prêter son entremise pour cacher notre mariage ; crainte que s’il venait à être découvert, votre père ne l’accusât de l’avoir fait faire, et ne se vengeât sur elle du chagrin qu’il en aurait. J’approuve ce que vous dites, lui dis-je, mais trouvera-t-elle que notre mariage soit bon ? En approuvera-t-elle les formalités et les cérémonies ? Si notre mariage n’est pas bon, dit-elle, je n’y consentirai pas non plus : ne m’avez-vous pas dit, ajouta-t-elle, que l’ecclésiastique qui s’en mêle, prend toutes sortes de précautions ? Oui, lui répondis-je : Eh bien, reprit-elle, c’est ce qui me fait dire que notre mariage étant bon, il sera inutile de le lui cacher. Mais ne m’avez-vous pas promis, lui dis-je, de vous donner à moi, pourvu que votre conscience fût en repos ? Je vous le promets encore, dit-elle : mais s’il n’y a que moi que ce mariage puisse satisfaire, je ne vous promets pas une grande ponctualité : et au contraire si ma mère en peut être satisfaite aussi, je vous la promets toute entière. Le mariage sera bon à mon égard, ajouta-t-elle, pourvu que celui qui nous donnera la bénédiction, soit effectivement prêtre. Je n’en demande pas plus pour moi ; mais pour ma mère, c’est autre chose. Vous concevez bien ce que je veux dire, je me livre toute à vous, je me contente d’être votre épouse devant Dieu, et je vous laisse le maître de me faire passer pour une malheureuse devant les hommes. Non, lui dis-je, en me jetant une seconde fois à ses genoux, vous ne serez point trompée ; je n’abuserai point de votre confiance ; vous serez mon épouse, et devant Dieu et devant les hommes, la seule mort nous arrachera l’un à l’autre. Je l’espère ainsi, dit-elle ; j’ai trop bonne opinion de vous pour craindre que vous m’abandonniez jamais ; ou si vous le faites, j’aurai du moins le funeste plaisir de vous voir violer la bonne foi d’un sacrement, et de vos serments que les plus féroces respectent ; et tout au moins si je suis criminelle devant les hommes, je me croirai innocente devant Dieu.

La maîtresse du logis revint de ses emplettes ; elle était suivie par des portefaix chargés de ce qu’elle avait acheté pour nous. Nous ne fîmes pas semblant d’y prendre intérêt. Elle vit ma maîtresse, elle se récria sur sa beauté, et en fit l’éloge en connaisseuse. Nous y fîmes collation, après quoi elle sortit, ayant promis de se retrouver à neuf heures le lendemain au même endroit. Je la suivis de près, après avoir donné ordre pour un déjeuner dans les formes.

Nous nous trouvâmes à l’assignation presque en même temps. Elle trouva sa chambre fort propre, et bien en ordre pour si peu de temps, et en effet tout était bien choisi. Après que nous eûmes examiné tout, je priai notre hôtesse d’aller quérir cet ecclésiastique que nous attendions. Pendant qu’elle y alla, je restai seul avec Mademoiselle de l’Épine, qui retomba dans ses appréhensions. Je le remarquai à un air de tristesse qui se répandit tout d’un coup sur son visage, et à ses yeux, qui devinrent humides. Avez-vous encore quelque chose dans l’esprit qui vous chagrine, ma chère enfant, lui demandai-je ? Au nom de Dieu prenez part à ma joie : je ne la goûterai pas entière, si vous ne la partagez avec moi. Je la partage autant que je puis, me répondit-elle ; mais je ne puis m’empêcher de jeter les yeux sur l’avenir, et je vous avoue qu’il m’épouvante ; mais que cela ne vous fasse aucune peine, ajouta-t-elle, ce n’est que pour vous que je crains ; car pour moi je ne prends aucun soin de ce qui me regarde, et pourvu que vous soyez heureux, s’il est vrai, comme vous le dites, que vous attachiez votre bonheur à ma possession, je ne me repentirai jamais de tout ce que j’aurai fait pour vous.

Je ne serai jamais heureux, repris-je, que vous ne soyez heureuse aussi, soyez-en certaine, et quoique tout mon bonheur soit en effet attaché à votre personne et à votre possession, je renoncerais volontiers à l’une et à l’autre, si je craignais qu’il vous en coûtât le moindre chagrin dans la suite. Je suis bien persuadée, me dit-elle, que ce sont là vos véritables sentiments à présent : je suis même bien sûre, ajouta-t-elle languissamment, du moins je crois devoir l’être, que mes malheurs ne viendront jamais de vous, ni que vous n’y contribuerez pas ; mais je ne puis me figurer que je sois née pour être heureuse. Quelque malheur néanmoins qui m’arrive, je ne vous en accuserai jamais. Je n’accuserai que le penchant qui m’entraîne, et l’étoile de ma naissance. Elle ne pouvait faire ces sortes de réflexions sans être toute baignée de larmes ; et quoique je fisse mon possible pour les dissiper, j’en étais moi-même attendri.

Le prêtre que nous attendions arriva. Nous restâmes seuls avec lui plus d’une grosse heure ; et comme il vit une demoiselle qui était non seulement parfaitement belle, comme je lui avais dit, mais qui, contre son espérance était parfaitement bien mise, et dont la présence imposait du respect, il ne dit rien que de bon sens et de fort honnête. Il nous fit une petite exhortation fort juste pour l’engagement où nous allions entrer. Il nous fit voir que c’était à nous que l’Écriture parlait, quand elle dit qu’il faut qu’un homme quitte tout pour sa femme, et respectivement une femme pour son mari. Que nous étions obligés de suivre ses paroles à la lettre beaucoup plus que les autres gens mariés. En effet, dit-il, ceux dont les parents ont fait le mariage, ont quelque sujet de se plaindre d’eux, lorsqu’ils ne sont pas aussi contents dans leur union qu’ils espéraient l’être. Ils peuvent leur dire, c’est vous qui m’avez choisi une femme ou un mari : vous m’êtes garants de sa méchante conduite et de sa mauvaise humeur. Si j’avais choisi moi-même, je serais mieux et je vivrais content ; mais vous avez voulu que je m’en rapportasse à votre choix, et ma complaisance pour vos volontés me coûte toute la tranquillité de ma vie, et me coûtera peut-être mon salut éternel, par les péchés que me fait commettre la chaîne qui me lie avec une personne que je ne puis aimer, et dont l’esprit tout opposé au mien, fait de notre domestique une vive image de l’enfer, par la discorde éternelle qui y règne. Vous n’êtes point dans ce cas-là, ajouta-t-il en parlant à nous, vous vous choisissez l’un l’autre ; il faut vous résoudre à ne vous jamais quitter. Vous, Monsieur, me dit-il, vous prenez cette demoiselle qui n’a pas tant de biens que vous, ce n’est qu’une considération mondaine qui vous engage au secret. Ce bien n’est rien devant Dieu, mais le sacrement sera toujours un sacrement. Ce ne serait point elle que vous tromperiez, ce serait vous-même. Vous ne vous moqueriez pas de Dieu impunément ; ainsi il faut vous résoudre à courir avec elle tous les risques où vous l’engagez, et à ne l’abandonner jamais, quoi qu’il en puisse arriver. Vous, Mademoiselle, continua-t-il, parlant à elle, vous vous donnez à Monsieur. Vous savez à quoi une honnête femme est obligée, mais outre la fidélité et l’obéissance, vous êtes en votre particulier obligée à mille autres devoirs qui n’engagent point les autres. L’amour que Monsieur a pour vous, l’engage à vous épouser ; comptez que cet amour n’est rien, qu’il sera bientôt évanoui, à moins qu’il ne soit soutenu par une conduite de votre part toute soumise, toute sage, et toute vertueuse, et par un entier dévouement. Vous êtes d’autant plus obligée à nourrir cet amour, et à vous en faire estimer, que le moindre faux pas dans votre conduite, et le moindre sujet de plainte que vous pourrez lui donner, deviendront à ses yeux des crimes sans retour et sans pardon. Il pourra s’en faire un droit de mépriser en même temps votre personne et le sacrement, dans quoi il serait peut-être soutenu par les lois humaines. Enfin il parla fort juste, et ne fit aucune façon de dîner avec nous, il était trop tard pour déjeuner. Notre repas se fit avec assez de joie ; l’hôtesse, dont le mari était à la ville, nous servit à table.

Après le dîner, il nous fit écrire à tous deux une promesse de mariage, ou plutôt une reconnaissance fort longue, qui est assurément bien faite, et qui, je crois, se serait soutenue en justice. C’était même chose, il n’y eut que les noms transposés, et la différence du masculin au féminin. Nous nous jurâmes un secret inviolable ; après quoi je lui demandai quand il voudrait nous donner la bénédiction. Il nous dit qu’il ne nous la donnerait point qu’il ne nous eût vus à la messe et à confesse l’un et l’autre ; et qu’après cela ce serait quand nous voudrions. Il n’y avait pas le mot à dire ; cela était ainsi sur la promesse de mariage. Nous prîmes jour pour nous confesser, moi le lendemain, et elle le dimanche ensuite, et au lundi suivant six heures du matin pour être mariés. Il nous promit de nous attendre dans sa chapelle, et s’en alla.

Nous restâmes encore seuls Mademoiselle de l’Épine et moi : elle me dit que cet ecclésiastique lui paraissait de bon sens et honnête homme, et qu’elle croyait que sa mère n’aurait rien à dire contre ce que nous faisions : en effet, excepté que les lois du prince n’étaient pas suivies pour la publication des bans, ni l’enregistrement du mariage sur le livre de paroisse, le reste était conforme à la pratique ordinaire, et l’on ne pouvait pas dire que notre mariage ne fût bon. Elle me parut avoir l’esprit content. Elle visita sa chambre d’un bout à l’autre ; elle en fut satisfaite. Je lui dis que j’avais promis cinquante louis d’or à cette femme ; et en même temps je l’obligeai de prendre une bourse, et lui dis de lui payer sa part : elle l’appela, et lui fit nettoyer ce qui restait du dîner.

Je suis fort contente, lui dit-elle ensuite, des meubles que voilà, je vous remercie de vos soins. Monsieur Des Prez vous a promis cinquante louis d’or, ce sont vingt-cinq pour chacun, voilà ma part. Cette femme les prit après quelque petite difficulté. Je vois bien, poursuivit Mademoiselle de l’Épine, que nous dînerons ici lundi ; c’est moi qui veux donner à dîner. Tenez, voilà de l’argent, traitez-nous bien, ce sont mes noces ; il faut que je m’y divertisse : cette femme le lui promit et sortit.

Etant seul encore avec elle, je fis inutilement ce que je pus pour avancer la conclusion. Non, non, me dit-elle, vous ne triompherez pas ainsi de ma faiblesse. Comme je vis bien que je perdrais mon temps, je ne la pressai pas davantage. Je lui demandai comment elle ferait pour se trouver aux rendez-vous, surtout le lundi qu’elle serait peut-être dehors toute la journée. Je viendrai, me dit-elle, dimanche à l’église avec une de mes sœurs. De là j’irai voir une dame qui est de mes bonnes amies, et de celles de ma mère. Je la prierai de m’envoyer quérir le jour même au soir pour quelque partie de promenade hors de Paris. Je sais bien qu’elle n’y viendra pas ; mais toujours ce sera un prétexte pour sortir du logis le lundi matin ; et je dirai à cette dame que j’ai envie d’aller au Mont Valérien, mais que je n’ai pas pu en avoir la permission. Cette dame me rendra ce service-là, j’en suis sûre. Au pis-aller j’en serai quitte pour être grondée de ma mère : je l’ai été mille fois pour des bagatelles, et cette occasion-ci mérite bien que je le hasarde une fois de gaieté de cœur. Je m’y trouverai toujours, poursuivit-elle, de quelque manière que ce soit. Nous nous embrassâmes, et elle s’en retourna.

J’envoyai chercher un serrurier, à qui je recommandai une serrure et trois clefs, afin que ma femme, notre hôtesse et moi en eussions chacun une ; et comme il était de bonne heure, et que notre hôte était revenu, je restai avec lui quelque temps. Je lui promis de le servir, soit par moi, soit par mes amis, pour lui faire avoir un emploi stable. Je l’ai fait, et Dieu aidant, j’aurai toute ma vie soin de sa fortune. Sa femme vivement pénétrée de reconnaissance et de la beauté de ma future épouse, ne pouvait se lasser d’en parler avec mille exclamations. Elle l’aima tellement dès ce moment-là, qu’il n’y a point de service qu’elle ne lui ait rendu : et la pauvre femme, à l’heure qu’il est, est presque ma seule consolation, tant la mort funeste de mon épouse l’a touchée ; et je répondrais bien que ses regrets sont aussi sincères que les miens. Les pleurs vinrent encore aux yeux de Des Prez à cet endroit de sa narration.

Comme je sortais de cette maison, poursuivit-il, le dimanche après-midi, je rencontrai l’ecclésiastique qui devait nous marier le lendemain, et comme il allait se promener nous allâmes ensemble.

Nos pas nous conduisirent insensiblement dans le jardin des capucins de la rue Saint-Honoré, lieu fort éloigné de la maison de mon père. Nous nous y assîmes sur un banc. Un capucin de la connaissance de ce prêtre se joignit à nous, et comme je ne les connaissais pas assez particulièrement pour avoir d’autre entretien avec eux, que sur la dévotion, nous en parlâmes à fond. Par le plus grand hasard du monde mon père était dans ce même jardin, qui me voyant avec un prêtre et un religieux, eut la curiosité de savoir ce que nous disions. Il vint auprès de nous et nous écouta. Nous étions sur un sujet tel que je n’aurais pas pu choisir mieux, c’était celui de l’enfant prodigue. Le sermon sur une sincère conversion, et un vrai retour à Dieu, après beaucoup de désordres, fut poussé à fond, et en vérité l’air dont cet ecclésiastique et ce religieux parlaient, m’inspira de la dévotion ; et quoiqu’ils ne dissent que ce que j’avais mille fois entendu dire, cela alla si avant, que les larmes m’en vinrent aux yeux. Je me retournai pour les essuyer et cacher mon trouble, et j’aperçus justement mon père derrière moi, une treille entre deux. Je vous laisse à penser quel fut mon étonnement. J’eus peine à me remettre du désordre où sa présence m’avait jeté. Il s’en aperçut : le mal n’est pas bien grand, Monsieur, me dit-il, vous pourriez plus mal employer votre temps ; je ne savais pas que vous fussiez si honnête homme. Je ne répondis pas un mot ; je lui fis une profonde révérence, et je sortis avec le prêtre qui m’avait amené.

En rentrant le soir dans le logis, j’appris qu’il était dans une terrible colère contre moi, et qu’il avait déjà deux ou trois fois demandé si je n’étais pas revenu, et n’avait pas voulu souper sans moi. Je me crus perdu, et qu’il avait entendu quelque chose de mon mariage avec ce prêtre, quoique je ne me souvinsse pas d’en avoir parlé. Cela me mettait au désespoir ; mais je me trompais, c’était tout le contraire. Je n’ai jamais su ce que les religieux lui avaient fait, surtout les Mendiants : mais il les haïssait comme la peste. Tout aussitôt que j’avais été sorti de ce couvent, il avait demandé au portier si j’y allais quelquefois. Celui-ci lui dit que oui, ce qui était vrai : parce que Gallouin votre ami et le mien qui s’était mis dans cet ordre, avait resté du temps dans ce couvent, et que j’avais été fort souvent le voir. Cette réponse jointe à ce qu’il m’avait entendu dire à deux hommes d’Église, et ce congé que depuis sept ou huit jours j’avais donné sans sujet à mon laquais, sans en avoir voulu d’autre qui dépendissent de lui, lui persuada que je voulais me rendre religieux, et que je n’avais congédié ce garçon, et ne sortais plus qu’à pied, qu’afin que mes démarches ne fussent point éclairées. Il avait raison dans le fond : mais la conséquence qu’il en tirait était toute autre.

Il s’était déjà emporté contre le couvent, ce fut bien pis quand il me vit. Parbleu Monsieur, me dit-il, vous me préparez une belle récompense ! Avez-vous peur de n’avoir pas de quoi vivre, ou de n’en pas gagner, que vous voulez jurer d’en gueuser ? Si je vous croyais, ajouta-t-il avec une fureur terrible, l’âme assez basse pour vous jeter dans un couvent, je vous tordrais morbieu le cou tout à l’heure ; ou je vous enfermerais dans un endroit où vous seriez aussi bien claquemuré pour le moins. Fi, au diable, poursuivit-il, misérable âme de boue, et de crapule ! Vous n’en serez morbieu pas pendant ma vie, c’est de quoi je vous réponds ; j’y mettrai bon ordre.

Je ne fus pas fâché de le voir dans cette crainte. Je me contentai de lui jurer que je ne disposerais pas de moi de ce côté-là sans son consentement. Il continua ses invectives contre les religieux, dont je ne me mis pas fort en peine : je n’avais aucune envie de l’être. Pendant tout le souper, il ne parla d’autre chose, et les déchira terriblement. Je ne sais point le sujet de haine qu’il avait contre eux ; mais bien loin de leur faire aucune charité, il les brusquait partout où il les trouvait. Il est pourtant fort aumônier, mais il n’y a que les vieillards, les enfants trouvés, et les estropiés, tous hors d’état de gagner leur vie, qui se ressentent de ses libéralités : à propos de quoi je me souviens d’une brusquerie que je vis, et qu’il faut que je vous dise.

Il était un jour devant sa porte à faire raccommoder un tuyau de plomb qui donnait de l’eau au logis. Dans le temps qu’il regardait travailler les paveurs et les plombiers, il vint une manière d’ermite lui demander l’aumône. Pour toute réponse il lui montra les ouvriers. Ces gens-là travaillent, dit-il, ils gagnent leur vie, et ne sont point à charge au public ; et si, poursuivit-il, la sotte dévotion des chrétiens n’entretenait point tant de bouches inutiles, on ne verrait point en France tant de fainéants ni de vagabonds. Entendez-vous bien, ajouta-t-il en le regardant ? Ce religieux confus, lui tourna le dos.

Pour revenir à mon sujet, il tourna si bien en ridicule les besaciers, c’est ainsi qu’il les nommait, que tous les domestiques crurent qu’il était instruit à fond de mes intentions, et que je voulais absolument me faire capucin, et que c’était pour qu’on n’en sût rien, que j’avais envoyé mon laquais. Voilà le fondement du bruit qui s’en est répandu dans tout le quartier. Il envoya chercher ce laquais, et lui ordonna devant moi de ne me pas plus quitter que mon ombre, et de l’instruire de toutes mes actions : et si tu y manques, lui dit-il, regarde-moi bien, tu verras un homme qui te fera pendre. Souviens-toi de ce que je te promets. Je suis de parole, et je saurai si tu m’obéiras. Il ne m’en fallait pas tant dire, je compris fort bien que dès le lendemain je serais suivi. Je le prévins en sortant avant jour par le jardin, et fis tant de tours avant que de prendre le chemin de l’église où je voulais aller, qu’il aurait fallu être pis que diable pour ne me pas perdre.

J’arrivai à l’heure précise. On m’attendait dans une petite chapelle qui fut fermée dès que j’y fus entré ; et n’y ayant qui que ce soit qui ne fût de notre intelligence, nous fûmes promptement épousés. On ouvrit ensuite la porte, et ce prêtre dit la messe publiquement. Mon épouse sortit la première, les autres la suivirent. Je restai avec cet ecclésiastique que je récompensai fort honnêtement. Je le priai de venir manger un morceau avec nous, il y vint, et ma femme lui fit aussi un présent fort honnête. Avant que de dîner ou déjeuner, il prit nos promesses de mariage, qu’il avait gardées depuis cinq jours ; il nous les fit dater et signer, et les certifia, et les fit certifier par quatre personnes qui étaient du secret ; savoir notre hôte, deux marchands qui demeuraient proche de là, et un officier de campagne, tous de ses amis ; et dont il avait répondu. Il nous fit en leur présence prêter le serment qu’il avait exigé, de tenir tout pour bon et valable. Il me donna la promesse qui était écrite de la main de mon épouse, et me mena dans sa chambre, où il fit venir deux notaires devant qui j’enveloppai ce que j’avais écrit, et le cachetai de mon cachet, et sur l’enveloppe je reconnus que ce qui y était renfermé était écrit et signé de ma main, et contenait ma pure et franche volonté, en cas de mort ou d’autre accident, que je voulais qui fût secrète pour les raisons qui y étaient expliquées. Ces notaires crurent que c’était un testament que je déposais entre les mains de cet ecclésiastique.

Nous retournâmes ensuite au logis, où il donna ce paquet à mon épouse. Voilà, Mademoiselle, lui dit-il, tout ce qui se peut humainement faire devant les hommes pour votre sûreté. Pour devant Dieu ayez la conscience en repos. Votre mariage est bon, gardez ce paquet, et ne le décachetez point que lorsqu’il en sera temps, et prenez en l’ouvrant toutes les précautions qui vous seront conseillées par les habiles gens de justice, et surtout de probité et de vos amis. Je crois qu’après cela il n’y avait plus rien à dire et qu’elle pouvait me regarder comme son époux, sans aucune difficulté : aussi n’en fit-elle point, et j’eus lieu de me louer d’elle.

Elle était venue en robe avec un simple petit corset ; je lui sus bon gré de cette négligence. Quoique nous fussions à plus de quinze jours après Pâques, le temps n’était pas propre à porter des habits légers ; et pendant que nous avions été dehors ce prêtre et moi, elle s’était coiffée ; de sorte qu’au retour nous la trouvâmes sous les armes, et dans l’état d’une femme qui veut plaire. Elle avait une robe de brocard bleu, rayé d’argent, un corset de même couleur, qui sans gêner laissait paraître la beauté de sa taille. Un jupon de satin blanc, avec une dentelle et une frange d’argent, et une jupe de même étoffe que sa robe, avec une dentelle d’Espagne, et une campane d’argent. Un soulier de maroquin noir, avec une tresse d’argent, et une boucle de diamants. Un bas de soie noire avec un fil d’argent sur les côtés et le derrière : fort bien coiffée en cheveux, de fort beau linge et un fort beau fil de perles : enfin elle était dans un état à charmer. Nous dînâmes fort bien, avec nos témoins ; mais quoique le dîner fût propre et bon, il ne laissa pas de m’ennuyer. On eut bientôt desservi, la compagnie se retira, et nous restâmes seuls elle et moi, environ vers les deux heures.

Des Prez recommença ici ses soupirs, et ses doléances. Ces moments heureux sont passés pour moi, s’écria-t-il, je ne la verrai plus, elle est morte ! Et mille autres choses qu’il dit de pareille nature : ensuite il continua d’un ton plus tranquille quille. Je restai avec elle jusques à sept heures du soir. Notre tête-à-tête ne fut interrompu que pour faire collation, où nous mangeâmes du reste de notre dîner, avec plus d’appétit que lorsqu’on l’avait servi la première fois. Nous prîmes un autre rendez-vous à deux jours de là, parce qu’elle ne le pouvait pas plus tôt.

Je lui donnai une des trois clefs que j’avais fait faire. Je laissai sur la table tout ce qu’il fallait pour écrire, étant convenus que toutes les fois que nous viendrions, ce qui serait le plus souvent que nous pourrions, tant d’un côté que d’autre, nous nous indiquerions de nouveaux rendez-vous, si nous ne nous y trouvions pas à la même heure, ou que l’un de nous deux ne pût pas attendre l’autre, et que nous nous instruirions de nos affaires. J’achevai de satisfaire notre hôtesse, elle me promit d’avoir soin de notre ménage. Je lui donnai une autre clef de la chambre, et je sortis de cette maison le plus content de tous les hommes.

Je ne craignis plus que mon laquais, mais pour le mettre hors d’œuvre, je fis louer une autre chambre dans une maison d’à côté, qui appartenait au même propriétaire, et de son consentement, je fis faire une porte de communication d’une chambre à l’autre, de sorte que ma femme n’entrait point par la même porte que moi : ainsi mon laquais qui montait avec moi chez cet homme, et qui restait toujours en haut pendant que j’y étais, n’avait garde de la voir ni entrer ni sortir. Quand je savais qu’elle était dans sa chambre, ce que je connaissais par une petite corde qu’elle tirait, j’envoyais mon laquais me chercher mille bagatelles, qu’il allait toujours quérir l’une après l’autre. Lorsqu’elle n’y était pas, mon hôtesse m’allait quérir les lettres qu’elle avait laissées, et j’y faisais réponse dans le moment. Ainsi je n’entrais jamais dans cette chambre en présence de mon laquais, et jamais que ma femme n’y fût ; et tous les jours j’allais chez cet homme, sous prétexte de nouvelles écritures.

Je vous ai dit que ma femme était fertile en inventions ; vous en allez voir une preuve. Nous nous étions trouvés un jour ensemble, et y avions passé toute une après-midi. Nous ne devions nous revoir de trois jours, ne croyant pas qu’elle pût avoir la commodité plus tôt. Elle l’eut dès le lendemain ; il fallait me le faire savoir dans le moment. J’étais sur le rempart à me promener avec deux de mes amis ; elle me vit de sa fenêtre, et écrivit ce mot-ci [ :]Je vais dans notre chambre, je vous y attendrai.

Elle vint où nous nous promenions, et prit le temps que nous marchions devant elle. Elle m’appela tout haut, je me retournai et la vis : voilà Monsieur, me dit-elle d’un air enjoué, un billet qui vient de tomber de votre basque : votre maîtresse est bien à plaindre, d’avoir un amant si peu soigneux, et me donna ce billet sans s’arrêter. Ceux qui étaient avec moi la connaissaient fort bien ; mais comme je ne la voyais point devant le monde, et qu’âme qui vive ne soupçonnait notre intelligence, ils me firent la guerre de mon peu de soin. Je lus ce billet et le déchirai avec tant d’indifférence, que je les laissai persuadés qu’il me touchait très peu. Je restai avec eux, et enfin nous nous séparâmes pour aller à nos affaires, sans que je parlasse le premier d’en avoir. Je la trouvai, et lui dis que j’admirais sa présence d’esprit, mais qu’il fallait agir avec circonspection dans ces sortes de coups, et ne les pas hasarder souvent.

Je la vis un jour à la messe, elle me parut malade, j’en fus en peine. J’allai l’après-midi dans notre chambre sans croire la trouver : elle y était, et dormait. Notre hôtesse qui m’entendit, me fit signe qu’elle voulait me parler, et en même temps de ne point faire de bruit. J’allais entrer dans cette chambre d’abord, parce que mon laquais ne m’avait pas suivi. Cette femme me dit que mon épouse était venue il y avait environ une heure. Qu’elle lui avait dit, qu’elle avait un si grand mal de tête qu’elle n’avait pas pu clore l’œil la nuit. Qu’elle s’était jetée sur son lit en arrivant, ne croyant pas que je viendrais de la journée, ou du moins sitôt et qu’elle s’était endormie. Je vous prie, ajouta cette femme, de la laisser reposer, elle en a besoin. Allez faire un tour et revenez. Je sortis, et quand je revins, plus de trois heures après, je ne la trouvai plus. Il n’y avait qu’un moment qu’elle était retournée. Je trouvai sur la table un billet qu’elle avait laissé. Le voici.

BILLET.

Je ne croyais pas qu’un mari dût respecter le sommeil de sa femme, surtout dans un lieu où il sait bien que l’envie de dormir ne l’amène pas. Je vous remercie de votre discrétion. N’appréhendez rien de ma maladie, je suis en bonne santé, et fort aise de vous en assurer ; car apparemment vous avez craint que je ne vous communiquasse mon mal. J’ai perdu mes pas, je ne les aurais pas perdus il n’y a que trois mois. L’amour que vous aviez pour moi dans ce temps-là, n’était point si respectueux, mais il l’est devenu. Comptez pourtant que je ne veux pas perdre ce que j’étais venu chercher, et que je reviendrai demain à la même heure, où je prétends que vous m’acquittiez ce que vous me devez pour aujourd’hui, et ce que vous me devrez pour demain.

Je trouvai ce billet fort spirituel, et la plainte qu’elle m’y faisait de la tiédeur de mon amour, me parut tendre et nouvelle. Je lui en écrivis un autre sur le même ton, pour me jouer d’elle comme elle avait voulu se jouer de moi. Le voici.

RÉPONSE.

J’ai respecté votre sommeil, parce que j’ai cru que vous en aviez besoin, et que votre maladie n’était pas feinte. Vous pouvez dormir à votre aise aujourd’hui si vous voulez, car le cœur me dit que je serai malade lorsque vous lirez ce billet-ci. J’ai craint de gagner votre mal ; et je ne veux pas vous exposer aux risques du mien. Vous avez tant de fois refusé ou reçu malgré vous ce que je vous devais, que je suis persuadé que le paiement ne vous inquiète guère, c’est pourquoi, trouvez bon que je diffère pour trois mois. L’amour reprendra pendant ce temps-là la même vivacité qu’il a perdue par un pareil espace de temps, et ne sera plus si respectueux.

J’instruisis notre hôtesse du billet et de la réponse, et de ce qu’elle devait faire de son côté. Je revins le lendemain avant elle ; je me cachai lorsque je l’entendis. Notre hôtesse lui dit que j’étais sorti la veille en colère, après avoir écrit le billet qui était sur la table. Ha mon Dieu ! s’écria-t-elle, après l’avoir lu ; se peut-il qu’il ait pris feu sur une simple plaisanterie que je lui faisais ? Je lui vis les larmes aux yeux, je ne voulus pas lui faire davantage de peine je la vins embrasser, et notre paix fut bientôt faite.

Je lui demandai si elle voulait que nous allassions nous promener ensemble, elle y consentit ; et c’est la seule fois que nous y ayons été de compagnie ; encore étions-nous bien sûrs de ne trouver personne de ce côté-là. Nous revenions de notre promenade, quand le diable qui se mêle de tout, nous exposa à une aventure toute extraordinaire.

C’était dans les plus beaux jours de l’année. Toute la campagne était couverte de grains près d’être coupés. Une petite pluie qu’il avait fait le matin, avait abaissé la poussière, et rendait la terre ferme. Le soleil était couvert ; et un petit vent qu’il faisait, tempérait l’ardeur de la saison. Je vous ai dit que ma femme était courageuse, et hardie dans l’exécution de ce qu’elle avait entrepris, vous allez le voir. La hauteur des seigles qui venaient jusques à la tête, et qui même la passaient, la solitude où nous étions, et l’amour que j’avais pour elle, m’offrirent un nouveau plaisir à la caresser sur l’herbe. Je la priai d’entrer dans ces seigles, elle en fit mille difficultés ; mais lui ayant dit que je le voulais absolument, elle y entra. Ce n’est pas là le seul endroit qui m’a persuadé qu’elle ne cherchait que ma satisfaction, quelque répugnance qu’elle y eût. En effet, il semblait qu’elle prévît ce qui nous allait arriver. Nous y entrâmes donc, croyant bien n’avoir point été aperçus.

Je me mis en devoir de satisfaire ma fantaisie. Nous étions dans l’action, lorsque je me sentis embrasser par un homme. Cet homme avait les bras assez longs pour nous faire de la peine, mais non pas pour nous retenir, quoiqu’il se fût jeté à corps perdu sur moi. Ma femme fit un grand cri, et se déroba d’où elle était, à quoi je lui aidai en me jetant à côté. Je n’avais pas perdu le sens présent : j’avais saisi les deux bras de cet homme qui commençait à craindre le succès de son effronterie, en trouvant une résistance à laquelle il ne s’était point attendu : je le retins fortement. Tirez mon épée, dis-je à ma femme, percez, tuez ce coquin, tel soit-il, sans hésiter. Elle allait le faire sans façon, lorsque cet homme qui ne pouvait se dérober de mes mains qui lui tenaient les deux bras saisis, se mit à lui demander pardon et la vie. À ce mot je dis à ma femme de lui porter la pointe à la gorge, et de le percer si il faisait le moindre mouvement pour se lever. Elle le fit, je lui lâchai les bras, et me relevai. Je me remis du désordre où j’étais. Je repris mon épée des mains de ma femme, et lui dis d’aller chez nous : et toi tu es mort, dis-je à cet homme que je reconnus pour un paysan.

Ce malheureux, surpris au dernier point, fit ce que je voulus. Il était à ma discrétion : je le retins l’épée dans les reins sur terre, sans qu’il osât ni crier ni remuer. Il est constant qu’il était mort, s’il avait fait l’un ou l’autre : et quand, par un bon espace de temps, je crus que Madame Des Prez pouvait être assez éloignée pour ne plus craindre d’insulte ni de scandale, je le fis lever. Viens avec moi, lui dis-je, je veux te payer ton seigle. Il n’avait cru trouver, à ce qu’il me dit, que de la canaille ; mais notre air lui faisait voir qu’il s’était trompé. Il vint où je voulus le mener ; ce fut d’un autre côté que celui que ma femme avait pris. Nous entrâmes dans un faubourg ; et là pour paiement, je lui cassai ma canne sur le corps. Deux laquais qui me connaissaient et qui attendaient leur maître qui était dans un jardin proche de là, l’étrillèrent en chien renfermé, et lui ôtèrent, je crois, l’envie d’aller jamais troubler personne en pareil état. J’avais vu de loin une femme vêtue de noir, qui passait par le même endroit : je la sacrifiai. Je demandai à ces laquais si ils avaient vu passer une femme vêtue de noir en deuil, ils me dirent que oui ; mais qu’elle était bien loin, parce qu’elle allait bien vite. Ils crurent que c’était avec elle que j’étais ; c’était mon dessein, je ne les désabusai pas, je me contentai de les prier de ne point parler de l’aventure, et je les payai de leur peine.

Mon père le sut dès le soir même. Il avait eu la curiosité de demander à ces laquais si ils avaient vu la demoiselle : ils lui avaient dit que c’était une femme en deuil fort jolie, d’environ vingt-huit ans, mais qu’ils ne la connaissaient point ; ainsi tout soupçon fut levé, d’autant plus qu’ils connaissaient ma femme comme moi-même. Il m’en railla le soir en soupant, mais bien loin d’en être fâché, il n’en fit que rire. Je vous aime mieux là que dans un couvent, me dit-il, prenez garde seulement à qui vous vous jouez. Si, ajouta-t-il, la belle avec qui vous avez été surpris aujourd’hui n’est qu’une gueuse, vous avez bien fait de n’employer que la canne et le bâton ; mais si c’est une femme mariée, une veuve, ou une fille dont la réputation soit à ménager, vous avez tort ; il fallait laisser le maraud sur la place : car c’est une femme diffamée si il la retrouve, et qu’il la reconnaisse.

Il ne m’en dit pas davantage. Il avait raison ; mais j’étais bien sûr qu’il ne la reconnaîtrait pas quand il la verrait. Après l’avoir bien fait accommoder, j’étais venu retrouver mon épouse. J’étais au désespoir de l’avoir commise si mal à propos ; et qu’elle eût été vue par un autre que moi dans l’état où elle était et surtout par un coquin de paysan. Elle pleurait ; mais pour la consoler je ne m’attristai point avec elle, et je tournai tout en plaisanterie. Je lui dis de quelle monnaie j’avais payé le curieux ; nous achevâmes ce qu’il avait interrompu, et nous nous séparâmes bons amis.

Nous passâmes tout le printemps, l’été et l’hiver dans des plaisirs inconcevables. J’étais le plus heureux de tous les hommes ; ma femme me paraissait plus belle et plus aimable que jamais : jamais deux cœurs ne se sont mieux entendus. Lorsque nous nous rencontrions, nous nous saluions avec civilité, mais avec indifférence ; et cela alla si loin, que sa propre mère y fut trompée, et se plaignit que je la négligeais tout à fait. Elle pria un de ces messieurs, qui fréquentaient toujours chez elle, de me voir, et de savoir de moi si j’avais lieu de me plaindre d’elle. Cette avance était intéressée, elle avait encore besoin de moi auprès de l’ami dont je vous ai déjà parlé : Madame Des Prez m’en instruisit, et nous concertâmes ensemble la réponse, qui fut, que j’étais toujours également dévoué à Mademoiselle de l’Épine, et que je lui rendrais service en tout et par tout ; mais que je me dispensais d’aller chez elle à cause des défenses absolues de mon père, et plus pour elle que pour moi, qui y aurais été à toute heure, si j’étais mon maître absolu. Nous nous trouvâmes au Palais, je la conduisis partout où elle avait besoin de moi. Je lui offris ma bourse, et ne parlai à sa fille devant elle, que pour m’informer des nouvelles de la société. J’avais même eu la précaution de demander à mon père si je le choquerais en rendant à cette demoiselle quelques services qui dépendaient de moi. Il m’avait dit qu’au contraire il en aurait de la joie, et qu’il m’en priait lui-même, ne s’étant opposé à mes assiduités, qu’à cause des suites qu’elles pouvaient avoir.

Il était impossible de croire que deux personnes qui vivaient publiquement comme nous vivions elle et moi, fussent mari et femme, et c’était assurément quelque chose de singulier de passer l’un auprès de l’autre, comme cela nous arrivait souvent, et de nous saluer comme on salue le reste du monde, un quart d’heure après ou devant des embrassements de la dernière tendresse.

Elle devint grosse vers la fin de septembre ; elle me le dit, je n’en fus pas fâché ; cela était naturel. Il n’y avait rien de plus facile à cacher, et cela ne nous empêcha pas de nous voir ; mais comme toute la prudence humaine ne peut pas prévoir mille accidents qui peuvent arriver, je l’obligeai de prendre de l’argent que j’avais voulu mille fois lui donner, et qu’elle avait toujours refusé. Tout l’hiver se passa de même ; mais la grossesse vint tellement à paraître, qu’il n’y eut plus d’apparence de la cacher davantage : il fallut songer à se découvrir à sa mère. Elle avait cru pouvoir le faire avec facilité, mais sur le point de l’exécution, elle y trouva mille difficultés qu’elle n’avait pas prévues, ou qu’elle avait espéré pouvoir surmonter facilement.

Elle craignit que sa mère ne fût pas contente de ce qu’elle s’était mariée sans sa participation, surtout à moi, à cause qu’elle appréhendait la colère et la vengeance de mon père. Elle craignit que notre mariage ne lui parût un véritable libertinage. Je blâmai ses craintes, et la rassurai le mieux qu’il me fut possible. Mais après tout, lui dis-je, c’est une chose dont je ne me repens point ; vous en repentez-vous, lui demandai-je ? Non, dit-elle, je ne m’en repens pas ; je le ferais encore si j’avais à le faire. Je lui proposai un expédient, et plût à Dieu qu’elle l’eût suivi, elle serait encore à moi. Eh bien, lui dis-je, ne retournez point chez votre mère, restez ici, et n’en sortez pas, qui que ce soit ne viendra vous y chercher ; et vous y pourrez faire vos couches en secret. Ecrivez à Mademoiselle de l’Épine que vous êtes dans un couvent : qu’elle le croie ou ne le croie pas, vous n’en serez pas pis. En tout cas, quand elle ne le croirait pas, il sera de son honneur de le faire croire aux autres. Cependant je vous verrai tous les jours et s’il y a quelque jour à vous découvrir avec sûreté, vous vous découvrirez : mais ne vous exposez plus à paraître devant les gens qui vous connaissent, et surtout dans le quartier, où l’on s’apercevrait bientôt de la difformité de votre taille. Vous avez raison, dit-elle, mais je ne puis me dispenser d’en informer ma mère, et je vous supplie d’y consentir. Mais comment vous y prendrez-vous, repris-je ? C’est à quoi il faut songer, dit-elle ; mais avant que de lui en parler, j’ai envie d’en parler à… C’est ce que je vous défends absolument, lui dis-je en l’interrompant ; je ne veux pas que qui que ce soit qu’elle, sache les termes où nous en sommes ; encore n’en saurait-elle rien si j’en étais cru. Eh bien, dit-elle en m’embrassant, voudrez-vous bien faire une démarche pour moi ? M’aimez-vous encore ? Je vous aime plus que jamais, lui répondis-je, et c’est parce que je vous aime, que je ne veux pas vous exposer à rien de fâcheux. Pour les démarches que vous me demandez, assurez-vous que pourvu que je les puisse faire sans nous faire tort, je les ferai de tout mon cœur ; qui sont-elles ? C’est, dit-elle, de l’envoyer quérir pendant que vous serez ici, et de lui déclarer vous et moi, l’état où nous sommes. Il faudra lui laisser dire tout ce que sa colère lui mettra à la bouche ; quel que soit son emportement, il faudra le souffrir, après cela nous la rendrons traitable à force de raisons et de soumissions.

J’y consens de tout mon cœur, repris-je, je me jetterai même à ses pieds s’il le faut. Je souffrirai tout, pourvu qu’elle ne mette pas la main sur vous, et que ses outrages ne passent pas les paroles ; car autrement je ne serais pas content. Plût à Dieu, dit-elle en riant, en être quitte pour deux ou trois soufflets ; mais vous y serez, et ce sera à vous de l’empêcher d’en venir jusque-là. Elle écoutera la raison, et ne me voyant pas en état de m’en dédire, il faudra bien qu’elle y consente, ou du moins qu’elle en garde le secret. Vous voulez absolument que votre mère le sache, repris-je, c’est malgré moi. Je crains fort que vous ne vous en repentiez ; mais enfin vous le voulez, et cela me suffit pour le vouloir aussi. Souvenez-vous pourtant, repris-je, que vous feriez beaucoup mieux de rester ici, et de ne plus retourner chez vous ; de ne la point informer du lieu où vous êtes, et de lui écrire que vous êtes dans un couvent. Je crains les suites de cette démarche, et si à mon tour j’en croyais mes pressentiments, je suivrais mon conseil. Mettez-vous à ma place, me dit-elle, elle est ma mère une fois ; et quand elle ferait croire aux autres que je suis dans un couvent, de quels soupçons ne serait-elle pas dévorée ? Qu’en penserait-elle ? Au nom de Dieu, poursuivit-elle en m’embrassant, donnez-moi cette satisfaction. Soit, repris-je en haussant les épaules, je ne m’y oppose plus. Vous n’avez qu’à me donner votre heure, je me trouverai ici sans y manquer. Il faut, dit-elle, que nous y soyons vous et moi avant qu’elle y vienne, puisqu’il faut que nous l’envoyions quérir. Eh bien, dis-je, dites-moi quand il vous plaira que cela soit. Dès demain matin, répondit-elle : ma mère n’a point d’affaires hors du logis, elle y doit rester ; je lui envoierai un billet et un carrosse, et nous l’attendrons ici.

Nous nous trouvâmes le lendemain à l’assignation. Je la trouvai résolue à tout événement, elle avait déjà écrit ce billet-ci.

BILLET.

Une affaire qui vient de m’arriver, ma chère mère, et qui demande votre présence, me fait mettre la main à la plume, pour vous supplier de monter dans le carrosse que je vous envoie, et de venir seule où il vous conduira. Vous saurez là de quoi il s’agit, que je ne puis vous expliquer que de bouche, et en présence des gens avec qui je suis : c’est de la part de votre très humble fille et servante,

Marie-Madeleine de l’Epine

Elle envoya ce billet avec le même carrosse qui l’avait amenée, avec ordre au cocher de venir descendre au logis, si Mademoiselle de l’Épine venait seule, et d’arrêter dans une église si elle avait compagnie. J’aurais été l’y prendre, mais elle vint seule.

Pendant le temps qu’on était allé la quérir, nous résolûmes de quelle manière elle serait reçue. Et nous décidâmes que ce serait moi qui la recevrais, et qui lui parlerais le premier ; et cela parce que je ne jugeais pas à propos d’exposer ma femme dans l’état où elle était, à la colère de cette femme qui a toujours passé pour un diable, et qui l’est en effet. J’écrivis une copie de ma promesse de mariage pour la lui montrer, sans lui mettre en main aucun des originaux. Je le pouvais sans décacheter le paquet que ma femme avait, parce qu’il n’y avait nul changement que celui des noms et des genres ; comme je vous l’ai déjà dit. Je fis cette copie sur l’original de sa promesse à elle. À peine eus-je achevé d’écrire, que j’entendis le carrosse arrêter à la porte. Je fis entrer Madame Des Prez dans l’autre chambre, je l’enfermai à la clef, je laissai tomber la tapisserie, et mis des sièges devant la porte qu’on ne pouvait pas voir, parce qu’elle était bien plus élevée que le plancher où nous étions, après quoi j’allai au-devant de Mademoiselle de l’Épine.

Elle fut surprise de me trouver où elle ne me croyait pas. Montez, Mademoiselle, lui dis-je en lui donnant la main, c’est moi qui vous ai envoyé quérir ; Mademoiselle votre fille n’a fait que me prêter son billet. Où est-elle, Monsieur , me demanda-t-elle ? Elle est à la messe, lui répondis-je, elle sera ici dans un moment ; elle monta et entra dans la chambre. Je redescendis et renvoyai le carrosse, afin que l’envie ne lui prît pas de s’en retourner sitôt. Je remontai ensuite ; je fermai la porte à double tour, et en ôtai la clef, sans qu’elle s’en aperçût. Elle trouva les meubles fort beaux, demanda à qui était la chambre. Je brisai bien vite sur ses questions. Je la fis asseoir dans un endroit d’où ma femme pouvait entendre tout ce que nous dirions.

Savez-vous Mademoiselle, lui dis-je, en me mettant auprès d’elle, ce qui peut avoir obligé Mademoiselle votre fille de vous envoyer quérir et de ne vous pas attendre ? Non, Monsieur, je n’en sais rien ; le savez-vous, dit-elle ? Oui, Mademoiselle, répondis-je, je le sais bien : c’est une chose qu’elle a faite sans vous en avoir parlé ; mais elle n’a choqué que le respect qu’elle vous doit, et elle a cru que vous me considériez assez pour lui accorder son pardon à ma prière. Elle a cru poursuivis-je, pouvoir se marier sans votre consentement, et en même temps que je vous y ferais consentir ; c’est une affaire faite, tout le bruit que vous en ferez ne servira de rien. J’ai même à vous dire, qu’elle entre sur le cinquième mois de sa grossesse, et qu’il y en a plus de dix qu’elle est mon épouse.

À peine pus-je achever, tant elle m’interrompit de fois. Quoi ! dit-elle, la friponne est mariée ! Elle est grosse ! Je l’étranglerai, où est-elle ? C’est vous qui l’avez débauchée ! Je vais en avertir votre père pour vous faire mettre à Saint-Lazare. Je la mettrai entre quatre murailles. Ne suis-je pas bien malheureuse ! Après l’avoir si bien élevée ! Me voilà ruinée ! Mon procès est perdu ! je suis réduite à l’aumône ! Où est-elle que je l’étrangle ? La malheureuse ! La dénaturée ! La coquine ! Enfin elle en dit tant que je ne m’en souviens plus.

Je songeai que si je l’interrompais, elle ne finirait pas sitôt : car outre que ce serait l’obstiner, ce serait encore lui donner le temps de reprendre haleine ; et que si je ne lui disais mot, elle s’apaiserait d’elle-même. Je la laissai donc dire tout ce qu’elle voulut. Elle était dans une fureur enragée, et vomissait feu et flamme. Elle chercha dessus le lit, derrière, dessous, et partout où elle crut que sa fille pouvait être, mais elle ne pouvait pas apercevoir le cabinet. Elle me demanda encore où sa fille était pour l’étrangler ; c’était, disait-elle, une affaire résolue, et je fus assurément très aise d’avoir sauvé Madame Des Prez de ses emportements. Elle voulut sortir, mais comme la porte était fermée à double tour, et que j’avais la clef, il fallut qu’elle restât. Elle recommença sur nouveaux frais, et je vis le moment qu’elle allait me sauter aux yeux, et me dévisager : elle n’en fit pourtant rien. Quoique sa colère fût extrême, elle dura plus de deux heures sans se modérer, et sans que je lui ouvrisse la bouche. Lorsque je la vis un peu remise, je parlai à mon tour ; et parce qu’avec de certains esprits il est à propos de ne se point humilier, parce que cela ne fait que les rendre plus opiniâtres, je le pris d’un ton aussi fier que le sien.

Ainsi je lui dis sans façon qu’il était vrai que j’avais épousé sa fille sans lui demander son consentement, parce que je ne m’en étais pas soucié, et que je ne m’en souciais pas encore. Que je ferais la même chose si elle était encore à faire. Que je n’avais pas cru lui faire injure en me mettant dans sa famille, ni que sa fille pût être blâmée de m’avoir donné la main. Que j’étais en âge, comme elle le savait bien elle-même. Que si elle en était si scandalisée, elle pouvait faire tout ce que bon lui semblerait. Qu’elle pouvait, comme elle m’en avait menacé, s’aller plaindre à mon père, qui me vengerait assez d’elle et de ses brusqueries sans que je m’en mêlasse. Que j’en serais quitte, comme elle le disait elle-même, pour être quelque temps à Saint-Lazare. Que je me remettrais dans les bonnes grâces de mon père, en abandonnant sa fille ; mais qu’elle, à qui je parlais, serait absolument perdue dans l’esprit de tous les honnêtes gens, pour avoir été cause que sa fille, de femme légitime qu’elle était, ne serait plus regardée que comme la pu... je tranchai le mot d’un homme qu’elle aurait épousé. Que son procès qui lui tenait tant au cœur, ne serait pas gagné pour cela ; et que mon père, qui avait de l’honneur et de la probité, bien loin de lui savoir gré de son lâche et indigne sacrifice, la regarderait comme une furie et comme une mégère, qui avait sacrifié son honneur et son propre sang à un intérêt sordide. Que tout le monde la prendrait en horreur, et qu’elle aurait autant d’ennemis, qu’il y aurait de gens d’honneur qui apprendraient son infamie. Qu’au contraire si elle voulait suivre le parti que son honneur et la prudence lui montraient, elle ne tomberait dans aucun de ces inconvénients. Que sa fille et moi avions bien été mariés plus de dix mois, sans que qui que ce soit ni elle-même, l’eût soupçonné ; que nous pouvions continuer de même. Que pour sa grossesse, il fallait qu’elle fît seulement semblant de la mener dans un couvent, où sa fille la prierait publiquement de la mettre ; et qu’elle viendrait faire ses couches dans le même endroit où je lui parlais. Que pour son procès je lui rendrais tous les services qui me seraient possibles, puisque son intérêt devenait le mien. Qu’elle ne serait plus réduite aux emprunts pour le poursuivre, puisque ma bourse lui serait toujours ouverte ; et qu’enfin je ferais pour elle tout ce qu’elle pouvait attendre d’un bon gendre et d’un bon fils ; mais qu’au contraire je remuerais ciel et terre pour me venger, si elle entreprenait rien contre ma femme et contre moi. Que pour sa fille je saurais fort bien la sauver de la colère de mon père, en la faisant éloigner. Qu’il était vrai que je ne pourrais pas me dispenser de donner le consentement qu’on me demanderait pour faire casser notre mariage ; mais, poursuivis-je, faisant semblant d’être en colère, on ne m’empêchera pas de lui donner de quoi vivre indépendante de vous ; et pour commencer, vous n’avez qu’à compter que vous l’avez vue pour toute votre vie. Qu’avant qu’il soit une heure d’ici elle ne sera plus à Paris, et que je ne la quitterai point que je ne l’aie mise dans un lieu où elle n’aura à craindre que mon changement, et non pas ni votre méchant naturel, ni votre mauvais cœur, ni la colère de mon père. Faites, ajoutai-je, en ouvrant la porte, vous pouvez sortir quand il vous plaira, je ne vous retiens plus puisque vous êtes si peu raisonnable ; mais songez pourtant à ce que vous allez faire, et prenez garde à ne vous pas préparer des remords plus longs que votre vie.

J’avais eu raison de croire qu’une manière un peu brusque me tirerait mieux d’affaire que toutes les soumissions. Elle me demanda où était sa fille mais d’une manière à me faire connaître qu’elle commençait à s’apaiser. Votre fille est ici proche, lui dis-je, elle vous entend, et fait bien de ne pas venir chercher de mauvais traitements. Il ne tient qu’à elle de venir ; mais si elle venait avant que je l’appelasse, je lui montrerais devant vous que je suis son mari et son maître, et la paierais de s’exposer mal à propos. Comme à mon tour je feignais une véritable colère, elle se défâcha tout à fait. Mais Monsieur, me dit-elle, si Monsieur Des Prez vient à savoir ce qui en est, car je n’en suis fâchée qu’à cause de lui, que ne fera-t-il point ? Lorsque je la vis traitable, je lui fis comprendre la facilité du secret, qui ayant été gardé si longtemps, pouvait bien l’être encore. Elle en convint en partie, et demanda encore à voir sa fille. Je lui dis que cela ne pressait pas, et que je ne la ferais venir que lorsqu’elle serait tout à fait tranquille.

Ensuite je lui fis connaître que le principal de tout était, que notre mariage était bon, et qu’il ne pouvait point se casser que je n’y consentisse ou qu’une force majeure ne le voulût. Je lui fis voir toutes les précautions qui avaient été prises, et pour l’en convaincre, je lui proposai de voir le prêtre qui nous avait mariés. Elle me pria de l’envoyer quérir.

Il ne s’y attendait pas, et parut un peu surpris en entrant ; mais il se remit aussitôt. Comme c’était lui qui avait tout fait, et qu’il y allait de son honneur à le soutenir, il lui fit voir qu’on avait pris toutes les sûretés qu’on pouvait prendre. Que le mariage était bon, et dans le fond et dans les formes. Dans le fond, puisque c’était un sacrement, et dans les formes, puisque j’avais l’âge qu’il me fallait, et que je n’étais engagé avec qui que ce fût : il en dit tant qu’elle se rendit. Elle demanda encore à voir sa fille, je crus pour lors qu’il n’y avait plus rien à craindre. Je détournai les chaises, j’ouvris la porte de l’autre chambre, et je la pris par la main. Je la menai à sa mère aux pieds de qui elle se jeta ; sa mère la releva en pleurant ; ma femme pleura aussi, et lui fit ses excuses le mieux qu’elle put. Je les embrassai toutes deux, fort aise qu’enfin Mademoiselle de l’Épine se fût rendue traitable.

Cela fut ainsi accommodé dans le moment même. Je retins ma belle-mère et l’ecclésiastique à dîner, et nous n’avions pas lieu de nous en cacher, et en effet sans mon imprudence, rien ne serait encore découvert. Nous arrêtâmes que Madame Des Prez viendrait dès le lendemain demeurer dans sa chambre pour n’en plus sortir du tout qu’elle ne fût accouchée ; et que dès le jour même au soir, elle prierait sa mère devant la compagnie, de lui permettre d’aller passer quelque temps dans un couvent, et que le lendemain sa mère ferait semblant de l’y conduire, et l’amènerait où nous étions.

Mademoiselle de l’Epine sortit la première. Ma femme resta seule avec moi. Elle me dit qu’elle avait été surprise de la hauteur dont j’avais parlé à sa mère, mais qu’à la fin elle avait connu que j’avais pris le bon parti, puisque tout en avait mieux été. Pour toute réponse je la baisai, et lui dis en l’embrassant, il me sera donc enfin permis, ma chère enfant, de passer quelques nuits avec toi, et de t’avoir toute à ma disposition ? Elle ne me répondit qu’en m’embrassant aussi, avec un souris qui m’en fit plus comprendre que tout ce qu’elle aurait dit.

Je la priai d’acheter le jour même tout ce qui pouvait lui être nécessaire, afin qu’elle ne fût point obligée à sortir du tout. Elle me dit qu’il ne lui manquait rien, et que s’il lui fallait quelque chose notre hôtesse le lui chercherait sans qu’elle sortît. Cette femme qui l’aimait jusques à la folie, s’offrit à la servir, et comme elle ne faisait pas de tort à sa dignité, je la pris au mot, lui disant que je lui aurais obligation de ses services qui seraient récompensés, et qu’elle nous éviterait la nécessité de nous confier à une femme qui pourrait nous trahir. Ayant tout résolu je sortis, ayant promis d’y venir dîner le lendemain avec sa mère.

Elles exécutèrent ce qui avait été résolu, je les trouvai toutes deux ensemble. Nous dînâmes de compagnie, et je défendis absolument à ma femme de faire carême. Je couchai avec elle pour la première fois. J’y passai encore quelques autres nuits pendant quatre mois qu’elle y resta, mais rarement, crainte de donner matière à soupçon. Cela aurait continué jusques après ses couches, sans le malheur qui arriva, dont mon imprudence fut cause, qui lui a coûté la vie, qui cause le désespoir où je suis, et qui outre cela, donne de moi de si mauvaises impressions dans le monde. Il faut vous le dire ; mais donnez-moi le temps de respirer : les choses funestes qui me restent à vous apprendre m’accablent l’esprit. Il était en effet tout couvert de larmes, et paraissait plus mort que vif. Il fut quelque temps sans rien dire, et enfin il poursuivit en ces termes.

J’avais été deux jours sans la voir : elle était prête d’accoucher : du moins elle était extrêmement incommodée. Elle se trouva plus mal qu’à l’ordinaire, et ne sachant pas la cause qui m’avait empêché d’aller chez elle, elle m’écrivit un billet qu’elle m’envoya par notre hôte. Je le lus, et me mis en devoir d’aller la trouver. En traversant la cour du logis, je rencontrai Monsieur Des Prez, qui me fit entrer dans son cabinet. Il me parla d’une charge qu’il voulait me faire avoir, et me dit encore quelque parole sur un parti qu’il me destinait : quoiqu’il ne m’en parlât que comme d’une chose assez éloignée, je ne laissai pas de me troubler au point de ne savoir que lui répondre. Je tirai mon mouchoir pour cacher mon trouble ; et sans prendre garde à ce que je faisais, je laissai tomber la lettre de ma femme que je venais de recevoir. Je sortis sans la ramasser. J’allai voir mon épouse pour la dernière fois de ma vie. Elle me dit après les premiers embrassements, qu’elle se trouvait fort mal ; qu’elle n’était pas bien soignée dans la maison où elle était. Elle me pria de lui permettre d’accepter les offres que sa mère lui faisait d’aller faire ses couches chez elle : qu’elle sentait bien qu’elle n’en aurait pas pour huit jours : que ses sœurs et son frère sachant qu’elle était mariée sans savoir à qui, bien loin d’en être scandalisés, avaient toutes les envies du monde de la voir, et que le secret serait également gardé ; puisqu’elle se servait de la même sage-femme dont sa mère s’était autrefois servie. Mademoiselle de l’Épine était présente à ce discours, elle se mit de la partie et acheva de me persuader. On a des pressentiments de ce qui doit arriver ; mais on ne peut pas néanmoins éviter son malheur. Mille raisons devaient m’empêcher de consentir à ce transport, je les leur dis ; je joignis les prières aux raisons. Je leur avais cent fois dit que je voulais être dans la chambre de Madame Des Prez lorsqu’elle accoucherait ; que j’avais une horreur secrète de ce transport, auquel je m’opposai autant que je pus. Le malheur de mon épouse et le mien voulut qu’elle se servît de tout le pouvoir qu’elle avait sur moi pour me faire rendre. Je crus qu’il y aurait de la dureté de refuser à une femme dans l’état où était la mienne, la grâce qu’elle me demandait à mains jointes ; ainsi quoique malgré moi, j’y consentis. Voilà la cause de sa mort.

Le moment fut pris au lendemain à huit heures du matin pour la transporter chez sa mère, qui pendant ce temps-là, fit apprêter tout ce qui était nécessaire pour la recevoir commodément. Je ne la quittai que fort tard ce soir-là, et fus mille fois sur le point de me dédire du consentement qu’elle avait arraché de moi ; et comme je comptais ne la [revoir] de longtemps et qu’après ses couches nous nous fîmes des adieux fort tendres. Hélas ! dit-il avec un torrent de larmes, nous ne croyions pas qu’ils devaient être éternels, et que nous ne nous reverrions jamais.

Je [rentrai] chez mon père, où je ne vis rien d’extraordinaire, quoique tout y eût bien changé de face à mon égard ; et n’en ayant été averti par personne, parce que personne n’en savait rien ; je me livrai moi-même au coup mortel qu’il me préparait. Dès le moment que je fus sorti de son cabinet, il avait voulu sortir aussi, et passant par l’endroit où je m’étais mis pour lui parler, il aperçut une lettre qu’il n’avait pas vue d’abord, parce que son bureau était entre lui et cette place. Il la ramassa sans prendre garde à ce que c’était, et s’imaginant que c’était une de celles qu’il avait reçues le matin, il la jeta sur son bureau sans y faire d’autre réflexion. Mais admirez la fatalité, cette lettre fit tomber d’autres papiers en les poussant, il les ramassa encore ; et comme cette funeste lettre s’était ouverte entombant une seconde fois, il y reconnut de l’écriture de femme, sans cela il l’aurait traitée avec autant d’indifférence que la première fois. À la vue du caractère qui lui était inconnu, il l’ouvrit, et y trouva ces paroles.

BILLET.

M’avez-vous abandonnée, mon cher époux ? Quoi, dans l’état où je suis sans force, dans une langueur continuelle, n’attendant que le moment de mettre au jour par mon accouchement, le précieux dépôt que vous m’avez confié de votre tendresse et de notre union, vous passez deux jours entiers sans me voir ! Hélas, la plus forte santé dont j’ai joui, a toujours été altérée, lorsque j’en ai passé un seul sans vous embrasser ! Et à présent que j’ai besoin de votre présence, pour m’aider et m’encourager dans les douleurs qu’on me présage, vous semblez m’avoir oubliée. Au nom de Dieu, venez aujourd’hui si vous voulez sauver la vie à votre femme

Marie-Madeleine de l’Épine.

