Charles Gidel

1879

L’art d’écrire enseigné par les grands maîtres

2015
Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL, 2015, license cc.
Source : Charles Gidel, l’art d’écrire enseigné par les grands maîtres, Paris, Paul Ollendorf, Éditeur, 1879.
Ont participé à cette édition électronique : Alexandra Ivanovitch (OCR, édition) et Vincent Jolivet (TEI).

Préface §

Je ne cacherai pas d’où m’est venue l’idée de ce recueil. Elle appartient à Sainte-Beuve. Elle est au tome premier, de ses premières Causeries du lundi, dans un article sur Joubert. La voici : « Je me suis demandé quelquefois ce que pourrait être une rhétorique française, sensée, juste, naturelle, et il m’est même arrivé, une fois dans ma vie, d’avoir à en conférer en quelques séances devant des jeunes gens. Qu’ai-je dû faire pour ne pas tomber dans la routine et ne pas me risquer dans la nouveauté ? J’ai commencé tout simplement par Pascal, par les Pensées de littérature dans lesquelles le grand écrivain a consigné quelques-unes des observations qu’il avait faites sur son art ; je les lisais à haute voix en les commentant. Puis, j’ai pris La Bruyère au chapitre des Ouvrages de l’esprit. J’ai passé ensuite à Fénelon pour ses Dialogues sur l’éloquence et pour sa Lettre à l’Académie française ; je lisais en parcourant, en choisissant les points, en commentant toujours moyennant quelques exemples, et sans me retrancher au besoin les vivants. Vauvenargues, par ses Pensées et ses Caractères littéraires, est venu ensuite. J’ai emprunté à Voltaire ses articles Goût et Style du Dictionnaire philosophique, son Temple du Goût, et quelques passages de ses lettres où il juge Boileau, Racine et Corneille. J’y ai joint, pour étendre un peu l’horizon à ce moment, quelques considérations sur l’esprit de Goethe et sur le goût anglais de Coleridge. Marmontel, dans ses Éléments de Littérature, m’a fourni ensuite l’article Style, morceau excellent. Je n’ai eu garde d’oublier Buffon sur le même sujet, couronnant le tout. Puis, le cercle classique accompli, j’ai donné M. Joubert à mes jeunes gens pour dessert en quelque sorte, pour récréation, et pour petite débauche finale, une débauche digne de Pythagore ! Et ma Rhétorique française s’est trouvée finie. » (Causeries du Lundi, article sur M. Joubert, t. I, p. 174.)

J’ai suivi ce plan dans ma classe, et j’en ai pu constater l’excellence. Quelques-uns des livres, que le critique judicieux et délicat avait choisis, sont dans les mains de nos élèves. Pascal, Fénelon, La Bruyère, Buffon sont inscrits au programme des auteurs de la classe de Rhétorique. Les autres, Vauvenargues, Voltaire, Marmontel, Joubert, Gœthe, leur sont moins accessibles. J’ai voulu présenter aux jeunes gens un choix tout fait qu’ils liront avec le dessein d’y trouver une suite de réflexions sur l’art d’écrire. Je crois leur offrir ainsi cette rhétorique « française, sensée, juste, naturelle » que demandait Sainte-Beuve. Je n’y mets aucune note, pour laisser aux maîtres, qui voudraient bien accepter ce recueil, toute liberté de commenter ces textes à leur aise.

Je dédie ce volume également aux jeunes filles. On soigne aujourd’hui davantage leur éducation ; mais on peut regretter que les livres faits à leur usage ne soient pas encore assez solidement pourvus de la moelle de nos études classiques. Il est temps qu’on mette à leur portée les pages les plus exquises qu’on réservait jadis aux élèves de nos lycées.

Ch. Gidel.

Marmontel (1723-1799)

Introduction – Rhétorique – Théorie de l’art oratoire §

L’éloquence est-elle un art que l’on doive enseigner ? Ce fut un problème chez les anciens. Socrate avait coutume de dire que tous les hommes étaient assez éloquents lorsqu’ils parlaient de ce qu’ils savaient bien. Socrate tenait ce langage après que l’étude, la méditation, l’exercice, la connaissance de l’homme et des hommes, et tout ce que la culture peut ajouter à un beau naturel, avaient fait de lui, non seulement le plus subtil des dialecticiens, mais le plus éloquent des sages. Socrates fuit is qui, omnium eruditorum testimonio, totiusque judicio Grœciœ, quumprudentia, et acumine, et renustnte, et subtilitate, tum vero eloquentia, varietate, copia, quam se cumque in partent dedisset, omnium fuit facile princeps. (De Orat. lib. III) Bon Socrate, aurait-on pu lui dire, vous qui méprisez l’art dans l’éloquence, croyez-vous ne devoir qu’à la simple nature les agréments, la variété, l’abondance qu’on admire dans vos discours ? Vous êtes riche ; laissez-nous travailler à le devenir.

L’école de Zénon pensait, comme Socrate, que toute espèce d’artifice était indigne de l’éloquence ; et cette opinion coûta la vie aux deux hommes peut-être les plus vertueux de l’antiquité. Le stoïcien Rutilius, par la sainteté de ses mœurs, était à Rome un autre Socrate ; il fut calomnié comme lui, et comme lui se laissa condamner, sans vouloir qu’on prît sa défense.

« Que n’avez-vous parlé (dit Antoine à Crassus, dans le livre de l’Orateur), que n’avez-vous parlé pour ce Rutilius, si indignement accusé ! que n’avez-vous parlé pour lui ! non pas à la manière des philosophes, mais à la vôtre ! Tout scélérats qu’eussent été ses juges, comme ils le furent en effet, ces citoyens pervers et dignes du dernier supplice, la force de votre éloquence leur aurait arraché du fond de l’âme toute cette perversité. »

On peut dire avec vraisemblance la même chose de Socrate. Ce n’était point un Lysias qui était digne de le défendre, avec la mollesse de son langage ; mais un Démosthène, avec la véhémence et la vigueur du sien, l’aurait sauvé : et cette éloquence pathétique, dont Socrate ne voulait point, en faisant horreur à ses juges de l’iniquité qu’ils allaient commettre, leur aurait épargné un crime irrémissible et un opprobre ineffaçable.

Des philosophes moins austères, en admettant comme permis les artifices de l’éloquence, prétendaient que tout son manège nous était donné par la nature ; que chacun de nous était né avec le don de caresser et de flatter d’un air timide et suppliant, de menacer son adversaire lorsqu’on voulait l’intimider, d’appuyer de raisons plausibles son opinion ou ses demandes, de réfuter les raisons d’autrui, de raconter les faits avec adresse et à son avantage, enfin d’employer la plainte ou la prière pour obtenir justice ou grâce.

Oui, ce don suffit aux enfants ; il suffit même au commun des hommes, dans les débats de la société. Mais pour fléchir César ou le peuple romain, pour réveiller l’indolence d’Athènes, et la soulever contre Philippe, était-ce assez des petits moyens de cette éloquence vulgaire ? Et la nature nous a-t-elle appris à raisonner, à réfuter, à menacer comme Démosthène, à supplier, à caresser, à flatter comme Cicéron ?

Il est assez vrai que tout homme passionné ou vivement ému est éloquent sur l’objet qui le touche, lorsque l’objet est simple et n’a rien de litigieux. Mais si la cause de la vérité, de l’innocence, de la justice, se présente, comme elle est souvent, hérissée de difficultés et obscurcie de nuages ; si elle est aride, épineuse, sans attrait pour l’attention et pour la curiosité ; si l’on parle devant un juge aliéné ou prévenu, soit par des affections contraires, soit par de fausses apparences, soit par un adversaire adroit et armé de tous les moyens d’une éloquence artificieuse, sera-t-on prudent de se fier au don naturel et commun de parler de ce qu’on fait bien, ou de ce qu’on sent vivement ?

Dans tous les genres de contention lui s’élèvent entre les hommes, si la force méprisait l’adresse, la faiblesse l’inventerait. Dès que l’homme s’est exercé à manier la massue ou la fronde, l’art de la guerre a pris naissance ; dès que l’homme, avant de parler, a réfléchi à ce qu’il devait dire, la rhétorique a commencé. Ainsi, depuis que l’on s’est aperçu que par la puissance de la parole on dominait les esprits et les âmes, depuis qu’entre la vérité et le mensonge, entre le bon droit et la fraude, s’est élevée cette guerre, dont l’éloquence est tour à tour l’arme offensive et défensive, chacun à l’envi s’exerçant au combat, pour s’en procurer l’avantage, la rhétorique a dû former un art, ainsi que la lutte et l’escrime, ou, pour la comparer à un objet plus noble, ainsi que la guerre elle-même : Nam quo indignius rem honestissimum et rectissimam violabat stultorum et improborum temeritas et audacia, summo cum reipublicœ detrimento ; eo studiosius et illis resistendum fuit et rei-publicœ consulendum. (De invent. rhet.)

Si donc la rhétorique n’est que le résultat des observations faites par les meilleurs esprits, sur les procédés les plus ingénieux et les moyens les plus puissants de l’éloquence naturelle, il en sera de l’éloquence comme de tous les arts, inventés par l’instinct, éclairés par l’expérience, et perfectionnés par l’usage. Quœ sua sponte homines eloquentes fecerunt, ea quosdam observasse atque id egisse : sic esse non eloquentiam ex artificio, sed artificium ex eloquentia natum. (De Orat. lib. I.)

Or, en effet, la rhétorique n’est que la théorie de cet art de persuader, dont l’éloquence est la pratique. L’une trace la méthode et l’autre la suit ; l’une indique les sources, et l’autre y va puiser ; Tune enseigne les moyens, et l’autre les emploie ; l’une, pour me servir de l’expression de Cicéron abat une forêt de matériaux, et l’autre en fait le choix et les met en œuvre avec intelligence. La rhétorique embrasse les possibles ; l’éloquence s’attache à l’objet qu’elle se propose, aux faits qui lui sont présentés : et c’est ainsi que ce premier instinct de l’éloquence naturelle est devenu le plus savant, le plus profond de tous les arts.

Mais quelle en est la véritable école ? La Grèce en avait deux, celle des philosophes, et celle des rhéteurs. La première donna des hommes éloquents, tels que Périclès, Thémistocle, Alcibiade, Xénophon, Démosthène ; la seconde ne lit guère que des sophistes et que de vains déclamateurs.

L’étude de l’homme en général et de l’homme modifié par les diverses institutions, avec ses passions, ses vertus et ses vices, ses affections et ses penchants, semblait former exprès pour l’éloquence les disciples d’Anaxagore, de Socrate et de Théophraste ; et dans ce premier âge, où la philosophie était pour l’éloquence une mère adoptive, la prenait au berceau, l’allaitait, l’élevait, dirigeait ses pas chancelants, l’affermissait dans les sentiers du vrai, du juste et de l’honnête ; et, saine et vigoureuse, la menait par la main au barreau ou dans la tribune ; dans ce premier âge, dit Cicéron, l’on apprenait en même temps à bien vivre et à bien parler ; la vertu, la sagesse et 1’éloquence ne faisaient qu’un ; le même homme, à la même école, était exercé, comme Achille, à la parole et à l’action. Orator verborum, actorque rerum.

Il n’en était pas de même des rhétoriciens : les philosophes appelaient les orateurs formés à cette école, des ouvriers de paroles à la langue légère. Ils prétendaient qu’on y parlait beaucoup de préambules et d’épilogues, et de semblables niaiseries : mais que de la constitution politique d’un Etat, de la législation, de la justice, de la bonne foi, des passions à réprimer, des mœurs publiques à former, on n’y en disait pas un seul mot. Ils ajoutaient que ces prétendus maîtres d’éloquence n’avaient pas l’idée de l’éloquence et de ses moyens ; que le point important pour l’orateur était d’abord de persuader à ses juges qu’il était bien sincèrement tel lui-même qu’il s’annonçait. ce qu’il ne pouvait obtenir que par la dignité d’une vie exemplaire, article absolument omis dans les préceptes de ces docteurs ; que son affaire était ensuite d’affecter l’âme de ceux qui l’écoutaient, comme ils voulaient qu’elle fut affectée, ce qui n’était possible qu’autant qu’il saurait bien de quelle manière et par quels objets, et avec quel genre d’éloquence on faisait sur l’âme des hommes telles ou telles impressions. Or, disaient-ils, ces secrets-là sont profondément enfermés et scellés au sein de la philosophie, comme en un vase dont les lèvres des rhétoriciens n’ont pas même effleuré les bords.

Ainsi les véritables maîtres d’éloquence, chez les anciens, furent les philosophes : et c’est l’hommage que Cicéron rendait à la philosophie, en avouant que s’il était orateur lui-même, il l’était devenu dans les promenades de l’Académie, non dans les ateliers des rhétoriciens. Me oratorem si modo sim non ex rhetorum officinis, sed exAcademiæspatiis extitisse. (Orat.)… Nam nec latius nec copiosius de magnis variisque rebus sine philosophia potest quisquam dicere. (De Orat.)

*

A Rome, la philosophie se détacha de l’éloquence, en même temps que des affaires ; et Cicéron compare ce divorce à celui des fleuves qui, des sonnets de l’Apennin, vont se jeter, les uns dans cette heureuse mer de la Grèce, où l’on trouve partout des ports favorables et assurés ; les autres dans cette mer étrusque, pleine d’orages et d’écueils. C’est dans le texte qu’il faut voir cette image de la tranquille sûreté que se ménageait la philosophie, et des travaux dangereux et pénibles auxquels se livrait l’éloquence. Il n’y a peut-être pas dans les écrits de l’antiquité une plus belle comparaison. Ut ex Apennino fluminum, sic ex communi sapientium jugo sunt doctrinarum facta divortia : ut philosophi, tunquam in superum mare ionium defluerent. grœcum quoddam et portuosum ; oratores autem in inferum hoc, tuscum et barbarum, scopulosum atque infestum, laborentur. in quo etiam ipse Ulysses errasset. (De Orat. lib. III.)

L’école de Zénon (je l’ai déjà dit) méprisa l’éloquence comme un artifice également indigne de la vérité et de la vertu ; l’école d’Aristippe la rejeta comme impliquée dans les affaires. « Ne leur en faisons pas un reproche, dit Cicéron ; car, après tout, ce sont des gens de bien, et des gens heureux, puisqu’ils croient l’être. Mais avertissons-les de garder leur opinion pour eux seuls, fût-elle la vérité même, et de tenir cachée comme un mystère, cette maxime, que le sage ne doit point se mêler de la chose publique : car, si nous tous, bons citoyens, nous en étions persuadés comme eux, il ne leur serait plus possible de conserver ce qu’ils chérissent tant, leur oisive tranquillité. » Istos sine contumelia dimittamus ; sunt enim et boni viri, et, quoniam sibi ita ridentur, beati ; tantumque eos admoneamus, utillud, etiamsi est verissimum, tacitum tamen tanquam mysterium teneant, quod negent versari in republica esse sapientis. Nam si hoc nobis atque optimo cuique persuaserint, non poterunt ipsi esse id quod maxime cupiunt, otiosi. (De Orat. lib. 111.)

Malgré ce divorce de la philosophie et de l’éloquence, qui fut réellement celui de la langue et du cœur, les Romains ne laissèrent pas de s’adonner à l’étude de l’éloquence avec une ardeur incroyable. Posteaquam, im-perio omnium gentium constituto, diuturnitas pacis otimn confirmavit, nemo fere laudis cupidus adolescens non sibi ad dicendum studio omni enitendum putavit. (De Orat. lib. 1.) Ils allaient entendre dans la Grèce ce qu’il y restait d’orateurs ; ils lisaient les écrits de ceux qui n’étaient plus ; en les lisant ils s’enflammaient du désir d’égaler leurs maîtres. Auditis oratoribus græcis, cognitisque eorum litteris, adhibitisque doctoribus, incredibili quodam nostri homines dicendi studio flagraverunt. (De Orat. 1. I.) Et en dépit de la philosophie, c’était encore à ses écoles qu’ils allaient prendre les éléments de cette éloquence qu’elle désavouait, et qui, à vrai dire, n’eut bientôt plus assez de droiture et de bonne foi pour se vanter d’être son élève.

On distingue dans Cicéron les études qu’il avait faites dans les écoles de rhétorique, et dont nous avons un extrait, d’avec les leçons bien plus profondes et plus substantielles qu’il avait prises des philosophes, et que lui-même il a fécondées dans ses livres de l’Orateur. Plus on les lit, ces livres que Cicéron lui seul au monde a été en état d’écrire, et surtout ce dialogue où il a mis en scène les deux plus grands orateurs du temps qui avait précédé le sien, chacun avec ses opinions, son caractère et son génie, plus on sent combien l’éloquence artificielle s’était rendue redoutable pour l’éloquence naturelle.

Quintilien en a parlé en homme instruit et judicieux, mais non pas en homme éloquent. Cicéron, au contraire, respire, même dans ses préceptes, cette éloquence dont il était plein ; il la répand plutôt qu’il ne renseigne ; il semble en exprimer le suc et la substance, pour en nourrir les jeunes orateurs. C’est là qu’on voit se développer cet art, qu’il possédait si éminemment, de manier l’arme de la parole, cet art d’ordonner un discours comme si l’on rangeait une armée en bataille, de rassembler, de distribuer ses forces, de les employer à propos après les avoir ménagées : de prendre un poste avantageux, de s’y tenir comme dans un fort, præmunitum atque ex omni parte causæ septum (de Orat. lib. III) ; de ne sortir de ses retranchements que pour attaquer l’ennemi lorsqu’il présente un côté faible ; de ne jamais s’engager trop avant dans un défilé périlleux ; de se retirer en bon ordre de l’endroit qu’on ne peut défendre, pour tenir ferme dans l’endroit où l’on est mieux fortifié : Adhibere quamdam in dicendo speciem atque pompam, et pugnœ similem fugam ; consistere iero in meo prœsidio, sic ut non fugiendi, sed capiendi loci causa, cessisse ridear (De Orat. lib. II) ; enfin, de préférer l’attaque à la défense, ou bien la défense à l’attaque, selon que l’une ou l’autre promet plus d’avantage. Si in refellendo adversario firmior est oratio, quam in confirmandis nostris rebus, omnia in illum conferam tela ; sin nostra facilius probari quum illa redargui possunt, abducere animos a contraria defensione et ad nostram traducere (De Orat. lib. III.)

Et c’est cet art inventé, cultivé, élevé dans la Grèce à un si haut degré île gloire et de puissance, adopté, agrandi, et, à ce qu’il me semble, perfectionné chez les Romains, cet art qui faisait l’étude la plus assidue et la plus sérieuse des Périclès, des Démosthène, les plus sublimes entretiens des Crassus, des Antoine, des Cicéron et des Brutus ; c’est cet art que dans nos collèges nous croyons enseigner à des écoliers de douze ans.

Quand les rhéteurs se pressent d’initier leurs disciples dans les mystères de l’éloquence, ils témoignent qu’eux-mêmes ils n’en ont pas l’idée. La rhétorique est de toutes les parties de la littérature celle qui suppose le plus de connaissances et de lumières dans celui qui l’enseigne le plus de discernement et d’application dans celui qui l’apprend : Ceterœ enim artes seiiisæ per se tuentur singulœ ; bene dicere autem, quod est scienter et perite et ornate dicere, non habet defmihnn aliquam regionem cujus terminis septa tueatur. (De Orat. lib. IL) Et Quintilien, dont la doctrine est d’ailleurs si sage, n’a pas assez fidèlement suivi, dans sa méthode, les préceptes de Cicéron.

Non, rhéteurs, non, ce n’est pas dans un âge où la tête est vide, où la raison n’est point affermie en principes, où les éléments de nos pensées ne sont pas même rassemblés, où presque aucune de nos idées abstraites n’est distincte et complète ; où les procédés de l’entendement, du composé au simple, du simple au composé, ne sont encore, si j’ose le dire, que le tâtonnement de l’ignorance et de l’incertitude ; où l’on n’a guère que des notions vagues du juste, de l’honnête, de l’utile, et de leurs contraires, des droits de l’homme et de ses devoirs, de ce qui, dans les différentes constitutions de la société, est ou doit être libre ou proscrit, licite ou illicite, honoré comme utile, négligé comme indifférent, approuvé comme juste, réprimé ou puni comme dangereux ou funeste ; ce n’est pas dans cet âge qu’il faut exercer des enfants à discuter de grands objets de morale ou de politique. Pour obtenir des fruits précoces, on les abreuve d’une sève sans consistance et sans vertu, on les empêche d’acquérir les sucs et la saveur de la maturité. C’est de quoi se plaignait Pétrone ; et il attribuait à ce vice d’institution la ruine de l’éloquence. Cruda ad huc studia in forum propellunt ; et eloquentiam, qua uihil esse majus confitentur, pueris induunt adhuc nascentibus. Quod si paterentur laborum gradus fieri, ut studiosi juvenes lectione severa mitigarentur, ut sapientiœ prœceptis animos componerent, ut verba atroci stylo effoderent, ut quod vellent imitari diu audirent… Jam illa grandis oratio haberet majestatis suœ pondus.

Que Quintilien donne à ses disciples à deviner pourquoi les Lacédémoniens représentaient Vénus année, ou pourquoi l’on dépeint l’Amour sous la figure d’un enfant ; pourquoi on lui donne des ailes, des flèches, un flambeau ; avec un peu d’esprit et quelques légères connaissances, ils répondront passablement. Mais qu’il leur donne à examiner si l’homme de guerre acquiert plus de gloire que le jurisconsulte ; s’il est permis de briguer les charges ; si une loi est digne d’éloge ou de censure ; en quoi deux hommes illustres se ressemblent, et en quoi ils diffèrent ; et lequel des deux est supérieur à l’autre en génie ou en vertu ; comment Quintilien veut-il que des questions qui n’étaient pas au-dessous de Scévola, de Cicéron et de Plutarque, soient accessibles à un entant ?

Qu’on lui raconte une aventure qui l’intéresse, et qu’on l’oblige à la retracer, cet exercice peut lui être utile ; mais les grands procédés de l’éloquence, la délibération, la contestation, l’amplification des faits et des moyens, ce qui demande toute la force d’une raison mûre et solide, toutes les ressources d’un esprit cultivé, profondément instruit, peut-on le proposer à l’impéritie d’un écolier ? Si on lui suggère ses raisonnements, ses définitions, ses preuves, ses figures et ses mouvements oratoires, il répétera en balbutiant ce qu’il en aura retenu : et si on le livre à lui-même, il flottera au gré d’une imagination sans idées, ne produira que des fantômes, ou ne dira que des inepties. Quintilien approuve ces deux méthodes, Rollin les admet d’après lui ; plein de respect pour l’un et pour l’autre, j’oserai cependant ne pas être de leur avis, car, si la meilleure leçon d’éloquence est, comme disait Socrate, de ne parler que de ce qu’on sait bien, la plus dangereuse habitude est de parler de ce qu’on ne sait pas ou de ce qu’on sait mal ; et cette institution, qui a mis l’art de parler éloquemment avant celui de penser juste, et qui nous t’ait abonder en paroles, dans un âge où nous sommes si dépourvus d’idées, peut être l’une des causes qui ont peuplé le monde de raisonneurs à tête vide et de harangueurs importuns.

A quoi donc employer cet âge où l’étude de la rhétorique et les exercices de l’éloquence seraient prématurés ? Quintilien l’a dit, sans avoir dessein de le dire, lorsqu’il a comparé ses disciples aux petits des oiseaux : l’école est comme un nid, où il faut les nourrir, et leur laisser croître les ailes.

Je distinguerai donc trois temps pour les disciples de la rhétorique : le premier, où l’on ne fera guère que leur former l’entendement, et leur remplir l’esprit de ces idées élémentaires que je regarde comme des sources qui grossiront un jour le grand fleuve de l’éloquence ; le second, où l’on commencera d’exercer leur talent par de légères tentatives, mais en suivant une méthode dont les anciens nous ont donné l’exemple, et dont je propose l’essai ; le troisième, enfin, où, dans l’art oratoire, on leur fera concevoir le plan d’un édifice régulier, dont les parties se correspondent et réunissent dans leur ensemble la grandeur, l’élégance et la solidité.

Après l’étude des langues savantes, et singulièrement de sa propre langue ; après l’habitude formée de la parler correctement et purement, avec clarté, facilité, noblesse, la première des facultés à développer et à fortifier dans un enfant, c’est la raison. Nec vero sine philosophorum disciplina genus et speciem eu jusque rei cernere, neque eam definiendo explicare, nec tribuere in partes possum us ; nec judicare quo vera, quœ falsa sint, neque cernere conséquent ia, repugnantia videre, ambigua distinguere (Orat.). C’est donc à la philosophie à commencer l’ouvrage de l’éloquence ; et cette méthode est visiblement indiquée dans la rhétorique d’Aristote : car sa manière de former l’orateur est de lui apprendre, avant toutes choses, l’art de bien raisonner et de bien définir, c’est-à-dire de lui apprendre à dessiner avant de peindre.

Je ne veux, pas qu’on l’accoutume aux arguties de l’école, mais qu’on lui apprenne à manier le raisonnement avec force et même avec dextérité, et qu’il en connaisse les règles, pour en mieux discerner les vices. Un esprit naturellement juste peut aller droit, sans le secours des règles, dans les sentiers battus de la raison, je le sais bien : mais toutes les routes n’en sont pas également frayées : il en est d’épineuses, d’obliques, d’incertaines ; il est mille détours et mille défilés dans lesquels peut nous engager un adversaire adroit, un habile sophiste ; et quand pour soi-même on n’aurait pas besoin du fil du labyrinthe, il serait encore nécessaire pour ramener l’opinion des autres, lorsqu’elle se laisse égarer.

La dialectique est, si j’ose le dire, le squelette de l’éloquence ; et c’est avec ce mécanisme, ces articulations, ces leviers, ces ressorts, qu’il faut d’abord qu’un esprit jeune et vigoureux s’exerce et se familiarise. Viendra le temps où il apprendra, comme le peintre, à revêtir ces ossements des formes les plus régulières d’un corps vivant et animé ; et ce sera l’ouvrage de l’amplification, ce grand talent de l’orateur, dont on a fait le jeu de notre enfance.

Mais à cette première organisation du talent oratoire il faudra bientôt joindre une nourriture qui commence à donnera la raison de la force et de la couleur. Les bons livres en sont la source, et ce moyen est assez connu : mais ce qui ne l’est pas de même, c’est le fruit que l’on peut tirer de ces lectures amusantes que l’on ferait à haute voix, et qui, bien dirigées, seraient pour les élèves comme les promenades du botaniste avec les siens, lorsqu’en parcourant les campagnes il leur fait distinguer et connaître les plantes dont ils doivent un jour savoir appliquer les vertus.

A mesure donc que l’histoire, la poésie, la philosophie morale, et cette fleur de littérature qui forme l’éducation de tous les esprits cultivés, donnerait lieu d’analyser ces idées élémentaires qui doivent former insensiblement le magasin de l’orateur, on ferait aux jeunes élèves un objet d’émulation de les décomposer, de les développer : et ces études philosophiques seraient comme le vestibule du sanctuaire de l’éloquence.

Quoi, dira-t-on, des analyses métaphysiques à des enfants ! Pourquoi non, si ces analyses n’ont rien de trop subtil, et ne font que leur expliquer, avec plus de précision, les mots qui sont à leur usage ?

Je suis loin de vouloir fatiguer leur entendement de ces spéculations stériles où l’esprit de l’homme se perd dans le vague de ses pensées, et, après avoir parcouru un vide immense, retombe dans le doute, fatigué de ses vains efforts. La philosophie cherche la vérité dans l’essence des choses ; l’histoire, dans les faits ; la poésie demande un merveilleux vraisemblable ou un naturel rare, curieux et piquant : l’éloquence ne veut qu’une vraisemblance commune ; elle rejette les paradoxes, et tire sa force des mœurs et de l’opinion générale : ln dicendo autem vitium vel maximum est, a vulgavi genere ovationis atque a consuetudine communis sensus abhorrere. (De Orat. lib. I.) Ce n’est pas que ses idées et ses expressions ne soient souvent très-élevées ; mais ses hauteurs sont accessibles, ses hardiesses n’ont rien d’étrange, sa route n’a rien d’escarpé ; et ce quelle dit de sublime ou d’inouï, n’est étonnant que par la lumière imprévue et soudaine qu’elle jette dans les esprits. Ainsi le comble de l’éloquence est de dire ce que personne n’avait pensé avant que de l’entendre. et ce que tout le monde pense après l’avoir entendu.

Il ne s’agit donc que de se tenir (si je puis m’exprimer ainsi) dans la moyenne région des idées abstraites, de s’attacher, à celles qui appartiennent à l’éloquence, et d’éviter ces questions frivoles, singulières et sophistiques, qui ne font qu’altérer dans les enfants la bonne foi du sens intime, rendre l’esprit pointilleux et faux, et tout au plus, accoutumer leur langue à une brillante loquacité. Malim equidem indisertam prudentiamquam stultitiam loquacem. (De Orat. 1. III.)

Alors, que peut avoir de si effrayant pour eux la métaphysique de l’éloquence ? Et, par exemple, quoi de plus clair, de plus sensible, de plus facile à concevoir, que le développement de l’idée de la vertu, tel que Cicéron nous le donne, lorsqu’ils liront qu’elle est à la fois prudence, justice, force et tempérance ; que la prudence est le discernement des choses, bonnes, mauvaises, indifférentes ; que la justice est l’état habituel d’une âme attentive et fidèle à rendre à chacun ce qui lui est dû sans préjudice du bien public ; que la force consiste à braver les périls et à supporter les travaux : qu’elle est composée de grandeur d’âme, de confiance, de patience et de persévérance ; que le propre de la grandeur d’âme est de former de généreux desseins, et d’y porter une résolution qui leur donne encore plus de lustre ; que le caractère de la confiance est de compter sur soi, dans de louables entreprises, et de mettre en ses propres forces une espérance ferme, d’en vaincre les obstacles et d’en surmonter les dangers ; que la patience s’exerce à souffrir volontairement et longtemps, pour remplir des devoirs pénibles ; que la persévérance est une stabilité perpétuelle dans des résolutions mûrement réfléchies, et qu’on n’a prise qu’après avoir tout prévu et tout consulté ; que la tempérance est la domination d’une raison sévère sur tous les mouvements de laine et sur tous ses penchants impétueux et déréglés ; que ses espèces sont la continence, la clémence et la modestie que, sous le frein de la continence, la fougue des désirs est réprimée par la raison ; que la clémence adoucit les transports d’une colère aveugle ou d’un âpre ressentiment : que la modestie enfin répand une pudeur honnête dans toute la conduite d’un homme de bien, et ajoute un nouvel éclat à la dignité des actions louables ?

Ainsi, après avoir commencé par définir en dialecticien, le jeune homme apprendra à définir en orateur ; et peu à peu se rassemblera dans son entendement cette foule d’êtres intellectuels qui environnent l’éloquence, et qui, classés avec méthode, doivent un jour pouvoir se succéder rapidement et sans concision dans la pensée de l’orateur.

Ce sera surtout dans les faits que lui présentera l’histoire que l’élève retrouvera sa métaphysique en exemple et sa morale en action, mais modifiée par les circonstances, qui, quelquefois, changent l’objet, au point de rendre digne de louange ce qui est en soi digne de blâme et de rendre digne de blâme ce qui de sa nature est digne de louange. Ici la tâche que le rhéteur imposera à son disciple sera de démêler, dans le caractère de l’action, ce qui la rend problématique, ou ce qui la distingue et l’excepte de la loi générale et de l’ordre commun.

De ces études on verra se former, non pas un système de philosophie subtile et transcendante, mais un cours de philosophie naturelle et sensible, accommodée à la vie et aux mœurs ; ce qui fut toujours, dit Cicéron, le partage de l’éloquence : Quod semper oratoris fuit. Et sans prétendre, comme lui, que l’orateur, pour être accompli, doive être en état de parler de tout avec connaissance de cause, et autant d’abondance que de variété, au moins dirai-je qu’en laissant à la philosophie ses subtilités et ses profondeurs, l’éloquence doit être prémunie de toutes les idées morales qui caractérisent les hommes et distinguent leurs actions. Oratori quœ sunt in hominum vita (quandoquidem in ea versatur orator atque ea est ei subjecta matevies), omnia quœsita, audita, lecta. disputata, tractata, agitata esse debent. (De Orat. 1. III.)

Mais il est temps que l’éloquence elle-même reçoive ses disciples des mains de la philosophie ; et je propose pour eux encore un exercice qui convient à leur âge, et dont l’exemple de Crassus et l’autorité de Cicéron garantissent l’utilité.

« Pour me former à l’éloquence (dit Crassus dans le dialogue de l’Orateur), j’avais d’abord adopté la méthode des exercices de Carbon. Je répétais de souvenir, je commentais, j’amplifiais quelque morceau de poésie ou d’éloquence, que je venais de lire en notre langue. Mais je m’aperçus que cette méthode était mauvaise, en ce que mon auteur s’étant saisi d’abord, pour rendre sa pensée, des termes les plus convenables, les plus forts, les plus élégants, si je me servais de ces mots, je ne faisais rien de moi-même ; si j’en employais d’autres, je faisais plus mal. Je préférai d’expliquer de mémoire les oraisons des plus célèbres orateurs grecs ; et alors j’eus le choix de tous les termes de ma langue, pour exprimer en liberté les pensées de mon auteur. »

Voilà, je crois, le genre d’exercice le plus propre à former les disciples de l’éloquence ; et c’est celui que je substituerais à ces compositions futiles dont on fatigue les enfants.

Cet exercice commencerait, dans l’école assemblée, par la lecture, à haute voix, d’un morceau pris d’un historien, d’un orateur, ou d’un poète : car on sait bien que l’éloquence est répandue dans toute la sphère de la littérature, vagam et liberam et late patentem, mais dans tel climat plus brûlante, dans tel autre plus tempérée : et qu’en passant sur différents sujets, comme par différentes plumes, elle change de caractère, de mouvement et de couleur. Nam quum est oratio mollis, et tenera, et ita flexibilis ut sequatur quocumque torqueas : tumet natum variæ, et voluntates. multum inter se distantia effecerunt genera dicendi (Orat.). Ainsi tous les exemples en seraient variés, et tantôt la raison y dominerait, tantôt le sentiment, ou quelque passion violente. Dans les uns, la justesse, la précision, l’énergie ; dans les autres, le coloris, la hardiesse des pensées, la vivacité des images ; dans les autres. Enfin, le ton, le style propre aux mouvements passionnés, se présenteraient pour modèles : et après la lecture, qui serait sobrement accompagnée de réflexions, on laisserait chacun exercer sa mémoire, son esprit, son talent, à reproduire dans une autre langue ce qu’il en aurait retenu.

Le jeune élève ne serait, dans ce travail, ni absolument livré à lui-même, ni absolument privé du plaisir delà production : il aurait, comme en traduisant, le mérite et l’attrait de l’invention du style, et de plus le mérite, encore plus attrayant, de l’invention des idées, pour suppléer à ses oublis. J’y crois voir surtout l’avantage de lui faire donner toute son attention aux figures, aux mouvements, aux tours du style de l’écrivain qu’on lui aurait donné pour modèle : et combien plus vive et plus profonde serait l’impression de l’exemple, lorsqu’au moment de la correction on lui ferait apercevoir qu’il aurait mal saisi le caractère de son auteur, mal répondu, je le suppose, à l’énergie de Tacite, à la précision de Salluste, à l’élocution pleine, harmonieuse et oratoire de Tite-Live !

C’est en l’exerçant à travailler ainsi d’après de grands modèles sur des sujets intéressants, qu’on lui élèverait l’esprit, l’âme et le style, et qu’on lui donnerait cet ardent amour de son art, sans lequel dans la vie, et singulièrement dans la carrière de l’éloquence, on ne fait rien de grand. Studium, et ardorem quemdam amo ne, sine quo, quum invita nihil quidquam egregium, tum certe hoc quod tu expetis, nemo unquam assequetur. (De Orat. I. I.)

Dans ces premières études de l’éloquence, Pétrone, le grand ennemi de la déclamation, voulait qu’on eut nourri de la lecture des poètes, et surtout de celle d’Homère :

Det primot tersibus annos,
Mœoniumque bibat felici pectore fontem.

Théophraste reconnaissait que la lecture des poètes était infiniment utile aux orateurs ; Longin la recommande à ceux qui veulent s’élever au ton de la haute éloquence. Quintilien pense comme eux : « C’est dans les poëtes, dit-il, qu’on doit chercher le feu des pensées, le sublime de l’expression, la force et la vérité des sentiments, la justesse et la bienséance des caractères. »

Il ne laisse pas d’y avoir quelques précautions à prendre, pour empêcher que les jeunes gens ne confondent l’éloquence du poète avec celle de l’orateur ; et le maître aurait attention de leur faire bien distinguer dans les tours, les ligures et les images du style poétique, ce qui excède les hardiesses qui sont permises au langage oratoire. Mais la distance de l’un à l’autre n’est pas aussi grande qu’on l’imagine : Est finitimus oratori poeta, numeris ad strictior paulo, verborum autem licentia liberior, multis vero ornandi generibus socius ac pene par. (De Orat. 1. I) Aussi le Sophocle latin, Pacuvius, était-il la lecture la plus habituelle de Crassus et de Cicéron ; et je suis bien persuadé que de tous les modèles, celui que Massillon avait le plus étudié, c’était Racine.

J’oserai cependant n’être pas de l’avis de Cicéron lorsqu’il assure que la sphère de l’orateur est aussi étendue que celle du poète : In hoc certe prope idem, nullis ut terminis circumscribat aut definiat jus suum. (De Orat. 1. I.) Et dans le choix des sujets qu’on propose, ou des exemples qu’on présente aux disciples de l’éloquence, on doit se souvenir que tout ce qui convient à un art dont le but n’est que de séduire et de plaire, ne convient pas à un art dont la lin est d’instruire et de persuader. Ainsi les écarts, les épisodes, les détails de pur agrément, qui sont permis à la poésie, ne le sont pas à l’éloquence. Dans celle-ci rien de superflu, tout doit tendre à la persuasion : plaire, émouvoir, n’en sont que les moyens. En deux mots, le luxe qui n’est que luxe est interdit à l’éloquence ; l’agréable, y doit être utile : les ornements de son édifice en doivent être les appuis.

Quant à l’étendue de leur domaine, celui de la poésie embrasse, non-seulement dans la nature, mais au-delà, dans les possibles, dans les espaces du merveilleux, tous les sujets, réels ou fantastiques, dont la pinture peut nous plaire : la vérité connue, la feinte, le mensonge, tout est de son ressort. L’éloquence, au contraire, n’a pour objet que ce qui intéresse sérieusement les hommes, le juste, l’honnête, l’utile, et le vrai dans ces trois rapports, mais le vrai qui n’est pas connu ou qui n’est pas assez senti ; sans quoi l’éloquence serait sans objet et n’aurait plus aucune force Elle aurait beau couler, comme un fleuve rapide, dans un vaste et libre, elle paraîtrait calme et semblable à Une eau dormante. C’est aux écueils qu’elle rencontre, qu’elle heurte et qu’elle franchit, c’est au détroit où ses flots se resserrent et redoublent de force et d’impétuosité, c’est là qu’elle se fait connaître et perd le nom d’élocution pour prendre celui d’éloquence.

Celsus avait donc quelque raison de dire que l’éloquence ne s’exerçait que sur des choses contestées ; mais la résistance est encore plus souvent dans la volonté que dans l’entendement, et c’est la plus difficile à vaincre.

La poésie n’a que la vraisemblance à se donner, et que l’illusion à répandre ; l’histoire n’a communément que l’ignorance à éclairer, la philosophie a de plus l’erreur et le préjugé à combattre ; l’éloquence a non-seulement l’opinion, mais les affections, les passions à subjuguer, à dominer : ce sont là ses triomphes : et cette différence fera seule sentir aux jeunes gens pourquoi le caractère delà poésie est une séduction perpétuelle ; celui de l’histoire, une sincérité noble et câline ; celui de la philosophie, une discussion sagement animée ; celui de l’éloquence, une action pleine de chaleur, et plus ou moins véhémente, selon la force des obstacles que son sujet lui donne à renverser. De ces obstacles le moindre, c’est le doute ; et avec tout le charme du langage, celui qui, n’ayant aucune résistance d’opinion, d’inclination, de doute à vaincre dans son auditoire, ne ferait que lui exposer des vérités connues, serait un beau parleur, et, si l’on veut, un homme disert, mais non pas un homme éloquent. C’est donc toujours un objet sérieux, intéressant, problématique, et relatif à l’un de ces trois points, le juste, l’honnête et l’utile, qu’il faut choisir, même dans les poètes, pour y exercer les enfants.

Enfin, ce qui me semble décider en faveur de cette espèce de leçons que je propose pour la seconde classe, c’est qu’en devenant tous les jours un peu plus difficiles et un peu plus savantes, elles amènent les disciples à ce troisième degré d’études, où ils auront à saisir d’un coup d’œil l’ordonnance et la contexture de la harangue et du plaidoyer.

Et sans cette méthode, comment leur faire en même temps observer l’ordre, l’enchaînement, l’accord et la diversité des parties dont cet ensemble est composé ? Une simple lecture ne les captive point, et ne laisse presque jamais dans de jeunes esprits que de légères traces ; la traduction est pénible et lente, et l’attention y est absorbée par les détails de l’expression : le travail d’apprendre par cœur est mécanique, dès qu’il est commandé, et se réduit à retenir des mots ; l’extrait n’excite aucune ardeur, aucune émulation dans l’âme ; enfin la composition en grand est insensée avant l’étude îles modèles. Quel moyen reste-t-il pour en graver l’empreinte dans l’esprit des élèves, que la méthode de Crassus, une lecture à haute voix, et, après la lecture, une rédaction, une traduction de mémoire ?

Ici l’on n’aura point à craindre l’inapplication des élèves : émus jusqu’à l’enthousiasme par cette lecture enivrante, pleins des beautés qu’ils auront admirées dans les mouvements, les pensées, le langage de l’orateur : en se frappant de ses raisons, ils auront été encore plus saisis des passions qui l’animaient : fatigués de cette foule d’idées et de sentiments qu’il leur aura transmis, ils brûleront de les répandre ; et s’ils ont en eux quelque germe d’éloquence naturelle, on verra ces germes éclore à la chaleur vive et profonde dont il les aura pénétrés.

Je ne sais si ce grand exemple de Crassus me fait illusion ; mais je crois voir le jeune élève sortir de cette école avec une force d’appréhension, une vigueur de jugement, une habitude à saisir l’ensemble d’un sujet ou l’état d’une cause, son point de vue favorable, ses vrais moyens, et en même temps son côté faible et périlleux, une promptitude à s’affecter des passions dont elle est susceptible ; une facilité à changer de ton, de mouvements et de langage ; une impétuosité dans l’attaque, une adresse dans la défense, une souplesse et une agilité à parer tour à tour et à porter des coups rapides ; enfin une richesse, une abondance d’élocution que nul autre genre d’étude et d’exercice ne peut donner.

Cependant, comme, après avoir exercé longtemps les jeunes peintres à dessiner d’après de grands modèles, on leur permet de composer, on pourrait de même permettre aux élèves de l’éloquence de s’essayer en liberté, lorsqu’ils auraient acquis des forces. Ce serait, même dans les deux classes, une récompense honorable que l’on proposerait à leur émulation.

Mais je persiste à demander : 1° que le sujet soit pris d’un écrivain du premier ordre, afin d’avoir plus sûrement à leur donner pour correctif, après la composition, le meilleur modèle possible ; 2° que ce soit une question douteuse et sujette à discussion, soit d’une partie avec l’autre, soit de l’orateur avec lui-même : car ce qui serait évident et incontestable ne donnerait plus lieu ni à la preuve ni à la réfutation, le vrai combat de l’orateur : l’élève doit savoir qu’il a toujours un adversaire dans l’opinion opposée à la sienne ; et quand cet adversaire est muet, c’est à lui de prendre sa place, et de parler contre lui-même avec autant de force et de chaleur que ferait un homme éloquent ; 3° que pour ces essais on préfère les causes dont le principe est contesté, non-seulement parce qu’elles donnent plus d’espace et d’essor à de jeunes esprits, mais parce qu’elles prêtent au développement de ces idées élémentaires que l’ élève a déjà reçues, et qu’elles sont les seules où il soit en état de faire quelques pas sans être mené par la main :car d’examiner, comme on le fait dans une cause particulière, si une chose est telle ou telle ; ou si le fait dont il s’agit est arrivé de telle ou de telle façon, par malice, par imprudence, involontairement ou par nécessité ; si l’accusé a fait ce qu’on lui impute, et s’il l’a fait selon la loi, hors de la loi, contre la loi, seul, de son propre mouvement, ou par l’impulsion d’un autre, etc. ; tout cela tient à des circonstances dont il est impossible que les écoliers soient instruits.

Toutefois, en donnant la préférence aux causes générales, non-seulement comme plus simples, mais comme plus propres à faire connaître les grandes régions de l’éloquence1, et comme un moyen d’accoutumer l’esprit à voir les conséquences dans leur principe2, je ne laisserai pas d’observer qu’un grand nombre des plus belles causes sont des causes particulières, dont le principe est reconnu ; et c’est pour celles-ci que la méthode des rhéteurs serait nécessaire aux élèves.

Ces rhéteurs avaient pris la peine de classer toutes les causes oratoires, et d’assigner à chaque espèce les moyens qui lui convenaient : c’est ce qu’on appelait loca : arsenal oratoire, où il faut avouer que les armes étaient rangées avec beaucoup d’ordre et de soin.

Cette méthode avait l’avantage de tracer des routes, d’y poser des signaux, d’avertir l’orateur de celle qu’il aurait à suivre ; Cicéron lui-même en convient : Habet enim quœdam ad commonendum oratorem. Mais l’élève qui, après les premières études, aurait besoin d’aller chercher dans ces lieux oratoires les moyens propres à sa cause, serait un esprit lent, timide et sans essor : Quod etiamsi ad instituendos adolescentulos magis aptumest, ut, simul ac posita sit causa habeant, quo se referant, unde statim expedita possint argumenta depromere : tamen et tardi ingenii est rivulos consectari, fontem rerum non videre. (De Orat. 1. II.)

« Qu’on me donne, disait Antoine dans ce même dialogue, un jeune homme qui ait bien fait ses études ; si, avec un peu d’usage de l’art oratoire, il a dans le génie quelque vigueur, je le porterai en un lieu où il trouvera, non pas un filet d’eau enfermée et captive dans des canaux étroits, mais un fleuve entier qui s’élance impétueusement de sa source. » Si sit is qui, et doctrina liberaliter mihi institutus, et aliquo jam imbutus usu, et satis acri ingenio esse videatur ; illuc eum rapiam, ubi non seclusa aliqua aquula teneatur, sed unde universum flumen erumpat. (De Orat. 1. II.)

Quelle était donc cette source abondante auprès de laquelle tous les lieux communs des rhéteurs ne lui semblaient que des filets d’eau ? C’était la cause elle-même ; et sa méthode, à lui, consistait à la méditer profondément, à bien savoir quelle en était la nature, quæ nunquam latet, disait-il, et à tirer de cette connaissance ses procédés et ses moyens.

La pratique de l’orateur que je viens de citer, pour s’instruire à fond d’une affaire, était d’engager sa partie à plaider sa cause elle-même devant lui, sans témoin, afin qu’elle eût plus d’assurance, et de plaider contre elles afin de l’obliger à mettre au jour tous ses moyens. Après avoir renvoyé mon client, je faisais, dit-il, à moi seul, trois personnages différents, le mien, celui de mon adversaire, et celui de nos juges : ainsi je plaidais les deux causes et le mieux qu’il m’était possible ; après cela, je prononçais avec la plus rigoureuse équité. » Voilà une grande leçon et en même temps un moyen assez simple de rendre les causes particulières accessibles aux jeunes gens ; car si le rhéteur veut se mettre à la place de la partie, et se laisser interroger, l’élève fera de son côté le personnage de l’avocat ; et la justesse, la sagacité, la promptitude de son discernement percera dans cet exercice, par le soin qu’on lui verra prendre de démêler, de dénouer les difficultés véritables, par l’attention qu’il donnera aux points essentiels de la cause, parle choix qu’il fera des moyens décisifs ; car rien ne distingue plus sûrement une bonne et une mauvaise tête, qu’une curiosité judicieuse qui va au but, et une curiosité vague qui se dissipe et s’égare en chemin.

Il ne faut pas oublier cependant que l’exercice apprend à voir aux jeunes orateurs, comme il apprend à voir aux jeunes peintres, et qu’on prend quelquefois pour manque d’intelligence et d’aptitude ce qui n’est que légèreté, dissipation, distraction. L’avocat, parce qu’il est instruit, voit d’un coup d’œil, parmi les circonstances et les moyens qu’on lui expose, ce qui lui est bon et ce qui lui manque ; ses recherches sont éclairées : celles de l’écolier peuvent être d’abord inquiètes et indécises ; il faut donc se donner la peine de lui apprendre à examiner, à développer une cause, à la voir sous toutes ses faces, à prévenir dans tous les points ce qu’on pourra lui opposer, et à se tenir préparé pour l’attaque et pour la défense. Or, c’est ce qu’on n’a jamais fait.

Le premier tort des rhéteurs a été, comme je l’ai dit, de croire enseigner l’art de l’éloquence à des enfants ; et pour cela ils l’ont réduit en miettes : Qui omnes tenuissimas particulas.… ut nutrices infantibus pueris, in eos inserant (De Orat. lib. XXI) : et, au contraire, le moyen de simplifier l’art, de le faciliter, aurait été de l’enseigner en masses : un petit nombre de grands principes, appuyés sur de grands exemples, aurait suffi, et n’aurait ni troublé ni fatigué de jeunes têtes.

La même erreur a fait assujettir à des règles minutieuses et à des méthodes serviles ce qu’il y a de plus capricieux, de plus impérieux au monde, l’occasion et la nécessité. La rhétorique, ainsi que la tactique, ne peut rouler que sur des hypothèses : dans l’un et l’autre genre de combat il y a deux grands ordonnateurs, le jugement et le génie ; mais ils sont tous les deux soumis à des hasards qui déconcertent toutes les méthodes et font fléchir toutes les règles.

Il fallait donc simplifier l’art le plus qu’il eut été possible, ne pas ériger en principe ce qui n’est juste et vrai que sous certains rapports, n’enseigner que le difficile, ne prescrire que l’indispensable, en un mot, laisser au talent, comme les lois doivent laisser à l’homme, autant de sa liberté naturelle qu’il en peut avoir sans danger. Les règles prescrites par les rhéteurs sont presque toutes de bons conseils et de mauvais préceptes.

Tout se réduit, dans l’art oratoire, à instruire, à plaire, à émouvoir : encore, des trois, un seul doit-il paraître en évidence ; et lors même que l’orateur emploie tous les moyens de se concilier le juge ou l’auditeur, de le flatter, de le fléchir, de l’irriter, ou de l’apaiser, le comble de l’art serait encore de ne sembler occupé qu’à l’instruire. Una ex tribus liis rebus, res prœ nobis est ferenda, ut nihil aliud, nisi docere, velle videamur. Reliquœ duce, sicut sanguis in corporibus, sic illœ in perpetuis orationibus fusœ esse debebunt. Cette règle en renferme mille ; et si on l’a bien saisie, ni les lieux oratoires, ni les figures, ni les ornements, ni aucune des formules de rhétorique, ne s’introduiront qu’à propos et comme sans étude et sans dessein dans l’éloquence. Je sais que les figures en sont l’âme et la vie ; et il n’en est aucune qui, naturellement employée et mise à sa place, ne donne de la grâce ou de la force à l’élocution. Mais il faut que l’élève apprenne à les connaître, et non pas à les employer. Celles qui, dans la chaleur de la composition, ne se présentent pas d’elles-mêmes, décèleraient trop l’artifice ; la nature les a inventées, la nature doit les placer.

