Du Marsais

Articles de l’Encyclopédie

Compilation établie à partir de l’édition numérisée de l’ARTFL

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A §

A, a & a s.m. (ordre Encyclopéd. Entend. Science de l’homme, Logique, Art de communiquer, Gramm.) caractere ou figure de la premiere lettre de l’Alphabet, en latin, en françois, & en presque toutes les Langues de l’Europe.

On peut considérer ce caractere, ou comme lettre, ou comme mot.

I. A, en tant que lettre, est le signe du son a, qui de tous les sons de la voix est le plus facile à prononcer. Il ne faut qu’ouvrir la bouche & pousser l’air des poumons :

On dit que l’a vient de l’aleph des Hébreux : mais l’a en tant que son ne vient que de la conformation des organes de la parole ; & le caractere ou figure dont nous nous servons pour représenter ce son, nous vient de l’alpha des Grecs. Les Latins & les autres Peuples de l’Europe ont imité les Grecs dans la forme qu’ils ont donnée à cette lettre. Selon les Grammaires Hébraïques, & la Grammaire générale de P. R. p. 12. l’aleph ne sert (aujourd’hui) que pour l’écriture, & n’a aucun son que celui de là voyelle qui lui est jointe. Cela fait voir que la prononciation des lettres est sujette à variation dans les Langues mortes, comme elle l’est dans les Langues vivantes. Car il est constant, selon M. Masclef & le P. Houbigan, que l’aleph se prononçoit autrefois comme notre a ; ce qu’ils prouvent surtout par le passage d’Eusebe, Prep. Ev. L. X. c. vj. oû ce P. soûtient que les Grecs ont pris leurs lettres des Hébreux. Id ex Groecâ singulorum elementorum appellatione quivis intelligit. Quid enim aleph ab alpha magnopere differt ? Quid autem vel betha a beth ? &c.

Quelques Auteurs (Covaruvias) disent, que lorsque les enfans viennent au monde, les mâles font entendre le son de l’a, qui est la premiere voyelle de mas, & les filles le son de l’e, premiere voyelle de semina : mais c’est une imagination sans fondement. Quand les enfans viennent au monde, & que pour la premiere fois ils poussent l’air des poumons, on entend le son de différentes voyelles, selon qu’ils ouvrent plus ou moins la bouche.

On dit un grand A, un petit a : ainsi a est du genre masculin, comme les autres voyelles de notre Alphabet.

Le son de l’a, aussi bien que celui de l’e, est long en certains mots, & bref en d’autres : a est long dans grâce, & bref dans place. Il est long dans tâche quand ce mot signifie un ouvrage qu’on donne à faire ; & il est bref dans tache, macula, souillure. Il est long dans mâtin, gros chien ; & bref dans matin, premiere partie du jour. Voyez l’excellent Traité de la Prosodie de M. l’Abbé d’Olivet.

Les Romains, pour marquer l’a long, l’écrivirent d’abord double, Aala pour Ala ; c’est ainsi qu’on trouve dans nos anciens Auteurs François aage, &c. Ensuite ils insérerent un h entre les deux a, Ahala. Enfin ils mettoient quelquefois le signe de la syllabe longue, ala.

On met aujourd’hui un accent circonflexe sur l’a long, au lieu de l’s qu’on écrivoit autrefois après cet a : ainsi au lieu d’écrire mastin, blasme, asne, &c. on écrit mâtin, blâme, âne. Mais il ne faut pas croire avec la plûpart des Grammairiens, que nos Peres n’écrivoient cette s après l’a, ou après toute autre voyelle, que pour marquer que cette voyelle étoit longue ; ils écrivoient cette s, parce qu’ils la prononçoient, & cette prononciation est encore en usage dans nos Provinces méridionales, où l’on prononce mastin, testo, besti, &c.

On ne met point d’accent sur l’a bref ou commun.

L’a chez les Romains étoit appellé lettre salutaire : littera salutaris. Cic. Attic. ix. 7. parce que lorsqu’il s’agissoit d’absoudre ou de condamner un accusé, les {p. 1:2}Juges avoient deux tablettes, sur l’une desquelles ils écrivoient l’a, qui est la premiere lettre d’absolvo, & sur l’autre ils écrivoient le c, premiere lettre de condemno. Voyez A, signe d’absolution ou de condamnation. Et l’accusé étoit absous ou condamné, selon que le nombre de l’une de ces lettres l’emportoit sur le nombre de l’autre.

On a fait quelques usages de cette lettre qu’il est utile d’observer.

1. L’a chez les Grecs étoit une lettre numérale qui marquoit un. Voyez A, lettre numérale.

2. Parmi nous les Villes où l’on bat monnoie, ont chacune pour marque une lettre de l’alphabet : cette lettre se voit au revers de la pièce de monnoie au-dessous des Armes du Roi. A est la marque de la monnoie de Paris. Voyez A numismatique.

3. On dit de quelqu’un qui n’a rien fait, rien écrit, qu’il n’a pas fait une panse d’a. Panse, qui veut dire ventre, signifie ici la partie de la lettre qui avance ; il n’a pas fait la moitié d’une lettre.

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A §

A, mot, est 1. la troisieme personne du présent de l’indicatif du verbe avoir. Il a de l’argent, il a peur, il a honte, il a envie, & avec le supin des verbes, elle a aimé, elle a vu, à l’imitation des Latins, habeo persuasum. V. Supin. Nos peres écrivoient cet a avec une h ; il ha, d’habet. On ne met aucun accent sur a verbe.

Dans cette façon de parler il y a, a est verbe. Cette façon de parler est une de ces expressions figurées, qui se sont introduites par imitation, par abus, ou catachrese. On a dit au propre, Pierre a de l’argent, il a de l’esprit ; & par imitation on a dit, il y a de l’argens dans la bourse, il y a de l’esprit dans ces vers. Il, est alors un terme abstrait & général comme ce, on. Ce sont des termes métaphysiques formés à l’imitation des mots qui marquent des objets réels. L’y vient de l’ibi des Latins, & a la même signification. Ihi, y, c’est-à-dire là, ici, dans le point dont il s’agit. Il y a des hommes qui, &c. Il, c’est-à-dire, l’être métaphysique, l’être imaginé ou d’imitation, a dans le point dont il s’agit des hommes qui, &c. Dans les autres Langues on dit plus simplement, des hommes sont, qui, &c.

C’est aussi par imitation que l’on dit, la raison a des bornes. Notre Langue n’a point de cas, la Logique a quatre parties, &c.

2. A, comme mot, est aussi une préposition, & alors on doit le marquer avec un accent grave à.

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A §

A, préposition vient du latin à, à dextris, à sinistris, à droite, à gauche. Plus souvent encore notre à vient de la préposition latine ad, loqui ad, parler à. On trouve aussi dicere ad. Cic. It lucrum ad me, (Plaute) le profit en vient à moi. Sinite parvulos venire ad me, laissez venir ces enfans à moi.

Observez que a mot, n’est jamais que ou la troisieme personne du présent de l’indicatis du verbe avoir, ou une simple préposition. Ainsi à n’est jamais adverbe, comme quelques Grammairiens l’ont cru, quoiqu il entre dans plusieurs façons de parler adverbiales. Car l’adverbe n’a pas besoin d’être suivi d’un autre mot qui le détermine, ou, comme disent communément les Grammairiens, l’adverbe n’a jamais de régime ; parce que l’adverbe renferme en soi la préposition & le nom : prudemment, avec prudence. (V. Adverbe) au lieu que la préposition a toûjours un régime, c’est-à-dire, qu’elle est toujours suivie d’un autre mot, qui détermine la relation ou l’espece de rapport que la préposition indique. Ainsi la préposition à peut bien entrer, comme toutes les autres prépositions, dans des façons de parler adverbiales : mais comme elle est toûjours suivie de son complément, ou, comme on dit, de son régime, elle ne peut jamais être adverbe.

A n’est pas non plus une simple particule qui marque le datif ; parce qu’en françois nous n’avons ni déclinaison, ni cas, ni par conséquent de datif. V. Cas. Le rapport que les Latins marquoient par la terminaison du datif, nous l’indiquons par la préposition à. C’est ainsi que les Latins mêmes se sont servis de la préposition ad, quod attinet ad me. Cic. Accedit ad, referre ad aliquem, & alicui. Ils disoient aussi également loqui ad aliquem, & loqui alicui, parler à quelqu’un, &c.

A l’égard des différens usages de la préposition à, il faut observer 1. que toute préposition est entre deux termes, qu’elle lie & qu’elle met en rapport.

2. Que ce rapport est souvent marqué par la signification propre de la préposition même, comme avec, dans, sur, &c.

3. Mais que souvent aussi les prépositions, surtout à, de ou du, outre le rapport qu’elles indiquent quand elles sont prises dans leur sens primitif & propre, ne sont ensuite par figure & par extension, que de simples prépositions unitives ou indicatives, qui ne font que mettre deux mots en rapport ; ensorte qu’alors c’est à l’esprit même à remarquer la sorte de rapport qu’il y a entre les deux termes de la relation unis entre-eux par la préposition : par exemple, approchez-vous du feu : du, lie feu avec approchez-vous, & l’esprit observe ensuite un rapport d’approximation, que du ne marque pas. Eloignez-vous du feu ; du, lie feu avec éloignez-vous, & l’esprit observe-là un rapport d’éloignement. Vous voyez que la même préposition sert à marquer des rapports opposés. On dit de même donner à & ôter à. Ainsi ces sortes de rapports different autant que les mots different entre-eux.

Je crois donc que lorsque les prépositions ne sont, ou ne paroissent pas prises dans le sens propre de leur premiere destination, & que par conséquent elles n’indiquent pas par elles-mêmes la sorte de rapport particulier que celui qui parle veut faire entendre ; alors c’est à celui qui écoute ou qui lit, à reconnoître la sorte de rapport qui se trouve entre les mots liés par la préposition simplement unitive & indicative.

Cependant quelques Grammairiens ont mieux aimé épuiser la Métaphysique la plus recherchée, & si je l’ose dire, la plus inutile & la plus vaine, que d’abandonner le Lecteur au discernement que lui donne la connoissance & l’usage de sa propre Langue. Rapport de cause, rapport d’effet, d’instrument, de situation, d’époque, table à pieds de biche, c’est-là un rapport de forme, dit M. l’Abbé Girard, tom. II. p. 199. Bassin à barbe, rapport de service, (id. ib.) Pierre à feu, rapport de propriété productive, (id. ib.) &c. La préposition à n’est point destinée à marquer par elle-même un rapport de propriété productive, ou de service, ou de forme, &c. quoique ces rapports se trouvent entre les mots liés par la préposition à. D’ailleurs, les mêmes rapports sont souvent indiqués par des prépositions différentes, & souvent des rapports opposés sont indiqués par la même préposition.

Il me paroit donc que l’on doit d’abord observer la premiere & principale destination d’une préposition. Par exemple : la principale destination de la préposition à, est de marquer la relation d’une chose à une autre, comme, le terme où l’on va, ou à quoi ce qu’on fait se termine, le but, la sin, l’attribution, le pourquoi. Aller à Rome, préter de l’argent à usure, à gros intérét. Donner quelque chose à quelqu’un, &c. Les autres usages de cette préposition reviennent ensuite à ceux-là par catachrese, abus, extension, ou imitation : mais il est bon de remarquer quelques-uns de ces usages, afin d’avoir des exemples qui puissent servir de regle, & aider à décider les doutes par analogie & par imitation. On dit donc :

Après un nom substantif.

Air à chanter. Billet à ordre, c’est-à-dire, payable {p. 1:3}à ordre. Chaise à deux. Doute à éclaircir. Entreprise à exécuter. Femme à la hotte ? (au vocatif). Grenier à sel. Habit à la mode. Instrument à vent. Lettre de change à vûe, à dix jours de vûe. Matiere à procès. Nez à lunette. OEufs à la coque. Plaine à perte de vûe. Question à juger. Route à gauche. Vache à lait.

A après un adjectif

Agréable à la vûe. Bon à prendre & à laisser. Contraire à la santé. Délicieux à manger. Facile à faire.

Observez qu’on dit : Il est facile de faire cela.

Quand on le veut il est facile
De s’assûrer un repos plein d’appas.
Quinault.

La raison de cette différence est que dans le dernier exemple de n’a pas rapport à facile, mais à il ; il, hoc, cela, à savoir de faire, &c. est facile, est une chose facile. Ainsi, il, de s’assûrer un repos plein d’appas, est le sujet de la proposition, & est facile en est l’attribut.

Qu’il est doux de trouver dans un amant qu’on aime
Un époux que l’on doit aimer !
(Idem.)

Il, à savoir, de trouver un époux dans un amant, &c. est doux, est une chose douce. (V. Proposition).

Il est gauche à tout ce qu’il fait. Heureux à la guerre. Habile à dessiner, à écrire. Payable a ordre. Pareil à, &c. Propre à, &c. Semblable à, &c. Utile à la santé.

Après un verbe.

S’abandonner à ses passions. S’amuser à des bagatelles. Applaudir à quelqu’un. Aimer à boire, à faire du bien. Les hommes n’aiment point à admirer les autres ; ils cherchent eux-mêmes à être goûtés & à être applaudis. La Bruyere. Aller à cheval, à califourchon, c’est-à-dire, jambe deçà, jambe delà. S’appliquer à, &c. S’attacher à, &c. Blesser a, il a été blessé à la jambe. Crier à l’aide, au feu, au secours. Conseiller quelque chose à quelqu’un. Donner à boire à quelqu’un. Demander à boire. Etre à. Il est à écrire, à jouer. Il est à jeun. Il est à Rome. Il est à cent lieues. Il est long-tems à venir. Cela est à faire, à taire, à publier, à payer. C’est à vous à mettre le prix à votre marchandise. J’ai fait cela à votre considération, à votre intention. Il faut des livres à votre fils. Joüer à Colin Maillard, joüer à l’ombre, aux échecs. Garder à vûe. La dépense se monte à cent écus, & la recette à, &c. Monter à cheval. Payer à quelqu’un. Payer à vûe, à jour marqué. Persuader à. Préter à. Puiser à la source. Prendre garde à soi. Prendre à gauche. Ils vont un à un, deux à deux, trois à trois. Voyons à qui l’aura, c’est-à-dire, voyons à ceci, (attendamus ad hoc nempe) à savoir qui l’aura.

A avant une autre Préposition.

A se trouve quelquefois avant la préposition de comme en ces exemples.

Peut-on ne pas céder à de si puissans charmes ?
Et peut-on refuser son coeur
A de beaux yeux qui le demandent ?

Je crois qu’en ces occasions il y a une ellipse synthétique. L’esprit est occupé des charmes particuliers qui l’ont frappé ; & il met ces charmes au rang des charmes puissans, dont on ne sauroit se garantir. Peut-on ne pas céder à ces charmes qui sont du nombre des charmes si puissans, &c. Peut-on ne pas céder à l’attrait, au pouvoir de si puissans charmes ? Peut-on refuser son coeur à ces yeux, qui sont de la classe des beaux yeux. L’usage abrege ensuite l’expression, & introduit des façons de parler particulieres auxquelles on doit se conformer, & qui ne détruisent pas les regles.

Ainsi, je crois que de ou des sont toûjours des prépositions extractives, & que quand on dit des Savans soûtiennent, des hommes m’ont dit, &c. des Savans, des hommes, ne sont pas au nominatif. Et de même quand on dit, j’ai vû des hommes, j’ai vû des femmes, &c. des hommes, des femmes, ne sont pas à l’accusatif ; car, si l’on veut bien y prendre garde, on reconnoîtra que ex hominibus, ex mulieribus, &c. ne peuvent être ni le sujet de la proposition, ni le terme de l’action du verbe ; & que celui qui parle veut dire, que quelques-uns des Savans soûtiennent, &c. quelques-uns des hommes, quelques-unes des femmes, disent, &c.

A après des adverbes.

On ne se sert de la préposition à après un adverbe, que lorsque l’adverbe marque relation. Alors l’adverbe exprime la sorte de relation, & la préposition indique le corrélatif. Ainsi, on dit conformément à. On a jugé conformément à l’Ordonnance de 1667. On dit aussi relativement à.

D’ailleurs l’adverbe ne marquant qu’une circonstance absolue & déterminée de l’action, n’est pas suivi de la préposition à.

A en des façons de parler adverbiales, & en celles qui sont équivalentes à des prépositions Latines, ou de quelqu’autre Langue.

A jamais, à toûjours. A l’encontre. Tour à tour. Pas à pas. Vis-à-vis. A pleines mains. A fur & à mesure. A la fin, tandem, aliquando, C’est-à-dire, nempe, scilicet. Suivre à la piste. Faire le diable à quatre. Se faire tenir à quatre. A cause, qu’on rend en latin par la proposition propter. A raison de. Jusqu’à, ou jusques à. Au-delà. Au-dessus. Au-dessous. A quoi bon, quorsùm. A la vûe, à la présence, ou en présence, coram.

Telles sont les principales occasions où l’usage a consacré la préposition à. Les exemples que nous venons de rapporter, serviront à décider par analogie les difficultés que l’on pourroit avoir sur cette préposition.

Au reste la préposition au est la même que la préposition à. La seule différence qu’il y a entre l’une & l’autre, c’est que à est un mot simple, & que au est un mot composé.

Ainsi il faut considérer la préposition à en deux états différens.

I. Dans son état simple : 1°. Rendez à César ce qui appartient à Céfar ; 2°. se prêter à l’exemple ; 3°. se rendre à la raison. Dans le premier exemple à est devant un nom sans article. Dans le second exemple à est suivi de l’article masculin, parce que le mot commence par une voyelle : à l’exemple, à l’esprit, à l’amour. Enfin dans le dernier, la préposition à précede l’article féminin, à la raison, à l’autorité.

II. Hors de ces trois cas, la préposition à devient un mot composé par sa jonction avec l’article le ou avec l’article pluriel les. L’article le à cause du son sourd de l’e muet a amené au, de sorte qu’au lieu de dire à le nous disons au, si le nom ne commence pas par une voyelle. S’adonner au bien ; & au pluriel au lieu de dire à les, nous changeons l en u, ce qui arrive souvent dans notre Langue, & nous disons aux, soit que le nom commence par une voyelle ou par une consonne : aux hommes, aux femmes, &c. ainsi au est autant que à le, & aux que à les.

A est aussi une préposition inséparable qui entre dans la composition des mots ; donner, s’adonner, porter, apporter, mener, amener, &c. ce qui sert ou à l’énergie, ou à marquer d’autres points de vûe ajoûtés à la premiere signification du mot.

Il faut encore observer qu’en Grec à marque

1. Privation, & alors on l’appelle alpha privatif, ce que les Latins ont quelquefois imité, comme dans amens qui est compose de mens, entendement, intelligence, & de l’alpha privatif. Nous avons conservé plusieurs mots où se trouve l’alpha privatif, comme amazone, asyle, abysme, &c. l’alpha privatif vient de la préposition ἄτερ, sine, sans. {p. 1:4}

2. A en composition marque augmentation, & alors il vient de ἄγαν, beaucoup.

3. A avec un accent circonflexe & un esprit doux marque admiration, desir, surprise, comme notre ah ! ou ha ! vox quiritantis, optantis, admirantis, dit Robertson. Ces divers usages de l’a en Grec ont donné lieu à ce vers des Racines Greques

A fait un, prive, augmente, admire.

En terme de Grammaire, & sur-tout de Grammaire Greque, on appelle a pur un a qui seul fait une syllabe comme en φιλία, amicitia. (F)

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ABECEDAIRE §

ABECEDAIRE, adjectif dérivé du nom des quatre premieres Lettres de l’Alphabeth A, B, C, D ; il se dit des ouvrages & des personnes. M. Dumas, Inventeur du Bureau typographique, a fait des Livres abécédaires fort utiles, c’est-à-dire, des Livres qui traitent des Lettres par rapport à la lecture, & qui apprennent à lire avec facilité & correctement.

Abécédaire et alphabétique §

Abécédaire est différent d’Alphabéthique. Abécédaire a rapport au fond de la chose, au lieu qu’Alphabétique se dit par rapport à l’ordre. Les Dictionnaires sont disposés selon l’ordre alphabétique, & ne sont pas pour cela des ouvrages abécédaires.

Il y a en Hébreu des Pseaumes, des Lamentations, & des Cantiques, dont les versets sont distribués par ordre alphabétique : mais je ne crois pas qu’on doive pour cela les appeller des ouvrages  : abécédaires.

Abécédaire, personne §

Abécédaire se dit aussi d’une personne qui n’est encore qu’à l’A, B, C, C’est un Docteur abécédaire, c’est-à-dire qui commence, qui n’est pas encore bien savant. On appelle aussi Abécédaires les personnes qui montrent à lire. Ce mot n’est pas fort usité. (F)

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ABLATIF §

ABLATIF, s. m. terme de Grammaire. C’est le sixieme cas des noms Latins. Ce cas est ainsi appellé du Latin ablatus, ôté, parce qu’on donne la terminaison de ce cas aux noms Latins qui sont le complément des prépositions à, absque, de, ex, sine, qui marquent extraction ou transport d’une chose à une autre : ablatus à me, ôté de moi ; ce qui ne veut pas dire qu’on ne doive mettre un nom à l’ablatif que lorsqu’il y a extraction ou transport ; car on met aussi à l’ablatif un nom qui détermine d’autres prépositions, comme clam, pro, proe, &c mais il faut observer que ces sortes de dénominations se tirent de l’usage le plus fréquent, ou même de quelqu’un des usages. C’est ainsi que Priscien, frappé de l’un des usages de ce cas, l’appelle cas comparatif ; parce qu’en effet on met à l’ablatif l’un des correlatifs de la comparaison : Paulus est doctior Petro ; Paul est plus savant que Pierre. Varron l’appelle cas latin, parce qu’il est propre à la Langue Latine. Les Grecs n’ont point de terminaison particuliere pour marquer l’ablatif : c’est le génitif qui en fait la fonction ; & c’est pour cela que l’on trouve souvent en Latin le génitif à la maniere des Grecs, au lieu de l’ablatif latin.

Il n’y a point d’ablatif en François, ni dans les autres Langues vulgaires, parce que dans ces Langues les noms n’ont point de cas. Les rapports ou vûes de l’esprit que les Latins marquoient par les différentes inflexions ou terminaisons d’un même mot, nous les marquons, ou par la place du mot, ou par le secours des prépositions. Ainsi, quand nos Grammairiens disent qu’un nom est à l’ablatif, ils ne le disent que par analogie à la Langue latine ; je veux dire, par l’habitude qu’ils ont prise dans leur jeunesse à mettre du françois en latin, & à chercher en quel cas Latin ils mettront un tel mot François : par exemple, si l’on vouloit rendre en latin ces deux phrases, la grandeur de Paris, & je viens de Paris, de Paris seroit exprimé par le génitif dans la premiere phrase ; au lieu qu’il seroit mis à l’ablatif dans la seconde. Mais comme en françois l’effet que les terminaisons latines produisent dans l’esprit y est excité d’une autre maniere que par les terminaisons, il ne faut pas donner à la maniere françoise les noms de la maniere latine. Je dirai donc qu’en Latin amplitudo, ou vastitas Lutetioe, est au génitif ; Lutetia, Lutetioe, c’est le même mot avec une inflexion différente : Lutetioe est dans un cas oblique qu’on appelle génitif, dont l’usage est de déterminer le nom auquel il se rapporte d’en restraindre l’extension, d’en faire une application particuliere. Lumen solis, le génitif solis détermine lumen. Je ne parle, ni de la lumiere en général, ni de la lumiere de la lune, ni de celle des étoiles, &c. je parle de la lumiere du soleil. Dans la phrase françoise la grandeur de Paris, Paris ne change point de terminaison ; mais Paris est lié à grandeur par la préposition de, & ces deux mots ensemble déterminent grandeur ; c’est-à-dire, qu’ils font connoître de quelle grandeur particuliere on veut parler : c’est de la grandeur de Paris.

Dans la seconde phrase, je viens de Paris, de lie Paris à je viens, & sert à désigner le lieu d’où je viens.

L’Ablatif a été introduit après le datif pour plus grande netteté.

Sanctius, Vossius, la Méthode de Port-Royal, & les Grammairiens les plus habiles, soûtiennent que l’ablatif est le cas de quelqu’une des prépositions qui se construisent avec l’ablatif ; en sorte qu’il n’y a jamais d’ablatif qui ne suppose quelqu’une de ces prépositions {p. 1:28}exprimée ou sousentendue.

Ablatif absolu §

Ablatifabsolu. Par Ablatif absolu les Grammairiens entendent un incise qui se trouve en Latin dans une période, pour y marquer quelque circonstance ou de tems ou de maniere, &c. & qui est énoncé simplement par l’ablatif : par exemple, imperante Coesare Augusta, Christus natus est : Jesus-Christ est venu au monde sous le regne d’Auguste. Coesar deleto hostium exercitu, &c. César après avoir défait l’armée de ses ennemis, &c. imperante Coesare Augusto, deleto exercitu, sont des ablatifs qu’on appelle communément absolus, parce qu’ils ne paroissent pas être le régime d’aucun autre mot de la proposition. Mais on ne doit se servir du terme d’absolu, que pour marquer ce qui est indépendant, & sans relation à un autre : or dans tous les exemples que l’on donne de l’ablatif absolu, il est évident que cet ablatif a une relation de raison avec les autres mots de la phrase, & que sans cette relation il y seroit hors d’oeuvre, & pourroit être supprimé.

D’ailleurs, il ne peut y avoir que la premiere dénomination du nom qui puisse être prise absolument & directement ; les autres cas reçoivent une nouvelle modification ; & c’est pour cela qu’ils sont appellés cas obliques. Or il faut qu’il y ait une raison de cette nouvelle modification ou changement de terminaison ; car tout ce qui change, change par autrui ; c’est un axiome incontestable en bonne Métaphysique : un nom ne change la terminaison de sa premiere dénomination, que parce que l’esprit y ajoûte un nouveau rapport, une nouvelle vûe. Quelle est cette vûe ou rapport qu’un tel ablatif désigne ? est-ce le tems, ou la maniere, ou le prix, ou l’instrument, ou la cause, &c. Vous trouverez toûjours que ce rapport sera quelqu’une de ces vûes de l’esprit qui sont d’abord énoncées indéfiniment par une préposition, & qui sont ensuite déterminées par le nom qui se rapporte à la préposition : ce nom en fait l’application ; il en est le complément.

Ainsi l’ablatif, comme tous les autres cas, nous donne par la nomenclature l’idée de la chose que le mot signifie ; tempore, tems ; fuste, bâton ; manu, main ; patre, pere, &c. mais de plus, nous connoissons par la terminaison de l’ablatif, que ce n’est pas là la premiere dénomination de ces mots ; qu’ainsi ils ne sont pas le sujet de la proposition, puisqu’ils sont dans un cas oblique : or la vûe de l’esprit qui a fait mettre le mot dans ce cas oblique, est ou exprimée par une préposition, ou indiquée si clairement par le sens des autres mots de la phrase, que l’esprit apperçoit aisément la préposition qu’on doit suppléer, quand on veut rendre raison de la construction. Ainsi observez :

1. Qu’il n’y a point d’ablatif qui ne suppose une préposition exprimée ou sousentendue.

2. Que dans la construction élégante on supprime souvent la préposition, lorsque les autres mots de la phrase font entendre aisément quelle est la préposition qui est sousentendue ; comme imperante Coesare Augusto, Christus natus est : on voit aisément le rapport de tems, & l’on sousentend sub.

3. Que lorsqu’il s’agit de donner raison de la construction, comme dans les versions interlinéaires, qui ne sont faites que dans cette vûe, on doit exprimer la préposition qui est sousentendue dans le texte élégant de l’Auteur dont on fait la construction.

4. Que les meilleurs Auteurs Latins, tant Poëtes qu’Orateurs, ont souvent exprimé les prépositions que les Maîtres vulgaires ne veulent pas qu’on exprime, même lorsqu’il ne s’agit que de rendre raison de la construction : en voici quelques exemples.

Soepe ego correxi sub te censore libellos. Ov. de Ponto, IV. Ep. xij. v. 25. J’ai souvent corrigé mes ouvrages sur votre critique. Marco sub judice palles. Perse, Sat, v. Quos decet esse hominum, tali sub Principe mores. Mart. L. I. Florent sub Coesare leges. Ov. II. Fast. v. 141. Vacare à negotiis. Phaed. L. III. Prol. v. 2. Purgare à foliis. Cato, de Re rusticâ, 66. De injuriâ queri. Caesar. Super re queri. Horat. Uti de aliquo. Cic. Uti de victoriâ. Servius. Nolo me in tempore hoc videat senex. Ter. And. Act. IV. v. ult. Artes, excitationesque virtutum in omni oetate cultoe, mirificos afferunt fructus. Cic. de Senect. n. 9. Doctrina nulli tanta in illo tempore. Auson. Burd. Prof. v. [non reproduit]15. Omni de parte timendos. Ov. de Ponto, L. IV. Ep. xij. v. 25. Frigida de tota fronte cadebat aqua. Prop. L.II. Eleg. xxij. Nec mihi solstitium quidquam de noctibus aufert. Ovid. Trist. L. V. El. x. 7. Templum de marmore. Virg. & Ovid. Vivitur ex rapto. Ovid. Metam. 1. v. 144. Facere de industria. Ter. And. act. IV. De plebe Deus ; un Dieu du commun. Ovid. Metam. I. v. 595.

La préposition à se trouve souvent exprimée dans les bons Auteurs dans le même sens que post, après : ainsi lorsqu’elle est supprimée devant les ablatifs que les Grammairiens vulgaires appellent absolus, il faut la suppléer, si l’on veut rendre raison de la construction.

Cujus à morte, hic tertius & tricesimus est annus. Cic. Il y a trente-trois ans qu’il est mort : à morte, depuis sa mort. Surgit, ab his, solio. Ovid. II. Met. où vous voyez que ab his veut dire, après ces choses, après quoi. Jam ab re divinâ, credo apparebunt domi. Plaut. Phaenul. Ab re divinâ : après le service divin, après l’office, au sortir du Temple, ils viendront à la maison. C’est ainsi qu’on dit, ab urbe conditâ, depuis la fondation de Rome : à coenâ, après souper : secundus à Rege, le premier après le Roi. Ainsi quand on trouve urbe captâ triumphavit ; il faut dire, ab urbe captâ, après la ville prise. Lectis tuis litteris, venimus in Senatum ; suppléez à litteris tuis lectis ; après avoir lû votre lettre.

On trouve dans Tite-Live, L. IV. ab re malè gesta, après ce mauvais succès ; & ab re benè gesta, L. XXIII. après cet heureux succès. Et dans Lucain, L. I. positis ab armis, après avoir mis les armes bas ; & dans Ovid. II. Trist. redeat superato miles ab hoste ; que le soldat revienne après avoir vaincu l’ennemi. Ainsi dans ces occasions on donne à la préposition à, qui se construit avec l’ablatif, le même sens que l’on donne à la préposition post, qui se construit avec l’accusatif. C’est ainsi que Lucain au L. II. a dit post me ducem ; & Horace, I. L. Od. iij. post ignem oetheriâ domo subductum ; où vous voyez qu’il auroit pû dire, ab igne oetheriâ domo subducto, ou simplement, igne oetheriâ domo subducto.

La préposition sub marque aussi fort souvent le tems : elle marque ou le tems même dans lequel la chose s’est passée, ou par extension, un peu avant ou un peu après l’évenement. Dans Corn. Nepos, Att. xij. Quos sub ipsa proscriptione perillustre fuit ; c’est-à-dire, dans le tems même de la proscription. Le même Auteur à la même vie d’Atticus, c. 105. dit, sub occasu solis, vers le coucher du soleil, un peu avant le coucher du soleil. C’est dans le même sens que Suétone a dit, Ner. 5. majestatis quoque, sub excessu Tiberii, reus, où il est évident que sub excessu Tiberii, veut dire vers le tems, ou peu de tems avant la mort de Tibere. Au contraire, dans Florus, L. III. c. v. sub ipso hostis recessu, impatientes soli, in aquas suas resiluerunt : sub ipso hostis recessu veut dire, peu de tems après que l’ennemi se fût retiré ; à peine l’ennemi s’étoit-il retiré.

Servius, sur ces paroles du V. L. de l’Eneid. quo deinde sub ipso, observe que sub veut dire là post, après.

Claudien pouvoit dire par l’ablatif absolu, gratus feretur, te teste, labor ; le travail sera agréable sous vos yeux : cependant il a exprimé la préposition gratusque {p. 1:29}feretur sub te teste labor. Claud. IV. Cons. Honor.

A l’égard de ces façons de parler, Deo duce, Deo juvante, Musis faventibus, &c. que l’on prend pour des ablatifs absolus, on peut sousentendre la préposition sub, ou la préposition cum, dont on trouve plusieurs exemples : sequere hac, mea gnata, cum Diis volentibus. Plaut. Perse. Tite-Live, au L. I. Dec. iij. dit : agite cum Diis bene juvantibus. Ennius cité par Cicéron, dit : Doque volentibus cum magnis Diis : & Caton au chapitre xiv. de Re rust. dit : circumagi cum Divis.

Je pourrois rapporter plusieurs autres exemples pour faire voir que les meilleurs Auteurs ont exprimé les prépositions que nous disons qui sont sousentendues dans le cas de l’ablatif absolu. S’agit-il de l’instrument ; c’est ordinairement cum, avec, qui est sousentendu : armis confligere ; Lucilius a dit : Acribus inter se cum armis confligere cernit. S’agit-il de la cause, de l’agent : suppléez à, ab, trajectus ense, percé d’un coup d’épée. Ovid. V. Fast. a dit : Pectora trajectus Lynceo Castor ab ense : & aù second Liv. des Tristes ; Neve peregrinis tantum defendar ab armis.

Je finirai cet article par un passage de Suétone qui semble être fait exprès pour appuyer le sentiment que je viens d’exposer. Suétone dit qu’Auguste pour donner plus de clarté à ses expressions, avoit coutume d’exprimer les prépositions dont la suppression, dit-il, jette quelque sorte d’obscurité dans le discours, quoiqu’elle en augmente la grace & la vivacité. Suéton. C. Aug. n. 86. Voici le passage tout-au-long. Genus eloquendi secutus est elegans & temperatum : vitatis sententiarum ineptiis, atque inconcinnitate, & reconditorum verborum, ut ipse dicit, foetoribus : proecipuamque curam duxit, sensum animi quam apertissimè exprimere : quod quo faciliùs efficeret, aut necubi lectorem vel auditorem obturbaret ac moraretur, neque praepositiones verbis addere, neque conjunctiones soepius iterare dubitavit, quoe detractoe afferunt aliquid obscuritatis, etsi gratiam augent.

Aussi a-t-on dit de cet Empereur que sa maniere de parler étoit facile & simple, & qu’il évitoit tout ce qui pouvoit ne pas se présenter aisément à l’esprit de ceux à qui il parloit. Augusti promta ac profluens quoe decebat principem eloquentia fuit. Tacit.

In divi Augusti epistolis, elegantia orationis, neque morosa neque anxia : sed facilis, hercle & simplex. A. Gell.

Ainsi quand il s’agit de rendre raison de la construction Grammaticale, on ne doit pas faire difficulté d’exprimer les prépositions, puisqu’Auguste même les exprimoit souvent dans le discours ordinaire, & qu’on les trouve souvent exprimées dans les meilleurs Auteurs.

A l’égard du François, nous n’avons point d’ablatif absolu, puisque nous n’avons point de cas : mais nous avons des façons de parler absolues, c’est-à-dire, des phrases où les mots, sans avoir aucun rapport Grammatical avec les autres mots de la proposition dans laquelle ils se trouvent, y forment un sens détaché qui est un incise équivalent à une proposition incidente ou liée à une autre, & ces mots énoncent quelque circonstance ou de tems ou de maniere, &c. la valeur des termes & leur position nous font entendre ce sens détaché.

En Latin la vûe de l’esprit qui dans les phrases de la construction simple est énoncée par une préposition, est la cause de l’ablatif : re confectà ; ces deux mots ne sont à l’ablatif qu’à cause de la vûe de l’esprit qui considere la chose dont il s’agit comme faite & passée : or cette vûe se marque en Latin par la préposition à : cette préposition est donc sousentendue, & peut être exprimée en Latin.

En François, quand nous disons cela fait, ce considéré, vû par la Cour, l’Opéra fini, &c. nous avons la même vûe du passé dans l’esprit : mais quoique souvent nous puissions exprimer cette vûe par la préposition après, &c. cependant la valeur des mots isolés du reste de la phrase est équivalente au sens de la préposition Latine.

On peut encore ajoûter que la Langue Françoise s’étant formée de la Latine, & les Latins retranchant la préposition dans le discours ordinaire, ces phrases nous sont venues sans prépositions, & nous n’avons saisi que la valeur des mots qui marquent ou le passé ou le présent, & qui ne sont point sujets à la variété des terminaisons, comme les noms Latins ; & voyant que ces mots n’ont aucun rapport grammatical ou de syntaxe avec les autres mots de la phrase, avec lesquels ils n’ont qu’un rapport de sens ou de raison, nous concevons aisément ce qu’on veut nous faire entendre. (F)

ABREGÉ §

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Abrégé, épitome, sommaire, précis, raccourci §

ABREGÉ, s. m. épitome, sommaire, précis, raccourci. Un abregé est un discours dans lequel on réduit en moins de paroles, la substance de ce qui est dit ailleurs plus au long & plus en détail.

« Les Critiques, dit M. Baillet, & généralement tous les Studieux qui sont ordinairement les plus grands ennemis des abregés, prétendent que la coûtume de les faire ne s’est introduite que long-tems après ces siecles heureux où fleurissoient les Belles-Lettres & les Sciences parmi les Grecs & les Romains. C’est à leur avis un des premiers fruits de l’ignorance & de la fainéantise, où la barbarie a fait tomber les siecles qui ont suivi la décadence de l’Empire. Les Gens de Lettres & les Savans de ces siecles, disent-ils, ne cherchoient plus qu’à abreger leurs peines & leurs études, sur-tout dans la lecture des Historiens, des Philosophes, & des Jurisconsultes, soit que ce fût le loisir, soit que ce fût le courage qui leur manquât  ».

Les abregés peuvent, selon le même Auteur, se réduire à six especes differentes ; 1°, les épitomes où l’on a réduit les Auteurs en gardant régulierement leurs propres termes & les expressions de leurs originaux, mais en tâchant de renfermer tout leur sens en peu de mots ; 2°. les abrégés proprement dits, que les Abréviateurs ont faits à leur mode, & dans le style qui leur étoit particulier ; 3°. les centons ou rhapsodies, qui sont des compilations de divers morceaux ; 4°. les lieux communs ou classes sous lesquelles on a rangé les matieres relatives à un même titre ; 5°. les Recueils faits par certains Lecteurs pour leur utilité particuliere, & accompagnés de remarques ; 6°. les extraits qui ne contiennent que des lambeaux transcrits tout entiers dans les Auteurs originaux, la plûpart du tems sans suite & sans liaison les uns avec les autres.

« Toutes ces manieres d’abreger les Auteurs, continue-t-il, pouvoient avoir quelque utilité pour ceux qui avoient pris la peine de les faire, & peut-être n’étoient-elles point entierement inutiles à ceux qui avoient lû les originaux. Mais ce petit avantage n’a rien de comparable à la perte que la plûpart de ces abregés ont causée à leurs Auteurs, & n’a point dédommagé la République des Lettres  ».

En effet, en quel genre ces abregés n’ont-ils pas fait disparoître une infinité d’originaux ? Des Auteurs ont crû que quelques-uns des Livres saints de l’ancien Testament n’étoient que des abregés des Livres de Gad, d’Iddo, de Nathan, des Mémoires de Salomon, de la Chronique des Rois de Juda, &c. Les Jurisconsultes se plaignent qu’on a perdu par cet artifice plus de deux mille volumes des premiers Ecrivains dans leur genre, tels que Papinien, les trois Scevoles, Labéon, Ulpien, Modestin, & plusieurs autres dont les noms sont connus. On a laissé périr de même un grand nombre des ouvrages des Peres Grecs depuis Origene ou S. Irenée, même jusqu’au schisme, tems auquel on a vû toutes ces chaînes d’Auteurs anonymes sur divers Livres de l’Ecriture. Les extraits que Constantin Porphyrogenete fit faire des excellens Historiens Grecs & Latins sur l’histoire, la Politique, la Morale, quoique d’ailleurs très-loüables, ont occasionné la perte de l’Histoire Universelle de Nicolas de Damas, d’une bonne partie des Livres de Polybe, de Diodore de Sicile, de Denys d’Halicarnasse, &c. On ne doute plus que Justin ne nous ait fait perdre le Trogue Pompée entier par l’abrege qu’il en a fait, & ainsi dans presque tous les autres genres de littérature.

Il faut pourtant dire en faveur des abregés, qu’ils sont commodes pour certaines personnes qui n’ont ni le loisir de consulter les originaux, ni les facilités de se les procurer, ni le talent de les approfondir, ou d’y démêler ce qu’un compilateur habile & exact leur présente tout digéré. D’ailleurs, comme l’a remarqué Saumaise, les plus excellens ouvrages des Grecs & des Romains auroient infailliblement & entierement péri dans les siecles de barbarie, sans l’industrie de ces Faiseurs d’abregés qui nous ont au moins sauvé quelques planches du naufrage : ils n’empêchent point qu’on ne consulte les originaux quand ils existent. Baillet, Jugem. des Sçavans, tom. I. pag. 240. &. suiv. (G)

Ils sont utiles : 1°. à ceux qui ont déjà vû les choses au long.

2°. Quand ils sont faits de façon qu’ils donnent la connoissance entiere de la chose dont ils parlent, & qu’ils sont ce qu’est un portrait en mignature par rapport à un portrait en grand. On peut donner une idée générale d’une grande Histoire, ou de quelqu’autre matiere ; mais on ne doit point entamer un détail qu’on ne peut pas éclaircir, & dont on ne donne qu’une idée confuse qui n’apprend rien, & qui ne réveille aucune idée déja acquise. Je vais éclaircir ma pensée par ces exemples ; Si je dis que Rome fut d’abord gouvernée {p. 1:36}par des Rois, dont l’autorité duroit autant que leur vie, ensuite par deux Consuls annuels ; que cet usage fut interrompu pendant quelques années ; que l’on élut des Décemvirs qui avoient la suprème autorité, mais qu’on reprit bien-tôt l’ancien usage d’élire des. Consuls : qu’enfin Jules César, & après lui, Auguste, s’emparerent de la souveraine autorité ; qu’eux & leurs successeurs furent nommés Empereurs : il me semble que cette idée générale s’entend en ce qu’elle est en elle-même : mais nous avons des abregés qui ne nous donnent qu’une idée confuse qui ne laisse rien de précis. Un célebre Abréviateur s’est contenté de dire que Joseph fut vendu par ses freres, calomnié par la femme de Putiphar, & devint le Surintendant de l’Égypte. En parlant des Décemvirs, il dit qu’ils furent chassés à cause de la lubricité d’Appius ; ce qui ne laisse dans l’esprit rien qui le fixe & qui l’éclaire. On n’entend ce que l’Abréviateur a voulu dire, que lorsque l’on sait en détail l’Histoire de Joseph & celle d’Appius. Je ne fais cette remarque que parce qu’on met ordinairement entre les mains des jeunes gens des abregés dont ils ne tirent aucun fruit, & qui ne servent qu’à leur inspirer du dégoût. Leur curiosité n’est excitée que d’une maniere qui ne leur fait pas venir le desir de la satisfaire. Les jeunes gens n’ayant point encore assez d’idées acquises, ont besoin de détail ; & tout ce qui suppose des idées acquises, ne sert qu’à les étonner, à les décourager, & à les rebuter.

En abregé, façon de parler adverbiale, summatim. Les jeunes gens devroient recueillir en abregé ce qu’ils observent dans les Livres, & ce que leurs Maitres leur apprennent de plus utile & de plus intéressant. (F)

{p. 1:36}

Abregé ou Aabréviation §

AbregéouAbréviation, lorsqu’on veut écrire avec diligence, ou pour diminuer le volume, ou en certains mots faciles à deviner, on n’écrit pas tout au long. Ainsi au lieu d’écrire Monsieur & Madame, on écrit Mr ou Me par abréviation ou par abrégé. Ainsi les abréviations sont des lettres, notes, caracteres, qui indiquent les autres lettres qu’il faut suppléer. D. O. M. c’est-à-dire, Deo optimo, maximo. A. R. S. H. Anno reparatoe salutis humanoe. Au commencement des Epîtres latines, on trouve souvent S. P. D. c’est-à-dire, Salutem plurimam dicit. Aux Inscriptions, D. V. C. c’est-à-dire, Dicat, vovet, consecrat. Sertorius Ursatus a fait une collection des explications De Notis Romanorum. (F)

ABRÉVIATEUR §

{p. 1:37}

Abréviateur (auteur d’un abrégé) §

ABRÉVIATEUR, adjectif pris substantivement. C’est l’auteur d’un abregé. Justin abréviateur de Trogue Pompée nous a fait perdre l’Ouvrage de ce dernier. On reproche aux abréviateurs des Transactions Philosophiques, d’avoir fait un choix plûtôt qu’un abregé, parce qu’ils ont passé plusieurs mémoires, par la seule raison que ces mémoires n’étoient pas de leur goût. (F)

ABSOLUMENT §

{p. 1:41}

Absolument (adverbe) §

ABSOLUMENT, adv. Un mot est dit absolument, lorsqu’il n’a aucun rapport grammatical avec les autres mots de la proposition dont il est un incise. Voyez Ablatif. (F)

{p. 1:45}

ABSTRACTION §

ABSTRACTION, s. f. ce mot vient du latin abstrahere, arracher, tirer de, détacher.

L’abstraction est une opération de l’esprit, par laquelle, à l’occasion des impressions sensibles des objets extérieurs, ou à l’occasion de quelque affection intérieure, nous nous formons par réflexion un concept singulier, que nous détachons de tout ce qui peut nous avoir donné lieu de le former ; nous le regardons à part comme s’il y avoit quelque objet réel qui répondit à ce concept indépendemment de notre maniere de penser ; & parce que nous ne pouvons faire connoître aux autres hommes nos pensées autrement que par la parole, cette nécessité & l’usage où nous sommes de donner des noms aux objets réels, nous ont portés à en donner aussi aux concepts métaphysiques dont nous parlons ; & ces noms n’ont pas peu contribué à nous faire distinguer ces concepts : par exemple.

Le sentiment uniforme que tous les objets blancs excitent en nous, nous a fait donner le même nom qualificatif à chacun de ces objets. Nous disons de chacun d’eux en particulier qu’il est blanc ; ensuite pour marquer le point selon lequel tous ces objets se ressemblent, nous avons inventé le mot blancheur. Or il y a en effet des objets tels que nous appellons blancs ; mais il n’y a point hors de nous un être qui soit la blancheur.

Ainsi blancheur n’est qu’un terme abstrait : c’est le produit de notre réflexion à l’occasion des uniformités des impressions particulieres que divers objets blancs ont faites en nous ; c’est le point auquel nous rapportons toutes ces impressions différentes par leur cause particuliere, & uniformes par leur espece.

Il y a des objets dont l’aspect nous affecte de maniere que nous les appellons beaux ; ensuite considérant à part cette maniere d’affecter, séparée de tout objet, de toute autre maniere, nous l’appellons la beauté.

Il y a des corps particuliers ; ils sont étendus, ils sont figurés, ils sont divisibles, & ont encore bien d’autres propriétés : il est arrivé que notre esprit les a considérés, tantôt seulement en tant qu’étendus, tantôt comme figurés, ou bien comme divisibles, ne s’arrêtant à chaque fois qu’à une seule de ces considérations ; ce qui est faire abstraction de toutes les autres propriétés. Ensuite nous avons observé que tous les corps conviennent entre-eux en tant qu’ils sont étendus, ou en tant qu’ils sont figurés, ou bien en tant que divisibles. Or pour marquer ces divers points de convenance ou de réunion, nous nous sommes formés le concept d’étendue, ou celui de figure, ou celui de divisibilité : mais il n’y a point d’être physique qui soit l’étendue, ou la figure, ou la divisibilité, & qui ne soit que cela.

Vous pouvez disposer à votre gré de chaque corps particulier qui est en votre puissance : mais êtes-vous ainsi le maître de l’étendue, de la figure, ou de la divisibilité ? L’animal en général est-il de quelque pays, & peut-il se transporter d’un lieu en un autre ?

Chaque abstraction particuliere exclud la considération de toute autre propriété. Si vous considérez le corps en tant que figuré, il est évident que vous ne le regardez pas comme lumineux, ni comme vivant, vous ne lui ôtez rien : ainsi il seroit ridicule de conclurre de votre abstraction, que ce corps que votre esprit ne regarde que comme figuré, ne puisse pas être en même tems en lui-même étendu, lumineux, vivant, &c.

Les concepts abstraits sont donc comme le point auquel nous rapportons les différentes impressions ou réflexions particulieres qui sont de même espece, & duquel nous écartons tout ce qui n’est pas cela précisément.

Tel est l’homme : il est un être vivant, capable de sentir, de penser, de juger, de raisonner, de vouloir, de distinguer chaque acte singulier de chacune de ces facultés, & de faire ainsi des abstractions.

Nous dirons, en parlant de l’Article, que n’y ayant en ce monde que des êtres réels, il n’a pas été possible que chacun de ces êtres eût un nom propre. On a donné un nom commun à tous les individus qui se ressemblent. Ce nom commun est appellé nom d’espece, parce qu’il convient à chaque individu d’une espece. Pierre est homme, Paul est homme ; Alexandre & César étoient hommes. En ce sens le nom d’espece n’est qu’un nom adjectif, comme beau, bon, vrai ; & c’est pour cela qu’il n’a point d’article. Mais si l’on regarde l’homme sans en faire aucune application particuliere, alors l’homme est pris dans un sens abstrait, & devient un individu spécifique ; c’est par cette raison qu’il reçoit l’article ; c’est ainsi qu’on dit le beau, le bon, le vrai.

On ne s’en est pas tenu à ces noms simples abstraits spécifiques : d’homme on a fait humanité ; de beau, beauté ; ainsi des autres.

Les Philosophes scholastiques qui ont trouvé établis les uns & les autres de ces noms, ont appellé concrets ceux que nous nommons individus spécifiques, tels que l’homme, le beau, le bon, le vrai. Ce mot concret vient du latin concretus, & signifie qui croît avec, composé, formé de ; parce que ces concrets sont formés, disent-ils, de ceux qu’ils nomment abstraits : tels sont humanité, beauté, bonté, vérité. Ces Philosophesont cru que comme la lumiere vient du soleil, que comme l’eau ne devient chaude que par le feu, de même l’homme n’étoit tel que par l’humanité ; que le beau n’étoit beau que par la beauté ; le bon par la bonté, & qu’il n’y avoit de vrai que par la vérité. Ils ont dit humanité, de là homme & de même beauté, ensuite beau. Mais ce n’est pas ainsi que la nature nous instruit ; elle ne nous montre d’abord que le physique. Nous avons commencé par voir des hommes avant que de comprendre & de nous former le terme abstrait humanité. Nous avons été touchés du beau & du bon avant que d’entendre & de faire les mots de beauté & de bonté ; & les hommes ont été pénétrés de la réalité des choses, & ont senti une persuasion intérieure avant que d’introduire le mot de vérité. Ils ont compris, ils ont conçu avant que de faire le mot d’entendement ; ils ont voulu avant que de dire qu’ils avoient une volonté, & ils se sont ressouvenu avant que de former le mot de mémoire.

On a commencé par faire des observations sur l’usage, le service, ou l’emploi des mots : ensuite on a inventé le mot de Grammaire.

Ainsi Grammaire est comme le centre ou point de réunion, auquel on rapporte les différentes observations que l’on a faites sur l’emploi des mots. Mais {p. 1:46}Grammaire n’est qu’un terme abstrait ; c’est un nom métaphysique & d’imitation. Il n’y a pas hors de nous un être réel qui soit la Grammaire ; il n’y a que des Grammairiens qui observent. Il en est de même de tous les noms de Sciences & d’Arts, aussi-bien que des noms des différentes parties de ces Sciences & de ces Arts. Voyez Art.

De même le point auquel nous rapportons les observations que l’on a faites touchant le bon & le mauvais usage que nous pouvons faire des facultés de notre entendement, s’appelle Logique.

Nous avons vû divers animaux cesser de vivre ; nous nous sommes arrêtés à cette considération intéressante ; nous avons remarqué l’état uniforme d’inaction où ils se trouvent tous en tant qu’ils ne vivent plus ; nous avons considéré cet état indépendemment de toute application particuliere ; & comme s’il étoit en lui-même quelque chose de réel, nous l’avons appellé mort. Mais la mort n’est point un être. C’est ainsi que les différentes privations, & l’absence des objets dont la présence faisoit sur nous des impressions agréables ou désagréables, ont excité en nous un sentiment réfléchi de ces privations & de cette absence, & nous ont donné lieu de nous faire par degrés un concept abstrait du néant même : car nous nous entendons fort bien, quand nous soûtenons que le néant n’a point de propriétés, qu’il ne peut être la cause de rien ; que nous ne connoissons le néant & les privations que par l’absence des réalités qui leur sont opposées.

La réflexion sur cette absence nous fait reconnoître que nous ne sentons point : c’est pour ainsi dire sentir que l’on ne sent point.

Nous avons donc concept du néant, & ce concept est une abstraction que nous exprimons par un nom métaphysique, & à la maniere des autres concepts. Ainsi comme nous disons tirer un homme de prison, tirer un écu de sa poche, nous disons par imitation que Dieu a tiré le monde du néant.

L’usage où nous sommes tous les jours de donner des noms aux objets des idées qui nous représentent des êtres réels, nous a porté à en donner aussi par imitation aux objets métaphysiques des idées abstraites dont nous avons connoissance : ainsi nous en parlons comme nous faisons des objets réels.

L’illusion, la figure, le mensonge, ont un langage commun avec la vérité. Les expressions dont nous nous servons pour faire connoître aux autres hommes, ou les idées qui ont hors de nous des objets réels, ou celles qui ne sont que de simples abstractions de notre esprit, ont entre elles une parfaite analogie.

Nous disons, la mort, la maladie, l’imagination, l’idée, &c. comme nous disons le soleil, la lune, &c. quoique la mort, la maladie, l’imagination, l’idée, &c. ne soient point des êtres existans ; & nous parlons du phénix, de la chimere, du sphinx, & de la pierre philosophale, comme nous parlerions du lion, de la panthere, du rhinoceros, du pactole, ou du Pérou.

La Prose même, quoiqu’avec moins d’appareil que la Poësie, réalise, personifie ces êtres abstraits, & séduit également l’imagination. Si Malherbe a dit que la mort a des rigueurs, qu’elle se bouche les oreilles, qu’elle nous laisse crier, &c. nos Prosateurs ne disent-ils pas tous les jours que la mort ne respecte personne ; attendre la mort ; les Martyrs ont bravé la mort, ont couru au-devant de la mort ; envisager la mort sans émotion ; l’image de la mort ; affronter la mort ; la mort ne surprend point un homme sage : on dit populairement que la mort n’a pas faim ; que la mort n’a jamais tort.

Les Payens réalisoient l’amour, la discorde, la peur, le silence, la santé, dea salus, &c. & en faisoient autant de divinités. Rien de plus ordinaire parmi nous que de réaliser un emploi, une charge, une dignité ; nous personifions la raison, le goût, le génie, le naturel, les passions, l’humeur, le caractere, les vertus, les vices, l’esprit, le coeur, la fortune, le malheur, la réputation, la nature.

Les êtres réels qui nous environnent sont mûs & gouvernés d’une maniere qui n’est connue que de Dieu seul, & selon les Lois qu’il lui a plû d’établir lorsqu’il a créé l’Univers. Ainsi Dieu est un terme réel ; mais nature n’est qu’un terme métaphysique.

Quoiqu’un instrument de musique dont les cordes sont touchées, ne reçoive en lui-même qu’une simple modification, lorsqu’il rend le son du ou celui du sol, nous parlons de ces sons comme si c’étoit autant d’êtres réels : & c’est ainsi que nous parlons de nos songes, de nos imaginations, de nos idées, de nos plaisirs, &c. ensorte que nous habitons, à la vérité, un pays réel & physique : mais nous y parlons, si j’ose le dire, le langage du pays des abstractions, & nous disons, j’ai faim, j’ai envie, j’ai pitié, j’ai peur, j’ai dessein, &c. comme nous disons j’ai une montre.

Nous sommes émus, nous sommes affectés, nous sommes agités ; ainsi nous sentons, & de plus nous nous appercevons que nous sentons ; & c’est ce qui nous fait donner des noms aux différentes especes de sensations particulieres, & ensuite aux sensations générales de plaisir & de douleur. Mais il n’y a point un être réel qui soit le plaisir, ni un autre qui soit la douleur.

Pendant que d’un côté les hommes en punition du péché sont abandonnés à l’ignorance, d’un autre côté ils veulent savoir & connoitre, & se flattent d’être parvenus au but quand ils n’ont fait qu’imaginer des noms, qui à la vérité arrêtent leur curiosité, mais qui au fond ne les éclairent point. Ne vaudroit-il pas mieux demeurer en chemin que de s’égarer ? l’erreur est pire que l’ignorance : celle-ci nous laisse tels que nous sommes ; si elle ne nous donne rien, du moins elle ne nous fait rien perdre ; au lieu que l’erreur séduit l’esprit, éteint les lumieres naturelles, & influe sur la conduite.

Les Poëtes ont amusé l’imagination en réalisant des termes abstraits ; le Peuple payen a été trompé : mais Platon lui-même qui bannissoit les Poëtes de sa République, n’a-t-il pas été séduit par des idées qui n’étoient que des abstractions de son esprit ? Les Philosophes, les Métaphysiciens, & si je l’ose dire, les Géometres même ont été séduits par des abstractions ; les uns par des formes substantielles, par des vertus occultes ; les autres par des privations, ou par des attractions. Le point métaphysique, par exemple, n’est qu’une pure abstraction, aussi-bien que la longueur. Je puis considérer la distance qu’il y a d’une ville à une autre, & n’être occupé que de cette distance ; je puis considérer aussi le terme d’où je suis parti, & celui où je suis arrivé ; je puis de même par imitation & par comparaison, ne regarder une ligne droite que comme le plus court chemin entre deux points : mais ces deux points ne sont que les extrémités de la ligne même ; & par une abstraction de mon esprit, je ne regarde ces extrémités que comme termes, j’en sépare tout ce qui n’est pas cela : l’un est le terme où la ligne commence ; l’autre, celui où elle finit : ces termes je les appelle points, & je n’attache à ce concept que l’idée précise de terme ; j’en écarte toute autre idée : il n’y a ici ni solidité, ni longueur, ni profondeur ; il n’y a que l’idée abstraite de terme.

Les noms des objets réels sont les premiers noms ; ce sont, pour ainsi dire, les aînés d’entre les noms : les autres qui n’énoncent que des concepts de notre esprit, ne sont noms que par imitation, par adoption ; ce sont les noms de nos concepts métaphysiques : ainsi les noms des objets réels, comme soleil, lune, terre, pourroient être appellés noms physiques, & les autres, noms métaphysiques.

Les noms physiques servent donc à faire entendreque nous parlons d’objets réels ; au lieu qu’un nom métaphysique marque que nous ne parlons que de quelque concept particulier de notre esprit. Or comme lorsque nous disons le soleil, la terre, la mer, cet homme, ce cheval, cette pierre, &c. notre propre expérience & le concours des motifs les plus légitimes nous persuadent qu’il y a hors de nous un objet réel qui est soleil, un autre qui est terre, &c. & que si ces objets n’étoient point réels, nos peres n’auroient jamais inventé ces noms, & nous ne les aurions pas adopté : de même lorsqu’on dit la nature, la fortune, le bonheur, la vie, la santé, la maladie, la mort, &c. les hommes vulgaires croient par imitation qu’il y a aussi indépendemment de leur maniere de penser, je ne sais quel être qui est la nature ; un autre, qui est la fortune, ou le bonheur, ou la vie, ou la mort, &c. car ils n’imaginent pas que tous les hommes puissent dire la nature, la fortune, la vie, la mort, & qu’il n’y ait pas hors de leur esprit une sorte d’être réel qui soit la nature, la fortune, &c. comme si nous ne pouvions avoir des concepts, ni des imaginations, sans qu’il y eût des objets réels qui en fussent l’exemplaire.

A la vérité nous ne pouvons avoir de ces concepts à moins que quelque chose de réel ne nous donne lieu de nous les former : mais le mot qui exprime le concept, n’a pas hors de nous un exemplaire propre. Nous avons vû de l’or, & nous avons observé des montagnes ; si ces deux représentations nous donnent lieu de nous former l’idée d’une montagne d’or, il ne s’ensuit nullement de cette image qu’il y ait une pareille montagne. Un vaisseau se trouve arrêté en pleine mer par quelque banc de sable inconnu aux Matelots, ils imaginent que c’est un petit poisson qui les arrête. Cette imagination ne donne aucune réalité au prétendu petit poisson, & n’empêche pas que tout ce que les Anciens ont cru du remora ne soit une fable, comme ce qu’ils se sont imaginés du phénix, & ce qu’ils ont pensé du sphinx, de la chimere, & du cheval Pégase. Les personnes sensées ont de la peine à croire qu’il y ait eu des hommes assez déraisonnables pour réaliser leurs propres abstractions : mais entre autres exemples, on peut les renvoyer à l’histoire de Valentin hérésiarque du second siecle de l’Eglise : c’étoit un Philosophe Platonicien qui s’écarta de la simplicité de la foi, & qui imagina des aons, c’est-à-dire des êtres abstraits, qu’il réalisoit ; le silence, la vérité, l’intelligence, le propator, ou principe. Il commença à enseigner ses erreurs en Egypte, & passa ensuite à Rome où il se fit des disciples appellés Valentiniens. Tertullien écrivit contre ces hérétiques. Voyez l’Histoire de l’Eglise. Ainsi dès les premiers tems les abstractions ont donné lieu à des disputes, qui pour être frivoles n’en ont point été moins vives.

Au reste si l’on vouloit éviter les termes abstraits, on seroit obligé d’avoir recours à des circonlocutions & à des périphrases qui énerveroient le discours. D’ailleurs ces termes fixent l’esprit ; ils nous servent à mettre de l’ordre & de la précision dans nos pensées ; ils donnent plus de grace & de force au discours ; ils le rendent plus vif, plus serré, & plus énergique : mais on doit en connoître la juste valeur. Les abstractions sont dans le discours ce que certains signes sont en Arithmétique, en Algebre & en Astronomie : mais quand on n’a pas l’attention de les apprécier, de ne les donner & de ne les prendre que pour ce qu’elles valent, elles écartent l’esprit de la réalité des choses, & deviennent ainsi la source de bien des erreurs.

Je voudrois donc que dans le style didactique, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit d’enseigner, on usât avec beaucoup de circonspection des termes abstraits & des expressions figurées : par exemple, je ne voudrois pas que l’on dît en Logique l’idée renferme, ni lorsque l’on juge ou compare des idées, qu’on les unit, ou qu’on les sépare ; car idée n’est qu’un terme abstrait. On dit aussi que le sujet attire à soi l’attribut ; ce ne sont-là que des métaphores qui n’amusent que l’imagination. Je n’aime pas non plus que l’on dise en Grammaire que le verbe gouverne, veut, demande, régit, &c. Voyez Régime. (F)

ABSTRAIRE §

{p. 1:47}

Abstraire (Grammaire) §

ABSTRAIRE, v. act. c’est faire une abstraction ; c’est ne considérer qu’un attribut ou une propriété de quelque être, sans faire attention aux autres attributs ou qualités ; par exemple quand on ne considere dans le corps que l’étendue, ou qu’on ne fait attention qu’à la quantité ou au nombre.

Ce verbe n’est pas usité en tous les tems, ni même en toutes les personnes du présent ; on dit seulement j’abstrais, tu abstrais, il abstrait : mais au lieu de dire nous abstraïons, &c. on dit nous faisons abstraction.

Le parfait & le prétérit simple ne sont pas usités, mais on dit j’ai abstrait, tu as abstrait, &c. j’avois abstrait, &c. j’eus abstrait, &c.

Le présent du subjonctif n’est point en usage ; on dit j’abstrairois, &c. on dit aussi que j’aie abstrait. &c. (F)

{p. 1:47}

Abstrait §

Abstrait, abstraite, adjectif participe ; il se dit des personnes & des choses. Un esprit abstrait, c’est un esprit inattentif, occupé uniquement de ses propres pensées, qui ne pense à rien de ce qu’on lui dit. Un Auteur, un Géometre, sont souvent abstraits. Une nouvelle passion rend abstrait : ainsi nos propres idées nous rendent abstraits ; au lieu que distrait se dit de celui qui à l’occasion de quelque nouvel objet extérieur, détourne son attention de la personne à qui il l’avoit d’abord donnée, ou à qui il devoit la donner : on se sert assez indifféremment de ces deux mots en plusieurs rencontres. Abstrait marque une plus grande inattention que distrait. Il semble qu’abstrait marque une inattention habituelle, & distrait en marque une passagere à l’occasion de quelque objet extérieur.

On dit d’une pensée qu’elle est abstraite, quand elle est trop recherchée, & qu’elle demande trop d’attention pour être entendue. On dit aussi des raisonnemens abstraits, trop subtils. Les Sciences abstraites, ce sont celles qui ont pour objet des êtres abstraits ; tels sont la Métaphysique & les Mathématiques. (F)

{p. 1:63}

ACCENT §

ACCENT, s. m. Ce mot vient d’accentum, supin du verbe accinere qui vient de ad & cancre : les Grecs l’appellent προσῳδία, modulatio quoe syllabis adhibetur, venant de πρὸς, préposition greque qui entre dans la composition des mots, & qui a divers usages. & ᾠδὴ, cantus, chant. On l’appelle aussi τόνος, ton.

Il faut ici distinguer la chose, & le signe de la chose.

La chose, c’est la voix ; la parole, c’est le mot, en tant que prononcé avec toutes les modifications établies par l’usage de la Langue que l’on parle.

Chaque nation, chaque peuple, chaque province, chaque ville même, differe d’un autre dans le langage, non-seulement parce qu’on se sert de mots différens, mais encore par la maniere d’articuler & de prononcer les mots.

Cette maniere différente, dans l’articulation des mots, est appellée accent. En ce sens les mots écrits n’ont point d’accens ; car l’accent, ou l’articulation modifiée, ne peut affecter que l’oreille ; or l’écriture n’est apperçue que par les yeux.

C’est encore en ce sens que les Poëtes disent : prêtez l’oreille à mes tristes accens. Et que M. Pelisson disoit aux Réfugiés : vous tâcherez de vous former aux accens d’une langue étrangere.

Cette espece de modulation dans les discours, particuliere à chaque pays, est ce que M. l’Abbé d’Olivet, dans son excellent Traité de la Prosodie, appelle accent national.

Pour bien parler une langue vivante, il faudroit avoir le même accent, la même inflexion de voix qu’ont les honnêtes gens de la capitale ; ainsi quand on dit, que pour bien parler françois il ne faut point avoir d’accent, on veut dire, qu’il ne faut avoir ni l’accent Italien, ni l’accent Gascon, ni l’accent Picard, ni aucun autre accent qui n’est pas celui des honnêtes gens de la capitale.

Accent, on modulation de la voix dans le discours, est le genre dont chaque accent national est une espece particuliere ; c’est ainsi qu’on dit, l’accent Gascon, l’accent Flamand, &c. L’accent. Gascon éleve la voix où, selon le bon usage, on la baisse : il abrege des syllabes que le bon usage allonge ; par exemple un gascon dit par consquent, au lieu de dire par conséquent ; il prononce séchement toutes les voyelles nazales an, en, in, on, un, &c.

Selon le méchanisme des organes de la parole, il y a plusieurs sortes de modifications particulieres à observer dans l’accent en général, & toutes ces modifications se trouvent aussi dans chaque accent national, quoiqu’elles soient appliquées différemment ; car, si l’on veut bien y prendre garde, on trouve partout uniformité & variété. Partout les hommes ont un visage, & pas un ne ressemble parfaitement à un autre ; partout les hommes parlent, & chaque pays a sa maniere particuliere de parler, & de modifier la voix. Voyons donc quelles sont ces différentes modifications de voix qui sont comprises sous le mot général accent.

Premierement, il faut observer que les syllabes en toute langue, ne sont pas prononcées du même ton. Il y a diverses inflexions de voix dont les unes élevent le ton, les autres le baissent, & d’autres enfin l’élevent d’abord, & le rabaissent ensuite sur la même syllabe. Le ton élevé est ce qu’on appelle accent aigu ; le ton bas ou baissé est ce qu’on nomme accent grave ; enfin, le ton élevé & baissé successivement & presque en même tems sur la même syllabe, est l’accent circonflexe.

« La nature de la voix est admirable, dit Ciceron, toute sorte de chant est agréablement varié par le ton circonflexe, par l’aigu & par le grave : or le discours ordinaire, poursuit-il, est aussi une espece de chant  ».

Mira est natura vocis, cujus quidem, è tribus omninò sonis inflexo, acuto, gravi, tanta sit, & tam suavis varietas perfecta in cantibus. Est autem in dicendo etiam quidam cantus. Cic. Orator. n. XVII. & XVIII. Cette différente modification du ton, tantôt aigu, tantôt grave, & tantôt circonflexe, est encore sensible dans le cri des animaux, & dans les instrumens de musique.

2. Outre cette variété dans le ton, qui est ou grave, ou aigu, ou circonflexe, il y a encore à observer le tems que l’on met à prononcer chaque syllabe. Les unes sont prononcées en moins de tems que les autres, & l’on dit de celles-ci qu’elles sont longues, & de celles-là qu’elles sont breves. Les breves sont prononcées dans le moins de tems qu’il est possible ; aussi dit-on qu’elles n’ont qu’un tems, c’est-à-dire, une mesure, un battement ; au lieu que les longues en ont deux ; & voilà pourquoi les Anciens doubloient souvent dans l’écriture les voyelles longues, ce que nos Peres ont imité en écrivant aage, &c.

3. On observe encore l’aspiration qui se fait devant les voyelles en certains mots, & qui ne se pratique pas en d’autres, quoiqu’avec la même voyelle & dans une syllabe pareille : c’est ainsi que nous prononçons le héros avec aspiration, & que nous disons l’héroïne, l’héroïsme & les vertus héroïques, fans aspiration.

4. A ces trois différences, que nous venons d’observer dans la prononciation, il faut encore ajoûter la variété du ton pathétique, comme dans l’interrogation, l’admiration, l’ironie, la colere & les autres passions c’est ce que M. l’Abbé d’Olivet appelle l’accent oratoire.

5. Enfin, il y a à observer les intervalles que l’on met dans la prononciation depuis la fin d’une période jusqu’au commencement de la période qui suit, & entre une proposition & une autre proposition ; entre un incise, une parenthese, une proposition incidente, & les mots de la proposition principale {p. 1:64}dans lesquels cet incise, cette parenthese ou cette proposition incidente sont enfermés.

Toutes ces modifications de la voix, qui sont très sensibles dans l’élocution, sont, ou peuvent être, marquées dans l’écriture par des signes particuliers que les anciens Grammairiens ont aussi appellés accens ; ainsi ils ont donné le même nom à la chose, & au signe de la chose.

Quoique l’on dise communément que ces signes, ou accens, sont une invention qui n’est pas trop ancienne, & quoiqu’on montre des manuscrits de mille ans, dans lesquels on ne voit aucun de ces signes, & où les mots sont écrits de suite sans être séparés les uns des autres, j’ai bien de la peine à croire que lorsqu’une langue a eu acquis un certain degré de perfection, lorsqu’elle a eu des Orateurs & des Poëtes, & que les Muses ont joüi de la tranquillité qui leur est nécessaire pour faire usage de leurs talens ; j’ai, dis-je, bien de la peine à me persuader qu’alors les copistes habiles n’aient pas fait tout ce qu’il falloit pour peindre la parole avec toute l’exactitude dont ils étoient capables ; qu’ils n’aient pas séparé les mots par de petits intervalles, comme nous les séparons aujourd’hui, & qu’ils ne se soient pas servis de quelques signes pour indiquer la bonne prononciation.

Voici un passage de Ciceron qui me paroît prouver bien clairement qu’il y avoit de son tems des notes ou signes dont les copistes faisoient usage. Hanc diligentiam subsequitur modus etiam & forma verborum. Versus enim veteres illi, in hâc solutâ oratione propemodum, hoc est, numeros quosdam nobis esse adhibendos putaverunt. Interspirationis enim, non defatigationis nostroe, neque Librariorum notis, sed verborum & sententiarum modò, interpunctas clausulas in orationibus esse voluerunt : idque, princeps Isocrates instituisse fertur. Cic. Orat. liv. III. n. XLIV.

« Les Anciens, dit-il, ont voulu qu’il y eût dans la prose même des intervalles, des séparations du nombre & de la mesure comme dans les vers ; & par ces intervalles, cette mesure, ce nombre, ils ne veulent pas parler ici de ce qui est déjà établi pour la facilité de la respiration & pour soulager la poitrine de l’Orateur, ni des notes ou signes des copistes : mais ils veulent parler de cette maniere de prononcer qui donne de l’ame & du sentiment aux mots & aux phrases, par une sorte de modulation pathétique  ».

Il me semble, que l’on peut conclurre de ce passage, que les signes, les notes, les accens étoient connus & pratiqués dès avant Ciceron, au moins par les copistes habiles.

Isidore, qui vivoit il y a environ douze cens ans, après avoir parlé des accens, parle encore de certaines notes qui étoient en usage, dit-il, chez les Auteurs célebres, & que les Anciens avoient inventées, poursuit-il, pour la distinction de l’écriture, & pour montrer la raison, c’est-à-dire, le mode, la maniere de chaque mot & de chaque phrase. Proetereà quoedam sententiarum notoe apud celeberrimos auctores fuerunt, quasque antiqui ad distinctionem scripturarum, carminibus & historiis apposuerunt, ad demonstrandam unamquanque verbi sententiarumque, ac versuum rationem. Isid. Orig. liv. I. c. xx.

Quoi qu’il en soit, il est certain que la maniere d’écrire a été sujette a bien des variations, comme tous les autres Arts. L’Architecture est-elle aujourd’hui en Orient dans le même état où elle étoit quand on bâtit Babylone ou les pyramides d’Egypte ? Ainsi tout ce que l’on peut conclurre de ces manuscrits, où l’on ne voit ni distance entre les mots, ni accens, ni points, ni virgules, c’est qu’ils ont été écrits, ou dans des tems d’ignorance, ou par des copistes peu instruits.

Les Grecs paroissent être les premiers qui ont introduit l’usage des accens dans l’écriture. L’Auteur de la Méthode Greque de P. R. (pag. 546.) observe que la bonne prononciation de la langue Greque étant naturelle aux Grecs, il leur étoit inutile de la marquer par des accens dans leurs écrits ; qu’ainsi il y a bien de l’apparence qu’ils ne commencerent à en faire usage que lorsque les Romains, curieux de s’instruire de la langue Greque, envoyerent leurs enfans étudier à Athenes. On songea alors à fixer la prononciation, & à la faciliter aux étrangers ; ce qui arriva, poursuit cet Auteur, un peu avant le tems de Ciceron.

Au reste, ces accens des Grecs n’ont eu pour objet que les inflexions de la voix, en tant qu’elle peut être ou élevée ou rabaissée.

L’accent aigu que l’on écrivoit de droit à gauche, marquoit qu’il falloit élever la voix en prononçant la voyelle sur laquelle il étoit écrit.

L’accent grave, ainsi écrit, marquoit au contraire qu’il falloit rabaisser la voix.

L’accent circonflexe est composé de l’aigu & du grave ^, dans la suite les copistes l’arrondirent de cette maniere ˜, ce qui n’est en usage que dans le grec. Cet accent étoit destiné à faire entendre qu’après avoir d’abord élevé la voix, il falloit la rabaisser sur la même syllabe.

Les Latins ont fait le même usage de ces trois accens. Cette élevation & cette dépression de la voix étoient plus sensibles chez les Anciens, qu’elles ne le sont parmi nous ; parce que leur prononciation étoit plus soûtenue & plus chantante. Nous avons pourtant aussi élevement & abaissement de la voix dans notre maniere de parler, & cela indépendamment des autres mots de la phrase ; ensorte que les syllabes de nos mots sont élevées & baissées selon l’accent prosodique ou tonique, indépendamment de l’accent pathétique, c’est-à-dire, du ton que la passion & le sentiment font donner à toute la phrase : car il est de la nature de chaque voix, dit l’Auteur de la Méthode Greque de P. R. (pag. 551.) d’avoir quelque élevement qui soûtienne la prononciation, & cet élevement est ensuite modéré & diminué, & ne porte pas sur les syllabes suivantes.

Cet accent prosodique, qui ne consiste que dans l’élevement ou l’abaissement de la voix en certaines syllabes, doit être bien distingué du ton pathétique ou ton de sentiment.

Qu’un Gascon, soit en interrogeant, soit dans quelqu’autre situation d’esprit ou de coeur, prononce le mot d’examen, il élevera la voix sur la premiere syllabe, la soûtiendra sur la seconde, & la laissera tomber sur la derniere, à peu près comme nous laissons tomber nos e muets ; au lieu que les personnes qui parlent bien françois prononcent ce mot, en toute occasion, à peu près comme le dactyle des Latins, en élevant la premiere, passant vîte sur la seconde, & soûtenant la derniere. Un gascon, en prononçant cadis, éleve la premiere syllabe ca, & laisse tomber dis comme si dis étoit un e muet : au contraire, à Paris, on éleve la derniere dis.

Au reste, nous ne sommes pas dans l’usage de marquer dans l’écriture, par des signes ou accens, cet élevement & cet abaissement de la voix : notre prononciation, encore un coup, est moins soûtenue & moins chantante que la prononciation des Anciens ; par conséquent la modification ou ton de voix dont il s’agit nous est moins sensible ; l’habitude augmente encore la difficulté de démêler ces différences délicates. Les Anciens prononçoient, au moins leurs vers, de façon qu’ils pouvoient mesurer par des battemens la durée des syllabes. Adsuetam moram pollicis sonore vel plausu pedis, discriminare, qui docent artem, solent. (Terentianus Maurus de Metris sub med.) ce que nous ne pouvons faire qu’en chantant. Enfin, en toutes sortes d’accens oratoires, {p. 1:65}soit en interrogeant, en admirant, en nous fâchant, &c. les syllabes qui précedent nos e muets ne sont-elles pas soûtenues & élevées comme elles le sont dans le discours ordinaire ?

Cette différence entre la prononciation des Anciens & la nôtre, me paroît être la véritable raison pour laquelle, quoique nous ayons une quantité comme ils en avoient une ; cependant la différence de nos longues & de nos breves n’étant pas également sensible en tous nos mots, nos vers ne sont formés que par l’harmonie qui résulte du nombre des syllabes, au lieu que les vers grecs & les vers latins tirent leur harmonie du nombre des piés assortis par certaines combinaisons de longues & de breves.

« Le dactyle, l’ïambe & les autres piés entrent dans le discours ordinaire, dit Ciceron, & l’auditeur les reconnoît facilement  »,

eos facile agnoscit auditor. (Cic. Orator. n. LVI.)

« Si dans nos Théatres, ajoûte-t-il, un Acteur prononce une syllabe breve ou longue autrement qu’elle ne doit être prononcée, selon l’usage, ou d’un ton grave ou aigu, tout le peuple se récrie. Cependant, poursuit-il, le peuple n’a point étudié la regle de notre Prosodie ; seulement il sent qu’il est blessé par la prononciation de l’Acteur : mais il ne pourroit pas déméler en quoi ni comment ; il n’a sur ce point d’autre regle que le discernement de l’oreille ; & avec ce seul secours que la nature & l’habitude lui donnent, il connoît les longues & les breves, & distingue le grave de l’aigu  ».

Theatra tota exclamant, si fuit una syllaba brevior aut longior. Nec verò multitudo pedes novi, nec ullos numeros tenet : nec illad quod offendit aut cur, aut in quo offendat intelligit, & tamen omnium longitudinum & brevitatum in sonis, sicut acutarum graviumque vocum, judicium ipsa natura in auribus nostris collocavit. (Cic. Orat. n. LI. fin.)

Notre Parterre démêle, avec la même finesse, ce qui est contraire à l’usage de la bonne prononciation ; & quoique la multitude ne sache pas que nous avons un e ouvert, un e fermé & un e muet, l’Acteur qui prononceroit l’un au lieu de l’autre seroit siflé.

Le célebre Lully a eu presque toûjours une extrème attention à ajuster son chant à la bonne prononciation ; par exemple il ne fait point de tenue sur les syllabes breves, ainsi dans l’opera d’Atis,

Vous vous éveillez si matin, l’a de matin est chanté bref tel qu’il est dans le discours ordinaire ; & un Acteur qui le feroit long comme il l’est dans matin, gros chien, seroit également siflé parmi nous, comme il l’auroit été chez les Anciens en pareil cas.

Dans la Grammaire greque, on ne donne le nom d’accent qu’à ces trois signes, l’aigu, le grave & le circonflexe ^, qui servoient à marquer le ton, c’est-à-dire l’élevement & l’abaissement de la voix ; les autres signes, qui ont d’autres usages, ont d’autres noms, comme l’esprit rude, l’esprit doux, &c.

C’est une question s’il faut marquer aujourd’hui ces accens & ces esprits sur les mots grecs : le P. Sanadon, dans sa préface sur Horace, dit qu’il écrit le grec sans accens.

En effet, il est certain qu’on ne prononce les mots des langues mortes que selon les inflexions de la langue vivante ; nous ne faisons sentir la quantité du grec & du latin que sur la pénultieme syllabe, encore faut-il que le mot ait plus de deux syllabes : mais à l’égard du ton ou accent, nous avons perdu sur ce point l’ancienne prononciation ; cependant, pour ne pas tout perdre, & parce qu’il arrive souvent que deux mots ne different entr’eux que par l’accent, je crois avec l’Auteur de la Méthode greque de P. R. que nous devons conserver les accens en écrivant le grec : mais j’ajoûte que nous ne devons les regarder que comme les signes d’une prononciation qui n’est plus ; & je suis persuade que les Savans qui veulent aujourd’hui régler leur prononciation sur ces accens, seroient siflés par les Grecs mêmes s’il étoit possible qu’ils en fussent entendus.

A l’égard des Latins, on croit communément que les accens ne furent mis en usage dans l’écriture que pour fixer la prononciation, & la faciliter aux étrangers.

Aujourd’hui, dans la Grammaire latine, on ne donne le nom d’accent qu’aux trois signes dont nous avons parlé, le grave, l’aigu & le circonflexe, & ce dernier n’est jamais marqué qu’ainsi ^, & non ~ comme en grec.

Les anciens Grammairiens latins n’avoient pas restraint le nom d’accent à ces trois signes. Priscien, qui vivoit dans le sixieme siecle, & Isidore, qui vivoit peu de tems après, disent également que les Latins ont dix accens. Ces dix accens, selon ces Auteurs, sont ;

1. L’accent aigu.

2. Le grave.

3. Le circonflexe ~.

4. La longue barre, pour marquer une voyelle longue, longa linea, dit Priscien ; longa virgula, dit Isidore.

5. La marque de la brieveté d’une syllabe, brevis virgula [non reproduit].

6. L’hyphen qui servoit à unir deux mots, comme ante-tulit ; ils le marquoient ainsi, selon Priscien [non reproduit], & ainsi selon Isidore Ω. Nous nous servons du tiret ou trait d’union pour cet usage, porte-manteau, arc-en-ciel ; ce mot hyphen est purement grec, ὑπὸ, sub, & ἕν, unum.

7. La diastole au contraire étoit une marque de séparation ; on la marquoit ainsi [non reproduit]sous le mot, supposita versui. (Isid. de fig. accentuum).

8. L’apostrophe dont nous nous servons encore ; les Anciens la mettoient aussi au haut du mot pour marquer la suppression d’une lettre, l’ame pour la ame.

9. La Δασεῖα ; c’étoit le signe de l’aspiration d’une voyelle. RAC. δασὺς, hirsutus, hérissé, rude. On le marquoit ainsi sur la lettre, c’est l’esprit rude des Grecs, dont les copistes ont fait l’h pour avoir la facilité d’écrire de suite sans avoir la peine de lever la plume pour marquer l’esprit sur la lettre aspirée.

10. Enfin, le ψιλὴ, qui marquoit que la voyelle ne devoit point être aspirée ; c’est l’esprit doux des Grecs, qui étoit écrit en sens contraire de l’esprit rude.

Ils avoient encore, comme nous, l’astérique & plusieurs autres notes dont Isidore fait mention, Orig. liv. I. & qu’il dit être très-anciennes.

Pour ce qui est des Hébreux, vers le cinquieme siecle, les Docteurs de la fameuse Ecole de Tibériade travaillerent à la critique des Livres de l’Ecriture-sainte, c’est-à-dire, à distinguer les livres apocryphes d’avec les canoniques : ensuite ils les diviserent par sections & par versets ; ils en fixerent la lecture & la prononciation par des points, & par d’autres signes que les Hébraïsans appellent accens ; desorte qu’ils donnent ce nom, non-seulement aux signes qui marquent l’élevation & l’abaissement de la voix, mais encore aux signes de la ponctuation.

Aliorum exemplo excitati vetustiores Massoretoe huic malo obviam ierunt, vocesque à vocibus distinxerunt interjecto vacuo aliquo spatiolo ; versus verò ac periodas notulis quibusdam, seu ut vocant accentibus, quos eam ob causam accentus pausantes & distinguentes, dixerunt. Masclef, Gram. Hebrai. 1731. tom. I. pag. 34. {p. 1:66}

Ces Docteurs furent appellés Massoretes, du mot massore, qui veut dire tradition ; parce que ces Docteurs s’attacherent dans leur opération à conserver, autant qu’il leur fut possible, la tradition de leurs Peres dans la maniere de lire & de prononcer.

A notre égard, nous donnons le nom d’accent premierement aux inflexions de voix, & à la maniere de prononcer des pays particuliers ; ainsi, comme nous l’avons déjà remarqué, nous disons l’accent Gascon, &c. Cet homme a l’accent étranger, c’est-à-dire, qu’il a des inflexions de voix & une maniere de parler, qui n’est pas celle des personnes nées dans la capitale. En ce sens, accent comprend l’élevation de la voix, la quantité & la prononciation particuliere de chaque mot & de chaque syllabe.

En second lieu, nous avons conservé le nom d’accent à chacun des trois signes du ton qui est ou aigu, ou grave, ou circonflexe : mais ces trois signes ont perdu parmi nous leur ancienne destination ; ils ne sont plus, à cet égard, que des accens imprimés : voici l’usage que nous en faisons en Grec, en Latin, & en François.

A l’égard du Grec, nous le prononçons à notre maniere, & nous plaçons les accens selon les regles que les Grammairiens nous en donnent, sans que ces accens nous servent de guide pour élever, ou pour abaisser le ton.

Pour ce qui est du Latin, nous ne faisons sentir aujourd’hui la quantité des mots que par rapport à la penultieme syllabe ; encore faut-il que le mot ait plus de deux syllabes ; car les mots qui n’ont que deux syllabes sont prononcés également, soit que la premiere soit longue ou qu’elle soit breve : par exemple, en vers, l’a est bref dans pater & long dans mater, cependant nous prononçons l’un & l’autre comme s’ils avoient la même quantité.

Or, dans les Livres qui servent à des lectures publiques, on se sert de l’accent aigu, que l’on place différemment, selon que la pénultieme est breve ou longue : par exemple, dans matutinus, nous ne faisons sentir la quantité que sur la pénultieme ti ; & parce que cette pénultieme est longue, nous y mettons l’accent aigu, matutinus.

Au contraire, cette pénultieme ti est breve dans serótinus ; alors nous mettons l’accent aigu sur l’anté-penultieme ro, soit que dans les vers cette pénultieme soit breve ou qu’elle soit longue. Cet accent aigu sert alors à nous marquer qu’il faut s’arrêter comme sur un point d’appui sur cette antépénultieme accentuée, afin d’avoir plus de facilité pour passer légerement sur la pénultieme, & la prononcer breve.

Au reste, cette pratique ne s’observe que dans les Livres d’Eglise destinés à des lectures publiques. Il seroit à souhaiter qu’elle fût également pratiquée à l’égard des Livres Classiques, pour accoûtumer les jeunes gens à prononcer régulierement le Latin.

Nos Imprimeurs ont conservé l’usage de mettre un accent circonflexe sur l’â de l’ablatif de la premiere déclinaison. Les Anciens relevoient la voix sur l’a du nominatif, & le marquoient par un accent aigu, musá, au lieu qu’à l’ablatif ils l’élevoient d’abord, & la rabaissoient ensuite comme s’il y avoit eu musáà ; & voilà l’accent circonflexe que nous avons conservé dans l’écriture, quoique nous en ayons perdu la prononciation.

On se sert encore de l’accent circonflexe en Latin quand il y a syncope, comme virûm pour virorum ; sestertiûm pour sestertiorum.

On emploie l’accent grave sur la derniere syllabe des adverbes, malè, bènè, diù, &c. Quelques-uns même veulent qu’on s’en serve sur tous les mots indéclinables, mais cette pratique n’est pas exactement suivie.