Je vous laisse à penser à quel excès de colère cette lecture le porta. Les gens naturellement violents, sont plus à craindre dans leur silence, que dans leur éclat. Il ne dit mot, mais il résolut de nous séparer pour jamais en s’assurant de moi, et en poussant la mère et la fille par toutes les voies imaginables. Il alla au Palais à son ordinaire. Il donna ordre à un exempt et à des archers de se trouver le lendemain matin à six heures au bureau des coches de Flandres au bout de la rue Saint-Martin. Il fit tout ce qu’il avait à faire pour être autorisé, et le fit si secrètement, qu’aucun de ses gens n’en sut rien. Il dîna en ville, et ne revint que le soir, et donna ordre en entrant qu’on me fît parler à lui sitôt que je serais revenu : ce fut sur les onze heures. Il ne me dit pas un mot qui pût me donner le moindre soupçon. Il me demanda si j’avais affaire le lendemain matin, et me dit qu’il avait envie de me mener dans un endroit où il y avait longtemps qu’il aurait dû me conduire. Je crus que c’était pour voir le père d’une fille dont il m’avait parlé. Dans cette pensée, je lui répondis que j’irais avec lui partout où il voudrait me mener, et que la seule affaire que j’avais, était de me trouver au Palais aux plaidoyers. Tant mieux, dit-il, nous irons ensemble à six heures du matin où j’ai dessein d’aller, et où je ne resterai pas longtemps ni vous non plus.

Nous montâmes dans son carrosse à six heures juste, dans le plus grand jour de l’année, dix-neuvième juin, jour malheureux dont je me souviendrai toute ma vie. Il fit arrêter devant ce bureau des coches de Flandres, et me fit monter dans une chambre. Comme le père que je croyais aller voir, était de campagne, je crus qu’il était arrivé depuis peu, et qu’il logeait là ; ainsi je montai sans aucun soupçon. Mais sitôt que j’entrai dans cette chambre, je me trouvai saisi par quatre grands coquins, qui commencèrent par m’ôter mon épée. Je restai plus mort que vif. Vous ne resterez pas longtemps ici, Monsieur, me dit-il, on vous conduira bientôt ailleurs. C’est cela, poursuivit-il, en me montrant cette fatale lettre, la reconnaissez-vous ? Je voulus me jeter à ses pieds ; mais il me tourna le dos, et parlant à l’exempt qui était là, ne souffrez pas qu’il parle à personne, dit-il, et conduisez-le sans scandale dans une demi-heure où je vous ai dit. Il sortit ensuite, et apparemment alla à Saint-Lazare donner ordre à ma réception. L’exempt avec qui je restai, me pria de changer d’habit, et m’en présenta un autre des miens, qui était plus magnifique, et tout neuf. Je lui demandai à quel dessein me mettre plus propre pour me conduire en prison. C’est Monsieur votre père qui le veut, me dit-il, afin qu’on croie que vous êtes allé à la campagne. Je vis bien que si je ne me déshabillais pas volontairement, on me ferait déshabiller malgré moi. Je ne me fis pas prier davantage. Je défis cet habit, et j’ai su depuis, qu’on en avait revêtu un archer de ma taille et de mon âge, et que ce coquin suivi de mon laquais, et montés tous deux sur mes chevaux, avaient traversé toute la rue au galop, et que mon fripon de laquais, resté derrière à boire dans un cabaret, avait dit à plusieurs gens, que j’allais à la campagne, et que je n’en reviendrais pas sitôt. C’est cela qui a fait courir le bruit que j’avais abandonné ma pauvre femme, qui de son côté fut bien plus maltraitée que moi.

Je voulus faire des protestations de la violence qu’on me faisait, fondé sur mon âge : l’exempt ne voulut pas les recevoir. Je me jetai à ses pieds, et lui offris ma bourse, où il y avait cinquante louis d’or, mon diamant, ma montre, et un billet de tout ce qu’il voudrait pour me permettre d’écrire un mot à mon épouse, et l’engager à le lui faire rendre. Je m’engageai à lui par tous les serments imaginables de partager avec lui tout mon bien et ma fortune, s’il voulait me faire cette grâce ; et je le menaçai de tout le ressentiment dont je pourrais être capable, s’il me refusait. Il fut également inébranlable à mes prières, à mes présents, à mes offres et à mes menaces. Je fus mené à Saint-Lazare environ sur les huit heures, justement dans le temps que ma pauvre femme rendait les derniers soupirs.

Monsieur Des Prez revint chez lui au sortir de Saint-Lazare, et de là il alla à pied chez Mademoiselle de l’Épine. Sa visite étonna cette femme ; mais il l’étonna bien plus lorsqu’il lui en dit le sujet, avec des termes et des emportements que la passion seule pouvait faire excuser. Il la traita comme la dernière des créatures. Elle eut beau lui jurer qu’elle était innocente de notre mariage ; que même si elle tenait sa fille elle en ferait justice. Il ne goûta pas ses excuses, et la traita toujours comme une suborneuse, et ma femme comme une libertine et une perdue, qu’il jurait de faire renfermer.

Il était dans la fureur de ses emportements lorsque Madame Des Prez entra chez sa mère. Elle avait un passe-partout qui l’avait empêchée de frapper à la porte ; et la longueur de l’allée l’empêchait d’entendre le bruit qui se faisait en haut. Elle avait renvoyé la chaise qui l’avait apportée, ne croyant pas en avoir affaire, puisqu’elle était chez sa mère ; et elle ne fut point avertie que mon père y était, parce qu’à son bruit, la fille de chambre, la cuisinière, et le laquais du logis étaient montés en haut.

Elle monta donc sans savoir ce qui se passait. Tout le dépit et toute la colère de mon père prirent une nouvelle force à sa vue ; il lui dit des mots qu’elle n’avait pas coutume d’entendre : elle tomba évanouie sur le degré, et roula plus de vingt marches. La mère dont un pareil spectacle devait réveiller la tendresse, la traita dans l’état pitoyable où elle était, avec plus de dureté que la bête la plus féroce ; et bien loin de lui donner aucun des secours qui lui étaient nécessaires, elle refusa de la reconnaître pour sa fille. Voyez, Monsieur, dit-elle, parlant à mon père, si je suis cause de leur mariage. Elle envoya sur le champ chercher une autre chaise à porteur, et toute évanouie et toute en sang qu’était ma pauvre femme, elle la fit prendre par ces hommes rustiques, qui la portèrent dedans par les pieds et les bras, comme une bête morte ; et dans cet état, elle l’envoya à l’Hôtel-Dieu. Quelle cruauté ! Quelle barbarie ! Peut-on plus cruellement sacrifier son propre sang à la peur de perdre son bien !

Quelle que fût la colère de mon père, un spectacle si touchant le désarma. La dureté de cette marâtre l’adoucit. Il en fut tellement étonné, qu’il ne put pas dire une seule parole. La pitié s’empara de son cœur, il en eut pour une femme dont il avait admiré la beauté, et dont il commençait à plaindre la destinée. Il en voulait à son mariage, mais non pas à sa vie, ni à celle de son fruit. Il fut fâché de l’excès où il s’était porté, et sortit de cette maison plus confus de ce qu’il venait de voir, que cette mère dénaturée ne l’était elle-même.

Il lui envoya dire qu’il ne l’empêchait point de rendre à sa fille les services dont elle avait besoin dans l’état où elle était, et qu’il la priait même d’avoir soin d’elle, et de l’enfant dont elle était grosse. Elle de son côté, qui à ce qu’elle m’a dit, n’avait fait ce qu’elle avait fait que par une politique damnable, pour se conserver auprès de mon père, était au désespoir d’en être venue si avant ; et ne l’avait envoyée à l’Hôtel-Dieu, que pour lui faire connaître le peu d’intérêt qu’elle y prenait ; mais dans l’intention d’aller la requérir aussitôt, et de la faire conduire dans sa chambre.

Elle alla donc dans cet hôpital, elle y trouva sa fille, dans quel état, grand Dieu ! Elle vit une jeune femme, belle comme un ange, fort bien vêtue, tirant à sa fin. Elle voulut la retirer, mais elle n’était pas en état de souffrir un transport : tout ce qu’on put faire, fut de la porter dans une petite chambre particulière. Ma pauvre femme se mourait : elle était revenue de son premier évanouissement, par le mouvement de la chaise dans quoi on l’avait apportée. Elle y était retombée un moment après, sans avoir eu la force de dire un seul mot. Lorsqu’elle revint de ce second évanouissement, elle s’était trouvée sur un méchant lit, dans un lieu (je ne sais comment le nommer) dans la compagnie et au rang de cinquante mille gueuses : tristes rebuts de la débauche et des mauvais lieux de Paris.

Quelle horreur ! A peine ouvrit-elle ses yeux mourants, on la porta dans cet état dans la chambre dont je vous ai parlé en présence de sa mère. On tâcha de la consoler ; le coup était trop rude pour n’être pas mortel. Elle resta environ une heure sans donner aucun signe de vie, que par des regards dissipés qu’elle jetait de tous côtés à l’aventure ; enfin elle ouvrit la bouche. Son premier soin fut de me demander ; on lui dit que je n’y étais pas. Elle demanda une plume et du papier. On voulut l’empêcher d’écrire, à cause qu’elle n’était pas en état de le faire sans s’incommoder encore ; mais elle redoubla tant ses instances, qu’on lui en donna. Elle écrivit jusqu’à ce que les convulsions la prissent, et c’est ce même papier que vous m’avez vu, et que je porte sur mon coeur. Lisez-le, dit-il, en me le donnant. Je le pris de ses mains, et avec mille peines je lus ces paroles.

BILLET.

Je meurs, je ne m’attendais pas à tant de malheurs à la fois. Je ne m’informe point des auteurs de ma mort, parce que je veux pardonner à tout le monde. Adieu mon cher époux, il ne vous restera de moi que le souvenir. Je sens votre enfant, il est mort. Je meurs aussi. Si je vous embrassais avant que de...

Je ne pus lire que ces paroles, le reste n’étant ni formé ni de suite. Il reprit ce billet de ma main, le baisa et le remit sur son cœur, et avec mille peines, tant les pleurs et les sanglots l’étouffaient, il continua son triste récit. Les convulsions lui prirent, comme je vous ai dit, elle ne put achever : la connaissance lui revint un peu ; elle demanda l’absolution qui lui fut donnée. Elle mit au monde un enfant mort, et un quart d’heure après, elle expira dans les douleurs, et noyée dans son sang, sans avoir dit une seule parole contre qui que ce fût.

Voilà, poursuivit-il, tout baigné de larmes, voilà, ma chère femme, la fin de notre amour, et la perte que je regretterai éternellement. Cet endroit renouvela toutes ses douleurs, et les rendit même plus vives ; et quoique Dieu ne m’ait pas donné une âme fort sensible aux pertes d’autrui, je ne laissai pas de pleurer avec lui. J’étais en effet touché de son récit et de ses actions, et je m’aperçois que vous l’êtes aussi, dit Dupuis à toute la compagnie, qui en effet avait les larmes aux yeux. Achevez, Monsieur, je vous supplie, lui dit Madame de Contamine, nous dirons après ce que nous pensons d’une aventure si funeste.

Dupuis continua en ces termes. Pour moi, poursuivit Des Prez, après s’être un peu remis, j’étais, comme je vous l’ai dit, à Saint-Lazare. Je ne pus être instruit de cette mort, qui arriva dans le moment même que j’y entrais. Je restai huit jours dans des impatiences incompréhensibles. Il venait à tout moment quelqu’un de ces bons missionnaires me tenir compagnie : ils tâchaient de me consoler, et me firent peu à peu craindre des malheurs plus grands que ma captivité. Enfin ils m’instruisirent de la mort de ma chère femme. Ce fut là que je regrettai ma liberté, parce que je ne pouvais pas me venger par un coup de main, ni périr au gré de mon désespoir. Je dis et je fis mille extravagances. On entreprit inutilement pendant trois mois de me donner quelque consolation. On dit que j’étais en délire, et la cause de ma douleur était trop juste pour la contraindre.

Ces hommes pieux la respectèrent. Ils s’affligèrent avec moi pour me rendre traitable : s’ils n’ont pas réussi, du moins ils ont calmé des transports qui ne m’inspiraient que le meurtre. Je ne suis sorti de chez eux, que lorsqu’on m’a vu assez remis pour ne rien craindre de féroce de ma part ; mais bien loin de revenir à Paris, j’ai été en Normandie à une terre de Monsieur de Querville, mon beau-frère, dont je ne suis revenu que depuis huit jours.

Dès que j’ai été arrivé, j’ai été à l’Hôtel-Dieu, où j’ai pleuré ma pauvre femme. J’ai demandé l’endroit où reposait son corps : elle et son enfant ont été inhumés ensemble, je me suis évanoui dessus ; je ne puis plus y aller. J’ai su que sa mère avait emporté un billet qu’elle avait écrit. J’ai été chez elle ; elle me l’a donné, c’est celui que vous venez de lire. Je ne vis plus présentement que dans le dessein de me venger de cette marâtre, que je vais traverser de tout mon possible, malgré les soumissions qu’elle m’a faites, et les pardons qu’elle m’a demandés, et les regrets qu’elle témoigne de la mort de sa fille. Pour me venger encore du coquin d’exempt qui m’a arrêté, et qui m’a si cruellement refusé la triste consolation que je lui demandais, d’écrire un mot à ma pauvre femme, et de le faire porter : pour mon coquin de laquais, quoique le moins criminel, je m’en suis déjà vengé ; et quand j’aurai satisfait à mon ressentiment, je verrai ce que le destin ordonnera du reste de ma vie. Voyez à présent, si après la perte que j’ai faite, je ne suis pas plus à plaindre qu’à blâmer ? Et s’il est vrai, comme on le dit, que j’aie abandonné ma pauvre Madelon, et que je sois cause de sa mort ? Moi, qui voudrais racheter sa vie aux dépens de la mienne, et de cent mille autres, si j’avais à les donner pour elle.

Voilà, Mesdames, poursuivit Dupuis, de quelle manière Des Prez me conta son histoire, et je ne sais point lire dans les yeux d’un homme, si sa douleur n’était très sincère. Il n’a point déclaré son mariage par plusieurs raisons, dont [la principale est] que le lieu où elle est morte ne lui fait point d’honneur. Il est vrai qu’il n’en est pas cause ; mais pour s’en justifier, il aurait fallu tout déclarer, et qu’ainsi on aurait su que son père était en partie cause de sa mort, par son emportement, qui est ignoré de tout le monde, n’ayant eu pour témoins que les gens du logis. Que la défunte ne se serait point ressentie de cet honneur, mais seulement sa mère dont il avait juré la perte. Il me fait encore compassion, je ne pense pas qu’on puisse être plus vivement touché. Il me jurait de garder une fidélité éternelle à la mémoire de sa femme. Il l’a fait ; car de quelque manière que son père s’y soit pris pendant sa vie, il n’a jamais pu l’obliger à se marier ; et à présent qu’il est libre, et revêtu d’une des plus belles charges de la robe, la manière dont il vit prouve assez qu’il a rompu tout commerce avec le sexe, et qu’il n’a en tête que sa vengeance. L’exempt s’en est ressenti, il a été obligé de quitter la France. Des Prez avait si bien recherché sa vie, qu’il en avait trouvé autant qu’il en fallait pour lui faire briser les os en Grève ; et il n’y a eu que la fuite de cet homme qui l’ait sauvé de la justice et du ressentiment de Des Prez, qui le fait encore chercher.

Monsieur Des Prez le père avait pris une telle horreur pour Mademoiselle de l’Épine la mère, qu’il n’a jamais pu la regarder depuis sa dureté : et son fils a tant fait auprès de lui, qu’il s’est volontairement démis du jugement du procès dont il s’agissait, qui n’est point encore fini, parce que Des Prez a employé tous ses amis pour le faire perdre, ou pour en retarder la décision, afin de la faire toujours souffrir ; ne voulant pas qu’elle jouisse de ce qui pourra en revenir, mais seulement ses enfants, qui ont une douleur sincère de la mort de leur sœur : si bien qu’il n’y a pas d’apparence que ce procès soit terminé qu’après la mort de leur mère. Il a fait avoir une fort belle cure à l’ecclésiastique qui l’avait marié. Il a fait avoir une charge honnête à celui qui leur avait prêté la main, et la femme qui était leur hôtesse, est à présent chez lui, comme intendante, puisque c’est elle qui gouverne toute sa maison : en un mot, s’il a témoigné, et s’il témoigne encore une colère et un ressentiment implacable contre ceux qui lui ont été contraires, il a aussi témoigné sa reconnaissance à tous ceux qui lui ont été favorables, et qui lui ont rendu service, ou bien à la défunte.

Si cela est vrai, reprit Madame de Londé, il est certain qu’il est plus digne de compassion que de blâme. Je les plains tous deux, ajouta Madame de Mongey, ils ne méritaient point tant de malheurs. Je les plains aussi, dit Madame de Contamine, mais je ne puis m’empêcher de dire, que presque toutes ces sortes de mariages faits à l’insu ou malgré les parents, ne sont jamais heureux. Monsieur Des Prez en est une preuve vivante par sa douleur éternelle, si ce que Monsieur Dupuis vient de dire est vrai. Il l’est, j’en suis garant, dit une voix inconnue. Chacun jeta les yeux du côté qu’elle venait, et on reconnut Monsieur de Contamine que sa femme courut embrasser.

Cela est beau de surprendre les gens, lui dit l’aimable Dupuis. Cela est beau, répondit-il, en saluant toute la compagnie, de retenir des femmes mariées depuis le matin jusqu’au soir, et d’obliger leurs maris de venir les chercher à minuit ? Savez-vous bien, lui dit-il, que je commence à être las de vous voir débaucher la mienne ? Mariez-vous, ajouta-t-il, et ne menez pas une vie scandaleuse comme celle que vous menez. Eh bien, lui dit son épouse, défâchez-vous, vous aurez bientôt satisfaction, les parties sont d’accord ; demandez à Monsieur Des Ronais, que voilà, ce qu’il en pense. Hé en effet, reprit Monsieur de Contamine, c’est lui-même ? Je croyais m’être mépris. Eh bien notre ami, lui dit-il, êtes-vous enfin raisonnable, qu’en pensez-vous ? J’en pense, dit-il, que si j’en étais cru, je tiendrais la cérémonie pour faite. Elle la sera toujours assez tôt, reprit Monsieur de Contamine. C’est une étrange chose que le mariage, il change terriblement les objets, tout y perd les trois quarts de son prix. Je vous remercie très humblement de votre bon avis, lui dit l’aimable Dupuis, en lui faisant une profonde révérence. En vérité les femmes sont bien malheureuses, ajouta Madame de Mongey. Madame de Contamine se tue de nous dire qu’elle est la plus heureuse de toutes les femmes, qu’elle aime tous les jours Monsieur que voilà, de plus en plus, et comme vous voyez, Monsieur la paie fort honnêtement. Hé mon Dieu ! répondit cette belle dame, je ne me scandalise pas de ces paroles, ce sont les actions qui sont essentielles, je suis contente des siennes ; et au hasard de vous voir méprisées de vos maris, comme je la suis du mien, mariez-vous, vous n’en serez pas plus malheureuses. Vous voyez bien Mesdames, poursuivit Contamine toujours d’un ton goguenard, que je ne le fais pas dire à ma femme. Elle est contente de mes actions, c’est signe du moins que je ne suis pas inutile avec les dames. Si quelqu’une de vous autres, sur sa bonne foi, avait besoin de mon service, je… Tout est pris ici, lui dit sa femme en l’interrompant, chacune a son chacun et tu perdrais ton étalage : tiens-t’en à moi, tu ne peux pas mieux trouver. Soit, dit-il, je t’aime toujours mieux que rien. Madame de Londé, son amant, et tous les autres se joignirent à la conversation qui fut courte, parce qu’il était extrêmement tard, et qu’elle se faisait debout. Chacun retourna chez soi après avoir pris heure pour se retrouver le lendemain à dîner chez Madame de Contamine, qui voulut régaler toute la société ; et où Des Frans promit de mener Monsieur et Madame de Jussy. Monsieur et Madame de Contamine partirent ensemble ; Dupuis conduisit Madame de Londé chez elle. Madame de Mongey resta à coucher avec son amie, et Des Ronais et Des Frans retournèrent ensemble chez le premier.

Sitôt que Des Ronais fut seul avec Des Frans, il demanda à son ami, sur quoi roulait la conversation qu’il avait eue avec Madame de Contamine et Mademoiselle Dupuis avant le souper. Cela vous met-il martel en tête, lui demanda Des Frans en riant ? Nullement, répondit-il, en riant aussi ; on m’a assuré qu’on n’avait point du tout parlé de moi, mais de vous-même ; je me doute de ce qu’on vous a dit ; et l’on m’a assuré que vous ne me cacheriez pas ce qui en est. J’ai promis en effet de vous le dire, reprit Des Frans ; mais je ne sais si je le pourrai, sans quelque vanité qui vous paraîtra ridicule. Je sais à présent ce que c’est, sans que vous me le disiez, reprit Des Ronais ; je l’avais soupçonné, et j’en suis sûr : on vous a parlé de Madame de Mongey ; et Madame de Contamine et Mademoiselle Dupuis ont voulu vous persuader que vous ne pouviez mieux faire que de vous attacher à elle. Cela est vrai, repartit Des Frans, elles m’ont dit tous les biens du monde de cette dame. Et vous ont-elles dit, demanda Des Ronais, qu’elle vous a toujours parfaitement aimé ? Elles ont voulu me le faire croire, répondit Des Frans. Eh bien, je vous le certifie, moi, ajouta Des Ronais ; et si vous suivez le conseil de vos meilleurs amis, vous ne laisserez point échapper une si belle conquête. Madame de Contamine et votre commère n’ont fait que me prévenir en vous parlant d’elle, mon dessein était de vous en parler ; et elle ne les a pas assurément priées de le faire. Je sais combien son secret lui a coûté à dire, et ce n’est que fort peu de temps avant la mort de Monsieur Dupuis, qu’elle s’est découverte à sa fille, à cause d’un parti très avantageux qu’elle a refusé, et que Monsieur Dupuis, qui l’aimait comme sa fille, voulait qu’elle prît. C’est le dernier qu’elle a refusé depuis son veuvage ; mais il était si beau, que son refus a fait connaître qu’elle avait renoncé pour toujours au mariage ; et je puis vous assurer que vous en êtes la seule cause, je le sais de trop bonne part pour en douter. Mais, reprit Des Frans, je ne me suis jamais senti pour elle ces empressements vifs, et cette ardeur qui ne part que d’une véritable sympathie, tant requise dans les unions. Quoi, vous ne l’avez point aimée, lui dit Des Ronais ? J’ai toujours eu pour elle, répondit Des Frans, une estime, et une considération toute extraordinaire, mais l’amour n’a point eu de part dans mes assiduités auprès d’elle.Hé pourquoi donc le lui avez-vous dit, demanda Des Ronais ? Elle l’a cru de bonne foi ; et s’est livrée toute entière. Il est vrai que je le lui ai dit, répondit Des Frans en soupirant [ !] mais elle n’était que le manteau d’une autre passion qui m’a rendu malheureux et que vous saurez demain. Il n’est plus question, reprit Des Ronais, de cette autre passion, puisque Silvie est morte, (car c’est d’elle dont vous voulez parler) il est question de reconnaître toutes les bontés de Madame de Mongey. Elle est belle, bien faite, très vertueuse, d’un âge qui vous convient, n’ayant au plus que vingt-cinq à vingt-six ans ; elle est riche, tant du côté de père et mère dont elle est unique à présent, que des bienfaits de son défunt mari, et par les successions de ses frères et sœurs, et d’un oncle et d’une tante, et de plus elle vous aime. Apprenez de moi, et de l’expérience, poursuivit-il, si vous ne le savez pas, qu’il est bien plus avantageux pour un honnête homme d’épouser une honnête femme qu’il n’aime pas, mais dont il est aimé, que d’en épouser une qu’il aime, sans en être aimé. Le paradoxe est un peu fort ; cependant l’affirmative est incontestable, faites-y réflexion, vous en conviendrez vous-même. Madame de Mongey est toute aimable par elle-même, mais quand elle ne le serait pas par sa personne, son esprit, sa douceur, et sa vertu, dont elle a donné des preuves solides, vous la feraient aimer, et vous donneraient dans votre domestique toute la douceur qu’un honnête homme doit y chercher. Allons nous coucher, reprit Des Frans, quand vous saurez demain mon histoire, vous verrez si vous me conseillerez encore de me marier ; je n’ai rien à vous dire jusque-là. En achevant ces paroles, il se retira en effet dans sa chambre, et Des Ronais dans la sienne.

Ils furent réveillés le lendemain par Dupuis qui leur fit la guerre d’être encore à neuf heures au lit. Ils montèrent en carrosse, et allèrent chez Jussy qu’ils trouvèrent encore couché. Des Frans lui dit qu’il venait lui demander à déjeuner avec deux de ses amis. Très volontiers, dit-il en se levant ; et passant dans une autre chambre, où il les laissa pour aller se faire habiller, il n’y tarda pas, et après toutes les civilités qui se peuvent faire entre d’honnêtes gens, Des Frans lui demanda des nouvelles de son épouse. Il répondit qu’elle dormait, et qu’il n’était pas encore jour chez elle. Vous faites déjà lit à part, lui dit Des Frans en riant ? Non, non, répondit Jussy sur le même ton, nous ne sommes pas encore dégoûtés l’un de l’autre ; et si vous voulez la voir, venez, venez, je vais vous montrer une des plus belles dormeuses de Paris. Il le prit en effet par la main et le fit entrer dans la première chambre d’où ils étaient sortis ; mais au lieu de trouver sa femme au lit, ils la virent à sa toilette. Je te croyais encore endormie, lui dit Jussy. J’ai entendu parler de déjeuner, dit-elle, et j’en veux manger ma part. À la bonne heure, reprit-il, dépêche-toi, nous t’attendons ; ils ne s’impatientèrent pas.

Des Ronais et Dupuis lui firent compliment sur sa beauté et sur son air ; elle y répondit en femme d’esprit. Des Frans dit à Jussy qu’il s’était engagé à les mener voir Madame de Mongey pour faire leur réconciliation, et que cela se devait faire chez Madame de Contamine. Nous irons très volontiers, dit Jussy, cette dame est une de mes anciennes connaissances, elle m’avait même autrefois chargé de la poursuite de quelques-unes de ses affaires. Vous vous trompez, lui dit Des Frans, ce n’est pas celle dont nous parlons, c’est sa bru. Monsieur de Contamine est donc marié ? reprit Jussy. Oui, répondit Des Frans, et sa femme est une héroïne de vertu, comme Madame en est une de constance. Cette dame rougit, et témoigna avoir envie d’apprendre cette histoire. Des Ronais la raconta encore au mari et à la femme après déjeuner. J’ai envie, dit Madame de Jussy, après qu’il eut achevé, de voir une femme si extraordinaire. Si vous avez envie de la voir, reprit Dupuis ; je vous assure qu’elle et les autres à qui Monsieur Des Frans a conté votre histoire, meurent d’envie de vous voir aussi ; et toute la compagnie, assez nombreuse, a rendez-vous chez Monsieur de Contamine, et c’est là que Monsieur Des Frans doit faire le récit de ses aventures. Quand toutes ces raisons-là ne m’obligeraient point à y aller, reprit Jussy, il me suffit que Madame de Mongey y soit, et que vous m’ayez dit, poursuivit-il, parlant à Des Frans, que vous y prenez intérêt ; nous irons quand il vous plaira. Il est plus de midi, dit Des Frans, ils nous y attendent présentement. Allons-y donc présentement, dit Jussy, et là-dessus ils partirent. Des Frans et Jussy dans le même carrosse : Dupuis alla prendre Madame de Londé ; et Des Ronais ne partit qu’avec Madame de Jussy, qui fit accommoder quelque chose à ses ajustements, pour être tout à fait sous les armes.

Les dames arrivèrent presque toutes en même temps. Madame de Contamine fit les honneurs de chez elle. Madame de Jussy et elle se firent mille honnêtetés, et dès ce moment-là lièrent entre elles une amitié, qui, suivant toutes les apparences, durera autant que leur vie. Jussy et son épouse firent leur excuse à Madame de Mongey qui les reçut le plus agréablement du monde. Madame de Londé qui arriva avec son amant charma toute la compagnie.

Elle était choisie, en effet on n’aurait pas pu trouver dans toute la France, cinq plus belles femmes et filles que celles qui étaient là. Elles firent fort spirituellement les éloges de la beauté l’une de l’autre ; et enfin ces civilités réciproques firent place à une conversation plus familière. Des Frans parla quelque temps seul à Madame de Mongey. On ne sait point ce qu’ils se dirent ; mais on s’aperçut que cette aimable veuve avait rougi. On se mit à table pour dîner. Madame de Contamine fit mettre Des Frans entre elle et Madame de Mongey, et chacun fut placé selon son cœur.

Pendant le repas les mariages furent le sujet des conversations. Ceux de Des Ronais et de Dupuis y ayant donné sujet. Ma foi, dit Jussy, en poursuivant la conversation, si une femme est un mal, c’est du moins un mal nécessaire. Il est vrai, ajouta Contamine, c’est un mal nécessaire, et bien heureux qui tombe en bonne main, plus heureux encore qui peut s’en passer tout à fait. Comme ces pestes nous déchirent, dit la belle Madame de Jussy, en haussant les épaules, et en riant. Il n’y a, dit Des Ronais en parlant à Contamine, que les gens mal mariés qui peuvent être de votre sentiment, et nous ne voyons pas que vous ayez lieu de vous plaindre de votre choix. Je ne me plains pas de ma femme, répondit Contamine ; il y en a de bien moins raisonnables qu’elle, le nombre en est même très grand. Cependant quelque bien marié que soit un homme, il se rencontre très souvent des moments où il regrette sa liberté. Je ne parle pas, comme vous voyez, de ceux qui sont mal mariés, je parle des mariages les mieux unis tels qu’est le mien… Quoi, interrompit sa femme toute surprise, et presque les larmes aux yeux, ai-je eu le malheur de faire quelque chose qui vous ait déplu ? Tu es une sotte, dit-il en riant, ce que tu me demandes là, me déplaît, laisse-moi poursuivre. Je ne crois pas, ajouta-t-il, qu’il y ait au monde un mariage plus uni que le mien ; j’aime ma femme plus que lorsque je l’ai épousée ; je suis sûr, ou je crois pouvoir l’être, qu’elle m’aime bien aussi… Oh[ !] Dame [ !] tais-toi, lui dit-il, parlant à elle qui ouvrait la bouche : cependant, poursuivit-il, en se r’adressant à la compagnie, c’est cette union-là qui me fatigue quelquefois.

Aimeriez-vous le désordre, lui demanda Madame de Londé ? Voici l’autre, reprit Contamine ; ce serait un prodige dans le monde, qu’une femme qui pût écouter jusqu’à Amen, poursuivit-il en la regardant ! Non, Madame, continua-t-il, le désordre ne me plairait nullement ; j’y mourrais de chagrin, mais je veux dire que souvent la tendresse d’une femme est à charge à son époux : suivons toujours mon exemple. Je rentre assez souvent au logis chargé d’affaires, j’y rêve, ma femme croit que je suis de mauvaise humeur, et vient, par des caresses hors de saison, me faire perdre une idée que je ne rattrape plus. La même chose quand je suis à travailler dans mon cabinet. Je n’ose pas la faire retirer, crainte de lui donner du chagrin ; de sorte que par considération pour elle, et par celle qu’elle a pour moi, je passe assez souvent des moments où je voudrais, sinon n’être pas marié, du moins être bien loin de ma femme : ainsi il y a des chagrins dans le mariage, dont il n’y a qu’un mari qui puisse parler par expérience ; et puisque j’y en trouve, je suis persuadé que d’autres n’en manquent pas. Hé morbleu, reprit Des Ronais, que ma belle maîtresse me fatigue de même lorsque nous serons mariés. Oui, repartit l’aimable Dupuis, afin de vous entendre dire en pleine compagnie comme Monsieur, que je vous aimerais trop. Voyez, ajouta Madame de Contamine en riant, le beau sujet de plainte ! Eh bien, poursuivit-elle, s’adressant à son époux, je ne vous en donnerai plus, et je vous assure qu’à votre tour, je vous laisserai tout le temps de me venir chercher. Autre extrémité, reprit-il en riant, trop est trop, et ma foi tu serais la première à me trouver à redire. Il est certain, dit Des Frans, que soit que les femmes aiment leurs maris, ou qu’elles ne les aiment pas, elles sont… À l’autre, dit Madame de Contamine, en lui mettant la main sur la bouche ; voici une espèce d’animal amphibie, poursuivit-elle en riant, que je ne sais comment regarder ; mais soit comme homme, ou comme garçon, il nous déchire plus que si nous lui avions fait bien du mal.

Ma foi, Mesdames, dit Dupuis en prenant la défense de son ami, il n’a pas lieu d’être content des femmes. Je n’en parle que sur un peu de lumière, et beaucoup de soupçon ; mais ce que j’en sais que je lui ai dit à lui-même, en présence de Monsieur Des Ronais, et un collier qu’on le soupçonne d’avoir pris…Il faut, interrompit Des Frans tout surpris, que celui qui vous a instruit soit plus qu’homme ! Ç’a été moi en effet qui ai pris le collier ; mais d’où avez-vous pu le soupçonner : et d’où avez-vous pu savoir le reste ? Et vous, ajouta Madame de Contamine parlant à lui-même, à quand remettez-vous le récit de vos aventures ? Je ne refuse pas de le faire, répondit-il, je n’ai plus d’intérêt à rien cacher : il n’y aura que moi qui souffrirai dans le renouvellement de mon infamie. Vous êtes toutes ici des chefs-d’œuvre du ciel et de la nature : celle-ci vous a fait toutes belles, et toutes aimables, et l’autre vous a ornées de toutes les vertus qui peuvent rendre une femme parfaite : ainsi ce que je dirai ne devra pas vous choquer. Je veux seulement vous faire connaître, par ma propre aventure, que je suis en droit de pester contre les femmes, et de croire de la dissimulation dans toutes, ou du moins, si cela est trop général, que je puis dire que j’en ai été trop maltraité pour en parler affirmativement en bonne part.

Je n’en ai jamais aimé qu’une, qui m’a trahi ; et je renoncerais au sexe pour toute ma vie, si je ne savais pas qu’il y a dans le monde des femmes dont la vertu a été éprouvée sans s’être démentie. Une femme véritablement sage et vertueuse, est l’objet de mon admiration ; mais il s’en trouve si peu de ce caractère, que vous ne devez pas trouver mauvais que je m’en prenne au plus grand nombre pour regarder le général, les autres en petit nombre passant dans mon esprit pour miracles que la nature ne produit que rarement.

Arrêtez là votre invective, Monsieur Des Frans, interrompit Dupuis. Je sais, comme vous voyez, beaucoup de vos affaires, sans que vous m’en ayez jamais rien dit. Gallouin qui y fait une des premières figures, était comme vous savez, mon intime ami. Il est mort dans un habit de pénitence en odeur de sainteté, ne réveillons point ses cendres : cependant, malgré le respect que j’ai pour la présence de Madame de Londé sa sœur que voilà, et pour sa mémoire à lui, je ne puis m’empêcher de vous dire pour la justification de Silvie, qu’il y a dans votre histoire des endroits que vous n’entendez pas vous-même. Je vous ai dit que Gallouin n’a pas cru que Silvie fût votre épouse, qu’ainsi il n’a pas cru vous faire aucune insulte ; et pour Silvie, elle a peut-être été poussée par une force, à qui toute la nature humaine, et toute la vertu d’une femme ne peut pas résister : en un mot, Gallouin avait de terribles secrets, et même dangereux. Je m’expliquerai peut-être une autre fois. Silvie, quoique criminelle en apparence, pouvait être innocente dans le fond. Je n’ai rien à vous dire davantage, vous pouvez parler quand il vous plaira : Madame de Londé sait ce que je lui en ai dit, en lui parlant de vous ; et je crois que toute la compagnie est dans l’impatience de vous entendre. Pour moi je vous dirai comment je sais ce que je sais, lorsque je raconterai à mon tour mon histoire, comme Madame de Contamine m’y engagea hier.

Toute la compagnie avait en effet impatience de savoir une histoire dont le peu de lumière qu’on en avait, paraissait si surprenant. On fit desservir ; on congédia les laquais ; et on pria Des Frans de commencer. Il dit, en tournant la tête, qu’il allait par sa complaisance, se couvrir de honte et de confusion, après cela, il rêva quelque temps, et parla en ces termes.

Histoire de Monsieur Des Frans et de Silvie. §

Je suis l’aîné d’une des meilleures maisons d’ici autour, et pourtant moins riche qu’aucun de mes parents : parce que mon père avait suivi le parti de l’épée, où l’on ne s’enrichit pas, et qu’au contraire ses deux frères cadets, ont pris celui des finances et des partis, où la fortune est toujours plus ample, et plus avantageuse pour les richesses. Elles ne sont pas gagnées, à ce qu’on dit, fort innocemment ; mais donnant toute sorte de crédit et de pouvoir dans le monde, leur faste fait pardonner leur acquêt. C’est la raison pour laquelle je suis moins considérable aux yeux du public, que mes oncles et mes cousins. Mon père fut tué au siège qui fut mis devant Valenciennes par Messieurs de Turenne et de La Ferté ; et un aîné qu’il avait d’une autre femme que ma mère, fut tué peu après à la suite de Monsieur de Grammont : ainsi je restai seul fils unique assez jeune, sous la tutelle de ma mère, fille de grande qualité, dont mon père avait eu peu de bien. Cela joint aux dettes que mon père avait faites et qu’il fallut acquitter, réduisit ma mère et moi dans un état assez triste par rapport à l’éclatante figure que faisaient dans le monde les deux cadets de mon père, et nous rangea en quelque manière sous leur tutelle. Pour moi, qui étais en classe lorsque mon père mourut, je sentis vivement sa perte ; et je la sentis bien davantage lorsque je vis que mes oncles usurpaient sur ma mère et sur moi une certaine autorité dans laquelle je n’avais point été élevé, mon père m’ayant toujours inspiré des sentiments dignes de ma naissance et au-dessus de ma fortune : et ne parlant de ses frères qu’avec mépris, à cause du train de vie qu’ils avaient embrassé, ne les nommant jamais que des éponges et des juifs. Cela m’avait inspiré de l’aversion pour eux, tout jeune que j’étais : ainsi ayant sucé cette aversion avec le lait, je n’ai jamais pu m’assujettir à ce qu’ils ont voulu exiger de moi, et n’ai jamais eu pour eux ce respect et cette obéissance qu’un jeune homme doit avoir pour ceux à qui il est comptable de ses actions, et qui ont droit d’avoir l’œil sur sa conduite, et l’autorité de la réformer lorsqu’elle est vicieuse.

Au sortir de mes études on voulut me mettre en commission. J’y allai, mais étant naturellement libertin, je ne pus m’accoutumer à la sujétion, ni à la ponctualité qu’il y fallait observer. Le directeur en fit ses plaintes à mes oncles. Je le sus ; je le querellai. Je revins à Paris sans être mandé, et laissai les papiers et le bureau à qui voulut en prendre soin. Je me mis de moi-même à apprendre à faire des armes, et à monter à cheval : c’était mon inclination. On fut très surpris de mon retour ; on m’en demanda la raison, je dis à mes oncles, que je ne pouvais pas vivre avec leur directeur, et qu’il y avait trop d’antipathie dans nos humeurs. Pour mon excuse à ma mère, je lui dis naturellement ce que je pensais. Que quand je devrais être le plus pauvre et le plus malheureux gentilhomme de France, je ne m’abaisserais jamais à devenir le persécuteur du peuple et des paysans. Que j’avais trop de cœur et d’honneur pour prêter la main aux cruautés qu’on exerçait contre eux sous prétexte de lever les droits du Roi. Que j’étais trop humain pour voir d’un œil tranquille, les duretés qu’ils essuyaient, et que bien loin de les ruiner et de les persécuter comme on était obligé de le faire dans les commissions, je donnerais tout le mien pour les en délivrer. Que mon père avait eu raison de regarder mes oncles comme des juifs et des usuriers, et que je regardais leurs commis comme des valets de bourreau, ou des chiens de chasse qui quêtent pour leurs maîtres : qu’en un mot je voyais bien que j’étais véritablement son fils, et que je n’étais pas né non plus que lui pour devenir ni maltôtier, ni partisan ; ce qui ne s’accordait point ni avec ma conscience ni avec mon honneur.

Ma mère qu’un plus long usage du monde avait instruite, ne goûta pas mes raisons. Elle avait mis bas tous ces scrupules que mon père lui avait inspirés. Elle était persuadée qu’il n’y avait rien tel que d’être riche ; et comme l’ambition ne l’avait point quittée, elle portait fort impatiemment, l’air triomphant et le faste de ses deux belles-sœurs, qui n’étaient que des filles de marchand, qui le portaient incomparablement plus beau qu’elle, qui du vivant de mon père, les avait regardées du haut en bas. Aussi me fit-elle des leçons fort justes et fort pressantes. J’aurais dû en avoir profité, je m’en suis peut-être repenti depuis ; mais j’étais destiné à me perdre, et au contraire de me rendre à ses raisons, je lui fis des reproches de vouloir m’obliger à embrasser un état de vie, où je trouverais, à ce que je disais, la perte de mon âme. Que les sentiments que mon père m’avait inspirés étaient plus nobles et plus généreux, que je les suivrais, malgré tout ce qu’on pourrait me dire. Que si elle avait aimé mon père pendant sa vie, et se souvenait de sa naissance à elle, elle devait me le prouver par son respect pour sa mémoire, et ne le pas violer, en voulant obliger son fils unique à suivre des maximes qu’il avait toujours détestées. Enfin mon emportement alla si loin, que je lui manquai de respect, et m’en séparai d’une manière à lui mettre la mort au cœur. Elle en tomba malade, et en cacha le sujet à tout le monde. Elle n’en parla qu’à moi ; mais avec tant de tendresse de sa part, et une si grande confusion de la mienne, que je lui promis de faire tout ce qu’elle voudrait. Sa santé se rétablit ; elle me raccommoda avec mes oncles, qui me donnèrent une commission à quatre-vingts lieues de Paris, plus belle que celle que j’avais quittée. Vous dirai-je de quelle manière je m’y gouvernai, et comment j’en sortis ? Oui, il faut vous le dire.

C’était une direction dans les Aides, je n’y étais pas fort savant ; mais j’avais un commis qui faisait tout, je ne faisais que signer. Je fus pourtant en fort peu de temps aussi habile que lui ; puisque je découvris ses friponneries. J’étais obligé d’être dans mon bureau à huit heures précises du matin, jusqu’à midi : et depuis deux heures après midi, jusqu’à six heures du soir, sans en sortir. J’y restai l’hiver assez tranquillement, et même une partie du printemps ; mais lorsque la saison fut assez belle pour aller prendre l’air à la campagne, et que je vis les jeunes gens de mon âge aller se promener et se divertir, mon bureau, où j’étais obligé de rester, ne me parut plus qu’une prison, et je résolus d’en sortir.

Comme je voulais cette fois-là me ménager avec ma mère, et ne me pas brouiller avec Messieurs Des Frans, j’écrivis aux uns et aux autres mille mensonges, dont je ne me souviens plus ; la maladie en était. On fut bientôt instruit du contraire, et on me répondit de la bonne encre. Je fus grondé, et quoiqu’on me rendît justice, je ne laissai pas de m’en mettre en colère. J’avais reçu à midi trois grandes lettres en même temps. Je les lus, je dînai, je les relus ; et je cherchai dans ma tête d’autres inventions, puisque les premières avaient si mal réussi : cela m’occupa du temps. J’avais oublié mon bureau, et il était près de trois heures lorsqu’on m’avertit que bien du monde m’y attendait. Je descendis, il y avait entre autres un élu de l’élection de la même ville, qui venait pour des billets d’entrée franche qu’il avait.

Comme il se prétendait officier fort considérable, et fort nécessaire à l’État, il tabla par me quereller devant tout le monde, et me traita comme si j’avais été le dernier des valets. Dans un autre temps je lui aurais fait quelque caresse de chat, ou du moins je l’aurais brusqué, comme je fis depuis ; mais pour le moment je songeai, que mes états de recette et de dépense n’étaient point dans l’ordre ; que mon registre même n’était point en état, et que si j’en venais avec lui à quelque extrémité, cela me ferait des affaires auprès de l’intendant, qui malheureusement était alors dans la même ville, naturellement honnête homme, rigide et ponctuel, et ainsi fort peu porté pour les commis des fermiers qui ne faisaient pas leur devoir. Qu’outre qu’il me donnerait le tort, il voudrait peut-être voir plus clair dans mes affaires qu’il ne serait à propos pour mes intérêts : qu’ainsi j’en sortirais très mal, et que tout cela ne pourrait avoir pour moi que des suites fâcheuses.

Je fis toutes ces réflexions dans le moment, et je laissai dire à l’élu tout ce qu’il voulut. Je le satisfis même le premier, espérant par là l’obliger à s’en aller. Il n’en fit rien ; au contraire il continua son sermon : que ce n’était pas ainsi que le Roi prétendait que les commis se gouvernassent : que j’avais mes heures réglées : que je devais me trouver précisément dans mon bureau lorsqu’il fallait que j’y fusse, sans donner la peine à un officier (je ne sais si le gredin ne dit pas aussi considérable que lui) ni de m’attendre, ni de me faire avertir : qu’il s’en plaindrait à l’intendant, sans dire Monsieur, qui saurait fort bien m’instruire de mon devoir si je ne le savais pas. C’était ce que je craignais. J’écoutai donc tout avec une tranquillité et un sang-froid qui me surprenait moi-même. Je fis plus, je le comblai de civilités ; j’avouai que j’avais tort. Je lui montrai les lettres que j’avais reçues pour m’excuser ; il me dit brutalement, que j’aurais pu les lire tout aussi bien dans mon bureau, après l’avoir expédié, que dans ma chambre. Je tins encore bon, et enfin je le conduisis jusqu’à la porte de la rue, mais le cœur tellement ulcéré, que je fis une bonne résolution de me venger et de le mortifier de quelque manière que ce fût.

Je me mis dès le soir même à travailler sérieusement à mes comptes. J’eus bientôt fait ; tout fut prêt en quatre jours, et je ne craignis plus la visite de Monsieur l’intendant, qui était tout le mal que l’élu pouvait me procurer.

L’algarade de cet homme avait éclaté. Il avait eu assez de mauvaise gloire pour se vanter de m’avoir traité du haut en bas, sans que je lui eusse osé rien dire. Tout le monde s’en étonnait ; car je ne passais pas pour fort endurant. On m’en parla ; je convins de tout, et dis que je n’avais pas cru devoir défendre une mauvaise cause, et que je ne m’en ferais jamais d’honneur. Cela me fit passer pour un homme fort modéré, incapable de se faire de méchantes affaires. On voulut nous raccommoder, il me fit une manière d’excuse de son emportement. Je ne voulus point entrer dans aucune explication, je dis toujours que j’avais tort, bien résolu de me venger. Je ne craignais plus rien, mes affaires étaient nettes, et moi en état de rendre compte, et je voulais sortir de l’emploi.

Il vint environ quinze jours après avec un assez gros paquet de papiers qu’il fallait expédier dans le moment. Les gens qui devaient les porter, attendaient après aux dépens de l’élu, qui sous des noms empruntés, faisait trafic de vin. Il n’était que dix heures, et il ne fallait pas plus d’un quart d’heure pour lui donner satisfaction ; mais le tour que je lui jouai me vint tout d’un coup dans la tête. Je lui fis plus de civilité qu’il n’en avait reçu de sa vie, j’examinai ses papiers petit à petit, en jasant avec le seigneur de choses indifférentes. Je lui parlai des intrigues de la ville, des nouvelles de Cour et de guerre ; et enfin pour consumer le temps, j’empruntai le secours de tous les lieux communs dont on peut s’aviser pour faire durer une conversation, en coulant le temps. Il était obstiné et se piquait de politique comme un nouvelliste de province. Je le contrariai pour l’obliger de plus approfondir la matière, il s’y abîma, et je réussis. Midi sonna tout à propos, que j’avais le dernier de ses papiers entre les mains, il n’y avait qu’à signer, c’était une affaire d’un moment ; il croyait que j’allais continuer. La familiarité dont je lui avais parlé, me faisait passer dans son esprit pour une andouille de Rabelais ; il se trompait. Je me levai et lui dis fort froidement qu’il fallait qu’il prît la peine de revenir à deux heures. Il tomba de son haut à ce compliment, et me pria très instamment d’achever, je n’en fis rien. J’ai la mémoire trop bonne, lui dis-je fièrement, pour ne me souvenir pas de votre leçon. Le Roi veut que je sois à deux heures dans mon bureau, je ne l’oublierai pas ; mais je n’oublierai pas non plus que je puis le fermer à midi. Tout ce qu’il put me dire fut inutile, il en fallut passer par là. Cela le fit enrager, mais bien plus, lorsque j’envoyai devant lui mon valet prier à dîner avec moi deux hommes que je savais être ses ennemis mortels, il me quitta, et pour adieu, Monsieur l’élu à deux heures, lui dis-je en riant.

Ces deux hommes vinrent ; je leur contai ce qui m’était arrivé avec l’élu : ils en rirent à gorge déployée et m’applaudirent de tout leur cœur. Nous dînâmes, et je descendis à deux heures juste. L’élu était trop en colère pour venir lui-même, il envoya un laquais chercher ses papiers. Ce laquais n’était point à lui, et quand il y aurait été, j’aurais fait la même chose pour le mortifier. Je refusai de les rendre qu’à la même personne qui me les avait mis en main. Il retourna et me rapporta un billet ; je le rendis avec ordre de dire à l’élu, que je ne voulais pas être obligé de garder d’autres papiers que ceux qui regardaient mon emploi, et que je ne rendrais les siens que de la main à la main. Il était avare, les gens qui les attendaient étaient à ses dépens, comme je vous l’ai dit, il fallut donc qu’il fît la démarche ; mais il la fit tellement bouffi, que je ne pus m’empêcher d’en rire ; car il la fit de fort mauvaise grâce. Il s’en scandalisa, et voulut quereller, mais ne craignant plus la visite de Monsieur l’intendant, je le pris si haut qu’il vit bien que son véritable chemin était celui de la porte. Les deux hommes qui avaient dîné avec moi le désespérèrent sans lui rien dire, par leurs éclats de rire, et les figures qu’ils se faisaient l’un à l’autre en le contrefaisant. Ils allèrent en faire le conte à qui voulut les entendre ; et comme la ville est petite, la chose y fut sue dès le jour même, et depuis ce temps-là le sobriquet lui en est resté ; car au lieu de le nommer par son nom, on ne l’appelle presque plus que Monsieur l’élu à deux heures. Ce tour vint jusqu’aux oreilles de Monsieur l’intendant qui n’en fit que rire, et en effet un élu n’était pas pour moi un assez gros seigneur pour le prendre d’un ton impératif.

Je m’étais vengé, mais je n’étais pas hors de l’emploi. Il me semblait qu’il m’était honteux, fils d’un homme brave, mort au service de son prince, de passer ma vie dans un fond de province, relégué dans la crasse d’un bureau, pendant que les jeunes gens de ma naissance étaient ou dans les mousquetaires, ou dans d’autres postes à acquérir de l’honneur par la voie des armes, qui était toute mon inclination. Cette pensée m’entra si vivement dans l’esprit, que je devins effectivement malade. Monsieur l’intendant commit à mon emploi, jusqu’à ma santé. Celui qu’il y mit était un Parisien de mon âge, et de beaucoup d’esprit : ce fut Monsieur votre frère, Madame, dit-il à Madame de Mongey. Lorsque je me portai bien, je ne voulus pas le déposséder. J’écrivis en sa faveur, je sollicitai même Monsieur l’intendant, à qui je découvris mon chagrin ; et mes parents satisfaits de lui, et me destinant ailleurs, le continuèrent. On m’envoya ses commissions que je lui donnai moi-même. Il en a eu trop de reconnaissance, puisque c’est à lui que je dois l’honneur de vous avoir vue, et j’ai un sensible regret de sa mort que Monsieur Des Ronais m’a apprise.

Je revins à Paris, n’ayant plus rien à faire en province, y étant sans emploi. Mes parents m’y retinrent plus qu’ils ne croyaient, n’en ayant point à me donner tel qu’ils le voulaient, parce qu’ils voulaient me le choisir ; et le temps de la campagne étant passé, je fus obligé de rester à Paris l’automne et l’hiver pour mon malheur. Je dis pour mon malheur ; car si j’avais été partout ailleurs, je ne me serais pas perdu par ma propre faute comme j’ai fait ; mais comme forcé par une certaine puissance que je ne comprends point, et qui me fait croire, que si nos actions sont tout à fait volontaires, du moins peut-on dire, que notre vie n’est pas toujours gouvernée par notre seule volonté, et que l’étoile en règle les principaux mouvements et la disposition. En effet toute la force de ma raison se bornait à me faire connaître le péril où je me jetais, et ma propre faiblesse, sans me donner la force de m’en sauver.

J’entendais la messe à Notre-Dame le jour de la Nativité huitième septembre ; je m’étais mis contre un des piliers. Une sœur grise, de celles qui ont soin des enfants trouvés, vint m’y prier d’en tenir un dans le moment qu’on allait baptiser, et qui avait été trouvé la nuit même. Elles font ordinairement ce compliment à des gens qui ont apparence de quelque chose, afin d’en tirer quelque aumône : je ne la refusai pas. Elle me demanda une marraine ; je lui montrai une fille fort propre en petit deuil qui était avec une autre fille qui paraissait la servir. Cette sœur alla lui parler, il me parut qu’elle fit quelque difficulté, j’allai à elle, et la fis consentir. Je la saluai : elle me rendit mon salut fort civilement, et me parla si juste que je ne doutai pas que ce ne fût une fille hors du commun : j’envoyai un laquais que j’avais avec moi me chercher un carrosse, avec ordre de venir me joindre aux Enfants-Trouvés. Je donnai la main à ma commère : outre une fille qui la suivait, elle avait un petit laquais ; tout cela m’en donna une bonne opinion. Nous allâmes tenir cet enfant ; nous y fîmes les figures ordinaires, beaucoup de civilités pour le nom, et enfin comme c’était une fille, elle nomma. Les enfants vinrent quêter ; et comme ces petits innocents sont en effet dignes de compassion, et que j’étais fort aise de donner de moi fort bonne impression à ma commère, je fis des aumônes proportionnées, sinon à ma bourse, du moins aux sentiments que je commençais d’avoir, et elle de son côté en usa fort honnêtement pour une fille.

Comme cette libéralité me donnait une espèce de petit privilège, je demandai à cette sœur si elle ne pouvait pas nous faire déjeuner à l’hôpital. Je lui dis qu’étant à jeun l’odeur qu’on y respirait, quoique d’enfants, me rendait le cœur faible ; effectivement je ne l’ai jamais eu ferme. Je ne sais si cette sœur voulut bien en croire ma parole, ou si, comme elle le dit, j’avais quelque chose dans le visage qui témoignait de l’altération en dedans. Elle me conduisit dans un petit réfectoire, où je menai ma commère qui ne se fit pas fort prier. On nous donna un morceau de bœuf sortant du pot et des côtelettes de mouton sur le gril. Je dis à ma commère que si j’étais le maître, je lui donnerais autrement à déjeuner ; mais que je n’avais osé lui proposer d’aller ailleurs. Que n’ayant pas voulu la quitter sans saluer sa santé, je m’étais servi du premier expédient qui m’était venu dans l’esprit. Elle reçut fort bien mon compliment, et me dit, que si elle avait été persuadée que j’eusse demandé à déjeuner pour l’amour d’elle, elle ne serait point entrée : mais que la pâleur qui m’avait tout d’un coup couvert le visage, lui avait témoigné que j’avais besoin de prendre quelque chose, et que pour ne me pas exposer à pis, par un retardement qui aurait pu nuire à ma santé, elle n’avait fait aucune façon pour me suivre.

Mon laquais m’avait amené un carrosse. Je la pris par la main, elle y monta avec sa fille de chambre, qui ne l’avait point quittée. Elle ne fit point ces façons qui s’observent parmi les précieuses, et celles qui savent assez peu vivre pour faire à contretemps les civiles. Elle y monta d’une manière qui me persuada qu’elle savait le monde, et accorder la modestie de son sexe avec cette liberté et ce dehors ouvert qui ne s’acquiert que par le commerce des gens de la première qualité. Cela me donna encore meilleure opinion d’elle. La facilité de sa conversation, la fertilité et le naturel de ses expressions ne la démentaient point, et je tombai d’accord en moi-même, qu’on ne pouvait pas voir une personne plus belle ni plus accomplie.

Puisque c’est elle qui est cause de toutes les extravagances que j’ai faites, et de tous les malheurs qui me sont arrivés, par l’amour qu’elle a fait naître dans mon cœur, et que je ne puis m’excuser que sur ses bonnes qualités et sa beauté, de l’ardeur et de la violence de ma passion, et de tout ce que j’ai fait pour me satisfaire, il est de mon honneur de vous en faire le portrait, afin que vous jugiez vous-mêmes que si je pouvais être excusé, je le serais, puisque je ne suis tombé dans mes égarements que pour la plus belle et la plus spirituelle personne qu’on puisse voir.

Je sais bien, Mesdames, ajouta Des Frans, en s’interrompant lui-même, que ce que je dis n’est guère galant ; mais pardonnez mon incivilité à l’intérêt que j’ai de la faire paraître plus belle qu’elle n’était en effet.

Elle n’avait au plus que dix-neuf ans ; elle était d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, mais faite à charmer ; si menue que je la prenais facilement entre mes mains toute vêtue en corps. Ses cheveux étaient plus longs qu’elle d’un grand pied, annelés, et du plus beau châtain qu’on puisse voir. Lorsqu’elle se faisait peigner, elle montait sur une table, et sa tante dont je vous parlerai bientôt, et sa fille de chambre y étaient occupées. Elle avait le front blanc et uni ; les yeux grands, noirs et languissants, à fleur de tête : ils étaient quelquefois si perçants, qu’on ne pouvait en soutenir l’éclat ; les sourcils comme les cheveux ; le nez un peu aquilin et serré, bien fait ; les joues toujours couvertes d’un vermillon naturel, qui sur un teint de neige, faisait un effet admirable. La bouche fort petite et riante, les lèvres rondes et vermeilles ; les dents blanches et bien rangées ; le menton rond, une petite fossette au milieu, et le tour du visage ovale ; la gorge faite au tour, d’une blancheur à éblouir ; la peau unie et délicate ; le sein montrait par ses soulèvements réglés l’agitation du cœur dans sa respiration, et indiquait une santé parfaite. Elle en avait peu, mais ferme ; et elle me disait quelquefois en plaisantant, qu’une femme en a toujours assez quand elle en a de quoi remplir la main d’un honnête homme. Elle avait les bras ronds, la main potelée et charnue, un air de princesse à marcher ; elle dansait en perfection, chantait de même, et jouait fort bien du clavecin et de la guitare. Elle n’était ni grasse ni maigre, et son embonpoint tenait un milieu juste entre les deux extrémités.

Voilà le portrait de Silvie, dit Des Ronais, c’est elle aussi que j’ai voulu peindre, dit Des Frans. Voilà une beauté achevée, dit Madame de Contamine. Il n’y avait rien de plus beau que son corps, poursuivit Des Frans. Son esprit paraissait être de même : elle en avait plus elle seule que toutes les femmes fourbes n’en ont jamais eu ensemble. Elle était dissimulée, changeant naturellement de visage et de discours, avec autant de promptitude qu’aurait pu faire la meilleure comédienne, après avoir bien étudié son rôle. Cependant elle paraissait toute sincère ; elle était double, inconstante et volage, aimant les plaisirs, surtout ceux de l’amour, jusqu’au point de leur sacrifier toutes choses, honneur, vertu, richesses et devoirs. Hardie jusqu’à l’effronterie : enfin elle avait dans l’esprit toutes sortes de mauvaises qualités, comme toutes sortes de belles dans le corps, mais elle les savait si bien déguiser, qu’on la prenait pour tout autre qu’elle n’était en effet ; et moi-même, après l’avoir fréquentée avec toute l’assiduité possible pendant deux ans, j’aurais juré qu’elle était sincère, fidèle, désintéressée ; en un mot telle qu’elle paraissait être, n’ayant été convaincu du contraire qu’après l’avoir épousée.

Vous avez été marié, s’écria Madame de Mongey ? Oui Madame, je l’ai été, reprit Des Frans, je ne m’étonne pas de vous en voir surprise. Je m’en doutais bien moi, dit Dupuis. Quoi qu’il en soit, reprit Des Frans, je l’ai été, et voilà le secret que j’ai l’obligation à mes parents d’avoir caché, et que je vous supplie tous de ne révéler à personne. J’ai encore des raisons pour le taire : mais laissez-moi poursuivre, j’ai à vous dire quelque chose de plus surprenant.