A l’égard de l’économie et de l’ordonnance de l’ouvrage oratoire, on le divisera, si l’on veut, en six, en cinq, ou en trois parties. Mais, quoiqu’on puisse donner pour modèle un discours dans lequel ces parties, distribuées selon l’usage, tendent au but commun de la persuasion : l’exorde, par sa modestie et sa douceur insinuante ; l’exposition, par la clarté d’une division régulière et complète ; la narration, par son adresse et son air d’ingénuité ; la preuve, par sa solidité, sa vigueur, et sa rapidité pressante ; la réfutation, par la dextérité des tours, la force des répliques et la chaleur des mouvements ; la confirmation, par un accroissement de force et d’énergie ; la conclusion, par cet éclat qui part des moyens rassemblés ; la péroraison, par des mouvements d’indignation et de douleur, quand la cause en est susceptible, ou par la séduction d’un pathétique doux et pénétrant sans violence, quand la cause ne donne lieu qu’à la commisération ; le rhéteur ne laissera pas d’avertir son disciple que c’est au sujet à prescrire l’économie du discours, à décider du nombre, de la distribution, du caractère de ses parties, et que non-seulement sous différentes formes un discours peut être éloquent, mais que, pour l’être autant qu’il est possible il ne doit jamais affecter que la forme qui lui convient.

Savoir de quoi, dans quel dessein, à qui ou devant qui l’on parle, et, dans tous ces rapports, dire ce qui convient, et le dire comme il convient, c’est l’abrégé de l’art oratoire. Ainsi l’importante leçon, la seule même dont l’élève aurait besoin, si elle était bien développée, serait de lui apprendre à viser à son but, à se demander à lui-même quel est l’effet qu’il veut produire : s’il lui suffit d’instruire, ou s’il veut émouvoir ; s’il est en état de convaincre, ou s’il aura besoin d’intéresser et de fléchir ; il se propose d’exciter l’admiration ou l’indulgence, l’indignation ou la pitié. Alors il sentira si son exorde doit être véhément ou timide ; si son exposition ou sa narration exige la simplicité, la modestie, ou la magnificence ; si dans la preuve il lui faut insister sur le principe ou sur les conséquences ; si dans la réfutation il doit agir de viré force, ou ruiner insensiblement les moyens de son adversaire, employer l’artifice de l’insinuation, ou le tranchant du syllogisme, ou les entraves du dilemme, ou le piège de l’induction ; si le caractère de sa péroraison doit être la véhémence et l’énergie, ou la douceur de la séduction, un pathétique violent et brûlant, ou cette sensibilité modérée qui fait couler de douces larmes, ou cette douleur déchirante qui pénètre dans tous les cœurs.

Enfin, la conclusion de ce long cours d’étude sera d’avertir les élèves les mieux instruits, que ce n’est encore rien que ce qu’ils ont appris : car sans compter, pour l’avocat, cette immense étude des lois ; sans compter, pour l’homme d’État, la connaissance de la chose publique, dans ses détails et dans tous ses rapports ; sans compter, pour l’orateur chrétien, la lecture et la méditation des livres sacrés, dont il doit être plein comme de sa propre substance ; leur grande étude à tous, l’étude de toute leur vie, sera celle des hommes qu’ils auront à persuader, à dominer par la parole ; et pour cette étude, la véritable, la seule école, c’est le monde : nulle spéculation ne peut y suppléer, nulle hypothèse n’y peut suffire. L’homme est un être si mobile, si changeant, si divers, qu’il est impossible d’enseigner quels seront les hommes de tel lieu, de tel temps, de telle conjoncture ; quel sera tel jour, à telle heure, l’esprit dominant de la nation, de la cité, des tribunaux, de l’auditoire. C’est là cependant ce que l’orateur doit savoir ; et il ne le saura bien que sur le lieu, sur le temps, en subodorant, comme Cicéron, les sentiments et les pensées, en mettant le doigt sur les cœurs. Sans cela l’éloquence est vague, et manque des deux propriétés qui en font toute la force, la convenance et l’à-propos.

Que les jeunes gens sachent donc que l’école n’a été pour eux qu’une lice obscure et paisible, dont les combats étaient des jeux ; et que maintenant il s’agit de se porter sur le champ de bataille. Educenda deinde dictio est ex hac domestica exercitatione et umbratili, medium in agmen, in pulverem, in clamorem, in castra, atque aciem forensem periclitandæ vires ingenii, et illa commentatio inclusa in veritatis lucem proferenda est. (De Orat. lib. I.)

Selon la méthode que je viens de tracer, d’après les plus grands maîtres de l’art, on voit que les études de la rhétorique ont trois degrés : que celles de la première classe sont communes à tous les hommes dont on veut former la raison, cultiver l’esprit, et polir le langage, et que jusque-là l’homme du monde et l’orateur ont besoin des mêmes leçons ; que celles de la seconde classe deviennent plus propres à l’éloquence, mais

conviennent également à l’orateur, au philosophe, à l’historien, et au poète ; enfin que les études de la troisième classe, où l’on enseigne expressément les procédés de l’éloquence, semblent ne convenir qu’aux jeunes gens qui se destinent ou à la chaire, ou au barreau, ou à quelque fonction publique qui demande un homme éloquent. Mais, comme pour développer le corps et lui donner plus de force et plus de souplesse, on exerçait les jeunes Romains au combat de la lutte, sans vouloir en faire des athlètes ; de même, si l’on veut m’en croire, on exercera l’esprit de la jeunesse destinée aux fonctions qui demandent le don de la parole, on l’exercera longtemps dans la lice du plaidoyer : car il n’est point de genre d’éloquence qui ne se réduise aux règles de la plaidoirie. Instruire, prouver, réfuter, émouvoir, et persuader, c’est, dans toutes les situations de la vie, l’art de dominer les esprits.

On peut me demander quel temps je veux que l’on donne à ces études. Le temps qu elles exigeront. Dans les beaux jours de l’éloquence, les anciens ne le comptaient pas, et le croyaient bien employé : aussi le sénateur, le consul, le censeur, l’homme de loi, l’homme d’État, s’y formaient-ils en même temps ; et chaque citoyen destiné aux fonctions publiques en sortait propre à les remplir. « C’est un beau rêve, me dira-t-on ; et s’il a quelque réalité, ce n’est plus nous qu’elle intéresse. Au milieu d’un peuple à la fois législateur et juge, devant qui l’on plaidait, non-seulement pour la fortune et la vie du citoyen, mais pour l’utilité, la gloire et le salut de la république ; dans un État où chacun aspirait à dominer par la parole, que des hommes, sans cesse en guerre dans la lice de l’éloquence, pour leurs amis ou pour eux-mêmes, et qui venaient y décider, comme des gladiateurs, de leur perte ou de leur salut, aient attaché à ce grand art tout l’intérêt de leur sûreté, de leur fortune et de leur gloire, rien de plus naturel : mais quel serait pour nous le fruit, l’emploi de ces longues études ? où serait la place de ces talents cultivés avec tant de soin ? Sommes-nous dans Rome ou dans Athènes ? et avons-nous une tribune où l’orateur, homme d’État, puisse parler en liberté ? »

Fasse le ciel qu’il s’en élève, et en grand nombre, de ces citoyens éloquents ! On demande où serait leur place ! Partout où la voix de la sagesse, de la vérité, de la vertu, de l’intérêt public, de l’amour, de l’humanité, a le droit de se faire entendre ; et sous ce règne, où ne l’a-t-elle pas ? L’éloquence n’a plus de tribune ! Mais la chaire en est une encore pour cette morale sublime, que rend plus pure encore et plus touchante la sainteté de ses motifs : mais les académies sont des tribunes où la palme à la main, on demande aujourd’hui, comme autrefois dans la place d’Athènes : qui veut parler pour le bien public ? Dans Athènes, ce n’était qu’au moment où la république était menacée, dans les jours de crise et de danger, que la voix du héraut se faisait entendre ; ici, dans le sein de la paix, et lorsque l’indolence de la sécurité, de la tranquillité publique, semblerait pouvoir refroidir l’intérêt général ; ici, tous les jours, et du centre et des extrémités du royaume, la voix s’élève, et dit aux orateurs : tel abus règne, tel préjugé domine ; pour le combattre et le détruire : qui veut parler ? Qui veut parler contre la servitude, contre la rigueur inutile de nos anciennes lois pénales, contre l’iniquité des peines infamantes ? Sur les moyens de conserver cette multitude innombrable d’enfants qui vont périr dans les asiles de l’indigence, ou sur les moyens de détruire ce vieux fléau de la mendicité, sans manquer au respect que l’on doit au malheur, qui veut parler ?

L’exemple des hautes vertus, des sublimes talents, des travaux héroïques, s’efface dans l’éloignement et ne jette plus qu’une pâle et froide lumière pour en ranimer l’émulation avec le souvenir, qui veut parler ? Le génie et l’ambition des souverains se tourne vers la solide gloire, vers celle qui ne coûtera ni larmes ni sang à leurs peuples, et qui sera le prix du bien qu’on aura fait ; les peuples eux-mêmes commencent à sentir qu’une politique funeste les a trompés, en les rendant jaloux et rivaux l’un de l’autre, et que la nature les avait faits pour être amis : qui veut parler pour applaudir à cette grande révolution, pour y encourager et les rois et les peuples ?

Un jeune prince (de Brunswick) se dévoue pour secourir des malheureux qui vont périr ; et à l’instant une voix chère à la nation s’élève et demande : Qui veut parler avec l’enthousiasme d’une poésie éloquente, pour rendre à la mémoire de ce héros de l’humanité l’hommage, les vœux, les regrets de la reconnaissance universelle ? Qu’il acquitte le genre humaine de ce devoir ; et la couronne d’or, qu’on refusait à Démosthène, l’attend et lui est assurée.

Qu’on ne dise donc plus que les grands objets manquent à l’éloquence ; mais bien plutôt que l’éloquence manque le plus souvent aux grands objets qui la demandent, qui l’appellent, qui l’invoquent de toutes parts. Son domaine aura ses limites : elle ne sera plus séditieuse et turbulente, elle ne sera plus délatrice et calomnieuse ; mais si elle n’a pas toute la liberté de l’éloquence républicaine, aussi n’en aura-t-elle pas la licence et les vices. Elle fera moins de bien peut-être ; mais elle ne fera que du bien, et fera de grands biens encore. Je ne parle point du barreau, où la justice et l’innocence auront toujours besoin de son organe ; mais partout où le bien moral et politique, l’utile, l’honnête et le juste sont mis en délibération, dans les conseils, dans les tribunaux, dans les députations, et dans les assemblées, elle aura lieu de se montrer ; elle aura lieu de parler aux peuples au nom du souverain, au souverain au nom des peuples, consolante et sensible en émanant du trône, respectueuse et sage en y portant les vœux, les gémissements des sujets. Elle ne fera point de révolution violente ; mais elle amènera des réformes utiles, des changements inespérés ; elle rendra du moins l’autorité plus douce, l’obéissance plus facile, le souverain plus cher encore, les peuples plus intéressants.

Mais il est pour elle un empire plus étendu et plus durable. Cet art précieux que les anciens ne possédaient pas, l’art de l’imprimerie, donne des ailes et cent voix à l’éloquence, comme à la renommée ; les livres sont pour elle des ministres rapides qui, d’une extrémité du monde à l’autre, vont porter la lumière et la persuasion ; et n’eût-elle que ces organes, de quel prix ne seraient pas encore le talent, le génie et l’âme d’un homme vertueux et sage, à qui, pour rendre sa sagesse et sa vertu fécondes, le ciel aurait donné le don d’écrire éloquemment ! Un livre où les principes d’une saine philosophie, d’une politique morale, d’une sage législation, d’une administration salutaire, seront développés avec une éloquence lumineuse et sensible, sera lui seul pour le monde un bienfait qu’on ne saurait apprécier. La raison sans doute aurait droit de persuader par elle-même : mais combien de vérités utiles, froidement et négligemment énoncées dans des écrits judicieux, y seraient restées ensevelies si l’éloquence n’était venue les retirer comme du tombeau, et les rendre à la vie, en leur communiquant tout son charme et tout son pouvoir !

Pascal (1623-1662.)

Pensées sur l’éloquence et le style §

I.

Éloquence. — Il faut de l’agréable et du réel ; mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai.

II.

L’éloquence continue ennuie.

— Les princes et rois jouent quelquefois. Ils ne sont pas toujours sur leurs trônes ; ils s’y ennuient : la grandeur a besoin d’être quittée pour être sentie.

— La continuité dégoûte en tout. Le froid est agréable pour se chauffer.

III.

L’éloquence est une peinture de la pensée ; et ainsi ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau au lieu d’un portrait.

L’éloquence est un art de dire les choses de telle façon : 1° que ceux à qui l’on parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir ; 2° qu’ils s’y sentent intéressés, en sorte que l’amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu’on tâche d’établir entre l’esprit et le cœur de ceux à qui l’on parle d’un côté, et de l’autre les pensées et les expressions dont on se sert ; ce qui suppose qu’on aura bien étudié le cœur de l’homme pour en savoir tous les ressorts et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu’on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu’on donne à son discours, pour voir si l’un est fait pour l’autre et si l’on peut s’assurer que l’auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer, le plus qu’il est possible, dans le simple naturel ; ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n’est pas assez qu’une chose soit belle, il faut qu’elle soit propre au sujet ; qu’il n’y ait rien de trop, ni rien de manque.

V

Il faut, en tout dialogue et discours, qu’on puisse dire à ceux qui s’en offensent : De quoi vous plaignez-vous ?

VI.

Il y en a qui parlent bien, et qui n’écrivent pas bien. C’est que le lieu, l’assistance les échauffe et tire de leur esprit plus qu’ils n’y trouvent sans cette chaleur3.

VII.

— Ceux qui font les antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie.

Leur règle n’est pas de parler juste, mais de faire des figures justes.

VIII.

Il ne faut point détourner l’esprit ailleurs, sinon pour le délasser, mais dans le temps où cela est à proposer délasser quand il faut et non autrement ; car qui délasse hors de propos il lasse Et qui lasse hors de propos délasse ; car on quitte tout là : tant la malice de la concupiscence se plaît à faire tout le contraire de ce qu’on veut obtenir de nous sans nous donner du plaisir, qui est la monnaie pour laquelle nous donnons tout ce qu’on veut !

Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s’attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon et qui en voyant un livre croient trouver un homme sont tout surpris de trouver un auteur : Plus poetice quam humane locutus es. Ceux-là honorent bien la nature, qui lui apprennent qu’elle peut parler de tout, et même de théologie.

X.

Si la foudre tombait sur les lieux bas, etc., les poètes et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature manqueraient de preuves.

XI.

Masquer la nature, et la déguiser : point de roi, de pape, d’évêques ; mais auguste monarque, etc. Point de Paris ; capitale du royaume.

Il y a des lieux où il faut appeler Paris, Paris ; et d’autres où il le faut appeler capitale du royaume.

XII.

Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu’essayant de les corriger, on les trouve si propres qu’on gâterait le discours, il les faut laisser : c’en est la marque, et c’est là la part de l’envie qui est aveugle et qui ne sait pas que cette répétition n’est pas faute en cet endroit ; car il n’y a point de règle générale.

XIII.

Un même sens change selon les paroles qui l’expriment. Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner. Il en faut chercher des exemples...

XIV.

La dernière chose qu’on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu’il faut mettre la première.

XV.

Ceux qui sont accoutumés à juger par le sentiment ne comprennent rien aux choses de raisonnement ; car ils veulent d’abord pénétrer d’une vue et ne sont point accoutumés à chercher les principes. Et les autres, au contraire, qui sont accoutumés à raisonner par principes, ne comprennent rien aux choses de sentiment, y cherchant des principes et ne pouvant voir d’une vue.

XVI.

En sachant la passion dominante de chacun, on est sûr de lui plaire ; et néanmoins chacun a ses fantaisies contraires à son propre bien, dans l’idée même qu’il a du bien, et c’est une bizarrerie qui met hors de gamme.

XVII.

Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu’on entend, laquelle on ne savait pas qu’elle y fût, en sorte qu’on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir. Car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre, et ainsi ce bienfait nous le rend aimable ; outre que cette communauté d’intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l’aimer.

XVIII.

Ce n’est pas dans Montagne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois.

XIX.

Ce que Montagne a de bon ne peut être acquis que difficilement. Ce qu’il a de mauvais (j’entends hors les mœurs) eût pu être corrigé en un moment, si on l’eût averti qu’il faisait trop d’histoires et qu’il parlait trop de soi.

XX.

Parler de ceux qui ont traité de la connaissance de soi-même ; des divisions de Charron qui attristent et ennuient ; de la confusion de Montagne ; qu’il avait bien senti le défaut d’une droite méthode ; qu’il l’évitait en sautant de sujet en sujet ; qu’il cherchait le bon air.

Le sot projet qu’il a de se peindre ! Et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c’est un mal ordinaire ; mais d’en dire par dessein, c’est ce qui n’est pas supportable, et d’en dire de telles que celles-ci...

XXI.

Lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune qui fixe l’esprit des hommes, comme, par exemple, la lune à qui on attribue le changement des saisons, le progrès des maladies, etc. Car la maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir ; et il ne lui est pas si mauvais d’être dans l’erreur que dans cette curiosité inutile.

La manière d’écrire d’Épictète, de Montagne et de Salomon de Tultie4 est la plus d’usage, qui s’insinue le mieux, qui demeure plus dans la mémoire et qui se fait le plus citer, parce qu’elle est toute composée de pensées nées sur les entretiens ordinaires de la vie ; comme quand on parlera de la commune erreur qui est parmi les hommes que la lune est cause de tout, on ne manquera jamais de dire que Salomon de Tultie dit que lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose il est bon qu’il y ait une erreur commune, etc., qui est la pensée ci-dessus.

XXII.

Épigrammes de Martial. — L’homme aime la malignité ; mais ce n’est pas contre les malheureux, mais contre les heureux superbes ; on se trompe autrement.

— Il faut plaire à ceux qui ont les sentiments humains et tendres.

— Celle5 des deux borgnes ne vaut rien ; parce qu’elle ne les console pas, et ne fait que donner une pointe à la gloire de l’auteur. Tout ce qui n’est que pour l’auteur ne vaut rien. Ambitiosa recidet ornamenta.

XXIII.

Toutes les fausses beautés que nous blâmons en Cicéron ont des admirateurs, et en grand nombre.

XXIV.

Les mots diversement rangés font un divers sens ; et les sens diversement rangés font différents effets.

XXV.

Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume, c’est une même balle dont on joue l’un et l’autre : mais l’un la place mieux.

J’aimerais autant qu’on me dit que je me suis servi des mots anciens ; et comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours par une disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d’autres pensées par leur différente disposition.

XXVI.

Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent : Mon livre, mon commentaire, mon histoire, etc. Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue et toujours un « chez moi » à la bouche. Ils feraient mieux dédire : Notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc., vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur.

XXVII.

Les langues sont des chiffres où non les lettres sont changées en lettres, mais les mots en mots ; de sorte qu’une langue inconnue est déchiffrable.

XXVIII.

Il y a un certain modèle d’agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature faible ou forte, telle qu’elle est, et la chose qui nous plaît. Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée : soit maison, chanson, discours, vers, prose, femmes, oiseaux, rivières, arbres, chambres, habits, etc.

Tout ce qui n’est point fait sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le bon goût.

Et comme il y a un rapport parfait entre une chanson et une maison qui sont faites sur le bon modèle, parce qu’elles ressemblent à ce modèle unique, quoique chacune selon son genre, il y a de même un rapport parfait entre les choses faites sur le mauvais modèle. Ce n’est pas que le mauvais modèle soit unique, car il y en a une infinité. Mais chaque mauvais sonnet, par exemple, sur quelque faux modèle qu’il soit fait, ressemble parfaitement à une femme vêtue sur ce modèle.

Rien ne fait mieux entendre combien un faux sonnet est ridicule, que d’en considérer la nature et le modèle, et de s’imaginer ensuite une femme ou une maison faite sur ce modèle-là.

XXIX.

Comme on dit beauté poétique, on devrait aussi dire beauté géométrique et beauté médicinale. Cependant on ne le dit point : et la raison en est qu’on sait bien quel est l’objet de la géométrie et qu’il consiste en preuves, et quel est l’objet de la médecine, et qu’il consiste en la guérison ; maison ne sait pas en quoi consiste l’agrément qui est l’objet de la poésie. Ou ne sait ce que c’est que ce modèle naturel qu’il faut imiter ; et à faute de cette connaissance, on a inventé de certains termes bizarres, siècle d’or, merveille de nos jours, fatal, etc. ; et on appelle ce jargon beauté poétique.

Mais qui s’imaginera une femme sur ce modèle-là, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots, verra une jolie demoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes dont il rira, parce qu’on sait mieux en quoi consiste l’agrément d’une femme que l’agrément des vers. Mais ceux qui ne s’y connaissent pas l’admireraient en cet équipage ; et il y a bien des villages où on la prendrait pour la reine : et c’est pourquoi nous appelons les sonnets faits sur ce modèle-là, les reines de villages.

Je n’ai jamais jugé d’une même chose exactement de même. Je ne puis juger de mon ouvrage en le faisant : il faut que je fasse comme les peintres et que je m’en éloigne, mais non pas trop. De combien donc ? Devinez.

XXXI.

Ceux qui jugent d’un ouvrage par règle6 sont, à l’égard des autres, comme ceux qui ont une montre à l’égard des autres. L’un dit : Il y a deux heures que nous sommes ici ; l’autre dit : Il n’y a que trois quarts d’heure.

Je regarde ma montre : je dis à l’un : Vous vous ennuyez ; et à l’autre : Le temps ne vous dure guère ; car il y a une heure et demie : et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi, et que j’en juge par fantaisie ; ils ne savent pas que je juge par ma montre.

XXXII.

On ne passe point dans le monde pour se connaître en vers, si l’on n’a mis l’enseigne de poëte, de mathématicien, etc. Mais les gens universels ne veulent point d’enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poëte et celui de brodeur.

Les gens universels ne sont appelés ni poètes, ni géomètres, etc. ; mais ils sont tout cela et jugent de tous ceux-là. On ne les devine point. Ils parleront de ce qu’on parlait quand ils sont entrés. On ne s’aperçoit point en eux d’une qualité plutôt que d’une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage ; mais alors on s’en souvient ; car il est également de ce caractère qu’on ne dise point d’eux qu’ils parlent bien, lorsqu’il n’est pas question du langage, et qu’on dise d’eux qu’ils parlent bien, quand il en est question.

C’est donc une fausse louange qu’on donne à un homme, quand on dit de lui, lorsqu’il entre, qu’il est fort habile en poésie ; et c’est une mauvaise marque, quand on n’a pas recours à un homme, lorsqu’il s’agit de juger de quelques vers.

XXXIII.

Il faut qu’on n’en puisse dire7 ni il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, mais il est honnête homme.

Cette qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre, c’est mauvais signe : je voudrais qu’on ne s’aperçût d’aucune qualité que par la rencontre et l’occasion d’en user. Ne quid nimis, de peur qu’une qualité ne l’emporte et ne fasse baptiser. Qu’on ne songe point qu’il parle bien sinon quand il s’agit de bien parler ; mais qu’on y songe alors.

XXXIV.

— J’ai l’esprit plein d’inquiétudeJe suis plein d’inquiétude vaut mieux.

— Éloquence qui persuade par douceur, non par empire.

— Éteindre le flambeau de la sédition : trop luxuriant.

— L’inquiétude de son génie : trop de deux mots hardis.

XXXV.

Comminutum cor. St Paul. Voilà le caractère chrétien.

— Albe vous a nommé : je ne vous connais plus. Corneille8. — Voilà le caractère inhumain. Le caractère humain est le contraire.

XXXVI.

— Je hais également le bouffon et l’enflé. — On ne ferait son ami de l’un ni l’autre.

— On ne consulte que l’oreille parce qu’on manque de cœur.

— La règle est l’honnêteté.

Différence entre l’esprit géométrique et l’esprit de finesse §

En l’un, les principes sont palpables, mais éloignés de l’usage commun ; de sorte qu’on a peine à tourner la tête de ce côté-là, manque d’habitude ; mais, pour peu qu’on s’y tourne, on voit les principes à plein ; et il faudrait avoir tout à fait l’esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu’il est presque impossible qu’ils échappent.

Mais dans l’esprit de finesse les principes sont dans l’usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n’a que faire de tourner la tête, ni de se faire violence. Il n’est question que d’avoir bonne vue ; mais il faut l’avoir bonne, car les principes sont si déliés et en si grand nombre qu’il est presque impossible qu’il n’en échappe. Or l’omission d’un principe mène à l’erreur : ainsi il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l’esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus.

Tous les géomètres seraient donc fins, s’ils avaient la vue bonne, car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu’ils connaissent ; et les esprits fins seraient géomètres, s’ils pouvaient plier leur vue vers les principes inaccoutumés de géométrie.

Ce qui fait donc que de certains esprits fins ne sont pas géomètres, c’est qu’ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie ; mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c’est qu’ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu’étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à ne raisonner qu’après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine, on les sent plutôt qu’on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d’eux-mêmes ; ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu’il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu’on n’en possède pas  ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie que de l’entreprendre. Il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusque un certain degré. Et ainsi d est rare que les géomètres soient fins, et que les lins soient géomètres, à cause que les géomètres veulent traiter géométriquement les choses fines et se rendent ridicules, voulant commencer par les définitions et ensuite par les principes ; ce qui n’est pas la manière d’agir en cette sorte de raisonnement. Ce n’est pas que l’esprit ne le fasse ; mais il le fait tacitement, naturellement et sans art, car l’expression en passe tous les hommes, et le sentiment n’en appartient qu’à peu d’hommes.

Et les esprits fins au contraire, ayant ainsi accoutume à juger d’une seule vue sont si étonnés quand on leur présente des propositions ou ils ne comprennent rien et où pour entrer il faut passer par des définitions et des principes si stériles qu’ils n’ont point accoutumé de voir ainsi en détail, qu’ils s’en rebutent et s’en dégoûtent. Mais les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres.

Les géomètres qui ne sont que géomètres ont donc l’esprit droit, mais pourvu qu’on leur explique bien toutes choses par définitions et principes : autrement ils sont faux et insupportables ; car ils ne sont droits que sur les principes bien éclaircis.

Et les fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusque dans les premiers principes des choses spéculatives et d’imagination, qu’ils n’ont jamais vues dans le monde et tout à fait hors d’usage.

La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l’esprit.

Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher.

Diverses sortes de sens droit : les uns dans un certain ordre de choses, et non dans les autres ordres où ils extravaguent.

Les uns tirent bien les conséquences de peu de principes, et c’est une droiture de sens.

Les autres tirent bien les conséquences des choses où il y a beaucoup de principes.

Par exemple, les uns comprennent bien les effets de l’ eau, en quoi il y a peu de principes ; mais les conséquences en sont si fines, qu’il n’y a qu’une extrême droiture d’esprit qui y puisse aller ; et ceux-ci ne seraient peut-être pas pour cela grands géomètres, parce que la géométrie comprend un grand nombre de principes, et qu’une nature d’esprit peut être telle qu’elle puisse bien pénétrer peu de principes jusqu’au fond, et qu’elle ne puisse pénétrer le moins du monde les choses où il y a beaucoup de principes.

Il y a donc deux sortes d’esprits : l’une, de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes, et c’est là l’esprit de justesse ; l’autre, de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c’est là l’esprit de géométrie. L’un est force et droiture d’esprit, l’autre est amplitude d’esprit. Or l’un peut être sans l’autre, l’esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi ample et faible.

De l’art de persuader (1657-1658.) §

L’art de persuader a un rapport nécessaire à la manière dont les hommes consentent à ce qu’on leur propose, et aux conditions des choses qu’on veut faire croire.

Personne n’ignore qu’il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l’âme, qui sont ces deux principales puissances : l’entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l’entendement, car on ne devrait jamais consentir qu’aux vérités démontrées ; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté ; car tout ce qu’il y a d’hommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la preuve, mais par l’agrément. Cette voie est basse, indigne et étrangère : aussi tout le monde la désavoue. Chacun fait profession de ne croire et même de n’aimer que ce qu’il sait le mériter.

Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n’aurais garde de faire tomber sous l’art de persuader, car elles sont infiniment au-dessus de la nature : Dieu seul peut les mettre dans l’âme, et par la manière qu’il lui plaît. Je sais qu’il a voulu qu’elles entrent du cœur dans l’esprit, et non pas de l’esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit ; et pour guérir cette volonté infirme, qui s’est toute corrompue par ses sales attachements. Et de là vient qu’au lieu qu’en parlant des choses humaines on dit qu’il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui a passé en proverbe9, les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu’il faut les aimer pour les connaître et qu’on n’entre dans la vérité que par la charité, dont ils ont fait une de leurs plus utiles sentences.

En quoi il parait que Dieu a établi cet ordre surnaturel et tout contraire à l’ordre qui devait être naturel aux hommes dans les choses naturelles. Ils ont néanmoins corrompu cet ordre en faisant des choses profanes ce qu’ils devaient faire des choses saintes, parce qu’en effet nous ne croyons presque que ce qui nous plaît. Et de là vient l’éloignement où nous sommes de consentir aux vérités de la religion chrétienne tout opposée à nos plaisirs. Dites-nous des choses agréables, et nous vous écouterons, disaient les Juifs à Moïse ; comme si l’agrément devait régler la créance ! Et c’est pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme, que Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu’après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste qui la charme et qui l’entraîne.

Je ne parle donc que des vérités de notre portée : et c’est d’elles que je dis que l’esprit et le cœur sont comme les portes par où elles sont reçues dans l’âme, mais que bien peu entrent par l’esprit, au lieu qu’elles y sont introduites en foule par les caprices téméraires de la volonté, sans le conseil du raisonnement.

Ces puissances ont chacune leurs principes et les premiers moteurs de leurs actions.

Ceux de l’esprit sont des vérités naturelles et connues à tout le monde, comme que le tout est plus grand que sa partie, outre plusieurs axiomes particuliers que les uns reçoivent et non pas d’autres, mais qui dès qu’ils sont admis sont aussi puissants, quoique faux, pour emporter la créance, que les plus véritables.

Ceux de la volonté sont de certains désirs naturels et communs à tous les hommes, comme le désir d’être heureux, que personne ne peut pas ne pas avoir, outre plusieurs objets particuliers que chacun suit pour y arriver et qui ayant la force de nous plaire sont aussi forts, quoique pernicieux en effet. pour faire agir la volonté, que s’ils faisaient son véritable bonheur.

Voilà pour ce qui regarde les puissances qui nous portent à consentir.

Mais pour les qualités des choses que nous devons persuader, elles sont bien diverses.

Les unes se tirent, par une conséquence nécessaire, des principes communs et des vérités avouées. Celles-là peuvent être infailliblement persuadées : car en montrant le rapport qu’elles ont avec les principes accordés, il y a une nécessité inévitable de convaincre, et il est impossible qu’elles ne soient pas reçues dans l’âme dès qu’on a pu les enrôler à ces vérités qu’elle a déjà admises.

Il y en a qui ont une union étroite avec les objets de notre satisfaction ; et celles-là sont encore reçues avec certitude, car aussitôt qu’on fait apercevoir à l’âme qu’une chose peut la conduire à ce qu’elle aime souverainement, il est inévitable qu’elle ne s’y porte avec joie.

Mais celles qui ont cette liaison ensemble et avec les vérités avouées et avec les désirs du cœur sont si sûres de leur effet, qu’il n’y a rien qui le soit davantage dans la nature.

Comme au contraire ce qui n’a de rapport ni à nos créances ni à nos plaisirs nous est importun, faux et absolument étranger.

En toutes ces rencontres il n’y a point à douter. Mais il y en a où les choses qu’on veut faire croire sont bien établies sur des vérités connues, mais qui sont en même temps contraires aux plaisirs qui nous touchent le plus. Et celles-là sont en grand péril de faire voir, par une expérience qui n’est que trop ordinaire, ce que je disais au commencement : que cette âme impérieuse qui se vantait de n’agir que par raison suit par un choix honteux et téméraire ce qu’une volonté corrompue désire, quelque résistance que l’esprit trop éclairé puisse y opposer.

C’est alors qu’il se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté, et que la connaissance de l’une et le sentiment de l’autre font un combat dont le succès est bien incertain, puisqu’il faudrait pour en juger connaître tout ce qui se passe dans le plus intérieur de l’homme, que l’homme même ne connaît presque jamais.

Il paraît de là que quoi que ce soit qu’on veuille persuader, il faut avoir égard à la personne à qui on en veut, dont il faut connaître l’esprit et le cœur, quels principes il accorde, quelles choses il aime : et ensuite remarquer dans la chose dont il s’agit quel rapport elle a avec les principes avoués ou avec les objets délicieux par les charmes qu’on lui donne.

De sorte que l’art de persuader consiste autant en celui d’agréer qu’en celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison !

Or, de ces deux méthodes, l’une de convaincre, l’autre d’agréer, je ne donnerai ici les règles que de la première ; et encore au cas qu’on ait accordé les principes et qu’on demeure ferme à les avouer : autrement je ne sais s’il y aurait un art pour accommoder les preuves à l’inconstance de nos caprices.

Mais la manière d’agréer est bien sans comparaison plus difficile, plus subtile, plus utile et plus admirable ; aussi, si je n’en traite pas, c’est parce que je n’en suis pas capable ; et je m’y sens tellement disproportionné que je crois la chose absolument impossible.

Ce n’est pas que je ne croie qu’il y ait des règles aussi sûres pour plaire que pour démontrer, et que qui les saurait parfaitement connaître et pratiquer ne réussit aussi sûrement à se faire aimer des rois et de toutes sortes de personnes qu’à démontrer les éléments de la géométrie à ceux qui ont assez d’imagination pour en comprendre les hypothèses. Mais j’estime, et c’est peut-être ma faiblesse qui me le fait croire, qu’il est impossible d’y arriver. Au moins je sais que si quelqu’un en est capable, ce sont des personnes que je connais, et qu’aucun autre n’a sur cela de si claires et de si abondantes lumières.

La raison de cette extrême difficulté vient de ce que les principes du plaisir ne sont pas fermes et stables. Ils sont divers en tous les hommes, et variables dans chaque particulier avec une telle diversité qu’il n’y a point d’homme plus différent d’un autre que de soi-même dans les divers temps. Un homme a d’autres plaisirs qu’une femme ; un riche et un pauvre en ont de différents ; un prince, un homme de guerre, un marchand, un bourgeois, un paysan, les vieux, les jeunes, les sains, les malades, tous varient ; les moindres accidents les changent.

Or, il y a un art, et c’est celui que je donne, pour faire voir la liaison des vérités avec leurs principes soit de vrai, soit de plaisir, pourvu que les principes qu’on a une fois avoués demeurent fermes et sans être jamais démentis.

Mais comme il y a peu de principes de cette sorte et que hors de la géométrie, qui ne considère que des figures très-simples, il n’y a presque point de vérités dont nous demeurions toujours d’accord, et encore moins d’objets de plaisir dont nous ne changions à toute heure, je ne sais s’il y a moyen de donner des règles fermes pour accorder les discours à l’inconstance de nos caprices.

Cet art que j’appelle l’art de persuader, et qui n’est proprement que la conduite des preuves méthodiques parfaites, consiste en trois parties essentielles : à définir les termes dont on doit se servir par des définitions claires ; à proposer des principes ou axiomes évidents pour prouver la chose dont il s’agit ; et à substituer toujours mentalement dans la démonstration les définitions à la place des définis.

La raison de cette méthode est évidente, puisqu’il serait inutile de proposer ce qu’on veut prouver et d’en entreprendre la démonstration, si on n’avait auparavant défini clairement tous les termes qui ne sont pas intelligibles ; et qu’il faut de même que la démonstration soit précédée de la demande des principes évidents qui y sont nécessaires, car si l’on n’assure le fondement,

On ne peut assurer l’édifice ; et qu’il faut enfin en démontrant substituer mentalement des définitions à la place des définis, puisque autrement on pourrait abuser des divers sens qui se rencontrent dans les termes. Il est facile de voir qu’en observant cette méthode on est sûr de convaincre, puisque, les termes étant tous entendus et parfaitement exempts d’équivoque par les définitions, et les principes étant accordés, si dans la démonstration on substitue toujours mentalement les définitions à la place des définis, la force invincible des conséquences ne peut manquer d’avoir tout son effet.

Aussi jamais une démonstration dans laquelle ces circonstances sont gardées n’a pu recevoir le moindre doute ; et jamais celles où elles manquent ne peuvent avoir de force.

Il importe donc bien de les comprendre et de les posséder ; et c’est pourquoi, pour rendre la chose plus facile et plus présente, je les donnerai toutes en ce peu de règles qui enferment tout ce qui est nécessaire pour la perfection des définitions, des axiomes et des démonstrations, et par conséquent de la méthode entière des preuves géométriques de l’art de persuader.

Règles pour les définitions.

I. N’entreprendre de définir aucune des choses tellement connues d’elles-mêmes, qu’on n’ait point de termes plus clairs pour les expliquer.

II. N’omettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques sans définition.

III. N’employer dans la définition des termes que des mots parfaitement connus, ou déjà expliqués.

Règles pour les axiomes.

I. N’omettre aucun des principes nécessaires sans avoir demandé si on l’accorde, quelque clair et évident qu’il puisse être.

II. Ne demander, en axiomes, que des choses parfaitement évidentes d’elles-mêmes.

Règles pour les démonstrations.

I. N’entreprendre de démontrer aucune des choses qui sont tellement évidentes d’elles-mêmes qu’on n’ait rien de plus clair pour les prouver.

II. Prouver toutes les propositions un peu obscures, et n’employer à leur preuve que des axiomes très-évidents ou des propositions déjà accordées ou démontrées.

III. Substituer toujours mentalement les définitions à la place des définis, pour ne pas se tromper par l’équivoque des termes que les définitions ont restreints.

Voilà les huit règles qui contiennent tous les préceptes des preuves solides et immuables, desquelles il y en a trois qui ne sont pas absolument nécessaires et qu’on peut négliger sans erreur ; qu’il est même difficile et comme impossible d’observer toujours exactement, quoiqu’il soit plus parfait de le faire autant qu’on peut ; ce sont les trois premières de chacune des parties :

Pour les définitions. Ne définir aucun des termes qui sont parfaitement connus.

Pour les axiomes. N’omettre à demander aucun des axiomes parfaitement évidents et simples.

Pour les démonstrations. Ne démontrer aucune des choses très-connues d’elles-mêmes.

Car il est sans doute que ce n’est pas une grande faute de définir et d’expliquer bien clairement des choses, quoique très-claires d’elles-mêmes, ni d’omettre à demander par avance des axiomes qui ne peuvent être refusés au lieu où ils sont nécessaires, ni enfin de prouver des propositions qu’on accorderait sans preuve.

Mais les cinq autres règles sont d’une nécessité absolue, et on ne peut s’en dispenser sans un défaut essentiel et souvent sans erreur ; et c’est pourquoi je les reprendrai ici en particulier.

Règles nécessaires pour les définitions. N’omettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques, sans définition ;

N’employer dans les définitions que des termes parfaitement connus ou déjà expliqués.

Règle nécessaire pour les axiomes. Ne demander en axiomes que des choses parfaitement évidentes.

Règles nécessaires pour les démonstrations. Prouver toutes les propositions, en n’employant à leur preuve que des axiomes très-évidents d’eux-mêmes ou des propositions déjà démontrées ou accordées ;

N’abuser jamais de l’équivoque des termes, en manquant de substituer mentalement les définitions qui les restreignent et les expliquent.

Voilà les cinq règles qui forment tout ce qu’il y a de nécessaire pour rendre les preuves convaincantes, immuables, et pour tout dire géométriques ; et les huit règles ensemble les rendent encore plus parfaites.

Je passe maintenant à celle de l’ordre dans lequel on doit disposer les propositions, pour être dans une suite excellente et géométrique.

Après avoir établi10...........

Voilà en quoi consiste cet art de persuader, qui se renferme dans ces deux principes : définir tous les noms qu’on impose ; prouver tout, en substituant mentalement les définitions à la place des définis.

Sur quoi il me semble à propos de prévenir trois objections principales qu’on pourra faire :

L’une, que cette méthode n’a rien de nouveau ; l’autre, qu’elle est bien facile à apprendre, sans qu’il soit nécessaire pour cela d’étudier les éléments de géométrie, puisqu’elle consiste en ces deux mots qu’on sait à la première lecture ; et enfin qu’elle est assez inutile, puisque son usage est presque renfermé dans les seules matières géométriques.

Il faut donc faire voir qu’il n’y a rien de si inconnu, rien de plus difficile à pratiquer, et rien de plus utile et de plus universel.

Pour la première objection, qui est que ces règles sont communes dans le monde : qu’il faut tout définir et tout prouver, et que les logiciens mêmes les ont mises entre les préceptes de leur art, je voudrais que la chose fut véritable et qu’elle fût si connue, que je n’eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la source de tous les défauts des raisonnements qui sont véritablement communs. Mais cela l’est si peu, que si l’on en excepte les seuls géomètres, qui sont en si petit nombre qu’ils sont uniques en tout un peuple et dans un long temps, on n’en voit aucun qui le sache aussi. Il sera aisé de le faire entendre à ceux qui auront parfaitement compris le peu que j’en ai dit ; mais s’ils ne l’ont pas conçu parfaitement, j’avoue qu’ils n’y auront rien à y apprendre.

Mais s’ils sont entrés dans l’esprit de ces règles, et qu’elles aient assez fait d’impression pour s’y enraciner et s’y affermir, ils sentiront combien il y a de différence entre ce qui est dit ici et ce que quelques logiciens en ont peut-être écrit d’approchant au hasard, en quelques lieux de leurs ouvrages.

Ceux qui ont l’esprit de discernement savent combien il y a de différence entre deux mots semblables, selon les lieux et les circonstances qui les accompagnent. Croira-t-on, en vérité, que deux personnes qui ont lu et appris par cœur le même livre, le sachent également, si l’un le comprend en sorte qu’il en sache tous les principes, la force des conséquences, les réponses aux objections qu’on y peut faire et toute l’économie de l’ouvrage ; au lieu qu’en l’autre ce soient des paroles mortes et des semences qui, quoique pareilles à celles qui ont produit des arbres si fertiles, sont demeurées sèches et infructueuses dans l’esprit stérile qui les a reçues en vain ?

Tous ceux qui disent les mêmes choses ne les possèdent pas de la même sorte ; et c’est pourquoi l’incomparable auteur de l’Art de conférer11 s’arrête avec tant de soin à faire entendre qu’il ne faut pas juger de la capacité d’un homme par l’excellence d’un bon mot qu’on lui entend dire ; mais, au lieu d’étendre l’admiration d’un bon discours à la personne, qu’on pénètre, dit-il, l’esprit d’où il sort ; qu’on tente s’il le tient de sa mémoire ou d’un heureux hasard ; qu’on le reçoive avec froideur et avec mépris, afin de voir s’il ressentira qu’on ne donne pas à ce qu’il dit l’estime que son prix mérite : on verra le plus souvent qu’on le lui fera désavouer sur l’heure, et qu’on le tirera bien loin de cette pensée meilleure qu’il ne croit, pour le jeter dans une autre toute basse et ridicule. Il faut donc sonder comme cette pensée est logée en son auteur12 : comment, par où, jusqu’où il la possède : autrement, le jugement précipité sera jugé téméraire.

Je voudrais demander à des personnes équitables si ce principe : la matière est dans une incapacité naturelle invincible de penser, et celui-ci : je pense, donc je suis, sont en effet les mêmes dans l’esprit de Descartes et dans l’esprit de saint Augustin, qui a dit la même chose douze cents ans auparavant.

En vérité, je suis bien éloigné de dire que Descartes n’en soit pas le véritable auteur, quand même il ne l’aurait appris que dans la lecture de ce grand saint ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l’aventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouve la distinction des natures matérielle et spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu d’une physique13 entière, comme Descartes a prétendu faire. Car sans examiner s’il a réussi efficacement dans sa prétention, je suppose qu’il l’ait fait, et c’est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent dans ses écrits d’avec le même mot dans les autres qui l’ont dit en passant, qu’un homme plein de vie et de force d’avec un homme mort.

Tel dira une chose de soi-même sans en comprendre l’excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n’est plus le même mot, et qu’il ne le doit non plus à celui d’où il l’a appris, qu’un arbre admirable n’appartiendra pas à celui qui en aurait jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante qui en aurait profité de la sorte par sa propre fertilité.

Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes étant transplantées. Mais il arrive bien plus souvent qu’un bon esprit fait produire lui-même à ses propres pensées tout le fruit dont elles sont capables, et qu’ensuite quelques autres, les ayant ouï estimer, les empruntent et s’en parent, mais sans en connaître l’excellence ; et c’est alors que la différence d’un même mot en diverses bouches paraît le plus.

C’est de cette sorte que la logique a peut-être emprunté les règles de la géométrie sans en comprendre la force : et ainsi, en les mettant à l’aventure parmi celles qui lui sont propres, il ne s’ensuit pas de là qu’ils14 aient entré dans l’esprit de la géométrie ; et je serai bien éloigné, s’ils n’en donnent pas d’autres marques que de l’avoir dit en passant, de les mettre en parallèle avec cette science qui apprend la véritable méthode de conduire la raison.

Mais je serai au contraire bien disposé à les en exclure, et presque sans retour. Car de l’avoir dit en passant, sans avoir pris garde que tout est renfermé là-dedans, et au lieu de suivre ces lumières s’égarer à perte de vue après des recherches inutiles, pour courir à ce que celles-là offrent et qu’elles ne peuvent donner, c’est véritablement montrer qu’on n’est guère clairvoyant, et bien plus que si l’on avait manqué de les suivre parce qu’on ne les avait pas aperçues.

La méthode de ne point errer est recherchée de tout le monde. Les logiciens font profession d’y conduire, les géomètres seuls y arrivent ; et hors de leur science et de ce qui l’imite il n’y a point de véritables démonstrations. Tout l’art en est renfermé dans les seuls préceptes que nous avons dits : ils suffisent seuls, ils prouvent seuls ; toutes les autres règles sont inutiles ou nuisibles. Voilà ce que je sais par une longue expérience de toutes sortes de livres et de personnes.

Et sur cela je fais le même jugement de ceux qui disent que les géomètres ne leur donnent rien de nouveau par ces règles, parce qu’ils les avaient en effet, mais confondues parmi une multitude d’autres inutiles ou fausses dont ils ne pouvaient pas les discerner, que de ceux qui cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux, mais qu’ils n’en sauraient pas distinguer, se vanteraient, en les tenant tous ensemble, de posséder le véritable aussi bien que celui qui, sans s’arrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisie que l’on recherche, et pour laquelle on ne jetait pas tout le reste.

Le défaut d’un raisonnement faux est une maladie qui se guérit par ces deux remèdes. On en a composé un autre d’une infinité d’herbes inutiles où les bonnes se trouvent enveloppées et où elles demeurent sans effet, par les mauvaises qualités de ce mélange.

Pour découvrir tous les sophismes et toutes les équivoques des raisonnements captieux, ils ont inventé des noms barbares qui étonnent ceux qui les entendent ; et au lieu qu’on ne peut débrouiller tous les replis de ce nœud si embarrassé qu’en tirant l’un des bouts que les géomètres assignent, ils en ont marqué un nombre étrange d’autres où ceux-là se trouvent compris, sans qu’ils sachent lequel est le bon.

Et ainsi, en nous montrant un nombre de chemins différents qu’ils disent nous conduire où nous tendons, quoiqu’il n’y en ait que deux qui y mènent, il faut savoir les marquer en particulier. On prétendra que la géométrie qui les assigne certainement ne donne que ce qu’on avait déjà des autres, parce qu’ils donnaient en effet la même chose et davantage, sans prendre garde que ce présent perdait son prix par son abondance et qu’il ôtait en ajoutant.

Rien n’est plus commun que les bonnes choses : il n’est question que de les discerner ; et il est certain qu’elles sont toutes naturelles et à notre portée, et même connues de tout le monde. Mais on ne sait pas les distinguer. Ceci est universel. Ce n’est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l’excellence de quelque genre que ce soit. On s’élève pour y arriver, et on s’en éloigne : il faut le plus souvent s’abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les lisent croient qu’ils auraient pu faire. La nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.

Je ne fais donc pas de doute que ces règles, étant les véritables, ne doivent être simples, naïves, naturelles, comme elles le sont. Ce n’est pas Barbara et Baralipton15 qui forment le raisonnement. Il ne faut pas guinder l’esprit ; les manières tendues et pénibles le remplissent d’une sotte présomption par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule, au lieu d’une nourriture solide et vigoureuse. Et l’une des raisons principales qui éloignent autant ceux qui entrent dans ces connaissances, du véritable chemin qu’ils doivent suivre, est l’imagination qu’on prend d’abord que les bonnes choses sont inaccessibles, en leur donnant le nom de grandes, hautes, élevées, sublimes. Cela perd tout. Je voudrais les nommer basses, communes, familières : ces noms-là leur conviennent mieux ; je hais ces mots d’enflure.

Les exemples qu’on prend pour prouver d’autres choses, si on voulait prouver les exemples on prendrait les autres choses pour en être les exemples ; car, comme on croit toujours que la difficulté est à ce qu’on veut prouver, on trouve les exemples plus clairs et aidant à le montrer. Ainsi, quand on veut montrer une chose générale, il faut en donner la règle particulière d’un cas : mais si on veut montrer un cas particulier, il faudra commencer par la règle générale16. Car on trouve toujours obscure la chose qu’on veut prouver, et claire celle qu’on emploie à la preuve ; car quand on propose une chose à prouver, d’abord on se remplit de cette imagination qu’elle est donc obscure, et au contraire que celle qui doit la prouver est claire, et ainsi on l’entend aisément.

On se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres.

La Bruyère (1645-1696.) §

Des ouvrages de l’esprit §

Tout est dit : et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé : l’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes.

Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments : c’est une trop grande entreprise.

C’est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule. Il faut plus que de l’esprit pour être auteur. Un magistrat allait par son mérite à la première dignité, il était homme délié et pratique dans les affaires ; il a fait imprimer un ouvrage moral qui est rare par le ridicule.

Il n’est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait que d’en faire valoir un médiocre par le nom qu’on s’est déjà acquis.

Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donné en feuilles sous le manteau, aux conditions d’être rendu de même, s’il est médiocre, passe pour merveilleux : l’impression est recueil.

Si l’on ôte de beaucoup d’ouvrages de morale l’avertissement au lecteur, l’épître dédicatoire, la préface, la table, les approbations, il reste à peine assez de pages pour mériter le nom de livre.

Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable : la poésie, la musique, la peinture, le discours public.

Quel supplice que celui d’entendre déclamer pompeusement un froid discours, ou prononcer de médiocres vers avec toute l’emphase d’un mauvais poëte !

Certains poètes sont sujets dans le dramatique à de longues suites de vers pompeux, qui semblent forts, élevés, et remplis de grands sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche ouverte, croit que cela lui plaît, et à mesure qu’il y comprend moins, l’admire davantage ; il n’a pas le temps de respirer, il a à peine celui de se récrier et d’applaudir. J’ai cru autrefois, et dans ma première jeunesse, que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l’amphithéâtre ; que leurs auteurs s’entendaient eux-mêmes, et qu’avec toute l’attention que je donnais à leur récit, j’avais tort de n’y rien entendre : je suis détrompé.

L’on n’a guère vu, jusqu’à présent, un chef-d’œuvre d’esprit qui soit l’ouvrage de plusieurs. Homère a fait l’Iliade ; Virgile, l’Énéide ; Tite-Live, ses Décades ; et l’Orateur romain, ses Oraisons.

Il y a dans l’art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature : celui qui le sent et qui l’aime a le goût parfait ; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au-delà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l’on dispute des goûts avec fondement.

Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes ; ou, pour mieux dire, il va peu d’hommes dont l’esprit soit accompagné d’un goût sûr et d’une critique judicieuse.

La vie des héros a enrichi l’histoire, et l’histoire a embelli les actions des héros : ainsi je 11e sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l’histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble matière, ou ces grands hommes à leurs historiens.

Amas d’épithètes, mauvaises louanges : ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter.

Tout l’esprit d’un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Moïse. Homère, Platon, Virgile, Horace, ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et leurs images : il faut exprimer le vrai, pour écrire naturellement, fortement, délicatement.

On a dû faire du style ce qu’on a fait de l’architecture : on a entièrement abandonné l’ordre gothique, que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples : on a rappelé le dorique, l’ionique et le corinthien : ce qu’on ne voyait plus que dans les ruines de l’ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même on ne saurait en écrivant rencontrer le parfait, et, s’il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation.

Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes dans les sciences et dans les arts aient pu revenir au goût des anciens, et reprendre enfin le simple et le naturel !

On se nourrit des anciens et des habiles modernes ; on les presse, on en tire le plus que l’on peut, on en renfle ses ouvrages ; et quand enfin l’on est auteur, et que l’on croit marcher tout seul, on s’élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d’un bon lait qu’ils ont sucé, qui battent leur nourrice.

Un auteur moderne17 prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple : il tire la raison de son goût particulier, et l’exemple de ses ouvrages.

Il avoue que les anciens, quelque inégaux et peu corrects qu’ils soient, ont de beaux traits ; il les cite, et ils sont si beaux qu’ils font lire sa critique.

Quelques habiles18 prononcent en faveur des anciens contre les modernes ; mais ils sont suspects, et semblent juger en leur propre cause, tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l’antiquité : on les récuse.

L’on devrait aimer à lire ses ouvrages à ceux qui en savent assez pour les corriger et les estimer.

Ne vouloir être ni conseillé ni corrigé sur son ouvrage est un pédantisme.

Il faut qu’un auteur reçoive avec une égale modestie les éloges et la critique que l’on fait de ses ouvrages.

Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n’y en a qu’une qui soit la bonne ; on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant. Il est vrai néanmoins qu’elle existe, que tout ce qui ne l’est point est faible, et ne satisfait point un homme d’esprit qui veut se faire entendre.

Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l’expression qu’il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu’il a enfin trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se présenter d’abord et sans effort.

Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher à leurs ouvrages. Comme elle n’est pas toujours fixe, et quelle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu’ils ont le plus aimés.

La même justesse d’esprit qui nous fait écrire de bonnes choses nous fait appréhender qu’elles ne le soient pas assez pour mériter d’être lues.

Un esprit médiocre croit écrire divinement ; un bon esprit croit écrire raisonnablement.

L’on m’a engagé, dit Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle, je l’ai fait : ils l’ont saisi d’abord, et avant qu’il ait eu le loisir de les trouver mauvais, il les a loués depuis devant personne ; je l’excuse, et je n’en demande pas davantage à un auteur ; je le plains, même d’avoir écouté de belles choses qu’il n’a point faites.

Ceux qui, par leur condition, se trouvent exempts de la jalousie d’auteur ont ou des passions, ou des besoins qui les distraient et les rendent froids sur les conceptions d’autrui : personne presque, par la disposition de son esprit, de son cœur et de sa fortune, n’est en état de se livrer au plaisir que donne la perfection d’un ouvrage.

Le plaisir de la critique nous ôte celui d’être vivement touché de très-belles choses.

Bien des gens vont jusqu’à sentir le mérite d’un manuscrit qu’on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur jusqu’à ce qu’ils aient vu le cours qu’il aura dans le monde par l’impression, ou quel sera son sort parmi les habiles : ils ne hasardent point leurs suffrages, et ils ne veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude. Ils disent alors qu’ils ont les premiers approuvé cet ouvrage, et que le public est de leur avis.

Ces gens laissent échapper les plus belles occasions de nous convaincre qu’ils ont de la capacité et des lumières, qu’ils savent juger, trouver bon ce qui est bon et meilleur ce qui est meilleur. Un bel ouvrage tombe entre leurs mains, c’est un premier ouvrage : l’auteur ne s’est pas encore fait un grand nom. Il n’y a rien qui : prévienne en sa faveur : il ne s’agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en applaudissant à ses écrits. On ne vous demande pas, Zélotes, de vous récrier : « C’est un chef d’œuvre de l’esprit » : l’humanité ne va pas plus loin : c’est jusqu’où la parole humaine peut s’élever : on ne jugera à l’avenir du goût, de quelqu’un qu’à proportion qu’il en aura pour cette pièce : phrases outrées, dégoûtantes, qui sentent la pension ou l’abbaye, nuisibles à cela même qui est louable et qu’on veut louer. Que ne disiez-vous seulement : « Voilà un bon livre », vous le dites, il est vrai, avec toute la France, avec les étrangers comme avec vos compatriotes, quand il est imprimé par toute l’Europe, et qu’il est traduit en plusieurs langues : il n’est plus temps.

Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportant certains traits dont ils n’ont pas compris le sens, et qu’ils altèrent encore par tout ce qu’ils y mettent du leur : et ces traits ainsi corrompus et défigurés, qui ne sont autre chose que leurs propres pensées, et leurs expressions, ils les exposent à la censure, soutiennent qu’ils sont mauvais, et tout le monde convient qu’ils sont mauvais : mais l’endroit de l’ouvrage que ces critiques croient citer, et qu’en effet ils ne citent point, n’en est pas pire.

« Que dites-vous du livre d’Hermodore ? - Qu’il est mauvais, répond Anthime. -Qu’il est mauvais ? -  Qu’il est tel, continue-t-il, que ce n’est pas un livre, ou qui mérite du moins que le monde en parle. — Mais l’avez-vous lu ? — Non, dit Anthime. Que n’ajoute-t-il que Fulvie et Mélanie l’ont condamné sans l’avoir lu, et qu’il est ami de Fulvie et de Mélanie.

Arsène, du plus haut de son esprit, contemple les hommes ; et, dans l’éloignement d’où il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse. Loué, exalté et porté jusqu’aux cieux par de certaines gens qui se sont promis de s’admirer réciproquement, il croit, avec quelque mérite qu’il a, posséder tout celui qu’on peut avoir, et qu’il ’ n’aura jamais ; occupé et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de prononcer quelques oracles : élevé par son caractère au-dessus des jugements humains, il abandonne aux âmes communes le mérite d’une vie suivie et uniforme ; et il n’est responsable de ses inconstances qu’à ce cercle d’amis qui les idolâtrent. Eux seuls savent juger, savent penser, savent écrire, doivent écrire. Il n’y a point d’autre ouvrage d’esprit si bien reçu dans le monde, et si universellement goûté des honnêtes gens, je 11e dis pas qu’il veuille approuver, mais qu’il daigne lire : incapable d’être corrigé par cette peinture, qu’il ne lira point.

Théocrine sait des choses assez inutiles, il a des sentiments toujours singuliers ; il est moins profond que méthodique, il n’exerce que sa mémoire ; il est abstrait, dédaigneux, et il semble toujours rire en lui-même de ceux qu’il croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui lis mon ouvrage, il l’écoute. Est-il lu, il me parle du sien. Et du vôtre, me direz-vous, qu’en pense-t-il ? Je vous l’ai déjà dit, il me parle du sien.

Il n’y a point d’ouvrage si accompli qui ne fondît tout entier au milieu de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs, qui ôtent chacun l’endroit qui leur plaît le moins.

C’est une expérience faite, que, s’il se trouve dix personnes qui effacent d’un livre une expression ou un sentiment, l’on en fournit aisément un pareil nombre qui les réclament ; ceux-ci s’écrient : Pourquoi supprimer cette pensée ? elle est neuve, elle est belle, et le tour en est admirable ; et ceux-là affirment, au contraire, ou qu’ils auraient négligé cette pensée, ou qu’ils lui auraient donné un autre tour. Il y a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontré, et qui peint la chose au naturel ; il y a un mot, disent les autres, qui est hasardé, et qui d’ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez peut-être faire entendre : et c’est du même trait et du même mot que tous ces gens s’expliquent ainsi ; et tous sont connaisseurs et passent pour tels. Quel autre parti pour un auteur que d’oser pour lors être de l’avis de ceux qui l’approuvent ?

Un auteur sérieux n’est pas obligé de remplir son esprit de toutes les extravagances, de toutes les saletés, de tous les mauvais mots que l’on peut dire et de toutes les ineptes applications que l’on peut faire au sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les supprimer. Il est convaincu que, quelque scrupuleuse exactitude que l’on ait dans sa manière d’écrire, la raillerie froide des mauvais plaisants est un mal inévitable, et que les meilleures choses ne leur servent souvent qu’à leur taire rencontrer une sottise.

Si certains esprits vifs et décisifs étaient crus, ce serait encore trop que les termes pour exprimer les sentiments : il faudrait leur parler par signes, ou sans parler se faire entendre. Quelque soin qu’on apporte à être serré et concis, et quelque réputation qu’on ait d’être tel, ils vous trouvent diffus. Il faut leur laisser ; tout à suppléer, et n’écrire que pour eux : seuls : ils-conçoivent une période par le mot qui la commence, et par une période tout un chapitre : leur avez-vous lu un seul endroit de l’ouvrage, c’est assez : ils sont dans le· fait et entendent l’ouvrage. Un tissu d’énigmes serait une lecture divertissante ; et c’est une perte pour eux que ce style : estropié qui les· enlève soit rare, et que peu d’écrivains ; s’en accommodent. Les comparaisons tirées d’un fleuve dont le cours, quoique rapides est égal et uniforme, ou d’un embrasement qui, poussé par les vents, s’épand au loin dans une forêt où il consume les chênes et les pins, ne leur fournissent aucune idée de l’éloquence. Montrez-leur un feu grégeois qui les surprenne ou un éclair qui les éblouisse, ils vont quittent du bon et du beau.

Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage et un ouvrage parfait et régulier ! Je ne sais s’il s’en est encore trouvé de ce dernier genre. Il est peut-être moins difficile aux rares génies de rencontrer le grand et le sublime que d’éviter toutes sortes de fautes. Le Cid n’a eu qu’une voix pour lui à sa naissance qui a été celle de l’admiration : il s’est vu plus fort que l’autorité et la politique, qui ont tenté vainement de le détruire : il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés d’opinions et de sentiments, les grands et le peuple : ils s’accordent tous à le savoir de mémoire, et à prévenir au théâtre les acteurs qui le récitent. Le Cid enfin est l’un des plus beaux poëmes que l’on puisse faire, et l’une des meilleures critiques qui aient été faites sur aucun sujet est celle du Cid19.

Quand une lecture vous élève l’esprit, et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage : il est bon, et fait de main d’ouvrier.

Capys, qui s’érige en juge du beau style, et qui croit écrire comme Bouhours20 et Rabutin21, résiste à la voix du peuple, et dit tout seul que Damis n’est pas un bon auteur. Damis cède à la multitude, et dit ingénument, avec le public, que Capys est un froid écrivain.

Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule : s’il donne, quelque tour à ses pensées, c’est moins par une vanité d’auteur que pour mettre une vérité qu’il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire l’impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec usure, s’ils disent magistralement qu’ils ont lu son livre, et qu’il y a de  l’esprit ; mais il leur renvoie tous leurs éloges qu’il n’a pas cherchés par son travail et par ses veilles. Il porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus relevée : il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs.

Les sots lisent un livre, et ne l’entendent point ; les esprits médiocres croient l’entendre parfaitement ; les grands esprits ne l’entendent quelquefois pas tout entier : ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair. Les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l’est point, et ne pas entendre ce qui est fort intelligible.

Un auteur cherche vainement à se faire admirer par son ouvrage. Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d’esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments ; rien ne leur est nouveau ; ils admirent peu, ils approuvent.

Je ne sais pas si l’on pourra jamais mettre dans des lettres plus d’esprit, plus de tour, plus d’agrément et plus de style que l’on en voit dans celles de Balzac et de Voiture22. Elles sont vides de sentiments qui n’ont régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d’écrire. Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l’effet que d’un long travail et d’une pénible recherche : elles sont heureuses dans le choix des termes, qu’elles placent si juste, que, tout connus qu’ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l’usage où elles les mettent. Il n’appartient qu’à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate. Elles ont un enchaînement de discours inimitable qui se suit naturellement, et qui n’est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j’oserais dire que les lettres de quelques-unes d’entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit23.

Il n’a manqué à Térence24 que d’être moins froid : quelle pureté ! Quelle exactitude ! Quelle politesse ! Quelle élégance ! Quels caractères ! Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme et d’écrire purement : quel feu ! Quelle naïveté ! Quelle source de la bonne plaisanterie, quelle imitation des mœurs, quelles images et quel fléau du ridicule ! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques !

J’ai lu Malherbe et Théophile25. Ils ont tous deux connu la nature, avec cette différence que le premier, d’un style plein et uniforme, montre tout à la fois ce qu’elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf et de plus simple ; il en fait la peinture ou l’histoire.

L’autre, sans choix, sans exactitude, d’une plume libre et inégale, tant il charge ses descriptions, s’appesantit sur les détails ; il fait une anatomie : tantôt il feint, il exagère, il passe le vrai dans la nature, il en fait le roman.

Ronsard26 et Balzac ont eu chacun dans leur genre, assez de bon et de mauvais pour former après eux de très-grands hommes en vers et en prose.

Marot27, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard : il n’y a guère entre ce premier et nous que la différence de quelques mots.

Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu’ils ne lui ont servi. Ils l’ont retardé dans le chemin de la perfection : ils l’ont exposé à la manquer pour toujours, et à n’y plus revenir. Il est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n’aient su taire de Ronsard, d’ailleurs plein de verve et d’enthousiasme, un plus grand poète que Ronsard et que Marot ; et, au contraire, que Belleau28. Jodelle et du Bartas aient été sitôt suivis d’un Racan29 et d’un Malherbe, et que notre langue, à peine corrompue, se soit vue réparée.

Marot et Rabelais30 sont inexcusables d’avoir semé l’ordure dans leurs écrits : tous deux avaient assez de génie et de naturel pour pouvoir s’en passer, même à l’égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu’à l’ire dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible. Son livre est une énigme, quoi qu’on veuille dire, inexplicable : c’est une chimère, c’est le visage d’une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus difforme ; c’est un monstrueux assemblage d’une morale fine et ingénieuse et d’une sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien loin au-delà du pire, c’est le charme de la canaille ; où il est bon, il va jusqu’à l’exquis et à l’excellent, il peut être le mets des plus délicates.

Deux écrivains31 dans leurs ouvrages ont blâmé Montaigne, que je ne crois pas, aussi bien qu’eux, exempt de toute sorte de blâme : il paraît que tous deux ne l’ont estimé en nulle manière. L’un ne pensait pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup ; l’autre pense trop subtilement pour s’accommoder de pensées qui sont naturelles.

Un style grave, sérieux, scrupuleux, va fort loin : on lit Amyot32 et Coeffeteau33 : lequel lit-on de leurs contemporains ? Balzac, pour les ternies et pour l’expression, est moins vieux que Voiture : mais si ce dernier, pour le tour, pour l’esprit et pour le naturel, n’est pas moderne, et ne ressemble en rien à nos écrivains, c’est qu’il leur a été plus facile de le négliger que de l’imiter, et que le petit nombre de ceux qui courent après lui ne peut l’atteindre.

Le H. G.34 est immédiatement au-dessous du rien : il y a bien d’autres ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d’invention à s’enrichir par un sot livre qu’il y a de sottise à l’acheter : c’est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.

L’on voit bien que l’Opéra est l’ébauche d’un grand spectacle : il en donne l’idée.

Je ne sais pas comment l’Opéra, avec une musique si parfaite et une dépense toute royale, a pu réussir à m’ennuyer.

Il y a des endroits dans l’Opéra qui laissent en désirer d’autres. Il échappe quelque fois de souhaiter la fin de tout le spectacle : c’est faute de théâtre, d’action et de choses qui intéressent.

L’Opéra jusques à ce jour n’est pas un poëme, ce sont des vers ; ni un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon ménage d’Amphion et de sa race35 : c’est un concert, ou ce sont des voix soutenues par des instruments. C’est prendre le change et cultiver un mauvais goût que de dire, comme l’on fait, que la machine n’est qu’un amusement d’enfants, et qui ne convient qu’aux marionnettes : elle augmente et embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre, où elle jette encore le merveilleux. Il ne faut point de vols, ni de chars, m de changements aux Bérénices et à Pénélope ; il en faut aux Opéras :, et le propre de ce spectacle est de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchantement.

Les connaisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix délibérative et décisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se divisent en des partis contraires, dont chacun, poussé par un tout autre intérêt que par celui du public ou de l’équité, admire un certain poëme ou une certaine musique, et siffle toute autre. Ils nuisent également, par cette chaleur à défendre leurs préventions, et à la faction opposée, et à leur propre cabale ; ils découragent par mille contradictions les poètes et les musiciens, retardent le progrès des sciences et des arts, en leur ôtant le fruit qu’ils pourraient tirer de l’émulation et de la liberté qu’auraient plusieurs excellents maîtres de faire chacun dans leur genre, et selon leur génie, de très-beaux ouvrages.

D’où vient que l’on rit si librement au théâtre, et que l’on a honte d’y pleurer ? Est-il moins dans la nature de s’attendrir sur le pitoyable que d’éclater sur le ridicule ? Est-ce l’altération des traits qui nous retient ? Elle est plus grande dans un ris inmodéré que dans la plus amère douleur ; et l’on détourne son visage pour rire comme pour pleurer en la présence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une peine que l’on sent à laisser voir que l’on est tendre et à marquer quelque faiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l’on soit la dupe ? Mais, sans citer les personnes graves ou les esprits forts qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et qui se les défendent également, qu’attend-on d’une scène tragique ? Qu’elle fasse rire ? Et d’ailleurs la vérité n’y règne-t-elle pas aussi vivement par ses images que dans le comique ? L’âme ne va-t-elle pas jusqu’au vrai dans l’un et l’autre genre avant que de s’émouvoir ? Est-elle même si aisée à contenter ? Ne lui faut-il pas encore le vraisemblable ? Comme donc ce n’est point une chose bizarre d’entendre s’élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit d’une comédie, et que cela suppose au contraire qu’il est plaisant et très-naïvement exécuté, aussi l’extrême violence que chacun se fait à contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir, prouvent clairement que l’effet naturel du grand tragique serait de pleurer tout franchement et de concert à la vue l’un de l’autre, et sans autre embarras que d’essuyer ses larmes ; outre qu’après être convenu de s’y abandonner, on éprouverait encore qu’il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au théâtre que de s’y morfondre.

Le poëme tragique vous serre le cœur dès son commencement, vous laisse à peine dans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de vous remettre ; ou, s’il vous donne quelque relâche, c’est pour vous replonger dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes ne vous conduit à la terreur par la pitié, ou réciproquement à la pitié par le terrible ; vous mène par les larmes, par les sanglots, par l’incertitude, par l’espérance, par la crainte, par les surprises et par  l’horreur, jusqu’à la catastrophe. Ce n’est donc pas un tissu de jolis sentiments, de déclarations tendres, d’entretiens galants, de portraits agréables, de mots doucereux ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi à la vérité d’une dernière scène36 où les mutins n’entendent aucune raison, et où, pour la bienséance, il y a enfin du sang répandu, et quelque malheureux à qui il en coûte la vie.

Ce n’est point assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises, il faut encore qu’elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu’il n’est ni permis au poète d’y faire attention ni possible aux spectateurs de s’en divertir. Le paysan ou l’ivrogne fournit quelques scènes à un farceur ; il n’entre qu’à peine dans le vrai comique : comment pourrait-il faire le fond ou l’action principale de la comédie ? Ces caractères, dit-on, sont naturels : ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l’amphithéâtre d’un laquais qui siffle, d’un malade dans sa garde-robe, d’un homme ivre qui dort ou qui vomit : y a-t-il rien de plus naturel ? C’est le propre d’un efféminé de se lever tard, de passer une partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d’y faire réponse : mettez ces rôles sur la scène, plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original ; mais plus aussi il sera froid et insipide37.

Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu’ils sont nuisibles : l’on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si parfaits caractères, que quand une jeune personne jette de là sa vue sur tout ce qui l’entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort au-dessous de ce qu’elle vient d’admirer, je m’étonne qu’elle soit capable pour eux de la moindre faiblesse.

Corneille38 ne peut être égalé dans les endroits où il excelle ; il a pour lors un caractère original et inimitable ; mais il est inégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu’il dut ensuite aller si loin, comme ses dernières font qu’on s’étonne qu’il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les mœurs39 : un style de déclamateur qui arrête l’action et la fait languir ; des négligences dans les vers et dans l’expression, qu’on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu’il y a eu en lui de plus éminent, c’est l’esprit, qu’il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus heureux qu’on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son théâtre, qu’il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, et enfin de ses dénoûments : car il ne s’est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande Simplicité : il a aimé, au contraire, à charger la scène d’événements dont il est presque toujours sorti avec Succès : admirable surtout par l’extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu’il a composés. Il semble qu’il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine40, et qu’ils tendent un peu plus à une même chose ; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature ; soit pour la versification, qui est correcte, ricin dans ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse : exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l’action ; à qui le grand et le merveilleux n’ont pas même manqué, ainsi qu’à Corneille ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid, dans Polyeucte et dans les Horaces ? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en Porus et en Burrhus * ? Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimaient à exciter sur les théâtres, et qu’on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes : Oreste, dans l’Andromaque de Racine, et Phèdre du même auteur, comme l’Œdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l’un et l’autre par ce qu’ils ont de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages peut-être qu’on pourrait parler ainsi : Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres ; celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu’ils sont. Il va plus dans le premier de ce que l’on admire, et de ce que l’on doit même imiter : il y a plus dans le second de ce qu’on reconnaît dans les autres, ou de ce que l’on éprouve dans soi-même. L’un élève, étonne, maîtrise, instruit ; l’autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu’il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison est manié par le premier ; et par l’autre, ce qu’il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des règles, des préceptes ; et dans celui-ci, du goût et des sentiments. L’on est plus occupé aux pièces de Corneille ; l’on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral ; Racine, plus naturel. Il semble que l’un imite Sophocle, et que l’autre doit plus à Euripide.

Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe à l’emportement du geste, à l’éclat de la voix et à la force des poumons. Les pédants ne l’admettent aussi que dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l’entassement des ligures, de l’usage des grands mots et de la rondeur des périodes.

Il semble que la logique est l’art de convaincre de quelque vérité, et l’éloquence un don de l’âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l’esprit des autres, qui fait que nous leur inspirons et que nous leur persuadons tout ce qui nous plaît.

L’éloquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre d’écrire. Elle est rarement où on la cherche, et elle est quelquefois où on ne la cherche point.

L’éloquence est au sublime ce que le tout est à sa partie.

Qu’est-ce que le sublime ? Il ne paraît pas qu’on l’ait défini. Est-ce une figure ? Naît-il des figures, ou du moins de quelques figures ? Tout genre d’écrire reçoit-il le sublime, ou s’il n’y a que les grands sujets qui en soient capables ? Peut-il briller autre chose dans l’églogue qu’un beau naturel, et dans les lettres familières, comme dans les conversations, qu’une grande délicatesse ? Ou plutôt le naturel et le délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la perfection ? Qu’est-ce que le sublime ? Où entre le sublime ?

Les synonymes sont plusieurs dictions, ou plusieurs phrases différentes, qui signifient une même chose. L’antithèse est une opposition de deux vérités qui se donnent du jour l’une à l’autre. La métaphore, ou la comparaison, emprunte d’une chose étrangère une image sensible et naturelle d’une vérité. L’hyperbole exprime au-delà de la vérité, pour ramener l’esprit à la mieux connaître. Le sublime ne peint que la vérité, mais en un sujet noble ; il la peint tout entière, dans sa cause et dans son effet ; il est l’expression ou l’image la plus digne de cette vérité. Les esprits médiocres ne trouvent point l’unique expression, et usent de synonymes. Les jeunes gens sont éblouis de l’éclat de l’antithèse, et s’en servent. Les esprits justes, et qui aiment à faire des images qui soient précises, donnent naturellement dans la comparaison et la métaphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et qu’une vaste imagination emporte hors des règles et de la justesse, ne peuvent s’assouvir de l’hyperbole. Pour le sublime, il n’y a même entre les grands génies que les plus élevés qui en soient capables.

Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est nouveau, qu’il lit pour la première lois, où il n’a nulle part, et que l’auteur aurait soumis à sa critique, et se persuader ensuite qu’on n’est pas entendu seulement à cause que l’on s’entend soi-même, mais’ parce qu’on est en effet intelligible.

L’on n’écrit que pour être entendu ; mais il faut du moins en écrivant faire entendre de belles choses. L’on doit avoir une diction pure, et user de termes qui soient propres, il est vrai ; mais il faut que ces termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides, et qui renferment un très-beau sens. C’est faire de la pureté et de la clarté du discours un mauvais usage que de les faire servir aune matière aride, infructueuse qui est sans sel, sans utilité, sans nouveauté. Que sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses frivoles et puériles, quelquefois fades et communes, et d’être moins incertains de la pensée d’un auteur qu’ennuyés de son ouvrage ?

Si l’on jette quelque profondeur dans certains écrits, si l’on affecte une finesse de tour, et quelquefois une trop grande délicatesse, ce n’est que par la bonne opinion qu’on a de ses lecteurs.

L’on a cette incommodité à essuyer dans la lecture des livres faits par des gens de parti et de cabale, qui l’on n’y voit pas toujours la vérité. Les faits y sont déguisés, les raisons réciproques n’y sont point rapportées dans toute leur force, ni avec une entière exactitude ; et ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui, d’un point de vue de doctrine ou d’un fait contesté, se font une querelle personnelle. Ces ouvrages ont cela de particulier qu’ils ne méritent ni le cours prodigieux qu’ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli où ils tombent lorsque, le feu et la division venant à s’éteindre, ils deviennent des almanachs de l’autre année.

La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire ; et de quelques autres, c’est de n’écrire point.

L’on écrit régulièrement depuis vingt années : l’on est esclave de la construction ; l’on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme et réduit le style à la phrase purement française : l’on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré, et que tant d’autres depuis eux ont laissé perdre : l’on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la netteté dont il est capable : cela conduit insensiblement à y mettre de l’esprit.

Il y a des artisans ou des habiles dont l’esprit est aussi vaste que l’art et la science qu’ils professent : ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l’invention, ce qu’ils tiennent d’elle et de ses principes : ils sortent de l’art pour ennoblir, s’écartent des règles, si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime : ils marchent seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l’on tire quelquefois de l’irrégularité. Les esprits justes, doux, modérés, non-seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les comprennent point et voudraient d’ailleurs encore moins les imiter. Ils demeurent tranquilles dans l’étendue de leur sphère, vont jusqu’à un certain point de leur capacité et de leurs lumières ; ils ne vont pas plus loin, parce qu’ils ne voient rien au-delà, ils ne peuvent au plus qu’être les premiers d’une seconde classe, et exceller dans le médiocre.

Il y a des esprits, si j’ose dire, inférieurs et subalternes, qui ne semblent faits que pour être le recueil, le registre ou le magasin de toutes les productions des autres génies. Ils sont plagiaires, traducteurs, compilateurs : ils ne pensent point. Ils disent ce que les auteurs ont pensé, et comme le choix des pensées est invention, ils l’ont mauvais, peu juste, et qui les détermine plutôt à rapporter beaucoup de choses que d’excellentes choses : ils n’ont rien d’original et qui soit à eux : ils ne savent que ce qu’ils ont appris : et ils n’apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science vaine, aride, dénuée d’agrément et d’utilité, qui ne tombe point dans la conversation, qui est hors de commerce, semblable à une monnaie qui n’a point de cours. On est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé de leurs entretiens ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au pédantisme.

La critique souvent n’est pas une science : c’est un métier, où il faut plus de santé que d’esprit, plus de travail que de capacité, plus d’habitude que de génie. Si elle vient d’un homme qui ait moins de discernement que de lecture, et qu’elle s’exerce sur de certains chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l’écrivain.

Je conseille à un auteur né copiste, et qui a l’extrême modestie de travailler d’après quelqu’un, de ne se choisir pour exemplaires que ces sortes d’ouvrages où il entre de l’esprit, de l’imagination, ou même de l’érudition : s’il n’atteint pas ses originaux, du moins il en approche, et il se fait lire. Il doit, au contraire, éviter comme un écueil de vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur, que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les ligures, et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles tout ce qu’ils expriment sur le papier : dangereux modèles, et tout propres à faire tomber dans le froid, dans le bas et dans le ridicule ceux qui s’ingèrent de les suivre. En effet, je rirais d’un homme qui voudrait sérieusement parler mon ton de voix ou me ressembler de visage.

Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire : les grands sujets lui sont défendus ; il les entame quelquefois, et se détourne ensuite sur de petites choses, qu’il relève par la beauté de son génie et de son style.

Il faut éviter le style vain et puéril, de peur de ressembler à Dorilas et Handburg41. L’on peut, au contraire, en une sorte d’écrits, hasarder de certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu’il y a à s’en servir ou à les entendre.

Celui qui n’a égard en écrivant qu’au goût de son siècle songe plus à sa personne qu’à ses écrits. Il faut toujours tendre à la perfection ; et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre.

Il ne faut point mettre un ridicule où il n’y en a point : c’est se gâter le goût, c’est corrompre son jugement et celui des autres. Mais le ridicule qui est quelque part, il faut l’y voir, l’en tirer avec grâce, et d’une manière qui plaise et qui instruise.

Horace, ou Despréaux, l’a dit avant vous. Je le crois sur votre parole, mais je l’ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie, et que d’autres encore penseront après moi42 ?

Que dites-vous ? Comment ? Je n’y suis pas : vous plairait-il de recommencer ? J’y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid ; que ne disiez-vous : Il fait froid ? Vous voulez m’apprendre qu’il pleut ou qu’il neige ; dites : Il pleut, il neige. Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m’en féliciter ; dites : Je vous trouve bon visage. Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair : et, d’ailleurs, qui ne pourrait pas en dire autant ?

Qu’importe, Acis ? Est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de Phébus, vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l’étonnement. Une chose vous manque, c’est l’esprit : ce n’est pas tout ; il y a en vous une chose de trop, qui est l’opinion d’en avoir plus que les autres : voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme ou vous entrez dans cette chambre ; je vous tire par votre habit et je vous dis à l’oreille : Ne songez point à avoir de l’esprit, n’en ayez point ; c’est votre rôle : ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l’ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit ; peut-être alors croira-t-on que vous en avez.

L’on ne peut guère charger l’enfance de la connaissance de trop de langues, et il me semble que l’on devrait mettre toute son application à l’en instruire : elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et elles leur ouvrent également l’entrée ou à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si l’on remet cette étude si pénible à un âge un peu plus avancé, et qu’on appelle la jeunesse, ou l’on n’a pas la force de l’embrasser par choix, ou l’on n’a pas celle d’y persévérer ; et si l’on y persévère, c’est consumer à la recherche des langues le même temps qui est consacré à l’usage que l’on en doit faire, c’est borner à la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin et qui demande des choses, c’est au moins avoir perdu les premières et les plus belles années de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque tout s’imprime dans l’âme naturellement et profondément, que la mémoire est neuve, prompte et fidèle, que l’esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs, et que l’on est déterminé à de longs travaux par ceux de qui l’on dépend. Je suis persuadé que le petit nombre d’habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de l’oubli de cette pratique.

L’étude des textes ne peut jamais être assez recommandée : c’est le chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre d’érudition. Ayez les choses de la première main, puisez à la source ; maniez, remaniez le texte, apprenez-le de mémoire, citez-le dans les occasions, songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses circonstances ; conciliez un auteur original43, ajustez ses principes, tirez vous-même les conclusions. Les premiers commentateurs se sont trouvés dans le cas où je désire que vous soyez : n’empruntez leurs lumières et ne suivez leurs vues qu’où les vôtres seraient trop courtes ; leurs explicitions ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper : vos observations, au contraire, naissent de votre esprit, et y demeurent ; vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que vous n’êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont invincibles, où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent court, si fertiles d’ailleurs, si abondants et si chargés d’une vaine et fastueuse érudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni à eux ni aux autres : achevez ainsi de vous convaincre, par cette méthode d’étudier, que c’est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme à grossir plutôt qu’à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids des commentaires ; et qu’elle a en cela agi contre soi-même et contre ses plus chers intérêts, en multipliant les lectures, les recherches et le travail qu’elle cherchait à éviter.

Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la proscription de quelques autres ? Ains a péri : la voyelle qui le commence, et si propre pour l’élision, n’a pu le sauver ; il a cédé à un autre monosyllabe44, et qui n’est au plus que son anagramme. Certes est beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son déclin : la poésie le réclame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le disent en prose, et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages. Maint est un mot qu’on ne devait jamais abandonner, et par la facilité qu’il y avait à le couler dans le style, et par.son origine, qui est française. Moult, quoique latin, était dans son temps d’un même mérite ; et je ne vois pas par où beaucoup l’emporte sur lui. Quelle persécution le car n’a-t-il pas essuyée ! et s’il n’eût trouvé de la protection parmi les gens polis45, n’était -il pas banni honteusement d’une langue à qui il a rendu de si longs services, sans qu’on sût quel mot lui substituer ? Cil46 a été dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue française ; il est douloureux pour les poètes qu’il ait vieilli. Douloureux ne vient pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient chaleureux ou chaloureux ; celui-ci se passe, bien que ce fût une richesse pour la langue, et qu’il se dise fort juste où chaud ne s’emploie qu’improprement. Valeur devait aussi nous conserver valeureux ; haine, haineux ; peine, peineux ; fruit, fructueux ; pitié, piteux ; joie, jovial ; foi, féal ; cour, courtois ; gîte, gisant ; haleine, halené ; vanterie, vantard : mensonge, mensonger ; coutume, coutumier47 : comme part maintient partial ; point, pointu et pointilleux ; ton, tonnant ; son, sonore ; frein, effréné ; front, effronté ; ris, ridicule ; loi, loyal ; cœur, cordial ; bien, bénin : mal, malicieux. Heur se plaçait où bonheur ne saurait entrer ; il a fait heureux, qui est si français, et il a cessé de l’être ; si quelques poètes s’en sont servis, c’est moins par choix que par la contrainte de la mesure. Issu prospère, et vient d’issir, qui est aboli. Fin subsiste sans conséquence pour finer, qui vient de lui, pendant que cesse et cesser régnent également. Verd ne fait plus verdoyer ; ni fête, fétoyer ; ni larme, larmoyer ; ni deuil, se douloir, se condouloir ; ni joie, s’éjouir, bien qu’il fasse toujours se réjouir, se conjouir, ainsi qu’orgueil, s’enorgueillir. On a dit gent, le corps gent : ce mot si facile non-seulement est tombé, l’on voit même qu’il a entraîné gentil dans sa chute. On dit diffamé, qui dérive de famé, qui ne s’entend plus. On dit curieux, dérivé de cure, qui est hors d’usage. Il y avait à gagner de dire si que pour de sorte que ou de manière que ; de moi, au lieu de pour moi ou de quant à moi ; de dire je sais que c’est qu’un mal, plutôt que) ? sais ce que c’est qu’un mal, soit par l’analogie latine, soit par l’avantage qu’il y a souvent à avoir un mot de moins à placer dans l’oraison. L’usage a préféré par conséquent à par conséquence, et en conséquence à en conséquent ; façons de faire à manières de faire, et manières d’agir à façons d’agir… dans les verbes, travailler à ouvrer, être accoutumé à souloir convenir à duire, faire du bruit à bruire, injurier à vilainer, piquer à poindre, faire ressouvenir à ramentevoir… et dans les noms, pensées à peu ers, un si beau mot, et dont le vers se trouvait si bien ; grandes actions à prouesses, louanges à loz, méchanceté à mauvaistié, porte à huis, navire à nef, armée à ost, monastère à monstier, prairies à prées… tous mots qui pouvaient durer ensemble d’une égale beauté et rendre une langue plus abondante. L’usage a, par l’addition, la suppression, le changement ou le dérangement de quelques lettres, fait frelater de fralater, prouver de prouver, profit de proufit, froment de frounient, profil de pourfil, provision de pour-veoir. promener de pourmener. et promenade de pour menade. Le même usage fait, selon l’occasion, d’habile, d’utile, de facile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des genres différents : au contraire de vil, vile, subtil, subtile, selon leur terminaison, masculins ou féminins. Il a altéré les terminaisons anciennes : de scel il a fait sceau : de mantel, manteau ; de ca-pel, chapeau ; de coutel, couteau ; de hamel, hameau ; de damoisel, damoiseau ; de jouvencel, jouvenceau : et cela sans que l’on voie guère ce que la langue française gagne à ces différences et à ces changements. Est-ce donc faire pour le progrès d’une langue que de déférer à l’usage ? serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique ? Faudrait-il, dans une langue vivante, écouter la seule raison, qui prévient les équivoques, suit la racine des mots, et le rapport qu’ils ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison d’ailleurs veut qu’on suive l’usage ?

Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, ou si nous l’emportons sur eux par le choix des mots, par le tour et l’expression, par la clarté et la brièveté du discours, est une question souvent agitée, toujours indécise : on ne la terminera point en comparant, comme l’on lait quelquefois, un froid écrivain de l’autre siècle aux plus célèbres de celui-ci, ou les vers de Laurent, payé pour ne plus écrire, à ceux de Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer juste sur cette matière, opposer siècle à siècle et excellent ouvrage à excellent ouvrage ; par exemple, les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture à ces deux-ci, qu’une tradition nous a conservés sans nous en marquer le temps ni l’auteur48

Bien à propos s’en vint Ogier49 en France
Pour le païs de mescreans monder :
Ja n’est besoin de conter sa vaillance,
Puisqu’ennemis n’osoient le regarder.
Or, quand il eut tout mis en assurance,
De voyager il voulut s’enharder ;
En paradis trouva l’eau de Jouvance,
Dont il se sceut de vieillesse engarder
                Bien à propos.

Puis par cette eau son corps tout decrepite
Transmué fut par maniere subite
En jeune gars, frais, gracieux et droit.
Grand dommage est que cecy soit sornettes ;
Filles connoy qui ne sont pas jeunettes,
A qui cette eau de Jouvance viendroit
>                Bien à propos.

De cettuy preux50 maints grands clers ont escrit
Qu’oncques dangier n’estonna son courage :
Abusé fut par le malin esprit,
Qu’il épousa sous feminin visage.
Si piteux cas à la fin descouvrit
Sans un seul brin de peur ny de dommage,
Dont grand renom par tout le monde acquit,
Si qu’on tenoit très-honeste langage
De cettuy preux.
Bien-tost après fille de roy s’esprit
De son amour, qui voulentiers s’offrit
Au bon Richard en second mariage.
Donc s’il vaut mieux ou diable ou femme avoir,
Et qui des deux bruït plus en ménage :
Ceux qui voudront, si le pourront sçavoir
>                De cettuy preux.

Fragments du discours à l’Académie §

Rappelez en votre mémoire (la comparaison ne vous sera pas injurieuse), rappelez ce grand et premier concile où les Pères qui le composaient étaient remarquables chacun par quelques membres mutilés ou par les cicatrices qui leur étaient restées des fureurs de la persécution : ils semblaient tenir de leurs plaies le droit de s’asseoir dans cette assemblée générale de toute l’Église : il n’ y avait aucun de vos illustres prédécesseurs qu’on ne s’empressât de voir, qu’on ne montrât dans les places, qu’on ne désignât par quelque ouvrage fameux qui lui avait fait un grand nom, et qui lui donnait rang dans cette académie naissante qu’ils avaient comme fondée : tels étaient ces grands artisans de la parole, ces premiers maîtres de l’éloquence française ; tels vous êtes, Messieurs, qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux qui vous ont précédés.

L’un est aussi correct dans sa langue que s’il l’avait apprise par régies et par principes, aussi élégant dans les langues étrangères que si elles lui étaient naturelles, en quelque idiome qu’il compose, semble toujours parler celui de son pays : il a entrepris, il a fini une pénible traduction que le plus bel esprit pourrait avouer, et que le plus pieux personnage devrait désirer d’avoir faite.

L’autre51 fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les grâces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une fin, en bannit le prolixe et l’incroyable, pour y substituer le vraisemblable et le naturel.

Un autre52, plus égal que Marot et plus poëte que Voiture, a le jeu, le tour et la naïveté de tous les deux : il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l’organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu’au sublime : homme unique dans son genre d’écrire : toujours original, soit qu’il invente, soit qu’il traduise ; qui a été au-delà de ses modèles : modèle lui-même difficile à imiter.

Celui-ci53 passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d’autrui, et se rendre propre tout ce qu’il manie ; il a dans ce qu’il emprunte des autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l’invention : ses vers forts et harmonieux, faits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris : on y remarque une critique sure, judicieuse et innocente, s’il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu’il est mauvais.

Cet autre54 vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux et passent en proverbe ; qui prime, qui règne sur la scène ; qui s’est emparé de tout le théâtre : il ne l’en dépossède pas ; il est vrai ; mais il s’y établit avec lui : le monde s’accoutume à en voir faire la comparaison : quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le grand Corneille, lui soit préféré ; quelques autres, qu’il lui soit égalé : ils en appellent à l’autre siècle, ils attendent la fin de quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années, n’aiment peut-être dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse.

Que dirai-je de ce personnage55 qui a fait parler si longtemps une envieuse critique qui l’a fait taire, qu’on admire malgré soi, qui accable par le grand nombre et par éminence de ses talents ; orateur, historien, théologien, philosophe ; d’une rare érudition, d’une plus rare éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit clans la chaire ; un défenseur de la religion, une lumière de l’Eglise ; parlons d’avance le langage de la postérité, un Père de l’Eglise ? Que n’est-il point ? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne.

Toucherai-je aussi votre dernier choix, si digne de vous56 ? Quelles choses vous furent dites dans la place où je me trouve ! je m’en souviens ; et, après ce que vous avez entendu, comment osé-je parler ? comment daignez-vous m’entendre ? Avouons-le, on sent la force et l’ascendant de ce rare esprit, soit qu’il prêche de génie et sans préparation, soit qu’il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu’il explique ses pensées dans la conversation : toujours maître de l’oreille et du cœur de ceux qui écoutent, il ne leur permet pas d’envier ni tant d’élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse. On est assez heureux de l’entendre, de sentir ce qu’il dit, et comme il le dit. On doit être content de soi si l’on emporte ses réflexions, et si l’on en profite. Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre ! A qui m’associez-vous !

Je voudrais, Messieurs, moins pressé par le temps et parles bienséances qui mettent des bornes à ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui composent cette Académie par des endroits encore plus marqués et par de plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l’on voit répandus parmi les hommes se trouvent partagés entre vous. Veut-on de diserts orateurs, qui aient semé dans la chaire toutes les fleurs de l’éloquence, qui, avec une saine morale, aient employé tous les tours et toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de paroles, qui fassent aimer les solennités, les temples, qui y fassent courir : qu’on ne les cherche pas ailleurs, ils sont parmi vous. Admire-t-on une vaste et profonde littérature qui aille fouiller dans les archives de l’antiquité pour en retirer des choses ensevelies dans l’oubli, échappées aux esprits les plus curieux, ignorées des autres hommes ; une mémoire, une méthode, une précision à ne pouvoir, dans ces recherches, s’égarer d’une seule année, quelquefois d’un seul jour, sur tant de siècles : cette doctrine57 admirable, vous la possédez ; elle est du moins en quelques-uns de ceux qui forment cette savante assemblée. Si l’on est curieux du don des langues joint au double talent de savoir avec exactitude les choses anciennes et de narrer celles qui sont nouvelles avec autant de simplicité que de vérité, des qualités si rares ne vous manquent pas, et sont réunies en un même sujet. Si l’on cherche des hommes habiles, pleins d’esprit et d’expérience, qui, par le privilège de leurs emplois, fassent parler le prince avec dignité et avec justesse ; d’autres, qui placent heureusement et avec succès dans les négociations les plus délicates les talents qu’ils ont de bien parler et de bien écrire ; d’autres, encore qui prêtent leurs soins et leur vigilance aux affaires publiques, après les avoir employés aux judiciaires, toujours avec une égale réputation : tous se trouvent au milieu de vous, et je souffre à ne pas les nommer.

Si vous aimez le savoir joint à l’éloquence, vous n’attendrez pas longtemps ; réservez seulement toute votre attention pour celui qui parlera après moi58. Que vous manque-t-il enfin ? Vous avez des écrivains habiles en l’une et en l’autre oraison ; des poëtes en tout genre de poésies, soit morales, soit chrétiennes, soit héroïques, soit galantes et enjouées ; des imitateurs des anciens ; des critiques austères ; des esprits lins, délicats, subtils, ingénieux, propres à briller dans les conversations et dans les cercles. Encore une fois, à quels hommes, à quels grands sujets m’associez-vous ?

Fénelon (1652-1715.)

Fragments des dialogues sur l’éloquence. §

Dialogue I §

A. Platon fait parler Socrate avec un orateur nommé Gorgias, et avec un disciple de Gorgias, nommé Calliclès. Ce Gorgias était un homme très-célèbre ; Isocrate, dont nous avons tant parlé, fut son disciple. Ce Gorgias tut le premier, dit Cicéron, qui se vanta de parler éloquemment de tout : dans la suite, les rhéteurs grecs imitèrent celte vanité. Revenons au dialogue de Gorgias et de Calliclès. Ces deux hommes discouraient élégamment sur toutes choses, selon la méthode du premier : c’étaient de ces beaux esprits qui brillent dans les conversations, et qui n’ont d’autre emploi que celui de bien parler ; mais il paraît qu’ils manquaient de ce que Socrate cherchait dans les hommes, c’est-à-dire de vrais principes de la morale et des règles d’un raisonnement exact et sérieux. Après que l’auteur a bien fait sentir le ridicule de leur caractère d’esprit, il vous dépeint Socrate qui, semblant se jouer, réduit plaisamment les deux orateurs à ne pouvoir dire ce que c’est que l’éloquence. Ensuite Socrate montre que la rhétorique, c’est-à-dire l’art de ces orateurs-là, n’est pas un art véritable. Il appelle l’art une discipline réglée qui apprend aux hommes à faire quelque chose qui soit utile à les rendre meilleurs qu’ils ne sont ; par là il montre qu’il n’appelle art que les arts libéraux, et que ces arts dégénèrent toutes les fois qu’on les rapporte à une autre fin qu’à tonner les hommes à la vertu. Il prouve que les rhéteurs n’ont point ce but-là ; il fait voir même que Thémistocle et Périclès ne l’ont point eu, et par conséquent n’ont point été de vrais orateurs. Il dit que ces hommes célèbres n’ont songé qu’à persuader aux Athéniens de faire des ports, des murailles et de remporter des victoires. Ils n’ont, dit-il, rendu leurs citoyens que riches, puissants, belliqueux, et ils en ont été ensuite maltraités. En cela ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient : s’ils les avaient rendus bons par leur éloquence, leur récompense eut été certaine. Qui fait les hommes bons et vertueux est sûr, après son travail, de ne point trouver des ingrats, puisque la vertu et l’ingratitude sont incompatibles. Il ne faut point vous rapporter tout ce qu’il dit sur l’inutilité de cette rhétorique, parce que tout ce que je vous en ai dit comme de moi-même est tiré de lui ; il vaut mieux vous raconter ce qu’il dit sur les maux que ces vains rhéteurs causent dans une république.

B. Je comprends bien que ces rhéteurs étaient à craindre dans les républiques de la Grèce, où ils pouvaient séduire le peuple et s’emparer de la tyrannie.

A. En effet, c’est principalement de cet inconvénient dont parle Socrate ; mais les principes qu’il donne en cette occasion s’étendent plus loin. Au reste, quand nous parlons ici. Vous et moi, d’une république à policer, il s’agit non-seulement des États où le peuple gouverne, mais encore de tout État, soit populaire, soit gouverné par plusieurs chefs, soit monarchique : ainsi je ne touche pas à la forme du gouvernement : en tout pays les règles de Socrate sont d’usage.

R. Expliquez-les donc, s’il vous plaît.

A. Il dit que l’homme étant composé de corps et d’esprit, il faut cultiver l’un et l’autre : il y a deux arts pour l’esprit, et deux arts pour le corps ; les deux de l'esprit sont la science des lois et de la jurisprudence : par la science des lois il comprend tous les principes de philosophie pour régler les sentiments et les mœurs des particuliers et de toute la république ; la jurisprudence est le remède dont on doit se servir pour réprimer la mauvaise foi et l’injustice des citoyens ; c’est par elle qu’on juge les procès et qu’on punit les crimes : ainsi la science des lois doit servir à prévenir le mal, et la jurisprudence à le corriger. Il y a deux arts semblables pour les corps : la gymnastique, qui les exerce, qui les rend sains, proportionnés, agiles, vigoureux, pleins de force et de bonne grâce (vous savez, Monsieur, que les anciens se servaient merveilleusement de cet art que nous avons perdu) ; puis la médecine, qui guérit les corps lorsqu’ils ont perdu la santé. La gymnastique est pour les corps ce que la science des lois est pour l’âme : elle forme, elle perfectionne. La médecine est aussi pour le corps ce que la jurisprudence est pour l’âme : elle corrige, elle guérit. Mais cette institution si pure est altérée, dit Socrate. A la place de la science des lois, on a mis la vaine subtilité des sophistes, faux philosophes qui abusent du raisonnement, et qui, manquant des vrais principes pour le bien public, tendent à leurs fins particulières. A la jurisprudence, dit-il encore, a succédé le faste des rhéteurs, gens qui ont voulu plaire et éblouir : au lieu de la jurisprudence qui devait être la médecine de l’âme, et dont il ne fallait se servir que pour guérir les passions des hommes, on voit de faux orateurs qui n’ont songé qu’à leur réputation. A la gymnastique, ajoute encore Socrate, on a fait succéder l’art de farder les corps, et de leur donner une fausse et trompeuse beauté ; au lieu qu’on ne devait chercher qu’une beauté simple et naturelle, qui vient de la santé et de la proportion de tous les membres, ce qui ne s’acquiert et ne s’entretient que par le régime et l’exercice. A la médecine on a fait aussi succéder l’invention des mets délicieux, et de tous les ragoûts qui excitent l’appétit des hommes ; et au lieu de purger l’homme plein d’humeurs pour lui rendre la santé et par la santé l’appétit, on force la nature, on lui fait un appétit artificiel par toutes les choses contraires à la tempérance. C’est ainsi que Socrate remarque le désordre des mœurs de son temps ; et il conclut en disant que les orateurs qui, dans la vue de guérir les hommes, devaient leur dire, même avec autorité, des vérités désagréables, et leur donner ainsi des médecines amères, ont au contraire fait pour l’âme comme les cuisiniers pour le corps. Leur rhétorique n’a été qu’un art de faire des ragoûts pour flatter les hommes malades ; on ne s’est mis en peine que de plaire, que d’exciter la curiosité et l’admiration ; les orateurs n’ont parlé que pour eux. Il finit en demandant où sont les citoyens que ces rhéteurs ont guéris de leurs mauvaises habitudes ; où sont les gens qu’ils ont rendus tempérants et vertueux. Ne croyez-vous pas entendre un homme de notre siècle qui voit ce qui s’y passe, et qui parle des abus présents ? Après avoir entendu ce païen, que diriez-vous de cette éloquence qui ne va qu’à plaire et qu’à faire de belles peintures, lorsqu’il faudrait, comme il dit lui-même, brûler, couper jusqu’au vif, et chercher sérieusement la guérison par l’amertume des remèdes et par la sévérité du régime ? Mais jugez de ces choses par vous-même. Trouveriez-vous bon qu’un médecin qui vous traiterait s’amusât, dans l’extrémité de votre maladie, à débiter des phrases élégantes et des pensées subtiles ? Que penseriez-vous d’un avocat qui, plaidant une cause où il s’agirait de tout le bien de votre famille ou de votre propre vie, ferait le bel esprit et remplirait son plaidoyer de fleurs et ornements, au lieu de raisonner avec force et d’exciter la compassion des juges ? L’amour du bien et de la vie fait assez sentir ce ridicule-là ; mais l’indifférence où l’on vit pour les bonnes mœurs et pour la religion, fait qu’on ne les remarque point dans les orateurs, qui devraient être les censeurs et les médecins du peuple. Ce que vous avez vu qu’en pensait Socrate doit nous faire honte.

B. Je vois bien maintenant, selon vos principes, que les orateurs devraient être les défenseurs des lois et les maîtres des peuples, pour leur enseigner la vertu ; mais l’éloquence du barreau, chez les Romains, n’allait pas jusque-là.

A. C’était sans doute son but, Monsieur : les orateurs devaient protéger l’innocence et les droits des particuliers, lorsqu’ils n’avaient point d’occasion de représenter dans leurs discours les besoins généraux de la république : de là vient que cette profession fut si honorée, et que Cicéron nous donne une si haute idée du véritable orateur.