Nous avons conservé la pratique des Anciens à l’égard de l’accent aigu qu’ils marquoient sur la syllabe qui est suivie d’un enclitique, arma virúmque cano. Dans virúmque on éleve la voix sur l’u de virum, & on la laisse tomber en prononçant que, qui est un enclitique. Ne, ve sont aussi deux autres enclitiques ; desorte qu’on éleve le ton sur la syllabe qui précede l’un de ces trois mots, à peu près comme nous élevons en François la syllabe qui précede un e muet : ainsi, quoique dans mener l’e de la premiere syllabe me soit muet, cet e devient ouvert, & doit être soûtenu dans je mene, parce qu’alors il est suivi d’un e muet qui finit le mot ; cet e final devient plus aisément muet quand la syllabe qui le précede est soûtenue. C’est le méchanisme de la parole qui produit toutes ces variétés, qui paroissent des bisarreries ou des caprices de l’usage à ceux qui ignorent les véritables causes des choses.

Au reste, ce mot enclitique est purement Grec, & vient d’ἐγκλίνω, inclino, parce que ces mots sont comme inclinés & appuyés sur la derniere syllabe du mot qui les précede.

Observez que lorsque ces syllabes, que, ne, ve, font partie essentielle du mot, desorte que si vous les retranchiez, le mot n’auroit plus la valeur qui lui est propre ; alors ces syllabes n’ayant point la signification qu’elles ont quand elles sont enclitiques, en met l’accent, comme il convient, selon que la pénultieme du mot est longue ou breve ; ainsi dans ubique on met l’accent sur la pénultieme, parce que l’i est long, au lieu qu’on le met sur l’antépénultieme dans dénique, úndique, útique.

On ne marque pas non plus l’accent sur la pénultieme avant le ne interrogatif, lorsqu’on éleve la voix sur ce ne, ego-ne ? sicci-ne ? parce qu’alors ce ne est aigu.

Il seroit à souhaiter que l’on accoûtumât les jeunes gens à marquer les accens dans leurs compositions. Il faudroit aussi que lorsque le mot écrit peut avoir deux acceptions différentes, chacune de ces acceptions fût distinguée par l’accent ; ainsi quand occido vient de cado, l’i est bref & l’accent doit être sur l’antépénultieme, au lieu qu’on doit le marquer sur la pénultieme quand il signifie tuer ; car alors l’i est long, occido, & cet occido vient de caedo.

Cette distinction devroit être marquée même dans les mots qui n’ont que deux syllabes, ainsi il faudroit écrire légit, il lit, avec l’accent aigu, & légit, il a lû, avec le circonflexe ; vénit, il vient, & vênit, il est venu.

A l’égard des autres observations que les Grammairiens ont faites sur la pratique des accens, par exemple quand la Méthode de P. R. dit qu’au mot muliéris, il faut mettre l’accent sur l’e, quoique bref, qu’il faut écrire fiôs avec un circonflexe, spés avec un aigu, &c. Cette pratique n’étant fondée que sur la prononciation des Anciens, il me semble que non seulement elle nous seroit inutile, mais qu’elle pourroit même induire les jeunes gens en erreur en leur faisant prononcer muliéris long pendant qu’il est bref, ainsi des autres que l’on pourra voir dans la Méthode de P. R. pag. 733. 735, &c.

Finissons cet article par exposer l’usage que nous faisons aujourd’hui, en François, des accens que nous avons reçûs des Anciens.

Par un effet de ce concours de circonstances, qui forment insensiblement une langue nouvelle, nos Peres nous ont transmis trois sons différens qu’ils écrivoient par la même lettre e. Ces trois sons, qui n’ont qu’un même signe ou caractere, sont,

1°. L’e ouvert, comme dans fèr, Jupitèr, la mèr, l’enfèr, &c.

2°. L’e fermé, comme dans bonté, charité, &c.

3°. Enfin l’e muet, comme dans les monosyllabes {p. 1:67}me, ne, de, te, se, le, & dans la derniere de donne, ame, vie, &c.

Ces trois sons différens se trouvent dans ce seul mot, fermeté ; l’e est ouvert dans la premiere syllabe fer, il est muet dans la seconde me, & il est fermé dans la troisieme . Ces trois sortes d’e se trouvent encore en d’autres mots, comme nètteté, évéque, sévère, repêché, &c.

Les Grecs avoient un caractere particulier pour l’e bref ε, qu’ils appelloient épsilon, ἔ ψιλὸν, c’est-à-dire e petit, & ils avoient une autre figure pour l’e long, qu’ils appelloient Eta, ἦτα ; ils avoient aussi un o bref, omicron, ὄ μικρὸν, & un o long, omega, ὦ μέγα.

Il y a bien de l’apparence que l’autorité publique, ou quelque corps respectable, & le concert des copistes avoient concouru à ces établissemens.

Nous n’avons pas été si heureux : ces finesses & cette exactitude grammaticale ont passé pour des minuties indignes de l’attention des personnes élevées. Elles ont pourtant occupé les plus grands des Romains, parce qu’elles sont le fondement de l’art oratoire, qui conduisoit aux grandes places de la République. Ciceron, qui d’Orateur devint Consul, compare ces minuties aux racines des arbres.

« Elles ne nous offrent, dit-il, rien d’agréable : mais c’est de-là, ajoûte-t-il, que viennent ces hautes branches & ce verd feuillage, qui sont l’ornement de nos campagnes ; & pourquoi mépriser les racines, puisque sans le suc qu’elles préparent, & qu’elles distribuent, vous ne sauriez avoir ni les branches ni le feuillage  ».

De syllabis propemodum denumerandis & dimetiendis loquemur ; quoe etiamsi sunt, sicut mihi videntur, necessaria, tamen fiunt magnificentiùs, quam docentur. Est enim hoc omninò verum, sed propriè in hoc dicitur. Nam omnium magnarum artium, sicut arborum, latitudo nos delectat ; radices stirpesque non item : sed, esse illa sine his, non potesi. Cic. Orat. n. XLIII.

Il y a bien de l’apparence que ce n’est qu’insensiblement que l’e a eu les trois sons différens dont nous venons de parler. D’abord nos Peres conserverent le caractere qu’ils trouverent établi, & dont la valeur ne s’éloignoit jamais que fort peu de la premiere institution.

Mais lorsque chacun des trois sons de l’e est devenu un son particulier de la langue, on auroit dû donner à chacun un signe propre dans l’écriture.

Pour suppléer à ce défaut, on s’est avisé, depuis environ cent ans, de se servir des accens, & l’on a cru que ce secours étoit suffisant pour distinguer dans l’écriture ces trois sortes d’e, qui sont si bien distingués dans la prononciation.

Cette pratique ne s’est introduite qu’insensiblement, & n’a pas été d’abord suivie avec bien de l’exactitude : mais aujourd’hui que l’usage du Bureau typographique, & la nouvelle denomination des lettres ont instruit les maîtres & les éleves ; nous voyons que les Imprimeurs & les Ecrivains sont bien plus exacts sur ce point, qu’on ne l’étoit il y a même peu d’années : & comme le point que les Grecs ne mettoient pas sur leur iota, qui est notre i, est devenu essentiel à l’i, il semble que l’accent devienne, à plus juste titre, une partie essentielle à l’e fermé, & à l’e ouvert, puisqu’il les caractérise.

1°. On se sert de l’accent aigu pour marquer le son de l’e fermé, bonté, charité, aimé.

2°. On emploie l’accent grave sur l’e ouvert, procès, accès, succès.

Lorsqu’un e muet est précedé d’un autre e, celui-ci est plus ou moins ouvert ; s’il est simplement ouvert, on le marque d’un accent grave, il mène, il pèse ; s’il est très-ouvert, on le marque d’un accent circonflexe, & s’il ne l’est presque point & qu’il soit seulement ouvert bref, on se contente de l’accent aigu, mon pére, une régle : quelques-uns pourtant y mettent le grave.

Il seroit à souhaiter que l’on introduisît un accent perpendiculaire qui tomberoit sur l’e mitoyen, & qui ne seroit ni grave ni aigu.

Quand l’e est fort ouvert, on se sert de l’accent circonflexe, tête, tempête, même, &c.

Ces mots, qui sont aujourd’hui ainsi accentués, furent d’abord écrits avec une s, beste ; on prononçoit alors cette s comme on le fait encore dans nos Provinces méridionales, beste, teste, &c. dans la suite on retrancha l’s dans la prononciation, & on la laissa dans l’écriture ; parce que les yeux y étoient accoûtumés, & au lieu de cette s, on fit la syllabe longue, & dans la suite on a marqué cette longueur par l’accent circonflexe. Cet accent ne marque donc que la longueur de la voyelle, & nullement la suppression de l’s.

On met aussi cet accent sur le vôtre, le nôtre, apôtre, bientôt, maître, afin qu’il donnât, &c. où la voyelle est longue : vôtre & notre, suivis d’un substantif, n’ont point d’accent.

On met l’accent grave sur l’a, préposition ; rendez à Cesar ce qui appartient à Cesar. On ne met point d’accent sur a, verbe ; il a, habet.

On met ce même accent sur , adverbe ; il est là. On n’en met point sur la, article ; la raison. On écrit holà avec l’accent grave. On met encore l’accent grave sur , adverbe ; où est-il ? cet vient de l’ubi des Latins, que l’on prononçoit oubi, & l’on ne met point d’accent sur ou, conjonction alternative, vous ou moi ; Pierre ou Paul : cet ou vient de aut.

J’ajoûterai, en finissant, que l’usage n’a point encore etabli de mettre un accent sur l’e ouvert quand cet e est suivi d’une consone avec laquelle il ne fait qu’une syllabe ; ainsi on écrit sans accent, la mer, le fer, les hommes, des hommes. On ne met pas non plus d’accent sur l’e qui précede l’r de l’infinitif des verbes, aimer, donner.

Mais comme les Maîtres qui montrent à lire, selon la nouvelle dénomination des lettres, en faisant épeler, font prononcer l’e ou ouvert ou fermé, selon la valeur qu’il a dans la syllabe, avant que de faire épeler la consone qui suit cet é, ces Maîtres, aussi-bien que les Etrangers, voudroient que, comme on met toûjours le point sur l’i, on donnât toûjours à l’e, dans l’écriture, l’accent propre à en marquer la prononciation ; ce qui seroit, disent-ils, & plus uniforme, & plus utile. (F)


Accent aigu’.
Accent bref, ou marque de la briéveté d’une syllabe ; on l’écrit ainsi [non reproduit] sur la voyelle.
Accent circonflexe ^ & ~. VoyezAccent.
Accent grave.
Accent long, qu’on écrit sur une voyelle pour marquer qu’elle est longue.

Accent, quant à la formation, c’est, disent les Ecrivains, une vraie virgule pour l’aigu, un plain oblique incliné de gauche à droite pour le grave, & un angle aigu, dont la pointe est en haut, pour le circonflexe. Cet angle se forme d’un mouvement mixte des doigts & du poignet. Pour l’accent aigu & l’accent grave, ils se forment d’un seul mouvement des doigts.

ACCEPTION §

{p. 1:68}

Acception (Grammaire) §

ACCEPTION, s. f. terme de Grammaire, c’est le sens que l’on donne à un mot. Par exemple, ce mot esprit, dans sa premiere acception, signifie vent, souffle : mais en Métaphysique il est pris dans une autre acception. On ne doit pas dans la suite du même raisonnement le prendre dans une acception différente.

Acceptio vocis est interpretatio vocis ex mente ejus qui excipit, Sicul. p. 18. L’acception d’un mot que prononce quelqu’un qui vous parle, consiste à entendre ce mot dans le sens de celui qui l’emploie : si vous l’entendez autrement, c’est une acception différente. La plûpart des disputes ne viennent que de ce qu’on ne prend pas le même mot dans la même acception. {p. 1:69}On dit qu’un mot à plusieurs acceptions quand il peut être pris en plusieurs sens différens : par exemple, coin se prend pour un angle solide, le coin de la chambre, de la cheminée ; coin signifie une piece de bois ou de fer qui sert à fendre d’autres corps ; coin, en terme de monnoie, est un instrument de fer qui sert à marquer les monnoies, les médailles & les jettons ; coin ou coing est le fruit du coignassier. Outre le sens propre qui est la premiere acception d’un mot, on donne encore souvent au même mot un sens figuré : par exemple, on dit d’un bon livre qu’il est marqué au bon coin : coin est pris alors dans une acception figurée ; on dit plus ordinairement dans un sens figuré. (F)

ACCÈS §

{p. 1:69}

Accès §

ACCÈS ; ce mot vient du latin accessus, qui signifie approcher, l’action par laquelle un corps s’approche de l’autre : mais il n’est pas usité en François dans ce sens littéral. Il signifie dans l’usage ordinaire abord, entrée, facilité d’aborder quelqu’un, d’en approcher. V. Entrée, Admission. Ainsi l’on dit : cet homme a accès auprès du Prince. Cette côte est de difficile accès, à cause des rochers qui la bordent. (F)

ACCIDENT §

{p. 1:69}

Accident (Grammaire) §

ACCIDENT, s. m. terme de Grammaire ; il est surtout en usage dans les anciens Grammairiens ; ils ont d’abord regardé le mot comme ayant la propriété de signifier. Telle est, pour ainsi dire, la substance {p. 1:70}du mot, c’est ce qu’ils appellent nominis positio : ensuite ils ont fait des observations particulieres sur cette position ou substance Métaphysique, & ce sont ces observations qui ont donné lieu à ce qu’ils ont appellé accidens des dictions, dictionum accidentia.

Ainsi par accident les Grammairiens entendent une propriété, qui, à la vérité, est attachée au mot, mais qui n’entre point dans la définition essentielle du mot ; car de ce qu’un mot sera primitif ou qu’il sera dérivé, simple ou composé, il n’en sera pas moins un terme ayant une signification. Voici quels sont ces accidens.

1. Toute diction ou mot peut avoir un sens propre ou un sens figuré. Un mot est au propre, quand il signifie ce pourquoi il a été premierement établi : le mot Lion a été d’abord destiné à signifier cet animal qu’on appelle Lion : je viens de la foire, j’y ai vû un beau Lion ; Lion est pris là dans le sens propre : mais si en parlant d’un homme emporté je dis que c’est un lion, lion est alors dans un sens figuré. Quand par comparaison ou analogie un mot se prend en quelque sens autre que celui de sa premiere destination, cet accident peut être appellé l’acception du mot.

2. En second lieu, on peut observer si un mot est primitif, ou s’il est dérivé.

Un mot est primitif, lorsqu’il n’est tiré d’aucun autre mot de la Langue dans laquelle il est en usage. Ainsi en François Ciel, Roi, bon, sont des mots primitifs.

Un mot est dérivé lorsqu’il est tiré de quelqu’autre mot comme de sa source : ainsi céleste, royal, royaume, royauté, royalement, bonté, bonnement, sont autant de dérivés. Cet accident est appellé par les Grammairiens l’espece du mot ; ils disent qu’un mot est de l’espece primitive ou de l’espece dérivée.

3. On peut observer si un mot est simple ou s’il est composé ; juste, justice, sont des mors simples : injuste, injustice, sont composés. En Latin res est un mot simple, publica est encore simple, mais respublica est un mot composé.

Cet accident d’être simple ou d’être composé a été appellé par les anciens Grammairiens la figure. Ils disent qu’un mot est de la figure simple ou qu’il est de la figure composée ; en sorte que figure vient ici de fingere, & se prend pour la forme ou constitution d’un mot qui peut être ou simple ou composé. C’est ainsi que les Anciens ont appellé vasa fictilia, ces vases qui se font en ajoûtant matiere à matiere, & figulus l’ouvrier qui les fait, à fingendo.

4. Un autre accident des mots regarde la prononciation ; sur quoi il faut distinguer l’accent, qui est une élévation ou un abaissement de la voix toûjours invariable dans le même mot ; & le ton & l’emphase qui sont des infléxions de voix qui varient selon les diverses passions & les différentes circonstances, un ton fier, un ton soûmis, un ton insolent, un ton piteux. Voyez Accent.

Voilà quatre Accidens qui se trouvent en toutes sortes des mots. Mais de plus chaque sorte particuliere de mots a ses accidens qui lui sont propres ; ainsi le nom substantif a encore pour accidens le genre. Voyez Genre ; le cas, la déclinaison, le nombre, qui est ou singulier ou pluriel, sans parler du duel des Grecs.

Le nom adjectif a un accident de plus, qui est la comparaison ; doctus, doctior, doctissimus ; savant, plus savant, très-savant.

Les pronoms ont les mêmes accidens que les noms.

A l’égard des verbes, ils ont aussi par accident l’acception, qui est ou propre ou figurée : ce vieillard marche d’un pas ferme, marcher est là au propre : celui qui me suit ne marche point dans les ténebres, dit Jesus-Christ ; suit & marche sont pris dans un sens figuré, c’est-à-dire, que celui qui pratique les maximes de l’Evangile, a une bonne conduite & n’a pas besoin de se cacher ; il ne fuit point la lumiere, il vit sans crainte & sans remords.

2. L’espece est aussi un accident des verbes ; ils sont ou primitifs, comme parler, boire, sauter, trembler ; ou dérivés, comme parlementer, buvoter, sautiller, trembloter. Cette espece de verbes dérivés en renferme plusieurs autres ; tels sont les inchoatifs, les fréquentatifs, les augmentatifs, les diminutifs, les imitatifs, & les désidératifs.

3. Les verbes ont aussi la figure, c’est-à-dire qu’ils sont simples, comme venir, tenir, faire ; ou composés, comme prevenir, convenir, refaire, &c.

4. La voix ou forme du verbe : elle est de trois sortes, la voix ou forme active, la voix passive & la forme neutre.

Les verbes de la voix active sont ceux dont les terminaisons expriment une action qui passe de l’agent au patient, c’est-à-dire, de celui qui fait l’action sur celui qui la reçoit : Pierre bat Paul ; bat est un verbe de la forme active, Pierre est l’agent, Paul est le patient ou le terme de l’action de Pierre. Dieu conserve ses créatures ; conserve est un verbe de la forme active.

Le verbe est à la voix passive, lorsqu’il signifie que le sujet de la proposition est le patient, c’est-à-dire, qu’il est le terme de l’action ou du sentiment d’un autre : les méchans sont punis, vous serez pris par les ennemis ; sont punis, serez pris, sont de la forme passive.

Le verbe est à la forme neutre, lorsqu’il signifie une action ou un état qui ne passe point du sujet de la proposition sur aucun autre objet extérieur ; comme il palit, il engraisse, il maigrit, nous courons, il badine toûjours, il rit, vous rajeunissez, &c.

5. Le mode, c’est-à-dire les différentes manieres d’exprimer ce que le verbe signifie, ou par l’indicatif qui est le mode direct & absolu ; ou par l’impératif, ou par le subjonctif, ou enfin par l’infinitif.

6. Le sixieme accident des verbes, c’est de marquer le tems par des terminaisons particulieres : j’aime, j’aimois, j’ai aimé, j’avois aimé, j’aimerai.

7. Le septieme accident est de marquer les personnes grammaticales, c’est-à-dire, les personnes relativement à l’ordre qu’elles tiennent dans la formation du discours, & en ce sens il est évident qu’il n’y a que trois personnes.

La premiere est celle qui fait le discours, c’est-à-dire, celle qui parle, je chante ; je est la premiere personne, & chante est le verbe à la premiere personne, parce qu’il est dit de cette premiere personne.

La seconde personne est celle à qui le discours s’adresse ; tu chantes, vous chantez, c’est la personne à qui l’on parle.

Enfin, lorsque la personne ou la chose dont on parle n’est ni à la premiere ni à la seconde personne, alors le verbe est dit être à la troisieme personne ; Pierre écrit, écrit est à la troisieme personne : le soleil luit, luit est à la troisieme personne du présent de l’indicatif du verbe luire.

En Latin & en Grec les personnes grammaticales sont marquées, aussi-bien que les tems, d’une maniere plus distincte, par des terminaisons particulieres, τύπτω, τύπτεις, τύπτει, τύπτομεν, τύπτετε, τύπτουσι, canto, cantas, cantat, cantavi, cantavisti, cantavit ; cantaveram, cantabo, &c. au lieu qu’en François la différence des terminaisons n’est pas souvent bien sensible ; & c’est pour cela que nous joignons aux verbes les pronoms qui marquent les personnes, je chante, tu chantes, il chante.

8. Le huitieme accident du verbe est la conjugaison. La conjugaison est une distribution ou liste de {p. 1:71}toutes les parties & de toutes les infléxions du verbe, selon une certaine analogie. Il y a quatre sortes d’analogies en Latin par rapport à la conjugaison ; ainsi il y a quatre conjugaisons : chacune a son paradigme, c’est-à-dire un modele sur lequel chaque verbe régulier doit être conjugué ; ainsi amare, selon d’autres cantare, est le paradigme des verbes de la premiere conjugaison, & ces verbes, selon leur analogie, gardent l’a long de l’infinitif dans presque tous leurs tems & dans presque toutes les personnes. Amare, amabam, amavi, amaveram, amabo, amandum, amatum, &c.

Les autres conjugaisons ont aussi leur analogie & leur paradigme.

Je crois qu’à ces quatre conjugaisons on doit en ajoûter une cinquieme, qui est une conjugaison mixte, en ce qu’elle a des personnes qui suivent l’analogie de la troisieme conjugaison, & d’autres celle de la quatrieme ; tels sont les verbes en ere, io, comme capere, capio ; on dit à la premiere personne du passif capior, je suis pris, comme audior ; cependant on dit caperis à la seconde personne, & non capiris, quoiqu’on dise audior, audiris. Comme il y a plusieurs verbes en ere, io, suscipere suscipio, interficere interficio, elicere, io, excutere, io, fugere fugio, &c. & que les commençans sont embarrassés à les conjuguer, je crois que ces verbes valent bien la peine qu’on leur donne un paradigme ou modele.

Nos Grammairiens content aussi quatre conjugaisons de nos verbes François.

1. Les verbes de la premiere conjugaison ont l’infinitif en er, donner.

2. Ceux de la seconde ont l’infinitif en ir, punir.

3. Ceux de la troisieme ont l’infinitif en oir, devoir.

4. Ceux de la quatrieme ont l’infinitif en re, dre, tre, faire, rendre, mettre.

La Grammaire de la Touche voudroit une cinquieme conjugaison des verbes en aindre, eindre, oindre, tels que craindre, feindre, joindre, parce que ces verbes ont une singularité qui est de prendre le g pour donner un son mouillé à l’n en certain ; tems, nous craignons, je craignis, je craignisse, craignant.

Mais le P. Buffier observe qu’il y a tant de différentes infléxions entre les verbes d’une même conjugaison, qu’il faut, ou ne reconnoître qu une seule conjugaison, ou en reconnoître autant que nous avons de terminaisons différentes dans les infinitifs. Or M. l’Abbé Regnier observe que la Langue Françoise a jusqu’à vingt-quatre terminaisons différentes à l’infinitif.

9. Enfin le dernier accident des verbes est l’analogie ou l’anomalie, c’est-à-dire d’être réguliers & de suivre l’analogie de leur paradigme, ou bien de s’en écarter ; & alors on dit qu’ils sont irréguliers ou anomaux.

Que s’il arrive qu’ils manquent de quelque mode, de quelque tems, ou de quelque personne, on les appelle défectifs.

A l’égard des prépositions, elles sont toutes primitives &simples, à, de, dans, avec, &c. sur quoi il faut observer qu’il y a des Langues qui énoncent en un seul mot ces vûes de l’esprit, ces rapports, ces manieres d’être, au lieu qu’en d’autres Langues ces mêmes rapports sont divisés par l’élocution & exprimés par plusieurs mots, par exemple, coram patre, en présence de son pere ; ce mot coram, en Latin, est un mot primitif & simple qui n’exprime qu’une maniere d’être considérée par une vûe simple de l’esprit.

L’élocution n’a point en François de terme pour l’exprimer ; on la divise en trois mots, en présence de. Il en est de même de propter, pour l’amour de, ainsi de quelques autres expressions que nos Grammairiens François ne mettent au nombre des prépositions, que parce qu’elles répondent à des prépositions Latines.

La préposition ne fait qu’ajoûter une circonstance ou maniere au mot qui précede, & elle est toûjours considérée sous le même point de vûe, c’est toûjours la même maniere ou circonstance qu’elle exprime ; il est dans ; que ce soit dans la ville, ou dans la maison, ou dans le coffre, ce sera toûjours être dans. Voilà pourquoi les propositions ne se déclinent point.

Mais il faut observer qu’il y a des prépositions séparables, telles que dans, sur, avec, &c. & d’autres qui sont appellées inséparables, parce qu’elles entrent dans la composition des mots, de façon qu’elles n’en peuvent être séparées sans changer la signification particuliere du mot ; par exemple, refaire, surfaire, défaire, contrefaire, ces mots, re, sur, dé, contre, &c. sont alors des prépositions inséparables, tirées du Latin. Nous en parlerons plus en détail au mot Préposition.

A l’égard de l’adverbe, c’est un mot qui, dans sa valeur, vaut autant qu’une préposition & son complément. Ainsi prudemment, c’est avec prudence, sagement, avec sagesse, &c. Voyez Adverbe.

Il y a trois accidens à remarquer dans l’adverbe outre la signification, comme dans tous les autres mots. Ces trois accidens sont,

1. L’espece, qui est ou primitive ou dérivative : ici, là, ailleurs, quand, lors, hier, où, &c. sont des adverbes de l’espece primitive, parce qu’ils ne viennent d’aucun autre mot de la Langue.

Au lieu que justement, sensément, poliment, absolument, tellement, &c. sont de l’espece dérivative ; ils viennent des noms adjectifs juste, sensé, poli, absolu, tel, &c.

2. La figure, c’est d’être simple ou composé. Les adverbes sont de la figure simple, quand aucun autre mot ni aucune préposition inséparable n’entre dans leur composition ; ainsi justement, lors, jamais, sont des adverbes de la figure simple.

Mais injustement, alors, aujourd’hui, & en Latin hodie, sont de la figure composee.

3. La comparaison est le troisieme accident des adverbes. Les adverbes qui viennent des noms de qualité se comparent, justement, plus justement, très ou fort justement, le plus justement, bien, mieux, le mieux, mal, pis, le pis, plus mal, très mal, fort mal, &c.

A l’égard de la conjonction, c’est-à-dire, de ces petits mots qui servent à exprimer la liaison que l’esprit met entre des mots & des mots, ou entre des phrases & des phrases ; outre leur signification particuliere, il y a encore leur figure & leur position.

1. Quant à la figure, il y en a de simples, comme &, ou, mais, si, car, ni, &c.

Il y en a beaucoup de composées, & si, mais si, & même il y en a qui sont composées de noms ou de verbes, par exemple, à moins que, desorte que, bien entendu que, pourvû que.

2. Pour ce qui est de leur position, c’est-à-dire, de l’ordre ou rang que les conjonctions doivent tenir dans le discours, il faut observer qu’il n’y en a point qui ne suppose au-moins un sens précedent ; car ce qui joint doit être entre deux termes. Mais ce sens peut quelquefois être transposé, ce qui arrive avec la conditionnelle si, qui peut fort bien commencer un discours ; si vous êtes utile à la société, elle pourvoira à vos besoins. Ces deux phrases sont liées par la conjonction si ; c’est comme s’il y avoit, la société pourvoira à vos besoins, si vous y êtes utile.

Mais vous ne sauriez commencer un discours par mais, &, or, donc, &c. c’est le plus ou moins de liaison qu’il y a entre la phrase qui suit une conjonction & celle qui la précede, qui doit servir de regle pour la ponctuation.

* Ou s’il arrive qu’un discours commence par un or ou un donc, ce discours est censé la suite d’un autre qui s’est tenu intérieurement, & que l’Orateur {p. 1:72}ou l’Ecrivain a sous-entendu, pour donner plus de véhémence à son début. C’est ainsi qu’Horace a dit au commencement d’une Ode :

Ergo Quintilium perpetuus sopor
Urget. . . . .

Et Malherbe dans son Ode à Louis XIII. partant pour la Rochelle :

Donc un nouveau labeur à tes armes s’apprête ;
Prens ta foudre, Loüis. . . . .

A l’égard des interjections, elles ne servent qu’à marquer des mouvemens subits de l’ame. Il y a autant de sortes d’interjections, qu’il y a de passions différentes. Ainsi il y en a pour la tristesse & la compassion, hélas ! ha ! pour la douleur, ai ai, ha ! pour l’aversion & le dégoût, si. Les interjections ne servant qu’à ce seul usage, & n’étant jamais considérées que sous la même face, ne sont sujettes à aucun autre accident. On peut seulement observer qu’il y a des noms, des verbes, & des adverbes, qui étant prononcés dans certains mouvemens de passions ont la force de l’interjection, courage, allons, bon-Dieu, voyez, marche, tout beau, paix, &c. c’est le ton plûtôt que le mot qui fait alors l’interjection. (F)

{p. 1:91}

ACCUSATIF §

ACCUSATIF, s. m. terme de Grammaire ; c’est ainsi qu’on appelle le 4e cas des noms dans les Langues qui ont des déclinaisons, c’est-à-dire, dans les Langues dont les noms ont des terminaisons particulieres destinées à marquer différens rapports, ou vûes particulieres sous lesquelles l’esprit considere le même objet.

« Les cas ont été inventés, dit Varron, afin que celui qui parle puisse faire connoître, ou qu’il appelle, ou qu’il donne, ou qu’il accuse.

Sunt destinati casus ut qui de altero diceret, distinguere posset, quùm vocaret, quùm daret, quùm accusaret ; sic alia quoedam discrimina quoe nos & Groecos ad declinandum duxerunt. Varro, lib. I. de Anal.

Au reste les noms que l’on a donnés aux différens cas ne sont tirés que de quelqu’un de leurs usages, & sur-tout de l’usage le plus fréquent, ce qui n’empêche pas qu’ils n’en aient encore plusieurs autres, & même de tout contraires ; car on dit également donner à quelqu’un, & ôter à quelqu’un, défendre & accuser quelqu’un ; ce qui a porté quelques Grammairiens (tel est Scaliger) à rejetter ces dénominations, & à ne donner à chaque cas d’autre nom que celui de premier, second, & ainsi de suite jusqu’à l’ablatif, qu’ils appellent le sixieme cas.

Mais il suffit d’observer que l’usage des cas n’est pas restraint à celui que leur dénomination énonce. Tel est un Seigneur qu’on appelle Duc ou Marquis d’un tel endroit ; il n’en est pas moins Comte ou Baron d’un autre. Ainsi nous croyons que l’on doit conserver ces anciennes dénominations, pourvû que l’on explique les différens usages particuliers de chaque cas.

L’accusatif fut donc ainsi appellé, parce qu’il servoit à accuser, accusare aliquem : mais donnons à accuser la signification de déclarer, signification qu’il a même souvent en François, comme quand les Négocians disent accuser la réception d’une Lettre ; & les joüeurs de Piquet, accuser le point. En déterminant ensuite les divers usages de ces cas, j’en trouve trois qu’il faut bien remarquer.

1. La terminaison de l’accusatif sert à faire connoître le mot qui marque le terme ou l’objet de l’action que le verbe signifie. Augustus vicit-Antonium, Auguste vainquit Antoine. Antonium est le terme de l’action de vaincre ; ainsi Antonium est à l’accusatif, & détermine l’action de vaincre. Vocem proecludit metus, dit Phedre en parlant des grenouilles épouvantées du bruit que fit le soliveau que Jupiter jetta dans leur marais ; la peur leur étouffa la voix, vocem est donc l’action de proecludit. Ovide parlant du palais du Soleil, dit que materiem superabat opus ; materiem ayant la terminaison de l’accusatif, me fait entendre que le travail surpassoit la matiere. Il en est de même de tous les verbes actifs transitifs, sans qu’il puisse y avoir d’exception, tant que ces verbes sont présentés sous la forme d’actifs transitifs.

Le second service de l’accusatif c’est de terminer une de ces prépositions qu’un usage arbitraire de la Langue Latine détermine par l’accusatif. Une préposition n’a par elle-même qu’un sens appellatif ; elle ne marque qu’une sorte, une espece de rapport particulier : mais ce rapport est ensuite appliqué, & pour ainsi dire individualisé par le nom qui est le complément de la préposition : par exemple, il s’est levé avant, cette préposition avant marque une priorité. Voilà l’espece de rapport : mais ce rapport doit être déterminé. Mon esprit est en suspens jusqu’à ce que vous me disiez avant qui ou avant quoi. Il s’est levé avant le jour, ante diem ; cet accusatif diem détermine, {p. 1:92}fixe la signification de ante. J’ai dit qu’en ces occasions ce n’étoit que par un usage arbitraire que l’on donnoit au nom déterminant la terminaison de l’accusatif ; car au fond ce n’est que la valeur du nom qui détermine la préposition : & comme les noms Latins & les noms Grecs ont différentes terminaisons, il falloit bien qu’alors ils en eussent une ; or l’usage a consacré la terminaison de l’accusatif après certaines prépositions, & celle de l’ablatif après d’autres ; & en Grec il y a des prépositions qui se construisent aussi avec le génitif.

Le troisieme usage de l’accusatif est d’être le suppôt de l’infinitif, comme le nominatif l’est avec les modes finis ; ainsi comme on dit à l’indicatif Petrus legit, Pierre lit, on dit à l’infinitif Petrum legere, Pierre lire, ou Petrum legisse, Pierre avoir lû. Ainsi la construction de l’infinitif se trouve distinguée de la construction d’un nom avec quelqu’un des autres modes ; car avec ces modes le nom se met au nominatif.

Que si l’on trouve quelquefois au nominatif un nom construit avec un infinitif, comme quand Horace a dit patiens vocari Casaris ultor, au lieu de patiens te vocari ultorem ; c’est ou par imitation des Grecs qui construisent indifféremment l’infinitif, ou avec un nominatif, ou avec un accusatif, ou bien c’est par attraction ; car dans ce passage d’Horace, ultor est attiré par patiens, qui est au même cas que filius Maioe : tout cela se fait par le rapport d’identité. Voyez Construction.

Pour épargner bien des peines, & pour abreger bien des regles de la méthode ordinaire au sujet de l’accusatif, observez :

1°. Que lorsqu’un accusatif est construit avec un infinitif, ces deux mots forment un sens particulier équivalent à un nom, c’est-à-dire, que ce sens seroit exprimé en un seul mot par un nom, si un tel nom avoit été introduit & autorisé par l’usage. Par exemple, pour dire Herum esse semper lenem, mon maître est toûjours doux, Terence a dit heri semper lenitas.

2°. D’où il suit que comme un nom peut être le sujet d’une proposition, de même ce sens total exprimé par un accusatif avec un infinitif, peut aussi être, & est souvent le sujet d’une proposition.

En second lieu, comme un nom est souvent le terme de l’action qu’un verbe actif transitif signifie, de même le sens total énoncé par un nom avec un infinitif est aussi le terme ou objet de l’action que ces sortes de verbes expriment. Voici des exemples de l’un & de l’autre, & premierement du sens total qui est le sujet de la proposition, ce qui, ce me semble, n’est pas assez remarqué. Humanam rationem proecipitationi & proejudicio esse obnoxiam satis compertum est. Cailly, Phil. Mot à mot, l’entendement humain être sujet à la précipitation & au préjugé est une chose assez connue. Ainsi la construction est : hoc, nempe humanam rationem esse obnoxiam proecipitationi & proejudicio, est χρῆμα seu negotium satis compertum. Humanam rationem esse obnoxiam proecipitationi & proejudicio, voilà le sens total qui est le sujet de la proposition ; est satis compertum en est l’attribut.

Caton dans Lucain, Liv. II. v. 288. dit que s’il est coupable de prendre le parti de la République, ce sera la faute des Dieux. Crimen erit Superis & me fecisse nocentem. Hoc, nempe Deos fecisse me nocentem, de m’avoir fait coupable, voilà le sujet dont l’attribut est erit crimen Superis. Plaute, Miles gl. act. III. scen. j. v. 109. dit que c’est une conduite loüable pour un homme de condition qui est riche, de prendre soin lui-même de l’éducation de ses enfans ; que c’est élever un monument à sa maison & à lui-même. Laus est magno in genere & in divitiis maximis liberos, hominem educare, generi monumentum & sibi. Construisez, hominem constitutum magno in genere & divitiis maximis educare liberos, monumentum generi & sibi, hoc, inquam, est laus ; ainsi est laus est l’attribut, & les mots qui précédent font un sens total, qui est le sujet de la proposition.

Il y a en François & dans toutes les langues un grand nombre d’exemples pareils ; on en doit faire la construction suivant le même procédé. Il est doux de trouver dans un amant qu’on aime, un époux que l’on doit aimer, Quinault. Il, illud, à savoir l’avantage, le bonheur de trouver dans un amant qu’on aime un époux que l’on doit aimer. Voilà un sens total, qui est le sujet de la proposition ; on dit de ce sens total, de ce bonheur, de ce il, qu’il est doux ; ainsi est doux, c’est l’attribut.

Quàm bonum est correptum manifestare poenitentiam ! est negotium quàm bonum. Eccli, c. xx. v. 4. construisez : Hoc, nempe hominem correptum manifestare poenitentiam, est negotium quàm bonum ! Il est beau pour celui qu’on reprend de quelque faute, de faire connoître son repentir. Il vaut mieux pour un esclave d’être instruit que de parler, plus scire satius est quàm loqui hominem servum. Plaute, act. I. scen. j. v. 57. construisez : Hoc, nempe hominem servum plus scire, est satius quam hominem servum loqui. Homines esse amicos Dei, quanta est dignitas ! Qu’il est glorieux pour les hommes, dit Saint Grégoire le Grand, d’être les amis de Dieu ! où vous voyez que le sujet de la proposition est ce sens total, homines esse amicos Dei. Le même procédé peut faire la construction en François, & dans quelqu’autre Langue que ce puisse être. Il, illud, à savoir d’être les amis de Dieu, est combien glorieux pour les hommes ! Mihi semper placuit non Rege solum, sed regno liherari Rempublicam. Lett. VII. de Brutus à Ciceron. Hoc, scilicet Rempublicam liberari non solum, à Rege, sed regno, placuit mihi. J’ai toûjours souhaité que la République fût délivrée non-seulement du Roi, mais même de l’autorité royale.

Je pourrois rapporter un bien plus grand nombre d’exemples pareils d’accusatifs qui forment avec un infinitif un sens qui est le sujet d’une proposition : passons à quelques exemples où le sens formé par un accusatif & un infinitif, est le terme de l’action d’un verbe actif transitif.

A l’égard du sens total, qui est le terme de l’action d’un verbe actif, les exemples en sont plus communs. Puto te esse doctum ; mot à mot, je crois toi être sçavant ; & selon notre construction usuelle, je crois que vous êtes savant. Sperat se palmam esse relaturum, il espere soi être celui qui doit remporter la victoire, il espere qu’il remportera la victoire.

La raison de ces accusatifs Latins est donc qu’ils forment un sens qui est le terme de l’action d’un verbe actif ; c’est donc par l’idiotisme de l’une & de l’autre Langue qu’il faut expliquer ces facons de parler, & non par les regles ridicules du que retranché.

A l’égard du François, nous n’avons ni déclinaison ni cas ; nous ne faisons usage que de la simple dénomination des noms, qui ne varient leur terminaison que pour distinguer le pluriel du singulier. Les rapports ou vûes de l’esprit que les Latins font connoître par la différence de la terminaison d’un même nom, nous les marquons, ou par la place du mot, ou par le secours des prépositions. C’est ainsi que nous marquons le rapport de l’accusatif en plaçant le nom après le verbe. Auguste vainquit Antoine, le travail surpassoit la matiere. Il n’y a sur ce point que quelques observations à faire par rapport aux pronoms. Voyez Article, Cas, Construction . (F)

ACTIF §

{p. 1:118}

Actif (Grammaire) §

ACTIF, active, terme de Grammaire ; un mot est actif quand il exprime une action. Actif est opposé à passif. L’agent fait l’action, le patient la reçoit. Le feu brûle, le bois est brûlé ; ainsi brûle est un terme actif, & brûlé est passif. Les verbes réguliers ont un participe actif, comme lisant, & un participe passif, comme .

Je ne suis point battant de peur d’être battu,
Et l’humeur débonnaire est ma grande vertu.
(Mol.)

Il y a des verbes actifs & des verbes passifs. Les verbes actifs marquent que le sujet de la proposition fait l’action, j’enseigne ; le verbe passif au contraire marque que le sujet de la proposition reçoit l’action, qu’il est le terme ou l’objet de l’action d’un autre, je suis enseigné, &c.

On dit que les verbes ont une voix active & une voix passive, c’est-à-dire, qu’ils ont une suite de terminaisons qui exprime un sens actif, & une autre liste de désinances qui marque un sens passif, ce qui est vrai, sur-tout en Latin & en Grec ; car en François, & dans la plûpart des Langues vulgaires, les verbes n’ont que la voix active ; & ce n’est que par le secours d’une périphrase, & non par une terminaison propre, que nous exprimons le sens passif. Ainsi en Latin amor, amaris, amatur, & en Grec φιλέομαι, φιλέῃ, φιλέεται, veulent dire je suis aimé ou aimée, tu es aimé ou aimée, il est aimé ou elle est aimée.

Au lieu de dire voix active ou voix passive, on dit à l’actif, au passif ; & alors actif & passif se prennent substantivement, ou bien on sousentend sens : ce verbe est à l’actif, c’est-à-dire, qu’il marque un sens actif.

Les véritables verbes actifs ont une voix active & une voix passive : on les appelle aussi actifs transitifs, parce que l’action qu’ils signifient passe de l’agent sur un patient, qui est le terme de l’action, comme battre, instruire, &c.

Il y a des verbes qui marquent des actions qui ne passent point sur un autre objet, comme aller, venir, dormir, &c. ceux-là sont appellés actifs intransitifs, & plus ordinairement neutres, c’est-à-dire, qui ne sont ni actifs transitifs, ni passifs ; car neutre vient du Latin neuter, qui signifie ni l’un ni l’autre : c’est ainsi qu’on dit d’un nom qu’il est neutre, c’est-à-dire, qu’il n’est ni masculin ni féminin. Voyez Verbe. (F)

ADJECTIF §

{p. 1:133}

Adjectif (Grammaire) §

ADJECTIF, terme de Grammaire. Adjectif vient du latin adjectus, ajoûté, parce qu’en effet le nom adjectif est toûjours ajoûté à un nom substantif qui est ou exprimé ou sous-entendu. L’adjectif est un mot qui donne une qualification au substantif ; il en désigne la qualité ou maniere d’être. Or comme toute qualité suppose la substance dont elle est qualité, il est évident que tout adjectif suppose un substantif : car il faut être, pour être tel. Que si nous disons, le beau vous touche, le vrai doit être l’objet de nos recherches, le bon est préférable au beau, &c. Il est évident que nous ne considérons même alors ces qualités qu’entant qu’elles sont attachées à quelque substance ou suppôt : le beau, c’est-à-dire, ce qui est beau ; le vrai, c’est-à-dire, ce qui est vrai, &c. En ces exemples, le beau, le vrai, &c. ne sont pas de purs adjectifs ; ce sont des adjectifs pris substantivement qui désignent un suppôt quelconque, entant qu’il est ou beau, ou vrai, ou bon, &c. Ces mots sont donc alors en même tems adjectifs & substantifs : ils sont substantifs, puisqu’ils désignent un suppôt, le . . . ils sont adjectifs, puisqu’ils désignent ce suppôt entant qu’il est tel.

Il y a autant de sortes d’adjectifs qu’il y a de sortes de qualités, de manieres & de relations que notre esprit peut considérer dans les objets.

Nous ne connoissons point les substances en elles-mêmes, nous ne les connoissons que par les impressions qu’elles font sur nos sens, & alors nous disons que les objets sont tels, selon le sens que ces impressions affectent. Si ce sont les yeux qui sont affectés, nous disons que l’objet est coloré, qu’il est ou blanc, ou noir, ou rouge, ou bleu, &c. Si c’est le goût, le corps est ou doux, ou amer ; ou aigre, ou fade, &c. Si c’est le tact, l’objet est ou rude, ou poli ; ou dur, ou mou ; gras, huileux, ou sec ; &c.

Ainsi ces mots blanc, noir, rouge, bleu, doux, amer, aigre, fade, &c. sont autant de qualifications que nous donnons aux objets, & sont par conséquent autant de noms adjectifs. Et parce que ce sont les impressions que les objets physiques font sur nos sens, qui nous font donner à ces objets les qualifications dont nous venons de parler, nous appellerons ces sortes d’adjectifs adjectifs physiques.

Remarquez qu’il n’y a rien dans les objets qui soit semblable au sentiment qu’ils excitent en nous. Seulement les objets sont tels qu’ils excitent en nous telle sensation, ou tel sentiment, selon la disposition de nos organes, & selon les lois du méchanisme universel. Une aiguille est telle què si la pointe de cette aiguille est enfoncée dans ma peau, j’aurai un sentiment de douleur : mais ce sentiment ne sera qu’en moi, & nullement dans l’aiguille. On doit en dire autant de toutes les autres sensations.

Outre les adjectifs physiques il y a encore les adjectifs métaphysiques qui sont en très-grand nombre, & dont on pourroit faire autant de classes différentes qu’il y a de sortes de vûes sous lesquelles l’esprit peut considérer les êtres physiques & les êtres métaphysiques.

 

Comme nous sommes accoûtumés à qualifier les êtres physiques, en conséquence des impressions immédiates qu’ils font sur nous, nous qualifions aussi les êtres métaphysiques & abstraits, en conséquence de quelque considération de notre esprit à leur égard. Les adjectifs qui expriment ces sortes de vûes ou considérations, sont ceux que j’appelle adjectifs métaphysiques, ce qui s’entendra mieux par des exemples.

Supposons une allée d’arbres au milieu d’une vaste plaine : deux hommes arrivent à cette allée, l’un par un bout, l’autre par le bout opposé ; chacun de ces hommes regardant les arbres de cette allée dit, voilà le premier ; de sorte que l’arbre que chacun de ces hommes appelle le premier est le dernier par rapport à l’autre homme. Ainsi premier, dernier, & les autres noms de nombre ordinal, ne sont que des adjectifs métaphysiques. Ce sont des adjectifs de relation & de rapport numéral.

Les noms de nombre cardinal, tels que deux, trois, &c. sont aussi des adjectifs métaphysiques qui qualifient une collection d’individus.

Mon, ma, ton, sa, son, sa, &c. sont aussi des adjectifs métaphysiques qui désignent un rapport d’appartenance ou de propriété, & non une qualité physique & permanente des objets.

Grand & petit sont encore des adjectifs métaphysiques ; car un corps, quel qu’il soit, n’est ni grand ni petit en lui-même ; il n’est appellé tel que par rapport à un autre corps. Ce à quoi nous avons donné le nom de grand a fait en nous une impression différente de celle que ce que nous appellons petit nous a faite ; c’est la perception de cette différence qui nous a donné lieu d’inventer les noms de grand, de petit, de moindre, &c.

Différent, pareil, semblable, sont aussi des adjectifs métaphysiques qui qualifient les noms substantifs en conséquence de certaines vûes particulieres de l’esprit. Différent qualifie un nom précisément entant que je sens que la chose n’a pas fait en moi des impressions pareilles à celles qu’un autre y a faites. Deux objets tels que j’apperçois que l’un n’est pas l’autre, font pourtant en moi des impressions pareilles en certains points : je dis qu’ils sont semblables en ces points là, parce que je me sens affecté à cet égard de la même maniere ; ainsi semblable est un adjectif métaphysique.

Je me promene tout autour de cette ville de guerre, que je vois enfermée dans ses remparts : j’apperçois cette campagne bornée d’un côté par une riviere & d’un autre par une forêt : je vois ce tableau enfermé dans son cadre, dont je puis même mesurer l’étendue & dont je vois les bornes : je mets sur ma table un livre, un écu ; je vois qu’ils n’occupent qu’une petite étendue de ma table ; que ma table même ne remplit qu’un petit espace de ma chambre, & que ma chambre est renfermée par des murailles : enfin tout corps me paroît borné par d’autres corps, & je vois une étendue au-delà. Je dis donc que ces corps sont bornés, terminés, finis ; ainsi borné, terminé, fini, ne supposent que des bornes & la connoissance d’une étendue ultérieure.

D’un autre côté, si je me mets à compter quelque nombre que ce puisse être, fût-ce le nombre des grains de sable de la mer & des feuilles de tous les arbres qui sont sur la surface de la terre, je trouve que je puis encore y ajoûter, tant qu’enfin, las de ces additions toûjours possibles, je dis que ce nombre est infini, c’est-à-dire, qu’il est tel, que je n’en appercois pas les bornes, & que je puis toûjours en augmenter la somme totale. J’en dis autant de tout corps étendu, dont notre imagination peut toûjours écarter les bornes, & venir enfin à l’étendue infinie. Ainsi infini n’est qu’un adjectif métaphysique. {p. 1:134}

Parfait est encore un adjectif métaphysique. L’usage de la vie nous fait voir qu’il y a des êtres qui ont des avantages que d’autres n’ont pas : nous trouvons qu’à cet égard ceux-ci valent mieux que ceux-là. Les plantes, les fleurs, les arbres, valent mieux que les pierres. Les animaux ont encore des qualités préférables à celles des plantes, & l’homme a des connoissances qui l’élevent au-dessus des animaux. D’ailleurs ne sentons-nous pas tous les jours qu’il vaut mieux avoir que de n’avoir pas ? Si l’on nous montre deux portraits de la même personne, & qu’il y en ait un qui nous rappelle avec plus d’exactitude & de vérité l’image de cette personne, nous disons que le portrait est parlant, qu’il est parfait, c’est-à-dire qu’il est tel qu’il doit être.

Tout ce qui nous paroît tel que nous n’appercevons pas qu’il puisse avoir un degré de bonté & d’excellence au-delà, nous l’appellons parfait.

Ce qui est parfait par rapport à certaines personnes, ne l’est pas par rapport à d’autres, qui ont acquis des idées plus justes & plus étendues.

Nous acquérons ces idées insensiblement par l’usage de la vie ; car dès notre enfance, à mesure que nous vivons, nous appercevons des plus ou des moins, des bien & des mieux, des mal & des pis : mais dans ces premiers tems nous ne sommes pas en état de réfléchir sur la maniere dont ces idées se forment par degrés dans notre esprit ; & dans la suite, comme l’on trouve ces connoissances toutes formées, quelques. Philosophes se sont imaginé qu’elles naissoient avec nous : ce qui veut dire qu’en venant au monde nous savons ce que c’est que l’infini, le beau, le parfait, &c. ce qui est également contraire à l’expérience & à la raison. Toutes ces idées abstraites supposent un grand nombre d’idées particulieres que ces mêmes Philosophes comptent parmi les idées acquises : par exemple, comment peut-on savoir qu’il faut rendre à chacun ce qui lui est dû, si l’on ne sait pas encore ce que c’est que rendre, ce que c’est que chacun, & qu’il y a des biens & des choses particulieres, qui, en vertu des lois de la société, appartiennent aux uns plûtôt qu’aux autres ? Cependant sans ces connoissances particulieres, que ces Philosophes même comptent parmi les idées acquises, peut-on comprendre le principe général ?

Voici encore d’autres adjectifs métaphysiques qui demandent de l’attention.

Un nom est adjectif quand il qualifie un nom substantif : or qualifier un nom substantif, ce n’est pas seulement dire qu’il est rouge ou bleu, grand ou petit, c’est en fixer l’étendue, la valeur, l’acception, étendre cette acception ou la restraindre, ensorte pourtant que toûjours, l’adjectif & le substantif pris ensemble, ne présentent qu’un même objet à l’esprit ; au lieu que si je dis liber Petri, Petri fixe à la vérité l’étendue de la signification de liber : mais ces deux mots présentent à l’esprit deux objets différens, dont l’un n’est pas l’autre ; au contraire, quand je dis le beau livre, il n’y a là qu’un objet réel, mais dont j’énonce qu’il est beau. Ainsi tout mot qui fixe l’acception du substantif, qui en étend ou qui en restraint la valeur, & qui ne présente que le même objet à l’esprit, est un véritable adjectif. Ainsi nécessaire, accidentel, possible, impossible, tout, nul, quelque, aucun, chaque, tel, quel, certain, ce, cet, cette, mon, ma, ton, ta, vos, vôtre, nôtre, & même le, la, les, sont de véritables adjectifs métaphysiques, puisqu’ils modifient des substantifs, & les font regarder sous des points de vûe particuliers. Tout homme présente homme dans un sens général affirmatif : nul homme l’annonce dans un sens général négatif : quelque homme présente un sens particulier indéterminé : son, sa, ses, vos, &c. font considérer le substantif sous un sens d’appartenance & de propriété ; car quand je dis meus ensis, meus est autant simple adjectif qu’Evandrius, dans ce vers de Virgile :

Nam tibi, Timbre, caput, Evandrius abstulit ensis.
Æn. Liv. X. v. 394.

meus marque l’appartenance par rapport à moi, & Evandrius la marque par rapport à Evandre.

Il faut ici observer que les mots changent de valeur selon les différentes vûes que l’usage leur donne à exprimer : boire, manger, sont des verbes ; mais quand on dit le boire, le manger, &c. alors boire & manger sont des noms. Aimer est un verbe actif : mais dans ce vers de l’opera d’Atys,

J’aime, c’est mon destin d’aimer toute ma vie.

aimer est pris dans un sens neutre. Mien, tien, sien, étoient autrefois adjectifs ; on disoit un sien frere, un mien ami : aujourd’hui, en ce sens, il n’y a que mon, ton, son, qui soient adjectifs ; mien, tien, sien, sont de vrais substantifs de la classe des pronoms, le mien, le tien, le sien. La Discorde, dit la Fontaine, vint,

Avec, Que si-que non, son frere ;
Avec, Le tien-le mien, son pere.

Nos, vos, sont toûjours adjectifs : mais vôtre, nôtre, sont souvent adjectifs, & souvent pronoms, le vôtre, le nôtre. Vous & les vôtres ; voilà le vôtre, voici le sien & le mien : ces pronoms indiquent alors des objets certains dont on a déja parlé. Voyez Pronom.

Ces réflexions servent à décider si ces mots Pere, Roi, & autres semblables, sont adjectifs ou substantifs. Qualifient-ils ? ils sont adjectifs. Louis XV. est Roi, Roi qualifie Louis XV ; donc Roi est-là adjectif. Le Roi est à l’armée : le Roi désigne alors un individu : il est donc substantif. Ainsi ces mots sont pris tantôt adjectivement, tantôt substantivement ; cela dépend de leur service, c’est-à-dire, de la valeur qu’on leur donne dans l’emploi qu’on en fait.

Il reste à parler de la syntaxe des adjectifs. Ce qu’on peut dire à ce sujet, se réduit à deux points.

1. La terminaison de l’adjectif. 2. La position de l’adjectif.

1°. A l’égard du premier point, il faut se rappeller ce principe dont nous avons parlé ci-dessus, que l’adjectif & le substantif mis ensemble en construction, ne présentent à l’esprit qu’un seul & même individu, ou physique, ou métaphysique. Ainsi l’adjectif n’étant réellement que le substantif même considéré avec la qualification que l’adjectif énonce, ils doivent avoir l’un & l’autre les mêmes signes des vûes particulieres sous lesquelles l’esprit considere la chose qualifiée. Parle-t-on d’un objet singulier : l’adjectif doit avoir la terminaison destinée à marquer le singulier. Le substantif est-il de la classe des noms qu’on appelle masculin : l’adjectif doit avoir le signe destiné à marquer les noms de cette classe. Enfin y a-t-il dans une Langue une maniere établie pour marquer les rapports ou points de vûe qu’on appelle cas : l’adjectif doit encore se conformer ici au substantif : en un mot il doit énoncer les mêmes rapports, & se présenter sous les mêmes faces que le substantif ; parce qu’il n’est qu’un avec lui. C’est ce que les Grammairiens appellent la concordance de l’adjectif avec le substantif, qui n’est fondée que sur l’identité physique de l’adjectif avec le substantif.

2°. A l’égard de la position de l’adjectif, c’est-à-dire, s’il faut le placer avant ou après le substantif, s’il doit être au commencement ou à la fin de la phrase, s’il peut être séparé du substantif par d’autres mots : je répons que dans les Langues qui ont des cas, c’est-à-dire, qui marquent par des terminaisons les rapports que les mots ont entre eux, la position n’est d’aucun usage pour faire connoître l’identité de l’adjectif avec son substantif ; c’est l’ouvrage, ou plûtôt {p. 1:135}la destination de la terminaison, elle seule a ce privilége. Et dans ces Langues on consulte seulement l’oreille pour la position de l’adjectif, qui même peut être séparé de son substantif par d’autres mots.

Mais dans les Langues qui n’ont point de cas, comme le François, l’adjectif n’est pas séparé de son substantif. La position supplée au défaut des cas.

Parve, nec invideo, sine me, Liber, ibis in urbem.
Ovid. I. trist. 1. 1.

Mon petit livre, dit Ovide, tu iras donc à Rome sans moi ? Remarquez qu’en François l’adjectif est joint au substantif, mon petit livre ; au lieu qu’en Latin parve qui est l’adjectif de liber, en est séparé, même par plusieurs mots : mais parve a la terminaison convenable pour faire connoître qu’il est le qualificatif de liber.

Au reste, il ne faut pas croire que dans les Langues qui ont des cas, il soit nécessaire de séparer l’adjectif du substantif ; car d’un côté les terminaisons les rapprochent toûjours l’un de l’autre, & les présentent à l’esprit, selon la syntaxe des vûes de l’esprit qui ne peut jamais les séparer. D’ailleurs si l’harmonie ou le jeu de l’imagination les sépare quelquefois, souvent aussi elle les rapproche. Ovide, qui dans l’exemple ci-dessus sépare parve de liber, joint ailleurs ce même adjectif avec son substantif.

Tuque cadis, patriâ, parve Learche, manu.
Ovid. IV, Fast. v. 490.

En François l’adjectif n’est séparé du substantif que lorsque l’adjectif est attribut ; comme Louis est juste, Phébus est sourd, Pégase est rétif : & encore avec rendre, devenir, paroître, &c.

Un vers étoit trop foible, & vous le rendez dur.
J’évite d’être long, & je deviens obscur.
Despreaux, Art. Poët. c. j.

Dans les phrases, telles que celle qui suit, les adjectifs qui paroissent isolés, forment seuls par ellipse une proposition particuliere :

Heureux, qui peut voir du rivage
Le terrible Océan par les vents agité.

Il y a là deux propositions grammaticales : celui (qui peut voir du rivage le terrible Océan par les vents agité) est heureux, où vous voyez que heureux est l’attribut de la proposition principale.

Il n’est pas indifférent en François, selon la syntaxe élégante & d’usage d’énoncer le substantif avant l’adjectif, ou l’adjectif avant le substantif. Il est vrai que pour faire entendre le sens, il est égal de dire bonnet blanc ou blanc bonnet : mais par rapport à l’élocution & à la syntaxe d’usage, on ne doit dire que bonnet blanc. Nous n’avons sur ce point d’autre regle que l’oreille exercée, c’est-à-dire, accoûtumée au commerce des personnes de la nation qui font le bon usage. Ainsi je me contenterai de donner ici des exemples qui pourront servir de guide dans les occasions analogues. On dit habit rouge, ainsi dites habit bleu, habit gris, & non bleu habit, gris habit. On dit mon livre, ainsi dites ton livre, son livre, leur livre. Vous verrez dans la liste suivante zone torride, ainsi dites par analogie zone tempérée & zone glaciale ; ainsi des autres exemples.

Liste de plusieurs Adjectifs qui ne vont qu’après leurs substantifs dans les exemples qu’on en donne ici.

Accent Gascon. Action basse. Air indolent. Air modeste. Ange gardien. Beauté parfaite. Beauté Romaine. Bien réel. Bonnet blanc. Cas direct. Cas oblique. Chapeau noir. Chemin raboteux. Chemise blanche. Contrat clandestin. Couleur jaune. Coûtume abusive. Diable boiteux. Dîme royale. Dîner propre. Discours concis. Empire Ottoman. Esprit invisible. Etat ecclésiastique. Etoiles fixes. Expression littérale. Fables choisies. Figure ronde. Forme ovale. Ganif aiguisé. Gage touché. Génie supérieur. Comme arabique. Grammaire raisonnée. Hommage rendu. Homme instruit. Homme juste. Isle déserte. Ivoire blanc. Ivoire jaune. Laine blanche. Lettre anonyme. Lieu inaccessible. Faites une ligne droite. Livres choisis. Mal nécessaire. Matiere combustible. Méthode latine. Mode françoise. Morue fraîche. Mot expressif. Musique Italienne. Nom substantif. Oraison dominicale. Oraison funebre. Oraison mentale. Péché mortel. Peine inutile. Pensée recherchée. Perle contrefaite. Perle orientale. Pié fourchu. Plans dessinés. Plants plantés. Point mathématique. Poisson salé. Politique angloise. Principe obscur. Qualité occulte. Qualité sensible. Question métaphysique. Raisins secs. Raison décisive. Raison péremptoire. Raisonnement recherché. Régime absolu. Les Sciences exactes. Sens figuré. Substantif masculin. Tableau original. Terme abstrait. Terme obscur. Terminaison féminine. Terre labourée. Terreur panique. Ton dur. Trait piquant. Urbanité romaine. Urne fatale. Usage abusif. Verbe actif. Verre concave. Verre convexe. Vers iambe. Viande tendre. Vin blanc. Vin cuit. Vin verd. Voix harmonieuse. Vûe courte. Vûe basse. Des yeux noirs. Des yeux fendus. Zone torride, &c.

Il y a au contraire des adjectifs qui précedent toûjours les substantifs qu’ils qualifient, comme

Certaines gens. Grand Général. Grand Capitaine. Mauvaise habitude. Brave Soldat. Belle situation. Juste défense. Beau jardin. Beau garçon. Bon ouvrier. Gros arbre. Saint Religieux. Sainte Thérese. Petit animal. Profond respect. Jeune homme. Vieux pécheur. Cher ami. Réduit à la derniere misere. Tiers-Ordre. Triple alliance, &c.

Je n’ai pas prétendu insérer dans ces listes tous les adjectifs qui se placent les uns devant les substantifs, & les autres après : j’ai voulu seulement faire voir que cette position n’étoit pas arbitraire.

Les adjectifs métaphysiques comme le, la, les, ce, cet, quelque, un, tout, chaque, tel, quel, son, sa, ses, votre, nos, leur, se placent toûjours avant les substantifs qu’ils qualifient.

Les adjectifs de nombre précèdent aussi les substantifs appellatifs, & suivent les noms propres : le premier homme, François, premier, quatre personnes, Henri quatre, pour quatrieme : mais en parlant du nombre de nos Rois, nous disons dans un sens appellatif, qu’il y a eu quatorze Louis, & que nous en sommes au quinzieme. On dit aussi, dans les citations, livre premier, chapitre second ; hors de là, on dit le premier livre, le second livre.

D’autres enfin se placent également bien devant ou après leurs substantifs, c’est un savant homme, c’est un homme savant ; c’est un habile avocat ou un avocat habile ; & encore mieux, c’est un homme fort savant, c’est un avocat fort habile : mais on ne dit point c’est un expérimenté avocat, au lieu qu’on dit, c’est un avocat expérimenté, ou fort expérimenté ; c’est un beau livre, c’est un livre fort beau ; ami véritable, véritable ami ; de tendres regards, des regards tendres ; l’intelligence suprème, la suprème intelligence ; savoir profond, profond savoir ; affaire malheureuse, malheureuse affaire, &c.

Voilà des pratiques que le seul bon usage peut apprendre ; & ce sont-là de ces finesses qui nous échappent dans les langues mortes, & qui étoient sans doute très-sensibles à ceux qui parloient ces langues dans le tems qu’elles étoient vivantes.

La poësie, où les transpositions sont permises, & même où elles ont quelquefois des graces, a sur ce point plus de liberté que la prose.

Cette position de l’adjectif devant ou après le substantif {p. 1:136}est si peu indifférente qu’elle change quelquefois entierement la valeur du substantif : en voici des exemples bien sensibles.

C’est une nouvelle certaine, c’est une chose certaine, c’est-à-dire, assûrée, véritable, constante. J’ai appris certaine nouvelle ou certaines choses ; alors certaine répond au quidam des Latins, & fait prendre le substantif dans un sens vague & indéterminé.

Un honnête-homme est un homme qui a des moeurs, de la probité & de la droiture. Un homme honnête est un homme poli, qui a envie de plaire : les honnêtes gens d’une ville, ce sont les personnes de la ville qui sont au-dessus du peuple, qui ont du bien, une réputation integre, une naissance honnête, & qui ont eu de l’éducation : ce sont ceux dont Horace dit, quibus est equus & pater & res.

Une sage-femme est une femme qui est appellée pour assister les femmes qui sont en travail d’enfant. Une femme sage est une femme qui a de la vertu & de la conduite.

Vrai a un sens différent, selon qu’il est placé, avant ou après un substantif : Gilles est un vrai charlatan, c’est-à-dire qu’il est réellement charlatan ; c’est un homme vrai, c’est-à-dire véridique ; c’est une nouvelle vraie, c’est-à-dire véritable.

Gentilhomme est un homme d’extraction noble ; un homme gentil est un homme gai, vif, joli, mignon.

Petit-maître, n’est pas un maître petit ; c’est un pauvre homme, se dit par mépris d’un homme qui n’a pas une sorte de mérite, d’un homme qui néglige ou qui est incapable de faire ce qu’on attend de lui, & ce pauvre homme peut être riche ; au lieu qu’un homme pauvre est un homme sans bien.

Un homme galant n’est pas toujours un galant-homme : le premier est un homme qui cherche à plaire aux dames, qui leur rend de petits soins ; au lieu qu’un galant-homme est un honnête-homme, qui n’a que des procédés simples.

Un homme plaisant est un homme enjoüé, folâtre, qui fait rire ; un plaisant homme se prend toûjours en mauvaise part ; c’est un homme ridicule, bisarre, singulier, digne de mépris. Une femme grosse, c’est une femme qui est enceinte. Une grosse femme est celle dont le corps occupe un grand volume, qui est grasse & replete. Il ne seroit pas difficile de trouver encore de pareils exemples.

A l’égard du genre, il faut observer qu’en Grec & en Latin, il y a des adjectifs qui ont au nominatif trois terminaisons, καλός, καλή, χαλόν, bonus, bona, bonum ; d’autres n’ont que deux terminaisons dont la premiere sert pour le masculin & le féminin, & la seconde est consacrée au genre neutre, ὁ καὶ ἡ εὐδαίμων, τὸ εὔδαιμον, heureux ; & en latin hic & hoec fortis & hoc forte, fort. Clenard & le commun des Grammairiens Grecs disent qu’il y a aussi en Grec des adjectifs qui n’ont qu’une terminaison pour les trois genres : mais la savante méthode Greque de P. R. assure que les Grecs n’ont point de ces adjectifs, liv. I. ch. ix. regle XIX. avertissement. Les Latins en ont un grand nombre, prudens, felix, ferax, tenax, &c.

En François nos adjectifs sont terminés : 1°. ou par un e muet, comme sage, fidele, utile, facile, habile, timide, riche, aimable, volage, troisieme, quatrieme, &c. alors l’adjectif sert également pour le masculin & pour le féminin ; un amant fidele, une femme fidele. Ceux qui écrivent fidel, util, font la même faute que s’ils écrivoient sag au lieu de sage, qui se dit également pour les deux genres.

2°. Si l’adjectif est terminé dans sa premiere dénomination par quelqu’autre lettre que par un e muet, alors cette premiere terminaison sert pour le genre masculin : pur, dur, brun, savant, fort, bon.

A l’égard du genre féminin, il faut distinguer : ou l’adjectif finit au masculin par une voyelle, ou il est terminé par une consonne.

Si l’adjectif masculin finit par toute autre voyelle que par un e muet, ajoûtez seulement l’e muet après cette voyelle, vous aurez la terminaison féminine de l’adjectif : sensé, sensée ; joli, jolie ; bourru, bourrue.

Si l’adjectif masculin finit par une consonne, détachez cette consonne de la lettre qui la précede, & ajoûtez un e muet à cette consonne détachée, vous aurez la terminaison féminine de l’adjectif : pur, pu-re ; saint, sain-te ; sain, sai-ne ; grand, grande ; sot, so-te ; bon, bo-ne.

Je sai bien que les Maîtres à écrire, pour multiplier les jambages dont la suite rend l’écriture plus unie & plus agréable à la vûe, ont introduit une seconde n dans bo-ne, comme ils ont introduit une m dans ho-me : ainsi on écrit communément bonne, homme, honneur, &c. mais ces lettres redoublées sont contraires à l’analogie, & ne servent qu’à multiplier les difficultés pour les étrangers & pour les gens qui apprennent à lire.

Il y a quelques adjectifs qui s’écartent de la regle : en voici le détail.

On disoit autrefois au masculin bel, nouvel, sol, mol, & au féminin selon la regle, belle, nouvelle, folle, molle ; ces féminins se sont conservés : mais les masculins ne sont en usage que devant une voyelle ; un bel homme, un nouvel amant, un fol amour : ainsi beau, nouveau, fou, mou, ne forment point de féminin : mais Espagnol est en usage, d’où vient Espagnole ; selon la regle générale, blanc fait blanche ; franc, franche ; long fait longue ; ce qui fait voir que le g de long est le g fort que les Modernes appellent gue : il est bon dans ces occasions d’avoir recours à l’analogie qu’il y a entre l’adjectif & le substantif abstrait : par exemple, longueur, long, longue ; douceur, doux, douce ; jalousie, jaloux, jalouse ; fraîcheur, frais, fraîche ; sécheresse, sec, seche.

Le f & le v sont au fond la même lettre divisée en forte & en foible ; le f est la forte, & le v est la foible : de-là naïf, naïve ; abusis, abusive ; chétif, chétive ; défensis, défensive ; passis, passive ; négatif, negative ; purgatif, purgative, &c.

On dit mon, ma ; ton, ta ; son, sa : mais devant une voyelle on dit également au féminin mon, ton, son ; mon ame, ton ardeur, son épée : ce que le méchanisme des organes de la parole a introduit pour éviter le bâillement qui se feroit à la rencontre des deux voyelles, ma ame, ta épée, sa épouse ; en ces occasions, son, ton, mon, sont féminins, de la même maniere que mes, tes, ses, les, le sont au plurier, quand on dit, mes filles, les femmes, &c.

Nous avons dit que l’adjectif doit avoir la terminaison qui convient au genre que l’usage a donné au substantif : sur quoi on doit faire une remarque singuliere, sur le mot gens ; on donne la terminaison féminine à l’adjectif qui précede ce mot, & la masculine à celle qui le suit, fût-ce dans la même phrase : il y a de certaines gens qui sont bien sots.

A l’égard de la formation du plurier, nos anciens Grammairiens disent qu’ajoûtant s au singulier, nous formons le plurier, bon, bons. (Acheminement à la Langue Françoise par Jean Masset.) Le même Auteur observe que les noms de nombre qui marquent pluralité, tels que quatre, cinq, six, sept, &c. ne reçoivent point s, excepté vingt & cent, qui ont un plurier : quatre-vingts ans, quatre cens hommes.

Telle est aussi la regle de nos Modernes : ainsi on écrit au singulier bon, & au plurier bons ; fort au singulier, forts au plurier ; par conséquent puisqu’on écrit au singulier gâté, gâtée, on doit écrire au plurier gâtés, gâtées, ajoûtant simplement l’s au plurier {p. 1:137}masculin, comme on l’ajoûte au féminin. Cela me paroît plus analogue que d’ôter l’accent aigu au masculin, & ajoûter un z, gâtez : je ne vois pas que le z ait plûtôt que l’s le privilége de marquer que l’e qui le précede est un e fermé : pour moi je ne fais usage du z aprés l’e fermé, que pour la seconde personne plurielle du verbe, vous aimez, ce qui distingue le verbe du participe & de l’adjectif ; vous êtes aimés, les perdreaux sont gâtés, vous gâtez ce Livre.

Les adjectifs terminés au singulier par une s, servent aux deux nombres : il est gros & gras ; ils sont gros & gras.

Il y a quelques adjectifs qu’il a plû aux Maîtres à écrire de terminer par un x au lieu de s, qui finissant en dedans ne donnent pas à la main la liberté de faire de ces figures inutiles qu’ils appellent traits ; il faut regarder cet x comme une véritable s ; ainsi on dit : il est jaloux, & ils sont jaloux ; il est doux, & ils sont doux ; l’époux, les époux, &c. L’l final se change en aux, qu’on feroit mieux d’écrire aus : égal, égaus ; verbal, verbaus ; féodal, féodaus ; nuptial, nuptiaus, &c.

A l’égard des adjectifs qui finissent par ent ou ant au singulier, on forme leur plurier en ajoûtant s, selon la regle générale, & alors on peut laisser ou rejetter le t : cependant lorsque le t sert au féminin, l’analogie demande qu’on le garde : excellent, excellente ; excellents, excellentes.

Outre le genre, le nombre, & le cas, dont nous venons de parler, les adjectifs sont encore sujets à un autre accident, qu’on appelle les degrés de comparaison, & qu’on devroit plûtôt appeller degrés de qualification, car la qualification est susceptible de plus & de moins : bon, meilleur, excellent ; savant, plus savant, très-savant. Le premier de ces degrés est appellé positif, le second comparatif, & le troisieme superlatif : nous en parlerons en leur lieu.

Il ne sera pas inutile d’ajoûter ici deux observations : la premiere, c’est que les adjectifs se prennent souvent adverbialement. Facile & difficile, dit Donat, quoe adverbia ponuntur, nomina potiùs dicenda sunt, pro adverbüs posita : ut est, torvùm clamat ; horrendùm resonat ; & dans Horace, turbidùm loetatur : (Liv. Il. Od. XIX. v. 6.) se réjoüit tumultueusement, ressent les saillies d’une joie agitée & confuse : perfidùm ridens Venus ; (Liv. III. Od. XXVII. v. 67.) Venus avec un soûrire malin. Et même primò, secundò, tertiò, postremò, serò, optatò, ne sont que des adjectifs pris adverbialement. Il est vrai qu’au fond l’adjectif conserve toûjours sa nature, & qu’en ces occasions même il faut toûjours sousentendre une préposition & un nom substantif, à quoi tout adverbe est réductible : ainsi, turbidùm latatur, id est, loetatur juxta negotium ou modum turbidum : primò, secundò, id est, in primo vel secundo loco ; optatò advenis, id est, in tempore optato, &c.

A l’imitation de cette façon de parler latine, nos adjectifs sont souvent pris adverbialement ; parler haut, parler bas, sentir mauvais, voir clair, chanter faux, chanter juste, &c. on peut en ces occasions sousentendre une préposition & un nom substantif : parler d’un ton haut, sentir un mauvais goût, voir d’un oeil clair, chanter d’un ton faux : mais quand il seroit vrai qu’on ne pourroit point trouver de nom substantif convenable & usité, la façon de parler n’en seroit pas moins elliptique ; on y sousentendroit l’idée de chose ou d’ètre, dans un sens neutre. V. Ellipse.

La seconde remarque, c’est qu’il ne faut pas confondre l’adjectif avec le nom substantif qui énonce une qualité, comme blancheur, étendue ; l’adjectif qualifie un substantif ; c’est le substantif même considéré comme étant tel, Magistrat équitable ; ainsi l’adjectif n’existe dans le discours que relativement au substantif qui en est le suppôt, & auquel il se rapporte par l’identité ; au lieu que le substantif qui exprime une qualité, est un terme abstrait & métaphysique, qui énonce un concept particulier de l’esprit, qui considere la qualité indépendamment de toute application particuliere, & comme si le mot étoit le nom d’un être réel & subsistant par lui-même : tels sont couleur, étendue, équité, &c. ce sont des noms substantifs par imitation. Voyez Abstraction.

Au reste les adjectifs sont d’un grand usage, surtout en Poësie, où ils servent à faire des images & à donner de l’énergie : mais il faut toûjours que l’Orateur ou le Poëte ayent l’art d’en user à propos, & que l’adjectif n’ajoûte jamais au substantif une idée accessoire, inutile, vaine ou déplacée. (F)

ADJOINT §

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Adjoint (Grammaire) §

ADJOINT, terme de Grammaire. Les Grammairiens qui font la construction des mots de la phrase, relativement au rapport que les mots ont entr’eux dans la proposition que ces mots forment, appellent adjoint ou adjoints les mots ajoûtés à la proposition, & qui n’entrent pas dans la composition de la proposition : par exemple, les interjections hélas, ha ! & les vocatifs.

Hélas, petits moutons, que vous êtes heureux !

Que vous êtes heureux sont les mots qui forment le sens de la proposition ; que y entre comme adverbe de quantité, de maniere, & d’admiration ; quantum, combien, à quel point, vous est le sujet, êtes heureux est l’attribut, dont êtes est le verbe, c’est-à-dire, le mot qui marque que c’est de vous que l’on dit êtes heureux, & heureux marque ce que l’on dit que vous êtes, & se rapporte à vous par un rapport d’identité. Voilà la proposition complete. Hélas & petits moutons ne sont que des adjoints. V. Sujet, Attribut. (F)

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ADMIRATIF §

ADMIRATIF, adj. m. (Gramm.) comme quand on dit un ton admiratif, un geste admiratif ; c’est-à-dire, un ton, un geste, qui marque de la surprise, de l’admiration ou une exclamation. En terme de Grammaire, on dit un point admiratif, on dit aussi un point d’admiration. Quelques-uns disent un point exclamatif ; ce point se marque ainsi ! Les Imprimeurs l’appellent simplement admiratif, & alors ce mot est substantif masculin, ou adjectif pris substantivement, en sousentendant point.

On met le point admiratif après le dernier mot de la phrase qui exprime l’admiration : Que je suis à plaindre ! Mais si la phrase commence par une interjection, ah, ou ha, hélas, quelle doit être alors la ponctuation ? Communement on met le point admiratif d’abord après l’interjection : Hélas ! petits moutons, que vous êtes heureux. Ha ! mon Dieu, que je souffre : mais comme le sens admiratif ou exclamatif ne finit qu’avec la phrase, je ne voudrois mettre le point admiratif qu’après tous les mots qui énoncent l’admiration. Hélas, petits moutons, que vous êtes heureux ! Ha, mon Dieu, que je souffre ! Voyez Ponctuation. (F)

{p. 1:147}

ADVERBE §

ADVERBE, s. m. terme de Grammaire : ce mot est formé de la préposition Latine ad, vers, auprès, & du mot verbe ; parce que l’adverbe se met ordinairement auprès du verbe, auquel il ajoûte quelque modification ou circonstance : il aime constamment, il parle bien, il écrit mal. Les dénominations se tirent de l’usage le plus fréquent : or le service le plus ordinaire des adverbes est de modifier l’action que le verbe signifie, & par conséquent de n’en être pas éloignés ; & voilà pourquoi on les a appellés adverbes, c’est-à-dire mots joints au verbe ; ce qui n’empêche pas qu’il n’y ait des adverbes qui se rapportent aussi au nom adjectif, au participe & à des noms qualificatifs, tels que roi, pere, &c. car on dit, il m’a paru fort changé ; c’est une femme extrèmement sage & fort aimable ; il est véritablement roi.

En faisant l’énumération des différentes sortes de mots qui entrent dans le discours, je place l’adverbe après la préposition, parce qu’il me paroît que ce qui distingue l’adverbe des autres especes de mots, c’est que l’adverbe vaut autant qu’une préposition & un nom ; il a la valeur d’une préposition avec son complément ; c’est un mot qui abrége ; par exemple, sagement vaut autant que avec sagesse.

Ainsi tout mot qui peut être rendu par une préposition & un nom, est un adverbe ; par consequent ce mot y, quand on dit il y est, ce mot, dis-je, est un adverbe qui vient du Latin ibi ; car il y est est comme si l’on disoit, il est dans ce lieu-là, dans la maison, dans la chambre, &c.

est encore un adverbe qui vient du Latin ubi, que l’on prononçoit oubi, où est-il ? c’est-à-dire, en quel lieu.

Si, quand il n’est pas conjonction conditionnelle, est aussi adverbe, comme quand on dit, elle est si sage, il est si savant ; alors si vient du Latin sic, c’est-à-dire, à ce point, au point que, &c. c’est la valeur ou signification du mot, & non le nombre des syllabes, qui doit faire mettre un mot en telle classe plûtôt qu’en telle autre ; ainsi à est préposition quand il a le sens de la préposition Latine à ou celui de ad, au lieu que a est mis au rang des verbes quand il signifie habet, & alors nos peres écrivoient ha.

Puisque l’adverbe emporte toûjours avec lui la valeur d’une préposition, & que chaque préposition marque une espece de maniere d’être, une sorte de modification dont le mot qui suit la préposition fait une application particuliere ; il est évident que l’adverbe doit ajoûter quelque modification ou quelque circonstance à l’action que le verbe signifie ; par exemple, il a été reçû avec politesse ou poliment.

Il suit encore de-là que l’adverbe n’a pas besoin lui-même de complément ; c’est un mot qui sert à modifier d’autres mots, & qui ne laisse pas l’esprit dans l’attente nécessaire d’un autre mot, comme font le verbe actif & la préposition ; car si je dis du Roi qu’il a donné, on me demandera quoi & à qui. Si je dis de quelqu’un qu’il s’est conduit avec, ou par, ou sans, ces prépositions font attendre leur complément ; au lieu que si je dis, il s’est conduit prudemment, &c. l’esprit n’a plus de question nécessaire à faire par rapport à prudemment : je puis bien à la vérité demander en quoi a consisté cette prudence ; mais ce n’est plus là le sens nécessaire & grammatical.

Pour bien entendre ce que je veux dire, il faut observer que toute proposition qui forme un sens complet est composée de divers sens ou concepts particuliers, qui, par le rapport qu’ils ont entr’eux, forment l’ensemble ou sens complet.

Ces divers sens particuliers, qui sont comme les pierres du bâtiment, ont aussi leur ensemble. Quand je dis le soleil est levé ; voilà un sens complet : mais ce sens complet est composé de deux concepts particuliers : j’ai le concept de soleil, & le concept de est levé : or remarquez que ce dernier concept est composé de deux mots est & levé, & que ce dernier suppose le premier. Pierre dort : voilà deux concepts énoncés par deux mots : mais si je dis, Pierre bat, ce mot bat n’est qu’une partie de mon concept, il faut que j’énonce la personne ou la chose que Pierre bat : Pierre bat Paul ; alors Paul est le complément de bat : bat Paul est le concept entier, mais concept partiel de la préposition Pierre bat Paul. {p. 1:149}re ; nequaquam, haudquaquam, neutiquam, minimè, nullement, point du tout ; nusquam, nulle part, en aucun endroit.

De diminution : fermè, ferè, penè, propè, presque ; tantum non, peu s’en faut.

De doute : fors, forte, forsan, forsitan, fortasse, peut-être.

Il y a aussi des adverbes qui servent dans le raisonnement, comme quia, que nous rendons par une préposition & un pronom, suivi du relatif que, parce que, propter illud quod est ; atque ita, ainsi ; atqui, or ; ergo, par conséquent.

Il y a aussi des adverbes qui marquent assemblage : una, simul, ensemble ; conjunctim, conjointement ; pariter, juxta, pareillement : d’autres division : seorsim, seorsum, privatim, à part, en particulier, séparément ; sigillatim, en détail, l’un après l’autre.

D’exception : tantum, tantummodo, solum, solummodo, duntaxat, seulement.

Il y a aussi des mots qui servent dans les comparaisons pour augmenter la signification des adjectifs : par exemple on dit au positif pius, pieux ; magis pius, plus pieux ; maximè pius, très-pieux ; ou fort pieux. Ces mots plus, magis, très-fort, sont aussi considérés comme des adverbes : fort, c’est-à-dire fortement, extrèmement ; très, vient de ter, trois fois ; plus, c’est-à-dire, ad plus, selon une plus grande valeur, &c. minus, moins, est encore un adverbe qui sert aussi à la comparaison.

Il y a des adverbes qui se comparent, surtout les adverbes de qualité, ou qui expriment ce qui est susceptible de plus ou de moins : comme diu, longtems ; diutius, plus long-tems ; doctè, savamment ; doctius, plus savamment ; doctissimè, très-savamment ; fortiter, vaillamment ; fortiùs, plus vaillamment ; fortissimè, très-vaillamment.

Il y a des mots que certains Grammairiens placent avec les conjonctions, & que d’autres mettent avec les adverbes : mais si ces mots renferment la valeur d’une préposition, & de son complément, comme quia, parce que ; quapropter, c’est pourquoi, &c. ils sont adverbes, & s’ils font de plus l’office de conjonction, nous dirons que ce sont des adverbes conjonctifs.

Il y a plusieurs adjectifs en Latin & en François qui sont pris adverbialement. transversa tuentibus hircis, où transversa est pour transversè, de travers ; il sent bon, il sent mauvais, il voit clair, il chante juste, parlez bas, parlez haut, frappez fort. (F)

{p. 1:149}

ADVERBIAL, ALE §

ADVERBIAL, ALE, adjectif, terme de Grammaire ; par exemple, marcher à tâtons, iter proetentare baculo, ou dubio manuum conjectu : à tâtons, est une expression adverbiale ; c’est-à-dire qui est équivalente à un adverbe. Si l’usage avoit établi un seul mot pour exprimer le même sens, ce mot seroit un adverbe ; mais comme ce sens est énoncé en deux mots, on dit que c’est une expression adverbiale. Il en est de même de vis-à vis, & tout-d’un-coup, tout-à-coup, à coup-sûr, qu’on exprime en Latin en un seul mot par des adverbes particuliers, improvisè, subitò, certò, & tout-de-bon, seriò, &c.

{p. 1:149}

ADVERBIALEMENT §

ADVERBIALEMENT, adv. c’est-à-dire, à la maniere des adverbes. Par exemple, dans ces façons de parler, tenir bon, tenir ferme ; bon & ferme sont pris adverbialement, constanter perstare : sentir bon, sentir mauvais ; bon & mauvais sont encore pris adverbialement, bene, ou jucundè olere, male olere.

{p. 1:149}

ADVERSATIF, IVE §

ADVERSATIF, IVE, adj. terme de Grammaire, qui se dit d’une conjonction qui marque quelque différence, quelque restriction ou opposition, entre ce qui suit & ce qui précéde. Ce mot vient du Latin adversus, contraire, opposé.

Mais est une conjonction adversative : il voudroit savoir, mais il n’aime pas l’étude. Cependant, néanmoins, pourtant, sont des adverbes qui font aussi l’office de conjonction adversative.

Il y a cette différence entre les conjonctions adversatives & les disjonctives, que dans les adversatives le premier sens peut subsister sans le second qui lui est opposé ; au lieu qu’avec les disjonctives, l’esprit considere d’abord les deux membres ensemble, & ensuite les divise en donnant l’alternative, en les partageant & les distinguant : c’est le soleil ou la terre qui tourne. C’est vous ou moi. Soit que vous mangiez, soit que vous bûviez. En un un mot, l’adversative restraint ou contrarie, au lieu que la disjonctive sépare ou divise. (F)

{p. 1:153}

AE §

AE. (Gramm.) Cette figure n’est aujourd’hui qu’une diphthongue aux yeux, parce que quoiqu’elle soit composée de a & de e, on ne lui donne dans la prononciation que le son de l’e simple ou commun, & même on ne l’a pas conservée dans l’orthographe Françoise : ainsi on écrit César, Enée, Enéide, Equateur, Equinoxe, Eole, Préfet, Préposition, &c.

Comme on ne fait point entendre dans la prononciation le son de l’a & de l’e en une seule syllabe, on ne doit pas dire que cette figure soit une diphthongue.

On prononce a-éré, exposé à l’air, & de même {p. 1:154}a-érien : ainsi a-é ne sont point une diphthongue en ces mots, puisque l’a & l’e y sont prononcés chacun séparément en syllabes particulieres.

Nos anciens Auteurs ont écrit par oe le son de l’ai prononcé comme un ê ouvert : ainsi on trouve dans plusieurs anciens Poëtes l’oer au lieu de l’air, aer, & de même oeles pour aîles ; ce qui est bien plus raisonnable que la pratique de ceux qui écrivent par ai le son de l’é ouvert, Français, connaître. On a écrit connoître dans le tems que l’on prononçoit connoître ; la prononciation a changé, l’orthographe est demeurée dans les Livres ; si vous voulez réformer cette orthographe & la rapprocher de la prononciation présente, ne réformez pas un abus par un autre encore plus grand : car ai n’est point fait pour représenter ê. Par exemple, l’interjection hai, hai, hai, bail, mail, &c. est la prononciation du Grec ταῖς, μούσαις.

Que sion prononce par ê la diphthongue oculaire ai en palais, &c. c’est qu’autrefois on prononçoit l’a & l’i en ces mots-là ; usage qui se conserve encore dans nos Provinces méridionales : de sorte que je ne vois pas plus de raison de réformer François par Français, qu’il y en auroit à réformer palais par palois.

En Latin oe & ai étoient de véritables diphthongues, où l’a conservoit toûjours un son plein & entier, comme Plutarque l’a remarqué dans son Traité des Festins, ainsi ai que nous entendons le son de l’a dans notre interjection, hai, hai, hai ! Le son de l’e ou de l’i étoit alors très-foible, & c’est à cause de cela qu’on écrivoit autrefois par ai ce que depuis on a écrit par oe, Musai ensuite Musoe, Kaisar & Coesar. Voyez la Méthode Latine de P. R. (F)

{p. 1:270}

A LINÉA §

A LINÉA (Gramm.) c’est-à-dire, incipe à lineâ, commencez par une nouvelle ligne. On n’écrit point ces deux mots à lineâ, mais, celui qui dicte un discours, où il y a divers sens détachés, après avoir dicté le premier sens, dit à celui qui écrit : punctum… à lineâ : c’est-à-dire, terminez par un point ce que vous venez d’écrire ; laissez en blanc ce qui reste à remplir de votre derniere ligne ; quittez-la, finie ou non finie, & commencez-en une nouvelle, observant que le premier mot de cette nouvelle ligne commence par une capitale, & qu’il soit un peu rentré en dedans pour mieux marquer la séparation, ou distinction de sens. On dit alors que ce nouveau sens est à lineâ, c’est-à-dire qu’il est détaché de ce qui précede, & qu’il commence une nou velle ligne.