Au retour des Enfants-Trouvés, je la conduisis chez elle : elle logeait assez loin de là, mais pas fort éloignée de mon quartier : elle demeurait avec une femme qu’on croyait sa tante, et qui en effet ne lui était rien : elle me pria d’entrer ; je ne me fis pas presser. Sa maison avait fort belle apparence, et son appartement était magnifiquement meublé : cette tante n’y était pas, ainsi je restai seul avec Silvie, à qui je ne fis pas grand compliment. L’état où j’étais n’était point assez tranquille pour entretenir personne, je lui demandai seulement la grâce de recevoir mes visites, elle me l’accorda fort honnêtement ; c’était tout ce que je pouvais prétendre.

Je la quittai tellement changé et pensif que je ne me connaissais pas moi-même. Mon amour n’a point augmenté depuis ; je l’aimai dès ce moment-là de toute ma tendresse : la civilité voulait que je restasse quelque temps sans la voir : je voulus y satisfaire, et ne le pus pas. Dès le soir même je passai devant sa porte, elle y était assise avec d’autres filles du voisinage, mais sans aucun homme avec elles ; je ne fis que passer et repasser jusqu’à onze heures qu’elles se retirèrent, le lendemain j’en fis autant, et je la vis avec plusieurs filles prendre le chemin des boulevards : elles s’assirent sur l’herbe et chantèrent ensemble. Silvie chanta seule un couplet d’Aréthuse dans ProserpineLully,
Proserpine
Aréthuse…
, qui est celui-ci :

CHANSON.

Je crains enfin qu’il ne m’engage,
Et sa constance me fait peur !
Non si je le vois davantage,
Je ne réponds plus de mon cœur.

Elle chanta divinement ; je ne pus plus résister à la tentation : je m’approchai d’elle ; elle me reconnut, et me reçut fort civilement. Comme j’étais vêtu d’un air à faire honneur aux bourgeoises, et que les filles qui étaient avec elle n’étaient autre chose, on me reçut fort bien. Je pris Silvie par la main, la manière libre dont j’agis, et dont elle agit elle-même, surprit un peu ceux qui l’examinèrent ; mais cela ne nous embarrassait pas.

Vous avez quelque amant qui vous fait peur, ma belle commère, lui dis-je en la relevant, que cette peur est obligeante, et qu’un homme est heureux, lorsqu’il peut l’inspirer à une personne comme vous ! Non Monsieur, dit-elle en riant, mes sentiments ne paraissent point dans l’air que je viens de chanter. Il est nouveau, il est beau, on m’a dit que je le chante assez juste, et c’est la seule raison qui me l’a mis à la bouche, sans aucun rapport à ce que je pense. Je ne vous répéterai point la conversation que nous eûmes ensemble, elle fut trop longue pour m’en souvenir. Tout ce qu’elle dit m’enchanta ; j’admirais la délicatesse de ses pensées, le tour qu’elle donnait à ses expressions, en un mot je fus vaincu.

Je la reconduisis chez elle, et nous passâmes devant un limonadier où je voulus la faire entrer avec sa compagnie ; elle ne le voulut pas. Vous n’êtes point à jeun, ni dans un hôpital, me dit-elle en riant, et je ne crois pas que le cœur vous fasse mal. Il ne se porte pas trop bien lui répondis-je, vous venez de lui porter des coups qui l’affaiblissent, et il aurait besoin de quelque chose pour se soutenir. Vous êtes sujet aux maux de cœur, dit-elle ; mais ils sont obligeants : ils ne vous prennent qu’aux lieux où vous pouvez trouver des confortatifs ; vous vous en passerez pourtant pour ce soir, quand votre mal durerait plus longtemps votre santé n’en serait pas fort incommodée. Que savez-vous aussi, lui répliquai-je en riant, si je n’ai point quelque nouveau mal de cœur que tous les confortatifs ne guériraient pas ? Il n’en est donc pas besoin, reprit-elle ; au pis-aller votre mal n’est pas bien grand, puisqu’il vous permet de rire : vous me raillez d’une terrible force, repris-je, en riant : vous vous moquez des gens, reprit-elle sur le même ton, de dire que vous vous trouvez mal.

Nous arrivâmes à sa porte sur laquelle nous trouvâmes sa tante à qui je fis mille civilités. Silvie lui dit que j’étais la personne qui avait tenu un enfant deux jours auparavant avec elle. J’en fus reçu fort honnêtement, et je me séparai d’elle l’esprit rempli de mille idées agréables. La douceur de sa voix n’avait pas affaibli mon amour ; à moi surtout, qui ai toute ma vie aimé la musique : j’y allai le lendemain, mais ce fut de jour pour lui rendre une visite dans les formes. Elle me parut plus aimable que jamais, elle joua des instruments et en joua parfaitement bien : nous parlâmes de choses indifférentes ; et après une visite de plus de trois heures, il ne me parut pas y avoir resté un moment. J’y retournai le soir et lui dis qu’étant de ses voisins, je venais passer la soirée avec elle et sa compagnie. Il ne faisait pas assez beau pour aller se promener, on entra dans une salle où on dansa aux chansons : j’achevai de me perdre, je n’ai jamais vu danser de si bon air : j’en sortis tout à fait hors de moi, et je ne pus me rien dire, sinon que je n’avais jamais vu de fille si accomplie.

Quelques jours après je les engageai toutes, c’est-à-dire, elle, sa tante et ses trois voisines, qui étaient sa compagnie ordinaire, et nous allâmes nous promener hors de Paris. Il y fallut dîner ; je les régalai le mieux que je pus. Elles m’en parurent satisfaites, et je ne l’étais guère, n’ayant pas eu le temps de donner ordre à rien. Silvie fit un faux pas sur les degrés de l’auberge en descendant, mon empressement fit voir la part que je prenais à ce qui lui arrivait : j’envoyai un homme au plus vite à Paris, chercher un carrosse ; parce que nous étions venus à pied, n’y ayant pas plus d’un quart de lieue : elle me remercia de mon soin. Le pied lui enfla beaucoup, et elle fut obligée de rester dans son lit, où je l’avais portée, pendant plus de quinze jours, je ne la quittai que pour aller manger, et si elle avait voulu je n’en serais point sorti. La tante était complaisante pour une tante, qui ordinairement ne sont pas fort traitables ; rien ne me rompait les chiens, j’étais bien reçu : on connaissait le motif qui me faisait agir, ma bouche gardait le silence : mais mes yeux et mes actions parlaient ; j’étais sûr qu’on les entendait, et quoique Silvie vécût avec moi d’une manière fort réservée, je m’apercevais bien que ses yeux trahissaient le secret de son cœur.

Enfin je me découvris ; je lui dis que je l’aimais plus qu’on n’a jamais aimé, et la priai de me dire à qui il fallait que je m’adressasse pour l’obtenir. Elle ne fit point ces sortes de façons que les filles font ordinairement en pareil sujet ; au contraire, elle me dit qu’elle m’était fort obligée des sentiments que j’avais pour elle et de l’honneur que je voulais lui faire. Qu’elle me priait pour mon intérêt propre de ne me point abandonner aux mouvements d’une passion passagère, dont j’aurais tout lieu dans la suite de me repentir un jour. Je lui jurai une ardeur éternelle : que mon amour était à l’épreuve de tout, et du temps ; et que l’aimant au point que je l’aimais, je ne me repentirais jamais des engagements que je pourrais prendre avec elle : qu’elle était la première personne que j’eusse jamais aimée, et qu’elle serait assurément la dernière. Je ne me flatte pas, dit-elle, d’avoir ni assez de beauté ni assez de mérite pour avoir inspiré une passion si forte. Croyez-moi, ajouta-t-elle, adressez-vous en lieu plus avantageux : vous croyez m’aimer, vous vous trompez : et je me tromperais moi-même si je le croyais. Vous ne savez ni qui je suis, ni qui je puis être. Peut-être suis-je tellement au-dessus de vous, que je vous tromperais si je souffrais vos assiduités plus longtemps : peut-être suis-je aussi tellement au-dessous de vous et de ce que vous devez prétendre, que vous auriez honte d’un attachement aussi bas que le mien ; ainsi soit pour vous, soit pour moi, dégagez-vous pendant que vous pouvez le faire avec honneur.

Non Mademoiselle, lui dis-je, il n’est plus en mon pouvoir de me dégager ; vos conseils ne sont plus de saison. De tout ce que vous venez de me dire, je ne crains que cette inégalité de naissance dont vous me menacez : je ne fais point de souhait en votre faveur, il me serait trop désavantageux. Si vous êtes née tellement au-dessus de moi que je ne puisse m’élever jusqu’à vous, mon désespoir vous témoignera la sincérité de ma tendresse et de mon respect, qui n’en augmentera assurément pas ; mais si vous êtes née d’une naissance inférieure à la mienne, mon amour en triomphera. Prenez garde à ce que vous dites, dit-elle ; ne faites point de protestations sujettes au repentir : je vous en fais encore ressouvenir, vous ne me connaissez pas. Je vous connais, repris-je, par où je vous connaîtrai toujours, pour la plus belle personne du monde, et la plus accomplie ; le reste m’est indifférent : il n’y a que vous qui me charme, et vous seule… L’entêtement où vous êtes, dit-elle, en m’interrompant, vous fait trouver dans moi toutes ces qualités : vos yeux mieux ouverts, ne les y verraient pas longtemps. Croyez-moi, ne vous obstinez point à m’être fidèle, je ne mérite point l’ardeur que vous me témoignez ; rendez-vous à vous-même ; ne précipitez rien ; et pour n’avoir point sujet de me haïr un jour plus que vous ne m’aimez à présent, ne vous faites point honneur d’un attachement qui pourrait vous faire honte.

Je fis pendant longtemps tous mes efforts pour la faire expliquer davantage, et pour découvrir ce qu’elle avait dans le cœur pour moi ; mais je ne pus en venir à bout. Je voyais bien par toutes ses manières que je ne lui étais pas indifférent ; mais je voulais la faire parler, et c’est ce qui me fut impossible. Pour de la jalousie je n’en avais point : je n’avais jamais vu d’homme chez elle, ni avec elle, j’étais le seul qui y entrât. Les voisins à qui je m’en informai, me dirent que sa maison était un convent, où on ne voyait aucun homme. Pour elle, elle sortait peu, encore n’était-ce que pour aller travailler dans le voisinage ; on savait toujours où elle était. Ses voisines venaient le plus souvent travailler chez elle, et c’était toutes les visites qu’elle recevait et qu’elle rendait. On ne connaissait point sa famille : on me dit seulement, qu’il y avait environ dix-huit mois que sa tante et elle demeuraient dans cette maison, et y étaient venues en grand deuil. Qu’elles vivaient fort retirées, et que j’étais le seul homme qu’on y eût vu entrer depuis. Tout cela me mettait dans une inquiétude effroyable. Je cherchais à pénétrer le secret de sa naissance, mais le temps n’en était pas encore venu.

Cependant mes oncles m’offrirent un autre emploi ; mais parce que c’était pour quitter Paris, je le refusai, et fis comprendre à ma mère, que quoique j’eusse à elle et à eux toutes sortes d’obligations, et quelque résolution que j’eusse prise de suivre aveuglément leurs volontés, je la suppliais de vouloir bien ne me pas engager dans les emplois. Que de l’humeur dont j’étais, je m’y ferais tous les jours de nouveaux ennemis, et m’y perdrais de réputation sans m’y enrichir : que je n’y croyais pas ma conscience en repos : qu’il était juste que je prisse un établissement, mais que je la suppliais de m’en laisser le choix : que la robe m’accommoderait mieux, et qu’une charge de judicature serait assez mon fait ; que le bien de mon père n’était pas tant dissipé, et que par son économie elle l’avait assez rétabli pour me mettre en état d’avoir une charge assez belle pour ne point faire de honte à ma famille. Elle goûta mes raisons, ou plutôt fit semblant de les goûter : elle en conféra avec mes oncles, qui résolurent de me laisser faire. Je repris donc les études de droit. Quelle métamorphose ! Moi qui avais une horreur invincible pour la robe et pour la plume, qui ne respirais que la guerre et l’épée, je me remis dans les études, et peu s’en fallut que je n’allasse crotter une robe au Palais. Je me voulais mal à moi-même de l’état où me réduisait ma folie, mais ce n’est pas la seule que l’amour m’a fait faire : il était le plus fort, je lui sacrifiai tout, honneur, vertu, parents, fortune, inclination ; je ne regardais rien que par rapport à lui.

Comme mes assiduités auprès de Silvie étaient trop grandes pour être cachées, ma mère en eut le vent. On sut que j’étais amoureux jusqu’à la fureur. Elle ne douta plus de la cause du refus de l’emploi que mes oncles avaient voulu me donner. Elle ne leur en parla pourtant pas ; elle fut assez bonne pour me ménager : elle savait qu’on ne gagnerait rien sur mon esprit par la violence : elle me prit par la douceur, et ne gagna pas davantage ; au contraire, Silvie m’en parut plus belle. On tenta toutes les voies imaginables pour m’éloigner de Paris. On mêla les intérêts de l’honneur avec ceux de la fortune ; je méprisai tout. Je ne pus lui cacher ce que je souffrais pour elle, et que le train de vie que j’avais pris, était l’effet de mon amour et de ses charmes. Elle fit semblant de me vouloir faire retrouver ma raison qu’elle voyait bien que j’avais perdue, mais elle s’y prit d’un air à me persuader le contraire.

Je tâchais de développer le mystère de sa naissance, je la suppliais souvent de me le découvrir, je n’avançais rien, et je l’aurais encore longtemps ignoré, si je ne l’avais appris par une voie toute extraordinaire

Je sortais un soir fort tard de chez elle dans le mois de janvier, il était près de minuit. Le temps était extrêmement sombre ; on ne voyait ni ciel ni terre. Un flambeau qu’un laquais me portait s’était éteint par le vent, et aucune lanterne n’était restée allumée ; je marchais à tâtons. J’entendis quelqu’un auprès de moi, je demandai qui c’était : un homme me demanda si je n’étais pas Monsieur Des Frans. Oui c’est moi, répondis-je, que voulez-vous ? Tenez Monsieur, me dit-il, on m’a chargé de vous rendre en main propre ce paquet-ci. Ne vous informez point d’où il vient : mais informez-vous des vérités qu’il contient : elles vous sont de conséquence : en me disant cela, il me donna un paquet cacheté, et marcha d’un autre côté. Je ne le perdis point de vue, car je ne l’avais pas vu : je l’appelai, et il ne répondit pas. Je poursuivis mon chemin bien en peine de ce qu’on m’écrivait par une voie si extraordinaire, et ce que ce pouvait être. Je décachetai l’enveloppe dans le moment, comme si j’avais pu lire dans un lieu où je ne pouvais discerner les rues. Je m’aperçus dans le moment de ma ridicule curiosité. Je mis le tout dans ma poche, et revins chez ma mère : la première chose que je fis, sitôt que je fus dans ma chambre, ce fut de m’approcher d’une bougie, et de jeter les yeux sur cette lettre rendue avec tant de mystère. Les premiers mots qui me frappèrent la vue furent ceux-ci :

Avis à Monsieur Des Frans, sur son amour pour Silvie.

Il y avait trois feuilles de papier bien pleines d’une écriture d’homme fort menue. Comme il me fallait du temps pour la lire, je me couchai et la lus dans mon lit. Je ne vous la répéterai point, elle est trop longue pour m’en souvenir.

On m’y disait que je croyais aimer une vestale et une fille de bonne famille, que l’engagement où je me précipitais faisait horreur à des gens qui prenaient intérêt dans moi : que mon attachement était honteux de toutes manières : qu’on avait pitié de me voir la dupe d’une fille qui le méritait si peu : qu’elle n’avait jamais connu ni père ni mère : qu’elle devait son éducation à la même maison où nous avions tenu un enfant ensemble : qu’elle avait été abandonnée de ses parents dès le moment de sa naissance, et exposée sur une porte, et de là portée aux Enfants-Trouvés, où elle était restée jusqu’à l’âge de huit ans : qu’on ne pouvait pas disconvenir qu’elle ne fût belle, que c’était cette raison qui avait obligé feu Madame la duchesse de Cranves, qui n’avait jamais eu d’enfants, de la demander à cet hôpital : qu’elle avait été élevée chez elle jusqu’à l’âge de dix-huit ans : qu’elle s’y était tout à fait formée, et y avait appris tout ce qu’une fille pouvait savoir : que quoiqu’elle n’eût vu là que des exemples de vertu, sa conduite avait été soupçonnée ; mais qu’on n’osait pas assurer qu’elle fût criminelle ; que pourtant Madame de Cranves avait paru n’en être pas fort contente ; puisqu’au lieu de lui faire par son testament autant de bien qu’elle avait promis de lui en faire, elle ne lui avait laissé que peu d’argent comptant, quelques meubles, et une rente viagère ; que le bruit courait que Silvie de concert avec la Morin, ci-devant l’une des femmes de chambre de Madame de Cranves, et celle à qui elle se confiait le plus, avec qui Silvie demeurait pour lors, et qu’elle faisait passer pour sa tante, avait fait sa main : qu’elle avait pris bien des pierreries et beaucoup d’argent comptant que cette dame avait peu devant sa mort, et qu’on n’avait pas trouvé dans ses coffres : qu’on disait qu’elle avait fait ce coup-là par le conseil d’un jeune homme nommé Garreau, qui était secrétaire et intendant de cette dame, et qui faisait ses affaires, qui leur avait indiqué l’endroit où était cet argent : que ce jeune homme lui avait promis de l’épouser : que c’était le même avec qui on prétendait qu’elle avait eu quelque amour criminel ; mais que tout cela était demeuré un simple soupçon, parce que Garreau était mort en prison, où les héritiers de cette dame l’avaient fait mettre sur de très grands indices du vol.

On me faisait faire là-dessus toutes les réflexions que vous pouvez vous imaginer, et sur la naissance, et sur les actions, et sur le soupçon de vol et de libertinage. On finissait par dire qu’on ne me donnait point de conseils, parce qu’on me croyait trop sage et trop généreux, pour rien faire d’indigne d’un homme d’honneur, et d’une famille distinguée : on plaignait mon aveuglement pour cette fille. On m’avertissait qu’on avait envoyé à ma mère copie de cette lettre, qu’on n’avait pas voulu m’adresser à moi-même au logis lorsque je n’y serais pas, crainte que je ne crusse qu’elle venait de mes parents qui en étaient fort innocents ; ni me la faire donner pendant le jour en main propre, crainte que je ne visse celui qui me la donnerait, qui était le même dont venait l’avis, et qui n’avait voulu se confier du secret qu’à soi-même : que je pouvais dire à Silvie elle-même ce qu’on m’écrivait, sans lui montrer la lettre, qu’elle n’en pourrait pas disconvenir ; et qu’en tout cas les gens qu’on m’y nommait, et dont on m’indiquait la demeure, pouvaient m’éclaircir à fond de tout ce qui la regardait ; l’ayant vue de tout temps chez Madame de Cranves, où ils étaient domestiques dans le temps que Silvie y était entrée par une voie si oblique, et lorsque cette dame était morte.

Je vous laisse à penser ce que je devins à cette lecture. Tantôt je traitais tout cela de fable, tantôt j’y ajoutais foi, et ne savais à quoi me déterminer. Je me ressouvenais qu’elle n’avait jamais voulu me déclarer qui elle était de naissance. Cela me persuadait qu’on ne m’écrivait rien que de vrai. Mille résolutions me passèrent par l’esprit sans m’arrêter à pas une. Je rêvai toute la nuit à ce que je ferais. Je lus et relus cette lettre : j’en souhaitai l’auteur au diable ; je lui voulais mal de m’avoir éclairci. Un moment après je tombais d’accord avec ma raison, que je lui avais toutes les obligations imaginables de m’avoir sauvé d’un abîme de honte. Enfin, j’eus en moi-même un combat que je ne puis vous exprimer, entre mon amour et mon honneur. Je n’avais point encore pris de parti à plus de neuf heures, lorsque ma mère entra dans ma chambre des papiers à la main.

Je sais tout ce que vous avez à me dire Madame, lui dis-je, dès que je la vis ; la lettre que vous tenez est celle dont on me parle ici. Elle est belle, me dit-elle : vous avez donc vu ce qui en est, mais vous n’avez pas vu les avis qu’on me donne : je vous les apporte, ajouta-t-elle, lisez-les, et me les rapportez tout à l’heure dans ma chambre. Elle me quitta en me jetant sur mon lit un papier d’écriture pareille à celle que je tenais. Il avait pour titre :

Avis à Madame Des Frans sur la conduite de son fils.

On lui écrivait par là, qu’on m’avait fait savoir tout ce qui pouvait me dégoûter de Silvie et me la rendre odieuse : mais qu’on n’y avait joint aucun conseil, parce qu’on avait jugé plus à propos de me laisser prendre de moi-même une résolution digne de moi, que de me rien prescrire. Que j’avais de l’honneur et assez d’esprit pour faire un bon choix : qu’on croyait que le vrai moyen de me révolter était de me prescrire des lois, et qu’on avait cru mieux réussir en me laissant tout à fait sur ma bonne foi de ce côté-là. Que c’était à sa prudence, à elle, de me faire comprendre toute l’horreur et toute l’indignité d’un pareil attachement : qu’on lui conseillait de m’envoyer voyager : que la dissipation d’un voyage, ou d’un emploi en campagne, ferait évanouir toutes les mauvaises impressions que j’avais dans l’esprit. On m’avertissait que Silvie et la Morin étaient deux personnes extrêmement dangereuses : que d’abord que j’avais commencé à fréquenter chez elles, elles s’étaient résolues à m’embarquer, l’une par une apparence de vertu qu’elle n’avait peut-être pas, et l’autre en faisant toujours semblant d’être la tante ; et en me laissant pourtant toutes sortes de libertés auprès de sa prétendue nièce, qui ne m’en laisserait point abuser : qu’elles s’étaient informées de ma famille, pour voir si j’étais leur fait. Qu’elles n’en avaient point douté lorsqu’elles avaient appris que j’étais fils unique, ne dépendant que de moi : que j’avais du bien assez pour les mettre à leur aise ; et qu’à l’égard de son consentement à elle, et de celui de mes autres parents, elles s’étaient promis de me faire passer par-dessus, quand j’aurais pris tout l’amour dont elles me jugeaient capable : qu’il n’y avait que la naissance qui leur fît de la peine, et qu’elles avaient voulu donner cent louis d’or à un gentilhomme gueux comme un rat, pour faire passer Silvie pour sa fille, parce qu’il le pouvait, en ayant eu une à peu près de son âge morte depuis peu sur le chemin de son pays à Paris. On lui mandait le nom et la demeure de ce gentilhomme. On lui disait encore que peut-être Silvie lui avait promis quelque autre chose qu’on pourrait savoir de lui, parce qu’il aimait fort le vin, et que quand il en était pris, il n’était pas maître de sa langue. On lui disait que le mariage de Silvie et de moi leur paraissait si certain, après ces précautions, que la Morin n’avait pu s’empêcher de dire à une femme qui avait demeuré avec elle chez Madame de Cranves, et qu’elle croyait de ses amies, que Silvie allait épouser un jeune homme fort riche et de bonne famille, qui faisait sa fortune pour sa beauté : on nommait encore cette femme, et on indiquait sa maison.

On finissait par dire à ma mère, que si je m’obstinais et contre l’honneur et contre la vertu, à vouloir épouser cette fille, elle devait pour m’en empêcher, user des remèdes les plus violents, jusqu’à se servir d’une requête contre Silvie et la Morin, qui voulaient me suborner : et même contre moi par avis de parents, pour me faire mettre dans un lieu qui répondît de mes actions. On l’avertissait qu’il n’y avait point de temps à perdre, et qu’il fallait qu’elle prît promptement son parti, parce que si l’affaire était une fois faite, et que l’Église y eût passé, le moins qu’il en pouvait arriver était, outre la honte, bien de l’argent qu’il en coûterait ; sans compter les regrets éternels qui me bourrelleraient, et dont je deviendrais la proie, sitôt que par la jouissance, ma fantaisie aurait cessé ; et que mon amour ou le charme dont j’étais obsédé, aurait perdu sa force. On protestait que ce n’était aucune haine contre Silvie, qui obligeait de donner des avis, tant à ma mère, qu’à moi ; mais uniquement la considération d’une famille considérable, et la compassion qu’on avait d’un jeune homme qui se perdait par un aveuglement et une attache, dont il ne voyait pas toute l’indignité et la honte.

Autre sujet, comme vous voyez, de nouvelles réflexions. Je me déterminai pourtant : la peinture qu’on me faisait de cette fille, et ce qu’on m’en écrivait m’en dégoûtèrent. Je me levai, et j’allai dans la chambre de ma mère. Eh bien Monsieur, me dit-elle, sitôt qu’elle me vit, quel est votre dessein ? En doutez-vous Madame, lui dis-je en riant ? Je me tiendrais indigne du nom de votre fils, si je regardais ceci autrement que comme du temps perdu. Je remercie l’auteur de ces avis, je le tiens sans le connaître, pour le meilleur ami que j’aie au monde, et qui prend le plus de part à ce qui me touche. Vous n’aurez pas besoin de suivre les conseils violents qu’on vous donne. J’ai aimé Silvie, si j’en disconvenais je ferais une imposture ; mais je ne la connaissais pas, et la peinture qu’on m’en fait m’en donne du mépris. Je vous demande en grâce de ne point redoubler la honte que j’en ai par tout ce que vous pourriez me dire. Je ne veux plus m’en souvenir que pour en rire ; et je mériterais que toute la terre se moquât de moi, si je traitais mon aventure comme une affaire sérieuse : et afin que vous soyez certaine que ce sont mes véritables sentiments, trouvez-moi prétexte de quitter Paris, soit pour une commission, soit pour la guerre, soit pour aller à la suite d’un ambassadeur, comme vous me l’avez déjà proposé. Je suis prêt à partir.

Je suis fort aise, me dit-elle, de vous voir revenu de vos sottises. Je crois que vous me dites sans fard ce que vous pensez. Je ne vous en parlerai jamais : ce serait, comme vous l’avouez, redoubler votre confusion ; le sujet parle de soi-même. Je crois même que cela vous rendra sage pour l’avenir. L’a-t-elle été avec vous, votre Silvie, poursuivit-elle ? Oui sans doute, repris-je, elle l’a été. La vertu qu’elle affectait avec moi, et que je croyais sincère, n’a pas peu contribué à l’amour que j’avais pour elle ; car il est certain que si elle avait eu pour moi quelque faiblesse, je serais devenu inconstant. Vous n’étiez pas mal ensemble, reprit ma mère en riant, fourbe à fourbe ; mais elle plus fine que vous, vous dupait. Tenez, poursuivit-elle, reprenez tous ces papiers-là, je n’en ai que faire. Je vais voir vos oncles à dîner, je commence à être bien lasse de faire tant de démarches pour votre méchante conduite. Je crains bien qu’à la fin leur patience ne s’épuise aussi bien que la mienne. C’est tous les jours à recommencer avec vous. Au nom de Dieu, prenez une fois en votre vie le train que doit suivre un honnête homme. Obligez une fois le monde à parler de vous en bons termes. Si cette affaire-ci ne vous rend pas sage, vous ne le deviendrez jamais. Toutes vos protestations sont les plus belles du monde, ajouta-t-elle, mais je ne m’y fie pas tant, que je n’en veuille être assurée par votre éloignement. Allez acheter deux chevaux pour vous et un valet.

Je lui jurai que c’était mon cœur qui parlait par ma bouche : que j’étais prêt de monter à cheval dans l’instant même. Que je ne regarderais de ma vie une si infâme créature. Que je ne m’en souviendrais même qu’avec horreur. Enfin je dis tout ce qu’un homme véritablement repentant de ses folies pouvait dire. Je croyais que c’était ma pensée, je l’aurais juré : mais je ne connaissais pas encore tout mon faible : ou plutôt je ne savais pas que mon étoile avait résolu ma perte, et que j’étais destiné à savoir et à connaître l’horreur du péril qui me menaçait, sans avoir la force de l’éviter.

À peine eus-je quitté Madame Des Frans, que je fus agité de mille troubles. Je ne voulais plus aller chez Silvie, je la regardais comme indigne de ma colère et de mes mépris, j’avais conçu pour elle toute l’indignation dont j’étais capable ; mais mon dépit me fit voir un plaisir complet d’approfondir la fourbe et de faire parler ce gentilhomme qui devait être mon prétendu beau-père. Je savais son nom et son adresse ; j’y allai, je le trouvai, et l’abordai sous prétexte de venir voir, si, comme je supposais qu’on me l’avait dit, il avait deux chevaux à vendre. Le hasard voulut qu’il y en eût deux en effet dans cette auberge, mais qui appartenaient à un autre gentilhomme. Je les vis, et celui à qui ils étaient étant sorti, il fallut l’attendre. Tout conspirait à mon dessein. Je demandai à Rouvière s’il voulait que nous allassions déjeuner ensemble en attendant. Je le prenais par son faible, il y consentit, et nous allâmes dans un cabaret proche de là.

Je le fis boire le plus qu’il me fut possible, et je me dispensai d’en faire autant sous prétexte de maladie dont je relevais : il le crut d’autant plus, que j’étais en effet abattu. Le marquis de Querville, beau-frère de Monsieur Des Prez, dont vous savez l’histoire, arriva. Comme il avait envie de vendre ses chevaux et moi de les acheter, notre marché fut bientôt conclu, et je les envoyai au logis. Je voulais le retenir à dîner pour le vin du marché, il y consentit : mais midi qui vint à sonner, l’obligea de nous quitter, et de me dire qu’il avait une affaire de la dernière conséquence qui l’appelait ailleurs pour un moment, et que si je voulais rester seulement demi-heure à l’attendre, il reviendrait sur ses pas. Je ne demandais qu’à rester seul avec mon homme ; ainsi je promis à Querville que nous l’attendrions.

Etant tous deux tête à tête, je le questionnai sur sa famille, sa demeure en province, ses biens, sa fortune, ses emplois, et ce qu’il était venu faire à Paris ; et j’accompagnai mes questions d’un grand verre de vin chacune. Il me répondit comme s’il avait été aux pieds de son confesseur. C’était, comme je vous ai dit, un gentilhomme manceau, appelé Rouvière, extrêmement pauvre, parce qu’il avait toujours été attaché à la fortune d’un prince qui avait sacrifié à la sienne, celle de quantité de noblesse, qui avait suivi son parti pendant les troubles. Cet homme me paraissait fort instruit des affaires de son temps, et m’en parlait comme y ayant eu part : il invectiva contre son malheur. Il me dit qu’il avait eu une fille qu’il avait eu dessein de placer auprès de quelque dame de qualité : qu’il l’amenait à Paris pour cela ; mais qu’elle était morte en deux jours de maladie à Illiers. Qu’il avait poursuivi son chemin pour postuler auprès du fils de celui à qui il s’était autrefois donné, une pension pour pouvoir subsister le reste de ses jours, ou quelque emploi qui lui donnât du pain. Tout cela s’accordait avec ce qu’on avait écrit à ma mère, et j’allais lui demander s’il ne connaissait pas Silvie et sa tante, lorsqu’il en parla le premier.

Il me dit qu’il avait été autrefois de la connaissance de Madame la duchesse de Cranves, morte depuis environ deux ans ; et qu’il la regrettait, parce qu’elle lui aurait rendu service, et tout au moins aurait pris sa fille auprès d’elle, qui en valait bien une autre que cette dame avait retirée d’un hôpital. Je fis semblant d’ignorer cette aventure, et sans paraître y prendre intérêt, je lui demandai ce que cela voulait dire. Il me conta l’histoire de Silvie mot pour mot. Il la déchira sur sa conduite, sur le secrétaire mort en prison, et finit par me dire, qu’il n’y avait qu’heur et malheur en ce monde. Que malgré tout cela, elle ne laissait pas de trouver un bon parti d’un jeune homme puissamment riche qui dépendait de lui, n’ayant plus que sa mère qui s’était mise dans la dévotion. Que ce jeune homme ne demandait pas mieux que de l’épouser. Qu’il était vrai qu’il ne savait rien ni de ses aventures, ni de sa naissance ; mais poursuivit-il en riant, la beauté de l’enfant est, que la Morin qui passe pour sa tante à elle, et qui lui a aidé au vol dont je vous ai parlé, veut que j’aide à tromper ce pauvre diable, et me promet pour cela monts et merveilles. Elle m’a même offert cent louis d’or. Et à quoi pouvez-vous leur être utile, interrompis-je ? À signer au contrat de mariage de cette fille, reprit-il, en la faisant passer pour la mienne. La noblesse que je lui donnerais ne l’enlaidirait pas aux yeux de son amant. Mais poursuivis-je, une affaire comme celle-là, si elle était sue, pourrait avoir de mauvaises suites, et vous brouiller avec la Justice. Oui ma foi reprit-il : eh où diable me trouverait-on ? Je n’ai ni feu ni lieu ; et puis, qui est-ce qui irait approfondir un pareil secret ? Ce ne sera ni elle ni la Morin, le mari le croirait de bonne foi, et n’irait pas chercher plus avant. S’il s’en informait, il apprendrait que j’avais une fille de son âge, seulement connue en province, et fort peu encore ; car elle a presque toujours resté dans un convent avec ma sœur, et qui que ce soit ne sait qu’elle est morte. Et Silvie pour n’être point reconnue, loge dans un endroit écarté de toute connaissance, et doit faire en sorte après son mariage, que son mari la mène en Poitou, où on dit qu’il a du bien.

D’une manière ou d’autre, lui dis-je, le temps révèle les secrets. Cela ne m’embarrasse pas, dit-il, ayant de l’argent je ne resterais pas assez longtemps ici pour en craindre l’issue. Qu’est-ce qui vous embarrasserait donc lui demandai-je ? Le remords, répondit-il, de tromper un enfant de famille, qui, à ce qu’on dit, est un fort honnête homme ; mais pourtant je passerai par-dessus tout, si Silvie m’accorde ce que je lui demande. Que lui demandez-vous donc encore, repris-je en riant ? Ne fait-elle pas ce qu’elle peut en vous donnant cent louis ? Oui, dit-il, pour l’argent j’en suis assez content, car j’espère encore arracher quelque plume à mon prétendu gendre ; mais je ne veux pas mentir tout à fait, en reconnaissant que Silvie est de mon sang ; car avant que de rien signer, je veux… Vous entendez bien ce que je veux dire. Le coup est d’un scélérat, lui dis-je en riant. N’est-ce pas assez pour vous de tromper si cruellement cet homme, sans y ajouter encore l’infamie ? Bon ! reprit-il, en hochant la tête, vous me la donnez bonne avec votre scrupule ! Ne vaux-je pas bien une manière de Fac totum avec qui le maître d’hôtel de Madame de Cranves m’a dit qu’elle était en intrigue ? Et cornes pour cornes, qu’importe qu’elle en donne à son mari plus ou moins avant son bail ? Et… Mais, interrompis-je, cet homme s’apercevrait qu’il n’aurait qu’un reste. Il faudrait, reprit Rouvière, qu’il fût plus sorcier que le diable même : les médecins y connaissent-ils quelque chose, et les sages-femmes n’y sont-elles pas à Quia ? J’ai écrit à Silvie, continua-t-il, elle fait la sucrée, et refuse le parti tout à plat ; mais pourtant, à moins de cela, je n’ai pas envie de rien faire. Elle est belle, bien faite et jeune. J’ai fait en ma vie mille péchés mortels qui n’étaient point si agréables, et quand je ferai encore celui-là, ma conscience n’en sera guère plus chargée.

Il me disait toutes ces choses d’un air et d’un ton si naïf, et si plaisant, que je ne pouvais m’empêcher de rire, malgré l’indignation que me causait la présence d’un homme si méchant et si dangereux ; et la certitude que j’avais d’une fourbe si noire. Il m’en certifia bien davantage quand il poursuivit, et cela ne peut aller loin, dit-il ; car on me presse de donner ma parole, et on n’attend qu’après pour déclarer au monsieur la naissance de la belle. J’ai encore reçu hier au soir un billet de la Morin : le voilà, poursuivit-il, en me le donnant ; voyez si je suis un menteur. Je connaissais l’écriture de cette femme comme la mienne propre. Il en était en effet. Je le lus, voici ce qu’il contenait en propres termes :

BILLET.

Vous vous faites bien prier, Monsieur, vous êtes cause que le temps se perd. Il y a quinze jours que vous devriez avoir fini. Cela nous désespère, et Silvie est sur le point de rompre tout commerce avec vous. Il ne faut absolument point songer à ce que vous lui demandez ; elle n’y consentira jamais, tout dût-il rester là : elle aime mieux vous ouvrir encore sa bourse. N’est-il pas étonnant qu’un homme de votre âge songe encore à ces sortes de choses ? Elle en est terriblement scandalisée, et s’est furieusement emportée contre une pareille proposition. Trouvez-vous demain à midi où nous avons coutume de nous voir : nous verrons si nous pourrons enfin nous accorder par de nouvelles propositions ; ou à votre refus nous en chercherons quelque autre que vous, sinon moins intéressé, du moins plus continent.

À peine eus-je lu ce billet, que l’envie me prit de le garder. Je tirai de ma poche un autre papier ; et comme mon homme était trop ivre pour y prendre garde, je le changeai ; puis je lui dis, voilà qui s’explique de soi-même, mais je ne voudrais pas si j’étais à votre place, garder ces sortes de billets. Si cela était vu, on soupçonnerait quelque chose, et voilà ce que j’en ferais, poursuivis-je en le déchirant, et en le jetant dans le feu, c’est-à-dire ce billet que j’avais changé. Au lieu de se fâcher, il rit de mon action, vous n’avez fait que me prévenir, dit-il, j’en ai fait autant des autres. Mais, lui dis-je, je suis fâché de vous avoir fait manquer au rendez-vous d’aujourd’hui. J’en ai bien manqué d’autres, reprit-il ; il est bon de se faire rechercher de pareilles femelles pour les amener à son but. Pourquoi, lui demandai-je, vous donner des rendez-vous ? Ne pouvez-vous pas la voir chez elle ? Vous parleriez plus commodément, et avec moins de crainte d’être interrompus. Malepeste ! dit-il, ce serait tout gâter : il ne faut pas qu’on me voie chez elle, l’amant n’en bouge ; s’il me voyait avant que nous soyons d’accord Silvie et moi, adieu la cassade. Il me reconnaîtrait, aussi bien que les voisins qui pourraient me remarquer, et pour que cela n’arrive pas, nous prenons nos rendez-vous tout au bout de Paris, opposé au sien, c’est toujours aux Tuileries, vers le grand bassin, à une heure qu’il n’y a que peu ou point de monde : outre que la saison n’est pas propre à la promenade. Nos mesures sont justes ; sitôt l’accord fait, et que Silvie aura dansé, je retournerai au pays. On déclarera qu’elle est ma fille ; on engagera l’amant à m’écrire, et à mettre lui-même les lettres à la poste, afin qu’il se doute moins du tour. Je recevrai ces lettres là-bas ; je les montrerai, j’y répondrai, et reviendrai à Paris. Silvie et son amant viendront au carrosse au-devant de moi. Je saluerai l’un comme gendre, et Silvie comme ma fille. Je logerai chez elle, où je paraîtrai pour lors, et traiterai la Morin de ma sœur, comme de raison.

Voilà comme nous avons résolu de faire les choses. Qu’en dites-vous, poursuivit-il, trouvez-vous pas que cela est bien projeté, et ne peut manquer de réussir ? Cela réussira sans doute, repris-je, la dupe donnera dans le panneau. Voilà sans difficulté une intrigue admirable, mais je craindrais pour vous que ce ne fût le sujet d’une de ces tragédies dont les premiers actes se passent au Châtelet, et la catastrophe devant l’Hôtel de Ville. Je ne crains pas d’en être le héros, reprit-il, car sitôt qu’ils seront mariés, après avoir vu l’air du gobet, et lui avoir encore tiré quelque plume, je ferai, comme on dit, un trou à la lune.

Il me dit encore plusieurs autres choses là-dessus qui donnèrent le temps à Querville de revenir. Je payai, et ne regrettai point le temps perdu, ce que j’avais appris ne pouvait pas moins valoir. Nous allâmes dîner ailleurs dans un endroit plus honnête. Rouvière ne nous quitta pas. Au dessert il arriva dans la même chambre où nous étions des messieurs de la connaissance de Querville, ils lièrent conversation, et il leur demanda s’ils voulaient lui donner sa revanche ; ils lui répondirent que oui, et se firent apporter des cartes : ils me demandèrent si je voulais faire le quatrième. Je ne suis point joueur, et outre cela je craignais que ce ne fût de ces filous dont Paris est rempli ; mais n’ayant que peu d’argent que je ne me souciais pas de perdre, je me mis de la partie. Je me trompais : nous jouâmes Querville et moi contre eux à la triomphe, et les dépouillâmes si bien que nous fûmes obligés de payer ce qu’ils avaient fait venir. En un mot je gagnai trois fois la valeur de mes chevaux et de la dépense.

Lorsqu’ils furent sortis, Querville me dit qu’il était fort aise d’avoir retiré son argent, que c’était deux fils de financiers qui lui avaient vidé sa bourse il n’y avait que deux jours. Que n’ayant pas un sol, il avait été obligé de vendre ses chevaux, et que si je voulais les lui revendre, il m’en ferait dix louis de gain. Je lui dis que je ne le pouvais pas, parce qu’ils étaient chez ma mère : il prit fort bien mon excuse. Nous allâmes ensemble à l’opéra, et soupâmes tête à tête, Rouvière étant allé dormir je ne sais où.

Il était fort tard lorsque nous nous quittâmes. Il gelait à tout briser : la nuit était calme et belle ; un garçon du cabaret me portait un flambeau, mon valet ne m’ayant pas retrouvé après avoir conduit mes chevaux chez ma mère. Une pointe de vin que j’avais, me présenta une comédie en allant voir ma perfide, pour jouir de son embarras, de sa confusion, et de celle de la Morin. J’y prenais si peu d’intérêt, que je me préparais à rire de toute ma force, et à pousser la raillerie partout où elle pourrait aller ; mais je ne connaissais pas mon faible. Je traversai presque tout Paris, du Palais Royal proche la Bastille, et j’étais si occupé du régal que je croyais m’aller donner, que je ne songeai pas de dire à celui qui me portait un flambeau, de m’attendre ; de sorte qu’il s’en retourna, croyant que j’étais chez moi lorsque je fus entré chez mes traîtresses. Il était si tard qu’elles allaient se mettre au lit.

Qui vous amène à l’heure qu’il est, me dit ma perfide sitôt qu’elle me vit ? Est-il temps de venir voir les gens à près de minuit ? Qu’avez-vous fait tout aujourd’hui que nous ne vous avons point vu ? Qui vous a empêché de venir ? J’étais en peine de vous. Ce n’est qu’une bagatelle, lui répondis-je en goguenardant, qui peut faire pendre votre très vénérable tante putative Madame Morin, Monsieur de Rouvière, gentilhomme manceau, et vous aussi ma belle enfant. À ce nom de Rouvière et à ma manière outrageante contre mon ordinaire, Silvie et la Morin tombèrent de leur haut. Cela me fit rire à gorge déployée. Parbleu, continuai-je, parlant à la première, si vous voulez tâter d’un homme, il me semble que je vaux bien un homme âgé : au lieu de vous demander cent louis, je vous donnerais du mien, et outre cela le temps que j’ai perdu auprès de vous devrait bien entrer en ligne de compte ? Il est vrai que je ne dirais pas que vous êtes ma fille : et à propos ma bonne Madame, dis-je à la Morin, ce charmant frère ne s’est pas trouvé aujourd’hui aux Tuileries, voilà votre billet, écrivez-en promptement un autre pour achever promptement l’affaire ; le temps presse. Si Rouvière veut toujours baiser sa fille, il en faudra chercher un autre plus continent, en dût-il coûter davantage. Et vous la belle, vos nourrices ont-elles été chères, continuai-je parlant à Silvie ? C’est dommage que Garreau soit mort en prison ; on dit que vous vous aimiez tant, que vous vous seriez tenu compagnie jusqu’à la mort ; et que vous auriez été unis tous deux par une même accolade devant l’Hôtel de Ville : mais ce qui est différé n’est pas perdu, poursuivez, cela vous reviendra, à vous et la digne Madame Morin.

Elles étaient toutes deux dans un état plus facile à s’imaginer qu’à représenter. Je triomphais et goûtais à plaisir une vengeance entière. Elles gardaient un profond silence, et leur confusion était incompréhensible. Notre scène, quoique muette, était divertissante. Adieu mes beaux enfants, leur dis-je ; je prie Dieu qu’il vous convertisse, crainte que Belzébuth, à qui vous appartenez de bon jeu, ne vous emporte.

Je voulus sortir après ce compliment sans attendre de réponse : mais je ne le pus pas. Silvie se jeta à la porte qu’elle ferma. Je la poussai assez rudement : elle ne se rebuta pas ; au contraire, elle se jeta à mes pieds toute en larmes. Que voulez-vous perfide, lui dis-je, laissez-moi sortir : contentez-vous que je retienne mon ressentiment, et ne me porte pas aux extrémités qui me seraient permises. Non Monsieur, me dit-elle, en me serrant une jambe de toute sa force, et m’empêchant de me débarrasser d’elle, vous ne sortirez point que vous ne m’ayez écoutée, je vous demande cette grâce au nom de tout ce que vous avez de plus cher. Hé que me direz-vous, lui dis-je ? Prétendez-vous que je croie encore vos impostures ? Espérez-vous justifier la plus noire et la plus lâche trahison qui jamais ait été tramée. Non, Monsieur, répondit-elle, je ne me justifierai point, j’avoue que j’ai tort : mais au moins l’explication de tous mes crimes me fera paraître moins criminelle. Il est vrai que je la suis ; mais il est vrai aussi qu’il y a dans mon crime plus de malheur que de dessein de vous offenser ; au contraire je n’ai perdu mon innocence que parce que j’ai craint de vous perdre ; et si je vous aimais moins, vous n’auriez rien à me reprocher.

Je jetai les yeux sur elle dans ce moment ; je me perdis. Elle était encore à mes pieds, mais dans un état à désarmer la cruauté même. Elle était toute en pleurs : le sein qu’elle avait découvert, et que je voyais par l’ouverture d’une simple robe de chambre ; ses cheveux qu’elle avait détachés pour se coiffer de nuit, et qui n’étant point rattachés tombaient tout au long de son corps, et la couvraient toute. Sa beauté naturelle que cet état humilié rendait plus touchante ; enfin mon étoile qui m’entraînait, ne me firent plus voir que l’objet de mon amour, et l’idole de mon cœur. Le puis-je dire sans impiété, elle me parut une seconde Madeleine ; j’en fus attendri, je la relevai, je lui laissai dire tout ce qu’elle voulut, je ne lui prêtai aucune attention ; je n’étais plus à moi. J’étais déchiré par mille pensées qui se formaient l’une après l’autre dans mon esprit, et qui se détruisaient mutuellement ; ou plutôt j’étais dans un état d’insensibilité, qui tout vivant que j’étais, ne me laissait pas plus de connaissance qu’à un homme mort, je restai longtemps dans cet état. Enfin j’en revins, mais n’étant pas d’accord avec moi-même, je me contentai de lui dire que je reviendrais le lendemain, que mon esprit serait plus tranquille. Qu’elle examinât cependant les papiers que je lui laissais, qu’elle tâchât de les justifier, puisqu’elle ne pouvait pas les démentir. Je me fis donner parole de me les rendre, et pour sûreté je ne fis point de difficulté de prendre une bague de grand prix qui était à son doigt ; et en sortant je jetai sur la Morin un regard qui ralluma toute ma colère, et qui la fit trembler depuis les pieds jusqu’à la tête. Je portai la main à mon épée, et peut-être lui aurais-je fait un mauvais parti, si heureusement la garde ne s’était trouvée prise dans un nœud de rubans. Le temps qu’il me fallut pour le débarrasser, me donna celui de réfléchir à ce que je voulais faire. La mort de cette femme était indigne de ma main. Je me contentai de lui dire que je l’abandonnais à son mauvais sort, et que tôt ou tard un bourreau me ferait justice de ses perfidies, et je sortis.

Les divers mouvements dont mon esprit était agité avaient porté leur violence sur mon corps. Je ne me sentis pas plus de vin que si j’avais été à jeun. Je me trouvai dans un état pitoyable, et si faible, que je fus obligé de frapper à deux portes de là où je vis de la lumière, d’où j’envoyai chercher une chaise pour me rapporter au logis.

Cette nuit-ci ne fut pas plus tranquille que celle qui l’avait précédée, au contraire la certitude que j’avais de ma propre faiblesse que je venais d’éprouver devant cette fille ; le retour de mon cœur contre toute apparence ; le peu de solidité que je connaissais dans mes résolutions pour ce qui la touchait ; la honte d’un retour si indigne : tout cela joint à mes premières réflexions, me mit dans un état si languissant, que je me faisais à moi-même horreur et pitié tout ensemble. La fièvre me prit, et je restai malade du corps et de l’esprit. Je ne croyais pas que la nature résisterait ; je n’avais aucune attache à la vie. J’espérais que la mort me délivrerait du malheur qui m’avait toujours persécuté, et de ceux que mon penchant me faisait prévoir. Jamais situation d’âme ne fut si cruelle. Les combats que mes passions opposées se livraient l’une à l’autre me dégoûtaient de tout. Il est certain que dans cet état j’aurais reçu l’arrêt de ma mort avec joie, ou du moins avec indifférence. Mais mon heure n’était pas venue ; ma destinée n’était pas remplie ; ni moi arrivé à ce comble d’infamie qui m’attendait. Le dégoût que j’avais pour la vie fut mon remède, par la diète à quoi je m’obstinai ; en huit jours la fièvre me quitta.

On était venu souvent s’informer de ma santé d’une part inconnue ; je ne doutai point que ce ne fût de celle de Silvie. Ce soin me toucha, je souhaitai de la voir innocente ; et malgré la certitude que j’avais de sa trahison, j’espérai qu’après l’avoir entendue, elle ne me paraîtrait plus si criminelle. Dans cette pensée ma première visite fut chez elle : mais avant que de vous dire ce qui s’y passa, il est à propos de vous dire que ma mère qui ne savait pas, et qui même ne se doutait pas que j’avais eu la faiblesse de la voir, ne s’était point embarrassée du soin qu’une personne inconnue prenait dans ma santé. Qu’elle n’avait point douté que l’état où j’étais ne fût le fruit des résolutions que j’avais prises conformes à mon honneur, et si contraires à mon cœur. Ces chevaux que j’avais envoyés chez elle le jour même, lui faisaient voir une résolution constante de m’éloigner de ma perfide. Ma maladie lui faisait voir la force de l’engagement que je rompais, et la violence que je me faisais dans la partie de mon cœur la plus sensible. Elle avait pitié de l’état où j’étais, et sans me parler du tout de Silvie, elle eut la bonté de prendre à mes peines autant de part que si elle avait été la meilleure de mes amies. Ce personnage qu’elle jouait si indigne d’elle, cette bonté d’entrer si généreusement dans mes sentiments, et la tendresse qu’elle me témoignait par son assiduité dans ma chambre ; tout cela joint au respect que j’avais toujours eu pour elle, me disait que j’étais indigne de vivre si je payais une si bonne mère par la mort que je lui donnerais en me précipitant dans ce que je craignais aussi bien qu’elle. Je me déterminai enfin : je crus avoir gagné sur moi que j’abandonnerais Silvie, et j’étais dans cette résolution lorsque j’allai chez elle.

Le peu de temps que j’avais été malade m’avait extrêmement changé. Mon esprit plus abattu que mon corps était d’une langueur encore plus grande. Je m’étais préparé à lui rendre son diamant, à retirer les papiers de ses mains, et à lui dire un dernier adieu. J’espérais avoir assez de constance pour exécuter ce que j’avais résolu, je ne fus pas longtemps à en être désabusé. Je la trouvai toute pâle, et tellement changée que j’en fus surpris ; elle était dans un abattement égal au mien. Le teint qu’elle avait terni, les yeux qu’elle avait abattus, me firent voir dans sa beauté une douceur que je n’y avais jamais vue. Il était de mon destin de lui trouver tous les jours des charmes nouveaux. J’eus pitié de l’état où elle était. La compassion réveilla toute ma tendresse. J’oubliai mes résolutions ; et bien loin de lui dire les duretés que j’avais préméditées, je ne songeai qu’à la consoler. Quelle bassesse ; quelle faiblesse ! j’essuyai les pleurs que je faisais répandre ; je la priai d’en arrêter le cours ; de donner les duretés que je lui avais dites aux premiers transports d’une colère dont je n’avais pas été le maître, que j’en étais assez puni par le regret que j’en avais, et l’état où il m’avait mis. Je la priai de ne point redoubler, en me faisant voir toute l’indignation qu’elle en avait conçue : enfin je n’oubliai rien pour la rassurer, et lui faire voir qu’elle avait toujours sur moi le même pouvoir qu’elle avait toujours eu.

Une manière si tendre et si respectueuse contre ce qu’elle en attendait, la remit un peu. Les regards languissants qu’elle jetait sur moi et les soupirs qu’elle lâchait de temps en temps achevèrent de me percer l’âme. Elle s’aperçut de mon désordre, et prit ce temps si favorable pour elle, non pas pour se justifier, disait-elle ; mais pour m’éclaircir, et pour me faire voir, combien peu elle méritait l’indigne traitement que je lui avais fait.

Voilà vos papiers, Monsieur, me dit-elle, je vous les rends, j’en connais l’auteur et la main ; il a raison le fourbe, de dire que ce n’est point un sentiment de haine contre moi qui le fait agir, c’est au contraire le ressentiment d’un amour méprisé ; mais Monsieur, poursuivit-elle en me prenant la main, êtes-vous en état de m’entendre ? Oui Mademoiselle, lui dis-je, je vous entends ; non pas pour me désabuser, mon cœur vous justifie, mais pour votre satisfaction.

Eh bien Monsieur, continua-t-elle, je ne disputerai point contre la vérité. Ce qu’on vous a écrit est vrai dans toutes ses circonstances et dans toutes ses apparences ; mais il est faux par les motifs qui en sont encore inconnus ; et dont le secret n’est su que de M. le commandeur de Villeblain, de Madame Morin, et de moi, et c’est ce que je vais vous apprendre.

J’eus de la joie de lui entendre citer un témoin tel que Monsieur le commandeur de Villeblain, qui était très proche parent de ma mère, parfaitement honnête homme, et tout à fait incapable de prêter la main à une imposture ; ainsi j’espérai que j’en découvrirais la vérité ou le mensonge. Je ne lui en témoignai rien, mais cela fut cause que je prêtai à son récit toute l’attention dont j’étais capable. Elle le poursuivit ainsi.

Il est vrai que je n’ai jamais connu ni mon père ni ma mère ; mais je sais bien quels ils étaient. Il est vrai que je ne suis pas née d’un mariage légitime ; mais suis-je responsable si le sacrement n’avait pas précédé leurs embrassements ? Il est vrai que j’ai été exposée : il est vrai que j’ai été retirée de l’hôpital à l’âge de huit ans ; mais il est vrai aussi que Madame de Cranves qui m’en retira, savait qui j’étais, longtemps avant que de m’avoir vue ; mais Monsieur il faut vous dire comment cela se fit.

Madame la duchesse de Cranves était sœur de Monsieur le marquis de Buringe mort en Candie avec Monsieur de Beaufort ; c’est lui qui était mon père. Il fut blessé, et avant que de mourir, il eut le temps de faire un testament tout de sa main, ou plutôt il écrivit à Madame de Cranves sa sœur, qu’étant prêt d’aller rendre compte à Dieu, il voulait décharger sa conscience. Il lui faisait le détail d’une amourette qu’il avait eue avec une demoiselle de sa mère, de qui il avait eu une fille, mais que n’étant pas en état d’en avoir soin, étant cadet de trois frères et fort jeune, et outre cela destiné à l’ordre de Malte, il avait été obligé de la faire exposer, n’ayant qui que ce fût à qui se confier, la mère de cet enfant étant morte en couche[s]. Il lui cita le jour, l’heure, l’endroit, et toutes les marques qui pouvaient me faire reconnaître. Il la priait de retirer cet enfant, et lui marquait le déplaisir qu’il avait de ne l’avoir pas retirée lui-même, lorsque la mort de ses frères l’avait rendu l’aîné de sa maison ; et s’en excusait sur la honte de l’y avoir laissée si longtemps. Il la priait comme son unique héritière et sa sœur, d’en avoir soin ; et qu’afin qu’elle en usât à mon égard plus généreusement, il ne faisait aucun legs, et remettait en ses mains, comme en dépôt pour sa fille tous ceux qu’elle aurait été obligée de payer, s’il en avait fait. Cette lettre fut rendue décachetée à Madame de Cranves par Monsieur le commandeur de Villeblain, à qui mon père s’était ouvert en mourant, et qui était nommé dans cette lettre, afin de l’obliger de solliciter auprès de sa sœur l’exécution de sa dernière volonté.

Madame de Cranves résolue de me retirer, eut des raisons de ne pas déclarer hautement l’ordre de défunt Monsieur le marquis de Buringe son frère. Elle fit voir seulement cette lettre à Messieurs les directeurs de l’hôpital ; et Madame Morin qui avait toute la confidence de Madame de Cranves, fut chargée de me distinguer d’entre les autres de mon âge, afin que Madame de Cranves ne se méprît pas dans ce qu’elle avait résolu de faire. On me montra à Madame Morin. Madame de Cranves vint voir les filles à qui on commençait à montrer à travailler. Monsieur de Villeblain était avec elle. Madame Morin devait me baiser ; c’était le signal dont elles étaient convenues. Elle le fit, et Madame de Cranves en me regardant, dit qu’il aurait été inutile de prendre tant de précautions ; qu’elle m’aurait distinguée entre cent mille autres, parce que j’étais le vivant portrait du pauvre marquis de Buringe. Elle me demanda aux directeurs ; elle fit à l’hôpital un présent très magnifique, et m’emmena.

Voilà, Monsieur, comme je suis entrée chez Madame de Cranves, ce n’est point comme vous voyez, par un coup du hasard, puisqu’en effet j’étais sa nièce. Vous avez eu raison de me dire que je devrais regretter la mort de Garreau. Il avait cette lettre que Madame de Cranves lui avait donnée comme vous saurez par la suite ; mais si vous voulez me faire la grâce d’en approfondir la vérité, les directeurs de l’hôpital ne sont pas tous morts. Ils me reconnaîtront, et sont trop honnêtes gens pour ne me pas rendre de ce côté-là toute la justice qui m’est due : du moins Monsieur le commandeur de Villeblain, que je vous citerai encore pour quelque chose de plus grande conséquence, est grâce à Dieu en parfaite santé. Il y a plus d’un an et demi que je ne l’ai vu , mais Madame Morin l’a vu au Petit Saint-Antoine, il n’y a pas longtemps, il pourra vous instruire de la vérité, et vous dire si j’impose de la moindre syllabe ; voilà pour ce qui regarde la naissance.

Dès que je fus chez Madame de Cranves, elle me fit élever avec tout le soin imaginable, ce qui prouve assez qu’elle prenait dans moi un intérêt plus cher que ceux d’une charité ordinaire qu’on peut avoir pour des enfants qui sont indifférents ; à qui on ne fait pas apprendre l’italien, à chanter, à danser, à jouer des instruments, et enfin tout ce qui peut perfectionner une fille de naissance. La dépense que je faisais était distinguée : et enfin on n’entretient point pour une simple domestique, comme votre donneur d’avis le prétend, une gouvernante qui est Madame Morin, une fille de chambre et un laquais ; ce sont les mêmes que j’ai encore. Il n’en peut pas disconvenir, et se contente de n’en rien dire. Il faut à présent venir à l’essentiel qui regarde ma conduite.

Le fripon m’accuse d’un commerce secret et criminel avec Garreau : il veut même que Madame de Cranves n’en fut pas contente, et qu’elle l’a fait voir par son testament, et voici l’explication.

Cette dame avait envie de m’établir et de me marier. Elle jeta les yeux sur Garreau qui était un jeune homme d’esprit, fort bien fait, et d’une bonne famille de plume. Les louanges que je lui donnerais, dit-elle, seraient suspectes dans ma bouche ; ainsi je n’en dirai pas davantage. Madame de Cranves s’était aperçue qu’il ne me haïssait pas : elle lui en parla. Il avoua qu’il m’aimait, elle trouva que le parti me convenait, et l’autorisa dans sa recherche. Garreau avait pour moi des assiduités très grandes, et c’est ce qui a donné lieu aux bruits qui ont couru de notre commerce ; parce que Madame de Cranves m’ayant dit qu’elle me le destinait pour époux, je ne pouvais me dispenser de recevoir ses visites, d’autant plus fréquentes que nous demeurions tous deux dans le même hôtel, et que Madame de Cranves les approuvait, sans que qui que ce fût le sût que Madame Morin, parce que nous avions ordre d’en cacher le motif : à quoi on était encore incité par l’envie que tous les domestiques me portaient, à cause qu’étant venue dans l’hôtel par une voie si oblique, j’étais traitée comme l’aurait pu être la fille de Madame de Cranves si elle en avait eu une, quoique je n’eusse jamais rendu aucun service : à quoi ils étaient encore poussés par un nommé Valeran, maître d’hôtel de Madame de Cranves, qui m’avait obligée de porter mes plaintes à sa maîtresse du peu de respect qu’il avait eu pour moi : ce qui l’avait une fois fait sortir de l’hôtel, et lui attira une sévère réprimande.