B. Mais voyons donc de quelle manière ces orateurs doivent parler ; je vous supplie de m’expliquer vos vues là-dessus.

A. Je ne vous dirai pas les miennes : je continuerai à vous parler selon les règles que les anciens nous donnent. Je ne vous dirai même que les principales choses, car vous n’attendez pas que je vous explique par ordre le détail presque infini des préceptes de la rhétorique : il y en a beaucoup d’inutiles ; vous les avez lus dans les livres où ils sont amplement. Contentons-nous de parler de ce qui est le plus important. Platon, dans son dialogue, où il fait parler Socrate avec Phédon, montre que le grand défaut des rhéteurs est de chercher l’art de persuader avant que d’avoir appris, par les principes de la philosophie, quelles sont les choses qu’il faut tâcher de persuader aux hommes. Il veut que l’orateur ait commencé par l’étude de l’homme en général : qu’après, il se soit appliqué à la connaissance des hommes en particulier auxquels il doit parler : ainsi, il faut savoir ce que c’est que l’homme, sa fin, ses intérêts véritables ; de quoi il est composé, c’est-à-dire de corps et d’esprit ; la véritable manière de le rendre heureux : quelles sont ses passions, les excès qu’elles peuvent avoir, la manière de les régler ; comment on peut les exciter utilement pour lui faire aimer le bien ; les règles qui sont propres à le faire vivre en paix et à entretenir la société. Après cette étude générale vient la particulière. Il faut connaître les lois et les coutumes de son pays, le rapport qu’elles ont avec le tempérament des peuples, les mœurs de chaque condition, les éducations différentes, les préjugés et les intérêts qui dominent dans le siècle où l’on vit, le moyen d’instruire et de redresser les esprits. Vous voyez que ces connaissances comprennent toute la philosophie la plus solide. Ainsi Platon montre par là qu’il n’appartient qu’au philosophe d’être véritable orateur : c’est en ce sens qu’il faut expliquer tout ce qu’il dit dans le dialogue de Gorgias contre les rhéteurs, c’est-à-dire contre cette espèce de gens qui s’étaient fait un art de bien parler et de persuader, sans se mettre en peine de savoir par principes ce qu’on doit tâcher de persuader aux hommes : ainsi tout le véritable art, selon Platon, se réduit à bien savoir ce qu’il faut persuader, et à bien connaître les passions des hommes et la manière de les émouvoir pour arriver à la persuasion. Cicéron a presque dit les mêmes choses. Il semble d’abord vouloir que l’orateur n’ignore rien, parce que l’orateur peut avoir besoin de parler de tout, et qu’on ne parle jamais bien, dit-il après Socrate, que de ce qu’on sait bien. Ensuite il se réduit, à cause des besoins pressants et de la brièveté de la vie, aux connaissances les plus nécessaires. Il veut au moins qu’un orateur sache bien toute cette partie de la philosophie qui regarde les mœurs, ne lui permettant d’ignorer que les curiosités de l’astrologie et des mathématiques ; surtout il veut qu’il connaisse la composition de l’homme et la nature de ses passions, parce que l’éloquence a pour but d’en mouvoir à propos les ressorts. Pour la connaissance des lois, il la demande à l’orateur, comme le fondement de tous ses discours ; seulement il permet qu’il n’ait pas passé sa vie à approfondir toutes les questions de la jurisprudence pour le détail des causes, parce qu’il peut, dans le besoin, recourir aux profonds jurisconsultes pour suppléer ce qui lui manquerait de ce côté-là. Il demande, comme Platon, que l’orateur soit bon dialecticien ; qu’il sache définir, prouver, démêler les plus subtils sophismes. Il dit que c’est détruire la rhétorique, de la séparer de la philosophie ; que c’est faire des orateurs, des déclamateurs puérils sans jugement. Non-seulement il veut une connaissance exacte de tous les principes de la morale, mais encore une étude particulière de l’antiquité. Il recommande la lecture des anciens Grecs ; il veut qu’on étudie les historiens, non-seulement pour leur style, mais encore pour les faits de l’histoire ; surtout il exige l’étude des portes, à cause du grand rapport qu’il y a entre les figures de la poésie et celles de l’éloquence : en un mot, il répète souvent que l’orateur doit se remplir l’esprit de choses avant que de parler. Je crois que je me souviendrai de ses propres termes, tant je les ai relus, et tant ils m’ont fait d’impression. Vous serez surpris de tout ce qu’il demande. L’orateur, dit-il, doit avoir la subtilité des dialecticiens, la science des philosophes, la diction presque des poëtes, la voix et les gestes des plus grands acteurs. Voyez quelle préparation il faut pour tout cela.

C. Effectivement, j’ai remarqué, en bien des occasions, que ce qui manque le plus à certains orateurs, qui ont d’ailleurs beaucoup de talents, c’est le fonds de science. Leur esprit paraît vide. On voit qu’ils ont eu bien de la peine à trouver de quoi remplir leurs discours : il semble même qu’ils ne parlent pas, parce qu’ils sont remplis de vérités, mais qu’ils cherchent les vérités à mesure qu’ils veulent parler.

A. C’est ce que Cicéron appelle des gens qui vivent au jour la journée, sans nulle provision : malgré tous leurs efforts, leurs discours paraissent toujours maigres et affamés. Il n’est pas temps de se préparer trois mois avant que de faire un discours public : ces préparations particulières, quelque pénibles qu’elles soient, sont nécessairement très-imparfaites, et un habile homme en remarque bientôt le faible ; il faut avoir passé plusieurs années a faire un fonds abondant. Après cette préparation générale, les préparations particulières coûtent peu : au lieu que, quand on ne s’applique qu’à des actions détachées, on est réduit à payer de phrases et d’antithèses ; on ne traite que des lieux communs ; on ne dit rien que de vague ; on coud des lambeaux qui ne sont point faits les uns pour les autres ; on ne montre point les vrais principes des choses : on se borne à des raisons superficielles, et souvent fausses ; on n’est pas capable de montrer l’étendue des vérités, parce que toutes les vérités générales ont un enchaînement nécessaire, et qu’il faut les connaître presque toutes, pour en traiter solidement une en particulier.

C. Cependant la plupart des gens qui parlent en public acquièrent beaucoup de réputation sans autre fonds que celui-là.

A. Il est vrai qu’ils sont applaudis par des femmes et par le gros du monde, qui se laisse aisément éblouir ; mais cela ne va jamais qu’à une certaine vogue capricieuse, qui a besoin même d’être soutenue par quelque cabale. Les gens qui savent les règles et qui connaissent le but de l’éloquence, n’ont que du dégoût et du mépris pour ces discours vains ; ils s’y ennuient beaucoup.

C. Vous voudriez qu’un homme attendit bien tard à parler en public : sa jeunesse serait passée avant qu’il eut acquis le fonds que vous lui demandez, et il ne serait plus en âge de l’exercer.

A. Je voudrais qu’il s’exerçât de bonne heure ; car je n’ignore pas ce que peut l’action ; mais je ne voudrais pas que, sous prétexte de s’exercer, il se jetât d’abord dans les emplois extérieurs, qui ôtent la liberté d’étudier. Un jeune homme pourrait, de temps en temps, faire des essais ; mais il faudrait que l’étude des bons livres fût longtemps son occupation principale.

C. Je crois ce que vous dites. Cela me fait souvenir d’un prédicateur de mes amis, qui vit, comme vous disiez, au jour la journée ; il ne songe à une matière que quand il est engagé à la traiter : il se renferme dans « on cabinet, il feuillette la Concordance, Combefîx, Polyanthéa, quelques sermonnaires qu’il a achetés, et certaines collections qu’il a faites de passages détachés, et trouvés comme par hasard.

Vous comprenez bien que tout cela ne saurait faire un habile homme. En cet état on ne peut rien dire avec force, on n’est sûr de rien ; tout a un air d’emprunt et de pièces Apportées ; rien ne coule de source ; on se fait grand tort à soi-même, d’avoir tant d’impatience de se produire. Dites-nous donc, avant que de nous quitter, quel est, selon vous, le grand effet de l’éloquence.

A. Platon dit qu’un discours n’est éloquent qu’autant qu’il agit dans l’âme de l’auditeur : par là vous pouvez juger sûrement de tous les discours que vous entendez. Tout discours qui vous laissera froid, qui ne fera qu’amuser votre esprit, et qui ne remuera point vos entrailles, votre cœur, quelque beau qu’il paraisse, ne sera point éloquent. Voulez-vous entendre Cicéron parler comme Platon en cette matière ? Il vous dira que toute la force de la parole ne doit tendre qu’à mouvoir les ressorts cachés que la nature a mis dans te cœur des hommes. Ainsi consultez-vous vous-même, pour savoir si les orateurs que vous écoutez font bien. S’ils font une vive impression en vous, s’ils rendent votre âme attentive et sensible aux choses qu’ils disent, s’ils vous échauffent et vous enlèvent au-dessus de vous-même, croyez hardiment qu’ils ont atteint le but de l’éloquence. Si, au lieu de vous attendrir ou de vous inspirer de fortes passions, ils ne font que vous plaire et que vous faire admirer l’éclat et la justesse de leurs pensées et de leurs expressions, dites que ce sont de faux orateurs.

B. Attendez un peu, s’il vous plaît ; permettez-moi de vous faire encore quelques questions.

A. Je voudrais pouvoir attendre, car je me trouve bien ici ; mais j’ai une affaire que je ne puis remettre : demain je reviendrai vous voir, et nous achèverons cette matière plus à loisir.

B. Adieu donc, Monsieur, jusqu’à demain.

Dialogue 2 §

B. Vous êtes un aimable homme, d’être revenu si ponctuellement : la conversation d’hier nous a laissés en impatience d’en voir la suite.

C. Pour moi, je suis venu à la hâte, de peur d’arriver trop tard ; car je ne veux rien perdre.

A. Ces sortes d’entretiens ne sont pas inutiles : on se communique mutuellement ses pensées ; chacun dit ce qu’il a lu de meilleur. Pour moi, Messieurs, je profite beaucoup à raisonner avec vous, vous souffrez mes libertés.

B. Laissez là le compliment : pour moi, je me fais justice, et je vois bien que, sans vous, je serais encore enfoncé dans plusieurs erreurs. Achevez, je vous prie, de m’en tirer.

A. Vos erreurs, si vous me permettez de parler ainsi, sont celles de la plupart des honnêtes gens qui n’ont point approfondi ces matières.

B. Achevez donc de me guérir : nous aurons mille choses à dire ; ne perdons point de temps, et sans préambule, venons au fait.

A. De quoi parlions-nous hier, quand nous nous séparâmes ? De bonne foi, je ne m’en souviens plus.

C. Vous parliez de l’éloquence, qui consiste toute à émouvoir.

B. Oui, j’avais peine à comprendre cela ; comment l’entendez-vous ?

A. Le voici. Que diriez-vous d’un homme qui persuaderait sans prouver ? Ce ne serait pas là le vrai orateur ; il pourrait séduire les autres hommes, ayant l’intention de les persuader, sans leur montrer que ce qu’il leur persuaderait serait la vérité. Un tel homme serait dangereux dans la république : c’est ce que nous avons vu dans les raisonnements de Socrate.

B. J’en conviens.

A. Mais que diriez-vous d’un homme qui prouverait la vérité d’une manière exacte, sèche, nue ; qui mettrait ses arguments en bonne forme, ou qui se servirait de la méthode des géomètres dans ses discours publics, sans y ajouter rien de vif et de figuré ? Serait-ce un orateur ?

B. Non, ce ne serait qu’un philosophe.

A. Il faut donc, pour faire un orateur, choisir un philosophe, c’est-à-dire un homme qui sache prouver la vérité, et ajouter à l’exactitude de ses raisonnements la beauté et la véhémence d’un discours varié, pour en faire un orateur ?

B. Oui, sans doute.

A. Et c’est en cela que consiste la différence de la conviction de la philosophie et de la persuasion de l’éloquence.

B. Comment dites-vous ? Je n’ai pas bien compris.

A. Je dis que le philosophe ne fait que convaincre, et que l’orateur, outre qu’il convainc, persuade

B. Je n’entends pas bien encore. Que reste-t-il à faire quand l’auditeur est convaincu ?

A. Il reste à faire ce que ferait un orateur plus qu’un métaphysicien, en vous montrant l’existence de Dieu. Le métaphysicien vous fera une démonstration simple, qui ne va qu’à la spéculation. L’orateur y ajoutera tout ce qui peut exciter en vous des sentiments, et vous faire aimer la vérité prouvée : c’est ce qu’on appelle persuasion.

B. J’entends à cette heure votre pensée.

A. Cicéron a eu raison de dire qu’il ne fallait jamais séparer la philosophie de l’éloquence ; car le talent de persuader sans science et sans sagesse est pernicieux ; et la sagesse, sans art de persuader, n’est point capable de gagner les hommes et de faire entrer la vertu dans les cœurs. Il est bon de remarquer cela en passant, pour comprendre combien les gens du dernier siècle se sont trompés. Il y avait, d’un côté, des savants à belles-lettres, qui ne cherchaient que la pureté des langues et les livres poliment écrits ; ceux-là, sans principes solides de doctrine, avec leur politesse et leur érudition, ont été la plupart libertins. D’un autre côté, on voyait des scolastiques secs et épineux, qui proposaient la vérité d’une manière si désagréable et si peu sensible, qu’ils rebutaient presque tout le monde. Pardonnez-moi cette digression ; je reviens à mon but. La persuasion a donc au-dessus de la simple conviction, que non-seulement elle fait voir la vérité, mais qu’elle la dépeint aimable, et qu’elle émeut les hommes en sa faveur. Ainsi, dans l’éloquence, tout consiste à ajouter à la preuve solide les moyens d’intéresser l’auditeur, et d’employer ses passions pour le dessein qu’on se propose. On lui inspire l’indignation contre l’ingratitude, l’horreur contre la cruauté, la compassion pour la misère, l’amour pour la vertu, et le reste de même. Voilà ce que Platon appelle agir sur lame de l’auditeur et émouvoir ses entrailles. L’entendez-vous maintenant ?

B. Oui, je l’entends, et je vois bien par là que l’éloquence n’est point une invention frivole pour éblouir les hommes par des discours brillants : c’est un art très-sérieux et très-utile à la morale.

A. De là vient ce que dit Cicéron, qu’il a vu bien des gens diserts, c’est-à-dire qui parlaient avec agrément

et d’une manière élégante ; mais qu’on ne voit presque jamais de vrai orateur, c’est-à-dire d’homme qui sache entrer dans le cœur des autres, et qui les entraîne.

B. Je ne m’en étonne plus, et je vois bien qu’il n’y a presque personne qui tende à ce but. Je vous avoue que Cicéron même, qui posa cette règle, semble s’en être écarté souvent. Que dites-vous de toutes les fleurs dont il a orné ses harangues ? Il me semble que l’esprit s’y amuse, et que le cœur n’en est point ému.

A. Il faut distinguer, Monsieur : les pièces de Cicéron encore jeune, où il ne s’intéresse que pour sa réputation, ont souvent ce défaut : il parait bien qu’il est plus occupé du désir d’être admiré que de la justice de sa cause. C’est ce qui arrivera toujours lorsqu’une partie emploiera, pour plaider sa cause, un homme qui ne se soucie de son affaire que pour remplir sa profession avec éclat. Aussi voyons-nous que la plaidoirie se tournait souvent, chez les Romains, en déclamation fastueuse. Mais, après tout, il faut avouer qu’il y a dans ces harangues, même les plus fleuries, bien de l’art pour persuader et pour émouvoir. Ce n’est pourtant pas par cet endroit qu’il faut voir Cicéron pour le bien connaître ; c’est dans les harangues qu’il a faites, dans un âge plus avancé, pour les besoins de la république. Alors l’expérience des grandes affaires, l’amour de la liberté, la crainte des malheurs dont il était menacé, lui taisaient faire des efforts dignes d’un orateur. Lorsqu’il s’agit de soutenir la liberté mourante, et d’animer toute la république contre Antoine, son ennemi, vous ne le voyez plus chercher des jeux d’esprit et des antithèses ; c’est là qu’il est véritablement éloquent : tout y est négligé, comme il dit lui-même, dans l’Orateur, qu’on le doit être lorsqu’il s’agit d’être véhément ; c’est un homme qui cherche simplement, dans la seule nature, tout ce qui est capable de saisir, d’animer et d’entraîner les hommes.

C. Vous nous avez parlé souvent des jeux d’esprit ; je voudrais bien savoir ce que c’est précisément, car je vous avoue que j’ai peine à distinguer, dans l’occasion, les jeux d’esprit d’avec les autres ornements du discours : il me semble que l’esprit se joue dans tous les discours ornés.

A. Pardonnez-moi : il y a, selon Cicéron même, des expressions dont tout l’ornement naît de leur force et de la nature du sujet.

C. Je n’entends point tous ces termes de l’art : expliquez-moi, s’il vous plaît, familièrement, à quoi je pourrai d’abord reconnaître un jeu d’esprit et un ornement solide.

A. La lecture et la réflexion pourront vous l’apprendre ; il y a cent manières différentes de jeux d’esprit.

C. Mais encore, de grâce, quelle en est la marque générale ? Est-ce l’affectation ?

A. Ce n’est pas toute sorte d’affectation ; mais c’est celle de vouloir plaire et montrer son esprit.

C. C’est quelque chose ; mais je voudrais encore des marques plus précises pour aider mon discernement.

A. Hé ! bien, en voici une qui vous contentera peut-être. Nous avons déjà dit que l’éloquence consiste non-seulement dans la preuve, mais encore dans l’art d’exciter les passions. Pour les exciter, il faut les peindre : ainsi je crois que toute l’éloquence se réduit à prouver, à peindre et à toucher. Toutes les pensées brillantes qui ne vont point à une de ces trois choses ne sont que jeux d’esprit.

C. Qu’appelez-vous peindre ? Je n’entends point tout votre langage.

A. Peindre, c’est non-seulement décrire les choses, niais en représenter les circonstances d’une manière si vive et si sensible, que l’auditeur s’imagine presque les voir. Par exemple, un froid historien qui raconterait la mort de Didon, se contenterait de dire : elle fut si accablée de douleur après le départ d’Enée, qu’elle ne put supporter la vie : elle monta au haut de son palais, elle se mit sur un bûcher, et se tua elle-même. En écoutant ces paroles, vous apprenez le fait, mais vous ne le voyez pas. Ecoutez Virgile, il le mettra devant vos yeux. N’est-il pas vrai que quand il ramasse toutes les circonstances de ce désespoir ; qu’il vous montre Didon furieuse, avec un visage où la mort est déjà peinte ; qu’il la fait parler à la vue de ce portrait et de cette épée, votre imagination vous transporte à Carthage : vous croyez voir la flotte des Troyens qui fuit le rivage, et la reine que rien n’est capable de consoler : vous entrez dans tous les sentiments qu’eurent alors les véritables spectateurs. Ce n’est plus Virgile que vous écoutez ; vous êtes trop attentif aux dernières paroles de la malheureuse Didon pour penser à lui le poète disparait ; on ne voit plus que ce qu’il fait voir, on n’entend plus que ce qu’il fait parler. Voilà la force de l’imitation et de la peinture. De là vient qu’un peintre et un poète ont tant de rapport : l’un peint pour les yeux, l’autre pour les oreilles : l’un et l’autre doivent porter les objets dans l’imagination des hommes.

Je vous ai cité un exemple tiré d’un poëte, pour vous faire mieux entendre la chose : car la peinture est encore plus vive et plus forte dans les poètes que dans les orateurs. La poésie ne diffère de la simple éloquence qu’en ce qu’elle peint avec enthousiasme et par des traits plus hardis. La prose a ses peintures, quoique plus modérées ; sans ces peintures, on ne peut échauffer l’imagination de l’auditeur, ni exciter ses passions. Un récit simple ne peut émouvoir : il faut non-seulement instruire les auditeurs des faits, mais les leur rendre sensibles, et frapper leurs sens par une représentation parfaite de la manière touchante dont ils sont arrivés.

C. Je n’avais jamais compris tout cela. Je vois bien maintenant que ce que vous appelez peinture est essentiel à l’éloquence ; mais vous me feriez croire qu’il n’y a point d’éloquence sans poésie.

A. Vous pouvez le croire hardiment. Il en faut retrancher la versification, c’est-à-dire le nombre réglé de certaines syllabes, dans lequel le poëte renferme ses pensées. Le vulgaire ignorant s’imagine que c’est la poésie : on croit être poëte quand on a parlé ou écrit en mesurant ses paroles. Au contraire, bien des gens font des vers sans poésie, et beaucoup d’autres sont pleins de poésie sans faire des vers : laissons donc la versification. Pour tout le reste, la poésie n’est autre chose qu’une fiction vive qui peint la nature. Si on n’a ce génie de peindre, jamais on n’imprime les choses dans l'âme de l’auditeur : tout est sec, languissant et ennuyeux. Depuis le péché originel, l’homme est tout enfoncé dans les choses sensibles ; c’est là son grand mal : il ne peut être longtemps attentif à ce qui est abstrait. Il faut donner du corps à toutes les instructions qu’on veut insinuer dans son esprit : il faut des images qui l’arrêtent. De là vient que, sitôt après la chute du genre humain, la poésie et l’idolâtrie, toujours jointes ensemble, firent toute la religion des anciens. Mais ne nous écartons pas. Vous voyez bien que la poésie, c’est-à-dire la vive peinture des choses, est comme l’âme de l’éloquence.

C. Mais si les vrais orateurs sont poètes, il me semble aussi que les poètes sont orateurs, car la poésie est propre à persuader.

A. Sans doute, ils ont le même but : toute la différence consiste en ce que je vous ai dit. Les poètes ont au-dessus des orateurs l’enthousiasme, qui les rend même plus élevés, plus vifs et plus hardis dans leurs expressions. Vous vous souvenez bien de ce que je vous ai rapporté tantôt de Cicéron.

C. Quoi ? N’est-ce pas....

A. Que l’orateur doit avoir la diction presque des poètes ; ce presque dit tout.

C. Je l’entends bien à cette heure ; tout cela se débrouille dans mon esprit. Mais revenons à ce que vous nous avez promis.

A. Vous le comprendrez bientôt. A quoi peut servir, dans un discours, tout ce qui ne sert point à une de ces trois choses : la preuve, la peinture et le mouvement ?

C. Il servira à plaire.

A. Distinguons, s’il vous plaît. Ce qui sert à plaire pour persuader, est bon ; les preuves solides et bien expliquées plaisent sans doute. Ces mouvements vifs et naturels de l’orateur ont beaucoup de grâce ; les peintures fidèles et animées charment. Ainsi les trois choses que nous admettons dans l’éloquence plaisent ; mais elles ne se bornent pas à plaire. Il est question de savoir si nous approuverons les pensées et les expressions qui ne vont qu’à plaire, et qui ne peuvent point avoir d’effet plus solide : c’est ce que j’appelle jeu d’esprit. Souvenez-vous donc bien, s’il vous plaît, toujours que je loue toutes les grâces du discours qui servent à la persuasion ; je ne rejette que celles où l’auteur, amoureux de lui-même, a voulu se peindre et amuser l’auditeur par son bel esprit, au lieu de le remplir uniquement de son sujet. Ainsi je crois qu’il faut condamner non-seulement tous les jeux de mots, car ils n’ont rien que de froid et de puéril, mais encore tous les jeux de pensées, c’est-à-dire toutes celles qui ne servent qu’à briller, puisqu’elles n’ont rien de solide et de convenable à la persuasion.

C. J’y consentirais volontiers. Mais noteriez-vous pas, par cette sévérité, les principaux ornements du discours ?

A. Ne trouvez-vous pas que Virgile et Homère sont des auteurs assez agréables ? Croyez-vous qu’il y en ait de plus délicieux ? Vous n’y trouverez pourtant pas ce qu’on appelle des jeux d’esprit. Ce sont des choses simples : la nature se montre partout ; partout l'art se cache soigneusement. Vous n’y trouvez pas un seul mot qui paraisse mis pour faire honneur au bel esprit du poète ; il met toute sa gloire à ne point paraître pour vous occuper des choses qu’il peint, comme un peintre songe à vous mettre devant les jeux les forêts, les montagnes, les rivières, les lointains, les bâtiments, les hommes, leurs aventures, leurs actions, leurs passions différentes, sans que vous puissiez remarquer les coups du pinceau : l’art est grossier et méprisable dès qu’il parait. Platon, qui avait examiné tout cela beaucoup mieux que la plupart des orateurs, assure qu’en écrivant on doit toujours se cacher, se faire oublier, et ne produire que les choses et les personnes qu’on veut mettre devant les yeux du lecteur. Voyez combien ces anciens-là avaient des idées plus hautes et plus solides que nous !

B. Vous nous avez assez parlé de la peinture ; dites-nous quelque chose des mouvements : à quoi servent-ils ?

A. A en imprimer dans l’esprit de l’auditeur qui soient conformes au dessein de celui qui parle.

B. Mais ces mouvements, en quoi les faites-vous consister ?

A. Dans les paroles et dans les actions du corps.

B. Quel mouvement peut-il y avoir dans les paroles ?

A. Vous l’allez voir. Cicéron rapporte que les ennemis mêmes de Gracchus 11e purent s’empêcher de pleurer lorsqu’il prononça ces paroles : Misérable ! où irai-je ? Quel asile me reste-t-il ? Le Capitole ? il est inondé du sang de mon frère. Ma maison ? j’y verrais une malheureuse mère fondre en larmes et mourir de douleur. Voilà des mouvements. Si on disait cela avec tranquillité, il perdrait sa force.

B. Le croyez-vous ?

A. Vous le croirez aussi bien que moi, si vous l’essayez. Voyons-le. Je ne sais où aller dans mon malheur ; il ne me reste aucun asile. Le Capitale est le lieu où l’on a répandu le sang de mon frère ; ma maison est un lien où je verrais ma mère pleurer de douleur. C’est la même chose. Qu’est devenue cette vivacité ? Où sont ces paroles coupées, qui marquent si bien la nature dans les transports de la douleur ? La manière de dire les choses fait voir la manière dont on les sent, et c’est ce qui touche davantage l’auditeur. Dans ces endroits-là, non-seulement il ne faut point de pensées, mais on en doit retrancher l’ordre et les liaisons. Sans cela la passion n’est plus vraisemblable, et rien n’est si choquant qu’une passion exprimée avec pompe et par des périodes réglées. Sur cet article, je vous renvoie à Longin : vous y verrez des exemples de Démosthène qui sont merveilleux.

B. J’entends tout cela ; mais vous nous avez fait espérer l’explication de l’action du corps : je 11e vous en tiens pas quitte.

A. Je ne prétends pas faire ici toute une rhétorique, je n’en suis pas même capable : je vous dirai seulement quelques remarques que j’ai faites. L’action des Grecs et des Romains était bien plus violente que la nôtre ; nous le voyons dans Cicéron et dans Quintilien : ils battaient du pied, ils se frappaient même le front. Cicéron nous représente un orateur qui se jette sur la Partie qu’il défend, et qui déchire ses habits pour montrer aux juges les plaies qu’elle avait reçues au service de la république. Voilà une action véhémente ; mais cette action est réservée pour des choses extraordinaires. Il ne parle point d’un geste continuel ; en effet, il n’est point naturel de remuer toujours les bras en parlant : il faut remuer les bras, parce qu’on est animé ; mais il ne faudrait pas les remuer pour paraître animé. Il y a des choses même qu’il faudrait dire tranquillement sans se remuer.

B. Quoi ! vous voudriez qu’un prédicateur, par exemple, ne fît point de gestes en quelques occasions ? Cela paraîtrait bien extraordinaire.

A. J’avoue qu’on a mis en règle, ou du moins en coutume, qu’un prédicateur doit s’agiter sur tout ce qu’il dit presque indifféremment ; mais il est bien aisé de montrer que souvent nos prédicateurs s’agitent trop, et que souvent aussi ils ne s’agitent pas assez.

B. Ha ! Je vous prie de m’expliquer cela ; car j’avais toujours cru, sur l’exemple de***, qu’il n’y avait que deux ou trois sortes de mouvements de mains à faire dans tout un sermon.

A. Venons au principe. A quoi sert l’action du corps ? N’est-ce pas à exprimer les sentiments et les passions qui occupent l’âme ?

B. Je le crois.

A. Le mouvement du corps est donc une peinture des pensées de l’âme ?

B. Oui.

A.. Et cette peinture doit être ressemblante. Il faut que tout y représente vivement et naturellement les sentiments de celui qui parle, et la nature des choses qu’il dit. Je sais bien qu’il ne faut pas aller jusqu’à une représentation basse et comique.

B. Il me semble que vous avez raison, et je vois déjà votre pensée. Permettez-moi de vous interrompre pour vous montrer combien j’entre dans toutes les conséquences de vos principes. Vous voulez que l’orateur exprime par une action vive et naturelle ce que ses paroles seules n’exprimeraient que d’une manière languissante. Ainsi, selon vous, l’action même est une peinture.

A. Sans doute. Mais voici ce qu’il en faut conclure : c’est que pour bien peindre, il faut imiter la nature, et voir ce qu’elle fait quand on la laisse faire et que l’art ne la contraint pas.

B. J’en conviens.

A. Voyons donc. Naturellement fait-on beaucoup de gestes quand on dit des choses simples, et où nulle passion n’est mêlée ?

B. Non.

A. Il faudrait donc n’en faire point en ces occasions dans les discours publics, ou en faire très-peu : car il faut que tout y suive la nature. Bien plus : il y a des choses où l’on exprimerait mieux ses pensées par une cessation de tout mouvement. Un homme plein d’un grand sentiment demeure un moment immobile ; cette espèce de saisissement tient et suspens l’âme de tous les auditeurs.

B. Je comprends que ces suspensions bien employées seraient belles et puissantes pour toucher l’auditeur : mais il me semble que vous réduisez celui qui parle en public à ne faire pour le geste que ce que ferait un homme qui parlerait en particulier.

A. Pardonnez-moi : la vue d’une grande assemblée et l’importance du sujet qu’on traite, doivent sans doute animer beaucoup plus un homme que s’il était dans une simple conversation : mais en public, comme en particulier, il faut qu’il agisse toujours naturellement ; il faut que son corps ait du mouvement quand ses paroles en ont, et que son corps demeure tranquille quand ses paroles n’ont rien que de doux et de simple. Rien ne me semble si choquant et si absurde que de voir un homme qui se tourmente pour me dire des choses froides : pendant qu’il sue, il me glace le sang. Il y a quelque temps que je m’endormis à un sermon. Vous savez que le sommeil surprend aux sermons de l’après-midi : aussi ne prêchait-on anciennement que le matin à la finesse, après l’évangile : Je m’éveillai bientôt, et j’entendis le prédicateur qui s’agitait extraordinairement ; je crus que c’était le fort de sa morale.

B. Hé bien, qu’était-ce donc ?

A. C’est qu’il avertissait ses auditeurs que le dimanche suivant il prêcherait sur la pénitence. Cet avertissement, fait avec tant de violence, me surprit, et m’aurait fait rire, si le respect du lieu et de l’action ne m’eût retenu. La plupart de ces déclamateurs sont pour le geste comme pour la voix : leur voix a une monotonie perpétuelle, et leur geste une formule qui n’est ni moins ennuyeuse, ni moins éloignée de la nature, ni moins contraire au fruit qu’on pourrait attendre de l’action.

A. Vous dites qu’ils n’en ont pas assez quelquefois.

B. Faut-il s’en étonner ? Ils ne discernent point les choses où il faut s’animer ; ils s’épuisent sur des choses communes, et sont réduits à dire faiblement celles qui demanderaient une action véhémente. Il faut avouer même que notre nation n’est guère capable de cette véhémence : on est trop léger, et on ne conçoit pas assez fortement les choses. Les Romains, et encore plus les Grecs étaient admirables en ce genre ; les Orientaux y ont excellé, particulièrement les Hébreux. Rien n’égale la vivacité et la force, non-seulement des ligures qu’ils employaient dans leurs discours, mais encore des actions qu’ils faisaient pour exprimer leurs sentiments, comme de mettre de la cendre sur leur tête, de déchirer leurs habits, et de se couvrir de sacs dans la douleur. Je ne parle point des choses que les prophètes faisaient pour figurer plus vivement les choses qu’ils voulaient prédire, à cause qu’elles étaient inspirées de Dieu ; mais, les inspirations divines à part, nous voyons que ces gens-là s’entendaient bien autrement que nous à exprimer leur douleur, leur crainte et leurs autres passions. De là venaient sans doute ces grands effets de l’éloquence que nous ne voyons plus.

B. Vous voudriez donc beaucoup d’inégalité dans la voix et dans le geste ?

A. C’est là ce qui rend l’action si puissante, et qui la faisait mettre par Démosthène au-dessus de tout. Plus l’action et la voix paraissent simples et familières dans les endroits où l’on ne fait qu’instruire, que raconter que s’insinuer, plus préparent-elles de surprise et d’émotion pour les endroits où elles s’élèveront à un enthousiasme soudain. C’est une espèce de musique : toute la beauté consiste dans la variété des tons qui haussent ou qui baissent, selon les choses qu’ils doivent exprimer.

D. Mais, si l’on vous en croit, nos principaux orateurs mêmes sont bien éloignés du véritable art. Le prédicateur que nous entendîmes ensemble il y a quinze jours ne suit pas cette règle ; il ne paraît pas même s’en mettre en peine. Excepté les trente premières paroles, il dit tout d’un même ton ; et toute la différence qu’il y a entre les endroits où il veut s’animer, et ceux où il ne le veut pas, c’est que dans les premiers il parle encore plus rapidement qu’à l’ordinaire.

A. Pardonnez-moi, monsieur, sa voix a deux tons ; mais ils ne sont guère proportionnés à ses paroles. Vous avez raison de dire qu’il ne s’attache point à ces règles ; je crois qu’il n’en a pas même senti le besoin. Sa voix est naturellement mélodieuse : quoique très-mal ménagée, elle ne laisse pas de plaire ; mais vous voyez bien qu’elle ne fait dans l’âme aucune des impressions touchantes qu’elle ferait, si elle avait toutes les inflexions qui expriment les sentiments. Ce sont de belles cloches dont le son est clair, plein, doux et agréable, mais, après tout, des cloches qui ne signifient rien, qui n’ont point de variété, ni par conséquent d’harmonie et l’éloquence.

B. Mais cette rapidité de discours a pourtant beaucoup de grâce.

A. Elle en a sans doute ; et je conviens que, dans certains endroits vifs, il faut parler plus vite ; mais parler avec précipitation et ne pouvoir se retenir est un grand défaut. Il y a des choses qu’il faut appuyer. Il en est de l’action et de la voix comme des vers : il faut quelquefois une mesure lente et grave, qui peigne les choses de ce caractère, comme il faut quelquefois une mesure courte et impétueuse, pour signifier ce qui est vif et ardent. Se servir toujours de la même action et de la même mesure de voix, c’est comme qui donnerait le même remède à toutes sortes de malades. Mais il faut pardonner à ce prédicateur l’uniformité de voix et d’action ; car outre qu’il a d’ailleurs des qualités très-estimables, de plus, ce défaut lui est nécessaire. N’avons-nous pas dit qu’il faut que l’action de la voix accompagne toujours les paroles ? Son style est tout uni ; il n’a aucune variété : d’un côté, rien de familier, d’insinuant et de populaire : de l’autre, rien de vif, de figure et de sublime ; c’est un cours réglé de paroles qui se pressent les unes les autres ; ce sont des déductions exactes, des raisonnements bien suivis et concluants, des portraits fidèles ; en un mot, c’est un homme qui parle en termes propres, et qui dit des choses très-sensées. Il faut même reconnaître que la chaire lui a de grandes obligations : il l’a tirée de la servitude des déclamateurs, et il l’a remplie de beaucoup de force et de dignité. Il est très-capable de convaincre ; mais je ne connais guère de prédicateur qui persuade et qui touche moins. Si vous y prenez garde, il n’est pas même fort instruit ; car, outre qu’il n’a aucune manière insinuante et familière, ainsi que nous l’avons déjà remarqué ailleurs, il n’a rien d’affectueux, de sensible. Ce sont des raisonnements qui demandent de la contention d’esprit. Il ne reste presque rien de tout ce qu’il a dit dans la tête de ceux qui l’ont écouté : c’est un torrent qui a passé tout d’un coup, et qui laisse son lit à sec. Pour faire une impression durable, il faut aider les esprits, en touchant les passions : les instructions sèches ne peuvent guère réussir. Mais ce que je trouve le moins naturel en ce prédicateur est qu’il donne à ses bras un mouvement continuel, pendant qu’il n’y a ni mouvement ni figure dans ses paroles. A un tel style il faudrait une action commune de conversation ; ou bien il faudrait à cette action impétueuse un style plein de saillies et de véhémence ; encore faudrait-il comme nous l’avons dit, ménager mieux cette véhémence, et la rendre moins uniforme. Je conclus que c’est un grand homme qui n’est point orateur. Un missionnaire de village, qui sait effrayer et faire couler des larmes, frappe bien plus au but de l’éloquence.

B. Mais quel moyen de connaître en détail les gestes et les inflexions de voix conformes à la nature ?

A. Je vous l’ai déjà dit : tout l’art des bons orateurs ne consiste qu’à observer ce que la nature fait quand elle n’est point retenue. Ne faites point comme ces mauvais orateurs qui veulent toujours déclamer et ne jamais parler à leurs auditeurs ; il faut au contraire que chacun de vos auditeurs s’imagine que vous parlez à lui en particulier. Voilà à quoi servent les tons naturels, familiers et insinuants. Il faut, à la vérité, qu’ils soient toujours graves et modestes ; il faut même qu’ils deviennent puissants et pathétiques dans les endroits où le discours s’élève et s’échauffe. N’espérez pas exprimer les passions par le seul effort de la voix ; beaucoup de gens, en criant et en s’agitant, ne font qu’étourdir. Pour réussir à peindre les passions, il faut étudier les mouvements qu’elles inspirent. Par exemple, remarquez ce que font les yeux, ce que font les mains, ce que fait tout le corps, et quelle est sa posture : ce que fait la voix d’un homme quand il est pénétré de douleur, ou surpris à la vue d’un objet étonnant, Voilà la nature qui se montre à vous, vous n’avez qu’à la suivre. Si vous employez l’art, cachez-le si bien par L’imitation, qu’on le prenne pour la nature même. Mais, à dire le vrai, il en est des orateurs comme des poètes qui font des élégies, ou d’autres vers passionnés. Il faut sentir la passion pour la bien peindre : l’art, quelque grand qu’il soit, ne parle point comme la passion véritable. Ainsi vous serez toujours un orateur très-imparfait, si vous n’êtes pénétré des sentiments que vous voulez peindre et inspirer aux autres ; et ce n’est pas par spiritualité que je dis ceci, je ne parle qu’en orateur.

B. Je comprends cela ; mais vous nous avez parlé des yeux : ont-ils leur éloquence ?

A. N’en doutez pas. Cicéron et tous les autres anciens l’assurent. Rien ne parle tant que le visage ; il exprime tout ; mais, dans le visage, les yeux font le principal effet ; un seul regard, jeté bien à propos, pénètre dans le fond des cœurs, et pour persuader, ne disions-nous pas qu’il faut toucher en excitant les passions ?

B. Vous me faites souvenir que le prédicateur dont nous parlions a d’ordinaire les yeux fermés : quand on le regarde de près, cela choque.

A. C’est qu’on sent qu’il lui manque une des choses qui devraient animer son discours.

B. Mais pourquoi le fait-il ?

A. Il se hâte de prononcer, et il ferme les yeux, parce que sa mémoire travaille trop.

B. J’ai bien remarqué qu’elle est fort chargée ; quelquefois même il reprend plusieurs mots pour retrouver le fil du discours ; ces reprises sont désagréables, et sentent l’écolier qui sait mal sa leçon ; elles feraient tort à un moindre prédicateur,

A. Ce n’est pas la faute du prédicateur, c’est la faute de la méthode qu’il a suivie après tant d’autres. Tant qu’on prêchera par cœur et souvent, on tombera dans cet embarras.

B. Comment donc ? Voudriez-vous qu’on ne prêchât point par cœur ? Jamais il ne ferait des discours pleins de force et de justesse.

A. Je ne voudrais pas empêcher les prédicateurs d’apprendre par cœur certains discours extraordinaires ; ils auraient assez de temps pour bien se préparer ceux-là ; encore pourraient-ils s’en passer.

B. Comment cela ? Ce que vous dites paraît incroyable.

A. Si j’ai tort, je suis prêt à me rétracter : examinons cela sans prévention. Quel est le principal but de l’orateur ? N’avons-nous pas vu que c’est de persuader ?

B. J’en conviens ;

A. La manière la plus vive et la plus touchante est donc la meilleure ?

B. Cela est vrai : qu’en concluez-vous ?

A. Lequel des deux orateurs peut avoir la manière la plus vive et la plus touchante : ou celui qui apprend par cœur, ou celui qui parle sans réciter mot à mot ce qu’il a appris ?

B. Je soutiens que c’est celui qui a appris par cœur.

A. Attendez ; posons bien l’état de la question. Je mets d’un côté un homme qui compose exactement tout son discours et qui l’apprend par cœur jusqu’à la moindre syllabe ; de l’autre, je suppose un homme savant, qui se remplit de son sujet, qui a beaucoup de facilité de parler, car vous ne voulez pas que les gens sans talent s’en mêlent) ; un homme enfin qui médite fortement tous les principes du sujet qu’il doit traiter et dans toute leur étendue ; qui s’en lait un ordre dans l’esprit ; qui prépare les plus fortes expressions par lesquelles il veut rendre son sujet sensible ; qui range foutes ses preuves ; qui prépare un certain nombre de figures touchantes ; cet homme sait sans doute tout ce qu’il doit dire, et la place où il doit mettre chaque chose : il ne lui reste pour l’exécution qu’à trouver les expressions communes qui doivent faire le corps du discours. Croyez-vous qu’un tel homme ait delà peine à les trouver ?

B. Il ne les trouvera pas si justes et si ornées qu’il les aurait trouvées à loisir dans son cabinet.

A. Je le crois. Mais, selon vous-même, il ne perdra qu’un peu d’ornement ; et vous savez ce que nous devons penser de cette perte selon les principes que nous avons déjà posés. D’un autre côté, que ne gagnera-t-il pas pour la liberté et pour la force de l’action, qui est le principal, supposant qu’il se soit beaucoup exercé à écrire comme Cicéron le demande : qu’il ait lu tous les bons modèles : qu’il ait beaucoup de facilité naturelle et acquise ; qu’il ait un fonds abondant de principes et d’érudition ; qu’il ait bien médité tout son sujet ; qu’il l’ait bien rangé dans sa tête ! Nous devons conclure qu’il parlera avec force, avec ordre, avec abondance. Ses périodes n’amuseront pas tant l’oreille : tant mieux, il en sera meilleur orateur ; ses transitions ne seront pas si fines : n’importe : outre qu’il peut les avoir préparées sans les apprendre par cœur, de plus, ces négligences lui seront communes avec les plus éloquents orateurs de l’antiquité, qui ont cru qu’il fallait par là imiter souvent la nature, et ne pas montrer une trop grande préparation. Que lui manquera-t-il donc ? Il fera quelque petite répétition ; mais elle ne sera pas inutile ; non-seulement l’auditeur de bon goût prendra plaisir à y reconnaître la nature, qui reprend souvent ce qui la frappe davantage dans un sujet, mais cette répétition imprimera plus fortement les vérités : c’est la véritable manière d’instruire. Tout au plus trouvera-t-on dans son discours quelque construction peu exacte, quelque terme impropre ou censuré par l’Académie, quelque chose d’irrégulier, ou, si vous voulez, de faible et de mal placé, qui lui aura échappé dans la chaleur de l’action. Il faudrait avoir l’esprit bien petit pour croire que ces fautes-là fussent grandes : on en trouvera de cette nature dans les plus excellents originaux. Les plus habiles d’entre les anciens les ont méprisées. Si nous avions d’aussi grandes vues qu’eux, nous ne serions guère occupés de ces minuties. Il n’y a que les gens qui ne sont pas propres à discerner les grandes choses qui s’amusent à celles-là. Pardonnez ma liberté : ce n’est qu’à cause que je vous crois bien différent de ces esprits-là que je vous en parle avec si peu de ménagement.

B. Vous n’avez pas besoin de précaution avec moi : allons jusqu’au bout sans nous arrêter.

A. Considérez donc, monsieur, en même temps les avantages d’un homme qui n’apprend point par cœur : il se possède, il parle naturellement, il ne parle point en déclamateur ; les choses coulent de source ; ses expressions, si son naturel est riche pour l’éloquence, sont vives et pleines de mouvement ; la chaleur même qui ranime lui fait trouver des expressions et des figures qu’il n’aurait pu préparer dans son étude.

B. Pourquoi ? Un homme s’anime dans son cabinet, et peut y composer des discours très-vifs.

A. Cela est vrai ; mais l’action y ajoute encore une plus grande vivacité. De plus, ce qu’on trouve dans la chaleur de l’action est tout autrement sensible et naturel ; il a un air négligé, et ne sent point l’art, comme presque toutes les choses composées à loisir. Ajoutez qu’un orateur habile et expérimenté proportionne les choses à l’impression qu’il voit qu’elles font sur l’auditeur ; car il remarque fort bien ce qui entre et ce qui n’entre pas dans l’esprit, ce qui attire l’attention, ce qui touche les cœurs, et ce qui ne fait point ces effets. Il reprend les mêmes choses d’une autre manière ; il les revêt d’images et de comparaisons plus sensibles ; ou bien il remonte aux principes d’où dépendent des vérités qu’il veut persuader, ou bien il tâche de guérir les passions qui empêchent ces vérités de faire impression. Voilà le véritable art d’instruire et de persuader : sans ces moyens, on ne fait que des déclamations vagues et infructueuses. Voyez combien l’orateur qui ne parle que par cœur est loin de ce but. Représentez-vous un homme qui n’oserait dire que sa leçon : tout est nécessairement compassé dans son style, et il lui arrive ce que Denis d’Halicarnasse remarque qui est arrivé à Isocrate. Sa composition est meilleure à être lue qu’à être prononcée ; d’ailleurs, quoi qu’il fasse, ses inflexions de voix sont uniformes et toujours un peu forcées ; ce n’est point un homme qui parle, c’est un orateur qui récite ou qui déclame ; son action est contrainte ; ses yeux trop arrêtés marquent que sa mémoire travaille, et il ne peut s’abandonner à un mouvement extraordinaire sans se mettre en danger de perdre le fil de son discours. L’auditeur, voyant l’art si à découvert, bien loin d’être saisi et transporté hors de lui-même, comme il le faudrait, observe froidement tout l’artifice du discours.

B. Mais les anciens orateurs ne faisaient-ils pas ce que vous condamnez ?

A. Je crois que non.

B. Quoi ! Vous croyez que Démosthène et Cicéron ne savaient point par cœur ces harangues si achevées que nous avons d’eux ?

A. Nous voyons bien qu’ils les écrivaient ; mais nous avons plusieurs raisons de croire qu’ils ne les apprenaient point par cœur mot à mot. Les discours mêmes de Démosthène, tels qu’ils sont sur le papier, marquent bien plus la sublimité et la véhémence d’un grand génie accoutumé à parler fortement des affaires publiques, que l’exactitude et la politesse d’un homme qui compose. Pour Cicéron, on voit, en divers endroits de ses harangues, des choses nécessairement imprévues. Mais rapportons-nous-en à lui-même sur cette matière. Il veut que l’orateur ait beaucoup de mémoire : il parle même de la mémoire artificielle comme d’une invention utile ; mais tout ce qu’il en dit ne marque point que l’on doive apprendre mot à mot par cœur ; au contraire, il paraît se borner à vouloir qu’on range exactement dans sa tête toutes les parties de son discours, et que l’on prémédite les figures et les principales expressions qu’on doit employer, se réservant d’y ajouter sur-le-champ ce que le besoin et la vue des objets pourraient inspirer ; c’est pour cela même qu’il demande tant de diligence et de présence d’esprit dans l’orateur.

B. Permettez-moi de vous dire que tout cela ne me persuade point ; je ne puis croire qu’on parle si bien quand on parle sans avoir réglé toutes ses paroles.

C. Et moi je comprends bien ce qui vous rend si incrédule : c’est que vous jugez de ceci par une expérience commune. Si les gens qui apprennent leurs sermons par cœur prêchaient sans cette préparation, ils prêcheraient apparemment fort mal. Je ne m’en étonne pas ; ils ne sont pas accoutumés à suivre la nature ; ils n’ont songé qu’à apprendre à écrire, et encore à écrire avec affectation. Jamais ils n’ont songé à apprendre à parler d’une manière noble, forte et naturelle. D’ailleurs la plupart n’ont pas assez de fonds de doctrine pour se lier à eux-mêmes. La méthode d’apprendre par cœur met je ne sais combien d’esprits bornés et superficiels en état de faire des discours publics avec quelque éclat ; il ne faut qu’assembler un certain nombre de passages et de pensées : si peu qu’on ait de génie et de secours, on donne, avec du temps, une forme polie à celte matière : mais pour le reste, il faut une méditation sérieuse des premiers principes, une connaissance étendue des mœurs, la lecture de l’antiquité, de la force de raisonnement et d’action. N’est-ce pas là, monsieur, ce que vous demandez de l’orateur qui n’apprend point par cœur ce qu’il doit dire ?

A. Vous l’avez très-bien expliqué. Je crois seulement qu’il faut ajouter que, quanti ces qualités ne se trouveront pas éminemment dans un homme, il ne laissera pas de faire de bons discours, pourvu qu’il ait de la solidité d’esprit, un fonds raisonnable de science, et quelque facilité de parler. Dans cette méthode, comme dans l’autre, il y aurait divers degrés d’orateurs. Remarquez encore que la plupart des gens qui n’apprennent point par cœur ne se préparent pas assez : il faudrait étudier son sujet par une profonde méditation, préparer tous les mouvements qui peuvent toucher, et donner à tout cela un ordre qui servit même à mieux remettre les choses dans leur point de vue.

B. Vous nous avez déjà parlé plusieurs fois de cet ordre ; voulez-vous autre chose qu’une division ? N’avez-vous pas encore sur cela quelque opinion singulière ;

A. Vous pensez vous moquer ; je ne suis pas moins bizarre sur cet article que sur les autres.

B. Je crois que vous le dites sérieusement.

A. N’en doutez pas. Puisque nous sommes en train, je m’en vais vous montrer combien l’ordre manque à la plupart des orateurs.

B. Puisque vous aimez tant l’ordre, les divisions ne vous déplaisent pas.

A. Je suis bien éloigné de les approuver.

B. Pourquoi donc ? Ne mettent-elles pas l’ordre dans un discours ?

A. D’ordinaire elles y en mettent un qui n’est qu’apparent ; de plus, elles dessèchent et gênent le discours : elles le coupent en deux ou trois parties, qui interrompent l’action de l’orateur et l’effet quelle doit produire : il n’y a plus d’unité véritable : ce sont deux ou trois discours différents qui ne sont unis que par une liaison arbitraire. Le sermon d’avant-hier, celui d’hier, et celui d’aujourd’hui, pourvu qu’ils soient d’un dessein suivi, comme les desseins d’Avent, font autant ensemble un tout et un corps de discours, que les trois points d’un de ces sermons font un tout entre eux.

B. Mais, à votre avis, qu’est-ce donc que l’ordre ? Quelle confusion y aurait-il dans un discours qui ne serait point divisé ?

A. Croyez-vous qu’il y ait beaucoup plus de confusion dans les harangues de Démosthène et de Cicéron, que dans les sermons du prédicateur de votre paroisse ?

B. Je ne sais : je croirais que non.

A. Ne craignez pas de vous engager trop ; les harangues de ces grands hommes ne sont pas divisées comme les sermons d’à présent. Non-seulement eux, mais encore Isocrate, dont nous avons tant parlé, et les autres anciens orateurs n’ont point pris cette règle. Les pères de l’Eglise ne l’ont point connue : saint Bernard, le dernier d’entre eux, marque souvent des divisions ; mais il ne les suit pas, et il ne partage point ses sermons. Les prédications ont été encore longtemps après sans être divisées, et c’est une invention très-moderne qui nous vient de la scolastique.

B. Je conviens que l’école est un méchant modèle pour l’éloquence ; mais quelle forme donnait-on donc anciennement à un discours ?