Les à lineâ bien placés contribuent à la netteté du discours. Ils avertissent le lecteur de la distinction du sens. On est plus disposé à entendre ce qu’on voit ainsi séparé.

Les Vers commencent toujours à lineâ, & par une lettre capitale.

Les ouvrages en Prose des anciens Auteurs, sont distingués par des alineâ, cotés à la marge par des chiffres : on dit alors numero 1, 2, 3, &c. On les divise aussi par chapitres, en mettant le numero en chiffre romain.

Les chapitres des Instituts de Justinien sont aussi divisés par des à lineâ, & le sens contenu d’un à lineâ à l’autre est appellé paragraphe, & se marque ainsi [non reproduit], (F)

ALPHABET §

{p. 1:295}

Alphabet (Grammaire) §

ALPHABET, s. m. (Entendement, Science de l’homme, Logique, Art de communiquer, Grammaire.) Par le moyen des organes naturels de la parole, les hommes sont capables de prononcer plusieurs sons très-simples, avec lesquels ils forment ensuite d’autres sons composés. On a profité de cet avantage naturel. On a destiné ces sons à être le signes des idées, des pensées & des jugemens.

Quand la destination de chacun de ces sons particuliers, tant simples que composés, a été fixée par l’usage, & qu’ainsi chacun d’eux a été le signe de quelque idée, on les a appellés mots.

Ces mots considérés relativement à la société où ils sont en usage, & regardés comme formant un ensemble, sont ce qu’on appelle la langue de cette société.

C’est le concours d’un grand nombre de circonstances différentes qui a formé ces diverses langues : le climat, l’air, le sol, les alimens, les voisins, les relations, les Arts, le commerce, la constitution politique d’un Etat ; toutes ces circonstances ont eu leur part dans la formation des langues, & en ont fait la variété.

C’étoit beaucoup que les hommes eussent trouvé par l’usage naturel des organes de la parole, un moyen facile de se communiquer leurs pensées quand ils étoient en présence les uns des autres : mais ce n’étoit point encore assez ; on chercha, & l’on trouva le moyen de parler aux absens, & de rappeller à soi-même & aux autres ce qu’on avoit pensé, ce qu’on avoit dit, & ce dont on étoit convenu. D’abord les symboles ou figures hiéroglyphiques se présenterent à l’esprit : mais ces signes n’étoient ni assez clairs, ni assez précis, ni assez univoques pour remplir le but qu’on avoit de fixer la parole, & d’en faire un monument plus expressif que l’airain & que le marbre.

Le desir & le besoin d’accomplir ce dessein, firent enfin imaginer ces signes particuliers qu’on appelle lettres, dont chacune fut destinée à marquer chacun des sons simples qui forment les mots.

Dès que l’art d’écrire fut porté à un certain point, on représenta en chaque langue dans une table separée les sons particuliers qui entrent dans la formation des mots de cette langue, & cette table ou liste est ce qu’on appelle l’alphabet d’une langue.

Ce nom est formé des deux premieres lettres Greques alpha & betha, tirées des deux premieres lettres de l’alphabet Hébreu ou Phénicien, aleph, beth. Quid enim aleph ab alpha magnopere differt ? dit Eusebe, liv. X. de proepar. evang. c. vj. Quid autem vel betha à beth, &c. Ce qui fait voir, en paisant, que les Anciens ne donnoient pas au betha des Grecs le son de l’v consonne, car le beth des Hébreux n’a jamais eu ce son-là.

Ainsi par alphabet d’une langue, on entend la table ou liste des caracteres, qui sont les signes des sons particuliers qui entrent dans la composition des mots de cette langue.

Toutes les nations qui écrivent leur langue, ont un alphabet qui leur est propre, ou qu’elles ont adopté de quelque autre langue plus ancienne.

Il seroit à souhaiter que chacun de ces alphabets eut été dressé par des personnes habiles, après un examen raisonnable ; il y auroit alors moins de contradictions choquantes entre la maniere d’écrire & la maniere de prononcer, & l’on apprendroit plus facilement à lire les langues étrangeres : mais dans le tems de la naissance des alphabets, après je ne sai quelles révolutions, & même avant l’invention de l’Imprimerie, les copistes & les lecteurs étoient bien moins communs qu’ils ne le sont devenus depuis ; les hommes n’étoient occupés que de leurs besoins, de leur sûreté & de leur bieu-être, & ne s’avisoient guere de songer à la perfection & à la justesse de l’art d’écrire ; & l’on peut dire que cet art ne doit sa naissance & ses progres qu’à cette sorte de génie, ou de goût épidémique qui produit quelquefois tant d’effets surprenans parmi les hommes.

Je ne m’arrêterai point à faire l’examen des alphabets des principales langues. J’observerai seulement :

I. Que l’alphabet Grec me paroît le moins défectueux. Il est composé de 24 caracteres qui conservent toûjours leur valeur, excepté peut-être le γ qui se prononce en ν devant certaines lettres : par exemple devant un autre γ, ἄγγελος qu’on prononce ἄνγελος, & c’est de là qu’est venu Angelus, Ange.

Le κ qui répond à notre c a toûjours la prononciation dure de ca, & n’emprunte point celle du ς ou du ζῆτα ; ainsi des autres.

Il y a plus : les Grecs s’étant apperçus qu’ils avoient un e bref & un e long, les distinguerent dans l’écriture par la raison que ces lettres étoient distinguées dans la prononciation ; ils observerent une pareille différence pour l’o bref & pour l’o long : l’un est appellé o micron, c’est-à-dire petit o ou o bref ; & l’autre qu’on écrit ainsi ω, est appellé o mega, c’est-à-dire o grand, o long, il a la forme & la valeur d’un double o.

Ils inventerent aussi des caracteres particuliers pour distinguer le c, le p & le t communs, du c, du p & du t qui ont une aspiration. Ces trois lettres χ, φ, θ, sont les trois aspirées, qui ne sont que le c, le p & le t, accompagnés d’une aspiration. Elles n’en ont pas moins leur place dans l’alphabet Grec.

On peut blâmer dans cet alphabet le défaut d’ordre. Les Grees auroient dû séparer les consonnes des voyelles ; après les voyelles, ils devoient placer les diphthongues, puis les consonnes, faisant suivre la consonne foible de sa forte, b, p, z, s, &c. Ce défaut d’ordre est si considérable, que l’o bref est la quinzieme lettre de l’alphabet, & le grand o ou o long est la vingt-quatrieme & derniere, l’e bref est la cinquieme, & l’e long la septieme, &c.

Pour nous nous n’avons pas d’alphabet qui nous soit propre ; il en est de même des Italiens, des Espagnols, & de quelques autres de nos voisins. Nous avons tous adopté l’alphabet des Romains.

Or cet alphabet n’a proprement que 19 lettres : a, b, c, d, e, f, g, h, i, l, m, n, o, p, r, s, t, u, z, car l’x & le & ne sont que des abbréviations.

x est pour gz : exemple, exil, exhorter, examen, &c. on prononce egzemple, egzil, egzhorter, egzamen, &c.

x est aussi pour es : axiome, sexe, on prononce acsiome, secse.

On fait encore servir l’x pour deux ss dans Auxerre, Flexelles, Uxel, & pour une simple s dans Xaintonge, &c.

L’& n’est qu’une abbréviation pour et.

Le k est une lettre Greque, qui ne se trouve en Latin qu’en certains mots dérivés du Grec ; c’est notre c dur, ca, co, cu.

Le q n’est aussi que le c dur : ainsi ces trois lettres c, k, q, ne doivent être comptées que pour une même lettre ; c’est le même son représenté par trois caracteres différens. C’est ainsi que c i font ci ; s i encore si, & t i font aussi quelquefois si.

C’est un défaut qu’un même son soit représenté par plusieurs caracteres différens : mais ce n’est pas le seul qui se trouve dans notre alphabet.

Souvent une même lettre a plusieurs sons différens ; l’s entre deux voyelles se prend pour le z, au {p. 1:296}lieu qu’en Grec le z est toûjours z, & sigma toûjours sigma.

Notre e a pour le moins quatre sons différens ; 1°. le son de l’e commun, comme en père, mère, frère ; 2°. le son de l’e fermé, comme en bonté, vérité, aimé ; 3°. le son de l’e ouvert, comme bête, tempête, fête ; 4°. le son de l’e muet, comme j’aime ; 5°. enfin souvent on écrit e, & on prononce a, comme Empereur, enfant, femme ; en quoi on fait une double faute, disoit autrefois un Ancien : premierement, en ce qu’on écrit autrement qu’on ne prononce : en second lieu, en ce qu’en lisant, on prononce autrement que le mot n’est écrit. Bis peccatis, quod aliud scribitis, & aliud legitis quam scriptum est, & scribenda sunt ut legenda, & legenda ut scripta sunt. Marius Victorinus, de Orthog. apud Vossium de arte Gramm. tom. I. p. 179.

« Pour moi, dit aussi Quintilien, à moins qu’un usage bien constant n’ordonne le contraire, je crois que chaque mot doit être écrit comme il est prononcé ; car telle est la destination des lettres, poursuit-il, qu’elles doivent conserver la prononciation des mots ; c’est un dépôt qu’il faut qu’elles rendent à ceux qui lisent, de sorte qu’elles doivent être le signe de ce qu’on doit prononcer quand on lit  » :

Ego nisi quod consuetudo obtinuerit, sic scribendum quidque judico quomodo sonat : hic enim usus est litterarum, ut custodiant voces & velut depositum reddant legentibus ; itaque id exprimere debent, quod dicturi sunt. Quint. Inst. orat. L. I. c. vij.

Tel est le sentiment général des Anciens ; & l’on peut prouver 1°. que d’abord nos Peres ont écrit conformément à leur prononciation, selon la premiere destination des lettres ; je veux dire qu’ils n’ont pas donné à une lettre le son qu’ils avoient déja donné à une autre lettre, & que s’ils écrivoient Empereur, c’est qu’ils prononçoient empereur par un é, comme on le prononce encore aujourd’hui en plusieurs Provinces. Toute la faute qu’ils ont faite, c’est de n’avoir pas inventé un alphabet François, composé d’autant de caracteres particuliers, qu’il y a de sons différens dans notre langue ; par exemple, les trois e devroient avoir chacun un caractere propre, comme l’ε, & l’η des Grecs.

2°. Que l’ancienne prononciation ayant été fixée dans les livres où les enfans apprenoient à lire, après même que la prononciation avoit changé ; les yeux s’étoient accoûtumés à une maniere d’écrire différente de la maniere de prononcer ; & c’est de-là que la maniere d’écrire n’a jamais suivi que de loin en loin la maniere de prononcer ; & l’on peut assûrer que l’usage qui est aujourd’hui conforme à l’ancienne orthographe, est fort différent de celui qui étoit autrefois le plus suivi. Il n’y a pas cent ans qu’on écrivoit il ha, nous écrivons il a ; on écrivoit il est nai, ils sont nais, nati, nous écrivons ils sont nés ; soubs, nous écrivons sous ; treuve, nous écrivons trouve, &c.

3°. Il faut bien distinguer la prononciation d’avec l’orthographe : la prononciation est l’effet d’un certain concours naturel de circonstances. Quand une fois ce concours a produit son effet, & que l’usage de la prononciation est établi, il n’y a aucun particulier qui soit en droit de s’y opposer, ni de faire des remontrances à l’usage.

Mais l’orthographe est un pur effet de l’art ; tout art a sa fin & ses principes, & nous sommes tous en droit de représenter qu’on ne suit pas les principes de l’art, qu’on n’en remplit pas la fin, & qu’on ne prend point les moyens propres pour arriver à cette fin.

Il est évident que notre alphabet est défectueux, en ce qu’il n’a pas autant de caracteres, que nous avons de sons dans notre prononciation. Ainsi ce que nos peres firent autrefois quand ils voulurent établir l’art d’écrire, nous sommes en droit de le faire aujourd’hui pour perfectionner ce même art ; & nous pouvons inventer un alphabet qui rectifie tout ce que l’ancien a de défectueux. Pourquoi ne pourroit-on pas faire dans l’art d’écrire ce que l’on a fait dans tous les autres arts ? Fait-on la guerre, je ne dis pas comme on la faisoit du tems d’Alexandre, mais comme on la faisoit du tems même d’Henri IV ? On a déja changé dans les petites écoles la dénomination des lettres ; on dit be, fe, me, ne : on a enfin introduit, quoiqu’avec bien de la peine, la distinction de l’u consonne v, qu’on appelle ve, & qu’on n’écrit plus comme on écrit l’u voyelle ; il en est de même du j, qui est bien différent de l’i ; ces distinctions sont très-modernes ; elles n’ont pas encore un siecle ; elles sont suivies généralement dans l’Imprimerie. Il n’y a plus que quelques vieux écrivains qui n’ont pas la force de se défaire de leur ancien usage : mais enfin la distinction dont nous parlons étoit raisonnable, elle a prévalu.

Il en seroit de même d’un alphabet bien fait, s’il étoit proposé par les personnes à qui il convient de le proposer, & que l’autorité qui préside aux petites écoles, ordonnât aux Maîtres d’apprendre à leurs disciples à le lire.

Je prie les personnes qui sont d’abord révoltées à de pareilles propositions de considérer :

I. Que nous avons actuellement plus de quatre alphabets différens, & que nos jeunes gens à qui on a bien montré à lire, lisent également les ouvrages écrits selon l’un ou selon l’autre de ces alphabets : les alphabets dont je veux parler sont :

1°. Le romain, où l’a se fait ainsi a.

2°. L’italique, a.

3°. L’alphabet de l’écriture que les Maîtres appellent françoise, ronde, ou financiere, où l’e se fait ainsi [non reproduit], l’s ainsi [non reproduit], l’r [non reproduit], [non reproduit], [non reproduit]ainsi.

4°. l’alphabet de la lettre bâtarde.

5°. l’alphabet de la coulée.

Je pourrois même ajoûter l’alphabet gothique.

II. La lecture de ce qui est écrit selon l’un de ces alphabets, n’empêche pas qu’on ne lise ce qui est écrit selon un autre alphabet. Ainsi quand nous aurions encore un nouvel alphabet, & qu’on apprendroit à le lire à nos enfans, ils n’en liroient pas moins les autres livres.

III. Le nouvel alphabet dont je parle, ne détruiroit rien ; il ne faudroit pas pour cela brûler tous les livres, comme disent certaines personnes ; le caractere romain fait-il brûler les livres écrits en italique ou autrement ? Ne lit-on plus les livres imprimés il y a 80 ou 100 ans, parce que l’orthographe d’aujourd’hui est différente de ces tems-là ? Et si l’on remonte plus haut, on trouvera des différences bien plus grandes encore, & qui ne nous empêchent pas de lire les livres qui ont été imprimés selon l’orthographe alors en usage.

Enfin cet alphabet rendroit l’orthographe plus facile, la prononciation plus aisée à apprendre, & feroit cesser les plaintes de ceux qui trouvent tant de contrariétés entre notre prononciation & notre orthographe, qui présente souvent aux yeux des signes différens de ceux qu’elle devroit présenter selon la premiere destination de ces signes.

On oppose que les réformateurs de l’orthographe n’ont jamais été suivis : je répons :

1°. Que cette réforme n’est pas l’ouvrage d’un particulier.

2°. Que le grand nombre de ces réformateurs fait voir que notre orthographe a besoin de réforme.

3°. Que notre orthographe s’est bien réformée depuis quelques années.

4°. Enfin, c’est un simple alphabet de plus que je voudrois qui fût fait & autorisé par qui il convient ; qu’on apprît à le lire, & qu’il y eût certains livres {p. 1:297}écrits suivant cet alphabet ; ce qui n’empêcheroit pas plus de lire les autres livres, que le caractere italique n’empêche de lire le romain.

Alphabet, en termes de Polygraphie, ou Steganographie, c’est le double du chiffre que garde chacun des correspondans qui s’écrivent en caracteres particuliers & secrets dont ils sont convenus. On écrit en une premiere colonne l’alphabet ordinaire, & vis-à-vis de chaque lettre, on met les signes ou caracteres secrets de l’alphabet polygraphe, qui répondent à la lettre de l’alphabet vulgaire. Il y a encore une troisieme colonne où l’on met les lettres nulles ou inutiles, qu’on n’a ajoûtées que pour augmenter la difficulté de ceux entre les mains de qui l’écrit pourroit tomber. Ainsi l’alphabet polygraphe est la clef dont les correspondans se servent pour déchiffrer ce qu’ils s’écrivent. J’ai égaré mon alphabet, faisons-en un autre.

L’art de faire de ces sortes d’alphabets, & d’apprendre à les déchiffrer, est appellé Polygraphie & Steganographie, du Grec στεγανὸς, caché, venant de στέγω, tego, je cache ; cet art étoit inconnu aux Anciens ; ils n’avoient que la cytale laconique. C’étoit deux cylindres de bois fort égaux ; l’un étoit entre les mains de l’un des correspondans, & l’autre en celles de l’autre correspondant. Celui qui écrivoit, tortilloit sur son rouleau une laniere de parchemin, sur laquelle il écrivoit en long ce qu’il vouloit ; ensuite il l’envoyoit à son correspondant qui l’appliquoit sur son cylindre ; ensorte que les traits de l’écriture se trouvoient dans la même situation en laquelle ils avoient été écrits ; ce qui pouvoit aisément être deviné : les Modernes ont usé de plus de rafinemens.

On donne aussi le nom d’alphabet à quelques livres où certaines matieres sont écrites selon l’ordre alphabétique. L’alphabet de la France est un livre de Géographie, où les villes de France sont décrites par ordre alphabétique. Alphabetum Augustinianum, est un livre qui contient l’histoire des. Monasteres des Augustins, par ordre alphabétique. (F)

{p. 1:297}

ALPHABETIQUE §

ALPHABETIQUE, adj. (Gramm.) qui est selon l’ordre de l’alphabet, table alphabétique. Les Dictionnaires sont rangés selon l’ordre alphabétique ; mais on a tort de ne pas séparer les mots qui commencent par i, de ceux qui commencent par j ; ensorte qu’on trouve ïambe sous la même lettre que jambe. Il en est de même des mots qui commencent par u, ils sont confondus avec ceux qui commencent par v, ensorte qu’urbanité se trouve après vrai, &c. Aujourd’hui que la distinction de ces lettres est observée exactement, on devroit y avoir égard dans l’arrangement alphabétique des mots. (F)

{p. 1:304}

ALTERNATIVE §

ALTERNATIVE, s. f. (Gramm.) Quoique ce mot soit le féminin de l’adjectif alternatif, il est pris substantivement quand il signifie le choix entre deux choses offertes. On dit en ce sens, prendre l’alternative de deux propositions, en approuver l’une, en rejetter l’autre. (F)

{p. 1:321}

AMBIGU §

AMBIGU, adj. (Gramm.) ce mot vient de ambo, deux, & de ago, pousser, mener. Un terme ambigu présente à l’esprit deux sens différens. Les réponses des anciens oracles étoient toûjours ambiguës ; & c’étoit dans cette ambiguité que l’oracle trouvoit à se défendre contre les plaintes du malheureux qui l’avoit consulté, lorsque l’évenement n’avoit pas répondu à ce que l’oracle avoit fait espérer selon l’un des deux sens. Voyez Amphibologie. (F)

{p. 1:376}

AMPHIBOLOGIE §

AMPHIBOLOGIE, s. f. (terme de Grammaire.) ambiguité. Ce mot vient du Grec ἀμφιβολία, qui a pour racine ἀμφὶ, préposition qui signifie environ, autour, & βάλλω, jetter ; à quoi nous avons ajoûté λόγος, parole, discours.

Lorsqu’une phrase est énoncée de façon qu’elle est susceptible de deux interprétations différentes, on dit qu’il y a amphibologie, c’est-à-dire qu’elle est équivoque, ambiguë.

L’amphibologie vient de la tournure de la phrase, c’est-à-dire de l’arrangement des mots, plûtôt que de ce que les termes sont équivoques.

On donne ordinairement pour exemple d’une amphibologie, la réponse que fit l’oracle à Pyrrhus, lorsque ce Prince l’alla consulter sur l’évenement de la guerre qu’il vouloit faire aux Romains :

Aio te, AEacida, Romanos vincere posse.

L’amphibologie de cette phrase consiste en ce que l’esprit peut ou regarder te comme le terme de l’action de vincere, ensorte qu’alors ce sera Pyrrhus qui sera vaincu ; ou bien on peut regarder Romanos comme ceux qui seront vaincus, & alors Pyrrhus remportera la victoire.

Quoique la langue Françoise s’énonce communément dans un ordre qui semble prévenir toute amphibologie ; cependant nous n’en avons que trop d’exemples, surtout dans les transactions, les actes, les testamens, &c. nos qui, nos que, nos il, son, sa, se, donnent aussi fort souvent lieu à l’amphibologie : celui qui compose s’entend, & par cela seul il croit qu’il sera entendu : mais celui qui lit n’est pas dans la même disposition d’esprit ; il faut que l’arrangement des mots le force à ne pouvoir donner à la phrase que le sens que celui qui a écrit a voulu lui faire entendre. On ne sauroit trop répéter aux jeunes gens, qu’on ne doit parler & écrire que pour être entendu, & que la clarté est la premiere & la plus essentielle qualité du discours. (F)

{p. 1:396}

ANACOLUTHE §

ANACOLUTHE, s. f. (Gramm.) c’est une figure de mots qui est une espece d’ellipse. Ce mot vient d’ἀνακόλουθος, adjectif, non consentaneus : la racine de ce mot en fera entendre la signification. R. ἀκόλουθος, comes, compagnon ; ensuite on ajoûte l’α privatif & un ν euphonique, pour éviter le bâillement entre les deux a ; par conséquent l’adjectif anacoluthe signifie qui n’est pas compagnon, ou qui ne se trouve pas dans la compagnie de celui avec lequel l’analogie demanderoit qu’il se trouvât. En voici un exemple tiré du second livre de l’Enéide de Virgile, v. 330. Panthée, Prêtre du temple d’Apollon, rencontrant Enée dans le tems du sac de Troie, lui dit qu’Ilion n’est plus ; que des milliers d’ennemis entrent par les portes en plus grand nombre qu’on n’en vit autrefois venir de Mycenes :

Portis alii bipatentibus adsunt
Millia quot magnis nunquam venêre Mycenis.

On ne sauroit faire la construction sans dire :

Alii adsunt tot quot nunquam venêre Mycenis.

Ainsi tot est l’anacoluthe ; c’est le compagnon qui manque. Voici ce que dit Servius sur ce passage : millia, subaudi tot, & est ἀνακόλουθον ; nam dixit quot cum non proemiserit tot.

Il en est de même de tantùm sans quantùm, de tamen sans quanquam ; souvent en François au lieu de dire il est-là où vous allez, il est dans la ville où vous allez, nous disons simplement il est où vous allez.

Ainsi l’anacoluthe est une figure par laquelle on sous-entend le corrélatif d’un mot exprimé ; ce qui ne doit avoir lieu que lorsque l’ellipse peut être aisément suppléée, & qu’elle ne blesse point l’usage. (F)

{p. 1:396}

ANADIPLOSE §

ANADIPLOSE, s. f. (Gramm.) ἀναδίπλωσις. R. ἀνὰ, retro, re, & διπλόω, duplico. C’est une figure qui {p. 1:397}se fait lorsqu’une proposition recommence par le même mot par lequel la proposition précédente finit. Par exemple :

Sit Tityrus, Orpheus,
Orpheus in sylvis, &c.
Virg. Ecl. viij. v. 55.

Et encore,

Addit se sociam, timidisque supervenit Ægle,
Ægle Naïadum pulcherrima.
Virg. Ecl. vj. v. 20.

Il y a une autre figure qu’on appelle épanadiplose, qui se fait, lorsque de deux propositions corrélatives, l’une commence & l’autre finit par le même mot.

Crescit amor nummi quantum ipsa pecunia crescit.
Juvenal, xiv. v. 138.

Et Virgile au premier Liv. de l’Enéide, v. 754.

Multa super Priamo rogitans, super Hectore multa.
(F)

ANALOGIE §

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Analogie (Grammaire) §

ANALOGIE, s. f. (Logique & Gramm.) terme abstrait : ce mot est tout Grec, ἀναλογία. Cicéron dit que puisqu’il se sert de ce mot en Latin, il le traduira par comparaison, rapport de ressemblance entre une chose & une autre : ἀναλογία, latinè (audendum est enim, quoniam hoec primum à nobis novantur) comparatio, proportio-ve dici potest. Cic.

Analogie signifie donc la relation, le rapport ou la proportion que plusieurs choses ont les unes avec les autres, quoique d’ailleurs différentes par des qualités qui leur sont propres. Ainsi le pié d’une montagne a quelque chose d’analogue avec celui d’un animal, quoique ce soient deux choses très-différentes.

Il y a de l’analogie entre les êtres qui ont entre eux certains rapports de ressemblance, par exemple, entre les animaux & les plantes : mais l’analogie est bien plus grande entre les especes de certains animaux avec d’autres especes. Il y a aussi de l’analogie entre les métaux & les végétaux.

Les scholastiques définissent l’analogie, une ressemblance jointe à quelque diversité. Ils en distinguent ordinairement de trois sortes ; savoir une d’inégalité, où la raison de la dénomination commune est la même en nature, mais non pas en degré ou en ordre ; en ce sens animal est analogue à l’homme & à la brute : une d’attribution, où quoique la raison du nom commun soit la même, il se trouve une différence dans son habitude ou rapport ; en ce sens salutaire est analogue tant à l’homme qu’à un exercice du corps : une enfin de proportion, où quoique les raisons du nom commun different réellement, toutefois elles ont quelque proportion entre elles ; en ce sens les ouies des poissons sont dites être analogues aux poumons dans les animaux terrestres. Ainsi l’oeil & l’entendement sont dits avoir analogie, ou rapport l’un à l’autre.

En matiere de langage, nous disons que les mots nouveaux sont formés par analogie, c’est-à-dire, que des noms nouveaux sont donnés à des choses nouvelles, conformément aux noms déjà établis d’autres choses, qui sont de même nature & de même espece. Les obscurités qui se trouvent dans le langage, doivent surtout être éclaircies par le secours de l’analogie.

L’analogie est aussi un des motifs de nos raisonnemens ; je veux dire qu’elle nous donne souvent lieu de faire certains raisonnemens, qui d’ailleurs ne prouvent rien, s’ils ne sont fondés que sur l’analogie. Par exemple, il y a dans le ciel une constellation qu’on appelle lion ; l’analogie qu’il y a entre ce mot & le nom de l’animal, qu’on nomme aussi lion, a donné lieu à quelques Astrologues de s’imaginer que les enfans qui naissoient sous cette constellation étoient d’humeur martiale : c’est une erreur.

On fait en Physique des raisonnemens très-solides par analogie. Ce sont ceux qui sont fondés sur l’uniformité connue, qu’on observe dans les opérations de la nature ; & c’est par cette analogie que l’on détruit les erreurs populaires sur le phénix, le rémora, la pierre philosophale & autres.

Les préjugés dont on est imbu dans l’enfance, nous donnent souvent lieu de faire de fort mauvais raisonnemens par analogie.

Les raisonnemens par analogie peuvent servir à expliquer & à éclaircir certaines choses, mais non pas à les démontrer. Cependant une grande partie de notre Philosophie n’a point d’autre fondement que l’analogie. Son utilité consiste en ce qu’elle nous épargne mille discussions inutiles, que nous serions obligés de répéter sur chaque corps en particulier. Il suffit que nous sachions que tout est gouverné par des lois générales & constantes, pour être fondés à croire que les corps qui nous paroissent semblables, ont les mêmes propriétés, que les fruits d’un même arbre ont le même goût, &c.

Une analogie tirée de la ressemblance extérieure des objets, pour en conclurre leur ressemblance intérieure, n’est pas une regle infaillible : elle n’est pas universellement vraie, elle ne l’est que ut plurimùm ; ainsi l’on en tire moins une pleine certitude, qu’une grande probabilité. On voit bien en général qu’il est de la sagesse & de la bonté de Dieu de distinguer par {p. 1:400}des caracteres extérieurs les choses intérieurement différentes. Ces apparences sont destinées à nous servir d’étiquette pour suppléer à la foiblesse de nos sens, qui ne pénetrent pas jusqu’à l’intérieur des objets : mais quelquefois nous nous méprenons à ces étiquettes. Il y a des plantes venimeuses qui ressemblent à des plantes très-salutaires. Quelquefois nous sommes surpris de l’effet imprévu d’une cause, d’où nous nous attendions à voir naître un effet tout opposé : c’est qu’alors d’autres causes imperceptibles s’étant jointes avec cette premiere à notre insu, en changent la détermination. Il arrive aussi que le fond des objets n’est pas toûjours diversifié à proportion de la dissemblance extérieure. La regle de l’analogie n’est donc pas une regle de certitude, puisqu’elle a ses exceptions. Il suffit au dessein du Créateur, qu’elle forme une grande probabilité, que ses exceptions soient rares, & d’une influence peu étendue. Comme nous ne pouvons pénétrer par nos sens jusqu’à l’intérieur des objets, l’analogie est pour nous ce qu’est le témoignage des autres, quand ils nous parlent d’objets que nous n’avons ni vûs, ni entendus. Ce sont là deux moyens que le Créateur nous a laissés pour étendre nos connoissances. Détruisez la force du témoignage, combien de choses que la bonté de Dieu nous a accordées, dont nous ne pourrions tirer aucune utilité ! Les seuls sens ne nous suffisent pas : car quel est l’homme du monde qui puisse examiner par lui-même toutes les choses qui sont nécessaires à la vie ? Par conséquent dans un nombre infini d’occasions, nous avons besoin de nous instruire les uns les autres, & de nous en rapporter à nos observations mutuelles. Ce qui prouve en passant, que le témoignage, quand il est revêtu de certaines conditions, est le plus souvent une marque de la vérité ; ainsi que l’analogie tirée de la ressemblance extérieure des objets, pour en conclurre leur ressemblance intérieure, en est le plus souvent une regle certaine. Voyez l’article Connoissance, où ces réflexions sont plus étendues.

En matiere de foi on ne doit point raisonner par analogie ; on doit se tenir précisément à ce qui est révélé, & regarder tout le reste comme des effets naturels du méchanisme universel dont nous ne connoissons pas la manoeuvre. Par exemple, de ce qu’il y a eu des démoniaques, je ne dois pas m’imaginer qu’un furieux que je vois soit possédé du démon ; comme je ne dois pas croire que ce qu’on me dit de Léda, de Sémelé, de Rhéa-Sylvia, soit arrivé autrement que selon l’ordre de la nature. En un mot Dieu comme auteur de la nature, agit d’une maniere uniforme. Ce qui arrive dans certaines circonstances, arrivera toûjours de la même maniere quand les circonstances seront les mêmes ; & lorsque je ne vois que l’effet sans que je puisse découvrir la cause, je dois reconnoître ou que je suis ignorant, ou que je suis trompé, plûtôt que de me tirer de l’ordre naturel. Il n’y a que l’autorité spéciale de la divine révélation qui puisse me faire recourir à des causes surnaturelles. Voyez le I. chapitre de l’Evangile de saint Matthieu, V. 19. & 20. où il paroît que S. Joseph garda la conduite dont nous parlons.

En Grammaire l’analogie est un rapport de ressemblance ou d’approximation qu’il y a entre une lettre & une autre lettre, ou bien entre un mot & un autre mot, ou enfin entre une expression, un tour, une phrase, & un autre pareil. Par exemple, il y a de l’analogie entre le B & le P. Leur différence ne vient que de ce que les levres sont moins serrées l’une contre l’autre dans la prononciation du B ; & qu’on les serre davantage lorsqu’on veut prononcer P. Il y a aussi de l’analogie entre le B & le V. Il n’y a point d’analogie entre notre on dit & le dicitur des Latins, ou si dice des Italiens : ce sont-là des façons de parler propres & particulieres à chacune de ces langues. Mais il y a de l’analogie entre notre on dit & le man sagt des Allemands : car notre on vient de homo, & man sagt signifie l’homme dit ; man kan, l’homme peut. L’analogie est d’un grand usage en Grammaire pour tirer des inductions touchant la déclinaison, le genre & les autres accidens des mots. (F & X)

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ANALOGUE §

ANALOGUE, adj. (Gram.) qui a de l’analogie : par exemple, les étrangers se servent souvent d’expressions, de tours ou phrases dont tous les mots à la vérité sont des mots François, mais l’ensemble ou construction de ces mots n’est point analogue au tour, à la maniere de parler de ceux qui savent la langue. Dans la plûpart des Auteurs modernes qui ont écrit en Grec ou en Latin, on trouve des phrases qui sont analogues au tour de leur langue naturelle, mais qui ne sont pas conformes au tour propre à la langue originale qu’ils ont voulu imiter. Voyez ce que dit Quintilien de l’analogie, au chap. vj. liv. I. de ses Instit. (F)

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ANAPHORE §

ANAPHORE, s. f. (Gramm.) ἀναφορὰ, de ἀναφέρω, iterùm fero, refero. Figure d’élocution qui se fait lorsqu’on recommence divers membres de période par le même mot : en voici un exemple tiré de l’Ode d’Horace à la fortune, Liv. I. Te pauper ambit sollicitâ prece ; te dominam oequoris, &c. Te Dacus asper ; te profugi Scythoe ; te semper anteit soeva necessitas ; te spes & albo rara fides colit velata panno. Et dans Virgile, Ecl. 10. v. 42.

Hîc gelidi fontes, hîc mollia prata, Lycori,
Hîc nemus, hîc ipso tecum consumerer oevo.

Cette figure est aussi appellée répétition. (F)

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ANASTROPHE §

ANASTROPHE, s. f. (Gramm.) ἀναστροφὴ, de ἀνὰ, qui répond à per, in, inter des Latins, & du verbe στρέφω, verto. Quintilien, au chap. v. du I. liv. de ses Inst. or. dit que l’anastrophe est un vice de construction dans lequel on tombe par des inversions contre l’usage, vitium inversionis. On en donne pour exemple ces endroits de Virgile, Saxa per & scopulos. III. Géor. v. 276. & encore

. . . . . Furit immissis Vulcanus habenis, Transtra per & remos. Æn. V. v. 662. & au I. L. v. 12. Italiam contra. On voit par ces exemples que l’anastrophe n’est pas toûjours un vice, & qu’elle peut aussi passer pour une figure par laquelle un mot qui régulierement est mis devant un autre, per saxa, per transtra, contra Italiam, versus Italiam, &c. est mis après. Saxa per, &c. (F)

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ANGLICISME §

ANGLICISME, s. m. (Gramm.) idiotisme Anglois, c’est-à-dire, façon de parler propre à la langue Angloise : par exemple, si l’on disoit en François fouetter dans de bonnes moeurs, whip into good manners ; au lieu de dire, fouetter afin de rendre meilleur, ce seroit un anglicisme, c’est-à-dire, que la phrase seroit exprimée suivant le tour, le génie & l’usage de la langue Angloise. Ce qu’on dit ici de l’anglicisme, se dit aussi de toute autre langue ; car on dit un gallicisme, un latinisme, un hellenisme, pour dire une phrase exprimée suivant le tour François, Latin & Grec. On dit aussi un arabisme, c’est-à-dire, une façon de parler particuliere à l’Arabe. (F)

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ANOMAL §

ANOMAL, adj. terme de Grammaire ; il se dit des verbes qui ne sont pas conjugués conformément au paradigme de leur conjugaison ; par exemple le paradigme ou modele de la troisieme conjugaison latine, c’est lego : on dit lego, legis, legit ; ainsi on devroit dire fero, feris, ferit ; cependant on dit fero, fers, fert ; donc fero est un verbe anomal en Latin. Ce mot anomal vient du Grec ἀνώμαλος , inégal, irrégulier, qui n’est pas semblable. Ἀνώμαλος est formé d’ὁμαλὸς, qui veut dire égal, semblable, en ajoûtant l’α privatif & le [non reproduit], pour éviter le bâillement.

Au reste, il ne faut pas confondre les verbes défectifs avec les anomaux ; les défectifs sont ceux qui manquent de quelque tems, de quelque mode ou de quelque personne ; & les anomaux sont seulement ceux qui ne suivent pas la conjugaison commune : ainsi oportet est un verbe défectif plûtôt qu’un verbe anomal ; car il suit la regle dans les tems & dans les modes qu’il a.

Il y a dans toutes les langues des verbes anomaux, & des défectifs, aussi-bien que des inflexions de mots qui ne suivent pas les regles communes. Les langues se sont formées par un usage conduit par le sentiment, & non par une méthode éclairée & raisonnée. La Grammaire n’est venue qu’après que les langues ont été établies. (F)

ANOMALIE §

{p. 1:487}

Anomalie (Grammaire) §

ANOMALIE, s. f. terme de Grammaire ; c’est le nom abstrait formé d’anomal. Anomalie signifie irrégularité dans la conjugaison des verbes, comme fero, fers, fert, & en françois aller, &c. (F)

ANTÉCÉDENT §

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Antécédent §

Antécédent, se dit en Grammaire, du mot qui précede le relatif. Par exemple, Deus quem adoramus est omnipotens ; Deus est l’antécédent, c’est le mot qui précede quem. (F)

{p. 1:495}

ANTÉPÉNULTIEME §

ANTÉPÉNULTIEME, (Gramm.) ce mot se prend substantivement ; on sousentend syllabe. Un mot qui est composé de plusieurs syllabes a une derniere syllabe, une pénultieme, pene ultima, c’est-à-dire, presque la derniere, & une antépénultieme ; ensorte que comme la pénultiéme précede la derniere, l’antépénultieme précede la pénultieme, ante pene ultimam. Ainsi dans amaveram, ram est la derniere, ve la pénultieme, & ma l’antépénultieme.

En grec, on met l’accent aigu sur la derniere syllabe, Θεός, Dieu : sur la pénultieme λόγος, discours ; & sur l’antépénultieme ἄνθρωπος, homme : on ne met jamais d’accent avant l’antépénultieme.

En latin, lorsqu’on marque les accens pour régler la prononciation du lecteur, si la pénultieme syllabe d’un mot doit être prononcée breve, on met l’accent aigu sur l’antépénultieme, quoique cette antépénultieme soit breve. Dominus. (F)

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ANTI §

ANTI (Grammaire.) préposition inséparable qui entre dans la composition de plusieurs mots ; cette préposition vient quelquefois de la préposition Latine ante, avant, & alors elle signifie ce qui est avant, comme anti-chambre, anti-cabinet, anticiper ; faire une chose avant le tems ; antidate, date antérieure à la vraie date d’un acte, &c.

Souvent aussi anti vient de la préposition Greque ἀντὶ, contre, qui marque ordinairement opposition ou alternative ; elle marque opposition dans antipodes, peuples qui marchant sur la surface du globe terrestre ont les piés opposés ; & de même antidote, contre-poison, ἀντὶ, contre, & δίδωμι, donner, remede donné contre le poison ; & de même antipathie, antipape, &c.

Quelquefois, quand le mot qui suit ἀντὶ commence par une voyelle, il se fait une élision de l’i, ainsi on dit le pole antarctique & non anti-arctique. C’est le pole qui est opposé au pole arctique, qui est vis-à-vis : quelquefois aussi l’i ne s’élide point, exaples, anti-exaples.

Les Livres de controverse & ceux de disputes littéraires portent souvent le nom d’anti M. Ménage a fait un Livre intitulé l’anti-Baillet. On a fait aussi un anti-Menagiana. Ciceron, à la priere de Brutus, avoit fait un Livre à la loüange de Caton d’Utique ; César écrivit deux Livres contre Caton, & les intitula anti-Catones. Ciceron dit que ces Livres étoient écrits avec impudence, usus est nimis impudenter Coesar contrà Catonem meum. Ad Treb. Topica, c. xxv. Il ne faut pas confondre ce Livre de Ciceron avec celui qui est intitulé Cato-major. Le Livre de Ciceron à la loüange de Caton, & les anti-Catons de César, n’ont point passé à la postérité.

Patin fait mention d’un charlatan de son siecle, qui avoit l’impudence de vendre à Paris des anti-écliptiques, & des anti-cométiques, c’est-à-dire, des remedes contre les prétendues influences des éclipses, & contre celles des cometes. Lett. ch. cccxliv. (F)

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ANTI-PHRASE §

ANTI-PHRASE, s. f. (Gramm.) contre-vérité ; ce mot vient de ἀντὶ, contre, & de φράσις, locution, maniere de parler, de φράζω, dico. L’anti-phrase est donc une expression ou une maniere de parler, par laquelle en disant une chose, on entend tout le contraire ; par exemple, la mer Noire sujette à de fréquens naufrages, & dont les bords étoient habités par des hommes extrèmement féroces, étoit appellée le Pont-Euxin, c’est-à-dire, mer favorable à ses hôtes, mer hospitaliere. C’est pour cela qu’Ovide a dit que le nom de cette mer étoit un nom menteur :

Quem tenet Euxini mendax cognomine littus.

Ovid. Trist. Lib. I. v. vers. 13. & au Lib. III. éleg. xiij. au dernier vers il dit, Pontus Euxini falso nomine dictus. Cependant Sanctius & plusieurs autres Grammairiens modernes ne veulent pas mettre l’anti-phrase au rang des figures, & rapportent ou à l’ironie ou à l’euphémisme, tous les exemples qu’on en donne. Il y a en effet je ne sai quoi d’opposé à l’ordre naturel, de nommer une chose par son contraire, d’appeller lumineux un objet parce qu’il est obscur.

La superstition des Anciens leur faisoit éviter jusqu’à la simple prononciation des noms qui réveillent des idées tristes, ou des images funestes ; ils donnoient alors à ces objets des noms flatteurs, comme pour se les rendre favorables, & pour se faire un bon augure ; c’est ce qu’on appelle euphémisme, c’est-à-dire, discours de bon augure ; mais que ce soit par ironie ou par euphémisme que l’on ait parlé, le mot n’en doit pas moins être pris dans un sens contraire à ce que la lettre présente à l’esprit ; & voilà ce que les anciens Grammairiens entendoient par anti-phrase. C’est ainsi que l’on dit à Paris de certaines femmes qui parlent toûjours d’un air grondeur, c’est une muette de halles, c’est-à-dire, une femme qui chante pouille à tout le monde, une vraie harangere des halles ; muette est dit alors par anti-phrase, ou si vous l’aimez mieux par ironie ; le nom ne fait rien à l’affaire ; le mot n’en est pas moins une contre-vérité.

Quant à ce que dit Sanctius, que le terme d’antiphrase suppose une phrase entiere, & ne sauroit être appliqué à un mot seul ; il est fort ordinaire de donner à un mot, ou par extension ou par restriction, une signification plus ou moins étendue que celle qu’il semble qu’il devroit avoir selon son étymologie. On en a un bel exemple dans la dénomination des cas des noms ; car l’accusatif ne sert pas seulement pour accuser, ni le datif pour donner, ni l’ablatif pour ôter. (F)

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ANTIPTOSE §

ANTIPTOSE, s. f. figure de Grammaire par laquelle, dit-on, on met un cas pour un autre, comme lorsque Virgile dit, Æn. V. v. 451. It clamor coelo, au lieu de ad coelum. Ce mot vient de ἀντὶ, pour, & de πτῶσις, cas. On donne encore pour exemple de cette figure, Urbem quam statuo vestra est, Æn. L. l. v. 573, urbem au lieu de urbs. Et Térence au prologue de l’Andrienne dit : Populo ut placerent, quas fecisset fabulas, au lieu de fabuloe. On trouve aussi, Venit in mentem illius diei pour ille dies. Mais Sanctius, liv. IV. & les Grammairiens philosophes, qui à la vérité ne font pas le grand nombre, & même la méthode de P. R. regardent cette prétendue figure comme une chimere & une absurdité qui détruiroit toutes les regles de la Grammaire. En effet les verbes n’auroient plus de régime certain ; & les écoliers qu’on reprendroit pour avoir mis un nom à un cas, autre que celui que la regle demande, n’auroient qu’à répondre qu’ils ont fait une antiptose. Figura hoec, dit Sanctius, liv. IV. c. xiij. latinos canones excedere videtur ; nihil imperitius ; quod figmentum si esset verum, frustra quoereremus quem casum verba regerent.

Nous ne connoissons d’autres figures de construction que celles dont nous parlerons au mot Construction.

Le même fonds de pensée peut souvent être énoncé de différentes manieres : mais chacune de ces manieres doit être conforme à l’analogie de la langue. Ainsi l’on trouve urbs Roma par la raison de l’identité : Urbs est alors considéré adjectivement, Roma quoe est urbs ; & l’on trouve aussi urbs Romoe, in oppido Antiochioe. Cic. Butroti ascendimus urbem. Virg. Alors urbs est considéré comme le nom de l’espece ; nom qui est ensuite déterminé par le nom de l’individu.

Parmi ces différentes manieres de parler, si nous {p. 1:515}en rencontrons quelqu’une de celles que les Grammairiens expliquent par l’antiptose, nous devons d’abord examiner s’il n’y a point quelque faute de copiste dans le texte ; ensuite avant que de recourir à une figure aussi déraisonnable, nous devons voir si l’expression est assez autorisée par l’usage, & si nous pouvons en rendre raison par l’analogie de la langue. Enfin entre les différentes manieres de parler autorisées, nous devons donner la préférence à celles qui sont le plus communément reçûes dans l’usage ordinaire des bons Auteurs.

Mais expliquons à notre maniere les exemples ci-dessus, dont communément on rend raison par l’antiptose.

A l’égard de it clamor coelo ; coelo est au datif, qui est le cas du rapport & de l’attribution, c’est une façon de parler toute naturelle ; & Virgile ne s’en est servi que parce qu’elle étoit en usage en ce sens, aussi-bien que ad coelum ou in coelum. Ne dit-on pas aussi, mittere epistolam alicui, ou ad aliquem ?

Urbem quam statuo vestra est, est une construction très-élégante & très-réguliere, qu’il faut réduire à la construction simple par l’ellipse ; & pour cela il faut observer que le relatif qui, quoe, quod, n’est qu’un simple adjectif métaphysique ; que par conséquent il faut toûjours le construire avec son substantif, dans la proposition incidente où il est : car c’est un grand principe de syntaxe, que les mots ne sont construits que selon les rapports qu’ils ont entr’eux dans la même proposition ; c’est dans cette seule proposition qu’il faut les considérer, & non dans celle qui précede, ou dans celle qui suit : ainsi si l’on vous demande la construction de cet exemple trivial, Deus quem adoramus, demandez à votre tour qu’on en acheve le sens, & qu’on vous dise, par exemple, Deus, quem adoramus, est omnipotens ; alors vous ferez d’abord la construction de la proposition principale Deus est omnipotens ; ensuite vous passerez à la proposition incidente & vous direz, nos adoramus quem Deum.

Ainsi le relatif qui, quoe, quod, doit toûjours être considéré comme un adjectif métaphysique, dont le substantif est répété deux sois dans la même période, mais en deux propositions différentes ; & ainsi il n’est pas étonnant que ce nom substantif soit à un certain cas dans une de ces propositions, & à un cas différent dans l’autre proposition, puisque les mots ne se construisent & n’ont de rapport entr’eux que dans la même proposition.

Urbem quam statuo, vestra est. Je vois là deux propositions, puisqu’il y a deux verbes : ainsi construisons à part chacune de ces propositions ; l’une est principale, & l’autre incidente ; vestra est, ou est vestra, ne peut être qu’un attribut. Le sens fait connoître que le sujet ne peut être que urbs : je dirai donc, hoec urbs est vestra, quam urbem statuo.

Par la même méthode j’explique le passage de Térence, ut fabuloe, quas fabulas fecisset, placerent populo. C’est donc par l’ellipse qu’il faut expliquer ces passages, & non par la prétendue antiptose de Despautere & de la foule des Grammatistes.

Pour ce qui est de venit in mentem illius diei, il y a aussi ellipse ; la construction est memoria, cogitatio, ou recordatio hujus diei venit in mentem. (F)

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ANTI-SIGMA §

ANTI-SIGMA, s. m. (Gramm.) ce mot n’est que de pure curiosité ; aussi est-il oublié dans le lexicon de Martinius, dans l’ample trésor de Faber, & dans le Novitius. Priscien en fait mention dans son I. liv. au chap. de litterarum numero & affinitate. L’empereur Claude, dit-il, voulut qu’au lieu du Ψ des Grecs, onse servît de l’anti-sigma figuré ainsi) ( : mais cet Empereur ne put introduire cette lettre. Huic S proeponitur P, & loco Ψ Groecoe fungitur, pro quâ Claudius Coesar anti-sigma) (hâc figurâ scribi voluit : sed nulli ausi sunt antiquam scripturam mutare.

Cette figure de l’anti-sigma nous apprend l’étymologie de ce mot. On sait que le sigma des Grecs, qui est notre s, est représenté de trois manieres différentes, σ, ς , & ; [non reproduit]c’est cette derniere figure adossée avec une autre tournée du côté opposé, qui fait l’antisigma, comme qui diroit deux sigma adossés, opposés l’un à l’autre. Ainsi ce mot est composé de la préposition ἀντὶ & de σῖγμα.

Isidore, au liv. I. de ses Origines, ch. xx. où il parle des notes ou signes dont les auteurs se sont servis, fait mention de l’anti-sigma, qui, selon lui, n’est qu’un simple [non reproduit]tourné de l’autre côté [non reproduit]. On se sert, dit-il, de ce signe pour marquer que l’ordre des vers vis-à-vis desquels on le met, doit être changé, & qu’on le trouve ainsi dans les anciens auteurs. Anti-sigma ponitur ad eos versus quorum ordo permutandus est, sicut & in antiquis auctoribus positum invenitur.

L’anti-sigma, poursuit Isidore, se met aussi à la marge avec un point au milieu [non reproduit]lorsqu’il y a deux vers qui ont chacun le même sens, & qu’on ne sait lequel des deux est à préférer. Les variantes de la Henriade donneroient souvent lieu à de pareils anti-sigma. (F)

ANTI-STROPHE §

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Anti-strophe (Grammaire) §

ANTI-STROPHE, s. f. (Gramm.) ce mot est composé de la préposition ἀντὶ, qui marque opposition ou alternative, & de στροφὴ, conversio qui vient de στρέφω verto. Ainsi strophe signifie stance ou vers que le choeur chantoit en se tournant à droite du côté des spectateurs ; & l’antistrophe étoit la stance suivante que ce même choeur chantoit en se tournant à gauche. Voyez Antistrophe plus bas.

En Grammaire ou élocution, l’antistrophe ou épistrophe signifie conversion. Par ex. si après avoir dit le valet d’un tel maître, on ajoûte, & le maître d’un tel {p. 1:517}valet, cette derniere phrase est une antistrophe, une phrase tournée par rapport à la premiere. On rapporte à cette figure ce passage de saint Paul : Hoebroei sunt, & ego. Israelitoe sunt, & ego. Semen Abrahoe sunt, & ego. II. Cor. c. xj. vers. 22. (F)

ANTITHESE §

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Antithese §

Antithese, (Gramm.) Quelques Grammairiens font aussi de ce mot une figure de diction, qui se fait lorsqu’on substitue une lettre à la place d’une autre ; comme lorsque Virgile a dit, olli pour illi, ce qui fait une sorte d’opposition : mais il est plus ordinaire de rapporter cette figure au métaplasme, mot fait de μεταπλάσσω, transformo. (F)

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AORISTE §

AORISTE, s. m. terme de Grammaire greque & de Grammaire françoise, ἀόριστος, indéfini, indéterminé. Ce mot est composé de l’α privatif & de ὅρος, terme, limite ; ὅριον, finis ; ὁρίζω, je définis, je détermine.

Ἀόριστος, en Grec, est un adjectif masculin, parce qu’on sous-entend χρόνος, tems, qui en Grec est du genre masculin ; c’est pour cela qu’on dit aoristus au lieu qu’on dit proeteritum & futurum, parce qu’on sous-entend tempus, qui, en Latin, est du genre neutre.

Ainsi aoriste se dit d’un tems, & sur-tout d’un prétérit indéterminé : j’ai fait est un prétérit déterminé ou plûtôt absolu ; au lieu que je fis est un aoriste, c’est-à-dire, un prétérit indéfini, indéterminé, ou plûtôt un prétérit relatif ; car on peut dire absolument j’ai fait, j’ai écrit, j’ai donné ; au lieu que quand on dit je fis, j’écrivis, je donnai, &c. il faut ajoûter quelqu’autre mot qui détermine le tems où l’action dont on parle a été faite ; je fis hier, j’écrivis il y a quinze jours, je donnai le mois passé.

On ne se sert de l’aoriste que quand l’action s’est passée dans un tems que l’on considere comme tout-à-fait séparé du tems où l’on parle ; car si l’esprit considere le tems où l’action s’est passée comme ne faisant qu’un avec le tems où l’on parle, alors on se sert du prétérit absolu : ainsi on dit j’ai fait ce matin, & non je fis ce matin ; car ce matin est regardé comme partie du reste du jour où l’on parle : mais on dit fort bien je fis hier, &c. on dit fort bien, depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui, on a fait bien des découvertes, & l’on ne diroit pas l’on fit à l’aoriste, parce que dans cette phrase, le tems depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui, est regardé comme un tout, comme un même ensemble. (F)

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APHERESE §

APHERESE, s. f. (Gram.) figure de diction, ἀφαίρεσις, retranchement, d’ἀφαιρέω, aufero. L’apherese est une figure par laquelle on retranche une lettre ou une syllabe du commencement d’un mot, comme en Grec ὁρτὴ, pour ἑορτὴ, qui est le mot ordinaire pour signifier fête. C’est ainsi que Virgile a dit :

Discite justitiam moniti, & non temnere divos, Æneid. 6. v. 620. où il a dit temnere pour contemnere.

Cette figure est souvent en usage dans les étymologies. C’est ainsi, dit Nicot, que de gibbosus nous avons fait bossu, en retranchant gib, qui est la premiere syllabe du mot Latin.

Au reste, si le retranchement se fait au milieu du mot, c’est une syncope ; s’il se fait à la fin, on l’appelle apocope. (F)

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APOCOPE §

APOCOPE, s. f. (Gramm.) figure de diction qui se fait lorsqu’on retranche quelque lettre ou quelque syllabe à la fin d’un mot, comme dans ces quatre impératifs, dic, duc, fac, fer, au lieu de dice, duce, &c. ingenî pour ingenü, negotî pour negotî, &c.

Ce mot vient de ἀποκοπὴ, qui est composé de la préposition ἀπὸ, & qui répond à l’a ou ab des Latins, & de κόπτω, je coupe, je retranche. (F)

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APOGRAPHE §

APOGRAPHE, s. m. (Grammaire.) ce mot vient de ἀπὸ, préposition Greque qui répond à la préposition Latine à ou de, qui marque dérivation, & de γράφω, scribo ; ainsi apographe est un écrit tiré d’un autre ; c’est la copie d’un original. Apographe est opposé à autographe. (F)

APOSTROPHE §

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Apostrophe §

Apostrophe, s. m. est aussi un terme de Grammaire, & vient d’ἀπόστροφος, substantif masculin ; d’où les Latins ont fait apostrophus pour le même usage. R. ἀποστρέφω, averto, je détourne, j’ôte. L’usage de l’apostrophe en Grec, en Latin & en François, est de {p. 1:538}marquer le retranchement d’une voyelle à la fin d’un mot pour la facilité de la prononciation. Le signe de ce retranchement est une petite virgule que l’on met au haut de la consonne, & à la place de la voyelle qui seroit après cette consonne, s’il n’y avoit point d’apostrophe ; ainsi on écrit en Latin men’ pour mene ? tanton’ pour tantò-ne ?

Tanton’me crimine dignum ?

Virg. Æneid. v. 668.

Tanton’placuit concurrere motu ?

Virg. Æneid. XII. v. 503. viden’ pour vides-ne ? ain’ pour ais-ne ? dixtin’ pour dixisti-ne ? & en François grand’messe, grand’mere, pas grand’chose, grand’peur, &c.

Ce retranchement est plus ordinaire quand le mot suivant commence par une voyelle.

En François l’e muet ou féminin est la seule voyelle qui s’élide toûjours devant une autre voyelle, au moins dans la prononciation ; car dans l’écriture on ne marque l’élision par l’apostrophe que dans les monosyllabes je, me, te, se, le, ce, que, de, ne, & dans jusque & quoique, quoiqu’il arrive. Ailleurs on écrit l’e muet quoiqu’on ne le prononce pas : ainsi on écrit, une armée en bataille, & l’on prononce un armé en bataille.

L’a ne doit être supprimé que dans l’article & dans le pronom la, l’ame, l’église, je l’entends, pour je la entends. On dit la onzieme, ce qui est peut-être venu de ce que ce nom de nombre s’écrit souvent en chiffre, le XI. roi, la XI. lettre. Les enfans disent m’amie, & le peuple dit aussi m’amour.

L’i ne se perd que dans la conjonction si devant le pronom masculin, tant au singulier qu’au pluriel ; s’il vient, s’ils viennent, mais on dit si elles viennent.

L’u ne s’élide point, il m’a paru étonné. J’avoue que je suis toujours surpris quand je trouve dans de nouveaux livres viendra t’il, dira-t’il : ce n’est pas là le cas de l’apostrophe, il n’y a point là de lettre élidée ; le t en ces occasions n’est qu’une lettre euphonique, pour empêcher le bâillement ou rencontre des deux voyelles ; c’est le cas du tiret ou division : on doit écrire viendra-t-il, dira-t-il. Les Protes ne lisent-ils donc point les grammaires qu’ils impriment ?

Tous nos dictionnaires François font ce mot du genre féminin ; il devroit pourtant être masculin quand il signifie ce signe qui marque la suppression d’une voyelle finale. Après tout on n’a pas occasion dans la pratique de donner un genre à ce mot en François : mais c’est une faute à ces dictionnaires quand ils font venir ce mot d’ἀποστροφὴ, qui est le nom d’une figure de Rhétorique. Les dictionnaires Latins sont plus exacts ; Martinius dit : Apostrophe. R. ἀποστροφὴ, figura Rhetoricoe ; & il ajoûte immédiatement : apostrophus, R. ἀπόστροφος, signum rejectoe vocalis. Isidore, au liv. I. de ses origines, chapitre xviij. où il parle des figures ou signes dont on se sert en écrivant, dit : apostrophos, pars circuli dextra, & ad summam litteram apposita, fit ita’, quâ notâ deesse ostenditur in sermone ultimas vocales (F)

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APPELLATIF §

APPELLATIF, adj. (Grammaire.) du Latin appellativus, qui vient d’appellare, appeller, nommer. Le nom appellatif est opposé au nom propre. Il n’y a en ce monde que des êtres particuliers, le soleil, la lune, cette pierre, ce diamant, ce cheval, ce chien. On a observé que ces êtres particuliers se ressembloient entr’eux par rapport à certaines qualités ; on leur a donné un nom commun à cause de ces qualités communes entr’eux. Ces êtres qui végetent, c’est-à dire qui prennent nourriture & accroissement par leurs racines, qui ont un tronc, qui poussent des branches & des feuilles, & qui portent des fruits ; chacun de ces êtres, dis-je, est appellé d’un nom commun arbre, ainsi arbre est un nom appellatif.

Mais un tel arbre, cet arbre qui est devant mes fenêtres, est un individu d’arbre, c’est-à-dire un arbre particulier.

Ainsi le nom d’arbre est un nom appellatif, parce qu’il convient à chaque individu particulier d’arbre ; je puis dire de chacun qu’il est arbre.

Par conséquent le nom appellatif est une sorte de nom adjectif, puisqu’il sert à qualifier un être particulier.

Observez qu’il y a deux sortes de noms appellatifs : les uns qui conviennent à tous les individus ou êtres particuliers de différentes especes ; par exemple, arbre convient à tous les noyers, à tous les orangers, à tous les oliviers, &c. alors on dit que ces sortes de noms appellatifs sont des noms de genre.

La seconde sorte de noms appellatifs ne convient qu’aux individus d’une espece ; tels sont noyer, olivier, oranger.

Ainsi animal est un nom de genre, parce qu’il convient à tous les individus de différentes especes ; car je puis dire, ce chien est un animal bien caressant, cet éléphant est un gros animal, &c. chien, éléphant, lion, cheval, &c. sont des noms d’especes.

Les noms de genre peuvent devenir noms d’especes, si on les renferme sous des noms plus étendus, par exemple si je dis que l’arbre est un être ou une substance, que l’animal est une substance : de même le nom d’espece peut devenir nom de genre, s’il peut être dit de diverses sortes d’individus subordonnés à ce nom ; par exemple, chien sera un nom d’espece par rapport à animal ; mais chien deviendra un nom de genre par rapport aux différentes especes de chiens ; car il y a des chiens qu’on appelle dogues, d’autres limiers, d’autres épagneuls, d’autres braques, d’autres mâtins, d’autres barbets, &c. ce sont là autant d’especes différentes de chiens. Ainsi chien, qui comprend toutes ces especes est alors un nom de genre, par rapport à ces especes particulieres, quoiqu’il puisse être en même tems nom d’espece, s’il est considéré relativement à un nom plus étendu, tel qu’animal ou substance ; ce qui fait voir que ces mots genre, espece, sont des termes métaphysiques qui ne se tirent que de la maniere dont on les considere. (F)

APPOSITION §

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Apposition (Grammaire) §

APPOSITION, s. f. terme de Grammaire, figure de construction, qu’on appelle en Latin epexegesis, du Grec ἐπεξήγησις, composé d’ἐπὶ, préposition qui a divers usages, & vient d’ἕπω, sequor ; & d’ἐξήγησις, enarratio.

On dit communément que l’apposition consiste à mettre deux ou plusieurs substantifs de suite au même cas sans les joindre par aucun terme copulatif, c’est-à-dire, ni par une conjonction ni par une préposition : mais, selon cette définition, quand on dit la foi, l’espérance, la charité sont trois vertus théologales ; saint Pierre, saint Matthieu, saint Jean, &c. étoient apôtres : ces façons de parler qui ne sont que des dénombremens, seroient donc des appositions. J’aime donc mieux dire que l’apposition consiste à mettre ensemble sans conjonction deux noms dont l’un est un nom propre, & l’autre un nom appellatif, ensorte que ce dernier est pris adjectivement, & est le qualificatif de l’autre, comme on le voit par les exemples : ardebat Alexim, delicias Domini ; urbs Roma, c’est-à-dire, Roma quoe est urbs : Flandre, théatre sanglant, &c. c’est-à-dire qui est le théatre sanglant, &c. ainsi le rapport d’identité est la raison de l’apposition. (F)

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APRE §

APRE, terme de Grammaire Greque : Il y a en Grec {p. 1:561}deux signes qu’on appelle esprits ; l’un appellé esprit doux, & se marque sur la lettre comme une petite virgule, ἐγὼ, moi, je.

L’autre est celui qu’on appelle esprit âpre, ou rude ; il se marque comme un petit c sur la lettre, ἅμα, ensemble ; son usage est d’indiquer qu’il faut prononcer la lettre avec une forte aspiration.

υ prend toûjours l’esprit rude ὕδωρ, aqua ; les autres voyelles & les diphtongues ont le plus souvent l’esprit doux.

Il y a des mots qui ont un esprit & un accent, comme le relatif ὃς, ἣ, ὃ, qui, quoe, quod.

Il y a quatre consonnes qui prennent un esprit rude, π, κ, τ, ρ : mais on ne marque plus l’esprit rude sur les trois premieres, parce qu’on a inventé des caracteres exprès, pour marquer que ces lettres sont aspirées ; ainsi au lieu d’écrire ῾π, ῾κ, ᾽τ, ρ , on écrit φ, χ, θ : mais on écrit au commencement des mots : Ῥητορικὴ, Rhétorique ; ῥητορικὸς, Rhétoricien ; ῥώμη, force : quand le ρ est redoublé, on met un esprit doux sur le premier, & un âpre sur le second, πόῤῥω, longe, loin. (F)

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APRÈS §

APRÈS, préposition qui marque postériorité de tems, ou de lieu, ou d’ordre.

Après les fureurs de la guerre,
Goûtons les douceurs de la paix.

Après, se dit aussi adverbialement ; partez, nous irons après, c’est-à-dire, ensuite.

Après, est aussi une préposition inséparable qui entre dans la composition de certains mots, tels que après-demain, après-diné, l’après-dînée, après-midi, après soupé, l’après-soupée.

C’est sous cette vûe de préposition inséparable qui forme un sens avec un autre mot, que l’on doit regarder ce mot dans ces façons de parlet ; ce portrait est fait d’après nature ; comme on dit en peinture & en sculpture, dessiner d’après l’antique ; modeler d’après l’antique ; ce portrait est fait d’après nature ; ce tableau est fait d’après Raphaël, &c. c’est-à-dire, que Raphaël avoit fait l’original auparavant. (F)

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APTOTE §

APTOTE, ce mot est grec, & signifie indéclinable. Sunt quoedam, quoe declinationem non admittunt, & in quibusdam casibus tantùm inveniuntur, & dicuntur aptota. Sosipater, liv. I. pag. 23. comme fas, nefas, &c. ἄπτωτος, c’est-a-dire, sans cas, formé de πτῶσις, cas, & d’α privatif. (F)

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ARSIS §

Arsis (Grammaire) §

ARSIS, s. f. terme de Grammaire ou plûtôt de Prosodie ; c’est l’élevation de la voix quand on commence à lire un vers. Ce mot vient du Grec αἴρω, tollo, j’éleve. Cette élevation est suivie de l’abaissement de la voix, & c’est ce qui s’appelle thesis, θέσις, depositio, remissio. Par exemple, en déclamant cet hémistiche du premier vers de l’Enéide de Virgile, Arma virumque cano, on sent qu’on éleve d’abord la voix, & qu’on l’abaisse ensuite.

Par arsis & thesis, on entend communément la division proportionnelle d’un pié métrique, faite par la main ou le pié de celui qui bat la mesure.

En mesurant la quantité dans la déclamation des mots, d’abord on hausse la main, ensuite on l’abbaisse. Le tems que l’on employe à hausser la main est appellé arsis, & la partie du tems qui est mesuré en baissant la main, est appellée thesis ; ces mesures étoient fort connues & fort en usage chez les Anciens. Voyez Terentianus Maurus ; Diomede, lib. III. Mar. Victorinus, lib. I. art. gramm. & Mart. Capella, lib. IX. pag. 328. (F)

Arsis (Musique) §

On dit en Musique, qu’un chant, un contre-point, une fugue, sont per thesin quand les notes descendent de l’aigu au grave, & per arsin quand les notes montent du grave à l’aigu. Fugue per arsin & thesin, est celle que nous appellons aujourd’hui fugue renversée ou contre-fugue, lorsque la réponse se fait en sens contraire, c’est-à-dire, en descendant si la guide a monté, ou en montant si elle a descendu. Voyez Contrefugue, Guide. (S)

ARTICLE §

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Article (Grammaire) §

ARTICLE, s. m. (Gram.) en Latin articulus, diminutif de artus, membre ; parce que dans le sens propre, on entend par article les jointures des os du corps des animaux, unies de différentes manieres, & selon les divers mouvemens qui leur sont propres : de-là par métaphore & par extension, on a donné divers sens à ce mot.

Les Grammairiens ont appellé articles certains petits mots qui ne signifient rien de physique, qui sont identifiés avec ceux devant lesquels on les place, & les font prendre dans une acception particuliere ; par exemple, le roi aime le peuple ; le premier le ne présente qu’une même idée avec roi ; mais il m’indique un roi particulier que les circonstances du pays où je suis, ou du pays dont on parle, me font entendre : l’autre le qui précede peuple, fait aussi le même effet à l’égard de peuple ; & de plus le peuple étant placé après aime, cette position fait connoitre que le peuple est le terme ou l’objet du sentiment que l’on attribue au roi.

Les articles ne signifient point des choses ni des qualités seulement ; ils indiquent à l’esprit le mot qu’ils précedent, & le font considérer comme un objet tel, que sans l’article, cet objet seroit regardé sous un autre point de vûe ; ce qui s’entendra mieux dans la suite, surtout par les exemples.

Les mots que les Grammairiens appellent articles, n’ont pas toûjours dans les autres langues des équivalens qui y ayent le même usage ; les Grees mettent souvent leurs articles devant les noms propres, tels que Philippe, Alexandre, César, &c. Nous ne mettons point l’article devant ces mots-là ; enfin il y a des langues qui ont des articles, & d’autres qui n’en ont point.

En Hébreu, en Chaldéen, & en Syriaque, les noms sont indéclinables, c’est-à-dire, qu’ils ne varient point leur désinence ou dernieres syllabes, si ce n’est comme en François du singulier au pluriel ; mais les vûes de l’esprit ou relations que les Grecs & les Latins font connoître par les terminaisons des noms, sont indiquées en Hébreu par des prépositifs qu’on appelle préfixes, & qui sont liés aux noms, à la maniere des prépositions inséparables, ensorte qu’ils forment le même mot.

Comme ces prépositifs ne se mettent point au nominatif, & que l’usage qu’on en fait n’est pas trop uniforme, les Hébraïsans les regardent plûtôt comme des prépositions que comme des articles. Nomina Hebraïca proprie loquendo sunt indeclinabilia. Quo ergo in casu accipienda sint & efferenda, non terminatione dignoscitur, sed proecipuè constructions, & proepositionibus quibusdam, seu litteris proepositionum vices gerentibus, quoe ipsis à fronte adjiciuntur. Masclef. gramm. Hebr. c. 11. n. 7.

A l’égard des Grecs, quoique leurs noms se déclinent, c’est-à-dire, qu’ils changent de terminaison selon les divers rapports ou vûes de l’esprit qu’on a à marquer, ils ont encore un article ὁ, ἡ, τό, τοῦ, τῆς, τοῦ, &c. dont ils font un grand usage ; ce mot est en Grec une partie spéciale d’oraison. Les Grecs l’appellerent ἄρθρον, du verbe ἄρω, apto, adapto, disposer, apprêter ; parce qu’en effet l’article dispose l’esprit à considérer le mot qui le suit sous un point de vûe particulier ; ce que nous développerons plus en détail dans la suite.

Pour ce qui est des Latins, Quintilien dit expressément qu’ils n’ont point d’articles, & qu’ils n’en ont pas besoin, noster sermo articulos nondesiderat. (Quint. Lib. I. c. iv.) Ces adjectifs, is, hic, ille, iste, qui sont souvent des pronoms de la troisieme personne, sont aussi des adjectifs démonstratifs & métaphysiques, c’est-à-dire, qui ne marquent point dans les objets des qualités réelles indépendantes de notre maniere de penser. Ces adjectifs répondent plûtôt à notre ce qu’à notre le ; les Latins s’en servent pour plus d’énergie & d’emphase : Catonem illum sapientem (Cic.) ce sage Caton ; ille alter, (Ter.) cet autre ; illa seges, (Virg. georg. I. v. 47.) cette moisson ; illa rerum domina fortuna, (Cic. pro Marc. n. 2.) la fortune elle-même, cette maitresse des évenemens.

Uxorem ille tuus pulcher amator habet. Propert. Lib. II. Eleg. XXI. v. 4. Ce bel amant que vous avez, a une femme.

Ces adjectifs Latins qui ne servent qu’à déterminer l’objet avec plus de force, sont si différens de l’article Grec & de l’article François, que Vossius prétend (de Anal. Liv. I. c. j. p. 375.) que les maîtres qui en faisant apprendre les déclinaisons Latines font dire hoec musa, induisent leurs disciples en erreur ; & que pour rendre littéralement la valeur de ces deux mots Latins, selon le génie de la langue Greque, il faudroit traduire hoec musa, αὕτη ἡ μοῦσα, c’est-à-dire cette la muse.

Les Latins faisoient un usage si fréquent de leur adjectif démonstratif, ille, illa, illud, qu’il y a lieu de croire que c’est de ces mots que viennent notre le & notre la, ille ego, mulier illa ; Voe homini illi per quem tradetur. (Luc, c. xxij. v. 22.) bonum erat ei si natus non fuisset homo ille. (Matt. c. xxvj. v. 24.) Hic illa parva Petilia Philoctetoe. (Virg. Æn. Lib. iij. v. 401.) C’est-là que la petite ville de Petilie fut bâtie par Philoctete. Ausonioe pars illa procul quam pandit Apollo. Ib. v. 479. hoec illa Charybdis. Ib. v. 558. Pétrone faisant parler un guerrier qui se plaignoit de ce que son bras étoit devenu paralytique, lui fait dire : funerata est pars illa corporis mei, quâ quondam Achilles eram ; il est mort ce bras, par lequel j’étois autrefois un Achille. Ille Deûm pater, Ovide. Quisquis fuit ille Deorùm. Ovide, Metam. Lib. I. v. 32.

Il y a un grand nombre d’exemples de cet usage, que les Latins faisoient de leur ille, illa, illud, surtout dans les comiques, dans Phedre, & dans les auteurs de la basse latinité. C’est de la derniere syllabe de ce mot ille, quand il n’est pas employé comme pronom, & qu’il n’est qu’un simple adjectif indicatif, que vient notre article le ; à l’égard de notre la, il vient du féminin illa. La premiere syllabe du masculin ille, a donné lieu à notre pronom il dont nous {p. 1:723}faisons usage avec les verbes, ille affirmat, (Phaed. Lib. III. fab. iij. v. 4.) il assûre. ille fecit, (Id. Lib. III. fab. 5. v. 8.) il a fait, ou il fit. Ingenio vires ille dat, ille rapit. (Ovid. Her. Ep. xv. v. 206.) A l’égard de elle, il vient de illa, illa veretur. (Virg. Ecl. 111. v. 4.) elle craint.

Dans presque toutes les langues vulgaires, les peuples soit à l’exemple des Grecs, soit plûtôt par une pareille disposition d’esprit, se sont fait de ces prépositifs qu’on appelle articles ; nous nous arrêterons principalement à l’article François.

Tout prépositif n’est pas appellé article. Ce, cet, cette, certain, quelque, tout, chaque, nul, aucun, mon, ma, mes, &c. ne sont que des adjectifs métaphysiques ; ils précedent toûjours leurs substantifs ; & puisqu’ils ne servent qu’à leur donner une qualification métaphysique, je ne sai pourquoi on les met dans la classe des pronoms. Quoi qu’il en soit, on ne donne pas le nom d’article à ces adjectifs ; ce sont spécialement ces trois mots, le, la, les, que nos Grammairiens nomment articles, peut-être parce que ces mots sont d’un usage plus fréquent : avant que d’en parler plus en détail, observons que

1°. Nous nous servons de le devant les noms masculins au singulier, le roi, le jour. 2°. Nous employons la devant les noms féminins au singulier, la reine, la nuit. 3°. La lettre s, qui, selon l’analogie de la langue, marque le pluriel quand elle est ajoûtée au singulier, a formé les du singulier le ; les sert également pour les deux genres, les rois, les reines ; les jours, les nuits. 4°. Le, la, les sont les trois articles simples : mais ils entrent aussi en composition avec la préposition à, & avec la préposition de, & alors ils forment les quatres articles composés, au, aux, lu, des.

Au est composé de la préposition à, & de l’article le, ensorte que au est autant que à le. Nos peres disoient al, al tems Innocent III. c’est-à-dire, au tems d’Innocent III. L’apostoile manda al prodome, &c. le Pape envoya au prud’homme : Ville-Hardouin, lib. I. pag. 1. mainte lerme i fu plorée de puié al départir, ib. id. pag. 16. Vigenere traduit maintes larmes furent plorées à leur partement, & au prendre congé. C’est le son obscur de l’e muet de l’article simple le, & le changement assez commun en notre langue de l en u, comme mal, maux ; cheval, chevaux : altus, haut ; alnus, aulne (arbre) alna, aune (mesure) alter, autre, qui ont fait dire au au lieu de à le, ou de al. Ce n’est que quand les noms masculins commencent par une consonne ou une voyelle aspirée, que l’on se sert de au au lieu de à le ; car si le nom masculin commence par une voyelle, alors on ne fait point de contraction, la préposition à & l’article le demeurent chacun dans leur entier : ainsi quoiqu’on dise le coeur, au coeur, on dit l’esprit, à l’esprit, le pere, au pere ; & on dit l’enfant, à l’enfant ; on dit le plomb, au plomb ; & on dit l’or, à l’or, l’argent, à l’argent ; car quand le substantif commence par une voyelle, l’e muet de le s’élide avec cette voyelle, ainsi la raison qui a donné lieu à la contraction au, ne subsiste plus ; & d’ailleurs, il se feroit un bâillement desagréable si l’on disoit au esprit, au argent, au enfant, &c. Si le nom est féminin, n’y ayant point d’e muet dans l’article la, on ne peut plus en faire au, ainsi l’on conserve alors la préposition & l’article, la raison, à la raison ; la vertu, à la vertu. 2°. Aux sert au pluriel pour les deux genres ; c’est une contraction pour à les, aux hommes, aux femmes, aux rois, aux reines, pour à les hommes, à les femmes, &c. 3°. Du est encore une contraction pour de le ; c’est le son obscur des deux e muets de suite de le, qui a amené la contraction du : autrefois on disoit del : la fins del conseil si fu tels, &c. l’arrêté du conseil fût, &c. Ville-Hardouin, lib. VII. p. 107. Gervaise del Chastel, id. ib. Gervais du Castel, Vigenere. On dit donc du bien & du mal, pour de le bien, de le mal, & ainsi de tous les noms masculins qui commencent par une consonne ; car si le nom commence par une voyelle, ou qu’il soit du genre féminin, alors on revient à la simplicité de la préposition, & à celle de l’article qui convient au genre du nom ; ainsi on dit de l’esprit, de la vertu, de la peine ; par-là on évite le bâillement : c’est la même raison que l’on a marquée sur au. 4°. Enfin des sert pour les deux genres au pluriel, & se dit pour de les, des rois, des reines.

Nos enfans, qui commencent à parler, s’énoncent d’abord sans contraction ; ils disent de le pain, de le vin ; tel est encore l’usage dans presque toutes nos provinces limitrophes, sur-tout parmi le peuple : c’est peut-être ce qui a donné lieu aux premieres observations que nos Grammairiens ont faites de ces contractions.

Les Italiens ont un plus grand nombre de prépositions qui se contractent avec leurs articles.

Mais les Anglois, qui ont comme nous des prépositions & des articles, ne font pas ces contractions ; ainsi ils disent of the, de le, où nous disons du ; the king, le roi ; of the king, de le roi, & en François du roi ; of the queen, de la reine ; to the king, à le roi, au roi ; to the queen, à la reine. Cette remarque n’est pas de simple curiosité ; il est important, pour rendre raison de la construction, de séparer la préposition de l’article, quand ils sont l’un & l’autre en composition, par exemple, si je veux rendre raison de cette façon de parler, du pain suffit : je commence par dire de le pain, alors la préposition de, qui est ici une préposition extractive, & qui comme toutes les autres prépositions doit être entre deux termes, cette préposition, dis-je, me fait connoître qu’il y a ici une ellipse.

Phédre, dans la fable de la vipere & de la lime, pour dire que cette vipere cherchoit dequoi manger dit : hoec quùm tentaret si qua res esset cibi, l. IV. sab. vij. vers 4. où vous voyez que aliqua res cibi fait connoître par analogie que du pain, c’est aliqua res panis, paululum panis ; quelque chose, une partie, une portion du pain ; c’est ainsi que les Anglois, pour dire donnez-moi du pain, disent give me some bread, donnez-moi quelque pain ; & pour dire j’ai vû des hommes, ils disent I have seen some men ; mot à mot, j’ai vû quelques hommes ; à des Médecins, to some physicians, à quelques Médecins.

L’usage de sous-entendre ainsi quelque nom générique devant de, du, des, qui commencent une phrase, n’étoit pas inconnu aux Latins : Lentulus écrit à Cicéron de s’intéresser à sa gloire ; de faire valoir dans le sénat, & ailleurs, tout ce qui pourroit lui faire honneur : de nostra dignitate velim tibi ut semper curoe sit. Cicéron, épit. Livre XII. épît. xjv. Il est évident que de nostra dignitate ne peut être le nominatif de curoe sit ; cependant ce verbe sit, étant à un mode fini, doit avoir un nominatif ; ainsi Lentulus avoit dans l’esprit ratio ou sermo de nostra dignitate, l’intérêt de ma gloire ; & quand même on ne trouveroit pas en ces occasions de mot convenable à suppléer, l’esprit n’en seroit pas moins occupé d’une idée que les mots énoncés dans la phrase réveillent, mais qu’ils n’expriment point : telle est l’analogie, tel est l’ordre de l’analyse de l’énonciation. Ainsi nos Grammairiens manquent d’exactitude, quand ils disent que la préposition dont nous parlons, sert à marquer le nominatif lorsqu’on ne veut que désigner une partie de la chose, Grammaire de Regnier, pag. 170 ; Restaut, pag. 75 & 418. ils ne prennent pas garde que les prépositions ne sauroient entrer dans le discours sans marquer un rapport ou relation entre deux termes, entre un mot & un mot : par exemple, la préposition pour marque un motif, une fin, une raison : {p. 1:724}mais ensuite il faut énoncer l’objet qui est le terme de ce motif, & c’est ce qu’on appelle le complément de la préposition : par exemple, il travaille pour la patrie, la patrie est le complément de pour, c’est le mot qui détermine pour ; ces deux mots pour la patrie font un sens particulier qui a rapport à travaille, & ce dernier au sujet de la préposition, le roi travaille pour la patrie. Il en est de même des prépositions de & à : le livre de Pierre est beau ; Pierre est le complément de de, & ces deux mots de Pierre se rapportent à livre, qu’ils déterminent, c’est-à-dire qu’ils donnent à ce mot le sens particulier qu’il a dans l’esprit, & qui dans l’énonciation le rend sujet de l’attribut qui le suit : c’est de ce livre que je dis qu’il est beau.

A est aussi une préposition qui, entre autres usages, marque un rapport d’attribution, donner son coeur à Dieu, parler à quelqu’un, dire sa pensée à son ami.

Cependant communément nos Grammairiens ne regardent ces deux mots que comme des particules qui servent, disent-ils, à décliner nos noms ; l’une est, dit-on, la marque du génitif ; & l’autre, celle du datif. Mais n’est-il pas plus simple & plus analogue au procédé des langues, dont les noms ne changent point leur derniere syllable, de n’y admettre ni cas ni déclinaison, & d’observer seulement comment ces langues énoncent les mêmes vûes de l’esprit, que les Latins font connoître par la différence des terminaisons ? tout cela se fait ou par la place du mot, ou par le secours des prépositions.

Les Latins n’ont que six cas, cependant il y a bien plus de rapports à marquer ; ce plus, ils l’énoncent par le secours de leurs prépositions. Hé bien, quand la place du mot ne peut pas nous servir à faire connoître le rapport que nous avons à marquer, nous faisons alors ce que les Latins faisoient au défaut d’une désinence ou terminaison particuliere : comme nous n’avons point de terminaison destinée à marquer le génitif, nous avons recours à une préposition ; il en est de même du rapport d’attribution, nous le marquons par la préposition à, ou par la préposition pour, & même par quelques autres, & les Latins marquoient ce rapport par une terminaison particuliere qui faisoit dire que le mot étoit alors au datif.

Nos Grammairiens ne nous donnent que six cas, sans doute parce que les Latins n’en ont que six. Notre accusatif, dit-on, est toûjours semblable au nominatif : hé, y a-r-il autre chose qui les distingue, sinon la place ? L’un se met devant, & l’autre après le verbe : dans l’une & dans l’autre occasion le nom n’est qu’une simple dénomination. Le génitif, selon nos Grammaires, est aussi toûjours semblable à l’ablatif ; le datif a le privilege d’être seul avec le prétendu article à : mais de & à ont toûjours un complément comme les autres prépositions, & ont également des rapports particuliers à marquer ; par conséquent si de & à font des cas, sur, par, pour, sous, dans, avec, & les autres prépositions devroient en faire aussi ; il n’y a que le nombre déterminé des six cas Latins qui s’y oppose : ce que je veux dire est encore plus sensible en Italien.

Les grammaires italiennes ne comptent que six cas aussi, par la seule raison que les Latins n’en ont que six. Il ne sera pas inutile de décliner ici au moins le singulier des noms Italiens, tels qu’ils sont déclinés dans la grammaire de Buommatei, celle qui avec raison a le plus de réputation.

1. Il re, c’est-à-dire le roi ; 2. del re, 3. al re, 4. il re, 5. o re, 6. dal re. 1. Lo abbate, l’abbé ; 2. dello abbate, 3. allo abbate, 4. lo abbate, 5. o abbate, 6. dallo abbate. 1. La donna, la dame ; 2. della donna, 3. alla donna, 4. la donna, 5. o donna, 6. dalla donna. On voit aisément, & les Grammairiens en conviennent, que del, dello, & dalla, sont composés de l’article, & de di, qui en composition se change en de ; que al, allo & alla sont aussi composés de l’article & de a, & qu’enfin dal, dallo, & dalla sont formés de l’article & de da, qui signifie par, che, de.

Buommatei appelle ces trois mots di, a, da, des segnacasi, c’est-à-dire, des signes des cas. Mais ce ne sont pas ces seules prépositions qui s’unissent avec l’article, en voici encore d’autres qui ont le même privilége.

Con, co, avec ; col tempo, avec le tems ; colla liberta, avec la liberté.

In, en, dans, qui en composition se change en ne, nello specchio, dans le miroir, nel giardino, dans le jardin, nelle strade, dans les rues.

Per, pour, par rapport à, perd l’r, p’el giardino, pour le jardin.

Sopra, sur, se change en su, su’l prato, sur le pré, sulla tavola, sur la table. Infra ou intra se change en tra : on dit tra’l pour tra, il entre là.

La conjonction & s’unit aussi avec l’article, la terra e’l cielo, la terre & le ciel. Faut-il pour cela l’ôter du nombre des conjonctions ? Puisqu’on ne dit pas que toutes ces prépositions qui entrent en composition avec l’article, forment autant de nouveaux cas, qu’elles marquent de rapports différens ; pourquoi dit-on que di, a, da, ont ce privilége ? C’est qu’il suffisoit d’égaler dans la langue vulgaire le nombre des six cas de la grammaire latine, à quoi on étoit accoûtumé dès l’enfance. Cette correspondance étant une fois trouvée, le surabondant n’a pas mérité d’attention particuliere.

Buommatei a senti cette difficulté : sa bonne foi est remarquable : je ne saurois condamner, dit-il, ceux qui veulent que in, per, con, soient aussi bien signes de cas, que le sont di, a, da : mais il ne me plaît pas à présent de les mettre au nombre des signes de cas ; il me paroît plus utile de les laisser au traité des prépositions : io non danno le loro ragioni, che certò non si posson dannare ; ma non mi piace per ora mettere gli ultimi nel numero de segnacasi ; parendo à me piu utile lasciar gli al trattato delle propositioni. Buommatei, della ling. Toscana. Del Segn. c. tr. 42. Cependant une raison égale doit faire tirer une conséquence pareille : par ratio, paria jura desiderat : co, ne, pe, &c. n’en sont pas moins prépositions, quoiqu’elles entrent en composition avec l’article ; ainsi di, a, da, n’en doivent pas moins être prépositions pour être unies à l’article. Les unes & les autres de ces prépositions n’entrent dans le discours que pour marquer le rapport particulier qu’elles doivent indiquer chacune selon la destination que l’usage leur a donnée, sauf aux Latins à marquer un certain nombre de ces rapports par des terminaisons particulieres.

Encore un mot, pour faire voir que notre de & notre a ne sont que des prépositions ; c’est qu’elles viennent, l’une de la préposition latine de, & l’autre de ad ou de a.

Les Latins ont fait de leur préposition de le même usage que nous faisons de notre de ; or si en latin de est toûjours préposition, le de françois doit l’être aussi toûjours.

1°. Le premier usage de cette préposition est de marquer l’extraction, c’est-à-dire, d’où une chose est tirée, d’où elle vient, d’où elle a pris son nom ; ainsi nous disons un temple de marbre, un pont de pierre, un homme du peuple, les femmes de notre siecle.

2°. Et par extension, cette préposition, sert à marquer la propriété : le livre de Pierre, c’est-à-dire, le livre tiré d’entre les choses qui appartiennent à Pierre.

C’est, selon ces acceptions, que les Latins ont dit, templum de marmore ponam, Virg. Géorg. liv. III. vers 13. je ferai bâtir un temple de marbre : fuit in tectis {p. 1:725}de marmore templum, Virg. Æn. IV. v. 437. Il y avoit dans son palais un temple de marbre, tota de marmore, Virg. Ecl. vii. v. 31. toute de marbre :

. . . . . . . . . solido de marmore templa
Instituam, festosque dies de nomine Phoebi.

Virg. Æn. VI. v. 70. Je ferai bâtir des temples de marbre, & j’établirai des fêtes du nom de Phoebus, en l’honneur de Phoebus.

Les Latins, au lieu de l’adjectif, se sont souvent servis de la préposition de suivie du nom, ainsi de marmore est équivalent à marmoreum. C’est ainsi qu’Ovide, I. mét. v. 127. au lieu de dire oetas ferrea, a dit : de duro est ultima ferro, le dernier âge est l’âge de fer. Remarquez qu’il venoit de dire, aurea prima sata est oetas ; ensuite subiit argentea proles.

Tertia post illas successit Ahnea proles : & enfin il dit dans le même sens, de duro est ultima ferro.