Avant que de passer outre sur ce qui me regarde, poursuivit-elle, Monsieur, il est à propos de vous dire que cet homme qui était marié dans l’hôtel, et qui avait épousé une des femmes de chambre de Madame, était encore assez scélérat pour vouloir en faire un lieu de débauche. Il m’avait effrontément dit que Madame de Cranves, qui était extrêmement maladive, ne pouvant pas vivre longtemps, il fallait que je cherchasse des amis pour me maintenir dans l’état qu’elle m’avait fait prendre. Que je ne devais pas me flatter : qu’elle aurait beau me laisser tout ce qu’elle voudrait, que ses héritiers feraient casser son testament, du moins ce qui serait en ma faveur. Que je devais m’assurer un appui, et là-dessus ce galant homme s’était offert à moi. Je le reçus comme méritait une pareille effronterie, et outre un soufflet que je lui donnai, je le menaçai d’en instruire Madame de Cranves. Je ne pus pas le faire ce jour-là, parce que la femme de cet homme ne la quitta point, et que je ne voulais pas parler devant elle, en quoi je fis mal.

Il apprit par elle que je n’avais rien dit à Madame sur son chapitre. Cela le rendit assez hardi pour entreprendre de venir me trouver la nuit même dans mon lit. Je ne sais comment il s’y prit pour ouvrir ma chambre, sans que la fille qui couchait auprès de la porte ni moi l’entendissions ; mais enfin il est certain que je me réveillai en sursaut à la fraîcheur de sa main qu’il me porta sur l’estomac. Je me mis à crier au secours ; il me saisit au corps ; il fit ses efforts pour me faire taire, et me fit même des violences dont je portai des marques assez longtemps. Le monde qui vint à mes cris me retira des bras de ce satyre. J’allai dans l’instant même, et toute nue en chemise en demander justice à Madame de Cranves, dont l’appartement était éloigné du mien. La femme de cet homme fit inutilement tout ce qu’elle put pour me retenir, elle se jeta même à mes pieds plusieurs fois ; je me contentai. Madame de Cranves me fit coucher avec elle ; et dès le lendemain elle fit mettre Valeran dehors à coup de bâton par ses valets de pied en ma présence ; et elle défendit à son suisse de le laisser jamais rentrer dans l’hôtel, sous peine d’être chassé lui-même.

Il resta ainsi dehors plus de deux mois, ensuite il rentra, parce que Madame de Cranves, qui était bonne, se laissa fléchir aux prières de sa femme qu’elle aimait, et qu’outre cela c’était un ancien domestique qui était dans la maison de Cranves de père en fils, et qu’il lui promit de mieux vivre. J’intercédai pour lui, et sans mes prières Madame n’aurait jamais voulu le voir ; elle le lui dit à lui-même devant tous les domestiques. Valeran rentra donc, il me demanda pardon à deux genoux devant tout le monde, pendant que j’étais à table avec Madame, et ne se releva que lorsque je lui dis : parce que Madame avait voulu tout à fait l’humilier. Je lui pardonnai, j’oubliai son insolence, et bien loin de lui faire tort, je lui ai rendu tous les services qui ont dépendu de moi ; et sans garder aucun ressentiment de l’outrage qu’il avait voulu me faire, je me contentai d’éviter soigneusement les occasions de lui parler seul à seul.

Mais comme je l’avais mis au désespoir, et que l’amour qu’il avait eu pour moi était converti en rage et en fureur, c’était lui qui mettait le feu sous le ventre aux autres domestiques pour les faire gloser sur ma conduite, et les assiduités de Garreau, dont personne ne savait le motif. Je le sus par un des valets de pied, et qu’il lui en avait parlé à lui-même. Je ne pus enfin m’empêcher d’en faire mes plaintes en sa présence.

Monsieur le commandeur de Villeblain était à l’hôtel, je ne me cachai point de lui ; et cela d’autant plus qu’il m’avait toujours paru prendre mes intérêts en main, et que Madame de Cranves, par les raisons que je vous ai dites, et que je ne savais point encore, lui disait généralement tout ce qui m’arrivait, et tout ce que je faisais. Je mangeais ordinairement seule avec Madame. De tous les gens qui étaient dans l’hôtel, il n’y avait que moi qu’elle admît à sa table. Demoiselle, écuyer, secrétaire, tout en était exclu. Monsieur de Villeblain y était resté à dîner, et nous n’étions que nous trois à table.

Valeran vint desservir suivant sa coutume, et pour lors, faites-moi la grâce Madame, lui dis-je, d’instruire Valeran, sans le nommer Monsieur, ou bien de souffrir qu’il vous instruise. Il n’est pas à propos qu’il dise de moi ce qu’il en dit, si ce sont des faussetés, et si ce sont des vérités, il n’est pas juste que vous seule les ignoriez. Valeran, lui dis-je avec mépris, je voudrais bien savoir de quelle autorité vous vous ingérez de censurer mes actions ? Et d’en faire le sujet de vos impertinentes conversations avec d’autres gens de votre étoffe, tels que des valets de pied ? Si vous trouvez quelque chose de condamnable dans moi, que ne dites-vous à Madame ce que vous en savez, sans en entretenir des gens comme vous, incapables d’y mettre ordre ? J’avais espéré que ma bonté vous aurait rendu sage, et vous vous déchaînez de plus en plus. Rendez-moi justice devant Madame et devant Monsieur, avouez que vous êtes un fourbe et un imposteur, ou dites par où vous savez que je me gouverne mal. Y a-t-il encore quelque chose de nouveau, interrompit Madame de Cranves ? Oui Madame, continuai-je en montrant Valeran de la main : la digne personne que voilà, ne va à pas moins qu’à vous déshonorer ; et si l’on l’en croit, vous faites l’honneur à une fille perdue de la recevoir à votre table, et dans votre lit, et c’est de quoi je vous demande justice.

Il était plus mort que vif pendant mon discours, mais il le fut bien davantage quand Madame de Cranves s’adressa à lui avec colère. Sortez de chez moi Valeran, lui dit-elle, et n’y remettez jamais le pied, ou vous résolvez de ne parler jamais de Silvie qu’avec tous les respects qu’un maraud comme vous me doit à moi-même. C’est bien mal reconnaître les bontés qu’elle a eues pour vous en m’obligeant à vous reprendre. Mademoiselle, ajouta-t-elle s’adressant à moi, agissez-en comme il vous plaira : vous êtes seule cause qu’il est rentré ; je vous l’abandonne, rendez-vous en justice vous-même. Faites-le rouer de coups de bâton, ou le retenez, cela m’est indifférent, mais je sais bien que si j’entends encore parler de ses sottises, je vous en rendrai bon compte et à moi aussi. Je vous défends absolument de rien souffrir ici de qui que ce soit. Je vous donne sur mes gens toute l’autorité que j’ai moi-même ; faites à l’égard de ce coquin-là tout ce qu’il vous plaira, j’approuverai tout. Mademoiselle, me dit Monsieur le commandeur de Villeblain, je vous demande pardon pour lui. Monsieur Valeran, lui dit-il, vous êtes heureux de ce que Mademoiselle ne s’est point plainte à d’autres qu’à Madame ; car tout le respect qu’on a pour elle n’aurait peut-être pas empêché que Silvie ne fût autrement vengée. Vous ne savez qui elle est ; croyez-moi, soyez discret sur ce qui la regarde. C’est tout ce que je lui demande Monsieur, interrompis-je. Dites-lui Mademoiselle, me dit Madame de Cranves, ce que vous voulez qu’il devienne, ce que vous en ordonnerez sera exécuté. Je vous supplie Madame, lui dis-je… Parlez-lui à lui-même, dit-elle en m’interrompant. Eh bien Valeran, lui dis-je, comptez pour deux que je veux bien oublier : mais soyez certain que la troisième rassemblera tout. Allez-vous en, faites votre devoir comme je fais le mien ; et souvenez-vous que ma bonté est épuisée.

Je crois Monsieur, poursuivit Silvie en parlant à moi, qu’on ne peut pas prendre les intérêts d’une fille avec plus de hauteur. Je ne savais pourtant point encore que j’avais l’honneur d’être sa nièce. Ce que j’en avais fait n’était que parce qu’elle m’avait toujours ordonné absolument de me tenir au-dessus de tous ceux de l’hôtel, et de n’en rien souffrir. On ne peut pas être plus mortifié que Valeran le fut à mon sujet et par moi-même. C’est pourtant lui, Monsieur, qui se mêle de donner des avis à vous et à Madame votre mère. Je connais fort bien son écriture que le coquin n’a pas eu soin de cacher, et qu’il s’est contenté de vous prier de ne me pas faire voir. Voilà ce qu’il s’attira par ses sottises en voulant pénétrer un commerce qui ne lui plaisait pas. Cela le rendit sage, il n’osa plus parler de moi ni de Garreau, qui ne s’en tint pas aux paroles, et qui lui donna des coups de canne en plein hôtel, et par là s’en fit un ennemi irréconciliable.

Valeran n’osa s’en ressentir pendant la vie de Madame de Cranves : mais après sa mort il s’en est vengé d’une manière digne de lui, puisqu’il est cause de sa prison et de sa mort, dans une espèce d’infamie. Il est temps de vous le dire, en vous faisant voir mon innocence dans laquelle la sienne est tout à fait comprise, puisqu’en effet sa cause était la mienne, dans le vol que Valeran vous mande que nous avons fait de concert avec Madame Morin.

Je vous ai dit que Madame de Cranves me l’avait destiné pour époux, elle tomba malade comme elle allait effectivement nous marier ensemble. Dans ce même temps elle reçut une somme très considérable, pour le reste du prix d’une terre qui avait appartenu à défunt Monsieur le marquis de Buringe mon père : ainsi je puis dire que cet argent m’appartenait et m’appartient encore : puisqu’elle qui était son unique héritière suivant les lois, voulait bien me le donner. Cet argent comptant lui fit changer la résolution qu’elle avait prise de me marier comme sa nièce, et de m’avantager par le contrat de mariage et par son testament, en celle de faire tout pendant sa vie, puisqu’elle le pouvait. Elle m’aimait et ne voulut pas m’exposer après sa mort aux risques de plaider contre des héritiers extrêmement puissants, qui peut-être n’auraient pas voulu me reconnaître pour être de leur sang : qui par leur crédit auraient pu faire casser le testament, et me laisser non seulement sans appui, mais aussi gueuse et misérable. Il est vrai que la lettre de mon père reconnue par elle, pouvait en prouver la vérité : mais on aurait pu dire que cette lettre était supposée, ou que je l’aurais été moi-même : il aurait fallu en venir à des recherches et à des vérifications qui auraient attiré des procès et des dépenses, dont une fille privée de tout secours aurait eu lieu de craindre la suite. Pour aller au-devant, elle consulta tout avec Monsieur le commandeur de Villeblain, qui fut fort longtemps enfermé avec elle, et qui y était encore lorsqu’elle nous fit entrer dans sa chambre, Madame Morin qui seule savait le secret, Garreau et moi.

Ce fut là que j’appris qui j’étais ; je vous laisse à penser avec quelle joie. Elle mit entre les mains de Garreau la lettre dont je vous ai parlé, qu’elle certifia, et pria Monsieur de Villeblain de certifier aussi. Garreau la reçut avec des ressentiments que je ne puis exprimer, et comme une preuve que je sortais d’un sang illustre, et non pas inconnu, comme il l’avait toujours cru jusque-là, aussi bien que les autres et moi-même, à qui pourtant les distinctions que Madame de Cranves avait pour moi, et quelques paroles qu’elle m’avait dites sans réflexion, et de l’abondance du cœur, avaient donné de grands soupçons de la vérité, que je vis enfin heureusement éclaircie.

Elle dit à Garreau qu’elle avait changé de résolution sur la manière de notre mariage : elle en dit les raisons que je viens de vous dire ; et pour vous mettre, poursuivit-elle, à couvert l’un et l’autre de toutes sortes de procès avec mes héritiers, je vous donne dès à présent l’argent que j’ai reçu de Monsieur d’Anet. Prenez-le et l’emportez dès aujourd’hui : mais je veux qu’il reste à Silvie jusqu’à votre mariage, et après cela au survivant. J’empêcherai qu’on vous le dispute, parce que je déclarerai que j’en ai disposé, sans dire comment. À l’égard du reste, je donnerai à Silvie en main propre mes menues pierreries devant ceux mêmes qui y auront intérêt après ma mort ; et pour ce que je lui laisserai par mon testament, ce sera si peu de chose, que mon neveu et ma nièce ne le lui disputeront pas.

Voilà, Monsieur, le sujet pour lequel Madame de Cranves ne m’a laissé par son testament que dix mille francs d’argent comptant, des meubles, et une pension viagère de douze cents livres, et non pas, comme dit Valeran, parce qu’elle était mécontente de moi et de Garreau. Nous fîmes ce qu’elle voulut ; j’emportai cet argent ; je le mis en lieu de sûreté dont je dispose, et je l’ai encore tout entier. Je donnai à Garreau une promesse de mariage signée de moi, il m’en donna une autre signée de lui : et comme l’argent me restait, la mienne portait un dédit du tiers de cet argent que j’emportais. Ces deux promesses sont signées et approuvées par Madame de Cranves et par Monsieur de Villeblain, par l’ordre de qui nous agissions ; et nous jurâmes Garreau et moi entre leurs mains de nous épouser le plus tôt que nous pourrions. Voilà Monsieur, poursuivit-elle en me donnant un papier, la promesse de Garreau qui m’est restée, et c’était effectivement ce qu’elle m’avait dit.

Dès le lendemain de cet accord, Monsieur le marquis d’Annemasse et Mademoiselle de Tonnai neveu et nièce de Madame de Cranves, elle du côté de Monsieur de Cranves, et lui de son côté à elle, et tous deux seuls et uniques héritiers des maisons de Cranves et de Buringe, dont elle était douairière et usufruitière, vinrent la voir. Elle envoya prier Monsieur de Villeblain de venir chez elle. Sitôt qu’il fut arrivé, elle me fit appeler, et tout le monde étant sorti, elle leur parla ainsi devant moi.

Ma mort va bientôt vous rendre tous deux maîtres de ce que je possède en ce monde. J’ai fait un testament, mais il ne vous chagrinera pas. Le plus fort article est celui qui regarde Silvie que voilà. Je lui donne mes menues pierreries, je suis bien aise de vous le dire, afin que vous ne les demandiez pas, et afin qu’on ne les lui dispute pas, je veux devant vous les lui donner en main propre. Elle se les fit effectivement apporter. Tenez ma pauvre Silvie, me dit-elle en me les donnant, gardez-en une partie pour l’amour de moi, et vendez le reste, si vous voulez, pour vos nécessités et votre mariage ; je vous les donne, elles sont à vous : je les acceptai les larmes aux yeux.

Ensuite se tournant vers sa nièce. Ces petites pierreries-là sont trop peu de chose pour vous Mademoiselle, lui dit-elle, voilà mes grosses que je vous donne : vous n’avez besoin de rien, gardez-les pour vous souvenir de moi. Et pour vous Monsieur, continua-t-elle s’adressant à Monsieur le marquis d’Annemasse, vous seriez en droit de vous plaindre, si je vous oubliais lorsque je donne tout. Je vous laisse mon hôtel meublé, ma vaisselle, mes chevaux, et enfin tout ce qui est ici ; c’est à vous à faire en sorte qu’on n’en détourne rien. J’en excepte pourtant ma garde-robe, tout mon linge de corps, mes coiffures, et les meubles qui ont toujours servi à Silvie que je lui donne encore, et que je vous supplie d’augmenter au lieu de les lui disputer. Cela est ainsi ordonné dans mon testament, je suis fort aise de vous en avertir. Je lui laisse encore quelque argent comptant après ma mort, et une petite rente toute sa vie, ne lui disputez rien de mes présents, je vous en conjure tous deux, elle mérite que vous la considériez, et je vous la recommande. Promettez-moi tous deux d’en avoir soin, et de faire pour elle tout ce qui vous sera possible : je ne vous dis point ce qui m’oblige à vous faire cette prière. Ils lui promirent tout ce qu’elle voulut, et ont tenu parole à sa mémoire, n’ayant que des sujets de me louer d’eux.

Elle leur dit ensuite qu’ils ne trouveraient point ou peu d’argent comptant après sa mort, ayant disposé de tout par conscience : mais aussi qu’ils ne trouveraient pas un sol de dettes, ayant depuis son veuvage et la mort de ses frères tout à fait acquitté les dettes des maisons de Cranves et de Buringe. Elle leur recommanda Garreau comme un garçon fort fidèle et fort affectionné, qui par ses soins et ses peines n’avait pas peu contribué à la mettre en état de payer tous les créanciers. Ensuite elle me fit signe de sortir, et resta avec eux et Monsieur de Villeblain seuls fort longtemps en particulier. Ils parlèrent assurément de moi ; car lorsqu’ils sortirent de sa chambre, ils m’embrassèrent fort tendrement l’un et l’autre, et m’assurèrent de leur amitié d’un air qui me fit croire qu’ils étaient instruits de ma naissance.

Ils sont à présent mariés ensemble, il y a environ un an, et des gens de cette qualité font trop de figure dans le monde pour que vous ne les connaissiez pas : je vous les offre encore pour témoins de ce que je vous dis ; ils sont tous deux en parfaite santé et croyables.

Comme Monsieur le marquis d’Annemasse était jeune et n’avait pas de gens en main dans l’hôtel pour avoir l’œil à ses intérêts, en cas que Madame de Cranves vînt à mourir, et qu’elle aurait pu se chagriner, si de son vivant il avait renfermé ou ses meubles, ou sa vaisselle, il chargea Valeran d’en avoir soin, et promit de le garder à son service comme il était chez Madame de Cranves. Il l’a fait, mais Valeran n’y a pas resté longtemps, ses impertinences et ses brutalités l’en ont fait sortir : il lui promit outre cela une récompense. Il me pria d’y avoir l’œil aussi ; mais je ne fus pas en état de lui obéir. La mort de Madame de Cranves qui arriva quatre jours après, me fut trop sensible pour songer à autre chose qu’à pleurer la perte que je faisais d’une si bonne et si généreuse protectrice ; et je ne pus que me retirer dans ma chambre seule avec Madame Morin, que Madame de Cranves m’avait recommandée, et à qui elle avait ordonné de ne me point quitter que je ne fusse mariée.

Valeran fut le premier à me faire connaître que mon crédit avait cessé. À peine cette dame eut les yeux clos, qu’il vint brutalement dans ma chambre où je m’étais retirée, où sous prétexte d’exécuter les ordres de son nouveau maître, il entreprit sans aucun respect, de dégarnir mon lit et mes sièges de leurs housses à campanes d’or et d’argent. Madame Morin me fit prendre garde à cette action. L’affliction où j’étais, jointe à son insolence, me fit passer par-dessus tout. J’appelai du monde, et lorsque je me vis assez bien accompagnée pour ne craindre pas sa brutalité, je m’approchai de lui et lui donnai un soufflet de toute ma force. J’allai en même temps trouver Monsieur le marquis d’Annemasse, à qui je demandai s’il avait commandé à Valeran de dégarnir ma chambre. Il me fit mille excuses de l’effronterie de cet homme, par qui il me fit rapporter tout ce qui m’avait été enlevé, et m’envoya même par lui des flambeaux, un porte-mouchette garni, une aiguière, une écuelle couverte, un gobelet et d’autres ustensiles d’argent ; et tout m’est resté, et les meubles que vous me voyez à présent sont les mêmes que j’avais chez Madame de Cranves.

Valeran n’en demeura pas là. Il savait que cette dame avait reçu beaucoup d’argent environ dix jours avant sa mort. Il le dit à un homme de pratique que Monsieur d’Annemasse avait chargé du soin de ses affaires, qui le crut, on fit l’inventaire. Cette somme, qui est la même que j’avais et que j’ai encore, ne se trouva point. On demanda à Garreau ce qu’elle était devenue ; il dit que la défunte en avait disposé sans l’instruire de ce qu’elle en avait fait. Valeran prétendit qu’il l’avait volée, et sur ce qu’il dit, on arrêta Garreau prisonnier. Monsieur d’Annemasse n’était point à Paris, j’allai le trouver, je lui remontrai l’injustice qu’on faisait à un homme que la défunte lui avait tant recommandé. Je le fis souvenir qu’elle lui avait dit elle-même qu’elle avait disposé de son argent comptant, et lui expliquai les motifs qui faisaient agir Valeran. Il fut surpris de ce qui avait été fait contre Garreau, contre les ordres précis qu’il avait donnés en partant. Il désapprouva tout par écrit, et promit que sitôt qu’il serait à Paris, il ferait lui-même excuse à Garreau. Il y revint en deux jours ; mais ce garçon ne voulut pas sortir de prison, et s’obstina à vouloir une réparation d’honneur de la part de son accusateur. Elle ne put pas être assez prompte, Valeran qui avait lui-même aidé aux archers qui avaient arrêté Garreau, avait eu la cruauté de le faire tellement maltraiter par ces gens aussi peu pitoyables que lui, que ce malheureux, qui avait eu quelque chose crevé dans le corps, mourut le cinquième jour de sa prison, jetant le sang par toutes les extrémités de son corps ; et je n’ai pas encore pu trouver le moyen de ravoir ni la lettre de défunt Monsieur le marquis de Buringe mon père, ni la promesse de mariage que je lui avais faite.

Voilà le vol dont Valeran nous accuse, Garreau, Madame Morin et moi : je vous laisse à présent penser ce qui en est. Pour les pierreries Monsieur d’Annemasse n’en a point demandé, parce qu’il savait bien ce que sa tante en avait fait ; mais comme qui que ce soit de l’hôtel n’en savait la destination, et que tout le monde savait que Madame de Cranves en avait quantité et de très belles, et qu’on était surpris de n’en trouver point sous les scellés ; il a plu à Valeran de m’en faire faire un vol.

Voilà, Monsieur, poursuivit-elle, tout ce que je sais pour ma justification sur ma conduite, où je crois mon innocence est très claire. Vous pouvez en pénétrer la vérité, les témoins que je vous ai cités sont croyables : il ne reste plus que Rouvière. Je ne justifierai point cet article, il est contre moi. C’est une fourberie que j’ai voulu vous faire, mais si je suis criminelle par une pareille fausseté, est-ce vous qui devez me condamner ? Non, vous ne me condamnez pas, poursuivit-elle en me regardant tendrement ! Vous voyez trop bien que ce n’était qu’à votre seule délicatesse que je sacrifiais mon innocence ! J’aimais mieux passer dans votre esprit pour la fille d’un simple gentilhomme ruiné, que de dire que je sortais d’un sang plus illustre, sans pouvoir le prouver, à moins que d’en venir à un éclat que vous n’approuveriez pas. Je ne me justifierai point sur personne : vous pouvez vous souvenir des difficultés que je vous ai faites lorsque vous avez voulu savoir qui j’étais. Ma naissance qui me servirait de lustre, et que je tiendrais à honneur avec un autre, m’a paru odieuse et infâme avec vous ; je n’ai pas osé vous en éclaircir. J’ai cherché à vous tromper : mais Rouvière a dû vous dire à quel prix j’achetais le nom de sa fille. C’était un éloignement éternel que j’en exigeais, et que j’aurais encore acheté, outre le présent que je lui faisais. Cet homme vous est connu, et à peine me souvenais-je de l’avoir vu lorsque je suis entrée en commerce avec lui. Voyez même si la fourberie aurait pu se soutenir : comment accorder mon bien avec la qualité de sa fille ? Ne pouviez-vous pas voir mon nom sur le registre où vous et moi avons signé, lorsque nous avons tenu un enfant ensemble, il n’y a que cinq mois ? Cela seul ne vous prouve-t-il pas que ma naissance seule me faisait horreur, et que je ne regardais pas plus loin qu’elle ? Est-ce là une fourberie conduite par des gens accoutumés à fourber, et qui en font leur capital ? Non certes, le peu de rapport que le tout a ensemble, vous persuade que le crime n’est pas ordinaire puisqu’il est si connaissable.

Ma fourberie a été découverte par un autre fourbe. J’en suis au désespoir, non pas qu’elle n’ait point réussi, mais parce que j’ai manqué de sincérité pour vous. Vous la savez enfin cette naissance ; quoique je n’en sois pas coupable, elle me rend indigne de vous. Je ne prétends plus à votre cœur, mon peu de bonne foi m’en chasse : mais tout au moins distinguez les crimes de la nature, d’avec les miens, et vous me rendrez votre estime ; et c’est tout ce que j’attends de vous : vous avouerez vous-même qu’il y a dans ma conduite plus de malheur que de malice.

Je vous quitte, Monsieur, trop heureuse de vous avoir désabusé des fausses impressions qu’un scélérat vous a voulu donner de ma vertu. Oui, Monsieur, dans un corps provenu d’une naissance que les lois ont déclarée infâme, j’ai conservé toute la probité du sang qui m’a donné l’être. Je n’ai jamais eu de faiblesse pour personne ; et j’ose me flatter que je n’en aurai jamais, puisque je n’en ai point eu pour vous. Je me flattais d’une vie heureuse entre vos bras, continua-t-elle les larmes aux yeux, je ne l’espère plus ; mais personne n’occupera dans mon cœur la place que je vous y donnais. Un convent va cacher ma honte et mes larmes, et vous persuadera que sans le crime de la fortune, j’étais digne d’être à vous par mon innocence dans mes mœurs, et ma vertu dans ma retraite.

Je n’ai plus que deux choses à vous demander : ma bague vous a paru belle, je vous supplie de la garder ; elle vous fera quelquefois souvenir de moi, et que ça a été mon malheur seul, et non pas ma faute qui nous a séparés. Je vous demande encore de ne conserver aucun ressentiment contre Madame Morin. Elle n’a rien fait que par mes ordres ; elle a cru bien faire, et seulement pour me faire paraître plus digne de vous, et tâcher de vous cacher ce que je voudrais au prix de tout mon sang pouvoir me cacher à moi-même. Elle ne m’a jamais fait aucune proposition indigne d’une femme d’honneur. Ça a été Rouvière qui a eu l’insolence de m’en faire une par écrit. Je déchirai sa lettre de colère ; heureusement j’en ai retrouvé les morceaux, les voilà, dit-elle en me les donnant, vous pouvez les rassembler. Madame Morin y a répondu par mon ordre ; c’est en vain que vous voulez la soupçonner, la maison où elle a toujours été, était le temple de la vertu. Si elle n’avait pas été effectivement sage, elle n’y serait pas restée longtemps : Madame de Cranves ne l’aurait pas admise dans sa confidence, et ne lui aurait pas confié ma jeunesse. Elle s’est donnée à moi par l’ordre de cette dame, et respecte dans ma personne un sang qui lui a été toujours précieux. Je n’ai plus rien à vous demander, accordez-moi ces deux grâces, je sortirai contente du monde ; et surtout ne me voyez plus. Tout commerce doit être rompu entre nous, je ne vous verrais qu’avec confusion ; et je ne veux pas que Madame votre mère ait le moindre sujet de vous chagriner pour moi. Allez Monsieur, brisez des chaînes qui doivent vous faire honte ; rendez-vous à vous-même , et souffrez que je me retire dans un convent avec la triste consolation de pouvoir me dire à moi-même, que vous ne m’avez quittée que parce que je vous en ai prié, et non pas que vous m’avez sacrifiée. Je ne retiens plus vos pas, et prends de vous le dernier adieu.

Elle se leva d’auprès de moi après avoir parlé si longtemps sans que je l’eusse interrompue d’un seul mot. Je jetai les yeux sur elle, je vis les siens gros de larmes qu’elle s’efforçait de retenir ; mais qui paraissaient malgré elle. Elle voulut sortir pour me dérober son trouble, je la retins ; je la remis sur son siège malgré elle, je me jetai à ses genoux, je lui baisai les mains que je tenais, je pleurai comme elle, et ne pus jamais lui dire un seul mot. Son adieu m’avait pénétré, je restai longtemps dans la posture où j’étais. Nous avions l’un et l’autre le cœur si serré de douleur que nos yeux seuls avaient du mouvement dans nous. Que voulez-vous, me dit-elle enfin ? Pourquoi me retenez-vous ? Que ne sortez-vous ? Eh le puis-je, lui dis-je ? Ce fut tout ce que je lui répondis, après quoi il me fut impossible d’ouvrir la bouche. Elle me fit relever, et je me remis sur un siège, où je restai plus d’une heure sans sentiment et comme hébété. Je me souviens seulement qu’elle n’était pas plus tranquille que moi.

Je me relevai enfin, et sans lui rien dire, je lui présentai sa bague que j’avais ôtée de mon doigt ; mais elle ne voulut pas la reprendre. Je pris congé d’elle et lui dis adieu ; mais mes yeux démentaient mes paroles. Qu’elle était belle dans ce moment ! Hélas, tout autre en ma place ne s’en serait pas mieux défendu ! Que cet adieu des yeux était expressif et rengageant ! Je lui dis que je lui rapporterais son diamant une autre fois, et que je ne me tenais pas quitte de mes adieux. Elle ne me répondit que des yeux, et je sortis d’avec elle plus ensorcelé que je ne l’avais jamais été.

Je revins chez ma mère plus pensif que je n’en étais sorti. Tout me déplaisait ; je me déplaisais à moi-même. Cette même Silvie qui m’avait fait tant d’horreur se présenta à mes yeux et à mon esprit non plus comme une fourbe, mais comme une fille toute divine, à plaindre dans sa naissance, innocente dans ses mœurs, amoureuse et passionnée dans son artifice. Mon amour ne me montrait plus la fourberie qu’elle avait voulu me faire, que sous l’apparence de sa passion pour moi, à quoi la peur de me perdre l’avait engagée. Elle me reparut avec cette beauté éclatante dont j’étais si vivement touché. Je ne me ressouvins de mes résolutions contre elle, et des mépris que je lui avais si hautement témoignés, que pour lui en demander pardon. La menace que je lui avais faite d’une infamie par la main d’un bourreau, me parut un outrage si sensible, que tout mon sang ne me paraissait pas d’un assez grand prix pour l’expier. Que faire contre mon étoile ? Son influence m’entraînait.

Je m’abandonnai à ma destinée, ce ne fut pas sans remords. Le moyen de cacher à ma mère mes nouvelles résolutions, si opposées à celles que je lui avais témoignées ? Le moyen de lui justifier ma demeure à Paris, et mon retour vers Silvie ? Goûterait-elle sa justification comme moi ? Le moyen de me conserver avec mes proches après tant de changements de volontés arrivés coup sur coup ? N’était-ce pas me faire regarder moi-même comme un esprit sans solidité, et s’il faut le dire, comme un extravagant ? Ces réflexions me firent honte, mais ne m’ébranlèrent pas.

Je retournai chez Silvie le lendemain, non plus avec cet air impérieux qui m’avait accompagné dans mes deux dernières visites, mais soumis et confus. Je l’étais en effet, et comment ne pas l’être de ma propre faiblesse ! Je m’étais mis le plus magnifiquement que j’avais pu, elle y prit garde, et parut m’en savoir bon gré. Je la trouvai dans une profonde tristesse ; sa chambre presque dégarnie, et une partie de ses meubles en ballots : elle me demanda ce que je venais faire chez elle ; je lui répondis que je venais lui ramener sa conquête : que je n’étais né que pour elle ; et que j’étais au désespoir de lui avoir déplu.

Elle ne fit point les honneurs de sa bonté par mille difficultés que je croyais qu’elle m’allait faire ; elle me promit d’oublier tout : mais poursuivit-elle, ne croyez pas que ce soit à ma seule bonté que vous ayez l’obligation de notre raccommodement ; un motif plus fort me fait agir, c’est une inclination et un penchant aveugle pour vous. Vous me sacrifiez la colère de Madame votre mère : vous me sacrifiez l’indignation de vos parents, ce que vous avez à craindre de leur ressentiment, et ce qui en peut arriver. Les avis de Valeran me font tout prévoir d’un coup d’œil ; vous passez par-dessus tout. Je vous sacrifie à mon tour la crainte que j’en ai conçue. Je vous sacrifie la résolution que j’avais faite de me jeter dans un convent. Je ne veux plus me souvenir des duretés que vous m’avez dites ; puisque vous voulez bien en oublier le sujet. Nous nous dîmes là-dessus tout ce que nous pouvions nous dire pour nous convaincre que nous étions nés l’un pour l’autre. Je fis remeubler sa chambre ; je dînai avec elle toujours occupé[s] de nos protestations.

Mais enfin, lui dis-je, serons-nous toujours exposés vous et moi aux insultes de Valeran ; je le connais, dit-elle, il a commencé, il poursuivra. C’est un scélérat qui ne se lassera point de donner avis sur avis. La rage dont il est possédé ne se ralentira pas ; au contraire elle redoublera, si il apprend que vous continuez à me voir. Mais, lui dis-je, n’y a-t-il pas moyen de faire taire cet homme ? Je n’en sais point, dit-elle. J’ai été ce matin chez Monsieur le commandeur de Villeblain pour l’instruire généralement de tout, et lui demander justice de ce misérable. Les bontés qu’il a toujours eues pour moi, et l’autorité qu’il a toujours conservée sur lui, me sont garants que Valeran songerait à plus de quatre fois à me faire insulte, s’il était à Paris, mais il est parti il n’y a que huit jours pour aller aux Eaux de Barbotans, dans le fond des Pyrénées, et on croit qu’il ne reviendra qu’à la fin de l’été. J’ai songé à m’en plaindre à Monsieur et à Madame d’Annemasse ; mais je n’ai pas cru le devoir faire, parce qu’outre que ce coquin est sorti de chez eux très mal, mon ressentiment pourrait me faire dire quelque chose qui tirerait après soi une explication où je ne veux pas entrer, parce que Madame de Cranves me l’a défendu. Si c’était, poursuivit-elle, un honnête homme et bien instruit, je vous prierais de le voir, peut-être se rendrait-il. Cependant si vous voulez avoir quelque complaisance pour moi, je vous promets de l’obliger dès aujourd’hui à vous détromper lui-même des soupçons qui pourraient vous rester. Je n’en ai plus aucun, lui répondis-je. Il n’importe, dit-elle, il est à propos que je lui parle, et je vous prie d’entendre ce qu’il me répondra tout à l’heure même si vous voulez. Comment ferez-vous, lui dis-je ? Il ne faut, dit-elle, que l’envoyer chercher, vous l’entendrez parler lui-même. Après le tour qu’il vous a joué, il ne viendra pas, lui dis-je. Je le craindrais comme vous, dit-elle, si je ne le connaissais pas. Mais comme je sais que ce n’est qu’une bête et un brutal, sans esprit ni jugement, qu’il n’a dans le cœur aucune semence de vertu, et qu’il est insensible à la honte, je suis certaine qu’il viendra, et qu’il croira encore que je lui serai fort obligée. Je la laissai faire, et elle écrivit ce billet :

BILLET.

J’ai à vous parler, Monsieur, rendez-vous chez moi tout à l’heure. Je vous attends seule, suivez le porteur.

Elle envoya ce billet par son laquais, à qui elle recommanda de dire qu’elle était seule. Que voulez-vous faire de cet homme-là, lui demandai-je ? Je veux qu’il m’explique, dit-elle, ce qui l’a fait agir ; la raison qui l’a obligé de donner des avis à Madame Des Frans et à vous ; pourquoi il m’a si cruellement déchirée, et d’où il a pu connaître tout ce qu’il écrit : en un mot, je veux savoir quel est le motif de son procédé, quelle en est la fin, et ce qu’il en attend. Je vous supplie d’entendre ses raisons, vous paraîtrez si vous le jugez à propos, mais ne vous impatientez pas ; je remets cela à votre prudence.

Nous nous entretenions ainsi en attendant Valeran : mais Monsieur et Madame, poursuivit Des Frans en s’interrompant lui-même, et en parlant au maître et à la maîtresse de la maison, je ne sais si vous ne vous altérez point à m’écouter ; mais moi je m’altère à tant parler : il faut être plus héros de roman que je ne suis, pour conter une histoire si longue d’un seul trait ; faisons une pause.

Chacun avoua qu’il avait raison. On fit collation, pendant laquelle la compagnie s’entretint de ce qu’elle venait d’entendre ; et tout le monde tomba d’accord avec Madame de Mongey, que si tout ce que Silvie avait dit pour sa justification était vrai, elle était fort innocente, et qu’il n’y avait là-dessous ni méchante conduite ni malice. Tout était effectivement vrai, reprit Des Frans. Je retirai environ deux mois après l’avoir épousée la promesse de mariage qu’elle avait faite à Garreau, et la lettre de Monsieur le marquis de Buringe son père à Madame de Cranves. Ce fut Monsieur le commandeur de Villeblain qui m’en fit avoir le moyen, et lui-même sans être prévenu, et sans savoir que j’y prisse intérêt, conta à ma mère en ma présence toute l’histoire de Silvie, telle que je viens de vous la dire. Cela étant, interrompit Dupuis, la pauvre Silvie a toujours été la victime de ses amants maltraités ; toujours mal à propos soupçonnée, quoique très sage et très vertueuse ; et est morte enfin criminelle en apparence et très innocente en effet ; la pauvre Madame Morin femme de vertu s’il en fut jamais au monde, a payé de sa vie l’attache et la tendresse qu’elle avait pour elle. Nous ferons nos réflexions tout à loisir, interrompit Madame de Londé, pour à présent si Monsieur Des Frans le peut, je le supplie de nous achever son histoire, je crois que tout le monde y prend part.

Je me cachai, poursuivit Des Frans, sitôt que j’entendis monter Valeran. Que vous plaît-il, Mademoiselle, dit-il en entrant, je viens de recevoir un billet de votre part, serais-je assez heureux pour pouvoir vous rendre quelque service ? J’en achèterais l’occasion aux dépens de tout mon sang, et de tout ce que j’ai de plus cher au monde. Prenez un siège, lui dit Silvie, je vous parlerai ensuite. Il voulut faire quelque difficulté ; mais enfin elle le fit asseoir, et congédia son laquais. J’ai toute la joie possible de vous voir, lui dit-elle, vous pouvez croire que c’est quelque chose de conséquence qui m’a obligée de vous mander. J’en suis persuadé, Mademoiselle, reprit-il, et que ma présence ici ne vous est agréable qu’autant qu’elle vous est nécessaire. Nous sommes seuls, dit-elle en l’interrompant, quoique je me souvienne fort bien du hasard que je cours en m’exposant avec vous, je ne crains pas que vous me manquiez de respect ici. Non Mademoiselle, dit-il, vous n’avez rien à craindre ; j’ai eu trop de confusion de ma première audace pour m’exposer à une seconde.

Si, lui dit Silvie, la confusion que vous avez eue de tout ce que vous avez fait de mal en votre vie vous avait pu empêcher de commettre les mêmes fautes, je n’aurais pas encore à me plaindre de vous ; mais enfin les choses sont passées, je consens à les oublier. Je consens même à employer mon crédit pour vous faire rentrer chez Monsieur et Madame d’Annemasse dont vous êtes sorti par votre faute, je vous assure même que je ne travaillerai pas en vain et que je réussirai ; je ne veux de vous qu’une seule chose pour m’y engager, puis-je l’obtenir ? Oui, dit-il, Mademoiselle, si ce que vous demandez peut dépendre de moi, assurez-vous qu’elle ne vous sera pas refusée. Il ne vous en coûtera rien, répliqua-t-elle, et pourtant je veux être assurée de l’obtenir. Il l’en assura par des serments horribles. Je vous crois présentement, dit-elle. Ce que je vous demande c’est que vous me répondiez sans déguisement et avec vérité. Vous doutez-vous de ce que je veux vous demander ? Il parut embarrassé. Où est cette sincérité que vous me juriez tout à l’heure, lui demanda-t-elle promptement ; oui Mademoiselle, dit-il, je m’en doute, c’est apparemment au sujet de Madame Des Frans et de Monsieur son fils. Il est vrai, dit-elle, dites-moi pourquoi vous me faites passer pour une larronnesse, et pour une fille débauchée par Garreau ? Je vous pardonne ce que vous dites sur ma naissance, ne vous étant point connue : apprenez pourtant que le plus honnête homme de votre race tiendrait à honneur d’être domestique du dernier de la mienne ; répondez précisément et sincèrement, sachez qu’il y va de tout pour vous. Rendez-moi raison à moi-même, et ne me forcez pas à vous pousser pour me la faire rendre par d’autres. Un homme de votre étoffe ne tiendrait pas contre moi, soyez-en certain, et méritez votre pardon par votre sincérité.

Une manière si impérieuse le terrassa ; il voulut biaiser et se jeter dans de grandes explications. Ce n’est pas là ce que je veux savoir, dit-elle, répondez juste ; quelle sûreté avez-vous de mon libertinage, et du vol que vous dites ? Je ne l’ai dit, répondit-il, que comme un soupçon et après le bruit public. C’est vous qui en êtes l’auteur de ce bruit public, dit-elle, pourquoi le réveillez-vous, après ce qu’il vous a attiré de Madame de Cranves et de moi, en présence de Monsieur de Villeblain ? Pourquoi le faisiez-vous courir ? Ah, Mademoiselle, reprit-il, que ne fait point faire un amour jaloux ? Vous ne savez que trop quels étaient mes sentiments ; et j’étais au désespoir de voir Garreau mieux reçu que moi. Il était bien Monsieur pour un homme comme vous, reprit-elle ; mais qu’espériez-vous par là ? Il était garçon, et vous marié ; il pouvait prétendre à moi sans m’offenser, et non pas vous. Il est vrai, dit-il, Mademoiselle ; mais ne vous regardant que pour ce que vous paraissiez être, je ne croyais pas vous faire beaucoup d’insulte. Fort bien, reprit-elle ; c’est-à-dire que vous n’étiez conduit que par votre brutalité. Mais pourquoi vous ingérez-vous de mander présentement les mêmes choses à un homme que vous croyez qui me recherche, et qui les ignore ? Est-ce pour me faire plaisir ? Quel est votre but ? Ah, Mademoiselle, répondit-il, en se jetant à ses pieds, vous ne vous connaissez pas vous-même, si vous croyez que l’amour qu’on a une fois conçu pour vous puisse jamais s’éteindre ? Je suis toujours le même, tout le changement qu’il y a, c’est que votre vertu qui m’est à présent connue m’inspire du respect. J’ai écrit à Monsieur Des Frans afin de le dégoûter de vous : j’ai écrit à Madame sa mère afin qu’elle l’obligeât à vous quitter s’il ne le faisait pas de lui-même, parce que je ne puis me résoudre à vous voir entre les bras d’un autre ; ma passion a chassé ma raison. Je sais bien que la chute de lui à moi serait trop lourde ; mais j’espérais qu’abandonnée de lui, après quelque éclat sur votre rupture, vous ne refuseriez pas de remplir une place que la mort de ma femme vient de laisser vacante.

Si bien donc, reprit Silvie, que vous avez espéré que le dépit me jetterait entre vos bras ? Et tout le mépris que je serais d’un autre, je ne laisserais pas de vous plaire ? Voilà des sentiments dignes d’un lâche comme vous : mais non, détrompez-vous une fois pour toutes : je n’entre point dans le détail de la mort de votre femme qui se portait bien il n’y a qu’un mois. Si c’est un tour de votre main, comme j’y vois de l’apparence, vous avez fait un crime inutile. Mon sang et le vôtre ont trop de distance pour se mêler jamais ; mais enfin c’est le motif de vos avis, je suis fort aise de le savoir. Mais vous par quel endroit avez-vous su que Madame Morin et moi nous fussions informés de Monsieur Des Frans, de sa famille, et de tout ce que vous écrivez ? Je l’ai écrit, répondit-il, parce que cela m’a paru vraisemblable. Je connais là-dedans votre véritable génie, dit-elle, de donner aux autres vos ridicules conjectures pour des faits certains, et après cela de vous figurer vous-même que ce sont des vérités.

Et l’endroit de Rouvière, poursuivit-elle, comment vous a-t-il été connu ? Dispensez-moi, Mademoiselle, de vous satisfaire là-dessus. Non, dit-elle, je veux le savoir absolument. Eh bien, Mademoiselle, reprit-il, il faut vous le dire, mais je vais redoubler votre haine pour moi. Au contraire, dit-elle, plus vous serez sincère, et plus je serai généreuse : parlez seulement. Que vous dirai-je, reprit-il ? La mort de ma femme me laissant une place à vous offrir, je vous cherchai, j’appris votre demeure, et dans un cabaret d’ici proche, je fus instruit des assiduités qu’un jeune homme de qualité avait pour vous. Je le suivis un soir, et j’appris avec désespoir, que c’était Monsieur Des Frans. Je cherchai dans ma tête tous les moyens de vous brouiller ensemble, et de vous posséder à quelque prix que ce fût. J’y rêvais lorsque je trouvai Rouvière au Pont-Rouge. Il allait aux Tuileries. Nous eûmes bientôt renouvelé connaissance. Je le connais pour un homme capable de tout, à qui les plus grands crimes ne coûtent rien. J’en allais faire mon confident pour l’obliger à me rendre service, soit par adresse, soit par violence ; mais en entrant dans les Tuileries, il me dit qu’il ne pouvait pas rester avec moi assez de temps pour m’entendre ; parce qu’il avait rendez-vous avec une personne qui me connaissait, dont il n’était pas à propos que je fusse vu. Je m’éloignai ; cette personne arriva ; je la reconnus pour Madame Morin. Je me cachai d’elle, et j’attendis qu’ils eussent fini leur conversation, qui fut assez longue, pour rejoindre Rouvière dans l’intention de savoir ce qu’ils traitaient si secrètement ensemble à une heure si indue.

Je connais le faible de cet homme, je le menai dîner, et j’appris ce qui en était. Cela me mit dans l’état de faire tout ce que je souhaitais, et pour que vous ne pussiez pas terminer si promptement, je lui persuadai d’exiger de vous les dernières faveurs, et lui parlai de vous, de Monsieur Garreau, et de Madame Morin dans tous les termes qui me vinrent à la bouche. Je savais bien que vous aviez trop de vertu et trop de sagesse pour lui rien accorder qui pût faire tort à votre vertu. J’étais persuadé qu’il ne réussirait pas : mais je voulais seulement reculer votre accord, afin d’avoir du temps devant moi pour concerter mes lettres, et mes vues. Ce fut dans ce dessein que je l’obligeai de vous écrire de l’endroit même où nous étions. Ce fut moi qui vous fis tenir sa lettre, et je lui fis jurer de ne pas démordre de sa demande.

J’écrivis ensuite à Madame Des Frans et à Monsieur son fils. Je comptais qu’il ne vous verrait jamais ; que mes lettres ne viendraient jamais jusqu’à vous ; et que tout au plus il ne ferait tomber son ressentiment que sur Madame Morin et Rouvière, que je ne me souciai pas de sacrifier, pourvu que je vinsse à bout de mon dessein. Voilà la vérité, Mademoiselle ; voilà tous les crimes que l’amour que j’ai toujours pour vous m’a fait faire. La colère que je vois dans vos yeux m’empêche de vous jurer qu’il sera éternel : mais si j’osais vous demander pourquoi vous, qui vous faites de si bonne famille devant moi, voulez emprunter le nom de Rouvière, et pourquoi vous tiendriez à honneur d’être sa fille, je vous le demanderais ? Il est vrai qu’il est né gentilhomme ; mais ses actions dérogent à sa naissance. Je ne me suis pas engagée à vous répondre, reprit-elle. C’est une énigme pour vous que je n’ai point envie de vous développer. Mais en m’avouant que vous avez voulu me perdre de réputation, et sacrifier Madame Morin et Rouvière, ne craignez-vous pas que je sois d’humeur à vous sacrifier à lui, et qu’en se vengeant lui-même, il ne me venge enfin de vos impertinences et de vos injures ? Je crois que vous n’en sortiriez pas à votre honneur, s’il l’entreprenait : du moins je ne vous crois pas plus brave qu’autrefois, et il l’est lui bien plus que n’était Garreau dont vous n’avez jamais osé vous venger qu’en lâche.

Mais non, n’appréhendez rien, j’ai promis de tout oublier, et même de vous rendre service. Je ferai l’un et l’autre, mais souvenez-vous d’être sage, et de ne parler de moi qu’avec le respect que vous devez au sang de vos maîtres, et n’oubliez pas ce que Madame de Cranves et Monsieur le commandeur de Villeblain vous ont dit là-dessus. S’il était à Paris, je vous aurais fait payer de vos avis, croyez-moi, ne vous mêlez plus de ce qui me regarde, ni de ce qui pourra regarder Monsieur Des Frans. C’est bien à un malheureux comme vous, poursuivit-elle, de donner des avis qui peuvent mettre la discorde dans une famille considérable ? De quelle autorité en venez-vous jusqu’à conseiller qu’on me fasse mon procès pour rapt, et qu’on mette dans un lieu de sûreté un homme qui ne vous a jamais offensé, que vous ne connaissez point, et dont même il est de votre intérêt de n’être pas connu ? Si je lui avais dit qui vous êtes, vous seriez peut-être mort à l’heure qu’il est sous le bâton, et je n’aurais là-dessus qu’à donner un champ libre à son ressentiment. Prenez garde à vous, je vous le répète, vos sottises vous attireront du malheur tôt ou tard, je vous pardonne puisque je l’ai promis ; mais souvenez-vous que je ne connais que vous dans le monde pour mon ennemi, et que je vous rendrai garant de tout le mal qui pourra arriver, soit à Monsieur Des Frans, soit à moi. Allez, poursuivit-elle en se levant, n’oubliez pas mes leçons, mais oubliez-moi si vous pouvez, tant pour mon repos que pour le vôtre. Ne remettez jamais le pied chez moi, ma chambre serait profanée si j’y souffrais plus longtemps un aussi grand scélérat que vous. J’aurai soin de vous faire dire ce que Monsieur et Madame d’Annemasse m’auront répondu, j’irai demain dîner chez eux. En achevant ces mots, elle le mit dehors sans cérémonie.

Je sortis de l’endroit où j’étais caché. Eh bien, me dit-elle, qu’en dites-vous ? J’en dis, répondis-je, que voilà un homme à craindre et un scélérat achevé. Votre présence ne m’aurait peut-être pas empêché de le payer, si je n’avais imaginé une autre manière de nous venger d’un si méchant homme, par le moyen d’un autre qui ne vaut pas mieux que lui : c’est Rouvière, il faut que je les mette aux mains ensemble, cela ne me sera pas difficile ; et dès demain, sans attendre plus tard, j’en viendrai assurément à bout, j’en suis sûr. Je ne m’étonne plus, reprit-elle, de vous avoir vu si tranquille à écouter. J’approuverais fort votre pensée, ajouta-t-elle, et vous avez vu que je l’en ai menacé. Il est constant que l’un des deux nous vengerait de l’autre, mais je ne vois pas que cela puisse réussir sans nous commettre vous et moi. On les séparera, ils diront le sujet de leur querelle : nous y serons mêlés, et comme vous voyez, je n’y serai pas traitée assez favorablement pour en souhaiter l’éclat. Cela fera dans tout Paris un bruit terrible, qui viendra jusqu’aux oreilles de Madame Des Frans. On glosera sur une pareille aventure ; et pour peu qu’on y ajoute, avec la méchante apparence qu’elle a déjà d’elle-même, on en fera une affaire à nous perdre d’honneur vous et moi. Croyez-moi, poursuivit-elle, abandonnons-les à leur destin ; il aura soin de nous venger. Ce que vous dites est fort juste, lui dis-je : mais je ferai les choses sans vous y mêler.

Après cela je lui avouai sincèrement ce que j’avais dit à ma mère contre elle, et que j’étais terriblement embarrassé de la promesse que je lui avais faite de quitter Paris, sans qu’elle pénétrât le sujet qui m’y ferait rester : car, ajoutai-je, après un pareil éclat, que lui dirai-je pour ma justification ? De vous voir en particulier, et par des rendez-vous, elle n’est pas assez dupe pour ne me pas donner un petit train qui lui découvrira tout ce que je ferai. Si elle s’aperçoit que je la joue, je crains qu’elle ne se porte aux dernières extrémités contre moi ; et plus que tout cela, je crains que vous n’en deveniez la victime : car de se reposer sur la bonté qu’elle m’a toujours témoignée, je ne juge pas à propos de le faire. L’expérience montre que les esprits naturellement modérés donnent tout à leur ressentiment, et n’épargnent rien, quand leur patience une fois fait place à leur colère : c’est là le caractère de ma mère. La manière tout à fait outrée dont je lui ai parlé de vous, continuai-je, l’a persuadée que je n’y songe plus : que dira-t-elle si mes sentiments lui sont connus, et si une plus longue intelligence avec vous, lui fait connaître que je l’ai trompée ? Voilà, interrompit-elle avec un torrent de larmes, les obligations que nous avons à Valeran. C’en est fait, il faut nous séparer pour jamais. Je prévois tous les maux qui pourraient nous accabler, si nous nous obstinions à être l’un à l’autre.

Ce ne sont ni des lamentations, ni de pareils conseils que je vous demande, repris-je. Mon cœur se révolterait si je voulais vous quitter ; je ne vous dis ce que j’ai fait, qu’afin que nous cherchions des moyens qui en nous conservant l’un à l’autre, puissent nous mettre à couvert des suites fâcheuses qui nous paraissent à craindre, et qui sont même inévitables, ajouta-t-elle, en m’interrompant. Mais dites-moi, poursuivit-elle, vous sentez-vous assez fort pour résister à une absence ? Ah Dieu ! repris-je, que m’allez-vous proposer ? Je ne vois que ce parti-là à prendre, dit-elle. Vous serez le maître de la faire durer tant et si peu qu’il vous plaira ; mais il faut vous y résoudre. Vous me congédiez, lui dis-je ? Oui, je vous congédie, dit-elle. Voyez à quel point je vous aime, puisque la peur de vous perdre m’oblige d’avoir recours à des remèdes si violents. Vous ne pouvez vous dispenser de tenir parole à Madame votre mère : la facilité apparente avec laquelle il est nécessaire que vous vous y portiez ; le dégagement où il faut que vous paraissiez être de tout attachement pour moi, lui ôteront tous les soupçons qu’elle pourrait avoir du contraire. Vos pas ne seront point suivis ; vos actions ne seront point éclairées, et mille prétextes que l’occasion vous offrira, avanceront votre retour. Mille nuages, qui nous menacent d’un orage près d’éclater, se dissiperont pendant votre absence. Nos lettres entretiendront notre commerce. Je ne prévois pas que ni vous ni moi, devions craindre aucun des accidents que l’absence tire après elle. Votre retour vers moi m’est garant de la durée de votre amour. Je ne puis me figurer, que n’ayant pas rompu sur ce qui s’est passé, vous me quittiez jamais pour une autre ; et pour moi il me semble que la fourberie qui me fait à présent horreur, à quoi je ne me portais que pour vous, doit vous certifier que je me conserverai toujours pour vous. En un mot, je crois que nous pouvons être assurés du cœur l’un de l’autre ; du moins je ne puis prévoir aucune infidélité de votre part ni de la mienne. Résolvez-vous, mon cher amant, poursuivit-elle en me serrant la main dans les siennes, vainquons-nous les premiers nous-mêmes, c’est le moyen de triompher de tout le reste. Nous ne décidâmes rien ce jour-là ; le parti me paraissait trop rude pour m’y résoudre si tôt. Nous prîmes heure pour nous revoir le lendemain, et nous déterminer, et je retournai chez ma mère, en apparence assez tranquille, mais en effet cruellement déchiré dans moi-même.

J’avais rêvé dans le chemin au parti que Silvie m’avait proposé ; j’en trouvais le dessein juste et nécessaire. Je soupai avec ma mère : Eh bien, Madame, lui dis-je, avez-vous eu la bonté de voir Messieurs Des Frans ? Partirai-je bientôt pour leur service, ou pour ma seule satisfaction ? J’ai eu bien de la peine, reprit-elle, à les convertir. Tant de changements coup sur coup de votre part, leur font croire que c’est une hérésie que la croyance que j’ai que vous êtes tout à fait revenu de vos égarements, et que vous agissez cette fois-ci de bonne foi : mais enfin je m’en suis rendu caution. Vous partirez dans quatre jours avec Monsieur le cardinal de Retz qui retourne à Rome. Il faut vous équiper proprement et magnifiquement même, parce que vous serez là sur un pied qui vous engagera à faire de la dépense, et à paraître. Vos oncles et moi y pourvoiront. Il est bon que vous voyiez le pays, et celui-là est digne de la curiosité d’un honnête homme. Quand un an ou deux vous auront mûri, on vous trouvera un parti pour le reste de vos jours : mais pour à présent vos oncles ne vous veulent rien confier. Ils appréhendent vos légèretés et vos emportements ; ainsi ce sera le vôtre que vous dépenserez, vous le ménagerez mieux ; et on vous le fera regagner avec usure, sitôt que vous montrerez que vous en serez capable. Voilà ce que je sus d’elle qui ne m’étonna point (au contraire j’en parus fort aise.) Et votre Silvie, me dit ma mère, vous ne m’en dites mot ; comment êtes-vous ensemble ? Je vous le laisse à penser, lui dis-je avec un grand air de désintéressement, je ne l’ai pas seulement vue depuis les avis ; et si elle était seule à Paris, je voudrais que tout y renversât. Tant mieux, dit-elle, conservez ces sentiments-là ; vous y trouverez votre repos, votre honneur, et votre fortune.

J’avais néanmoins résolu d’aller le lendemain chez elle, et d’envoyer quérir Rouvière. Je ne fis ni l’un ni l’autre. À peine fus-je éveillé, que Querville qui m’avait vendu ses chevaux, entra dans ma chambre, et me pria de lui donner un moment de particulier. Je fis sortir mon laquais et lui demandai de quoi il s’agissait. J’agis, me dit-il, avec vous sans façon ; je n’ai pas l’honneur de vous connaître de longue main, mais je ne connais âme qui vive à Paris ; je vous prends pour mon confident, et vous viens demander du secours. Après cela il m’ouvrit son cœur, et je ne vis personne en état de le servir que Rouvière. C’était un tour de garçon qui l’obligeait de retarder de quinze jours son mariage, qui se devait faire dans deux. J’allai avec lui à son auberge où je vis Monsieur son père un des premiers du Parlement de Rouen.

J’allai trouver Rouvière : il logeait dans le même endroit, mais il n’y mangeait pas, n’étant pas en état de faire une si grosse dépense. Sitôt qu’il me vit, il commença par me faire de grands reproches, et si j’avais été d’humeur à me choquer de ce qu’il me dit, nous aurions vu qui aurait été le plus méchant de nous deux. Je lui laissai jeter toute sa colère, après cela je lui dis que j’étais le Monsieur Des Frans dont il s’agissait. Je lui dis ce que Valeran avait fait, et ce qu’il avait dit de lui, que j’empoisonnai de toute ma rhétorique ; et pour lui montrer que je ne disais rien que de vrai, je lui montrai les articles qui le regardaient dans les avis que cet homme avait donnés à ma mère, et que j’avais portés exprès sur moi. Heureusement il connaissait l’écriture de cet homme : il tomba de son haut à cette connaissance. Il me fit ensuite excuse, et me dit que n’ayant pas l’honneur de me connaître, il s’était porté facilement à me duper, à quoi il avait été forcé par la nécessité de toutes choses, et que cent louis d’or qu’on lui offrait avaient achevé de le résoudre. La longue excuse qu’il me fit, fut une apologie de Silvie et de Madame Morin, qui me fit connaître toute la malice de Valeran, qui avait été jusqu’à lui vouloir persuader de m’assassiner, comme cause de tout. Il s’emporta contre lui d’une terrible manière, et m’en dit des choses horribles. Je mis de l’huile sur le feu, en faisant semblant de l’éteindre. Il mordit à l’hameçon le mieux du monde ; et lorsque je le vis au point que je le voulais, et qu’il prenait sa canne et son épée pour aller se satisfaire, je l’emmenai au cabaret, où je l’adoucis sur l’article de Valeran dont il ne parla plus ; mais il s’en tut d’une manière à me faire connaître qu’il avait résolu d’en purger le monde.

Lorsque je le vis raisonnable, je lui dis que s’il voulait servir un de mes ami je me faisais fort qu’on lui ferait un présent assez considérable pour le consoler en partie de ce que Valeran lui avait fait perdre. Il me demanda tout aussitôt ce que c’était. Je lui contai sous des noms supposés l’embarras où était Querville. Il rêva quelque temps ; puis il me dit tout d’un coup, cela vaut fait, vous pouvez l’assurer que je le tirerai d’intrigue d’ici à demain midi ; qu’il se repose sur moi, et qu’il témoigne toujours avoir envie d’être marié, je lui réponds qu’il ne le sera que quand il voudra l’être. Comme mon Manceau était homme d’exécution, je ne doutai pas qu’il ne réussît, et là-dessus je lui dis que c’était Querville à qui il s’agissait de rendre service. Il en fut joyeux, parce que, dit-il, c’est un bon garçon, sans façon, qui a la bourse bien garnie et qui boit bien. J’admirai les qualités qu’il fallait avoir pour être des amis de cet homme, mais je n’en témoignai rien.