A. Je m’en vais vous le dire. On ne divisait pas un discours, mais on y distinguait soigneusement toutes les choses qui avaient besoin d’être distinguées. On assignait à chacune sa place, et on examinait attentivement en quel endroit il fallait placer chaque chose pour la rendre plus propre à faire impression. Souvent une chose qui, dite d’abord, n’aurait paru rien, devient décisive lorsqu’elle est réservée pour un autre endroit où l’auditeur sera préparé par d’autres choses à en sentir toute la force. Souvent un mot qui a trouvé heureusement sa place y met la vérité dans tout son jour. Il faut laisser quelquefois une vérité enveloppée jusqu’à la fin : c’est Cicéron qui nous l’assure. Il doit y avoir partout un enchaînement de preuves ; il faut que la première prépare à la seconde, et que la seconde soutienne la première. On doit d’abord montrer en gros tout un sujet, et prévenir favorablement l’auditeur par un début modeste et insinuant, par un air de probité et de candeur ; ensuite on établit les principes, puis on pose les faits d’une manière simple, claire et sensible, appuyant sur les circonstances dont on devra se servir bientôt après. Des principes, des faits on tire les conséquences ; et il faut disposer le raisonnement de manière que toutes les preuves s'entr’aident pour être facilement retenues. On doit faire en sorte que le discours aille toujours croissant, et que l’auditeur sente de plus en plus le poids de la vérité. Alors il faut déployer les nuages vifs et les mouvements propres à exciter les passions. Pour cela, il faut connaître la liaison que les passions ont entre elles, celles qu’on peut exciter d’abord plus facilement, et qui peuvent servir à émouvoir les autres ; celles enfin qui peuvent produire les plus grands effets, et par lesquelles il faut terminer le discours. Il est souvent à propos de faire à la fin une récapitulation qui recueille en peu de mots toute la force de l’orateur, et qui remette devant les yeux tout ce qu’il a dit de plus persuasif. Au reste, il ne faut pas garder scrupuleusement cet ordre d’une manière uniforme : chaque sujet a ses exceptions et ses propriétés. Ajoutez que dans cet ordre même on peut trouver une variété presque infinie. Cet ordre, qui nous est à peu près marqué par Cicéron, ne peut pas, comme vous le voyez, être suivi dans un discours coupé en trois, ni observé dans chaque point en particulier. Il faut donc un ordre, monsieur, mais un ordre qui ne soit point promis et découvert dès le commencement du discours. Cicéron dit que le meilleur, presque toujours, est de le cacher, et d’y mener l’auditeur sans qu’il s’en aperçoive. Il dit même, en termes formels, car je m’en souviens, qu’il doit cacher jusqu’au nombre de ses preuves, en sorte qu’on ne puisse le compter, quoiqu’elles soient distinctes par elles-mêmes, et qu’il ne doit point y avoir de division du discours clairement marquée. Mais la grossièreté des derniers temps est allée jusqu’à ne point connaître l’ordre d’un discours, à moins que celui qui le fait n’en avertisse dès le commencement, et qu’il ne s’arrête à chaque point.

C. Mais les divisions ne servent-elles pas pour soulager l’esprit et la mémoire de l’auditeur ? C’est pour l’instruction qu’on le fait.

A. La division soulage la mémoire de celui qui parle. Encore même un ordre naturel, sans être marqué, ferait mieux cet effet ; car la véritable liaison des matières conduit l’esprit ; mais, pour les divisions, elles n’aident que les gens qui ont étudié, et que l’école a accoutumés à cette méthode ; et si le peuple retient mieux la division que le reste, c’est qu’elle a été plus souvent répétée. Généralement parlant, les choses sensibles et de pratique sont celles qu’il retient le mieux

B. L’ordre que vous proposez peut être bon sur certaines manières ; mais il ne convient pas à toutes ; on n’a pas toujours des faits à poser.

A. Quand on n’en a point, on s’en passe ; mais il n’y a guère de matières où l’on en manque. Une des beautés de Platon est de mettre d’ordinaire, dans le commencement de ses ouvrages de morale, des histoires et des traditions, qui sont comme le fondement de toute la suite du discours. Cette méthode convient bien davantage à ceux qui prêchent la religion ; car tout y est tradition, tout y est histoire, tout y est antiquité. La plupart des prédicateurs n’instruisent pas assez, et ne prouvent que faiblement, faute de remonter à ces sources.

B. Il y a déjà longtemps que vous nous parlez ; j’ai honte de vous arrêter davantage : cependant la curiosité m’entraîne ; permettez-moi de vous faire encore quelques questions sur les règles du discours.

A. Volontiers ; je ne suis pas encore las, et il me reste un moment à donner à la conversation.

B. Vous voulez bannir sévèrement du discours tous les ornements frivoles ; mais apprenez-moi, par des exemples sensibles, à les distinguer de ceux qui sont solides et naturels.

A. Aimez-vous les fredons dans la musique ? N’aimez-vous pas mieux ces tons animés qui peignent les choses et qui expriment les passions ?

B. Oui, sans doute ; les fredons ne font qu’amuser l'oreille ; ils ne signifient rien, ils n’excitent aucun sentiment. Autrefois notre musique en était pleine : aussi n’avait-elle rien que de confus et de faible : présentement on a commencé à se rapprocher de la musique des anciens. Cette musique est une espèce de déclamation passionnée ; elle agit fortement sur l’âme.

A. Je savais bien que la musique, à laquelle vous êtes fort sensibles, me servirait à vous faire entendre ce qui regarde l’éloquence : aussi faut-il qu’il y ait une espèce d’éloquence dans la musique même : on doit rejeter les fredons dans l’éloquence aussi bien que dans la musique. Ne comprenez-vous pas maintenant ce que j’appelle discours fredonnés, certains jeux de mots qui reviennent toujours comme des refrains, certains bourdonnements de périodes languissantes et uniformes ? Voilà la fausse éloquence qui ressemble à la mauvaise musique.

B. Mais encore, rendez-moi cela un peu plus sensible·

A. La lecture des bons et des mauvais orateurs vous formera un goût plus sûr que toutes les règles. Cependant, il est aisé de vous satisfaire en vous rapportant quelques exemples. Je n’en prendrai point dans notre siècle, quoiqu’il soit fertile en faux ornements. Pour ne blesser personne, revenons à Isocrate : aussi bien est-ce le modèle des discours fleuris et périodiques qui sont maintenant à la mode. Avez-vous lu cet éloge d’Hélène qui est si célèbre ?

B. Oui, je l’ai lu autrefois.

A. Comment vous parut-il ?

B. Admirable : je n’ai jamais vu tant d’esprit, d’élégance, de douceur, d’invention et de délicatesse. Je vous avoue qu’Homère, que je lus ensuite, ne me parut point avoir les mêmes traits d’esprit. Présentement que vous m’avez marqué le véritable but des poètes et des orateurs, je vois bien qu’Homère est autant au-dessus d’Isocrate que son art est caché, et que celui de l’autre paraît. Mais enfin je fus alors charmé d’Isocrate, et je le serais encore, si vous ne m’aviez détrompé. M*** est l’Isocrate de notre temps ; et je vois bien qu’en montrant le faible de cet orateur, vous faites le procès de tous ceux qui recherchent cette éloquence fleurie et efféminée.

A. Je ne parle que d’Isocrate. Dans le commencement de cet éloge, il relève l’amour que Thésée avait eu pour Hélène, et il s’imagine qu’il donne une haute idée de cette femme en dépeignant les qualités héroïques de ce grand homme qui en fut passionné : comme si Thésée, que l’antiquité a toujours dépeint faible et inconstant dans ses amours, n’aurait pas pu être touché de quelque chose de médiocre ; puis il vient au jugement de Paris. Junon, dit-il, lui promettait l’empire de l’Asie ; Minerve, la victoire dans les combats ; Vénus, la belle Hélène ; comme Paris ne put (poursuit-il), dans ce jugement, regarder les visages de ces déesses, à cause de leur éclat, il ne put juger que du prix des trois choses qui lui étaient offertes : il préféra Hélène à l’empire et à la victoire. Ensuite il loue le jugement de celui au discernement duquel les déesses mêmes s’étaient soumises.

« Je m’étonne, dit-il encore en faveur de Paris, que quelqu’un le trouve imprudent d’avoir voulu vivre avec celle pour qui tant de demi-dieux voulurent mourir. »

C. Je m’imagine entendre nos prédicateurs à antithèses et à jeux d’esprit. Il y a bien des Isocrates.

A. Voilà votre maître : tout le reste de cet éloge est plein des mêmes traits : il est fondé sur la longue guerre de Troie, sur les maux que souffrirent les Grecs pour ravoir Hélène, et sur la louange de la beauté qui est si puissante sur les hommes. Rien n’y est prouvé sérieusement : il n’y a en tout cela aucune vérité de morale. Il ne juge du prix des choses que par les passions des hommes : mais non-seulement ses preuves sont faibles : de plus, son style est tout fardé et amolli. Je vous ai rapporté cet endroit, tout profane qu’il est à cause qu’il est très-célèbre, et que cette mauvaise manière est maintenant fort imitée. Les autres discours les plus sérieux d’Isocrate se sentent beaucoup de cette mollesse de style, et sont pleins de ces faux brillants.

B. Je vois bien que vous ne voulez point de ces tours ingénieux, qui ne sont ni des raisons solides et concluantes, ni des mouvements naturels et affectueux. L’exemple même d’Isocrate que vous apportez, quoiqu’il soit sur un sujet frivole, ne laisse pas d’être bon ; car tout ce clinquant convient encore bien moins aux sujets sérieux et solides.

A. Revenons, monsieur, à Isocrate. Ai-je donc eu tort de parler de cet orateur, comme Cicéron nous assure qu’Aristote en parlait ?

B. Qu’en dit Cicéron ?

A. Qu’Aristote voyant qu’Isocrate avait transporté l’éloquence de l’action et de l’usage à l’amusement à l’ostentation, et qu’il attirait par là les plus considérables disciples, il lui appliqua un vers de Philoctète ? Pour marquer combien il était honteux de se taire et d’entendre ce déclamateur. En voilà assez, il faut que je m’en aille.

B. Vous ne vous en irez point encore, monsieur. Vous ne voulez donc point d’antithèses ?

A. Pardonnez-moi : quand les choses qu’on dit sont naturellement opposées les unes aux autres, il faut en marquer l’opposition. Ces antithèses-là sont naturelles, et font sans doute une beauté solide ; alors c’est la manière la plus courte et la plus simple d’exprimer les choses. Mais chercher un détour pour trouver une batterie de mots, cela est puéril. D’abord les gens de mauvais goût en sont éblouis ; mais dans la suite ces affectations fatiguent l’auditeur. Connaissez-vous l’architecture de nos vieilles églises, qu’on nomme gothique ?

B. Oui, je la connais ; on la trouve partout.

A. N’avez-vous pas remarqué ces roses, ces points, ces petits ornements coupés et sans dessein suivi, enfin tous ces colifichets dont elle est pleine ? Voilà en architecture ce que les antithèses et les autres jeux de mots sont dans l’éloquence. L’architecture grecque est bien plus simple ; elle n’admet que des ornements majestueux et naturels : on n’y voit rien que de grand, de proportionné, demis en sa place. Cette architecture, qu’on appelle gothique, nous est venue des Arabes : ces sortes d’esprits étant fort vifs, et, n’ayant ni règle culture, ne pouvaient manquer de se jeter dans de fausses subtilités. De là leur vint ce mauvais goût en toutes choses. Ils ont été sophistes en raisonnements, amateurs de colifichets en architecture, et inventeurs de pointes en poésie et en éloquence. Tout cela est du même génie.

B. Cela est fort plaisant. Selon vous, un sermon plein d’antithèses et d’autres semblables ornements est fait comme une église bâtie à la gothique.

A. Oui, c’est précisément cela.

B. Encore une question, je vous en conjure, et puis je vous laisse.

A. Quoi ?

B. Il me semble qu’il est bien difficile de traiter en style noble les détails ; et cependant il faut le faire quand on veut être solide comme vous demandez qu’on le soit. De grâce, un mot là-dessus.

A. Autant de peur dans notre nation d’être bas qu’on est d’ordinaire sec et vague dans les expressions. Veut-on louer un saint : on cherche des phrases magnifiques : on dit qu’il était admirable, que ses vertus étaient célestes, que c’était un ange et non pas un homme ? Ainsi tout se passe en exclamations sans preuve et sans peinture. Tout au contraire, les Grecs se servaient peu de tous ces termes généraux qui ne prouvent rien, mais ils disaient beaucoup de faits. Par exemple, Xénophon, dans toute la Cyropédie, ne dit pas une fois que Cyrus était admirable ; mais il le fait partout admirer. C’est ainsi qu’il faudrait louer les saints en montrant le détail de leurs sentiments et de leurs actions. Nous avons là-dessus une fausse politesse semblable à celle de certains provinciaux qui se piquent de bel esprit. Ils n’osent rien dire qui ne leur paraisse exquis et relevé : ils sont toujours guindés, et croiraient trop s’abaisser en nommant les choses par leurs noms. Tout entre dans les sujets que l’éloquence doit traiter. La poésie même, qui est le genre le plus sublime, ne réussit qu’en peignant les choses avec toutes leurs circonstances. Voyez Virgile représentant les navires troyens qui quittent le rivage d’Afrique, ou qui arrivent sur la côte d’Italie : tout le détail y est peint. Mais il faut avouer que les Grecs poussaient encore plus loin le détail, et suivaient plus sensiblement la nature. A cause de ce grand détail, bien des gens, s’ils l’osaient,.trouveraient Homère trop simple. Par cette simplicité si originale, et dont nous avons tant perdu le goût, ce poëte a beaucoup de rapport avec l’Ecriture ; mais l’Ecriture le surpasse autant qu’il a surpassé tout le reste de l’antiquité, pour peindre naïvement les choses. En faisant un détail, il ne faut rien présenter l’esprit de l’auditeur qui ne mérite son attention, et qui ne contribue à l’idée qu’on veut lui donner. Ainsi il faut être judicieux pour le choix des circonstances ; mais il ne faut point craindre de dire tout ce qui sert ; et c’est une politesse mal entendue que de supprimer certains endroits utiles, parce qu’on ne les trouve pas susceptibles d’ornements, outre qu’Homère nous apprend assez, par son exemple, qu’on peut embellir en leur manière tous les sujets. D’ailleurs d faut reconnaître que tout discours doit avoir ses inégalités. Il faut être grand dans les grandes choses ; il faut être simple sans être bas dans les petites ; il faut tantôt de la naïveté et de l’exactitude, tantôt de la sublimité et de la véhémence. Un peintre qui ne représenterait jamais que des palais d’une architecture somptueuse ne ferait rien de vrai et lasserait bientôt. Il faut suivre la nature dans ses variétés : après avoir peint une superbe ville, il est souvent à propos de faire voir un désert et des cabanes de bergers. La plupart des gens qui veulent faire de beaux discours cherchent sans choix également partout la pompe des paroles : ils croient avoir tout fait, pourvu qu’ils aient fait un amas de grands mots et de pensées vagues. Ils ne songent qu’à charger leurs discours d’ornements : semblables aux méchants cuisiniers qui ne savent rien assaisonner avec justesse, et qui croient donner un goût exquis aux viandes en y mettant beaucoup de sel et de poivre La véritable éloquence n’a rien d’enflé ni d’ambitieux ; elle se modère et se proportionne aux sujets quelle traite et aux gens qu’elle instruit ; elle n’est grande et sublime que quand il faut l’être.

B. Ce mot que vous nous avez dit de l’Ecriture sainte me donne un désir extrême que vous m’en fassiez sentir la beauté : ne pourrons-nous point vous avoir demain à quelque heure ?

A. Demain, il me sera difficile ; je tâcherai pourtant de venir le soir. Puisque vous le voulez, nous parlerons de la parole de Dieu ; car jusqu’ici nous n’avons parlé que de celle des hommes.

C. Adieu, Monsieur ; je vous conjure de nous tenir parole. Si vous ne venez pas, nous irons vous chercher.

Dialogue 3 (fragments.) §

A. Pour sentir l’éloquence de l’Ecriture, rien n’est plus utile que d’avoir le goût de la simplicité antique ; surtout la lecture des anciens Grecs sert beaucoup à y réussir. Je dis des anciens ; car les Grecs, que les Romains méprisaient tant avec raison, et qu’ils appelaient Græculi, avaient entièrement dégénéré. Comme je vous le disais hier, il faut connaître Homère, Platon, Xénophon et les autres des anciens temps. Après cela, l’Ecriture ne vous surprendra plus ; ce sont presque les mêmes coutumes, les mêmes narrations, les mêmes images des grandes choses, les mêmes mouvements. La différence qui est entre eux est tout entière à l’honneur de l’Ecriture : elle les surpasse tous infiniment en naïveté, en vivacité, en grandeur. Jamais Homère même n’a approché de la sublimité de Moïse dans ses cantiques, particulièrement le dernier, que tous les enfants des Israélites devaient apprendre par cœur. Jamais nulle ode grecque ou latine n’a pu atteindre à la hauteur des psaumes.’ Par exemple, celui qui commence ainsi : Le Dieu des dieux, le Seigneur a parlé, et il a appelé la terre, surpasse toute imagination humaine. Jamais Homère, ni aucun autre poète, n’a égalé Isaïe peignant la majesté de Dieu, aux yeux duquel les royaumes ne sont qu’un grain de poussière, l’univers qu’une tente qu’on dresse aujourd’hui et qu’on enlèvera demain. Tantôt ce prophète a toute la douceur et toute la tendresse d’une églogue, dans les riantes peintures qu’il fait de la paix ; tantôt il s’élève jusqu’à laisser tout au-dessous de lui. Mais qu’y a-t-il, dans l’antiquité profane, de comparable au tendre Jérémie déplorant les maux de son peuple ; ou à Nahum voyant de loin en esprit tomber la superbe Ninive sous les efforts d’une armée innombrable ? On croit voir cette armée, on croit entendre le bruit des armes et des chariots : tout est dépeint d’une manière vive qui saisit l’imagination. Il laisse Homère loin derrière lui. Lisez encore Daniel dénonçant à Balthazar la vengeance de Dieu toute prête à fondre sur lui, et cherchez dans les plus sublimes originaux de l’antiquité quelque chose qu’on puisse comparer à ces endroits-là. Au reste, tout se soutient dans l’Ecriture ; tout y garde le caractère qu’il doit avoir : l’histoire, le détail des lois, les descriptions, les endroits véhéments, les mystères, les discours de morale. Enfin, il y a autant de différence entre les poètes profanes et les prophètes qu’il y en a entre le véritable enthousiasme et le faux. Les uns, véritablement inspirés, expriment sensiblement quelque chose de divin ; les autres, s’efforçant de s’élever au-dessus d’eux-mêmes, laissent toujours voir en eux la faiblesse humaine. Il n’y a que le second livre des Machabées, le livre de la Sagesse, surtout à la fin, et celui de l’Ecclésiastique, surtout au commencement, qui se sentent de l’enflure du style que les Grecs, alors déjà déchus, avaient répandu dans l’Orient, où leur langue s’était établie avec leur domination. Mais j’aurais beau vouloir vous parler de ces choses ; il faut les lire pour les sentir.

B. Vous élevez bien haut l’éloquence et les sermons des Pères.

A. Je ne crois pas en dire trop.

B. Je suis surpris de voir qu’après avoir été si rigoureux contre les orateurs profanes qui ont mêlé des jeux d’esprit dans leurs discours, vous soyez si indulgent pour les Pères, qui sont pleins de jeux de mots, d’antithèses et de pointes fort contraires à toutes vos règles. De grâce, accordez-vous avec vous-même, développez-nous tout cela : par exemple, que pensez-vous du style de Tertullien ?

A, Il y a des choses très-estimables dans cet auteur. La grandeur de ses sentiments est souvent admirable ; d’ailleurs il faut le lire pour certains principes sur la tradition, pour les faits d’histoire et pour la discipline de son temps ; mais pour son style, je n’ai gardé de le défendre. Il a beaucoup de pensées fausses et obscures, beaucoup de métaphores dures et entortillées. Ce qui est mauvais en lui est ce que la plupart des lecteurs y cherchent le plus. Beaucoup de prédicateurs se gâtent dans cette lecture. L’envie de dire quelque chose de singulier les jette dans cette étude. La diction de Tertullien, qui est extraordinaire et pleine de faste, les éblouit. Il faudrait donc bien se garder d’imiter ses pensées et son style ; mais on devrait tirer de ses ouvrages ses grands sentiments et la connaissance de l’antiquité.

B. Mais saint Cyprien, qu’en dites-vous ? N’est-il pas aussi bien enflé ?

Λ. Il l’est sans doute : on ne pouvait guère être autrement dans son siècle et dans son pays ; mais, quoique son style et sa diction sentent l’enflure de son temps et la dureté africaine, il a pourtant beaucoup de force et d’éloquence. On voit partout une grande âme, une âme éloquente, qui exprime ses sentiments d’une manière noble et touchante. On y trouve, en quelques endroits, des ornements affectés : par exemple, dans l’Epître à Donat, que saint Augustin cite néanmoins comme une épître pleine d’éloquence59. Ce Père dit que Dieu a permis que ces traits d’une éloquence affectée aient échappé à saint Cyprien, pour apprendre à la postérité combien l’exactitude chrétienne a châtié dans tout le reste de ses ouvrages ce qu’il y avait d’ornements superflus dans le style de cet orateur, et qu’elle l’a réduit dans les bornes d’une éloquence plus grave et plus modeste. C’est, continue saint Augustin, ce dernier caractère, marqué dans toutes les Lettres-suivantes de saint Cyprien, qu’on peut aimer avec sûreté, et chercher suivant les règles de la plus sévère religion, mais auquel on ne peut parvenir qu’avec beaucoup de peine. Dans le fond, l’épitre de saint Cyprien à Donat, quoique trop ornée, au jugement même de saint Augustin, mérite d’être appelée éloquente : car, encore qu’on y trouve, comme il dit, un peu trop de fleurs semées, on voit bien néanmoins que le gros de l’épitre est très- sérieux, très-vif et très-propre à donner une idée du christianisme à un païen qu’on veut convertir. Dans les endroits où saint Cyprien s’anime fortement, il laisse là tous les jeux d’esprit : il prend un tour véhément et sublime.

B. Mais saint Augustin dont vous parlez, n’est-ce pas l’écrivain du monde le plus accoutumé à se jouer des paroles ? Le défendrez-vous aussi ?

A. Non ; je ne le défendrai point là-dessus. C’est le défaut de son temps, auquel son esprit vif et subtil lui donnait une pente naturelle. Cela montre que saint Augustin n’a pas été un orateur parfait ; mais cela n’empêche pas qu’avec ce défaut il n’ait eu un grand talent pour la persuasion. C’est un homme qui raisonne avec une force singulière, qui est plein d’idées nobles, qui connaît le fond du cœur de l’homme, qui est poli et attentif à garder dans tous ses discours la plus étroite bienséance, qui s’exprime enfin presque toujours d’une manière tendre, affectueuse et insinuante. Un tel homme ne mérite-t-il pas qu’on lui pardonne le défaut que nous reconnaissons en lui ?

C. Il est vrai que je n’ai jamais trouvé qu’en lui seul une chose que je vais vous dire : c’est qu’il est touchant lors même qu’il fait des pointes. Rien n’en plus rempli que ses Confessions et ses Soliloques. Il faut avouer qu’ils sont tendres et propres à attendrir le lecteur.

A. C’est qu’il corrige le jeu d’esprit, autant qu’il est possible, par la naïveté de ses mouvements et de ses affectons. Tous ses ouvrages portent le caractère de l’amour de Dieu : non-seulement il le sentait, mais il savait merveilleusement exprimer au dehors les sentiments qu’il en avait. Voilà la tendresse qui fait une partie de l’éloquence. D’ailleurs nous voyons que saint Augustin connaissait bien le fond des véritables règles. Il dit qu’un discours, pour être persuasif, doit être simple, naturel ; que l’art doit y être caché, et qu’un discours qui parait trop beau met l’auditeur en défiance. Il y applique ces paroles que vous connaissez : qui sophistice loquitur, odibilis est60. Il traite aussi avec beaucoup de science l’arrangement des choses, le mélange des divers styles, les moyens de faire toujours croître le discours, la nécessité d’être simple et familier, même pour les tons de la voix, et pour l’action en certains endroits, quoique tout ce qu’on dit soit grand quand on prêche la religion ; enfin la manière de surprendre et de toucher. Voilà les idées de saint Augustin sur l’éloquence. Mais voulez-vous voir combien dans la pratique il avait l’art d’entrer dans les esprits, et combien il cherchait à émouvoir les passions, selon le vrai but de la rhétorique ? Lisez ce qu’il rapporte lui-même d’un discours qu’il lit au peuple à Césarée de Mauritanie, pour faire abolir une coutume barbare. Il s’agissait d’une coutume ancienne, qu’on avait poussée jusqu’à une cruauté monstrueuse ; c’est tout dire ; il s’agissait d’ôter au peuple un spectacle dont il était charmé : jugez vous-même de la difficulté de cette entreprise. Saint Augustin dit qu’après avoir parlé quelque temps, ses auditeurs s’écrièrent et lui applaudirent. Mais il jugea que son discours ne persuaderait point, tandis qu’on s’amuserait à lui donner des louanges. Il ne compta donc pour rien le plaisir et l’admiration de l’auditeur, et il ne commença à espérer que quand il vit couler des larmes. En effet, ajoute-t-il, le peuple renonça à ce spectacle, et il y a huit ans qu’il n’a point été renouvelé. N’est-ce pas là un vrai orateur ? Avons-nous des prédicateurs qui soient en état d’en faire autant ? Saint Jérôme a encore ses défauts pour le style ; mais ses expressions sont mâles et grandes. Il n’est pas régulier ; mais il est bien plus éloquent que la plupart des gens qui se piquent de l’être. Ce serait juger en petit grammairien, que de n’examiner les Pères que par la langue et le style (vous savez bien qu’il ne faut pas confondre l’éloquence avec l’élégance et la pureté de la diction). Saint Ambroise suit aussi quelquefois la mode de son temps. Il donne à son discours les ornements qu’on estimait alors. Peut-être même que ces grands hommes, qui avaient des vues plus hautes que les règles communes de l’éloquence, se conformaient au goût du temps, pour faire écouter avec plaisir la parole de Dieu, et pour insinuer les vérités de la religion. Mais, après tout, ne voyons-nous pas saint Ambroise, nonobstant quelques jeux de mots, écrire à Théodose avec une force et une persuasion inimitables ? Quelle tendresse n’exprime-t-il pas quand il parle de la mort de son frère Satyre ! Nous avons même dans le Bréviaire romain un discours de lui sur la tête de saint Jean, qu’Hérode respecte et craint encore après sa mort : prenez-y garde, vous en trouverez la fin sublime. Saint Léon est enflé : mais il est grand. Saint Grégoire, pape, était encore dans un siècle pire : il a pourtant écrit plusieurs choses avec beaucoup de force et de dignité. Il faut savoir distinguer ce que le malheur du temps a mis dans ces grands hommes, comme dans tous les autres écrivains de leurs siècles, d’avec ce que leur génie et leurs sentiments leur fournissaient pour persuader leurs auditeurs.

C. Mais quoi ! Tout était donc gâté, selon vous, pour l’éloquence, dans ces siècles si heureux pour la religion ?

A. Sans doute. Peu de temps après l’empire d’Auguste, l’éloquence et la langue latine même n’avaient fait que se corrompre. Les Pères ne sont venus qu’après ce déclin : ainsi il ne faut pas les prendre pour des modèles sûrs en tout. Il faut même avouer que la plupart des sermons que nous avons d’eux sont leurs moins forts ouvrages. Quand je vous montrais tantôt, par le témoignage des Pères, que l’Ecriture est éloquente, je songeais en moi-même que c’étaient des témoins dont l’éloquence est bien inférieure à celle que vous n’avez crue que sur leur parole. Il y a des gens d’un goût si dépravé, qu’ils ne sentiront pas les beautés d’Isaïe.et qu’ils admireront saint Pierre Chrysologue, en qui, nonobstant le beau nom qu’on lui a donné, il ne faut chercher que le fond de la piété évangélique sous une inimité de mauvaises pointes. Dans l’Orient, la bonne manière de parler et d’écrire se soutint davantage. La langue grecque s’y conserva presque dans sa pureté. S. Chrysostome la parlait fort bien ; son style, comme vous savez, est diffus ; mais il ne cherche point de faux ornements : tout tend à la persuasion : il place chaque chose avec dessein : il connaît bien l’Ecriture sainte et les mœurs des hommes ; il entre dans les cœurs, il rend les choses sensibles ; il a des pensées hautes et solides, et il n’est pas sans mouvements.

Dans son tout, on peut dire que c’est un grand orateur. Saint Grégoire de Nazianze est plus concis et plus poétique, mais un peu moins appliqué à la persuasion. Il a néanmoins des endroits fort touchants : par exemple, son adieu à Constantinople, et l’éloge funèbre de saint Basile. Celui-ci est grave, sentencieux, austère, même dans la diction. Il avait profondément médité tout le détail de l’Évangile ; il connaissait à fond les maladies de l’homme, et c’est un grand maître pour le régime des âmes. On ne peut rien voir de plus éloquent que son épître à une vierge qui était tombée. A mon sens, c’est un chef-d’œuvre. Si on n’a un goût formé sur tout cela, on court risque de prendre dans les Pères· ce qu’il y a de moins bon, et de ramasser leurs défauts dans les sermons que l’on compose.

C. Mais combien a duré cette fausse éloquence que vous dites qui succéda à la bonne ?

A. Jusqu’à nous.

C. Quoi ! Jusqu’à nous ?

A. Oui, jusqu’à nous, et nous n’en sommes pas encore autant sortis que nous le croyons. Vous en compreniez bientôt la raison. Les barbares qui inondèrent l'empire romain mirent partout l’ignorance et le mauvais goût. Nous venons d’eux ; et quoique les lettres aient commencé à se rétablir dans le quinzième siècle, cette résurrection a été lente. On a eu de la peine à revenir à la bonne voie ; et il y a encore bien des gens fort éloignés de la connaître. Il ne faut pas laisser de respecter non-seulement les Pères, mais encore les auteurs pieux qui ont écrit dans ce long intervalle. On y apprend la tradition de leur temps, et on y trouve plusieurs autres instructions très-utiles. Je suis tout honteux de décider ici, mais souvenez-vous, messieurs, que vous l’avez voulu, et que je suis tout prêt à me dédire, si on me fait apercevoir que je me suis trompé.

Voltaire (1694-1778.) §

Le Temple du Goût §

Le cardinal, oracle de la France61
Non ce Mentor qui gouverne aujourd’hui,
Mais ce Nestor qui du Pinde est l’appui,
Qui des savants a passé l’espérance,
Qui les soutient, qui les anime tous,
Qui les éclaire, et qui règne sur nous
Par les attraits de sa douce éloquence ;
Ce cardinal qui sur un nouveau ton
En vers latins fait parler la sagesse,
Réunissant Virgile avec Platon,
Vengeur du ciel, et vainqueur de Lucrèce62

Ce cardinal enfin, que tout le monde doit reconnaître à ce portrait, me dit un jour qu’il voulait que j’allasse avec lui au Temple du Goût. C’est un séjour, me dit-il, qui ressemble au Temple de l’Amitié, dont tout le monde parle, où peu de gens vont, et que la plupart de ceux qui y voyagent n’ont presque jamais bien examiné.

Je répondis avec franchise :
Hélas ! je connais assez peu
Les lois de cet aimable dieu ;
Mais je sais qu’il vous favorise.
Entre vos mains il a remis
Les clefs de son beau paradis ;
Et vous êtes, à mon avis,
Le vrai pape de cette église...

Il faut absolument, me dit-il, que vous veniez avec moi. Mais, insistai-je encore, si vous me menez avec vous, je m’en vanterai à tout le monde.

Sur ce petit pèlerinage
Aussitôt on demandera
Que je compose un gros ouvrage.
Voltaire simplement fera
Un récit court, qui ne sera
Qu’un très-frivole badinage.
Mais son récit on frondera :
A la cour on murmurera ;
Et dans Paris on me prendra
Pour un vieux conteur de voyage,
Qui vous dit d’un air ingénu
Ce qu’il n’a ni vu ni connu,
Et qui vous ment à chaque page.

Cependant, comme il ne faut jamais se refuser un plaisir honnête dans la crainte de ce que les autres en pourront penser, je suivis le guide qui me faisait l’honneur de me conduire.

Cher Rothelin63 vous fûtes du voyage,
Vous que le Goût ne cesse d’inspirer,
Vous dont l’esprit si délicat, si sage,
Vous dont l’exemple a daigné me montrer
Par quels chemins on peut sans s’égarer
Chercher ce Goût, ce dieu que dans cet âge
Maints beaux esprits font gloire d’ignorer.

Nous rencontrâmes en chemin bien des obstacles. D’abord nous trouvâmes MM. Baldus, Scioppius, Lexicocrassus, Scriblerius ; une nuée de commentateurs qui restituaient des passages, et qui compilaient de gros volumes à propos d’un mot qu’ils n’entendaient pas.

Là j’aperçus les Dacier, les Saumaises,
Gens hérissés de savantes fadaises,
Le teint jauni, les jeux rouges et secs,
Le dos courbé sous un tas d’auteurs grecs,
Tous noircis d’encre, et coiffés de poussière.
Je leur criai de loin par la portière :
N’allez-vous pas dans le Temple du Goût
Vous décrasser ? Nous, messieurs ? point du tout ;
Ce n’est pas là, grâce au ciel, notre étude :
Le goût n’est rien ; nous avons l’habitude
De rédiger au long de point en point
Ce qu’on pensa ; mais nous ne pensons point.

Après cet aveu ingénu, ces messieurs voulurent absolument nous faire lire certains passages de Dictys de Crète, et de Métrodore de Lampsaque, que Scaliger avait estropiés. Nous les remerciâmes de leur courtoisie, et nous continuâmes notre chemin. Nous n’eûmes pas fait cent pas que nous trouvâmes un homme entouré de peintres, d’architectes, de sculpteurs, de doreurs, de faux connaisseurs, de flatteurs. Ils tournaient le dos au Temple du Goût.

D’un air content l’orgueil se reposait,
Se pavanait sur son large visage ;
Et mon Crassus tout en ronflant disait :
J’ai beaucoup d’or, de l’esprit davantage ;
Je n’appris rien, je me connais à tout ;
Je suis un aigle, en conseil, en affaires ;
Malgré les vents, les rocs et les corsaires,
J’ai dans le port fait aborder ma nef :
Partant il faut qu’on me bâtisse en bref
Un beau palais fait pour moi, c’est tout dire,
Où tous les arts soient en foule entassés,
Où tout le jour je prétends qu’on m’admire.
L’argent est prêt ; je parle, obéissez.
Il dit, il dort. Aussitôt la canaille
Autour de lui s’évertue et travaille.
Certain maçon, en Vitruve érigé,
Lui trace un plan d’ornements surchargé,
Nul vestibule, encor moins de façade ;
Mais vous aurez une longue enfilade ;
Vos murs seront de deux doigts d’épaisseur,
Grands cabinets, salon sans profondeur,
Petits trumeaux, fenêtres à ma guise,
Que l’on prendra pour des portes d’église,
Le tout boisé, verni, blanchi, doré,
Et des badauds à coup sûr admiré.
Réveillez-vous, monseigneur, je vous prie,
Criait un peintre : admirez l’industrie
De mes talents ; Raphaël n’a jamais
Entendu l’art d’embellir un palais :
C’est moi qui sais ennoblir la nature ;
Je couvrirai plafonds, voûte, voussure,
Par cent magots travaillés avec soin,
D’un pouce ou deux, pour être vus de loin.
Crassus s’éveille ; il regarde, il rédige,
A tort, à droit, règle, approuve, corrige.
A ses côtés un petit curieux,
Lorgnette en main, disait : Tournez les yeux.
Voyez ceci, c’est pour votre chapelle ;
Sur ma parole achetez ce tableau ;
C’est Dieu le Père en sa gloire éternelle,
Peint galamment dans le goût de Watteau.
Et cependant un fripon de libraire,
Des beaux esprits écumeur mercenaire,
Tout Bellegarde à ses jeux étalait,
Gacon, Le Noble, et jusqu’à Desfontaines,
Recueils nouveaux, et journaux à centaines :
Et monseigneur voulait lire, et bâillait.

Je crus en être quitte pour ce petit retardement, et que nous allions arriver au temple sans autre mauvaise fortune ; mais la route est plus dangereuse que je ne pensais. Nous trouvâmes bientôt une nouvelle embuscade.

Tel un dévot infatigable,
Dans l’étroit chemin du salut.
Est cent fois tenté par le diable
Avant d’arriver à son but.

C’était un concert que donnait un homme de robe, fou de la musique, qu’il n’avait jamais apprise, et encore plus tout de la musique italienne, qu’il ne connaissait que par de mauvais airs inconnus à Rome, et estropiés en France par quelques filles de l’Opéra.

Il faisait exécuter alors un long récitatif français, mis en musique par un Italien qui ne savait pas notre langue. En vain on lui remontra que cette espèce de musique, qui n’est qu’une déclamation notée, est nécessairement asservie au génie de la langue, et qu’il n’y a rien de si ridicule que des scènes françaises chantées à l’italienne, si ce n’est de l’italien chanté dans le goût français.

La nature féconde, ingénieuse, et sage,
Par ses dons partagés ornant cet univers,
Parle à tous les humains, mais sur des tons divers.
Ainsi que son esprit, tout peuple a son langage,
Ses sons et ses accents à sa voix ajustés,
Des mains de la nature exactement notés :
L’oreille heureuse et fine en sent la différence.
Sur le ton des Français, il faut chanter en France.
Aux lois de notre goût Lulli sut se ranger ;
Il embellit notre art au lieu de le changer.

A ces paroles judicieuses mon homme répondit en secouant la tête : Venez, venez, dit-il, on va vous donner du neuf. Il fallut entrer, et voilà son concert qui commence.

Du grand Lulli vingt rivaux fanatiques,
Plus ennemis de l’art et du bon sens,
Défiguraient sur des tons glapissants
Des vers français en fredons italiques.
Une bégueule en lorgnant se pâmait ;
Et certain fat, ivre de sa parure,
En se mirant chevrotait, fredonnait,
Et, de l’index battant faux la mesure,
Criait bravo, lorsque l’on détonnait.

Nous sortîmes au plus vite : ce ne fut qu’au travers de bien des aventures pareilles que nous arrivâmes enfin au Temple du Goût.

Jadis en Grèce on en posa
Le fondement ferme et durable,
Puis jusqu’au ciel on exhaussa
Le faîte de ce temple aimable.
L’univers entier l’encensa.
Le Romain, longtemps intraitable,
Dans ce séjour s’apprivoisa.
Le musulman, plus implacable,
Conquit le temple, et le rasa.
En Italie on ramassa
Tous les débris que l’infidèle
Avec fureur en dispersa.
Bientôt François Premier osa
En bâtir un sur ce modèle.
Sa postérité méprisa
Cette architecture si belle
Richelieu vint, qui répara
Le temple abandonné par elle.
Louis le Grand le décora :
Colbert, son ministre fidèle,
Dans ce sanctuaire attira
Des beaux-arts la troupe immortelle.
L’Europe jalouse admira
Ce temple en sa beauté nouvelle ;
Mais je ne sais s’il durera.
Je pourrais décrire ce temple,
Et détailler les ornements
Que le voyageur y contemple ;
Mais n’abusons point de l’exemple
De tant de faiseurs de romans.
Surtout fuyons le verbiage
De monsieur de Félibien,
Qui noie éloquemment un rien
Dans un fatras de beau langage.
          Cet édifice précieux
N’est point chargé des antiquailles
Que nos très-gothiques aïeux
Entassaient autour des murailles
De leurs temples, grossiers comme eux :
Il n’a point les défauts pompeux
De la chapelle de Versailles,
Ce colifichet fastueux,
Qui du peuple éblouit les yeux,
Et dont le connaisseur se raille.

Il est plus aisé de dire ce que ce temple n’est pas que de faire connaître ce qu’il est. J’ajouterai seulement en général, pour éviter la difficulté :

Simple en était la noble architecture ;
Chaque ornement, à sa place arrêté,
Y semblait mis par la nécessité :
L’art s’y cachait sous l’air de la nature ;
L’œil satisfait embrassait sa structure,
Jamais surpris, et toujours enchanté.

Le temple était environné d’une foule de virtuoses, d’artistes, et de juges de toute espèce, qui s’efforçaient d’entrer, mais qui n’entraient point.

Car la Critique, à l’œil sévère et juste,
Gardant les clefs de cette porte auguste,
D’un bras d’airain fièrement repoussait
Le peuple goth qui sans cesse avançait.

Oh ! que d’hommes considérables, que de gens du bel air, qui président si impérieusement à de petites sociétés, ne sont point reçus dans ce temple, malgré les dîners qu’ils donnent aux beaux esprits, et malgré les louanges qu’ils reçoivent dans les journaux !

On ne voit point dans ce pourpris
Les cabales toujours mutines
De ces prétendus beaux esprits,
Qu’on vit soutenir dans Paris
Les Pradons et les Scudéris
Contre les immortels écrits
Des Corneilles et des Racines.

On repoussait rudement ces ennemis obscurs de tout mérite éclatant, ces insectes de la société, qui ne sont aperçus que parce qu’ils piquent. Ils auraient envié également Rocroi au grand Condé. Denain à Villars, et Polyeucte à Corneille. Ils auraient exterminé Le Brun pour avoir fait le tableau de la famille de Darius. Ils ont forcé le célèbre Le Moine à se tuer, pour avoir fait l’admirable salon d’Hercule. Ils ont toujours dans les mains la ciguë que leurs pareils firent boire à Socrate.

L’orgueil les engendra dans les flancs de l’envie.
L’intérêt, le soupçon, l’infâme calomnie,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Les portes des palais à leur cabale impie.
C’est là que d’un Midas ils fascinent les yeux ;
Un fat leur applaudit, un méchant les appuie.
Le mérite indigné, qui se tait devant eux,
Verse en secret des pleurs que le temps seul essuie.

Ces lâches persécuteurs s’enfuirent en voyant paraître mes deux guides. Leur fuite précipitée lit place à un spectacle plus plaisant : c’était une foule d’écrivains de tout rang, de tout état et de tout âge, qui grattaient à la porte, et qui priaient la Critique de les laisser entrer. L’un apportait un roman mathématique, l’autre une harangue à l’Académie ; celui-ci venait de composer une comédie métaphysique ; celui-là tenait un petit recueil de ses poésies, imprimé depuis longtemps incognito, avec une longue approbation et un privilège. Cet autre venait présenter un mandement en style précieux, et était tout surpris qu’on se mit à rire, au lieu de lui demander sa bénédiction. Je suis le révérend Père. Albertus Garassus, disait un moine noir ; je prêche mieux que Bourdaloue ; car jamais Bourdaloue ne fit brûler de livres ; et moi j’ai déclamé avec tant d’éloquence contre Pierre Bayle dans une petite province toute pleine d’esprit, j’ai touché tellement les auditeurs, qu’il y en eut six qui brûlèrent chacun leur Bayle. Jamais l’éloquence n’obtint un si beau triomphe. — Allez, frère Garassus, lui dit la Critique ; allez, barbare ; sortez du Temple du Goût : sortez de ma présence, Visigoth moderne, qui avez insulté celui que j’ai inspiré. — J’apporte ici Marie Alacoque, disait un homme fort grave. — Allez souper avec elle, répondit la déesse.

Un raisonneur avec un fausset aigre
Criait : Messieurs, je suis ce juge intègre
Qui toujours parle, argue et contredit :
Je viens siffler tout ce qu’on applaudit.
Lors la Critique apparut, et lui dit :
Ami Bardou, vous êtes un grand maître,
Mais n’entrerez en cet aimable lieu ;
Vous y venez pour fronder notre dieu :
Contentez-vous de ne le pas connaître.

M. Bardou se mit alors à crier : Tout le monde est trompé et le sera : il n’y a point de dieu du Goût ; et voici comme je le prouve. Alors il proposa, il divisa, il subdivisa, il distingua, il résuma : personne ne l’écouta, et l’on s’empressait à la porte plus que jamais.

Parmi les flots de la foule insensée,
De ce parvis obstinément chassée,
Tout doucement venait Lamotte-Houdard,
Lequel disait d’un ton de papelard :
Ouvrez, messieurs, c’est mon Œdipe en prose ;
Mes vers sont durs, d’accord, mais forts de chose :
De grâce, ouvrez ; je veux à Despréaux
Contre les vers dire avec goût deux mots.

La Critique le reconnut à la douceur de son maintien et à la dureté de ses derniers vers, et elle le laissa quelque temps entre Perrault et Chapelain, qui assiégeaient ta porte depuis cinquante ans, en criant contre Virgile.

Dans le moment arriva un autre versificateur soutenu par deux petits satyres, et couvert de lauriers et de chardons.

Je viens, dit-il, pour rire et pour m’ébattre,
Me rigolant, menant joyeux déduit,
Et jusqu’au jour faisant le diable à quatre.

Qu’est-ce que j’entends là ? dit la Critique. C’est moi, reprit le rimeur. J’arrive d’Allemagne pour vous voir, et j’ai pris la saison du printemps :

Car les jeunes zéphyrs de leurs chaudes haleines
Ont fondu l’écorce des eaux.

Plus il parlait ce langage, moins la porte s’ouvrait. Quoi ! l’on me prend donc, dit-il,

Pour une grenouille aquatique,
Qui du fond d’un petit thorax
Va chantant, pour toute musique,
Brekeke, kake, koax, koax, koax !

Ah ! bon dieu, s’écria la Critique, quel horrible jargon ! Elle ne put d’abord reconnaître celui qui s’exprimait ainsi. On lui dit que c’était Rousseau, dont les muses avaient changé la voix, en punition de ses méchancetés : elle ne pouvait le croire, et refusait d’ouvrir.

Elle ouvrit pourtant en faveur de ses premiers vers ; mais elle s’écria :

O vous, messieurs les beaux esprits,
Si vous voulez être chéris
Du dieu de la double montagne,
Et que toujours dans vos écrits
Le dieu du Goût vous accompagne,
Faites tous vos vers à Paris,
Et n’allez point en Allemagne.

Puis, me faisant approcher, elle me dit tout bas : Tu le connais ; il fut ton ennemi, et tu lui rends justice.

Tu vis sa muse indifférente
Entre l’autel et le fagot
Manier d’une main savante
De David la harpe imposante,
Et le flageolet de Marot.
Mais n’imite pas la faiblesse
Qu’il eut de rimer trop longtemps :
Les fruits des rives du Permesse
Ne croissent que dans le printemps,
Et la froide et triste vieillesse
N’est faite que pour le bon sens.

Après m’avoir donné cet avis, la Critique décida que Rousseau passerait devant Lamotte en qualité de versificateur, mais que Lamotte aurait le pas toutes les fois qu’il s’agirait d’esprit et de raison.

Ces deux hommes si différents n’avaient pas fait quatre pas que l’un pâlit de colère et l’autre tressaillit de joie à l’aspect d’un homme qui était depuis longtemps dans ce temple, tantôt à une place, tantôt à une autre.

C’était le discret Fontenelle,
Qui, par les beaux-arts entouré,
Répandait sur eux à son gré
Une clarté douce et nouvelle.
D’une planète, à tire d’aile,
En ce moment il revenait
Dans ces lieux où le Goût tenait
Le siège heureux de son empire :
Avec Quinault il badinait ;
Avec Mairan il raisonnait ;
D’une main légère il prenait
Le compas, la plume et la lyre.

Eh quoi ! cria Rousseau, je verrai ici cet homme contre qui j’ai fait tant d’épigrammes ! Quoi ! le bon Goût souffrira dans son temple l’auteur des Lettres du ch. d’Her...., d’une Passion d’automne, d’un Clair de lune, d’un Ruisseau amant de la prairie, de la tragédie d’Aspar, d’Endymion, etc. ! Hé non, dit la Critique : ce n’est pas l’auteur de tout cela que tu vois, c’est celui des Mondes, livre qui aurait dû t’instruire, de Thétis et Pélée, opéra qui excite inutilement ton envie ; de l’Histoire de l’Académie des sciences, que tu n’es pas à portée d’entendre.

Rousseau alla faire une épigramme, et Fontenelle le regarda avec cette compassion philosophique qu’un esprit éclairé et étendu ne peut s’empêcher d’avoir pour un homme qui ne sait que rimer, et il alla prendre tranquillement sa place entre Lucrèce et Leibnitz. Je demandai pourquoi Leibnitz était là : on me répondit que c’était pour avoir fait d’assez bons vers latins, quoiqu’il fût métaphysicien et géomètre, et que la Critique le souffrait en cette place pour tâcher d’adoucir par cet exemple l’esprit dur de la plupart de ses confrères.

Cependant la Critique, se tournant vers l’auteur des Mondes, lui dit : Je ne vous reprocherai pas certains ouvrages de votre jeunesse, comme font ces cyniques jaloux ; mais je suis la Critique : vous êtes chez le dieu du Goût, et voici ce que je vous dis de la part de ce dieu, du public et de la mienne ; car nous sommes à la longue toujours tous trois d’accord :

Votre muse sage et riante
Devrait aimer un peu moins l’art :
Ne la gâtez point par le fard ;
Sa couleur est assez brillante.

A l’égard de Lucrèce, il rougit d’abord en voyant le cardinal son ennemi ; mais à peine l’eut-il entendu parler qu’il l’aima : il courut à lui, et lui dit en très-beaux vers latins ce que je traduis ici en assez mauvais vers français :

Aveugle que j’étais ! je crus voir la nature ;
Je marchai dans la nuit, conduit par Epicure ;
J’adorai comme un dieu ce mortel orgueilleux
Qui fit la guerre au ciel, et détrôna les dieux.
L’âme ne me parut qu’une faible étincelle
Que l’instant du trépas dissipe dans les airs.
Tu m’as vaincu : je cède, et lame est immortelle,
Aussi bien que ton nom, mes écrits et tes vers.

Le cardinal répondit à ce compliment très-flatteur dans la langue de Lucrèce. Tous les poètes latins qui étaient là le prirent pour un ancien Romain à son air et à son style ; mais les poètes français sont fort fâchés qu’on fasse des vers dans une langue qu’on ne parle plus, et disent que, puisque Lucrèce, né à Rome, embellissait Épicure en latin, son adversaire, né à Paris, devait le combattre en français. Enfin, après beaucoup de ces retardements agréables, nous arrivâmes jusqu’à l’autel et jusqu’au trône du Goût.

Je vis ce dieu qu’en vain j’implore,
Ce dieu charmant que l’on ignore
Quand on cherche à le définir ;
Ce dieu qu’on ne sait point servir
Quand avec scrupule on l’adore ;
Que La Fontaine fait sentir,
Et que Vadius cherche encore.
Il se plaisait à consulter
Ces grâces simples et naïves
Dont la France doit se vanter :
Ces grâces piquantes et vives
Que les nations attentives
Voulurent souvent imiter,
Qui de l’art ne sont point captives ;
Qui régnaient jadis à la cour,
Et que la nature et l’amour
Avaient fait naître sur nos rives.
Il est toujours environné
De leur troupe tendre et légère ;
C’est par leurs mains qu’il est orné ;
C’est par leurs charmes qu’il sait plaire ;
Elles-mêmes Tout couronné
D’un diadème qu’au Parnasse
Composa jadis Apollon
Du laurier du divin Maron,
Du lierre et du myrte d’Horace,
Et des roses d’Anacréon.
Sur son front règne la sagesse ;
Le sentiment et la finesse
Brillent tendrement dans ses yeux ;
Son air est vif, ingénieux :
Il vous ressemble enfin, Sylvie,
A vous que je ne nomme pas,
De peur des cris et des éclats
De cent beautés que vos appas
Font dessécher de jalousie.
Non loin de lui, Rollin dictait
Quelques leçons à la jeunesse.
Et, quoique en robe, on l’écoutait,
Chose assez rare à son espèce.
Près de là, dans un cabinet
Que Girardon et Le Puget
Embellissaient de leur sculpture,
Le Poussin sagement peignait ;
Le Brun fièrement dessinait ;
Le Sueur entre eux se plaçait :
On l’y regardait sans murmure ;
Et le dieu, qui de l’œil suivait
Les traits de leur main libre et sûre.
En les admirant se plaignait
De voir qu’à leur docte peinture,
Malgré leurs efforts, il manquait
Le coloris de la nature :
Sous ses yeux, des amours badins
Ranimaient ces touches savantes
Avec un pinceau que leurs mains
Trempaient dans les couleurs brillantes
De la palette de Rubens.