Il est évident que dans la phrase d’Ovide, oetas de ferro, de ferro n’est point au genitif ; pourquoi donc dans la phrase françoise, lâge de fer, de fer seroit-il au genitif ? Dans cet exemple la préposition de n’étant point accompagnée de l’article, ne sert avec fer, qu’à donner à âge une qualification adjective :

Ne partis expers esset de nostris bonis, Ter. Heaut. IV. 1. 39. afin qu’il ne fût pas privé d’une partie de nos biens : non hoc de nihilo est, Ter. Hec. V. i. 1. ce n’est pas là une affaire de rien.

Reliquum de ratiuncula, Ter. Phorm. I. 1. 2. un reste de compte.

Portenta de genere hoc. Lucret. liv. V. v. 38. les monstres de cette espece.

Coerera de genere hoc adfingere, imaginer des phantômes de cette sorte, id. ibid. v. 165. & Horace i. sat. 1. v. 13. s’est exprimé de la même maniere, coetera de genere hoc adeo sunt multa.

De plebe deo, Ovid. un dieu du commun.

Nec de plebe deo, sed qui vaga fulmina mitto. Ovid.

Mét. I. v. 595. Je ne suis pas un dieu du commun, dit Jupiter à Io, je suis le dieu puissant qui lance la foudre. Homo de schola, Cic. de orat. ij. 7. un homme de l’école. Declamator de ludo, Cic. orat. c. xv. déclamateur du lieu d’exercice. Rabula de foro, un criailleur, un braillard du Palais, Cic. ibid. Primus de plebe, Tit. Liv. liv. VII. c. xvij. le premier du peuple. Nous avons des élégies d’Ovide, qui sont intitulées de Ponto, c’est-à-dire, envoyées du Pont. Mulicres de nostro seculo quoe spontè peccant, les femmes de notre siecle. Ausone, dans l’épitre qui est à la tête de l’idylle VII.

Cette couronne, que les soldats de Pilate mirent sur la tête de Jesus-Christ, S. Marc (ch. xv. v. 17.) l’appelle spineam coronam, & S. Matth. (ch. xv. v. 29.) aussi-bien que S. Jean (ch. xjx. v. 2.) la nomment coronam de spinis, une couronne d’épines.

Unus de circumstantibus, Marc, ch. xiv. ver. 47. un de ceux qui étoient là, l’un des assistans. Nous disons que les Romains ont été ainsi appellés de Romulus ; & n’est-ce pas dans le même sens que Virgile a dit : Romulus excipiet gentem, Romanosque suo de nomine dicet. I. Æneid. v. 281. & au vers 371 du même livre, il dit que Didon acheta un terrein qui fut appellé byrsa, du nom d’un certain fait ; facti de nomine byrsam ; & encore au vers 18. du III. liv. Enée dit : Æneadasque meo nomen de nomine fingo. ducis de nomine, ibid. ver. 166. &c. de nihilo irasci ; Plaut. se fâcher d’une bagatelle, de rien, pour rien. quercus de coelo tactas. Virg. des chênes frappés de la foudre. de more ; Virg. selon l’usage. de medio potare die, Horace, dès midi ; de tenero ungui, Horace, dès l’enfance ; de industriâ, Teren. de dessein prémédité ; filius de summo loco, Plaut. un enfant de bonne maison ; de meo, de tuo, Plaut. de mon bien, à mes dépens ; j’ai acheté une maison de Crassus, domum emi de Crasso ; Cic. fam. liv. V. Ep. vj. & pro Flacco, c. xx. fundum mercatus & de pupillo. il est de la troupe, de grege illo est ; Ter. Adelp. III. iij. 38. je le tiens de lui, de Davo audivi ; diminuer de l’amitié, aliquid de nostra conjunctione imminutum ; Cic. V. liv. epist. v.

3. De se prend aussi en Latin & en François pour pendant ; de die, de nocte ; de jour, de nuit.

4. De pour touchant, au regard de ; si res de amore meo secundoe essent ; si les affaires de mon amour alloient bien. Ter.

Legati de pace, César, de Bello Gall. 2. 3. des envoyés touchant la paix, pour parler de paix ; de argento somnium ; Ter. adelp. II. j. 50. à l’égard de l’argent, néant ; de captivis commutandis ; pour l’échange des prisonniers.

5. De, à cause de, pour, nos amas de fidicinâ isthac ; Ter. Eun. III. iij. 4. vous m’aimez à cause de cette musicienne ; loetus est de amicâ ; il est gai à cause de sa maîtresse ; rapto de fratre dolentis ; Horace, I. ep. xjv. 7. inconsolable de la mort de son frere ; accusare, arguere de ; accuser, reprendre de.

6. Enfin cette préposition sert à former des façons de parler adverbiales ; de integro, de nouveau. Cic. Virg. de industria ; Teren. de propos délibéré, à dessein.

Si nous passions aux auteurs de la basse latinité, nous trouverions encore un plus grand nombre d’exemples : de coelis Deus, Dieu des cieux ; pannus de lanâ, un drap, une étoffe de laine.

Ainsi l’usage que les Latins ont fait de cette préposition a donné lieu à celui que nous en faisons. Les autorités que je viens de rapporter doivent suffire, ce me semble, pour détruire le préjugé répandu dans toutes nos grammaires, que notre de est la marque du génitif : mais encore un coup, puisqu’en Latin templum de marmore, pannus de lana, de n’est qu’une préposition avec son complément à l’ablatif, pourquoi ce même de passant dans la langue Françoise avec un pareil complément, se trouveroit-il transformé en particule, & pourquoi ce complément, qui est à l’ablatif en Latin, se trouveroit-il au génitif en François ?

Il n’y est ni au génitif ni à l’ablatif ; nous n’avons point de cas proprement dit en François ; nous ne faisons que nommer : & à l’égard des rapports ou vûes différentes sous lesquels nous considérons les mots, nous marquons ces vûes, ou par la place du mot, ou par le secours de quelque préposition.

La préposition de est employée le plus souvent à la qualification & à la détermination ; c’est-à-dire, qu’elle sert à mettre en rapport le mot qui qualifie, avec celui qui est qualifié : un palais de roi, un courage de héros.

Lorsqu’il n’y a que la simple préposition de, sans l’article, la préposition & son complément sont pris adjectivement ; un palais de roi, est équivalent à un palais royal ; une valeur de héros, équivaut à une valeur héroïque ; c’est un sens spécifique, ou de sorte : mais quand il y a un sens individuel ou personnel, soit universel, soit singulier, c’est-à-dire, quand on veut parler de tous les rois personnellement comme si l’on disoit l’intérêt des rois, ou de quelque roi particulier, la gloire du roi, la valeur du héros que j’aime, alors on ajoûte l’article à la préposition ; car des rois, c’est de les rois ; & du héros, c’est de le héros.

A l’égard de notre à, il vient le plus souvent de la préposition Latine ad, dont les Italiens se servent encore aujourd’hui devant une voyelle : ad uomo d’intellecto, à un homme d’esprit ; ad uno ad uno, un à un ; (S. Luc, ch. jx. v. 13.) pour dire que Jesûs-Christ {p. 1:726}dit à ses disciples, &c. se sert de la préposition ad, ait ad illos. Les Latins disoient également loqui alicui, & loqui ad aliquem, parler à quelqu’un ; afferre aliquid alicui, ou ad aliquem, apporter quelque chose à quelqu’un, &c. Si de ces deux manieres de s’exprimer nous avons choisi celle qui s’énonce par la préposition, c’est que nous n’avons point de datif.

1°. Les Latins disoient aussi pertinere ad ; nous disons de même avec la préposition appartenir à.

2°. Notre préposition à vient aussi quelquefois de la préposition Latine à ou ab ; auferre aliquid alicui ou ab aliquo, ôter quelque chose à quelqu’un : on dit aussi, eripere aliquid alicui ou ab aliquo ; petere veniam à Deo, demander pardon à Dieu.

Tout ce que dit M. l’abbé Regnier pour faire voir que nous avons des datifs, me paroît bien mal assorti avec tant d’observations judicieuses qui sont répandues dans sa Grammaire. Selon ce célebre académicien (p. 238.) quand on dit voilà un chien qui s’est donné à moi, à moi est au datif : mais si l’on dit un chien qui s’est adonné à moi, cet à moi ne sera plus alors un datif ; c’est, dit-il, la préposition Latine ad. J’avoue que je ne saurois reconnoître la préposition Latine dans adonné à, sans la voir aussi dans donné à, & que dans l’une & dans l’autre de ces phrases les deux à me paroissent de même espece, & avoir la même origine. En un mot, puisque ad aliquem, ou ab aliquo ne sont point des datifs en Latin, je ne vois pas pourquoi à quelqu’un pourroit être un datif en François.

Je regarde donc de & à comme de simples prépositions, aussi bien que par, pour, avec, &c. les unes & les autres servent à faire connoître en François les rapports particuliers que l’usage les a chargés de marquer, sauf à la langue Latine à exprimer autrement ces mêmes rapports.

A l’égard de le, la, les, je n’en fais pas une classe particuliere de mots sous le nom d’article ; je les place avec les adjectifs prépositifs, qui ne se mettent jamais que devant leurs substantifs, & qui ont chacun un service qui leur est propre. On pourroit les appeller prénoms.

Comme la société civile ne sauroit employer trop de moyens pour faire naître dans le coeur des hommes des sentimens, qui d’une part les portent à éviter le mal qui est contraire à cette société, & de l’autre les engagent à pratiquer le bien, qui sert à la maintenir & à la rendre florissante ; de même l’art de la parole ne sauroit nous donner trop de secours pour nous faire éviter l’obscurité & l’amphibologie, ni inventer un assez grand nombre de mots, pour énoncer non seulement les diverses idées que nous avons dans l’esprit, mais encore pour exprimer les différentes faces sous lesquelles nous considérons les objets de ces idées.

Telle est la destination des prénoms ou adjectifs métaphysiques, qui marquent, non des qualités physiques des objets, mais seulement des points de vûes de l’esprit, ou des faces différentes sous lesquelles l’esprit considere le même mot ; tels sont tout, chaque, nul, aucun, quelque, certain, dans le sens de quidam, un, ce, cet, cette, ces, le, la, les, auxquels on peut joindre encore les adjectifs possessifs tirés des pronoms personnels ; tels sont mon, ma, mes, & les noms de nombre cardinal, un, deux, trois, &c.

Ainsi je mets le, la, les au rang de ces pronoms ou adjectifs métaphysiques. Pourquoi les ôter de la classe de ces autres adjectifs ?

Ils sont adjectifs, puisqu’ils modifient leur substantif, & qu’ils le font prendre dans une acception particuliere, individuelle, & personnelle. Ce sont des adjectifs métaphysiques, puisqu’ils marquent, non des qualités physiques, mais une simple vûe particuliere de l’esprit.

Presque tous nos Grammairiens (Regnier, p. 141. Restaut, p. 64.) nous disent que le, la, les, servent à faire connoître le genre des noms, comme si c’étoit là une propriété qui fût particuliere à ces petits mots. Quand on a un adjectif à joindre à un nom, on donne à cet adjectif, ou la terminaison masculine, ou la féminine. Selon ce que l’usage nous en a appris, si nous disons le soleil plûtôt que la soleil, comme les Allemands, c’est que nous savons qu’en François soleil est du genre masculin, c’est-à-dire, qu’il est dans la classe des noms de choses inanimées auxquels l’usage a consacré la terminaison des adjectifs déjà destinée aux noms des mâles, quand il s’agit des animaux. Ainsi lorsque nous parlons du soleil, nous disons le soleil, plûtôt que la, par la même raison que nous dirions beau soleil, brillant soleil, plûtôt que belle ou brillante.

Au reste, quelques Grammairiens mettent le, la, les, au rang des pronoms : mais si le pronom est un mot qui se mette à la place du nom dont il rappelle l’idée, le, la, les, ne seront pronoms que lorsqu’ils feront cette fonction : alors ces mots vont tous seuls & ne se trouvent point avec le nom qu’ils représentent. La vertu est aimable ; aimez-la. Le premier la est adjectif métaphysique ; ou comme on dit article, il précede son substantif vertu ; il personifie la vertu ; il la fait regarder comme un individu métaphysique : mais le second la qui est après aimez, rappelle la vertu, & c’est pour cela qu’il est pronom, & qu’il va tout seul ; alors la vient de illam, elle.

C’est la différence du service ou emploi des mots, & non la différence matérielle du son, qui les fait placer en différentes classes : c’est ainsi que l’infinitif des verbes est souvent nom, le boire, le manger.

Mais sans quitter nos mots, ce même son la n’est-il pas aussi quelquefois un adverbe qui répond aux adverbes latins ibi, hâc, istac, illâc, il demeure là, il va là ? &c. N’est-il pas encore un nom substantif quand il signifie une note de musique ? Enfin n’est-il pas aussi une particule explétive qui sert à l’énergie ? ce jeune homme-là, cette femme-là, &c.

A l’égard de un, une, dans le sens de quelque ou certain, en Latin quidam, c’est encore un adjectif prépositif qui désigne un individu particulier, tiré d’une espece, mais sans déterminer singulierement quel est cet individu, si c’est Pierre ou Paul. Ce mot nous vient aussi du Latin, quis est is homo, unus ne amator ? (Plaut. Truc. I. ij. 32.) quel est cet homme, est-ce là un amoureux ? hic est unus servus violentissimus, (Plaut. ibid. II. i. 39.) c’est un esclave emporté ; sicut unus paterfamilias, (Cic. de orat. i. 29.) comme un pere de famille. Qui variare cupit rem prodigialiter unam, (Hor. art. poet. v. 29.) celui qui croit embellir un sujet, unam rem, en y faisant entrer du merveilleux. Forte unam adspicio adolescentulam, (Ter. And. act. I. sc. i. v. 91.) j’apperçois par hasard une jeune fille. Donat qui a commenté Térence dans le tems que la langue latine étoit encore une langue vivante, dit sur ce passage que Térence a parlé selon l’usage ; & que s’il a dit unam, une, au lieu de quamdam, certaine, c’est que telle étoit, dit-il, & que telle est encore la maniere de parler. Ex consuetudine dicit unam, ut dicimus, unus est adolescens : unam ergo τῷ ἰδιωτισμῷ dixit, vel unam pro quamdam. Ainsi ce mot n’est en François que ce qu’il étoit en Latin.

La Grammaire générale de P. R. pag. 53. dit que un est article indéfini. Ce mot ne me paroît pas plus article indéfini que tout, article universel, ou ce, cette, ces, articles définis. L’auteur ajoûte, qu’on croit d’ordinaire que un n’a point de pluriel ; qu’il est vrai qu’il n’en a point qui soit formé de lui-même : (on dit pourtant, les uns, quelques uns ; & les Latins ont dit au pluriel, uni, unoe, &c. Ex unis geminas mihi conficiet nuptias. (Ter. And. act. IV. sc. i. v. 51.) Aderit una {p. 1:727}in unis oedibus. (Ter. Eun. act. II. sc. iij. v. 75.) & selon Mde Dacier, act. II. sc. iv. v. 74.) Mais revenons à la Grammaire générale. Je dis, poursuit l’auteur, que un a un pluriel pris d’un autre mot, qui est des, avant les substantifs, des animaux ; & de, quand l’adjectif précede, de beaux lits. De un pluriel ! cela est nouveau.

Nous avons déjà observé que des est pour de les, & que de est une préposition, qui par conséquent suppose un mot exprimé ou sousentendu, avec lequel elle puisse mettre son complément en rapport : qu’ainsi il y a ellipse dans ces façons de parler ; & l’analogie s’oppose à ce que des ou de soient le nominatif pluriel d’un ou d’une.

L’auteur de cette Grammaire générale me paroit bien au-dessous de sa réputation quand il parle de ce mot des à la page 55 : il dit que cette particule est quelquefois nominatif ; quelquefois accusatif, ou génitif, ou datif, ou enfin ablatif de l’article un. Il ne lui manque donc que de marquer le vocatif pour être la particule de tous les cas. N’est-ce pas là indiquer bien nettement l’usage que l’on doit faire de cette préposition ?

Ce qu’il y a de plus surprenant encore, c’est que cet auteur soûtient, page 55, que comme on dit au datif singulier à un, & au datif pluriel à des, on devroit dire au génitif pluriel de des ; puisque des est, dit-il, le pluriel d’un : que si on ne l’a pas fait, c’est, poursuit-il, par une raison qui fait la plûpart des irrégularités des langues, qui est la cacophonie ; ainsi, dit-il, selon la parole d’un ancien, impetratum est à ratione ut peccare suavitatis causâ liceret ; & cette remarque a été adoptée par M. Restaut, p. 73. & 75.

Au reste, Cicéron dit, (Orator, n. XLVII.) que impetratum est à consuetudine, & non à ratione, ut peccare suavitatis causâ liceret : mais soit qu’on lise à consuetudine, avec Cicéron, ou à ratione, selon la Grammaire générale, il ne faut pas croire que les pieux solitaires de P. R. ayent voulu étendre cette permission au-delà de la Grammaire.

Mais revenons à notre sujet. Si l’on veut bien faire attention que des est pour de les ; que quand on dit à des hommes, c’est à de les hommes ; que de ne sauroit alors déterminer à, qu’ainsi il y a ellipse à des hommes, c’est-à-dire à quelques-uns de les hommes, quibusdam ex hominibus : qu’au contraire, quand on dit le Sauveur des hommes, la construction est toute simple ; on dit au singulier, le Sauveur de l’homme, & au pluriel, le Sauveur de les hommes ; il n’y a de différence que de le à les, & non à la préposition. Il seroit inutile & ridicule de la répéter ; il en est de des comme de aux, l’un est de les, & l’autre à les : or comme lorsque le sens n’est pas partitif, on dit aux hommes sans ellipse, on dit aussi des hommes ; dans le même sens général, l’ignorance des hommes, la vanité des hommes.

Ainsi regardons 1°. ie, la, les, comme de simples adjectifs indicatifs & métaphysiques, aussi-bien que ce, cet, cette, un, quelque, certa n, &c.

2°. Considérons de comme une préposition, qui ainsi que par, pour, en, avec, sans, &c. sert à tourner l’esprit vers deux objets, & à faire appercevoir le rapport que l’on veut indiquer entre l’un & l’autre.

3°. Enfin décomposons au, aux, du, des, faisant attention à la destination & à la nature de chacun des mots décomposés, & tout se trouvera applani.

Mais avant que de passer à un plus grand détail touchant l’emploi & l’usage de ces adjectifs, je crois qu’il ne sera pas inutile de nous arrêter un moment aux réflexions suivantes : elles paroîtront d’abord étrangeres à notre sujet ; mais j’ose me flatter, qu’on reconnoîtra dans la suite qu’elles étoient necessaires.

Il n’y a en ce monde que des êtres réels, que nous ne connoissons que par les impressions qu’ils font sur les organes de nos sens, ou par des réflexions qui supposent toûjours des impressions sensibles.

Ceux de ces êtres qui sont séparés des autres, font chacun un ensemble, un tout particulier par la liaison, la continuité, le rapport & la dépendance de leurs parties.

Quand une fois les impressions que ces divers objets ont faites sur nos sens, ont été portées jusqu’au cerveau, & qu’elles y ont laissé des traces, nous pouvons alors nous rappeller l’image ou l’idée de ces objets particuliers, même de ceux qui sont éloignés de nous, & nous pouvons par le moyen de leurs noms, s’ils en ont un, faire connoître aux autres hommes, que c’est à tel objet que nous pensons plûtôt qu’à tel autre.

Il paroît donc que chaque être singulier devroit avoir son nom propre, comme dans chaque famille chaque personne a le sien : mais cela n’a pas été possible à cause de la multitude innombrable de ces êtres particuliers, de leurs propriétés & de leurs rapports. D’ailleurs comment apprendre & retenir tant de noms ?

Qu’a-t-on donc fait pour y suppléer ? Je l’ai appris en me rappellant ce qui s’est passé à ce sujet par rapport à moi.

Dans les premieres années de ma vie, avant que les organes de mon cerveau eussent acquis un certain degré de consistance, & que j’eusse fait une certaine provision de connoissances particulieres, les noms que j’entendois donner aux objets qui se présentoient à moi, je les prenois comme j’ai pris dans la suite les noms propres.

Cet animal à quatre pattes qui venoit badiner avec moi, je l’entendois appeller chien. Je croyois par sentiment & sans autre examen, car alors je n’en étois pas capable, que chien étoit le nom qui servoit à le distinguer des autres objets que j’entendois nommer autrement.

Bientôt un animal fait comme ce chien, vint dans la maison, & je l’entendis aussi appeller chien ; c’est, me dit-on, le chien de notre voisin. Après cela j’en vis encore bien d’autres pareils, auxquels on donnoit aussi le même nom, à cause qu’ils étoient faits à peu près de la même maniere ; & j’observai qu’outre le nom de chien qu’on leur donnoit à tous, on les appelloit encore chacun d’un nom particulier : celui de notre maison s’appelloit Médor ; celui de notre voisin, Marquis ; un autre, Diamant, &c.

Ce que j’avois remarqué à l’égard des chiens, je l’observai aussi peu à peu à l’égard d’un grand nombre d’autres êtres. Je vis un moineau, ensuite d’autres moineaux ; un cheval, puis d’autres chevaux ; une table, puis d’autres tables ; un livre, ensuite des livres, &c.

Les idées que ces différens noms excitoient dans mon cerveau, étant une fois déterminées, je vis bien que je pouvois donner à Médor & à Marquis le nom de chien ; mais que je ne pouvois pas leur donner le nom de cheval, ni celui de moineau, ni celui de table, ou quelqu’autre : en effet, le nom de chien réveilloit dans mon esprit l’image de chien, qui est différente de celle de cheval, de celle de moineau, &c.

Médor avoit donc déjà deux noms, celui de Médor qui le distingue de tous les autres chiens, & celui de chien qui le mettoit dans une classe particuliere, différente de celle de cheval, de moineau, de table, &c.

Mais un jour ou dit devant moi que Médor étoit un joli animal ; que le cheval d’un de nos amis étoit un bel animal ; que mon moineau étoit un petit animal bien privé & bien aimable : & ce mot d’animal je ne l’ai jamais oüi dire d’une table, ni d’un arbre, ni d’une pierre, ni enfin de tout ce qui ne marche pas, ne sent pas, & qui n’a point les qualités communes & particulieres à tout ce qu’on appelle animal.

Médor eut donc alors trois noms, Médor, chien, animal. {p. 1:728}

On m’apprit dans la suite la différence qu’il y a entre ces trois sortes de noms ; ce qu’il est important d’observer & de bien comprendre, par rapport au sujet principal dont nous avons à parler.

1°. Le nom propre, c’est le nom qui n’est dit que d’un être particulier, du moins dans la sphere où cet être se trouve ; ainsi Louis, Marie, sont des noms propres, qui, dans les lieux où l’on en connoît la destination, ne désignent que telle ou telle personne, & non une sorte ou espece de personnes.

Les objets particuliers auxquels on donne ces fortes de noms sont appellés des individus, c’est-à-dire, que chacun d’eux ne sauroit être divisé en un autre lui-même sans cesser d’être ce qu’il est ; ce diamant, si vous le divisez, ne sera plus ce diamant ; l’idée qui le représente ne vous offre que lui & n’en renferme pas d’autres qui lui soient subordonnés, de la même maniere que Médor est subordonné à chien, & chien à animal.

2°. Les noms d’especes, ce sont des noms qui conviennent à tous les individus qui ont entr’eux certaines qualités communes ; ainsi chien est un nom d’espece, parce qu’il convient à tous les chiens particuliers, dont chacun est un individu, semblable en certains points essentiels à tous les autres individus, qui, à cause de cette ressemblance, sont dits être de même espece & ont entr’eux un nom commun, chien.

3°. Il y a une troisieme sorte de noms qu’il a plû aux maîtres de l’art d’appeller noms de genre, c’est-à-dire, noms plus généraux, plus étendus encore que les simples noms d’espece ; ce sont ceux qui sont communs à chaque individu de toutes les especes subordonnées à ce genre ; par exemple, animal se dit du chien, du cheval, du lion, du cerf, & de tous les individus particuliers qui vivent, qui peuvent se transporter par eux-mêmes d’un lieu en un autre, qui ont des organes, dont la liaison & les rapports forment un ensemble. Ainsi l’on dit ce chien est un animal bien attaché à son maître, ce lion est un animal féroce, &c. Animal est donc un nom de genre, puisqu’il est commun à chaque individu de toutes les différentes especes d’animaux.

Mais ne pourrai-je pas dire que l’animal est un être, une substance, c’est-à-dire une chose qui existe ? Oui sans doute, tout animal est un être. Et que deviendra alors le nom d’animal, sera-t-il encore un nom de genre ? Il sera toûjours un nom de genre par rapport aux différentes especes d’animaux, puisque chaque individu de chacune de ces especes n’en sera pas moins appellé animal. Mais en même tems animal sera un nom d’espece subordonnée à être, qui est le genre suprème ; car dans l’ordre métaphysique, (& il ne s’agit ici que de cet ordre-là) être se dit de tout ce qui existe & de tout ce que l’on peut considérer comme existant, & n’est subordonné à aucune classe supérieure. Ainsi on dira fort bien qu’il y a différentes especes d’êtres corporels : premierement les animaux, & voilà animal devenu nom d’espece : en second lieu il y a les corps insensibles & inanimés, & voilà une autre espece de l’être.

Remarquez que les especes subordonnées à leur genre, sont distinguées les unes des autres par quelque propriété essentielle ; ainsi l’espece humaine est distinguée de l’espece des brutes par la raison & par la conformation ; les plumes & les aîles distinguent les oiseaux des autres animaux, &c.

Chaque espece a donc un caractere propre qui la distingue d’une autre espece, comme chaque individu a son suppôt particulier incommunicable à tout autre.

Ce caractere distinctif, ce motif, cette raison qui nous a donné lieu de nous former ces divers noms d’espece, est ce qu’on appelle la différence.

On peut remonter de l’individu jusqu’au genre suprème, Medor, chien, animal, être ; c’est la méthode par laquelle la nature nous instruit ; car elle ne nous montre d’abord que des êtres particuliers.

Mais lorsque par l’usage de la vie on a acquis une suffisante provision d’idées particulieres, & que ces idées nous ont donné lieu d’en former d’abstraites & de générales, alors comme l’on s’entend soi-même, on peut se faire un ordre selon lequel on descend du plus général au moins général, suivant les différences que l’on observe dans les divers individus compris dans les idées générales. Ainsi en commençant par l’idée générale de l’être ou de la substance, j’observe que je puis dire de chaque être particulier qu’il existe : ensuite les différentes manieres d’exister de ces êtres, leurs différentes propriétés, me donnent lieu de placer au-dessous de l’être autant de classes ou especes différentes que j’observe de propriétés communes seulement entre certains objets, & qui ne se trouvent point dans les autres : par exemple, entre les êtres j’en vois qui vivent, qui ont des sensations, &c. j’en fais une classe particuliere que je place d’un côté sous être & que j’appelle animaux ; & de l’autre côté je place les êtres inanimés ; en sorte que ce mot être ou substance est comme le chef d’un arbre généalogique dont animaux & êtres inanimés sont comme les descendans placés au-dessous, les uns à droite & les autres à gauche.

Ensuite sous animaux je fais autant de classes particulieres, que j’ai observé de différences entre les animaux ; les uns marchent, les autres volent, d’autres rampent ; les uns vivent sur la terre & mourroient dans l’eau ; les autres au contraire vivent dans l’eau & mourroient sur la terre.

J’en fais autant à l’égard des êtres inanimés ; je fais une classe des végétaux, une autre des minéraux ; chacune de ces classes en a d’autres sous elle, on les appelle les especes inférieures, dont enfin les dernieres ne comprennent plus que leurs individus, & n’ont point d’autres especes sous elles.

Mais remarquez bien que tous ces noms, genre, espece, différence, ne sont que des termes métaphysiques, tels que les noms abstraits humanité, bonté, & une infinité d’autres qui ne marquent que des considérations particulieres de notre esprit, sans qu’il y ait hors de nous d’objet réel qui soit ou espece ou genre ou humanité, &c.

L’usage où nous sommes tous les jours de donner des noms aux objets des idées qui nous représentent des êtres réels, nous a porté à en donner aussi par imitation aux objets métaphysiques des idées abstraites dont nous avons connoissance : ainsi nous en parlons comme nous faisons des objets réels ; en sorte que l’ordre métaphysique a aussi ses noms d’especes & ses noms d’individus : cette vérité, cette vertu, ce vice, voilà des mots pris par imitation dans un sens individuel.

L’imagination, l’idee, le vice, la vertu, la vie, la mort, la maladie, la santé, la fievre, la peur, le courage, la force, l’être, le néant, la privation, &c. ce sont-là encore des noms d’individus métaphysiques, c’est-à-dire, qu’il n’y a point hors de notre esprit un objet réel qui soit le vice, la mort, la maladie, la santé, la peur, &c. cependant nous en parlons par imitation & par analogie, comme nous parlons des individus physiques.

C’est le besoin de faire connoître aux autres les objets singuliers de nos idées, & certaines vûes ou manieres particulieres de considérer ces objets, soit réels, soit abstraits ou méthaphysiques ; c’est ce besoin, dis-je, qui, au défaut des noms propres pour chaque idée particuliere, nous a donné lieu d’inventer, d’un côté les noms d’espece, & de l’autre les adjectifs prépositifs, qui en font des applications individuelles. Les objets particuliers dont nous voulons {p. 1:729}parler, & qui n’ont pas de noms propres, se trouvent confondus avec tous les autres individus de leur espece. Le nom de cette espece leur convient également à tous : chacun de ces êtres innombrables qui nagent dans la vaste mer, est également appellé poisson : ainsi le nom d’espece tout seul, & par lui-même, n’a qu’une valeur indéfinie, c’est-à-dire, une valeur applicable qui n’est adaptée à aucun objet particulier ; comme quand on dit vrai, bon, beau, sans joindre ces adjectifs à quelque être réel ou à quelque être métaphysique. Ce sont les prénoms qui, de concert avec les autres mots de la phrase, tirent l’objet particulier dont on parle, de l’indétermination du nom d’espece, & en font ainsi une sorte de nom propre. Par exemple, si l’astre qui nous éclaire n’avoit pas son nom propre soleil, & que nous eussions à en parler, nous prendrions d’abord le nom d’espece astre ; ensuite nous nous servirions du prépositif qui conviendroit pour faire connoître que nous ne voulons parler que d’un individu de l’espece d’astre ; ainsi nous dirions cet astre, ou l’astre, après quoi nous aurions recours aux mots qui nous paroîtroient les plus propres à déterminer singulierement cet individu d’astre ; nous dirions donc cet astre qui nous éclaire ; l’astre pere du jour ; l’ame de la nature, &c. Autre exemple : livre est un nom d’espece dont la valeur n’est point appliquée : mais si je dis, mon livre, ce livre, le livre que je viens d’acheter, liber ille, on conçoit d’abord par les prénoms ou prépositifs, mon, ce, le, & ensuite par les adjoints ou mots ajoûtés, que je parle d’un tel livre, d’un tel individu de l’espece de livre. Observez que lorsque nous avons à appliquer quelque qualification à des individus d’une espece ; ou nous voulons faire cette application 1° à tous les individus de cette espece ; 2° ou seulement à quelques-uns que nous ne voulons, ou que nous ne pouvons pas déterminer ; 3°. ou enfin à un seul que nous voulons faire connoître singulierement. Ce sont ces trois sortes de vûes de l’esprit que les Logiciens appellent l’étendue de la préposition.

Tout discours est composé de divers sens particuliers énoncés par des assemblages de mots qui forment des propositions, & les propositions font des périodes : or toute proposition a 1°. ou une étendue universelle ; c’est le premier cas dont nous avons parlé : 2°. ou une étendue particuliere ; c’est le second cas : 3°. ou enfin une étendue singuliere, c’est le dernier cas. 1°. Si celui qui parle donne un sens universel au sujet de sa proposition, c’est-à-dire, s’il applique quelque qualificatif à tous les individus d’une espece, alors l’étendue de la proposition est universelle, ou, ce qui est la même chose, la proposition est universelle : 2°. si l’individu dont on parle, n’est pas déterminé expressément, alors on dit que la proposition est particuliere ; elle n’a qu’une étendue particuliere, c’est-à-dire, que ce qu’on dit, n’est dit que d’un sujet qui n’est pas désigné expressément : 3°. enfin les propositions sont singulieres lorsque le sujet, c’est-à-dire, la personne ou la chose dont on parle, dont on juge, est un individu singulier déterminé ; alors l’attribut de la proposition, c’est-à-dire, ce qu’on juge du sujet n’a qu’une étendue singuliere, ou, ce qui est la même chose, ne doit s’entendre que de ce sujet : Louis XV. a triomphé de ses ennemis ; le soleil est levé.

Dans chacun de ces trois cas, notre langue nous fournit un prénom destiné à chacune de ces vûes particulieres de notre esprit : voyons donc l’effet propre ou le service particulier de ces prénoms.

1°. Tout homme est animal ; chaque homme est animal : voilà chaque individu de l’espece humaine qualifié par animal, qui alors se prend adjectivement ; car tout homme est animal, c’est-à-dire, tout homme végete, est vivant, se meut, a des sensations, en un mot tout homme a les qualités qui distinguent l’animal de l’etre insensible ; ainsi tout étant le prépositif d’un nom appellatif, donne à ce nom une extension universelle, c’est-à-dire, que ce que l’on dit alors du nom, par exemple d’homme, est censé dit de chaque individu de l’espece, ainsi la proposition est universelle. Nous comptons parmi les individus d’une espece tous les objets qui nous paroissent conformes à l’idée exemplaire que nous avons acquise de l’espece par l’usage de la vie : cette idée exemplaire n’est qu’une affection intérieure que notre cerveau a reçûe par l’impression qu’un objet extérieur a faite en nous la premiere fois qu’il a été apperçû, & dont il est resté des traces dans le cerveau. Lorsque dans la suite de la vie, nous venons à appercevoir d’autres objets, si nous sentons que l’un de ces nouveaux objets nous affecte de la même maniere dont nous nous ressouvenons qu’un autre nous a affectés, nous disons que cet objet nouveau est de même espece que tel ancien : s’il nous affecte différemment, nous le rapportons à l’espece à laquelle il nous paroît convenir, c’est-à-dire, que notre imagination le place dans la classe de ses semblables ; ce n’est donc que le souvenir d’un sentiment pareil qui nous fait rapporter tel objet à telle espece : le nom d’une espece est le nom du point de réunion auquel nous rapportons les divers objets particuliers qui ont excité en nous une affection ou sensation pareille. L’animal que je viens de voir à la foire a rappellé en moi les impressions qu’un lion y fit l’année passée ; ainsi je dis que cet animal est un lion ; si c’étoit pour la premiere fois que je visse un lion, mon cerveau s’enrichiroit d’une nouvelle idée exemplaire : en un mot, quand je dis tout homme est mortel, c’est autant que si je disois Alexandre étoit mortel ; César étoit mortel ; Philippe est mortel, & ainsi de chaque individu passé, présent & à venir, & même possible de l’espece humaine ; & voilà le veritable fondement du syllogisme : mais ne nous écartons point de notre sujet.

Remarquez ces trois façons de parler, tout homme est ignorant, tous les hommes sont ignorans, tout homme n’est que foiblesse. ; tout homme, c’est-à-dire, chaque individu de l’espece humaine, quelque individu que ce puisse être de l’espece humaine ; alors tout est un pur adjectif. Tous les hommes sont ignorans, c’est encore le même sens ; ces deux propositions ne sont différentes que par la forme : dans la premiere, tout veut dire chaque ; elle présente la totalité distributivement, c’est-à-dire qu’elle prend en quelque sorte les individus l’un après l’autre, au lieu que tous les hommes les présente collectivement tous ensemble, alors tous est un prépositif destiné à marquer l’universalité de les hommes ; tous a ici une sorte de signification adverbiale avec la forme adjective, c’est ainsi que le participe tient du verbe & du nom ; tous, c’est-à-dire universellement, sans exception, ce qui est si vrai, qu’on peut séparer tous de son substantif, & le joindre au verbe. Quinault, parlant des oiseaux, dit :

En amour ils sont tous
Moins bêtes que nous.

Et voilà pourquoi, en ces phrases, l’article les ne quitte point son substantif, & ne se met pas avant tous : tout l’homme, c’est-à-dire l’homme en entier, l’homme entierement, l’homme consideré comme un individu spécifique. Nul, aucun, donnent aussi une extension universelle à leur substantif, mais dans un sens négatif : nul homme, aucun homme n’est immortel, je nie l’immortalité de chaque individu de l’espece humaine ; la proposition est universelle, mais négative ; au lieu qu’avec tous, sans négation, la proposition est universelle affirmative. Dans les propositions dont nous parlons, nul & aucun étant adjectifs {p. 1:730}du sujet, doivent être accompagnés d’une négation : nul homme n’est exemt de la nécessité de mourir. Aucun philosophe de l’antiquité n’a eu autant de connoissances de Physique qu’on en a aujourd’hui.

II°. Tout, chaque, nul, aucun, sont donc la marque de la généralité ou universalité des propositions : mais souvent ces mots ne sont pas exprimés, comme quand on dit : les François sont polis, les Italiens sont politiques ; alors ces propositions ne sont que moralement universelles, de more, ut sunt mores, c’est-à-dire, selon ce qu’on voit communément parmi les hommes ; ces propositions sont aussi appellées indéfinies, parce que d’un côté, on ne peut pas assûrer qu’elles comprennent généralement, & sans exception, tous les individus dont on parle ; & d’un autre côté, on ne peut pas dire non plus qu’elles excluent tel ou tel individu ; ainsi comme les individus compris & les individus exclus ne sont pas précisément déterminés, & que ces propositions ne doivent être entendues que du plus grand nombre, on dit qu’elles sont indéfinies.

III°. Quelque, un, marquent aussi un individu de l’espece dont on parle : mais ces prénoms ne désignent pas singulierement cet individu ; quelque homme est riche, un savant m’est venu voir : je parle d’un individu de l’espece humaine ; mais je ne détermine pas si cet individu est Pierre ou Paul ; c’est ainsi qu’on dit une certaine personne, un particulier ; & alors particulier est opposé à général & à singulier : il marque à la vérité un individu, mais un individu qui n’est pas déterminé singulierement ; ces propositions sont appellées particulieres.

Aucun sans négation, a aussi un sens particulier dans les vieux livres, & signifie quelqu’un, quispiam, non nullus, non nemo. Ce mot est encore en usage en ce sens parmi le peuple & dans le style du Palais : aucuns soûtiennent, &c. quidam affirmant, &c. ainsi aucune fois dans le vieux style, veut dire quelquefois, de tems en tems, plerumque, interdum, non nunquam.

On sert aussi aux propositions particulieres : on m’a dit, c’est-à-dire, quelqu’un m’a dit, un homme m’a dit ; car on vient de homme ; & c’est par cette raison que pour éviter le bâillement ou rencontre de deux voyelles, on dit souvent l’on, comme on dit l’homme, si l’on. Dans plusieurs autres langues, le mot qui signifie homme, se prend aussi en un sens indéfini comme notre on. De, des, qui sont des prépositions extractives, servent aussi à faire des prépositions particulieres ; des Philosophes, ou d’anciens Philosophes ont crû qu’il y avoit des antipodes, c’est-à-dire, quelques-uns des Philosophes, ou un certain nombre d’anciens Philosophes, ou en vieux style, aucuns Philosophes.

IV°. Ce marque un individu déterminé, qu’il présente à l’imagination, ce livre, cet homme, cette femme, cet enfant, &c.

V°. Le, la, les, indiquent que l’on parle 1°. ou d’un tel individu réel que l’on tire de son espece, comme quand on dit le roi, la reine, le soleil, la lune ; 2°. ou d’un individu métaphysique & par imitation ou analogie ; la vérité, le mensonge ; l’esprit, c’est-à-dire le génie ; le coeur, c’est-à-dire la sensibilité ; l’entendement, la volonté, la vie, la mort, la nature, le mouvement, le repos, l’être en général, la substance, le néant, &c.

C’est ainsi que l’on parle de l’espece tirée du genre auquel elle est subordonnée, lorsqu’on la considere par abstraction, & pour ainsi dire en elle-même sous la forme d’un tout individuel & métaphysique ; par exemple, quand on dit que parmi les animaux, l’homme seul est raisonnable, l’homme est là un individu spécifique.

C’est encore ainsi, que sans parler d’aucun objet réel en particulier, on dit par abstraction, l’or est le plus précieux des métaux ; le fer se fond & se forge ; le marbre sert d’ornement aux édifices ; le verre n’est point malléable ; la pierre est utile ; l’animal est mortel, l’homme est ignorant ; le cercle est rond ; le quarré est une figure qui a quatre angles droits & quatre côtés égaux, &c. Tous ces mots, l’or, le fer, le marbre, &c. sont pris dans un sens individuel, mais métaphysique & spécifique, c’est-à-dire, que sous un nom singulier ils comprennent tous les individus d’une espece ; ensorte que ces mots ne sont proprement que les noms de l’idée exemplaire du point de réunion ou concept que nous avons dans l’esprit, de chacune de ces especes d’êtres. Ce sont ces individus métaphysiques qui sont l’objet des Mathématiques, le point, la ligne, le cercle, le triangle, &c.

C’est par une pareille opération de l’ésprit que l’on personifie si souvent la nature & l’art.

Ces noms d’individus spécifiques sont fort en usage dans l’apologue, le loup & l’agneau, l’homme & le cheval, &c. on ne fait parler ni aucun loup ni aucun agneau particulier ; c’est un individu spécifique & métaphysique qui parle avec un autre individu.

Quelques Fabulistes ont même personifié des êtres abstraits ; nous avons une fable connue où l’auteur fait parler le jugement avec l’imagination. Il y a autant de fiction a introduire de pareils interlocuteurs, que dans le reste de la fable. Ajoûtons ici quelques observations à l’occasion de ces noms spécifiques.

1°. Quand un nom d’espece est pris adjectivement, il n’a pas besoin d’article ; tout homme est animal ; homme est pris substantivement ; c’est un individu spécifique qui a son prépositif tout ; mais animal est pris adjectivement, comme nous l’avons déjà observé. Ainsi il n’a pas plus de prépositif que tout autre adjectif n’en auroit ; & l’on dit ici animal, comme l’on diroit mortel, ignorant, &c.

C’est ainsi que l’Ecriture dit que toute chair est foin, omnis caro foenum, Isaïe, ch. xl. v. 6. c’est-à-dire peu durable, périssable, corruptible, &c. & c’est ainsi que nous disons d’un homme sans esprit, qu’il est bête.

2°. Le nom d’espece n’admet pas l’article lorsqu’il est pris selon sa valeur indéfinie sans aucune extension ni restriction, ou application individuelle, c’est-à-dire, qu’alors le nom est considéré indéfiniment comme sorte, comme espece, & non comme un individu spécifique ; c’est ce qui arrive sur-tout lorsque le nom d’espece précédé d’une préposition, forme un sens adverbial avec cette préposition, comme quand on dit par jalousie, avec prudence, en présence, &c.

Les oiseaux vivent sans contrainte,
S’aiment sans feinte.

C’est dans ce même sens indéfini que l’on dit avoir peur, avoir honte, faire pitié, &c. Ainsi on dira sans article : cheval, est un nom d’espece, homme, est un nom d’espece ; & l’on ne dira pas le cheval est un nom d’espece, l’homme est un nom d’espece, parce que le prénom le marqueroit que l’on voudroit parler d’un individu, ou d’un nom considéré individuellement.

3°. C’est par la même raison que le nom d’espece n’a point de prépositif, lorsqu’avec le secours de la préposition de il ne fait que l’office de simple qualificatif d’espece, c’est-à-dire, lorsqu’il ne sert qu’à désigner qu’un tel individu est de telle espece : une montre d’or ; une épée d’argent ; une table de marbre ; un homme de robe ; un marchand de vin ; un joüeur de violon, de luth, de harpe, &c. une action de clémence ; une femme de vertu, &c.

4°. Mais quand on personifie l’espece, qu’on en parle comme d’un individu spécifique, ou qu’il ne s’agit que d’un individu particulier tiré de la généralité de cette même espece, alors le nom d’espece étant considéré individuellement, est précédé {p. 1:731}d’un prénom : la peur trouble la raison ; la peur que j’ai de mal faire ; la crainte de vous importuner ; l’envie de bien faire ; l’animal est plus parfait que l’être insensible : joüer du violon, du luth, de la harpe ; on regarde alors le violon, le luth, la harpe, &c. comme tel instrument particulier, & on n’a point d’individu à qualifier adjectivement.

Ainsi on dira dans le sens qualificatif adjectif, un rayon d’espérance, un rayon de gloire, un sentiment d’amour ; au lieu que si l’on personifie la gloire, l’amour, &c. on dira avec un prépositif,

Un héros que la gloire éleve
N’est qu’à demi récompensé ;
Et c’est peu, si l’amour n’acheve
Ce que la gloire a commencé.
Quinault.

Et de même on dira j’ai acheté une tabatiere d’or, & j’ai fait faire une tabatiere d’un or ou de l’or qui m’est venu d’Espagne : dans le premier exemple, d’or est qualificatif indéfini, ou plûtôt c’est un qualificatif pris adjectivement ; au lieu que dans le second, de l’or ou d’un or, il s’agit d’un tel or, c’est un qualificatif individuel, c’est un individu de l’espece de l’or.

On dit d’un prince ou d’un ministre qu’il a l’esprit de gouvernement ; de gouvernement est un qualificatif pris adjectivement ; on veut dire, que ce ministre gouverneroit bien, dans quelque pays que ce puisse être où il seroit employé : au lieu que si l’on disoit de ce ministre qu’il a l’esprit du gouvernement, du gouvernement seroit un qualificatif individuel de l’esprit de ce ministre ; on le regarderoit comme propre singulierement à la conduite des affaires du pays particulier où on le met en oeuvre.

Il faut donc bien distinguer le qualificatif spécifique adjectif, du qualificatif individuel : une tabatiere d’or, voilà un qualificatif adjectif ; une tabatiere de l’or que, &c. ou d’un or que, c’est un qualificatif individuel ; c’est un individu de l’espece de l’or. Mon esprit est occupé de deux substantifs ; 1. de la tabatiere, 2. de l’or particulier dont elle a été faite.

Observez qu’il y a aussi des individus collectifs, ou plûtot des noms collectifs, dont on parle comme si c’étoit autant d’individus particuliers : c’est ainsi que l’on dit, le peuple, l’armée, la nation, le parlement, &c.

On considere ces mots-là comme noms d’un tout, d’un ensemble, l’esprit les regarde par imitation comme autant de noms d’individus réels qui ont plusieurs parties ; & c’est par cette raison que lorsque quelqu’un de ces mots est le sujet d’une proposition, les Logiciens disent que la proposition est singuliere.

On voit donc que le annonce toûjours un objet considéré individuellement par celui qui parle, soit au singulier, la maison de mon voisin ; soit au pluriel, les maisons d’une telle ville sont bâties de brique.

Ce ajoute à l’idée de le, en ce qu’il montre, pour ainsi dire, l’objet à l’imagination, & suppose que cet objet est déjà connu, ou qu’on en a parlé auparavant. C’est ainsi que Cicéron a dit : quid est enim hoc ipsum diu ? (Orat. pro Marcello.) qu’est-ce en effet que ce long-tems ?

Dans le style didactique, ceux qui écrivent en Latin, lorsqu’ils veulent faire remarquer un mot, entant qu’il est un tel mot, se servent, les uns de l’article Grec τὸ, les autres de ly : τὸ adhuc est adverbium compositum (Perisonius, in sanct. Min. p. 576.) ; ce mot adhuc est un adverbe composé.

Et l’auteur d’une logique, après avoir dit que l’homme seul est raisonnable, homo tantùm rationalis, ajoûte que ly tantùm reliqua entia excludit ; ce mot tantùm exclut tous les autres êtres. (Philos. ration. auct. P. Franc. Caro è som.) Venet. 1665.

Ce fut Pierre Lombard dans le onzieme siecle, & S. Thomas dans le douzieme, qui introduisirent l’usage de ce ly : leurs disciples les ont imités. Ce ly n’est autre chose que l’article François li, qui étoit en usage dans ces tems-là. Ainsi fut li chatiaus de Galathas pris ; li baron, & li dux de Venise ; li Vénitiens par mer, & li François par terre Ville-Hardouin, l. III. p. 53. On sait que Pierre Lombard & S. Thomas ont fait leurs études, & se sont acquis une grande réputation dans l’université de Paris.

Ville-Hardouin & ses contemporains écrivoient li, & quelquefois lj, d’où on a fait ly, soit pour remplir la lettre, soit pour donner à ce mot un air scientifique, & l’élever au-dessus du langage vulgaire de ces tems-là.

Les Italiens ont conservé cet article au pluriel, & en ont fait aussi un adverbe qui signifie  ; en sorte que ly tantùm, c’est comme si l’on disoit ce mot là tantùm.

Notre ce & notre le ont le même office indicatif que τὸ & que ly, mais ce avec plus d’énergie que le.

5°. Mon, ma, mes ; ton, ta, tes ; son, sa, ses, &c. ne sont que de simples adjectifs tirés des pronoms personnels ; ils marquent que leur substantif a un rapport de propriété avec la premiere, la seconde, ou la troisieme personne : mais de plus comme ils sont eux-mêmes adjectifs prépositifs, & qu’ils indiquent leurs substantifs, ils n’ont pas besoin d’être accompagnés de l’article le ; que si l’on dit le mien, le tien, c’est que ces mots sont alors des pronoms substantifs. On dit proverbialement que le mien & le tien sont peres de la discorde.

6°. Les noms de nombre cardinal un, deux, &c. font aussi l’office de prénoms ou adjectifs prépositifs : dix soldats, cent écus.

Mais si l’adjectif numérique & son substantif font ensemble un tout, une sorte d’individu collectif, & que l’on veuille marquer que l’on considere ce tout sous quelque vûe de l’esprit, autre encore que celle de nombre, alors le nom de nombre est précédé de l’article ou prénom qui indiquent ce nouveau rapport. Le jour de la multiplication des pains, les Apôtres dirent à J. C. Nous n’avons que cinq pains & deux poissons (Luc, ch. ix. v. 13.) ; voilà cinq pains & deux poissons dans un sens numérique absolu : mais ensuite l’évangéliste ajoûte que Jesus-Christ prenant les cinq pains & les deux poissons, les bénit, &c. voilà les cinq pains & les deux poissons dans un sens relatif à ce qui précede ; ce sont les cinq pains & les deux poissons dont on avoit parlé d’abord. Cet exemple doit bien faire sentir que le, la, les ; ce, cet, cette, ces, ne sont que des adjectifs qui marquent le mouvement de l’esprit, qui se tourne vers l’objet particulier de son idée.

Les prépositifs désignent donc des individus déterminés dans l’esprit de celui qui parle : mais lorsque cette premiere détermination n’est pas aisée à appercevoir par celui qui lit ou qui écoute, ce sont les circonstances ou les mots qui suivent, qui ajoûtent ce que l’article ne sauroit faire entendre : par exemple, si je dis je viens de Versailles, j’y ai vû le Roi, les circonstances font connoître que je parle de notre auguste monarque : mais si je voulois faire entendre que j’y ai vû le roi de Pologne, je serois obligé d’ajoûter de Pologne à le roi : & de même si en lisant l’histoire de quelque monarchie ancienne ou étrangere, je voyois qu’en un tel tems le roi fit telle chose, je comprendrois bien que ce seroit le roi du royaume dont il s’agiroit.

Des noms propres. Les noms propres n’étant pas des noms d’especes, nos peres n’ont pas crû avoir besoin de recourir à l’article pour en faire des noms d’individus, puisque par eux-mêmes ils ne sont que cela.

Il en est de même des êtres inanimés auxquels on {p. 1:732}adresse la parole : on les voit ces êtres, puisqu’on leur parle ; ils sont présens, au moins à l’imagination : on n’a donc pas besoin d’article pour les tirer de la généralité de leur espece, & en faire des individus.

Coulez, ruisseau, coulez, fuyez nous :
Hélas, petits moutons, que vous êtes heureux !
Fille des plaisirs, triste goutte.
Deshoulieres.

Cependant quand on veut appeller un homme ou une femme du peuple qui passe, on dit communément, l’homme, la femme ; écoûtez, la belle fille, la belle enfant, &c. je crois qu’alors il y a ellipse ; écoûtez, vous qui êtes la belle fille, &c. vous qui êtes l’homme à qui je veux parler, &c. C’est ainsi qu’en Latin, un adjectif qui paroît devoir se rapporter à un vocatif, est pourtant quelquefois au nominatif : nous disons fort bien en Latin, dit Sanctius, deffende me, amice mi, & deffende me, amicus meus, en sousentendant tu qui es amicus meus (Sanct. Min. l. II. c. vj.) Terence, (Phorm. act. II. sc. 1.) dit, ô vir fortis, atque amicus ; c’est-à-dire, ô quam tu es vir fortis, atque amicus ! ce que Donat trouve plus énergique que si Térence avoit dit amice. M. Dacier traduit ô le brave homme, & le bon ami ! on sousentend que tu es. Mais revenons aux vrais noms propres.

Les Grecs mettent souvent l’article devant les noms propres, sur-tout dans les cas obliques, & quand le nom ne commence pas la phrase ; ce qu’on peut remarquer dans l’énumération des ancêtres de J. C. au premier chapitre de S. Matthieu. Cet usage des Grecs fait bien voir que l’article leur servoit à marquer l’action de l’esprit qui se tourne vers un objet. N’importe que cet objet soit un nom propre ou un nom appellatif ; pour nous, nous ne mettons pas l’article, surtout devant les noms propres personnels : Pierre, Marie, Alexandre, César, &c. Voici quelques remarques à ce sujet.

I. Si par figure on donne à un nom propre une signification de nom d’espece, & qu’on applique ensuite cette signification, alors on aura besoin de l’article. Par exemple, si vous donnez au nom d’Alexandre la signification de conquérant ou de héros, vous direz que Charles XII. a été l’Alexandre de notre siecle ; c’est ainsi qu’on dit, les Cicérons, les Demosthenes, c’est-à-dire les grands orateurs, tels que Cicéron & Démosthene ; les Virgiles, c’est-à-dire les grands poëtes.

M. l’abbé Gedoyn observe (dissertation des anciens & des modernes, p. 94.) que ce fut environ vers le septieme siecle de Rome, que les Romains virent fleurir leurs premiers poetes, Névius, Accius, Pacuve & Lucilius, qui peuvent, dit-il, étre comparés, les uns à nos Desportes, à nos Ronsards, & à nos Regniers ; les autres à nos Tristans, & à nos Rotrous ; où vous voyez que tous ces noms propres prennent en ces occasions une s à la fin, parce qu’ils deviennent alors comme autant de noms appellatifs.

Au reste, ces Desportes, ces Tristans, & ces Rotrous, qui ont précédé nos Corneilles, nos Racines, &c. font bien voir que les Arts & les Sciences ont, comme les plantes & les animaux, un premier âge, un tems d’accroissement, un tems de consistance, qui n’est suivi que trop souvent de la vieillesse & de la décrépitude, avant-coureurs de la mort. Voyez l’état où sont aujourd’hui les Arts chez les Egyptiens & chez les Grecs : les pyramides d’Egypte & tant d’autres monumens admirables que l’on trouve dans les pays les plus barbares, sont une preuve bien sensible de ces révolutions & de cette vicissitude.

Dieu est le nom du souverain être : mais si par rapport à ses divers attributs on en fait une sorte de nom d’espece, on dira le Dieu de miséricorde, &c. le Dieu des chrétiens, &c.

II. Il y a un très-grand nombre de noms propres, qui dans leur origine n’étoient que des noms appellatifs. Par exemple, Ferté qui vient par syncope de fermeté, signifioit autrefois citadelle : ainsi quand on vouloit parler d’une citadelle particuliere, on disoit la Ferté d’un tel endroit ; & c’est de là que nous viennent la Ferté-Imbault, la Ferté-Milon, &c.

Mesnil est aussi un vieux mot, qui signifioit maison de campagne, village, du Latin manile, & masnile dans la basse latinité. C’est de là que nous viennent les noms de tant de petits bourgs appellés le Mesnil. Il en est de même de le Mans, le Perche, &c. le Catelet, c’est-à-dire, le petit Château ; le Quesnoi, c’étoit un lieu planté de chênes ; le Ché, prononcé par à la maniere de Picardie, & des pays circonvoisins.

Il y a aussi plusieurs qualificatifs qui sont devenus noms propres d’hommes, tels que le blanc, le noir, le brun, le beau, le bel, le blond, &c. & ces noms conservent leurs prénoms quand on parle de la femme ; madame le Blanc, c’est-à-dire, femme de M. le Blanc.

III. Quand on parle de certaines femmes, on se sert du prénom la, parce qu’il y a un nom d’espece sousentendu ; la le Maire, c’est-à-dire l’actrice le Maire.

IV. C’est peut-être par la même raison qu’on dit, le Tasse, l’Arioste, le Dante, en sousentendant le poëte ; & qu’on dit le Titien, le Carrache, en sousentendant le peintre : ce qui nous vient des Italiens.

Qu’il me soit permis d’observer ici que les noms propres de famille ne doivent être précédés de la préposition de, que lorsqu’ils sont tirés de noms de terre. Nous avons en France de grandes maisons qui ne sont connues que par le nom de la principale terre que le chef de la maison possédoit avant que les noms propres de famille fussent en usage. Alors le nom est précédé de la préposition de, parce qu’on sousentend sire, seigneur, duc, marquis, &c. ou sieur d’un tel fief. Telle est la maison de France, dont la branche d’aîné en aîné n’a d’autre nom que France.

Nous avons aussi des maisons très-illustres & très anciennes, dont le nom n’est point précédé de la préposition de, parce que ce nom n’a pas été tiré d’un nom de terre : c’est un nom de famille ou maison.

Il y a de la petitesse à certains gentilshommes d’ajoûter le de à leur nom de famille ; rien ne décele tant l’homme nouveau & peu instruit.

Quelquefois les noms propres sont accompagnés d’adjectifs, sur quoi il y a quelques observations à faire.

I. Si l’adjectif est un nom de nombre ordinal, tel que premier, second, &c. & qu’il suive immédiatement son substantif, comme ne faisant ensemble qu’un même tout, alors on ne fait aucun usage de l’article : ainsi on dit François premier, Charles second, Henri quatre, pour quatrieme.

II. Quand on se sert de l’adjectif pour marquer une simple qualité du substantif qu’il précede, alors l’article est mis avant l’adjectif, le savant Scaliger, le galant Ovide, &c.

III. De même si l’adjectif n’est ajoûté que pour distinguer le substantif des autres qui portent le même nom, alors l’adjectif suit le substantif, & cet adjectif est précédé de l’article : Henri le grand, Louis le juste, &c. où vous voyez que le tire Henri & Louis du nombre des autres Henris & des autres Louis, & en fait des individus particuliers, distingués par une qualité spéciale.

IV. On dit aussi avec le comparatif & avec le superlatif relatif, Homere le meilleur poëte de l’antiquité, Varron le plus savant des Romains.

Il paroît par les observations ci-dessus, que lorsqu’à la simple idée du nom propre on joint quelqu’autre idée, ou que le nom dans sa premiere origine a été tiré d’un nom d’espece, ou d’un qualificatif qui {p. 1:733}a été adapté à un objet particulier par le changement de quelques lettres, alors on a recours au prépositif par une suite de la premiere origine : c’est ainsi que nous disons le paradis, mot qui à la lettre signifie un jardin planté d’arbres qui portent toute sorte d’excellens fruits, & par extension un lieu de délices.

L’enfer, c’est un lieu bas, d’inferus ; via infera, la rue d’enfer, rue inférieure par rapport à une autre qui est au-dessus. L’univers, universus orbis ; l’être universel, l’assemblage de tous les êtres.

Le monde, du Latin mundus, adjectif, qui signifie propre, élégant, ajusté, paré, & qui est pris ici substantivement : & encore lorsqu’on dit mundus muliebris, la toilette des dames où sont tous les petits meubles dont elles se servent pour se rendre plus propres, plus ajustées & plus séduisantes : le mot Grec κόσμος, qui signifie ordre, ornement, beauté, répond au mundus des Latins.

Selon Platon, le monde fut fait d’après l’idée la plus parfaite que Dieu en conçut. Les Payens frappés de l’éclat des astres & de l’ordre qui leur paroissoit régner dans l’univers, lui donnerent un nom tiré de cette beauté & de cet ordre. Les Grecs, dit Pline, l’ont appellé d’un nom qui signifie ornement, & nous d’un nom qui veut dire, élégance parfaite. (Quem κόσμον Groeci, nomine ornamenti appellaverunt, eum & nos à perfectâ absolutâque elegantiâ mundum. Pline 11. 4.) Et Cicéron dit, qu’il n’y a rien de plus beau que le monde, ni rien qui soit au-dessus de l’architecte qui en est l’auteur. (Neque mundo quidquam pulchrius, neque ejus oedificatore proestantius. Cic. de univ. cap. ij.) Cum continuisset Deus bonis omnibus explere mundum… sic ratus est opus illud effectum esse pulcherrimum. (ib. iij.) Hanc igitur habuit rationem essector mundi molitorque Deus, ut unum opus totum atque perfectum ex omnibus totis, atque perfectis absolveretur. (ib. v.) Formam autem & maximè sibi cognatam & decoram dedit. (ib. vj.) Animum igitur cum ille procreator mundi Deus, ex suâ mente & divinitate genuisset, &c. (ib. viij.) Ut hunc hâc varietate distinctum benè Groeci κόσμον, non lucentem mundum nominaremus. (ib. x.)

Ainsi quand les Payens de la Zone tempérée septentrionale, regardoient l’universalité des êtres du beau côté, ils lui donnoient un nom qui répond à cette idée brillante, & l’appelloient le monde, c’est-à-dire l’être bien ordonné, bien ajusté, sortant des mains de son créateur, comme une belle dame sort de sa toilette. Et nous quoiqu’instruits des maux que le péché originel a introduits dans le monde. comme nous avons trouvé ce nom tout établi, nous l’avons conservé, quoiqu’il ne réveille pas aujourd’hui parmi nous la même idée de perfection, d’ordre & d’élégance.

Le soleil, de solus, selon Cicéron, parce que c’est le seul astre qui nous paroisse aussi grand ; & que lorsqu’il est levé, tous les autres disparoissent à nos yeux.

La lune, à lucendo, c’est-à-dire la planete qui nous éclaire, sur-tout en certains tems pendant la nuit. (Sol vel quia solus ex omnibus sideribus est tantus, vel quia cum est exortus, obscuratis omnibus solus apparet ; luna à lucendo nominata, eadem est enim lucina. (Cic. de nat. deor. lib. II. c. xxvij.)

La mer, c’est-à-dire l’eau amere, proprie autem mare appellatur, eo quod aquoe ejus amaroe sint. (Isidor. l. XIII. c. xiv.)

La terre, c’est-à-dire l’élément sec, du Grec τείρω, sécher, & au futur second, τερῶ. Aussi voyons nous qu’elle est appellée arida dans la Genese, ch. j. v. 9. & en S. Matthieu, ch. xxiij. v. 15. circuitis mare & aridam. Cette étymologie me paroît plus naturelle que celle que Varron en donne : terra dicta eo quod teritur. Varr de ling. lat. iv. 4.

Elément est donc le nom générique de quatre especes, qui sont le feu, l’air, l’eau, la terre : la terre se prend aussi pour le globe terrestre.

Des noms de pays. Les noms de pays, de royaumes, de provinces, de montagnes, de rivieres, entrent souvent dans le discours sans article comme noms qualificatifs, le royaume de France, d’Espagne, &c. En d’autres occasions ils prennent l’article, soit qu’on sousentende alors terre, qui est exprimé dans Angleterre, ou région, pays, montagne, fleuve, riviere, vaisseau, &c. Ils prennent sur-tout l’article quand ils sont personifiés ; l’intérêt de la France, la politesse de la France, &c.

Quoi qu’il en soit, j’ai crû qu’on seroit bien aise de trouver dans les exemples suivant, quel est aujourd’hui l’usage à l’égard de ces mots, sauf au lecteur à s’en tenir simplement à cet usage, ou à chercher à faire l’application des principes que nous avons établis, s’il trouve qu’il y ait lieu.


Noms propres employés seulement avec une préposition sans l’article. Noms propres employés avec l’article.
Royaume de Valence. La France.
Isle de Candie. L’Espagne.
Royaume de France, &c. L’Angleterre.
Il vient de Pologne, &c. La Chine.
Il est allé en Perse, en Suede, &c. Le Japon.
Il est revenu d’Espagne, de Perse, d’Afrique, d’Asie, &c. Il vient de la Chine, du Japon, de l’Amérique, du Perou.
Il demeure en Italie, en France, & a Malte, à Rouen, à Avignon. Il demeure au Pérou, au Japon, à la Chine, aux Indes, à l’Isle St. Domingue.
Les Languedociens & les Provençaux disent en Avignon pour eviter le bâillement ; c’est une faute. La politesse de la France.
L’intérêt de l’Espagne.
On attribue à l’Allemagne l’invention de l’Imprimerie.
Les modes, les Vins de France, les vins de Bourgogne, de Champagne, de Bourdeaux, de Tocaye. Le Mexique
Le Pérou.
Les Indes.
Le Maine, la Marche, le Perche, le Milanès, le Mantouan, le Parmesan, vin du Rhin.
Il vient de Flandre. Il vient de la Flandre francoise.
A mon départ d’Allemagne. La gloire de l’Allemagne.
L’Empire d’Allemagne.
Chevaux d’Angleterre, de Barbarie, &c.

On dit par opposition le mont-Parnasse, le mont-Valérien, &c. & on dit la montagne de Tarare : on dit le fleuve Don, & la riviere de Seine ; ainsi de quelques autres, surquoi nous renvoyons à l’usage.

Remarques sur ces phrases 1°. il a de l’argent, il a bien de l’argent, &c. 2°. Il a beaucoup d’argent, il n’a point d’argent, &c.

I. L’or, l’argent, l’esprit, &c. peuvent être considérés, ainsi que nous l’avons observé, comme des individus spécifiques ; alors chacun de ces individus est regardé comme un tout, dont on peut tirer une portion : ainsi il a de l’argent, c’est il a une portion de ce tout, qu’on appelle argent, esprit, &c. La préposition de est alors extractive d’un individu, comme la préposition Latine ex ou de. Il a bien de l’argent, de l’esprit, &c. c’est la même analogie que il a de l’argent, &c.

C’est ainsi que Plaute a dit credo ego illic inesse auri & argenti largiter (Rud. act. IV. se. iv. v. 144.) en sous-entendant χρῆμα, rem auri, je crois qu’il y a là de l’or & de l’argent en abondance. Bien est autant adverbe que largiter, la valeur de l’adverbe tombe sur le verbe inesse largiter, il a bien. Les adverbes modifient le verbe & n’ont jamais de complément, ou comme on dit de régime : ainsi nous disons il a bien, comme nous dirions il a véritablement ; nos peres disoient il a merveilleusement de l’esprit.

II. A l’égard de il a beaucoup d’argent, d’esprit, &c. il n’a point d’argent, d’esprit &c. il faut observer que {p. 1:734}ces mots beaucoup, peu, pas, point, rien, forte, espece, tant, moins, plus, que, lorsqu’il vient de quantùm, comme dans ces vers :

Que de mépris vous avez l’un pour l’autre,
Et que vous avez de raison !

ces mots, dis-je, ne sont point des adverbes, ils sont de véritables noms, du-moins dans leur origine, & c’est pour cela qu’ils sont modifiés par un simple qualificatif indéfini, qui n’étant point pris individuellement, n’a pas besoin d’article, il ne lui faut que la simple préposition pour le mettre en rapport avec beaucoup, peu, rien, pas, point, sorte, &c. Beaucoup vient, selon Nicot, de bella, id est, bona & magna copia, une belle abondance, comme on dit une belle récolte, &c. ainsi d’argent, d’esprit, sont les qualificatifs de coup en tant qu’il vient de copia ; il a abondance d’argent, d’esprit, &c.

M. Ménage dit que ce mot est formé de l’adjectif beau & du substantif coup, ainsi quelque étymologie qu’on lui donne, on voit que ce n’est que par abus qu’il est considéré comme un adverbe : on dit, il est meilleur de beaucoup, c’est-à-dire selon un beaucoup, où vous voyez que la préposition décele le substantif.

Peu signifie petite quantité ; on dit le peu, un peu, de peu, à peu, quelque peu : tous les analogistes soûtiennent qu’en Latin avec parum on sous-entend ad ou per, & qu’on dit parum-per comme on dit te-cum, en mettant la préposition après le nom ; ainsi nous disons un peu de vin, comme les Latins disoient parum vini, en sorte que comme vini qualifie parum substantif, notre de vin qualifie peu par le moyen de la préposition de.

Rien vient de rem accusatif de res : les langues qui se sont formées du Latin, ont souvent pris des cas obliques pour en faire des dénominations directes ; ce qui est fort ordinaire en Italien. Nos peres disoient sur toutes riens, Mehun ; & dans Nicot, elle le hait sur tout rien, c’est-à-dire, sur toutes choses. Aujourd’hui rien veut dire aucune chose ; on sous-entend la négation, & on l’exprime même ordinairement ; ne dites rien, ne faites rien : on dit le rien vaut mieux que le mauvais ; ainsi rien de bon ni de beau, c’est aucune chose de bon, &c. aliquid boni.

De bon ou de beau sont donc des qualificatifs de rien, & alors de bon ou de beau étant pris dans un sens qualificatif de sorte ou d’espece, ils n’ont point l’article ; au lieu que si l’on prenoit bon ou beau individuellement, ils seroient précédés d’un prénom, le beau vous touche, j’aime le vrai, &c. Nos peres pour exprimer le sens négatif, se servirent d’abord comme en Latin de la simple négative ne, sachiez nos ne venismes porvos mal faire ; Ville-Hardouin, p. 48. Vigenere traduit, sachez que nous ne sommes pas venus pour vous mal faire. Dans la suite nos peres, pour donner pius de force & plus d’énergie à la négation, y ajoûterent quelqu’un des mots qui ne marquent que de petits objets, tels que grain, goutte, mie, brin, pas, point : quia res est minuta, sermoni vernaculo additur ad majorem negationem ; Nicot, au mot goutte. Il y a toûjours quelque mot de sous-entendu en ces occasions : je n’en ai grain ne goutte ; Nicot, au mot goutte. Je n’en ai pour la valeur ou la grosseur d’un grain. Ainsi quoique ces mots servent à la négation, ils n’en sont pas moins de vrais substantifs. Je ne veux pas ou point, c’est-à-dire, je ne veux cela même de la longueur d’un pas ni de la grosseur d’un point. Je n’irai point, non ibo ; c’est comme si l’on disoit, je ne ferai un pas pour y aller, je ne m’avancerai d’un point ; quasi dicas, dit Nicot, ne punctum quidem progrediar, ut eam illò. C’est ainsi que mie, dans le sens de miette de pain, s’employoit autrefois avec la particule négative ; il ne l’aura mie ; il n’est mie un homme de bien, ne probi- tatis quidem mica in eo est, Nicot ; & cette façon de parler est encore en usage en Flandre.

Le substantif brin, qui se dit au propre des menus jets des herbes, sert souvent par figure à faire une négation comme pas & point ; & si l’usage de ce mot étoit aussi fréquent parmi les honnêtes-gens qu’il l’est parmi le peuple, il seroit regardé aussi bien que pas & point comme une particule négative : a-t-il de l’esprit ? il n’en a brin ; je ne l’ai vû qu’un petit brin, &c.

On doit regarder ne pas, ne point, comme le nihil des Latins. Nihil est composé de deux mots, 1°. de la négation ne, & de hilum qui signifie la petite marque noire que l’on voit au bout d’une féve ; les Latins disoient, hoc nos neque pertinet hilum, Lucret. liv. III. v. 843. & dans Cicéron Tusc. I. n°. 3. un ancien poëte parlant des vains efforts que fait Sisyphe dans les enfers pour élever une grosse pierre sur le haut d’une montagne, dit :

Sisyphus versat Saxum sudans nitendo, neque proficit hilum.

Il y a une préposition sous-entendue devant hilum, ne quidem, κατὰ, hilum ; cela ne nous intéresse en rien, pas même de la valeur de la petite marque noire d’une féve.

Sisyphe après bien des efforts, ne se trouve pas, avancé de la grosseur de la petite marque noire d’une féve.

Les Latins disoient aussi : ne faire pas plus de cas de quelqu’un ou de quelque chose, qu’on en fait de ces petits flocons de laine ou de soie que le vent emporte, flocci sacere, c’est-à-dire, sacere rem flocci ; nous disons un fétu. Il en est de même de notre pas & de notre point ; je ne le veux pas ou point, c’est-à-dire, je ne veux cela même de la longueur d’un pas ou de la grosseur d’un point.

Or comme dans la suite le hilum des Latins s’unit si fort avec la négation ne, que ces deux mots n’en firent plus qu’un seul nihilum, nihil, nil, & que nihil se prend souvent pour le simple non, nihil circuitione usus es. (Ter. And. I. ij. v. 31.) vous ne vous êtes pas servi de circonlocution. De même notre pas & notre point ne sont plus regardés dans l’usage que comme des particules négatives qui accompagnent la négation ne, mais qui ne laissent pas de conserver toûjours des marques de leur origine.

Or comme en Latin nihil est souvent suivi d’un qualificatif, nihil falsi dixi, mi senex ; Terent. And. act. IV. sc. iv. ou v. selon M. Dacier, v. 49. je n’ai rien dit de faux ; nihil incommodi, nihil gratioe, nihil lucri, nihil sancti, &c. de même le pas & le point étant pris pour une très-petite quantité, pour un rien, sont suivis en François d’un qualificatif, il n’a pas de pain, d’argent, d’esprit, &c. ces noms pain, argent, esprit, étant alors des qualificatifs indéfinis, ils ne doivent point avoir de prépositif.

La Grammaire générale dit pag. 82. que dans le sens affirmatif on dit avec l’article, il a de l’argent, du coeur, de la charité, de l’ambition ; au lieu qu’on dit négativement sans article, il n’a point d’argent, de coeur, de charité, d’ambition ; parce que, dit-on, le propre de la négation est de tout ôter. (ibid.)

Je conviens que selon le sens, la négation ôte le tout de la chose : mais je ne vois pas pourquoi dans l’expression elle nous ôteroit l’article sans nous ôter la préposition ; d’ailleurs ne dit-on pas dans le sens affirmatif sans article, il a encore un peu d’argent, & dans le sens négatif avec l’article, il n’a pas le sou, il n’a plus un sou de l’argent qu’il avoit ; les langues ne sont point des sciences, on ne coupe point des mots inséparables, dit fort bien un de nos plus habiles critiques (M. l’abbé d’Olivet) ; ainsi je crois que la véritable raison de la différence de ces façons de parler doit se tirer du sens individuel & défini, qui seul admet l’article, {p. 1:735}& du sens spécifique indéfini & qualificatif, qui n’est jamais précédé de l’article.

Les éclaircissemens que l’on vient de donner pourront servir à résoudre les principales difficultés que l’on pourroit avoir au sujet des articles : cependant on croit devoir encore ajoûter ici des exemples qui ne seront point inutiles dans les cas pareils.

Noms construits sans prénom ni préposition à la suite d’un verbe, dont ils sont le complément. Souvent un nom est mis sans prénom ni préposition après un verbe qu’il détermine, ce qui arrive en deux occasions. 1°. Parce que le nom est pris alors dans un sens indéfini, comme quand on dit, il aime à faire plaisir, à rendre service ; car il ne s’agit pas alors d’un tel plaisir ni d’un tel service particulier ; en ce cas on diroit faites-moi ce ou le plaisir, rendez-moi ce service, ou le service, ou un service, qui, &c. 2°. Cela se fait aussi souvent pour abréger, par ellipse, ou dans des façons de parler familieres & proverbiales ; ou enfin parce que les deux mots ne font qu’une sorte de mot composé, ce qui sera facile à démêler dans les exemples suivans.

  • Avoir faim, soif, dessein, honte, coûtume, pitié, compassion, froid, chaud, mal, besoin, part au gâteau, envie.
  • Chercher fortune, malheur.
  • Courir fortune, risque.
  • Demander raison, vengeance, L’amour en courroux Demande vengeance. Quinault. grace, pardon, justice.
  • Dire vrai, faux, matines, vêpres, &c.
  • Donner prise à ses ennemis, part d’une nouvelle, jour, parole, avis, caution, quittance, leçon, atteinte à un acte, à un privilége, valeur, cours, courage, rendez-vous aux Tuileries, &c. congé, secours, beau jeu, prise, audience.
  • Echapper, il l’a échappé belle, c’est-à-dire peu s’en est fallu qu’il ne lui soit arrivé quelque malheur.
  • Entendre raison, raillerie, malice, vêpres, &c.
  • Faire vie qui dure, bonne chere, envie, il vaut mieux faire envie que pitié, corps neuf par le rétablissement de la santé, réflexion, honte, honneur, peur, plaisir, choix, bonne mine & mauvais jeu, cas de quelqu’un, alliance, marché, argent de tout, provision, semblant, route, banqueroute, front, face, difficulté je ne fais pas difficulté. Gedoyn.
  • Gagner pays, gros.
  • Mettre ordre, fin.
  • Parler vrai, raison, bon sens, latin, françois, &c.
  • Porter envie, témoignage, coup, bonheur, malheur, compassion.
  • Prendre garde, patience, séance, medecine, congé, part à ce qui arrive à quelqu’un, conseil, terre, langue, jour, leçon.
  • Rendre service, amour pour amour, visite, bord, terme de Marine, arriver, gorge.
  • Savoir lire, vivre, chanter.
  • Tenir parole, prison faute de payement, bon, ferme, adjectifs pris adverbialement.

Noms construits avec une préposition sans article. Les noms d’especes qui sont pris selon leur simple signification spécifique, se construisent avec une préposition sans article.

Changez ces pierres en pains ; l’éducation que le pere d’Horace donna à son fils est digne d’être prise pour modele ; à Rome, à Athenes, à bras ouverts ; il est arrivé à bon port, à minuit ; il est à jeun ; à Dimanche, à vêpres ; & tout ce que l’Espagne a nourri de vaillans ; vivre sans pain, une livre de pain ; il n’a pas de pain ; un peu de pain ; beaucoup de pain, une grande quantité de pain.

J’ai un coquin de frere, c’est-à-dire, qui est de l’espece de frere, comme on dit, quelle espece d’homme êtes-vous ? Térence a dit : quid hominis ? Eun. III. iv. viij. & ix. & encore, act. V. sc. i. v. 17. Quid monstri ? Ter. Eun. IV. sc. iij. x. & xiv.

Remarquez que dans ces exemples le qui ne se rapporte point au nom spécifique, mais au nom individuel qui précede : c’est un bon homme de pere qui ; le qui se rapporte au bon-homme.

Se conduire par sentiment ; parler avec esprit, avec grace, avec facilité ; agir par dépit, par colere, par amour, par foiblesse.

En fait de Physique, on donne souvent des mots pour des choses : Physique est pris dans un sens spécifique qualificatif de fait.

A l’égard de on donne des mots, c’est le sens individuel partitif, il y a ellipse ; le régime ou complément immédiat du verbe donner est ici sous-entendu, ce que l’on entendra mieux par les exemples suivans.

Noms construits avec l’article ou prénom sans préposition. Ce que j’aime le mieux c’est le pain, (individu spécifique) apportez le pain ; voilà le pain, qui est le complément immédiat ou régime naturel du verbe : ce qui fait voir que quand on dit apportez ou donnez-moi du pain, alors il y a ellipse ; donnez-moi une portion, quelque chose du pain, c’est le sens individuel partitif.

Tous les pains du marché, ou collectivement, tout le pain du marché ne suffiroit pas pour, &c.

Donnez-moi un pain ; emportons quelques pains pour le voyage.

Noms construits avec la préposition & l’article. Donnez-moi du pain, c’est-à-dire de le pain : encore un coup il y a ellipse dans les phrases pareilles ; car la chose donnée se joint au verbe donner sans le secours d’une préposition ; ainsi donnez-moi du pain, c’est donnez moi quelque chose de le pain, de ce tout spécifique individuel qu’on appelle pain ; le nombre des pains que vous avez apportés n’est pas suffisant.

Voilà bien des pains, deles pains, individuellement ; c’est-à-dire, considérés comme faisant chacun un être à part.

Remarques sur l’usage de l’article, quand l’adjectif précede le substantif, ou quand il est après le substantif. Si un nom substantif est employé dans le discours avec un adjectif, il arrive ou que l’adjectif précede le substantif, ou qu’il le suit.

L’adjectif n’est séparé de son substantif que lorsque le substantif est le sujet de la proposition, & que l’adjectif en est affirmé dans l’attribut. Dieu est toutpuissant ; Dieu est le sujet : tout-puissant, qui est dans l’attribut, en est séparé par le verbe est, qui selon notre maniere d’expliquer la proposition, fait partie de l’attribut ; car ce n’est pas seulement tout-puissant que je juge de Dieu, j’en juge qu’il est, qu’il existe tel.

Lorsqu’une phrase commence par un adjectif seul, par exemple, savant en l’art de régner, ce Prince se fit aimer de ses sujets & craindre de ses voisins ; il est évident qu’alors on sous-entend, ce Prince qui étoit savant, &c. ainsi savant en l’art de régner, est une proposition incidente, implicite, je veux dire, dont tous les mots ne sont pas exprimés ; en réduisant ces propositions à la construction simple, on voit qu’il n’y a rien contre les regles ; & que si dans la construction usuelle on préfere la façon de parler elliptique. c’est que l’expression en est plus serrée & plus vive.

Quand le substantif & l’adjectif font ensemble le sujet de la proposition, ils forment un tout inséparable, alors les prépositifs se mettent avant celui des deux qui commence la phrase : ainsi on dit.

1°. Dans les propositions universelles, tout homme, chaque homme, tous les hommes, nul homme, aucun homme.

2°. Dans les propositions indéfinies, les Turcs, {p. 1:736}les Persans, les hommes savans, les savans philosophes.

3°. Dans les propositions particulieres, quelques hommes, certaines personnes soûtiennent, &c. un savant m’a dit, &c. on m’a dit, des savans m’ont dit, en sousentendant quelques uns, aucuns, ou des savans philosophes, en sous-entendant un certain nombre, ou quelqu’autre mot.

4°. Dans les propositions singulieres, le soleil est levé, la lune est dans son plein, cet homme, cette femme, ce livre.

Ce que nous venons de dire des noms qui sont sujets d’une proposition se doit aussi entendre de ceux qui sont le complément immédiat de quelque verbe ou de quelque préposition, Détestons tous les vices, pratiquons toutes les vertus, &c. dans le ciel, sur la terre, &c.

J’ai dit le complément immédiat, j’entens par-là tout substantif qui fait un sens avec un verbe ou une préposition, sans qu’il y ait aucun mot sous-entendu entre l’un & l’autre ; car quand on dit, vous aimez des ingrats, des ingrats n’est pas le complément immédiat de aimez ; la construction entiere est, vous aimez certaines personnes qui sont du nombre des ingrats, ou quelques uns des ingrats, de les ingrats ; quosdam ex, ou de ingratis : ainsi des ingrats énonce une partition c’est un sens partitif, nous en avons souvent parlé.

Mais dans l’une ou dans l’autre de ces deux occasions, c’est-à-dire, 1°. quand l’adjectif & le substantif sont le sujet de la proposition ; 2°. ou qu’ils sont le complément d’un verbe ou de quelque préposition : en quelles occasions faut-il n’employer que cette simple préposition, & en quelles occasions faut-il y joindre l’article & dire du ou de le & des, c’est-à-dire, de les ?

La Grammaire générale dit (pag. 54.) qu’avant les substantifs on dit des, des animaux, & qu’on dit de quand l’adjectif précede, de beaux lits : mais cette regle n’est pas générale, car dans le sens qualificatif indéfini on se sert de la simple préposition de, même devant le substantif, sur-tout quand le nom qualifié est précédé du prépositif un, & on se sert de des ou de les, quand le mot qui qualifie est pris dans un sens individuel, les lumieres des Philosophes anciens, ou des anciens Philosophes.

Voici une liste d’exemples dont le Lecteur judicieux pourra faire usage, & juger des principes que nous avons établis.

Noms avec l’article com-Noms avec la seule pré 
posé, c’est-à-dire avec la           position.
 préposition & l’article.
Les ouvrages de Cicéron sont                  Les ouvrages de Cicéron sont
 pleins des idées les plus saï-         pleins d’idees saines.
 nes.
(De les idées.)
Voila idées dans le sens indi-Ides saines est dans le sens
 viduel.                                       spécifique indéfini, général
                                               de sorte.
Faites-vous des principes (c’est      Nos connoissances doivent
 le sens individuel).                          être tirées de principes évi-
dens.
                                             (Sens spécifique) où vous
                                               voyez que le substantif pré 
                                              cede.
Défaites-vous des prejugés de         N’avez-vous point de préjugé
 l’enfance.                                    sur cette question ?
Cet arbre porte des fruits ex-         Cet arbre porte d’excellens
cellens.                               fruits (sens de sorte).
Les especes differentes des ani-       Il y a différentes especes d’a-
maux qui sont sur la terre.            nimaux sur la terre.
 (Sens individuel universel).                Différentes sortes de poissons.
                                               &c.
Entrez dans le détail des regles       Il entre dans un grand détail
 d’une saine dialectique.                      de regles frivoles (voilà le
                                               substantif qui précede,
                                               c’est le sens spécifique indé 
                                              fini ; on ne parle d’aucunes
                                               régles particulieres, c’est
                                               le sens de sorte.)

Ces raisons sont des conjectures       Ces raisons sont de foibles con-
 bien foibles.                                 jectures.
Faire des mots nouveaux.               Faire de nouveaux mots..
Choisir des fruits excellens.          Choisir d’excellens fruits.
Chercher des détours.                  Chercher de longs détours pour
                                               exprimer les choses les
                                               plus aisées.
Se servir des termes établis par       Ces exemples peuvent servir
 l’usage.                                      de modeles.
Evitez l’air de l’affectation          Evitez tout ce qui a un air
 (sens individuel méthaphy-d’affectation.
 sique.)
Charger sa mémoire des phra-           Charger sa mémoire de phra-
ses de Cicéron.                        ses.
Discours soûtenus par des ex-          Discours soûtenus par de vives
pressions fortes.                      expressions.
Plein des senumens les plus            Plein de sentimens.
 beaux.                                      Plein de grands sentimens.
Il a recueilli des préceptes pour      Recueil de préceptes pour la
 la langue & pour la mora-langue & pour la morale.
 le.
Servez vous des signes dont            Nous sommes obligés d’user
 nous sommes convenus.                         de signes extérieurs pour
                                               nous faire entendre.
Le choix des études.                   Il a fait un choix de livres qui
                                               sont, &c.
Les connoissances ont toû-C’est un sujet d’estime, de loü-
 jours été l’objet de l’estime, anges & d’admiration.
 des loüanges & de l’admira-
tion des hommes.
Les richesses de l’esprit ne peu-Il y a au Pérou une abondan 
vent etre acquises que par                    ce prodigieuse de richesses
 l’étude.                           inutiles.
Les biens de la fortune sont          (Des biens de fortune, la Bruyere
 fragiles.                                      caractères, page 176.)
L’enchainement des preuves             Il y a dans ce livre un admi 
fait qu’elles plaisent &                      rable enchainement de preu-
 qu’elles persuadent.                          ves solides. (sens de sorte.)
C’est par la méditation sur ce                C’est par la méditation qu’on
 qu’on lit qu’on acquiert des           acquiert de nouvelles connois-
connoissances nouvelles.               sauces.
Les avantages de la mémoire.           Il y a différentes sortes de me-
moire.
La mémoire des faits est la            Il n’a qu’une mémoire de faits,
 plus brillante.                               & ne retient aucun raison 
                                              nement.
La mémoire est le thré or de           Présence d’esprit ; la mémoire
 l’esprit, le fruit de l’atten-d’esprit & de raison est plus
 tion & de la réflexion.                       utile que les autres sortes
                                               de mémoire.
Le but des bons maîtres doit           Il a un air de maître qui cho 
être de cultiver l’esprit de                  que.
 leurs disciples.
On ne doit proposer des difficultés    Il a fait un recueil de difficultés
que pour faire triompher                      dont il cherche la solution. 
la vérité.                               
Le goût des hommes est sujet           Une société d’hommes choisis
 à des vicissitudes.                           (d’hommes choisis qualifie
                                               la société adjectivement).
Il n’a pas besoin de la leçon          César n’eut pas besoin d’exemple.
 que vous vous voulez lui                     Il n’a pas besoin de leçons.
 donner.                                      
    

Remarque. Lorsque le substantif précede, comme il signifie par lui-même, ou un être réel ou un être métaphysique considéré par imitation, à la maniere des êtres réels, il présente d’abord à l’esprit une idée d’individualité d’être séparé existant par lui-même ; au lieu que lorsque l’adjectif précede, il offre à l’esprit une idée de qualification, une idée de sorte, un sens adjectif. Ainsi l’article doit précéder le substantif, au lieu qu’il suffit que la préposition précede l’adjectif, à moins que l’adjectif ne serve lui-même avec le substantif à donner l’idée individuelle, comme quand on dit : les savans hommes de l’antiquité : le sentiment des grands philosophes de l’antiquité, des plus savans philosophes : on a fait la description des beaux lits qu’on envoie en Portugal.