Comme ce gentilhomme était sorti avec son père pour aller voir sa maîtresse, nous fûmes obligés de l’attendre. Je ne me souciai plus d’aller chez Silvie, puisque j’avais si bien réussi avec Rouvière sans qu’elle y parût. Il ne me demanda seulement pas si j’étais raccommodé avec elle, tant il eut de discrétion sur son sujet en ma présence.

Querville vint enfin, ils se parlèrent et convinrent ensemble de ce qu’ils avaient à faire qui fut exécuté le lendemain, mais comme cela ne regarde point mes aventures, je le remets à une autre fois que je vous dirai celles de Querville, comme il les a contées lui-même à Rome ; ayant été obligé de quitter la France un an après son mariage, pour éviter la suite d’un combat où il s’était trouvé.

J’allai le jour suivant voir Silvie, à qui je dis ce que j’avais dit à Rouvière de Valeran ; et que celui-ci avait été trouver l’autre la veille, à qui il avait dit, qu’il s’était confié à un traître qui avait tout dit à Silvie qui l’avait envoyé quérir lui-même, et lui avait persuadé de se défaire de ce traître, qui était moi. Je lui dis aussi la résolution où Rouvière était de nous venger tous. Elle en eut du chagrin, par la peur d’y être mêlée, mais il n’en fut rien. En effet dès le jour même que Rouvière eut tiré Querville d’embarras, et à la même heure que je parlais de lui à Silvie, il tua son ennemi d’un seul coup d’épée qu’il lui donna au travers du cœur. Valeran tomba sans dire une parole : pour Rouvière il se sauva, je ne sais où, je n’en ai point entendu parler depuis.

Ce fut ainsi que périt Valeran et qu’il fut payé des avis qu’on ne lui demandait pas. Rouvière lui fit plaisir pourtant ; car il l’empêcha de finir en Grève : en effet quatre ou cinq mois après, j’appris que Silvie avait deviné, et qu’il avait empoisonné sa femme : quoi qu’il en soit, nous ne laissâmes pas elle et moi d’avoir regret d’être en partie cause de la mort d’un homme, quoiqu’il la méritât bien. On ne parla pas plus de lui après sa mort que s’il n’avait jamais été en vie. On ne put pas même savoir le nom de celui qui l’avait tué, tant il avait bien pris ses mesures ; et je ne le reconnus qu’à la peinture qu’on m’en fit. Vous vous trompez, interrompit Des Ronais en cet endroit, je sais la vie de Rouvière presque par coeur, il est mort en prison, il n’y a que fort peu de temps ; il avait subi huit interrogatoires que j’ai lus. Sa mort et la considération de fort honnêtes gens et de qualité à qui il appartenait, a empêché qu’on ait fait le procès à sa mémoire ; à cela près, on en sait tout ce qu’on en peut savoir. Sa vie n’a été qu’une suite de traverses et de méchantes actions, toutes funestes pour lui, mais toutes risibles, pour des gens qui n’y prennent point d’autre part que celle que d’honnêtes gens peuvent prendre à la vie d’un scélérat. Nous pourrons en rire un de ces jours, à présent continuez votre histoire.

Pour moi, reprit Des Frans, suivant que nous en étions convenus Silvie et moi, je me résolus à mon départ, et je ne la vis plus chez elle pendant plus de quinze jours que je restai encore à Paris, mais nous nous vîmes tous les jours ailleurs. Je lui dis adieu à quatre lieues où elle avait été m’attendre, nous prîmes là des mesures pour la sûreté de nos lettres. Elle me demanda si je voulais lui permettre de garder Madame Morin auprès d’elle. Elle me dit que cette femme, qui n’avait osé se montrer devant moi et qui s’était cachée lorsqu’elle m’avait vu, était toujours avec elle ; mais qu’elle ne la garderait pas davantage pour peu que j’en fusse mécontent. Elle ajouta que c’était la seule femme à qui elle pût se confier, parce que c’était la seule femme qui la connaissait, et qu’elle aurait beaucoup de peine à se passer d’elle, y étant accoutumée dès son enfance, mais qu’elle aimait mieux passer par-dessus toutes ces considérations, que de hasarder de me donner le moindre chagrin et le moindre ombrage.

Je fus charmé d’une manière si honnête. Je lui répondis, qu’effectivement je ne regardais point cette femme de bon œil. Que la lettre qu’elle avait écrite à Rouvière me revenait toujours au cœur, parce qu’en lui mandant, poursuivis-je, que vous ne vouliez pas lui accorder ce qu’il avait l’effronterie de vous demander, j’ai entrevu qu’elle avait eu l’insolence de vous en avoir parlé, et peut-être de tâcher à vous y faire consentir. Vous vous trompez, reprit-elle, Rouvière m’a fait sa proposition par écrit, et Madame Morin à qui je montrai sa lettre, dont je vous ai donné les morceaux, ne m’en a parlé qu’en la détestant. Quoi qu’il en soit, lui dis-je, je me confie trop sur votre vertu pour vous priver d’une femme qui vous est si nécessaire. Tout ce que je puis vous recommander c’est de ne suivre point les mauvais conseils qu’elle pourra vous donner. Vous vous trompez encore, interrompit-elle ; elle est toute dans vos intérêts et vous aime infiniment. Ce n’a été que la peur que j’ai eue que ma naissance ne vous dégoûtât de moi, et mes prières, qui l’ont fait résoudre d’entrer en commerce avec Rouvière ; et je vous jure qu’elle est la première à me féliciter sur mon choix, et à me parler de vous avec éloge ; et pour sa personne en particulier, je voudrais de tout mon cœur que vous pussiez vous en informer de gens qui la connussent d’une longue main, vous apprendriez qu’elle est d’une vertu parfaite. Gardez-la donc, lui répondis-je, j’y consens de tout mon cœur. Cette femme qui s’était cachée derrière un lit (car c’était dans une hôtellerie que cela se passait) vint m’assurer d’une fidélité perpétuelle. Elle voulut me persuader qu’elle n’avait rien dit à Silvie qui pût faire honte à la vertu même, et à la fidélité qu’elle me conserverait éternellement. Je tranchai court sur son compliment, et la priai d’aller nous faire apporter à dîner, et cependant nous restâmes seuls Silvie et moi.

Silvie avait raison, interrompit Dupuis, de vous dire que Madame Morin était une femme d’une vertu parfaite, je vous l’ai déjà dit. J’en conviens, reprit Des Frans, Monsieur le commandeur de Villeblain m’en parla dans ces termes après mon mariage, mais sa vertu ne s’est peut-être pas tout à fait soutenue. Elle s’est soutenue jusqu’à sa mort, reprit Dupuis, écoutez le reste, lui dit Des Frans.

Je restai seul, comme je vous ai dit, avec Silvie. Je tâchai de me l’engager par des faveurs, et fus obligé de me contenter des assurances verbales qu’elle me donna d’une fidélité à toute épreuve. Elle m’obligea de prendre un diamant incomparablement plus beau que celui que j’avais, me pria de le garder pour l’amour d’elle, et me promit d’avoir toujours au doigt celui que je lui rendais. Elle voulut me faire prendre une bourse pleine d’or, je la refusai : en effet je n’en avais pas besoin ; nous nous donnâmes notre portrait l’un à l’autre, et nous nous séparâmes.

Je ne fus que cinq mois à mon voyage, tant à aller qu’à revenir et à séjourner à Rome. Je pris prétexte d’accompagner Monsieur de Créqui pour revenir dans mon pays, où mon amour me rappelait depuis longtemps. J’avais eu plusieurs fois de ses nouvelles, et je lui avais écrit fort souvent, mais nos lettres n’étant que des assurances d’une fidélité réciproque et éternelle, vous me dispenserez de vous en rapporter aucune. Je lui fis savoir le jour de mon arrivée, elle vint au-devant de moi plus de huit lieues. On ne peut rien de plus tendre que notre rencontre, j’aimais jusqu’à la folie, et je croyais être aimé de même. Je lui dis que j’avais résolu de l’épouser, si elle y voulait consentir, sans en rien dire à mes parents. Je lui fis goûter mes raisons qui étaient, que ma mère n’y consentirait jamais, non seulement à cause de ce que Valeran lui avait écrit d’elle, dont elle n’était pas désabusée, mais aussi parce qu’elle ne voulait pas me marier si jeune. Je lui fis voir que si je lui en parlais, et qu’elle n’y voulût pas consentir, comme je le craignais avec toutes sortes d’apparences, elle s’y opposerait si bien, que nous ne viendrions jamais à bout de son vivant d’être l’un à l’autre.

Elle trouva ma pensée juste, non pas, dit-elle, par la crainte que Madame votre mère n’y trouvât pas pour vous tous les avantages que vous trouveriez avec une autre ; j’ai autant et plus de bien que vous n’en devez prétendre ; mais parce qu’elle croirait que ce bien viendrait, comme Valeran lui a mandé, par un moyen infâme ; et parce aussi que n’étant pas instruite de ma naissance, elle ne voudrait pas que vous épousassiez une fille qu’elle ne connaîtrait que pour avoir été exposée. Je n’en avais pas tant voulu dire, lui dis-je, mais vous l’avez deviné : ce sont là les véritables raisons qui m’ont obligé au secret. C’en est fait, de toute votre famille je ne veux épouser que vous. Vous avez l’âge qu’il vous faut, et je ne dépends de personne ; ainsi je serai à vous sitôt qu’il vous plaira. Je pris d’elle de l’argent qu’elle avait apporté, afin de me faire passer pour bon ménager en le montrant à ma mère. Ce fut là notre résolution. Nous reprîmes ensemble le chemin de Paris, et nous nous séparâmes à une lieue d’ici.

Je le répète encore, il faut qu’il y ait du destin dans les mariages. J’eus cent fois envie malgré l’amour que j’avais, de n’en point venir au sacrement ; quoique je l’aimasse jusqu’à la fureur. Je me sentais en moi-même des répugnances terribles. Je n’en fis pourtant rien paraître ; au contraire, sitôt que nous eûmes pris la résolution que je viens de vous dire, j’en pressai la conclusion de tout mon possible ; et en ce temps-là les mariages n’étant pas sujets à tant de formalités qu’il en faut à présent, je mis les choses sur le pied d’épouser en trois jours.

Nous fîmes un contrat de mariage où elle prit le nom de Silvie de Buringe, fille naturelle de défunt Monsieur le marquis de Buringe et de damoiselle Marie Henriette de... Je ne reconnus pas en avoir reçu un sol. Je lui assurai seulement pour son douaire une rente viagère, et elle me mit entre les mains six fois plus d’argent que le principal de cette rente ne pouvait monter, au cours ordinaire du denier vingt ; et ce fut elle qui le voulut absolument de même. Je n’ai aucun parent, disait-elle, je n’aurai aucun héritier, et si j’en laisse, ce seront des enfants. En ce cas vous serez leur père, et leur bien ne peut pas être mieux qu’entre vos mains. Si je meurs devant vous, poursuivit-elle, et que je ne laisse point d’enfants, je vous aime trop pour vous laisser après moi dans la nécessité ou le hasard de rien rendre à personne. Tout est à moi, et je vous donne tout. Si vous mourez le premier, soit que vous me laissiez des enfants, soit que vous ne m’en laissiez point, il n’y aura rien après vous qui me retienne au monde. Il m’est indifférent à qui tout reste, puisque je me retirerai assurément dans un convent pour le reste de mes jours, où je pourrai vivre fort honnêtement avec la rente que Madame de Cranves m’a laissée, et le douaire que vous m’assurez.

Rendez-moi justice, poursuivit Des Frans, en s’interrompant lui-même, avez-vous jamais entendu parler d’un procédé et d’un désintéressement plus honnête, plus sincère, plus franc et plus généreux ? Outre tout cet argent, elle me força de prendre encore presque toutes ses pierreries, qui valaient encore presque autant que l’argent qu’elle m’avait donné. Je pouvais mourir bientôt, et la laisser jeune et veuve. Si elle avait eu son bien, elle pouvait après ma mort trouver un parti considérable, et tout autre que le mien. Mon mariage aurait couvert sa naissance, et ce bien en argent comptant seul, passait mes espérances, outre ses pierreries et ses meubles parfaitement beaux et très riches ; mais non, pour me témoigner qu’elle n’aimait que moi, qu’elle ne comptait que sur moi, et que sans moi tout lui était indifférent ; elle se dépouille de tout en ma faveur ; elle m’oblige de prendre tout malgré moi ; et se faisant marier séparée de biens, elle se met en ma faveur dans la nécessité absolue de passer dans un convent le reste de ses jours après ma mort.

Non, plus je me représente cette démarche, et plus je m’en souviens, plus je me dis à moi-même que les femmes sont incompréhensibles. Il me semble qu’après une action si belle et si nette, je ne devais plus hésiter ; aussi n’hésitai-je plus, et nous devions être épousés deux jours après, lorsque le lendemain du contrat, je reçus une lettre de Monsieur le comte de Lancy, qui me priait instamment de me rendre auprès de lui le plus tôt que je pourrais, et qu’il m’attendait avec impatience. Cétait à lui que je devais mon retour de Rome : je lui avais juré de me rendre dans un jour certain auprès de lui ; et sans cette assurance, il n’aurait pas prêté la main à mon retour en France. Ce temps était passé à quatre jours près, outre celui qu’il faut pour un voyage de près de trois cents lieues.

De laisser Silvie encore fille, et dans l’état où nous en étions, c’était à quoi je ne pouvais me résoudre. Je lui parlai de l’embarras où j’étais ; elle entreprit de me persuader de rester encore à Paris deux jours au moins. Je lui fis connaître que mon honneur y était intéressé, et que Monsieur l’évêque de... qui m’avait donné la lettre de Monsieur son frère, lui rendrait compte de mon retardement ou de ma négligence ; et que plus que tout cela mon honneur et ma parole y étant intéressés, il fallait que je les dégageasse en partant. Elle pleura, elle m’attendrit ; mais comme il s’agissait d’une affaire d’honneur, qui ne pouvait être décidée sans ma présence, par l’intérêt personnel que j’y avais, je fus inflexible.

Je n’eus pourtant pas la force de lui refuser en face ce qu’elle me demandait : je lui rendis les clefs de ses coffres qu’elle m’avait forcé de prendre ; je sortis de chez elle, et j’allai chez l’Evêque de… à qui je demandai s’il voulait écrire à Monsieur son frère, et que j’allais prendre la poste : comme il avait ordre de me presser, il fut réjoui de ma résolution. Il s’informa de quelle affaire il s’agissait, et je ne jugeai pas à propos de lui en rien dire non plus qu’à Silvie. Il écrivit, je pris du papier et une plume, et pendant qu’il écrivait à Rome, j’écrivis à Silvie.

LETTRE.

Si vos larmes m’avaient été moins sensibles, je vous aurais dit adieu de bouche : mais il m’a étéimpossible de les voir, sans craindre que ma constance m’abandonnât. Il s’agit de l’honneur, ma chère Silvie ; et je m’estimerais indigne de vous, si je n’exécutais pas ce qu’il m’ordonne. Je pars plus vivement pénétré de votre tendresse que je ne puis l’exprimer. Pardonnez-moi mon absence, je me flatte que vous m’aimez assez pour en partager la peine ; mais mon aimable Silvie, elle ne sera pas longue. La violence que je me fais en m’arrachant à vous, vous doit certifier que je sacrifie tout à mon honneur et à ma parole, et je vous engage l’un et l’autre, de me rendre auprès de vous dans un mois d’aujourd’hui. Conservez-vous pour moi, je ne vous aurais aucune obligation, si votre chagrin diminuait votre beauté pendant si peu de temps. Je vous ferai rendre compte de votre santé ; et pour peu qu’elle soit altérée à mon retour, je l’imputerai à votre peu de soin de me plaire.

J’écrivis aussi à ma mère pour lui rendre compte de mon prompt départ. Je chargeai l’aumônier des deux lettres, avec ordre de ne les rendre qu’après que je serais hors de Paris, et je montai à cheval dans le moment même. J’arrivai à Rome quatre jours plus tôt qu’on ne m’y attendait ; ainsi j’eus du temps à me reposer, jusqu’au jour qu’on avait choisi pour terminer l’affaire en question. Elle regardait le comte de Lancy, et je n’y paraissais que comme ami. Vous pouvez vous douter de ce que c’est. Il avait une amourette qui a pensé le perdre, et deux rivaux qui le haïssaient à la française, quoiqu’ils fussent italiens. Nous terminâmes à notre satisfaction.

Dès le soir même je reçus une lettre de Madame Morin, qui me mandait que Silvie était tombée évanouie à la lecture de la mienne, qu’elle se croyait abandonnée de moi, et qu’il y avait tout à craindre d’une fièvre et d’un mal de côté qui l’avaient attaquée, et qu’elle avait été saignée deux fois le jour de mon départ, qui était celui de la date de sa lettre.

Je demandai promptement congé, et je l’obtins par le moyen de Monsieur le cardinal de Maldachini avec beaucoup de peine, parce que notre ambassadeur croyait avoir besoin auprès de lui de tous les Français qui se trouvaient à Rome, et surtout de ceux qui pouvaient y faire quelque figure. Je repris la poste seul, et ne pus pas arriver si tôt que j’en avais le dessein. Je fus volé et blessé par les bandits qui courent les Alpes et les montagnes de Savoie ; je fus dépouillé jusqu’à la chemise. Heureusement je sauvai la bague que Silvie m’avait donnée. Je ne sais comment, ce fut manque de jour. Mon postillon eut la bonté de m’abandonner à leur merci, et peut-être fut-ce le coquin qui me vendit ; du moins me fit-il passer par un chemin que je n’avais point vu les autres fois ; mais il disait que c’était le plus court ; et je ne doute point de sa trahison, depuis que j’ai ouï dire qu’il en était arrivé autant à d’autres ; et que s’il n’y avait point de Dauphinois au monde, les Normands seraient les plus méchants de tous les hommes. Pardonnez-moi ma digression. Je perdis assez pour ne m’en souvenir qu’avec peine. Entre autres choses ils me prirent le portrait de Silvie que je regrettai le plus vivement, mais non pas le plus longtemps ; parce que la possession de l’original m’était assurée, et que faute d’argent je souffris tout ce qu’un homme peut souffrir.

J’eus beaucoup de peine à gagner Grenoble avec le peu qu’ils m’avaient laissé par charité. Enfin j’y arrivai, mais dans un état que je ne me connaissais pas moi-même. J’allai dans une méchante auberge, n’étant pas en état, sur la bonne foi d’une chemise déchirée que j’avais sur le corps, d’aller dans une maison d’apparence. Un religieux carme passa heureusement par-devant la porte : je l’appelai. Je lui contai ma fortune ; il en fut touché, et ne douta nullement de la sincérité de mes paroles. Je lui donnai mon diamant, et le priai de le mettre en gage, et de me faire trouver de l’argent dessus, jusqu’à ce que j’eusse reçu des nouvelles de Paris. Il m’amena un joaillier qui retint mon diamant et me donna dessus tout l’argent qu’il avait, à ce qu’il disait. Pour lors je retournai dans mon ancienne auberge, qui était la meilleure de Grenoble. Je m’y fis habiller, et fus obligé d’y rester malgré moi, n’étant pas en état de me remettre en chemin. J’écrivis dès le jour même à ma mère ce qui m’était arrivé ; mais comme je doutais qu’elle eût assez d’argent chez elle pour m’envoyer dans le moment tout celui que je lui demandais et qui m’était absolument nécessaire, je l’écrivis à Silvie, et la priai de m’en envoyer, et je fis bien.

Je ne sais pourquoi ma mère n’a jamais aimé à garder d’argent chez elle. Je me suis douté que le seul sujet qu’elle en avait, était l’appréhension qu’on ne lui vînt couper la gorge : en effet, elle remettait tout entre les mains de Messieurs Des Frans, et n’en prenait à la fois que pour vivre quinze jours au plus. Ce ne fut point d’elle que je reçus les premières nouvelles de Paris. Messieurs Des Frans n’y étaient pas, il avait fallu que ma mère en empruntât. Silvie qui en avait de comptant, n’avait point perdu de temps, sitôt que ma lettre lui avait été rendue. Elle en avait porté à la poste beaucoup plus que je ne lui en demandais, et au retour du courrier j’eus cette réponse :

RÉPONSE.

Votre malheur m’a vengée de votre dureté. Bien loin de savoir mauvais gré aux bandits qui vous ont volé, je les aurais remerciés s’ils vous avaient traité en allant comme ils ont fait en revenant. Je suis pourtant fort aise que votre diamant leur ait échappé ; puisque sans lui vous auriez été en peine de vous-même, et le véritable Chevalier de la Triste-Figure ; mais je n’ai de regret au reste qu’ils vous ont pris qu’à cause que vous n’avez point été en état de vous rendre auprès de moi. Je vous envoie de quoi vous y remettre. Le maître de la poste vous donnera une somme de… Revenez ici le plus promptement que vous pourrez : mais pourtant conservez votre santé. Si vous voulez que j’aille au-devant de vous, comme je n’en doute pas, mandez-moi le jour, le lieu, et l’heure. Adieu mon cher amant ; il me semble que je retarde le courrier ; qu’il n’attend que ma lettre pour partir, et qu’il ne sera pas si tôt à Grenoble qu’il le devrait être ; et que c’est autant de temps que je me vole à moi-même, puisque vous n’en partirez qu’après son arrivée.

Je reçus la lettre et l’argent. Dans le même moment j’allai retirer mon diamant et je remerciai le père carme que je menai avec moi à la poste, et je le priai de me renvoyer à l’adresse de Silvie que je lui donnai, une lettre et de l’argent qui devaient encore me venir de la part de ma mère. Je pris des chevaux jusqu’à Lyon, et de Lyon à Paris je pris la diligence. Silvie vint au-devant de moi à huit lieues ; et après avoir concerté ce que nous avions à faire, nous ne voulûmes rentrer à Paris qu’à huit heures du soir au mois d’octobre, c’est-à-dire de nuit, afin que personne ne me vît.

Silvie m’embrassa à notre rencontre avec plus d’ardeur et d’empressement que je ne lui avais jamais vu. La peur de me perdre m’avait rendu plus cher à ses yeux, à ce qu’elle me disait. Nous avions résolu que je me cacherais à tout le monde, et que je ne paraîtrais point que je ne l’eusse épousée, parce qu’il fallait profiter de ce temps-là, si nous voulions que qui que ce soit ne le sût, et surtout ma mère, qui n’aurait garde de croire que je me marierais à Paris, elle qui me croirait toujours à Grenoble. Que même je ne serais pas fâché d’avoir quelques jours uniquement destinés à goûter tranquillement les plaisirs que sa possession me promettait. Que je ne paraîtrais point que je n’eusse eu nouvelle du père carme qui devait me renvoyer la lettre et l’argent de ma mère, afin qu’elle crût que je n’étais parti de Grenoble, qu’après avoir reçu moi-même l’un et l’autre.

C’était ainsi que je l’avais projeté en venant, et lorsque j’en parlai à Silvie, elle me répondit que j’étais le maître, et qu’elle n’avait point d’autre volonté que la mienne. Je remis à écrire au lendemain aux gens qui devaient me faciliter la dispense des bans et des autres formalités. Elle était obtenue, mais je ne savais pas si le mariage ayant été retardé, on pouvait encore s’en servir, et j’attendis le jour suivant pour m’en éclaircir. Nous soupâmes avec Madame Morin et nous soupâmes fort bien, parce que nous avions l’esprit content. Il fallut ensuite parler de se coucher. Elle voulait que je prisse son lit : je lui dis que je ne demandais pas mieux, pourvu qu’elle ne découchât pas. Nous n’étions point mélancoliques ni elle ni moi. Dans les termes où nous étions, je pouvais prendre des libertés, qui, quoique fort privées dans un autre temps, m’étaient pardonnables à la veille d’un mariage, aussi fîmes-nous une dispute assez longue sans nous ennuyer. Je ne crois pas qu’on puisse jamais plus rire ; je l’emportai, elle conserva son lit ; et je couchai dans celui de Madame Morin.

Comme il y avait fort longtemps que je n’avais reposé tranquillement ni dans un bon lit, je ne me levai que fort tard, je trouvai tout l’équipage complet qu’une femme peut acheter pour un homme, du drap pour m’habiller, et un tailleur pour prendre ma mesure. Je remerciai Silvie de cette précaution dont j’avais effectivement besoin. Je fus le soir habillé fort proprement, et en état de paraître pour un mariage. J’avais écrit dans le jour aux gens dont j’avais besoin pour terminer ; mais malgré leurs sollicitations et leur zèle, je ne pus avoir satisfaction que le lendemain. Je passai donc cette seconde nuit-ci comme l’autre : mais je dormis moins, et je me levai de meilleure heure. J’entrai en robe de chambre dans l’appartement de Silvie. Elle dormait, et Madame Morin qui était auprès de son lit me dit qu’elle n’avait pas clos l’œil la nuit. Qu’elles l’avaient passée à jaser ensemble : que Silvie ne faisait que de s’endormir ; et que je lui ferais plaisir de la laisser reposer, parce qu’il n’y avait pas d’apparence que je pusse le faire sitôt ni elle non plus, si je l’interrompais. Je me mis auprès d’elle sans l’éveiller ; et comme je n’avais pas beaucoup reposé non plus, je m’endormis de mon côté. Lorsque je me réveillai je ne la trouvai plus ; elle s’était levée et habillée dans la chambre où j’avais couché. Elle me dit là-dessus mille plaisanteries, et me railla avec tout l’esprit qu’une femme peut avoir ; et comme il était tard, nous dînâmes.

Sur les six heures du soir les gens qui devaient nous servir de témoins, entre autres le principal hôte de la maison où Silvie demeurait, et deux parents de Madame Morin entrèrent. Nous soupâmes fort bien et proprement, quoique le souper eût été préparé avec secret, crainte qu’on ne vît dans le voisinage quelque extraordinaire. À minuit nous allâmes à Saint-Paul qui n’était qu’à deux pas de là. Nous y fûmes mariés et nous rentrâmes au logis sur les deux heures. Nous déjeunâmes encore bien, chacun prit congé de nous, et nous nous mîmes au lit elle et moi, imaginez-vous le reste, entre deux personnes qui s’aiment.

Je passai huit jours avec elle sans sortir du tout, que pour aller à la messe, et de si bon matin qu’à mon retour je me remettais au lit. Quelle vie ! Un homme serait heureux, si elle pouvait durer longtemps ! Quoiqu’elle me plût infiniment, il fallut l’abandonner. Je reçus des nouvelles du bon père carme de Grenoble, qui exécuta fidèlement ce qu’il m’avait promis, et pour reconnaissance je lui envoyai quelques livres. Je songeai donc à quitter mon épouse. Dès le lendemain nous prîmes prétexte d’aller nous promener à six lieues de Paris avec des gens instruits de notre secret. Nous partîmes à six heures du matin dans un carrosse de louage, et je mis sur moi le même habit que je m’étais fait faire à Grenoble. Nous allâmes au Plessis sur la route de Fontainebleau, parce qu’il était à propos que je parusse venir de ce côté-là. Nous nous séparâmes sur les trois heures : Silvie et sa troupe prit le chemin de Paris. J’allai moi à Fontainebleau où la Cour était, et où j’espérai trouver quelques amis qui ne manqueraient pas de dire qu’ils m’avaient vu. J’en trouvai en effet déjà instruits de mon aventure de Grenoble. Pour m’en consoler ils me menèrent à la comédie, ils me donnèrent à souper, et se laissèrent perdre plus de deux cents louis que je leur gagnai.

Je revins le lendemain à Paris par le coche de Valvins pour ne me point fatiguer, et j’allai mettre pied à terre chez ma mère qui ne m’attendait que deux ou trois jours après par le carrosse de Moulins, où elle m’avait mandé de passer pour quelques affaires qu’elle et moi y avions de peu de conséquence. Il fallut me faire encore habiller ; mais je ne laissai pas de sortir le soir même : je vous laisse à penser où j’allai. Il y avait environ six semaines que j’étais marié et de retour, que Monsieur le commandeur de Villeblain qui était, comme je vous ai dit, très proche parent de ma mère, vint la voir et dîner au logis. Je lui fis toutes les civilités dont j’étais capable, et résolus de voir en présence de ma mère, si ce que Silvie m’avait dit était vrai, en devant être informé, puisqu’elle l’avait cité comme son meilleur témoin.

Dans cette intention pendant le repas je lui parlai de son voyage, et sus qu’il n’était arrivé que le jour précédent. Je n’avais point quitté Silvie : j’avais même couché chez elle, et ma mère croyait que je ne faisais que de revenir de Versailles, où j’avais feint d’aller la veille pour une charge dont je voulais traiter. Ainsi j’étais très sûr que Silvie ne lui avait point parlé, outre qu’il n’était pas homme à mentir pour quelque chose que ce fût. Le discours des voyages tomba sur la guerre, et insensiblement sur celle de Picardie [Candie]. Il m’en parla comme officier présent, et entre les personnes de distinction qu’il regrettait, il nomma Monsieur le marquis de Buringe, comme un des officiers généraux et de ses intimes amis, un fort brave homme et un fort honnête homme. Il parla de sa famille, et nomma Madame la duchesse de Cranves ; c’était où je l’attendais. Vous souvenez-vous, Monsieur, lui demandai-je, d’avoir vu chez elle une fille nommée Silvie, pour qui cette dame a eu une charité toute extraordinaire ? Oui, Monsieur, me dit-il. Je la connais même, et je serais fort aise de lui rendre service si je le pouvais : car je la considère beaucoup, et si je savais où elle demeure présentement j’irais la voir.

Elle vous est bien obligée, Monsieur, repris-je. Il est assez rare qu’une fille comme celle-là, s’attire la considération d’un homme comme vous. Je dois, dit-il, la considérer par quelques endroits que vous ignorez ; et outre cela lorsque je suis parti de Paris, c’était une des plus belles personnes du monde et des plus accomplies. Il est vrai, Monsieur, repris-je, qu’une fille ne peut pas avoir de plus belles qualités personnelles, ni même mieux cultivées par la charité de Madame de Cranves, qui s’est étendue à la perfectionner en tout ce qu’elle a pu. Si Madame de Cranves, reprit-il, a eu tant de soin de cette fille, ce n’a pas été la seule charité qui en a été cause : elle y a été obligée par de plus fortes raisons ; et je lui ai ouï dire à elle-même, qu’elle trouvait Silvie si sage et si aimable, qu’elle avait poursuivi par inclination, ce qu’elle avait commencé par devoir. Quoi, Monsieur ! interrompis-je, vous me donnez des soupçons qui font tort à la vertu de Madame de Cranves. Vous auriez tort si vous les écoutiez, reprit-il. Madame de Cranves était la sagesse même ; et si Silvie lui appartenait, c’était par un endroit qui ne lui faisait point de honte : mais poursuivit-il, apparemment, Monsieur, vous la connaissez.

Oui je vous en réponds qu’il la connaît, reprit ma mère, et il la connaît tellement, que si on n’avait pas pris soin de l’instruire de sa méchante conduite, je ne sais pas ce qui en aurait été. Vous me surprenez, Madame, reprit le commandeur, quand vous me parlez de Silvie comme d’une fille qui se gouverne mal ! Je n’ai jamais entendu dire à Madame de Cranves qui l’examinait de fort près, qu’on eût jamais rien remarqué dans sa conduite qui ne fût tout à fait conforme à ce que la plus austère vertu puisse exiger d’une fille qui veut la pratiquer dans toute son étendue. Elle a donc bien changé depuis que vous ne l’avez vue, reprit ma mère ? Pour attaquer la vertu d’une fille comme celle-là, dit tranquillement le commandeur, il faut avoir des preuves convaincantes ; les ouï-dire n’en doivent point être crus. Je vous avoue, poursuivit-il, que je prends beaucoup d’intérêt dans ce qui la regarde, et que je ne croirai pas sans preuve, qu’elle ait démenti le sang dont elle sort.

De quel sang est-elle donc, Monsieur, interrompis-je ? En sort-il d’illustre de l’endroit où elle a été élevée ? Si vous n’aviez pas rompu avec elle, répondit-il doucement, comme je vois que vous avez rompu, et si vous étiez encore de ses amis, je vous déclarerais qui elle est, quoique peut-être je ne fisse pas plaisir à des gens fort puissants, qui veulent faire semblant de l’ignorer, quoiqu’ils le sachent fort bien, puisqu’on leur a dit et prouvé en ma présence, et que Silvie elle-même ignore qu’ils le sachent ; et vous jugeriez que pour la naissance, vous en pourriez trouver qui ne l’égalent pas, et dont l’alliance ne vous ferait pourtant point de honte. Et pour le bien, il est naturellement impossible que vous en trouviez jamais autant qu’elle en a. Je sais par moi-même ce qui en est, et je le crois ; mais je ne crois point du tout la méchante conduite qu’on lui donne.

Il faut vous détromper, Monsieur, lui dis-je en me levant, et vous justifier que je n’ai rompu avec elle que sur des raisons très fortes. J’allai chercher dans mon cabinet les avis que Valeran avait écrits à ma mère, et que j’avais gardés, dans le seul dessein de les lui montrer, pour savoir si ce qu’il m’en dirait cadrerait avec ce que Silvie m’en avait dit. Il les prit, et les lut d’un bout à l’autre. Après qu’il en eut achevé la lecture, il me les rendit et reprit la parole.

Je suis étonné, dit-il, de ce que je viens de lire ; mais si celui qui vous donne ces avis n’est pas mieux informé de l’article qui regarde Rouvière que de ce qui regarde tout le reste, je puis vous assurer qu’il est le premier trompé s’il écrit de bonne foi, ou que c’est un grand coquin s’il écrit uniquement pour faire tort à cette fille sur des apparences qui sont très fausses. Le connaissez-vous, poursuivit-il, ce donneur d’avis, je l’instruirais s’il en valait la peine, ou bien je prendrais d’autres mesures. Non, Monsieur lui répondis-je, ne sais quel il est, et je ne garde ces papiers-là que comme un préservatif contre la tentation.

Eh bien, reprit-il, il faut vous en dire ce que je sais de certain. La réputation d’une fille comme Silvie mérite bien que je trahisse un secret qui m’a été confié par des gens qui sont à présent morts, au hasard de ne faire pas ma cour aux vivants, qui néanmoins me pardonneront mon indiscrétion lorsqu’ils sauront qu’il y va de la réputation d’une fille de leur sang, et pour cela voyez si vous voulez me donner un moment d’audience. Ma mère la première l’en pria.

Il nous expliqua la naissance de Silvie, son exposition, sa sortie de l’hôpital ; son entrée chez Madame de Cranves ; son intrigue avec Garreau ; le don que Madame de Cranves lui avait fait de son argent et de ses pierreries ; les effronteries de Valeran, son éducation chez cette dame ; et enfin il dit devant ma mère tout ce que Silvie m’avait dit en particulier, sans y changer la moindre circonstance. Il ajouta seulement, que Silvie avait toujours ignoré et ignorait encore qui était sa véritable mère. Qu’elle croyait que ce fût une demoiselle nommée de Monglas, qui était demoiselle chez Madame de Buringe ; mais que cela était faux, puisque celle-ci, qui était mariée secrètement, était morte en couche[s], et que la mère de Silvie n’était morte que longtemps après. Que c’était une fille de grande qualité qui s’était laissé aller au chevalier de Buringe depuis marquis du même nom, sous une promesse de mariage. Qu’ils s’étaient aimés de bonne foi et dans la résolution sincère de s’épouser : mais que n’étant ni l’un ni l’autre en état de disposer d’eux, ils n’avaient osé déclarer leur commerce ; et qu’ils avaient été obligés de faire exposer Silvie avec toutes les marques qui pouvaient la faire reconnaître. Que les aînés de Monsieur de Buringe étant morts, et lui n’ayant point fait ses vœux, il était revenu en France pour épouser sa maîtresse, et retirer leur enfant auprès d’eux ; mais qu’il l’avait trouvé mariée avec M… qu’elle avait été forcée d’épouser malgré sa résistance. Que pour sauver la réputation de cette dame, il avait mandé à sa sœur que la mère de Silvie était morte en couche[s] et n’était qu’une simple demoiselle ; et que l’infidélité de sa maîtresse l’avait tellement dégoûté des femmes, qu’il avait renoncé au mariage. Qu’il avait enfin été tué en Candie, et que Madame de… ne lui avait pas beaucoup survécu.

Ce que je ne comprends pas, poursuivit le commandeur, c’est cette fourbe qu’on fait comploter à Silvie avec Rouvière. Je connais le personnage, ajouta-t-il, et si on lui avait fait justice, tout gentilhomme qu’il est, il y a plus de trente ans qu’il aurait été roué. Cela me fait soupçonner quelque chose ; et si vous voulez me confier ces papiers, je vous en rendrai bon compte. Quand ce ne serait que pour ma propre satisfaction ; je parlerai dès demain à Silvie ; et j’irais dès aujourd’hui si je savais la trouver. Vous en ferez ce qu’il vous plaira, lui dis-je en lui donnant ses papiers, le peu d’intérêt que j’y prends me les rend indifférents, et je vous assure qu’innocente, malheureuse ou coupable, je ne songerai jamais à elle pour l’épouser. Il faut, dit-il en m’interrompant, que vous soyez terriblement ulcéré contre elle, pour en venir à une protestation si vive et si brusque. Je ne m’en scandalise pas pourtant, malgré l’intérêt que je prends dans elle ; mais je puis vous assurer qu’elle a bien changé, si elle ne vous rend pas le change. J’ose même vous assurer qu’elle n’est point d’humeur à se jeter à la tête de personne, ni à s’exposer au refus de qui que ce soit. J’étais ravi de lui voir prendre à cœur un parti qui m’était si cher. Ma mère elle-même, qui vit Monsieur de Villeblain prêt d’éclater, fut choquée de l’aigreur de mes paroles, et du mépris que je faisais de Silvie, en présence d’un homme qu’elle considérait infiniment, et qui y prenait tant d’intérêt : elle lui demanda pardon pour moi, et me fit signe de sortir.

Je le fis après bien des civilités au commandeur. Son laquais me dit son logis qui était heureusement proche de celui de Silvie, où j’allai dans l’instant même, et sans lui dire une parole, je mis sur une table tout ce qu’il faut pour écrire, je la fis asseoir ; je lui mis la plume à la main, toujours en riant, et sans lui donner le temps de me demander raison de ce que je faisais ; écris ce que je te vais dicter, lui dis-je. Elle voulait savoir ce que c’était, mais je la fis écrire ce billet-ci :

BILLET.

J’ai de bons espions partout, Monsieur, je vous rends grâce d’avoir si généreusement pris mon parti tout à l’heure même chez Madame Des Frans, contre son fils qui est un brutal achevé. Je suis fort aise de vous rendre raison de ma conduite, elle n’a point démenti la bonne opinion que vous en avez. Les obligations que je vous ai, et les bontés que vous avez toujours eues pour moi m’obligent à me justifier devant vous. Si vous voulez bien venir jusque chez moi, je vous attends avec toute sorte d’impatience. Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante,

Silvie de Buringe.

Je pris cette lettre et la cachetai, après quoi je la mis devant elle. Écris l’adresse, lui dis-je. À qui, dit-elle ? À Monsieur… Monsieur… Je répétai cinq ou six fois le mot de Monsieur : dis donc si tu veux, dit-elle en riant, me voyant rire. Le commandeur de Villeblain, lui dis-je. À ce mot elle fit un grand cri, en me sautant au col. Il est donc à Paris, dit-elle, et tu l’as vu ? Oui repris-je, achève. Elle le fit, et envoya son laquais la lui porter, avec ordre de l’attendre s’il n’était pas revenu. Il ne tarda pas : je n’eus que le temps de rapporter à Silvie le concis de la conversation que nous venions d’avoir ensemble, que le laquais vint nous dire qu’il montait. Elle alla au-devant de lui, et je disparus pour un moment.

Il est inutile que je vous rapporte les amitiés et les civilités qu’ils se firent. Il lui demanda d’où elle avait pu sitôt apprendre une conversation qui à peine était finie. J’ai un esprit familier, répondit-elle, qui me dit tout ce qui se dit et qui se fait chez Madame Des Frans. Vous êtes ponctuellement servie, dit-il en riant, mais sérieusement comment en êtes-vous informée ; je ne raille point, répondit-elle aussi en riant, c’est mon esprit familier qui me l’a déjà rapportée : vous allez le voir ; et si vous voulez nous faire l’honneur de souper avec nous, vous nous ferez un vrai plaisir. Viens, poursuivit-elle en m’appelant. Eh bien Monsieur, continua-t-elle en me montrant, peut-on être mieux instruit ? Le voilà mon esprit familier. Vous avez raison, Madame, dit-il, j’ai eu tort de vous nommer Mademoiselle. Je conçois à présent tout ce qui faisait parler Monsieur, je vous ai donné bien du plaisir, continua-t-il en m’embrassant. Le personnage que je jouais était fort naïf, et vous aviez raison de dire que vous ne songeriez jamais à Silvie pour l’épouser : car à ce que je vois, l’affaire est faite, sans que Madame votre mère le sache.

Oui, Monsieur, elle l’est, repris-je ; et non seulement ma mère, mais qui que ce soit de ma famille n’en sait rien. Vous avez connu les raisons que j’ai eues d’en faire un secret, par la lecture que vous avez faite des avis qu’un coquin avait écrits à ma mère. Je vous ai dit devant ma mère que je ne savais qui il était ; ma femme m’a dit que c’était le même Valeran dont vous avez tant parlé, et en effet c’était lui-même. Ma mère les croit comme articles de foi, et je n’ai pas jugé à propos de la désabuser, n’en ayant pas de moyens certains, et j’ai mieux aimé conclure sans lui en parler, que de risquer à manquer Silvie, en lui demandant un consentement que je sais bien qu’elle m’aurait refusé. Au contraire je tâche à paraître tout à fait dégagé de Silvie, pour lui ôter de l’esprit tout soupçon.

Avant que de l’épouser je me suis expliqué avec elle de tous ces avis. Je suis fort aise de l’avoir crue. Sitôt que j’ai eu l’honneur de vous voir, j’ai tourné la conversation de tant de côtés que je l’ai fait tomber sur Silvie : non pas pour savoir si elle ne m’avait point imposé ; je n’ai jamais douté de la vérité de ses paroles : mais afin que vous pussiez vous-même en instruire ma mère avec d’autant plus de cordialité, que vous ne vous attendiez assurément pas à découvrir ce secret. Vous m’avez fait un vrai plaisir, poursuivis-je, de parler comme vous avez parlé. J’avais une joie incroyable de vous voir prendre à cœur les intérêts de ma Silvie. Je triomphais de vous voir prendre feu ; et sans le respect sincère que j’ai pour votre personne, afin de mieux convaincre ma mère, je vous aurais assurément mené plus loin.

Vous l’auriez pu, me répondit-il en souriant. Quoique je considérasse beaucoup la présence de Madame Des Frans, je n’aurais pas abandonné le parti de la fille d’un homme qui m’a été extrêmement cher pendant sa vie, à qui j’ai mille obligations, dont je conserverai éternellement le souvenir, qui outre cela m’avait confié son secret, et m’avait recommandé en mourant de lui servir de père ; et c’est cela qui avait obligé Madame de Cranves à me communiquer tout ce qui la regardait.

J’ai bien connu, Monsieur, repris-je, les bontés que vous avez eues pour elle. Elle peut vous dire l’air dont je m’y suis pris pour vous obliger de vous donner la peine de venir ici. Je n’ai pas jugé à propos de vous attendre au sortir du logis, pour vous déclarer qu’elle était ma femme, je suis certain que je ne vous avais pas fait plaisir de parler d’elle comme j’avais parlé, et que vous auriez eu quelque peine à m’accorder une audience tranquille : outre que la surprise où vous aurait mis une déclaration si peu attendue aurait pu être remarquée, et qu’il aurait fallu pour la justifier, ou déclarer ce que j’ai caché avec tant de soin, ou faire des menteries que j’ai cru devoir prévenir, en vous faisant prier par ma femme de venir ici ; ce que j’ai fait d’autant plus hardiment que vous m’avez paru avoir envie de la voir et de lui parler. J’approuve ce que vous avez fait, Monsieur, reprit-il ; mais approuverez-vous l’envie que j’ai d’apprendre comment votre épouse s’est justifiée de l’endroit qui regarde Rouvière ; car je vous avoue franchement que cela m’inquiète ? Je voudrais bien savoir aussi comment s’est fait votre mariage ; et enfin tout ce qui lui est arrivé depuis la mort de Madame de Cranves. Non seulement je l’approuve, Monsieur, lui dis-je ; mais même je vous supplie de vouloir bien l’apprendre, en premier lieu pour votre satisfaction, et après comme Silvie et moi l’espérons de votre bonté, pour tâcher de faire entendre à d’autres, que la raison et la vérité persuaderont mieux dans votre bouche, que dans celle de tout autre.

Je ne vous refuse point mon entremise, dit-il, et vous pouvez compter sur tous les services que je pourrai vous rendre. Je vous assure que j’ai toute la joie imaginable de vous voir unis ensemble, car vous êtes tous deux fils et fille, vous Monsieur, ajouta-t-il parlant à moi, du meilleur ami que j’aie jamais eu, et dont je puis dire que j’ai fait le mariage avec une cousine, et Madame… Vous êtes donc parents, interrompit Silvie ? Oui, Madame, reprit le commandeur. Madame Des Frans et moi sommes enfants des deux frères. Ah coquin, dit-elle en parlant à moi et en me donnant un petit coup sur la joue, tu ne me l’avais pas dit. Tu croyais que je ne t’avais dit que des menteries. Et vous, Monsieur, poursuivit-elle, s’adressant au commandeur en l’embrassant, permettez-moi de reconnaître dans vous un bon parent et un véritable père. Il reçut fort honnêtement ses caresses, et l’assura de ses services, en me disant qu’elle était fille de l’homme du monde à qui il avait le plus d’obligation : ainsi, ajouta-t-il, à votre considération, et à celle que j’ai pour la mémoire de ceux qui vous ont mis au monde, je ferai tous mes efforts pour vous rendre tous les services, tels soient-ils, que je pourrai vous rendre.

Nous le remerciâmes de ses bontés, et après cela Silvie lui dit tout ce qui lui était arrivé depuis la mort de Madame de Cranves, et la manière dont s’étaient faits notre connaissance et notre mariage ; il n’y eut que l’endroit de Rouvière qui lui fit honte. Je le lui dis moi-même, excepté que je lui cachai que c’était moi qui avais mis cet homme aux mains avec le scélérat de Valeran. Il nous témoigna avoir beaucoup de joie de savoir comme tout avait été. Il loua la conduite de Silvie, et la mienne où elles étaient louables, mais il ne lui pardonna pas la fourbe qu’elle avait voulu faire. Il lui fit connaître que la vérité était préférable à toutes choses. Elle ne défendit point une méchante cause ; elle se contenta de dire qu’elle n’en serait jamais venue là, si elle avait pu prouver qu’elle était fille de Monsieur le marquis de Buringe ; mais que cela ne lui étant pas possible, elle avait cru pouvoir jouer d’artifice pour se faire des parents : qu’elle en avait un vrai repentir, et que cela lui avait coûté bien des larmes. Il lui dit qu’au contraire cet article l’aurait trompée elle-même. Que le mensonge n’a qu’un temps, mais que la vérité subsiste toujours, et que si la mort de Rouvière répondait à sa vie, elle y aurait trouvé plus de honte que la plus basse naissance n’aurait dû lui en faire : puisque dans quelque état que Dieu nous fasse naître, nous n’étions point garants de ce que nous naissions : mais que nous étions garants de nos actions. Elle en convint, comme vous pouvez croire.

Monsieur de Villeblain soupa au logis, et nous prîmes des mesures lui et moi pour retirer des mains des gens de justice, ou de celles des héritiers de Garreau, la lettre de Monsieur le marquis de Buringe à Madame de Cranves, et la promesse de mariage qu’il avait d’elle. Ce que nous exécutâmes le lendemain, et j’ai encore l’un et l’autre.

Silvie sortit un moment de sa chambre pour faire ordonner le souper. Elle me fit appeler, et me demanda si je trouverais bon qu’elle offrît sa table à Monsieur de Villeblain. Je lui dis que c’était mon dessein de le faire. Nous rentrâmes l’un après l’autre. Nous nous mîmes à table où Madame Morin prit place à son ordinaire. Monsieur de Villeblain m’en parla dans des termes qui achevèrent de dissiper mes soupçons. Plût à Dieu qu’elle ne les eût pas renouvelés ! En soupant Silvie lui dit, que comme il n’avait point de domestique réglé à Paris, où il était obligé de vivre à une table empruntée, où il fallait avoir bien des complaisances pour les gens du même hôtel garni, et qui pouvaient incommoder un homme de son âge : outre que dans ces lieux publics là, on n’avait pas toutes les commodités qu’on désirait. Elle le suppliait, puisqu’il n’y avait que deux ou trois maisons qui les séparassent, qu’il gardât seulement un appartement garni, et qu’il vînt manger avec elle : qu’elle n’en ferait point un ordinaire plus fort : qu’elle avait du vin excellent et droit, et qu’il ne trouverait pas dans son auberge ; qu’elle l’en suppliait, et qu’il lui ferait plaisir et honneur. Je joignis mes prières à celles de ma femme, et après bien des difficultés, il accepta ses offres, à condition que ses valets ne mangeraient point chez elle, et qu’ils n’y entreraient que quand on les appellerait.

Cependant comme ma femme m’avait mis entre les mains un argent très considérable, et qu’outre cela elle voulait encore vendre une partie de ses pierreries, elle voulait aussi que j’achetasse une charge ; j’y consentis. Je traitai d’une fort belle, et offris d’en payer le prix comptant. Cela vint jusqu’à ma mère, qui me demanda où je pouvais trouver une somme si forte. Je lui dis que mes amis me la prêtaient ; et comme je vis qu’elle se douterait infailliblement de ce qui en était, j’aimai mieux lui faire découvrir la vérité, que de lui laisser des soupçons qui lui faisaient de la peine. Je priai Monsieur de Villeblain de la voir, et de lui dire tout.

Il y alla dans le moment et porta avec lui la lettre de Monsieur de Buringe, que nous avions retirée il y avait quelque temps, la promesse de mariage avait été déchirée. Il ne fit pas semblant d’abord d’avoir aucun dessein. Il savait bien que je n’étais pas chez ma mère, puisqu’il m’avait laissé chez Silvie où nous avions dîné. Il ne laissa pas de me demander, ma mère lui ayant dit que je n’y étais pas, lui demanda ce qu’il me voulait.

Je venais, lui répondit-il d’un air désintéressé, et en tirant des papiers de sa poche, achever de lui ôter de l’esprit des soupçons qui lui restent de Silvie ; afin qu’il lui rende sa première estime, et qu’il ne la croie point telle qu’on la peint ici. J’en ai découvert toute la vérité non seulement par elle ; mais par d’autres très dignes de foi. Je sais, poursuivit-il, tout ce qu’on peut savoir, et elle est par tout également innocente. Je ne m’étais point trompé, n’ayant pas voulu croire qu’elle eût rien fait d’indigne d’elle. C’est l’auteur des avis qui est un coquin digne de la corde. Ma mère curieuse comme une femme… Achevez votre histoire Monsieur, lui dit Madame de Contamine en l’interrompant, le génie des femmes n’y fait rien. Je vous demande pardon, Madame, reprit-il, l’ardeur du discours m’avait emporté, et je n’étais pas le maître de retenir une vérité qui m’est échappée, sans faire réflexion qu’elle pouvait scandaliser la plus belle partie de mon auditoire. Ma mère donc lui témoigna qu’elle aurait bien voulu savoir ce qui en était. C’était où il l’attendait. Il plaida pour Silvie comme s’il avait plaidé pour sa fille propre, et s’offrit pour caution de ce qu’il disait. Il la justifia dans l’esprit de ma mère, excepté de l’affaire de Rouvière qu’il n’avait pas voulu supprimer, et qu’il voulut sauver par un excès d’amour.

Lorsqu’il vit ma mère dans l’état où il la voulait, il recommença à lui parler de moi, il lui fit comprendre les avantages que cette fille voulait me faire et qu’elle m’avait effectivement faits. Il tâchait de lui faire comprendre que je serais tout d’un coup établi, sans devoir ma fortune à qui que ce fût ; qu’il était persuadé que je ne pourrais jamais trouver un meilleur parti, qu’il s’offrait de m’en parler, et à me raccommoder avec Silvie que j’aimais assurément encore ; et pour elle, poursuivit-il, elle l’aime toujours : ainsi Madame, si vous voulez y donner votre consentement, je vous réponds que nous ne travaillerons pas en vain, voyez ce qu’il vous plaît que je fasse.

Je crois, Monsieur, lui répondit ma mère, que nous ne travaillerons pas en vain. J’agirai même avec vous plus sincèrement que vous n’avez fait avec moi. Je vois fort bien, ce qui en est, mon consentement serait désormais inutile. La charge que Des Frans veut acheter m’ouvre les yeux ; c’est de là qu’il a de l’argent. Ils sont mariés, n’est-il pas vrai, Monsieur, poursuivit-elle ? Lui qui était la sincérité même, avoua que oui, et fit ce qu’il put pour lui faire approuver ce que j’avais fait, et lui dit pour conclusion, qu’un généreux pardon de sa part, d’avoir agi sans son consentement, nous rendrait les gens du monde les plus contents et les plus heureux.

Que la vertu de Silvie lui était connue, qu’elle ne pouvait mieux faire que de la retirer auprès d’elle ; bien persuadé qu’elle ne se repentirait jamais de l’avoir reconnue pour sa bru. Qu’il la ferait parler à Monsieur et à Madame d’Annemasse quand elle voudrait, qui en faveur de la famille dans laquelle elle était entrée, ne refuseraient assurément pas de la reconnaître pour leur parente, et de lui dire eux-mêmes ce qu’il venait de lui dire. Qu’après tout, la manière honnête dont elle en avait agi avec moi, devait la faire considérer. Que bien loin de me condamner de l’avoir épousée, il m’en louait ; et qu’à ma place il aurait fait la même chose. Qu’elle ne devait pas s’étonner que je ne lui en eusse rien dit. Que j’avais craint, avec raison, qu’elle ne m’eût pas donné son consentement, et qu’elle ne se fût opposée de toutes ses forces à ma satisfaction et à ma fortune, si elle se fût doutée le moins du monde que j’eusse eu envie d’en faire ma femme après des défenses de sa part ; et cela parce que je m’étais figuré que les sottises et les faussetés qu’un scélérat lui avait écrites de cette fille, avaient fait une telle impression sur son esprit, que rien venant de ma part n’aurait pu l’en désabuser ; et qu’ainsi j’avais eu raison de ne lui en rien dire. Il lui lut la lettre de Monsieur de Buringe, qui vérifiait le principal article, et assura le reste comme témoin oculaire.

Après avoir dit tout ce qu’il put du côté du monde, il poursuivit du côté de Dieu. Il lui dit que nous étions assurément nés l’un pour l’autre : il lui conta la manière extraordinaire dont notre connaissance était venue. Il lui fit voir là-dedans du destin. Cette prompte inclination que nous avions eue tout d’un coup l’un pour l’autre dès le moment que nous nous étions aimés. La métamorphose à quoi je m’étais réduit, plutôt que de la quitter. La vaine entreprise qu’on avait tentée pour nous désunir : que tout cela faisait voir l’amour le plus constant que deux personnes pussent avoir l’une pour l’autre ; et qu’outre cela elle avait de son côté le mérite de la générosité : de m’avoir tout donné et tout sacrifié. Il conclut par dire que tout cela ensemble faisait voir un mariage du ciel et de destinée. Que Dieu nous avait certainement fait naître l’un pour l’autre ; et que le sacrement qui avait achevé de nous unir, n’avait fait qu’accomplir sa volonté qui doit être respectée.

Ma mère le laissa dire tout ce qu’il voulut sans l’interrompre. Elle fut fort longtemps incertaine du parti qu’elle devait prendre. Elle rêva longtemps avant que de se déterminer, et enfin elle lui répondit en ces termes : si je n’avais pour vous, Monsieur, toute la confiance que j’ai, je vous avoue que je ne croirais pas un mot de ce que vous venez de me dire ; mais comme je vous connais pour le plus honnête homme du monde, et surtout le plus sincère, et que je suis certaine que votre bouche se refuserait à un mensonge, je ne doute plus que ce ne soit la pure vérité que vous m’avez dite. Je le crois, et le crois uniquement parce que c’est vous qui m’en assurez. Si Des Frans m’en avait dit autant, je vous l’avoue, je l’aurais traité comme un fourbe ; mais venant de vous, je suis convaincue que c’est la pure vérité.

Mais, Monsieur mettez-vous à ma place, et dites-moi sans déguisement ce que vous feriez. Je n’ai qu’un fils unique qui se marie sans que j’en sache rien : le coup est déjà très sensible pour une mère. Bien plus, il épouse une fille qu’il avoue lui-même que je regarde comme une malheureuse, une libertine, une larronnesse, une fourbe : car enfin, je n’en suis désabusée que parce que vous venez de me dire présentement le contraire. À quoi m’exposait-il ? À quoi s’exposait-il lui-même ? Si j’avais appris son mariage par un autre que par vous ; j’en serais morte de douleur ; mais pour tout héritage, je lui aurais donné mille malédictions, et l’éclat que cela aurait fait l’aurait absolument perdu d’honneur aussi bien que sa femme : sans prévoir tout cela, il se marie.

Je suis désabusée de tout ce que je croyais d’elle, mais en désabuserai-je les frères de son père à qui j’en ai parlé ? Je m’en suis expliquée avec eux : ils savent que c’est la cause pour laquelle je l’ai si promptement envoyé en Italie. En désabuseront-ils ceux à qui ils peuvent en avoir parlé ? Supposé qu’ils s’en désabusent eux-mêmes, ce que je ne crois pas : car pour lui rendre justice, ils sont si bien instruits de tout ce qu’il est capable de faire, et de tout ce que je suis capable de faire pour lui, que si je leur parle de son mariage, bien loin de me croire, ils s’imagineront que ma seule bonté pour lui m’aveugle, que je me suis laissé tromper et que je voudrai les tromper à leur tour ; et sur ce pied-là, ils le regarderont comme le dernier des hommes et le plus infâme. Ils croiront toujours que sa Silvie est un enfant trouvé : que cet argent est le même qu’elle a volé ; et enfin tout ce que je leur en ai dit et que l’apparence montre.

Vous pouvez me dire que Des Frans est en état de se passer d’eux, et que ce qu’ils en pourront croire lui est indifférent. J’en tombe d’accord avec vous ; mais me sera-t-il indifférent à moi, qui n’ai que lui d’enfants de retirer chez moi sa femme, de la traiter comme ma bru, et de la voir passer partout ailleurs, dans sa famille à lui, comme une malheureuse ? Encore, Monsieur, poursuivit-elle, de quelle manière me justifiez-vous la fourbe qu’elle a voulu faire ; elle ne pouvait pas prouver qu’elle était fille de Monsieur de Buringe ! Voilà une belle raison ! Vous avez bien retrouvé sa lettre, n’en pouvait-elle pas faire autant ? De dire que c’est un excès d’amour, et la peur de perdre Des Frans, vous voyez bien vous-même que ce ne seront que de jeunes fous, ou des visionnaires qui donneront là-dedans. Cette fourbe était trop bien concertée pour la faire passer pour un coup de jeunesse. À mon égard, un esprit si subtil me paraît dangereux et me fait peur. C’est à mon sens en savoir trop, et en entreprendre trop pour une fille qui n’a pas vingt ans. Je ne puis lui pardonner celui-là ; et n’y eût-il que cet article seul, je ne la prendrai jamais chez moi.

Je lui sais bon gré de l’amour qu’elle a pour mon fils. Elle l’aime, c’est son mari, elle ne fait à présent que son devoir ; et véritablement si elle ne l’avait pas bien aimé, elle ne lui aurait pas fait un présent si considérable. J’avoue avec vous, qu’elle l’a acheté tout ce qu’il peut valoir. J’aime sa générosité, j’aime la vertu et la force qu’elle a eue de lui tout sacrifier : Dieu veuille qu’elle ne s’en repente point, et qu’elle conserve toujours les mêmes sentiments, mais je ne puis lui pardonner le reste.

Ainsi, Monsieur, pour vous dire sincèrement à quoi je me suis déterminée ; c’est absolument de ne jamais la recevoir chez moi, je ne vivrais pas en repos avec un esprit si intrigant. À l’égard de son mariage, je ne l’ai point approuvé, je ne le désapprouverai pas. Il peut vivre avec elle comme bon lui semblera sans que je m’y oppose : au contraire je consens de la traiter comme ma bru dans le particulier, mais non pas devant le monde, par la raison que je vous ai dite, qui est le peu d’estime que l’on ferait d’elle. Je consens même de recevoir ses visites et de lui en rendre ; mais je veux absolument que ce mariage soit secret pendant ma vie, afin de n’avoir pas le chagrin de voir une bru que j’aurais reconnue, méprisée par le reste de la famille. Il est de l’intérêt de Des Frans que cela soit ainsi, tant pour ne se point brouiller avec ses parents, que pour conserver la réputation de sa femme, ou plutôt ne la point exposer à la perdre tout à fait.