Je fus fort étonné de ne pas trouver dans le sanctuaire bien des gens qui passaient, il y a soixante ou quatre-vingts ans, pour être les plus chers favoris du dieu du Goût. Les Pavillon, les Benserade, les Pélisson, les Segrais, les Saint-Évremond, les Balzac, les Voiture, ne nie parurent pas occuper les premiers rangs. Ils les avaient autrefois, me dit un de nies guides ; ils brillaient avant que les beaux jours des belles-lettres fussent arrivés ; mais peu à peu ils ont cédé aux véritablement grands hommes : ils ne font plus ici qu’une assez médiocre figure. En effet, la plupart n’avaient guère que l’esprit de leur temps, et non cet esprit qui passe à la dernière postérité.

Déjà de leurs faibles écrits
Beaucoup de grâces sont ternies :
Ils sont comptés encore au rang des beaux esprits,
Mais exclus du rang des génies.

Segrais voulut un jour entrer dans le sanctuaire, en récitant ce vers de Despréaux :

Que Segrais dans l’églogue en charme les forêts.

Mais la Critique, ayant lu, par malheur pour lui, quelques pages de son Enéide en vers français, le renvoya assez durement, et laissa venir à sa place Madame de la Fayette, qui avait mis sous le nom de Segrais le roman aimable de Zaïde et celui de la Princesse de Clèves.

On ne pardonne pas à Pélisson d’avoir dit gravement tant de puérilités dans son Histoire de l’Académie française, et d’avoir rapporté comme des bons mots des choses assez grossières. Le doux mais faible Pavillon fait sa cour humblement à madame Deshoulières, qui est placée fort au-dessus de lui. L’inégal Saint-Évremond n’ose parler de vers à personne. Balzac assomme de longues phrases hyperboliques Voiture et Benserade, qui lui répondent par des pointes et des jeux de mots dont ils rougissent eux-mêmes le moment d’après. Je cherchais le fameux comte de Bussy. Madame de Sévigné, qui est aimée de tous ceux qui habitent le temple, me dit que son cher cousin, homme de beaucoup d’esprit, un peu trop vain, n’avait jamais pu réussir à donner au dieu du Goût cet excès de bonne opinion que le comte de Bussy avait de messire Roger de Rabutin.

Bussy, qui s’estime et qui s’aime
Jusqu’au point d’en être ennuyeux,
Est censuré dans ces beaux lieux
Pour avoir, d’un ton glorieux,
Parlé trop souvent de lui-même.
Mais son fils, son aimable fils,
Dans le temple est toujours admis,
Lui qui, sans flatter, sans médire,
Toujours d’un aimable entretien,
Sans le croire, parle aussi bien·
Que son père croyait écrire.
Je vis arriver en ce lieu
Le brillant abbé de Chaulieu,
Qui chantait en sortant de table.
Il osait caresser le dieu
D’un air familier, mais aimable.
Sa vive imagination
Prodiguait, dans sa douce ivresse,
Des beautés sans correction,
Qui choquaient un peu la justesse,
Mais respiraient la passion.
    La Fare, avec plus de mollesse,
En baissant sa lyre d’un ton,
Chantait auprès de sa maîtresse
Quelques vers sans précision,
Que le plaisir et la paresse
Dictaient sans l’aide d’Apollon.
Auprès d’eux le vif Hamilton,
Toujours armé d’un trait qui blesse,
Médisait de l’humaine espèce,
Et même d’un peu mieux, dit-on.
    L’aisé, le tendre Saint-Aulaire,
Plus vieux encor qu’Anacréon,
Avait une voix plus légère ;
On voyait les fleurs de Cythère
Et celles du sacré vallon
Orner sa tête octogénaire.

    Le dieu aimait fort tous ces messieurs, et surtout ceux qui ne se piquaient de rien : il avertissait Chaulieu de ne se croire que le premier des poëtes négligés, et non pas le premier des bons poëtes.

Ils faisaient conversation avec quelques-uns des plus aimables hommes de leur temps. Ces entretiens n’ont ni l’affectation de l’hôtel de Rambouillet, ni le tumulte qui règne parmi nos jeunes étourdis.

On y sait fuir également
Le précieux, le pédantisme,
L’air empesé du syllogisme,
Et l’air fou de l’emportement.
C’est là qu’avec grâce on allie
Le vrai savoir à l’enjouement,
Et la justesse à la saillie.
L’esprit en cent façons se plie ;
On sait lancer, rendre, essuyer
Des traits d’aimable raillerie ;
Le bon sens, de peur d’ennuyer,
Se déguise en plaisanterie.

Là se trouvait Chapelle, ce génie plus débauché encore que délicat, plus naturel que poli, facile dans ses vers, incorrect dans son style, libre dans ses idées. Il parlait toujours au dieu du Goût sur les mêmes rimes. On dit que ce dieu lui répondit un jour :

Réglez mieux votre passion
Pour ces syllabes enfilées,
Qui, chez Richelet étalées,
Quelquefois sans invention,
Disent avec profusion
Des riens en rimes redoublées.

Ce fut parmi ces hommes aimables que je rencontrai le président de Maisons, homme très-éloigné de dire des riens, homme aimable et solide, qui avait aimé tous les arts.

O transports ! ô plaisirs ! ô moments pleins de charmes !
Cher Maisons, m’écriai-je en l’arrosant de larmes,
C’est toi que j’ai perdu, c’est toi que le trépas,
A la fleur de tes ans, vint frapper dans mes bras !
La mort, l’affreuse mort fut sourde à ma prière.
Ah ! puisque le destin nous voulait séparer,
C’était à toi de vivre, à moi seul d’expirer.
Hélas ! depuis le jour où j’ouvris la paupière,
Le ciel pour mon partage a choisi les douleurs ;
Il sème de chagrins ma pénible carrière :
La tienne était brillante, et couverte de fleurs.
Dans le sein des plaisirs, des arts et des honneurs,
Tu cultivais en paix les fruits de ta sagesse ;
Ta vertu n’était point l’effet de ta faiblesse ;
Je ne te vis jamais offusquer ta raison
Du bandeau de l’exemple et de l’opinion.
L’homme est né pour l’erreur : on voit la molle argile
Sous la main du potier moins souple et moins docile
Que l’âme n’est flexible aux préjugés divers.
Précepteurs ignorants de ce faible univers.
Tu bravas leur empire, et tu ne sus te rendre
Qu’aux paisibles douceurs de la pure amitié ;
Et dans toi la nature avait associé
A l’esprit le plus ferme un cœur facile et tendre.

Parmi ces gens d’esprit nous trouvâmes quelques jésuites. Un janséniste dira que les jésuites se fourrent partout : mais le dieu du Goût reçoit aussi leurs ennemis, et il est assez plaisant de voir dans ce temple Bourdaloue qui s’entretient avec Pascal sur le grand art de joindre l’éloquence au raisonnement. Le P. Bouhours est derrière eux, marquant sur des tablettes toutes les fautes de langage et toutes les négligences qui leur échappent.

Le cardinal ne put s’empêcher de dire au P. Bouhours :

Quittez d’un censeur pointilleux
La pédantesque diligence ;
Aimons jusqu’aux défauts heureux
De leur mâle et libre éloquence :
J’aime mieux errer avec eux
Que d’aller, censeur scrupuleux.
Peser des mots dans ma balance.

Cela fut dit avec beaucoup plus de politesse que je ne le rapporte ; mais nous autres poëtes, nous sommes souvent très-impolis pour la commodité de la rime.

Je ne m’arrêtai pas dans ce temple à voir les seuls beaux esprits.

Vers enchanteurs, exacte prose,
Je ne me borne point à vous ;
N’avoir qu’un goût est peu de chose :
Beaux-arts, je vous invoque tous ;
Musique, danse, architecture,
Que vous m’inspirez de désirs !
Art de graver, docte peinture,
Beaux-arts, vous êtes des plaisirs ;
Il n’en est point qu’on doive exclure.

Je vis les muses présenter tour à tour sur l’autel du dieu des livres, des dessins et des plans de toute espèce. On voit sur cet autel le plan de cette belle façade du Louvre, dont on n’est point redevable au cavalier Bernini, qu’on lit venir inutilement en France avec tant de frais, et qui fut construite par Perrault et par Louis Le Vau, grands artistes trop peu connus. Là est le dessin de la porte Saint-Denis, dont la plupart des Parisiens ne connaissent pas plus la beauté, que le nom de François Blondel qui acheva ce monument. Cette admirable fontaine, qu’on regarde si peu, et qui est ornée des précieuses sculptures de Jean Goujon, mais qui le cède en tout à l’admirable fontaine de Bouchardon64, et qui semble accuser la grossière rusticité de toutes les autres. Le portail de Saint-Gervais, chef-d’œuvre d’architecture, auquel il manque une église, une place et des admirateurs, et qui devrait immortaliser le nom de Desbrosses, encore plus que le palais du Luxembourg, qu’il a aussi bâti. Tous ces monuments, négligés par un vulgaire toujours barbare, et par les gens du monde toujours légers, attirent souvent les regards du dieu.

On nous lit voir ensuite la bibliothèque de ce palais enchanté : elle n’était pas ample. On croira bien que nous n’y trouvâmes pas

L’amas curieux et bizarre
Des vieux manuscrits vermoulus,
Et la suite inutile et rare
D’écrivains qu’on n’a jamais lus.
Le dieu daigna de sa main même
En leur rang placer ces auteurs
Qu’on lit, qu’on estime et qu’on aime,
Et dont la sagesse suprême
N’a ni trop ni trop peu de fleurs.

Presque tous les livres y sont corrigés et retranchés de la main des muses. On y voit entre autres l’ouvrage de Rabelais réduit tout au plus à un demi-quart.

Marot, qui n’a qu’un style, et qui chante du même ton les psaumes de David et les merveilles d’Alix, n’a plus que huit ou dix feuillets. Voiture et Sarasin n’ont pas à eux deux plus de soixante pages.

Tout l’esprit de Bayle se trouve dans un seul tome, de son propre aveu ; car ce judicieux philosophe, ce juge éclairé de tant d’auteurs et de tant de sectes, disait souvent qu’il n’aurait pas composé plus d’un in-folio, s’il n’avait écrit que pour lui, et non pour les libraires.

Enfin on nous fit passer dans l’intérieur du sanctuaire. Là, les mystères du dieu furent dévoilés ; là, je vis ce qui doit servir d’exemple à la postérité : un petit nombre de véritablement grands hommes s’occupaient à corriger ces fautes de leurs écrits excellents qui seraient des beautés dans les écrits médiocres.

L’aimable auteur du Télémaque retranchait des répétitions et des détails inutiles dans son roman moral, et rayait le titre de poëme épique que quelques zélés indiscrets lui donnent ; car il avoue sincèrement qu’il n’y a point de poëme en prose.

L’éloquent Bossuet voulait rayer quelques familiarités échappées à son génie vaste, impétueux et facile, lesquelles déparent un peu la sublimité de ses oraisons funèbres ; et il est à remarquer qu’il ne garantit point tout ce qu’il a dit de la prétendue sagesse des anciens Egyptiens.

Ce grand, ce sublime Corneille,
Qui plut bien moins à notre oreille
Qu’à notre esprit, qu’il étonna ;
Ce Corneille qui crayonna
L’âme d’Auguste et de Cinna,
De Pompée et de Cornélie,
Jetait au feu sa Pulchérie,
Agésilas et Suréna,
Et sacrifiait sans faiblesse
Tous ces enfants infortunés,
Fruits languissants de sa vieillesse,
Trop indignes de leurs aînés.
Plus pur, plus élégant, plus tendre,
Et parlant au cœur de plus près,
Nous attachant sans nous surprendre,
Et ne se démentant jamais,
Racine observe les portraits
De Bajazet, de Xipharès,
De Britannicus, d’Hippolyte.
A peine il distingue leurs traits :
Us ont tous le même mérite,
Tendres, galants, doux et discrets ;
Et l’Amour, qui marche à leur suite,
Les croit des courtisans français.
Toi, favori de la nature,
Toi, La Fontaine, auteur charmant,
Qui, bravant et rime et mesure,
Si négligé dans ta parure,
N’en avais que plus d’agrément ;
Sur tes écrits inimitables
Dis-nous quel est ton sentiment :
Eclaire notre jugement
Sur tes contes et sur tes fables.

La Fontaine, qui avait conservé la naïveté de son caractère, et qui, dans le Temple du Goût, joignait un sentiment éclairé à cet heureux et singulier instinct qui l’inspirait pendant sa vie, retranchait quelques-unes de ses tables. Il accourcissait presque tous ses contes, et déchirait les trois quarts d’un gros recueil d’œuvres posthumes, imprimées par ces éditeurs qui vivent des sottises des morts.

Là régnait Despréaux, leur maître en l’art d’écrire,
Lui qu’arma la raison des traits de la satire,
Qui, donnant le précepte et l’exemple à la fois,
Etablit d’Apollon les rigoureuses lois.
Il revoit ses enfants avec un œil sévère :
De la triste Equivoque il rougit d’être père,
Et rit des traits manqués du pinceau faible et dur
Dont il défigura le vainqueur de Namur.
Lui-même il les efface, et semble encor nous dire :
Ou sachez-vous connaître, ou gardez-vous d’écrire.

Despréaux, par un ordre exprès du dieu du Goût, se réconciliait avec Quinault, qui est le poëte des grâces comme Despréaux est le poëte de la raison.

Mais le sévère satirique
Embrassait encore en grondant
Cet aimable et tendre lyrique,
Qui lui pardonnait en riant.

Je ne me réconcilie point avec vous, disait Despréaux, que vous ne conveniez qu’il y a bien des fadeurs dans ces opéras si agréables. Cela peut bien être, dit Quinault ; mais avouez aussi que vous n’eussiez jamais fait Atys ni Armide.

Dans vos scrupuleuses beautés
Soyez vrai, précis, raisonnable :
Que vos écrits soient respectés ;
Mais permettez-moi d’être aimable.

Après avoir salué Despréaux, et embrassé tendrement Quinault, je vis l’inimitable Molière, et j’osai lui dire :

Le sage, le discret Térence
Est le premier des traducteurs ;
Jamais dans sa froide élégance
Des Romains il n’a peint les mœurs :
Tu fus le peintre de la France :
Nos bourgeois à sots préjugés,
Nos petits marquis rengorgés,
Nos robins toujours arrangés,
Chez toi venaient se reconnaître ;
Et tu les aurais corrigés,
Si l’esprit humain pouvait l’être.

Ah ! disait-il, pourquoi ai-je été forcé d’écrire quelquefois pour le peuple ? Que n’ai-je toujours été le maître de mon temps ! J’aurais trouvé des dénouements plus heureux ; j’aurais moins fait descendre mon génie au bas comique.

C’est ainsi que tous ces maîtres de l’art montraient leur supériorité, en avouant ces erreurs auxquelles l’humanité est soumise, et dont nul grand homme n’est exempt.

Je connus alors que le dieu du Goût est très-difficile à satisfaire, mais qu’il n’aime point à demi. Je vis que les ouvrages qu’il critique le plus en détail sont ceux qui en tout lui plaisent davantage.

Nul auteur avec lui n’a tort
Quand il a trouvé l’art de plaire ;
Il le critique sans colère,
Il l’applaudit avec transport.
Melpomène, étalant ses charmes,
Vient lui présenter ses héros ;
Et c’est en répandant des larmes
Que ce dieu connaît leurs défauts.
Malheur à qui toujours raisonne,
Et qui ne s’attendrit jamais !
Dieu du Goût, ton divin palais
Est un séjour qu’il abandonne.

Quand mes conducteurs s’en retournèrent, le dieu leur parla à peu près dans ce sens : car il ne m’est pas donné de dire ses propres mots :

Adieu, mes plus chers favoris ;
Comblés des faveurs du Parnasse,
Ne souffrez pas que dans Paris
Mon rival usurpe ma place.
Je sais qu’à vos yeux éclairés
Le faux goût tremble de paraître :
Si jamais vous le rencontrez,
Il est aisé de le connaître :
Toujours accablé d’ornements,
Composant sa voix, son visage,
Affecté dans ses agréments,
Et précieux dans son langage.
Il prend mon nom, mon étendard ;
Mais on voit assez l’imposture :
Car il n’est que le fils de l’art ;
Moi, je le suis de la nature.

I. Élégance §

Ce mot, selon quelques-uns, vient d’electus, choisi. On ne voit pas qu’aucun autre mot latin puisse être son étymologie : en effet, il y a du choix dans tout ce qui est élégant. L’élégance est un résultat de la justesse et de l’agrément.

On emploie ce mot dans la sculpture et dans la peinture. On opposait elegans signum à signum rigens ; une figure proportionnée, dont les contours arrondis étaient exprimés avec mollesse, à une figure trop roide et mal terminée.

La sévérité des anciens Romains donne à ce mot elegantia un sens odieux. Ils regardaient l’élégance en tout genre comme une afféterie, comme une politesse recherchée, indigne de la gravité des premiers temps : Vitii, non laudis fuit, dit Aulu-Gelle. Ils appelaient un homme élégant ce que nous appelons aujourd’hui petit-maître, bellus homuncio, et ce que les Anglais appellent un beau ; mais vers le temps de Cicéron, quand les mœurs eurent reçu le dernier degré de politesse, elegans était toujours une louange. Cicéron se sert en cent endroits de ce mot pour exprimer un homme, un discours poli ; on a même alors un repas élégant, ce qui ne se dirait guère parmi nous.

Ce terme est consacré en français, comme chez les anciens Romains, à la sculpture, à la peinture, à l’éloquence, et principalement à la poésie. Il ne signifie pas, en peinture et en sculpture, précisément la même chose que grâce.

Ce terme grâce se dit particulièrement du visage, et on ne dit pas un visage élégant comme des contours élégants : la raison en est que la grâce a toujours quelque chose d’animé, et c’est dans le visage que paraît l’âme : ainsi on ne dit pas une démarche élégante, parce que la démarche est animée.

L’élégance d’un discours n’est pas l’éloquence, c’en est une partie ; ce n’est pas la seule harmonie, le seul nombre ; c’est la clarté, le nombre, et le choix des paroles.

Il y a des langues en Europe dans lesquelles rien n’est si rare qu’un discours élégant ; des terminaisons rudes, des consonnes fréquentes, des verbes auxiliaires nécessairement redoublés dans une même phrase, offensent l’oreille des naturels du pays.

Un discours peut être élégant sans être un bon discours, l’élégance n’étant en effet que le mérite des paroles ; mais un discours ne peut être absolument bon sans être élégant.

L’élégance est encore plus nécessaire à la poésie qu’à l’éloquence, parce qu’elle est une partie de cette harmonie si nécessaire aux vers.

Un orateur peut convaincre, émouvoir même sans élégance, sans pureté, sans nombre. Un poëme ne peut faire d’effet s’il n’est élégant ; c’est un des principaux mérites de Virgile. Horace est bien moins élégant dans ses satires, dans ses épîtres : aussi est-il moins poëte, sermoni propior.

Le grand point, dans la poésie et dans l’art oratoire, c’est que l’élégance ne fasse jamais tort à la force ; et le poëte, en cela comme dans tout le reste, a de plus grandes difficultés à surmonter que l’orateur ; car l’harmonie étant la base de son art, il ne doit pas se permettre un concours de syllabes rudes, il faut même quelquefois sacrifier un peu de la pensée à l’élégance de l’expression ; c’est une gêne que l’orateur n’éprouve jamais.

Il est à remarquer que si l’élégance a toujours l’air facile, tout ce qui est facile et naturel n’est cependant pas élégant. Il n’y a rien de si facile, de si naturel que

                 La cigale ayant chanté
                       Tout l’été.

Et

                 Maître corbeau sur un arbre perché.

Pourquoi ces morceaux manquent-ils d’élégance ? C’est que cette naïveté est dépourvue de mots choisis et d’harmonie.

Amants heureux, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines :

et cent autres traits ont, avec d’autres mérites, celui de l’élégance.

On dit rarement d’une comédie, qu’elle est écrite élégamment. La naïveté et la rapidité d’un dialogue familier excluent ce mérite propre à toute autre poésie.

L’élégance semblerait faire tort au comique : on ne rit point d’une chose élégamment dite ; cependant la plupart des vers de l’Amphitryon de Molière, excepté ceux de pure plaisanterie, sont élégants. Le mélange des dieux et des hommes dans cette pièce unique en son genre, et les vers irréguliers qui forment un grand nombre de madrigaux, en sont peut-être la cause.

Un madrigal doit bien plutôt être élégant qu’une épigramme, parce que le madrigal tient quelque chose des stances, et que l’épigramme tient du comique ; l’un est fait pour exprimer un sentiment délicat, et l’autre un ridicule.

Dans le sublime, il ne faut pas que l’élégance se remarque : elle l’affaiblirait. Si on avait loué l’élégance du Jupiter Olympien de Phidias, c’eût été en faire une satire. L’élégance de la Vénus de Praxitèle pouvait être remarquée.

II. Éloquence §

L’éloquence est née avant les règles de la rhétorique, comme les langues se sont formées avant la grammaire.

La nature rend les hommes éloquents dans les grands intérêts et dans les grandes passions. Quiconque est vivement ému voit les choses, d’un autre œil que les autres hommes. Tout est pour lui objet de comparaison rapide et de métaphore, sans qu’il y prenne garde : il anime tout, et fait passer dans ceux qui l’écoutent une partie de son enthousiasme.

Un philosophe très-éclairé a remarqué que le peuple même s’exprime par des figures, que rien n’est plus commun, plus naturel que les tours qu’on appelle tropes.

Ainsi, dans toutes les langues, « le cœur brûle, le courage s’allume, les yeux étincellent, l’esprit est accablé, il se partage, il s’épuise ; le sang se glace, la tête se renverse, on est enflé d’orgueil, enivré de vengeance. » La nature se peint dans ces images fortes, devenues ordinaires.

C’est elle dont l’instinct enseigne à prendre d’abord un air, un ton modeste avec ceux dont on a besoin. L’envie naturelle de captiver ses juges et ses maîtres, le recueillement de l’âme profondément frappée, qui se prépare à déployer les sentiments qui la pressent, sont les premiers maîtres de l’art.

C’est cette même nature qui inspire quelquefois des débuts vifs et animés ; une forte passion, un danger pressant, appellent tout d’un coup l’imagination : ainsi un capitaine des premiers califes, voyant fuir les musulmans, s’écria : « Où courez-vous ? Ce n’est pas là que sont les ennemis. »

On attribue ce même mot à plusieurs capitaines ; on l’attribue à Cromwell. Les âmes fortes se rencontrent plus souvent que les beaux esprits.

Rasi, un capitaine musulman du temps même de Mahomet, voit les Arabes effrayés qui s’écrient que leur général Dérar est tué : « Qu’importe, dit-il, que Dérar soit mort ? Dieu est vivant et vous regarde, marchez ! »

C’était un homme bien éloquent que ce matelot anglais qui fit résoudre la guerre contre l’Espagne en 1740. « Quand les Espagnols m’ayant mutilé me présentèrent la mort, je recommandai mon âme à Dieu, et ma vengeance à ma patrie. »

La nature fait donc l’éloquence ; et si on a dit que les poëtes naissent, et que les orateurs se forment, on l’a dit quand l’éloquence a été forcée d’étudier les lois, le génie des juges et la méthode du temps : la nature seule n’est éloquente que par élans.

Les préceptes sont toujours venus après l’art Tisias fut le premier qui recueillit les lois de l’éloquence, dont la nature donne les premières règles.

Platon dit ensuite, dans son Gorgias, qu’un orateur doit avoir la subtilité des dialecticiens, la science des philosophes, la diction presque des poëtes, la voix et les gestes des plus grands acteurs.

Aristote fit voir après lui que la véritable philosophie est le guide secret de l’esprit de tous les arts : il creusa les sources de l’éloquence dans son livre de la Rhétorique, il lit voir que la dialectique est le fondement de l’art de persuader, et qu’être éloquent c’est savoir prouver.

Il distingue les trois genres, le délibératif, le démonstratif et le judiciaire. Dans le délibératif il s’agit d’exhorter ceux qui délibèrent à prendre un parti sur la guerre, sur la paix, sur l’administration publique, etc. ; dans le démonstratif, de faire voir ce qui est digne de louange ou de blâme ; dans le judiciaire, de persuader, d’absoudre ou de condamner, etc. On sent assez que ces trois genres rentrent souvent l’un dans l’autre-Il traite ensuite des passions et des mœurs, que tout orateur doit connaître. Il examine quelles preuves on doit employer dans ces trois genres d’éloquence. Enfin, il traite à fond de l’élocution, sans laquelle tout languit ; il recommande les métaphores, pourvu qu’elles soient justes et nobles ; il exige surtout la convenance et la bienséance.

Tous ces préceptes respirent la justesse éclairée d’un philosophe et la politesse d’un Athénien ; et, en donnant les règles de l’éloquence, il est éloquent avec simplicité.

Il est à remarquer que la Grèce fut la seule contrée de la terre où l’on connût alors les lois de l’éloquence, parce que c’était la seule où la véritable éloquence existât.

L’art grossier était chez tous les hommes ; des traits sublimes ont échappé partout à la nature dans tous les temps ; mais remuer les esprits de toute une nation polie ; plaire, convaincre et toucher à la fois, cela ne fut donné qu’aux Grecs.

Les Orientaux étaient presque tous esclaves : c’est un caractère de la servitude de tout exagérer : ainsi l’éloquence asiatique fut monstrueuse. L’Occident était barbare du temps d’Aristote.

L’Eloquence véritable commença à se montrer dans Rome du temps des Gracques, et ne fut perfectionnée que du temps de Cicéron. Marc-Antoine l’orateur, Hortentius, Curion, César et plusieurs autres, furent des hommes éloquents.

Cette éloquence périt avec la république, ainsi que celle d’Athènes. L’éloquence sublime n’appartient, dit-on, qu’à la liberté ; c’est qu’elle consiste à dire des vérités hardies, à étaler des raisons et des peintures fortes. Souvent un maître n’aime pas la vérité, craint les raisons, et aime mieux un compliment délicat que de grands traits.

Cicéron, après avoir donné les exemples dans ses harangues, donna les préceptes dans son livre de l’Orateur : il suit presque toute la méthode d’Aristote, et s’explique avec le style de Platon, il distingue le genre simple, le tempéré et le sublime. Rollin a suivi cette division dans son Traité des Études ; et, ce que Cicéron ne dit pas, il prétend que « le genre tempéré est une belle rivière ombragée de vertes forêts des deux côtés ; le tempéré, une table servie proprement, dont tous les mets sont d’un goût excellent, et dont on bannit tout raffinement ; que le sublime foudroie, et que c’est un fleuve impétueux qui renverse tout ce qui lui résiste. »

Sans se mettre à cette table, sans suivre ce foudre, ce fleuve et cette rivière, tout homme de bon sens voit que l’éloquence simple est celle qui a des choses simples à exposer, que la clarté et l’élégance sont tout ce qui lui convient.

Il n’est pas besoin d’avoir lu Aristote, Cicéron et Quintilien, pour sentir qu’un avocat qui débute par un exorde pompeux au sujet d’un mur mitoyen est ridicule : c’était pourtant le vice du barreau jusqu’au milieu du dix-septième siècle ; on disait avec emphase des choses triviales. On pourrait compiler des volumes de ces exemples ; mais tous se réduisent à ce mot d’un avocat, homme d’esprit, qui, voyant que son adversaire parlait de la guerre de Troie et du Scamandre, l’interrompit en disant : « La Cour observera que ma partie ne s’appelle pas Scamandre, mais Michaut. »

Le genre sublime ne peut regarder que de puissants intérêts, traités dans une grande assemblée.

On en voit encore de vives traces dans le parlement d’Angleterre ; on a quelques harangues qui y furent prononcées en 1740, quand il s’agissait de déclarer la guerre à l’Espagne. L’esprit de Démosthène et de Cicéron semble avoir dicté plusieurs traits de ces discours : mais ils ne passeront pas à la postérité comme ceux des Grecs et des Romains, parce qu’ils manquent de cet art et de ce charme de la diction qui mettent le sceau de l’immortalité aux bons ouvrages.

Le genre tempéré est celui de ces discours d’apparat, de ces harangues publiques, de ces compliments étudiés, dans lesquels il faut couvrir de fleurs la futilité de la matière.

Ces trois genres rentrent encore souvent l’un dans l’autre, ainsi que les trois objets de l’éloquence qu’Aristote considère ; et le grand mérite de l’orateur est de les mêler à propos.

La grande éloquence n’a guère pu en France être connue au barreau, parce qu’elle ne conduit pas aux honneurs comme dans Athènes, dans Rome, et comme aujourd’hui dans Londres, et n’a point pour objet de grands intérêts publics : elle s’est réfugiée dans les oraisons funèbres, où elle tient un peu de la poésie

Bossuet et après lui Fléchier semblent avoir obéi à ce précepte de Platon, qui veut que l’élocution d’un orateur soit quelquefois celle même d’un poëte.

L’éloquence de la chaire avait été presque barbare jusqu’au Père Bourdaloue ; il fut un des premiers qui firent parler la raison.

Les Anglais ne vinrent qu’ensuite, comme l’avoue Burnet, évêque de Salisbury ; ils ne connurent point l’oraison funèbre ; ils évitèrent dans les sermons les traits véhéments qui ne leur parurent point convenables à la simplicité de l’Evangile ; et ils se défièrent de cette méthode des divisions recherchées, que l’archevêque Fénelon condamne dans ses Dialogues sur l’éloquence.

Quoique nos sermons roulent sur l’objet le plus important à l’homme, cependant il s’y trouve peu de morceaux frappants qui, comme les beaux endroits de Cicéron et de Démosthène, soient devenus les modèles de toutes les nations occidentales. Le lecteur sera pourtant bien aise de trouver ici ce qui arriva la première fois que M. Massillon, depuis évêque de Clermont, prêcha son fameux sermon du petit nombre des élus : il y eut un endroit où un transport de saisissement s’empara de tout l’auditoire ; presque tout le monde se leva à moitié par un mouvement involontaire ; le murmure d’acclamation et de surprise fut si fort qu’il troubla l’orateur, et ce trouble ne servit qu’à augmenter le pathétique de ce morceau ; le voici :

« Je suppose que ce soit ici notre dernière heure à tous ; que les cieux vont s’ouvrir sur nos têtes ; que le temps est passé, et que l’éternité commence ; que Jésus-Christ va paraître pour nous juger selon nos œuvres, et que nous sommes tous ici pour attendre de lui l’arrêt de la vie ou de la mort éternelle. Je vous le demande, frappé de terreur comme vous, ne séparant point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même situation où nous devons tous paraître un jour devant Dieu notre juge ; si Jésus-Christ, dis-je, paraissait dès à présent pour faire la terrible séparation des justes et des pécheurs, croyez-vous que le plus grand nombre fût sauvé ? Croyez-vous que le nombre des justes fût au moins égal à celui des pécheurs ? Croyez-vous que s’il faisait maintenant la discussion des œuvres du grand nombre qui est dans cette église, il trouvât seulement dix justes parmi nous ? En trouverait-il un seul ? » (Il y a eu plusieurs éditions différentes de ce discours ; mais le fond est le même dans toutes.)

Cette figure, la plus hardie qu’on ait jamais employée, et en même temps la plus à sa place, est un des plus beaux traits d’éloquence qu’on puisse lire chez les nations anciennes et modernes ; et le reste du discours n’est pas indigne de cet endroit si saillant.

De pareils chefs-d’œuvre sont très-rares ; tout est d’ailleurs devenu lieu commun.

Les prédicateurs qui ne peuvent imiter ces grands modèles, feraient mieux de les apprendre par cœur et de les débiter à leur auditoire (supposé encore qu’ils eussent ce talent si rare de la déclamation), que de prêcher celle qui leur est propre, consiste dans l’art de préparer les événements, dans leur exposition toujours élégante, tantôt vive et pressée, tantôt étendue et fleurie, dans la peinture vraie et forte des mœurs générales et des principaux personnages, dans les réflexions incorporées naturellement au récit et qui n’y paraissent point ajoutées. L’éloquence de Démosthène ne convient point à Thucydide ; une harangue directe qu’on met dans la bouche d’un héros, qui ne la prononça jamais, n’est guère qu’un beau défaut, au jugement de plusieurs esprits éclairés. Si pourtant ces licences pouvaient quelquefois se permettre, voici une occasion où Mézeray, dans sa grande histoire, semble obtenir grâce pour cette hardiesse approuvée chez les anciens ; il est égal à eux pour le moins dans cet endroit : c’est au commencement du règne de Henri IV, lorsque ce prince, avec très-peu de troupes, était pressé auprès de Dieppe, par une armée de trente mille hommes, et qu’on lui conseillait de se retirer en Angleterre. Mézeray s’élève au-dessus de lui-même en faisant parler ainsi le maréchal de Biron, qui d’ailleurs était un homme de génie, et qui peut fort bien avoir dit une partie de ce que l’historien lui attribue :

« Quoi ! Sire, on vous conseille de monter sur mer, comme s’il n’y avait pas d’autre moyen de conserver votre royaume que de le quitter ! Si vous n’étiez pas en France, il faudrait percer au travers de tous les hasards et de tous les obstacles pour y venir ; et maintenant que vous y êtes, on voudrait que vous en sortissiez ; et vos amis seraient d’avis que vous fissiez de votre bon gré ce que le plus grand effort de vos ennemis ne saurait vous contraindre de faire ! En l’état où vous êtes, sortir seulement de France pour vingt-quatre heures, c’est s’en bannir pour jamais. Le péril, au reste, n’est pas si grand qu’on vous le dépeint ; ceux qui nous pensent envelopper sont, ou ceux mêmes que nous avons tenus enfermés si lâchement dans Paris, ou gens qui ne valent pas mieux et qui auront plus d’affaires entre eux-mêmes que contre nous. Enfin, Sire, nous sommes en France, il nous y faut enterrer : il s’agit d’un royaume, il faut l’emporter ou y perdre la vie ; et quand même il n’y aurait point d’autre sûreté pour votre sacrée personne que la fuite, je sais bien que vous aimeriez mieux mille fois mourir de pied ferme que de vous sauver par ce moyen. Votre Majesté ne souffrirait jamais qu’on dise qu’un cadet de la maison de Lorraine lui aurait fait perdre terre ; encore moins qu’on la vît mendier à la porte d’un prince étranger. Non, non, Sire, il n’y a ni couronne ni honneur pour vous au-delà de la mer : si vous allez au-devant du secours d’Angleterre, il reculera ; si vous vous présentez au port de la Rochelle en homme qui se sauve, vous n’y trouverez que des reproches et du mépris. Je ne puis croire que vous deviez plutôt fier votre personne à l’inconstance des flots et à la merci de l’étranger, qu’à tant de braves gentilshommes et tant de vieux soldats, qui sont prêts à lui servir de remparts et de boucliers ; et je suis trop serviteur de Votre Majesté, pour lui dissimuler que si elle cherchait sa sûreté ailleurs que dans leur vertu, ils seraient obligés de chercher la leur dans un autre parti que dans le sien. »

Ce discours fait un effet d’autant plus beau, que Mézeray met ici en effet dans la bouche du maréchal de Biron ce que Henri IV avait dans le cœur.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur l’éloquence ; mais les livres n’en disent que trop ; et, dans un siècle éclairé, le génie aidé des exemples en sait plus que n’en disent tous les maîtres.

Genre de style §

Comme le genre d’exécution que doit employer tout artiste dépend de l’objet qu’il traite ; comme le genre du Poussin n’est point celui de Téniers, ni l’architecture d’un temple celle d’une maison commune, ni la musique d’un opéra-tragédie celle d’un opéra-bouffon, aussi chaque genre d’écrire a son style propre en prose et en vers. On sait assez que le style de l’histoire n’est pas celui d’une oraison funèbre : qu’une dépêche d’ambassadeur ne doit pas être écrite comme un sermon ; que la comédie ne doit point se servir des tours hardis de l’ode, des expressions pathétiques de la tragédie, ni des métaphores et des comparaisons de l’épopée.

Chaque genre a ses nuances différentes ; on peut au fond les réduire à deux, le simple et le relevé. Ces deux genres, qui en embrassent tant d’autres, ont des beautés nécessaires qui leur sont également communes : ces beautés sont la justesse des idées, leur convenance, l’élégance, la propriété des expressions, la pureté du langage. Tout écrit, de quelque nature qu’il soit, exige ces qualités ; les différences consistent dans les idées propres à chaque sujet, dans les tropes. Ainsi un personnage de comédie n’aura ni idées sublimes, ni idées philosophiques ; un berger n’aura point les idées d’un conquérant ; une épître didactique ne respirera point la passion ; et dans aucun de ces écrits on n’emploiera ni métaphores hardies, ni exclamations pathétiques, ni expressions véhémentes.

Entre le simple et le sublime, il y a plusieurs nuances ; et c’est l’art de les assortir qui contribue à la perfection de l’éloquence et de la poésie. C’est par cet art que Virgile s’est élevé quelquefois dans l’églogue. Ce vers :

Ut vidi ! ut perii ! ut me malus abstulit error !

serait aussi beau dans la bouche de Didon que dans celle d’un berger, parce qu’il est naturel, vrai et élégant, et que le sentiment qu’il renferme convient à toutes sortes d’états. Mais ce vers :

Gastaneæque nuces mea quas Amarillis amabat,

ne conviendrait pas à un personnage héroïque, parce qu’il a pour objet une chose trop petite pour un héros.

Nous n’entendons point par petit ce qui est bas et grossier ; car le bas et le grossier n’est point un genre, c’est un défaut.

Ces deux exemples font voir évidemment dans quel cas on doit se permettre le mélange des styles, et quand on doit se le détendre. La tragédie peut s’abaisser, elle le doit même ; la simplicité relève souvent la grandeur, selon le précepte d’Horace :

Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri.

Ainsi ces beaux vers de Titus, si naturels et si tendres :

Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois,

ne seraient point du tout déplacés dans le haut comique ; mais ce vers d’Antiochus :

Dans l’Orient désert quel devint mon ennui !

ne pourrait convenir à un amant dans une comédie, parce que cette belle expression figurée, dans l’orient désert, est d’un genre trop relevé pour la simplicité (les brodequins. Nous avons remarqué déjà, au mot esprit (Dictionnaire philosophique), qu’un auteur qui a écrit sur la physique, et qui prétend qu’il y a eu un Hercule physicien, ajoute qu’on ne pouvait résister à un philosophe de cette force. Un autre qui vient d’écrire un petit livre (lequel il suppose être physique et moral) contre l’utilité de l’inoculation, dit que si on mettait en usage la petite vérole artificielle, la mort serait bien attrapée.

Ce défaut vient d’une affectation ridicule. Il en, est un autre qui n’est que l’effet de la négligence : c’est de mêler au style simple et noble qu’exige l’histoire ces termes populaires, ces expressions triviales, que la bienséance réprouve. On trouve très-souvent dans Mézeray, et même dans Daniel qui, ayant écrit longtemps après lui, devrait être plus correct, qu’un général, sur ces entrefaites, se mit aux trousses de l’ennemi, qu’il suivit sa piste, qu’il le battit à plate couture. On ne voit point de pareille bassesse de style dans Tite-Live, dans Guichardin, dans Clarendon.

Remarquons ici qu’un auteur qui s’est fait un genre de style peut rarement le changer quand il change d’objet. La Fontaine, dans ses opéras, emploie le même genre qui lui est si naturel dans ses contes et dans ses fables. Benserade mit dans sa traduction des métamorphoses d’Ovide le genre de plaisanterie qui l’avait fait réussir dans des madrigaux. La perfection consisterait à savoir assortir toujours son style à la matière qu’on traite ; mais qui peut être le maître de son habitude, et ployer son génie à son gré ?

Goût §

Section première §

Le goût, ce don de discerner nos aliments, a produit dans toutes les langues connues la métaphore qui exprime, par le mot goût, le sentiment des beautés et des défauts dans tous les arts : c’est un discernement prompt, comme celui de la langue et du palais, et qui prévient, comme lui, la réflexion ; il est, comme lui, sensible et voluptueux à l’égard du bon : il rejette, comme lui, le mauvais avec soulèvement ; il est souvent, comme lui, incertain et égaré, ignorant même si ce qu’on lui présente doit lui plaire, et ayant quelquefois besoin, comme lui, d’habitude pour se former.

Il ne suffit pas, pour le goût, de voir, de connaître la beauté d’un ouvrage ; il faut la sentir, en être touché. Il ne suffit pas de sentir, d’être touché d’une manière confuse ; il faut démêler les différentes nuances : rien ne doit échappera la promptitude du discernement ; et c’est encore une ressemblance de ce goût intellectuel, de ce goût des arts, avec le goût sensuel ; car le gourmet sent et reconnaît promptement le mélange de deux liqueurs ; l’homme de goût, le connaisseur, verra d’un coup d’œil prompt le mélange de deux styles ; il verra un défaut à côté d’un agrément ; il sera saisi d’enthousiasme à ce vers des Horaces :

Que vouliez-vous qu’il fît contre trois — qu’il mourût.

Il sentira un dégoût au vers suivant :

Ou qu’un beau désespoir alors le secourût.

Comme le mauvais goût, au physique, consiste à n’être flatté que par des assaisonnements trop piquants et trop recherchés, ainsi le mauvais goût, dans les arts, est de ne se plaire qu’aux ornements étudiés, et de ne pas sentir la belle nature.

Le goût dépravé dans les aliments est de choisir ceux qui dégoûtent les autres hommes ; c’est une espèce de maladie. Le goût dépravé dans les arts est de se plaire à des sujets qui révoltent les esprits bien faits, de préférer le burlesque au noble, le précieux, et l’affecté au beau simple et naturel ; c’est une maladie de l’esprit. On se forme le goût des arts beaucoup plus que le goût sensuel ; car dans le goût physique, quoiqu’on finisse quelquefois par aimer les choses pour lesquelles on avait d’abord de la répugnance, cependant la nature n’a pas voulu que les hommes, en général, apprissent à sentir ce qui leur est nécessaire ; mais le goût intellectuel demande plus de temps pour se former. Un jeune homme sensible, mais sans aucune connaissance, ne distingue point d’abord les parties d’un grand chœur de musique ; ses yeux ne distinguent point d’abord dans un tableau les gradations, le clair-obscur, la perspective, l’accord des couleurs, la correction du dessin ; mais peu à peu ses oreilles apprennent à entendre, et ses yeux à voir : il sera ému à la première représentation qu’il verra d’une belle tragédie ; mais il n’y démêlera ni le mérite des unités, ni cet art délicat par lequel aucun personnage n’entre ni ne sort sans raison, ni cet art, encore plus grand, qui concentre des intérêts divers dans un seul, ni enfin les autres difficultés surmontées. Ce n’est qu’avec de l’habitude et des réflexions qu’il parvient à sentir tout d’un coup avec plaisir ce qu’il ne démêlait pas auparavant. Le goût se forme insensiblement dans une nation qui n’en avait pas, parce qu’on y prend peu à peu l’esprit des bons artistes. On s’accoutume à voir des tableaux, avec les yeux de Le Brun, du Poussin, de Le Sueur. On entend la déclamation notée des scènes de

Quinault avec l’oreille de Lulli, et les airs et les symphonies avec celle de Rameau : on lit les livres avec l’esprit des bons auteurs.

Si toute une nation s’est réunie, dans les premiers temps de la culture des beaux-arts, à aimer des auteurs pleins de défaut, et méprisés avec le temps, c’est que ces auteurs avaient des beautés naturelles que tout le monde sentait, et qu’on n’était pas encore à portée de démêler leurs imperfections. Ainsi Lucilius fut chéri des Romains avant qu’Horace l’eût fait oublier ; Régnier fut goûté des Français avant que Boileau parût ; et si des auteurs anciens, qui bronchent à chaque pas, ont pourtant conservé leur grande réputation, c’est qu’il ne s’est point trouvé d’écrivain pur et châtié chez ces nations, qui leur ait dessillé les yeux, comme il s’est trouvé un Horace chez les Romains, un Boileau chez les Français.

On dit qu’il ne faut point disputer des goûts, et on a raison quand il n’est question que du goût sensuel, de la répugnance qu’on a pour une certaine nourriture, de la préférence qu’on donne à une autre : on n’en dispute point parce qu’on ne peut corriger un défaut d’organe. Il n’en est pas de même dans les arts : comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore ; et on corrige souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi des âmes froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni réchauffer ni redresser ; c’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce qu’ils n’en ont point.

Le goût est arbitraire dans plusieurs choses, comme dans les étoiles, dans les parures, dans les équipages, dans ce qui n’est pas au rang des beaux-arts ; alors il mérite plutôt le nom de fantaisie. C’est la fantaisie, plutôt que le goût, qui produit tant de modes nouvelles.

Le goût peut se gâter chez une nation ; ce malheur arrive d’ordinaire après les siècles de perfection. Les artistes, craignant d’être imitateurs, cherchent des routes écartées ; ils s’éloignent de la belle nature, que leurs prédécesseurs ont saisie : il y a du mérite dans leurs efforts : ce mérite couvre leurs défauts. Le public, amoureux de nouveautés, court après eux ; il s’en dégoûte, et il en parait d’autres qui font de nouveaux efforts pour plaire ; ils s’éloignent de la nature encore plus que les premiers : le goût se perd ; on est entouré de nouveautés, qui sont rapidement effacées les unes par les autres ; le public ne sait plus où il en est ; et il regrette en vain le siècle du bon goût, qui ne peut plus revenir : c’est un dépôt que quelques esprits conservent encore loin de la foule.

Il est de vastes pays où le goût n’est jamais parvenu : ce sont ceux où la société ne s’est point perfectionnée ; où les hommes et les femmes ne se rassemblent point ; où certains arts, comme la sculpture, la peinture des êtres animés, sont défendus par la religion. Quand il n’y a pas de société, l’esprit est rétréci, sa pointe s’émousse, il n’a pas de quoi se former le goût. Quand plusieurs beaux-arts manquent, les autres ont rarement de quoi se soutenir, parce que tous se tiennent par la main, et dépendent les uns des autres. C’est une des raisons pourquoi les Asiatiques n’ont jamais eu d’ouvrages bien faits presque en aucun genre, et que le goût n’a été le partage que de quelques peuples de l’Europe.

Section II. §

Y a-t-il un bon et un mauvais goût ? Oui, sans doute, quoique les hommes différent d’opinions, de mœurs, d’usages.

Le meilleur goût en tout genre est d’imiter la nature avec le plus de fidélité, de force et de grâce.

Mais la grâce n’est-elle pas arbitraire ? Non, puisqu’elle consiste à donner aux objets qu’on représente de la vie et de la douceur.

Entre deux hommes dont l’un sera grossier, l’autre délicat, on convient assez que l’un a plus de goût que l’autre.

Avant que le bon temps fût venu, Voiture, qui, dans sa manie de broder des riens, avait quelquefois beaucoup de délicatesse et d’agrément, écrit au grand Condé sur sa maladie :

Commencez, Seigneur, à songer
Qu’il importe d’être et de vivre ;
Pensez à vous mieux ménager.
Quel charme a pour vous le danger,
Que vous aimez tant à le suivre ?
Si vous aviez dans les combats
D’Amadis l’armure enchantée,
Comme vous en avez le bras
Et la vaillance tant vantée,
Seigneur, je ne me plaindrais pas.
Mais en nos siècles où les charmes
Ne font pas de pareilles armes
Qu’on voit que le plus noble.   
Fût-il d’Hector ou d’Alexandre,
Est aussi facile à répandre
Que l’est celui du plus bas rang ;
Que d’une force sans seconde
La mort sait ses traits élancer,
Et qu’un peu de plomb peut casser
La plus belle tête du monde ;
Qui l’a bonne y doit regarder.
Mais une telle que la vôtre
Ne se doit jamais hasarder :
Pour votre bien et pour le nôtre,
Seigneur, il vous la faut garder.
Quoi que votre esprit se propose,
Quand votre course sera close,
On vous abandonnera fort.
Croyez-moi, c’est fort peu de chose
Qu’un demi-dieu quand il est mort.

Ces vers passent encore aujourd’hui pour être pleins de goût, et pour être les meilleurs de Voiture. Dans le temps, l’Étoile, qui passait pour un génie ; l’Étoile, l’un des cinq auteurs qui travaillaient aux tragédies du cardinal de Richelieu ; l’Étoile, l’un des juges de Corneille, faisait ces vers qui sont imprimés à la suite de Malherbe et de Racan :

Que j’aime en tout temps la taverne !
Que librement je m’y gouverne !
Elle n’a rien d’égal à soi.
J’y vois tout ce que j’y demande ;
Et les torchons y sont pour moi
De fine toile de Hollande.

Il n’est point de lecteur qui ne convienne que les vers de Voiture sont d’un courtisan qui a le bon goût en partage, et ceux de l’Etoile d’un homme grossier sans esprit.

C’est dommage qu’on puisse dire de Voiture : Il eut du goût cette fois-là. Il n’y a certainement qu’un goût détestable dans plus de mille vers pareils à ceux-ci :

Quand nous fûmes dans Étampe,
Nous parlâmes fort de vous ;
J’en soupirai quatre coups,
Et j’en eus la goutte crampe.
Etampe et crampe vraiment
Riment merveilleusement.
Nous trouvâmes près Sercote
(Cas étrange et vrai pourtant)
Des bœufs qu’on voyait broutant
Dessus le haut d’une motte,
Et plus bas quelques cochons
Avec nombre de moutons, etc.

La fameuse lettre de la carpe au brochet, et qui lui fit tant de réputation, n’est-elle pas une plaisanterie trop poussée, trop longue, et en quelques endroits, trop peu naturelle ? N’est-ce pas un mélange de finesse et de grossièreté, de vrai et de faux ? Fallait-il dire au grand Condé, nommé le brochet dans une société de la cour, qu’à son nom les baleines du Nord suaient à grosses gouttes, et que les gens de l’empereur pensaient le frire et le manger avec un grain de sel ?

Est-ce un bon goût d’écrire tant de lettres seulement pour montrer un peu de cet esprit qui consiste en jeux de mots et en pointes ?

N’est-on pas révolté quand Voiture dit au grand Condé, sur la prise de Dunkerque : « Je crois que vous prendriez la lune avec les dents » ?

Il semble que ce faux goût fut inspiré à Voiture par le Marini, qui était venu en France avec la reine Marie de Médicis. Voiture et Costar le citent très-souvent dans leurs lettres comme un modèle. Ils admirent sa description de la rose, fille d’Avril, vierge et reine, assise sur un trône épineux, tenant majestueusement le sceptre des fleurs, ayant pour courtisans et pour ministres la famille lascive des Zéphyrs, et portant la couronne d’or et le manteau d’écarlate :

Bella figlia d’Aprile,
Verginella e reina,
Su lo Spinoso trono
Del verde cespo assisa,
Dei’fior’lo scettro in maesta sostiene ;
E corteggiata intorno
Da lasciva famiglia
Di Zephiri ministri,
Porta d’or’ la corona
E d’ostro il manto.

Voiture cite avec complaisance, dans sa 35e lettre à Costar, l’atome sonnant du Marini, la voix emplumée, le souffle vivant vêtu de plumes, la plume sonore, le chant ailé, le petit esprit d’harmonie caché dans de petites entrailles, et tout cela pour dire un rossignol :

Una voce pennata, un suon volante,
E vestito di penne, un vivo fiato,
Una piuma canora, un canto alato,
Un spiritel’ che, d’armonia composto,
Vive in anguste viscere nascosto.

Balzac avait un mauvais goût tout contraire : il écrivait des lettres familières avec une étrange emphase.

Il écrit au cardinal de La Valette que, ni dans les déserts de la Libye, ni dans les abîmes de la mer, il n’y eut jamais un si furieux monstre que la sciatique ; et que si les tyrans dont la mémoire nous est odieuse eussent eu de tels instruments de leur cruauté, c’eût été la sciatique que les martyrs eussent endurée pour la religion.