Réflexions sur cette regle de M. Vaugelas, qu’on ne doit point mettre de relatif après un nom sans article. L’auteur de la grammaire générale a examiné cette regle (II. partie, chap. X.) Cet auteur paroît la restraindre à l’usage présent de notre langue ; cependant de la maniere que je la conçois, je la crois de toutes les langues & de tous les tems. {p. 1:737}

En toute langue & en toute construction, il y a une justesse à observer dans l’emploi que l’on fait des signes destinés par l’usage pour marquer non-seulement les objets de nos idées, mais encore les différentes vûes sous lesquelles l’esprit considere ces objets. L’article, les prépositions, les conjonctions, les verbes avec leurs différentes inflexions, enfin tous les mots qui ne marquent point des choses, n’ont d’autre destination que de faire connoître ces différentes vûes de l’esprit.

D’ailleurs, c’est une regle des plus communes du raisonnement, que, lorsqu’au commencement du discours on a donné à un mot une certaine signification, on ne doit pas lui en donner une autre dans la suite du même discours. Il en est de même par rapport au sens grammatical ; je veux dire que dans la même période, un mot qui est au singulier dans le premier membre de cette période, ne doit pas avoir dans l’autre membre un corrélatif ou adjectif qui le suppose au pluriel : en voici un exemple tiré de la Princesse de Cleves, tom. II. pag. 119. M. de Nemours ne laissoit échapper aucune occasion de voir madame de Cleves, sans laisser paroître néanmoins qu’il les cherchât. Ce les du second membre étant au pluriel, ne devoit pas être destiné à rappeller occasion, qui est au singulier dans le premier membre de la période. Par la même raison, si dans le premier membre de la phrase, vous m’avez d’abord présenté le mot dans un sens spécifique, c’est-à-dire, comme nous l’avons dit, dans un sens qualificatif adjectif, vous ne devez pas, dans le membre qui suit, donner à ce mot un relatif, parce que le relatif rappelle toujours l’idée d’une personne ou d’une chose, d’un individu réel ou métaphysique, & jamais celle d’un simple qualificatif qui n’a aucune existence, & qui n’est que mode ; c’est uniquement à un substantif consideré substantivement, & non comme mode, que le qui peut se rapporter : l’antécédent de qui doit être pris dans le même sens aussi-bien dans toute l’étendue de la période, que dans toute la suite du syllogisme.

Ainsi, quand on dit, il a été reçû avec politesse, ces deux mots, avec politesse, sont une expression adverbiale, modificative, adjective, qui ne présente aucun être réel ni métaphysique. Ces mots, avec politesse, ne marquent point une telle politesse individuelle : si vous voulez marquer une telle politesse, vous avez besoin d’un prépositif qui donne à politesse un sens individuel, réel, soit universel, soit particulier, soit singulier, alors le qui fera son office.

Encore un coup avec politesse est une expression adverbiale, c’est l’adverbe poliment décomposé.

Or ces sortes d’adverbes sont absolus, c’est-à-dire, qu’ils n’ont ni suite ni complément ; & quand on veut les rendre relatifs, il faut ajoûter quelque mot qui marque la correlation ; il a été reçû si poliment que, &c. il a été reçû avec tant de politesse que, &c. ou bien avec une politesse qui, &c.

En Latin même ces termes correlatifs sont souvent marqués, is qui, ea quoe, id quod, &c.

Non enim is es, Catilina, dit Cicéron, ut ou qui, ou quem, selon ce qui suit ; voilà deux correlatifs is, ut, ou is, quem, & chacun de ces relatifs est construit dans sa proposition particuliere : il a d’abord un sens individuel particulier dans la premiere proposition, ensuite ce sens est déterminé singulierement dans la seconde : mais dans agere cum aliquo, inimicè, ou indulgenter, ou atrociter, ou violenter, chacun de ces adverbes présente un sens absolu spécifique qu’on ne peut plus rendre sens relatif singulier, à moins qu’on ne répete & qu’on n’ajoûte les mots destinés à marquer cette relation & cette singularité ; on dira alors ita atrociter ut, &c. ou en décomposant l’adverbe, cum eâ atrocitate ut ou quoe, &c. Comme la langue Latine est presque toute elliptique, il arrive souvent que ces correlatifs ne sont pas exprimés en Latin : mais le sens & les adjoints les font aisément suppléer. On dit fort bien en Latin, sunt qui putent, Cic. le correlatif de qui est philosophi ou quidam sunt ; mitte cui dem litteras, Cic. envoyez-moi quelqu’un à qui je puisse donner mes lettres ; où vous voyez que le correlatif est mitte servum, ou puerum, ou aliquem. Il n’en est pas de même dans la langue Françoise ; ainsi je crois que le sens de la regle de Vaugelas est que lorsqu’en un premier membre de période un mot est pris dans un sens absolu, adjectivement ou adverbialement, ce qui est ordinairement marqué en François par la suppression de l’article, & par les circonstances, on ne doit pas dans le membre suivant ajoûter un relatif, ni même quelqu’autre mot qui supposeroit que la premiere expression auroit été prise dans un sens fini & individuel, soit universel, soit particulier ou singulier ; ce seroit tomber dans le sophisme que les Logiciens appellent passer de l’espece à l’individu, passer du général au particulier.

Ainsi je ne puis pas dire l’homme est animal qui raisonne, parce que animal, dans le premier membre étant sans article, est un nom d’espece pris adjectivement & dans un sens qualificatif ; or qui raisonne ne peut se dire que d’un individu réel qui est ou déterminé ou indeterminé, c’est-à-dire, pris dans le sens particulier dont nous avons parlé ; ainsi je dois dire l’homme est le seul animal, ou un animal qui raisonne.

Par la même raison, on dira fort bien, il n’a point de livre qu’il n’ait lû ; cette proposition est équivalente à celle-ci : il n’a pas un seul livre qu’il n’ait lû ; chaque livre qu’il a, il l’a lû. Il n’y a point d’injustice qu’il ne commette ; c’est-à-dire, chaque sorte d’injustice particuliere, il la commet. Est-il ville dans le royaume qui soit plus obéissante ? c’est-à-dire, est-il dans le royaume quelqu’autre ville, une ville qui soit plus obéissante que, &c. Il n’y a homme qui sache cela ; aucun homme ne sait cela.

Ainsi, c’est le sens individuel qui autorise le relatif, & c’est le sens qualificatif adjectif ou adverbial qui fait supprimer l’article ; la négation n’y fait rien, quoiqu’en dise l’auteur de la Grammaire générale. Si l’on dit de quelqu’un qu’il agit en roi, en pere, en ami, & qu’on prenne roi, pere, ami, dans le sens spécifique, & selon toute la valeur que ces mots peuvent avoir, on ne doit point ajoûter de qui : mais si les circonstances font connoître qu’en disant roi, pere, ami, on a dans l’esprit l’idée particuliere de tel roi, de tel pere, de tel ami, & que l’expression ne soit pas consacrée par l’usage au seul sens spécifique ou adverbial, alors on peut ajoûter le qui ; il se conduit en pere tendre qui ; car c’est autant que si l’on disoit comme un pere tendre ; c’est le sens particulier qui peut recevoir ensuite une détermination singuliere.

Il est accablé de maux, c’est-à-dire, de maux particuliers, ou de dettes particulieres qui, &c. Une sorte de fruits qui, &c. une sorte tire ce mot fruits de la généralité du nom fruit ; une sorte est un individu spécifique, ou un individu collectif.

Ainsi, je crois que la vivacité, le feu, l’enthousiasme, que le style poëtique demande, ont pû autoriser Racine à dire (Esther, act. II. sc. viij.) nulle paix pour l’impie ; il la cherche, elle fuit : mais cette expression ne seroit pas réguliere en prose, parce que la premiere proposition étant universelle négative, & où nulle emporte toute paix pour l’impie, les pronoms la & elle des propositions qui suivent ne doivent pas rappeller dans un sens affirmatif & individuel un mot qui a d’abord été pris dans un sens négatif universel. Peut-être pourroit-on dire nulle paix qui soit durable n’est donnée aux hommes : mais on feroit encore mieux de dire une paix durable n’est point donnée aux hommes.

{p. 1:738}Telle est la justesse d’esprit, & la précision que nous demandons dans ceux qui veulent écrire en notre langue, & même dans ceux qui la parlent. Ainsi on dit absolument dans un sens indéfini, se donner en spectacle, avoir peur, avoir pitié, un esprit de parti, un esprit d’erreur. On ne doit donc point ajoûter ensuite à ces substantifs, pris dans un sens général, des adjectifs qui les supposeroient dans un sens fini, & en feroient des individus métaphysiques. On ne doit donc point dire se donner en spectacle funeste, ni un esprit d’erreur fatale, de sécurité téméraire, ni avoir peur terrible : on dit pourtant avoir grand’peur, parce qu’alors cet adjectif grand, qui précede son substantif, & qui perd même ici sa terminaison féminine, ne fait qu’un même mot avec peur, comme dans grand’messe, grand’mere. Par le même principe, je crois qu’un de nos auteurs n’a pas parlé exactement quand il a dit (le P. Sanadon, vie d’Horace, pag. 47.) Octavien déclare en plein Senat, qu’il veut lui remettre le gouvernement de la République ; en plein senat est une circonstance de lieu, c’est une sorte d’expression adverbiale, où senat ne se présente pas sous l’idée d’un être personnifié ; c’est cependant cette idée que suppose lui remettre ; il falloit dire Octavien déclare au senat assemblé qu’il veut lui remettre, &c. ou prendre quelqu’autre tour.

Si les langues qui ont des articles, ont un avantage sur celles qui n’en ont point.

La perfection des langues consiste principalement en deux points. 1°. A avoir une assez grande abondance de mots pour suffire à énoncer les différens objets des idées que nous avons dans l’esprit : par exemple, en latin regnum signifie royaume, c’est le pays dans lequel un souverain exerce son autorité : mais les Latins n’ont point de nom particulier pour exprimer la durée de l’autorité du souverain, alors ils ont recours à la périphrase ; ainsi pour dire sous le regne d’Auguste, ils disent imperante Coesare Augusto, dans le tems qu’Auguste régnoit ; au lieu qu’en françois nous avons royaume, & de plus regne. La langue françoise n’a pas toujours de pareils avantages sur la latine. 2°. Une langue est plus parfaite lorsqu’elle a plus de moyens pour exprimer les divers points de vûe sous lesquels notre esprit peut considérer le même objet : le roi aime le peuple, & le peuple aime le roi : dans chacune de ces phrases, le roi & le peuple sont considérés sous un rapport différent. Dans la premiere, c’est le roi qui aime ; dans la seconde, c’est le roi qui est aimé : la place ou position dans laquelle on met roi & peuple, fait connoître l’un & l’autre de ces points de vûe.

Les prépositifs & les prépositions servent aussi à de pareils usages en françois.

Selon ces principes il paroît qu’une langue qui a une sorte de mots de plus qu’une autre, doit avoir un moyen de plus pour exprimer quelque vûe fine de l’esprit ; qu’ainsi les langues qui ont des articles ou prépositifs, doivent s’énoncer avec plus de justesse & de précision que celles qui n’en ont point. L’article le tire un nom de la généralité du nom d’espece, & en fait un nom d’individu, le roi ; ou d’individus, les rois ; le nom sans article ou prépositif, est un nom d’espece ; c’est un adjectif. Les Latins qui n’avoient point d’articles, avoient souvent recours aux adjectifs démonstratifs. Dic ut lapides isti panes fiant (Matt. jv. 3.) dites que ces pierres deviennent pains. Quand ces adjectifs manquent, les adjoints ne suffisent pas toûjours pour mettre la phrase dans toute la clarté qu’elle doit avoir. Si filius Dei es, (Matt. jv. 6.) on peut traduire si vous êtes fils de Dieu, & voilà fils nom d’espece, au lieu qu’en traduisant si vous êtes le fils de Dieu, le fils est un individu.

Nous mettons de la différence entre ces quatre expressions, 1. fils de roi, 2. fils d’un roi, 3. fils du roi, 4. le fils du roi. En fils de roi, roi est un nom d’espece, qui avec la préposition, n’est qu’un qualificatif ; 2. fils d’un roi, d’un roi est pris dans le sens particulier dont nous avons parlé, c’est le fils de quelque roi ; 3. fils du roi, fils est un nom d’espece ou appellatif, & roi est un nom d’individu, fils de le roi ; 4. le fils du roi, le fils marque un individu : filius regis ne fait pas sentir ces différences.

Etes-vous roi ? êtes-vous le roi ? dans la premiere phrase, roi est un nom appellatif ; dans la seconde, roi est pris individuellement : rex es tu ? ne distingue pas ces diverses acceptions : nemo satis gratiam regi refert. Ter. Phorm. II. ij. 24. où regi peut signifier au roi ou à un roi.

Un palais de prince, est un beau palais qu’un prince habite, ou qu’un prince pourroit habiter décemment ; mais le palais du prince (de le prince) est le palais déterminé qu’un tel prince habite. Ces différentes vûes ne sont pas distinguées en latin d’une maniere aussi simple. Si, en se mettant à table, on demande le pain, c’est une totalité qu’on demande ; le latin dira da ou affer panem. Si, étant à table, on demande du pain, c’est une portion de le pain ; cependant le latin dira également panem.

Il est dit au second chapitre de S. Matthieu, que les mages s’étant mis en chemin au sortir du palais d’Herode, videntes stellam, gavisi sunt ; & intrantes domum, invenerunt puerum : voilà étoile, maison, enfant, sans aucun adjectif déterminatif ; je conviens que ce qui précede fait entendre que cette étoile est celle qui avoit guidé les mages depuis l’orient ; que cette maison est la maison que l’étoile leur indiquoit ; & que cet enfant est celui qu’ils venoient adorer : mais le Latin n’a rien qui présente ces mots avec leur détermination particuliere ; il faut que l’esprit supplée à tout : ces mots ne seroient pas énoncés autrement, quand ils seroient noms d’especes. N’est-ce pas un avantage de la langue Françoise, de ne pouvoir employer ces trois mots qu’avec un prépositif qui fasse connoître qu’ils sont pris dans un sens individuel déterminé par les circonstances ? ils virent l’étoile, ils entrerent dans la maison, & trouverent l’enfant.

Je pourrois rapporter plusieurs exemples, qui feroient voir que lorsqu’on veut s’exprimer en Latin d’une maniere qui distingue le sens individuel du sens adjectif ou indéfini, ou bien le sens partitif du sens total, on est obligé d’avoir recours à quelqu’adjectif démonstratif, ou à quelqu’autre adjoint. On ne doit donc pas nous reprocher que nos articles rendent nos expressions moins fortes & moins serrées que celles de la langue Latine ; le défaut de force & de précision est le défaut de l’écrivain, & non celui de la langue.

Je conviens que quand l’article ne sert point à rendre l’expression plus claire & plus précise, on devroit être autorisé à le supprimer : j’aimerois mieux dire, comme nos peres, pauvreté n’est pas vice, que de dire, la pauvreté n’est pas un vice : il y a plus de vivacité & d’énergie dans la phrase ancienne : mais cette vivacité & cette énergie ne sont loüables, que lorsque la suppression de l’article ne fait rien perdre de la précision de l’idée, & ne donne aucun lieu à l’indétermination du sens.

L’habitude de parler avec précision, de distinguer le sens individuel du sens spécifique adjectif & indéfini, nous fait quelquefois mettre l’article où nous pouvions le supprimer : mais nous aimons mieux que notre style soit alors moins serré, que de nous exposer à être obscurs ; car en général il est certain que l’article mis ou supprimé devant un nom, (Gram. de Regnier, p. 152.) fait quelquefois une si grande différence de sens, qu’on ne peut douter que les langues qui admettent l’article, n’ayent un grand avantage sur la langue Latine, pour exprimer nettement & clairement {p. 1:739}certains rapports ou vûes de l’esprit, que l’article seul peut désigner, sans quoi le lecteur est exposé à se méprendre.

Je me contenterai de ce seul exemple. Ovide faisant la description des enchantemens qu’il imagine que Médée fit pour rajeûnir Eson, dit que Médée (Mét. liv. VII. v. 184.)

Tectis, nuda pedem, egreditur.

Et quelques vers plus bas (v. 189.) il ajoûte

Crinem irroravit aquis.

Les traducteurs instruits que les poëtes employent souvent un singulier pour un pluriel, figure dont ils avoient un exemple devant les yeux en crinem irroravit, elle arrosa ses cheveux ; ces traducteurs, dis-je, ont crû qu’en nuda pedem, pedem étoit aussi un singulier pour un pluriel ; & tous, hors M. l’abbé Banier, ont traduit nuda pedem, par ayant les piés nuds : ils devoient mettre, comme M. l’abbé Banier, ayant un pié nud ; car c’étoit une pratique superstitieuse de ces magiciennes, dans leurs vains & ridicules prestiges, d’avoir un pié chaussé & l’autre nud. Nuda pedem peut donc signifier ayant un pié nud, ou ayant les piés nuds ; & alors la langue, faute d’articles, manque de précision, & donne lieu aux méprises. Il est vrai que par le secours des adjectifs déterminatifs, le Latin peut suppléer au défaut des articles ; & c’est ce que Virgile a fait en une occasion pareille à celle dont parle Ovide : mais alors le Latin perd le prétendu avantage d’être plus serré & plus concis que le François.

Lorsque Didon eut eu recours aux enchantemens, elle avoit un pié nud, dit Virgile, . . . Unum exuta pedem vinclis . . . (IV. Æneid. v. 518,) & ce pié étoit le gauche, selon les commentateurs.

Je conviens qu’Ovide s’est énoncé d’une maniere plus serrée, nuda pedem : mais il a donné lieu à une méprise. Virgile a parlé comme il auroit fait s’il avoit écrit en François ; unum exuta pedem, ayant un pié nud ; il a évité l’équivoque par le secours de l’adjectif indicatif unum ; & ainsi il s’est exprimé avec plus de justesse qu’Ovide.

En un mot, la netteté & la précision son les premieres qualités que le discours doit avoir : on ne parle que pour exciter dans l’esprit des autres une pensée précisément telle qu’on la conçoit ; or les langues qui ont des articles, ont un instrument de plus pour arriver à cette fin ; & j’ose assûrer qu’il y a dans les livres Latins bien des passages obscurs, qui ne sont tels que par le défaut d’articles ; défaut qui a souvent induit les auteurs à négliger les autres adjectifs démonstratifs, à cause de l’habitude où étoient ces auteurs d’énoncer les mots sans articles, & de laisser au lecteur à suppléer.

Je finis par une réflexion judicieuse du pere Buffier. (Gramm. n. 340.) Nous avons tiré nos éclaircissemens d’une Métaphysique, peut-être un peu subtile, mais très-réelle . . . . . C’est ainsi que les sciences se prêtent mutuellement leurs secours : si la Métaphysique contribue à démêler nettement des points essentiels à la Grammaire, celle-ci bien apprise, ne contribueroit peut-être pas moins à éclaircir les discours les plus métaphysiques. Voyez Adjectif, Adverbe, &c. (F)

{p. 1:739}

ARTICULE §

ARTICULE, adjectif & participe du verbe articuler.

Article, en termes d’Anatomie, signifie la jointure des os des animaux ; articulation, en général, signifie la jonction de deux corps, qui étant liés l’un à l’autre, peuvent être pliés sans se détacher. Ainsi les sons de la voix humaine sont des son différens, variés, mais liés entr’eux de telle sorte qu’ils forment des mots. On dit d’un homme qu’il articule bien, c’est à-dire, qu’il marque distinctement les syllabes & les mots. Les animaux n’articulent pas comme nous le son de leur voix. Il y a quelques oiseaux auxquels on apprend à articuler certains mots : tels sont le perroquet, la pie, le moineau, & quelques autres. Voyez Article. (F) {p. 1:740}

ASPIRATION §

{p. 1:762}

Aspiration (Grammaire) §

ASPIRATION, s. f. (Gramm.) Ce mot signifie proprement l’action de celui qui tire l’air extérieur en-dedans ; & l’expiration, est l’action par laquelle on repousse ce même air en-dehors. En Grammaire, par aspiration, on entend une certaine prononciation forte que l’on donne à une lettre, & qui se fait par aspiration & respiration. Les Grees la marquoient par leur esprit rude, les Latins par h, en quoi nous les avons suivis. Mais notre h est très-souvent muette, & ne marque pas toûjours l’aspiration : elle est muette dans homme, honnête, héroïne, &c. elle est aspirée en haut, hauteur, héros, &c. Voyez H. (F)

{p. 1:762}

ASPIRÉE §

ASPIRÉE, adj. f. terme de Grammaire ; lettre aspirée. La méthode Greque de P.R. dit aussi aspirante. Πῖ, Κάππα, Ταῦ, sont les tenues, Et pour moyennes sont reçûes : Ces trois, Βῆτα, Γάμμα, Δέλτα, Aspirantes Φῖ, Χῖ, Θῆτα.

Autrefois ce signe h étoit la marque de l’aspiration, comme il l’est encore en Latin, & dans plusieurs mots de notre langue. On partagea ce signe en deux parties qu’on arrondit ; l’une servit pour l’esprit doux, & l’autre pour l’esprit rude ou âpre. Notre h aspirée n’est qu’un esprit âpre, qui marque que la voyelle qui la suit, ou la consonne qui la précede, doit être accompagnée d’une aspiration. Rhetorica, &c.

En chaque nation, les organes de la parole suivent un mouvement particulier dans la prononciation des mots ; je veux dire, que le même mot est prononcé en chaque pays par une combinaison particuliere des organes de la parole : les uns prononcent du gosier, les autres du haut du palais, d’autres du bout des levres, &c.

De plus, il faut observer que quand nous voulons prononcer un mot d’une autre langue que la nôtre, nous forçons les organes de la parole, pour tâcher d’imiter la prononciation originale de ce mot ; & cet effort ne sert souvent qu’à nous écarter de la véritable prononciation.

De-là il est arrivé que les étrangers voulant faire sentir la force de l’esprit Grec, le méchanisme de leurs organes leur a fait prononcer cet esprit, ou avec trop de force, ou avec trop peu : ainsi au lieu de ἕξ, six, prononcé avec l’esprit âpre & l’accent grave, les Latins ont fait sex ; de ἑπτὰ ils ont fait septem ; d’ἕβδομος, septimus. Ainsi d’ἑστία est venu vesta ; d’ἑστιάδες, vestales ; d’ἕσπερος, ils ont fait vesperus ; d’ὑπὲρ, super ; d’ἅλς, sal ; ainsi de plusieurs autres, où l’on sent que le méchanisme de la parole a amené au lieu de l’esprit un s, ou un v, ou un f : c’est ainsi que de οἶνος on a fait vinum, donnant à l’v consonne un peu du son de l’u voyelle, qu’ils prononçoient ou. (F)

{p. 1:776}

ASTERIQUE §

ASTERIQUE, s. m. terme de Grammaire & d’Imprimerie ; c’est un signe qui est ordinairement en forme d’étoile que l’on met au-dessus ou auprès d’un mot, pour indiquer au lecteur qu’on le renvoye à un signe pareil, après lequel il trouvera quelque remarque ou explication. Une suite de petites étoiles indique qu’il y a quelques mots qui manquent. Ce mot étoit en usage dans le même sens, chez les anciens ; c’est un diminutif de ἀστὴρ, étoile. Isidore en fait mention au premier livre de ses origines. Stella enim ἀστὴρ, groeco sermone dicitur, à quo asteriscus, stellula, est derivatus ; & quelques lignes plus bas, il ajoûte, qu’Aristarque se servoit d’astérique allongé par une petite ligne *-pour marquer les vers d’Homere que les copistes avoient déplacés. Asteriscus cum obelo ; hâc propriè Aristarchus utebatur in iis versibus qui non suo loco positi erant. Isid. ibid.

Quelquefois on se sert de l’astérique pour faire remarquer un mot ou une pensée : mais il est plus ordinaire que pour cet usage, on employe cette marque NB, qui signifie nota benè, remarquez bien. (F)

* L’astérique est un corps de lettre qui entre dans l’assortiment général d’une fonte. Son oeil a la figure qu’on a dit ci-dessus.

AVANT §

{p. 1:859}

Avant (Grammaire) §

AVANT (Grammaire.) préposition qui marque préférence & priorité de tems ou d’ordre, & de rang : il est arrivé avant moi : il faut mettre le sujet de la proposition avant l’attribut : se faire payer avant l’échéances n’appellez personne heureux avant la mort : nous devons servir Dieu, & l’aimer avant toutes choses : la probité & la justice doivent aller avant tout.

M. l’abbé Girard, dans son traité des Synonymes, observe qu’avant est pour l’ordre du tems, & que devant est pour l’ordre des places. Le plûtôt arrivé se place avant les autres ; le plus considérable se met devant eux. On est exposé à attendre devant la porte quand on s’y rend avant l’heure.

Devant marque aussi la présence : il a fait cela devant moi ; au lieu qu’il a fait cela avant moi, marqueroit {p. 1:860}le tems ; sa maison est devant la mienne, c’est-à-dire, qu’elle est placée vis-à-vis de la mienne ; au lieu que si je dis, sa maison est avant la mienne, cela voudra dire que celui à qui je parle arrivera à la maison de celui dont on parle, avant que d’arriver à la mienne.

Avant se prend aussi adverbialement, & alors il est précédé d’autres adverbes ; il a pénétré si avant, bien avant, trop avant, assez avant.

Il faut dire, avant que de partir ou avant que vous partiez. Je sai pourtant qu’il y a des auteurs qui veulent supprimer le que dans ces phrases, & dire avant de se mettre à table, &c. mais je crois que c’est une faute contre le bon usage ; car avant étant une préposition, doit avoir un complément ou régime immédiat ; or une autre préposition ne sauroit être ce complément : je crois qu’on ne peut pas plus dire avant de, qu’avant pour, avant par, avant sur : de ne se met après une préposition que quand il est partitif, parce qu’alors il y a ellipse ; au lieu que dans avant que, ce mot que, hoc quod, est le complément, ou, comme on dit, le régime de la préposition avant ; avant que de, c’est-à-dire, avant la chose de, &c.

Avant que de vous voir, tout flattoit mon envie, dit Quinault, & c’est ainsi qu’ont parlé tous les bons auteurs de son tems, excepté en un très-petit nombre d’occasions ou une syllabe de plus s’opposoit à la mesuré du vers : la poësie a des priviléges qui ne sont pas accordés à la prose.

D’ailleurs, comme on dit pendant que, après que, depuis que, parce que, l’analogie demande que l’on dise avant qu.

Enfin, avant est aussi une préposition inséparable qui entre dans la composition de plusieurs mots. Par préposition inséparable, on entend une préposition qu’on ne peut-séparer du mot avec lequel elle fait un tout, sans changer la signification de ce mot ; ainsi on dit : avant-garde, avant-bras, avant-cour, avant-goût, avant-hier, avant-midi, avant main, avant-propos, avant-quart, avant-train, ce sont les deux roues qu’on ajoûte à celles de derriere ; ce mot est sur-tout en usage en Artillerie : on dit aussi en Architecture, avant-bec ; ce sont les pointes ou épérons qui avancent au-delà des piles des ponts de pierre, pour rompre l’effort de l’eau contre ces piles, & pour faciliter le passage des bateaux. (F)

AUGMENT §

{p. 1:875}

Augment (Grammaire) §

AUGMENT, s. m. terme de Grammaire, qui est surtout en usage dans la grammaire Greque. L’augment n’est autre chose qu’une augmentation ou de lettres ou de quantité ; & cette augmentation se fait au commencement du verbe en certains tems, & par rapport à la premiere personne du présent de l’indicatif, c’est-à-dire, que c’est ce mot-là qui augmente en d’autres tems : par exemple, τύπτω, verbero, voilà la premiere position du mot sans augment ; mais il y a augment en ce verbe à l’imparfait, ἔτυπτον ; au parfait, τέτυφα, au plusqueparfait, ἐτετύφειν, & encore à l’aoriste second ἔτυπον.

Il y a deux sortes d’augment ; l’un est appellé syllabique, c’est-à-dire, qu’alors le mot augmente d’une syllabe ; τύπτω n’a que deux syllabes ; ἔτυπτον qui est l’imparfait en a trois ; ainsi des autres.

L’autre sorte d’augment qui se fait par rapport à la quantité prosodique de la syllabe, est appellé augment temporel, ἐλεύθω, venio ; ἤλευθον, veniebam, où vous voyez que l’é bref est changé en é long, & que l’augment temporel n’est proprement que le changement de la breve en la longue qui y répond. Voyez la Grammaire Greque de P. R.

Ce terme d’augment syllabique, qui n’est en usage que dans la grammaire Greque, devroit aussi être appliqué à la grammaire des langues Orientales où cet augment a lieu.

Il se fait aussi dans la langue Latine des augmentations de l’une & de l’autre espece, sans que le mot d’augment y soit en usage : par exemple, honor au nominatif, honoris au génitif, &c. voilà l’augment syllabique ; v[non reproduit]nio, la premiere breve ; v[non reproduit]ni au prétérit, la premiere longue, voilà l’augment temporel. Il y a aussi un augment syllabique dans les verbes qui redoublent leur prétérit : mordeo, momordi ; cano, cecini. (F)

{p. 1:896}

AUTOGRAPHE §

AUTOGRAPHE, s. m. (Gramm.) Ce mot est composé de αὐτὸς, ipse, & de γράφω, scribo. L’autographe est donc un ouvrage écrit de la main de celui qui l’a composé, ab ipso autore scriptum. Comme si nous avions les épîtres de Ciceron en original. Ce mot est un terme dogmatique ; une personne du monde ne dira pas : J’ai vu chez M. le C. P. les autographes des lettres de Mde de Sévigné, au lieu de dire les originaux, les lettres mêmes écrites de la main de cette dame. (F)

{p. 1:903}

AUXILIAIRE §

AUXILIAIRE, adj. (Grammaire.) ce mot vient du Latin auxiliaris, & signifie qui vient au secours. En terme de Grammaire, on appelle verbes auxiliaires le verbe être, & le verbe avoir, parce qu’ils aident à conjuguer certains tems des autres verbes, & ces tems sont appellés tems composés.

Il y a dans les verbes des tems qu’on appelle simples, c’est lorsque la valeur du verbe est énoncée en un seul mot, j’aime, j’aimois, j’aimerai, &c.

Il y a encore les tems composés, j’ai aimé, j’avois aimé, j’aurois aimé, &c. ces tems sont énoncés en deux mots.

Il y a même des tems doublement composés, qu’on appelle sur-composés, c’est lorsque le verbe est énoncé par trois mots ; quand il a eu dîné, j’aurois été aimé, &c.

Plusieurs de ces tems, qui sont composés ou surcomposés en François, sont simples en Latin, sur-tout à l’actif amavi, j’ai aimé, &c. Le François n’a point de tems simples au passif ; il en est de même en Espagnol, en Italien, en Allemand & dans plusieurs autres langues vulgaires. Ainsi quoiqu’on dise en Latin, en un seul mot, amor, amaris, amatur, on dit en François, je suis aimé, &c. en Espagnol, soy amado, je suis aimé ; ares amado, tu es aimé ; es amado, il est aimé, &c. en Italien, sono amato, sei amato, è amato.

Les verbes passifs des Latins ne sont composés qu’aux préterits & aux autres tems qui se forment du participe passé, amatus sum vel fui, j’ai été aimé ; amatus ero vel fuero, j’aurai été aimé ; on dit aussi à l’actif, amatum ire, qu’il aimera, ou qu’il doit aimer, & au passif, amatum iri, qu’il sera, ou qu’il doit être aimé ; amatum est alors un nom indéclinable, ire ou iri ad amatum. Voyez Supin.

Cependant on ne s’est point avisé en Latin de donner en ces occasions le nom d’auxiliaire au verbe sum, ni à habeo, ni à ire, quoiqu’on dise habeo persuasum, & que César ait dit misit copias quas habebat paratas, habere grates, fidem, mentionem, odium, &c.

Notre verbe devoir ne sert-il pas aussi d’auxiliaire aux autres verbes par métaphore, ou par extension, pour signifier ce qui arrivera ; je dois aller demain à Versailles, je dois recevoir, &c. il doit partir, il doit arriver, &c.

Le verbe faire a souvent aussi le même usage, faire voir, faire part, faire des complimens, faire honte, faire peur, faire pitié, &c.

Je crois qu’on n’a donné le nom d’auxiliaire à être & à avoir, que parce que ces verbes étant suivis d’un nom verbal, deviennent équivalens à un verbe simple des Latins, veni, je suis venu ; c’est ainsi que parce que propter est une préposition en Latin, on a mis aussi notre à cause au rang des prépositions françoises, & ainsi de quelques autres.

Pour moi je suis persuadé qu’il ne faut juger de la nature des mots, que relativement au service qu’ils rendent dans la langue où ils sont en usage, & non par rapport à quelqu’autre langue, dont ils sont l’équivalent ; ainsi ce n’est que par périphrase ou circonlocution que je suis venu est le préterit de venir. Je est le sujet ; c’est un pronom personnel : suis est seul le verbe à la premiere personne du tems présent je suis actuellement : venu est un participe ou adjectif verbal, qui signifie une action passée, & qui la signifie adjectivement comme arrivée, au lieu que avenement la signifie substantivement & dans un sens abstrait ; ainsi il est venu, c’est-à-dire, il est actuellement celui qui est venu, comme les Latins disent venturus est, il est actuellement celui qui doit venir. J’ai aimé, le verbe n’est que ai, habeo ; j’ai est dit alors par figure, par métaphore, par similitude. Quand nous disons, j’ai un livre, &c. j’ai est au propre, & nous tenons le même langage par comparaison, lorsque nous nous servons de termes abstraits ; ainsi nous disons, j’ai aimé, comme nous disons j’ai honte, j’ai peur, j’ai envie, j’ai soif, j’ai faim, j’ai chaud, j’ai froid ; je regarde donc alors aimé comme un véritable nom substantif abstrait & métaphysique, qui répond à amatum, amatu des Latins, quand ils disent amatum ire, aller au sentiment d’aimer, ou amatum iri, l’action d’aller au sentiment d’aimer, être faite, le chemin d’aller au sentiment d’aimer, être pris, viam iri ad amatum ; or comme en Latin amatum, amatu, n’est pas le même mot qu’amatus ; a, tum, de même aimé, dans j’ai aimé, n’est pas le même mot que dans je suis aimé ou aimée ; le premier est actif, j’ai aimé, au lieu que l’autre est passif, je suis aimé ; ainsi quand un officier dit, j’ai habillé mon régiment, mes troupes ; habillé est un nom abstrait pris dans un sens actif, au lieu que quand il dit, les troupes que j’ai habillées, habillées est un pur adjectif participe qui est dit dans le {p. 1:904}sens que paratas, dans la phrase ci-dessus, copias quas habebat paratas. César.

Ainsi, il me semble que nos Grammaires pourroient bien se passer du mot d’auxiliaire, & qu’il suffiroit de remarquer en ces occasions le mot qui est verbe, le mot qui est nom, & la périphrase qui équivaut au mot simple des Latins. Si cette précision paroît trop recherchée à certaines personnes, du moins elles n’y trouveront rien qui les empêche de s’en tenir au train commun, ou plûtôt à ce qu’elles savent déjà.

Ceux qui ne savent rien ont bien plus de facilité à apprendre bien, que ceux qui déjà savent mal.

Nos Grammairiens, en voulant donner à nos verbes des tems qui répondissent comme en un seul mot aux tems simples des Latins, ont inventé le mot de verbe auxiliaire : c’est ainsi qu’en voulant assujettir les langues modernes à la méthode Latine, ils les ont embarrassées d’un grand nombre de préceptes inutiles, de cas, de déclinaisons & autres termes qui ne conviennent point à ces langues, & qui n’y auroient jamais été reçûs si les Grammairiens n’avoient pas commencé par l’étude de la langue Latine. Ils ont assujetti de simples équivalens à des regles étrangeres : mais on ne doit pas régler la Grammaire d’une langue par les formules de la Grammaire d’une autre langue.

Les regles d’unc langue ne doivent se tirer que de cette langue même. Les langues ont précédé les Grammaires, & celles-ci ne doivent être formées que d’observations justes tirées du bon usage de la langue particuliere dont elles traitent. (F)

{p. 2:1}

B §

B, s. m. (Gramm.) c’est la seconde lettre de l’alphabet dans la plûpart des langues, & la premiere des consonnes.

Dans l’alphabet de l’ancien Irlandois, le b est la premiere lettre, & l’a en est la dix-septieme.

Les Ethiopiens ont un plus grand nombre de lettres que nous, & n’observent pas le même ordre dans leur alphabet.

Aujourd hui les maîtres des petites écoles, en apprenant à lire, font prononcer be, comme on le prononce dans la derniere syllabe de tom-be, il tombe : ils font dire aussi, avec un e muet, de, fe, me, pe ; ce qui donne bien plus de facilité pour assembler ces lettres avec celles qui les suivent. C’est une pratique que l’auteur de la Grammaire générale du P. R. avoit conseillée il y a cent ans, & dont il parle comme de la voie la plus naturelle pour montrer à lire facilement en toutes sortes de langues ; parce qu’on ne s’arrête point au nom particulier que l’on a donné à la lettre dans l’alphabet, mais on n’a égard qu’au son naturel de la lettre, lorsqu’elle entre en composition avec quelqu’autre.

Le b étant une consonne, il n’a de son qu’avec une voyelle : ainsi quand le b termine un mot, tels que Achab, Joab, Moab, Oreb, Job, Jacob, après avoir formé le b par l’approche des deux levres l’une contre l’autre, on ouvre la bouche & on pousse autant d’air qu’il en faut pour faire entendre un e muet, & ce n’est qu’alors qu’on entend le b. Cet e muet est beaucoup plus foible que celui qu’on entend dans syllabe, Arabe, Eusebe, globe, robbe. V. Consonne.

Les Grecs modernes, au lieu de dire alpha, beta, disent alpha, vita : mais il paroît que la prononciation qui étoit autrefois la plus autorisée & la plus générale, étoit de prononcer beta.

Il est peut-être arrivé en Grece à l’égard de cette lettre, ce qui arrive parmi nous au b : la prononciation autorisée est de dire be ; cependant nous avons des provinces où l’on dit ve Voici les principales raisons qui font voir qu’on doit prononcer beta.

Eusebe, au livre X. de la Préparation évangélique, ch. vj. dit que l’alpha des Grees vient de l’aleph des Hébreux, & que beta vient de beth : or il est évident qu’on ne pourroit pas dire que vita vient de beth, sur-tout étant certain que les Hébreux ont toûjours prononcé beth.

Eustathe dit que βῆ, βῆ, est un son semblable au bêlement des moutons & des agneaux, & cite ce vers d’un ancien :

Is satuus perinde ac ovis be, be dicens incedit.

Saint Augustin, au liv. II. de Doct. christ. dit que ce mot & ce son beta est le nom d’une lettre parmi les Grecs ; & que parmi les Latins, beta est le nom d’une herbe : & nous l’appellons encore aujourd’hui bete ou bete-rave.

Juvenal a aussi donné le même nom à cette lettre :

Hoc discunt omnes ante alpha & beta puella.

Belus, pere de Ninus, roi des Assyriens, qui fut adoré comme un dieu par les Babyloniens, est appellé Βῆλος, & l’on dit encore la statue de Beel.

Enfin le mot alphabetum dont l’usage s’est conservé jusqu’à nous, fait bien voir que beta est la véritable prononciation de la lettre dont nous parlons.

On divise les lettres en certaines classes, selon les parties des organes de la parole qui servent le plus à les exprimer ; ainsi le b est une des cinq lettres qu’on appelle labiales, parce que les levres sont principalement employées dans la prononciation de ces cinq lettres, qui sont b, p, m, f, v.

Le b est la foible du p : en serrant un peu plus les levres, on fait p de b, & fe de ve ; ainsi il n’y a pas lieu de s’étonner si l’on trouve ces lettres l’une pour l’autre. Quintilien dit que quoique l’on écrive {p. 2:2}obtinuit, les oreilles n’entendent qu’un p dans la prononciation, optinuit : c’est ainsi que de scribo on fait scripsi.

Dans les anciennes inseriptions on trouve apsens pour absens, pleps pour plebs, poplicus pour publicus, &c.

Cujas fait venir aubaine ou aubene d’advena, étranger, par le changement de v en b : d’autres disent aubains quasi alibi nati. On trouve berna au lieu de verna.

Le changement de ces deux lettres labiales v, b, a donné lieu à quelques jeux de mots, entr’autres à ce mot d’Aurélien, au sujet de Bonose qui passoit sa vie à boire : Natus est non ut vivat, sed ut bibat. Ce Bonose étoit un capitaine originaire d’Espagne ; il se fit proclamer empereur dans les Gaules sur la fin du IIIe. siecle. L’empereur Probus le fit pendre, & l’on disoit, c’est une bouteille de vin qui est pendue.

Outre le changement du b en p ou en v, on trouve aussi le b changé en f ou en φ, parce que ce sont des lettres labiales ; ainsi de βρέμω est venu fremo, & au lieu de sibilare on a dit sifilare, d’où est venu notre mot siffler. C’est par ce changement réciproque que du grec ἄμφω les Latins ont fait ambo.

Plutarque remarque que les Lacédémoniens changeoient le φ en b ; qu’ainsi ils prononçoient Bilippe au lieu de Philippe.

On pourroit rapporter un grand nombre d’exemples pareils de ces permutations de lettres ; ce que nous venons d’en dire nous paroît suffisant pour faire voir que les réflexions que l’on fait sur l’étymologie, ont pour la plûpart un fondement plus solide qu’on ne le croit communément.

Parmi nous les villes où l’on bat monnoie, sont distinguées les unes des autres par une lettre qui est marquée au bas de l’écu de France. Le B fait connoître que la piece de monnoie a été frappée à Roüen.

On dit d’un ignorant, d’un homme sans lettres, qu’il ne sait ni a ni b. Nous pouvons rapporter ici à cette occasion, l’épitaphe que M. Menage fit d’un certain abbé :

Ci-dessous git monsieur l’abbé
Qui ne savoit ni a ni b ;
Dieu nous en doint bientôt un autre
Qui sache au moins sa patenôtre.
(F)

B, chez les Grecs & chez les Romains, étoit une lettre numérale qui signifioit le nombre deux quand elle étoit figurée simplement ; & avec un accent dessous b, elle marquoit deux mille chez les Grecs.

B, dans les inscriptions, signifie quelquefois binus. On y trouve bixit pour vixit, berna pour verna ; parce que les anciens, comme on l’a dit plus haut, employoient souvent le b pour l’v consonne.

Les Egyptiens dans leurs hiéroglyphes, exprimoient le b par la figure d’une brebis, à cause de la ressemblance qu’il y a entre le bêlement de cet animal & le son de la lettre b. (G)

BAILLEMENT §

{p. 2:17}

Baillement §

Baillement, s. m. ce mot est aussi un terme de Grammaire ; on dit également hiatus : mais ce dernier est latin. Il y a bâillement toutes les fois qu’un mot terminé par une voyelle, est suivi d’un autre qui commence par une voyelle, comme dans il m’obligea à y aller ; alors la bouche demeure ouverte entre les deux voyelles, par la nécessité de donner passage à l’air qui forme l’une, puis l’autre sans aucune consonne intermédiaire ; ce concours de voyelles est plus pénible à exécuter pour celui qui parle, & par conséquent moins agréable à entendre pour celui qui écoute ; au lieu qu’une consonne faciliteroit le passage d’une voyelle à l’autre. C’est ce qui a fait que dans toutes les langues, le méchanisme de la parole a introduit ou l’elision de la voyelle du mot précédent, ou une consonne euphonique entre les deux voyelles.

L’élision se pratiquoit même en prose chez les Romains.

« Il n’y a personne parmi nous, quelque grossier qu’il soit, dit Cicéron, qui ne cherche à éviter le concours des voyelles, & qui ne les réunisse  »

dans l’occasion. Quod quidem latina lingua sie observat, nemo ut tam rusticus sit, quin vocales nolit conjungere. Cic. Orator. n. 150. Pour nous, excepté avec quelques monosyllabes, nous ne faisons usage de l’élision que lorsque le mot suivi d’une voyelle est terminé par un e muet ; par exemple, une sincere amitié, on prononce sincer-amitié. On élide aussi l’i de si en si il, qu’on prononce s’il ; on dit aussi m’amie dans le style familier, au lieu de ma amie ou mon amie : nos peres disoient m’amour.

Pour éviter de tenir la bouche ouverte entre deux voyelles, & pour se procurer plus de facilité dans la prononciation, le méchanisme de la parole a introduit dans toutes les langues, outre l’élision, l’usage des lettres euphoniques, & comme dit Cicéron, on a sacrifié les regles de la Grammaire à la facilité de la prononciation : Consuetudini auribus indulgenti libenter obsequor…. Impetratum est à consuetudine ut peccare suavitatis causâ liceret. Cicer. Orator. n. 158. Ainsi nous disons mon ame, mon épée, plûtôt que ma ame, ma épée. Nous mettons un t euphonique dans y a-t-il, dira-t-on ; & ceux qui au lieu du tiret ou trait d’union mettent une apostrophe après le t, font une faute : l’apostrophe n’est destinée qu’à marquer la suppression d’une voyelle, or il n’y a point ici de voyelle élidée ou supprimée.

Quand nous disons si l’on au lieu de si on, l’ n’est point alors une lettre euphonique, quoiqu’en dise M. l’abbé Girard, tom. I. p. 344. On, est un abrégé de homme ; on dit l’on comme on dit l’homme. On m’a dit, c’est-à-dire, un homme, quelqu’un m’a dit. On, marque une proposition indéfinie, individuum vagum. Il est vrai que quoiqu’il soit indifférent pour le sens de dire on dit ou l’on dit, l’un doit être quelquefois préferé à l’autre, selon ce qui précede ou ce qui suit, c’est à l’oreille à le décider ; & quand elle préfere l’on au simple on, c’est souvent par la raison de l’euphonie, c’est-à-dire par la douceur qui résulte à l’oreille de la rencontre de certaines syllabes. Au reste ce mot euphonie est tout grec, eὖ bien, & φωνὴ, son.

En grec le ν, qui répond à notre n, étoit une lettre euphonique, sur-tout après l’ε & l’ι : ainsi au lieu de dire εἴκοσι ἄνδρες, viginti viri, ils disent εἴκοσιν ἄνδρες, sans mettre ce, entre les deux mots.

Nos voyelles sont quelquefois suivies d’un son nasal, qui fait qu’on les appelle alors voyelles nasales. Ce son nasal est un son qui peut être continué, ce qui est le caractere distinctif de toute voyelle : ce son nasal laisse donc la bouche ouverte ; & quoiqu’il soit marqué dans l’écriture par un n, il est une véritable voyelle : & les poëtes doivent éviter de le faire suivre par un mot qui commence par une voyelle, à moins que ce ne soit dans les occasions où l’usage a introduit un n euphonique entre la voyelle nasale & celle du mot qui suit.

Lorsque l’adjectif qui finit par un son nasal est suivi d’un substantif qui commence par une voyelle, alors on met l’n euphonique entre les deux, du moins dans la prononciation ; par exemple, un-n-enfant, bon-n-homme, commun-n-accord, mon-n-ami. La particule on est aussi suivie de l’n euphonique, on-n-a. Mais si le substantif précede, il y a ordinairement un baillement ; un écran illuminé, un tyran odieux, un entretien honnête, une citation équivoque, un parfum incommode ; on ne dira pas un tyran-n-odieux, un entretien n-honnête, &c. On dit aussi un bassin à barbe, & non un bassin-n-à barbe. Je sai bien que ceux qui déclament des vers où le poëte n’a pas connu ces voyelles nasales, ajoûtent l’n euphonique, croyant que cette n est la consonne du mot précédent : un peu d’attention les détromperoit : car, prenez-y-garde, quand vous dites il est bon-n-homme, bon-n-ami, vous prononcez bon & ensuite-n-homme,-n-ami. Cette prononciation est encore plus desagréable avec les diphthongues nasales, comme dans ce vers d’un de nos plus beaux opera :

Ah ! j’attendrai long-tems, la nuit est loin encore ; où l’acteur pour éviter le bâillement prononce loin-n-encore, ce qui est une prononciation normande. {p. 2:18}

Le b & le d font aussi des lettres euphoniques. En latin ambire est composé de l’ancienne préposition am, dont on se servoit au lieu de circùm, & de ire ; or comme am étoit en latin une voyelle nasale, qui étoit même élidée dans les vers, le b a été ajoûté entre am & ire, euphonia causâ.

On dit en latin prosum, prosumus, profui ; ce verbe est composé de la préposition pro, & de sum : mais si après pro le verbe commence par une voyelle, alors le méchanisme de la parole ajoûte un d, prosum, prod-es, pro-d-est, pro-d-eram, &c. On peut faire de pareilles observations en d’autres langues ; car il ne faut jamais perdre de vûe que les hommes sont par-tout des hommes, & qu’il y a dans la nature uniformité & varieté. (F)

{p. 2:70}

BARBARISME §

BARBARISME, s. m. (terme de Gramm.) le barbarisme est un des principaux vices de l’élocution.

Ce mot vient de ce que les Grecs & les Romains appelloient les autres peuples barbares, c’est-à-dire, étrangers ; par conséquent tout mot étranger mêlé dans la phrase greque ou latine étoit appellé barbarisme. Il en est de même de tout idiotisme ou façon de parler, & de toute prononciation qui a un air étranger ; par exemple, un Anglois qui diroit à Versailles, est pas le roi allé à la chasse, pour dire le roi n’est-il pas allé à la chasse ? ou je suis sec, pour dire j’ai soif, feroit autant de barbarismes par rapport au françois.

Il y a aussi une autre espece de barbarisme ; c’est lorsqu’à la vérité le mot est bien de la langue, mais qu’il est pris dans un sens qui n’est pas autorisé par l’usage de cette langue, ensorte que les naturels du pays sont étonnés de l’emploi que l’étranger fait de ce mot : par exemple, nous nous servons au figuré du mot d’entrailles, pour marquer le sentiment tendre que nous avons pour autrui ; ainsi nous disons il a de bonnes entrailles, c’est-à-dire, il est compatissant. Un étranger écrivant à M. de Fenelon, archevêque de Cambrai, lui dit : Mgr, vous avez pour moi des boyaux de pere. Boyaux ou intestins pris en ce sens, sont un barbarisme, parce que selon l’usage de notre langue nous ne prenons jamais ces mots dans le sens figuré que nous donnons à entrailles.

Ainsi il ne faut pas confondre le barbarisme avec le solécisme ; le barbarisme est une élocution étrangere, au lieu que le solécisme est une faute contre la régularité de la construction d’une langue ; faute que les naturels du pays peuvent faire par ignorance ou par inadvertance, comme quand ils se trompent dans le genre des noms ou qu’ils font quelqu’autre faute contre la syntaxe de leur langue.

Ainsi on fait un barbarisme, 1°. en disant un mot qui n’est point du dictionnaire de la langue. 2°. En prenant un mot dans un sens différent de celui qu’il a dans l’usage ordinaire, comme quand on se sert d’un adverbe comme d’une préposition ; par exemple, il arrive auparavant midi, au lieu de dire avant midi. 3°. Enfin en usant de certaines façons de parler, qui ne sont en usage que dans une autre langue.

Au lieu que le solécisme regarde les déclinaisons, les conjugaisons, & la syntaxe d’une langue, 1°. les déclinaisons, par exemple, les émails au lieu de dire les émaux : 2°. les conjugaisons, comme si l’on disoit il allit pour il alla : 3°. la syntaxe, par exemple, je n’ai point de l’argent, pour je n’ai point d’argent.

J’ajoûterai ici un passage tiré du IVe livre ad Herennium, ouvrage attribué à Cicéron : La latinité, dit l’auteur, consiste à parler purement, sans aucun vice dans l’élocution.

« Il y a deux vices qui empêchent qu’une phrase ne soit latine, le solécisme & le barbarisme ; le solécisme, c’est lorsqu’un mot n’est pas bien construit avec les autres mots de la phrase ; & le barbarisme, c’est quand on trouve dans une phrase un mot qui ne devoit pas y paroître, selon l’usage reçû  ».

Latinitas est quoe sermonem purum conservat, ab omni vitio remotum. Vitia in sermone, quominus is latinus sie, duo possunt esse ; solecismus & barbarismus. Solecismus est, cum verbis pluribus consequens verbum superiori non accommodatur. Barbarismus est cum verbum aliquod vitiose effertur.

Rhetoricorum ad Herenn. Lib. IV. cap. xij
(F)

BAT §

{p. 2:131}

Bat (Grammaire) §

BAT, BATTOLOGIE, BUTUBATA, (Gram.) En expliquant ce que c’est que battologie, nous ferons entendre les deux autres mots.

Battologie, subst. f. c’est un des vices de l’élocution ; c’est une multiplicité de paroles qui ne disent rien ; c’est une abondance stérile de mots vuides de sens, inane multiloquium. Ce mot est Grec, βαττολογία, inanis eorundem repetitio ; & βαττολογέω, verbosus sum. Au ch. vj. de S. Matthieu, v. 7. Jesus-Christ nous défend d’imiter les payens dans nos prieres, & de nous étendre en longs discours & en vaines répétitions des mêmes paroles. Le Grec porte, μὴ βαττολογήσητε, c’est-à-dire, ne tombez pas dans la battologie ; ce que la vulgate traduit par nolite multum loqui.

A l’égard de l’étymologie de ce mot, Suidas croit qu’il vient d’un certain Battus, poëte sans génie, qui répétoit toûjours les mêmes chansons.

D’autres disent que ce mot vient de Battus, roi de Libye, fondateur de la ville de Cyrene, qui avoit ; dit-on, une voix frêle & qui bégayoit : mais quel rapport y a t-il entre la battologie & le bégayement ?

On fait aussi venir ce mot d’un autre Battus, pasteur, dont il est parlé dans le II. livre des Métamorphoses d’Ovide, v. 702. qui répondit à Mercure : sub illis montibus, inquit, erant, & erant sub montibus illis. Cette réponse qui répete à-peu-près deux fois la même chose, donne lieu de croire qu’Ovide adoptoit cette étymologie. Tout cela me paroît puérile. Avant qu’il y eût des princes, des poëtes, & des pasteurs appellés Battus, & qu’ils fussent assez connus pour donner lieu à un mot tiré de quelqu’un de leurs défauts, il y avoit des diseurs de rien ; & cette maniere de parler vuide de sens, étoit connue & avoit un nom ; peut-être étoit-elle déjà appellée battologie. Quoi qu’il en soit, j’aime mieux croire que ce mot a été formé par onomatopée de bath, espece d’interjection en usage quand on veut faire connoître que ce qu’on nous dit n’est pas raisonnable, que c’est un discours déplacé, vuide de sens : par exemple, si l’on nous demande qu’a-t-il dit ? nous répondons bath, rien ; patipata. C’est ainsi que dans Plaute, (Pseudolus, act. I. sc. 3.) Calidore dit : quid opus est ? à quoi bon cela ? Pseudolus répond : Potin aliam rem ut cures ? vous plaît-il de ne vous point mêler de cette affaire ? ne vous en mettez point en peine, laissez-moi faire. Calidore replique at… mais… Pseudolus l’interrompt en disant bat : comme nous dirions ba, ba, ba, discours inutile, vous ne savez ce que vous dites.

Au lieu de notre patipata, où le p peut aisément être venu du b, les Latins disoient butubata, & les Hébreux [non reproduit]bitutote, pour répondre à une façon de parler futile. Festus dit que Noevius appelle butubata ce qu’on dit des phrases vaines qui n’ont point de sens, qui ne méritent aucune attention : butubata Noevius pro nugatoriis posuit, hoc est nullius dignationis. Scaliger croit que le mot de butubata est composé de quatre monosyllabes, qui font fort en usage parmi les enfans, les nourrices & les imbéciles ; savoir bu, tu, ba, ta : bu, quand les enfans demandent à boire ; ba ou pa, quand ils demandent à manger ; ta ou tatam, quand ils demandent leur pere, où le t se change facilement en p ou en m, maman : mots qui étoient aussi en usage chez les Latins, an témoignage de Varon & de Caton ; & pour le prouver, voici l’autorité de Nonius Marcellus au mot buas. Buas, potionem positam parvulorum. Var. Cato, vel de liberis educandis. Cum cibum ac potionem buas, ac papas docent & matrem mammam, & patrem tatam. (F)

{p. 2:391}

BRACHYGRAPHIE §

BRACHYGRAPHIE, s. f. (Gram.) c’est-à-dire, l’art d’écrire par abréviations : ce mot est composé de βραχὺς, brevis, & de γράφω, scribo. Ces abréviations étoient appellées notoe ; & ceux qui en faisoient profession, notarii. Gruter nous en a conservé un recueil qu’il a fait graver à la fin du second tome de ses inscriptions, notoe Tironis ac Senecoe. Ce Tiron étoit un affranchi de Ciceron, dont il écrivit l’histoire ; il étoit très-habile à écrire en abregé.

Cet art est très-ancien : ces scribes écrivoient plus vîte que l’orateur ne parloit ; & c’est ce qui a fait dire à David, Lingua mea calamus scriboe velociter scribentis. Ps. 44.

« Ma langue est comme la plume d’un écrivain qui écrit vîte  ».

Quelque vîte que les paroles soient prononcées, dit Martial, la main de ces scribes sera encore plus prompte : à peine votre langue finit-elle de parler, que leur main a déjà tout écrit.

Currant verba licet, manus est velocior illis :
Vix dum lingua tuum, dextra peregit opus.
Mart. épig.

Manilius parlant des enfans qui viennent au monde sous le signe de la vierge, dit :

Hic est scriptor erit velox, cui littera verbum est,
Quique notis linguam superet, cursimque loquentis
Excipiat longas, nova per compendia voces.
Manil. Aston. lib. IV. v. 197.

C’est par de semblables expédiens, que certains scribes que nous avons eus à Paris, suivoient en écrivant nos plus habiles prédicateurs ; & ce fut par ce moyen, que parut, il y a environ trente ans, une édition des sermons du P. Mabillon. (F)

{p. 2:472}

BYTTE §

BYTTE, (Géog.) île de la mer d’Allemagne, près de celle de Falster.

B Z O, (Géog.) ville d’Afrique, au royaume de Maroc.

[image non reproduite]

{p. 2:473}

[image non reproduite]

Le C, c, (Gram.) est la troisieme lettre de notre alphabet. La figure de cette lettre nous vient des Latins. Elle a aujourd’hui un son doux devant l’e & devant l’i ; on prononce alors le c comme un s, ce, ci, comme se, si ; ensorte qu’alors on pourroit regarder le c, comme le sigma des Grecs, tel qu’il se voit souvent, surtout dans les inscriptions, avec la figure de notre C capital, taic hmepaic (Gruter, tome I. pag. 70) c’est-à-dire, tais emerais ; & au tome II. pag. 1020. on lit une ancienne inscription qui se voit à Alexandrie sur une colonne, ΔΗΜΟΚΡΑΤΗϹ ΠΕΡΙΚΛΙΤΟϹ ΑΡΧΙΤΕΚΤΟϹ, Democrates periclitos architectos, Democrates illustre architecte. Il y a un très-grand nombre d’exemples du sigma ainsi écrit, sur-tout en lettres majeures ou capitales ; car en lettres communes le sigma s’écrit ainsi σ au commencement & au milieu des mots, & ainsi ς à la fin des mots. A l’égard de la troisieme figure du sigma, elle est précisement comme notre c dans les lettres capitales, & elle est en usage au commencement, au milieu, & à la fin des mots : mais dans l’écriture commune on recourbe la pointe inférieure du c, comme si on ajoûtoit une virgule au c : en voici la figure Ϛ.

Ainsi il paroît que le c doux n’est que le sigma des Grecs ; & il seroit à souhaiter que le c eût alors un caractere particulier qui le distinguât du c dur ; car lorsque le c est suivi d’un a, d’un o, ou d’un u, il a un son dur ou sec, comme dans canon, cabinet, cacenat, coffre, Cologne, colombe, copiste, curiosité, cuvette, &c. Alors le c n’est plus la même lettre que le c doux, quoiqu’il paroisse sous la même figure ; c’est le cappa des Grecs, K κ, dont on a retranché la premiere partie ; c’est le q des Latins écrit sans u, ainsi qu’on le trouve en quelques anciens : pronunciandum q latinum sine u, quod hoe voces ostendunt, punicè qalam, κάλαμος, calamus, qane, κάννα, canna, (Angeli Canisil Ἑλληνισμὸς. Parisiis, 1578, pag. 31.

En bas-Breton on écrit aussi le q sans u, ê qeve[non reproduit], envers ; qen, qer, tant, tellement. Le q sans u est le cappa des Grecs, qui a les mêmes regles & le même son. (Grammaire Françoise Celtique, à Vannes 1738.)

S’il arrive que par la raison de l’étymologie on conserve le c dans l’écriture devant a, o, u ; que dans la prononciation on donne le son doux au c, comme quand on écrit il prononça, François, conçu, reçu, &c. à cause de prononcer, France, concevoir, recevoir, &c. alors on met sous le c une petite marque qu’on appelle cédille, ce qui pourroit bien être le même sigma dont nous avons déjà parlé, qui en lettre commune s’écrit ainsi ς, ςω, so, ensorte que la petite queue de ce sigma pourroit bien être notre cédille.

Depuis que l’auteur du bureau typographique a mis en usage la méthode dont on parle au chapitre vj. de la Grammaire générale de P. R. les maîtres qui montrent aujourd’hui à lire, à Paris, donnent une double dénomination au c ; ils l’appellent ce devant e & devant i, ainsi en faisant épeler ils font dire ce, e, ce : ce, i, ci.

A l’égard du c dur ou sec, ils l’appellent ke ou que ; ainsi pour faire épeler cabane, ils font dire ke, a, ca ; be, a, ba, caba ; ne, e, ne, ca-ba-ne ; car aujourd’hui on ne fait que joindre un e muet à toutes les consonnes ; ainsi on dit be, ce, de, fe, me, re, te, se, ve ; & jamais effe, emme, enne, erre, esse. Cette nouvelle dénomination des lettres facilite extrèmement la lecture, parce qu’elle fait assembler les lettres avec bien plus de facilité. On lit en vertu de la dénomination qu’on donne d’abord à la lettre.

Il n’y a donc proprement que le e dur qui soit le kappa des Grecs κ, dont on a retranché la premiere partie. Le c garde ce son dur après une voyelle & devant une consonne ; dicter, effectif.

Le c dur & le q sans u ne sont presque qu’une même lettre : il y a cependant une différence remarquable dans l’usage que les Latins ont fait de l’une & de l’autre de ces lettres, lorsqu’ils ont voulu que la voyelle qui suit le q accompagné de l’u, ne fît qu’une même syllabe ; ils se sont servis de qu ; ainsi ils ont écrit, aqua, qui, quiret, reliquum, &c. mais lorsqu’ils ont eu besoin de diviser cette syllabe, ils ont employé le c au lieu de notre trema ; ainsi on trouve dans Lucrece a-cu-a en trois syllabes, au lieu de aqua en deux syllabes ; de même ils ont écrit qui monosyllabe au nominatif, au lieu qu’ils écrivoient cu-i dissyllabe au datif. On trouve aussi dans Lucrece cui-ret, pour quiret ; relicu-um, pour reliquum.

Il faut encore observer le rapport du c au g. Avant que le caractere g eût été inventé chez les Latins, le c avoit en plusieurs mots la prononciation du g, ce fut ce qui donna lieu à Sp. Carvilius, au rapport de Terentius Scaurus, d’inventer le g pour distinguer ces deux prononciations : c’est pourquoi Diomede, lib. II. cap. de litterâ, appelle le g lettre nouvelle.

Quoique nous ayons un caractere pour le c, & un autre pour le g, cependant lorsque la prononciation du c a été changée en celle du g, nous avons conservé le c dans notre orthographe, parce que les yeux s’étoient accoûtumés à voir le c en ces mots-là : ainsi nous écrivons toûjours Claude, Cicogne, second, secondement, seconder, secret, quoique nous prononçions Glaude, Cigogne, segond, segondement, segonder : mais on prononce secret, secretement, secrétaire.

Les Latins écrivoient indifféremment vicesimus ou vigesimus ; Gaius ou Caius ; Gneius pour Cneius.

Pour achever ce qu’il y a à dire sur ce rapport du c au g, je ne puis mieux faire que de transcrire ici ce que l’auteur de la méthode Latine de P. R. a recueilli à ce sujet, p. 647.

« Le g n’est qu’une diminution du c, au rapport de Quintilien ; aussi ces deux lettres ont-elles grande affinité ensemble, puisque de κυβερι ήτης nous faisons gubernator ; de κλέος, gloria ; de agere, actum ; de nec-otium, negotium : & Quintilien témoigne que dans Gaius, Gneius, on ne distinguoit pas si c’etoit un c ou un g : c’est de-là qu’est venu que de centum on a formé quadringenti, quingenti, septengenti, &c. de porricere qui est demeuré en usage dans les sacrifices, on a fait porrigere ; & semblables.

On croit que le g n’a été inventé qu’après la premiere guerre de Carthage, parce qu’on trouve toûjours le c pour le g dans la colonne appellée rostrata, qui fut élevée alors en l’honneur de Duilius, consul, & qui se voit encore à Rome au capitole ; on y lit : macistratos leciones pucnando copias Cartaciniensis : ce que l’on ne peut bien entendre si l’on ne prend le c dans la prononciation du k. Aussi est-il à remarquer que Suidas parlant du croissant que les sénateurs portoient sur leurs souliers, l’appelle τὸ Ῥωμαϊκὸν κάππα ; faisant assez voir par-là que le c & le k passoient pour une même chose, comme en effet ils n’étoient point différens dans la prononciation ; car au lieu qu’aujourd’hui nous {p. 2:474}adoucissons beaucoup le c devant l’e & devant l’i, ensorte que nous prononçons Cicero comme s’il y avoit Sisero ; eux au contraire prononçoient le c en ce mot & en tous les autres, de même que dans caput & dans corpus, kikero ».

Cette remarque se confirme par la maniere dont on voit que les Grecs écrivoient les mots Latins où il y avoit un c, sur-tout les noms propres, Coesar, Καῖσαρ ; Cicero, Κικέρων, qu’ils auroient écrit Σισέρων, s’ils avoient prononcé ce mot comme nous le prononçons aujourd’hui.

Voici encore quelques remarques sur le c.

Le c est quelquefois une lettre euphonique, c’est-à-dire mise entre deux voyelles pour empêcher le bâillement ou hiatus ; si-c-ubi, au lieu de si-ubi, si en quelque part, si en quelque endroit ; nun-c-ubi, pour num-ubi ? est-ce que jamais ? est-ce qu’en quelque endroit ?

Quelques auteurs ont cru que le c venoit du chaph des Hébreux, à cause que la figure de cette lettre est une espece de quarré ouvert par un côté ; ce qui fait une sorte de c tourné à gauche à la maniere des Hébreux : mais le chaph est une lettre aspirée, qui a plus de rapport au χ, chi, des Grecs qu’à notre c.

D’ailleurs, les Latins n’ont point imité les caracteres Hébreux. La lettre des Hébreux dont la prononciation répond davantage au κάππα & à notre c, c’est le kouph dont la figure n’a aucun rapport au c.

Le P. Mabillon a observé que Charlemagne a toûjours écrit son nom avec la lettre c ; au lieu que les autres rois de la seconde race qui portoient le nom de Charles, l’écrivoient avec un k ; ce qui se voit encore sur les monnoies de ces tems-là.

Le C qui est la premiere lettre du mot centum, étoit chez les Romains une lettre numérale qui signifioit cent. Nous en faisons le même usage quand nous nous servons du chiffre Romain, comme dans les comptes qu’on rend en justice, en finance, &c. Deux C C marquent deux cents, &c. Le [non reproduit] avec une barre au-dessus, comme on le voit ici, signifioit cent mille. Comme le C est la premiere lettre de condemno, on l’appelloit lettre funeste ou triste, parce que quand les juges condamnoient un criminel, ils jettoient dans l’urne une tablette sur quoi la lettre c étoit écrite ; au lieu qu’ils y écrivoient un A quand ils vouloient absoudre. Universi judices in cistam tabulas simul conjiciebant suas : easque inculptas litteras habebant, A, absolutionis ; C, condemnationis. (Asconius Pedianus in Divinat. Cic.)

Dans les noms propres, le C écrit par abréviation signifie Caius : s’il est écrit de droite à gauche, il veut dire Caia. Voy. Valerius Probus, de notis Romanorum, qui se trouve dans le recueil des grammairiens Latins, Auctores linguoe Latinoe.

Le C mis après un nom propre d’homme, ou doublé après deux noms propres, marquoit la dignité de consul. Ainsi Q. Fabio & T. Quintio CC, signifie sous le consulat de Quintus Fabius, & de Titus Quintius.

En Italien, le c devant l’e ou devant l’i, a une sorte de son qui répond à notre tche, tchi, faisant entendre le t foiblement : au contraire si le c est suivi d’une h, on le prononce comme ou qué, ki ou qui : mais la prononciation particuliere de chaque consonne regarde la Grammaire particuliere de chaque langue.

Parmi nous, le C sur les monnoies est la marque de la ville de Saint-Lô en Normandie. (F)

CACOPHONIE §

{p. 2:510}

Cacophonie (Grammaire) §

CACOPHONIE, s. f. terme de Grammaire ou plûtôt de Rhétorique : c’est un vice d’élocution, c’est un son desagréable ; ce qui arrive ou par la rencontre de deux voyelles ou de deux syllabes, ou enfin de deux mots rapprochés, dont il résulte un son qui déplaît à l’oreille.

Ce mot cacophonie vient de deux mots Grecs ; κακὸς, mauvais, & φωνὴ, voix, son.

Il y a cacophonie, sur-tout en vers, par la rencontre de deux voyelles : cette sorte de cacophonie se nomme hiatus ou bâillement, comme dans les trois derniers vers de ce quatrain de Pibrac, dont le dernier est beau :

Ne vas au bal qui n’aimera la danse,
Ni à la mer qui craindra le danger,
Ni au festin qui ne voudra manger,
Ni à la cour qui dira ce qu’il pense.

La rime, qui est une ressemblance de son, produit un effet agréable dans nos vers, mais elle nous choque en prose. Un auteur a dit que Xerxès transporta en Perse la bibliothéque que Pisistrate avoit faite à Athenes, où Seleucus Nicanor la fit reporter : mais que dans la suite Sylla la pilla ; ces trois la font une cacophonie qu’on pouvoit éviter en disant, mais dans la suite elle fut pillée par Sylla. Horace a dit, oequam memento rebus in arduis servare mentem ; il y auroit eu une cacophonie si ce poëte avoit dit mentem memento, quoique sa pensée eût été également entendue. Il est vrai que l’on a rempli le principal objet de la parole, quand on s’est exprimé de maniere à se faire entendre : mais il n’est pas mal de faire attention qu’on doit des égards à ceux à qui l’on adresse la parole : il faut donc tâcher de leur plaire ou du-moins éviter ce qui leur seroit desagréable & ce qui pourroit offenser la délicatesse de l’oreille, juge sévere qui décide en souverain, & ne rend aucune raison de ses décisions : Ne extremorum verborum cum insequentibus primis concursus, aut hiulcas voces efficiat aut asperas ; quamvis enim suaves gravesque sententioe, tamen si inconditis verbis efferuntur, offendent aures, quarum est judicium superbissimum : quod quidem Latina lingua sic observat, nemo ut tam rusticus sit quin vocales nolit conjungere. Cie. Orat. c. 44. (F)

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CARACTERE §

CARACTERE, (Ordre encyclopédique. Entendement. Raison. Philosophie ou Science. Science de l’homme. Logique. Art de communiquer la pensée. Grammaire. Science de l’instrument du discours. Signes. Caractere.) Ce mot pris dans un sens général, signifie une marque ou une figure tracée sur du papier, sur du métal, sur de la pierre, ou sur toute autre matiere, avec la plume, le burin, le ciseau, ou autre instrument, afin de faire connoître ou de désigner quelque chose. Voy. Marque, Note, &c.

Ce mot vient du Grec χαρακτὴρ, qui est formé du verbe χαράσσειν, insculpere, graver, imprimer, &c.

A peine les hommes furent-ils en société, qu’ils sentirent le besoin qu’ils avoient d’inventer une langue pour se communiquer leurs pensées. Cette langue ne consista sans doute d’abord qu’à désigner par certains sons & par certains signes les êtres sensibles & palpables qu’ils pouvoient se montrer, & par conséquent elle étoit encore fort imparfaite : mais les hommes ne furent pas long-tems sans s’appercevoir que non-seulement il leur étoit nécessaire de représenter, pour ainsi dire, ces êtres à l’oreille par des sons, mais de les représenter aussi en quelque maniere aux yeux, en convenant de certaines marques qui les désignassent. Par là le commerce de la société devoit s’étendre, puisqu’il devenoit également facile de désigner ces êtres présens ou absens, & que la communication des idées étoit rendue également possible entre les hommes absens, & entre les hommes présens. Il y a bien de l’apparence que les figures même de ces êtres, tracées grossierement sur quelques corps, furent les premiers caracteres par lesquels on les désigna, & la premiere espece d’écriture, qui a du naître à-peu-près dans le même tems que les langues. Voyez Ecriture. Mais on dût bientôt sentir l’insuffisance de ces caracteres ; & peut-être cette insuffisance contribua-t-elle à faire mieux sentir l’inperfection des premieres langues. Voyez Langue. Les hommes qui avoient la facilité de se parler en désignant les êtres palpables par des sons, pouvoient suppléer par d’autres signes, comme par des gestes, à ce qui pouvoit manquer d’ailleurs à cette langue ; c’est ainsi qu’un muet fait entendre sa pensée en montrant les objets dont il parle, & suppléant par des gestes aux choses qu’il ne peut montrer : mais une telle conversation devenoit impossible entre des hommes éloignés, & qui ne pouvoient se voir. Les hommes comprirent donc bientôt qu’il falloit nécessairement 1°. inventer des sons pour désigner, soit les êtres non-palpables, soit les termes abstraits & généraux, soit les notions intellectuelles, soit enfin les termes qui servent à lier des idées ; & ces sons furent inventés peu à peu : 2°. trouver la maniere de peindre ces sons une fois inventés ; & c’est à quoi les hommes purent parvenir, en convenant de certaines marques arbitraires pour désigner ces sons. Peu à peu on s’apperçut que dans la multitude infinie en apparence des sons que forme la voix, il y en a un certain nombre de simples auxquels tous les autres peuvent se réduire, & dont ils ne sont que des combinaisons. On chercha donc à représenter ces sons simples par des caracteres, & les sons combinés par la combinaison des caracteres, & l’on forma l’alphabet. Voyez l’article Alphabet.

On n’en resta pas là. Les différens besoins des hommes les ayant portés à inventer différentes sciences, ces sciences furent obligées de se former des mots particuliers, de se réduire à certaines regles, & d’inventer quelquefois des caracteres, ou du moins de faire un usage particulier des caracteres déjà inventés pour désigner d’une maniere plus courte certains objets particuliers. L’Arithmétique ou science des nombres a dû être une de ces premieres sciences ; parce que le calcul a dû être un des premiers besoins des hommes réunis en société : les autres sciences à son exemple se firent bientôt des caracteres plus ou moins nombreux, des formules d’abréviation, formant comme une espece de langue à l’usage de ceux qui étoient initiés dans la science.

On peut donc réduire les différentes especes de caracteres à trois principales ; savoir les caracteres littéraux, les caracteres numéraux, & les caracteres d’abréviation.

On entend par caractere littéral, une lettre de l’alphabet, propre à indiquer quelque son articulé : c’est en ce sens qu’on dit que les Chinois ont 80000 caracteres. Voyez Alphabet.

Les caracteres littéraux peuvent se diviser, eu égard à leur nature & à leur usage, en nominaux, & en emblématiques.

Les caracteres nominaux sont ce que l’on appelle proprement des lettres qui servent à écrire les noms des choses. Voyez Lettre.

Les caracteres emblématiques ou symboliques expriment les choses mêmes, & les personifient en quelque sorte, & représentent leur forme : tels sont les hiéroglyphes des anciens Egyptiens. (O)

Suivant Hérodote, les Egyptiens avoient deux sortes de caracteres, les uns saciés, les autres populaires : les sacrés étoient des hiéroglyphes ou symboles ; ils s’en servoient dans leur morale, leur politique, & sur tout dans les choses qui avoient rapport à leur fanatisme & à leur superstition. Les monumens où l’on voit le plus d’hiéroglyphes, sont les obélisques. Diodore de Sicile, liv. III. pag. 144. dit que de ces deux sortes de caracteres, les populaires & les sacrés, ou hiéroglyphiques, ceux-ci n’étoient entendus que des prêtres. Voyez Hiéroglyphe, Symbole, &c. (F)

Les hommes qui ne formoient d’abord qu’une société unique, & qui n’avoient par conséquent qu’une langue & qu’un alphabet, s’étant extrémement multipliés, furent forcés de se distribuer, pour ainsi dire, en plusieurs grandes sociétés ou familles, qui séparées par des mers vastes ou par des continens arides, ou par des intérêts différens, n’avoient presque plus rien de commun entr’elles. Ces circonstances occasionnerent les différentes langues & les différens alphabets qui se sont si fort multipliés.

Cette diversité de caracteres dont se servent les différentes nations pour exprimer la même idée, est regardée comme un des plus grands obstacles qu’il y ait au progrès des Sciences : aussi quelques auteurs pensant à affranchir le genre humain de cette servitude, ont proposé des plans de caracteres qui pussent être universels, & que chaque nation pût lire dans sa langue. On voit bien qu’en ce cas, ces sortes de caracteres devroient être réels & non nominaux, {p. 2:646}c’est-à-dire exprimer des choses, & non pas, comme les caracteres communs, exprimer des lettres ou des sons.

Ainsi chaque nation auroit retenu son propre langage, & cependant auroit été en état d’entendre celui d’une autre sans l’avoir appris, en voyant simplement un caractere réel ou universel, qui auroit la même signification pour tous les peuples, quels que puissent être les sons, dont chaque nation se serviroit pour l’exprimer dans son langage particulier : par exemple, en voyant le caractere destiné à signifier boire, un Anglois auroit lû to drink, un François boire, un Latin bibere, un Grec πίνειν, un Allemand trincken, & ainsi des autres ; de même qu’en voyant un cheval, chaque nation en exprime l’idée à sa maniere, mais toutes entendent le même animal.

Il ne faut pas s’imaginer que ce caractere réel soit une chimere. Les Chinois & les Japonois ont déjà, dit-on, quelque chose de semblable : ils ont un caractere commun que chacun de ces peuples entend de la même maniere dans leurs différentes langues, quoiqu’ils le prononcent avec des sons ou des mots tellement différens, qu’ils n’entendent pas la moindre syllabe les uns des autres quand ils parlent.

Les premiers essais, & même les plus considérables que l’on ait fait en Europe pour l’institution d’une langue universelle ou philosophique, sont ceux de l’évêque Wilkins & de Dalgarme : cependant ils sont demeurés sans aucun effet.

M. Leibnitz a eu quelques idées sur le même sujet. Il pense que Wilkins & Dalgarme n’avoient pas rencontré la vraie méthode. M. Leibnitz convenoit que plusieurs nations pourroient s’entendre avec les caracteres de ces deux auteurs : mais, selon lui, ils n’avoient pas attrapé les véritables caracteres réels que ce grand philosophe regardoit comme l’instrument le plus fin dont l’esprit humain pût se servir, & qui devoient, dit-il, extrèmement faciliter & le raisonnement, & la mémoire, & l’invention des choses.

Suivant l’opinion de M. Leibnitz, ces caracteres devoient ressembler à ceux dont on se sert en Algebre, qui sont effectivement fort simples, quoique très-expressifs, sans avoir rien de superflu ni d’équivoque, & dont au reste toutes les variétés sont raisonnées.

Le caractere réel de l’évêque Wilkins fut bien reçu de quelques savans. M. Hook le recommande après en avoir pris une exacte connoissance, & en avoir fait lui-même l’expérience : il en parle comme du plus excellent plan que l’on puisse se former sur cette matiere ; & pour engager plus efficacement à cette étude, il a eu la complaisance de publier en cette langue quelques-unes de ses découvertes.

M. Leibnitz dit qu’il avoit en vûe un alphabet des pensées humaines, & même qu’il y travailloit, afin de parvenir à une langue philosophique : mais la mort de ce grand philosophe empêcha son projet de venir en maturité.

M. Lodwic nous a communiqué, dans les transactions philosophiques, un plan d’un alphabet ou caractere universel d’une autre espece. Il devoit contenir une énumération de tous les sons ou lettres simples, usités dans une langue quelconque ; moyennant quoi, on auroit été en état de prononcer promptement & exactement toutes sortes de langues ; & de décrire, en les entendant simplement prononcer, la prononciation d’une langue quelconque, que l’on auroit articulée ; de maniere que les personnes accoûtumées à cette langue, quoiqu’elles ne l’eussent jamais entendu prononcer par d’autres, auroient pourtant été en état sur le champ de la prononcer exactement : enfin ce caractere auroit servi comme d’étalon ou de modele pour perpétuer les sons d’une langue quelconque.

Dans le journal littéraire de l’année 1720, il y a aussi un projet d’un caractere universel. L’auteur, après avoir répondu aux objections que l’on peut faire contre la possibilité de ces plans ou de ces projets en général, propose le sien. Il prend pour caracteres les chiffres Arabes ou les figures numériques communes : les combinaisons de ces neuf caracteres peuvent suffire à l’expression distincte d’une incroyable quantité de nombres, & par conséquent à celle d’un nombre de termes beaucoup plus grand que nous n’en avons besoin pour signifier nos actions, nos biens, nos maux, nos devoirs, nos passions, &c. par là on sauve à la fois la double incommodité de former & d’apprendre de nouveaux caracteres ; les figures Arabes ou les chiffres de l’Arithmétique ordinaire ayant déjà toute l’universalité que l’on demande.

Mais ici la difficulté est bien moins d’inventer les caracteres les plus simples, les plus aisés, & les plus commodes, que d’engager les différentes nations à en faire usage ; elles ne s’accordent, dit M. de Fontenelle, qu’à ne pas entendre leurs intérêts communs. (O)

Les caracteres littéraux peuvent encore se diviser, eu égard aux différentes nations chez lesquelles ils ont pris naissance, & où ils sont en usage, en caracteres Grecs, caracteres Hébraïques, caracteres Romains, &c.

Le caractere dont on se sert aujourd’hui communément par toute l’Europe, est le caractere Latin des anciens.

Le caractere Latin se forma du Grec, & celui-ci du Phénicien, que Cadmus apporta en Grece.

Le caractere Phénicien étoit le même que celui de l’ancien Hébreu, qui subsista jusqu’au tems de la captivité de Babylone ; après quoi l’on fit usage de celui des Assyriens, qui est l’Hébreu dont on se sert à présent ; l’ancien ne se trouvant que sur quelques médailles Hébraïques, appellées communément Médailles samaritaines. Voyez Samaritain.

Postel & d’autres prouvent qu’outre le Phénicien, le caractere Chaldéen, le Syriaque, & l’Arabe, étoient pareillement dérivés de l’ancien Hébreu. Voyez Hébreu, &c.

Les François furent les premiers qui admirent les caracteres Latins, avec l’Office Latin de S. Grégoire. L’usage des caracteres Gothiques, inventés par Ulfilas, fut aboli dans un synode provincial, qui se tint en 1091, à Léon, ville d’Espagne, & l’on établit en leur place les caracteres Latins. Voyez Gothique.

Les Médaillistes observent que le caractere Grec, qui ne consiste qu’en lettres majuscules, a conservé son uniformité sur toutes les médailles jusqu’au tems de Gallien ; on n’y trouve aucune altération dans le tour ou la figure du caractere, quoiqu’il y ait plusieurs changemens considérables, tant dans l’usage que dans la prononciation. Depuis le tems de Gallien, il paroît un peu plus foible & plus rond. Dans l’espace de tems, qui s’écoula entre le regne de Constantin & celui de Michel, qui fut environ de 500 ans, on ne trouve que des caracteres Latins. Après Michel, les caracteres Grecs recommencerent à être en usage ; mais depuis ce tems, ïls reçurent des altérations, ainsi que le langage, qui ne fut alors qu’un mêlange de Grec & de Latin. Voyez Grec.

Les médailles latines conserverent leurs caracteres & leur langue jusqu’à la translation du siége de l’empire à Constantinople. Vers le tems de Decius, le caractere commença à s’altérer & à perdre de sa rondeur & de sa beauté : on la lui rendit quelque tems après, & il subsista d’une maniere passable jusqu’au tems de Justin ; il tomba ensuite dans la derniere barbarie, dont nous venons de parler, sous le regne de Michel ; ensuite il alla toûjours de pis en pis, jusqu’à ce qu’enfin il dégénérât en Gothique. Ainsi plus le caractere est rond & mieux il est formé, plus l’on peut {p. 2:647}assûrer qu’il est ancien. Voyez Médaille.

Nous nous servons de deux sortes de caracteres pour l’impression des livres ; 1°. le romain ; 2°. l’italique. Nous avons aussi deux sortes d’écritures à la main ; 1°. la batarde, qui est le plus en usage, & que les maîtres appellent aussi italienne ; 2°. la ronde ou financiere nommée aussi françoise. Voyez plus bas Caracteres d’écriture, & fonderie en Caracteres.

Les caracteres numéraux sont ceux dont on se sert pour exprimer les nombres ; ce sont des lettres ou des figures, que l’on appelle autrement chiffres. Les especes de caracteres, qui sont principalement en usage aujourd’hui, sont le commun & le Romain : on peut y joindre le Grec & un autre nommé le caractere François, ainsi que les lettres des autres alphabets, dont on s’est servi, pour exprimer les nombres.

Le caractere commun est celui que l’on appelle ordinairement le caractere Arabe, parce que l’on suppose qu’il a été inventé par les Astronomes Arabes ; quoique les Arabes eux-mêmes l’appellent le caractere Indien, comme s’ils l’avoient emprunté des peuples de l’Inde.

Il y a dix caracteres Arabes, savoir, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 0, dont le dernier s’appelle en latin cyphra ; en France, on donne en général le nom de chiffre à tout caractere, qui sert à exprimer les nombres. Voyez Chiffre.

On se sert du caractere Arabe presque dans toute l’Europe, & presque dans toutes les circonstances où il peut avoir lieu, en fait de commerce, de mesure, de calculs Astronomiques, &c.

Le caractere Romain est composé de lettres majuscules de l’alphabet Romain, d’où probablement lui est venu son nom : ou, peut-être, de ce que les anciens Romains en faisoient usage sur leurs monnoies, & dans les inscriptions de leurs monumens publics, érigés en l’honneur de leurs divinités, & de leurs hommes illustres ; de même que sur leurs tombeaux, &c.

Les lettres numérales, qui composent le caractere Romain, sont au nombre de sept, savoit, I, V, X, L, C, D, M.

Le caractere I, signifie un ; V, cinq ; X, dix ; L, cinquante ; C, un cent ; D, cinq cents ; & M, un mille.

Le I, répété deux fois, fait deux, II ; arois fois, trois, III ; quatre s’exprime ainsi IV. I, mis devant V ou X, retranche une unité du nombre exprimé par chacune de ces lettres.

Pour exprimer six, on ajoûte I à V, VI ; pour sept, on y en ajoûte deux, VII ; & pour huit, trois, VIII : on exprime neuf, en mettant I devant X, IX, conformément à la remarque précédente.

On peut faire la même remarque par rapport à X devant L ou C ; ce X indique alors qu’il faut retrancher dix unités du nombre suivant ; ainsi XL signifie quarante, & XC, quatre-vingt-dix ; une L suivie d’un X, signifie soixante, LX, &c. On a désigné quelquefois quatre cents par CD, mais cela est rare.

Outre la lettre D, qui exprime cinq cents, on peut encore exprimer ce nombre par un I devant un C renversé, de cette maniere I[non reproduit] ; de même au lieu de M, qui signifie un mille, on se sert quelquefois de I entre deux C, l’un droit & l’autre renversé, en cette sorte CI[non reproduit] ; suivant cette convention, on peut exprimer six cents par I[non reproduit]C, & sept cents par I[non reproduit]CC, &c.

L’addition de C & [non reproduit] devant & après, augmente CI[non reproduit] en raison décuple ; ainsi CCI[non reproduit], signifie 10000 ; CCCI[non reproduit], 100000, &c.

Ceci est la maniere commune de marquer les nombres, anciennement usitée par les Romains, qui exprimoient aussi tout nombre de mille par une ligne, tirée sur un nombre quelconque moindre que mille. Par exemple V signifie 5000 ; LX, 60000 ; pareillement M est 1000000 ; MM, est 2000000, &c.

Outre cela, 1°. certaines libertés ou variations ont été admises, au moins dans quelques écrivains modernes ; par exemple IIX, signifie 8 ; IICIX, 89 ; 2°. certains caracteres ont été en usage, qui semblent avoir du rapport aux lettres ; par exemple M, par lequel on exprime mille, 1000, a été formé de CX[non reproduit], ou CI[non reproduit], dont la moitié, c’est-a-dire, I[non reproduit] étoit prise pour 500 ; de même, afin d’avoir peut être plus de commodité pour écrire, I[non reproduit] semble avoir été changé en D. Nous ignorons au reste comment les Romains faisoient leurs calculs par le moyen de ces nombres. Ils avoient sans doute une Arithmétique comme nous, & peut être ne seroit-il pas impossible de la retrouver : mais ce seroit une recherche de pure curiosité. Le caractere Arabe qui a prévalu par tout nous en exempte.