Qu’elle loge en son particulier, et que lui loge toujours chez moi, pour empêcher le monde de parler. Qu’il lui fasse prendre une maison où il n’y ait qu’elle qui demeure ; afin qu’on ne soit point scandalisé de leur commerce. Qu’il n’y aille que peu ou point du tout pendant le jour, et qu’enfin, on ne s’aperçoive point de leur intrigue, je la faciliterai, puisque le sacrement y a passé, et qu’elle est innocente ; mais je ne veux pas que personne la regarde comme ma bru, parce qu’elle ne me ferait point d’honneur. Voilà, Monsieur, ma résolution, dont rien ne me fera changer. Si mon fils veut tenir son mariage secret, nous serons bons amis, et je lui pardonnerai son peu de considération pour moi : mais s’il veut le déclarer, je ne veux le voir de ma vie, et encore moins sa femme.

Le commandeur de Villeblain n’en put tirer autre chose, et ne put désapprouver sa résolution ni ses raisons. Il se donna la peine de venir chez Silvie où je l’attendais. Il était inutile de le prier de ne nous rien déguiser. Il nous rapporta mot pour mot cette conversation. Je ne m’attendais pas que ma mère prendrait les choses avec tant de tranquillité. Je vis bien que c’était le fruit de la parfaite confiance qu’elle avait en lui, et un effet de ses soins. Je l’en remerciai : mais je craignis que Silvie ne fût pas contente d’une pareille résolution, qui me paraissait fort dure pour elle. Je fus agréablement trompé, lorsque je lui déclarai ma crainte. Tu ne me connais pas bien encore, me dit-elle en m’embrassant devant Monsieur de Villeblain, je n’ai prétendu épouser que toi de toute ta famille : ainsi je ne me soucie pas que tes oncles sachent que je suis ta femme. Ils ne me connaissent pas, et [je] n’ai aucune envie, ni de les connaître, ni d’en être connue. À l’égard de ta mère je suis fort contente de son procédé envers moi. Elle sait que je suis à toi par un sacrement, cela suffit pour lui justifier tout ce qui désormais se passera entre nous. Elle ne veut pas que notre mariage éclate, j’en approuve les raisons : elle me croit en son particulier innocente, cela me suffit ; je n’avais intérêt que de me rétablir auprès d’elle, à cause de toi ; la vérité lui est connue, je n’en veux pas plus : ce que les autres en pensent m’est indifférent. En gardant le secret, outre les plaisirs du mariage, nous aurons encore ceux du mystère. Je suis fort aise que cela soit ainsi pour plus d’une raison, dont la principale est la crainte que j’ai que tu ne vinsses à cesser de m’aimer ; et cela arriverait infailliblement, parce que le pied sur lequel on me regarderait dans ta famille, m’y faisant mépriser, je verrais ton amour s’évanouir, parce qu’on n’aime pas longtemps l’objet du mépris des autres. Je m’en tiens aux conditions que Madame Des Frans nous offre, et je te prie de t’y tenir aussi.

Une réponse si désintéressée me charma ; et Monsieur de Villeblain l’approuva. Nous nous mîmes à table, où nous résolûmes que j’achèterais incessamment une charge, et que je chercherais une maison où Silvie pût demeurer seule, plus proche de celle de ma mère, et plus commode que celle où elle était.

Je trouvai cette maison en peu de temps. Il y en avait assez à louer dans le quartier, qui ayant été autrefois le plus fréquenté de Paris, est à présent le plus désert, depuis que la butte de Saint-Roch s’est établie sur ses ruines. Il y avait un jardin dont la porte dérobée donnait sur une ruelle où répondait celui de ma mère ; ainsi d’une porte j’entrais dans l’autre. Cela m’était commode, pouvant entrer à toute heure de nuit sans être obligé de frapper. Je n’avais qu’à en prendre une clef, comme je fis. Silvie vint y loger, et j’achetai cette maison peu de temps après, et c’est la même que j’ai résolu d’occuper présentement, mon dessein étant de vendre ou de louer l’autre, qui n’est ni si commode ni si belle, étant bâtie à l’antique.

La beauté de cette nouvelle venue fit du bruit dans le quartier. Ce fut vous, poursuivit Des Frans parlant à Dupuis, qui m’en parlâtes le premier. Je ne fis pas semblant de la connaître. J’avais résolu de cacher à tout le monde qu’elle fût ma femme, par les raisons que je vous ai dites. Je ne la vis que rarement en public ; au contraire il semblait que j’étais attaché ailleurs. Poursuivez votre histoire, lui dit Des Ronais, pour sauver un peu de confusion à la belle Madame de Mongey, qui effectivement avait rougi, nous savons tout ce que vous avez fait, il est inutile à présent d’en rappeler la mémoire.

Vous avez raison, reprit Des Frans, ce n’est pas la seule faute que j’aie faite en ma vie. J’avais mes heures pour voir Silvie ; et comme j’étais fort souvent avec vous tous et Gallouin, elle me demanda qui vous étiez. Je lui dis de vous tout le bien qu’on peut dire de ses amis et de fort honnêtes gens. J’en dis trop de Gallouin, puisque c’est lui qui m’a attaqué dans la partie la plus sensible d’un honnête homme. Elle me parla de tous en général en fort bons termes ; mais comme elle n’y entendait point encore de finesse, elle outra les choses sur lui. Je n’y fis alors aucune réflexion ; mais soit jalousie, soit prévention, soit haine contre lui, cela m’est revenu dans l’esprit depuis, et je crois que cela est vrai.

Comme elle vivait d’une manière fort retirée ; que personne ne fréquentait chez elle ; qu’outre cela elle avait tout l’air de qualité ; et que son train, quoique petit, avait un dehors très honnête ; qu’elle était toujours parfaitement bien mise, surtout en linge, en point et en bijoux qu’elle aimait ; que ces bijoux en assez grande quantité étaient fins et beaux, et qu’enfin tout présentait dans sa personne une fille de très bonne maison et fort riche, les galants à louer la jugèrent digne de leurs soins. Elle n’aimait pas la cohue ; ainsi elle se retrancha dans une compagnie petite, mais choisie, qui s’assemblait presque tous les jours chez vous, Madame, dit-il à Madame de Londé, ou chez elle, avec qui Madame Gallouin permettait que vous et Mesdemoiselles vos sœurs fréquentassiez. Gallouin était de votre société, aussi bien que Monsieur Dupuis. Je remarquai avec plaisir que Silvie se faisait aimer de tout le monde. Je remarquai sans inquiétude les soins de Gallouin, qui commença de passer pour le tenant du bureau. Comme grâce à Dieu je suis bon Parisien, incapable de jalousie, je n’en eus aucune : au contraire, j’étais fort aise qu’elle se divertît, et pour cela je l’engageais à voir compagnie, bien loin de m’y opposer, et dans notre particulier elle plaisantait avec moi des services qu’on lui offrait. Elle me pria de souffrir qu’elle vécût à sa manière, comme elle avait fait à la rue Saint-Antoine ; c’est-à-dire qu’elle ne vît que des filles et des femmes, et point d’hommes. Je ne le voulus pas. En effet pouvais-je prévoir qu’une femme qui avait tant fait pour moi, et dont je voyais l’ardeur augmenter de jour en jour, deviendrait infidèle ? Il fallait être devin et je ne l’étais pas.

Il y avait déjà près de trois mois qu’elle demeurait proche du logis sans avoir vu ma mère qu’en passant. Elles avaient toutes deux envie de se voir et de se parler en particulier ; mais quel prétexte prendre pour la faire entrer au logis sans faire deviner le véritable. Je l’aurais bien fait venir par le jardin ; mais ma mère ne le voulut jamais. Elle était fort contente de sa vue. Son air et sa beauté lui plaisaient ; ce qu’elle en entendait dire augmentait sa curiosité. Elle voulait savoir si son esprit répondait au reste ; et quoiqu’elle fût persuadée qu’elle en avait infiniment, elle voulait le savoir par elle-même. Monsieur le commandeur de Villeblain qui était parti de Paris dans le temps de son déménagement, et qui y revint dans ce temps-là, fit l’affaire. Il la mena chez ma mère comme sa parente, en effet elle l’était, puisqu’il était mon oncle à la mode de Bretagne. Ma mère vint la voir à son tour ; et j’appris avec bien de la joie qu’elles étaient contentes l’une de l’autre. Le commandeur partit peu de temps après pour retourner à Malte, où il est mort il y a environ trois ans, bien touché de la mort de Silvie que je lui appris, sans oser lui en dire les particularités. Il nous rendit à Paris auprès de ma mère et de mes oncles tous les services que nous aurions pu attendre d’un véritable père. Ma mère et Silvie se visitaient fort souvent, en apparence par simple civilité ; mais en effet par devoir et par inclination : car il est certain que ma mère conçut pour elle une véritable tendresse, qui alla jusqu’à déclarer à Messieurs Des Frans, elle et Monsieur de Villeblain, tout ce qui en était ; et à les obliger de travailler de concert avec elle à faire paraître notre mariage ; ce qui aurait été fait, si je n’avais pas été obligé de partir promptement sur le point que tout allait éclater.

Je n’avais pas acheté la charge dont j’avais voulu traiter : on ne s’était point accordé de prix, et outre cela nous n’y avions tous pas trop de goût, à cause des deniers du Roi qu’il fallait manier ; et que la moindre queue qui y reste suffit pour abîmer les affaires d’un homme, à moins qu’il ne soit plus soigneux et plus intéressé que je ne suis. Tout cela fut cause que je rompis le marché, et j’aimai mieux en acheter une dans la Maison du Roi, pareille à celle dont j’ai traité depuis deux jours. J’étais prêt à conclure lorsque je reçus des nouvelles qui m’apprenaient, que le feu s’était mis dans la maison seigneuriale d’une assez belle terre que j’ai en Poitou, qui est presque tout ce qui me reste de défunt mon père.

Cela me fit promptement monter à cheval. Je trouvai encore pis qu’on ne m’avait mandé. Mon fermier était même prisonnier : on l’accusait d’avoir mis lui-même le feu à la maison, afin de pouvoir sous ce prétexte couvrir le vol qu’on disait qu’il avait fait de quantité de meubles et d’argenterie qui y avaient été retirés par un gentilhomme du voisinage, dont les affaires n’avaient pas bien tourné. J’étais fort intéressé là-dedans, parce qu’outre que ce fermier me devait beaucoup d’argent, ma maison brûlée avait coûté plus de cinquante mille francs à mon père à bâtir. Je fus donc obligé d’entrer en procès et contre mon fermier et contre ce gentilhomme, qui suivant ce qu’il disait lui-même par ses écritures, était cause de l’incendie. Ce fut ainsi que des gens d’affaires et mon procureur fiscal me le persuadèrent.

Cela me fit rester plus de quatre mois hors de Paris. J’en fus impatienté, et sans attendre la décision de cette affaire sur les lieux, prévoyant bien que par appel elle viendrait au Parlement de Paris, j’en pris le chemin, et laissai le soin de la poursuivre à un procureur, et voulant me faire un plaisir de la surprise de Silvie, je ne l’avertis point de mon retour. C’est ici le funeste endroit de mon histoire ; préparez-vous à entendre le comble de ma honte, de ma rage, et de ma faiblesse.

J’avais, comme je vous l’ai dit, une clef du jardin de la maison. Je n’avais mandé mon retour à personne ; on ne m’attendait pas. Je voulus arriver à une heure que tout le monde fût endormi ; ce fut à deux heures après minuit : je trouvai la porte du jardin seulement fermée à un loquet qui s’ouvrait sans clef. J’en accusai la négligence des domestiques sans en soupçonner la véritable cause. Je montai dans l’appartement de Silvie le plus doucement que je pus pour la surprendre dans son sommeil ; mais je fus bien plus surpris moi-même, lorsqu’à la lumière d’une bougie qui était allumée, je vis les habits d’un homme sur un fauteuil à côté du lit, et deux personnes couchées ensemble qui étaient Gallouin et la perfide Silvie qu’il tenait entre ses bras.

Quelle vue ! Quelle rage ! Quel désespoir ! Imaginez-vous ce que je devins. Je mis l’épée à la main dans le dessein de les percer l’un et l’autre ; mais un mouvement qu’elle fit me désarma. Je jetai les yeux sur ce sein que j’idolâtrais. Toute ma fureur m’abandonna, je n’écoutai plus ma rage que pour plaindre mon malheur. Peut-on être capable d’une si grande faiblesse ? J’appréhendai de la couvrir de honte, si j’éclatais dans le moment. Je respectai son honneur dans le temps même qu’elle outrageait si cruellement le mien. Je ne pus me résoudre à me venger par une cruauté, qui, quoique légitime dans ce moment, s’accordait si mal avec la tendresse de mon amour, et la générosité de mon cœur. Quelle gloire, me disais-je, de poignarder une femme ? Quelle gloire de se défaire d’un ennemi endormi, hors d’état de faire partager le péril de sa défaite ?

Cette pensée, que je pris pour un pur mouvement de générosité, et qui n’était en effet qu’une illusion de ma faiblesse, me détermina. Je me contentai de prendre le collier de mon infidèle qui était dénoué. Je l’emportai pour la convaincre que je l’avais surprise dans le plus grand des crimes qu’une femme puisse commettre ; et je sortis.

Je l’avoue avec Monsieur Des Ronais, on ne meurt point de douleur. Je fus à peine sorti que je me repentis de n’avoir pas vengé mon amour offensé dans un endroit si sensible. Un moment après je me savais bon gré de ma modération, qui épargnait ma réputation devant le public, et qui m’empêchait de passer pour la fable du monde. Je n’étais point en état de reposer ; je retournai sur mes pas à ma terre. Là je disposai toutes choses pour me venger d’une manière conforme à ma passion et à ma honte : je ne pouvais lui pardonner. L’injure m’était trop sensible, et ayant épargné sa vie dans le moment, je me résolus à la lui faire consumer dans un cachot au pain et à l’eau entre quatre murailles, et de lui faire goûter un supplice d’autant plus cruel qu’il serait long. Je me faisais du plaisir de m’en priver moi-même, la regardant comme indigne de mes embrassements, et de l’enlever à son amant, sans qu’il pût savoir d’où viendrait le coup. Dans ce dessein je lui écrivis que je serais bientôt à Paris. Je reçus une lettre d’elle qui me fait encore frémir toutes les fois que j’y songe, et qui me donna un redoublement d’horreur pour elle. Ce ne sont que des assurances d’un amour constant, de tendres plaintes de mon absence, et des prières pour me faire retourner.

Oui, perfide, m’écriai-je, tu seras satisfaite ; je retournerai à Paris, mais ce sera pour laver dans ton sang ton infidélité, et mon infamie. J’arrivai à Paris enfin, si changé et si défait, que je n’étais pas connaissable. Je restai chez ma mère, et n’allai point la voir chez elle comme elle l’espérait. Dès le matin j’eus un billet de sa part, qui n’était rempli que de plaintes de mon indifférence ; je n’y fis point de réponse. Elle s’en impatienta, et vint elle-même au logis, et monta dans ma chambre.

Je la reçus d’une manière à glacer. Elle fit ses efforts pour me réchauffer ; je ne voulais pas éclater si tôt ; je voulais me venger de son amant avant que de me venger d’elle. Je me contentai de me refuser à ses empressements, et d’excuser l’état insensible où j’étais sur la fatigue de mon voyage. Elle poussa sa perfidie jusqu’à me dire que ce n’était pas le plaisir des sens qu’elle recherchait. Qu’elle ne demandait de moi que cet épanchement de cœur qui l’avait tant de fois assurée que je l’aimais. Dans quel état étais-je, grand Dieu ! Je vis le moment que j’allais éclater et laisser un champ libre à mon ressentiment. Que de coups mortels je reçus dans cet entretien ! Jamais sa passion ne m’avait paru si vive et si prévenante ; plus j’y voyais d’ardeur, plus j’en étais outragé ; et j’allais infailliblement succomber ou à ma rage ou à ma faiblesse, si ma mère qui entra dans ce moment, ne m’eût retiré par sa présence d’un combat si rude.

Je sortis le jour même, et je cherchai Gallouin de tant de côtés, qu’à la fin je le trouvai. Il me fit mille civilités ; ce n’était pas ce que je voulais de lui. Je lui fis une querelle en l’air, je lui fis tirer l’épée. Je le blessai, et l’ayant déjà terrassé, j’aurais achevé de me venger de lui si on ne me l’avait pas arraché des mains. Comme j’étais l’auteur de la querelle, tout le monde fut contre moi. Je revins chez ma mère prendre l’argent qui m’était nécessaire pour un long voyage, y ayant transporté une partie de l’argent de ma perfide, et mis le reste en sûreté. Je fis entendre à ma mère que je voulais me dérober aux rigueurs de la Justice. Elle savait que la querelle venait de moi ; elle se douta qu’il y avait quelque raison cachée qui me faisait agir, et elle s’en douta d’autant plus, que je n’avais jamais passé pour querelleur, surtout avec mes amis, pour qui j’avais ordinairement beaucoup de complaisance. Elle me demanda la cause de ce combat, et me le demanda avec tant d’instance, qu’après mille impostures que je lui dis, dont elle découvrit la fausseté, je lui découvris la véritable.

Elle ne s’étonna plus de m’avoir trouvé si changé à mon retour ; elle s’étonna au contraire de ce que j’avais été assez maître de ma colère, pour ne les avoir pas poignardés tous deux. Elle me demanda ce que j’allais devenir. Je lui dis des suppositions qu’elle approuva ; et se sut bon gré de ce que mon infâme mariage n’était su de personne. Je lui dis que je ne retournais en province que pour donner le temps à ma douleur de se calmer, et qu’en peu de jours je reviendrais pour le faire casser, et me délivrer de liens si infâmes. Je la priai de donner elle-même à Silvie une lettre que j’avais résolu de lui écrire, pour l’obliger à venir dans un endroit que je lui marquerais dans sept ou huit jours. Elle me refusa, et ne voulut jamais prêter son entremise à aucune trahison (et afin de n’être point obligée de la voir ni de recevoir ses visites) elle partit le jour même pour aller à vingt lieues de Paris chez Monsieur le comte de Villeblain son frère. Madame Morin était heureusement morte quelque temps auparavant, et peu après que j’avais découvert la trahison de ma perfide dans laquelle elle trempait sans doute, puisqu’elle couchait dans sa chambre. On dit que sa mort ne fut pas tout à fait naturelle, et qu’elle fut subite ; je n’en ai point approfondi la vérité. Quoi qu’il en soit, j’eus de cette mort toute la joie dont j’étais capable. Elle me tirait d’un grand embarras, je ne savais que faire de cette femme. J’avais résolu de l’enfermer avec Silvie, mais il me semblait qu’une compagnie comme elle, aurait été d’un trop grand soulagement dans son supplice.

Je partis de Paris sans la voir ; mais pour lui ôter tous les soupçons qu’elle eût pu prendre, je lui écrivis la lettre la plus tendre que j’aie écrite de ma vie, et d’autant plus tendre qu’elle l’était moins, parce que je l’avais étudiée. Je reçus sa réponse huit jours après à l’adresse que je lui avais marquée. Je lui avais écrit entre autres choses, que mon plus grand déplaisir m’éloignant de Paris était de me séparer d’elle, sa réponse fut qu’elle était prête de me suivre au bout du monde.

C’était où j’avais envie de la faire donner. Je lui récrivis dans le moment même que je n’avais aucun dessein de retourner à Paris. Que je me lassais d’être contraint dans les visites que je lui rendais. Que je voulais que notre mariage fût une fois déclaré. Que j’avais disposé toutes choses à ma terre pour la recevoir : que mon intention était de m’établir en province ; et que si elle m’aimait autant qu’elle me l’avait tant de fois dit, elle pouvait me le prouver en venant se rejoindre à moi. Que plus elle viendrait promptement, plus je serais convaincu de sa tendresse et de son amour. Je lui mandais que si elle venait, comme je n’en doutais pas, elle pouvait vendre ses meubles et sa vaisselle, que nous trouverions de tout à meilleur prix en province. Je la priais de m’avertir de la voiture qu’elle prendrait, et du jour qu’elle arriverait à une ville que je lui marquai, qui n’était qu’à une petite lieue de chez moi. Je la priai encore de ne point parler de moi, ni de dire qu’elle fût ma femme, parce que les gens qui me cherchaient pourraient le savoir et la faire suivre pour me découvrir.

Tout cela fut exécuté ; mais si j’avais été surpris de la trouver chez elle entre les bras d’un autre, elle la fut bien autant à son tour de la manière dont je la reçus. J’avais pris auprès de moi un Poitevin homme d’esprit. Je lui dis que j’avais débauché une fort belle fille à Paris qui venait me trouver, sans que ses parents en sussent rien. Qu’il ne fallait pas que j’allasse la trouver, parce qu’on pourrait la suivre et me reconnaître ; je l’instruisis de ce qu’il devait faire, et il l’exécuta fort bien.

Ma maison est, comme je vous l’ai dit, à une lieue d’une ville où couche le carrosse de Paris à Bordeaux dans le Poitou. Il y alla le soir et demanda une dame nommée Madame de Buringe. Elle répondit. Il lui mit entre les mains un billet, où je lui mandais qu’une chute que j’avais faite m’empêchait de monter à cheval pour aller au-devant d’elle, et qu’outre cela je craignais qu’on la suivît. Je la priais de laisser pour cette nuit son laquais et sa fille dans l’auberge, que je les envoierais quérir le lendemain. Qu’elle montât sur le cheval que le porteur lui menait, et qu’elle vînt me trouver sous sa conduite. Tout cela fut fait.

Mon valet me l’amena dans la maison où je l’attendais, qui était un reste de la mienne que le feu avait épargné, et que j’avais fait raccommoder pour servir à mon dessein. Je la fis monter dans une chambre sans qu’elle vît qui que ce fût que moi. Cette chambre avait pour tout meuble un méchant lit de camp, et une paillasse sans linceuls ni couverture, une selle de bois à trois pieds comme elles sont en province, sans tapisserie, sans foyer, ni cheminée, ni fenêtre, ne recevant le jour que par un œil-de-bœuf, que j’avais fait laisser en haut et qui était condamné par une grille de fer. Quoique le soleil fût couché, il y avait assez de jour encore pour discerner les objets.

Quel est cet endroit-ci, Monsieur, me dit-elle, ce n’est qu’un cachot ? C’est votre appartement, Madame, lui répondis-je, c’est l’endroit qui vous est destiné pour pleurer jusqu’à votre mort votre crime, et ma honte. Jamais sentence de mort prononcée contre un criminel ne fit sur lui un effet pareil à celui que ces terribles paroles firent sur elle. Elle n’eut pas la force d’y répondre. Elle tomba à mes pieds sans voix, et sans mouvement ; mais comme il y avait longtemps que j’avais pris ma résolution, je m’étais fait insensiblement une dureté de cœur inflexible. C’était là le premier plaisir de ma vengeance. L’état où je m’étais mis pour elle, me fit regarder celui où elle était avec dédain. L’horreur que j’avais pour elle redoubla, je ne fus point ému de pitié ; je n’en sentis pas même la moindre atteinte. Je la fouillai, je lui pris tout ce qu’elle avait sur elle. Je ne lui laissai rien qui eût pu lui servir à attenter sur sa vie. Je la traitai comme un criminel condamné, dont on conserve la vie uniquement pour faire un exemple public de sa mort.

Elle ne revint point à elle par les violentes secousses que je lui donnai. Je me faisais un plaisir cruel de repaître mes yeux d’un spectacle si barbare et si touchant. Quel changement ! Je me suis mille fois demandé à moi-même où j’avais pu trouver tant de cruauté pour une femme que j’avais idolâtrée, et que j’idolâtrais encore ? Je la laissai dans le même état ; et de peur que quelque instant de pitié ne me prît, je ne voulus pas rester chez moi. J’allai souper et coucher chez un gentilhomme à trois lieues de là : je n’en revins que le lendemain assez tard. J’envoyai quérir son laquais et sa fille de chambre par le même valet qui me l’avait amenée ; je les retins tous deux auprès de moi. Je les lui avais donnés, et j’étais bien certain qu’ils étaient innocents de sa faute. Je me contentai de leur dire qu’ils la reverraient bientôt, et qu’elle était allée chez une parente ; et cela dans l’intention de les renvoyer l’un et l’autre par la première occasion que le hasard pourrait m’offrir. Mais comme je voulais être seul qui sût qu’elle était chez moi, je congédiai le valet qui me l’avait été quérir, et lui donnai amplement de quoi sortir de la province, et même du royaume, comme il était de son intérêt de le faire. Je n’avais pour lors autre dessein que de la faire mourir inconnue dans une prison éternelle.

J’y montai, je la trouvai encore à terre tout de son long ; elle était revenue de son évanouissement, mais son étonnement ne l’avait point quittée, et elle avait été assurément plus de seize heures dans la même situation. Je ne puis vous exprimer l’état où elle était : il passe l’imagination. Elle me regarda, mais bien loin de trouver dans moi un amant soumis, ou un époux pitoyable, elle n’y trouva qu’un juge et qu’un maître inexorable. Tenez perfide, lui dis-je en lui montrant son collier, êtes-vous convaincue ? On a retiré votre amant de mes mains ; mais vous ne m’échapperez pas, et vous me payerez pour tous deux ce que je dois à ma vengeance. Elle ne me répondit qu’en se jetant à mes pieds, et qu’en versant un torrent de larmes. J’en étais revenu, je ne la payai que d’un sourire dédaigneux. Je lui jetai un paquet de hardes qui pouvaient servir à la dernière des paysannes. Je la fis déshabiller ; je l’obligeai à se couper elle-même les cheveux, que je brûlai en sa présence à une chandelle. Je les regrette encore : je n’en ai vu de ma vie de plus beaux, ni de plus longs, ni en plus grande quantité. J’emportai tout ce qu’elle avait apporté sur son corps, je l’obligeai de se couvrir des hardes que je venais de lui donner, et ne lui laissai ni bas ni souliers. Ce fut ainsi que je la mis pour le corps, et pour la nourriture, je lui laissai du pain noir et de l’eau, et n’allai plus lui en porter que tous les trois jours.

Cependant mon affaire avec Gallouin s’était accommodée bien plus promptement que je ne l’avais espéré. Je m’étais promis de retourner à Paris. Je n’en eus aucune envie. Je mandai à ma mère de quelle manière je traitais Silvie. Elle en eut pitié et me demanda pardon pour elle, elle se révolta contre le châtiment. Elle m’écrivit que la punition était trop rude, et qu’elle l’aurait empêchée de partir de Paris si elle l’eût prévue. Elle me conseilla de l’obliger à prêter les mains à la cassation de notre mariage, et après cela de l’abandonner, ou de la renfermer dans un convent, plutôt que d’être son bourreau : qu’en un mot ma vengeance était plutôt d’un barbare que d’un honnête homme. Le conseil de ma mère était bon, mais l’heure de m’en servir n’était pas venue : en effet je la tins trois mois au pain et à l’eau, et ce fut ce temps-là que j’employai à faire rebâtir ma maison plus vaste et plus belle qu’elle n’était, parce que je comptais d’y passer le reste de mes jours, et que je n’avais d’autre plaisir que celui que je prenais à ce bâtiment. Je me faisais quelquefois un plaisir brutal d’aller insulter à ses peines et à ses malheurs. Elle se jeta cent fois à mes pieds ; elle ne demandait point de pardon, elle confessait qu’elle en était indigne ; elle me priait seulement d’abréger par une prompte mort des malheurs plus grands que la mort même, et je la quittais sans lui rien répondre.

Le temps alentit ma fureur. Je voyais bien qu’en la rendant malheureuse, je ne me rendais pas plus heureux. J’étais déchiré par mille mouvements différents. Mes propres remords me punissaient de la punir, et la vengeaient de ce qu’elle souffrait. Je compris toute l’horreur de l’état où elle était, je commençai à en avoir pitié : cette pitié ralluma dans mon cœur toute la tendresse que j’avais eue pour elle. Je fus prêt à lui pardonner, et à lui demander pardon du traitement que je lui avais fait, et enfin à me rejeter dans ses bras, sans autre condition que celle de mieux vivre.

J’envoyai sa fille de chambre et son laquais à deux lieues sous différentes commissions. J’allai la trouver, je lui rendis ses diamants, ses habits, son linge, ses dentelles, et enfin tout ce qui pouvait la parer, et que je savais qu’elle aimait. Je la fis revêtir à sa manière ordinaire, et la conduisis dans un appartement de la maison que j’avais fait achever, et proprement meubler. Je lui défendis de dire à qui que ce fût le traitement que je lui avais fait, et de supposer au contraire qu’elle revenait du voyage. Je lui rendis cette fille et son laquais à qui je dis, lorsqu’ils revinrent, que leur maîtresse était de retour ; je la fis traiter, non plus avec du pain et de l’eau, mais avec tout ce que la province, la basse-cour et la chasse pouvaient fournir de meilleur et de plus délicat. Je fus longtemps sans la voir après ce changement ; je ne comprenais pas moi-même ce qui m’en empêchait. Je lui fis dire qu’elle pouvait aller à la messe, et se promener si elle le voulait. Elle n’abusa point de cette permission, et j’apprenais avec joie que sa santé et son embonpoint se rétablissaient de jour en jour.

Il y avait plus d’un mois qu’elle était en liberté, que je ne l’avais point encore vue. Je lui fis demander si elle voulait que j’allasse dîner avec elle. Elle me fit répondre que j’en étais le maître. J’y allai, l’abattement où elle était, la langueur dont elle n’était point encore remise, la confusion où je la voyais en ma présence, les yeux qu’elle n’osait lever sur moi et plus que tout cela ma propre faiblesse, et mon penchant pour elle, me la firent trouver plus aimable qu’elle ne m’avait jamais paru.

Je sortis de sa chambre dans un désordre que je ne puis vous exprimer. Je compris tout le péril où j’étais, et enfin ne me connaissant pas moi-même, j’allai m’enfoncer dans un bois qui faisait partie de mon clos. Je m’examinai moi-même sur son sujet. Je compris qu’infailliblement je renouerais avec elle, si je la gardais chez moi plus longtemps. Je connus que mon amour n’était point diminué, que même il était devenu plus violent que jamais : qu’il s’était joué de moi sous le masque de vengeance : je craignis ma faiblesse, et mon penchant. Je craignis en un mot de me couvrir de honte ; et plus que tout cela je craignis le succès de quelque transport de fureur, qui pouvait me reprendre, comme il m’avait déjà pris. Je considérai qu’il ne me fallait qu’un instant de rage pour me faire sacrifier des jours que j’avais jusque-là respectés. Je considérai comme un bonheur d’avoir gardé chez moi sa fille de chambre et son laquais, parce qu’ils la connaissaient, et que leur présence m’avait souvent empêché d’aller tremper mes mains dans son sang, et de m’abandonner tout entier aux mouvements cruels que mon désespoir, ou plutôt mon amour trahi m’inspirait.

Je compris que sa retraite et notre séparation m’était absolument nécessaire, ou pour m’empêcher de me jeter dans le dernier abîme d’infamie, ou pour m’empêcher de lui percer le sein. Dans ce sentiment je retournai dans sa chambre, la lettre de ma mère, dont je vous ai parlé, à la main. Elle se jeta à mes pieds toute en larmes. Elle était dans un déshabillé de satin blanc, et dans un état que je lui avais mille fois dit que je trouvais plus galant et plus attrayant que tout autre vêtement ; elle était négligée, mais propre. Je vis bien que son dessein était de me rengager : je lui en sus bon gré dans le moment ; après je regardai cette avance comme une nouvelle trahison.

Ces humiliations-là ne sont plus de saison, Madame, lui dis-je en la relevant, mon dessein n’est plus de vous persécuter ; lisez, poursuivis-je en lui donnant cette lettre, vous verrez le conseil qu’on me donne, et que j’ai résolu de suivre si vous y consentez. Sinon vous avez toute sorte de liberté ; vous pouvez vous retirer où il vous plaira, prenez une résolution. Je suis prêt à vous rendre tout ce que j’ai à vous : mais n’espérez pas avoir jamais aucune intelligence avec moi. Vous m’avez rendu trop malheureux, et je vous ai trop maltraitée, pour espérer jamais entre nous de réconciliation sincère.

Je l’obligeai de lire cette lettre : à peine put-elle en venir à bout, par la quantité de larmes qui lui bouchaient les yeux. Elle choisit le couvent sur-le-champ : j’en eus de la joie : je lui en cherchai un. Je ne fus pas longtemps à le trouver : les conditions furent plus longues à terminer. Je dis qu’elle était mariée et qu’elle voulait être libre de sortir quand bon lui semblerait. Ces religieuses craignirent que tant de liberté ne violât leur clôture ; mais enfin la grosse pension que je leur offris pour elle et sa fille de chambre, les fit résoudre. Elle n’en a point abusé n’en étant point du tout sortie depuis qu’elle y a été entrée une fois. Je l’en fis avertir, et en même temps qu’elle pouvait mettre ordre à ce qu’il lui fallait, et se préparer à me suivre pour aller dans ce couvent, où je devais la conduire. Elle me fit prier d’aller souper avec elle ; je me craignis moi-même, et je lui refusai cette consolation.

Dès le matin j’entrai dans sa chambre, ayant appris qu’elle était levée ; je ne voulais pas la voir dans un autre état ; le désordre que j’aurais remarqué dans elle, en aurait pu causer dans moi. Qu’elle était belle ! Que j’en fus touché ! Les larmes me vinrent aux yeux, elle me connaissait trop, pour ne s’apercevoir pas du désordre où sa présence me mettait. Elle voulut le redoubler, ou peut-être en triompher. Elle dit à sa fille de chambre qu’elle voulait me parler sans témoins, et qu’elle sortît pour un moment. J’envisageai tout d’un coup les suites que pouvait avoir un pareil tête à tête, je n’osai m’y exposer : je rappelai cette fille, et je sortis moi-même, et elle me suivit les larmes aux yeux.

Je lui avais donné un pouvoir pour prendre tout ce qu’elle voudrait d’argent d’un nouveau fermier que j’avais, et qui promit par écrit, de lui donner jusqu’à la valeur du revenu de ma terre. Je lui donnai des lettres de change pour des sommes très considérables à prendre en province et à Paris sur des gens à qui j’avais confié presque tout ce que j’avais eu d’elle. Je lui donnai de l’argent comptant et un mémoire de l’emploi que j’avais fait du reste de son bien ; je l’obligeai de prendre tout malgré elle. Je la fis ensuite monter dans une chaise roulante, avec sa fille de chambre qui ne voulut point la quitter, et je montai à cheval avec son laquais que j’ai encore, et qui est le même qui me sert, et nous arrivâmes ainsi à ce couvent que je lui avais choisi.

Elle y entra sans dire un seul mot ; mais d’un pas chancelant et toute en pleurs. Elle me fit prier de lui accorder un moment d’entretien avant que je m’en retournasse. Comme il devait y avoir une grille entre elle et moi, je ne la refusai pas : elle vint seule. Elle était si faible qu’à peine pouvait-elle se soutenir. Elle s’assit, parce que je lui dis que je ne voulais pas l’écouter autrement.

C’est donc pour toujours, Monsieur, me dit-elle toute en larmes ; c’est sans espoir de retour que je suis séparée de vous pour jamais ! Vous l’avez voulu, Madame, lui dis-je, vous avez été la maîtresse de votre destinée ; vous en avez disposé en nous rendant malheureux l’un et l’autre : mais je le suis bien plus que vous. Je ne vous retiens point ici captive, il ne dépendra que de vous d’en sortir,  pourvu que nous ne soyons point ensemble, il m’est indifférent dans quel lieu vous soyez. Il n’a dépendu que de vous de nous faire une destinée digne d’envie, mais votre infidélité en a décidé.

Ah, Monsieur, dit-elle en pleurant, je ne puis révoquer le passé. J’approuve tout ce que votre ressentiment vous a fait faire, je ne justifierai point ma conduite, elle paraît trop criminelle. Il me semble que l’aveuglement où je me suis précipitée est un rêve. Plus je m’examine, et plus j’examine aussi les sentiments que j’ai toujours eus pour vous, et moins je puis comprendre ma chute. Je n’en accuse point ma fatalité ; je n’en accuse point le charme de mes sens, j’y ai été forcée par quelque puissance surnaturelle. J’ai reçu sans murmurer tous les châtiments que vous avez voulu m’imposer : j’ai accepté ma retraite ici : mais je n’avais point envisagé toute l’horreur qu’il y a pour moi d’être pour jamais séparée de vous. Non, quoique je doive être plus tranquille de corps et d’esprit dans un couvent, que je ne puis l’être dans la première chambre où vous m’avez mise, quelques mauvais traitements que j’y puisse encore souffrir, je ne puis consentir de rester ici, parce que je serais trop éloignée de vous. Maltraitez-moi, renfermez-moi, mais ne vous éloignez pas. Mettez-moi dans un cachot au pain et à l’eau, faites-moi tout ce que votre amour outragé et converti en fureur peut vous conseiller de plus cruel ; pourvu que je vous sache auprès de moi, mon supplice ne me jettera pas dans le désespoir où votre éloignement me va jeter, et j’en serai moins punie. N’avez-vous pas chez vous des verrouils, des grilles, des portes, et des serrures pour vous assurer de moi mieux que vous ne pouvez l’être ici ? Je m’y soumets pour le reste de mes jours. Vous me l’avez promis, punissez-moi, et ne vous éloignez pas ; j’adorerai la main qui me châtiera pourvu que je la voie.

Le temps est passé, Madame, lui dis-je, si je ne croyais que l’amour que j’ai eu pour vous, et que peut-être j’ai encore, je me rendrais à vos raisons ; mais j’en crois mon honneur. Comment me seriez-vous fidèle ; comment aimeriez-vous votre persécuteur ? Vous qui m’avez lâchement trahi ardent et passionné. Vous pouvez, soit ici, soit ailleurs, mener une vie tranquille, et moi n’ayant aucun repos à espérer que dans la mort que je vais chercher, et qui ne m’arrivera pas si tôt que vous et moi pouvons le souhaiter, je vais mener une vie remplie de confusion, de honte et de désespoir. Adieu, Madame, je vous… C’en est assez, Monsieur, dit-elle en m’interrompant, épargnez-moi le reste, je ne vous parlerai plus de rien qui puisse vous faire de la peine. Prenez mes pierreries où je les ai mises, elles sont sous la paillasse du lit où j’ai passé cette nuit ; c’est tout ce qui me reste au monde. Voilà, poursuivit-elle, vos papiers et votre argent, je n’en ai aucun besoin. Je vous ai tout donné, je vous donne tout encore, bien certaine de ne rien regretter. Je ne restais au monde que pour vous, et vous perdant je n’y ai plus que faire. Je n’ai plus aucun retour vers la vie, elle sera bientôt finie ; mais le peu qui m’en reste vous fera avouer que j’aurai fait une vraie pénitence d’un crime qui n’était pas volontaire. Ne me voyez jamais, je vous supplie, aidez-moi à vous oublier ; ne vous informez point de moi. Je vais me persuader que vous êtes mort ; c’en sera assez pour abréger des jours qui me sont à charge. Je tâcherai d’étouffer dans mon cœur les retours que j’aurai, non pas vers le monde que je quitte sans regret, mais vers vous ; et je mourrai bientôt victime en même temps d’un amour légitime, d’un crime effectif, et de mon innocence entière ! La vertu ne m’a jamais abandonnée, et pourtant je suis criminelle ! Mon Dieu, continua-t-elle avec un torrent de larmes, par quel charme se peut-il que ces contrariétés soient effectivement dans moi ? (Hélas ! qu’il est bien vrai que les enfants sont souvent punis des iniquités de leurs parents !) Je porte toute la punition que m’a donnée la naissance. Pardonnez, Monsieur, ajouta-t-elle en me regardant, à ma mémoire après ma mort, l’horreur que ma vie vous inspire. Ne portez point votre haine jusqu’à mes cendres. J’avais mérité votre amour, je me suis attiré votre horreur, mais ces derniers malheurs méritent aussi votre compassion. Adieu, Monsieur, ne songez plus du tout à moi, vous en vivrez plus content : je prie Dieu qu’il vous comble de ses grâces, et me prenne pour votre victime. C’est l’unique souhait avec lequel je prends de vous le dernier congé.

Elle se retira en même temps toute baignée de larmes : ce spectacle m’en tira et m’en tire encore tous les jours. Ah Dieu ! m’écriai-je en la voyant partir, se peut-il qu’un amour autrefois si tendre et si passionné, ait une fin si funeste ! Je fus sur le point de la rappeler, et je restai au parloir fort longtemps immobile. Enfin je revins chez moi où je restai quelque temps déchiré par mes remords et par mon amour. On me rapporta l’argent et les papiers que je lui avais donnés, et que je n’avais pas voulu reprendre d’elle. On affecta le temps que je n’étais pas au logis pour les donner à mon fermier dans une boîte cachetée, il n’y avait aucune lettre. J’avais retrouvé ses pierreries où elle les avait laissées. Tant de générosité me toucha, mais ne me changea pas.

Je me résolus de quitter la France pour me délivrer des combats éternels où j’étais incessamment exposé. Je l’écrivis à ma mère, qui approuva ma résolution. Je la priai d’avoir soin de mes affaires. Je donnai ordre à mon fermier d’aller de temps en temps au couvent de Silvie s’informer si elle avait besoin de quelque chose, et pour l’y engager par son propre intérêt, je lui promis par écrit de lui tenir compte au double de ce qu’elle prendrait de lui. Cette précaution fut inutile, elle n’a jamais voulu en recevoir un sou, ni même le voir ni lui parler, ni à qui que ce fût de dehors, ayant absolument renoncé au monde, sitôt qu’elle m’eut perdu de vue.

Pour moi je partis environ un mois après, sans aller du tout à son couvent, quoique mon faible m’y voulût incessamment conduire ; et m’étant indifférent quel chemin je prendrais, je pris celui de Paris dans le dessein de dire adieu à ma mère, et de me cacher de tout le reste du monde. Je vins jusqu’au même endroit où Monsieur de Jussy m’a conté ses aventures, et ne passai pas plus avant. Je me figurai tous les reproches qu’elle pouvait me faire, et ne me trouvai point en état de les soutenir. En effet, le moyen d’avoir le front d’entendre tout ce qu’elle aurait pu me dire ? Je me contentai de lui écrire, et lui mander entre autres, que Silvie, comme il était vrai, n’avait jamais voulu donner son consentement à la cassation de notre mariage, et que quand elle l’aurait accordé, je ne me trouvais pas en état d’en profiter. Que j’étais rongé d’un chagrin qui me suivrait partout, et que j’en allais chercher la fin avec celle de ma vie.

Je partis sans attendre sa réponse, et je pris la route d’Italie. Tout me déplaisait ; je ne cherchais que la mort. Je ne pus résister à tant de peines ; la fièvre me prit ; mais ne voulant que mourir, je résistai à ses accès, et ce ne fut qu’à Lyon que je fus tout à fait abattu, et que les forces me manquèrent. Je ne me ménageai pas, je voulus poursuivre, mais tout ce que je pus faire, fut de me faire porter à Grenoble. Le jour même que j’arrivai, ma fièvre redoubla tellement, qu’il fallut me résoudre d’y rester. J’étais connu dans l’hôtellerie où j’étais, on me donna tous les secours dont on put s’aviser. Les transports au cerveau me prirent. Dans un intervalle qu’ils me laissèrent, j’envoyai chercher le bon père carme dont je vous ai parlé. Il vint, et mes accès de fureur et de fièvre chaude ne me laissant que pour peu de temps, on profita d’un de leurs relâches pour me dire que je devais songer à la mort, et qu’il n’y avait pour moi aucune espérance de vie. Le père carme se chargea de me faire le compliment. À peine eut-il ouvert la bouche, que je connus ce qu’il avait à me dire. J’allai au-devant, et lorsqu’il m’eut avoué que les médecins me condamnaient, je l’embrassai, et lui dis que je n’avais jamais reçu de nouvelle plus agréable. Je lui épargnai la peine de me résoudre, mais je le priai de m’y disposer en bon chrétien, et de ne me plus quitter.

Pendant les accès de ma fièvre, j’avais toujours eu à la bouche les noms de Silvie et de Gallouin ; ma confession acheva de lui faire connaître l’état de mon âme et de mon cœur. Le récit que je venais de faire avança l’accès, et redoubla le transport. Je crus tenir Silvie dans mes bras dans des épanchements de cœur parfaitement unis, et dans des tendresses réciproques. Il me semblait que Gallouin venait me l’arracher, et que ne pouvant me l’ôter, il la poignardait entre mes bras. Ma fureur prit une force nouvelle, et alla si loin qu’on fut obligé de me lier. Je revins à moi, après une faiblesse qui avait succédé à cet accès. Je demandai pourquoi on m’avait lié. Le père carme qui ne m’avait point quitté me dit les extravagances que j’avais faites, et tout ce que j’avais dit ; j’en eus de la confusion. J’achevai ma confession, et je demandai l’absolution. Je n’ai jamais rien entendu de plus touchant que les exhortations de cet homme. Il me la refusa, à moins que je ne lui promisse de pardonner à ma femme et à Gallouin. Il me fit comprendre qu’il ne tenait qu’à moi de la tenir éloignée des occasions. Que j’étais presque cause de sa chute ; non seulement par mon absence de près de quatre mois, mais aussi parce que je l’avais forcée à voir compagnie malgré son inclination. Il me fit voir la nécessité de pardonner à ses ennemis. Il me fit voir que le commandement de Dieu sur la chasteté conjugale regardait également l’un et l’autre. Qu’il n’y avait que la corruption des hommes et la force qui semblaient les absoudre, en condamnant les femmes. Enfin il me tourna de tant de côtés que je lui promis tout ce qu’il voulut me faire promettre, et je lui promis sincèrement. Je le priai d’écrire à Silvie que j’oubliais tout, il le fit, et je signai la lettre ; mais mon écriture ne lui paraissant pas sur l’enveloppe, elle ne voulut jamais ni la prendre ni la lire, s’étant absolument condamnée elle-même à une mort civile.

Je reçus tous les sacrements, on crut que j’allais expirer ; mais une crise qui me prit fit renaître l’espérance. Le père carme, qui ne me quitta pas, eut soin de m’entretenir dans la résolution de me rejoindre à ma femme : et la résolution sincère que j’en avais faite m’ayant rendu l’esprit plus tranquille, ma santé se rétablit de jour en jour ; et il n’y eut plus que ma faiblesse, à cause de la quantité de sang qu’on m’avait tiré, qui m’obligeât de rester à Grenoble. Ma première sortie fut pour aller à la cathédrale, qui est Notre-Dame ; je jetai la vue dans la boutique d’un marchand par-devant qui nous passions, j’y vis le portrait de Silvie, le même que les bandits m’avaient pris en traversant les Alpes. Cette vue rappela tout l’amour que j’avais eu pour elle, je tombai en faiblesse. Le père carme qui ne me quittait pas, crut que c’était un reste de maladie. Mon laquais, qui ne suivait que son mouvement, mit la main dessus en criant voilà le portrait de Madame. Le père connut dans ce moment ce qui en était. Il parla au marchand qui lui dit qu’il avait eu ce portrait par hasard, d’une main qu’il ne connaissait pas. Je l’ôtai des mains de mon laquais, je le baisai les larmes aux yeux. Ce marchand sachant qu’il m’avait été volé, me le donna pour ce que je voulus. Je l’emportai et l’ai toujours conservé depuis.

Ce portrait affermit la résolution que j’avais prise de retourner vers elle ; et je n’eus plus d’autre impatience que celle de monter à cheval. Ce ne fut que plus de deux mois après mon arrivée à Grenoble, et près de quatre après la retraite de ma femme. Je priai le père carme de m’accompagner, il y consentit et nous fîmes les plus grandes journées que ma faiblesse me permit de faire. Enfin nous arrivâmes à ma terre, où la première nouvelle que m’apprit mon fermier fut que Silvie était morte il n’y avait que deux jours.

Cette nouvelle si peu attendue acheva de m’abattre. Je ne me souvins plus de son infidélité, je ne me souvins que de l’amour que nous avions eu l’un pour l’autre. Ce fut là que le bon père carme s’épuisa pour me consoler. Je ne vous dirai point les regrets que je fis, je m’accusai de sa mort, et voulus m’en punir moi-même. On m’ôta mon épée dont j’avais voulu me percer ; et pendant plus de six semaines on me garda à vue comme un furieux : et enfin sans quitter le dessein de mourir, je quittai celui d’attenter sur moi-même, et j’avoue que ce père carme est le seul qui m’ait arraché à mon désespoir.

Nous allâmes ensemble à ce couvent où elle était morte. Ma douleur se réveilla sur sa fosse. Je lui fis faire un tombeau, et fondai tout ce que mon zèle m’inspira. Sa fille de chambre y était encore, qui la pleurait toujours, et qui savait tout, lui en ayant dit une partie, et Silvie le reste. Elle me traita comme un barbare et comme un tigre, elle avait raison ; le père carme la rendit plus tranquille. Je voulus la faire sortir du couvent, et l’enrichir dans le monde ; elle a voulu y rester, pour y pleurer sa maîtresse. La dot que je lui ai donnée, l’a mise au rang des fondatrices, et je me suis assuré une sépulture à côté de ma chère Silvie, lorsqu’il plaira à Dieu de disposer de moi : et pour cela, quelque part où j’aie été depuis, j’ai toujours porté mon testament avec moi, et assez de richesses pour le faire exécuter.

Nous quittâmes enfin des lieux si funestes, et où j’ai bien résolu de ne retourner de ma vie. Je reconduisis le bon père carme à Grenoble, et le laissai content de ma reconnaissance qu’il appelait excessive. Il m’obligea de rester dans son couvent pendant quelque temps pour achever de me remettre l’esprit. Si j’avais eu le moindre penchant à la retraite, j’y serais resté toute ma vie ; mais cette vie unie me dégoûta. Je poursuivis mon chemin, j’allai à Rome, où je trouvai Monsieur de Querville qui y était réfugié, il y avait déjà du temps.

Monsieur de Lancy, lui et moi allâmes en Hongrie. L’envie que j’avais de trouver la mort, me fit passer pour un déterminé ; on donna à une valeur surnaturelle, des actions qui n’étaient dues qu’à mon désespoir. Nous y vîmes la défaite des Turcs au passage du Raab. J’y acquis assez de réputation, si j’y avais été sensible ; mais ne cherchant qu’à périr, et la paix de l’Empereur et du Turc étant faite, je passai en Portugal où la guerre était allumée contre l’Espagne. La paix fut faite peu après, je ne voulus pas revenir avec Monsieur de Schomberg, je liai connaissance avec Monsieur de Jussy que voilà ; il sait la triste vie que j’y ai menée.

J’y reçus il y a deux ans la nouvelle de la mort de ma mère, qui me fut fort sensible. J’avais tout à fait abandonné ma patrie : je renonçais à mon retour, et sans Monsieur de Jussy, je serais encore bien loin des lieux qui me rappellent mille cruels ressouvenirs. Il est pourtant vrai que j’ai été sensible à la joie de les revoir. On ne perd jamais l’amour de la patrie, et le bien que j’y ai trouvé m’inspire le dessein de m’y établir tout à fait ; quoique pourtant encore vivement pénétré d’une véritable douleur de la mort de Silvie, qui est morte comme une sainte, et qui s’est souvenue de moi jusqu’à son dernier soupir ; et que je regretterai peut-être toute ma vie avec trop de tendresse, toute infidèle qu’elle était.

Il n’y avait personne de ceux à qui Des Frans venait de conter son histoire qui n’eût les yeux baignés de larmes : et lui se laissa encore tomber de faiblesse, tant sa douleur était vive. Il en revint bientôt, et reçut les consolations qu’on put lui donner, et lorsqu’on le vit dans un état plus tranquille. J’admire votre modération, lui dit Monsieur de Contamine ; mais je ne l’approuve pas, elle n’est pas de mon goût. Quoique Dieu ne m’ait pas fait naître d’une humeur violente, j’aurais assurément percé l’amant et la maîtresse ; en effet vous n’aviez rien à craindre ; et pour que le secret eût été gardé, j’aurais enveloppé la Morin dans la même punition ; ces trois meurtres n’auraient eu aucune suite. Ce que vous dites est vrai, reprit Des Frans ; je devais les sacrifier à mon premier transport : cependant je ne me repens pas d’avoir suivi une maxime plus douce et plus humaine. L’état où ils seraient morts ne m’aurait causé que des remords éternels, au lieu que je suis innocent de la mort de Madame Morin, et que Silvie et Gallouin ont fait une pénitence sincère. Ce que vous dites là, est d’un parfaitement honnête homme, et d’un vrai chrétien, dit Des Ronais : mais vous me permettrez de vous dire, que je ne conçois pas comment vous avez eu la dureté ou la constance de ne pas la reprendre, après toutes les peines que vous vous faisiez à vous-même, en ne la reprenant pas ; surtout après avoir eu la modération de ne pas la punir sur le champ ! Je vous avoue que ses adieux, dans votre bouche, m’ont tellement pénétré et tellement attendri, que je lui aurais pardonné de très grand cœur, et que je l’aurais ramenée avec moi, si j’avais été dans votre place. Je l’aurais fait aussi, interrompit Contamine ; et il est certain que mon déshonneur n’étant su de personne, j’aurais espéré ne m’en point repentir, puisqu’avec une femme, j’aurais eu dans elle une véritable servante ; et avec cela, rendons-nous justice ; le traitement que vous lui aviez fait, était assez une rude pénitence. Ce n’aurait point été par ces motifs, ajouta Jussy qui n’avait point encore parlé, que je l’aurais reprise : c’eût été pour l’amour de moi-même. Voilà mon épouse, poursuivit-il, je n’appréhende pas qu’elle me manque jamais de fidélité, du moins on ne me ferait pas plaisir de m’en avertir : je l’aime autant que vous aimiez Silvie, pour le moins ; mais si je la trouvais sur le fait, et que je ne m’en vengeasse pas dans le moment, je ne m’en vengerais jamais qu’en la méprisant, si mon déshonneur était secret, ou en m’en séparant, s’il était public. Mais outre l’éclat que j’épargnerais, je me donnerais bien de garde de me tuer le corps et l’âme pour le crime d’autrui ; et d’être en même temps, le geôlier, le bourreau, et l’idolâtre de sa personne ; et franchement le châtiment de la vôtre passait son crime, et je ne conçois pas comment le cœur humain peut renfermer tant de dureté. Ajoutez à cela, dit Dupuis, que sa faiblesse n’avait point de part au péché : elle s’en est doutée, et j’en suis certain. Voici, poursuivit-il, la lettre qu’elle écrivit à Gallouin, environ six mois après sa sortie de Paris ; voulez-vous que je la lise ? Tout le monde l’en pria, elle était en ces termes :

Lettre de Silvie dans un couvent, à Gallouin.

Si je n’étais pas persuadée que vous m’aimez autant qu’on puisse aimer, je ne vous tirerais pas de l’inquiétude où vous devez être de ce que je suis devenue. Le commerce que nous avons eu ensemble était trop criminel pour pouvoir durer. Dieu en était plus offensé que vous ne pouviez croire, parce que je vous ai caché les engagements où j’étais entrée, et les serments que j’avais faits avant que de vous connaître, et que j’ai tous violés après que je vous ai connu. J’en ai déjà été punie autant que je pouvais l’être dans ce monde, tant dans le corps que dans l’esprit. J’ai souffert tout ce qu’on peut souffrir sans mourir. Je me suis sincèrement repentie, et je me repens encore, d’avoir pu prêter une espèce de consentement à ce qui s’est passé entre vous et moi. Ce n’était pourtant qu’un consentement où mon cœur n’avait point de part. J’en suis dans une telle douleur, et une telle confusion qu’elle ne finira qu’avec ma vie, qui sera plus longue que je ne le souhaite, et trop courte pour expier tout ce que je mérite. Je prends de vous un éternel congé, ne songez plus à moi, je ne veux, ni ne dois jamais songer à vous ; et si j’y songe à présent que je vous écris, c’est moins à votre considération qu’à la mienne propre. Souvenez-vous du secret que vous m’avez juré, ne le violez pas, ou plutôt oubliez jusqu’à mon nom. Voici la première lettre que vous recevez de moi, vous n’en recevrez jamais d’autre ; ne songez plus à moi, vous n’en entendrez jamais parler. Hélas ! j’avais toujours vécu innocente ; ma vie s’était coulée dans un calme qui m’avait endormie ! La sagesse et la vertu, dont j’avais toujours fait profession, semblaient me répondre de l’avenir : que j’étais trompée ! Je ne la serai plus, mon faible m’est trop connu pour ne me pas humilier ! Les murs, les grilles d’un couvent m’arracheront désormais aux occasions qui m’ont été si funestes ! Mon Dieu ! ma vertu ne sera-t-elle due qu’à l’impossibilité de vous offenser ? Ne vous glorifiez pas d’avoir triomphé de ma faiblesse ; c’est Dieu qui l’a voulu pour humilier mon orgueil. Il s’est servi de vous pour me châtier ; prenez garde qu’il ne vous traite à présent comme lui étant inutile. Ne croyez pas que ma défaite soit un effet de votre mérite ni de vos persuasions, vous vous tromperiez vous-même : c’est un effet de l’aveuglement où Dieu voulait que je tombasse. Son secours m’avait abandonnée ; et je me serais précipitée avec un autre aussi facilement qu’avec vous. Ce que je vous dis est certain, et il est certain encore que je n’ai jamais senti pour vous dans mon cœur qu’une véritable indifférence. Grâce à Dieu, ma chute n’a duré qu’un jour ; mais pour en être relevée à ses yeux, il faut que je la pleure toute ma vie. Je ne paraîtrai plus dans le monde ; j’en prends un éternel adieu ; rien ne m’y retient plus. J’y ai trahi ce qui m’y devait attacher, et je ne songe plus à vous qu’avec regret et avec horreur. Je ne vous mande point dans quel couvent je me suis retirée, parce que je ne veux jamais entendre prononcer votre nom, ni que vous entendiez jamais le mien. Quoique je puisse vous accuser de tous mes malheurs, et d’avoir troublé le cours d’une vie, qui sans vous aurait été toute heureuse et toute paisible, je ne vous souhaite aucun mal. Dieu qui connaît l’intérieur de mon cœur, sait que je ne lui demande pour vous que des bénédictions et des faveurs. Hélas, je me suis rendue indigne d’être exaucée ! Je souhaite que mon châtiment ne vous soit pas commun. Vivez heureux dans le monde, si vous y pouvez vivre : mais songez qu’il faut que Dieu soit irrité contre vous, puisqu’il vous a choisi pour être l’instrument de la perte de mon innocence. C’est le seul remords que je vous souhaite, parce qu’il tirera après soi de la dévotion, et une conversion sincère. Ne vous êtes-vous pas déjà reproché à vous-même une victoire dont la facilité a dû vous faire connaître à vous-même, que quelque chose de plus fort que vous, combattait en votre faveur ? Un homme d’un bien plus grand mérite que le vôtre, que j’aimais autant qu’on peut aimer, a bien plus vivement attaqué ma vertu que vous. Il l’a véritablement ébranlée ; mais quoique mon cœur fût de son parti, il n’en a point triomphé. Les victoires que j’avais remportées sur mes sens, ne me faisaient plus craindre le combat. Quelle confiance ! Qu’elle est criminelle ! Je croyais toujours maîtresse de moi-même, rire des efforts impuissants d’un amour brutal que j’avais tant de fois bravé ! Je comptais sur ma fermeté et sur ma vertu, dont je n’avais jamais été trahie. Quelle confusion après ma lâche défaite ! Je vous le répète encore, une autre puissance que vous combattait contre moi. Craignez de n’avoir été entre les mains de Dieu que l’instrument de mon humiliation. C’est un soin que je ne puis me défendre d’avoir pour vous : il ne regarde que votre salut, et c’est ce que je vous souhaite. Adieu ; vous m’avez jetée dans l’abîme, songez que j’en fais pénitence, et qu’il est de votre intérêt éternel de m’imiter dans ma retraite, après m’avoir plongée dans un déluge de douleurs et de regrets.

Je reconnais là-dedans le style de Silvie, dit Des Frans, elle écrit comme une fille repentante pourrait écrire. Elle ne dit point qu’elle fût engagée dans le mariage, ou ce qu’elle en dit est tellement enveloppé, qu’il n’en laisse qu’un léger soupçon. J’admire cette facilité de s’exprimer, dit Des Ronais. J’admire bien plus le génie universel des femmes, dit Contamine ; je ne sais si je dois dire ce que j’en pense devant Monsieur Des Frans. Oui, lui dit celui-ci ; parlez ouvertement et sans contrainte. Il me semble, reprit Contamine, que l’adieu de Silvie à Gallouin, était moins un effet de son repentir, et d’un véritable retour vers Dieu, que la rage qu’elle avait de laisser dans le monde un amant en état de se consoler de sa perte ; et franchement sa pénitence, selon mon sens, n’était pas fort sincère : du moins il me paraît qu’elle a cela de commun avec celle des damnés, qui voudraient que tout le monde le fût ; et c’est assurément par ce motif-là, que, parce qu’elle était dans un couvent, elle voulait l’obliger de s’y jeter. Elle a réussi, il y est entré, et c’est elle qui en est la cause.