Ces exagérations emphatiques, ces longues périodes mesurées, si contraires au style épistolaire, ces déclamations fastidieuses, hérissées de grec et de latin, au sujet de deux sonnets assez médiocres qui partageaient la cour et la ville, et sur la pitoyable tragédie d’Hérode infanticide, tout cela était d’un temps où le goût n’était pas encore formé. Cinna même et les Lettres provinciales, qui étonnèrent la nation, ne la dérouillèrent pas encore.

Les connaisseurs distinguent surtout dans le même homme le temps où son goût était formé, celui où il acquit sa perfection, celui où il tomba en décadence. Quel homme d’un esprit un peu cultivé ne sentira pas l’extrême différence des beaux morceaux de Cinna et de ceux du même auteur dans les vingt dernières tragédies ?

Dis-moi donc, lorsqu’Othon s’est offert à Camille.
A-t-il été content ? a-t-elle été facile ?
Son hommage auprès d’elle a-t-il eu plein effet ?
Comment l’a- t-elle pris, et comment l’a-t-il fait ?
Corneille.

Est-il parmi les gens de lettres quelqu’un qui ne reconnaisse le goût perfectionné de Boileau dans son Art poétique, et son goût non encore épuré dans sa satire sur les embarras de Paris, où il peint des chats dans les gouttières ?

L’un miaule en grondant comme un tigre en furie,
L’autre roule sa voix comme un enfant qui crie ;
Ce n’est pas tout encor, les souris et les rats
Semblent pour m’éveiller s’entendre avec les chats.

S’il avait vécu alors dans la bonne compagnie, elle lui aurait conseillé d’exercer son talent sur des objets plus dignes d’elle que des chats, des rats et des souris.

Comme un artiste forme peu à peu son goût, une nation forme aussi le sien. Elle croupit des siècles entiers dans la barbarie ; ensuite il s’élève une faible aurore ; enfin le grand jour paraît, après lequel on ne voit plus qu’un long et triste crépuscule.

Nous convenons tous depuis longtemps que, malgré les soins de François Ier pour faire naître le goût des beaux-arts en France, ce bon goût ne put jamais s’établir que vers le siècle de Louis XIV ; et nous commençons à nous plaindre que le siècle présent dégénère.

Les Grecs du Bas-Empire avouaient que le goût qui régnait du temps de Périclès était perdu chez eux. Les Grecs modernes conviennent qu’ils n’en ont aucun.

Quintilien reconnaît que le goût des Romains commençait à se corrompre de son temps.

Nous avons vu, à l’article Art dramatique, combien Lopez de Véga se plaignait du mauvais goût des Espagnols.

Les Italiens s’aperçurent les premiers que tout dégénérait chez eux, quelque temps après leur immortel Seicento (XVIe siècle), et qu’ils voyaient périr la plupart des arts qu’ils avaient fait naître.

Addison attaque souvent le mauvais goût de ses compatriotes dans plus d’un genre, soit quand il se moque de la statue d’un amiral en perruque carrée, soit quand il témoigne son mépris pour les jeux de mots employés sérieusement, ou quand il condamne des jongleurs introduits dans les tragédies.

Si donc les meilleurs esprits d’un pays conviennent que le goût a manqué en certains temps à leur patrie, les voisins peuvent le sentir comme les compatriotes ; et de même qu’il est évident que parmi nous tel homme a le goût bon et tel autre mauvais, il peut être évident aussi que de deux nations contemporaines, l’une a un goût rude et grossier, l’autre fin et naturel.

Le malheur est que, quand on prononce cette vérité, on révolte la nation entière dont on parle, comme on cabre un homme de mauvais goût lorsqu’on veut le ramener.

Le mieux est donc d’attendre que le temps et l’exemple instruisent une nation qui pèche par le goût.

C’est ainsi que les Espagnols commencent à réformer leur théâtre, et que les Allemands essaient d’en former un.

Du goût particulier d’une nation §

Il est des beautés de tous les temps et de tous les pays ; mais il est des beautés locales. L’éloquence doit être partout persuasive, la douleur touchante, la colère impétueuse, la sagesse tranquille ; mais les détails qui pourront plaire à un citoyen de Londres pourront ne faire aucun effet sur un habitant de Paris ; les Anglais tireront plus heureusement leurs comparaisons, leurs métaphores de la marine, que ne feront les Parisiens qui voient rarement des vaisseaux. Tout ce qui tiendra de près à la liberté d’un Anglais, à ses droits, à ses usages, fera plus d’impression sur lui que sur un Français. La température du climat introduira dans un pays froid et humide un goût d’architecture, d’ameublements, de vêtements, qui y sera fort bon, et qui ne pourra être reçu à Rome, en Sicile.

Théocrite et Virgile ont dû vanter l’ombrage et la fraîcheur des eaux dans leurs églogues. Thomson, dans la description des Saisons, aura dû faire des descriptions toutes contraires.

Une nation éclairée, mais peu sociable, n’aura point les mêmes ridicules qu’une nation aussi spirituelle, mais livrée à la société jusqu’à l’indiscrétion ; et ces deux peuples conséquemment n’auront pas la même espèce de comédie.

La poésie sera différente chez le peuple qui renferme les femmes, et chez celui qui leur accorde une liberté sans bornes.

Mais il sera toujours vrai de dire que Virgile a mieux peint ses tableaux que Thomson n’a peint les siens, et qu’il y a eu plus de goût sur les bords du Tibre que sur ceux de la Tamise ; que les scènes habituelles du

Pastor fido sont incomparablement supérieures aux bergeries de Racan ; que Racine et Molière sont des hommes divins à l’égard des auteurs des autres théâtres.

Du goût des connaisseurs §

En général, le goût fin et sûr consiste dans le sentiment· prompt d’une beauté parmi les défauts, et d’un défaut parmi les beautés.

Le gourmet est celui qui discernera le mélange de deux vins, qui sentira ce qui domine dans ces mets, tandis que les autres convives n’auront qu’un sentiment confus et égaré.

Ne se trompe-t-on pas quand on dit que c’est un malheur d’avoir le goût trop délicat, d’être trop connaisseur ; qu’alors on est trop choqué des défauts, et trop insensible aux beautés ; qu’enfin on perd à être trop difficile ? N’est-il pas vrai au contraire qu’il n’y a véritablement de plaisir que pour les gens de goût ? Ils voient, ils entendent, ils sentent ce qui échappe aux hommes moins sensiblement organisés et moins exercés.

Le connaisseur en musique, en peinture, en architecture, en poésie, en médailles, etc., éprouve des sensations que le vulgaire ne soupçonne pas ; le plaisir même de découvrir une faute le flatte, et lui fait sentir les beautés plus vivement. C’est l’avantage des bonnes vues sur les· mauvaises. L’homme de goût a d’autres yeux, d’autres oreilles, un autre tact que l’homme grossier. Il est choqué des draperies mesquines de Raphaël ; mais il admire la noble correction de son dessin. Il a le plaisir d’apercevoir que les enfants de Laocoon n’ont nulle proportion avec la taille de leur père ; mais tout le groupe le fait frissonner, tandis que d’autres spectateurs sont tranquilles.

Le célèbre sculpteur, homme de lettres et de génie, qui a fait la statue colossale de Pierre Ier à Pétersbourg, critique avec raison l’attitude de Moïse, de Michel-Ange, et sa petite veste serrée qui n’est pas même le costume oriental ; en même temps il s’extasie en contemplant l’air de tête.

Exemples du bon et du mauvais goût, tirés des tragédies françaises et anglaises §

Je ne parlerai point ici de quelques auteurs anglais qui, ayant traduit des pièces de Molière, l’ont insulté dans leurs préfaces, ni de ceux qui de deux tragédies de Racine en ont fait une, et qui l’ont encore chargée de nouveaux incidents, pour se donner le droit de censurer la noble et féconde simplicité de ce grand homme.

De tous les auteurs qui ont écrit en Angleterre, sur le goût, sur l’esprit et l’imagination, et qui ont prétendu à une critique judicieuse, Addison est celui qui a le plus d’autorité : ses ouvrages sont très-utiles.

On a désiré seulement qu’il n’eût pas trop souvent sacrifié son propre goût au désir de plaire à son parti, et de procurer un prompt débit aux feuilles du Spectateur, qu’il composait avec Steele.

Cependant, il a souvent le courage de donner la préférence au théâtre de Paris sur celui de Londres ; il fait sentir les défauts de la scène anglaise ; et quand il écrivit son Caton, il se donna bien de garde d’imiter le style de Shakespeare. S’il avait su traiter les passions, si la chaleur de son âme eut répondu à la dignité de son style, il aurait réformé sa nation. Sa pièce, étant une affaire de parti, eut un succès prodigieux. Mais quand les factions furent éteintes, il ne resta à la tragédie de Caton que de très-beaux vers et de la froideur. Rien n’a plus contribué à l’affermissement de l’empire de Shakespeare. Le vulgaire en aucun pays ne se connaît· en beaux vers ; et le vulgaire anglais aime mieux des princes qui se disent des injures, des femmes qui se roulent sur la scène, des assassinats, des exécutions criminelles, des revenants qui remplissent le théâtre en foule, des sorciers, que l’éloquence la plus noble et la plus sage.

Collier a très-bien senti les défauts du théâtre anglais ; mais étant ennemi de cet art, par une superstition barbare dont il était possédé, il déplut trop à la nation pour qu’elle daignât s’éclairer par lui : il fut haï et méprisé ! Warburton, évêque de Gloucester, a commenté Shakespeare de concert avec Pope ; mais son commentaire ne roule que sur les mots. L’auteur des trois volumes des Éléments de critique censure Shakespeare quelquefois ; mais il censure beaucoup plus Racine et nos auteurs tragiques.

Le grand reproche que tous les critiques anglais nous font, c’est que tous nos héros sont des Français, des personnages de romans, des amants tels qu’on en trouve dans Clélie, dans Astrée et dans Zaïde.

L’auteur des Eléments de critique reprend surtout très-sévèrement Corneille d’avoir fait parler ainsi César à Cléopâtre :

C’était pour acquérir un droit si précieux
Que combattait partout mon bras ambitieux ;
Et dans Pharsale même il a tiré l’épée
Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.
Je l’ai vaincu, princesse, et le dieu des combats
M’y favoriserait moins que vos divins appas ;
Us conduisaient ma main, ils enflaient mon courage ;
Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage.

Le critique anglais trouve ces fadeurs ridicules et extravagantes ; il a sans doute raison : les Français sensés l’avaient dit avant lui. Nous regardons comme une règle inviolable ces préceptes de Boileau :

Qu’Achille aime autrement que Thyrsis et Philène ;
N’allez pas d’un Cyrus nous faire un Artamène.

Nous savons bien que César ayant en effet aimé Cléopâtre, Corneille le devait faire parler autrement, et que surtout cet amour est très-insipide dans la tragédie de la Mort de Pompée. Nous savons que Corneille, qui a mis de l’amour dans toutes ses pièces, n’a jamais traité convenablement cette passion, excepté dans quelques scènes du Cid, imitées de l’espagnol. Mais aussi toutes les nations conviennent avec nous qu’il a déployé un très-grand génie, un sens profond, une force d’esprit supérieure dans Cinna, dans plusieurs scènes des races, de Pompée, de Polyeucte, dans la dernière scène de Rodogune.

Si l’amour est insipide dans presque toutes ses pièces, nous sommes les premiers à le dire : nous convenons tous que ses héros ne sont que des raisonneurs dans ses quinze ou seize derniers ouvrages. Les vers de ces pièces sont durs, obscurs, sans harmonie, sans grâce. Mais s’il s’est élevé infiniment au-dessus de Shakespeare dans les tragédies de son bon temps, il n’est jamais tombé si bas dans les autres ; et s’il fait dire malheureusement à César « qu’il vient ennoblir, parle titre de captif, le titre de vainqueur à présent effectif », César ne dit point chez lui les extravagances qu’il débite dans Shakespeare. Ses héros ne font point l’amour à Catau, comme le roi Henri V ; on ne voit point chez lui de prince s’écrier comme Richard :

« O terre de mon royaume ! ne nourris pas mon ennemi ; mais que les araignées sucent ton venin, et que les lourds crapauds soient sur sa route ; qu’ils attaquent ses pieds perfides, qui les foulent de ses pas usurpateurs. Ne produis que de puants chardons pour lui ; et quand il voudra cueillir une fleur sur ton sein, ne lui présente que des serpents en embuscade. »

On ne voit point chez Corneille un héritier du trône s’entretenir avec un général d’armée, avec ce beau naturel que Shakespeare étale dans le prince de Galles, qui fut depuis le roi Henri V. (Scène 11 du 1er acte de la vie et la mort de Henri IV.)

Le général demande au prince quelle heure il est. Le prince lui répond : « Tu as l’esprit si gras pour avoir bu du vin d’Espagne, pour t’être déboutonné après souper, pour avoir dormi sur un banc après dîner, que tu as oublié ce que tu devrais savoir. Que diable t’importe l’heure qu’il est ? à moins que les heures ne soient des tasses de vin, que les minutes ne soient des hachis de chapons, que les cloches ne soient des langues de.… ; les cadrans, des enseignes de tavernes… »

Comment Warburton n’a-t-il pas rougi de commenter ces grossièretés infâmes ? Travaillait-il pour l’honneur du théâtre et de l’Église anglicane ?

Rareté des gens de goût §

On est affligé quand on considère, surtout dans les climats froids et humides, cette foule prodigieuse d’hommes qui n’ont pas la moindre étincelle de goût, qui n’aiment aucun des beaux-arts, qui ne lisent jamais, et dont quelques-uns feuillettent tout au plus un journal une fois par mois pour être au courant, et pour se mettre en état de parler au hasard des choses dont ils ne peuvent avoir que des idées confuses.

Entrez dans une petite ville de province : rarement vous y trouverez un ou deux libraires. Il en est qui en sont entièrement privées. Les juges, les chanoines, l’évêque, le subdélégué, l’élu, le receveur du grenier à sel, le citoyen aisé, personne n’a de livre, personne n’a l’esprit cultivé ; on n’est pas plus avancé qu’au XIIè siècle. Dans les capitales des provinces, dans celles même qui ont des académies, que le goût est rare !

Il faut la capitale d’un grand royaume pour y établir la demeure du goût ; encore n’est-il le partage que du très-petit nombre ; toute la populace en est exclue. Il est inconnu aux familles bourgeoises, où l’on est continuellement occupé du soin de sa fortune, des détails domestiques, et d’une grossière oisiveté, amusée par une partie de jeu. Toutes les places qui tiennent à la judicature, à la finance, au commerce, ferment la porte aux beaux-arts. C’est la honte de l’esprit humain que le goût, pour l’ordinaire, ne s’introduise que chez l’oisiveté opulente. J’ai connu un commis des bureaux de Versailles, né avec beaucoup d’esprit, qui disait : « Je suis bien malheureux, je n’ai pas le temps d’avoir du goût. »

Dans une ville telle que Paris, peuplée de plus de six cent mille personnes, je ne crois pas qu’il y en ait trois mille qui aient le goût des beaux-arts. Qu’on représente un chef-d’œuvre dramatique, ce qui est si rare, et qui doit l’être ; on dit : Tout Paris est enchanté ; mais on en imprime trois mille exemplaires tout au plus.

Parcourez aujourd’hui l’Asie, l’Afrique, la moitié du Nord : où verrez-vous le goût de l’éloquence, de la poésie, de la peinture, de la musique ? Presque tout l’univers est barbare.

Le goût est donc comme la philosophie : il appartient à un très-petit nombre d’âmes privilégiées.

Le grand bonheur de la France fut d’avoir dans Louis XIV un roi qui était né avec du goût.

                    Pauci quos æquus amavit
Jupiter, aut ardens evexit ad æthera virtus
Dis geniti potuere.

C’est en vain qu’Ovide a dit que Dieu nous créa pour regarder le ciel : Erectos ad sidera tollere vultus ; les hommes sont presque tous courbés vers la terre.

Pourquoi une statue informe, un mauvais tableau où les figures sont estropiées, n’ont-ils jamais passé pour des chefs-d’œuvre ? Pourquoi une maison chétive et sans aucune proportion n’a-t-elle été jamais regardée comme un beau monument d’architecture ? D’où vient qu’en musique des sons aigres et discordants n’ont flatté l’oreille de personne ? et que cependant de très-mauvaises tragédies barbares, écrites dans un style d’allobroge, ont réussi, après les scènes sublimes qu’on trouve dans Corneille, et les tragédies touchantes de Racine, et le peu de pièces bien écrites qu’on peut avoir eues depuis cet élégant poète ? Ce n’est qu’au théâtre qu’on voit quelquefois réussir des ouvrages détestables, soit tragiques, soit comiques.

Quelle en est la raison ? c’est que l’illusion ne règne qu’au théâtre ; c’est que le succès dépend de deux ou trois acteurs, quelquefois d’un seul, et surtout d’une cabale qui fait tous ses efforts, tandis que les gens de goût n’en font aucun. Cette cabale subsiste souvent une génération entière. Elle est d’autant plus active que son but est bien moins d’élever un acteur que d’en abaisser un autre ne faut un siècle pour mettre aux choses leur véritable prix dans ce seul genre.

Ce sont les gens de goût seuls qui gouvernent à la longue l’empire des arts. Le Poussin fut obligé de sortir de France pour laisser la place à un mauvais peintre ; Lemoine se tua de désespoir ; Vanloo fut près d’aller exercer ailleurs ses talents. Les connaisseurs seuls les ont mis tous trois à leur place. On voit souvent en tout genre le plus mauvais ouvrage avoir un succès prodigieux. Les solécismes, les barbarismes, les sentiments les plus faux, l’ampoulé le plus ridicule ne sont pas sentis pendant un temps, parce que la cabale et le sot enthousiasme du vulgaire causent une ivresse qui ne sent rien. Les connaisseurs seuls ramènent à la longue le public, et c’est la seule différence qui existe entre les nations les plus éclairées et les plus grossières ; car le vulgaire de Paris n’a rien au-dessus d’un autre vulgaire ; mais il y a dans Paris un nombre assez considérable d’esprits cultivés pour mener la foule. Cette foule se conduit presque en un moment dans les mouvements populaires ; mais il faut plusieurs années pour fixer son goût dans les arts.

Style §

Section première §

Le style des lettres de Balzac n’aurait pas été mauvais pour des oraisons funèbres ; et nous avons quelques morceaux de physique dans le goût du poëme et de l’ode. Il est bon que chaque chose soit à sa place.

Ce n’est pas qu’il n’y ait quelquefois un grand art, ou plutôt un très-heureux naturel, à mêler quelques traits d’un style majestueux dans un sujet qui demande de la simplicité ; à placer à propos de la finesse, de la délicatesse dans un discours de véhémence et de force. Mais ces beautés ne s’enseignent pas ; il faut beaucoup d’esprit et de goût. Il sera difficile de donner des leçons de l’un et de l’autre.

Il est bien étrange que, depuis que les Français s’avisèrent d’écrire, ils n’eurent aucun livre écrit d’un bon style, jusqu’à l’année 1654 où les Lettres provinciales parurent. Pourquoi personne n’avait-il écrit l’histoire d’un style convenable, jusqu’à la Conspiration de Venise de l’abbé de Saint-Réal ? D’où vient que Pellisson eut le premier le vrai style de l’éloquence cicéronienne, dans ses mémoires pour le surintendant Fouquet ?

Rien n’est donc plus difficile et plus rare que le style convenable à la matière que l’on traite. N’affectez point des tours inusités et des mots nouveaux dans un livre de religion, comme l’abbé Houteville. Ne déclamez point dans un livre de physique. Point de plaisanterie en mathématiques. Evitez l’enflure et les figures outrées dans un plaidoyer. Une pauvre bourgeoise ivrogne ou ivrognesse meurt d’apoplexie : vous dites qu’elle est dans la région des morts ; on l’ensevelit : vous assurez que sa dépouille mortelle est confiée à la terre. Si on sonne pour son enterrement, c’est un son funèbre qui se fait entendre dans les nues. Vous croyez imiter Cicéron, et vous n’imitez que maître Petit-Jean.

J’ai entendu souvent demander si dans nos meilleures tragédies on n’avait pas trop souvent le style familier, qui est si voisin du style simple et naïf.

Par exemple dans Mithridate :

Seigneur ! vous changez de visage !

Cela est simple et même naïf. Ce demi-vers, placé où il est, fait un effet terrible ; il tient du sublime, au lieu que les mêmes paroles de Bérénice à Antiochus :

Prince, vous vous troublez et changez de visage,

ne sont que très-ordinaires ; c’est une transition plutôt qu’une situation. Rien n’est si simple que ce vers :

Madame, j’ai reçu des lettres de l’armée ;

Mais le moment où Roxane prononce ces paroles fait trembler. Cette noble simplicité est très-fréquente dans Racine, et fait une des principales beautés. Mais on se récrie contre plusieurs vers qui ne parurent que familiers :

Il suffit ; et que fait la reine Bérénice ?
A-t-on vu de ma part ce roi de Comagène ?
Sait-il que je l’attends ? J’ai couru chez la reine.
Il en était sorti lorsque j’y suis couru.
On sait qu’elle est charmante ; et de si belles mains
Semblent vous demander l’empire des humains.
Comme vous je m’y perds d’autant plus que j’y pense.
Quoi ! seigneur, le sultan reverra son visage ?
......Mais, à ne pas mentir,
Votre amour dès longtemps a dû le pressentir.
Madame, encore un coup, c’est à vous de choisir.
Elle veut, Acomat, que je l’épouse. — Eh bien !
Et je vous quitte. — Et moi je ne vous quitte pas.
.......Crois-tu, si je l’épouse,
Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse ?
Tu vois que c’en est fait, ils se vont épouser.
Pour bien faire, il faudrait que vous les prévinssiez.
Attendez. — Non, vois-tu, je le nîrais en vain.

On a trouvé une grande quantité de pareils vers trop prosaïques, et d’une familiarité qui n’est le propre que de la comédie. Mais ces vers se perdent dans la foule des bons ; ce sont des fils de laitons qui servent à joindre des diamants.

Le style élégant est si nécessaire, que sans lui la beauté des sentiments est perdue. Il suffit pour embellir les sentiments les moins nobles et les moins tragiques. Croirait-on qu’on put, entre une reine incestueuse et un père qui devient parricide, introduire une jeune amoureuse, dédaignant de subjuguer un amant qui ait déjà eu d’autres maîtresses, et mettant sa gloire à triompher de l’austérité d’un homme qui n’a jamais rien aimé ? C’est pourtant ce qu’Aricie ose dire dans le sujet tragique de Phèdre. Mais elle le dit dans des vers si séducteurs, qu’on lui pardonne ces sentiments d’une coquette de comédie :

Phèdre en vain s’honorait des soupirs de Thésée.
Pour moi, je suis plus fière et fuis la gloire aisée
D’arracher un hommage à tant d’autres offert,
Et d’entrer dans un cœur de toutes parts ouvert.
Mais de faire fléchir un courage inflexible,
De porter la douleur dans une âme insensible,
D’enchaîner un captif de ses fers étonné,
Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné :
Voilà ce qui me plaît, voilà ce qui m’irrite.
Hercule à désarmer coûtait moins qu’Hippolyte ;
Et vaincu plus souvent et plutôt surmonté,
Préparait moins de gloire aux yeux qui l’ont dompté.

Ces vers ne sont pas tragiques ; mais tous les vers ne doivent pas l’être ; et s’ils ne font aucun effet au théâtre, ils charment à la lecture par la seule élégance du style.

Presque toujours les choses qu’on dit frappent moins que la manière dont on les dit ; car les hommes ont à peu près les mêmes idées de ce qui est à la portée de tout le monde. L’expression, le style fait toute la différence. Des déclarations d’amour, des jalousies, des ruptures, des raccommodements, forment le titre de la plupart de nos pièces de théâtre, et surtout de celles de Racine, fondées sur ces petits moyens. Combien peu de génies ont-ils su exprimer ces nuances que tous les auteurs ont voulu peindre ! Le style rend singulières les choses les plus communes, fortifie les plus faibles, donne de la grandeur aux plus simples. Sans le style, il est impossible qu’il y ait un seul bon ouvrage en aucun genre d’éloquence et de poésie.

La profusion des mots est le grand vice du style de presque tous nos philosophes et anti-philosophes modernes. Le système de la nature en est un grand exemple. Il y a dans ce livre confus quatre fois trop de paroles ; et c’est en partie pour cette raison qu’il est si confus. L’auteur de ce livre dit d’abord (page 1) que l’homme est l’ouvrage de la nature, qu’il existe dans la nature, qu’il ne peut même sortir de la nature par la pensée, etc… que pour un être formé par la nature et circonscrit par elle, il n’existe rien au-delà du grand tout dont il fait partie, et dont il éprouve les influences ; qu’ainsi les êtres qu’on suppose au-dessus de la nature, ou distingués d’elle-même, seront toujours des chimères.

Il ajoute ensuite : « Il ne nous sera jamais possible de nous en former des idées véritables. » Mais comment peut-on se former une idée, soit fausse, soit véritable, d’une chimère, d’une chose qui n’existe point ? Ces paroles oiseuses n’ont point de sens, et ne servent qu’à l’arrondissement d’une phrase inutile.

Il ajoute encore « qu’on ne pourra jamais se former des idées véritables du lieu que ces chimères occupent, ni de leur façon d’agir ». Mais comment des chimères peuvent-elles occuper une place dans l’espace ? Comment peuvent-elles avoir des façons d’agir ? Quelle serait la façon d’agir d’une chimère qui est le néant ? Dès qu’on a dit chimère on a tout dit. Omne superva cuum pleno de pectore manat. « Que l’homme apprenne les lois de la nature (page 2) ; qu’il se soumette à ces lois auxquelles rien ne peut le soustraire ; qu’il consente à ignorer les causes, entourées pour lui d’un voile impénétrable. »

Cette seconde phrase n’est point du tout une suite de la première ; au contraire, elle semble la contredire visiblement. Si l’homme apprend les lois de la nature, il connaîtra ce que nous entendons par les causes des phénomènes ; elles ne sont point pour lui entourées d’un voile impénétrable. Ce sont des expressions triviales échappées à l’écrivain.

« Qu’il subisse sans murmurer les arrêts d’une force universelle qui ne peut revenir sur ses pas, et qui ne peut jamais s’écarter des règles que son essence lui prescrit. » Qu’est-ce qu’une force qui ne revient pas sur ses pas ? Les pas d’une force ! Et, non content de cette fausse image, il vous en propose une autre, si vous l’aimez mieux ; et cette autre est une règle prescrite par une essence. Presque tout le livre est malheureusement écrit de ce style obscur et diffus.

« Tout ce que l’esprit humain a successivement inventé pour changer ou perfectionner sa façon d’être, n’est qu’une conséquence nécessaire de l’essence propre de l’homme et de celle des êtres qui agissent sur lui. Toutes nos institutions, nos réflexions, nos connaissances, n’ont pour objet que de nous procurer un bonheur vers lequel notre propre nature nous force de tendre sans cesse. Tout ce que nous faisons ou pensons, tout ce que nous sommes et que nous serons, n’est jamais qu’une suite de ce que la nature nous a faits. »

Je n’examine point ici le fond de cette métaphysique ; je ne recherche point comment nos inventions pour changer notre façon d’être, etc., sont les effets nécessaires d’une essence qui ne change point. Je me borne au style. Tout ce que nous serons n’est jamais, quel solécisme ! une suite de ce que la nature nous a faits : quel autre solécisme ! Il fallait dire : ne sera jamais qu’une suite des lois de la nature. Mais il l’a déjà dit quatre fois en trois pages.

Il est très-difficile de se faire des idées nettes sur Dieu et sur la nature ; il est peut-être aussi difficile de se faire un bon style,

Voici un monument singulier de style dans un discours que nous entendîmes à Versailles en 1745 :

Harangue au roi, prononcée par M. Le Camus, premier président de la cour des Aides.

Sire,

Les conquêtes de Votre Majesté sont si rapides, qu’il s’agit de ménager la croyance des descendants, et d’adoucir la surprise des miracles, de peur que les héros ne se dispensent de les suivre, et les peuples de les croire.

Non, Sire, il n’est plus possible qu’ils en doutent lorsqu’ils liront dans l’histoire qu’on a vu Votre Majesté, à la tête de ses troupes, les écrire elle-même au Champ de Mars sur un tambour ; c’est les avoir gravés à toujours au temple de mémoire.

Les siècles les plus reculés sauront que l’Anglais, cet ennemi fier et audacieux, cet ennemi jaloux de votre gloire, a été forcé de tourner autour de votre victoire ; que leurs alliés ont été témoins de leur honte, et qu’ils n’ont tous accouru au combat que pour immortaliser le triomphe du vainqueur.

Nous n’osons dire à Votre Majesté, quelque amour qu’elle ait pour son peuple, qu’il n’y a plus qu’un secret d’augmenter notre bonheur, c’est de diminuer son courage, et que le ciel nous vendrait trop cher ses prodiges s’il nous en coûtait vos dangers, ou ceux du jeune héros qui forme nos plus chères espérances.

Section II §

SUR LA CORRUPTION DU STYLE.

Fragment d’une lettre adressée à un jeune homme nommé Lefebvre mort en 1732.

On se plaint généralement que l’éloquence est corrompue, quoique nous ayons des modèles presqu’en tous les genres. Un des grands défauts de ce siècle, qui contribue le plus à cette décadence, c’est le mélange des styles. Il me semble que nous autres auteurs nous n’imitons pas assez les peintres, qui ne joignent jamais des attitudes de Callot à des ligures de Raphaël. Je vois qu’on affecte quelquefois, dans des histoires, d’ailleurs bien écrites, dans de bons ouvrages dogmatiques, le ton le plus familier de la conversation. Quelqu’un a dit autrefois qu’il faut écrire comme on parle ; le sens de cette loi est qu’on écrive naturellement. On tolère dans une lettre l’irrégularité, la licence du style, l’incorrection, les plaisanteries hasardées, parce que des lettres écrites sans dessein et sans art sont des entretiens négligés ; mais quand on parle ou qu’on écrit avec respect, on s’astreint à la bienséance. Or je demande à qui on doit plus de respect qu’au public ? Est-il permis de dire, dans des ouvrages de mathématiques, qu’un géomètre qui veut faire son salut doit monter au ciel en ligne perpendiculaire ; que les quantités qui s’évanouissent donnent du nez en terre pour avoir voulu trop s’élever ; qu’une semence qu’on a mise le germe en bas s’aperçoit du tour qu’on lui joue et se relève ; que si Saturne périssait, ce serait son cinquième satellite et non le premier qui prendrait sa place, parce que les rois éloignent toujours d’eux leurs héritiers ; qu’il n’y a de vide que dans la bourse d’un homme ruiné ; qu’Hercule était un physicien et qu’on ne pouvait résister à un philosophe de cette force ».

Des livres très-estimables sont infectés de cette tâche.

La source d’un défaut si commun vient, ce me semble, du reproche de pédantisme qu’on a fait longtemps et justement aux auteurs : in vitium ducit culpœ fuga. On a tant répété qu’on doit écrire du ton de la bonne compagnie, que les auteurs les plus sérieux sont devenus plaisants et, pour être de bonne compagnie avec leurs lecteurs, ont dit des choses de très-mauvaise compagnie.

On a voulu parler de science comme Voiture parlait à Mademoiselle Paulet de galanterie, sans songer que Voiture même n’avait pas saisi le véritable goût de ce petit genre dans lequel il passa pour exceller ; car souvent il prenait le faux pour le délicat, et le précieux pour le naturel. La plaisanterie n’est jamais bonne dans le genre sérieux, parce qu’elle ne porte jamais que sur un côté des objets, qui n’est pas celui que l’on considère ; elle roule presque toujours sur des rapports faux, sur des équivoques : de là vient que les plaisants de profession ont presque tous l’esprit faux autant que superficiel.

Il me semble qu’en poésie on ne doit pas plus mélanger les styles qu’en prose. Le style marotique a depuis quelque temps gâté un peu la poésie par cette bigarrure de termes bas et nobles, surannés et modernes ; on entend dans quelques pièces de morale les sons du sifflet de Rabelais parmi ceux de la flûte d’Horace.

Il faut parler français : Boileau n’eut qu’un langage ;
Son esprit était juste, et son style était sage.
Sers-toi de ses leçons ; laisse aux esprits mal faits
L’art de moraliser du ton de Rabelais.

J’avoue que je suis révolté de voir dans une épitre sérieuse les expressions suivantes :

Des rimeurs disloques, à qui le cerveau tinte
Plus amers qu’aloès et jus de coloquinte,
Vices portant méchef. Gens de tel acabit,
Chiffonniers, ostrogoths, maroufles que Dieu fit.

De tous ces termes bas l’entassement facile
Déshonore à la fois le génie et le style,

Lettres §

A M. le duc de La Vallière. §

Bourdaloue fut presque le Corneille de la chaire, comme Massillon en a été depuis le Racine : non que j’égale un art à moitié profane à un ministère presque saint ; non que j’égale non plus la difficulté médiocre de faire un bon sermon à la difficulté prodigieuse et inexprimable de faire une bonne tragédie ; mais je dis que Bourdaloue voulut raisonner comme Corneille, et que Massillon s’étudia à être aussi élégant en prose que Racine l’était en vers.

Il est vrai qu’on reprocha souvent à Bourdaloue comme à Corneille, d’être un peu trop avocat, de vouloir trop prouver au lieu de toucher, et de donner quelquefois de mauvaises preuves. Massillon, au contraire, crut qu’il valait mieux peindre et émouvoir ; il imita Racine, autant qu’on peut l’imiter en prose. Son style est pur, ses peintures sont attendrissantes. Relisez ce morceau sur l’humanité des grands :

« Hélas ! s’il pouvait être quelquefois permis d’être sombre, bizarre, chagrin, à charge aux autres et à soi-même, ce devrait être à ces infortunés que la faim, la misère, les calamités, les nécessités domestiques, et tous les plus noirs soucis environnent. Ils seraient bien plus dignes d’excuse, si, portant déjà le deuil, l’amertume, le désespoir souvent dans le cœur, ils en laissaient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les heureux du monde, à qui tout rit, et que les joies et les plaisirs accompagnent partout, prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices ; qu’il leur soit plus permis d’être fâcheux, inquiets, inabordables, parce qu’ils sont plus heureux ; qu’ils regardent comme un droit acquis à la prospérité, d’accabler encore du poids de leur humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puissance ! Grand Dieu ! Serait-ce donc là le privilège des grands65 ? »

Souvenez-vous ensuite de ce morceau de Britannicus :

Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs ;
Vos jours, toujours sereins, coulent dans les plaisirs :
L’Empire en est pour vous l’inépuisable source ;
Ou si quelque chagrin en interrompt la course,
Tout l’univers, soigneux de les entretenir,
S’empresse à l’effacer de votre souvenir.
Britannicus est seul : quelque ennui qui le presse.
Il ne voit dans son tort que moi qui s’intéresse,
Et n’a pour tout plaisir, Seigneur, que quelques pleurs
Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs66.

Je crois voir, dans la comparaison de ces deux morceaux, le disciple qui tâche de lutter contre le maître. Je vous en montrerais vingt exemples, si je ne craignais d’être long.

Massillon et Cheminais savaient Racine par cœur, et déguisaient les vers de ce divin poëte dans leur prose pieuse. C’est ainsi que plusieurs prédicateurs venaient apprendre chez Baron l’art de la déclamation, et rectifiaient ensuite le geste du comédien par le geste de l’orateur sacré. Rien ne prouve mieux que tous les arts sont frères, quoique les artistes soient bien loin de l’être.

Dans l’étude que j’ai faite de l’histoire, j’en ai toujours tiré ce fruit, que le temps où nous vivons est de tous les temps le plus éclairé, malgré nos très-mauvais livres, et malgré la foule de tant d’insipides journaux ; comme il est le plus heureux, malgré nos calamités passagères. Car quel est l’homme de lettres qui ne sache que le bon goût n’a été le partage de la France qu’à commencer au temps de Cinna et des Provinciales ? Et quel est l’homme un peu versé dans notre histoire qui puisse assigner un temps plus heureux, depuis Clovis que le temps qui s’est écoulé depuis que Louis XIV commença à régner par lui-même, jusqu’au moment où j’ai l’honneur de vous parler ? Je défie l’homme de la plus mauvaise humeur de me dire quel siècle il voudrait préférer au nôtre.

Il faut être juste : il faut convenir, par exemple, qu’un géomètre de vingt-quatre ans en sait beaucoup plus que Descartes, qu’un vicaire de paroisse prêche plus raisonnablement que le grand aumônier de Louis XII. La nation est plus instruite, le style en général est meilleur ; par conséquent les esprits sont mieux faits aujourd’hui qu’ils ne l’étaient autrefois

Vous me direz que nous sommes à présent dans la décadence du siècle, et qu’il y a beaucoup moins de génies et de talents que dans les beaux jours de Louis XIV : oui, le génie baisse et baissera nécessairement ; mais les lumières sont multipliées : mille peintres du temps de Salvator-Rosa ne valaient pas Raphaël et Michel-Ange ; mais ces mille peintres médiocres, que Raphaël et Michel-Ange avaient formés, composaient une école infiniment supérieure à celle que ces deux grands hommes trouvèrent établie de leur temps. Nous n’avons à présent, sur la fin de notre beau siècle, ni de Massillon, ni de Bourdaloue, ni de Bossuet, ni de Fénelon ; mais le plus ennuyeux de nos prédicateurs d’aujourd’hui est un Démosthène en comparaison de tous ceux qui ont prêché depuis saint Remi jusqu’au frère Garasse.

Il y a plus de distance de la moindre de nos tragédies aux pièces de Jodelle67, que de l’Athalie de Racine aux Machabées de La Motte et au Moïse de l’abbé Nadal. En un mot, dans tous les arts de l’esprit, nos artistes valent bien moins qu’au commencement du grand siècle et dans ses beaux jours ; mais la nation vaut mieux. Nous sommes inondés, à la vérité, de pitoyables brochures, et les miennes se mêlent à la foule : c’est une multitude prodigieuse de moucherons et de chenilles qui prouvent l’abondance des fruits et des fleurs ; vous ne voyez pas de ces insectes dans une terre stérile ; et remarquez que, dans cette foule immense de ces petits écrits, tous effacés les uns par les autres, et tous précipités, au bout de quelques jours, dans un oubli éternel, il y a quelquefois plus de goût et de finesse que vous n’en trouveriez dans tous les livres écrits avant les Lettres provinciales.

Voilà l’état de nos richesses de l’esprit comparées à une indigence de plus de douze cents années.

Si vous examinez à présent nos mœurs, nos lois, notre gouvernement, notre société, vous trouverez que mon compte est juste. Je date depuis le moment où Louis XIV prit en main les rênes ; et je demande au plus acharné frondeur, au plus triste panégyriste des temps passés, s’il osera comparer les temps où nous vivons à celui où l’archevêque de Paris68 portait au parlement un poignard dans sa poche. Aimera-t-il mieux le siècle précédent, où l’on tuait le premier ministre69 à coups de pistolet dans la cour du Louvre, et où l’on condamnait sa femme à être brûlée comme sorcière ? Dix ou douze années du grand Henri IV paraissent heureuses, après quarante ans d’abominations et d’horreurs qui font dresser les cheveux ; mais, pendant ce peu d’années que le meilleur des princes employait à guérir nos blessures, elles saignaient encore de tous côtés : le poison de la Ligue infectait encore les esprits : les familles étaient divisées ; les mœurs étaient dures ; le fanatisme régnait partout, hormis à la cour. Le commerce commençait à naître ; mais on n’en goûtait pas encore les avantages ; la société était sans agréments : les villes, sans police : toutes les consolations de la vie manquaient en général aux hommes. Et, pour comble de malheur, Henri IV était haï. Ce grand homme disait au duc de Sully : Ils ne me connaissent pas ; ils me regretteront. » Remontez à travers cent mille assassinats commis au nom de Dieu sur les débris de nos villes en cendres jusqu’au temps de François Ier, vous voyez l’Italie teinte de notre sang, un roi prisonnier dans Madrid, les ennemis au milieu de nos provinces.

Le nom de Père du peuple est resté à Louis XII ; mais ce père eut des enfants bien malheureux, et le fut lui-même : chassé de l’Italie, dupé parle pape, vaincu par Henri VIII, obligé de donner de l’argent à son vainqueur pour épouser sa sœur, il fut bon roi d’un peuple grossier, pauvre et privé d’arts et de manufactures. Sa capitale n’était qu’un amas de maisons de bois, de paille et de plâtre, presque toutes couvertes de chaume. Il vaut mieux, sans doute, vivre sous un bon roi d’un peuple éclairé et opulent, quoique malin et raisonneur.

Plus vous vous enfoncez dans les siècles précédents, plus vous trouvez tout sauvage ; et c’est ce qui rend notre histoire de France si dégoûtante, qu’on a été obligé d’en faire des Abrégés chronologiques à colonnes, où tout le nécessaire se trouve, et où l’inutile seul est omis, pour sauver l’ennui d’une lecture insupportable à ceux de nos compatriotes qui veulent savoir en quelle année la Sorbonne fut fondée ; et aux curieux qui doutent si la statue équestre qui est dans la cathédrale gothique de Paris est de Philippe de Valois ou de Philippe le Bel.

Ne dissimulons point, nous n’existons que depuis environ six vingt ans : lois, police, discipline militaire, commerce, marine, beaux-arts, magnificence, esprit, goût, tout commence à Louis XIV, et plusieurs avantages se perfectionnent aujourd’hui. C’est là ce que j’ai voulu insinuer, en disant que tout était barbare chez nous auparavant, et que la chaire l’était comme tout le reste.

A M. l’abbé d’Olivet70 §

Cher doyen de l’Académie,
Vous vîtes de plus heureux temps ;
Des neuf Sœurs la troupe endormie
Laisse reposer les talents ;
Notre gloire est un peu flétrie.
Ramenez-nous, sur vos vieux ans,
Et le bon goût et le bon sens
Qu’eut jadis ma chère patrie.

Dites-moi si jamais vous vîtes, dans aucun bon auteur de ce grand siècle de Louis XIV, le mot de vis-à-vis employé une seule fois pour signifier envers, avec, à Végard. Y en a-t-il un seul qui ait dit ingrat vis-à-vis de moi.au lieu d ingrat envers moi : Use ménageait vis-à-vis de ses rivaux, au lieu de dire avec ses rivaux ; il était fier vis-à-vis de ses supérieurs, pour lier avec ses supérieurs, etc. ? Enfin ce mot de vis-à-vis, qui est très-rarement juste et jamais noble, inonde aujourd’hui nos livres, et la cour, et le barreau, et la société ; car dès qu’une expression vicieuse s’introduit, la foule s’en empare.

Dites-moi si Racine a persiflé Boileau, si Bossuet a persiflé Pascal, et si l’un et l’autre ont mystifié La Fontaine, en abusant quelquefois de sa simplicité ? Avez-vous jamais dit que Cicéron écrivait au parfait ; que la coupe des tragédies de Racine était heureuse ? On va jusqu’à imprimer que les princes sont quelquefois mal éduqués. Il paraît que ceux qui parlent ainsi ont reçu eux-mêmes une fort mauvaise éducation. Quand Bossuet, Fénelon, Pellisson, voulaient exprimer qu’on suivait ses anciennes idées, ses projets, ses engagements, qu’on travaillait sur un plan proposé, qu’on remplissait ses promesses, qu’on reprenait une affaire, etc., ils ne disaient point : J’ai suivi mes errements, j’ai travaillé sur mes errements.

Errement a été substitué par les procureurs au mot erres, que le peuple emploie au lieu d’arrhes ; arrhes signifie gage. Vous trouvez ce mot dans la tragi-comédie de Pierre Corneille, intitulée Don Sanche d’Aragon.

Ce présent donc renferme un tissu de cheveux
Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux

Le peuple de Paris a changé arrhes en erres : des erres au coche : donnez-moi des erres. De là, errements ; et aujourd’hui je vois que, dans les discours les plus graves, le roi a suivi ses derniers errements vis-à-vis des rentiers.

Le style barbare des anciennes formules commence à se glisser dans les papiers publics. On imprime que Sa Majesté aurait reconnu qu’une telle province aurait été endommagée par des inondations.

En un mot, Monsieur, la langue paraît s’altérer tous les jours ; mais le style se corrompt bien davantage : on prodigue les images et les tours de la poésie en physique ; on parle d’anatomie en style ampoulé ; on se pique d’employer des expressions qui étonnent, parce qu’elles ne conviennent point aux pensées.

C’est un grand malheur, il faut l’avouer, que dans un livre71 rempli d’idées profondes, ingénieuses, et neuves, on ait traité du fondement des lois en épigrammes. La gravité d’une étude si importante devait avertir l’auteur de respecter davantage son sujet : et combien a-t-il fait de mauvais imitateurs qui, n’ayant pas son génie, n’ont pu copier que ses défauts !

Boileau, il est vrai, a dit après Horace :

Heureux qui dans ses vers sait, d’une voix légère,
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère !

Mais il n’a pas prétendu qu’on mélangeât tous les styles. Il ne voulait pas qu’on mît le masque de Thalie sur le visage de Melpomène, ni qu’on prodiguât les grands mots dans les affaires les plus minces. Il faut toujours conformer son style à son sujet.

Il m’est tombé entre les mains l’annonce imprimée d’un marchand de ce qu’on peut envoyer de Paris en province pour servir sur table. Il commence par un éloge magnifique de l’agriculture et du commerce, il pèse dans ses balances d’épicier le mérite du duc de Sully et du grand ministre Colbert : et ne pensez pas qu’il s’abaisse à citer le nom du duc de Sully, il l’appelle l’ami d’Henri IV : et il s’agit de vendre des saucissons et des harengs frais ! Cela prouve au moins que le goût des belles-lettres a pénétré dans tous les états ; il ne s’agit plus que d’en faire un usage raisonnable : mais on veut toujours mieux dire qu’on ne doit dire, et tout sort de sa sphère.

Des hommes même de beaucoup d’esprit ont fait des livres ridicules, pour vouloir avoir trop d’esprit. Le jésuite Castel, par exemple, dans sa Mathématique universelle, veut prouver que si le globe de Saturne était emporté par une comète dans un autre système solaire, ce serait le dernier de ses satellites que la loi de la gravitation mettrait à la place de Saturne. Il ajoute à cette bizarre idée que la raison pour laquelle le satellite le plus éloigné prendrait cette place, c’est que les souverains éloignent d’eux, autant qu’ils le peuvent, leurs héritiers présomptifs.

Cette idée serait plaisante et convenable dans la bouche d’une femme qui, pour faire taire des philosophes, imaginerait une raison comique d’une chose dont ils chercheraient la cause en vain. Mais que le mathématicien fasse le plaisant quand il doit instruire, cela n’est pas tolérable.

Le déplacé, le faux, le gigantesque, semblent vouloir dominer aujourd’hui ; c’est à qui renchérira sur le siècle passé. On appelle de tous côtés les passants pour leur faire admirer des tours de force qu’on substitue à la démarche simple, noble, aisée, décente, des Pellisson, des Fénelon, des Bossuet, des Massillon.

On descend d’un style violent et effréné au familier le plus bas et le plus dégoûtant ; on dit de la musique du célèbre Rameau, l’honneur de notre siècle, quelle ressemble à la course d’une oie grasse et au galop d’une vache72. On s’exprime enfin aussi ridiculement que l’on pense, rem verba sequuntur73 ; et, à la honte de l’esprit humain, ces impertinences ont eu des partisans.

Je vous citerais cent exemples de ces extravagants abus, si je n’aimais pas mieux me livrer au plaisir de vous remercier des services continuels que vous rendez à notre langue, tandis qu’on cherche à la déshonorer. Tous ceux qui parlent en public doivent étudier votre Traité de la Prosodie ; c’est un livre classique qui durera autant que la langue française.

Avant d’entrer avec vous dans des détails sur votre nouvelle édition, je dois vous dire que j’ai été frappé de la circonspection avec laquelle vous parlez du célèbre, j’ose presque dire de l’inimitable Quinault, le plus concis peut-être de nos poëtes dans les belles scènes de ses opéras, et l’un de ceux qui s’exprimèrent avec le plus de pureté, comme avec le plus de grâce. Vous n’assurez point, comme tant d’autres, que Quinault ne savait que sa langue. Nous avons souvent entendu dire, Mme Denis et moi, à M. de Beaufrant son neveu, que Quinault savait assez de latin pour ne lire jamais Ovide que dans l’original, et qu’il possédait encore mieux l’italien. Ce fut un Ovide à la main qu’il composa ces vers harmonieux et sublimes de la première scène de Proserpine :

Les superbes géants armés contre les dieux
            Ne nous donnent plus d’épouvante ;
Ils sont ensevelis sous la masse pesante
Des monts qu’ils entassaient pour attaquer les cieux.
Nous avons vu tomber leur chef audacieux
                Sous une montagne brûlante.
Jupiter l’a contraint de vomir à nos yeux
Les restes enflammés de sa rage expirante.
              Jupiter est victorieux,
Et tout cède à l’effort de sa main foudroyante.

S’il n’avait pas été rempli de la lecture du Tasse, il n’aurait pas fait son admirable opéra d’Armide. Une mauvaise traduction ne l’aurait pas inspiré.

Tout ce qui n’est pas, dans cette pièce, air détaché, composé sur les canevas du musicien, doit être regardé comme une tragédie excellente. Ce ne sont pas là de

.... Ces lieux communs de morale lubrique
Que Lulli réchauffa des sons de sa musique74.

On commence à savoir que Quinault valait mieux que Lulli. Un jeune homme d’un rare mérite75, déjà célèbre par le prix qu’il a remporté à notre Académie, et par une tragédie76 qui a mérité un grand succès, a osé s’exprimer ainsi en parlant de Quinault et de Lulli :

Aux dépens du poëte on n’entend plus vanter
De ces airs languissants la triste psalmodie,
Que réchauffa Quinault du feu de son génie77.

Je ne suis pas entièrement de son avis. Le récitatif de Lulli me paraît très-bon, mais les scènes de Quinault encore meilleures.

Je viens à une autre anecdote. Vous dites que « les étrangers ont peine à distinguer quand la consonne finale a besoin ou non d’être accompagnée d’un e muet », et vous citez les vers du philosophe de Sans-Souci :

La nuit, compagne du repos,
De son crêp couvrant la lumière,
Avait jeté sur ma paupière
Les plus léthargiques pavots.

Il est vrai que, dans les commencements, nos e muets embarrassent quelquefois les étrangers ; le philosophe de Sans-Souci était très-jeune quand il fit cette épître : elle a été imprimée à son insu par ceux qui recherchent toutes les pièces manuscrites, et qui, dans leur empressement de les imprimer, les donnent souvent au public toutes défigurées.

Je peux vous assurer que le philosophe de Sans-souci sait parfaitement notre langue. Un de nos plus illustres confrères78 et moi nous avons l’honneur de recevoir quelquefois de ses lettres, écrites avec autant de pureté que de génie et de force, eodem animo scribit quo pugnat79 ; et je vous dirai, en passant, que l’honneur d’être encore dans ses bonnes grâces, et le plaisir de lire les pensées les plus profondes, exprimées d’un style énergique, font une des consolations de ma vieillesse. Je suis étonné qu’un souverain, chargé de tout le détail d’un grand royaume, écrive couramment et sans effort ce qui coûterait à un autre beaucoup de temps et de ratures.

M. l’abbé de Dangeau, en qualité de puriste, en savait sans doute plus que lui sur la grammaire française ; je ne puis toutefois convenir, avec ce respectable académicien, qu’un musicien, en chantant la nuit est loin encore, prononce, pour avoir plus de grâces, la nuit est loing encore. Le philosophe de Sans-Souci, qui est aussi grand musicien qu’écrivain supérieur, sera, je crois, de mon opinion.

Je suis fort aise qu’autrefois Saint-Gelais ait justifié le crêp par son Bucéphal. Puisqu’un aumônier de François 1er retranche un e à Bucéphal, pourquoi un prince royal de Prusse n’aurait-il pas retranché un e à crêpe ? Mais je suis un peu fâché que Mellin de Saint-Gelais, en parlant au cheval de François 1er, lui ait dit :

Sans que tu sois un Bucéphal,
Tu portes plus grand qu’Alexandre.