Chiffres Grecs. Les Grecs avoient trois manieres d’exprimer les nombres. 1°. La plus simple étoit pour chaque lettre en particulier, suivant sa place dans l’alphabet, afin d’exprimer un nombre depuis α 1, jusqu’à ω 24 : c’est de cette maniere que sont distingués les Livres de l’Iliade d’Homere. 2°. Il y avoit une autre maniere, qui se faisoit par une division de l’alphabet en 8 unités : α 1. β 2, &c. 8 dixaines α : ι 10, κ 20, &c. 3. 8 centaines ρ 100, σ 200, &c. N. B. ils exprimoient mille par un point ou un accent sous une lettre ; par exemple, [non reproduit]1000, [non reproduit]2000, &c. 3°. Les Grecs avoient une troisieme maniere qui se faisoit par six lettres capitales, en cette maniere, Ι [ἴα pour μία] 1, Π [πέντε] 5, Δ [δέκα] 10, Η [ἑκατὸν] 100, Χ [χίλια] 1000, Μ [μύρια] 10000. Et quand la lettre Π en renfermoit quelques-unes, excepté Ι, cela montroit que la lettre renfermée étoit le quintuple de sa propre valeur, comme

[non reproduit]50, [non reproduit]500, [non reproduit]5000, [non reproduit]50000.

Chiffres Hébraïques. L’alphabet Hébreu étoit divisé en 9 unités, [non reproduit]1, [non reproduit]2, &c. en 9 dixaines, ’10, [non reproduit]20, &c. en 9 centaines, [non reproduit]100, [non reproduit]200, &c. [non reproduit]500, [non reproduit]600, [non reproduit]700, [non reproduit]800, [non reproduit]900. Les mille s’exprimoient quelquefois par les unités, que l’on mettoit avant les cents, [non reproduit], 1534, & de même devant les dixaines, [non reproduit], 1070. Mais en général on exprimoit mille par le mot [non reproduit], & 2000 par [non reproduit] ; [non reproduit]précédé des autres lettres numérales, servoit à déterminer le nombre de mille ; par exemple, [non reproduit], 3000, &c.

Le caractere François, ainsi appellé, à cause que les François l’ont inventé, & en font principalement usage, est plus ordinairement nommé chiffre de compte ou de finance.

Ce n’est proprement qu’un chiffre Romain en lettres non majuscules ; ainsi au lieu d’exprimer 56 par LVI. en chiffre Romain, on l’exprime en plus petits caracteres par lvj. & ainsi des autres, &c.

On en fait principalement usage dans les chambres des comptes ; dans les comptes que rendent les thrésoriers, les receveurs, &c. & autres personnes employées dans l’administration des revenus.

Caracteres d’abréviation. On se sert aussi du mot caractere en plusieurs arts pour exprimer un symbole destiné à communiquer d’une maniere plus concise & plus immédiate, la connoissance des choses. Voy. Abréviation.

Paul Diacre attribue l’invention de ces caracteres à Ennius, qui en a inventé, dit-il, les premiers onze cents. Tyron, affranchi de Ciceron ; Philargytus ; Faunius & Aquila, affranchis de Mecene, y en ajoûterent un bien plus grand nombre.

Enfin Seneque en fit une collection qu’il mit en ordre, & il augmenta leur nombre jusqu’à cinq mille. {p. 2:648}

On peut lire les notes de Tyron à la fin des inscriptions de Gruter.

Valerius Probus, Grammairien, du tems de Neron, travailla avec succès à expliquer les notes des anciens. Paul Diacre écrivit un ample traité touchant l’explication des caracteres de droit, sous le regne de l’Empereur Conrad I. & Goltzius en fit un autre pour l’explication des médailles.

On fait un usage particulier de plusieurs caracteres différens dans les Mathématiques, & particulierement en Algebre, en Géométrie, en Trigonométrie, & en Astronomie, de même qu’en Medecine, en Chimie, en Musique, &c.

Caracteres usités en Arithmétique, & en Algebre. Les premieres lettres de l’alphabet a, b, c, d, &c. sont les signes ou les caracteres qui expriment des quantités données ; & les dernieres lettres z, y, x, &c. sont les caracteres des quantités cherchées. Voyez Quantité ; voyez aussi l’article Arithmétique universelle, où nous avons expliqué pourquoi l’Algebre se sert de lettres pour désigner les quantités soit connues, soit inconnues.

Observez que les quantités égales se marquent par le même caractere. Les lettres m, n, r, s, t, &c. sont les caracteres des exposans indéterminés des rapports & des puissances ; ainsi xm, yn, zr, &c. désignent les puissances indéterminées de différente espece ; m x, n y, r z, les différens multiples ou sous-multiples des quantités x, y, z, selon que m, n, r, représentent des nombres entiers ou rompus.

+ Est le signe de ce qui existe réellement, & on l’appelle signe affirmatif ou positif, il fait comprendre que les quantités qui en sont précédées, ont une existence réelle & positive. Voyez Positif.

C’est aussi le signe de l’addition ; & en lisant, on prononce plus ; ainsi 9 + 3 se prononce neuf plus trois ; c’est-à-dire, 9 ajoûté à 3, ou la somme de 9 & 3 égale 12. Voyez Addition.

Quand le signe-précede une quantité simple, il exprime une négation, ou bien une existence négative ; il fait voir, pour ainsi-dire, que la quantité qui en est précédée, est moindre que rien. Car on peut dire, par exemple, d’un homme qui a 20000 livres de dettes, & qui n’a rien d’ailleurs, que sa fortune est au-dessous de rien de la valeur de 20000 livres, puisque si on lui donnoit 20000 livres, il seroit obligé de payer ses dettes, & il ne lui resteroit rien ; ce qu’on peut exprimer ainsi, la fortune de cet homme est-20000 livres. Au reste nous donnerons plus au long & plus exactement l’idée des quantités négatives à l’article Négatif.

Si on met ce signe entre des quantités, c’est le signe de la soustraction, & en le lisant, on prononce moins ; ainsi 14-2 se lit 14 moins 2, ou diminué de 2 ; c’est-à-dire, le reste de 14, après que l’on en a soustrait 2, ce qui fait 12. Voyez Soustraction.

= est le signe de l’égalité ; ainsi 9 + 3 = 14-2, signifie que 9 plus 3 sont égaux à 14 moins 2.

Harriot est le premier qui a introduit ce caractere. En sa place Descartes se sert de [non reproduit] : avant Harriot il n’y avoit aucun signe d’égalité. Volf & quelques autres auteurs se servent du même caractere = pour exprimer l’identité des rapports, ou pour marquer les termes qui sont en proportion géométrique, ce que plusieurs auteurs indiquent autrement. Le signe x est la marque de la multiplication ; il fait voir que les quantités qui sont de l’un & de l’autre côté de ce signe, doivent être multipliées les unes par les autres : ainsi 4 X 6 se lit 4 multiplié par 6, ou bien le produit de 4 & 6 = 24, ou le rectangle de 4 & de 6. Cependant dans l’Algebre on omet assez souvent ce signe, & l’on met simplement les deux quantités ensemble : ainsi b d exprime le produit des deux nombres marqués par b & d, lesquels étant supposés valoir 2 & 4, leur produit est 8 signifié par b d.

Wolf & d’autres auteurs prennent pour signe de multiplication un point (.) placé entre deux multiplicateurs ; ainsi 6.2 signifie le produit de 6 & 2, c’est-à-dire 12. Voyez Multiplication.

Quand un des facteurs ou tous les deux sont composes de plusieurs lettres, on les distingue par une ligne que l’on tire dessus ; ainsi le produit de a + b-c par d s’écrit d X a + b-c.

Guido Grandi, & après lui Leibnitz, Wolf, & d’autres, pour éviter l’embaras des lignes, au lieu de ce moyen, distinguent les multiplicateurs composés en les renfermant dans une parenthese de la maniere suivante (a + b-c) d.

Le signe [non reproduit]exprimoit autrefois la division ; ainsi a [non reproduit]b désignoit que la quantité a est divisée par la quantité b. Mais aujourd’hui en Algebre on exprime le quotient sous la forme d’une fraction ; ainsi a/b signifie le quotient de a divisé par b.

Wolf & d’autres prennent, pour indiquer la division, le signe (:) ; ainsi 8:4, signifie le quotient de 8 divisé par 4, = 2.

Si le diviseur ou le dividende, ou bien tous les deux sont composés de plusieurs lettres ; par exemple, a + b divisé par c, au lieu d’écrire le quotient sous la forme d’une fraction de cette maniere a + b/c, Wolf, renferme dans une parenthese les quantités composées, comme (a + b) : c. Voyez Division.

> est le signe de majorité ou de l’excès d’une quantité sur une autre. Quelques-uns se servent du caractere [non reproduit]ou de celui-ci [non reproduit].

< est le signe de minorité ; Harriot introduisit le premier ces deux caracteres, dont tous les auteurs modernes ont fait usage depuis.

D’autres auteurs employent d’autres signes ; quelques-uns se servent de celui-ci [non reproduit] ; mais aujourd’hui on n’en fait aucun usage.

[non reproduit]est le signe de similitude, recommandé dans les Miscellanea Berolinensia, & dont Leibnitz, Wolf, & d’autres ont fait usage, quoiqu’en général les auteurs ne s’en servent point. Voyez Similitude.

D’autres auteurs employent ce même caractere, pour marquer la différence entre deux quantités, lorsque l’on ignore laquelle est la plus grande. Voyez Différence.

Le signe [non reproduit]est le caractere de radicalité ; il fait voir que la racine de la quantité qui en est précédée, est extraite ou doit être extraite : ainsi [formule non reproduite] ou [formule non reproduite] signifie la racine quarrée de 25, c’est-à-dire, 5 : & [formule non reproduite] indique la racine cubique de 25. Voyez Racine, Radical.

Ce caractere renferme quelquefois plusieurs quantités, ce que l’on distingue en tirant une ligne dessus ; ainsi [formule non reproduite] signifie la racine quarrée de la somme des quantités b & d.

Wolf, au lieu de ce signe renferme dans une parenthese les racines composées de plusieurs quantités, en y mettant l’exposant : ainsi (a + b-c)2 signifie le quarré de a + b-c, qui s’écrit ordinairement [formule non reproduite].

Le signe : est le caractere de la proportion arithmétique ; ainsi 7.3 : 13.9 fait voir que trois est surpassé par 7 autant que 9 l’est par 13, c’est-à-dire, de 4. Voyez Progression.

Le signe [non reproduit]est le caractere de la proportion géométrique ; ainsi 8.4 [non reproduit]30.15. ou 8 : 4 [non reproduit]30 : 15. montre que le rapport de 30 à 15 est le même que celui de 8 à 4, ou que les quatre termes sont en proportion géométrique, c’est-à-dire que 8 est à 4 comme 30 est à 15. Voyez Proportion. {p. 2:649}

Au lieu de ce caractere, Wolf se sert du signe d’égalité=, qu’il préfere au premier, comme plus scientifique & plus expressif. D’autres désignent ainsi la proportion géométrique, [non reproduit]. Tout cela est indifférent.

Le signe [non reproduit]est le caractere de la proportion géométrique continue ; il montre que le rapport est [non reproduit]jours le même sans interruption : ainsi [non reproduit]2. 4. 8. 16. 32. sont dans la même proportion continue ; car 2 est à 4 comme 4 est à 8, comme 8 est à 16, &c. Voyez Proportion & Progression.

Caracteres en Géométrie & en Trigonométrie.

  • [non reproduit]est le caractere du parallélisme, qui montre que deux lignes ou deux plans doivent être à égale distance l’un de l’autre. Voyez Parallele.
  • [non reproduit]est le caractere d’un triangle. Voyez Triangle.
  • [non reproduit]est le signe d’un quarré ; [non reproduit]marque l’égalité des côtés d’une figure.
  • [non reproduit]signifie un rectangle ; < est le signe d’un angle.
  • [non reproduit]caractérise un cercle ; [non reproduit]marque un angle droit.
  • [non reproduit]exprime l’égalité des angles. [non reproduit]est le signe d’une perpendiculaire.
  • [non reproduit]exprime un degré ; ainsi 75° signifie soixante & quinze degrés.
  • ’est le signe d’une minute ou d’une prime, ainsi 50’ dénote cinquante minutes. ”, "’, "”, &c. sont les caracteres des secondes, des tierces, des quartes, &c. de degré ; ainsi 5”, 6"’, 18"”, 20"”, signifie 5 secondes, 6 tierces, 18 quartes, 20 quintes. Les quartes & les quintes s’expriment aussi par iv. & par v.

Au reste, plusieurs des caracteres de Géométrie, dont nous avons parlé dans cet article, sont peu usités aujourd’hui : mais nous avons cru pouvoir en faire mention. (E)

Caracteres dont on fait usage dans l’Arithmétique des infinis.

Le caractere d’un infinitésimal ou d’une fluxion, se marque ainsi [non reproduit], &c. c’est-à-dire que ces quantités ainsi affectées expriment les fluxions ou les différentielles des grandeurs variables x & y : deux, trois, ou un plus grand nombre de points désignent les secondes, les troisiemes fluxions, ou des fluxions d’un plus haut degré. Voyez Fluxion.

On doit à l’illustre Newton, l’inventeur des fluxions, la méthode de les caractériser : les Anglois l’ont suivie : mais les autres Mathématiciens suivent M. Leibnitz, & au lieu d’un point, ils mettent la lettre d au-devant de la quantité variable, afin d’éviter la confusion qui vient de la multiplicité des points, dans le calcul des différentielles. Voyez Différentiel.

Ainsi d est le caractere de la différentielle d’une quantité variable ; d x est la différentielle de x ; dy la différentielle de y.

Cette différente maniere de caractériser les fluxions & les quantités différentielles, tient peut-être jusqu’à un certain point à la différente maniere dont Mrs. Newton & Leibnitz les envisageoient ; en effet l’idée qu’ils s’en formoient n’étoit pas la même, comme on le verra aux articles cités.

Caracteres usités en Astronomie.

  • [non reproduit]exprime l’infini.
  • [non reproduit]Caractere de Saturne.
  • [non reproduit]Jupiter.
  • [non reproduit]Mars.
  • [non reproduit]Venus.
  • [non reproduit]Mercure.
  • [non reproduit]le Soleil.
  • [non reproduit]la Lune.
  • [non reproduit]la Terre.
  • [non reproduit]le Bélier.
  • [non reproduit]le Taureau.
  • [non reproduit]les Gemeaux.
  • [non reproduit]le Cancer.
  • [non reproduit]le Lion.
  • [non reproduit]la Vierge.
  • [non reproduit]la Balance.
  • [non reproduit]le Scorpion.
  • [non reproduit]le Sagittaire.
  • [non reproduit]le Capricorne.
  • [non reproduit]le Verseau.
  • [non reproduit]les Poissons.

Caracteres des Aspects, &c.

  • [non reproduit]Conjonction.
  • [non reproduit]Semi-sextile.
  • [non reproduit]Sextile.
  • Q. Quintile.
  • [non reproduit]Quadrat ou quartile.
  • [non reproduit]Tridecile.
  • [non reproduit]Trine.
  • [non reproduit]Biquintile.
  • Vc Quinconce.
  • [non reproduit]Opposition.
  • [non reproduit]Noeud ascendant.
  • [non reproduit]Noeud descendant.

Caracteres de Tems.

  • A. M. (avant midi, ou ante meridiem.)
  • P. M. (post meridiem) ; ou après midi.
  • M. matin.
  • S. soir. (O).

Caracteres de Chimie.

Les caracteres chimiques font une espece d’écriture hiéroglyphique & mystérieuse ; c’est proprement la langue sacrée de la Chimie : mais depuis qu’on en a dressé des tables, avec des explications qui sont entre les mains de tous les gens de l’art, ils ne peuvent plus rien ajoûter à l’obscurité des ouvrages des philosophes. Voyez Planche de Chimie.

On s’est servi des mêmes caracteres lorsque la Chimie a commencé à fournir des remedes à la Medecine, pour cacher ces remedes au malade, aux assistans, & aux barbiers. Les malades se sont enfin accoûtumés aux remedes chimiques, & les Medecins à partager l’exercice de leur art avec tous leurs ministres ; & les caracteres chimiques sont devenus encore inutiles pour ce dernier usage : on ne s’en sert plus aujourd’hui que comme d’une écriture abrégée.

Les caracteres chimiques les plus anciens sont ceux qui désignent les substances métalliques connues des anciens, leurs sept métaux ; ces caracteres désignoient encore leurs sept planetes qui portent aussi les mêmes noms que ces métaux. Que de doctes conjectures ne peut-on pas former sur cette conformité de nom, de signe, de nombre sur-tout ? Aussi l’on n’y a pas manqué : mais la plus profonde discussion ne nous a rien appris, sinon que ces signes & ces noms leur sont communs depuis une antiquité si reculée, qu’il est à peu près impossible de décider si les Astrologues les ont empruntés des Chimistes, ou si ce sont ceux-ci au contraire qui les ont empruntés des premiers.

Il est au moins certain que ces caracteres sont vraiment symboliques ou emblématiques chez les Chimistes ; qu’ils expriment par des significations déjà convenues, des propriétés essentielles des corps désignés, & même leurs rapports génériques & spécifiques.

Ces sept signes n’ont que deux élémens ou racines primitives ; le cercle, & la croix ou la pointe : le cercle désigne la perfection ; la croix ou la pointe, tout acre, acide, corrosif, arsénical, volatil, &c.

L’or ou le soleil est donc désigné par le cercle, par le caractere de la perfection ; l’argent ou la lune, par le demi-cercle ou la demi-perfection ; les métaux imparfaits, par l’un ou l’autre de ces signes, & par le caractere d’imperfection ; imperfection qui dépend d’un soufre immûr, immaturum, volatil, corrosif, &c. selon le langage de l’ancienne Chimie.

Ces métaux sont solaires ou lunaires ; cette division est ancienne & très-réelle. Voyez Menstpue.

Le fer ou Mars, & le cuivre ou Venus, sont solaires ou colorés ; le plomb ou Saturne, & l’étain ou Jupiter, sont lunaires ou blancs ; aussi les deux premiers sont-ils désignés par le cercle, & la croix ou la pointe ; & les deux derniers, par le demi-cercle & la croix. Le mercure prétendu très-solaire intérieurement, quoique lunaire ou blanc extérieurement, est désigné par le cercle surmonté du demi-cercle, & par le caractere d’imperfection. Voyez la Planc. L’antimoine, demi-métal prétendu solaire, est désigné par {p. 2:650}le cercle, & par le caractere d’imperfection ou la croix.

Les caracteres chimiques plus modernes n’ont pas été imaginés sur les modeles de ceux-là ; on n’y a pas employé tant d’art ou tant de finesse : quelques-uns ne sont autre chose que les lettres initiales des noms des substances, des opérations, des instrumens, &c. qu’ils désignent, comme celui du bismuth, de l’effervescence, du bain-marie, &c. d’autres peignent la chose exprimée comme ceux qu’on employe ordinairement pour cornue, bain de sable, &c. d’autres enfin sont purement arbitraires & de convention ; tels sont ceux dont on se sert pour le cinnabre, les cendres, le lait, &c. Cet article est de M. Venel.

Caracteres usités en Pharmacie & en Medecine.

  • [non reproduit]. . . . recipe, prenez.
  • [non reproduit]ana, de chacun également.
  • [non reproduit]. une once.
  • [non reproduit]. une dragme.
  • [non reproduit]. un scrupule.
  • Gr. un grain.
  • [non reproduit]. la moitié de quelque chose.
  • Cong. congius, ou quatre pintes.
  • Coch. cochleare, une cuillerée.
  • M. manipulus, une poignée.
  • P. la moitié d’une poignée.
  • P. E. parties égales.
  • S. A. conformément à l’art.
  • Q. S. une quantité suffisante.
  • Q. Pl. quantum placet, autant qu’il vous plaît.
  • P. P. pulvis patrum, le quinquina.

Caracteres usités parmi les anciens Avocats, & dans les anciennes inscriptions.

  • §. paragraphe.
  • ff. Digeste.
  • E. extra.
  • S. P. Q. R. senatus, populusque Romanus.
  • S. cto. senatus consulto.
  • P. P. pater patrioe.
  • C. code.
  • CC. consules.
  • T. titulus, &c.

Caracteres que l’on met sur les tombes.

  • S. V. siste viator, arrête-toi voyageur.
  • M. S. memorioe sacrum, consacré à la mémoire.
  • D. M. diis manibus.
  • IHS. Jesus.
  • XP. caractere trouvé sur d’anciens monumens, sur la signification duquel les auteurs ne s’accordent pas.

Caracteres en Grammaire, Rhétorique, Poësie, &c.

  • , caractere d’un comma ou d’une virgule.
  •  ; sémicolon, un point & une virgule.
  •  : colon, deux points.
  • . point.
  •  ! exclamation.
  •  ? interrogation.
  • () parenthese.
  • ’ apostrophe.
  • / accent aigu.
  • \ accent grave.
  • ^ accent circonflexe.
  • [non reproduit]breve.
  • [non reproduit]guillemet.
  • [non reproduit]renvoi.
  • § section ou paragraphe.
  • M.D. docteur en medecine.
  • A.M. artium magister, maître ès arts.
  • F.R.S. fellow of the royal society, membre de la société royale.

Caracteres, en Commerce.

  • D°. dicto, le même.
  • N°. numero, ou nombre.
  • F°. folio ou page.
  • R°. recto. folio
  • V°. verso. folio
  • L. ou [non reproduit]. livres d’argent.
  • [non reproduit]. livres pesant.
  • s. sols.
  • d. deniers.
  • Rx. rixdalles.
  • Dd. ducat.
  • P.S. postscript. &c.

Caracteres, en Musique, sont les signes dont on se sert pour la noter. Voyez Note.

Caractere, en Écriture & en Impression : outre les acceptions qui précedent, où il se prend pour lettre, il désigne aussi la grandeur relative d’un caractere ou d’une lettre à une autre ; ainsi on dit un gros caractere ; un petit caractere ; caractere en écriture est alors synonyme à oeil en Impression, ou en Fonderie en caractere. Voyez OEil, voyez Fonderie en caracteres à l’article suivant. On distingue en écriture quatre sortes de caracteres pris dans ce dernier sens : le gros titulaire ; le moyen, ou le caractere de finance ; la coulée commune, & la minute.

Les caracteres en Écriture & en Impression se distinguent encore relativement à une certaine forme particuliere ; & l’on a en écriture le batard ou Italien, & le rond ou financier ; & en Impression le Romain & l’Italique. Voyez l’article suivant, & les articles Imprimerie & Écriture.

CAS §

{p. 2:734}

Cas (Grammaire) §

CAS, s. m. (terme de Grammaire) ce mot vient du latin casus, chûte, rac. cadere, tomber. Les cas d’un nom sont les différentes inflexions ou terminaisons de ce nom ; l’on a regardé ces terminaisons comme autant de différentes chûtes d’un même mot. L’imagination & les idées accessoires ont beaucoup de part aux dénominations, & à bien d’autres sortes de pensées ; ainsi ce mot cas est dit ici dans un sens figuré & métaphorique. Le nominatif, c’est-à-dire, la premiere dénomination tombant, pour ainsi dire, en d’autres terminaisons, fait les autres cas qu’on appelle obliques. Nominativus sive rectus, cadens à suâ terminatione in alias, facit obliques casus. Prisc. liv. v. de casu.

Ces terminaisons sont aussi appellées désinances ; mais ces mots terminaison, desinance, sont le genre. Cas est l’espece, qui ne se dit que des noms ; car les verbes ont aussi des terminaisons différentes, j’aime, j’aimois, j’aimerai, &c. Cependant on ne donne le nom de cas, qu’aux terminaisons des noms, soit au singulier, soit au pluriel. Pater, patris, patri, patrem, patre ; voilà toutes les terminaisons de ce mot au singulier, en voilà tous les cas, en observant seulement que la premiere terminaison pater, sert également pour nommer & pour appeller.

Les noms Hébreux n’ont point de cas, ils sont souvent précédés de certaines prépositions qui en font connoître les rapports : souvent aussi c’est le sens, c’est l’ensemble des mots de la phrase qui, par le méchanisme des idées accessoires & par la considération des circonstances, donne l’intelligence des rapports des mots ; ce qui arrive aussi en latin à l’égard des noms indéclinables, tels que fas & nefas, cornu, &c. Voyez la Grammaire Hébraique de Masclef, tom. I. c. 2. n. 6.

Les Grecs n’ont que cinq cas, nominatif, genitif, datif, accusatif, vocatif : mais la force de l’ablatif est souvent rendue par le genitif, & quelquefois par le datif. Ablativi formâ Groeci carent, non vi, quoe genitivo & aliquando dativo refertur. Canisii Hellenismi, Part. orat. p. 87.

Les latins ont six cas, tant au singulier qu’au pluriel, nominatif, genitif, datif, accusatif, vocatif, ablatif. Nous avons déjà parlé de l’ablatif & de l’accusatif ; il seroit inutile de repéter ici ce que nous disons en particulier de chacun des autres cas : on peut le voir en leur rang.

Il suffira de dire ici un mot du nom de chaque cas.

Le premier, c’est le nominatif ; il est appellé cas par extension, & parce qu’il doit se trouver dans la liste des autres terminaisons du nom ; il nomme, il énonce l’objet dans toute l’étendue de l’idée qu’on en a sans aucune modification ; & c’est pour cela qu’on l’appelle aussi le cas direct, rectus : quand un nom est au nominatif, les Grammairiens disent qu’il est in recto.

Le genitif est ainsi appellé, parce qu’il est pour ainsi dire le fils-aîné du nominatif, & qu’il sert ensuite plus particulierement à former les cas qui le suivent ; ils en gardent toûjours la lettre caractéristique ou figurative, c’est-à-dire celle qui précéde la terminaison propre qui fait la différence des déclinaisons : par ex. is, i, em ou im, e ou i, sont les terminaisons des noms de la troisieme déclinaison des latins au singulier. Si vous avez à décliner quelqu’un de ces noms, gardez la lettre qui précédera is au genitif : par ex. nominatif rex, c’est-à-dire regs, genitif reg-is, ensuite reg-i, reg-em, reg-e, & de même au pluriel reg-es, reg-um, reg-ibus. Genitivus naturale vinculum generis possidet ; nascitur quidem à nominativo, generat autem omnes obliquos sequentes. (Prisc. liv. V. de Casu.)

Le datif sert à marquer principalement le rapport d’attribution, le profit, le dommage, par rapport à quoi, le pourquoi, finis cui.

L’accusatif accuse, c’est-à-dire déclare l’objet, ou le terme de l’action que le verbe signifie : on le construit aussi avec certaines prépositions & avec l’infinitif. Voyez Accusatif.

Le vocatif sert à appeller ; Priscien l’appelle aussi salutatorius, vale domine ; bon jour monsieur, adieu monsieur.

L’ablatif sert à ôter avec le secours d’une préposition. Nous en avons parlé fort au long. Voyez Ablatif.

Il ne faut pas oublier la remarque judicieuse de Priscien :

« Chaque cas, dit-il, a plusieurs usages ; mais les dénominations se tirent de l’usage le plus connu & le plus fréquent. »

Multas alias quoque & diversas unusquisque casus habet significationes, sed à notioribus & frequentioribus acceperunt nominationem, sicut in aliis quoque multis hoc invernimus..

Prisc. l. V. de Casu

Quand on dit de suite & dans un certain ordre toutes les terminaisons d’un nom, c’est ce qu’on appelle décliner : c’est encore une métaphore ; on commence par la premiere terminaison d’un nom, ensuite on descend, on décline, on va jusqu’à la derniere.

Les anciens Grammairiens se servoient également du mot décliner, tant à l’égard des noms qu’à l’égard des verbes : mais il y a long-tems que l’on a consacré le mot de décliner aux noms ; & que lorsqu’il s’agit de verbes, on dit conjuguer, c’est-à-dire ranger toutes les terminaisons d’un verbe dans une même liste, & {p. 2:735}tous de suite, comme sous un même joug ; c’est encore une métaphore.

Il y a en Latin quelques mots qui gardent toûjours la terminaison de leur premiere dénomination : on dit alors que ces mots sont indéclinables ; tels sont sas, nesas, cornu, au singulier, &c. Ainsi ces mots n’ont point de cas.

Cependant quand ces mots se trouvent dans une phrase ; comme lorsqu’Horace a dit, fas atque nefas exiguo fine libidinum discernunt avidi. L. I. od. xviij. v. 10. Et ailleurs : & peccare nefas, aut pretium est mori. L. III. od. iv. v. 24. Et Virgile : jam cornu petat. Ecl. ix. v. 57. Cornu ferit ille, caveto. Ecl. ix. v. 25. alors le sens, c’est-à-dire l’ensemble des mots de la phrase fait connoître la relation que ces mots indéclinables ont avec les autres mots de la même proposition, & sous quel rapport ils y doivent être considérés.

Ainsi dans le premier passage d’Horace je vois bien que la construction est, illi avidi discernunt fas & nefas. Je dirai donc que fas & nefas sont le terme de l’action ou l’objet de discernunt, &c. Si je dis qu’ils sont à l’accusatif, ce ne sera que par extension & par analogie avec les autres mots latins qui ont des cas, & qui en une pareille position auroient la terminaison de l’accusatif. J’en dis autant de cornu ferit ; ce ne sera non plus que par analogie qu’on pourra dire que cornu est là à l’ablatif ; & l’on ne diroit ni l’un ni l’autre, si les autres mots de la langue Latine étoient également indéclinables.

Je fais ces observations pour faire voir, 1°. que ce sont les terminaisons, seules, qui par leur variété constituent les cas, & doivent être appellées cas : ensorte qu’il n’y a point de cas, ni par conséquent de déclinaison dans les langues où les noms gardent toûjours la terminaison de leur premiere dénomination ; & que lorsque nous disons un temple de marbre, ces deux mots de marbre, ne sont pas plus un génitif que les mots Latins de marmore, quand Virgile a dit, templum de marmore, Georg. L. III. v. 13. & ailleurs : ainsi à & de ne marquent pas plus des cas en François que par, pour, en, sur, &c. Voyez Article.

2°. Le second point qui est à considérer dans les cas, c’est l’usage qu’on en fait dans les langues qui ont des cas.

Ainsi il faut bien observer la destination de chaque terminaison particuliere : tel rapport, telle vûe de l’esprit est marquée par tel cas, c’est-à-dire par telle terminaison.

Or ces terminaisons supposent un ordre dans les mots de la phrase, c’est l’ordre successif des vûes de l’esprit de celui qui a parlé ; c’est cet ordre qui est le fondement des relations immédiates des mots de leurs enchaînemens & de leurs terminaisons. Pierre bat Paul ; moi aimer toi, &c. On va entendre ce que je veux dire.

Les cas ne sont en usage que dans les langues où les mots sont transposés, soit par la raison de l’harmonie, soit par le feu de l’imagination, ou par quelqu’autre cause.

Or quand les mots sont transposés, comment puis-je connoître leurs relations ?

Ce sont les différentes terminaisons, ce sont les cas qui m’indiquent ces relations ; & qui lorsque la phrase est finie, me donnent le moyen de rétablir l’ordre des mots, tel qu’il a été nécessairement dans l’esprit de celui qui a parlé lorsqu’il a voulu énoncer sa pensée par des mots : par exemple ;

Frigidus agricolam si quando continet imber.
Virg. Georg. Lib. I. v. 250.

Je ne puis pas douter que lorsque Virgile a fait ce vers, il n’ait joint dans son esprit l’idée de frigidus à celle d’imber ; puisque l’un est le substantif, & l’autre l’adjectif. Or le substantif & l’adjectif sont la chose même ; c’est l’objet considéré comme tel : ainsi l’esprit ne les a point séparés.

Cependant voyez combien ici ces deux mots sont éloignés l’un de l’autre : frigidus commence le vers, & imber le finit.

Les terminaisons font que mon esprit rapproche ces deux mots, & les remet dans l’ordre des vûes de l’esprit, relatives à l’élocution ; car l’esprit ne divise ainsi ses pensées que par la nécessité de l’énonciation.

Comme la terminaison de frigidus me fait rapporter cet adjectif à imber, de même voyant qu’agricolam est à l’accusatif, j’apperçois qu’il ne peut avoir de rapport qu’avec continet : ainsi je range ces mots selon leur ordre successif, par lequel seul ils font un sens, si quando imber frigidus continet domi agricolam. Ce que nous disons ici est encore plus sensible dans ce vers.

Aret ager, vitio, moriens, sitit, aeris, herba.
Virg. Ecl. vij. v. 57.

Ces mots ainsi séparés de leurs corrélatifs, ne font aucun sens.

Est sec, le champ, vice, mourant, a soif, de l’air, l’herbe : mais les terminaisons m’indiquent les corrélatifs, & dès-lors je trouve le sens. Voilà le vrai usage des cas.

Ager aret, herba moriens sitit prae vitio aeris. Ainsi les cas sont les signes des rapports, & indiquent l’ordre successif, par lequel seul les mots font un sens. Les cas n’indiquent donc le sens que relativement à cet ordre ; & voilà pourquoi les langues, dont la syntaxe suit cet ordre, & ne s’en écarte que par des inversions légeres aisées à appercevoir, & que l’esprit rétablit aisément ; ces langues, dis-je, n’ont point de cas ; ils y seroient inutiles, puisqu’ils ne servent qu’à indiquer un ordre que ces langues suivent ; ce seroit un double emploi. Ainsi si je veux rendre raison d’une phrase Françoise ; par exemple de celle-ci, le Roi aime le peuple, je ne dirai pas que le Roi est au nominatif, ni que le peuple est à l’accusatif ; je ne vois en l’un ni en l’autre mot qu’une simple dénomination, le Roi, le peuple : mais comme je sai par l’usage l’analogie & la syntaxe de ma langue, la simple position de ces mots me fait connoître leurs rapports & les différentes vûes de l’esprit de celui qui a parlé.

Ainsi je dis 1°. que le Roi paroissant le premier est le sujet de la proposition, qu’il est l’agent, que c’est la personne qui a le sentiment d’aimer.

2°. Que le peuple étant énoncé après le verbe, le peuple est le complément d’aime : je veux dire que aime tout seul ne feroit pas un sens suffisant, l’esprit ne seroit pas satisfait. Il aime : hé quoi ? le peuple. Ces deux mots aime le peuple, font un sens partiel dans la proposition. Ainsi le peuple est le terme du sentiment d’aimer ; c’est l’objet, c’est le patient. C’est l’objet du sentiment que j’attribue au Roi. Or ces rapports sont indiqués en François par la place ou position des mots, & ce même ordre est montré en Latin par les terminaisons.

Qu’il me soit permis d’emprunter ici pour un moment le style figuré. Je dirai donc qu’en Latin l’harmonie ou le caprice accordent aux mots la liberté de s’écarter de la place que l’intelligence leur avoit d’abord marquée. Mais ils n’ont cette permission qu’à condition qu’après que toute la proposition sera finie, l’esprit de celui qui lit ou qui écoute les remettra par un simple point de vûe dans le même ordre où ils auront été d’abord, dans l’esprit de celui qui aura parlé.

Amusons-nous un moment à une fiction. S’il plaisoit à Dieu de faire revivre Cicéron, de nous en donner la connoissance, & que Dieu ne donnât à Cicéron {p. 2:736}que l’intelligence des mots François, & nullement celle de notre syntaxe, c’est-à-dire de ce qui fait que nos mots assemblés & rangés dans un certain ordre font un sens : je dis que si quelqu’un disoit à Cicéron : illustre Romain, après votre mort Auguste vainquit Antoine. Cicéron entendroit chacune de ces paroles en particulier, mais il ne connoîtroit pas quel est celui qui a été le vainqueur, ni celui qui a été vaincu ; il auroit besoin de quelques jours d’usage, pour apprendre parmi nous que c’est l’ordre des mots, leur position, & leur place, qui est le signe principal de leurs rapports.

Or, comme en Latin il faut que le mot ait la terminaison destinée à sa position, & que sans cette condition la place n’influe en rien pour faire entendre le sens, Augustus vicit Antonius, ne veut rien dire en Latin. Ainsi Auguste vainquit Antoine, ne formeroit d’abord aucun sens dans l’esprit de Cicéron ; parce que l’ordre successif ou significatif des vûes de l’esprit n’est indiqué en Latin que par les cas ou terminaisons des mots : ainsi il est indifférent pour le sens de dire Antonium vicit Augustus, ou Augustus vicit Antonium. Cicéron ne concevroit donc point le sens d’une phrase, dont la syntaxe lui seroit entierement inconnue. Ainsi il n’entendroit rien à Auguste vainquit Antoine ; ce seroit-là pour lui trois mots qui n’auroient aucun signe de rapport. Mais reprenons la suite de nos réflexions sur les cas.

Il y a des langues qui ont plus de six cas, & d’autres qui en ont moins. Le P. Galanus, Théatin, qui avoit demeuré plusieurs années chez les Arméniens, dit qu’il y a dix cas dans la langue Arménienne. Les Arabes n’en ont que trois.

Nous avons dit qu’il y a dans une langue & en chaque déclinaison autant de cas, que de terminaisons différentes dans les noms ; cependant le génitif & le datif de la premiere déclinaison des Latins, sont semblables au singulier. Le datif de la seconde est aussi terminé comme l’ablatif : il semble donc qu’il ne devroit y avoir que cinq cas en ces déclinaisons. Mais 1°. il est certain que la prononciation de l’a au nominatif de la premiere déclinaison, étoit différente de celle de l’a à l’ablatif : le premier est bref, l’autre est long.

2°. Le génitif fut d’abord terminé en ai, d’où l’on forma oe pour le datif. In primâ declinatione dictum olim mensai, & hinc deinde formatum in dativo mensae. Perizonius in Sanctii Minervâ, L. I. c. vj. n. 4.

3°. Enfin l’analogie demande cette uniformité de six cas dans les cinq déclinaisons, & alors ceux qui ont une terminaison semblable, sont des cas par imitation avec les cas des autres terminaisons, ce qui rend uniforme la raison des constructions : casus sunt non vocis, sed significationis, nec non etiam structuroe rationem servamus. Prise. L. V. de Casu.

Les rapports qui ne sont pas indiqués par des cas en Grec, en Latin, & dans les autres langues qui ont des cas, ces rapports, dis-je, sont suppléés par des prépositions, clam patrem. Teren. Hecy. Act. III. sc. iij. v. 36

Ces prépositions qui précedent les noms équivalent à des cas pour le sens, puisqu’elles marquent des vûes particulieres de l’esprit ; mais elles ne font point des cas proprement dits, car l’essence du cas ne consiste que dans la terminaison du nom, destinée à indiquer une telle relation particuliere d’un mot à quelqu’autre mot de la proposition. (F)

{p. 2:795}

CAZZICHI §

CAZZICHI, (Géograph.) petite riviere de l’ile de Candie, qui se jette dans la mer près de Spinalonga.

Ce, ces ; cet, cette ; ceci, cela ; celui, celle ; ceux ; celles ; celui-ci, celui-là ; celles-ci, celles-là.

Ces mots répondent à la situation momentanée où se trouve l’esprit, lorsque la main montre un objet que la parole va nommer ; ces mots ne font donc qu’indiquer la personne ou la chose dont il s’agit, sans que par eux-mêmes ils en excitent l’idée. Ainsi la propre valeur de ces mots ne consiste que dans la désignation ou indication, & n’emporte point avec elle l’idée précise de la personne ou de la chose indiquée. C’est ainsi qu’il arrive souvent que l’on sait que quelqu’un a fait une telle action, sans qu’on sache qui est ce quelqu’un là. Ainsi les mots dont nous parlons n’excitent que l’idée de l’existence de quelque substance ou mode, soit réel, soit idéal : mais ils ne donnent par eux-mêmes aucune notion décidée & précise de cette substance ou de ce mode.

Ils ne doivent donc point être regardés comme des vice-gerens, dont le devoir consiste à figurer à la place d’un autre, & à remplir les fonctions de substitut.

Ainsi au lieu de les appeller pronoms, j’aimerois mieux les nommer termes métaphysiques, c’est-à-dire, mots qui par eux-mêmes n’excitent que de simples concepts ou vûes de l’esprit, sans indiquer aucun individu réel ou être physique. Or on ne doit donner à chaque mot que la valeur précise qu’il a ; & c’est à pouvoir faire & à sentir ces précisions métaphysiques, que consiste une certaine justesse d’esprit où peu de personnes peuvent atteindre.

Ce, ceci, cela, sont donc des termes métaphysiques, qui ne font qu’indiquer l’existence d’un objet que les circonstances ou d’autres mots déterminent ensuite singulierement & individuellement.

Ce, cet, cette, sont des adjectifs métaphysiques qui indiquent l’existence, & montrent l’objet : ce livre, cet homme, cette femme, voilà des objets présens ou présentés.

« Ce, adjectif, ne se met que devant les noms masculins qui commencent par une consonne, au lieu que devant les noms masculins qui commencent par une voyelle, on met cet, mais devant les noms feminins, on met cette »,

soit que le nom commence ou par une voyelle ou par une consonne. Grammaire de Buffier, pag. 189.

Ce, désigne un objet dont on vient de parler, ou un objet dont on va parler.

Quelquefois pour plus d’énergie on ajoûte les particules ci ou aux substantifs précédés de l’adjectif ce ou cet ; cet état-ci, ce royaume-là ; alors ci fait connoître que l’objet est proche, & plus éloigné ou moins proche.

Ce est souvent substantif, c’est le hoc des Latins ; alors, quoi qu’en disent nos Grammairiens, ce est du genre neutre ; car on ne peut pas dire qu’il soit masculin, ni qu’il soit féminin. J’entens ce que vous dites, istud quod. Ce fut après un solemnel & magnifique sacrifice, que, &c. Flechier, or. fun. Ce, c’est-à-dire, la chose que je vais dire arriva après, &c.

Dans les interrogations, ce substantif est mis après le verbe est. Qui est-ce qui vous l’a dit, dont la construction est ce, c’est-à-dire, calui ou celle qui vous l’a dit est quelle personne ?

Ce substantif se joint à tout genre & à tout nombre. Ce sont des Philosophes, &c. ce sont les passions ; c’est l’amour ; c’est la haine.

La particule ci & la particule ajoûtées au substantif ce, ont formé coci, & cela. Ces mots indiquent ou un objet simple, comme quand on dit cela est bon, {p. 2:796}ceci est mauvais : ou bien ils se rapportent à un sens total, à une action entiere ; comme quand on dit ceci va vous surprendre, cela mérite attention, cela est fâcheux.

Au reste ceci indique quelque chose de plus immédiatement présent que cela. Ecoutez ceci, avez-vous vû cela ? Vous êtes-vous apperçu de cela ? Venez voir ceci.

Ceci, cela, sont aussi des substantifs neutres ; ces mots ne donnent que l’idée métaphysique d’une substance qui est ensuite déterminée par les circonstances ou idées accessoires ; l’esprit ne s’arrête pas à la fignification précise qui répond au mot ceci ou au mot cela, parce que cette signification est trop générale ; mais elle donne occasion à l’esprit de considérer ensuite d’une maniere plus distincte & plus décidée l’objet indiqué.

Ceci veut dire chose présente ou qui demeure ; cela signifie chose présentée & déjà connue. Vos isthoec intro auferte. Emportez cela au logis, dit Mde Dacier, Ter. And. act. I. sc. j. vers 1. Ainsi il faut bien distinguer en ces occasions la propre signification du mot, & les idées accessoires qui s’y joignent & qui le déterminent d’une maniere individuelle.

Il en est de même de il m’a dit ; la valeur de il est seulement de marquer une personne qui a dit, voilà l’idée présentée : mais les circonstances ou idées accessoires me font connoître que cette personne ou ce il est Pierre ; voilà l’idée ajoûtée à il, idée qui n’est pas précisément signifiée par il.

Celui & celle sont des substantifs qui ont besoin d’être déterminés par qui ou par de ; ils sont substantifs puisqu’ils subsistent dans la phrase sans le secours d’un substantif, & qu’ils indiquent ou une personne ou une chose. Celui qui me suit, &c. c’est-à-dire, l’homme, la personne ; le disciple qui, &c. D. Quel est le meilleur acier dont on se serve communément en France ? R. C’est celui d’Allemagne, c’est-à-dire, c’est l’acier d’Allemagne : ainsi ces mots indiquent ou un objet dont on a déjà parlé, ou un objet dont on va parler.

On ajoûte quelquefois les particules ci ou à celui & à celle, & au pluriel à ceux & à celles ; ces particules produisent à l’égard de ces mots-là le même effet que nous venons d’observer à l’égard de cet.

Ceux est le pluriel de celui, & en ajoutant un s à celle, on en a le pluriel. Voyez Pronom. (F)

{p. 2:796}

CEDILLE §

CEDILLE, s. f. terme de Grammaire ; la cedille est une espece de petit c, que l’on met sous le C, lorsque par la raison de l’étymologie on conserve le c devant un a, un o, ou un u, & que cependant le c ne doit point prendre alors la prononciation dure, qu’il a coûtume d’avoir devant ces trois lettres a, o, u ; ainsi de glace, glacer, on écrit glaçant, glaçon ; de menace, menaçant ; de France, François ; de recevoir, reçû, &c. En ces occasions, la cedille marque que le c doit avoir la même prononciation douce qu’il a dans le mot primitif. Par cette pratique le dérivé ne perd point la lettre caractéristique, & conserve ainsi la marque de son origine.

Au reste, ce terme cedille vient de l’Espagnol cedilla, qui signifie petit c ; car les Espagnols one aussi, comme nous, le c sans cedille, qui alors a un son dur devant les trois lettres a, o, u ; & quand ils veulent donner le son doux au c qui précede l’une de ces trois lettres, ils y souscrivent la cedille, c’est ce qu’ils appellent c con cedilla, c’est-à-dire c avec cedille.

Au reste, ce caractere pourroit bien venir du sigma des Grecs figuré ainsi [non reproduit], comme nous l’avons remarqué à la lettre c ; car le c avec cedille se prononce comme l’[non reproduit]au commencement des mots sage, second, si, sobre, sucre (F)

* Le c avec cedille s’appelle, soit en Fonderie de caracteres, soit en Imprimerie, c à queue.

{p. 2:869}

CESURE §

CESURE, s. f. (Gram.) ce mot vient du Latin coesura, qui dans le sens propre signifie incision, coupure, entaille, R. coedere, couper, tailler ; au supin coesum, d’où vient césure. Ce mot n’est en usage parmi nous que par allusion & par figure, quand on parle de la méchanique du vers.

La césure est un repos que l’on prend dans la prononciation d’un vers après un certain nombre de syllabes. Ce repos soulage la respiration, & produit une cadence agréable à l’oreille : ce sont ces deux motifs qui ont introduit la césure dans les vers, facilité pour la prononciation, cadence ou harmonie pour l’oreille.

La césure sépare le vers en deux parties, dont chacune est appellée hémistiche, c’est-à-dire demi-vers, moitié de vers : ce mot est Grec. Voyez Hémistiche & Alexandrin.

En Latin on donne aussi le nom de césure à la syllabe après laquelle est le repos, & cette syllabe est {p. 2:870}la premiere du pié suivant :

Arma voerumque cano . . Troji qui primus ab oris.

La syllabe no est la césure, & commence le troisieme pié.

En François la césure ou repos est mal placée entre certains mots qui doivent être dits tout de suite, & qui font ensemble un sens inséparable, selon la maniere ordinaire de parler & de lire ; tels sont la préposition & son complément : ainsi le vers suivant est défectueux.

Adieu, je m’en vais à… Paris pour mes affaires.

Il en est de même du verbe est qui joint l’attribut & le sujet, comme dans ce vers.

On sait que la chair est… fragile quelquefois.

Par la même raison, on ne doit jamais disposer le substantif & l’adjectif de façon que l’un finisse le premier hémistiche, & que l’autre commence le second, comme dans ce vers.

Iris dont la beauté… charmante nous attire.

Cependant si le substantif faisoit le repos du premier hémistiche, & qu’il fût suivi de deux adjectifs qui achevassent le sens, le vers seroit bon, comme :

Il est une ignorance… & sainte & salutaire. Sacy.

Ce qui fait voir qu’en toutes ces occasions la grande regle, c’est de consulter l’oreille, & de s’en rapporter à son jugement.

Dans les grands vers, c’est-à-dire dans ceux de douze syllabes, la césure doit être après la sixieme syllabe.

Jeune & vaillant héros… dont la haute sagesse. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12

Observez que cette sixieme syllabe doit être une syllabe pleine ; qu’ainsi le repos ne peut se faire sur une syllabe qui finiroit par un e muet : il faut alors que cet e muet se trouve à la septieme syllabe, & s’élide avec le mot qui le suit.

Et qui seul sans ministre… à l’exemple des dieux 1 2 3 4 5 6 7

Soûtiens tout par toi-même… & vois tout par tes yeux. 1 2 3 4 5 6 7

Dans les vers de dix syllabes, la césure doit être après la quatrieme syllabe.

Ce monde-ci… n’est qu’une oeuvre comique 1 2 3 4

Où chacun fait… ses rôles différens. Rousseau. 1 2 3 4

Il n’y a point de césure prescrite pour les vers de huit syllabes, ni pour ceux de sept ; cependant on peut observer que ces sortes de vers sont bien plus harmonieux quand il y a une césure après la troisieme ou la quatrieme syllabe dans les vers de huit syllabes, & après la troisieme dans ceux de sept.

Au sortir… de ta main puissante,
Grand Dieu que l’homme étoit heureux !
La vérité toûjours présente

1 2 3 4

Le livroit à ses premiers voeux.

1 2 3

Voici des exemples de vers de sept syllabes.

Qu’on doit plaindre une bergere

1 2 3

Si facile à s’allarmer :

1 2 3

Pourquoi du plaisir d’aimer
Faut-il se faire une affaire ?
Quels bergers… en font autant
Dans l’ingrat… siecle où nous sommes ?
Achante qu’elle aime tant
Est peut-être un inconstant
Comme tous les autres hommes.
Deshoulieres.

C’est ce que l’on pourra encore observer dans la premiere fable de M. de la Fontaine.

La cigale… ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva… fort dépourvûe.
. . . . . . . . .
Pas un seul… petit morceau
De mouche ou… de vermisseau.
Elle alla… crier famine
Chez la fourmi sa voisine,
La priant… de lui préter
Quelque grain… pour subsister, &c.

Au reste je ne parle ici que des vers de douze, de dix, de huit, & de sept syllabes ; les autres sont moins harmonieux, & n’entrent guere que dans le chant ou dans des pieces de caprice. (F)

CITATION §

{p. 3:484}

Citation, usages §

Il ne sera pas inutile de rapporter ici quelques usages en matiere de citations, soit théologiques, soit de jurisprudence.

Parmi les livres sapientiaux de l’Ecriture sainte, il y en a un qui a pour titre l’ecclésiaste, ἐκκλησιαστὴς, concionator, & un autre appellé l’ecclésiastique, ἐκκλησιαστικὸς, ecclesiasticus, concionalis : quand on cite le premier, on met en abregé eccle. au lieu que quand on rapporte un passage du second, on met eccli. ensuite on ajoûte le chap. & le vers.

Comme la somme de S. Thomas est souvent citée par les Théologiens, il faut observer que cette somme contient trois parties, & que la deuxieme partie est divisée en deux parties, dont la premiere est appellée la premiere de la deuxieme, & la deuxieme s’appelle la deuxieme de la deuxieme. Chaque partie est divisée en questions, chaque question en articles ; chaque article commence par les objections, ensuite vient le corps de l’article, qui contient les preuves de l’assertion ou conclusion ; après quoi viennent les réponses aux objections, & cela par ordre, une réponse à la premiere objection, &c. Il est facile maintenant de comprendre la maniere de citer S. Thomas : s’il s’agit d’un passage de la premiere partie, après avoir rapporté le passage, on met par ex. I. p. q. 1. a. j. c’est-à-dire, primâ parte, quaestione prima, articulo primo. Si le passage est tiré du corps de l’article où sont contenues les preuves, on ajoûte in c. ce qui signifie in corpore articuli.

Si le passage est pris de la réponse aux objections, on cite ad 1. c’est-à-dire à la réponse à la premiere objection ; ainsi de la deuxieme objection, de la troisieme, &c.

A l’égard de la deuxieme partie de la somme de S. Thomas, comme elle est divisée en deux parties, si le passage est tiré de la premiere partie, on met un I, & un 2. c’est-à-dire, in primâ parte secundae partis.

Si le passage est tiré de la seconde partie de cette seconde partie, on met II. 2. c’est-à-dire, secundâ secunda, dans la soû-division ou deuxieme partie de la deuxieme partie de la somme de S. Thomas. (F)

CLASSE §

{p. 3:506}

Classe, §

Classe, s. f. (Gramm.) Ce mot vient du Latin calo, qui vient du Grec καλέω, & par contraction καλῶ, appeller, convoquer, assembler. Ainsi toutes les acceptions de ce mot renferment l’idee d’une convocation ou assemblée à part : ce mot signifie donc une distinction de personnes ou de choses que l’on arrange par ordre, selon leur nature, ou selon le motif qui donne lieu à cet arrangement. Ainsi on range les êtres physiques en plusieurs classes, les métaux, les minéraux, les végétaux, &c. Voyez Classe, (Hist. nat.) On fait aussi plusieurs classes d’animaux, d’arbres, de simples ou herbes, &c. par la même analogie.

Classe se dit aussi des différentes salles des colléges dans lesquelles on distribue les écoliers selon leur capacité. Il y a six classes pour les humanités, & dans quelques colléges, sept. La premiere en dignité c’est la Rhétorique ; or en commençant à compter par la Rhétorique, on descend jusqu’à la sixieme ou septieme, & c’est par l’une de celles-ci que l’on commence les études classiques. Il y a deux autres classes pour la Philosophie ; l’une est appellée Logique, & l’autre Physique. Il y a aussi les écoles de Théologie, celles de Droit, & celles de Medecine ; mais on ne leur donne pas communément le nom de classe.

Il est vrai, comme on le dit, que Quintilien s’est servi du mot de classe, en parlant des écoliers ; mais ce n’est pas dans le même sens que nous nous servons aujourd’hui de ce mot. Il paroît, par le passage de Quintilien, que le maître d’une même école divisoit ses écoliers en différentes bandes, selon leur différente capacité, secundùm vires ingenii. Ce que Quintilien en dit, doit plûtôt se rapporter à ce qu’on appelle parmi nous faire composer & donner les places. Ita superiore loco quisque declamabat. Ce qui nous donnoit, dit-il, une grande émulation, ea nobis ingens palma contentio ; & c’étoit une grande gloire d’être le premier de sa division, ducere verò classem multò pulcherrimum. Quint. Inst. or. l. I. c. ij.

Au reste Quintilien préfere l’éducation publique, faite, comme il l’entend, à l’éducation domestique ordinaire ; il prétend que communément il y a autant de danger pour les mœurs dans l’une que dans l’autre, mais il ne veut pas que les classes soient trop nombreuses. Il faudroit qu’alors la classe fût divisée, & que chaque division eût un maître particulier. Numerus obstat, nec eo mitti puerum volo, ubi negligatur ; sed neque praeceptor bonus majore se turbâ, quàm ut sustinere eam possit, oneraverit . . . . . . ita nunquam erimus in turba. Sed ut fugienda sint magnae scholae, non tamen hoc eò valet ut fugiendae sint omninò scholae. Aliud est enim vitare eas, aliud eligere. Quint. Inst. or. l. I. c. ij.

Ce chapitre de Quintilien est rempli d’observations judicieuses ; il fait voir que l’éducation domestique a des inconvéniens, mais que l’éducation publique en a aussi. Seroit-il impossible de transporter dans l’une ce qu’il y a d’avantageux dans l’autre ? L’éducation domestique est-elle trop solitaire & trop languissante, faites souvent des assemblées, des exercices, des déclamations, &c. Excitanda mens & attollenda semper est. Ibid. L’éducation publique éloigne-t-elle trop les enfans de l’usage du monde, de façon que lorsqu’ils sont hors de leur collége, ils paroissent aussi embarrassés que s’ils étoient transportés dans un autre monde ? Existiment se in alium terrarum orbem delatos, (Pétrone) ? faites-leur voir souvent des personnes raisonnables, accoûtumez-les de bonne heure à voir d’honnêtes gens, qu’ils ne soient pas décontenancés en leur présence. Assuescant jam à tenero non reformidare homines. Quint. Ibid. Faites que votre jeune homme ne soit pas ébloüi quand il voit le soleil, & que ce qu’il verra un jour dans le monde ne lui paroisse pas nouveau. Caligat in sole, omnia nova offendit. Ibid. L’éducation publique donne lieu à l’émulation. Firmiores in litteris profectus alit aemulatio . . . . & licet ipsa vitium sit ambitio, frequenter tamen causa virtutum est. Ibid. Necesse est enim ut sibi nimium tribuat, qui se nemini comparat. Ibid.

Ce que dit Quintilien dans ce chapitre second, sur la vertu & la probité que l’on doit rechercher dans les maîtres, est conforme à la morale la plus pure ; & ce qu’il ajoûte dans le chapitre suivant, sur les peines & les châtimens dont on punit les écoliers, est bien digne de remarque. Il dit que ce châtiment abat l’esprit. Refringit animum & abjicit lucis fugam, & taedium dictat. Jam si minor in deligendis praeceptorum moribus fuit cura, pudet dicere in quoe probra nefandi homines isto caedendi jure abutantur, non morabor in parte hac ; nimium est quod intelligitur. Hoc dixisse satis est, in aetatem infirmam & injuriae obnoxiam nemini debet nimium licere . . . . unde causas turpium factorum saepe extitisse utinam falso jactaretur. Quint. Inst. l. I. c. ij. & iij.

Cette observation de Quintilien ne peut être aujourd’hui d’aucun usage parmi nous.

On ne peut rien ajoûter à l’attention que les principaux des colléges apportent dans le choix des maîtres auxquels ils confient l’instruction des jeunes gens : & les châtimens dont parle Quintilien ne sont presque plus en usage. Voyez Collége. (F)

{p. 3:507}

CLASSIQUE §

CLASSIQUE, adj. (Gramm.) Ce mot ne se dit que des auteurs que l’on explique dans les colléges ; les mots & les façons de parler de ces auteurs servent de modele aux jeunes gens. On donne particulierement ce nom aux auteurs qui ont vécu du tems de la république, & ceux qui ont été contemporains ou presque contemporains d’Auguste ; tels sont Térence, César, Cornélius Népos, Cicéron, Salluste, Virgile, Horace, Phedre, Tite-Live, Ovide, Valere Maxime, Velleius Paterculus, Quinte Curce, Juvénal, Martial, & Frontin ; auxquels on ajoûte Corneille Tacite, qui vivoit dans le second siecle, aussi bien que Pline le jeune, Florus, Suétone, & Justin.

Mais en Latin l’adjectif classicus n’a pas la même valeur ou acception qu’il a en François.

1°. Classicus se dit de ce qui concerne les flottes ou armées navales, comme dans ce vers de Properce : Aut canerem Siculae classica bella fugae.

L. II. Eleg. I. v. 28.

Classica corona, la couronne navale qui se donnoit à ceux qui avoient remporté la victoire dans un combat naval. Classici, dans Quinte-Curce, 4. 3. 18. signifie les matelots.

2°. Classici cives étoient les citoyens de la premiere classe ; car il faut observer que le roi Servius avoit partagé tous les citoyens Romains en cinq classes. Ceux qui, selon l’évaluation qu’on en fait, avoient mille deux cents cinquante livres de revenu, au moins, ou qui en avoient davantage ; ceux-là, dis-je, étoient appellés classiques. Classici dicebantur primae tantùm classis homines, qui centum & viginti quinque millia aeris, amplius-ve, censi erant. Aul. Gell. 7. 13. Classici testes, se disoit des témoins irréprochables, pris de quelque classe de citoyens. Classici testes, dit Festus, dicebantur qui signandis testamentis adhibebantur. Et Scaliger ajoûte : qui enim cives Romani erant, omnino in aliqua classe censebantur ; qui non habebant classem, nec cives Romani erant.

C’est de-là que dans Aulu Gelle, 19. 8. autores classici ne veut pas dire les auteurs classiques, dans le sens que nous donnons parmi nous à ce mot ; mais autores classici ; signifie les auteurs du premier ordre, scriptores prima note & praestantissimi, tels que Cicéron, Virgile, Horace, &c. (F)

On peut dans ce dernier sens donner le nom d’auteurs classiques François aux bons auteurs du siecle de Louis XIV. & de celui-ci ; mais on doit plus particulierement appliquer le nom de classiques aux auteurs qui ont écrit tout à la fois élégamment & correctement, tels que Despréaux, Racine, &c. Il seroit à souhaiter, comme le remarque M. de Voltaire, que l’académie Françoise donnât une édition correcte des auteurs classiques avec des remarques de Grammaire.

CLÉ §

{p. 3:518}

Clé §

Clé, terme de Polygraphie & de Stéganographie, c’est-à-dire de l’art qui apprend à faire des caracteres particuliers dont on se sert pour écrire des lettres qui ne peuvent être lûes que par des personnes qui ont la connoissance des caracteres dont on s’est servi pour les écrire ; c’est ce qu’on appelle lettres en chiffres. Voyez Chiffre & Déchiffrer.

Or les personnes qui s’écrivent de ces sortes de lettres ont chacune de leur côté un alphabet où la valeur de chaque caractere convenu est expliquée : par exemple, si l’on est convenu qu’une étoile signifie a, l’alphabet porte *, … a ; ainsi des autres signes.

Or ces sortes d’alphabets qu’on appelle clés en terme de Stéganographie, c’est une métaphore prise des clés qui servent à ouvrir les portes des maisons, des chambres, des armoires, &c. & nous donnent ainsi lieu de voir le dedans ; de même les clés ou alphabets dont nous parlons donnent le moyen d’entendre le sens des lettres & chiffres ; elles servent à déchiffrer la lettre ou quelqu’autre écrit en caracteres singuliers & convenus.

C’est par une pareille extension ou métaphore qu’on donne le nom de clé à tout ce qui sert à éclaircir ce qui a d’abord été présenté sous quelque voile, & enfin à tout ce qui donne une intelligence qu’on n’avoit pas sans cela. Par exemple, s’il est vrai que la Bruyere, par Ménalque, Philémon, &c. ait voulu parler de telle ou telle personne, la liste où les noms de ces personnes sont écrits après ceux sous lesquels la Bruyere les a cachés ; cette liste, dis-je, est ce qu’on appelle la clé de la Bruyere. C’est ainsi qu’on dit la clé de Rabelais, la clé du Catholicon d’Espagne, &c.

C’est encore par la même figure que l’on dit que la logique est la clé des Sciences, parce que comme le but de la Logique est de nous apprendre à raisonner avec justesse, & à développer les faux raisonnemens, il est évident qu’elle nous éclaire & nous conduit dans l’étude des autres Sciences ; elle nous en ouvre, pour ainsi dire, la porte, & nous fait voir ce qu’elles ont de solide, & ce qu’il peut y avoir de défectueux ou de moins exact. (F)

{p. 3:631}

COLLECTIF §

COLLECTIF, adj. (Gramm.) Ce mot vient du Latin colligere, recueillir, rassembler. Cet adjectis se dit de certains noms substantifs qui présentent à l’esprit l’idée d’un tout, d’un ensemble formé par l’assemblage de plusieurs individus de même espece ; par exemple, armée est un nom collectif, il nous présente l’idée singuliere d’un ensemble, d’un tout formé par l’assemblage ou réunion de plusieurs soldats : peuple est aussi un terme collectif, perce qu’il excite dans l’esprit l’idée d’une collection de plusieurs personnes rassemblées en un corps politique, vivant en société sous les mêmes lois : forêt est encore un nom collectif, car ce mot, sous une expression singuliere, {p. 3:632}excite l’idée de plusieurs arbres qui sont l’un auprès de l’autre ; ainsi le nom collectif nous donne l’idée d’unité par une pluralité assemblée.

Mais observez que pour faire qu’un nom soit collectif, il ne suffit pas que le tout soit composé de parties divisibles ; il faut que ces parties soient actuellement séparées, & qu’elles ayent chacune leur être à part, autrement les noms de chaque corps particulier seroient autant de noms substantifs ; car tout corps est divisible : ainsi homme n’est pas un nom collectif, quoique l’homme soit composé de différentes parties ; mais ville est un nom collectif, soit qu’on prenne ce mot pour un assemblage de différentes maisons, ou pour une société de divers citoyens : il en est de même de multitude, quantité, régiment, troupe, le plûpart, &c.

Il faut observer ici une maxime importante de Grammaire, c’est que le sens est la principale regle de la construction : ainsi quand on dit qu’une infinité de personnes soûtiennent, le verbe soûtiennent est au pluriel, parce qu’en effet, selon le sens, ce sont plusieurs personnes qui soûtiennent : l’infinité n’est que pour marquer la pluralité des personnes qui soûtiennent ; ainsi il n’y a rien contre la Grammaire dans ces sortes de constructions. C’est ainsi que Virgile a dit : Pars mersi tenuere ratem ; & dans Saluste, pars in carcerem acti, pars bestiis objecti. On rapporte ces constructions à une figure qu’on appelle syllepse ; d’autres la nomment synthese : mais le nom ne fait rien à la chose ; cette figure consiste à faire la construction selon le sens plûtôt que selon les mots. Voyez Construction. (F)

COLON §

{p. 3:647}

Colon §

Colon, (Gramm.) Ce mot est purement Grec, κῶλον,membre, & par extension ou métaphore, membre de période : ensuite par une autre extension quelques auteurs étrangers se sont servi de ce mot pour désigner le signe de ponctuation qu’on appelle les deux points. Mais nos Grammairiens François disent simplement les deux points, & ne se servent de colon que lorsqu’ils citent en même tems le Grec. C’est ainsi que Cicéron en a usé : In membra quadam quaedam quae κῶλα Graeci vocant, dispertiebat orationem. (Cic. Brut. cap. xljv.) Et dans orator. cap. lxij. il dit : Nescüo cur, cum Graeci κόμματα & κῶλα nominent, nos, non rectè, incisa & membra dicamus. (F)

COMMA §

{p. 3:683}

Comma (Grammaire) §

COMMA, s. m. terme de Gram. & d’impr. Ce mot est Grec, κόμμα, segmen, incisum. Quintilien, vers le commencement du ch. jv. du liv. IX. fait mention des incises & des membres de la période, incisa qua κόμματα, membra qua κῶλα. Les incises font un sens partiel qui entre dans la composition du sens total de la période, ou d’un membre de période. Voyez Construction & Période.

On donne aussi le nom d’incise aux divers sens particuliers du style coupé : Turenne est mort ; la victoire s’arrête ; la fortune chancele ; c’est ce que Cicéron appelle incisim dicere. Cic. orat. chap. lxvj. & lxvij.

On appelle aussi comma une sorte de ponctuation qui se marque avec les deux points : c’est de toutes les ponctuations celle qui après le point indique une plus forte séparation. Le sieur Leroi, ce fameux prote de Poitiers, dans son traité de l’ortographe qui vient d’avoir l’honneur d’être augmenté par M. Restaut ; le sieur Leroi, dis-je, soûtient que la ponctuation des deux points doit être appellée comma, & que ceux qui donnent ce nom au point-virgule sont dans l’erreur. Apparemment l’usage a varié ; car Martin Fertel, Richelet, & le dictionnaire de Trévoux édition de 1721, disent que le comma est la ponctuation qui se marque avec un point & une virgule : le sieur Leroi soûtient au contraire que malgré le sentiment de ces auteurs, la ponctuation du point-virgule est appellée petit-que par tous les Imprimeurs ; parce qu’en effet ce signe sert à abreger la particule Latine que, quand à la suite d’un mot elle signifie & : par exemple, illaq ; hominesq ; deosq ; au lieu de illaque, hominesque, deosque. Ici il ne s’agit que d’un fait ; on n’a qu’à consulter les Imprimeurs : ainsi le prote de Poitiers pourroit bien avoir raison. Nous verrons au mot Ortographe s’il est aussi heureux quand il s’agit de raisonnement. (F)

COMMUN §

{p. 3:715}

Commun (Grammaire) §

COMMUN, adj. en termes de Grammaire, se dit du genre par rapport aux noms, & se dit de la signification à l’égard des verbes.

Pour bien entendre ce que les Grammairiens appellent genre commun, il faut observer que les individus de chaque espece d’animal sont divisés en deux ordres ; l’ordre des mâles & l’ordre des femelles. Un nom est dit être du genre masculin dans les animaux, quand il est dit de l’individu de l’ordre des mâles ; au contraire il est du genre féminin quand il est de l’ordre des femelles : ainsi coq est du genre masculin, & poule est du feminin.

À l’égard des noms d’êtres inanimés, tels que soleil, lune, terre, &c. ces sortes de noms n’ont point de genre proprement dit. Cependant on dit que soleil est du genre masculin, & que lune est du feminin, ce qui ne veut dire autre chose, sinon que lorsqu’on voudra joindre un adjectif à soleil, l’usage veut en France que des deux terminaisons de l’adjectif on choisisse celle qui est déjà consacrée aux noms substantifs des mâles dans l’ordre des animaux ; ainsi on dira beau soleil, comme on dit beau coq, & l’on dira belle lune comme on dit belle poule. J’ai dit en France ; car en Allemagne, par exemple, soleil est du genre feminin ; ce qui fait voir que cette sorte de genre est purement arbitraire, & dépend uniquement du choix aveugle que l’usage a fait de la terminaison masculine de l’adjectif ou de la feminine, en adaptant l’une plûtôt que l’autre à tel ou tel nom.

A l’égard du genre commun, on dit qu’un nom est de ce genre, c’est-à-dire de cette classe ou sorte, lorsqu’il y a une terminaison qui convient également au mâle & à la femelle ; ainsi auteur est du genre commun ; on dit d’une dame qu’elle est auteur d’un tel ouvrage : notre qui est du genre commun ; on dit un homme qui, &c. une femme qui, &c. Fidele, sage, sont des adjectifs du genre commun ; un amant fidele, une femme fidele.

En Latin civis, se dit également d’un citoyen & d’une citoyenne. Conjux, se dit du mari & aussi de la femme. Parens, se dit du pere & se dit aussi de la mere. Bos, se dit également du bœuf & de la vache. Canis, du chien ou de la chienne. Feles, se dit d’un chat ou d’une chate.

Ainsi l’on dit de tous ces noms-là, qu’ils sont du genre commun.

Observez que homo est un nom commun, quant à la signification, c’est-à-dire qu’il signifie également l’homme ou la femme ; mais on ne dira pas en Latin mala homo, pour dire une méchante femme ; ainsi homo est du genre masculin par rapport à la construction grammaticale. C’est ainsi qu’en François personne est du genre feminin en construction ; quoique par rapport à la signification ce mot désigne également un homme ou une femme.

A l’égard des verbes, on appelle verbes communs ceux qui, sous une même terminaison, ont la signification active & la passive, ce qui se connoît par les adjoints. Voyez la quatrieme liste de la méthode de P. R. p. 462, des déponens qui se prennent passivement. Il y a apparence que ces verbes ont eu autrefois la terminaison active & la passive : en effet on trouve criminare, crimino, & criminari, criminor, blâmer.

En Grec, les verbes qui sous une même terminaison {p. 3:716}ont la signification active & la passive, sont appellés verbes moyens ou verbes de la voix moyenne. (F)

{p. 3:749}

COMPARATIF §

COMPARATIF, adj. pris subst. terme de Grammaire. Pour bien entendre ce mot, il faut observer que les objets peuvent être qualifiés ou absolument sans aucun rapport à d’autres objets, ou relativement, c’est-à-dire par rapport à d’autres.

1°. Lorsque l’on qualifie un objet absolument, l’adjectif qualificatif est dit être au positif. Ce premier degré est appellé positif, parce qu’il est comme la premiere pierre qui est posée pour servir de fondement aux autres degrés de signification ; ces degrés sont appellés communément degrés de comparaison : César étoit vaillant, le soleil est brillant ; vaillant & brillant sont au positif.

En second lieu quand on qualifie un objet relativement à un autre ou à d’autres, alors il y a entre ces objets ou un rapport d’égalité, ou un rapport de supériorité, ou enfin un rapport de prééminence.

S’il y a un rapport d’égalité, l’adjectif qualificatif est toûjours regardé comme étant au positif ; alors l’égalité est marquée par des adverbes aque ac, tam quam, ita ut, & en François par autant que, aussi que : César étoit aussi brave qu’Alexandre l’avoit été ; si nous étions plus proche des étoiles, elles nous paroîtroient aussi brillantes que le soleil ; aux solstices, les nuits sont aussi longues que les jours.

2°. Lorsqu’on observe un rapport de plus ou un rapport de moins dans la qualité de deux choses comparées, alors l’adjectif qui énonce ce rapport est dit être au comparatif ; c’est le second degré de signification, ou, comme on dit, de comparaison, Petrus est doctior Paulo, Pierre est plus savant que Paul ; le soleil est plus brillant que la lune ; où vous voyez qu’en Latin le comparatif est distingué du positif par une terminaison particuliere, & qu’en François il est distingué par l’addition du mot plus ou du mot moins.

Enfin le troisieme degré est appellé superlatif. Ce mot est formé de deux mots Latins super, au-dessus, & latus, porté, ainsi le superlatif marque la qualité portée au suprême degré de plus ou de moins.

Il y a deux sortes de superlatifs en François, 1°. le superlatif absolu que nous formons avec les mots très ou avec fort, extrémement ; & quand il y a admiration, avec bien : il est bien raisonnable ; très vient du Latin ter, trois fois, très-grand, c’est-à-dire trois fois grand ; sort est un abregé de fortement.

2°. Nous avons encore le superlatif relatif : il est le plus raisonnable de ses freres.

Nous n’avons en François de comparatifs en un seul mot que meilleur, pire & moindre.

« Notre langue, dit le P. Bouhours, n’a point pris de superlatifs du Latin, elle n’en a point d’autre que généralissime, qui est tout François, & que M. le cardinal de Richelieu fit de son autorité allant commander les armées de France en Italie, si nous en croyons M. de Balzac  ».

Doutes sur la langue Françoise. p. 60.

Nous avons emprunté des Italiens cinq ou six termes de dignités, dont nous nous servons en certaines formules, & ausquels nous nous contentons de donner une terminaison Françoise, qui n’empêche pas de reconnoître leur origine Latine, tels sont, révérendissime, illustrissime, excellentissime, éminentissime.

Il y a bien de l’apparence que si le comparatif & le superlatif des Latins n’avoient pas été distingués du positif par des terminaisons particulieres, comme le rapport d’égalité ne l’est point ; il y a, dis-je, bien de l’apparence que les termes de comparatif & de superlatif nous seroient inconnus.

Les Grammairiens ont observé qu’en Latin le comparatif & le superlatif se forment du cas en i, du positif en ajoûtant or pour le masculin & pour le feminin, & as pour le genre neutre. On ajoûte ssimus au cas en i pour former le superlatif : ainsi on dit sanctus, sancti ; sanctior, sanctius, sanctissimus ; fortis, fortis, forti ; fortior, fortius, fertissimus.

Les adjectifs dont le positif est terminé en er, forment aussi leur comparatif du cas en i, pulcher, pulchri, pulchrior, pulchrius ; mais le superlatif se forme en ajoûtant rimus au nominatif masculin du positif, pulcher, pulcherrimus.

Les adjectifs en lis suivent la regle générale pour le comparatif, facilis, facilior, facilius ; humilis, humilior ; similis, similior : mais au superlatif on dit, facillimus, humillimus, simillimus ; d’autres suivent la regle générale, utilis, utilior, utilissimus.

Plusieurs noms adjectifs n’ont ni comparatif, ni superlatif ; tels sont Romanus, patrius, duplex, legitimus, claudus, unicus, dispar, egenus, &c. Quand on veut exprimer un degré de comparaison, & que le positif n’a ni comparatif, ni superlatif, on se sert de magis pour marquer le comparatif, & de valdè ou de maximè pour le superlatif : ainsi l’on dit, magis pius, ou maximè pius.

On peut aussi se servir des adverbes magis & maximè, avec les adjectifs qui ont un comparatif & un superlatif : on dit fort bien, magis doctus, & valdè ou maximè doctus.

Les noms adjectifs qui ont au positif une voyelle devant us, comme arduus, pius, n’ont point ordinairement de comparatif, ni de superlatif. On évite ainsi le bâillement que feroit la rencontre de plusieurs voyelles de suite, si on disoit arduior, piior : on dit plûtôt magis arduus, magis pius ; cependant on dit piissimus, qui n’est pas si rare que püor. Ce mot piissimus étoit nouveau du tems de Cicéron. Marc. Antoine l’ayant hasardé, Cicéron le lui reprocha en plein sénat (Philipp. XIII. c. xjx. n. 42.). Piissimos quaeris ; & quod verbum omninò nullum in linguâ latinâ est, id propter tuam divinam pietatem novum inducis. On trouve ce mot dans les anciennes inscriptions, & dans les meilleurs auteurs postérieurs à Cicéron. Ainsi ce mot qui commençoit à s’introduire dans le tems de Cicéron, fut ensuite autorisé par l’usage.

Il ne sera pas inutile d’observer les quatre adjectifs suivans, benus, malus, magnus, parvus ; ils n’ont ni comparatif, ni superlatif qui dérivent d’eux-mêmes : on y supplée par d’autres mots qui ont chacun une origine particuliere.

Positif.Comparatif.Superlatif.Benus, …. bon.        Melior, … meilleur.        Optimus, fort bon.
Malus,… mauvais.      Pejor, pire, plus mauvais.    Pessimus, très-mauvais.
                                                                          
Magnus,… grand.        Major, plus grand, & de-Maximus, .. très 
                                   la majeur.                           grand.
Parvus, … petit.      Minor, plus petit, mineur.    Minimus, sort petit.

Vossius croit que melior vient de magis velim, ou malim ; Martinius & Faber le font venir de μέλει, qui veut dire cura est, gratum est, μελέτη, cura. Quand une chose est meilleure qu’une autre, on en a plus de soin, elle nous est plus chere ; mea cura, se disoit en Latin de ce qu’on aimoit. Perrotus dit que melior est une contraction de mellitior, plus doux que le miel, comme on a dit Neronior, plus cruel que Néron. Plaute a dit Paenior, plus Carthaginois, c’est-à-dire plus fourbe qu’un Carthaginois ; & c’est ainsi que Malherbe a dit, plus Mars que Mars de la Thrace.

Isidore le fait venir de mollior, non dur, plus tendre. M. Dacier croit qu’il vient du Grec ἀμείνον, qui signifie meilleur. C’est le sentiment de Scaliger & de l’auteur du Novitius. {p. 3:750}

Optimus vient de optatissimus, maxime optatus, très-souhaité, désirable ; & par extension, très-bon, le meilleur.

A l’égard de pejor, Martinius dit qu’en Saxon beux veut dire malus ; qu’ainsi on pourroit bien avoir dit autrefois en Latin peus pour malus : on sait le rapport qu’il y a entre le b & p ; ainsi peus, génitif, pei, comparatif, peior, & pour plus de facilité pejor.

Pessimus vient de pessum, en-bas, sous les piés, qui doit être foulé aux piés. Ou bien de pejor, on a fait peissimus, & ensuite pessimus par contraction.

Major vient naturellement de magnus, prononcé en mouillant le gn à la maniere des Italiens, & comme nous le prononçons en magnifique, seigneur, enseigner, &c. Ainsi on a dit ma-ignus, ma-ignior, major.

Maximus vient aussi de magnus ; car le x est une lettre double qui vaut autant que cs, & souvent gs : ainsi au lieu de magnissimus, on a écrit par la lettre double maximus.

Minor vient du Grec μινυρὸς, parvus.

Minimus vient de minor ; on trouve même dans Arnobe minissimus digitus, le plus petit doigt. Les mots qui reviennent souvent dans l’usage sont sujets à être abregés.

Au reste les adverbes ont aussi des degrés de signification, bien, mieux, fort bien ; benè, melius, optimè.

Les Anglois dans la formation de la plûpart de leurs comparatifs & de leurs superlatifs, ont fait comme les Latins ; ils ajoûtent er au positif pour former le comparatif, & ils ajoûtent est pour le superlatif. Rich, riche ; richer, plus riche ; the richest, le plus riche.

Ils se servent aussi à notre maniere de more, qui veut dire plus, & de most, qui signifie très-fort, le plus ; honest, honnête ; more honest, plus honnête ; most honest, très-honnête, le plus honnête.

Les Italiens ajoûtent au positif più, plus, ou meno, moins, selon que la chose doit être ou élevée ou abaissée. Ils se servent aussi de molto pour le superlatif, quoiqu’ils ayent des superlatifs à la maniere des Latins : bellissimo, très-beau ; bellissima, très belle ; buonissimo, très-bon ; buonissima, très-bonne.

Chaque langue a sur ces points ses usages, qui sont expliqués dans les grammaires particulieres. (F)

CONCORDANCE §

{p. 3:821}

Concordance (Grammaire) §

CONCORDANCE, s. f. terme de Grammaire. Ce que je vais dire ici sur ce mot, & ce que je dis ailleurs sur quelques autres de même espece, n’est que pour les personnes pour qui ces mots ont été faits, & qui ont à enseigner ou à en étudier la valeur & l’usage ; les autres feront mieux de passer à quelque article plus intéressant. Que si malgré cet avis ils veulent s’amuser à lire ce que je dis ici sur la concordance, je les prie de songer qu’on parle en anatomiste à S. Cosme, en jurisconsulte aux écoles de Droit, & que je dois parler en grammairien quand j’explique quelque terme de Grammaire.

Pour bien entendre le mot de concordance, il faut {p. 3:822}observer que selon le système commun des Grammairiens, la syntaxe se divise en deux ordres ; l’un de convenance, l’autre de régime, Méthode de P. R. à la tête du traité de la syntaxe, pag. 355. La syntaxe de convenance, c’est l’uniformité ou ressemblance qui doit se trouver dans la même proposition ou dans la même énonciation, entre ce que les Grammairiens appellent les accidens des mots, dictionum accidentia ; tels sont le genre, le cas (dans les langues qui ont des cas), le nombre & la personne, c’est-à-dire que si un substantif & un adjectif font un sens partiel dans une proposition, & qu’ils concourent ensemble à former le sens total de cette proposition, ils doivent être au même genre, au même nombre, & au même cas. C’est ce que j’appelle uniformité d’accidens, & c’est ce qu’on appelle concordance ou accord.

Les Grammairiens distinguent plusieurs sortes de concordances.

1°. La concordance ou convenance de l’adjectif avec son substantif : Deus sanctus, Dieu saint ; sancta Maria, sainte Marie.

2°. La convenance du relatif avec l’antecédent : Deus quem adoramus, le Dieu que nous adorons.

3°. La convenance du nominatif avec son verbe : Petrus legit, Pierre lit ; Petrus & Paulus legunt, Pierre & Paul lisent.

4°. La convenance du responsif avec l’interrogatif, c’est-à-dire de la réponse avec la demande : D. Quis te redemit ? R. Christus.

5°. A ces concordances, la méthode de P. R. en ajoûte encore une autre, qui est celle de l’accusatif avec l’infinitif, Petrum esse doctum ; ce qui fait un sens qui est, ou le sujet de la proposition, ou le terme de l’action d’un verbe. On en trouvera des exemples au mot Construction.

A l’égard de la syntaxe de régime, régir, disent les Grammairiens, c’est lorsqu’un mot en oblige un autre à occuper telle ou telle place dans le discours, ou qu’il lui impose la loi de prendre une telle terminaison, & non une autre. C’est ainsi que amo régit, gouverne l’accusatif, & que les propositions de, ex, pro, &c. gouvernent l’ablatif.

Ce qu’on dit communément sur ces deux sortes de syntaxes ne me paroît qu’un langage métaphorique, qui n’éclaire pas l’esprit des jeunes gens, & qui les accoûtume à prendre des mots pour des choses. Il est vrai que l’adjectif doit convenir en genre, en nombre & en cas avec son substantif ; mais pourquoi ? Voici ce me semble ce qui pourroit être utilement substitué au langage commun des Grammairiens.

Il faut d’abord établir comme un principe certain, que les mots n’ont entr’eux de rapport grammatical, que pour concourir à former un sens dans la même proposition, & selon la construction pleine ; car enfin les terminaisons des mots & les autres signes que la Grammaire a trouvés établis en chaque langue, ne sont que des signes du rapport que l’esprit conçoit entre les mots, selon le sens particulier qu’on veut lui faire exprimer. Or dès que l’ensemble des mots énonce un sens, il fait une proposition ou une énonciation.

Ainsi celui qui veut faire entendre la raison grammaticale de quelque phrase, doit commencer par ranger les mots selon l’ordre successif de leurs rapports, par lesquels seuls on apperçoit, après que la phrase est finie, comment chaque mot concourt à former le sens total.

Ensuite on doit exprimer tous les mots sous-entendus. Ces mots sont la cause pourquoi un mot énoncé a une telle terminaison ou une telle position plûtôt qu’une autre. Ad Castoris, il est évident que la cause de ce génitif Castoris n’est pas ad, c’est aedem qui est sous-entendu ; ad aedem Castoris, au temple de Castor.

Voilà ce que j’entens par faire la construction ; c’est ranger les mots selon l’ordre par lequel seul ils sont un sens.

Je conviens que selon la construction usuelle, cet ordre est souvent interrompu ; mais observer que l’arrangement le plus élégant ne formeroit aucun sens, si après que la phrase est finie l’esprit n’appercevoit l’ordre dont nous parlons. Serpentem vidi. La terminaison de serpentem annonce l’objet que je dis avoir vû ; au lieu qu’en François la position de ce mot qui est après le verbe, est le signe qui indique ce que j’ai vû.

Observez qu’il n’y a que deux sortes de rapports entre ces mots, relativement à la construction.

I. Rapport, ou raison d’identité (R. id. le même).

II. Rapport de détermination.

1. A l’égard du rapport d’identité, il est évident que le qualificatif ou adjectif, aussi bien que le verbe, ne sont au fond que le substantif même considéré avec la qualité que l’adjectif énonce, ou avec la maniere d’être que le verbe attribue au substantif : ainsi l’adjectif & le verbe doivent énoncer les mêmes accidens de Grammaire, que le substantif a énoncé d’abord ; c’est-à-dire que si le substantif est au singulier, l’adjectif & le verbe doivent être au singulier, puisqu’ils ne sont que le substantif même considéré sous telle ou telle vûe de l’esprit.

Il en est de même du genre, de la personne, & du cas dans les langues qui ont des cas. Tel est l’effet du rapport d’identité, & c’est ce qu’on appelle concordance.

2. A l’égard du rapport de détermination, comme nous ne pouvons pas communément énoncer notre pensée tout d’un coup en une seule parole, la nécessité de l’élocution nous fait recourir à plusieurs mots, dont l’un ajoûte à la signification de l’autre, ou la restreint & la modifie ; ensorte qu’alors c’est l’ensemble qui forme le sens que nous voulons énoncer. Le rapport d’identité n’exclut pas le rapport de détermination. Quand je dis l’homme savant, ou le savane homme, savant modifié détermine homme ; cependant il y a un rapport d’identité entre homme & savant, puisque ces deux mots n’énoncent qu’un même individu, qui pourroit être exprimé en un seul mot, doctor.

Mais le rapport de détermination se trouve souvent sans celui d’identité. Diane étoit sœur d’Apollon ; il y a un rapport d’identité entre Diane & sœur : ces deux mots ne font qu’un seul & même individu ; & c’est pour cette seule raison qu’en Latin ils sont au même cas, &c. Diana erat soror. Mais il n’y a qu’un rapport de détermination entre sœur & Apollon : ce rapport est marqué en Latin par la terminaison du génitif destinée à déterminer un nom d’espece, soror Apollinis ; au lieu qu’en François le mot d’Apollon est mis en rapport avec sœur par la préposition de, c’est-à-dire que cette préposition fait connoître que le mot qui la suit détermine le nom qui la précede.

Pierre aime la vertu : il y a concordance ou rapport d’identité entre Pierre & aime ; & il y a rapport de détermination entre aime & vertu. En François, ce rapport est marqué par la place ou position du mot ; ainsi vertu est après aime : au lieu qu’en Latin ce rapport est indiqué par la terminaison virtutem, & il est indifférent de placer le mot avant ou après le verbe ; cela dépend ou du caprice & du goût particulier de l’écrivain, ou de l’harmonie, du concours plus ou moins agréables des syllabes des mots qui précedent ou qui suivent.

Il y a autant de sortes de rapports de détermination, qu’il y a de questions qu’un mot à déterminer donne lieu de faire : par exemple le Roi a donné, hé quoi ? une pension : voilà la détermination de la chose {p. 3:823}donnée ; mais comme pension est un nom appellatif ou d’espece, on le détermine encore plus précisément en ajoûtant, une pension de cent pistoles : c’est la détermination du nom appellatif ou d’espece. On demande encore, à qui ? on répond, à N. c’est la détermination de la personne à qui, c’est le rapport d’attribution. Ces trois sortes de déterminations sont aussi directes l’une que l’autre.

Un nom détermine 1°. un nom d’espece, soror Apollinis.

2°. Un nom détermine un verbe, amo Deum.

3°. Enfin un nom détermine une préposition ; à morte Casaris, depuis la mort de César.

Pour faire voir que ces principes sont plus féconds, plus lumineux, & même plus aisés à saisir que ce qu’on dit communément, faisons-en la comparaison & l’application à la regle commune de concordance entre l’interrogatif & le responsif.

Le responsif, dit-on, doit être au même cas que l’interrogatif. D. quis te redemit ? R. Christus : Christus est au nominatif, dit-on, parce que l’interrogatif qui est au nominatif.

D. Cujus est liber ? R. Petri : Petri est au génitif, parce que cujus est au génitif.

Cette regle, ajoûte-t-on, a deux exceptions. 1°. Si vous répondez par un pronom, ce pronom doit être au nominatif. D. Cujus est liber ? R. Meus. 2°. Si le responsif est un nom de prix, on le met à l’ablatif. D. Quanti emisti ? R. Decem assibus.