Je ne puis souffrir, dit en colère, la belle Madame de Jussy qui n’avait point encore parlé, que Monsieur de Contamine ternisse par un soupçon mal fondé, l’éclat de la vertu de Silvie ; sa mémoire m’est précieuse. Je regarde sa vie avec admiration ; ses douleurs et ses peines me font regarder Monsieur Des Frans comme un barbare, je dirais même quelque chose de plus. Je lui demande pardon de ma sincérité ; mais le déguisement n’a jamais été de mon caractère, et la retraite et la mort de son épouse me charment. Si, poursuivit cette dame parlant à Monsieur de Contamine, Silvie eût regretté Gallouin, pourquoi aurait-elle tout sacrifié à son persécuteur ? Pourquoi se dépouiller de tout pour lui ? Pourquoi s’ensevelir toute vive dans un couvent, puisque les portes lui en étaient ouvertes ? Et si son repentir n’avait pas été sincère, pourquoi l’aurait-elle soutenu jusqu’à la mort ? Oui, continua-t-elle, Silvie était innocente, et toute forcée que sa pénitence ait pu être d’abord, elle a été convertie en une pénitence sincère. Ses adieux à son époux, et sa lettre à Gallouin me le persuadent. Ils sont remplis d’une onction touchante et insinuante qui ne part jamais d’un cœur qui se déguise, ou qui se contraint ; il y a encore là-dedans quelque chose d’inconnu. *

Mon cousin ne dit pas ce qu’il en pense, dit l’aimable Dupuis. Vous ne me faites pas plaisir, ma belle cousine, lui dit-il, de vouloir me faire parler. Vous me pardonnerez, Monsieur, lui dit Madame de Londé. Mademoiselle a raison. Il a paru que vous voulez faire croire que mon frère s’était servi auprès d’elle de quelque artifice dangereux et même magique, si j’ose me servir de ce terme. Ils sont morts tous deux, Madame, dit Dupuis, et tous deux dans un état qui doit faire respecter leur mémoire ; oublions ce qu’ils ont fait pendant leur vie. Monsieur Dupuis a raison, dit Madame de Contamine, pour interrompre une conversation qui commençait à s’échauffer : on ne peut pas prendre un meilleur parti ; et pour nous ôter de l’esprit les idées tristes que le récit de Monsieur Des Frans pourrait y avoir laissées, parlons de souper, il est temps ; et ne songeons qu’à nous divertir. Allons Mesdames, reprit Contamine en se levant. J’ai toujours ouï dire que le premier conseil d’une femme était bon ; suivons celui de la mienne. Toute la compagnie se leva, et alla faire un tour dans le jardin, pour donner le temps aux domestiques de mettre le couvert : et pour mettre la joie dans la compagnie, Madame de Contamine chanta la première, et les autres en firent autant. Le concert ne fut pas long, on avait servi.

Pendant le souper on ne parla que de plaisir, et on fit ce qu’on put pour divertir Des Frans, dans qui on remarquait, malgré sa contrainte, un fond de tristesse inépuisable. On ne dit pas un mot de Silvie, tant à cause de lui que de Madame de Londé, devant qui on ne voulait engager aucune conversation qui eût rapport à son frère. La compagnie se sépara fort tard, et promit de se trouver le lendemain chez Des Ronais qui les pria tous à dîner. Madame de Londé qui savait que Dupuis qu’elle allait épouser, y devait faire le récit de ses aventures, ne voulait pas s’y trouver, et tâcha de s’en excuser sur divers prétextes de bienséance : on la satisfit, parce que la belle Dupuis, qui savait bien que Des Ronais lui rapporterait tout, promit de sortir avec elle, sitôt que Dupuis serait prêt de commencer, et à cette condition elle y consentit. Madame de Mongey en fit aussi difficulté, parce qu’elle avait peine à entrer dans une maison où Des Frans demeurait, mais Mademoiselle Dupuis qui s’aperçut de sa pensée, et qui ne trouva pas cette raison valable, promit de l’amener, après quoi chacun prit le chemin de chez soi. Monsieur et Madame de Contamine restèrent chez eux. Jussy et sa femme s’en retournèrent ensemble. Dupuis ramena Madame de Londé. Des Frans et Des Ronais conduisirent Madame de Mongey et la belle Dupuis chez cette dernière, et après cela se retirèrent ensemble.

Eh bien, dit Des Frans à son ami, sitôt qu’ils furent seuls, vous savez à présent mon histoire, me conseillez-vous encore de me remarier ? Oui, plus que jamais, lui répondit Des Ronais. Vous le devez pour la tranquillité de votre vie, vous oublierez dans les bras de Madame de Mongey toutes les idées funestes qui vous restent de Silvie. Nous en parlerons une autre fois, pour à présent laissez-moi donner le temps qui nous reste au soin de la réception de la belle compagnie qui nous doit venir demain. Vous jugez bien, poursuivit-il, que je veux que tout aille dans l’ordre, puisque outre Contamine, Jussy et leurs épouses, Madame de Londé et notre ami Dupuis en seront. Ajoutez, lui dit Des Frans en riant, votre aimable maîtresse ; et la vôtre poursuivit Des Ronais en riant aussi. Dupuis vous dira une partie des raisons qui vous doivent engager à l’épouser. Il ne sera pas retenu par la présence de Madame de Londé, et peut-être vous fera-t-il comprendre que l’infidélité de Silvie, qui vous fait renoncer au mariage, n’était pas volontaire : outre cela, quand elle l’aurait été, ce n’est pas une raison pour vous empêcher de songer à une autre épouse, surtout d’une vertu éprouvée ; jusqu’à ce temps-là je vous souhaite le bonsoir. Il le laissa en effet dans sa chambre, et lui se retira dans la sienne, où il fit monter ses domestiques pour leur donner les ordres qu’il avait à leur donner pour le lendemain.

Dès le grand matin Dupuis vint le voir, et pendant que Des Ronais était occupé ailleurs, et qu’il fut même obligé de sortir pour une affaire extrêmement pressée, il eut avec Des Frans une fort longue conversation tête-à-tête, pendant laquelle Des Frans leva vingt fois les yeux au ciel, avec de grandes exclamations, et de fréquents soupirs ; et enfin elle ne se termina que par un déluge de larmes. La compagnie qui survint le retira de ses rêveries, et comme Des Ronais l’avait prié de faire les honneurs de chez lui en son absence, il fit ses efforts pour cacher la tristesse que le discours de Dupuis lui avait inspirée. Il réussit ; Dupuis le laissa avec Monsieur et Madame de Contamine, Monsieur et Madame de Jussy, Madame de Mongey et Mademoiselle Dupuis, et lui alla quérir Madame de Londé, qu’il amena un moment après.

Des Ronais revint enfin et leur fit ses excuses de n’avoir pas été chez lui pour les recevoir à la descente de leurs carrosses. On les reçut, et en effet elles étaient légitimes. Madame de Contamine seule, pour commencer à mettre la compagnie de bonne humeur, feignit de ne les pas recevoir, et le railla d’avoir chargé un autre de la réception de sa maîtresse. Il se défendit en raillant aussi ; mais il fut tellement poussé par cette dame, qu’il pria Contamine et Madame de Mongey de prendre son parti, et d’imposer silence à la médisance. Bien loin d’en rien faire, ils se joignirent à elle. Tout le monde en fit autant, de sorte que le pauvre Des Ronais, pillé par tout le monde, se mit à genoux les mains jointes, et leur demanda quartier, et pardon à sa maîtresse. On le lui accorda, et cette plaisanterie, qui ne se passa pas sans rire à gorge déployée, inspira à toute la compagnie cette pointe de joie qui fait tout le plaisir de la table.

On s’y mit, et on dîna splendidement. Comme on commençait à manger, Monsieur et Madame de Terny arrivèrent, ils avaient été chez Mademoiselle Dupuis pour la voir, et y ayant appris qu’elle dînait chez Des Ronais, ils n’avaient fait aucune difficulté d’y venir. Ils furent fort bien reçus, et la compagnie étant complète, on dîna avec toutes sortes de plaisirs ; l’humeur agréable de Terny ne contribua pas peu au divertissement. Des Ronais n’avait rien oublié pour bien régaler ses hôtes ; et avait fait les choses avec tant de profusion que les dames s’en scandalisèrent, et lui dirent fort galamment qu’elles avaient cru être de ses amies, et venir dîner chez lui sans façon : mais qu’elles voyaient bien qu’elles s’étaient trompées, puisqu’il les traitait avec tant de magnificence. En effet, le dîner était tout à fait somptueux. Des Ronais dit en riant que c’était Monsieur Des Frans qui en était cause. Celui-ci répondit qu’il n’y avait aucune part. On se divertit fort bien. Les dames chantèrent des chansons à boire, et s’admirèrent réciproquement ; et enfin rien ne manqua pour faire un véritable repas de joie et de plaisir.

Madame de Londé et l’aimable Dupuis prirent congé de la compagnie sous prétexte d’une visite, et promirent de revenir pour le souper. Après leur départ on somma Dupuis de tenir sa parole : et comme il s’y était préparé, il ne se fit pas prier deux fois. Il se fit apporter une bouteille de vin, et un verre auprès de lui, afin, dit-il, de ne pas attendre qu’il eût soif pour boire. Il fit sortir les laquais, et pria qu’on le fît taire quand on serait las de l’entendre ; après quoi il commença son discours en ces termes.

Histoire de Monsieur Dupuis, et de Madame de Londé. §

Puisque suivant la règle générale des romans, je dois en véritable héros vous raconter mon histoire après avoir appris toutes les vôtres, je vais le faire, au hasard d’être blâmé dans ma conduite. Je sais bien qu’elle n’est pas à louer, je me rends justice à moi-même : je sais bien qu’il y a des coups de fourbe et de scélérat ; mais je sais bien qu’il y a du risible. Vous êtes des héros de constance et de bonne foi, vous autres, poursuivit-il, et moi, j’en suis un de libertinage. Il n’y a eu que Madame de Londé, qui après m’avoir bien fait enrager, a trouvé le secret de me fixer ; avant elle, c’était tout le contraire. Je me suis toujours fait un plaisir conforme à mon génie. J’ai toujours aimé le divertissement et la joie ; et ç’a été assez pour moi que je n’aie pas trouvé ce que je cherchais, pour me rebuter ; ou bien que j’aie eu ce que je demandais pour me dégoûter, et pour me faire devenir inconstant. Si Madame de Londé était présente, je ne parlerais pas aussi sincèrement que je vais faire : mais étant sortie, et vous croyant trop honnêtes gens pour lui rien dire de huit jours qui pût lui donner quelque répugnance, je dirai les choses comme je les pense. Après que nous serons mariés elle et moi, je serai le premier à la faire rire de mes aventures, afin qu’elle voie le miracle qu’elle aura opéré dans ma conversion ; jusqu’à ce temps-là, il est à propos qu’elle les ignore. Je suis encore fort aise que ma cousine n’y soit pas : non seulement parce qu’elle est fille, et par conséquent babillarde ; mais aussi parce que j’ai quelque chose à dire qui ne doit être entendu que par des femmes. Cela posé, et le secret que je vous demande, j’entre en matière après un mot de moralité, qui est, qu’il n’y a rien de si dangereux pour un jeune homme, que d’être tout à fait abandonné à sa bonne foi avec du bien à l’âge de dix-huit ans, comme je l’ai été après avoir perdu mon père.

Vous savez, poursuivit-il parlant à Des Frans et à Des Ronais, comment j’ai passé le temps de mes études, et de quel œil mes régents m’ont toujours regardé. J’étais, pour parler en termes d’écolier, un des plus francs polissons du collège. Les tours que j’ai faits pendant mes études, vaudraient tout au moins ceux de Francion, si j’avais envie de vous occuper de tours que peut faire un enfant ; peut-être vous en entretiendrai-je un autre jour ; pour à présent il faut passer à des aventures, sinon plus sérieuses, du moins de plus de conséquence.

Vous savez quelle est ma famille, et que je n’ai jamais eu qu’un frère, et que nous n’avons jamais été bons amis ; cela n’est pas rare. Il avait dix ans plus que moi, et sur ce pied il voulait prendre sur ma conduite de certains airs d’autorité qui furent cause que je le brusquai d’une si grande force, qu’il ne m’a rien dit depuis. Non pas qu’il me craignît, il était plus méchant que moi ; mais c’est que voyant que je ne vaudrais jamais rien, il aima mieux me laisser vivre à ma fantaisie, que de s’exposer à mes emportements ; et y ayant fort longtemps qu’il est établi en province, et qu’il ne vient à Paris que rarement, nous vivons dans une assez grande indifférence l’un pour l’autre. Il est vrai que du vivant de mon père l’aliénation qui était entre nous était fomentée par les distinctions qu’on avait pour lui. Il était l’enfant gâté de la mère qui se laissait duper par l’apparence. Il avait tous les dehors d’un homme sage et retiré, quoiqu’il ne le fût pas plus que moi, dont les manières ouvertes et naturelles plaisaient plus à mon père que les siennes ; ainsi j’étais le favori du père, et lui de la mère.

Je n’ai pourtant pas profité de la tendresse particulière que mon père avait pour moi. J’étais trop jeune lorsque je l’ai perdu, pour en avoir ressenti les effets autrement que par quelques présents qu’il me faisait conformes à mon âge ; mais ma fortune ne s’en est pas trouvée plus établie, et cela parce que mon frère, qui avait été pourvu pendant sa vie, avait emporté le plus net et le plus clair du bien du logis, et que lui mort, ma mère ne s’est pas trouvée dans la volonté de rien faire pour moi.

J’ai eu ce qui m’appartenait du côté de mon père et rien plus ; mais aussi n’ayant obligation à qui que ce fût, j’ai eu la satisfaction de n’être dans la dépendance de personne. Je n’ai pourtant pas dissipé le mien, n’en ayant jamais reçu que le revenu que j’ai dépensé à ma fantaisie ; et sur ce pied-là n’ayant rien eu à faire qu’à boire et manger, il ne faut pas s’étonner de mon libertinage. J’en suis sincèrement revenu, il y a même longtemps. Une veuve a commencé, et Madame de Londé a achevé de me rendre véritablement honnête homme. C’est assez moraliser, j’entre en matière.

Je vous dirai premièrement que le proverbe qui dit qu’un jeune homme n’a jamais son premier commerce d’amour qu’avec une vieille ou avec une laide, est très faux à mon égard. La première personne avec qui je me suis senti était belle et bien faite, et n’avait pas plus de dix-neuf à vingt ans. Il faut vous dire de quelle manière cela arriva. J’étais en pension pendant mes basses classes : lorsque je fus un peu plus grand, je ne fus plus en pension que l’hiver, et en demi-pension l’été ; c’est-à-dire que je dînais chez mon régent et revenais le soir chez mon père. Je n’avais pas encore treize ans, lorsque ce que je vais vous dire m’arriva, je n’étais qu’en seconde ; et j’ai soutenu ma thèse en physique plus de trois ans après, que je n’en avais que seize, et même huit jours moins.

Je revenais un soir au logis ; il faisait extrêmement chaud. Environ vers le milieu de la rue, je trouvai un éventail à mes pieds. Je le ramassai et levai la tête en haut pour voir d’où il venait. Je vis une jeune femme à la première chambre qui me dit laissez, laissez, mon bel enfant, voilà un laquais qui va le quérir. Je vous le porterai bien moi-même, Madame, répondis-je, et en même temps j’entrai dans la maison. Son laquais que je trouvai sur le degré voulut m’ôter cet éventail : je ne voulus pas le lui donner ; et comme nous étions à peu près de même âge, je ne lui répondis qu’en le menaçant. Je passai. Voilà votre éventail, Madame, lui dis-je en le lui rendant.

Je vous remercie, Monsieur, me dit-elle, il ne fallait pas vous donner la peine de monter, mon petit laquais descendait. Il est vrai, Madame, lui répondis-je, mais je n’aurais pas eu le plaisir de vous voir de près. Ma réponse la fit rire ; elle me questionna sur mes chasses, et je lui répondis, sinon avec esprit, du moins avec une hardiesse qui allait jusqu’à l’effronterie. C’est encore une bonne qualité que j’ai oublié de me donner. J’ai toujours ouï dire qu’on n’avait jamais vu un petit garçon plus hardi et plus effronté que moi pour mon âge : vous verrez si je me suis démenti depuis. Notre conversation finit par une prière qu’elle me fit de venir le lendemain manger des petits pâtés avec elle. Je me souviens fort bien que je lui dis qu’elle ne savait pas à quoi elle s’engageait de promettre à déjeuner à un écolier, qui était toujours levé de bon matin. Il n’importe, dit-elle, venez à telle heure qu’il vous plaira, je vous tiendrai parole.

Je lui promis d’y venir, et n’y manquai pas. Il est à propos de vous dire qu’elle m’avait vingt fois dit que j’étais beau garçon, et que je lui avais répondu qu’elle était aussi belle madame. Elle ne prononçait pas tout à fait bien le français, quoiqu’elle le parlât fort juste. Elle avait un petit accent que je trouvais fort agréable ; il l’était en effet, et je n’étais pas seul à le trouver de même. Elle n’était ni fille ni femme, et elle était toutes les deux. C’était une Maltaise, qui sans être mariée, avait quitté l’île pour suivre un homme de qualité qui l’avait amenée à Paris, et qui sans scandale lui fournissait de quoi vivre et le reste. En un mot c’était la maîtresse d’un commandeur de l’Ordre, une grosse réjouie, brune, de gros yeux noirs, la gorge bien fournie et bien blanche, et fort aimable. Ce fut elle qui eut mes gants.

J’y allai le lendemain à six heures du matin. Heure fort propre pour voir les dames. Je heurtai à sa porte comme j’aurais heurté à celle de ma classe ou de mon collège. Son petit laquais m’ouvrit. Il ne trouva pas bon que je fusse venu de si bon matin interrompre son sommeil. Il voulut refermer la porte, mais je ne lui en donnai pas le temps. Je le repoussai, et j’éveillai la belle dormeuse, qui demanda qui était là ? C’est moi, Madame, répondis-je, qui viens chercher les petits pâtés que vous m’avez promis. Ah, ah, reprit-elle ; venez, venez, mon bel enfant : elle fit ouvrir ses fenêtres par son laquais, et l’envoya chez le pâtissier. Nous restâmes seuls ; je me mis sur une chaise proche d’elle. Elle me questionna comme la veille, et me fit au commencement des discours proportionnés à mon âge : mais comme j’étais plus éveillé qu’on ne l’est ordinairement si jeune, mes petites libertés la firent bientôt changer de ton. La chaleur excessive qu’il faisait l’obligea de se mettre à l’air, elle me découvrit entre autres choses, une gorge et une paire de tétons aussi beaux que j’en aie vus de ma vie.

J’avais quelquefois fait enrager les servantes du logis ; je suivis là sans façon la même méthode. J’y portai la main et la bouche. Je lui dis que je voulais la téter ; imaginez-vous enfin tout ce que peut faire un petit garçon effronté, à qui on fait beau jeu. Mes petits emportements la firent rire, je me sentis ému ; la nature est une grande maîtresse, je m’y pris bien ; elle me laissa faire, le moineau trouva son nid, et j’en sortis à sa satisfaction, puisqu’elle a bien voulu que j’y retournasse. Elle ne pouvait avoir qu’un plaisir imparfait, je n’étais pas assez formé pour que mon amour jetât des flammes.

Quoi qu’il en soit, ce fut là mon coup d’essai, qui a été suivi de tant d’autres, que le diable n’en dirait pas le nombre. Elle me recommanda le secret, je n’avais garde d’y manquer. Mon commerce avec elle dura plus de deux ans. Il est inutile de vous dire ce qu’elle est devenue, mais pendant notre commerce, j’étais toujours fourré chez elle, à cause du plaisir que j’y trouvais, qui m’attirait d’autres petites douceurs de sa part.

Elle ne faisait aucune partie de promenade avec le commandeur que je n’en fusse, et lui qui ne soupçonnait pas qu’elle eût avec moi d’autre commerce que le plaisir de me faire jaser, était le premier à me caresser, et à me mettre de tous leurs plaisirs. J’avais toujours le gousset garni, et mes poches pleines de confitures, me rendaient considérable aux écoliers.

Cela fut cause que je ne voulus plus être du tout pensionnaire l’hiver non plus que l’été. Elle fut cause encore que j’en fis mes études avec plus de succès. Elle me piquait d’honneur en me faisant comprendre qu’il fallait qu’un grand garçon comme moi se mît par son application à couvert des réprimandes de ses régents. Elle me disait encore que si je n’étudiais pas bien, on croirait que ce serait à cause que je perdrais trop de temps à aller et à venir, qu’on me remettrait en pension, et que je ne la verrais plus.

Ce fut là la principale raison qui me persuada. J’étudiai donc si bien, que mes régents en furent satisfaits, et que mon père m’en aima davantage. Il savait bien que j’étais toujours chez cette femme ; mais que pouvait-il soupçonner non plus que le commandeur ? Et encore ne la connaissant que par l’endroit qu’elle voulait être connue, c’est-à-dire comme une étrangère qui avait épousé un Français qui l’avait amenée à Paris. C’était sur ce pied-là que le commandeur paraissait, ayant toujours grand soin de cacher sa croix de l’Ordre, surtout lorsqu’il venait la voir. Enfin notre commerce fut rompu parce qu’elle s’éloigna.

J’achevai mes classes peu après. Mon père qui me destinait dans l’épée, me mit aux exercices. L’écuyer de Monsieur le duc de Ledune était de ses intimes amis, aussi bien que de mon oncle. Ils le prièrent d’avoir soin de moi pour me faire apprendre à monter à cheval : j’y allai donc, mais cela ne dura pas longtemps. Il y avait dans l’hôtel, entre autres pages, un certain gentilhomme dauphinois dont la physionomie était fort trompeuse. On l’aurait pris pour un petit saint, quoiqu’il fût aussi malin qu’un diable. L’écuyer lui en voulait : il lui donna un jour à cheval un coup de chambrière qui le fit redresser d’une manière qui me fit rire. Tenez-vous droit, lui dit-il froidement. Le page ne répliqua pas le petit mot, mais il fit une moue qui me fit éclater. J’étais un espiègle aussi bien que lui. Il se fâcha contre moi lorsqu’il eut mis pied à terre. L’écuyer ne fit pas semblant de nous entendre et résolut de m’en donner autant. Je montai à cheval à mon tour ; la gourmette était détachée, je n’y pris pas garde. À peine eus-je fait la première volte que je sentis un coup de chambrière tout à travers des reins qui vengea le page, et le fit rire à son tour à gorge déployée. Je le regardai d’un œil qui ne lui promettait rien de bon, et je tournais la tête de mon cheval pour le pousser sur lui à toute bride, mais Monsieur l’écuyer la saisit. Il ne faut pas, me dit-il, d’un air froid capable de me glacer, qu’un bon cavalier monte à cheval, sans avoir jeté l’œil sur tout le harnais : la gourmette du vôtre est abattue. J’en eus pour cela. J’achevai mon manège pour ce matin, bien résolu que ce serait le dernier de ma vie sous un maître si froid et si rigoureux. Je n’en témoignai rien dans le moment ; mais je n’ai pas voulu y retourner depuis ; et j’achevai ailleurs d’apprendre à monter à cheval.

J’apprenais à faire des armes chez un maître où quantité de bretteurs de Paris se rendaient. Je fis connaissance avec eux. Ils me prirent au commencement pour un nouveau débarqué. Je vis bien que pour être de leurs amis dans la suite, il fallait en bien battre tout au moins un. Ils n’eurent rien à me reprocher, et depuis ce temps-là nous avons bien vécu ensemble.

Mon père me mit en pension chez un ingénieur, où j’apprenais les fortifications. J’étais sorti du logis à cause de quelque petite brouillerie qui était survenue entre ma mère et moi, au sujet d’une fille de chambre fort jolie qu’elle avait mise dehors à cause de moi, parce qu’à ce qu’elle disait, je m’en servais aussi dans la mienne. Peut-être ne se trompait-elle pas, mais elle n’était sûre de rien. Elle ne laissa pourtant pas de m’en faire si mauvais visage, que je priai mon père de me retirer du logis, à quoi contribua encore l’arrivée de mon frère qui arriva [à] Paris.

Il fut reçu de ma mère en enfant gâté. Je comparai les caresses qu’elle lui faisait avec l’indifférence qu’elle avait pour moi. Cela acheva de me rendre la maison de mon père odieuse. Je redoublai mes instances auprès de lui : il prit mon parti dans quelques occasions. Cela suscita quelque froideur entre lui et ma mère ; enfin je le suppliai que comme Jacob je cédasse à mon aîné. Je lui représentai que tout le bruit qui arriverait à mon occasion, ne me serait jamais que funeste. Il aimait la paix domestique, quoique naturellement il aimât à être le maître chez lui. Cependant il me mit, comme je vous l’ai dit, en pension.

J’y restai pendant tout l’hiver ; et étant assez grand pour prendre un mousquet, il me mit dans la compagnie d’un de ses bons amis. Mon père voulut, qu’avant que de partir, j’allasse saluer Monsieur d’Alamogne, dans le régiment de qui j’allais servir, qu’il connaissait très particulièrement. Il me donna une lettre pour lui, et ne l’ayant point trouvé à Paris, je pris le parti d’aller la lui rendre à Versailles où il était. Je passai chez mon père pour lui dire ce que je faisais, et lui demander s’il n’avait point d’autre ordre à me donner. Justement comme j’étais au coin de sa rue, je vis mon frère entrer dans un lieu où je savais qu’il ne demeurait que des filles d’une vertu facile. Je crus d’abord m’être trompé, et pour m’en assurer, j’entrai dans la cour d’un cabaret où j’étais fort connu, et où je laissai mon cheval. J’entrai dans cette digne maison : je n’eus que faire d’entrer dans la chambre, je distinguai la voix de mon frère, et je le reconnus par le trou de la serrure.

Je vous ai dit que ses airs de pruderie le faisaient regarder de ma mère comme un Caton de nouvelle fabrique. Il était marié en province depuis fort peu de temps, et y avait épousé une fille parfaitement belle et bien faite, jeune, de fort bonne maison, et fort riche ; mais quoique les règles de la fidélité conjugale soient de pareille date que la création du monde, où Dieu ne créa qu’une seule Eve pour Adam, il ne croyait pas s’y devoir assujettir avec tant de rigueur.

Depuis son mariage et son retour à Paris, il vivait plus retiré que jamais ; c’était l’écuyer de la maman ; il ne manquait pas un sermon non plus qu’elle ; en un mot, qui en aurait voulu croire la facile mère, on aurait travaillé au procès-verbal de la canonisation de son cher enfant. J’étais instruit de tout ce qu’il faisait à Paris par un laquais du logis, qui non plus que moi ne l’aimait guère, à cause de ses airs de réforme, qui faisaient enrager tous les domestiques. Depuis qu’il était à Paris, il y avait plus de six mois, je n’avais point vu ma mère qu’elle ne m’eût fait un sermon qui tombait toujours sur Monsieur son fils qu’elle me proposait pour modèle. Elle savait que j’allais quelquefois chez la Martinière, qui était l’accoupleuse chez qui mon frère était. Elle avait fait tout ce qu’elle avait pu pour m’y surprendre, et avait bien protesté de m’y frotter les oreilles. Elle était femme à le faire ; mais j’étais plus subtil qu’elle, et elle avait toujours perdu ses pas. Elle n’avait pas pu faire déloger cette femme, parce qu’elle ne faisait point de scandale.

Je résolus de la détromper tout d’un coup quelque chose qui pût en arriver. Je fis appeler un savetier qui avait sa boutique au coin de la rue, et afin de n’être point vu parlant à lui, je le fis entrer dans le cabaret où était mon cheval. Je n’ai pas un sou, lui dis-je, il faut que j’aille tout présentement à Versailles, je viens de demander de l’argent à ma mère, elle m’en a refusé. Je lui ai dit que j’allais en voler chez la Martinière, et j’y vais effectivement ; allez lui dire que vous m’y avez vu entrer ; je suis sûr qu’elle m’y viendra trouver crainte que je ne fasse quelque sottise ; vous me ferez plaisir, et je vous donnerai de quoi boire à ma santé. Cet homme fit quelque difficulté ; mais comme je savais qu’il était un des espions de ma mère, je le menaçai de le bien battre, s’il ne faisait pas de bonne grâce ce que je lui disais. Il y alla donc, et moi je fis semblant de monter chez la Martinière, afin qu’il crût que j’y étais en effet. J’en ressortis aussitôt que je le vis entré au logis, et m’allai mettre en embuscade dans le cabaret.

Je n’y fus pas longtemps que je vis venir ma bonne maman avec un visage rouge comme feu, qui me promettait quelque tape. Elle était à pied, suivie de son cocher et de ses deux laquais. Dès que je la vis entrée chez la Martinière, je remontai à cheval. Je pris le grand tour, et me rendis chez mon père, à qui je ne dis rien de ce que je venais de faire, crainte d’avoir manqué mon coup. Je vis bientôt qu’il avait porté. Un moment après ma mère rentra toute bouffie, et mon frère qui la suivait était dans une telle confusion que je n’en eus aucun doute. En effet, elle l’avait trouvé sur les genoux d’une dona, dont il tenait le sein d’une main, et un verre de l’autre.

Quelle surprise pour la mère et pour le fils ! Je n’en eus pas la comédie, mais j’eus celle du logis. Je ne parlai qu’à mon père : il me donna de l’argent, et me retint à dîner ; il fit même servir plus tôt qu’à l’ordinaire. Nous nous mîmes à table tous quatre. Qui que ce soit ne disait mot. Ma mère était dans une telle colère, qu’elle n’osait ouvrir la bouche, ni pour manger, ni pour parler. Mon frère la copiait, et moi je ne pouvais pas m’empêcher de rire. En effet, ces différents personnages et le sujet le voulaient. Mon père en fut choqué.

Est-ce à cause, dit-il, que Cadet, il ne m’appelait point autrement, est ici à dîner, que vous êtes de mauvaise humeur ? Est-il pas du logis aussi bien que vous autres ? Que diable avez-vous à faire les mines que vous faites ? Et toi, poursuivit-il parlant à moi, qu’as-tu à rire entre cuir et chair ? Il n’est pas bien difficile de comprendre ce que c’est, lui répondis-je en riant. C’est que Madame a été pour me relancer chez la digne Martinière, et au lieu de moi, il s’est rencontré que le savetier son espion s’est mépris ; elle y a trouvé mon frère.

Il n’y avait pas moyen de dire que non : les laquais qui l’avaient suivie étaient ceux qui nous servaient à table, et qui ne pouvaient s’empêcher de rire. Je croyais que mon père allait prendre feu, il ne le fit pas ; au contraire, il se mit à rire aussi. Je ne sais ce qu’il put dire en particulier à mon frère, mais pour le moment il lui dit simplement que cela était infâme à un homme marié ; et tout au moins, ajouta-t-il, si vous ne craignez point Dieu, craignez les hommes, et surtout les chirurgiens.

Je n’en voulais pas plus, j’allai à Versailles ; et fort peu de temps après, je pris le chemin de Flandres, en intention d’y faire ma première campagne ; mais je ne la fis pas. Notre bataillon resta en garnison à Amiens, où je n’appris que l’exercice. Je m’y ennuyai, et j’allais demander mon congé pour m’en revenir, ou pour aller joindre l’armée qui était commandée par Monsieur de Turenne, lorsque je reçus des lettres de Paris qui m’apprenaient que mon père était à l’extrémité, et qu’il me demandait avec beaucoup d’empressement.

J’eus facilement mon congé, je pris la poste, et il était temps que j’arrivasse pour voir mon père en vie. Il est inutile de vous dire quelles furent ses dernières paroles. J’ai mal profité d’une partie qui me regardait, et d’autres n’ont pas mieux exécuté de leur part ce qu’il leur recommanda. Il mourut trop tôt pour moi, puisque je commençais d’être en état de faire quelque chose, et que je n’ai rien fait faute de secours. La paix même qui se fit me laissa dans toute l’inutilité de la jeunesse.

Mon père mourut vers la fin de juillet, et moi abandonné à ma bonne foi, je passai l’hiver à Paris avec des vagabonds, qui tout aussi bien que moi ne valaient pas grand-chose. Nous fîmes des débauches enragées, particulièrement le carnaval ; mais avant que de vous en parler, il faut que je vous dise une aventure aussi bouffonne qu’il en puisse jamais arriver.

Nous étions huit de notre société, entre autres Gallouin. Il n’y avait que lui et moi qui eussions chacun un laquais, et nous nous en défaisions quand nous voulions être inconnus. Il y avait le jeudi gras un grand bal au faubourg Saint-Germain. Nous résolûmes d’y aller masqués. Nous cherchâmes chez un fripier les habits les plus grotesques que nous pûmes trouver. Celui qui était fait pour habiller un homme en diable, tout garni de sa queue et de ses griffes, m’échut par le sort ; car nous voulûmes les tirer. Nous allâmes souper, c’est-à-dire à notre ordinaire boire comme des trous ; après cela nous allâmes au bal dans deux carrosses dont les cochers nous firent payer plus que ne valait tout leur train, encore fallut-il les payer d’avance, et nous fîmes mal ; car sitôt que nous fûmes entrés au bal, les fripons s’en allèrent, et nous n’avons pu les reconnaître depuis.

Au sortir du bal nous les appelâmes, et ne les trouvâmes pas. Nous étions fort éloignés de chez nous. Que faire ? Nous entrâmes dans un cabaret où nous vîmes de la lumière. On nous donna à boire, mais on ne put nous donner à coucher ; il fallut donc revenir à pied. La nuit était noire comme beau diable, et la quantité de vin que nous avions bu nous faisait trouver la rue trop étroite. Nous nous séparâmes mal à propos, chacun prit de son côté. Je ne savais où j’étais, et je pensai me casser le cou contre la boutique d’un savetier où je me cognai. Ayant reconnu ce que c’était, je me résolus d’y attendre le matin. Je me fourrai dedans le mieux que je pus, et me couchai sur la planche qui traversait cette boutique.

Le vin que j’avais bu me fit dormir aussi tranquillement que dans un bon lit, sans songer pas plus à ma compagnie, que si je ne l’avais jamais vue. Je ne voulais rester là que jusqu’à ce que les vendeurs d’eau-de-vie courussent ; c’est-à-dire jusqu’à la pointe du jour ; mais quand je fus une fois endormi, je ne fus pas maître de me réveiller, et apparemment le savetier, à qui cette boutique appartenait, avait fait aussi la débauche, il ne vint qu’à plus de neuf heures.

Je m’étais réveillé au grand jour tout transi de froid, je ne me souvenais plus où j’étais, néanmoins à force de rappeler mes idées je m’en ressouvins. De sortir de là pendant le jour vêtu comme j’étais, je ne m’y pouvais pas résoudre ; et malgré le froid j’y aurais attendu la nuit, si le savatier ne fût venu détourner sa boutique. Il crut que le diable en avait pris possession, et fit un cri enragé, qui fit regarder tout le monde dans une rue fort passante.

Me voyant découvert, je pris le parti [de sortir] de mon fourreau, et de courir de toutes jambes. Je me jetai donc en bas de cette boutique le masque sur le nez, et personne ne doutant que je ne fusse un vrai diable, on fit bientôt place aux griffes que je montrais à tout le monde. Dès que je fus sur mes pieds, et que j’eus pris l’air, je me mis à courir de toute ma force sans savoir où, et j’allai justement me fourrer dans un enterrement au détour de la rue. Les prêtres firent volte-face, et comme j’allais justement du côté du corps, ceux qui le portaient le laissèrent tomber et se mirent à fuir. Je ne pus m’empêcher de rire de leur peur ; je continuai ma course jusque dans un cabaret où je me jetai. C’était heureusement celui où nous avions bu en sortant du bal. Des garçons qui m’avaient vu la nuit me reconnurent, et la peur cessa partout.

Je croyais en être quitte pour me faire reconduire au logis, où j’envoyai chercher mon laquais et un habit, je me trompais. L’alarme que j’avais causée à cet enterrement, et la chute du corps, dont la bière s’était rompue, firent croire aux parents et à la digne assemblée, que c’était un guet-apens. On assiégea le cabaret pour, disait-on, m’assommer ; et pour m’arracher des mains de cette canaille, je fus obligé d’envoyer chercher un commissaire. Il ne me connaissait pas, mais il connaissait mon nom. Il voulut savoir si je lui disais vrai, il alla lui-même chez ma mère à qui il conta mon aventure, elle en rit de tout son cœur, et m’envoya son carrosse et deux laquais avec le mien. Je changeai d’habillement, et ma figure imprimant du respect à cette populace, j’en sortis avec honneur.

Je ne me retirai pas pour cela de la société. Nous étions le dimanche suivant, dernier du carnaval, dans une maison qui appartenait à l’un de nous, et qui n’était pas habitée, parce que les maçons y travaillaient. C’était là que pour plus de liberté nous tenions nos assemblées, il y avait pour tout meuble des planches qui nous servaient de siège et de table. Une douzaine de plats de terre faisaient nos assiettes et notre vaisselle, et étaient accompagnés de pots sans anses, et de trois vilains chandeliers de bois ; il n’y avait que les bouteilles qui fussent toujours propres, parce qu’elles étaient toujours neuves. Deux pavés nous servaient de chenets, et deux ou trois bottes de paille couvertes d’un méchant morceau de toile faisaient notre lit, tant pour nous que pour les dignes demoiselles de notre société. Enfin c’était un vrai taudion, et nous nous y divertissions à notre manière, mieux que nous n’aurions fait dans le plus magnifique palais du monde. Du reste grande chère et beau feu : nous y buvions du vin excellent, et y mangions de bons morceaux assez souvent sans couteaux, et toujours sans nappes ni serviettes. Un de nos plaisirs des plus ordinaires, était de faire enivrer trois ou quatre filles de Vénus, de semer la discorde entres elles, et de les faire battre à coups de poing. Cela est assurément divertissant, et cette sorte de plaisir ne me ferait point encore d’horreur, n’y ayant rien de plus risible.

Ce dimanche donc, nous résolûmes de pousser notre débauche à bout. Nous étions douze de notre bande ; c’est-à-dire, huit hommes et quatre nymphes. Nous entendîmes passer un oublieux, nous l’appelâmes, il monta, et fut surpris de se trouver dans un endroit aussi vilain que le nôtre. Nous le fîmes boire pour lui faire reprendre cœur. Nous jouâmes contre lui, comme nous l’avions résolu, quatre fois plus que ne valait son corbillon ; il voulut sortir pour aller quérir de quoi nous payer, nous ne le lui permîmes pas. Nous lui fîmes son procès prévôtalement, disions-nous. Nous le liâmes comme un criminel, les demoiselles, l’une le juge, une autre le commissaire, une autre le procureur du Roi, et l’autre le greffier. On le mit sur la sellette où il fut interrogé, pourquoi il avait joué sans avoir de quoi payer comptant. Le pauvre diable ne savait où il en était, les hommes étaient ses parties et ses accusateurs ; et les belles ses juges. Elles allèrent aux opinions, et conformément aux conclusions de la gueuse qui faisait le procureur du Roi, celle qui contrefaisait le juge le condamna à être pendu, et le reste.

Il fallait être aussi ivres que nous l’étions, pour pousser la débauche jusque-là, car ce garçon pensa mourir de peur. Pour exécuter cette sentence, nous le fîmes monter à une grue qui était dans la cour et qui servait au bâtiment. On lui mit la corde au cou, qu’on coupa sans qu’il s’en aperçut, et on le jeta d’un pied de haut sur un monceau de plâtras et de fumier. Il avait les mains liées, ainsi il ne pouvait pas se remuer. Notre intention n’était que de lui faire peur, et on ne peut pas mieux réussir, car il l’eut toute entière.

Nous nous mîmes tous à rire d’avoir si bien joué, mais nous ne rîmes pas longtemps. Le pauvre garçon resta, sur le fumier sans connaissance ni mouvement. La tristesse succéda à notre plaisir : nous nous en repentîmes, et lui donnâmes tout le secours dont nous pûmes nous aviser. Il reprit enfin connaissance, mais la faiblesse lui resta avec une fort grosse fièvre. Nous l’avions porté proche d’un grand feu et ne lui épargnâmes pas le vin.

Nous envoyâmes quérir un chirurgien à qui nous avouâmes sans déguisement ce que nous avions fait. Il le saigna et nous fit une réprimande telle que notre sottise la méritait. Il nous obligea de donner à ce garçon de quoi se faire guérir de sa fièvre, et de quoi l’obliger au secret. Nous le fîmes, et grâce à Dieu, nous n’eûmes pas la peine de le garder longtemps. Ce garçon fut huit jours malade sans retourner chez son maître, et qui n’en ayant plus que faire en carême, ne le voulut pas reprendre. Nous nous intéressâmes pour lui faire avoir une condition, et nous le mîmes chef de cuisine chez un homme de la première qualité, et il fut ensuite le premier à rire de la peur qu’il avait eue. Nous nous promîmes bien Gallouin et moi de n’avoir plus de part à aucun divertissement si dangereux, qui avait pensé coûter la vie d’un homme.

Voilà de quelle manière je passai la première année de mon deuil. Par ces deux échantillons, vous pouvez juger du reste de la pièce. Gallouin, comme je vous l’ai dit, était des nôtres, et même des plus ardents ; et c’est là qu’il apprit des secrets qui très assurément passent la nature. Pour moi je vous avoue que je ne voulus en savoir aucun, n’ayant nul goût pour ces sortes de choses ; du reste je menais la vie d’un franc libertin, et pour me retirer d’une compagnie si méchante, j’avais besoin qu’elle se dissipât. Le carême commença ; Pâques et un jubilé qui arriva dans le même temps achevèrent de la rompre, outre que je voyais bien moi-même que ma perte était infaillible si je ne changeais de vie. Je me réformai donc, mais non pas de telle sorte que je ne conservasse toujours mon attache au plaisir ; j’en bannis l’éclat et l’excès.

Je commençai donc à lier des connaissances plus honnêtes et à rechercher celle de mes voisines. La première à qui je m’adressai fut Sophie, qui depuis a épousé d’Épinai. Je ne croyais pas qu’elle eût un amant déclaré et favorisé. Si je l’avais cru, je n’y aurais pas perdu ma peine ; car naturellement je ne suis pas d’humeur incommode ; mais cette fille cachait si bien ses affaires, que je lui crus le cœur libre, et sur cette croyance je m’attachai auprès d’elle. Elle est assez aimable quoiqu’elle ne soit pas belle. Elle est bien faite, et à tout prendre vaut bien la peine de s’y arrêter, au moins pour moi qui n’y cherchais pas tant de raffinement.

Elle me reçut assez bien au commencement. Je crus avancer mes affaires, mais je me trompais, et je m’aperçus que je ne devais ses civilités qu’au dessein qu’elle avait de ramener son amant par un peu de jalousie. Dans un autre temps j’aurais ri de l’aventure ; mais il ne me plut pas d’en être la dupe ; et de fait elle m’avait laissé prendre de certaines libertés, qui, quoique innocentes, ne laissaient pas de me persuader que j’étais en droit d’entreprendre davantage. Je ne croyais pas que d’Épinai butât au mariage : ainsi je ne crus pas lui faire une grande offense de faire enrager sa maîtresse. Je crus qu’il se passait entre eux quelque chose de criminel ; il n’en était rien, mais je voulus le croire.

Je sus un jour qu’il était chez elle ; elle ne m’avait point dit le sujet de ses visites si fréquentes, elle tâchait de me tromper, et moi de me venger. Sachant qu’il était chez elle, j’y allai, et sans frapper j’entrai tout d’un coup dans sa chambre. Je les trouvai dans une situation telle que je pouvais la souhaiter. Ils étaient auprès du feu, lui dans un fauteuil, et elle sur un tabouret entre les jambes de son amant, sur les genoux de qui elle avait les deux coudes appuyés et la tête penchée en arrière sur l’estomac de d’Épinai, et lui, il avait les deux mains dans le sein de sa belle, l’une d’un côté et l’autre de l’autre, comme des pistolets à l’arçon de la selle.

Au bruit que je fis en entrant elle tourna la tête de mon côté, et se leva en colère d’avoir été surprise dans un tel état. Vraiment, me dit-elle d’un air refrogné ; c’est bien comme cela qu’il faut entrer chez les gens. Vraiment, lui répondis-je sur le même ton, j’aurais fermé la porte sur moi, si j’avais été en votre place. Je voudrais bien vous demander, dit-elle, ce que vous cherchez ici ? J’y cherchais, répondis-je, deux amants heureux et contents ; je les ai trouvés et je les y laisse, et je sortis. D’Épinai courut après moi au plus vite, je crus qu’il voulait faire le méchant ; au contraire, il me pria de ne rien dire de ce que je venais de voir, qu’il ne recherchait Sophie que pour l’épouser, que sur ce pied-là elle lui accordait des faveurs qui pouvaient passer pour criminelles devant le monde, mais qui étaient innocentes entre elle et lui, et acheva par me promettre de me tenir compte du secret. Je lui répondis qu’il se moquait de moi, que j’aimerais mille fois mieux être pendu que de me taire. Que Mademoiselle Sophie m’avait fait enrager, que j’aimais avant lui ; et qu’elle ne m’en avait jamais tant accordé. (Je ne voulais pas faire semblant qu’il l’aimât avant moi, je voulais supposer qu’ils ne s’aimaient que du temps qu’ils s’étaient raccommodés. ) Pour votre mariage, ajoutai-je, bagatelle : je le croirai quand je le verrai ; mais pour vous servir de commode, je ne le ferai assurément pas. Il réitéra ses prières et n’avança rien, je le quittai sans lui rien promettre ; s’il avait osé, il m’aurait battu, mais il craignit de l’être.

Dès le soir même j’allai voir Sophie, à qui je proposai fort honnêtement des conditions fort malhonnêtes pour m’obliger au secret. Je lui promis de me taire, pourvu qu’elle m’en accordât autant. Pour toute réponse à ma proposition, elle pensa me sauter aux yeux. Je l’en empêchai, mais non pas de quereller, m’étant toute ma vie fait un plaisir des injures des femmes, pourvu que la griffe ne s’en mêlât pas. Mais comme elle n’était pas harengère, je n’eus pas tout le plaisir que j’aurais voulu. Après son premier feu elle revint aux prières, et moi à mes articles.

Quoi, ma belle Demoiselle, lui dis-je, pensez-vous que je sois d’humeur à être votre dupe ? Vous m’avez dit que vous ne me haïssiez pas, vous m’avez laissé prendre de certaines petites libertés qui assurément barbouilleront la candeur de votre vie, si je suis assez sincère pour les déclarer : par là vous savez que vous avez intérêt de me ménager ; cependant vous me sacrifiez tout d’un coup ! Et pour surcroît de bonne volonté, vous me priez de vous garder le secret. Il faut parbleu, poursuivis-je, que vous me croyiez bien bon, ou bien peu sensible ! Ces sortes de prières là ne se font qu’à un moine qui n’ose pas lui-même déclarer le commerce qu’il a eu avec une femme ; mais à un homme comme moi, c’est se moquer du siècle ; et je m’exposerais moi-même à être tous les jours la dupe de pareilles friponnes que vous, si je ne me vengeais pas de votre perfidie. Je crois, tout bien compté, que vous n’avez pas gagné au change, et que je vaux bien d’Épinai. Vous valez mille fois mieux, dit-elle, mais vous ne me regardez pas, comme lui, sur le pied du sacrement. Si vous vous étiez expliqué, je vous aurais préféré, et je vous préférerai encore si vous voulez. Je vous remercie plus que très humblement, repris-je d’un ton ironique ; et tout aussitôt je me mis à chanter, je ne veux point du lait, quand un autre a la crème. Cela acheva de la déconcerter. Elle pleura, elle querella, et je la quittai.

Ne me souciant pas fort d’elle ni de son amant, je contai ce que j’en savais à quiconque voulut m’entendre. Cela donna à rire à leurs dépens ; car j’avais pris soin de donner au tableau des couleurs de ma façon. J’avançai par là leur mariage qu’ils firent promptement pour faire cesser la médisance. Quand je vis que c’était tout de bon, et que le sacrement s’en mêlait, je me crus en droit de les traverser, et me fis un plaisir de les voir mariés inutilement.

J’avais entendu parler à mes amis de débauche d’une composition qui dissipait toutes les forces naturelles, et qui rendait un homme inutile aux dames pendant fort longtemps. J’en demandai à Gallouin, il m’en donna. Il semblait que ce fût de l’eau de roche, tant elle était claire et belle. Je la mis dans une petite fiole sur moi, résolu de la faire avaler à d’Épinai. Le coup était scélérat, mais je n’y regardais pas de si près ; et je vous dirai encore quelque chose de pis. J’allai trouver Sophie, je lui dis d’un air hypocrite, que je venais lui faire réparation et me soumettre à tout ce qu’elle voudrait ordonner pour me punir des impertinences que j’avais dites d’elle et de son amant. Que j’en étais au désespoir et prêt de faire telle réparation qu’il lui plairait, enfin je lui fis voir un véritable et sincère repentir. Il lui faut rendre justice, elle n’a pas le cœur propre à conserver de rancune. Elle me pardonna de tout son cœur, et me pria même de ses noces. Je repris un ton scélérat pour lui dire qu’elle devait être contente de sa victoire ; que ce devait être assez pour elle de m’avoir humilié, sans pousser sa cruauté jusqu’à vouloir me rendre spectateur d’une cérémonie qui me mettrait au désespoir. Je ne viens ici, poursuivis-je, que poussé d’un vrai regret de vous avoir offensée, je ne suis point dégagé. Je vous aime toujours, mais je ne vous troublerai jamais. Je ne me sens point un cœur à l’épreuve de la rage de vous voir entre les bras d’un autre ; laissez-moi porter hors de Paris mon chagrin. Je ne veux de vous et de votre amant qu’un généreux pardon de mes folies et de mes médisances. C’est une étrange chose que l’amour-propre. Sophie se flatta qu’elle m’avait inspiré un amour tendre et violent. Elle mordit à l’hameçon et me fit voir du chagrin de ma résolution. Elle se raccommoda de bonne foi avec moi, et voulut même faire ma paix avec son amant.

Il arriva dans le moment, je lui fis des compliments à perte de vue ; il triompha du sacrifice, et s’en estima mille fois davantage. Pour l’entière réconciliation, Sophie envoya chercher à déjeuner. Je versai adroitement mon eau dans un verre, et la fis avaler à d’Épinai avec du vin. Nous achevâmes de déjeuner, et je les quittai en apparence le meilleur de leurs amis ; ce coup-là se fit vers les Rois.

J’allai passer le carnaval et le carême en Bretagne aux terres de Monsieur de Rohan avec un de ses officiers de mes amis. Nous ne revînmes qu’après les fêtes de Pâques. Je m’informai de Sophie ; j’appris que depuis son mariage, elle était jaune comme un coing : que son époux n’était pas mieux, et qu’ils faisaient très mauvais ménage ensemble. Je reconnus là l’effet de ma boisson. J’allai la voir, elle me reçut fort bien, et je la trouvai toute changée. Je lui demandai quelle maladie elle avait eue. Je la tournai de tant de côtés et jurai tellement de lui garder le secret, qu’enfin : c’était bien des faussetés, me dit-elle en soupirant, que vous débitiez de Monsieur d’Épinai et de moi avant notre mariage ! Le pauvre homme n’a rien de mâle, et je suis encore au même état que j’étais lorsque j’ai été épousée ! Comment, lui dis-je, feignant d’être fort surpris, vous êtes logée au temps perdu ? Hélas oui, me répondit-elle, d’un air si naïf, que je ne pus m’empêcher de rire. Je la plaignis en son particulier ; j’allumai le feu ; je lui persuadai de ne pas user sa jeunesse avec un homme incapable de la rendre heureuse ; je la poussai à se faire démarier, et lui promis de l’épouser sitôt qu’elle serait dégagée d’avec lui.

Je lui fis voir des transports qu’elle aurait fort souhaités dans son époux. La comparaison qu’elle en fit dans ce moment la fit pleurer. Je voulus profiter du désordre où je l’avais mise, peu s’en fallut que je n’en vinsse à bout, mais le mari qui se fit entendre, rompit mes mesures.

Elle se souvint de ce que je lui avais promis ; elle était de chair et d’os et sujette à de certaines tentations que d’Épinai ne satisfaisait pas. Elle résolut de faire connaître l’abus de son mariage. Tout ce que d’Épinai lui put dire ne la fit point changer de résolution ; elle ne suivait que mon conseil, et me rapportait jusqu’au moindre mot de ce qui se disait entre eux. Le pauvre homme croyait être ensorcelé ; et le plaisir fut que ni lui ni elle ne me soupçonnèrent jamais d’avoir part au prodige.

Enfin la prétendue rupture fit du bruit ; mais comme j’avais pris avec Sophie de trop forts engagements pour m’en dédire sans peine, si elle était une fois en état de me faire tenir parole, je n’attendis pas la décision du procès pour terminer le charme. Je fis écrire une lettre d’une main inconnue que je fis adresser à la mère de Sophie, par où on l’avertissait que ce n’était qu’un breuvage dont la force serait passée dans quatre mois du jour du mariage. On la priait de faire en sorte que sa fille différât jusqu’à ce temps-là la rupture, et qu’elle aurait pour lors tout sujet d’être satisfaite de son époux. Cette femme en parla à Sophie qui me le dit. Je traitai cela d’imposture, j’accusai mon malheur ; je lui fis voir un désespoir dont elle me tint compte, et malgré sa mère je l’obligeai de pousser le procès contre son mari.

Je fus content de ce que j’avais fait ; je n’en voulus pas davantage. Je me découvris à Gallouin qui me tira promptement de peine. Il savait le contrepoison, et sans que j’y parusse, il mena dîner d’Épinai avec lui, et dans une poitrine de veau en ragoût, il lui fit prendre d’une drogue qui le rendit tout autre. Il ne lui en parla point : il se contenta de le rassurer contre la crainte qu’il avait de se présenter devant sa femme. Il le fit boire plus qu’à l’ordinaire, pour dissiper, disait-il, les humeurs noires qui affaiblissaient la vigueur de son corps ; et enfin il le quitta en bon état, après lui avoir cité ce que Monsieur de Montagne dit dans ses Essais sur un sujet pareil.

D’Épinai sentant le retour de l’homme alla trouver sa femme ; sa belle-mère, qu’il informa de l’état où il était le laissa seul avec elle. Celle-ci qui craignait encore d’être abusée comme elle l’avait été plusieurs fois, ne voulait pas le laisser faire. Cette résistance acheva de l’animer. Le vin qu’il avait dans la tête le rendit plus hardi ; et les prières étant inutiles, il eut recours à la force, et en vint à bout.

Après cela il ne prit plus avec elle de ces airs soumis, auxquels sa faiblesse l’avait assujetti. Il changea de toutes manières. Mes fréquentes visites lui avaient donné de l’ombrage, il n’avait osé s’en expliquer ; mais voyant qu’elles continuaient, il s’en prit à sa femme, et lui défendit absolument de me voir. Elle me le dit, et m’en fit voir de la douleur ; mais comme j’étais content et qu’elle devait l’être aussi, je lui dis qu’elle devait pour son repos tâcher de regagner la confiance de son mari en me sacrifiant, et en lui obéissant avec une soumission aveugle, après la rupture qu’elle avait tentée ; et que moi-même, quelque tourment que j’en pusse souffrir, je me priverais de la voir, crainte d’être cause de sa perte. Elle trouva ma réponse bien indifférente et bien dure ; elle me le témoigna, et je ne m’en souciai pas. Je ne lui ai point du tout parlé depuis. Je crois que dans le fond du cœur elle ne m’aime guère, quoique nous ayons été bons amis. Voilà de quelle manière finit ma première intrigue qui suivit ma réforme : voyez si je n’étais pas bien converti. Cette aventure est scélérate, elle n’est pourtant rien en comparaison de celle qui la suivit, et que je vais vous dire.

Ce fut avec Célénie que vous connaissez tous. Elle était fille, jeune, parfaitement bien faite et assez belle. Son teint un peu brun, ses yeux noirs et vifs qui ne respirent que l’amour ; sa naissance du mois de mai, temps auquel la nature n’en produit point de cruelles, ou bien peu, me firent croire que je ne perdrais pas mon temps auprès d’elle : pour celle-là, je l’aimai d’assez bonne foi pour vouloir l’épouser ; mais mon dessein ne dura que jusqu’à la conclusion entre elle et moi, après cela je ne songeai plus au sacrement. Je la connaissais de longue main, étant tous deux voisins. La première fois que je lui parlai ce fut à une noce, où elle vint déguisée en paysanne. Elle avait un petit panier avec deux œufs et un petit fromage, comme une fille des champs, mais d’un leste et d’un propre à charmer. La chaleur qu’il faisait l’avait obligée d’ôter son loup. Il y aurait bien du plaisir à vous casser des œufs ma belle fille, lui dis-je. Il est aujourd’hui dimanche, dit-elle, on ne mange point d’omelette. Ce ne serait pas pour faire une omelette, lui dis-je, que je voudrais casser vos œufs, ce serait pour vous faire venir du lait. J’ai une vache qui m’en fournit plus qu’il m’en faut, répondit-elle. Savez-vous le faire cailler, repris-je ? Assurément, dit-elle, et si je sais faire aussi du beurre et du fromage. Ne le laissez-vous point manger au chat, lui dis-je ? Il n’y en a point chez nous, me dit-elle. Vous êtes pourtant une souris de bonne prise, continuai-je, et je voudrais bien être votre rat de campagne. J’en viens chercher un en ville, dit-elle : ils me semblent plus beaux et plus polis. En avez-vous trouvé quelqu’un aujourd’hui, répliquai-je ? Non, dit-elle, je n’ai point trouvé de marchand, et je remporte mon étalage. Voulez-vous me le vendre, lui demandai-je ? Très volontiers, répondit-elle, je vous en ferai même bon marché ; car je suis lasse d’attendre, et je veux m’en retourner.

Comme nous allions poursuivre, on vint la prendre pour danser ; cela nous interrompit. Elle me prit ensuite ; et lorsqu’après en avoir pris une autre, je voulus la rejoindre, je ne la vis plus. J’allai chez elle le lendemain ; je lui dis que je venais conclure le marché. Elle se mit à rire, et me dit qu’il n’était pas jour de vente pour elle. Cela donna occasion à une conversation plus suivie, que je ne vous répéterai point, non plus que d’autres que j’eus avec elle pendant fort longtemps.

Enfin je me déclarai. Cela vint au sujet de la sœur aînée qui se mariait. Vous savez qu’elles étaient trois sœurs, qui toutes trois ont été mariées fort longtemps l’une après l’autre, et toutes trois plus de six ans plus tard qu’elles n’auraient voulu. Je l’entretins du mariage de sa sœur ; elle me parut avoir envie de l’être aussi. Je m’offris de la demander, et lui dis que je ne croyais pas qu’on me refusât. J’en tombe d’accord, dit-elle, on ne vous refuserait pas, mais on ne vous accepterait pas non plus, parce que notre aînée est fort avantagée en argent comptant, que ma mère a fait tous ses efforts pour lui donner toute sa dot en espèces ; et qu’il ne reste plus dans la maison que des effets, dont on ne peut pas se défaire sitôt, et qu’outre cela, ma mère ne consentira pas à me marier que Toinon ne la soit aussi bien que son aînée. Elle est la mienne, il est juste qu’elle fasse figure la première ; je doute même que vous m’aimiez avec sincérité. Et par quel endroit, lui demandai-je, pouvez-vous croire que je ne vous aime pas avec toute l’ardeur possible ? Je crains, dit-elle, que votre attache pour moi ne soit un amusement pour vous faire oublier plus facilement la belle Mademoiselle d’Épinai. Vous ne pouvez disconvenir que vous ne l’ayez aimée, et que vous ne l’aimiez encore. J’avoue, lui répondis-je, que je l’ai aimée avec toute la tendresse dont je suis capable. J’avoue que j’ai un vrai repentir de l’avoir offensée ; j’avoue que j’ai vu avec joie renaître mes espérances dans le divorce qu’elle méditait ; mais vous ne pouvez pas disconvenir au moins que ma retraite d’auprès d’elle, crainte de lui faire des affaires avec son époux, ne soit d’un parfaitement honnête homme ; et d’un véritable amant, reprit-elle avec précipitation. Oui, sans doute, continuai-je, c’est mon caractère. Je préférerai toujours la tranquillité et les intérêts d’une fille ou femme que j’aimerai, aux miens propres. La même sincérité que j’ai eue pour elle, me durera pour vous ; et vous ne me verrez point démentir.

J’avoue à mon tour, reprit-elle, que la manière dont vous en avez agi avec elle, est d’un honnête homme ; et si j’étais assurée que vous eussiez autant d’amour pour moi que vous en avez eu pour elle, je vous avouerais que je vous aimerais bien aussi. Je la rassurai contre ses soupçons, et lui dis que le meilleur moyen de la convaincre était de la faire demander à sa mère ; que je ne l’oublierais pas, et que je la suppliais de me le permettre. Elle y consentit, mais elle ajouta qu’elle ne croyait pas que je réussisse.

Comme je l’aimais de bonne foi, j’en fis faire dès le lendemain la proposition à sa mère devant elle. Celui que j’avais chargé du compliment était homme d’esprit, il s’acquitta parfaitement bien de son rôle. Il lui parla devant ses deux filles. Il lui dit qu’il venait lui proposer un parti qu’elle ne refuserait pas pour Célénie. L’aînée rougit de dépit, de voir que cela ne la regardait pas. La mère le remarqua, aussi bien que sa sœur et [m] on agent. Elle répondit que je faisais honneur à elle et à sa fille, mais qu’elle ne pouvait s’engager que Toinon n’eût trouvé un parti : qu’étant l’aînée, il était juste qu’elle fût pourvue la première ; et que tout ce qu’elle pouvait faire, était de conclure en même temps pour l’une et pour l’autre. Qu’elle me priait de patienter jusqu’à ce temps-là, qui peut-être arriverait plus tôt qu’elle ne croyait elle-même. Qu’elle était obligée d’en user comme elle en usait, parce que le mariage de la cadette ferait tort à celui de l’aînée dans le monde, s’il se faisait le premier. Mon agent sortit avec cette réponse.

Célénie me la rapporta mot pour mot, avec la colère de sa sœur. Si bien donc, ma chère Célénie, lui dis-je, en la prenant entre mes bras, qu’il faudra attendre que votre sœur soit contente pour être heureux. Je m’étais bien attendue à cette réponse, dit-elle ; cependant c’est une nécessité de s’y conformer. C’est une nécessité, repris-je ? Et si Mademoiselle votre sœur ne trouve parti de quatre ans, nous serons donc quatre ans à nous morfondre ? Et cela sera, poursuivis-je, et peut-être plus. Je vous en fais juge vous-même, qui diable voudra d’elle ? Elle n’a pas la moindre qualité qui puisse attirer un honnête homme. Je disais cela d’autant plus facilement que je savais que Célénie ne l’aimait pas ; et qu’outre cela elle n’était ni belle ni bien faite. Que voulez-vous y faire, me dit Célénie en riant ?

Si vous voulez m’en croire, poursuivis-je, nous serons mariés avant elle, et en dépit d’elle, cela ne dépend que de vous, mais il faut que vous ayez autant de résolution que d’amour. S’il ne faut que de la résolution, dit-elle, je n’en manquerai pas, dites-moi de quoi il s’agit. Il faut, lui dis-je, que nous terminions ensemble sans leur en parler. Le moyen est gaillard, dit-elle. C’est le seul à prendre, repris-je. Votre mère m’accepte, ce n’est que la considération du droit d’aînesse de votre sœur qui l’empêche de consentir à votre satisfaction et à la mienne ; mais quand elle verra une raison plus forte, il faudra bien qu’elle passe par-dessus. Je vous engage ma parole, lui dis-je, en l’embrassant, que vous aurez tout lieu d’être satisfaite. Vous tombez d’accord que je suis honnête homme, et vous ne devez pas craindre que je vous manque de ma part ; comme je suis certain que vous ne me manquerez pas de la vôtre. Faites-y vos réflexions, et vous verrez que je ne vous propose rien que de très juste et très faisable. Vous vous moquez de moi, reprit-elle. J’avoue que cela est faisable ; mais il ne s’ensuit pas que ce soit une chose juste. Je ne la pressai pas davantage pour ce jour-là, espérant que le temps et les occasions l’amèneraient insensiblement à mon point : la maxime étant très certaine, que fille qui écoute est à demi persuadée ; et je ne me trompai pas. Je la laissai et je sortis. La mère qui m’avait fort bien reçu en entrant, me fit mille civilités en sortant ; ce que ne fit pas l’aînée, qui ne me regarda que de travers.

J’y retournai deux jours après, et je trouvai les choses outrées ; c’est-à-dire, que l’aînée qui ne pouvait supporter patiemment la préférence que je donnais à la cadette, la maltraita de paroles. Celle-ci pour toutes défenses lui dit, qu’elle n’était pas cause si on la trouvait plus aimable qu’elle. L’aînée prétendit qu’elle me faisait des avances. Célénie soutint le contraire ; et la mère qui s’en mêla, perdit le temps auprès de l’aînée, qui avait l’esprit aussi mal fait que le corps. La cadette se tut, et la mère voyant la noise apaisée sortit. J’entrai dans le temps de cette altération entre les deux sœurs. Toinon qui me vit dit avec dépit, voilà Monsieur, Mademoiselle sera bientôt contente. Je me réjouirai toujours, repris-je, lorsque ma présence, bien loin de déplaire, lui donnera quelque satisfaction. Je vous ai l’obligation de m’en avoir averti. Je vous avoue que jusqu’à présent, elle ne m’en avait rien témoigné, et je ne croyais pas être aussi heureux que je le suis. Ma sœur peut se méprendre, Monsieur, reprit Célénie ; il ne faut pas tout à fait croire ce qu’elle en dit. Hé quoi, belle Célénie, lui dis-je, m’enviez-vous jusqu’aux bontés que Mademoiselle a pour moi ? Je ne vous les envierais pas, reprit-elle, si elle ne m’en faisait pas l’objet, et je verrais avec joie que ces sortes de bontés ne provinssent que de son fonds, et que vous ne les dussiez qu’à son cœur. Quel que soit le motif qui fasse agir Mademoiselle, lui dis-je, je serai toujours prêt à lui rendre grâce de ce qu’elle pourra faire en ma faveur. Je vous en quitte, Monsieur, dit-elle brusquement ; je vous laisse ensemble faire vos explications. Je vois bien que je serais de trop avec vous ; et je ne veux pas vous chagriner par ma présence.

Célénie la rappela inutilement. Comment donc, lui dis-je, d’où vient cette aigreur entre vous et votre sœur ?  Elle ne peut souffrir, dit-elle en riant, que vous m’aimiez. Elle croit que votre cœur est un vol que je lui fais. Attachez-vous à elle, elle s’apaisera, et nous redeviendrons bonnes amies. Je m’en suis toujours douté, repris-je, non pas qu’elle m’aimât ; mais qu’elle serait en colère de ce que je vous aurais fait demander avant qu’elle fût hors d’état de vous porter envie. Vous voyez bien, poursuivis-je, que tout ce que nous avons prévu est arrivé ; c’est à vous à voir si vous voulez être la victime du temps, et passer le plus beau de votre jeunesse dans l’attente que quelqu’un par pitié se déclare pour elle. Vous la mettez bien bas, me dit Célénie en riant, elle n’est pas d’une laideur à faire pitié, et quelqu’un sans doute la regardera avec d’autres yeux que vous. Il est vrai, belle Célénie, lui répondis-je en la regardant, mes yeux charmés de vous ne voient rien d’aimable ailleurs. Je voudrais que votre sœur fût aussi belle que vous, afin que son bonheur pût avancer le nôtre ; mais je forme un souhait inutile. Il ne dépend que de vous de me rendre parfaitement heureux, et si je le puis dire, vous vous rendrez en même temps heureuse. Je ne vous demande que ce que je vous ai demandé ; et je suis sûr que votre cœur s’est mis de mon parti, pour peu que vous l’ayez consulté.

Il est vrai, dit-elle, que j’y ai songé, et que c’est le plus court chemin ; mais avouez avec moi qu’il est tout rempli de hasards. Je n’y en vois point, repris-je, quels sont-ils ? Votre changement, répondit-elle ; le peu d’estime que vous feriez de moi, si je me donnais à vous sur votre simple parole. Le bruit que notre aventure peut faire dans le monde, et la honte que je me ferais à moi-même, si je m’étais oubliée jusque-là. Ces raisons ne sont bonnes, repris-je, qu’avec les gens de l’autre monde. Pourquoi auriez-vous honte avec moi ? Une femme doit-elle en avoir avec son mari ? Les bruits qui pourraient courir de votre engagement avec moi, ne seraient-ils pas pleinement justifiés ? Il est ridicule de croire que je vous en estimerais moins ; au contraire, je connaîtrais que vous m’aimez avec la dernière confiance, et je vous aimerais davantage, parce que je ne devrais vos faveurs qu’à vous seule ; et mon amour deviendrait un amour de reconnaissance, comme il l’est d’inclination. C’est une fausse crainte que celle de me voir infidèle : en me la témoignant vous oubliez que vous m’avez dit que vous me croyez honnête homme. Cette bonne opinion cadre-t-elle avec une crainte qui m’est si injurieuse ? Mais si vous n’en croyez ni mes serments ni mes paroles, croyez-en tout ce qu’il vous plaira de me faire écrire. Pourrais-je dédire en même temps une promesse de ma main, et l’homme qui a porté parole à votre mère ? Vous voyez bien que cela choque le sens commun. Déterminez-vous, ma chère Célénie, poursuivis-je, en me jetant à ses pieds et en lui baisant les mains ; ne refusez pas de faire notre bonheur, puisqu’il ne tient qu’à vous. Je la pressai tant qu’elle se rendit. Nous ne fîmes pourtant rien qui ne fût sage, parce que nous craignîmes d’être surpris ; mais nous prîmes heure pour le lendemain que sa mère et sa sœur devaient aller ensemble voir l’aînée qui était mariée, et malade.

Nous ne fûmes pas si sages dans cette entrevue-ci que le jour précédent. J’entrai au signal dont nous étions convenus. Elle avait dispersé les domestiques, et je ne fus vu de personne. Les fenêtres de sa chambre étaient presque fermées ; à peine vis-je assez clair pour écrire ce qu’elle me dicta. Elle crut bien prendre ses précautions, et ne fit pourtant rien qui vaille. J’écrivis tout ce qu’elle voulut, et après qu’elle fut satisfaite, je me satisfis.

Soit que je ne trouvasse pas ce que j’avais espéré, soit par inconstance, sitôt qu’elle se fut donnée à moi, je cessai de vouloir l’épouser. Bien loin de lui en rien témoigner, j’essuyai quelques larmes qui lui échappèrent, et redoublai mes caresses. Nous assurâmes nos rendez-vous dans des lieux écartés et des maisons empruntées, et cependant j’allais toujours chez elle à mon ordinaire ; cela dura assez longtemps. Enfin au bout de quatre mois elle me dit qu’elle était grosse. J’en fus fâché, mais je ne lui dis pas ; au contraire, pour en faire ce que je voudrais, je lui montrai un amour plus ardent que jamais. Ce fut dans ce temps-là que m’arriva mon aventure du Pont-Neuf où vous étiez.

Des Frans ne put s’empêcher de rire à ce ressouvenir. Quelle est cette aventure, demanda Madame de Contamine ? Est-ce encore quelque coup de scélérat ? Non, Madame, reprit Des Frans, il n’y avait aucune fourbe : il jouait à jeu découvert. Que Monsieur Dupuis, poursuivit-il, la nomme comme il voudra, je n’entreprendrai point de le faire. Eh bien, reprit Dupuis, c’est un coup de fou, d’étourdi et de brutal ; êtes-vous content des épithètes, ajouta-t-il en riant ? Je la veux savoir, dit Madame de Contamine. Volontiers, Madame, dit-il, mon dessein n’est pas de vous rien cacher.

Je vous ai dit, poursuivit-il, que Célénie et moi nous trouvions dans des chambres empruntées et garnies ; il y en a quantité dans Paris, qui ne servent qu’aux amants heureux ; nous en avions une. C’était dans la plus grande chaleur de l’été ; et nous nous faisions très souvent un plaisir de nous mettre nus comme la main. Cela n’est pas fort honnête ; mais nous étions l’un et l’autre trop emportés pour y prendre garde. L’envie me prit de me baigner, nous fîmes une partie six que nous étions, dont Monsieur Des Frans fut un. Nous allâmes sous le Pont-Neuf. Ces Messieurs restèrent proche du bateau, et Gallouin et moi, qui nous faisions un plaisir de nager et de plonger, nous allâmes directement sous le pont, où nous montions à la machine, et nous jetions du haut d’une seconde chambre. Il y avait quantité de monde qui nous regardait nous donner la passade ; entre autres un coquin de soldat qui était sur le rebord du pont où la canaille fait ses ordures, et avec le pied il nous en jetait. Je levai le nez pour lui dire de cesser, et il m’en tomba justement sur le visage.

Vous en riez ; et qui n’en rirait ? Les regardants en rirent aussi. Je n’en ris pas moi, je plongeai pour me nettoyer ; et coupant entre les bateaux, je vins prendre terre au-dessous des degrés. Je les montai nu, et à la merci des coups de fouet des charretiers qui ne me les épargnèrent pas, je passai sur le Pont-Neuf, et tombai côte à côte sur mon coquin de soldat qui croyait en être quitte. Je le pris par les cheveux, je lui donnai trois ou quatre coups de poing sur le nez, et le jetai du haut du pont dans la rivière, où je me jetai après lui. La surprise que mon action lui avait causée, et une si grande chute l’avaient étourdi. Ses habits l’entraînaient au fond de l’eau ; et si on n’avait été à son secours, c’était un soldat noyé. J’empêchai bien que ce ne fût notre bateau. Le batelier n’osa contredire un homme aussi en colère que j’étais. Mes amis me rejoignirent, j’étais dans une fureur épouvantable, tout sanglant des coups de fouet. Je ne vis rire personne, je ne l’aurais pas souffert de qui que c’eût été. Nous nous rhabillâmes, et j’obligeai le batelier de me passer du côté du quai de Conti, où on avait porté le maraud. Nous étions tous d’un air à faire trembler la canaille, et nos laquais marquaient ce que nous étions.

Je trouvai le soldat à terre entouré de plus de mille personnes, entre autres de plus de quarante soldats comme lui. Tout mourant qu’il était, on ne put pas m’empêcher de lui casser ma canne sur le corps. Et ses camarades ne firent pas mal de s’écarter. Nous repassâmes sur le pont où nous trouvâmes des rieurs que j’accommodai si bien, que j’ôtai l’envie de rire aux autres. Je revins sur le quai de l’École, où je ne trouvai pas un charretier. Je fis par nos laquais couper les attirails, et le pis que je pus ; après cela je me laissai conduire par mes amis avec qui je remontai en carrosse pis qu’enragé, tant des marques que j’avais sur le corps, que des railleries qu’on pouvait me faire du sujet qui me les avait attirées.

Je n’avais songé qu’à Célénie, à qui je n’aurais plus osé me montrer. Je fus plus de huit jours que mes chemises me tenaient au corps, et plus de six semaines à en porter des marques.

Je fus guéri enfin et n’y songeai plus. Célénie m’avait dit qu’elle était grosse, et je n’avais plus aucune envie de l’épouser. Je m’étais aperçu que ma famille, mon bien, la figure que je pouvais lui faire faire dans le monde, en un mot son ambition, avaient eu plus de part à ses faveurs, que l’amour qu’elle avait pour moi. Elle était d’un intérêt sordide, la générosité et le désintéressement d’une épouse étaient des vertus qu’elle ne connaissait pas, ou qu’elle ne voulait point pratiquer. Je lui avais remarqué des emportements qui me plaisaient fort dans une maîtresse, mais qui me faisaient trembler dans une femme. Tout cela m’avait fait résoudre à ne l’épouser jamais. Elle m’avait dit en me parlant de sa grossesse, qu’il fallait la découvrir à sa mère ; je me trouvai embarrassé de cette prière. Je la priai d’attendre quelque temps à se déclarer, pour prendre les mesures justes, lui disais-je ; mais en effet, afin que je pusse avoir le temps de songer à quelque expédient qui me tirât d’intrigue.

Dans ce temps, sa sœur trouva parti et même fort avantageux. J’en fus réjoui, non pas pour l’amour d’elle, dont je ne me souciais guère ; mais parce que c’était moins d’un Argus. Je fondai là-dessus ma liberté. Je redoublai mes soins, mes assiduités, et mes libéralités auprès de Célénie, pour l’engager à force d’amour à consentir à tout ce que je voudrais. J’en vins à bout, et cela parce que je la mis sur le pied de croire que l’amour que j’avais pour elle était trop fort pour m’en pouvoir jamais dégager. Une fille qui s’aime, et qui est charmée de sa propre beauté, est toujours la dupe de l’amour-propre, et de celui que les autres lui témoignent. J’en fis l’expérience par la facilité que je trouvai à lui faire goûter mes raisons qui ne valaient pas grand-chose.

Je n’avais point parlé à ma mère de Célénie ; je ne lui avais point dit que je voulais l’épouser ; je ne l’avais point informée de la demande que j’en avais fait faire ; je n’étais pourtant point en âge de me marier sans son consentement : mais j’avais supposé qu’elle me le donnerait, ou j’avais résolu de m’en passer. Voilà, comme vous voyez, de beaux sentiments. Il est vrai que la manière dont elle en usait avec moi, et le peu de part qu’elle paraissait prendre à mes actions semblait m’autoriser à ne me pas arrêter à tout ce que le respect pouvait exiger de moi. Quoi qu’il en soit, il est certain que je connaissais bien que je faisais mal ; mais il est certain aussi que je ne me mettais pas en peine de mieux faire.

Elle sut que j’avais fait faire cette demande, et le sut justement comme mon frère était à Paris. Nous logions tous deux chez elle ; mais nous n’avions garde de nous quereller. Nous évitions avec soin l’un et l’autre les occasions de nous parler, et nous ne nous étions pas vus depuis son retour. Nos parents furent scandalisés du peu d’union qui était entre nous. On nous en parla à chacun en particulier ; mon oncle se chargea de traiter avec moi. Il m’envoya quérir, et me dit tout ce qu’un honnête homme et un bon parent peut dire à un jeune homme qui se perd. Il voulut m’obliger à faire comme cadet les premières démarches du raccommodement avec mon aîné. Il me dit que notre désunion mettait le poignard dans le cœur de ma mère, et jetait toute la famille dans le trouble.

Je lui dis que ma mère ne devait s’en prendre qu’à elle. Qu’elle savait fort bien que toute l’obligation que je lui avais se bornait à celle de m’avoir mis au monde. Que cette obligation était si générale et si commune, qu’elle ne méritait pas d’être comptée à moins qu’elle ne fût soutenue par d’autres, qui me fissent connaître que j’étais aussi bien son fils par le cœur que par le sang. Que c’était ce qu’elle n’avait jamais fait. Que comme je savais bien qu’elle ne m’aimait pas, et qu’elle ne m’avait jamais aimé, j’avais cru lui faire plaisir de me retirer de sa table. Que c’était la seule cause qui m’obligeait de manger ailleurs. Que si je lui déplaisais encore jusqu’au point de ne pouvoir me souffrir dans la même maison où mon frère demeurait avec elle, elle pouvait s’en expliquer ; que cette nouvelle dureté ne me surprendrait pas, et que j’irais loger ailleurs, quoique la maison fût à moi, et qu’ils n’y eussent pas un denier de droit ni l’un ni l’autre, puisqu’elle m’était tombée par le partage. Que je n’avais osé lui faire paraître par mes assiduités auprès d’elle toute la tendresse et le respect que j’avais effectivement pour elle : mais que ne m’étant jamais vu traité par elle en fils, je m’étais insensiblement accoutumé à ne la plus traiter en mère. Que pour mon frère, bien loin de lui vouloir du mal, je souhaiterais lui rendre service, et que je le ferais aux dépens de mon sang, si l’occasion s’en présentait : mais que j’avouais que la distinction que ma mère mettait entre nous me déplaisait ; et que je ne pouvais pas voir de bon cœur un homme, à qui on m’avait si cruellement sacrifié, quoique je fusse aussi légitime que lui.

Ces raisons qui furent trouvées plausibles par Monsieur Dupuis, ne furent pas trouvées déraisonnables par mes autres parents, ni par ma mère même. Il y avait plus de quatre mois que je ne l’avais vue, bien loin de lui avoir parlé. On ménagea une entrevue entre nous ; je n’y résistai point. Tout se passa en plaintes, en éclaircissements, et en justifications de part et d’autre, et n’opéra rien pour ma fortune, et nous mit mon frère et moi aux épées et aux couteaux.

Tous mes parents avaient dîné au logis. Je m’y étais trouvé malgré moi, car j’enrageais de voir que quelque tendresse que ma mère eût témoigné avoir pour moi quelques jours auparavant, elle ne changeait pas de manière ; et je voyais Monsieur mon frère sur un pied tellement au-dessus de moi, que je me faisais honte à moi-même.

On avait parlé à table de Célénie, et de la demande que j’en avais faite. Je n’eus garde de dire ce que je pensais là-dessus, ni les termes où nous en étions elle et moi. Au contraire, je me fis une nécessité d’honneur de soutenir ce que j’avais fait. Le vin se mêlait de la partie, on me railla ; je répondis le mieux que je pus ; mais comme les rieurs n’étaient pas de mon côté, je fus pillé. J’avais soutenu en homme qui entendait raillerie toutes celles qu’on m’avait faites ; mais je fus assommé de celle que mon frère fit mal à propos. Comme il ne regardait Célénie que du haut de sa fortune ; et qu’en effet ce n’était pas un bon parti pour moi, elle lui paraissait tout à fait au-dessous de lui. Il la traita comme une gueuse et une misérable. Je lui répondis d’une manière à lui imposer silence, s’il avait eu quelque égard pour moi ; mais il continua ses airs de mépris qu’il finit par dire, en prenant un ton de village : Palsangué puisque nous allons entrer dans son alliance, faut que j’allions lui faire la révérence. Je ne lui fis qu’une inclination de tête, à quoi on ne prit pas garde ; mais je me résolus de venger le mépris qu’il faisait en ma présence, d’une fille qu’il était persuadé que j’aimais.

Je me déterminai à lui faire mettre l’épée à la main. Je ne fus retenu de le faire dans le moment, que par la présence de la compagnie qui se dissipa en peu de temps. Tout le monde sortit, et ma mère, après avoir fait les civilités de chez elle, rentra dans sa chambre assez éloignée de la salle où nous avions dîné. Mon frère s’était jeté sur un lit de repos, et moi j’avais pris un livre à la main. Sitôt que je m’aperçus que ma mère ne pouvait plus nous entendre, je courus fermer le verrouil de la porte, et je m’avançai vers mon frère : allons, Monsieur, lui dis-je, en mettant l’épée à la main, il faut voir si vous avez aussi bonne épée que bonne langue. Je vous demande raison, et des distinctions de ma mère, et de vos mépris pour Célénie. Vous n’y pensez pas, me dit-il, ce que j’en ai dit n’a été que pour la conversation, sans dessein de vous choquer. Je ne veux point de justification de votre part, lui dis-je, je veux que vous vous défendiez ; mais dépêchez-vous, le temps est trop cher pour le perdre en paroles. Comme il vit que mon dessein n’était pas de l’épargner, il mit aussi l’épée à la main.

Je vous ai dit qu’il était plus méchant que moi, il me le fit voir. Il resta longtemps sur la défensive. Ah morbleu, lui dis-je, vous m’épargnez ; voyons si cela durera ; en même temps je le pressai plus vivement que je n’avais fait. Je le blessai ; son sang qu’il sentit couler le mit à mon égard dans la même situation où j’étais pour lui. Nous ne nous ménageâmes plus : notre sang que nous vîmes tous deux couler, nous rendit furieux, et l’un de nous deux serait assurément resté sur la place, si ma mère et les domestiques accourus au bruit, n’avaient enfoncé la porte. Il arrivèrent assez tôt pour me sauver la vie ; mon épée était embarrassée par la pointe dans un nœud de rubans qui pendait à la garde de celle de mon frère ; l’espace n’était point assez grand pour me jeter en arrière, et il me pressait extrêmement. Le péril où j’étais m’avait obligé de sauter à lui : nous nous tenions au corps, et comme il est beaucoup plus robuste que moi, j’aurais infailliblement succombé. Nous avions chacun trois blessures au bras et au corps. Notre sang et la colère nous rendaient affreux, et ne nous permettaient pas d’examiner ni nos paroles, ni nos actions. Les domestiques étaient transis d’étonnement, et ma mère pleurait et criait comme une femme. Je ne m’arrêtai point à lui prêter audience : voilà Madame, lui dis-je en sortant, le premier fruit de votre égalité de tendresse. Au revoir, Monsieur, poursuivis-je parlant à mon frère, je vous demanderai mon reste une autre fois, ou je vous donnerai le vôtre. Oui, oui, dit-il, volontiers, nous ne serons pas longtemps sans nous trouver, puisque nous nous chercherons.

Je montai dans mon appartement où je ne voulais rester qu’autant de temps qu’il me fallait pour me faire panser. Mon dessein était d’aller dans la chambre où nous nous voyions Célénie et moi, mais je ne le pus pas. À peine fus-je pansé que mon oncle entra, et qu’une faiblesse qui me prit, obligea le chirurgien, son garçon et mon valet de me mettre au lit. J’étais le plus maltraité, quoique les blessures que j’avais faites à mon frère fussent dans des endroits bien plus dangereux ; mais elles étaient moins profondes que les miennes, dont deux me perçaient le haut du bras à un travers de doigt de distance, et l’autre le défaut de l’épaule sous l’aisselle. Peu après que je fus revenu de ma faiblesse ma mère entra dans ma chambre. Ma colère était passée, et Monsieur Dupuis prit hautement mon parti. Je ne voulus pas faire semblant de m’apercevoir que ma mère avait toujours resté auprès de mon frère, sans songer à moi, qu’après l’avoir vu en sûreté. Je lui demandai fort doucement comment il se portait. Elle me dit qu’il était fort mal. J’en suis fâché, repris-je, mais cela ne serait pas arrivé, s’il ne s’était mêlé que de ses affaires. Ma mère s’emporta contre moi à mille reproches, et m’en dit tant, qu’enfin je la priai de me laisser en repos.

Je voulus sortir du logis dans le moment, elle ne voulut pas le permettre ; et mon oncle, à qui je me rapportais de tout, n’y voulut pas consentir ; il me fit voir que j’aurais tort d’en user à ma tête. Pour ne plus vous parler de cette malheureuse affaire, qui fut assoupie par les soins de la famille, il faut vous dire qu’elle ne passa pas outre, et que les domestiques eurent ordre de n’en point parler. J’en fis avertir Célénie ; elle vint me voir, je lui dis ce qui en était, et pris même des mesures avec elle pour l’épouser dans mon lit, si ma vie eût couru hasard. Elle me remercia de tout, et pleura de bonne grâce. Mon frère qui ne garda le lit que quinze jours, la vit en sortant. Il la combla de civilités, et lui dit comme les gens avaient ordre de le dire, que nous avions été attaqués par des voleurs.

Dès qu’il put sortir de sa chambre, il monta dans la mienne. Sa visite que je n’attendais pas me surprit, nous nous embrassâmes. Il me dit qu’il était au désespoir de ce qui s’était passé, et que, puisque j’étais d’humeur de prendre si à cœur les railleries innocentes qu’il avait voulu me faire, il me promettait non seulement de ne m’en jamais parler, mais même de faire ses efforts pour faire consentir ma mère à ma satisfaction. Je lui répondis qu’il devait être content de l’avantage qu’il avait sur moi par l’âge et par la fortune, sans pousser ses droits jusqu’à me prendre pour son jouet. Que j’oubliais volontiers ce qui s’était passé, et que je le remerciais de ses offres. Que je n’avais pas besoin du consentement de ma mère, et que je ne me marierais plutôt jamais, que de lui en demander aucun. La réponse était fort peu civile, comme vous voyez ; mais telle qu’elle était il s’en contenta. J’allai le visiter à mon tour ; il me reçut parfaitement bien. Ma mère vit avec joie notre réconciliation, qui fut assurément sincère ; car depuis ce temps-là nous avons vécu en bonne intelligence, sans néanmoins nous mêler des affaires l’un de l’autre, qu’autant que nous nous en sommes priés. Il m’a offert plusieurs fois de me rendre ce qu’il a à moi ; mais le sachant en bonne main, et cela n’étant pas capable de me donner une charge aussi belle que la sienne, et ne voulant pas m’établir dans une moindre, je le lui ai laissé. Je lui ai mandé que j’allais épouser Madame de Londé ; et en considération d’un mariage si honnête, et qui m’est si avantageux, il m’a offert des choses que je n’attendais point de lui, et qui me font connaître que dans l’occasion le bon sang ne se dément point, et que les frères sont toujours frères.

Pour revenir à Célénie, qui, comme je vous ai dit, m’était venue voir, et qui m’avait remercié d’avoir si bien pris son parti ; elle écouta toutes les raisons que je voulus lui donner pour l’empêcher de découvrir sa grossesse. Je lui fis comprendre que sa sœur allant se marier, il fallait que nous différassions ; afin qu’on ne crût point que ce fût la nécessité qui l’obligeât à se marier en même temps qu’elle. Qu’il était de notre intérêt de cacher ce qui en était, parce que si sa mère le savait, et qu’elle connût qu’il m’était impossible de me dédire, elle ne nous accorderait pas par notre contrat de mariage, des conditions aussi avantageuses qu’elle nous en accorderait dans un autre temps. Que de plus, ce qui s’était passé entre mon frère et moi, serait sans aucun fruit à mon égard, si je ne me ménageais pas auprès de ma mère, qui commençait à se repentir de ses duretés pour moi, et qui les redoublerait sans doute, si elle venait à connaître que mon mariage fût forcé. Que j’avais intérêt de ménager le commencement de ses bons sentiments, qui peut-être n’étaient pas volontaires, et que je ne trouvais pas à propos de lui donner aucun nouveau sujet de plainte, parce qu’elle ne manquerait pas de le faire servir de prétexte pour se dédire de tout ce qu’elle avait promis de faire pour moi.

Toutes ces raisons, quoique faibles, ne laissèrent pas de la persuader. Il est vrai qu’elles étaient soutenues par des marques de tendresse qui auraient trompé la fille du monde la plus incrédule. Elle me promit donc de cacher avec soin l’état où elle était. Elle est grande et bien faite, ainsi elle réussit mieux que n’aurait pas fait une femme de petite ou de moyenne taille. Elle assista aux noces de sa sœur sur son sixième mois, sans que personne y connût rien. Lorsque sa grossesse augmenta tout à fait, elle ne mit plus de corps et se plaignit d’être malade pour rester au lit, ou être toujours en robe de chambre ; enfin elle prit tant de soin qu’elle réussit.

Si je n’avais pas été moi-même acteur dans cette comédie, je douterais qu’elle fût vraie ; mais la réussite m’a convaincu de sa vérité. Je la voyais tous les jours, mes visites n’étaient point suspectes. Il n’y avait plus que la mère ; et l’ayant toujours mise sur le pied de me regarder comme son gendre, et lui ayant donné comme à sa fille les raisons que j’avais de différer, par rapport aux bontés que ma mère avait pour moi, celle de Célénie me laissait tout le temps d’entretenir sa fille dans son lit. Je me plaignais devant elle de cette maladie, et j’en faisais un des articles qui retardait le mariage.

La bonne femme n’était pas fâchée qu’il fût un peu retardé, tant de mariages coup sur coup l’auraient trop épuisée : ainsi chacun ayant ses vues pour différer, qui que ce soit ne pressait l’autre de terminer, quoique chacun fît semblant de souhaiter que la chose fût déjà conclue. Célénie se levait les soirs, nous allions assez souvent nous promener ensemble ; et lorsqu’elle fut sur son neuvième mois, je la menai chez une sage-femme fort habile, pour savoir à peu près le temps qu’elle serait délivrée de son fardeau. Cette femme, nommée la Cadret, demeurait dans la rue Saint-Antoine, au coin d’une petite rue devant celle de Geoffroy-l’Anier. Elle lui dit qu’elle avait encore quinze jours à courre, et que jusque-là, elle n’avait autre chose à faire que de se bien nourrir, et de se bien divertir. Je lui donnai ce qu’elle voulut pour acheter les hardes nécessaires à un enfant, et pour arrêter une nourrice ; et au bout de quinze jours j’y remenai Célénie.

Je vous ai déjà dit que je ne croirais pas moi-même ce que je vais vous dire, si je n’en avais été témoin oculaire. Vous savez où Célénie demeurait, je vous ai dit où demeurait la Cadret, ainsi vous pouvez voir que le chemin est extrêmement long d’un endroit à l’autre ; cependant Célénie le fit à pied tant en allant qu’en revenant, et ne voulut jamais se servir d’une chaise à porteur que j’avais fait tenir prête. Cela m’a tout à fait convaincu qu’une fille, quelque délicate qu’elle soit, est capable de tout pour cacher une faute qu’elle a faite, et se retirer en secret de l’abîme où son peu de vertu l’a précipitée. J’allai chez elle le soir à mon ordinaire ; je la trouvai en robe de chambre. Nous allâmes chez la Cadret environ sur les sept heures du soir au mois de novembre ; et quoique la saison fût fort avancée, le temps était fort doux, et propre à la promenade. Il était temps : à peine fut-elle dans la chambre de cette femme, que les douleurs la prirent ; et cette même Célénie, qui avait jeté des cris fort douloureux la première fois qu’elle avait hasardé de devenir grosse, mit au monde une petite fille sans faire d’autre bruit qu’un grand soupir, malgré la différence qu’il y a du plaisir de l’un aux douleurs de l’autre. Nous sortîmes de là qu’il n’était pas plus de neuf heures ; et quelque chose que je pusse lui dire, il me fut impossible de l’obliger à se servir d’aucune commodité pour retourner chez elle.

Cet enfant fut mis en nourrice ; je l’ai élevé jusqu’à l’âge de six ans qu’il est mort de la petite vérole, ou d’une autre maladie que sa garde m’a donnée pour argent comptant ; et cette mort n’est arrivée que depuis environ deux ans. Je reconduisis Célénie chez elle ; elle garda le lit quatre jours, et pas plus. Si elle avait été mariée, elle en aurait eu pour plus de six semaines.

Je fis baptiser son enfant sous mon nom et le sien, mais non pas comme légitime ; et n’ayant plus envie de l’épouser, je n’appliquai mes soins qu’à m’en sauver par quelque dehors honnête, et je crus qu’une absence me ferait réussir. J’en cherchai l’occasion de tous côtés, et j’eus recours à mes anciennes connaissances. Je ne puis m’empêcher de vous raconter une aventure bouffonne qui m’arriva dans leur compagnie, chez cette même sage-femme.

Nous revenions quatre de souper dans la rue de la Mortellerie, il était près d’une heure après minuit. Nous étions à pied ; le temps se mit tout d’un coup à la pluie d’une si grande force, qu’il semblait que ce fût un nouveau déluge. Nous ne savions où nous mettre à couvert à l’heure qu’il était, et il faisait si obscur qu’à peine on pouvait distinguer les rues. J’aperçus de la lumière chez la Cadret, où il n’y avait que quinze jours que Célénie était accouchée ; l’enfant était encore chez elle. Elle nous mit dans la même chambre ; nous y allumâmes du feu pour nous sécher, et y passer la nuit et le mauvais temps.

La chambre où nous étions n’était séparée que par une cloison, d’une autre chambre où cette femme travaillait à soulager une fille qui rendait avec douleur le fruit de ce qu’elle avait reçu avec plaisir neuf mois auparavant. Ces aventures ne sont pas rares chez des sages-femmes, et celle-ci fut risible pour tout le monde. Cette fille était toute jeune, et souffrait fort impatiemment les douleurs qu’elle ressentait. Elle criait à pleine tête, et parmi des paroles mal articulées, je distinguai trois ou quatre fois celle-ci, du beurre ? du beurre ? Nous venions de faire la débauche, et nous avions besoin de quelque chose pour apaiser les fumées du vin. À cette parole de beurre tant de fois répétée, je courus à la porte de la chambre où était cette fille, je l’entrouvris : n’usez pas tout le beurre, dis-je à la Cadret, gardez-nous en pour nous faire une soupe à l’oignon. Mon compliment que j’avais fait d’un air fort naïf, opéra ce que je n’attendais pas. La Cadret se mit à rire de toute sa force ; j’en fis autant, tant parce que je la voyais rire, qu’à cause que je voyais en même temps la pauvre créature couchée sur le dos devant le feu, les deux genoux levés et écartés dans un état tout grotesque. La diablesse s’en mit à rire aussi et de si bon cœur, que l’effort qu’elle fit, fit sortir l’enfant dans l’instant même. On nous donna du beurre pour faire notre soupe à l’oignon ; et parce que j’avais plus servi à l’accouchement que tout autre, je fus parrain de l’enfant. La cérémonie ne fut pas fort magnifique, mais elle fut bachique ; nous ne quittâmes que le soir la table et la maison.

Pour revenir à Célénie, je lui fis entendre que pour lui donner le temps de se remettre de ses couches, il était à propos que nous vécussions sagement ensemble. Que ce n’en était pas le moyen que de rester l’un auprès de l’autre. Que nous n’aurions jamais assez de force sur nous-mêmes, pour résister aux occasions, et qu’il valait mieux que nous nous séparassions. Elle en fit bien des difficultés ; mais à force de protestations, je la fis consentir que j’allasse passer à la campagne jusqu’au carnaval, que je lui promis d’être à Paris pour nous voir pour toujours.

Justement comme je sortais de sa chambre, après avoir pris congé d’elle qui était dans son lit, non plus pour ses couches, mais pour une petite fièvre, j’aperçus son cabinet ouvert. Je mis la main sur une bourse qui était dedans, où je savais qu’elle renfermait ce qui lui était de conséquence. Je l’emportai, et trouvai dedans la promesse de mariage que je lui avais faite. C’est toujours autant de pris, me dis-je à moi-même ; si je veux l’épouser, cette promesse est inutile ; et si je ne le veux pas, il ne faut pas lui laisser entre les mains le moyen de me faire de la peine. Ainsi je déchirai ce papier sans scrupule, et même avec joie, et je partis pour aller en Bretagne, sans songer pas plus à Célénie que si je ne l’avais jamais vue.

Je restai hors de Paris, non seulement l’hiver, mais une bonne partie du printemps ; je ne revins que douze jours après Pâques. La première nouvelle que j’appris, fut que Célénie allait épouser Alaix que vous connaissez. Je n’en crus rien au commencement ; mais la certitude des bans publiés ne me laissa plus aucun doute. J’allai chez elle l’après-midi ; ma présence l’étonna, mais ne la déconcerta pas. Son accordé était avec elle : voilà Monsieur Dupuis, lui dit-elle en me montrant à lui, de qui je vous ai plusieurs fois parlé. C’est donc vous, Monsieur, lui dis-je, qui allez épouser Mademoiselle ? Oui, Monsieur, me répondit-il, puisque Mademoiselle y veut bien consentir. Vous ne pouvez pas trouver, lui dis-je, une fille de plus de mérite, de quelque côté que vous la tourniez ; il ne faut que la voir et la connaître pour en juger comme moi. J’en suis persuadé, Monsieur, me répondit-il. Cette conversation m’ennuyait trop pour la continuer, je les laissai et j’allai trouver la mère.

Quoi, Madame, lui dis-je, il est donc vrai que malgré votre promesse, vous allez marier Célénie ? Ne vous souvient-il plus de me l’avoir promise ? Il y a si longtemps, Monsieur, me répondit-elle ; et vous m’avez paru l’avoir si bien oublié vous-même, que je n’ai pas cru devoir m’en souvenir seule, contre l’inclination qu’elle m’a avoué avoir pour Monsieur Alaix. Si bien donc qu’elle l’aime, et qu’elle m’est infidèle, repris-je ? Je ne m’opposerai point à son bonheur, continuai-je, mais tout au moins je compte que vous ne trouverez pas mauvais que j’aie un moment de conversation particulière avec elle. Ce n’est pas pour la faire changer de résolution ; j’entreprendrais vainement de fixer l’inconstance d’une fille, mais je suis fort aise de m’éclaircir avec elle de quelque chose qui me tient au cœur. Je ne vous empêcherai point de faire vos explications ensemble, reprit la mère, vous pouvez lui parler quand il vous plaira ; mais je ne crois pas que vous avanciez beaucoup, ni que vous puissiez rompre les choses dans l’état qu’elles sont. C’est à cause de cela même, lui dis-je, et je vous supplie de la préparer à me parler seul à seul demain matin. Je sortis ensuite de cela vivement en colère contre Célénie.

Son mariage m’était indifférent dans le fond, puisque je ne voulais plus l’épouser ; mais je ne voulais pas lui laisser l’honneur de me quitter la première. Je voulais que notre rupture fût un fruit de mon dégoût, et non pas de son inconstance ; il me semblait que mon mérite y était intéressé. Je ne voulais pas l’épouser, mais je ne voulais pas qu’elle épousât Alaix par son choix. Je différai à prendre mes résolutions jusqu’à ce que je lui eusse parlé.

Ce fut le lendemain matin, sans attendre plus tard. J’entrai dans sa chambre ; elle était levée, mais non pas encore habillée. Son négligé me plut plus que tous les ajustements que les femmes croient qui relèvent leur beauté.

Il est donc vrai, belle Célénie, lui dis-je, que vous êtes infidèle ? J’avais accusé de fausseté tout ce qu’on m’avait écrit de votre engagement ; je croyais être en droit de me reposer de votre fidélité sur ce qui s’est passé entre nous : mais comme vous avez apparemment tout oublié, je suis venu exprès en poste pour vous en faire souvenir. Parlez sincèrement, Alaix est-il un choix de votre cœur, ou de votre mère ? Est-ce l’autorité de vos parents, ou votre inconstance qui vous arrache à ma tendresse ?

Voulez-vous achever de me désespérer, me dit-elle d’un air dédaigneux ? N’est-ce pas assez pour vous, d’avoir si cruellement abusé de ma faiblesse pour vous, et de ma bonne foi ? Est-il temps de me dire que vous m’aimez encore, quand vous me voyez presque entre les bras d’un autre ? N’êtes-vous pas le plus fourbe de tous les hommes, non seulement de m’avoir trompée, mais encore de m’avoir ôté les moyens de faire voir votre perfidie ? N’avez-vous pas repris lâchement la promesse de mariage que vous m’aviez faite ? N’êtes-vous pas parti sans presque me dire adieu ? M’avez-vous fait savoir de vos nouvelles ? M’avez-vous même fait savoir où vous étiez ? Ne m’avez-vous pas par là ôté les moyens de vous écrire, et de vous faire savoir ce qui m’arrivait ? Allez, poursuivit-elle, laissez-moi en repos. Contentez-vous que j’oublie tout ce que j’ai fait, et que je ne porte pas ma vengeance jusqu’aux extrémités que mérite un aussi grand scélérat que vous. Fort bien, repris-je, le compliment est honnête : mais enfin me voilà revenu repentant, tout à vous, et prêt à vous épouser ; le voulez-vous ? Je sais les moyens infaillibles de vous retirer du précipice où vous êtes. Vous épouser, moi, reprit-elle avec colère, j’aimerais mieux me voir attachée à la potence qu’à un homme aussi perfide que vous ! Vous ne m’aimez donc plus à ce compte, lui dis-je ? Bien loin de vous aimer, dit-elle, je vous hais de toute mon âme ; et la présence du plus horrible des démons, me donnerait moins d’horreur que la vôtre. Les termes sont forts, lui dis-je. Ils ne le sont point assez, reprit-elle, pour exprimer ce que je pense sur vous.

J’avoue que ces airs de fierté et de mépris, à quoi je ne m’étais point attendu, me terrassèrent ; je l’en aimai davantage, et je repris dans le moment un dessein sincère de l’épouser, et de l’enlever à Alaix. Hé quoi, belle Célénie, repris-je dans ce sentiment, avez-vous oublié que vous êtes attachée à moi par des liens qu’il est de votre honneur de rendre éternels et innocents ? Avez-vous oublié qu’un enfant n’attend que de vous, un droit que Dieu, la nature, et votre honneur vous défendent de lui refuser ? J’ai tout oublié, dit-elle avec dédain. Je ne l’ai pas oublié moi, repris-je à mon tour d’un air fier. Je vois bien que mes honnêtetés vous aigrissent ; il faut vous rendre traitable par d’autres voies. Je suis en possession de vous faire tenir parole, ou de vous faire passer pour une infâme ; je vous en donne le choix. Résolvez-vous tout à l’heure, mon dessein n’est pas d’attendre plus longtemps à vous faire expliquer.

Ah traître, dit-elle les larmes aux yeux ! Faut-il que vous acheviez de me rendre malheureuse ? Tenez, dit-elle en se découvrant le sein, percez si vous n’êtes pas satisfait ; au moins quand je serai morte, je serai à couvert de vos persécutions. Il n’est pas question, repris-je en hochant la tête, de jouer ici le personnage d’héroïne de théâtre ; il faut parler juste : voulez-vous m’épouser ou non ? Je ne vous épouserai jamais, répondit-elle, y allât-il de ma vie. Eh bien, repris-je, il faudra voir si votre amant voudra bien vous épouser après que je lui aurai parlé. Seriez-vous encore assez scélérat pour cela, reprit-elle ? Que vous fait notre mariage ? Il est certain que vous ne m’aimez plus. Tout ce que vous faites ici auprès de moi, ajouta-t-elle, n’est qu’une comédie ; car dans le fond vous seriez au désespoir d’être pris au mot.

Non, c’est mon intention, lui répondis-je. Vous vous plaignez que je vous ai ôté la promesse que je vous en avais faite ; donnez-moi une plume et du papier, je n’ai que faire d’encre ; j’en vais faire une autre de mon sang, où je reconnaîtrai votre enfant, et que ce n’est qu’en faveur de moi que vous romprez avec Alaix. Envoyez chercher un notaire, je vais signer un contrat. Que voulez-vous que je fasse de plus ? Les sûretés que je vous offre ne valent-elles pas bien celles que je vous ai emportées ? Ne vous reposez plus sur mes paroles, venons aux effets. Est-ce à moi, ajoutai-je, à vous presser d’accepter des offres que votre vertu devrait vous prescrire, et que vous devriez me presser d’accepter ?

Vous n’êtes qu’un fourbe, me dit-elle, en se laissant aller sur un siège, et en pleurant. Je me jetai à ses genoux ; je redoublai mes protestations, et voulus, pour achever de faire la paix, reprendre avec elle mes anciennes libertés. Je l’enlevai de sa chaise, et la portai sur son lit. Elle ne cria point, mais elle se défendit d’une vigueur qui me surprit, et qui m’a convaincu qu’il est impossible qu’un homme triomphe d’une femme malgré elle. Je fus épuisé le premier. Notre combat nous avait mis l’un et l’autre dans un désordre que vous auriez de la peine à vous imaginer. Elle se déroba de mes bras, et se jeta sur mon épée ; je la lui arrachai des mains. Elle me sauta aux yeux, et m’égratigna tellement, que dans un moment j’eus le visage tout en sang. Je me mis en colère tout de bon, et lui donnai un soufflet bien fort ; action plus digne d’un crocheteur que d’un homme comme moi. J’en eus une telle honte, que je ne pus ouvrir la bouche pour dire un mot.

Tout cela s’était passé sans dire la moindre parole de part ni d’autre. Elle alla se remettre à pleurer sur son siège ; et moi tout défiguré je sortis, après m’être essuyé le mieux que je pus devant un miroir : et pour cacher l’état où j’étais, autant que la confusion que j’avais d’avoir mis la main sur Célénie autrement que pour la caresser, je n’ôtai point mon mouchoir de dessus mon visage, et je me retirai dans ma chambre, enragé de l’état où j’étais, et de ce que j’avais fait. Il est certain qu’il semblait que tous les chats de Paris eussent essayé leurs griffes sur mon visage. Je fus près d’un mois sans pouvoir sortir.

Sitôt que je fus chez moi, j’écrivis à Célénie une promesse de mon sang bien étendue, et la mieux conçue qu’il m’avait été possible, n’ayant aucune envie de la dédire. J’y joignis la lettre la plus tendre que je pus, où je lui demandais pardon de tout ce qui avait pu lui déplaire dans ma conduite. Je la faisais ressouvenir que la véritable vertu d’une femme consiste dans une attache entière à la personne de son époux, à qui elle doit être toujours prête de tendre les bras. Qu’elle avait dû me considérer comme tel, dès qu’elle s’était donnée à moi. Que son honneur, sa vertu, son enfant, son salut, et toutes choses enfin devant Dieu et devant les hommes, devaient l’obliger à ne s’en point dédire. Je la suppliais de s’en souvenir, et de ne me jeter pas dans le désespoir en se donnant à Alaix. Enfin, je faisais pour elle le même personnage qu’elle aurait dû faire pour moi, et je finissais par la menacer de la perdre si elle se refusait à la raison, lui promettant d’oublier tous les engagements qu’elle avait pu prendre avec Alaix, pourvu qu’elle les rompît promptement.

Je ne pouvais pas faire plus : je gardai copie de la lettre et de la promesse ; ou plutôt je ne déchirai pas les brouillons que j’avais faits de l’une et de l’autre, ne me sentant pas l’esprit assez tranquille pour écrire de suite. Si je m’étais bien examiné, j’aurais assurément trouvé que ce n’était pas l’amour qui me faisait agir, mais un dépit et une vaine gloire, qui ne me permettaient pas d’être mis patiemment en concurrence avec Alaix, et qui me persuadaient qu’il m’était honteux de lui céder.

Quoi qu’il en soit, j’envoyai la lettre et la promesse bien cachetées ensemble, avec ordre à mon laquais de les donner en main propre à Célénie. Elle le connaissait, y ayant plus de quatre ans qu’il était à moi. Il me dit à son retour, qu’il l’avait fait demander, et qu’elle était venue ; mais que l’ayant reconnu, elle avait fait beaucoup de difficultés de prendre le paquet : qu’enfin elle l’avait pris, lui ayant dit qu’il lui était de grande conséquence. Qu’elle s’était renfermée seule ; et qu’en attendant sa réponse, il s’était informé du mariage, qu’il avait appris que Célénie elle-même en dînant avait fait résoudre que la cérémonie s’en ferait la nuit même, sans attendre plus tard, et qu’elle était avec Alaix seul à seul lorsqu’il l’avait demandée. Il me dit qu’après avoir eu tout le temps de lire ce que je lui avais écrit, elle était venue le retrouver ; et que pour toute réponse, elle lui avait ordonné de me dire ce qu’il allait voir, et qu’elle avait en même temps déchiré et jeté au feu dans sa cuisine les papiers qu’il lui avait donnés.

Cette relation me mit en fureur. J’envoyai chercher un de ces hommes qui écrivent sous les charniers des Saints-Innocents. Je renvoyai mon laquais chez Célénie, avec ordre de prendre garde à tout ce qui se ferait. Je fis copier à cet homme la lettre que mon laquais avait portée à mon infidèle, avec la promesse de mariage, bien résolu d’envoyer le tout à Alaix si elle l’épousait. Je lui fis écrire mon intrigue avec elle, le nom de la sage-femme qui l’avait accouchée, et sa demeure, le nom de l’enfant, la paroisse, et le jour qu’il avait été baptisé, l’endroit où il était en pension, et le nom de sa nourrice. En un mot, je ne lui cachai rien, et lui faisais de sa maîtresse un portrait affreux.

Mon laquais revint sur les trois heures après minuit, qui me dit qu’il y avait eu un grand souper chez la mère de Célénie, où elle avait toujours paru fort modeste ; qu’après le souper ils avaient été à l’église, où ils avaient été épousés. Qu’au retour, ils avaient pris le chemin de la maison d’Alaix, où ils devaient coucher, et où les conviés avaient déjeuné : qu’il avait fait en sorte de se cacher sur une petite fenêtre qui donnait derrière la ruelle du lit nuptial, qui était cachée par une tapisserie, et qui répondait sur une ruelle. Ce laquais qui avait de la bonne foi, m’avoua qu’il y avait eu autant de curiosité dans son fait, que d’envie de me satisfaire, et qu’il s’était mis volontiers au hasard de se casser le col en sautant de cette fenêtre sur le pavé. Qu’il n’avait pas été plus d’un quart d’heure en sentinelle ; qu’il avait entendu Célénie entrer dans cette chambre avec sa mère, ses sœurs, et d’autres femmes qui l’avaient mise au lit, et qui en la déshabillant lui avaient dit mille effronteries, à quoi elle n’avait répondu qu’en pleurant et en soupirant comme une novice. Je ne sais, me dit mon laquais, de quelle manière je pouvais m’empêcher de rire, d’entendre tant de sottises dites si sérieusement. Enfin, poursuivit-il, je n’entendis plus de bruit du tout ; ce qui me fit croire que la belle s’était couchée en attendant son époux, qui est venu peu de temps après, et qui s’est approché d’elle. J’ai entendu qu’il l’a baisée, en lui disant, que pour le coup il la tenait à sa discrétion, et qu’il n’y avait plus moyen pour elle de dire nenni. J’ai été, continua mon laquais, un peu de temps sans rien entendre que des portes qu’on fermait, mais après cela j’ai entendu beau jeu : ç’a été Célénie qui a commencé en jetant des cris fort douloureux, et en appelant sa maman à pleine tête, et qui disait tant de sottises parmi ses doléances, que de peur d’être surpris en éclatant de rire, je me suis jeté de la fenêtre sur le pavé, sans me faire d’autre mal que de me gâter mon habit et mes mains, à cause des boues dont cette maudite ruelle est pleine, et je suis venu tout aussitôt vous en faire le récit, bien fâché que vous n’ayez pas été vous-même à la comédie.

Ce narré acheva de me déterminer à ne plus ménager la fausse vertu de cette femme. Je dis à mon laquais tout ce qui s’était passé entre elle et moi ; je lui lus les copies de ce que j’avais écrit et dicté. Je fis ajouter dans la lettre à Alaix, qu’on était instruit de l’oraison funèbre que Célénie avait chantée à la défaite de son faux pucelage ; qu’on était scandalisé qu’elle eût voulu se donner pour vestale ; que c’était à lui à prendre là-dessus son parti, et à mesurer l’estime qu’il lui devait par rapport à sa vertu. Enfin je fis tout ce que je pus pour la perdre, et dans le fond j’étais fort aise qu’elle m’en eût donné le moyen. Je fis un paquet de tout, que je cachetai d’un cachet de chiffre, et le confiai à mon laquais, à qui je laissai le soin de le faire tenir en main propre, dès le matin même, avant que les mariés fussent levés ; et comme il entrait dans ma vengeance, il s’en acquitta dignement.

Il trouva un homme de sa connaissance, à qui il le donna, et le pria de le porter dans l’instant même ; parce que dit-il, il devrait être rendu dès hier au soir ; et m’étant amusé à boire, je n’ai pas pu le porter, et je ne puis pas encore y aller à présent, parce que mon maître m’attend. Je vous supplie de le porter ; et si on vous demande de quelle part il vient, dites que Monsieur Alaix le saura bien en lisant ; mais donnez ordre qu’on le lui rende sitôt qu’il sera éveillé, parce que c’est une affaire de très grande conséquence.

Cela fut exécuté comme j’ai su depuis. À peine Alaix eut les yeux ouverts, qu’un laquais qui croyait se rendre recommandable par sa diligence, lui donna ce paquet dans son lit. Il se fit faire du feu, se leva en robe de chambre et lut d’un bout à l’autre ; imaginez-vous ce qu’il pensait. Au diable le paquet, dit-il en achevant, et celui qui l’a envoyé. Il fit sortir son laquais ; mais celui-ci curieux et surpris de la surprise de son maître, écouta à la porte. Tenez, Madame, dit-il à Célénie, voilà des vers à votre louange. Elle frémit à cette parole, mais bien plus lorsqu’elle eut jeté les yeux sur ce que c’était. La lettre que je lui avais écrite, la copie de la promesse que je lui avais envoyée, et la lettre qu’on écrivait à Alaix ne lui laissèrent plus douter qu’il ne fût tout à fait instruit : je voudrais bien savoir quels étaient alors ses sentiments. Il n’était plus question de faire la novice ; il était impossible de nier le fait, et très fâcheux de l’avouer. Elle prit pourtant le dernier parti et c’est l’action la plus sincère qu’elle ait faite de sa vie. Sans doute aussi qu’elle connaissait le génie de son époux incapable de s’embarrasser par qui avait été tenu son appartement avant son bail. Elle se leva au plus vite en pleurant, et se jeta à ses pieds, en lui faisant plus de promesses de vivre honnête femme que peut-être il ne lui en demandait ; et surtout elle lui jura de ne me voir de sa vie.

Il faut que son mari lui ait tout pardonné en faveur du sacrifice, car ils font bon ménage ensemble ; et cette aventure-ci n’a pas fait d’éclat par la prudence d’Alaix, et l’intérêt qu’ils avaient tous deux de la taire. À mon égard, je n’ai pas voulu pousser plus avant ma colère contre elle, persuadé que j’en avais assez fait en lui faisant perdre l’estime de son mari. Je ne sais pas ce qu’il en pense ; mais elle lorsqu’elle me rencontre, elle ne me regarde pas ; ou si elle me regarde, c’est avec des yeux de fureur ; ce qui ne me fait aucune peine, lui et elle m’étant très fort indifférents. Voilà ma seconde aventure, qui, je suis sûr, me fait regarder comme un scélérat ; et je vous avoue que quoique toutes mes actions marquent une envie sincère de l’épouser, et que par conséquent je puisse donner mon indiscrétion pour un coup d’amour, au désespoir par un mépris indigne, et jeter tout le blâme sur elle, il est pourtant vrai que j’aurais été terriblement embarrassé, si elle avait rompu avec Alaix pour se donner à moi. Je n’aurais pas pu me dispenser de l’épouser, mais il est constant qu’elle a pris le bon parti. Elle n’aurait assurément pas été aussi heureuse avec moi qu’elle l’est avec lui. Je vous avoue mes péchés, comme vous voyez, vous m’en donnerez l’absolution quand je serai au bout.

Si j’avais fait connaître à Alaix qu’il avait été trompé par sa femme, l’aventure que je vais vous dire va vous faire connaître aussi que je suis trop homme d’honneur pour tromper mes amis, ni souffrir qu’ils le soient.

Un de mes amis de débauche nommé Grandpré, de bonne famille dans la bourgeoisie, recherchait en mariage une fille de famille égale à la sienne, et m’en donna la connaissance. Il y avait longtemps qu’il la fréquentait : il m’en faisait à tous moments des louanges, tantôt de sa beauté, tantôt de sa taille, de sa voix, de son esprit, de ses manières, et enfin il me donna envie de la voir. J’y allai avec lui, et Mademoiselle Récard et moi eûmes bientôt lié connaissance ensemble. Une manière d’esprit jovial, et un peu libertin que je lui remarquai, qui avait beaucoup de sympathie avec le mien, m’attira auprès d’elle. J’y fis de grands progrès en peu de temps ; mais je n’en aurais pas eu davantage en cent ans, à moins que la subtilité ne s’en fût mêlée. Elle avait, comme vous verrez par la suite, le secret de pourvoir à ses besoins sans le secours de ses amants. C’était un de ces esprits libres et brusques en apparence, mais en effet une scélérate. Elle était d’une taille moyenne, la peau un peu brune et rude, la bouche un peu grosse ; mais on lui pardonnait ce défaut en faveur de ses dents qu’elle avait admirables ; les yeux bruns et étincelants, un peu maigre et un peu velue, et toujours pâle : tous signes qui montraient son penchant aux plaisirs de l’amour. J’en portai ce jugement la première fois que je la vis. Grandpré était et est encore un très parfaitement honnête homme, et comme je vous ai dit, un de mes intimes amis. Je lui en dis ma pensée ; il me répondit que j’étais méchant physionomiste, et que Mademoiselle Récard était la fille de Paris la plus sage et la plus retenue.

Vouloir désabuser un amant de la bonne opinion qu’il a de sa maîtresse, et cela sur de simples conjectures, c’est vouloir blanchir un nègre de Guinée avec de l’eau claire. Je ne lui en parlai pas davantage, et je pris le parti d’observer sa maîtresse de près, et de profiter, si je pouvais, des faiblesses de son tempérament. Quoique le portrait que je vous en ai fait n’indique pas une belle personne, il est cependant certain qu’elle était aimable, et qu’elle méritait tout le cœur d’un honnête homme, si elle eût eu de la sagesse et de la sincérité. Je ne pris pas avec elle de ces airs respectueux que j’avais pris avec d’autres ; j’en pris de proportionnés à son caractère et au mien, c’est-à-dire de badinage ; et cela alla si loin, qu’en moins d’un mois j’étais en possession de lui baiser le sein, et d’y mettre la main. J’observais devant le monde une manière toute retenue ; j’aurais fait scrupule de lui toucher le bout du doigt. Je ne lui disais pas une seule parole libre, ni à double sens ; mais lorsque nous étions seul à seul, il n’y a rien d’effronté que je ne fisse ; et enfin, excepté la grosse sonnerie, j’avais eu tout le reste du service. Je n’en voulais pas rester en si beau chemin ; et assurément j’aurais réussi de la manière dont je m’y prenais, si elle-même n’eût craint de n’être pas assez sur ses gardes. Il faut vous dire ce qui l’obligea de se défier d’elle-même.

Sa petite chienne était en chaleur ; et de peur que ce petit animal n’allât chercher quelque amant à l’aventure, elle observait avec grand soin de ne la pas laisser sortir de sa chambre. J’eus pitié de la maladie de cette bête ; j’espérai même profiter de l’exemple, et vous allez voir si je me trompais. Je cherchai et trouvai un fort beau chien, tel que je le voulais. Je l’apportai chez Mademoiselle Récard, et le mis à terre. Il eut bientôt fait connaissance avec Orange ; c’était le nom de sa petite chienne. Je lui fis remarquer leurs caresses, et lui dis que les animaux nous montraient à vivre. Je poussai ma morale sur un si beau sujet tant qu’elle put s’étendre. Enfin Orange se laissa gratter où il lui démangeait. Je le fis remarquer à sa maîtresse, et lui persuadai de se rendre traitable comme elle. On n’a jamais demandé à une fille les dernières faveurs, comme