Selon nos principes, ces trois mots quis te redemit font un sens particulier, avec lequel les mots de la réponse n’ont aucun rapport grammatical. Si l’on répond Christus, c’est que le répondant a dans l’esprit Christus redemit me : ainsi Christus est au nominatif, non à cause de quis, mais parce que Christus est le sujet de la proposition du répondant qui auroit pû s’énoncer par la voix passive, ou donner quelqu’autre tour à sa réponse sans en altérer le sens.

D. Cujus est liber ? R. Petri, c’est-à-dire hic liber est liber Petri.

D. Cujus est liber ? R. Meus, c’est-à-dire hic liber est liber meus.

D. Quanti emisti ? R. Decem assibus. Voici la construction de la demande & celle de la réponse.

D. Pro praetio quanti aris emisti ? R. Emi pro decem assibus.

Les mots étant une fois trouvés & leur valeur, aussi bien que leur destination, & leur emploi étant déterminé par l’usage, l’arrangement que l’on en fait dans la préposition selon l’ordre successif de leurs relations, est la maniere la plus simple d’analyser la pensée.

Je sai bien qu’il y a des Grammairiens dont l’esprit est assez peu philosophique pour desapprouver la pratique dont je parle, comme si cette pratique avoit d’autre but que d’éclairer le bon usage, & de le faire suivre avec plus de lumiere, & par conséquent avec plus de goût : au lieu que sans les connoissances dont je parle, on n’a que des observations méchaniques qui ne produisent qu’une routine aveugle, & dont il ne résulte aucun gain pour l’esprit.

Priscien grammairien célebre, qui vivoit à la fin du v. siecle, dit que comme il y a dans l’écriture une raison de l’arrangement des lettres pour en faire des mots, il y a également une raison de l’ordre des mots pour former les sens particuliers du discours, & que c’est s’égarer étrangement que d’avoir une autre pensée.

Sicut recta ratio scripturae docet litterarum congruam juncturam, sic etiam rectam orationis compositionem ratio ordinationis ostendit. Solet quaeri causa ordinis elementorum, sic etiam de ordinatione casuum & ipsarum partium orationis solet quaeri. Quidam suae solatium imperitiae quarentes, aiunt non oportere de hujuscemodi rebus quaerere suspicantes fortuitas esse ordinationis positiones, quod existimare penitus stultum est. Si autem in quibusdam concedunt esse ordinationem, necesse est etiam in omnibus eam concedere. (Priscianus de constructione, lib. XVII. sub initio).

A l’autorité de cet ancien, je me contenterai d’ajouter celle d’un célebre grammairien du xv. siecle, qui avoit été pendant plus de trente ans principal d’un fameux collége d’Allemagne.

In Grammaticâ dictionum Syntaxi, puerorum plurimum interest ut inter exponendum non modo sensum pluribus verbis utcunquè ac confusè coacervatis reddant, sed digerant etiam ordine Grammatico voces alicujus periodi quae alioqui apud autores acri aurium judicio consulentes, Rhetoricâ compositione commistae sunt. Hunc verborum ordinem à pueris in interpretando ad unguem exigere quidnam utilitatis afferat, ego ipse qui duos & trigenta jam annos phrontisterii sordes, molestias ac curas pertuli, non semel expertus sum illi enim hac viâ, fixis, ut aiunt, oculis intuentur accuratusque animadvertum quot voces sensum absolvant, quo pacto dictionum structura cohaereat, quot modis singulis omnibus singula verba respondeant quod quidem fieri nequit, praecipuè in longius auld periodo, nisi hoc ordine veluti per scalarum gradus, per singulas periodi partes progrediantur. (Grammaticae artis institutio per Joannem Susenbrotum Ravenspurgi Ludi magistrum, jam denuò accuratè consignata. Basileae, anno 1529).

C’est ce qui fait qu’on trouve si souvent dans les anciens commentateurs, tels que Cornutus, Servius, Donat, ordo est ; &c. la construction est, &c. C’est aussi le conseil que le P. Jouvenci donne aux maîtres qui expliquent des auteurs Latins aux jeunes gens : le point le plus important, dit-il, est de s’attacher à bien faire la construction. Explanatio in duobus maximè constitit : 1°. in exponendo verborum ordine ac structura orationis : 2°. in vocum obscuriorum expositione. (Ratio discendi & docendi Jos. Jouvenci. S. J. Parisiis, 1725). Peut-être seroit-il plus à-propos de commencer par expliquer la valeur des mots, avant que d’en faire la construction. M. Rollin, dans son traité des études, insiste aussi en plus d’un endroit sur l’importance de cette pratique, & sur l’utilité que les jeunes gens en retirent.

Cet usage est si bien fondé en raison, qu’il est recommandé & suivi par tous les grands maîtres. Je voudrois seulement qu’au lieu de se borner au pur sentiment, on s’élevât peu-à-peu à la connoissance de la proposition & de la période ; puisque cette connoissance est la raison de la construction. Voy. Construction. (F)

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CONCRET §

CONCRET, terme dogmatique. Ce mot vient du latin concretus, participe de concrescere, croître ensemble. Les physiciens se servent de ce mot pour marquer un corps qui résulte de la composition ou du mêlange de différens principes. La masse sensible qui est formée par l’union de différentes particules, de divers corps naturels, est appellée concret.

Il y a des concrets naturels ; tel est l’antimoine, qui est composé de soufre, de mercure, de plomb, &c. Le cuivre, est aussi un concret naturel, composé de soufre, de vitriol, & d’un sel rouge. Il y a un cinabre qui est un concret naturel. Les chimistes, avec du soufre & du mercure, font un cinabre qui est un concret artificiel. Le savon est aussi un concret artificiel, composé de cendres, de chaux vive, d’huile, &c.

En termes d’arithmétique, on appelle nombre concrets ceux qui sont appliqués à quelque objet particulier ; ainsi, quand on dit un homme, un est un nombre concret, parce qu’il forme un tout avec homme. il en est de même quand on dit, deux hommes, trois écus, &c. alors les noms des nombres sont des noms adjectifs ; mais quand on dit, deux & deux font quatre, ces nombres n’étant adoptés à aucun objet déterminé, sont pris substantivement, & sont autant de termes abstraits.

L’ancienne philosophie avoit un certain langage idéal, selon lequel on parloit de substance, de forme, de mode, de qualité, comme on parle des êtres réels ; sur quoi il faut observer que les hommes ayant remarqué par l’usage de la vie que les individus des différentes especes conviennent entr’eux en certain points, ils ont inventé des termes particuliers pour marquer la vue de leur esprit, qui considere cette convenance ou ressemblance ; par exemple, tous les objets blancs, se ressemblent en tant que blancs ; c’est ce qui a donné lieu d’inventer le mot de blancheur, qui énonce ce point métaphysique de réunion & de ressemblance, que l’esprit conçoit entre les objets blancs. Ainsi, blancheur est un terme abstrait, qui marque la propriété d’être blanc, conçue par l’esprit, sans rapport à aucun sujet particulier, & comme si c’étoit un être physique.

Pierre, Paul, Jean, Jacques, conviennent entre eux en ce qu’ils sont hommes. Cette considération a donné lieu de former le nom d’humanité ; tous ces mots-là ont été inventés à l’imitation des noms que l’on donne aux objets réels, tels que le soleil, la lune, la terre nous avons trouvé les uns & les autres de ces mots également établis quand nous sommes venus au monde : on nous a accoutumés à parler des uns, de la même maniere qu’on nous feroit parler des autres. Les philosophes ont abusé de ce langage, de sorte qu’ils ont parlé des qualités comme ils parloient des individus réels ; ainsi, comme le soufre & le mercure forment le concret naturel qu’on appelle cuivre, de même l’humanité jointe à un tel sujet particulier, forme, disoient-ils, le concret homme. Le concret est donc un sujet réel considéré avec sa forme, avec la qualité ou quantité. Terminus concretus est ille qui significat {p. 17:764} subjectum & formam, unde resolvitur per no habens, v. g. homo, id-est habens humanitatem, album, id-est habens albedinem. Barbay introduc. in univ. philos. par. 1700.

Concretum dicitur quod significat subjectum cum formâ seu qualitate adjunctâ. Ut homo concipitur tanquam subjectum habens humanitatem. Pourchot, inst. philos. 1. I.

Ainsi le concret est un adjectif pris substantivement comme quand on dit, le beau, le vrai, le bon ; c’est comme si l’on disoit, ce qui est beau, ce qui est vrai, ce qui est bon. Quand on dit Pierre est homme, homme est là adjectif, il qualifie Pierre ; mais quand on dit l’homme est un animal raisonnable, l’homme est pris alors dans un sens concret, ou pour parler comme les Scolastiques, c’est ens habens humanitatem, l’être ayant l’humanité : c’est le sujet avec le mode. De même quand on dit : Louis XV. est roi, ce mot roi est pris adjectivement, au-lieu que lorsqu’on dit, le roi ira à l’armée, roi est pris dans un sens concret, & c’est un véritable nom substantif ; c’est l’être qui a la royauté, comme disent les philosophes, disons mieux, c’est l’homme qui est roi.

Nous avons dit d’abord que ce mot concret étoit un terme dogmatique ; en effet, il n’est pas en usage dans le discours ordinaire, on ne s’en sert que quand il s’agit de doctrine.

Au reste, on oppose concret à abstrait, & alors abstrait marque une forme ou qualité considérée en elle-même, sans nul rapport à aucun sujet ; tels sont humanité, vérité, beauté, &c. C’est dans ce sens abstrait que les Jurisconsultes disent que la justice est une volonté constante & perpétuelle de rendre à chacun ce qui lui est dû. Justitia est constans & perpetua voluntas jus suum cuique tribuendi. Instit. justin l. I. tit. j. Il seroit à souhaiter qu’elle fût telle dans le sens concret.

Au reste, les philosophes même ne prennent pas assez garde qu’ils parlent des êtres abstraits, comme s’ils parloient des réels. C’est ainsi qu’ils parlent de la matiere, comme d’un individu particulier, auquel ils donnent des propriétés réelles qu’elle n’a point en tant qu’être abstrait. (F)

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CONJONCTIF, IVE §

CONJONCTIF, IVE, adj. terme de Grammaire, qui se dit premierement de certaines particules qui lient ensemble un mot à un mot, ou un sens à un autre sens ; la conjonction & est une conjonctive, on l’appelle aussi copulative.

La disjonctive est opposée à la copulative. Voyez Conjonction.

En second lieu, le mot conjonctif a été substitué par quelques Grammairiens à celui de subjonctif, qui est le nom d’un mode des verbes, parce que souvent les tems du subjonctif sont précédés d’une conjonction ; mais ce n’est nullement en vertu de la conjonction que le verbe est mis au subjonctif, c’est uniquement parce qu’il est subordonné à une affirmation directe, exprimée ou sous-entendue. L’indicatif est souvent précédé de conjonctions, sans cesser pour cela d’être appellé indicatif.

On doit donc conserver la dénomination de subjonctif ; l’indicatif affirme directement & ne suppose {p. 3:872}rien, au lieu que les terminaisons du subjonctif sont toûjours subordonnées à un indicatif exprimé ou sous-entendu. Le subjonctif est ainsi appellé, dit Priscien, parce qu’il est toûjours dépendant de quelque autre verbe qui le précede, quod alteri verbo omnimodo subjungitur. Perisonius dans ses notes sur la Minerve de Sanctius, observe que l’indicatif est souvent précédé de conjonctions, & que le subjonctif est toûjours précedé & dépendant d’un verbe de quelque membre de période. Etiam indicativus conjunctiones dum, quum, quando, quanquam, si, &c. sibi praemissas habet, & vel maximè sibi-subjungit alterum verbum. At subjunctivi proprium est omnimodo, & semper subjungi verbo alterius commatis. Perisonius in Sanctii Minervâ. l. I. c. xiij. n. 1. Ainsi conservons le terme de subjonctif, & regardons-le comme mode adjoint & dépendant, non d’une conjonction, mais d’un sens énoncé par un indicatif. (F)

CONJONCTION §

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Conjonction (Grammaire) §

CONJONCTION, s. f. terme de Grammaire. Les conjonctions sont de petits mots qui marquent que l’esprit, outre la perception qu’il a de deux objets, apperçoit entre ces objets un rapport ou d’accompagnement, ou d’opposition, ou de quelque autre espece : l’esprit rapproche alors en lui-même ces objets, & les considere l’un par rapport à l’autre selon cette vûe particuliere. Or le mot qui n’a d’autre office que de marquer cette considération relative de l’esprit est appellé conjonction.

Par exemple, si je dis que Cicéron & Quintilien sont les auteurs les plus judicieux de l’antiquité, je porte de Quintilien le même jugement que j’énonce de Cicéron : voilà le motif qui fait que je rassemble Cicéron avec Quintilien ; le mot qui marque cette liaison est la conjonction.

Il en est de même si l’on veut marquer quelque rapport d’opposition ou de disconvenance ; par exemple, si je dis qu’il y a un avantage réel à être instruit, & que j’ajoute ensuite sans aucune liaison qu’il ne faut pas que la science inspire de l’orgueil, j’énonce deux sens séparés : mais si je veux rapprocher ces deux sens, & en former l’un de ces ensembles qu’on appelle période, j’apperçois d’abord de la disconvenance, & une sorte d’éloignement & d’opposition qui doit se trouver entre la science & l’orgueil.

Voilà le motif qui me fait réunir ces deux objets, c’est pour en marquer la disconvenance ; ainsi en les rassemblant j’énoncerai cette idée accessoire par la conjonction mais ; je dirai donc qu’il y a un avantage réel à être instruit, mais qu’il ne faut pas que cet avantage inspire de l’orgueil ; ce mais rapproche les deux propositions ou membres de la période, & les met en opposition.

Ainsi la valeur de la conjonction consiste à lier des mots par une nouvelle modification ou idée accessoire ajoûtée à l’un par rapport à l’autre. Les anciens Grammairiens ont balancé autrefois, s’ils placeroient les conjonctions au nombre des parties du discours, & cela par la raison que les conjonctions ne représentent point d’idées de choses. Mais qu’est-ce qu’être partie du discours ? dit Priscien,

« sinon énoncer quelque concept, quelque affection ou mouvement intérieur de l’esprit  » :

Quid enim est aliud pars orationis, nisi vox indicans mentis conceptum id est cogitationem ? (Prisc. lib. XI. sub initio.) Il est vrai que les conjonctions n’énoncent pas comme font les noms des idées d’êtres ou réels ou métaphysiques, mais elles expriment l’état ou affection de l’esprit entre une idée & une autre idée, entre une proposition & une autre proposition ; ainsi les conjonctions supposent toùjours deux idées & deux propositions, & elles font connoître l’espece d’idée accessoire que l’esprit conçoit entre l’une & l’autre.

Si l’on ne regarde dans les conjonctions que la seule propriété de lier un sens à un autre, on doit reconnoître que ce service leur est commun avec bien d’autres mots : 1°. le verbe, par exemple, lie l’attribut au sujet : les pronoms lui, elle, eux, le, la, les, leur lient une proposition à une autre ; mais ces mots tirent leur dénomination d’un autre emploi qui leur est plus particulier.

2°. Il y a aussi des adjectifs relatifs qui font l’office de conjonction ; tel est le relatif qui, lequel, laquelle : car outre que ce mot rappelle & indique l’objet dont on a parlé, il joint encore & unit une autre proposition à cet objet, il identifie même cette nouvelle proposition avec l’objet ; Dieu que nous adorons est tout-puissant ; cet attribut, est tout-puissant, est affirmé de Dieu entant qu’il est celui que nous adorons.

Tel, quel, talis, qualis ; tantus, quantus ; tot, quot, &c. font aussi l’office de conjonction.

3°. Il y a des adverbes qui, outre la propriété de marquer une circonstance de tems ou de lieu, supposent de plus quelqu’autre pensée qui précede la proposition où ils se trouvent : alors ces adverbes font aussi l’office de conjonction : tels sont afin que : on trouve dans quelques anciens, & l’on dit même encore aujourd’hui en certaines provinces, à celle fin que, ad hunc finem secundum quem, où vous voyez la préposition & le nom qui font l’adverbe, & de plus l’idée accessoire de liaison & de dépendance. Il en est de même de, à cause que, propterea quod. Parce que, quia ; encore, adhuc ; déjà, jam, &c. ces mots doivent être considérés comme adverbes conjonctifs, puisqu’ils font en même tems l’office d’adverbe & celui de conjonction. C’est du service des mots dans la phrase qu’on doit tirer leur dénomination.

A l’égard des conjonctions proprement dites, il y en a d’autant de sortes, qu’il y a de différences dans les points de vûe sous lesquels notre esprit observe un rapport entre un mot & un mot, ou entre une pensée & une autre pensée ; ces différences font autant de manieres particulieres de lier les propositions & les périodes.

Les Grammairiens, sur chaque partie du discours, observent ce qu’ils appellent les accidens ; or ils en remarquent de deux sortes dans les conjonctions : 1°. la simplicité & la composition ; c’est ce que les Grammairiens appellent la figure. Ils entendent par ce terme, la propriété d’être un mot simple ou d’être un mot composé.

Il y a des conjonctions simples, telles sont &, ou, mais, si, car, ni, aussi, or, donc, &c.

Il y en a d’autres qui sont composées, à moins que, pourvû que, de sorte que, parce que, par consequent, &c.

2°. Le second accident des conjonctions, c’est leur signification, leur effet ou leur valeur ; c’est ce qui leur a fait donner les divers noms dont nous allons parler, sur quoi j’ai crû ne pouvoir mieux faire que de suivre l’ordre que M. l’abbé Girard a gardé dans sa Grammaire au traité des conjonctions (les véritab. princ. de la Lang. Franç. xij. disc.) L’ouvrage de M. l’abbé Girard est rempli d’observations utiles, qui donnent lieu d’en faire d’autres que l’on n’auroit peut-être jamais faites, si on n’avoit point lu avec réflexion l’ouvrage de ce digne académicien.

1°. Conjonctions copulatives. Et, ni, sont deux conjonctions qu’on appelle copulatives du Latin copulare, joindre, assembler, lier. La premiere est en usage dans l’affirmation, & l’autre dans la négative ; il n’a ni vice ni vertu. Ni vient du nec des Latins, qui vaut autant que &-non. On trouve souvent & au lieu de ni dans les propositions négatives, mais cela ne me paroît pas exact :

Je ne connoissois pas Almanzor & l’Amour. J’aimerois mieux ni l’Amour. De même : la Poésie n’admet pas les expressions & les transpositions particulieres, qui ne peuvent pas trouver quelquefois leur place {p. 3:873}en prose dans le style vif & élevé. Il faut dire avec le P. Buffier, la Poésie n’admet ni expression ni transposition, &c.

Observez que comme l’esprit est plus prompt que la parole, l’empressement d’énoncer ce que l’on conçoit, fait souvent supprimer les conjonctions, & surtout les copulatives : attention, soins, crédit, argent, j’ai tout mis en usage pour, &c. cette suppression rend le discours plus vif. On peut faire la même remarque à l’égard de quelques autres conjonctions, surtout dans le style poétique, & dans le langage de la passion & de l’enthousiasme.

2°. Conjonctions augmentatives ou Adverbes conjonctifs-augmentatifs. De plus, d’ailleurs ; ces mots servent souvent de transition dans le discours.

3°. Conjonctions alternatives. Ou, sinon, tantot. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ; lisez ou écrivez. Pratiquez la vertu, sinon vous serez malheureux. Tantôt il rit, tantôt il pleure ; tantôt il veut, tantôt il ne veut pas.

Ces conjonctions, que M. l’abbé Girard appelle alternatives parce qu’elles marquent une alternative, une distinction ou séparation dans les choses dont on parle ; ces conjonctions, dis-je, sont appellées plus communément disjonctives. Ce sont des conjonctions, parce qu’elles unissent d’abord deux objets, pour nier ensuite de l’un ce qu’on affirme de l’autre ; par exemple, on considere d’abord le soleil & la terre, & l’on dit ensuite que c’est, ou le soleil qui tourne autour de la terre, ou bien que c’est la terre qui tourne autour du soleil. De même en certaines circonstances on regarde Pierre & Paul comme les seules personnes qui peuvent avoir fait une telle action ; les voilà donc d’abord considerés ensemble, c’est la conjonction ; ensuite on les desunit, si l’on ajoûte c’est ou Pierre ou Paul qui a fait cela, c’est l’un ou c’est l’autre.

4°. Conjonctions hypothétiques. Si, soit, pourvû que, à moins que, quand, sauf, M. l’abbé Girard les appelle hypothétiques, c’est-à-dire condition elles, parce qu’en effet ces conjonction, énoncent une condition, une supposition ou hypothese.

Si ; il y a un si conditionel, vous deviendrez savant si vous aimez l’étude : si vous aimez l’étude, voilà l’hypothese ou la condition. Il y a un si de doute, je ne sai si, &c.

Il y a encore un si qui vient du sic des Latins ; il est si studieux, qu’il deviendra savant ; ce si est alors adverbe, sic, adeò, à ce point, tellement.

Soit, sive ; soit gout, soit raison, soit caprice, il aime la retraire. On peut aussi regarder soit, sive, comme une conjonction alternative ou de distinction.

Sauf, désigne une hypothese, mais avec restriction.

5°. Conjonctions adversatives. Les conjontion adversatives rassemblent les idées, & font servir l’une à contrebalancer l’autre. Il y a sept conjonctions adversatives : mais, quoique, bien que, cependant, pourtant, néanmoin, toutefois.

Il y a des conjonctions que M. l’abbé Girard appelle extensives, parce qu’elles lient par extension de tens ; telles sont jusques, encore, aussi, même, tant que, non, plus, enfin.

Il y a des adverbes de tems que l’on peut aussi regarder comme de véritables conjonctions ; par exemple, lorsque, quand, des que, tandisque. Le lien que ces mois expriment, consiste dans une correspondance de tems.

6°. D’autres marquent un motif, un but, une raison, afin que, parce que, puisque, car, comme, aussi, attendu que, d’autant que ; M. l’abbé Girard prétend (t. II. p. 280.) qu’il faut bien distinguer dautant que, conjonction qu’on écrit sans apostrophe, & d’autant adverbe, qui est toûjours séparé de que par plus, mieux ou moins, d’autant plus que, & qu’on écrit avec l’apostrophe. Le P. Joubert, dans son dictionnaire, dit aussi dautant que, conjonction ; on l’écrit, dit-il, sans apostrophe, quia, quoniam. Mais M. l’abbé Regnier, dans sa Grammaire, écrit d’autant que, conjonction, avec l’apostrophe, & observe que ce mot, qui autrefois étoit fort en usage, est renfermé aujourd’hui au style de chancellerie & de pratique ; pour moi je crois que d’autant que & d’autant mieux que sont le même adverbe, qui de plus fait l’office de conjonction dans cet exemple, que M. l’abbé Girard cite pour faire voir que d’autant que est conjonction sans apostrophe ; on ne devoit pas si fort le louer, d’autant qu’il ne le méritoit pas ; n’est-il pas évident que d’autant que répond à ex eo quod, ex eo momento secundum quod, ex eâ ratione secundum quam, & que l’on pourroit aussi dire, d’autant mieux qu’il ne le méritoit pas. Dans les premieres éditions de Danet on avoit écrit dautant que sans apostrophe, mais on a corrigé cette faute dans l’édition de 1721 ; la même faute est aussi dans Richelet. Nicot, dictionnaire 1606, écrit toùjours d’autant que avec l’apostrophe.

7°. On compte quatre conjonctions conclusives, c’est-à-dire qui servent à déduire une conséquence, donc, par conséquent, ainsi, partant : mais ce dernier n’est guere d’usage que dans les comptes où il marque un résultat.

8°. Il y a des conjonctions explicatives, comme lorsqu’il se présente une similitude ou une conformité, en tant que, savoir, sur-tout.

Auxquelles on joint les cinq expressions suivantes qui sont des conjonctions composées, de sorte que, ainsi que, de façon que, c’est-à-dire, si bien que.

On observe des conjonctions transitives, qui marquent un passage ou une transition d’une chose à une autre, or, au reste, quant à, pour, c’est-à-dire à l’égard de ; comme quand on dit ; l’un est venu : pour l’autre, il est demeuré.

9°. La conjonction que : ce mot est d’un grand usage en François, M. l’abbé Girard l’appelle conjonction conductive, parce qu’elle sert à conduire le sens à son complément : elle est toûjours placée entre deux idées, dont celle qui précede en fait toûjours attendre une autre pour former un sens, de maniere que l’union des deux est nécessaire pour former une continuité de sens : par exemple, il est important que l’on soit instruit de ses devoirs : cette conjonction est d’un grand usage dans les comparaisons ; elle conduit du terme comparé au terme qu’on prend pour modele ou pour exemple : les femmes ont autant d’intelligence que les hommes, alors elle est comparative. Enfin la conjonction que sert encore à marquer une restriction dans les propositions négatives ; par exemple, il n’est fait mention que d’un tel prédicateur, sur quoi il faut observer que l’on présente d’abord une négation, d’où l’on tire la chose pour la présenter dans un sens affirmatif exclusivement à tout autre : Il n’y avoit dans cette assemblée que tel qui eût de l’esprit ; nous n’avons que peu de tems à vivre, & nous ne cherchons qu’à le perdre. M. l’abbé Girard appelle alors cette conjonction restrictive.

Au fond cette conjonction que n’est souvent autre chose que le quod des Latins, pris dans le sens de hoc. Je dis que vous êtes sage, dico quod, c’est-à-dire dico hoc, nempe, vous êtes sage. Que vient aussi quelquefois de quam ou de quantum ou enfin de quot.

Au reste on peut se dispenser de charger sa mémoire des divers noms de chaque sorte de conjonction, parce qu’indépendament de quelqu autre fonction qu’il peut avoir, il lie un mot à un autre mot ou un sens à un autre sens, de la maniere que nous l’avons explique d’abord : ainsi il y a des adverbes & des prépositions qui sont aussi des conjonctions com- {p. 3:874}posées, comme afin que, parce que, à cause que, &c. ce qui est bien différent du simple adverbe & de la simple préposition, qui ne font que marquer une circonstance ou une maniere d’être du nom ou du verbe. (F)

CONJUGAISON §

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Conjugaison (Grammaire) §

CONJUGAISON, s. f. terme de Grammaire, conjugatio : ce mot signifie jonction, assemblage. R. conjungere. La conjugaison est un arrangement suivi de toutes les terminaisons d’un verbe, selon les voix, les modes, les tems, les nombres, & les personnes ; termes de Grammaire qu’il faut d’abord expliquer.

Le mot voix est pris ici dans un sens figuré : on personnifie le verbe, on lui donne une voix, comme si le verbe parloit ; car les hommes pensent de toutes choses par ressemblance à eux-mêmes ; ainsi la voix est comme le ton du verbe. On range toutes les terminaisons des verbes en deux classes différentes ; 1°. les terminaisons, qui font connoître que le sujet de la proposition fait une action, sont dites étre de la voix active, c’est-à-dire que le sujet est considéré alors comme agent ; c’est le sens actif : 2°. toutes celles qui sont destinées à indiquer que le sujet de la proposition est le terme de l’action qu’un autre fait, qu’il en est le patient, comme disent les Philosophes, ces terminaisons sont dites étre de la voix passive, c’est-à-dire que le verbe énonce alors un sens passif. Car il faut observer que les Philosophes & les Grammairiens se servent du mot pâtir, pour exprimer qu’un objet est le terme ou le but d’une action agréable ou desagréable qu’un autre fait, ou du sentiment qu’un autre a : aimer ses parens, parens sont le terme ou l’objet du sentiment d’aimer. Amo, j’aime, amavi, j’ai aimé, amabo, j’aimerai, sont de la voix active ; au lieu que amor, je suis aimé, amabar, j’étois aimé, amabor, je serai aimé, sont de la voix passive. Amans, celui qui aime, est de la voix active ; mais amatus, aimé, est de la voix passive. Ainsi de tous les termes dont on se sert dans la conjugaison, le mot voix est celui qui a le plus d’étendue ; car il se dit de chaque mot, en quelque mode, tems, nombre, ou personne que ce puisse être.

Les Grecs ont encore la voix moyenne. Les Grammairiens disent que le verbe moyen a la signification active & la passive, & qu’il tient une espece de milieu entre l’actif & le passif : mais comme la langue Greque est une langue morte, peut-être ne connoît-on pas aussi-bien qu’on le croit la voix moyenne.

Par modes on entend les différentes manieres d’exprimer l’action. Il y a quatre principaux modes, l’indicatif, le subjonctif, l’impératif, & l’infinitif, auxquels en certaines langues on ajoûte l’optatif.

L’indicatif énonce l’action d’une maniere absolue, comme j’aime, j’ai aimé, j’avois aimé, j’aimerai ; c’est le seul mode qui forme des propositions, c’est-à-dire qui énonce des jugemens ; les autres modes ne font que des énonciations. Voyez ce que nous disons à ce sujet au mot Construction, ou nous faisons voir la différence qu’il y a entre une proposition & une simple énonciation.

Le subjonctif exprime l’action d’une maniere dépendante, subordonnée, incertaine, conditionnelle, en un mot d’une maniere qui n’est pas absolue, & qui suppose toûjours un indicatif : quand j’aimerois, afin que j’aimasse ; ce qui ne dit pas que j’aime, ni que j’aye aimé.

L’optatif, que quelques Grammairiens ajoûtent aux modes que nous avons nommés, exprime l’action avec la forme de desir & de souhait : plût-à-Dieu qu’il vienne. Les Grecs ont des terminaisons particulieres pour l’optatif. Les Latins n’en ont point ; mais quand ils veulent énoncer le sens de l’optatif, ils empruntent les terminaisons du subjonctif, auxquelles ils ajoûtent la particule de desir utinam, plût-à-Dieu que. Dans les langues où l’optatif n’a point de terminaisons qui lui soient propres, il est inutile d’en faire un mode séparé du subjonctif.

L’impératif marque l’action avec la forme de commandement, ou d’exhortation, ou de priere ; prens, viens, va donc.

L’infinitif énonce l’action dans un sens abstrait, & n’en fait par lui-même aucune application singuliere, & adaptée à un sujet ; aimer, donner, venir ; ainsi il a besoin, comme les prépositions, les adjectifs, &c. d’être joint à quelqu’autre mot, afin qu’il puisse faire un sens singulier & adapté.

A l’égard des tems, il faut observer que toute action {p. 3:880}est relative à un tems, puisqu’elle se passe dans le tems. Ces rapports de l’action au tems sont marqués en quelques langues par des particules ajoûtées au verbe. Ces particules sont les signes du tems ; mais il est plus ordinaire que les tems soient désignés par des terminaisons particulieres, au moins dans les tems simples : tel est l’usage en Grec, en Latin, en François, &c.

Il y a trois tems principaux ; 1°. le présent, comme amo, j’aime ; 2°. le passé ou prétérit, comme amavi, j’ai aimé ; 3°. l’avenir ou futur, comme amabo, j’aimerai.

Ces trois tems sont des tems simples & absolus, auxquels on ajoûte les tems relatifs & combinés, comme je lisois quand vous étes venu, &c. Voyez Tems, terme de Grammaire.

Les nombres. Ce mot, en termes de Grammaire, se dit de la propriété qu’ont les terminaisons des noms & celles des verbes, de marquer si le mot doit être entendu d’une seule personne, ou si on doit l’entendre de plusieurs. Amo, amas, amat, j’aime, tu aimes, il aime ; chacun de ces trois mots est au singulier : amamus, amatis, amant, nous aimons, vous aimez, ils aiment ; ces trois derniers mots sont au pluriel, du moins selon leur premiere destination ; car dans l’usage ordinaire on les employe aussi au singulier : c’est ce qu’un de nos Grammairiens appelle le singulier de politesse. Il y aussi un singulier d’autorité ou d’emphase ; nous voulons, nous ordonnons.

A ce, deux nombres les Grecs en ajoûtent encore un troisieme, qu’ils appellent duel : les terminaisons du duel sont destinées à marquer qu’on ne parle que de deux.

Enfin il faut savoir ce qu’on entend par les personnes grammaticales ; & pour cela il faut observer que tous les objets qui peuvent faire la matiere du discours sont 1°. ou la personne qui parle d’elle-même ; amo, j’aime.

2°. Ou la personne à qui l’on adresse la parole ; amas, vous aimez.

3°. Ou enfin quelqu’autre objet qui n’est ni la personne qui parle, ni celle à qui l’on parle ; rex amat populum, le roi aime le peuple.

Cette considération des mots selon quelqu’une de ces trois vûes de l’esprit, a donné lieu aux Grammairiens de faire un usage particulier du mot de personne par rapport au discours.

Ils appellent premiere personne celle qui parle, parce que c’est d’elle que vient le discours.

La personne à qui le discours s’adresse est appellée la seconde personne.

Enfin la troisieme personne, c’est tout ce qui est considéré comme étant l’objet dont la premiere personne parle à la seconde.

Voyez combien de sortes de vûes de l’esprit sont énoncées en même tems par une seule terminaison ajoûtée aux lettres radicales du verbe : par exemple, dans amare, ces deux lettres a, m, sont les radicales ou immuables ; si à ces deux lettres j’ajoûte o, je forme amo. Or en disant amo, je fais connoître que je juge de moi, je m’attribue le sentiment d’aimer ; je marque donc en même tems la voix, le mode, le tems, le nombre, la personne.

Je fais ici en passant cette observation, pour faire voir qu’outre la propriété de marquer la voix, le mode, la personne, &c. & outre la valeur particuliere de chaque verbe, qui énonce ou l’essence, ou l’existence, ou quelqu’action, ou quelque sentiment, &c. le verbe marque encore l’action de l’esprit qui applique cette valeur à un sujet, soit dans les propositions, soit dans les simples énonciations ; & c’est ce qui distingue le verbe des autres mots, qui ne sont que de simples dénominations. Mais revenons au mot conjugaison.

On peut aussi regarder ce mot comme un terme métaphorique tiré de l’action d’atteler les animaux sous le joug, au même char & à la même charrue ; ce qui emporte toûjours l’idée d’assemblage, de liaison, & de jonction. Les anciens Grammairiens se sont servi indifféremment du mot de conjugaison, & de celui de déclinaison, soit en parlant d’un verbe, soit en parlant d’un nom : mais aujourd’hui on employe declinatio & declinare, quand il s’agit des noms ; & on se sert de conjugatio & de conjugare, quand il est question des verbes.

Les Grammairiens de chaque langue ont observé qu’il y avoit des verbes qui énonçoient les modes, les tems, les nombres, & les personnes, par certaines terminaisons, & que d’autres verbes de la même langue avoient des terminaisons toutes différentes, pour marquer les mêmes modes, les mêmes tems, les mêmes nombres, & les mêmes personnes : alors les Grammairiens ont fait autant de classes différentes de ces verbes, qu’il y a de variétés entre leurs terminaisons, qui malgré leurs différences, ont cependant une égale destination par rapport au tems, au nombre, & à la personne. Par exemple, amo, amavi, amatum, amare ; j’aime, j’ai aimé, aimé, aimer ; moneo, monui, monitum, monere, avertir ; lego, legi, lectum, legere, lire ; audio, audivi, auditum, audire, entendre. Ces quatre sortes de terminaisons différentes entr’elles, énoncent également des vûes de l’esprit de même espece : amavi, j’ai aimé ; monui, j’ai averti ; legi, j’ai lû ; audivi, j’ai entendu : vous voyez que ces différentes terminaisons marquent également la premiere personne au singulier & au tems passé de l’indicatif ; il n’y a de différence que dans l’action que l’on attribue à chacune de ces premieres personnes, & cette action est marquée par les lettres radicales du verbe, am, mon, leg, aud.

Parmi les verbes latins, les uns ont leurs terminaisons semblables à celles d’amo, les autres à celles de moneo, d’autres à celles d’audio. Ce sont ces classes différentes que les grammairiens ont appellées conjugaisons. Ils ont donné un paradigme, παράδειγμα, exemplar, c’est-à-dire, un modele à chacune de ces différentes classes ; ainsi amare est le paradigme de vocare, de nuntiare, & de tous les autres verbes terminés en are : c’est la premiere conjugaison.

Monere doit être le paradigme de la seconde conjugaison, selon les rudimens de la méthode de P. R. à cause de son supin monitum ; parce qu’en effet, il y adans cette conjugaison un plus grand nombre de verbes qui ont leur supin terminé en itum, qu’il n’y en a qui le terminent comme doctum.

Legere est le paradigme de la troisieme conjugaison ; & enfin audire l’est de la quatrieme.

A ces quatre conjugaisons des verbes latins, quelques grammairiens pratiques en ajoutent une cinquieme qu’ils appellent mixte, parce qu’elle est composée de la troisieme & de la quatrieme ; c’est celle des verbes en ere, io ; ils lui donnent accipere, accipio pour paradigme ; il y a en effet dans ces verbes des terminaisons qui suivent legere, & d’autres audire. On dit audior, audiris, au lieu qu’on dit accipior, acciperis, comme legeris, & l’on dit, accipiuntur, comme audiuntur, &c.

Ceux des verbes latins qui suivent quelqu’un de ces paradigmes sont dits être réguliers, & ceux qui ont des terminaisons particulieres, sont appelles anomaux, c’est-à-dire, irréguliers, (R. [non reproduit] privatif, & νόμος, regle.) comme fero, sers, sert ; volo, vis, vult, &c. on en fait des listes particulieres dans les rudimens ; d’autres sont seulement défectifs, c’est-à-dire, qu’ils manquent ou de prétérit ou de supin, ou de quelque mode, ou de quelque tems, ou de quelque personne, comme oportet, paenitet, pluit, &c. {p. 3:881}

Un très-grand nombre de verbes s’écartent de leur paradigme, ou à leur prétérit, ou à leur supin ; mais ils conservent toujours l’analogie latine ; par exemple, sonare fait au prétérit sonui, plutôt que sonavi ; dare fait dedi, & non pas davi, &c. On se contente d’observer ces différences, sans pour cela regarder ces verbes comme des verbes anomaux. Au reste ces irrégularités apparentes viennent de ce que les Grammairiens n’ont pas rapporté ces prétérits à leur véritable origine ; car sonui vient de sonere, de la troisieme conjugaison, & non de sonare : dedi est une syncope de dedidi prétérit de dedere. Tuli, latum, ne viennent point de sero. Tuli qu’on prononçoit touli, vient de tollo ; sustuli vient de sustulo ; & latum vient de τλάω par syncope de ταλάω suffero, sustineo.

L’auteur du Novitius dit, que latum vient du prétendu verbe inusité, lare, lo ; mais il n’en rapporte aucune autorité. Voyez Vossius, de art. gramm. t. II. p. 150.

C’est ainsi que sui ne vient point du verbe sum : nous avons de pareilles pratiques en François : je vas, j’ai été, j’irai, ne viennent point d’aller. Le premier vient de vadere, le second de l’italien stato, & le troisieme du latin ire.

S’il eût été possible que les langues eussent été le résultat d’une assemblée générale de la nation, & qu’après bien des discussions & des raisonnemens, les philosophes y eussent été écoutés, & eussent eu voix délibérative ; il est vraissemblable qu’il y auroit eu plus d’uniformité dans les langues. Il n’y auroit eu par exemple, qu’une seule conjugaison, & un seul paradigme, pour tous les verbes d’une langue. Mais comme les langues n’ont été formées que par une sorte de métaphysique d’instinct & de sentiment, s’il est permis de parler ainsi ; il n’est pas étonnant qu’on n’y trouve pas une analogie bien exacte, & qu’il y ait des irrégularités : par exemple, nous désignons la même vûe de l’esprit par plus d’une maniere ; soit que la nature des lettres radicales qui forment le mot, amene cette différence, ou par la seule raison du caprice & d’un usage aveugle ; ainsi nous marquons la premiere personne au singulier, quand nous disons j’aime ; nous désignons aussi cette premiere personne en disant ; je finis, ou bien je reçois, ou je prends, &c. Ce sont ces différentes sortes de terminaisons auxquelles les verbes sont assujettis dans une langue, qui font les différentes conjugaisons, comme nous l’avons déja observé. Il y a des langues où les différentes vûes de l’esprit sont marquées par des particules, dont les unes précedent & d’autres suivent les radicales : qu’importe comment, pourvû que les vûes de l’esprit soient distinguées avec netteté, & que l’on apprenne par usage à connoître les signes de ces distinctions ?

Parmi les auteurs qui ont composé des grammaires pour la langue hébraïque, les uns comptent sept conjugaisons, d’autres huit Masclef n’en veut que cinq, & il ajoûte qu’à parler exactement ces cinq devroient être réduites à trois. Quinque illae, accurate loquendo, ad très essent reducendae. Gramm. Hebraïc. ch. iv. n. 4. p. 79. édit. 2.

Nous nous contenterons d’observer ici que les verbes hébreux ont voix active & voix passive. Ils ont deux nombres, le singulier & le pluriel ; ils ont trois personnes, & en conjugant, on commence par la troisieme personne, parce que les deux autres sont formées de celle-là, par l’addition de quelques lettres.

En Hébreu, les verbes ont trois genres, comme les noms, le genre masculin, le féminin, & le genre commun ; ensorte quel’on connoît par la terminaison du verbe, si l’on parle d’un nom masculin, ou d’un nom féminin ; mais dans tous les tems la premiere personne est toujours du genre commun. Au reste les Hébreux n’ont point de genre neutre ; mais lorsque la même terminaison sert également pour le masculin, ou pour le feminin, on dit que le mot est du genre commun ; c’est ainsi que l’on dit en latin, hic adolescens, ce jeune homme, & haec adolescens, cette jeune fille ; civis bonus, bon citoyen, & civis bona, bonne citoyenne ; & c’est ainsi que nous disons, sage, utile, fidele, tant au masculin qu’au feminin ; on pourroit dire aussi que dans les autres langues telles que le Grec, le Latin, le François, &c. toutes les terminaisons des verbes dans les tems énoncés par un seul mot sont du genre commun ; ce qui ne signifieroit autre chose sinon qu’on se sert également de chacune de ces terminaisons, soit qu’on parle d’un nom masculin ou d’un nom féminin.

Les Grecs ont trois especes de verbes par rapport à la conjugaison ; chaque verbe est rapporté à son espece suivant la terminaison du thême. On appelle thême, en termes de grammaire greque, la premiere personne du présent de l’indicatif. Ce mot vient de τίθημι pono, parce que c’est de cette premiere personne que l’on forme les autres tems ; ainsi l’on pose d’abord, pour ainsi dire ce présent, afin de parvenir aux formations régulieres des autres tems.

La premiere espece de conjugaison est celle des verbes qu’on appelle barytons, de βαρύς grave, & de τόνος ton, accent, parce que ces verbes étoient prononcés avec l’accent grave sur la derniere syllabe ; & quoique aujourd’hui cet accent ne se marque point, on les appelle pourtant toujours barytons, τείνω tendo ; τύπτω verbero, sont des verbes barytons.

2. La seconde sorte de conjugaison, est celle des verbes circonflexes : ce sont des verbes barytons qui souffrent contraction en quelques-unes de leurs terminaisons, & alors ils sont marqués d’un accent circonflexe ; par exemple ἀγαπάω amo, est le baryton, & ἀγαπῶ le circonflexe.

Les barytons & les circonflexes sont également terminés en ω à la premiere personne du présent de l’indicatif.

3. La troisieme espece de verbes grecs, est celle des verbes en μι, parce qu’en effet ils sont terminés en μι, εἰμὶ sum.

Il y a six conjugaisons des verbes barytons ; elles ne sont distinguées entr’elles que par les lettres qui précedent la terminaison.

On distingue trois conjugaisons de verbes circonflexes : la premiere est des barytons en εω ; la seconde de ceux en αω, & la troisieme de ceux en οω : ces trois sortes de verbes deviennent circonflexes par la contraction en ῶ.

On distingue quatre conjugaisons des verbes en μι ; & ces quatre jointes à celles des verbes barytons, & à celles des circonflexes, cela fait treize conjugaisons dans les verbes grecs.

Tel est le systême commun des Grammairiens ; mais la méthode de P. R. réduit ces treize conjugaisons à deux : l’une des verbes en ω qu’elle divise en deux especes : 1. celle des verbes qui se conjuguent sans contraction, & ce sont les barytons : 2. celle de ceux qui sont conjugués avec contraction, & alors ils sont appellés circonflexes. L’autre conjugaison des verbes grecs est celle des verbes en μι.

Il y a quatre observations à faire pour bien conjuguer les verbes grecs : 1. il faut observer la terminaison. Cette terminaison est marquée ou par une simple lettre, ou par plus d’une lettre.

2. La figurative, c’est-à-dire, la lettre qui précede la terminaison : on l’appelle aussi caractéristique, ou lettre de marque. On doit faire une attention particuliere à cette lettre, 1. au présent, 2. au prétérit parfait, 3. & au futur de l’indicatif actif ; parce que c’est de ces trois tems que les autres sont formés. La {p. 3:882}subdivision des conjugaisons, & la distinction des tems des verbes, se tire de cette lettre figurative, ou caractéristique.

3. La voyelle, ou la diphtongue qui précedent la terminaison.

4. Enfin, il faut observer l’augment. Les lettres que l’on ajoûte avant la premiere syllable du thême du verbe, ou le changement qui se fait au commencement du verbe, lorsqu’on change une breve en une longue, est ce qu’on appelle augment ; ainsi il y a deux sortes d’augments. 1. L’augment syllabique qui se fait en certains tems des verbes qui commencent par une consonne, par exemple, τύπτω verbero, est le thême sans augment ; mais dans ἔτυπτον, verberabam, est l’augment syllabique, qui ajoûte une syllable de plus à τύπτω.

2. L’augment temporel se fait dans les verbes qui commencent par une voyelle breve, que l’on change en une longue, par exemple, ἐρύω traho, ἤρυον trahebam.

Ainsi non seulement les verbes grecs ont des terminaisons différentes, comme les verbes latins ; mais de plus, ils ont l’augment qui se fait en certains tems, & au commencement du mot.

Voilà une premiere différence entre les verbes grecs, & les verbes latins.

2. Les Grecs ont un mot de plus ; c’est l’optatif qui en grec a des terminaisons particulieres, différentes de celles du subjonctif ; ce qui n’est pas en latin.

3. Les verbes grecs ont le duel, au lieu qu’en latin ce nombre est confondu avec le pluriel. Les grecs ont un plus grand nombre de tems ; ils ont deux aoristes, deux futurs, & un pauló-post futur dans le sens passif, à quoi les latins suppléent par des adverbes.

5. Enfin les Grecs n’ont ni supins, ni gérondifs proprement dits ; mais ils en sont bien dédommagés par les différentes terminaisons de l’infinitif, & par les différens participes. Il y a un infinitif pour le tems présent, un autre pour le futur premier, un autre pour le futur second, un pour le premier aoriste, un pour le second, un pour le prétérit parfait ; enfin il y en a un pour le paulò-post futur, & de plus il y a autant de participes particuliers pour chacun de ces tems-là.

Dans la langue Allemande, tous les verbes sont terminés, en en à l’infinitif, si vous en exceptez seyn, être, dont l’e se confond avec l’y. Cette uniformité de terminaison des verbes à l’infinitif, a fait dire aux Grammairiens, qu’il n’y avoit qu’une seule conjugaison en Allemand ; ainsi il suffit de bien savoir le paradigme ou modele sur lequel on conjugue à la voix active, tous les verbes réguliers, & ce paradigme, c’est lieben, aimer ; car telle est la destination des verbes qui expriment ce sentiment, de servir de paradigme en presque toutes les langues : on doit ensuite avoir des listes de tous les verbes irréguliers.

J’ai dit que lieben, étoit le modele des verbes à la voix active ; car les Allemands n’ont point de verbes passifs en un seul mot, tel est aussi notre usage, & celui de nos voisins ; on se sert d’un verbe auxiliaire auquel on joint, ou le supin qui est indéclinable, ou le participe qui se décline.

Les Allemands ont trois verbes auxiliaires ; haben, avoir ; seyn, être ; werden, devenir. Ce dernier sert à former le futur de tous les verbes actifs ; il sert aussi à former tous les tems des verbes passifs, conjointement avec le participe du verbe ; surquoi il faut observer qu’en Allemand, ce participe ne change jamais, ni pour la différence des genres, ni pour celle des nombres ; il garde toujours la même terminaison.

A l’égard de l’Anglois, la maniere de conjuguer les verbes de cette langue n’est point analogue à celle des autres langues : je ne sçai si elle est aussi facile qu’on le dit, pour un étranger qui ne se contente pas d’une simple routine, & qui veut avoir une connoissance raisonnée de cette maniere de conjuguer. Wallis, qui étoit Anglois, dit que comme les verbes anglois ne varient point leur terminaison, la conjugaison qui fait, dit-il, une si grande difficulté dans les autres langues, est dans la sienne une affaire très aisée, & qu’on en vient fort aisément à bout, avec le secours de quelques mots ou verbes auxiliaires. Verborum flexio seu conjugatio, qua in reliquis linguis maximam sortitur difficultatem, apud anglos levissimo negotio peragitur… verborum aliquot auxiliarium adjumento ferè totum opus perficitur. Wallis, Gramm. ling. Angl. ch. viij. de verbo.

C’est à ceux qui étudient cette langue à décider cette question par eux-mêmes.

Chaque verbe anglois semble faire une classe à part ; la particule prépositive to, est comme une espece d’article destiné à marquer l’infinitis ; desorte qu’un nom substantif devient verbe, s’il est précédé de cette particule, par exemple, murder, veut dire meurtre, homicide ; mais to murder, signifie tuer : lift, effort, to lift, enlever ; love, amour, amitié, affection, to love, aimer, &c. Ces noms substantifs qui deviennent ainsi verbes, sont la cause de la grande différence qui se trouve dans la terminaison des infinitifs ; on peut observer presque autant de terminaisons différentes à l’infinitif, qu’il y a de lettres à l’Alphabet, a, b, c, d, e, f, g, &c. to flea, écorcher ; to rob, voler, dérober ; to find, trouver ; to love, aimer ; to quaff, boire à longs traits ; to jog, secouer, pousser ; to cath, prendre, saisir ; to thank, remercier ; to call, appeller ; to lam, battre, frapper ; to run, courir ; to help, aider ; to wear, porter ; to toss, agiter ; to rest, se reposer ; to know, savoir ; to box, battre à coups de poing ; to marry, marier, se marier.

Ces infinitifs ne se conjuguent pas par des changemens de terminaison, comme les verbes des autres langues ; la terminaison de ces infinitifs ne change que très-rarement. Ils ont deux participes ; un participe présent toûjours terminé en ing, having, ayant, being, étant ; & un participe passé terminé ordinairement en ed ou ’d, loved, aimé : mais ces participes n’ont guere d’analogie avec les nôtres, ils sont indéclinables, & sont plûtôt des noms verbaux qui se prennent tantôt substantivement & tantôt adjectivement : ils énoncent l’action dans un sens abstrait, par exemple, your marrying signifie votre marier, l’action de vous marier plûtôt que votre mariant. Coming est le participe présent de to come, arriver, & signifie l’action d’arriver, de venir, ce que notre participe arrivant ne rend point. Les Anglois disent his coming, son arrivée, sa venue, son action d’arriver ; & l’idée qu’ils ont alors dans l’esprit, n’a pas la même forme que celle de la pensée que nous avons quand nous disons venant, arrivant. C’est de la différence du tour, de l’imagination, ou de la différente maniere dont l’esprit est affecté, que l’on doit tirer la différence des idiotismes & du génie des langues.

C’est avec l’infinitif & avec les deux noms verbaux ou participes dont nous venons de parler, que l’on conjugue les verbes Anglois, par le secours de certains mots & de quelques verbes auxiliaires. Ces verbes sont proprement les seuls verbes. Ces auxiliaires sont to have, avoir ; to be, être ; to do, faire, & quelques autres. Les personnes se marquent par les pronoms personnels i, je ; thou, tu ; he, il ; she, elle : & au pluriel, we, nous ; you, vous ; they, ils ou elles, sans que cette différence de pronoms apporte quelque changement dans la terminaison du nom verbal que l’on regarde communément comme verbe.

Les grammaires que l’on a faites jusqu’ici pour nous apprendre l’Anglois, du-moins celles dont j’ai {p. 3:883}en connoissance, ne m’ont pas paru propres pour nous donner une idée juste de la maniere de conjuguer des Anglois. On rend l’Anglois par un équivalent François, qui ne donne pas l’idée juste du tour littéral Anglois, ce qui est pourtant le point que cherchent ceux qui veulent apprendre une langue étrangere ; par exemple, i do dine, on traduit je dîne ; thou dost dine, tu dînes ; he does dine, il dîne. i, marque la premiere personne, do, veut dire faire, & dine, dîner : il faudroit donc traduire, je ou moi faire diner, tu fais diner, il ou lui fait diner. Et de même there is, on traduit au singulier, il y a ; there, est un adverbe qui veut dire là, & is est la troisieme personne du singulier du présent du verbe irrégulier to be, être, & are sert pour les trois personnes du pluriel ; ainsi il falloit traduire there is, là est, & there are, là sont, & observer que nous disons en François, il y a.

Le sens passif s’exprime en Anglois, comme en Allemand & en François, par le verbe substantif, avec le participe du verbe dont il s’agit, i am loved, je suis aimé.

Pour se familiariser avec la langue Angloise, on doit lire souvent les listes des verbes irréguliers qui se trouvent dans les grammaires, & regarder chaque mot d’un verbe comme un mot particulier, qui a une signification propre ; par exemple, i am, je suis ; thou art, tu es ; he is, il est : we are, nous sommes ; ye are, vous êtes ; they are, ils sont, &c. Je regarde chacun de ces mots-là avec la signification particuliere, & non comme venant d’un même verbe. Am, signifie suis, comme sun signifie soleil, ainsi des autres.

Les Espagnols ont trois conjugaisons, qu’ils distinguent par la terminaison de l’infinitif. Les verbes dont l’infinitif est terminé en ar, font la premiere conjugaison : ceux de la seconde se terminent en er : enfin ceux de la troisieme en ir.

Ils ont quatre auxiliaires, haver, tener, ser & estar. Les deux premiers servent à conjuguer les verbes actifs, les neutres & les réciproques : ser & estar sont destinés pour la conjugaison des verbes passifs.

La maniere de conjuguer des Espagnols, est plus analogue que la nôtre à la maniere des Latins. Leurs verbes ne sont précédés des pronoms personnels, que dans les cas où ces pronoms seroient exprimés en Latin par la raison de l’énergie ou de l’opposition. Cette suppression des pronoms vient de ce que les terminaisons Espagnoles font assez connoître les personnes.

           I. CONJUGAISON.
Amar, . . . . . . . . . . aimer.
     Indicatif présent.
Singulier.
Amo, . . . . . . . . . . . j’aime.
Amas, . . . . . . . . . tu aimes.
Amat, . . . . . . . . . . il aime.
          Pluriel.
Amamos, . . . . . nous aimons.
Amais, . . . . . . . vous aimez.
Aman, . . . . . . . . ils aiment.

    
           II. CONJUGAISON.
Comer, . . . . . . . . . manger.
     Indicatif présent.
Singulier.
Como, . . . . . . . . . je mange.
Comes, . . . . . . . . tu manges.
Come, . . . . . . . . . il mange.
          Pluriel.
Comemos, . . . . nous mangeons.
Comeis, . . . . . . vous mangez.
Comen, . . . . . . . ils mangent.

    
           III. CONJUGAISON.
Subir, . . . . . . . . monter.
     Indicatif présent.
Singulier.
Subo, . . . . . . . . je monte.
Subes, . . . . . . . tu montes.
Sube, . . . . . . . . il monte.
          Pluriel.
Subimos, . . . . nous montons.
Subis, . . . . . . vous montez.
Suben, . . . . . . ils montent.

    

Ce n’est pas ici le lieu de suivre toute la conjugaison, ce détail ne convient qu’aux grammaires particulieres ; je n’ai voulu que donner ici une idée du génie de chacune des langues dont je parle par rapport à la conjugaison.

Les Italiens, dont tous les mots, si l’on en excepte quelques prépositions ou monosyllabes, finissent par une voyelle, n’ont que trois conjugaisons comme les Espagnols. La premiere est en are, la seconde en ére long ou en ére bref, & la troisieme en ire.

On doit avoir des listes particulieres de toutes les terminaisons de chaque conjugaison réguliere, rangées par modes, tems, nombres & personnes, en sorte qu’en mettant les lettres radicales devant les terminaisons, on conjugue facilement tout verbe régulier. On a ensuite des listes pour les irréguliers, sur quoi on peut consulter la méthode Italienne de Veneroni, in 4°. 1688.

A l’égard du François, il faut d’abord observer que tous nos verbes sont terminés à l’infinitif ou en er, ou en ir ou en oir, ou en re, ainsi ce seul mot technique er-ir-oir-re, énonce par chacune de ces syllabes chacune de nos quatre conjugaisons générales.

Ces quatre conjugaisons général es sont ensuite subdivisées en d’autres à cause des voyelles, ou des diphtongues, ou des consonnes qui précedent la terminaison générale ; par exemple, er est une terminaison générale, mais si er est précédé du son mouillé foible, comme dans envo-yer, ennu-yer, ce son apporte quelques différences dans la conjugaison ; il en est de même dans re, ces deux lettres sont quelquefois précédées de consonnes, comme dans vaincre, rendre, battre, &c.

Je crois que plûtôt que de fatiguer l’esprit & la mémoire de regles, il vaut mieux donner un paradigme de chacune de ces quatre conjugaisons générales, & mettre ensuite au-dessus une liste alphabetique des verbes que l’usage a exceptés de la regle.

Je crois aussi que l’on peut s’épargner la peine de se fatiguer après les observations que les Grammairiens ont faites sur les formations des tems ; la seule inspection du paradigme donne lieu à chacun de faire ses remarques sur ce point.

D’ailleurs les Grammairiens ne s’accordent point sur ces formations. Les uns commencent par l’infinitif : il y en a qui tirent les formations de la premiere personne du présent de l’indicatif : d’autres de la seconde, &c. l’essentiel est de bien connoître la signification, l’usage & le service d’un mot. Amusez-vous ensuite tant qu’il vous plaira à observer les rapports de filiation ou de paternité que ce mot peut avoir avec d’autres. Nous croyons pouvoir nous dispenser ici de ce détail, que l’on trouvera dans les grammaires Françoises. (F)

CONSONNANCE §

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Consonnance (Grammaire) §

CONSONNANCE, s. f. terme de Grammaire ou plutôt de Rhetorique. On entend par consonnance la ressemblance des sons des mots dans la même phrase ou période. Les consonnances ont de la grace en Latin, pourvû qu’on n’en fasse pas un usage trop fréquent dans le même discours, & qu’elles se trouvent dans une position convenable en l’un & en l’autre des membres relatifs. Par exemple, si non praesidio inter pericula, tamen solatio inter adversa. Apud Quintil. l. IV. c. iij. La consonnance entre solatio & proesidio, est également au milieu de l’une & de l’autre incise, elle y est placée comme un hémistiche, autrement elle ne seroit pas sensible. Voici un exemple de consonnance à la fin des incises, sine invidiâ culpa plectatur, & sine culpâ invidia ponatur, Id. ibid, En voici encore un autre exemple tiré du même chapitre de Quintilien, nemo potest alteri dare matrimonium, nisi quem penes sit patrimonium. Cette figure a de la grace, dit Quintilien, accedit & ex illa figura gratia. Id. ibid. sur-tout quand la consonnance se fait sentir en des positions égales, in quibus initia sententiarum & fines consentiunt. Paribus cadant, & eodem desinant modo. Id. ibid.

Les Rhéteurs donnent divers noms à cette figure, selon la différente sorte de consonnance, & selon la variété de la position des mots : ils appellent paranomasie la consonnance qui résulte du jeu des mots par la différence de quelques lettres ; par exemple, inceptio est amentium haud amantium. Terenc. Andr. act. I. sc. jv. v. 13. c’est un projet d’insensés, & non de personnes qui s’aiment & qui ont le sens commun. Cum lectum petis, de letho cogita. En ces occasions la consonnance est appellée paranomasie de παρά, près, proche, & de ὄνομα, nom, c’est-à-dire jeu entre les mots, à cause de l’approximation de sons. Il y a encore similiter desinens, similiter cadens. Il suffit de comprendre ces différentes manieres sous le nom général de consonnance. L’usage de cette figure demande du goût & de la finesse. La ressemblance de sons en des mots trop proches, & dont il y en a plus de deux qui se ressemblent, produit plûtôt une cacophonie qu’une consonnance.

O fortunatam natam me consule Romam !

Cette figure mise en oeuvre à-propos a de la grace en latin selon Quintilien ; mais pourquoi n’a-t-elle pas le même avantage en françois ? Je crois que c’est par la même raison que Quintilien dit que les hémistiches des vers latins sont déplacés dans la prose. Quand les Latins lisoient la prose, ils étoient surpris d’y trouver des moitiés de vers ou des vers entiers, qui y paroissoient comme suite du discours & non comme citation. Non erat locus his. Vitium est apud nos si quis poetica vulgaribus misceat. Quint. l. VIII. c. iij. c’est confondre les différens genres d’écrire ; c’est tomber, dit-il, dans le défaut dont parle Horace au commencement de sa poétique : Humano capiti, &c. Versum in oratione fari multo foedissimum est. Id. l. IX. c. jv. Comme la rime ou consonnance n’entroit point dans la structure des vers latins, cette consonnance loin de les blesser flattoit l’oreille, pourvû qu’il n’y eût point d’affectation & que l’usage n’en fût pas trop fréquent ; reproche qu’on fait à S. Augustin.

Mais en françois, comme la rime entre dans le mécanisme de nos vers, nous ne voulons la voir que là, & nous sommes blessés, comme les Latins l’étoient, lorsque deux mots de même son se trouvent l’un auprès de l’autre : par exemple, les beaux esprits pour prix, &c. si Cicéron, &c. mais même, &c. que quand, &c. jusqu’à quand, &c. Un de nos bons auteurs parlant de la bibliotheque d’Athenes dit, que dans la suite Sylla la pilla, ce qui pouvoit être facilement évité en s’exprimant par la voix passive. Vaugelas & le P. Bouhours (Doutes, page. 273.) disent que nous devons éviter en prose non-seulement les rimes, mais encore les consonnances, telles que celle qui se trouve entre soleil & immortel.

Je conviens que ce sont-là des minuties auxquelles les lecteurs judicieux ne prennent pas garde. Cependant il faut convenir que si un écrivain évitoit ces négligences, l’ouvrage ne perdroit rien de sa valeur intrinseque.

J’ajouterai que les consonnances sont fort autorisées parmi nous dans les proverbes : qui langue a à Rome va : à bon chat ; bon rat : quand il fait beau, prens ton manteau ; quand il pleut, prens-le si tu veux : il flatte en présence, il trahit en absence : belles paroles & mauvais jeu trompent les jeunes & les vieux : qui terre {p. 4:50}a guerre a ; & amour & seigneurie ne veulent point de compagnie. (F)

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CONSONNE §

CONSONNE, s. f. terme de Grammaire : on divise les lettres en voyelles & en consonnes. Les voyelles sont ainsi appellées du mot voix, parce qu’elles se font entendre par elles-mêmes : elles forment toutes seules un son, une voix. Les consonnes, au contraire, ne sont entendues qu’avec l’air qui fait la voix ou voyelle ; & c’est de-là que vient le nom de consonne, consonnans, c’est-à-dire, qui sonne avec une autre.

Il n’y a aucun être particulier qui soit voyelle, ni aucun qui soit consonne ; mais on a observé des différences dans les modifications que l’on donne à l’air qui sort des poumons, lorsqu’on en fait usage pour former les sons destinés à être les signes des pensées. Ce sont ces différentes considérations ou précisions de notre esprit à l’occasion des modifications de la voix ; ce sont, dis-je, ces précisions qui nous ont donné lieu de former les mots de voyelle, de consonne, d’articulation, & autres : ce qui distingue les différens points de vûe de notre esprit sur le méchanisme de la parole, & nous donne lieu d’en discourir avec plus de justesse. Voy. Abstraction.

Mais avant que d’entrer dans le détail des consonnes, & avant que d’examiner ce qui les distingue des voyelles, qu’il me soit permis de m’amuser un moment avec les réflexions suivantes.

La nature nous fait agir sans se mettre en peine de nous instruire ; je veux dire que nous venons au monde sans savoir comment : nous prenons la nourriture qu’on nous présente sans la connoître, & sans avoir aucune lumiere sur ce qu’elle doit opérer en nous, ni même sans nous en mettre en peine ; nous marchons, nous agissons, nous nous transportons d’un lieu à un autre, nous voyons, nous regardons, nous entendons, nous parlons, sans avoir aucune connoissance des causes physiques, ni des parties internes de nous-mêmes que nous mettons en oeuvre pour ces différentes opérations : de plus, les organes des sens sont les portes & l’occasion de toutes ces connoissances, au point que nous n’en avons aucune qui ne suppose quelque impression sensible antérieure qui nous ait donné lieu de l’acquérir par la réflexion ; cependant combien peu de personnes ont quelques lumieres sur le méchanisme des organes des sens ? C’est bien dequoi on se met en peine, id populus curat scilicet ? Ter. And. act. II. sc. 2.

Après tout a-t-on besoin de ces connoissances pour sa propre conservation, & pour se procurer une sorte de bien être qui suffit ?

Je conviens que non : mais d’un autre côté si l’on veut agir avec lumiere & connoître les fondemens des Sciences & des Arts qui embellissent la société, & qui lui procurent des avantages si réels & si considérables, on doit acquérir les connoissances physiques qui sont la base de ces Sciences & de ces Arts, & qui donnent lieu de les perfectionner.

C’étoit en conséquence de pareilles observations, que vers la fin du dernier siecle un medecin nommé Amman qui résidoit en Hollande, apprenoit aux muets à parler, à lire, & à écrire. Voyez l’art de parler du P. Lamy, pag. 193. Et parmi nous M. Pereyre, par des recherches & par des pratiques encore plus exactes que celles d’Amman, opere ici [à Paris, quai des Augustins] les mêmes prodiges que ce medecin opéroit en la Hollande.

Mon dessein n’est pas d’entrer ici, comme ces deux philosophes, dans l’examen & dans le détail de la {p. 4:52}formation de chaque lettre particuliere, de peur de m’exposer aux railleries de madame Jourdain & à celles de Nicole. Voyez le Bourgeois gentilhomme de Moliere. Mais comme la méchanique de la voix est un sujet intéressant, que c’est principalement par la parole que nous vivons en société, que d’ailleurs un dictionnaire est fait pour toutes sortes de personnes, & qu’il y en a un assez grand nombre qui seront bien-aises de trouver ici sur ce point des connoissances qu’ils n’ont point acquises dans leur jeunesse ; j’ai cru devoir les dédommager de cette négligence, en leur donnant une idée générale de la méchanique de la voix, ce qui d’ailleurs fera entendre plus aisément la différence qu’il y a entre la consonne & la voyelle.

D’abord il faut observer que l’air qui sort des poumons est la matiere de la voix, c’est-à-dire du chant & de la parole. Lorsque la poitrine s’éleve par l’action de certains muscles, l’air extérieur entre dans les vésicules des poumons, comme il entre dans une pompe dont on éleve le piston.

Ce mouvement par lequel les poumons reçoivent l’air, est ce qu’on appelle inspiration.

Quand la poitrine s’affaisse, l’air sort des poumons ; c’est ce qu’on nomme espiration.

Le mot de respiration comprend l’un & l’autre de ces mouvemens ; ils en sont les deux especes.

Le peuple croit que le gosier sert de passage à l’air & aux alimens ; mais l’Anatomie nous apprend qu’au fond de la bouche commencent deux tuyaux ou conduits différens, entourés d’une tunique commune.

L’un est appellé ésophage, οἰσοφάγος, c’est-à-dire porte-manger, c’est par où les alimens passent de la bouche dans l’estomac ; c’est le gosier.

L’autre conduit, le seul dont la connoissance apapartienne à notre sujet, est situé à la partie antérieure du cou ; c’est le canal par où l’air extérieur entre dans les poumons & en sort : on l’appelle trachée-artere ; trachée, c’est-à-dire rude, à cause de ses cartilages ; τραχεῖα, féminin de τραχὺς, asper ; artere, d’un mot grec qui signifie receptacle, parce qu’en effet ce conduit reçoit & fournit l’air qui fait la voix : ἀρτηρία παρὰ τὸ ἀέρα τηρεῖν, garder l’air.

On confond communément l’un & l’autre de ces conduits sous le nom de gosier, guttur, quoique ce mot ne doive se dire que de l’ésophage ; les Grammairiens même donnent le nom de guttarales aux lettres que certains peuples prononcent avec une aspiration forte, & par un mouvement particulier de la trachée-artere.

Les cartilages & les muscles de la partie supérieure de la trachée-artere forment une espece de tête, ou une sorte de couronne oblongue qui donne passage à l’air que nous respirons ; c’est ce que le peuple appelle la pomme ou le morceau d’Adam. Les Anatomistes la nomment larynx, λάρυγξ, d’où vient λαρύζω, clamo, je crie. L’ouverture du larynx est appellée glotte, γλῶττα ; & suivant qu’elle est resserrée ou dilatée par le moyen de certains muscles, elle forme la voix ou plus grêle, ou plus pleine.

Il faut observer qu’au-dessus de la glotte il y a une espece de soûpape, qui dans le tems du passage des alimens couvre la glotte ; ce qui les empêche d’entrer dans la trachée-artere, on l’appelle épiglotte ; ἐπὶ, super, sur, & γλῶττα ou γλωττὶς.

M. Ferrein, célebre anatomiste, a observé à chaque levre de la glotte une espece de ruban large d’une ligne, tendu horisontalement ; l’action de l’air qui passe par la fente ou glotte, excite dans ces rubans des vibrations qui les font sonner comme les cordes d’un instrument de musique : M. Ferrein appelle ces rubans cordes vocales. Les muscles du larynx tendent ou relâchent plus ou moins ces cordes vocales ; ce qui fait la différence des tons dans le chant, dans les plaintes, & dans les cris. Voyez le Mémoire de M. Ferrein, Histoire de l’académie des Sciences, année 1741. pag. 409.

Les poumons, la trachée-artere, le larynx, la glotte, & ses cordes vocales, sont les premiers organes de la voix, auxquels il faut ajoûter le palais, c’est-à-dire la partie supérieure & intérieure de la bouche, les dents, les levres, la langue, & même ces deux ouvertures qui sont au fond du palais, & qui répondent aux narines ; elles donnent passage à l’air quand la bouche est fermée.

Tout air qui sort de la trachée-artere n’excite pas pour cela du son ; il faut pour produire cet effet que l’air soit poussé par une impulsion particuliere, & que dans le tems de son passage il soit rendu sonore par les organes de la parole : ce qui lui arrive par deux causes différentes.

Premierement, l’air étant poussé avec plus ou moins de violence par les poumons, il est rendu sonore par la seule situation où se trouvent les organes de la bouche. Tout air poussé qui se trouve resserré dans un passage dont les parties sont disposées d’une certaine maniere, rend un son ; c’est ce qui se passe dans les instruments à vent, tels que l’orgue, la flûte, &c.

En second lieu, l’air qui sort de la trachée-artere est rendu sonore dans son passage par l’action ou mouvement de quelqu’un des organes de la parole ; cette action donne à l’air sonore une agitation & un trémoussement momentanée, propre à faire entendre telle ou telle consonne : voilà deux causes qu’il faut bien distinguer ; 1°. simple situation d’organes ; 2°. action ou mouvement de quelque organe particulier sur l’air qui sort de la trachée-artere.

Je compare la premiere maniere à ces fentes qui rendent sonore le vent qui y passe, & je trouve qu’il en est à-peu-près de la seconde, comme de l’effet que produit l’action d’un corps solide qui en frappe un autre. C’est ainsi que la consonne n’est entendue que par l’action de quelqu’un des organes de la parole sur quelque autre organe, comme de la langue sur le palais ou sur les dents, d’où résulte une modification particuliere de l’air sonore.

Ainsi l’air poussé par les poumons, & qui sort par la trachée-artere, reçoit dans son passage différentes modifications & divers trémoussemens, soit par la situation, soit par l’action des autres organes de la parole de celui qui parle ; & ces trémoussemens parvenus jusqu’à l’organe de l’oüie de ceux qui écoutent, leur font entendre les différentes modulations de la voix & les divers sons des mots, qui sont les signes de la pensée qu’on veut exciter dans leur esprit.

Les différentes sortes de parties qui forment l’ensemble de l’organe de la voix, donnent lieu de comparer cet organe selon les différens effets de ces parties, tantôt à un instrument à vent, tel que l’orgue ou la flûte ; tantôt à un instrument à corde, tantôt enfin à quelqu’autre corps capable de faire entendre un son, comme une cloche frappée par son battant, ou une enclume sur laquelle on donne des coups de marteau.

Par exemple s’agit-il d’expliquer la voyelle, on aura recours à une comparaison tirée de quelque instrument à vent. Supposons un tuyau d’orgue ouvert, il est certain que tant que ce tuyau demeurera ouvert, & tant que le soufflet fournira de vent ou d’air, le tuyau rendra le son, qui est l’effet propre de l’état & de la situation où se trouvent les parties par lesquelles l’air passe. Il en est de même de la flûte ; tant que celui qui en joüe y souffle de l’air, on entend le son propre au trou que les doigts laissent ouvert : le tuyau d’orgue ni la flûte n’agissent point, ils ne sont que se préter à l’air poussé, & demeurent dans l’état où cet air les trouve. {p. 4:53}

Voilà précisément la voyelle. Chaque voyelle exige que les organes de la bouche soient dans la situation requise pour faire prendre à l’air qui sort de la trachée-artere la modification propre à exciter le son de telle ou telle voyelle. La situation qui doit faire entendre l’a, n’est pas la même que celle qui doit exciter le son de l’i ; ainsi des autres.

Tant que la situation des organes subsiste dans le même état, on entend la même voyelle aussi longtems que la respiration peut fournir d’air. Les poumons sont à cet égard ce que les soufflets sont à l’orgue.

Selon ce que nous venons d’observer, il fuit que le nombre des voyelles est bien plus grand qu’on ne le dit communément.

Tout son qui ne résulte que d’une situation d’organes sans exiger aucun battement ni mouvement qui survienne aux parties de la bouche, & qui peut être continué aussi long-tems que l’espiration peut fournir d’air ; un tel son est une voyelle. Ainsi a, â, é, è, ê, i, o, ô, u ou eu, & sa foible e muet, & les nazales an, en, &c. Tous ces sons-là sont autant de voyelles particulieres, tant celles qui ne sont ecrites que par un seul caractere, telles que a, e, i, o, u, que celles qui, faute d’un caractere propre, sont écrites par plusieurs lettres, telles que ou, eu, oient, &c. Ce n’est pas la maniere d’écrire qui fait la voyelle, c’est la simplicité du son qui ne dépend que d’une situation d’organes, & qui peut être continué : ainsi au, eau, ou, eu, ayent, &c. quoiqu’écrits par plus d’une lettre, n’en sont pas moins de simples voyelles. Nous avons donc la voyelle u & la voyelle ou ; les Italiens n’ont que l’ou, qu’ils écrivent par le simple u, Nous avons de plus la voyelle eu, feu, lieu ; l’e muet en est la foible, & est aussi une voyelle particuliere.

Il n’en est pas de même de la consonne ; elle ne dépend pas comme la voyelle d’une situation d’organes, qui puisse être permanente, elle est l’effet d’une action passagere, d’un trémoussement, ou d’un mouvement momentanée [écrivez momentanée par deux ee, telle est l’analogie des mots françois, qui viennent de mots latins eu, eus. c’est ainsi que l’on dit les champs élisées, les monts pyrenées, le colisée, & non le colisé, le fleuve alphée, & non le fleuve alphé, fluvius alpheus. Voyez le dictionn. de l’Académie, celui de Trévoux, & celui de Joubert aux mots momentanée & spontanée] de quelque organe de la parole, comme de la langue, des levres, &c. ensorte que si j’ai comparé la voyelle au son qui résulte d’un tuyau d’orgue ou du trou d’une flûte, je croi pouvoir comparer la consonne à l’effet que produit le battant d’une cloche, ou le marteau sur l’enclume ; fournissez de l’air à un tuyau d’un orgue ou au trou d’une flûte, vous entendrez toûjours le même son, au lieu qu’il faut répéter les coups du battant de la cloche & ceux du marteau de l’enclume : pour avoir encore le son qu’on a entendu la premiere fois ; de même si vous cessez de répéter le mouvement des levres qui a fait entendre le be ou le pe ; si vous ne redoublez point le trémoussement de la langue qui a produit le re, on n’entendra plus ces consonnes. On n’entend de son que par les trémoussemens que les parties sonores de l’air reçoivent des divers corps qui les agitent : or l’action des levres ou les agitations de la langue, donnent à l’air qui sort de la bouche la modification propre à faire entendre telle ou telle consonne. Or si après une telle modification, l’émission de l’air qui l’a reçue dure encore, la bouche demeurant nécessairement ouverte pour donner passage à l’air, & les organes se trouvant dans la situation qui a fait entendre la voyelle, le son de cette voyelle pourra être continue aussi long-tems que l’émission de l’air durera ; au lieu que le son de la consonne n’est plus entendu après l’action de l’organe qui l’a produite.

L’union ou combinaison d’une consonne avec une voyelle, ne peut se faire que par une même émission de voix ; cette union est appellée articulation. Il y a des articulations simples, & d’autres qui sont plus ou moins composées : ce que M. Harduin secrétaire de la société litteraire d’Arras, a extrèmement bien développé dans un mémoire particulier. Cette combinaison se fait d’une maniere successive, & elle ne peut être que momentanée. L’oreille distingue l’effet du battement & celui de la situation : elle entend séparement l’un après l’autre : par exemple, dans la syllabe ba, l’oreille entend d’abord le b, ensuite l’a ; & l’on garde ce même ordre quand on écrit les lettres qui font les syllabes, & les syllabes qui font les mots.

Enfin cette union est de peu de durée, parce qu’il ne seroit pas possible que les organes de la parole fussent en même tems en deux états, qui ont chacun leur effet propre & différent. Ce que nous venons d’observer à l’égard de la consonne qui entre dans la composition d’une syllabe, arrive aussi par la même raison dans les deux voyelles qui font une diphtongue, comme ui, dans lui, nuit, bruit, &c. L’u est entendu le premier, & il n’y a que le son de l’i qui puisse être continué, parce que la situation des organes qui forme l’i, a succédé subitement à celle qui avoit fait entendre l’u.

L’articulation ou combinaison d’une consonne avec une voyelle rait une syllabe ; cependant une seule voyelle fait aussi fort souvent une syllabe. La syllabe est un son ou simple ou composé, prononcé par une seule impulsion de voix, a-jou-té, ré-u-ni, cré-é, cri-a, il-y-a.

Les syllabes qui sont terminées par des consonnes sont toûjours suivies d’un son foible, qui est regardé comme un e muet ; c’est le nom que l’on donne à l’effet de la derniere ondulation ou du dernier tremoussement de l’air sonore, c’est le dernier ébranlement que le nerf auditif reçoit de cet air : je veux dire que cet e muet foible n’est pas de même nature que l’e muet excité à dessein, tel que l’e de la fin des mots vu-e, vi-e, & tels que sont tous les e de nos rimes féminines. Ainsi il y a bien de la différence entre le son foible que l’on entend à la fin du mot Michel & le dernier du mot Michele, entre bel & belle, entre coq & coque, entre Job & robe ; bal ; & balle, cap & cape, Siam & ame, &c.

S’il y a dans un mot plusieurs consonnes de suite, il faut toûjours supposer entre chaque consonne cet e foible & fort bref, il est comme le son que l’on distingue entre chaque coup de marteau quand il y en a plusieurs qui se suivent d’aussi près qu’il est possible. Ces réflexions font voir que l’e muet foible est dans toutes les langues.

Recueillons de ce que nous avons dit, que la voyelle est le son qui résulte de la situation où les organes de la parole se trouvent dans le tems que l’air de la voix sort de la trachée-artere, & que la consonne est l’effet de la modification passagere que cet air reçoit de l’action momentanée de quelque organe particulier de la parole.

C’est relativement à chacun de ces organes, que dans toutes les langues on divise les lettres en certaines classes où elles sont nommées du nom de l’organe particulier, qui paroît contribuer le plus à leur formation. Ainsi les unes sont appellées labiales, d’autres linguales, ou bien palatiales, ou dentales, ou nazales, ou gutturales. Quelques-unes peuvent être dans l’une & dans l’autre de ces classes, lorsque divers organes concourent à leur formation.

1°. Labiales, b, p, f, v, m.

2°. Linguales, d, e, n, l, r. {p. 4:54}

3°. Palatiales, g, j, c fort, ou k, ou q ; le mouillé fort ille, & le mouillé foible ye.

4°. Dentales ou sifflantes, s ou c doux, tel que se si ; z, ch ; c’est à cause de ce sifflement que les anciens ont appellé ces consonnes, semivocales, demi-voyelles ; au lieu qu’ils appelloient les autres muettes.

5°. Nazales, m, n, gn.

6°. Gutturales ; c’est le nom qu’on donne à celles qui sont prononcées avec une aspiration forte, & par un mouvement du fond de la trachée-artere. Ces aspirations fortes sont fréquentes en Orient & au Midi : il y a des lettres gutturales parmi les peuples du Nord. Ces lettres paroissent rudes à ceux qui n’y sont pas accoûtumés. Nous n’avons de son guttural que le , qu’on appelle communément ache aspirée : cette aspiration est l’effet d’un mouvement particulier des parties internes de la trachéeartere ; nous ne l’articulons qu’avec les voyelles, le héros, la hauteur.

Les Grecs prononçoient certaines consonnes avec cette aspiration. Les Espagnols aspirent aussi leur j, leur g & leur x.

Il y a des Grammairiens qui mettent le h au rang des consonnes ; d’aes au contraire soutiennent que ce signe ne marquant aucun son particulier, analogue aux sons des autres consonnes, il ne doit être consideré que comme un signe d’aspiration.

Ils ajoutent que les Grecs ne l’ont point regardé autrement ; qu’ils ne l’ont point mis dans leur alphabet entant que signe d’aspiration, & que dans l’écriture ordinaire ils ne le marquent que comme les accents au-dessus des lettres ; & que si dans la suite il a passé dans l’alphabet latin, & de-là dans ceux des langues modernes, cela n’est arrivé que par l’indolence des copistes qui ont suivi le mouvement des doigts, & écrit de suite ce signe avec les autres lettres du mot, plûtôt que d’interrompre ce mouvement pour marquer l’aspiration au-dessus de la lettre.

Pour moi, je crois que puisque les uns & les autres de ces Grammairiens conviennent de la valeur de ce signe ; ils doivent se permettre réciproquement de l’appeller ou consonne ou signe d’aspiration, selon le point de vûe qui les affecte le plus.

Les lettres d’une même classe se changent facilement l’une pour l’autre ; par exemple, le b se change facilement ou en p, ou en v, ou en f ; parce que ces lettres étant produites par les mêmes organes, il suffit d’appuyer un peu plus ou un peu moins pour faire entendre ou l’une ou l’autre.

Le nombre des lettres n’est pas le même partout. Les Hébreux & les Grecs n’avoient point le le mouillé, ni le son du gn. Les Hébreux avoient le son du che,ש, schin : mais les Grecs ni les Latins ne l’avoient point. La diversité des climats cause des différences dans la prononciation des langues.

Il y a des peuples qui mettent en action certains organes, & même certaines parties des organes, dont les autres ne font point d’usage. Il y a aussi une forme ou maniere particuliere de faire agir les organes. De plus, en chaque nation, en chaque province, & même en chaque ville, on s’énonce avec une sorte de modulation particuliere, c’est ce qu’on appelle accent national ou accent provincial. On en contracte l’habitude par l’éducation ; & quand les esprits animaux ont pris une certaine route, il est bien difficile, malgré l’empire de l’ame, de leur en faire prendre une nouvelle. De-là vient aussi qu’il y a des peuples qui ne sauroient prononcer certaines lettres ; les Chinois ne connoissent ni le b, ni le d, ni le r ; en revanche ils ont des consonnes particulieres que nous n’avons point. Tous leurs mots sont monosyllabes, & commencent par une consonne & jamais par une voyelle. Voyez la Grammaire Chinoise de M. Fourmont.

Les Allemans ne peuvent pas distinguer le z d’avec le s ; ils prononcent zele comme sel : ils ont de la peine à prononcer les l mouillés, ils disent file au lieu de fille. Ces l mouillés sont aussi fort difficiles à prononcer pour les personnes nées à Paris : elles le changent en un mouillé foible, & disent Versayes au lieu de Versailles, &c. Les Flamans ont bien de la peine à prononcer la consonne j. Il y a des peuples en Amérique qui ne peuvent point prononcer les lettres labiales b, p, f, m. La lettre th des Anglois est très-difficile à prononcer pour ceux qui ne sont point nés Anglois. Ces réflexions sont fort utiles pour rendre raison des changements arrivés à certains mots qui ont passé d’une langue dans une autre. Voyez la dissertation de M. Falconet, sur les principes de l’étymologie ; Histoire de l’Acad. des Belles-Lettres.

A l’égard du nombre de nos consonnes, si l’on ne compte que les sons & qu’on ne s’arrête point aux caracteres de notre alphabet, ni à l’usage souvent déraisonnable que l’on fait de ces caracteres, on trouvera que nous avons d’abord dix-huit consonnes, qui ont un son bien marqué, & auxquelles la qualification de consonne n’est point contestée.

Nous devrions donner un caractere propre, déterminé, unique & invariable à chacun de ces sons, ce que les Grecs ont fait exactement, conformément aux lumieres naturelles. Est-il en effet raisonnable que le même signe ait des destinations différentes dans le même genre, & que le même objet soit indiqué tantôt par un signe tantôt par un autre ?

Avant que d’entrer dans le compte de nos consonnes, je crois devoir faire une courte observation sur la maniere de les nommer.

Il y a cent ans que la Grammaire générale de P.R. proposa une maniere d’apprendre à lire facilement en toutes sortes de langues. I. part. chap. vj. Cette maniere consiste à nommer les consonnes par le son propre qu’elles ont dans les syllabes où elles se trouvent, en ajoûtant seulement à ce son propre celui de l’e muet, qui est l’effet de l’impulsion de l’air nécessaire pour faire entendre la consonne ; par exemple, si je veux nommer la lettre B que j’ai observée dans les mots Babylone, Bibus, &c. je l’appellerai be, comme on le prononce dans la derniere syllabe de tombe, ou dans la premiere de besoin.

Ainsi du d, que je nommerai de, comme on l’entend dans ronde ou dans demande.

Je ne dirai plus effe, je dirai fe, comme dans fera, étoffe ; je ne dirai plus elle, je dirai le ; enfin je ne dirai ni emme ni enne, je dirai me, comme dans aime, & ne, comme dans sone ou dans bonne, ainsi des autres.

Cette pratique facilite extrèmement la liaison des consonnes avec les voyelles pour en faire des syllabes, fe, a, fa, fe, re, i, fri, ensorte qu’épeler c’est lire. Cette methode a été renouvellée de nos jours par MM. de Launay pere & fils, & par d’autres maîtres habiles : les mouvemens que M. Dumas s’est donnés pendant sa vie pour établir son bureau typographique, ont aussi beaucoup contribué à faire connoître cette dénomination, ensorte qu’elle est aujourd’hui pratiquée, même dans les petites écoles.

Voyons maintenant le nombre de nos consonnes ; je les joindrai, autant qu’il sera possible, à chacune de nos huit voyelles principales.

Figure de laNom de laExemples de chaque consonne avec cha-Lettre.  Lettre.                 que voyelle.
                           a é i
Babylone, béat, biere,
B, b,        be.        [non reproduit]o u ou
Bonet, bule, boule,
                            eu e muet.
                          Beurre, bedeau.


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Figure de la Nom de la Exemples de chaque consonne avec
Lettre.     Lettre.                  chaque voyelle.
                           Cadre ou quadre, karat ou
C,  c dur,                  carat, kalendes ou calendes,
K, Q, q,      que       [non reproduit]le Quénoi, qui, kiricle, coco,
                           cure, le cou, queue, querir,
                           querelle.

Comme je ne cherche que les sons propres de chaque lettre de notre langue, désignés par un seul caractere incommunicable à tout autre son, je ne donne ici au c que le son fort qu’il a dans les syllabes ca, co, cu. Le son doux ce, ci, appartient au s ; & le son ze, zi, appartient à la lettre z.

D, d,     de.  [non reproduit]David, un dé, Diane, dodu, duché,
                  douleur, deux, demander.
F, s,     fe.  [non reproduit]Faveur, féminin, fini, forêt, funes-
te, le four, le feu, femelle.
G, g dur  gue. [non reproduit]Gaje, guérir, guide, à gogo, guttutal, 
goulu, gueux, guedé.

    

Je ne donne ici à ce caractere que le son qu’il a devant a, o, u ; le son foible ge, gi, appartient au j.

J, j,     je. [non reproduit]Jamais, Jésuite, j’irai, joli, jupe,
                joue, jeu, jetter, jetton.

Le son du j devant i a été donné dans notre ortographe vulgaire au g doux, gibier ; gîte, giboulée, &c. & souvent malgré l’étymologie, comme dans ci gît, hic jacet. Les partisans de l’ortographe vulgaire ne respectent l’étymologie, que lorsqu’elle est favorable à leur préjugé.

L, l, le. [non reproduit]La, légion, livre, loge, la lune, Louis,
leurrer, leçon.
M, m, me. [non reproduit]Machine, médisant, midi, morale, muse,
             moulin, meunier, mener.
N, n, ne. [non reproduit]Nager, Néron, Nicole, novice, nuage,
             nourrice, neutre, mener.
P, p, pe. [non reproduit]Pape, péril, pigeon, pommade, puni-
tion, poupée, peuple, pelé, pelote.
R, r, re.    Ragoût, regle, rivage, Rome, rude,
         [non reproduit]rouge, Reutlingen, ville de Suabe, re-
venir.
S, s, se. [non reproduit]Sage, séjour, Sion, Solon, sucre, sou-
venir, seul, semaine.
T, t, te.    Table, ténebres, tiarre, tonnerre, tuteur,
         [non reproduit]Toulouse, l’ordre Teutonique en Alle-
magne, tenir.
V, v, ve. [non reproduit]Valeur, vélin, ville, volonté, vulgaire,
             vouloir, je veux venir.
Z, z, ze. [non reproduit]Zacharie, zéphire, zizanie, zone, Zu-
rich, ville en Suisse.

Je ne mets pas ici la lettre x, parce qu’elle n’a pas de son qui lui soit propre. C’est une lettre double que les copistes ont mise en usage pour abréger. Elle fait quelquefois le service des deux lettres fortes c s, & quelquefois celui des deux fobiles g z.

x pour c s.                 x pour g z.
Exemples.   Prononcez.        Exemples.     Prononcez.
Axe,               ac se,        Examen,        eg-zamen.
Axiome,            ac-siome.    Exemple,       eg-zemple.
Alexandre,         Alec-sandre. Exaucer,       eg-zaucer.
Fluxion,           fluc-sion.   Exarque,       Eg-zarque.
Sexe,              sec-se.      Exercice,      eg-zercice.
Taxe,              tac-se,      Exil,          eg-zil.
Vexé,              vec-sé.      Exiger,        eg-ziger.
Xavier,            Csa-vier.    Exode,         eg-zode.
Xenophon,          Cse-nophon.  Exhorter,      eg-zhorter.

A la fin des mots, l’x a en quelques noms propres le son de c s : Ajax, Pollux, Styx, on prononce Ajacs, Pollucs, Stycs. Il en est de même de l’adjectif préfix, on pronoce préfics.

Mais dans les autres mots que les maîtres à écrire, pour donner plus de jeu à la plume, ont terminé par un x, ce x tient seulement la place du s, comme dans je veux, les cieux, les yeux, la voix, six, dix, chevaux, &c.

Le x est employé pour deux s dans soixante, Bruxelle, Auxone, Auxerre, on dit Ausserre, soissante, Brusselles, Aussone, à la maniere des Italiens qui n’ont point de x dans leur alphabet, & qui employent les deux ss à la place de cette lettre : Alessandro, Alessio.

On écrit aussi, par abus, le x au lieu du z, en ces mots sixieme, deuxieme, quoiqu’on prononce sizieme, deuzieme. Le x tient lieu du c dans excellent, prononcez eccellent.

Voilà déjà quinze sons consonnes désignés par quinze caracteres propres ; je rejette ici les caracteres auxquels un usage aveugle a donné le son de quelqu’un des quinze que nous venons de compter, tels sont le k & le q, puisque le c dur marque exactement le son de ces lettres. Je ne donne point ici au c le son du s, ni au s le son du z. C’est ainsi qu’en Grec le κ cappa est toûjours cappa, le ς sigma toûjours sigma ; de sorte que si en Grec la prononciation d’un mot vient à changer, ou par contraction, ou par la forme de la conjugaison, ou par la raison de quelque dialecte, l’ortographe de ce mot se conforme au nouveau son qu’on lui donne. On n’a égard en Grec qu’à la maniere de prononcer les mots, & non à la source d’où ils viennent, quand elle n’influe en rien sur la prononciation, qui est le seul but de l’ortographe. Elle ne doit que peindre la parole, qui est son original ; elle ne doit point en doubler les traits, ni lui en donner qu’il n’a pas, ni s’obstiner à le peindre à présent tel qu’il étoit il y a plusieurs années.

Au reste les réflexions que je fais ici n’ont d’autre but, que de tâcher de découvrir les sons de notre langue. Je ne cherche que le fait. D’ailleurs je respecte l’usage dans le tems même que j’en reconnois les écarts & la déraison, & je m’y conforme malgré la réflexion sage du célebre prote de Poitiers & de M. Restaut, qui nous disent qu’il est toûjours louable en fait d’ortographe de quitter une mauvaise habitude pour en contracter une meilleure, c’est-à-dire plus conforme aux lumieres naturelles & au but de l’art. Traité de l’ortographe en forme de dictionnaire, édit. de 1739, page 421. & IV. édition corrigée par M. Restaut, 1752, page 635.

Que si quelqu’un trouve qu’il y a de la contrariété dans cette conduite, je lui répons que tel est le procédé du genre humain. Agissons-nous toûjours conformément à nos lumieres & à nos principes ?

Aux quinze sons que nous venons de remarquer, on doit en ajoûter encore quatre autres qui devroient avoir un caractere particulier. Les Grecs n’auroient pas manqué de leur en donner un, comme ils firent à l’e long, à l’e long, & aux lettres aspirées. Les quatre sons dont je veux parler ici, sont le ch qu’on nomme che, le gn qu’on nomme gne, le ll ou lle qui est un son mouillé fort, & le y qu’on nomme qui est un son mouillé foible.

Figure.      Nom.       Exemples.
                           Chapeau, chérit, chicane,
Ch, ch,      che.        [non reproduit]chose, chûte, chou, chemin,
                            cheval.

 {p. 4:56}

      
Figure.    Nom.                Exemples :
gn,   gne.

      
Il ne s’agit pas de ces deux       Pays de Coca-gne.
lettres, quand elles gardent leur  Allema-gne.
son propre, comme dans gnomon,  Ma-gnanime.
magnus, il s’agit du son  Champa-gne.
mouillé qu’on leur donne-dans  [non reproduit]Re-gne.
                                  Li-gne.
                                  Insi-gne.
                                  Ma-gnifique.
                                  Avi-gnon.
                                  Oi-gnon.
Les Espagnols marquent ce
son par un n surmonté d’une
petite ligne, qu’ils appellent
tilde, c’est-à-dire titre… [non reproduit]Montaña, montagne.
                                                  España, Espagne.
Il,    Ile mouillé fort.

Nous devrions avoir aussi un caractere particulier destiné uniquement à marquer le son de l mouillé. Comme ce caractere nous manque, notre ortographe n’est pas uniforme dans la maniere de désigner ce son ; tantôt nous l’indiquons par un seul l, tantôt par deux ll, quelquefois par lh. On doit seulement observer que l mouillé est presque toûjours précédé d’un i ; mais cet i n’est pas pour cela la marque caractéristique du l mouillé, comme on le voit dans civil, Nil, exil, fil, file, vil, vile, où le l n’est point mouillé, non plus que dans Achille, pupille, tranquille, qu’on feroit mieux de n’écrire qu’avec un seul l.

Il faut observer qu’en plusieurs mots, l’i se fait entendre dans la syllabe avant le son mouillé, comme dans péril, on entend l’i, ensuite le son mouillé pé-ri-l.

Il y a au contraire plusieurs mots où l’i est muet, c’est-à-dire qu’il n’y est pas entendu séparément du son mouillé ; il est confondu avec ce son, ou plûtôt, ou il n’y est point quoiqu’on l’écrive, ou il y est bien foible.

Exemples où l’i est entendu.
Péri-l.                       Babi-lle.
Avri-l.                       Veti-lle.
Ba-bil.                       Fréti-lle.
Du mi-l.                      Chevi-lle.
Un genti-l-homme.            Fami-lle.
Brési-l.                      Cédi-lle.
Fi-lle.                       Sévi-lle.
Exemples où l’i est muet & confondu avec le son
mouillé.
De l’a-il, de l’ail.          Ni sou ni ma-ille.
Qu’il s’en ai-lle.            Sans pare-ille.
Bou-ill-on, bouillir.        Il ra-ille.
Boute-ille.                   Le duc de Sulli.
Berca-il.                     Le seu-il de la porte.
Ema-il.                       Le somme-il, il somme-ille.
Evanta-il.                    Sou-iller.
Qu’il fou-ille.               Trava-il, trava-iller.
Qu’il fa-ille.                Qu’il veu-ille.
Le village de Julli.           La ve-ille.
Merve-ille.                   Rien qui va-ille.
Mou-ille, mou-ill-er.

Le son mouillé du l est aussi marqué dans quelques noms propres par lh. Milhaud ville de Rouergue, M. Silhon, M. de Pardalhac.

On a observé que nous n’avons point de mots qui commencent par le son mouillé.

Du ou mouillé foible. Le peuple de Paris change le mouillé fort en mouillé foible ; il prononce fi-ye au lieu de fille, Versa-yes pour Versailles. Cette prononciation a donné lieu à quelques grammairiens modernes d’observer ce mouillé foible. En effet il y a bien de la différence dans la prononciation de ien dans mien, tien, &c. & de celle de moy-en, pa-yen, a-yeux, a-yant, Ba-yone, Ma-yance, Bla-ye ville de Guiene, fa-yance, em-plo-yons à l’indicatif, afin que nous emplo-i-yons, que vous a-i-yez, que vous so-i-yez au subjonctif. La ville de No-yon, le duc de Ma-yene, le chevalier Ba-yard, la Ca-yene, ca-yer, fo-yer, bo-yaux.

Ces grammairiens disent que ce son mouillé est une consonne. C’est ce que j’ai entendu soûtenir il y a long-tems par un habile grammairien, M. Faiguet qui nous a donné le mot Citation. M. du Mas qui a inventé le bureau typographique, dit que

« dans les mots pa-yer, emplo-yer, &c. est une espece d’i mouillé consonne ou demi-consonne ».

Bibliotheque des enfans, III. vol. page 209, Paris 1733.

M. de Launay dit que

« cette lettre y est amphibie ; qu’elle est voyelle quand elle a la prononciation de i, mais qu’elle est consonne quand on l’employe avec les voyelles, comme dans les syllabes ya, yé, &c. & qu’alors il la met au rang des consonnes »,

Méthode de M. de Launay, p. 39 & 40. Paris 1741.

Pour moi, je ne dispute point sur le nom. L’essentiel est de bien distinguer & de bien prononcer cette lettre. Je regarde ce son dans les exemples ci-dessus, comme un son mixte, qui me paroît tenir de la voyelle & de la consonne, & faire une classe à part.

Ainsi, en ajoûtant le che & les deux sons mouillés gn & ll, aux quinze premieres consonnes, cela fait dix-huit consonnes, sans compter le h aspiré, ni le mouillé foible ou son mixte ye.

Je vais finir par une division remarquable entre les consonnes. Depuis M. l’abbé de Dangeau, nos Grammairiens les divisent en foibles & en fortes, c’est-à-dire que le même organe poussé par un mouvement doux produit une consonne foible, & que s’il a un mouvement plus fort & plus appuyé, il fait entendre une consonne forte. Ainsi B est la foible de P, & P est la forte de B. Je vais les opposer ici les unes aux autres.

Consonnes foibles.          Consonnes fortes.
        B                          P
Bacha.                      Pacha, terme d’honneur
                               qu’on donne aux grands
                               officiers chez les Turcs.
Baigner.                    Peigner.
Bain.                       Pain.
Bal.                        Pal, terme de blason.
Balle.                      Pâle.
Ban.                        Pan, dieu du paganisme.
Baquet.                     Pacquet.
Bar, duché en Lorraine.     Par.
Bâté.                       Pâté.
Bâtard.                     Patard, petite monnoie.
Beau.                       Peau.
Bécher.                     Pêcher.
Bercer.                     Percer.
Billard.                    Pillard.
Blanche.                    Planche.
Bois.                       Pois.
          D                        T
Dactyle, terme de Poésie.  Tactile, qui peut être
                            touché ou qui concerne
                            le sens du toucher, les
                            qualités tactiles.
Danser.                     Tanser, réprimander.
Dard.                       Tard.
Dater.                      Tâter.
Déister.                    Théiste.
Dette.                      Tete, il tete. Tête, caput.
Doge.                       Toge.
Doict.                      Toict.
Donner, il donne.           Tonner, il tonne.


 {p. 4:57}

      
G, gue.                C dur. K ou Q, que.
Gabaret, ville de Gascogne. Cabaret.

Gache.                       Cache.
Gage.                        Cage.
Gale.                        Cale, terme de Marine.
Gand.                        Can,, qu’on écrit communément 
                             Caen. Quand,
                             quando.
Glace.                       Classe.
Grace.                       Crasse.
Grand.                       Cran.
Greve.                       Creve.
Gris,                        Cri, cris.
Grosse.                      Crosse.
Grotte.                      Crotte.
      J, je.                  Ch, che.
Japon.                       Chapon.
Jarretiere.                  Charretiere.
Jatte.                       Chatte.
      V, ve.                   F, fe.
Vain.                        Fain.
Valoir.                      Falloir, il falloit.
Vaner.                       Faner.
Vendre, vendu.               Fendre, fendu.
      Z, ze.                   S, se.
Zele.                        Selle.
Zone.                        La Saone, riviere.
                            Il sonne, de sonner.
  Ye mouillé foible.        L, ll mouillé fort.
Qu’il pai-ye.                Pa-ille.
Pa-yen.                      Mai-lle.
Moi-yen.                     Va-ille.
La ville de Bla-ye, en       Versa-illes.
Guyenne.                    Fi-lle.
Les îles Luca-yes en Amé-Fami-lle.
rique.
La ville de Noyon en Picardie.

&c.                   &c.

Par ce détail des consonnes foibles & des fortes, il paroît qu’il n’y a que les deux lettres nazales m, n, & les deux liquides l, r, dont le son ne change point d’un plus foible en un plus fort, ni d’un plus fort en un plus foible ; & ce qu’il y a de remarquable à l’égard de ces quatre lettres, selon l’observation que M. Harduin a faite dans le mémoire dont j’ai parlé, c’est qu’elles peuvent se lier avec chaque espece de consonne, soit avec les foibles, soit avec les fortes, sans apporter aucune altération à ces lettres. Par exemple, imbibé, voilà le m devant une foible ; impitoyable, le voilà devant une forte. Je ne prétens pas dire que ces quatre consonnes soient immuables, elles se changent souvent, sur-tout entr’elles, je dis seulement qu’elles peuvent précéder ou suivre indifféremment ou une lettre foible ou une forte. C’est peut-être par cette raison que les anciens ont donné le nom de liquides à ces quatre consonnes m, n, l, r.

Au lieu qu’à l’égard des autres, si une foible vient à être suivie d’une forte, les organes prenant la disposition requise pour articuler cette lettre forte, font prendre le son fort à la foible qui précede, ensorte que celle qui doit être prononcée la derniere change celle qui est devant en une lettre de son espece, la forte change la foible en forte, & la foible fait que la forte devient foible.

C’est ainsi que nous avons vû que le x vaut tantôt c s, qui sont deux fortes, & tantôt g z, qui sont deux foibles. C’est par la même raison qu’au préterit le b de scribo se change en p, à cause d’une lettre forte qui doit suivre : ainsi on dit scribo, scripsi, scriptum. M. Harduin est entré à ce sujet dans un détail fort exact par rapport à la langue françoise ; & il observe que, quoique nous écrivions absent, si nous voulons y prendre garde, nous trouverons que nous prononçons apsent. (F)

CONSTRUCTION §

{p. 4:73}

Construction (Grammaire) §

CONSTRUCTION, s. f. terme de Grammaire ; ce mot est pris ici dans un sens métaphorique, & vient du latin construere, construire, bâtir, arranger.

La construction est donc l’arrangement des mots dans le discours. La construction est vicieuse quand les mots d’une phrase ne sont pas arrangés selon l’usage d’une langue. On dit qu’une construction est greque ou latine, lorsque les mots sont rangés dans un ordre conforme à l’usage, au tour, au génie de la langue greque, ou à celui de la langue latine.

Construction louche ; c’est lorsque les mots sont placés de façon qu’ils semblent d’abord se rapporter à ce qui précede, pendant qu’ils se rapportent réellement à ce qui suit. On a donné ce nom à cette sorte de construction, par une métaphore tirée de ce que dans le sens propre les louches semblent regarder d’un côté pendant qu’ils regardent d’un autre.

On dit construction pleine, quand on exprime tous les mots dont les rapports successifs forment le sens que l’on vent énoncer. Au contraire la construction est elliptique lorsque quelqu’un de ces mots est sousentendu.

Je crois qu’on ne doit pas confondre construction avec syntaxe. Construction ne présente que l’idée de combinaison & d’arrangement. Cicéron a dit selon trois combinaisons différentes, accepi litteras tuas, tuas accepi litteras, & litteras accepi tuas : il y a là trois constructions, puisqu’il y a trois différens arrangemens de mots ; cependant il n’y a qu’une syntaxe ; car dans chacune de ces constructions il y a les mêmes signes des rapports que les mots ont entr’eux, ainsi ces rapports sont les mêmes dans chacune de ces phrases. Chaque mot de l’une indique également le même correlatif qui est indiqué dans chacune des deux autres ; ensorte qu’après qu’on a achevé de lire ou d’entendre quelqu’une de ces trois propositions, l’esprit voit également que litteras est le déterminant d’accepi, que tuas est l’adjectif de litteras ; ainsi chacun de ces trois arrangemens excite dans l’esprit le même sens, j’ai reçu votre lettre. Or ce qui fait en chaque langue, que les mots excitent le sens que l’on veut faire naître dans l’esprit de ceux qui savent la langue, c’est ce qu’on appelle syntaxe. La syntaxe est donc la partie de la Grammaire qui donne la connoissance des signes établis dans une langue pour exciter un sens dans l’esprit. Ces signes, quand on en sait la destination, font connoître les rapports successifs que les mots ont entr’eux ; c’est pourquoi lorsque celui qui parle ou qui écrit s’écarte de cet ordre par des transpositions que l’usage autorise, l’esprit de celui qui ecoute ou qui lit rétablit cependant tout dans l’ordre en vertu des signes dont nous parlons, & dont il connoît la destination par usage.

Il y a en toute langue trois sortes de constructions qu’il faut bien remarquer.

I°. Construction nécessaire, significative ou énonciative, c’est celle par laquelle seule les mots font un sens : on l’appelle aussi construction simple & construction naturelle, parce que c’est celle qui est la plus conforme à l’état des choses, comme nous le ferons voir dans la suite, & que d’ailleurs cette construction est le moyen le plus propre & le plus facile que la nature nous ait donné pour faire connoître nos pensées par la parole ; c’est ainsi que lorsque dans un traité de Géométrie les propositions sont rangées dans un ordre successif qui nous en fait appercevoir aisément la liaison & le rapport, sans qu’il y ait aucune proposition intermédiaire à suppléer, nous disons que les propositions de ce traité sont rangées dans l’ordre naturel.

Cette construction est encore appellée nécessaire, parce que c’est d’elle seule que les autres constructions empruntent la propriété qu’elles ont de signifier, au point que si la construction nécessaire ne pouvoit pas se retrouver dans les autres sortes d’énonciations, celles-ci n’exciteroient aucun sens dans l’esprit, ou n’y exciteroient pas celui qu’on vouloit y faire naître ; c’est ce que nous ferons voir bien-tôt plus sensiblement.

II°. La seconde sorte de construction, est la construction figurée.

III°. Enfin, la troisieme est celle où les mots ne sont ni tous arrangés suivant l’ordre de la construction simple, ni tous disposés selon la construction figurée. Cette troisieme sorte d’arrangement est le plus en usage ; c’est pourquoi je l’appelle construction usuelle.

1°. De la construction simple. Pour bien comprendre ce que j’entens par construction simple & nécessaire, il faut observer qu’il y a bien de la différence entre concevoir un sens total, & énoncer ensuite par la parole ce que l’on a conçu.

L’homme est un être vivant, capable de sentir, de penser, de connoître, d’imaginer, de juger, de vouloir, de se ressouvenir, &c. Les actes particuliers de ces facultés se font en nous d’une maniere qui ne nous est pas plus connue que la cause du mouvement du coeur, ou de celui des piés & des mains-Nous savons par sentiment intérieur, que chaque acte particulier de la faculté de penser, ou chaque pensée singuliere est excitée en nous en un instant, sans division, & par une simple affection intérieure de nous-mêmes. C’est une vérité dont nous pouvons aisément nous convaincre par notre propre expérience. & sur-tout en nous rappellant ce qui se passoit en nous dans les premieres années de notre enfance : avant que nous eussions fait une assez grande provision de mots pour énoncer nos pensées, les mots nous manquoient, & nous ne laissions pas de penser, de sentir, d’imaginer, de concevoir, & de juger. C’est ainsi que nous voulons par un acte simple de notre volonté, acte dont notre sens interne est affecté aussi promptement que nos yeux le sont par les différentes impressions singulieres de la lumiere. Ainsi je crois que si après la création l’homme fût demeuré seul dans le monde, il ne se seroit jamais avisé d’observer dans sa pensée un sujet, un attribut, un substantif, un adjectif, une conjonction, un adverbe, une particule négative, &c.

C’est ainsi que souvent nous ne faisons connoître nos sentimens intérieurs que par des gestes, des mines, des regards, des soupirs, des larmes, & par tous les autres signes, qui sont le langage des passions plûtôt que celui de l’intelligence. La pensée, tant qu’elle n’est que dans notre esprit, sans aucun égard à l’énonciation, n’a besoin ni de bouche, ni de langue, ni du son des syllabes ; elle n’est ni hébraïque, ni greque, ni latine, ni barbare, elle n’est qu’à nous : intùs, in domicilio cogitationis, nec haebrea, nec graeca, nec latina, nec barbara . . . sine oris & linguae organis, sine strepitu syllabarum. S. August. confes. l. XI. c. iij.

Mais dès qu’il s’agit de faire connoître aux autres les affections ou pensées singulieres, & pour ainsi dire, individuelles de l’intelligence, nous ne pouvons produire cet effet qu’en faisant en détail des impressions, ou sur l’organe de l’ouïe par des sons dont les autres hommes connoissent comme nous la {p. 4:74}destination, ou sur l’organe de la vûe, en exposant à leurs yeux par l’écriture, les signes convenus de ces mêmes sons ; or pour exciter ces impressions, nous sommes contraints de donner à notre pensée de l’étendue, pour ainsi dire, & des parties, afin de la faire passer dans l’esprit des autres, où elle ne peut s’introduire que par leurs sens.

Ces parties que nous donnons ainsi à notre pensée par la nécessité de l’élocution, deviennent ensuite l’original des signes dont nous nous servons dans l’usage de la parole ; ainsi nous divisons, nous analysons, comme par instinct, notre pensée ; nous en rassemblons toutes les parties selon l’ordre de leurs rapports ; nous lions ces parties à des signes, ce sont les mots dont nous nous servons ensuite pour en affecter les sens de ceux à qui nous voulons communiquer notre pensée : ainsi les mots sont en même tems, & l’instrument & le signe de la division de la pensée. C’est de-là que vient la différence des langues & celle des idiotismes ; parce que les hommes ne se servent pas des mêmes signes partout, & que le même fond de pensée peut être analysé & exprimé en plus d’une maniere.

Dès les premieres années de la vie, le penchant que la nature & la constitution des organes donnent aux enfans pour l’imitation, les besoins, la curiosité, & la présence des objets qui excitent l’attention, les signes qu’on fait aux enfans en leur montrant les objets, les noms qu’ils entendent en même tems qu’on leur donne, l’ordre successif qu’ils observent que l’on suit, en nommant d’abord les objets, & en énonçant ensuite les modificatifs & les mots déterminans ; l’expérience répétée à chaque instant & d’une maniere uniforme, toutes ces circonstances & la liaison qui se trouve entre tant de mouvemens excités en même tems : tout cela, dis-je, apprend aux enfans, non-seulement les sons & la valeur des mots, mais encore l’analyse qu’ils doivent faire de la pensée qu’ils ont à énoncer, & de quelle maniere ils doivent se servir des mots pour faire cette analyse, & pour former un sens dans l’esprit des citoyens parmi lesquels la providence les a fait naître.

Cette méthode dont on s’est servi à notre égard, est la même que l’on a employée dans tous les tems & dans tous les pays du monde, & c’est celle que les nations les plus policées & les peuples les plus barbares mettent en oeuvre pour apprendre à parler à leurs enfans. C’est un art que la nature même enseigne. Ainsi je trouve que dans toutes les langues du monde, il n’y a qu’une même maniere nécessaire pour former un sens avec les mots : c’est l’ordre successif des relations qui se trouvent entre les mots, dont les uns sont énoncés comme devant être modifiés ou déterminés, & les autres comme modifiant ou déterminant : les premiers excitent l’attention & la curiosité, ceux qui suivent la satisfont successivement.

C’est par cette maniere que l’on a commencé dans notre enfance à nous donner l’exemple & l’usage de l’élocution. D’abord on nous a montré l’objet, ensuite on l’a nommé. Si le nom vulgaire étoit composé de lettres dont la prononciation fût alors trop difficile pour nous, on en substituoit d’autres plus aisées à articuler. Aprés le nom de l’objet on ajoûtoit les mots qui le modifioient, qui en marquoient les qualités ou les actions, & que les circonstances & les idées accessoires pouvoient aisément nous faire connoître.

A mesure que nous avancions en âge, & que l’expérience nous apprenoit le sens & l’usage des prépositions, des adverbes, des conjonctions, & surtout des différentes terminaisons des verbes destinées à marquer le nombre, les personnes, & les tems, nous devenions plus habiles à démêler les rapports des mots & à en appercevoir l’ordre successif, qui forme le sens total des phrases, & qu’on avoit grande attention de suivre en nous parlant.

Cette maniere d’énoncer les mots successivement selon l’ordre de la modification ou détermination que le mot qui suit donne à celui qui le précede, a fait regle dans notre esprit. Elle est devenue notre modele invariable, au point que, sans elle, ou du moins sans les secours qui nous aident à la rétablir, les mots ne présentent que leur signification absolue, sans que leur ensemble puisse former aucun sens. Par exemple :

Arma virumque cano, Trojoe qui primus ab oris,
Italiam, fato profugus, Lavinaque venit
Littora. Virg. Æneid. Liv. I. vers prem.

Otez à ces mots latins les terminaisons ou désinances, qui sont les signes de leur valeur relative, & ne leur laissez que la premiere terminaison qui n’indique aucun rapport, vous ne formerez aucun sens ; ce seroit comme si l’on disoit :

Armes, homme, je chante, Troie, qui, premier, des côtes,
Italie, destin, fugitif, Laviniens, vint, rivages.

Si ces mots étoient ainsi énoncés en latin avec leurs terminaisons absolues, quand même on les rangeroit dans l’ordre où on les voit dans Virgile, non seulement ils perdroient leur grace, mais encore ils ne formeroient aucun sens ; propriété qu’ils n’ont que par leurs terminaisons relatives, qui, après que toute la proposition est finie, nous les font regarder selon l’ordre de leurs rapports, & par conséquent selon l’ordre de la construction simple, nécessaire, & significative.

Cano arma atque virum, qui vir, profugus à fato, venit primus ab oris Trojoe in Italiam, atque ad littora Lavina ; tant la suite des mots & leurs desinances ont de force pour faire entendre le sens.

Tantum series juncturaque pollet.
Hor. Art poét. v. 240.

Quand une fois cette opération m’a conduit à l’intelligence du sens, je lis & je relis le texte de l’auteur, je me livre au plaisir que me cause le soin de rétablir sans trop de peine l’ordre que la vivacité & l’empressement de l’imagination, l’élégance & l’harmonie avoient renversé ; & ces fréquentes lectures me font acquérir un goût éclairé pour la belle latinité.

La construction simple est aussi appellée construction naturelle, parce que c’est celle que nous avons apprise sans maître, par la seule constitution méchanique de nos organes, par notre attention & notre penchant à l’imitation : elle est le seul moyen nécessaire pour énoncer nos pensées par la parole, puisque les autres sortes de construction ne forment un sens, que lorsque par un simple regard de l’esprit nous y appercevons aisément l’ordre successif de la construction simple.

Cet ordre est le plus propre à faire appercevoir les parties que la nécessité de l’élocution nous fait donner à la pensée ; il nous indique les rapports que ces parties ont entr’elles ; rapports dont le concert produit l’ensemble, & pour ainsi dire, le corps de chaque pensée particuliere. Telle est la relation établie entre la pensée & les mots, c’est-à-dire, entre la chose & les signes qui la font connoître : connoissance acquise dés les premieres années de la vie, par des actes si souvent répétés, qu’il en résulte une habitude que nous regardons comme un effet naturel. Que celui qui parle employe ce que l’art a de plus séduisant pour nous plaire, & de plus propre à nous toucher, nous applaudirons à ses talens ; mais son premier devoir est de respecter les regles {p. 4:75}de la construction simple, & d’éviter les obstacles qui pourroient nous empêcher d’y réduire sans peine ce qu’il nous dit.

Comme par-tout les hommes pensent, & qu’ils cherchent à faire connoître la pensée par la parole, l’ordre dont nous parlons est au fond uniforme partout ; & c’est encore un autre motif pour l’appeller naturel.

Il est vrai qu’il y a des différences dans les langues ; différence dans le vocabulaire ou la nomenclature qui énonce les noms des objets & ceux de leurs qualificatifs ; différence dans les terminaisons qui sont les signes de l’ordre successif des correlatifs ; différence dans l’usage des métaphores, dans les idiotismes, & dans les tour’s de la construction usuelle : mais il y a uniformité en ce que par-tout la pensée qui est à énoncer est divisée par les mots qui en représentent les parties, & que ces parties ont des signes de leur relation.

Enfin cette construction est encore appellée naturelle, parce qu’elle suit la nature, je veux dire parce qu’elle énonce les mots selon l’état où l’esprit conçoit les choses ; le soleil est lumineux. On suit ou l’ordre de la relation des causes avec les effets, ou celui des effets avec leur cause ; je veux dire que la construction simple procede, ou en allant de la cause à l’effet, ou de l’agent au patient ; comme quand on dit, Dieu a créé le monde ; Julien Leroi a fait cette montre ; Auguste vainquit Antoine ; c’est ce que les Grammairiens appellent la voix active : ou bien la construction énonce la pensée en remontant de l’effet à la cause, & du patient à l’agent, selon le langage des philosophes ; ce que les Grammairiens appellent a voix passive : le monde a été créé par l’Etre toutpuissant ; cette montre a été faite par Julien Leroi, horloger habile ; Antoine fut vaincu par Auguste. La construction simple présente d’abord l’objet ou sujet, ensuite elle le qualifie selon les propriétés ou les accidens que les sens y découvrent, ou que l’imagination y suppose.

Or dans l’un & dans l’autre de ces deux cas, l’état des choses demande que l’on commence par non mer le sujet. En effet, la nature & la raison ne nous apprennent-elles pas, 1°. qu’il faut être avant que d’operer, prius est esse quam operari ; 2°. qu’il faut exister avant que de pouvoir être l’objet de l’action d’un autre ; 3°. enfin qu’il faut, avoir une existence réelle ou imaginée, avant que de pouvoir être qualifié, c’est-à-dire avant que de pouvoir être considéré comme ayant telle ou telle modification propre, ou bien tel ou tel de ces accidens qui donnent lieu à ce que les Logiciens appellent des dénominations externes : il est aimé, il est haï, il est loüé, il est blâmé.

On observe la même pratique par imitation, quand on parle de noms abstraits & d’êtres purement métaphysiques : ainsi on dit que la vertu a des charmes, comme l’on dit que le roi a des soldats.

La construction simple, comme nous l’avons déjà remarqué, énonce d’abord le sujet dont on juge, après quoi elle dit, ou qu’il est, ou qu’il fait, ou qu’il souffre, ou qu’il a, soit dans le sens propre, soit au figuré.

Pour mieux faire entendre ma pensée, quand je dis que la construction simple suit l’état des choses, j’observerai que dans la réalité l’adjectif n’énonce qu’une qualification du substantif ; l’adjectif n’est donc que le substantif même considéré avec telle ou telle modification ; tel est l’état des choses : aussi la construction simple ne sépare-t-elle jamais l’adjectif du substantif. Ainsi quand Virgile a dit,

Frigidus, agricolam, si quando continet imber.
Géorg. liv. I. v. 259.

l’adjectif frigidus étant séparé par plusieurs mots de son substantif imber, cette construction sera, tant qu’il vous plaira, une construction élégante, mais jamais une phrase de la construction simple, parce qu’on n’y suit pas l’ordre de l’état des choses, ni du rapport immédiat qui est entre les mots en conséquence de cet état.

Lorsque les mots essentiels à la proposition ont des modificatifs qui en étendent ou qui en restraignent la valeur, la construction simple place ces modificatifs à la suite des mots qu’ils modifient : ainsi tous les mots se trouvent rangés successivement selon le rapport immédiat du mot qui suit avec celui qui le précede : par exemple, Alexandre vainquit Darius, voilà une simple proposition ; mais si j’ajoûte des modificatifs ou adjoints à chacun de ses termes, la construction simple les placera successivement selon l’ordre de leur relation. Alexandre fils de Philippe & roi de Macédoine vainquit avec peu de troupes Darius roi des Perses qui étoit à la tête d’une armée nombreuse.

Si l’on énonce des circonstances dont le sens tombe sur toute la proposition, on peut les placer ou au commencement ou à la fin de la proposition : par ex. en la troisieme année de la cxij. olympiade, 330 ans avant Jesus-Christ, onze jours après une éclipse de lune, Alexandre vainquit Darius ; ou bien Alexandre vainquit Darius en la troisieme année, &c.

Les liaisons des différentes parties du discours, telles que cependant, sur ces entrefaites, dans ces circonstances, mais, quoique, aprés que, avant que, &c. doivent précéder le sujet de la proposition où elles se trouvent, parce que ces liaisons ne sont pas des parties nécessaires de la proposition ; elles ne sont que des adjoints, ou des transitions, ou des conjonctions particulieres qui lient les propositions partielles dont les périodes sont composées.

Par la même raison, le relatif qui, quoe, quod, & nos qui, que, dont, précedent tous les mots de la proposition à laquelle ils appartiennent ; parce qu’ils servent à lier cette proposition à quelque mot d’une autre, & que ce qui lie doit être entre deux termes : ainsi dans cet exemple vulgaire, Deus quem. adoramus est omnipotens, le Dieu que nous adorons est toutpuissant, quem précede adoramus, & que est avant nous adorons, quoique l’un dépende d’adoramus, & l’autre de nous adorons, parce que quem détermine Deus. Cette place du relatif entre les deux propositions correlatives, en fait appercevoir la liaison plus aisément, que si le quem ou le que étoient placés aprés les verbes qu’ils déterminent.

Je dis donc que pour s’exprimer selon la construction simple, on doit 1°. énoncer tous les mots qui sont les signes des différentes parties que l’on est obligé de donner à la pensée, par la nécessité de l’élocution, & selon l’analogie de la langue en laquelle on a à s’énoncer.

2°. En second lieu la construction simple exige que les mots soient énoncés dans l’ordre successif des rapports qu’il y a entr’eux, ensorte que le mot qui est à modifier ou à déterminer précede celui qui le modifie ou le détermine.

3°. Enfin dans les langues où les mots ont des terminaisons qui sont les signes de leur position & de leurs relations, ce seroit une faute si l’on se contentoit de placer un mot dans l’ordre où il doit être selon la construction simple, sans lui donner la terminaison destinée à indiquer cette position : ainsi on ne dira pas en latin, diliges Dominus Deus tuus, ce qui seroit la terminaison de la valeur absolue, ou celle du sujet de la proposition ; mais on dira, diliges Dominum Deum tuum, ce qui est la terminaison de la valeur relative de ces trois derniers mots. Tel est dans ces langues le service & la destination des terminaisons ; elles indiquent la place & les rapports des mots ; ce qui est d’un grand usage lorsqu’il y a inversion, c’est-à-dire {p. 4:76}lorsque les mots ne sont pas énoncés dans l’ordre de la construction simple ; ordre toûjours indiqué, mais rarement observé dans la construction usuelle des langues dont les noms ont des cas, c’est-à-dire des terminaisons particulieres destinées en toute construction à marquer les différentes relations ou les différentes sortes de valeurs relatives des mots.

II. De la construction figurée. L’ordre successif des rapports des mots n’est pas toûjours exactement suivi dans l’exécution de la parole : la vivacité de l’imagination, l’empressement à faire connoître ce qu’on pense, le concours des idées accessoires, l’harmonie, le nombre, le rythme, &c. font souvent que l’on supprime des mots, dont on se contente d’énoncer les correlatifs. On interrompt l’ordre de l’analyse ; on donne aux mots une place ou une forme, qui au premier aspect ne paroit pas être celle qu’on auroit dû leur donner. Cependant celui qui lit ou qui écoute, ne laisse pas d’entendre le sens de ce qu’on lui dit, parce que l’esprit rectifie l’irrégularité de l’énonciation, & place dans l’ordre de l’analyse les divers sens particuliers, & même le sens des mots qui ne sont pas exprimés.

C’est en ces occasions que l’analogie est d’un grand usage : ce n’est alors que par analogie, par imitation, & en allant du connu à l’inconnu, que nous pouvons concevoir ce qu’on nous dit. Si cette analogie nous manquoit, que pourrions-nous comprendre dans ce que nous entendrions dire ? ce seroit pour nous un langage inconnu & inintelligible. La connoissance & la pratique de cette analogie ne s’acquiert que par imitation, & par un long usage commencé dès les premieres années de notre vie.

Les façons de parler dont l’analogie est pour ainsi dire l’interprete, sont des phrases de la construction figurée.

La construction figurée est donc celle où l’ordre & le procédé de l’analyse énonciative ne sont pas suivis, quoiqu’ils doivent toûjours être apperçûs, rectifiés, ou suppléés.

Cette seconde sorte de construction est appellée construction figurée, parce qu’en effet elle prend une figure, une forme, qui n’est pas celle de la construction simple. La construction figurée est à la vérité autorisée par un usage particulier ; mais elle n’est pas conforme à la maniere de parler la plus réguliere, c’est-à-dire à cette construction pleine & suivie dont nous avons parlé d’abord. Par exemple, selon cette premiere sorte de construction, on dit, la foiblesse des hommes est grande ; le verbe est s’accorde en nombre & en personne avec son sujet la foiblesse, & non avec des hommes. Tel est l’ordre significatif ; tel est l’usage général. Cependant on dit fort bien la plûpart des hommes se persuadent, &c. où vous voyez que le verbe s’accorde avec des hommes, & non avec la plûpart : les savans disent, les ignorans s’imaginent, &c. telle est la maniere de parler générale ; le nominatif pluriel est annoncé par l’article les. Cependant on dit fort bien, des savans m’ont dit, &c. des ignorans s’imaginent, &c. du pain & de l’eau suffisent, &c.

Voilà aussi des nominatifs, selon nos Grammairiens ; pourquoi ces prétendus nominatifs ne sont-ils point analogues aux nominatifs ordinaires ? Il en est de même en latin, & en toutes les langues. Je me contenterai de ces deux exemples.

1°. La préposition ante se construit avec l’accusatif ; tel est l’usage ordinaire : cependant on trouve cette préposition avec l’ablatif dans les meilleurs auteurs, multis ante annis.

2°. Selon la pratique ordinaire, quand le nom de la personne ou celui de la chose est le sujet de la proposition, ce nom est au nominatif. Il faut bien en effect nommer la personne ou la chose dont on juge, afin qu’on puisse entendre ce qu’on en dit. Cependant on trouve des phrases sans nominatif ; & ce qui est plus irrégulier encore, c’est que le mot qui, selon la regle, devroit être au nominatif, se trouve au contraire en un cas oblique : paenitet me peccati, je me repens de mon péché ; le verbe est ici à la troisieme personne en latin, & à la premiere en françois.

Qu’il me soit permis de comparer la construction simple au droit commun, & la figurée au droit privilégié. Les jurisconsultes habiles ramenent les priviléges aux lois supérieures du droit commun, & regardent comme des abus que les législateurs devroient réformer, les priviléges quine sauroient être réduits à ces lois.

Il en est de même des phrases de la construction figurée ; elles doivent toutes être rapportées aux lois générales du discours, entant qu’il est signe de l’analyse des pensées & des différentes vûes de l’esprit. C’est une opération que le peuple fait par sentiment, puisqu’il entend le sens de ces phrases. Mais le Grammairien philosophe doit pénétrer le mystere de leur irrégularité, & faire voir que malgré le masque qu’elles portent de l’anomalie, elles sont pourtant analogues à la construction simple.

C’est ce que nous tâcherons de faire voir dans les exemples que nous venons de rapporter. Mais pour y procéder avec plus de clarté, il faut observer qu’il y a six sortes de figures qui sont d’un grand usage dans l’espece de construction dont nous parlons, & auxquelles on peut réduire toutes les autres.

1°. L’ellipse, c’est-à-dire manquement, défaut, suppression ; ce qui arrive lorsque quelque mot nécessaire pour réduire la phrase à la construction simple n’est pas exprimé ; cependant ce mot est la seule cause de la modification d’un autre mot de la phrase. P. ex. ne sus Mivervam ; Minervam n’est à l’accusatif, que parce que ceux qui entendent le sens de ce proverbe se rappellent aisément dans l’esprit le verbe doceat. Ciceron l’a exprimé (Cic. acad. i. c. jv.) ; ainsi le sens est sus non doceat Minervam, qu’un cochon, qu’une bête, qu’un ignorant ne s’avise pas de vouloir donner des leçons à Minerve déesse de la science & des beaux arts. Triste lupus stabulis, c’est-à-dire lupus est negotium triste stabulis. Ad Castoris, supplée ad aedem ou ad templum Castoris. Sanctius & les autres analogistes ont recueilli un grand nombre d’exemples où cette figure est en usage : mais comme les auteurs latins employent souvent cette figure, & que la langue latine est pour ainsi dire toute elliptique, il n’est pas possible de rapporter toutes les occasions où cette figure peut avoir lieu ; peut-être même n’y a-t-il aucun mot latin qui ne soit sousentendu en quelque phrase. Vulcani item complures, suppléez fuerunt ; primus coelo natus, ex quo Minerva Apollinem, où l’on sousentend peperit (Cic. de nat. deor. liv. III. c. xxij.) & dans Térence (eunuc. act. I. sc. I.), ego ne illam ? quoe illum ? quoe me ? quoe non ? Sur quoi Donat observe que l’usage de l’ellipse est fréquent dans la colere, & qu’ici le sens est, ego ne illam non ulciscar ? quoe illum recepit ? quoe exclusit me ? quoe non admisit ? Priscien remplit ces ellipses de la maniere suivante : ego ne illam dignor adventu meo ? quoe illum praeposuit mihi ? quoe me sprevit ? quoe non suscepit heri ? Quoi j’irois la voir, elle qui a préféré Thrason, elle qui m’a hier fermé la porte ?

Il est indifférent que l’ellipse soit remplie par tel ou tel mot, pourvû que le sens indiqué par les adjoints & par les circonstances soit rendu.

Ces sousententes, dit M. Patru (notes sur les remarques de Vaugelas, tome I. page 291. édit. de 1738.) sont fréquentes en notre langue comme en toutes les autres. Cependant elles y sont bien moins ordinaires qu’elles ne le sont dans les langues qui ont des cas ; {p. 4:77}parce que dans celles-ci le rapport du mot exprimé avec le mot sousentendu, est indiqué par une terminaison relative ; au lieu qu’en françois & dans les langues, dont les mots gardent toûjours leur terminaison absolue, il n’y a que l’ordre, ou observé, ou facilement apperçû & rétabli par l’esprit, qui puisse faire entendre le sens des mots énoncés. Ce n’est qu’à cette condition que l’usage authorise les transpositions & les ellipses. Or cette condition est bien plus facile à remplir dans les langues qui ont des cas : ce qui est sensible dans l’exemple que nous avons rapporté, sus Minervam ; ces deux mots rendus en françois n’indiqueroient pas ce qu’il y a à suppléer. Mais quand la condition dont nous venons de parler peut aisément être remplie, alors nous faisons usage de l’ellipse, sur-tout quand nous sommes animés par quelque passion.

Je t’aimois inconstant ; qu’aurois-je fait fidele ?
Racine, Androm. act. IV. sc. v.

On voit aisément que le sens est, que n’aurois-je pas fait si tu avois été fidele ? avec quelle ardeur ne t’aurois-je pas aimé si tu avois été fidele ? Mais l’ellipse rend l’expression de Racine bien plus vive, que si ce poëte avoit fait parler Hermione selon la construction pleine. C’est ainsi que lorsque dans la conversation on nous demande quand reviendrez-vous, nous répondons la semaine prochaine, c’est-à-dire je reviendrai dans la semaine prochaine ; à la mi-Août, c’est-à-dire à la moitié du mois d’Août ; à la S. Martin, à la Toussaint, au lieu de à la fete de S. Martin, à celle de tous les SS. Dem. Que vous a-t-il dit ? R. rien ; c’est-à-dire il ne m’a rien dit, nullam rem ; on sousentend la négation ne. Qu’il fasse ce qu’il voudra, ce qu’il lui plaira ; on sousentend faire, & c’est de ce mot sousentendu que dépend le que apostrophé devant il. C’est par l’ellipse que l’on doit rendre raison d’une façon de parler qui n’est plus aujourd’hui en usage dans notre langue, mais qu’on trouve dans les livres mêmes du siecle passe, c’est & qu’ainsi ne soit, pour dire ce que je vous dis est si vrai que, &c. cette maniere de parler, dit Danet (verbo ainsi), se prend en un sens tout contraire à celui qu’elle semble avoir ; car. ditil, elle est affirmative nonobstant la négation. J’étois dans ce jardin, & qu’ainsi ne soit, voila une fleur que j’y ai cueillie ; c’est comme si je disois, & pour preuve de cela voilà une fleur que j’y ai cueillie, atque ut rem ita esse intelligas. Joubert dit aussi & qu’ainsi ne soit, c’est-à-dire pour preuve que cela est, argumento est quod, au mot ainsi. Moliere, dans Pourceaugnac, act. I. sc. xj. fait dire à un medecin que M. de Pourceaugnac est atteint & convaincu de la maladie qu’on appelle mélancholie hypochondriaque ; & qu’ainsi ne soit, ajoûte le medecin, pour diagnostic incontestable de ce que je dis, vous n’avez qu’à considérer ce grand sérieux, &c.

M. de la Fontaine, dans son Belphégor qui est imprimé à la fin du XII. livre des fables, dit :

C’est le coeur seul qui peut rendre tranquille ;
Le coeur fait tout, le reste est inutile.
Qu’ainsi ne soit, voyons d’autres états, &c.

L’ellipse explique cette façon de parler : en voici la construction pleine, & afin que vous ne disiez point que cela ne soit pas ainsi, c’est que, &c.

Passons aux exemples que nous avons rapportés plus haut : des savans m’ont dit, des ignorans s’imaginent : quand je dis les savans disent, les ignorans s’imaginent, je parle de tous les savans & de tous les ignorans ; je prens savans & ignorans dans un sens appellatif, c’est-à-dire dans une étendue qui comprend tous les individus auxquels ces mots peuvent être appliqués : mais quand je dis des savans m’ont dit, designorans s’imaginent, je ne veux parler que de quelques-uns d’entre les savans ou d’entre les ignorans ; c’est une facon de parler abregée. On a dans l’esprit quelques-uns ; c’est ce pluriel qui est le vrai sujet de la proposition ; de ou des ne sont en ces occasions que des prépositions extractives ou partitives. Sur quoi je ferai en passant une legere observation ; c’est qu’on dit qu’alors savans ou ignorans sont pris dans un sens partitif : je crois que le partage ou l’extraction n’est marqué que par la préposition & par le mot sousentendu, & que le mot exprimé est dans toute sa valeur, & par conséquent dans toute son étendue, puisque c’est de cette étendue ou généralité que l’on tire les individus dont on parle ; quelques-uns de les savans.

Il en est de même de ces phrases, du pain & de l’eau suffisent, donnez-moi du pain & de l’eau, &c. c’est-à-dire quelque chose de, une portion de, ou du, &c. Il y a dans ces façons de parler syllepse & ellipse : il y a syllepse, puisqu’on fait la construction selon le sens que l’on a dans l’esprit, comme nous le dirons bientot : & il y a ellipse, c’est-à-dire suppression, manquement de quelques mots, dont la valeur ou le sens est dans l’esprit. L’empressement que nous avons à énoncer notre pensée, & à savoir celle de ceux qui nous parlent, est la cause de la suppression de bien des mots qui seroient exprimés, si l’on suivoit exactement le détail de l’analyse énonciative des pensées.

3°. Multis ante annis. Il y a encore ici une ellipse : ante n’est pas le correlatif de annis ; car on veut dire que le fait dont il s’agit s’est passé dans un tems qui est bien antérieur au tems où l’on parle : illud fuit gestum in annis multis ante hoc tempus. Voici un exemple de Cicéron, dans l’oraison pro L. Corn. Balbo, qui justifie bien cette explication : Hospitium, multis annis ante hoc tempus, Gaditani cum Lucio Cornelio Balbo fecerant, où vous voyez que la construction selon l’ordre de l’analyse énonciative est Gaditani fecerunt hospitium cum Lucio Cornelio Balbo in multis annis ante hoc tempus.

4°. Poenitet me peccati, je me repens de mon péché. Voilà sans doute une proposition en latin & en françois. Il doit donc y avoir un sujet & un attribut exprimé ou sousentendu. J’apperçois l’attribut, car je vois le verbe poenitet me ; l’attribut commence toûjours par le verbe, & ici poenitet me est tout l’attribut. Cherchons le sujet, je ne vois d’autre mot que peccati : mais ce mot étant au génitif, ne sauroit être le sujet de la proposition ; puisque selon l’analogie de la construction ordinaire, le génitif est un cas oblique qui ne sert qu’à déterminer un nom d’espece. Quel est ce nom que peccati détermine ? Le fond de la pensée & l’imitation doivent nous aider à le trouver. Commençons par l’imitation. Plaute fait dire à une jeune mariée (Stich. act. I. sc. j. v. 50.), & me quidem hoec conditio nunc non poenitet. Cette condition, c’est-à-dire ce mariage ne me fait point de peine, ne m’affecte pas de repentir ; je ne me repens point d’avoir épousé le mari que mon pere m’a donné : où vous voyez que conditio est le nominatif de poenitet. Et Ciceron, sapientis est proprium, nihil quod poenitere possit, facere (Tusc. liv. V. c. 28.), c’est-à-dire non facere hilum quod possit poenitere sapientem est proprium sapientis ; où vous voyez que quod est le nominatif de possit poenitere : rien qui puisse affecter le sage de repentir. Accius (apud Gall. n. A. l. XIII. c. ij.) dit que, neque id sane me poenitet ; cela ne m’affecte point de repentir.

Voici encore un autre exemple : Si vous aviez eû un peu plus de déférence pour mes avis, dit Cicéron à son frere ; si vous aviez sacrifié quelques bons mots, quelques plaisanteries, nous n’aurions pas lieu aujourd’hui de nous repentir. Si apud te plus autoritas mea, quam dicendi sal facetiaeque valuisset, nihil sa- {p. 4:78}ne esset quod nos poeniteret ; il n’y auroit rien qui nous affectât de repentir. Cic. ad Quint. Fratr. l. I. ep. ij.

Souvent, dit Faber dans son thrésor au mot poenitet, les anciens ont donné un nominatif à ce verbe : veteres & cum nominativo copularunt.

Poursuivons notre analogie. Ciceron a dit, conscientia peccatorum timore nocentes afficit (Parad. V.) ; & Parad. II. tuae libines torquent te, conscientiae maleficiorum tuorum stimulant te ; vos remords vous tourmentent : & ailleurs on trouve, conscientia scelerum improbos in morte vexat ; à l’article de la mort les méchans sont tourmentés par leur propre conscience.

Je dirai donc par analogie, par imitation, conscientia peccati poenitet me, c’est-à-dire afficit me poena ; comme Ciceron a dit, afficit timore, stimulat, vexat, torquet, mordet ; le remords, le souvenir, la pensée de ma faute m’assecte de peine, m’afflige, me tourmente ; je m’en afflige, je m’en peine, je m’en repens. Notre verbe repentir est formé de la préposition inséparable, re, retro, & de peine, se peiner du passe : Nicot écrit se pèner de ; ainsi se repentir, c’est s’affliger, se punir soi-même de ; quem poenitet, is, dolendo, a se, quasi poenam suoe temeritatis exigit. Martinius V. Poenitet.

Le sens de la période entiere fait souvent entendre le mot qui est sousentendu : par exemple, Felix qui potuit rerum cognoscere causas (Virg. Georg. l. II. vers. 490.), l’antécédent de qui n’est point exprimé ; cependant le sens nous fait voir que l’ordre de la construction est ille qui potuit cognoscere causas rerum est felix.

Il y a une sorte d’ellipse qu’on appelle zeugma, mot gree qui signifie connexion, assemblage. Cette figure fera facilement entendue par les exemples. Salluste a dit, non de tyranno, sed de cive : non de domino, sed de parente loquimur ; où vous voyez que ce mot loquimur lie tous ces divers sens particuliers, & qu’il est sousentendu en chacun. Voilà l’ellipse qu’on appelle zeugma. Ainsi le zeugma se fait lorsqu’un mot exprime dans quelque membre d’une période, est sousentendu dans un autre membre de la même période. Souvent le mot est bien le même, eu égard à la signification ; mais il est différent par rapport au nombre ou au genre. Aquilae volarunt, hoec ob oriente, illa ab occidente : la construction pleine est hoec volavit ab oriente, illa volavit ab occidente ; où vous voyez que volavit qui est sousentendu, differe de volarunt par le nombre : & de même dans Virgile (AE n. l. I.) hic illius arma, hic currus fuit ; où vous voyez qu’il faut sousentendre fuerunt dans le premier membre. Voici une différence par rapport au genre : utinam aut hic surdus, aut hoec muta facta sit (Ter. And. act. III. sc. j.) ; dans le premier sens on sousentend factus sit, & il y a facta dans le second. L’usage de cette sorte de zeugma est souffert en latin ; mais la langue Françoise est plus délicate & plus difficile à cet égard. Comme elle est plus assujettie à l’ordre significatif, on n’y doit sousentendre un mot déjà exprimé, que quand ce mot peut convenir également au membre de phrase où il est sousentendu. Voici un exemple qui fera entendre ma pensée : Un auteur moderne a dit, cette hisloire achevera de desabuser ceux qui méritent de l’étre ; on sousentend desabusés dans ce dernier membre ou incise, & c’est desabuser qui est exprimé dans le premier. C’est une négligence dans laquelle de bons auteurs sont tombés.

II. La seconde sorte de figure est le contraire de l’ellipse ; c’est lorsqu’il y a dans la phrase quelque mot superflu qui pourroit en être retranché sans rien faire perdre du sens ; lorsque ces mots ajoûtés donnent au discours ou plus de grace ou plus de netteté, ou enfin plus de force ou d’énergie, ils font une figure approuvée. Par ex. quand en certaines occasions on dit, je l’ai vû de mes yeux, je l’ai entendu de mes propres oreilles, &c. je me meurs ; ce me n’est-là que par énergie. C’est peut-être cette raison de l’énergie qui a consacré le pléonasme en certaines facons de parler : comme quand on dit, c’est une affaire où il y va du salut de l’état ; ce qui est mieux que si l’on disoit, c’est une affaire où il va, &c. en supprimant y qui est inutile à cause de . Car, comme on l’a observé dans les remarques & décisions de l’académie Francoise, 1698, p. 39. il y va, il y a, il en est, sont des formules autorisées dont on ne peut rien ôter.

La figure dont nous parlons est appellée pléonasme, mot grec qui signifie surabondance. Au reste la surabondance qui n’est pas consacrée par l’usage, & qui n’apporte ni plus de netteté, ni plus de grace, ni plus d’energie, est un vice, ou du moins une négligence qu’on doit éviter : ainsi on ne doit pas joindre à un substantif une épithete qui n’ajoûte rien au sens, & qui n’excite que la même idée ; par ex. une tempête orageuse. Il en est de même de cette façon de parler, il est vrai de dire que ; de dire est entierement inutile. Un de nos auteurs a dit que Cicéron avoit étendu les bornes & les limites de l’éloquence. Défense de Voiture, pag. 2. Limites n’ajoûte rien à l’idée de bornes ; c’est un pléonasme.

III. La troisiéme sorte de figure est celle qu’on appelle syllepse ou synthese : c’est lorsque les mots sont construits selon le sens & la pensée, plûtôt que selon l’usage de la construction ordinaire ; par exemple, monstrum étant du genre neutre, le relatif qui suit ce mot doit aussi être mis au genre neutre, monstrum quod. Cependant Horace, lib. I. od. 37. a dit, fatale monstrum, quoe generosius perire quoerens : mais ce prodige, ce monstre fatal, c’est Cléopatre ; ainsi Horace a dit quoe au féminin, parce qu’il avoit Cléopatre dans l’esprit. Il a donc fait la construction selon la pensée, & non selon les mots. Ce sont des hommes qui ont, &c. sont est au pluriel aussi-bien que ont, parce que l’objet de la pensée c’est des hommes plûtôt que ce, qui est ici pris collectivement.

On peut aussi résoudre ces façons de parler par l’ellipse ; car ce sont des hommes qui ont, &c. ce, c’est-à-dire les personnes qui ont, &c. sont du nombre des hommes qui, &c. Quand on dit la foiblesse des hommes est grande, le verbe est étant au singulier, s’accorde avec son nominatif la foiblesse ; mais quand on dit la plûpart des hommes s’imaginent, &c. ce mot la plûpart présente une pluralité à l’esprit ; ainsi le verbe répond à cette pluralité, qui est son correlatif. C’est encore ici une syllepse ou synthese, c’est-à-dire une figure, selon laquelle les mots sont construits selon la pensée & la chose, plûtôt que selon la lettre & la forme grammaticale : c’est par la même figure que le mot de personne, qui grammaticalement est du genre féminin, se trouve souvent suivi de il ou ils au masculin ; parce qu’alors on a dans l’esprit l’homme ou les hommes dont on parle qui sont physiquement du genre masculin. C’est par cette figure que l’on peut rendre raison de certaines phrases où l’on exprime la particule ne, quoiqu’il semble qu’elle dût être supprimée, comme lorsqu’on dit, je crains qu’il ne vienne, j’empêcherai qu’il ne vienne, j’ai peur qu’il n’oublie, &c. En ces occasions on est occupé du desir que la chose n’arrive pas ; on a la volonté de faire tout ce qu’on pourra, afin que rien n’apporte d’obstacle à ce qu’on souhaite : voilà ce qui fait énoncer la négation.

IV. La quatrieme sorte de figure, c’est l’hyperbate, c’est-à-dire confusion, mêlange de mots : c’est lorsque l’on s’écarte de l’ordre successif de la construction simple ; Saxa vocant Itali, mediis, quoe in fluctibus, aras (Virg. Æneid. l. I. v. 113.) ; la construction est Itali vocant aras illa saxa quoe sunt in fluctibus mediis. Cette figure étoit, pour ainsi dire, naturelle {p. 4:79}au latin ; comme il n’y avoit que les terminaisons des mots, qui dans l’usage ordinaire fussent les signes de la relation que les mots avoient entre eux, les Latins n’avoient égard qu’à ces terminaisons, & ils plaçoient les mots selon qu’ils étoient présentés à l’imagination, ou selon que cet arrangement leur paroissoit produire une cadence & une harmonie plus agréable ; mais parce qu’en françois les noms ne changent point de terminaison, nous sommes obligés communément de suivre l’ordre de la relation que les mots ont entre eux. Ainsi nous ne saurions faire usage de cette figure, que lorsque le rapport des correlatifs n’est pas difficile à appercevoir ; nous ne pourrions pas dire comme Virgile :

Frigidus, ô pueri, fagite hinc, latet anguis in herbâ.
Eccl. III. v. 93.

L’adjectif frigidus commence le vers, & le substantif anguis en est sépare par plusieurs mots, sans que cette séparation apporte la moindre confusion. Les terminaisons font aisément rapprocher l’un de l’autre à ceux qui savent la langue : mais nous ne serions pas entendus en françois, si nous mettions un si grand intervalle entre le substantif & l’adjectif ; il faut que nous disions fuyez, un froid serpent est caché sous l’herbe.

Nous ne pouvons donc faire usage des inversions, que lorsqu’elles sont aisées à ramener à l’ordre significatif de la construction simple ; ce n’est que relativement à cet ordre, que lorsqu’il n’est pas suivi, on dit en toute langue qu’ily a inversion, & non par rapport à un prétendu ordre d’intérêt ou de passions qui ne sauroit jamais être un ordre certain, auquel on peut opposer le terme d’inversion : incerta hoec si tu postules ratione certa facere, nihilo plus agas, quam si des operam ut cum ratione insanias. Ter. Eun. act. I. sc. j. v. 16.

En effet on trouve dans Cicéron & dans chacun des auteurs qui ont beaucoup écrit ; on trouve, dis-je, en différens endroits, le même fond de pensée énoncé avec les mêmes mots, mais toûjours disposés dans un ordre différent. Quel est celui de ce, divers arrangemens par rapport auquel on doit dire qu’il y a inversion ? Ce ne peut jamais être que relativement à l’ordre de la construction simple. Il n’y a inversion que lorsque cet ordre n’est pas suivi. Toute autre idée est sans fondement, & n’oppose inversion qu’au caprice ou à un goût particulier & momentanée.

Mais revenons à nos inversions françoises. Madame Deshoulieres dit :

Que les fougueux aquilons,
Sous sa nef, ouvrent de l’onde
Les gouffres les plus profonds.
Deshoul. Ode.

La construction simple est, que les aquilons fougueux ouvrent sous sa nef les gouffres les plus profonds de l’onde. M. Fléchier, dans une de ses oraisons funebres, a dit, sacrifice où coula le sang de mille victimes ; la construction est, sacrifice où le sang de mille victimes coula.

Il faut prendre garde que les transpositions & le renversement d’ordre ne donnent pas lieu à des phrases louches, équivoques, & où l’esprit ne puisse pas aisément rétablir l’ordre significatif ; car on ne doit jamais perdre de vûe, qu’on ne parle que pour être entendu : ainsi lorsque les transpositions même servent à la clarté, on doit, dans le discours ordinaire, les préférer à la construction simple. Madame Deshoulieres a dit :

Dans les transports qu’inspire
Cette agréable saison,
Où le coeur, à son empire
Assujettit la raison.

L’esprit saisit plus aisément la pensée, que si cette illustre dame avoit dit : dans les transports, que cette agréable saison, où le coeur assujettit la raison à son empire, inspire. Cependant en ces occasions-là mêmes l’esprit apperçoit les rapports des mots, selon l’ordre de la construction significative.

V. La cinquieme sorte de figure, c’est l’imitation de quelque façon de parler d’une langue étrangere, ou même de la langue qu’on parle. Le commerce & les relations qu’une nation a avec les autres peuples, font souvent passer dans une langue non seulement des mots, mais encore des façons de parler, qui ne sont pas conformes à la construction ordinaire de cette langue. C’est ainsi que dans les meilleurs auteurs Latins on observe des phrases greques, qu’on appelle des hellenismes : c’est par une telle imitation qu’Horace a dit (l. III. ode 30. v. 12.) Daunus agrestium regnavit populorum. Les Grecs disent ἐβασίλευσε τῶν λαῶν. Il y en a plusieurs autres exemples ; mais dans ces façons de parler greques, il y a ou un nom substantif sousentendu, ou quelqu’une de ces prépositions greques qui se construisent avec le génitif : ici on sousentend βασιλείαν, comme M. Dacier l’a remarqué, regnavit regnum populorum : Horace a dit ailleurs, regnata rura. (l. II. od. vj. v. 11.) Ainsi quand on dit que telle façon de parler est une phrase greque, cela veut dire que l’ellipse d’un certain mot est en usage en grec dans ces occasions, & que cette ellipse n’est pas en usage en latin dans la construction usuelle ; qu’ainsi on ne l’y trouve que par imitation des Grecs. Les Grecs ont plusieurs prépositions qu’ils construisent avec le génitif ; & dans l’usage ordinaire ils suppriment les prépositions, ensorte qu’il ne reste que le génitif. C’est ce que les Latins ont souvent imité. (Voyez Sanctius, & la méthode de P. R. de l’hellenisme, page 559.) Mais soit en latin, soit en grec, on doit toûjours tout réduire à la construction pleine & à l’analogie ordinaire. Cette figure est aussi usitée dans la même langue, sur-tout quand on passe du sens propre au sens figuré. On dit au sens propre, qu’un homme a de l’argent, une montre, un livre ; & l’on dit par imitation, qu’il a envie, qu’il a peur, qu’il a besoin, qu’il a faim, &c.

L’imitation a donné lieu à plusieurs façons de parler, qui ne sont que des formules que l’usage a consacrées. On se sert si souvent du pronom il pour rappeller dans l’esprit la personne déjà nommée, que ce pronom a passé ensuite par imitation dans plusieurs façons de parler, où il ne rappelle l’idée d’aucun individu particulier. Il est plûtôt une sorte de nom métaphysique idéal ou d’imitation ; c’est ainsi que l’on dit, il pleut, il tonne, il faut, il y a des gens qui s’imaginent, &c. Ce il, illud, est un mot qu’on employe par analogie, à l’imitation de la construction usuelle qui donne un nominatif à tout verbe au mode fini. Ainsi il pleut, c’est le ciel ou le tems qui est tel, qu’il fait tomber la pluie ; il faut, c’est-à-dire cela, illud, telle chose est nécessaire, savoir, &c.

VI. On rapporte à l’hellenisme une figure remarquable, qu’on appelle attraction : en effet cette figure est fort ordinaire aux Grecs, mais parce qu’on en trouve aussi des exemples dans les autres langues, j’en fais ici une figure particuliere.

Pour bien comprendre cette figure, il faut obser ver que souvent le méchanisme des organes de la parole apporte des changemens dans les lettres des mots qui précedent, ou qui suivent d’autres mots ; ainsi au lieu de dire régulierement ad-loqui aliquem, parler à quelqu’un, on change le d de la préposition ad en l, à cause de l’l qu’on va prononcer, & l’on dit al-loqui aliquem plûtôt que ad-loqui ; & de même ir-ruere au lieu de in-ruere, col-loqui au lieu de cum ou con-loqui, &c. ainsi l’l attire une autre l, &c.

Ce que le méchanisme de la parole fait faire à l’égard des lettres, la vûe de l’esprit tournée vers {p. 4:80}un mot principal le fait pratiquer à l’égard de la terminaison des mots. On prend un mot selon sa signification, on n’en change point la valeur : mais à cause du cas, ou du genre, ou du nombre, ou enfin de la terminaison d’un autre mot dont l’imagination est occupée, on donne à un mot voisin de celui-là une terminaison différente de celle qu’il auroit eu selon la construction ordinaire ; ensorte que la terminaison du mot dont l’esprit est occupé, attire une terminaison semblable, mais qui n’est pas la réguliere. Urbem quam statuo, vestra est (Æneid. l. I.) ; quam statuo a attiré urbem au lieu de urbs. : & de même populo ut placerent quas fecisset fabulas, au lieu de fabulae. (Ter. And. prol.)

Je sai bien qu’on peut expliquer ces exemples par l’ellipse ; hoec urbs, quam urbem statuo, &c. illae fabulae, quas fabulas fecisset : mais l’attraction en est peut-être la véritable raison. Dii non concessere poetis esse mediocribus (Hor. de arte poetica.) ; mediocribus est attiré par poetis. Animal providum & sagax quem vocamus hominem (Cic. leg. I. 7.), où vous voyez que hominem a attiré quem ; parce qu’en effet hominem étoit dans l’esprit de Ciceron dans le tems qu’il a dit animal providum. Benevolentia qui est amicitiae fons (Ciceron) ; fons a attiré qui au lieu de quoe. Benevolentia est fons, qui est fons amicitiae. Il y a un grand nombre d’exemples pareils dans Sanctius, & dans la méthode latine de P. R. on doit en rendre raison par la direction de la vûe de l’esprit qui se porte plus particulierement vers un certain mot, ainsi que nous venons de l’observer. C’est le ressort des idées accessoires.

De la construction usuelle. La troisieme sorte de construction est composée des deux précédentes. Je l’appelle construction usuelle, parce que j’entens par cette construction l’arrangement des mots qui est en usage dans les livres, dans les lettres, & dans la conversation des honnêtes gens. Cette construction n’est souvent ni toute simple, ni toute figurée. Les mots doivent être, simples, clairs, naturels, & exciter dans l’esprit plus de sens, que la lettre ne paroît en exprimer ; les mots doivent être énoncés dans un ordre qui n’excite pas un sentiment desagréable à l’oreille ; on doit y observer autant que la convenance des différens styles le permet, ce qu’on appelle le nombre, le rythme, l’harmonie, &c. Je ne m’arrêterai point à recueillir les différentes remarques que plusieurs bons auteurs ont faites au sujet de cette construction. Telles sont celles de MM. de l’académie Françoise, de Vaugelas, de M. l’abbé d’Olivet, du P. Bouhours, de l’abbé de Bellegarde, de M. de Gamaches, &c. Je remarquerai seulement que les figures dont nous avons parlé, se trouvent souvent dans la construction usuelle, mais elles n’y sont pas nécessaires ; & même communément l’élégance est jointe à la simplicité ; & si elle admet des transpositions, des ellipses, ou quelque autre figure, elles sont aisées à ramener à l’ordre de l’analyse énonciative. Les endroits qui sont les plus beaux dans les anciens, sont aussi les plus simples & les plus faciles.

Il y a donc 1°. une construction simple, nécessaire, naturelle, où chaque pensée est analysée relativement à l’énonciation. Les mots forment un tout qui a des parties ; or la perception du rapport que ces parties ont l’une à l’autre, & qui nous en fait concevoir l’ensemble, nous vient uniquement de la construction simple, qui, énonçant les mots suivant l’ordre successif de leurs rapports, nous les présente de la maniere la plus propre à nous faire appercevoir ces rapports & à faire naître la pensée totale.

Cette premiere sorte de construction est le fondement de toute énonciation. Si elle ne sert de base à l’orateur, la chûte du discours est certaine, dit Quint. nisi oratori fundamenta fideliter jecerit, quidquid superstruxerit corruet. (Quint. Inst. or. l. I. c. jv. de gr.) Mais il ne faut pas croire, avec quelques grammairiens, que ce soit par cette maniere simple que quelque langue ait jamais été formée ; ç’a été après des assemblages sans ordre de pierres & de matériaux, qu’ont été faits les édifices les plus réguliers ; sont-ils élevés, l’ordre simple qu’on y observe cache ce qu’il en a coûté à l’art. Comme nous saisissons aisément ce qui est simple & bien ordonné, & que nous appercevons sans peine les rapports des parties qui font l’ensemble, nous ne faisons pas assez d’attention que ce qui nous paroît avoir été fait sans peine est le fruit de la réflexion, du travail, de l’expérience, & de l’exercice. Rien de plus irrégulier qu’une langue qui se forme ou qui se perd.

Ainsi, quoique dans l’état d’une langue formée, la construction dont nous parlons soit la premiere à cause de l’ordre qui fait appercevoir la liaison, la dépendance, la suite, & les rapports des mots ; cependant les langues n’ont pas eu d’abord cette premiere sorte de construction. Il y a une espece de métaphysique d’instinct & de sentiment qui a présidé à la formation des langues ; surquoi les Grammairiens ont fait ensuite leurs observations, & ont apperçû un ordre grammatical, fondé sur l’analyse de la pensée, sur les parties que la nécessité de l’élocution fait donner à la pensée, sur les signes de ces parties, & sur le rapport & le service de ces signes. Ils ont observé encore l’ordre pratique & d’usage.

2°. La seconde sorte de construction est appellée construction figurée ; celle-ci s’écarte de l’arrangement de la construction simple, & de l’ordre de l’analyse énonciative.

3°. Enfin il y a une construction usuelle, où l’on suit la maniere ordinaire de parler des honnêtes gens de la nation dont on parle la langue, soit que les expressions dont on se sert se trouvent conformes à la construction simple, ou qu’on s’énonce par la figurée. Au reste, par les honnêtes gens de la nation, j’entens les personnes que la condition, la fortune ou le mérite élevent au-dessus du vulgaire, & qui ont l’esprit cultivé par la lecture, par la réflexion, & par le commerce avec d’autres personnes qui ont ces mêmes avantages. Trois points qu’il ne faut pas séparer : 1° distinction au-dessus du vulgaire, ou par la naissance & la fortune, ou par le mérite personnel ; 2° avoir l’esprit cultivé ; 3° être en commerce avec des personnes qui ont ces mêmes avantages.

Toute construction simple n’est pas toûjours conforme à la construction usuelle : mais une phrase de la construction usuelle, même de la plus élégante, peut être énoncée selon l’ordre de la construction simple. Turenne est mort ; la fortune chancelle ; la victoire s’arrête ; le courage des troupes est abattu par la douleur, & ranimé par la vengeance ; tout le camp demeure immobile : (Fléch. or. fun. de M. de Tur.) Quoi de plus simple dans la construction ? quoi de plus éloquent & de plus élégant dans l’expression ?

Il en est de même de la construction figurée ; une construction figurée peut être ou n’être pas élégante. Les ellipses, les transpositions, & les autres figures se trouvent dans les discours vulgaires, comme elles se trouvent dans les plus sublimes. Je fais ici cette remarque, parce que la plûpart des grammairiens confondent la construction élégante avec la construction figurée, & s’imaginent que toute construction figurée est élégante, & que toute construction simple ne l’est pas.

Au reste, la construction figurée est défectueuse quand elle n’est pas autorisée par l’usage. Mais quoique l’usage & l’habitude nous fassent concevoir aisément le sens de ces constructions figurées, il n’est pas toujours si facile d’en réduire les mots à l’ordre de {p. 4:81}la construction simple. C’est pourtant à cet ordre qu’il faut tout ramener, si l’on veut pénétrer la raison des différentes modifications que les mots reçoivent dans le discours. Car, comme nous l’avons déjà remarqué, les constructions figurées ne sont entendues que parce que l’esprit en rectifie l’irrégularité par le secours des idées accessoires, qui font concevoir ce qu’on lit & ce qu’on entend, comme si le sens étoit énoncé dans l’ordre de la construction simple.

C’est par ce motif, sans doute, que dans les écoles où l’on enseigne le latin, sur-tout selon la méthode de l’explication, les maîtres habiles commencent par arranger les mots selon l’ordre dont nous parlons, & c’est ce qu’on appelle faire la construction ; après quoi on accoûtume les jeunes gens à l’élégance, par de fréquentes lectures du texte dont ils entendent alors le sens, bien mieux & avec plus de fruit que si l’on avoit commencé par le texte sans le réduire à la construction simple.

Hé, n’est-ce pas ainsi que quand on enseigne quelqu’un des Arts libéraux, tel que la Danse, la Musique, la Peinture, l’Écriture, &c. on mene longtems les jeunes éleves comme par la main, on les fait passer par ce qu’il y a de plus simple & de plus facile ; on leur montre les fondemens & les principes de l’art, & on les mene ensuite sans peine à ce que l’art a de plus sublime.

Ainsi, quoi qu’en puissent dire quelques personnes peu accoûtumées à l’exactitude du raisonnement, & à remonter en tout aux vrais principes, la méthode dont je parle est extrèmement utile. Je vais en exposer ici les fondemens, & donner les connoissances nécessaires pour la pratiquer avec succés.

Du discours consideré grammaticalement, & des parties qui le composent. Le discours est un assemblage de propositions, d’énonciations, & de périodes, qui toutes doivent se rapporter à un but principal.

La proposition est un assemblage de mots, qui, par le concours des différens rapports qu’ils ont entr’eux, énoncent un jugement ou quelque considération particuliere de l’esprit, qui regarde un objet comme tel.

Cette considération de l’esprit peut se faire en plusieurs manieres différentes, & ce sont ces differentes manieres qui ont donné lieu aux modes des verbes.

Les mots, dont l’assemblage forme un sens, sont donc ou le signe d’un jugement, ou l’expression d’un simple regard de l’esprit qui considere un objet avec telle ou telle modification : ce qu’il faut bien distinguer.

Juger, c’est penser qu’un objet est de telle ou telle façon ; c’est affirmer ou nier ; c’est décider relativement à l’état où l’on suppose que les objets sont en eux-mêmes. Nos jugemens sont donc ou affirmatifs ou négatifs. La terre tourne autour du soleil ; voilà un jugement affirmatif. Le soleil ne tourne point autour de la terre ; voilà un jugement négatif. Toutes les propositions exprimées par le mode indicatif énoncent autant de jugemens : je chante, je chantois, j’ai chanté, j’avois chanté, je chanterai ; ce sont là autant de propositions affirmatives, qui deviennent négatives par la seule addition des particules ne, non, ne pas, &c.

Ces propositions marquent un état réel de l’objet dont on juge : je veux dire que nous supposons alors que l’objet est ou qu’il a été, ou enfin qu’il sera tel que nous le disons indépendamment de notre maniere de penser.

Mais quand je dis soyez sage, ce n’est que dans mon esprit que je rapporte à vous la perception ou idée d’être sage, sans rien énoncer, au moins directement, de votre état actuel ; je ne fais que dire ce que je souhaite que vous soyez : l’action de mon esprit n’a que cela pour objet, & non d’énoncer que vous êtes sage ni que vous ne l’êtes point. Il en est de même de ces autres phrases, si vous étiez sage, afin que vous soyez sage ; & même des phrases énoncées dans un sens abstrait par l’infinitif, Pierre être sage. Dans toutes ces phrases il y a toujours le signe de l’action de l’esprit qui applique, qui rapporte, qui adapte une perception ou une qualification à un objet, mais qui l’adapte, ou avec la forme de commandement, ou avec celle de condition, de souhait, de dépendance, &c. mais il n’y a point là de décision qui affirme ou qui nie relativement à l’état positif de l’objet.

Voilà une différence essentielle entre les propositions : les unes sont directement affirmatives ou négatives, & énoncent des jugemens ; les autres n’entrent dans le discours que pour y énoncer certaines vûes de l’esprit ; ainsi elles peuvent être appellées simplement énonciations.

Tous les modes du verbe, autre que l’indicatif, nous donnent de ces sortes d’énonciations, même l’infinitif, sur-tout en latin ; ce que nous expliquerons bien-tôt plus en détail. Il suffit maintenant d’observer cette premiere division générale de la proposition.

Proposition directe énoncée par le mode indicatif.

Proposition oblique ou simple énonciation exprimée par quelqu’un des autres modes du verbe.

Il ne sera pas inutile d’observer que les propositions & les énonciations sont quelquefois appellées phrases : mais phrase est un mot générique qui se dit de tout assemblage de mots liés entr’eux, soit qu’ils fassent un sens fini, ou que ce sens ne soit qu’incomplet.

Ce mot phrase se dit plus particulierement d’une façon de parler, d’un tour d’expression, entant que les mots y sont construits & assemblés d’une maniere particuliere. Par exemple, on dit est une phrase françoise ; hoc dicitur est une phrase latine : si dice est une phrase italienne : il y a long-tems est une phrase françoise ; e molto tempo est une phrase italienne : voilà autant de manieres différentes d’analyser & de rendre la pensée. Quand on veut rendre raison d’une phrase, il faut toujours la réduire à la proposition, & en achever le sens, pour démêler exactement les rapports que les mots ont entr’eux selon l’usage de la langue dont il s’agit.

Des parties de la proposition & de l’énonciation. La proposition a deux parties essentielles : 1°. le sujet : 2°. l’attribut. Il en est de même de l’énonciation.

1°. Le sujet ; c’est le mot qui marque la personne ou la chose dont on juge, ou que l’on regarde avec telle ou telle qualité ou modification.

2°. L’attribut ; ce sont les mots qui marquent ce que l’on juge du sujet, ou ce que l’on regarde comme mode du sujet.

L’attribut contient essentiellement le verbe, parce que le verbe est dit du sujet, & marque l’action de l’esprit qui considere le sujet comme étant de telle ou telle façon, comme ayant ou faisant telle ou telle chose. Observez donc que l’attribut commence toujours par le verbe.

Différentes sortes de sujets. Il y a quatre sortes de sujets : 1°. sujet simple, tant au singulier qu’au pluriel : 2°. sujet multiple : 3°. sujet complexe : 4°. sujet énoncé par plusieurs mots qui forment un sens total, & qui sont équivalens à un nom.

1°. Sujet simple, énoncé en un seul mot : le soleil est levé, le soleil est le sujet simple au singulier. Les astres brillent, les astres sont le sujet simple au pluriel.

2°. Sujet multiple ; c’est lorsque pour abreger, on donne un attribut commun à plusieurs objets différens : la foi, l’espérance, & la charité sont trois vertus {p. 4:82}théologales ; ce qui est plus court que si l’on disoit la foi est une vertu théologale, l’espérance est une vertu théologale, la charité est une vertu théologale ; ces trois mots, la foi, l’espérance, la charité sont le sujet multiple. Et de même, S. Pierre, S. Jean, S. Matthieu, &c. étoient apôtres : S. Pierre, S. Jean, S. Matthieu, voilà le sujet multiple ; étoient apôtres, en est l’attribut commun.

3°. Sujet complexe ; ce mot complexe vient du latin complexus, qui signifie embrassé, composé. Un sujet est complexe, lorsqu’il est accompagné de quelque adjectif ou de quelqu’autre modificatif : Alexandre vainquit Darius, Alexandre est un sujet simple ; mais si je dis Alexandre fils de Philippe, ou Alexandre roi de Macédoine, voilà un sujet complexe. Il faut bien distinguer, dans le sujet complexe, le sujet personnel ou individuel, & les mots qui le rendent sujet complexe. Dans l’exemple ci-dessus, Alexandre est le sujet personnel ; fils de Philippe ou roi de Macedoine, ce sont les mots qui n’étant point séparés d’Alexandre, rendent ce mot sujet complexe.

On peut comparer le sujet complexe à une personne habillée. Le mot qui énonce le sujet est pour ainsi dire la personne, & les mots qui rendent le sujet complexe, ce sont comme les habits de la personne. Observez que lorsque le sujet est complexe, on dit que la proposition est complexe ou composée.

L’attribut peut aussi être complexe ; si je dis qu’Alexandre vainquit Darius roi de Perse, l’attribut est complexe ; ainsi la proposition est composée par rapport à l’attribut. Une proposition peut aussi être complexe par rapport au sujet & par rapport à l’attribut.

4°. La quatrieme sorte de sujet, est un sujet énoncé par plusieurs mots qui forment un sens total, & qui sont équivalens à un nom.

Il n’y a point de langue qui ait un assez grand nombre de mots, pour suffire à exprimer par un nom particulier chaque idée ou pensée qui peut nous venir dans l’esprit : alors on a recours à la périphrase ; par exemple, les Latins n’avoient point de mot pour exprimer la durée du tems pendant lequel un prince exerce son autorité : ils ne pouvoient pas dire comme nous sous le regne d’Auguste ; ils disoient alors, dans le tems qu’Auguste étoit empereur, imperante Coesare Augusto ; car regnum ne signifie que royaume.

Ce que je veux dire de cette quatrieme sorte de sujets, s’entendra mieux par des exemples. Differer de profiter de l’occasion, c’est souvent la laisser échapper sans retour. Differer de profiter de l’occasion, voilà le sujet énoncé par plusieurs mots qui forment un sens total, dont on dit que c’est souvent laisser échapper l’occasion sans retour. C’est un grand are de cacher l’art : ce hoc, à savoir, cacher l’art, voilà le sujet, dont on dit que c’est un grand art. Bien vivre est un moyen sûr de desarmer la médisance : bien vivre est le sujet ; est un moyen sûr de desarmer la médisance, c’est l’attribut. Il vaut mieux être juste que d’être riche, être raisonnable que d’être savant. Il y a là quatre propositions selon l’analyse grammaticale, deux affirmatives & deux négatives, du moins en françois.

1°. Il, illud, ceci, à savoir être juste, vaut mieux que l’avantage d’être riche ne vaut. Etre juste est le sujet de la premiere proposition, qui est affirmative ; être riche est le sujet de la seconde proposition, qui est négative en françois, parce qu’on sous-entend ne vaut ; être riche ne vaut pas tant.

2°. Il en est de même de la suivante, être raisonnable vaut mieux que d’être savant : être raisonnable est le sujet dont on dit vaut mieux, & cette premiere proposition est affirmative : dans la correlative étre savant ne vaut pas tant, être savant est le sujet. Majus est certeque gratius prodesse hominibus, quam opes magnas habere. (Cicér. de nat. deor. l. II. c. xxv.) Prodesse hominibus, être utile aux hommes, voilà le sujet, c’est de quoi on affirme que c’est une chose plus grande, plus loüable, & plus satisfaisante, que de posseder de grands biens. Remarquez, 1°. que dans ces sortes de sujets il n’y a point de sujet personnel que l’on puisse séparer des autres mots. C’est le sens total, qui résulte des divers rapports que les mots ont entr’eux, qui est le sujet de la proposition ; le jugement ne tombe que sur l’ensemble, & non sur aucun mot particulier de la phrase. 2°. Observez que l’on n’a recours à plusieurs mots pour énoncer un sens total, que parce qu’on ne trouve pas dans la langue un nom substantif destiné à l’exprimer. Ainsi les mots qui énoncent ce sens total suppléent à un nom qui manque : par exemple, aimer à obliger & à faire du bien, est une qualité qui marque une grande ame ; aimer à obliger & à faire du bien, voilà le sujet de la proposition. M. l’abbé de S. Pierre a mis en usage le mot de bienfaisance, qui exprime le sens d’aimer à obliger & à faire du bien : ainsi au lieu de ces mots, nous pouvons dire la bienfaisance est une qualité, &c. Si nous n’avions pas le mot de nourrice, nous dirions une femme qui donne à teter à un enfant, & qui prend soin de la premiere enfance.

Autres sortes de propositions à distinguer pour bien faire la construction.

II. Proposition absolue ou complette : proposition relative ou partielle.

1°. Lorsqu’une proposition est telle, que l’esprit n’a besoin que des mots qui y sont énoncés pour en entendre le sens, nous disons que c’est là une proposition absolue ou complette.

2°. Quand le sens d’une proposition met l’esprit dans la situation d’exiger ou de supposer le sens d’une autre proposition, nous disons que ces propositions sont relatives, & que l’une est la correlative de l’autre. Alors ces propositions sont liées entr’elles par des conjonctions ou par des termes relatifs. Les rapports mutuels que ces propositions ont alors entre elles, forment un sens total que les Logiciens appellent proposition composée ; & ces propositions qui forment le tout, sont chacune des propositions partielles.

L’assemblage de différentes propositions liées entr’elles par des conjonctions ou par d’autres termes relatifs, est appellé période par les Rhéteurs. Il ne sera pas inutile d’en dire ici ce que le grammairien en doit savoir.

De la période. La période est un assemblage de propositions liées entr’elles par des conjonctions, & qui toutes ensemble font un sens fini : ce sens fini est aussi appellé sens complet. Le sens est fini lorsque l’esprit n’a pas besoin d’autres mots pour l’intelligence complette du sens, ensorte que toutes les parties de l’analyse de la pensée sont énoncées. Je suppose qu’un lecteur entende sa langue ; qu’il soit en état de démêler ce qui est sujet & ce qui est attribut dans une proposition, & qu’il connoisse les signes qui rendent les propositions correlatives. Les autres connoissances sont étrangeres à la Grammaire.

Il y a dans une période autant de propositions qu’il y a de verbes, sur-tout à quelque mode fini ; car tout verbe employé dans une période marque ou un jugement ou un regard de l’esprit qui applique un qualificatif à un sujet. Or tout jugement suppose un sujet, puisqu’on ne peut juger qu’on ne juge de quelqu’un ou de quelque chose. Ainsi le verbe m’indique nécessairement un sujet & un attribut : par conséquent il m’indique une proposition, puisque la proposition n’est qu’un assemblage de mots qui énoncent un jugement porté sur quelque sujet. Ou bien le verbe m’indique une énonciation, puisque le verbe marque l’action de l’esprit qui adapte {p. 4:83}ou applique un qualificatif à un sujet, de quelque maniere que cette application se fasse.

J’ai dit sur-tout à quelque mode fini ; car l’infinitif est souvent pris pour un nom, je veux lire : & lors même qu’il est verbe, il forme un sens partiel avec un nom, & ce sens est exprimé par une énonciation qui est ou le sujet d’une proposition logique, ou le terme de l’action d’un verbe, ce qui est trés-ordinaire en latin. Voici des exemples de l’un & de l’autre ; & premierement d’une énonciation, qui est le sujet d’une proposition logique. Ovide fait dire au noyer, qu’il est bien fâcheux pour lui de porter des fruits, nocet esse feracem ; mot à mot, être fertile est nuisible à moi, où vous voyez que ces mots, être fertile, font un sens total qui est le sujet de est nuisible, nocet. Et de même, magna ars est, non apparere artem ; mot à mot, l’art ne point paroître est un grand art : c’est un grand art de cacher l’art, de travailler de façon qu’on ne reconnoisse pas la peine que l’ouvrier a eue ; il faut qu’il semble que les choses se soient faites ainsi naturellement. Dans un autre sens cacher l’art, c’est ne pas donner lieu de se défier de quelque artifice ; ainsi l’art ne point paroître, voilà le sujet dont on dit que c’est un grand art. Te duci ad mortem, Catilina, jam pridem oportebat. (Cic. primo Catil.) mot à mot, toi être mené à la mort, est ce qu’on auroit dû faire il y a long-tems. Toi être mené à la mort, voilà le sujet : & quelques lignes après Cicéron ajoûte, interfectum te esse Catilina convenit : toi être tué Catilina convient à la république : toi être tué, voilà le sujet ; convient à la république, c’est l’attribut. Hominem esse solum, non est bonum hominem esse solum ; voilà le sujet, non est bonum, c’est l’attribut.

2°. Ce sens formé par un nom avec un infinitif, est