L’hyperbole est trop forte, et j’y aurais voulu plus de finesse

Vous me critiquez, mon cher doyen, avec autant de politesse que vous rendez de justice au singulier génie du philosophe de Sans-Souci. J’ai dit, il est vrai, dans le Siècle de Louis XIV, à l’article des musiciens, que nos rimes féminines, terminées toutes par un e muet, font un effet très-désagréable dans la musique, lorsqu’elles finissent un couplet. Le chanteur est absolument obligé de prononcer :

Si vous aviez la rigueur
De m’ôter votre cœur,
Vous m’ôteriez la vi-eu.80

Arcabonne est forcée de dire :

Tout me parle de ce que j’aim-eu81.

Médor est obligé de s’écrier :

... Ah ! quel tourment
D’aimer sans eupêrance-eu82 !

La gloire et la victoire, à la fin d’une tirade, font presque toujours la gloire-eu, la victoire-eu. Notre modulation exige trop souvent ces tristes désinences. Voilà pourquoi Quinault a grand soin de finir, autant qu’il le peut, ses couplets par des rimes masculines : et c’est ce que recommandait le grand musicien Hameau à tous les poëtes qui composaient pour lui.

Qu’il me soit donc permis, mon cher maître, de vous représenter que je ne puis être d’accord avec vous quand vous dites « qu’il est inutile et peut-être ridicule de chercher l’origine de cette prononciation gloire-eu, victoire-eu, ailleurs que dans la bouche de nos villageois ». Je n’ai jamais entendu de paysan prononcer ainsi en parlant ; mais ils y sont forcés lorsqu’ils chantent. Ce n’est pas non plus une prononciation vicieuse des acteurs et des actrices de l’Opéra ; au contraire, ils font ce qu’ils peuvent pour sauver la longue tenue de cette finale désagréable, et ne peuvent souvent en venir à bout. C’est un petit défaut attaché à notre langue, défaut bien compensé par le bel effet que font nos e muets dans la déclamation ordinaire.

Je persiste encore à vous dire qu’il n’y a aucune nation en Europe qui fasse sentir les e muets, excepté la nôtre. Les Italiens et les Espagnols n’en ont pas. Les Allemands et les Anglais en ont quelques-uns ; mais ils ne sont jamais sensibles ni dans la déclamation ni dans le chant.

Venons maintenant à l’usage de la rime, dont les Italiens et les Anglais se sont défaits dans la tragédie, et dont nous ne devons jamais secouer le joug. Je ne sais si c’est moi que vous accusez d’avoir dit que la rime est une invention des siècles barbares ; mais, si je ne l’ai pas dit, permettez-moi d’avoir la hardiesse de vous le dire.

Je tiens, en fait de langue, tous les peuples pour barbares, en comparaison des Grecs et de leurs disciples les Romains, qui seuls ont connu la vraie prosodie. Il faut surtout que la nature eût donné aux premiers Grecs des organes plus heureusement disposés que ceux des autres nations, pour former en peu de temps un langage tout composé de brèves ou de longues, et qui, par un mélange harmonieux de consonnes et de voyelles, était une espèce de musique vocale. Vous ne me condamnerez pas, sans doute, quand je vous répéterai que le grec et le latin sont à toutes les autres langues du monde ce que le jeu d’échecs est au jeu de dames, et ce qu’une belle danse est à une démarche ordinaire.

Malgré cet aveu, je suis bien loin de vouloir proscrire la rime, comme feu M. de La Motte ; il faut tâcher de se bien servir du peu qu’on a, quand on ne peut atteindre à la richesse des autres. Taillons habilement la pierre, si le porphyre et le granit nous manquent. Conservons la rime ; mais permettez-moi toujours de croire que la rime est faite pour les oreilles, et non pas pour les yeux.

J’ai encore une autre représentation à vous faire. Ne serais-je point un de ces téméraires que vous accusez de vouloir changer l’orthographe ? J’avoue qu’étant très-dévoué à saint François. J’ai voulu le distinguer des Français ; j’avoue que j’écris Danois et Anglais : il m’a toujours semblé qu’on doit écrire comme on parle, pourvu qu’on ne choque pas trop l’usage, pourvu que l’on conserve les lettres qui font sentir l’étymologie et la vraie signification du mot.

Comme je suis très-tolérant, j’espère que vous me tolérerez. Vous pardonnerez surtout ce style négligé à un Français ou à un François qui avait ou qui a toit été élevé à Paris dans le centre du bon goût, mais qui s’est un peu engourdi depuis treize ans, au milieu des montagnes de glace dont il est environné. Je ne suis pas de ces phosphores qui se conservent dans l’eau. Il me faudrait la lumière de l’Académie pour m éclairer et m échauffer ; mais je n’ai besoin de personne pour ranimer dans mon cœur les sentiments d’attachement et de respect que j’ai pour vous, ne vous en déplaise, depuis plus de soixante années.

Voltaire.

A M. Brossette83. §

Je suis bien flatté de plaire à un homme comme vous, Monsieur ; mais je le suis encore davantage de la bonté que vous avez de vouloir bien faire des corrections si judicieuses dans l’Histoire de Charles XII.

Je ne sais rien de si honorable pour les ouvrages de M. Despréaux que d’avoir été commentés par vous, et lus par Charles XII. Tous avez raison de dire que le sel de ses satires ne pouvait guère être senti par un héros vandale, qui était beaucoup plus occupé de l’humiliation du czar et du roi de Pologne que de celle de Chapelain et de Cotin. Pour moi, quand j’ai dit que les satires de Boileau n’étaient pas ses meilleures pièces, je n’ai pas prétendu pour cela qu’elles lussent mauvaises. C’est la première manière de ce grand peintre, fort inférieure, à la vérité, à la seconde, mais très-supérieure à celle de tous les écrivains de son temps, si vous en exceptez M. Racine. Je regarde ces deux grands hommes comme les seuls qui aient eu un pinceau correct, qui aient toujours employé des couleurs vives, et copié fidèlement la nature. Ce qui m’a toujours charmé dans leur style, c’est qu’ils ont dit ce qu’ils voulaient dire, et que jamais leurs pensées n’ont rien coûté à l’harmonie ni à la pureté du langage. Feu M. de La Motte, qui écrivait bien en prose, ne parlait plus français quand il faisait des vers. Les tragédies de tous nos auteurs, depuis M. Racine, sont écrites dans un style froid et barbare : aussi La Motte et ses consorts faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour rabaisser Despréaux, auquel ils ne pouvaient s’égaler. Il y a encore, à ce que j’entends dire, quelques-uns de ces beaux esprits subalternes qui passent leur vie dans les cafés, lesquels font à la mémoire de M. Despréaux le même honneur que les Chapelain faisaient à ses écrits, de son vivant. Ils en disent du mal, parce qu’ils sentent que si M. Despréaux les eût connus, il les aurait méprisés autant qu’ils méritent de l’être. Je serais très-fâché que ces messieurs crussent que je pense comme eux, parce que je fais une grande différence entre ses premières satires et ses autres ouvrages.

Je suis surtout de votre avis sur la neuvième satire84, qui est un chef-d’œuvre, et dont l’Épitre aux Muses, de M. Rousseau, n’est qu’une imitation un peu forcée. Je vous serai très-obligé de me faire tenir la nouvelle édition des ouvrages de ce grand homme, qui méritait un commentateur comme vous. Si vous voulez aussi, Monsieur, me faire le plaisir de m’envoyer l’Histoire de Charles XII, de l’édition de Lyon, je serai fort aise d’en avoir un exemplaire.

A M. l’abbé d’Olivet. §

Je vous gronde de ne m’avoir point écrit ; mais je vous aime de tout mon cœur de m’avoir envoyé ce petit antidote contre le poison des Marivaux et consorts, votre Discours est un des bons préservatifs contre la fausse éloquence qui nous inonde. Franchement, nous autres Français, nous ne sommes guère éloquents. Nos avocats sont des bavards secs ; nos sermonneurs, des bavards diffus ; et nos faiseurs d’oraisons funèbres, des bavards ampoulés. Il nous resterait l’histoire ; mais un génie naturellement éloquent veut dire la vérité, et en France on ne peut pas la dire. Bossuet a menti avec une élégance et une force admirables, tant qu’il a eu à parler des anciens Egyptiens, des Grecs et des Romains ; mais, dès qu’il est venu aux temps plus connus, il s’est arrêté tout court. Je ne connais, après lui, aucun historien où je trouve du sublime, que la Conjuration de Saint-Réal. La France fourmille d’historiens, et manque d’écrivains.

De quoi diable vous avisez-vous de louer les phrases hyperboliques et les vers enflés de Balzac ? Voiture tombe tous les jours, et ne se relèvera point : il n’a que trois ou quatre petites pièces de vers par où il subsiste. La prose est digne du chevalier d’Her… Et vous avez loué la naïveté du style le plus pincé et le plus ridiculement recherché. Laissez là ces fadaises : c’est du plâtre et du rouge sur le visage d’une poupée. Parlez-moi de Lettres provinciales. Quoi ! Vous louez Fénelon d’avoir de la variété ! Si jamais homme n’a eu qu’un style, c’est lui ; c’est partout Télémaque. La douceur, l’harmonie, la peinture naïve et riante des choses communes, voilà son caractère ; il prodigue les fleurs de l’antiquité, qui ne se fanent point entre ses mains ; mais ce sont toujours les mêmes fleurs. Je connais peu de génies variés tels que Pope, Addison » Machiavel, Leibnitz, Fontenelle. Pour M. de Fénelon ? Je ne vois pas par où il mérite ce titre. Permettez-moi, mon cher abbé, de vous dire librement pensée ; cette liberté est la preuve de mon estime.

J’ajouterai que la palme de l’érudition est un plus fait pour le latin du P. Jouveuci que pour le français de l’abbé d’Olivet.

Je vous demande en grâce, à vous et aux vôtres, de ne vous jamais servir de cette phrase : nul style, nul goût dans la plupart, sans y daigner mettre un verbe. Cette licence n’est pardonnable que dans la rapidité de la passion, qui ne prend pas garde à la marche naturelle d’une langue ; mais dans un discours médité, cet étranglement me révolte. Ce sont nos avocats qui ont mis ces phrases à la mode : il faut les leur laisser, aussi bien qu’au Journal de Trévoux. Mais je m’aperçois que je remontre à mon curé : je vous en demande très-sérieusement pardon. Si je voulais vous dire tout ce que j’ai trouvé d’admirable dans votre discours, je serais bien plus importun.

J’ai reçu hier la Vie de Vanini ; je l’ai lue. Ce n’était pas la peine de faire un livre. Je suis fâché qu’on ait cuit ce pauvre Napolitain ; mais je brûlerais volontiers ces ennuyeux ouvrages, et encore plus l’histoire de sa vie. Si je l’avais reçue un jour plus tôt, vous l’auriez avec ma lettre.

Un petit mot encore, je vous prie, sur le style moderne. Soyez bien persuadé que ces messieurs ne cherchent des phrases nouvelles que parce qu’ils manquent d’idées. Hors M. de Fontenelle, patriarche respectable une secte ridicule, tous ces gens-là sont ignorants, et n’ont point de génie. Pardonnez-leur de danser toujours, parce qu’ils ne peuvent marcher droit. Adieu ; s’il y a quelque chose de nouveau dans la littérature, secouez votre infâme paresse, et écrivez à votre ami.

A Frédéric, prince royal de Prusse. §

… Vous m’ordonnez, Monseigneur, de vous présenter quelques règles pour discerner les mots de la langue française qui appartiennent à la prose de ceux qui sont consacrés à la poésie. Il serait à souhaiter qu’il y eût sur cela des règles ; mais à peine en avons-nous pour notre langue. Il me semble que les langues s’établissent comme les lois. De nouveaux besoins, dont on ne s’est aperçu que petit à petit, ont donné naissance à bien des lois qui paraissent se contredire. Il semble que les hommes aient voulu se contredire et parler au hasard. Cependant, pour mettre quelque ordre dans cette matière, je distinguerai les idées, les tours et les mots poétiques.

Une idée poétique, c’est, comme le sait Votre Altesse Royale, une image brillante substituée à l’idée naturelle de la chose dont on veut parler ; par exemple » je dirai en prose : Il y a dans le monde un jeune prince vertueux et plein de talents, qui déteste l’envie et le fanatisme. Je dirai en vers :

O Minerve ! ô divine Astrée !
Par vous sa jeunesse inspirée
Suivit les arts et les vertus ;
L’Envie au cœur faux, à l’œil louche,
Et le Fanatisme farouche,
Sous ses pieds tombent abattus.

Un tour poétique, c’est une inversion que la prose n’admet point. Je ne dirai point en prose : D’un maître efféminé corrupteurs politiques85, mais corrupteurs politiques d’un prince efféminé. Je ne dirai point :

Tel, et moins généreux, aux rivages d’Épire,
Lorsque de l’univers il disputait l’empire,
Confiant sur les eaux, aux aquilons mutins,
Le destin de la terre et celui des Romains,
Défiant à la fois et Pompée et Neptune,
César à la tempête opposait sa fortune86.

Ce César à la sixième ligne est un tour purement poétique, et en prose je commencerais par César.

Les mots uniquement réservés pour la poésie, j’entends la poésie noble, sont en petit nombre : par exemple, on ne dira pas en prose coursiers pour chevaux, diadème pour couronne, empire de France pour royaume de France, char pour carrosse, forfaits pour crimes, exploits pour actions, l’empyrée pour le ciel, les airs pour l’air, fastes pour registre, naguère pour depuis peu, etc.

A l’égard du style familier, ce sont à peu près les mêmes termes qu’on emploie en prose et en vers. Mais j’oserai dire que je n’aime point cette liberté qu’on se donne souvent, de mêler dans un ouvrage qui doit être uniforme, dans une épître, dans une satire, non-seulement les styles différents, mais encore les langues différentes : par exemple, celle de Marot et celle de nos jours. Cette bigarrure me déplaît autant que ferait un tableau où l’on mêlerait les ligures de Callot et les charges de Téniers avec des figures de Raphaël. Il me semble que ce mélange gâte la langue, et n’est propre qu’à jeter tous les étrangers dans l’erreur.

D’ailleurs, Monseigneur, l’usage et la lecture des bons auteurs en a beaucoup plus appris à Votre Altesse Royale que mes réflexions ne pourraient lui en dire.

Vous me charmez, Monseigneur, par la défiance où vous êtes de vous-même, autant que par vos grands talents. M la marquise du Châtelet, pénétrée d’admiration pour votre personne, mêle ses respects aux miens. C’est avec ces sentiments, et ceux de la plus respectueuse et tendre reconnaissance, que je suis pour toute ma vie, etc.

A M. Helvétius. §

Je me gronde bien de ma paresse, mon cher et aimable ami, mais j’ai été si indignement occupé de prose depuis un mois, que j’osais à peine vous parler de vers. Mon imagination s’appesantit dans des études qui sont à la poésie ce que des garde-meubles sombres et poudreux sont à une salle de bal bien éclairée. Il faut secouer la poussière pour vous répondre. Vous m’avez écrit, mon charmant ami, une lettre où je reconnais votre génie. Vous ne trouvez point Boileau assez fort ; il n’a rien de sublime, son imagination n’est point brillante, j’en conviens avec vous : aussi il me semble qu’il ne passe point pour un poëte sublime, mais il a bien fait ce qu’il pouvait et ce qu’il voulait faire. Il a mis la raison en vers harmonieux ; il est clair, conséquent, facile, heureux dans ses transitions ; il ne s’élève pas mais il ne tombe guère. Ses sujets ne comportent pas cette élévation dont ceux que vous traitez sont susceptibles. Vous avez senti votre talent, comme il a senti le sien. Vous êtes philosophe, vous voyez tout en grand ; votre pinceau est fort et hardi. La nature en tout cela vous a mis, je vous le dis avec la plus grande sincérité, fort au-dessus de Despréaux ; mais ces talents-là, quelque grands qu’ils soient, ne seront rien sans les siens. Vous avez d’autant plus besoin de son exactitude, que la grandeur de vos idées souffre moins ma gêne et l’esclavage. Il ne vous coûte point de penser, mais il coûte infiniment d’écrire. Je vous prêcherai donc éternellement cet art d’écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné, ce respect pour la langue, cette liaison, cette suite d’idées, cet air aisé avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel qui est le fruit de l’art, et cette apparence de facilité qu’on ne doit qu’au travail. Un mot mis hors de sa place gâte la plus belle pensée. Les idées de Boileau, je l’avoue encore, ne sont jamais grandes, mais elles ne sont jamais défigurées ; enfin, pour être au-dessus de lui, il faut commencer par écrire aussi nettement et aussi correctement que lui.

Votre danse haute ne doit pas se permettre un faux pas ; il n’en fait point dans ses petits menuets. Vous êtes brillant de pierreries, son habit est simple, mais bien fait. Il faut que vos diamants soient bien mis en ordre, sans quoi vous auriez un.air gêné avec le diadème en tête. Envoyez-moi donc, mon cher ami, quelque chose d’aussi bien travaillé que vous imaginez noblement ; ne dédaignez point tout à la fois d’être possesseur de la mine et ouvrier de l’or qu’elle produit. Vous sentez combien, en vous parlant ainsi, je m’intéresse à votre gloire et à celle des arts. Mon amitié pour vous a redoublé encore à votre dernier voyage. J’ai bien la mine de ne plus faire de vers. Je ne veux plus aimer que les vôtres. Mme du Châtelet, qui vous a écrit, vous fait mille compliments. Adieu ; je vous aimerai toute ma vie.

A M. de Vauvenargues87, à Nancy. §

J’eus l’honneur de dire hier à M. le duc de Duras que je venais de recevoir une lettre d’un philosophe plein d’esprit, qui d’ailleurs était capitaine au régiment du Roi. Il devina aussitôt M. de Vauvenargues. Il serait en effet fort difficile. Monsieur, qu’il y eût deux personnes capables d’écrire une telle lettre ; et, depuis que j’entends raisonner sur le goût, je n’ai rien vu de si lin et de si approfondi que ce que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire

Il n’y avait pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s’avouer à eux-mêmes que Corneille n’était souvent qu’un déclamateur ; vous sentez, Monsieur, et vous exprimez cette vérité en homme qui a des idées bien justes et bien lumineuses. Je ne m’étonne point qu’un esprit aussi sage et aussi fin donne la préférence à l’art de Racine, à cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu’il faut, et de la manière dont il le faut ; mais, en même temps, je suis persuadé que ce même goût, qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l’art de Racine, vous fait admirer le génie de Corneille, qui a créé la tragédie dans un siècle barbare Les inventeurs ont le premier rang, ajuste titre, dans la mémoire des hommes. Newton en savait assurément plus qu’Archimède ; cependant les Équipondérants d’Archimède seront à jamais un ouvrage admirable. La belle scène d’Horace et de Curiace, les deux charmantes scènes du Cid, une grande partie de Cinna, le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline, la moitié du dernier acte de Rodogune. se soutiendraient à côté d’Athalie, quand même ces morceaux seraient faits aujourd’hui.

De quel œil devons-nous donc les regarder quand nous songeons au temps où Corneille a écrit ! J’ai toujours dit : In domo patris mei mansiones multœ sunt. Molière ne m’a point empêché d’estimer le Glorieux de M. Destouches ; Rhadamiste88 m’a ému, même après Phèdre. Il appartient à un homme comme vous, Monsieur, de donner des préférences, et point d’exclusions.

Vous avez grande raison, je crois, de condamner le sage Despréaux d’avoir comparé Voiture à Horace. La réputation de Voiture a dû tomber, parce qu’il n’est presque jamais naturel, et que le peu d’agréments qu’il a sont d’un genre bien petit et bien frivole. Mais il y a des choses si sublimes dans Corneille, au milieu de ses froids raisonnements, et même des choses si touchantes qu’il doit être respecté avec ses défauts. Ce sont des tableaux de Léonard de Vinci qu’on aime encore à voir à côté des Paul Véronèse et des Titien. Je sais, Monsieur, que le public ne connaît pas encore assez tous les défauts de Corneille ; il y en a que l’illusion confond encore avec le petit nombre de ses rares beautés.

Il n’y a que le temps qui puisse fixer le prix de chaque chose ; le public commence toujours par être ébloui.

On a d’abord été ivre des Lettres persanes dont vous me parlez. On a négligé le petit livre de la Décadence des Romains, du même auteur ; cependant je vois que tous les bons esprits estiment le grand sens qui règne dans ce bon livre d’abord méprisé, et font assez peu de cas de la frivole imagination des Lettres persanes, dont la hardiesse, en certains endroits, fait le plus grand mérite. Le grand nombre des juges décide, à la longue, d’après les voix du petit nombre éclairé ; vous me paraissez, Monsieur, fait pour être à la tête de ce petit nombre. Je suis fâché que le parti des armes, que vous avez pris, vous éloigne d’une ville où je serais à portée de m’éclairer de vos lumières ; mais ce même esprit de justesse qui vous fait préférer l’art de Racine à l’intempérance de Corneille, et la sagesse de Locke à la profusion de Bayle, vous servira dans votre métier. La justesse sert à tout. Je m’imagine que M. de Catinat aurait pensé comme vous.

J’ai pris la liberté de remettre au coche de Nancy un exemplaire que j’ai trouvé d’une des moins mauvaises éditions de mes faibles ouvrages ; l’envie de vous offrir ce petit témoignage de mon estime l’a emporté sur la crainte que votre goût me donne. J’ai l’honneur d’être, avec tous les sentiments que vous méritez,

Monsieur, votre, etc.
Voltaire.

Au même. §

J’ai tardé longtemps à vous remercier. Monsieur, du portrait que vous avez bien voulu m’envoyer de Bossuet, de Fénelon et de Pascal ; vous êtes animé de leur esprit quand vous parlez d’eux. Je vous avoue que je suis encore plus étonné que je ne l’étais que vous fassiez un métier, très-noble à la vérité, mais un peu barbare, et aussi propre aux hommes communs et bornés qu’aux gens d’esprit. Je ne vous croyais que beaucoup de goût et de connaissances ; mais je vois que vous avez encore Plus de génie. Je ne sais si cette campagne vous permettra de le cultiver. Je crains même que ma lettre 11 arrive au milieu de quelque marche ou dans quelque occasion où les belles-lettres sont très-peu de saison. Je réprime mon envie de vous dire tout ce que je pense, et je me borne au plaisir de vous assurer de la singulière estime que vous m’inspirez.

Je suis. Monsieur, votre, etc.   
Voltaire.

A M. le marquis d’Argenson. §

Le dernier ouvrage89 que vous avez bien voulu m’envoyer, Monsieur, est une nouvelle preuve de votre grand goût, dans un siècle où tout me semble un peu petit, et où le faux bel esprit s’est mis à la place du génie-

Je crois que si on s’est servi du terme d’instinct pour caractériser La Fontaine, ce mot instinct signifiait génie. Le caractère de ce bon homme était si simple, que dans la conversation il n’était guère au-dessus des animaux qu’il taisait parler : mais, comme poète, il avait un instinct divin, et d’autant plus instinct qu’il n’avait que ce talent. L’abeille est admirable, mais c’est dans sa ruche ; hors de là l’abeille n’est qu’une mouche.

J’aurais bien des choses à vous dire sur Boileau et sur Molière. Je conviendrais sans doute que Molière est inégal dans ses vers ; mais je ne conviendrais pas qu’il ait choisi des personnages et des sujets trop bas. Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit nombre d’esprits déliés. Il faut au public des traits plus marqués. De plus, ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre. Un défaut presque imperceptible n’est guère plaisant. Il faut des ridicules forts, des impertinences dans lesquelles  entre de la passion, qui soient propres à l’intrigue. Il faut un joueur, un avare, un jaloux, etc. Je suis d’autant plus frappé de cette vérité, que je suis actuellement occupé d’une fête pour le mariage de M. le Dauphin, dans laquelle il entre une comédie, et je m’aperçois plus que jamais que ce délié, ce lin, ce délicat, qui font le charme de la conversation, ne conviennent guère au théâtre. C’est cette fête qui m’empêche d’entrer avec vous, Monsieur, dans un plus long détail, et de vous soumette mes idées ; mais rien ne m’empêche de sentir le plaisir que me donnent les vôtres.

Je ne prêterai à personne le dernier manuscrit que vous avez eu la bonté de me confier. Je ne pus refuser le premier à une personne digne d’en être touchée. La singularité frappante de cet ouvrage, en faisant des admirateurs, a fait nécessairement des indiscrets. L’ouvrage a couru. Il est tombé entre les mains de M. de La Bruyère, qui n’en connaissant pas l’auteur, a voulu, dit-on, en enrichir son Mercure. Ce M. de La Bruyère est un homme de mérite et de goût. Il faudra que vous lui pardonniez.

Il n’aura pas toujours de pareils présents à faire au public. J’ai voulu en arrêter l’impression ; mais on m’a dit qu’il n’en était plus temps. Avalez, je vous en prie, ce petit dégoût, si vous haïssez la gloire.

Votre état me touche à mesure que je vois les productions de votre esprit si vrai, si naturel, si facile et quelquefois si sublime. Qu’il serve à vous consoler, comme il servira à me charmer. Conservez-moi une amitié que vous devez à celle que vous m’avez inspirée. Adieu, Monsieur ; je vous embrasse tendrement.

A M. de Vauvenargues. §

J’ai usé, mon très-aimable philosophe, de la permission que vous m’avez donnée. J’ai crayonné un des meilleurs livres90 que nous ayons en notre langue, après l’avoir relu avec un extrême recueillement. J’y ai admiré de nouveau cette belle âme si sublime, si éloquente et si vraie, cette foule d’idées neuves ou rendues d’une manière si hardie, si précise, ces coups de pinceau si tiers et si tendres. Il ne tient qu’à vous de séparer cette profusion de diamants, de quelques pierres fausses ou enchâssées d’une manière étrangère à notre langue. Il faut que ce livre soit excellent d’un bout à l’autre. Je vous conjure de faire cet honneur à notre nation et à vous-même, et de rendre ce service à l’esprit humain. Je me garde bien d’insister sur mes critiques : je les soumets à votre raison, à votre goût, et j’exclus l’amour-propre de notre tribunal. J’ai la plus grande impatience de vous embrasser.

Adieu, belle âme et beau génie.

Au même. §

La plupart de vos pensées me paraissent dignes de votre âme et du petit nombre d’hommes de goût et de génie qui restent encore dans Paris, et qui méritent de vous lire. Mais, plus j’admire cet esprit de profondeur et de sentiment qui domine en vous, plus je suis affligé que vous me refusiez vos lumières. Vous avez lu superficiellement une tragédie91 pleine de fautes de copiste, sans daigner même vous informel de ce qui pouvait être à la place de vingt sottises inintelligibles qui étaient dans le manuscrit. Vous ne m’avez fait aucune critique. J’en suis d’autant plus fâché contre vous, que je le suis contre moi-même, et que je crains d’avoir fait un ouvrage indigne d’être jugé par vous. Cependant je méritais vos avis, et par le cas infini que j’en fais, et par mon amour pour la vérité, et par une envie de me corriger qui ne craint jamais le travail, et enfin par ma tendre amitié pour vous.

Au même. §

Je vais lire vos portraits. Si jamais je veux faire celui du génie le plus naturel, de l’homme du plus grand goût, de l’âme la plus haute et la plus simple, je mettrai votre nom au bas. Je vous embrasse tendrement.

Marmontel (1723-1799).

Style §

C’est, dans la langue écrite, le caractère de la diction ; et ce caractère est modifié par le génie de la tangue, par les qualités de l’esprit et de l’âme de l’écrivain, par le genre dans lequel il s’exerce, par le sujet qu’il traite, par les mœurs ou la situation du personnage qu’il fait parler, ou de celui qu’il revêt lui-même, enfin par la nature des choses qu’il exprime.

On a dit que le style d’un écrivain portait toujours l’empreinte du génie national. Cela doit être ; et cela vient de ce que le génie national imprime lui-même son caractère à la langue.

Il n’est point de nation chez laquelle ne se rencontrent plus ou moins fréquemment tous les caractères individuels qui sont donnés par la nature. Mais, dans chacune d’elles, tel ou tel caractère est plus commun, tel ou tel est plus rare ; et c’est le caractère dominant, qui, communiqué à la langue, en constitue le génie. La langue italienne est molle et délicate ; la langue espagnole est noble et grave ; la langue anglaise est énergique, et sa force a de l’âpreté.

Ainsi lorsqu’il se trouve parmi la multitude un esprit d’une trempe singulière, et pour ainsi dire hétérogène, il est contrarié sans cesse, en écrivant, par le génie de la langue. Il faut donc qu’il le dompte, ou qu’il en soit dompté ; ou ce qui arrive le plus souvent, que chacun des deux cède du sien, et s’accommode à l’autre ; et de cette espèce de conciliation se forme un style mitoyen, qui participe plus ou moins et du génie de la langue et du génie de l’auteur.

Il arrive de là que moins le caractère d’une nation est prononcé, plus celui de sa langue est susceptible des différents modes du style. Une langue qui de sa nature serait molle comme l’or pur ne serait pas susceptible de la trempe de l’acier ; tous ses instruments seraient faibles : il faut donc qu’elle réunisse la souplesse avec l’énergie ; et ce mélange paraît tenir au caractère national. Aussi voit-on que celles des nations qui sont connues pour avoir eu en même temps le plus de souplesse et de ressort dans le caractère sont aussi celles dont la langue a été le plus susceptible de toutes les qualités du style. La plus belle des langues, la plus habile à tout exprimer, fut celle du peuple du monde qui eut dans le caractère le plus éminemment ce mélange de force, de mobilité, de souplesse : je n’ai pas besoin de nommer les Grecs.

La langue des Romains, pour devenir presque aussi susceptible des métamorphoses du style, lut obligée d’attendre que le génie de Rome se fut lui-même détendu et comme assoupli. Tant qu’il eut sa rudesse et son austérité, elle fut inflexible et indomptable comme lui. L’un et l’autre se polirent en même temps ; mais ils gardèrent tous les deux assez de leur première force pour être mâles et vigoureux, dans le temps même qu’ils connurent les délicatesses du luxe : et de là résulte l’étonnante beauté de la langue de Cicéron, de Tite-Live et de Virgile.

Me sera-t-il permis de dire qu’à un grand intervalle de ces deux langues incomparables, la langue française a dû peut-être aussi les facultés qui la distinguent à ta souplesse. à la mobilité, et en même temps au ressort du caractère national ? Le génie français n’a exclusivement aucun caractère, et de là vient aussi qu’il n’en a aucun éminemment ; mais, au besoin, il les prend tous, et à un assez haut degré ; il en est de même de la tangue française. Sa qualité distinctive et dominante, c’est la clarté : elle s’est donné tout le reste à force de peine et de soin ; et cependant elle n’a manqué ni au génie de Corneille et de Bossuet, ni à celui de Pascal, de la Fontaine et de Molière, ni à l’éloquente raison de Bourdaloue, ni à la touchante sensibilité de Massillon, à l’abondance inépuisable des sentiments que Racine avait à répandre, ni aux émanations célestes de la belle âme de Fénelon, ni à la véhémence et à la profondeur du pathétique de Voltaire.

Aux hardiesses et aux libertés que les langues se sont permises, ou à la timide exactitude de leur syntaxe, on reconnaît quelle sorte d’esprit a présidé à leur formation successive.

Ces façons de parler que nous appelons figures de mots, et dont le plus grand nombre nous est interdit, étaient, dans les langues anciennes, autant de licences que les grands écrivains s’étaient données et avaient fait passer. L’italien a pris de ces langues la liberté des inversions ; il s’est donné celle d’employer l’infinitif des verbes en guise de nom substantif, un bel pensier, un dolce parlar, un lungo morir ; ii fait usage de deux épithètes sans aucune liaison expresse, sans aucune articulation, spatiose atre caverne : il a un grand nombre d’adjectifs dont la terminaison varie pour diminuer ou agrandir, pour ennoblir ou dégrader ; il syncope les mots quand il plaît à l’oreille.

Le français a peu d’inversions, moins de diminutifs encore, et pas un seul augmentatif dans le langage noble. Il s’est fait quelques noms abstraits de l’infinitif de ses verbes, comme penser, parler, sourire, souvenir ; et ces deux derniers sont restés dans la classe des noms abstraits, un long souvenir, un doux sourire ; mais il en est peu de ce nombre que la langue noble ait conservés. Un doux parler n’est plus que du langage familier et naïf ; et quelque nécessaire que fût penser, il n’est reçu qu’en poésie. Enfin la poésie elle-même n’a presque point de privilège ; et pour elle les lois de l’usage, comme celles de la syntaxe, sont presque aussi inviolables et inflexibles que pour la prose. D’où nous vient cette exactitude ? D’où nous viennent ces privations ?

De la délicatesse pointilleuse et craintive de l’esprit de société, qui s’est rendu l’arbitre de la langue. En Italie. Dante. Pétrarque, Boccace, l’Arioste furent les maîtres de l’usage ; Montaigne et Amyot le furent aussi parmi nous de leur temps : ce bon temps est passé.

Autant le génie national aura influé sur celui de la langue, autant le génie de la langue influera sur le style des écrivains.

Dans une langue qui n’a rien de séduisant par elle-même, ni du côté de la couleur, ni du côté de l’harmonie, le besoin d’intéresser par la pensée et par le sentiment, et de captiver l’esprit et l’âme en dépit de l’oreille et sans le prestige de 1 imagination, force l’écrivain à serrer son style, à lui donner du poids, de la solidité, et une plénitude d’idées qui ne laisse pas le temps de regretter ce qui lui manque d’agrément. Au contraire, dans une langue naturellement flatteuse et séduisante par l’abondance, la richesse, la beauté de l’expression, l’écrivain ressemble souvent aux habitants d’un heureux climat, que la fertilité naturelle de leurs campagnes rend à la fois indolents et prodigues. Sûr de parler avec grâce en disant peu de chose, il se complaît dans l’élégance de sa langue ; et, séduit le premier par son élocution, il croit en faire assez pour plaire, en déployant, sur les idées communes, la parure d’une expression harmonieuse et brillante : son style est une symphonie qui peut flatter l’oreille, mais qui ne dit presque rien à l’âme, et ne laisse rien à l’esprit.

L’habile écrivain est celui qui sait en même temps user et n’abuser jamais des avantages de sa langue, et suppléer, autant qu’il est possible, aux avantages qu’elle n’a pas.

Ce qui me distingue de Pradon, disait Racine, c’est que je sais écrire. Homère, Platon, Virgile, Horace, ne sont au-dessus des autres écrivains, dit La Bruyère, que par leurs expressions et par leurs images. Racine a été trop modeste ; et La Bruyère n’a pas été assez juste.

La première et la plus essentielle différence des styles est celle des esprits. L’esprit, ou la pensée en activité, a divers caractères. Un esprit clair distingue ses idées, les démêle sans peine, ou plutôt les produit comme une source pure répand une eau limpide ; un esprit juste en saisit les rapports, les circonscrit et les met à leur place ; un esprit fin les analyse, et en aperçoit les nuances ; un esprit léger les effleure, et, s’il est vif, il en parcourt la cime avec une brillante rapidité ; un esprit vaste en réduit un grand nombre à l’unité de perception, et les embrasse d’un coup d’œil ; un esprit méthodique en forme une longue chaîne et un ensemble régulier : un esprit transcendant s’élance vers le terme de la pensée, et franchit les milieux ; un esprit profond ne s’arrête jamais aux apparences superficielles ; sa méditation s’exerce à sonder son objet, et à tirer comme de ses entrailles, ex visceribus rei, ce qu’il y a de plus riche et de plus enfoui ; un esprit lumineux rayonne, et fait partir du centre même de sa pensée comme des gerbes de lumière, qui en éclairent tout l’horizon ; un esprit fécond fait enfanter à une idée toutes celles qui en peuvent naître ; et le gland, qui produit le chêne chargé de glands, est le symbole de sa fécondité ; un esprit élevé ne daigne apercevoir dans son objet que les rapports qui l’agrandissent : ses conceptions ressemblent à ces pins qui percent les nues, et qui laissent sécher leurs branches les plus voisines de la terre, afin de pousser vers le ciel avec plus de vigueur et de rapidité. Or toutes ces manières de concevoir se distinguent dans la manière de s’exprimer ; et des nuances infinies qui résultent de leur mélange, résulte aussi une variété inépuisable dans les caractères du style.

Le caractère de l’écrivain se communique aussi à ses écrits ; ses pensées en sont imbues, son expression en est teinte : et l’énergie ou la faiblesse, la hardiesse ou la timidité, la langueur ou la véhémence du style, dépendent plus des qualités de l’âme que des facultés de l’esprit.

Mais de la tournure habituelle de son esprit, comme des affections habituelles de son âme, résulte encore : dans le style de l’écrivain, un caractère particulier, que nous appelons sa manière ; et celle-ci lui est naturelle, au lieu que les singularités qu’il se donne par affectation, par imitation, décèlent toujours l’artifice ; et l’écrivain qui croit alors avoir une manière à soi n’est que maniéré, n’a que de la manière.

A ces différences du style se joignent celles qui doivent naître de la diversité des genres.

Le style de l’histoire est naturellement grave et d’une simplicité noble ; mais ce caractère universel est modifié par le génie de l’écrivain, il l’est aussi par la nature des événements qu’il raconte ; harmonieux, haut en couleur, et souvent oratoire dans Tite-Live ; plus précis, plus serré, et non moins éloquent dans Salluste ; énergique, profond, plein de substance dans Tacite. Ainsi des autres historiens.

En parlant des différents genres d’éloquence et de poésie, j’ai pris soin d’indiquer le style convenable et propre à chacun d’eux.

Mais à l’égard de la poésie héroïque je vais placer ici quelques observations qui pourraient m’échapper ailleurs.

Le style de l’épopée et celui de la tragédie sont très-distincts par la nature des deux poèmes : car l’hypothèse du poème épique est que le poète est inspiré ; et quoique l’enthousiasme y soit plus calme que celui de l’ode, qui est le délire prophétique, il ne laisse pas d’être encore dans le système du merveilleux. Dans la tragédie, au contraire, les personnages sont des hommes d’un caractère et d’un rang élevé, mais simplement des hommes, et leur langage, pour être vrai, doit être plus près de la nature que celui du poète inspiré par un dieu. C’est ce qu’Eschyle n’avait pas encore assez bien senti lorsqu’il inventa la tragédie, mais ce qu’Euripide et Sophocle ne manquèrent pas d’observer.

Leur style est simple, rarement figuré : ils ne s’y permettent jamais ni des images trop hardies, ni des épithètes ambitieuses ; on croit toujours entendre le personnage qu’ils font parler, et aucune invraisemblance dans l’expression ne décèle le poète. Homère leur avait donné l’exemple de cette sagesse de style, dans tous les morceaux dramatiques de ses poèmes : et en cela on a eu raison de dire qu’il avait été le modèle de la tragédie en même temps que de l’épopée.

Le style tragique, chez les Grecs, me semble donc avoir été moins poétique, moins figuré, moins artificiel qu’il ne l’est parmi nous. Cette simplicité se conciliait mieux peut-être avec la noblesse de leur langue. Peut-être aussi, comme le pathétique dominait plus absolument sur leur théâtre, trouvaient-ils que le naturel de l’expression en taisait la force, comme nous l’observons nous-mêmes dans le langage des passions ; et la preuve que dans la scène ils s’attachaient au naturel par discernement et par choix, c’est que dans les chœurs, qui étaient des odes, ils élevaient le ton et prenaient le style lyrique.

Les Italiens, pour distinguer les caractères de la poésie, lui ont attribué trois instruments, la cithare, la trompette et la lyre. Je ne crois pas leur division complète : car aucun de ces caractères, métaphoriquement exprimés, ne convient à la tragédie.

Quelques-uns, parmi nous, l’ont prise au ton d’Eschyle et de Sénèque, lorsqu’on n’avait pas encore apprécié l’avantage d’une noble simplicité. Mais Racine s’est rapproché de cet heureux naturel : et jamais on n’a fait un plus harmonieux mélange de la langue usuelle et de la langue poétique Cependant j’ose dire qu’il a formé son style plutôt sur celui de Virgile que sur celui des poètes grecs, j’entends de Sophocle et d’Euripide, auxquels on l’a tant comparé. Il est encore moins simple, plus poétique, enfin moins naturel que l’un et l’autre : et en cela il a subi peut-être la loi de la nécessité, n’ayant pas, comme eux, une langue dont la simplicité continue fût assez noble pour soutenir la majesté de la tragédie. Voltaire s’est encore un peu plus éloigné du naturel et approché du ton de l’épopée, parce qu’il a trouvé les esprits disposés à recevoir ces hardiesses, et peut-être le goût de la nation décidé à vouloir plus de poésie dans le style tragique. Enfin dirai-je ce que je sens ? Corneille, dont le goût n’était pas assuré, parce que le goût national était encore à naître ; Corneille, qui, par l’impulsion de son génie, s’élevait si haut, et qui tombait si bas lorsque son génie l’abandonnait ; Corneille, par ce sublime instinct qui lui fit créer tant de beautés à côté de tant de défauts, nous a donné, à ce qu’il me semble, les plus parfaits modèles du langage tragique ; et quand son naturel est dans sa pureté, rien n’est plus digne d’admiration que la majestueuse simplicité de son style.

C’est un hommage que Voltaire lui a rendu plus d’une fois. « Il n’y a point là (dit-il en parlant du discours de Sabine, dans le premier acte des Horaces) : Je suis Romaine, hélas ! Puisqu’Horace est Romain, il n’y a point là de lieux communs, point de vaines sentences ; rien de recherché ni dans les idées ni dans les expressions. Albe, mon cher pays ! C’est la nature seule qui parle. »

« Dans ce discours (dit-il encore en parlant de la harangue du dictateur), dans ce discours imité de Tite-Live, l’auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus touchant ; et quand on songe qu’il était gêné par la rime et par une langue embarrassée d’articles et qui souffre peu d’inversions ; qu’il a surmonté toutes ces difficultés, qu’il n’a employé le secours d’aucune épithète, que rien n’arrête l’éloquente rapidité de son discours : c’est là qu’on reconnaît le grand Corneille. »

Un beau vers, dans le style tragique, est donc celui où parle la nature avec force et avec noblesse, sans que la facilité, la justesse, la vérité de l’expression, y laissent entrevoir aucun art ; c’est un vers dieu-donné, si je puis m’exprimer ainsi, qui, comme à l’insu du poëte, a coulé de sa plume ; c’est une pensée qu’il a produite, revêtue de son expression, et qui, par un heureux hasard, semble se trouver adaptée à la mesure, au nombre, à la cadence et à la rime. Et Corneille n’est pas le seul qui nous en donne des exemples : Racine a des morceaux, quelquefois des scènes entières, tout aussi simplement écrites que les belles scènes de Corneille. Mais je ne dois pas dissimuler que cette manière d’écrire a un écueil, où Corneille lui-même a souvent échoué.

Les passions tragiques, les sentiments élevés et les hautes pensées, ont communément, dans les langues, une expression noble qui leur est propre ; et quand il s’agit de les rendre, la majesté du style est naturellement soutenue par la grandeur de son objet. Mais comme dans la tragédie, tous les sentiments et toutes les idées n’ont pas la même noblesse, et qu’il y a une infinité de détails qui ont besoin d’être relevés, le poëte qui ne connaît que les ressources et les beautés du style simple s’abaissera nécessairement jusqu’à devenir familier et commun, toutes les fois qu’il n’aura pas de grandes choses à exprimer. De là vient, pour les commençants, le vrai danger d’imiter Corneille ; car ce qu’il peut avoir quelquefois de trop emphatique est un défaut qu’il est aisé d’apercevoir et d’éviter.

Je conseillerais donc d’étudier plutôt l’art dont Racine a su tout ennoblir, et, au risque d’être un peu moins naturel, de rechercher, en écrivant, son élégance enchanteresse, mais en se tenant, comme lui, en-deçà du style de l’épopée, et aussi près de la nature qu’il l’a été lui-même dans les morceaux de ses tragédies les plus parfaitement écrits.

Le comble de l’art serait d’être simple dans les grandes choses et dans l’expression des sentiments naturellement élevés ou intéressants par eux-mêmes ; et de garder les ornements du style, les circonlocutions et les images poétiques pour les objets qui auraient besoin d’être ennoblis ou d’être embellis, comme dans ce discours d’Orosmane à Zaïre :

J’atteste ici la gloire, et Zaïre, et ma flamme,
De ne choisir que vous pour maîtresse et pour femme ;
De vivre votre ami, votre amant, votre époux ;
De partager mon cœur entre la gloire et vous.
Ne croyez pas non plus que mon honneur confie
La vertu d’une épouse à ces monstres d’Asie,
Du sérail des soudans gardes injurieux,
Et des plaisirs d’un maître esclaves odieux.
Je sais vous estimer autant que je vous aime,
Et sur votre vertu me fier à vous-même, etc.

Je ne m’étendrai point sur les variétés que doit produire dans le style la diversité des objets ou la différence des personnages : ces détails seraient infinis, et on les trouvera çà et là répandus dans les articles de cet ouvrage où il s’agit de l’art d’exprimer et de peindre. Je termine donc celui-ci par une analyse succincte de quelques-unes des qualités du style en général.

Comme il y a, du côté de l’esprit, des facultés indispensables et communes à tous les genres, il y a aussi, du côté du style, des qualités essentielles, dont l’écrivain n’est jamais dispensé.

La première de ces qualités essentielles est la clarté. Avant d’écrire, il faut se bien entendre et se proposer d’être bien entendu On croirait ces deux règles inutiles à prescrire ; rien de plus commun cependant que de les voir négliger. On prend la plume avant d’avoir démêlé le fil de ses idées ; et leur confusion se répand dans le style. On laisse du vague et du louche dans la Pensée ; et l’expression s’en ressent.

L’obscurité vient le plus souvent de l’indécision des apports ; et c’est de tous les vices du style le plus inexcusable, au moins dans notre langue. Elle a, je le sais bien, des équivoques inévitables ; et qui veut chicaner en trouve mille dans l’ouvrage le mieux écrit. Mais, comme La Motte l’a très-bien observé, il n’y a que l’équivoque de bonne foi qui soit vicieuse dans le style ; et celle-là n’est jamais difficile à éviter, pour l’écrivain français qui veut bien s’en donner le soin. Les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l’est pas, dit la Bruyère ; mais les bons esprits trouvent clair ce qui  est : et, à leur égard, il est aisé de lever l’équivoque de ces pronoms et de ces homonymes dont on fait aux enfants une si effrayante difficulté, Il n’y a peut-être pas un vers dans Racine, dans Massillon une seule phrasé dont l’intelligence coûte au lecteur ni à l’auditeur un moment de réflexion, et j’oserais bien assurer qu’il n’y en a pas une dans Télémaque.

Il n’est pas moins facile d’éviter, dans la contexture du style, les incidents trop compliqués qui jettent de la confusion et du louche dans les idées ; pour cela il suffit de les répandre à mesure qu’elles naissent tant que la source en est pure, et de leur donner, si elle est trouble le temps de s’éclaircir dans le repos delà méditation. L’entassement confus des mots et des phrases entrelacées est un vice de l’art, plus souvent que de la nature. Si on ne le cherche pas, on y tombe rarement ; la preuve en est que dans le langage familier presque personne ne s’embarrasse dans de longs circuits de paroles ; et en général l’affectation nuit plus à la clarté que la négligence.

Personne, sans doute, n’est assez insensé pour écrire à dessein de n’être pas entendu ; mais le soin de l’être est sacrifié au désir de paraître fin, délicat, mystérieux, profond. Pour ne pas tout dire on ne dit pas assez ; et de peur d’être trop simple on s’étudie à être obscur. Rien de plus mal entendu que cette affectation dans les grandes choses, rien de plus vain dans les petites. Vous voulez me dire qu’il fait froid ? que ne disiez-vous : Il fait froid ? Est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde (La Bruyère.)

Cependant faut-il renoncer à s’exprimer d’une façon nouvelle, ingénieuse et piquante ? Faut-il s’interdire les finesses, les délicatesses du style ? Non, il faut seulement les concilier avec la clarté ; ne pas vouloir briller à ses dépens, et ne rien soigner avant elle. Le style fin a son demi-jour, le style délicat a son voile ; mais c’est dans le secret de rendre les ombres diaphanes, le voile transparent, que consiste l’art d’être fin et délicat, sans être obscur.

C’est peu d’être clair, il faut être précis : car tous les genres d’écrire ont leur précision ; et l’on va voir qu’elle n’exclut aucun des agréments du style.

La première difficulté qui se présente est de réunir ta précision et la clarté. Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’expression la plus précise est la plus claire ; et c’est au moyen de la correction et de la justesse du langage que la clarté se concilie avec la précision ; je dirais, au moyen de la propriété, si je ne parlais que du style philosophique ; mais le style oratoire et le style poétique ont plus de latitude, et la justesse leur suffit. Dès que l’expression, ou simple ou figurée, répond exactement à la pensée, elle est précise et claire. Tout ce qui intercepte la lumière du style en éteint la chaleur ou en ternit l’éclat.

Un écueil plus dangereux pour la précision, c’est la sécheresse. Mais émonder un bel arbre, ce n’est pas le mutiler ; c’est le délivrer d’un poids inutile, ramos compesce fluentes ; voilà l’image de la précision. Il n’y a pas un seul mot à retrancher de ces vers de Corneille :

Rome, si tu te plains que c’est là te trahir,
Fais-toi des ennemis que je puisse haïr ;

ni de ces vers de Racine :

L’imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,
Traîne, exempt de périls, une éternelle enfance ;
Indigne également de vivre et de mourir,
On l’abandonne aux mains qui daignent le nourrir.

On voit par ces exemples que la précision, loin d’être ennemie de la facilité, en est la compagne fidèle. Un vers, une phrase, où tous les mots sont appelés par la pensée et placés naturellement, semble naître au bout de la plume. Une période, un vers, où des mots ne sont placés que pour la symétrie, pour la rime ou pour la mesure, annonce la gêne et le travail.

Je sais que rien n’est moins facile que de concilier ainsi la précision et la facilité ; mais l’art se cache, comme le ver à soie, sous le tissu qu’il a formé.

La précision, comme on doit l’entendre, n’exclut ni la richesse ni l’élégance du style. Voyez, dans un dessein de Bouchardon, ce trait qui décrit la figure d’une belle femme : il est aussi moelleux qu’il est pur ; il suit, dans ses douces inflexions, tous les contours de la nature : et l’œil y trouve réunies l’exactitude et la liberté, la correction et la grâce : telle est encore la précision, car elle est toujours relative à l’effet que l’on se propose et ne consiste qu’à se réduire aux vrais moyens de l’obtenir. Ainsi la précision du style de l’orateur et du poëte n’est pas la précision du style du philosophe et de l’historien ; mais le principe en est le même, savoir d’aller droit à son but. Or, le style philosophique a pour but de démêler la vérité ; l’historique, de la transmettre ; l’oratoire, de l’amplifier : le poétique, de l’embellir. Tout ce qui rend l’idée plus lumineuse et plus frappante, l’image plus vive et plus forte, le sentiment plus pénétrant, la passion plus véhémente : tout ce qui ajoute à la persuasion, à l’illusion, aux moyens d’émouvoir, au plaisir d’être ému, n’est donc pas moins nécessaire au style de l’orateur et du poëte, que ne l’est au style du philosophe et de l’historien ce qui rend l’instruction plus facile et plus attrayante ; ne quid nimis est leur règle commune, et si, d’un côté, l’emphase, l’enflure, la redondance, sont un excès contraire à la précision, la sécheresse est l’excès opposé. Le poëte ou l’orateur qui ferait gloire de préférer une expression laconique, mais faible, froide et sans couleur, à une expression moins serrée, mais revêtue d’éclat, ou de force, ou de grâce, ne serait pas seulement économe, il serait avare, et se priverait du nécessaire, en s’abstenant du superflu.

Le style du poëte et celui de l’orateur a besoin d’être orné ; la richesse, le coloris, l’élégance en sont la parure, la parure en est la décence ; à moins que la beauté naïve de la pensée ou du sentiment ne demande, pour s’exprimer, que le mot simple de la nature. Encore alors la simplicité même aura-t-elle sa noblesse et son élégance : car il faut savoir être naturel avec choix, simple avec dignité et négligé même avec grâce.

Ainsi, la vérité et le naturel sont, dans le style, inséparables de la décence. La vérité consiste à faire parler à chacun son langage, dans la situation réelle ou fictive où il est placé ; le naturel, à dire ou à faire dire ce qui semble avoir dû se présenter d’abord sans étude et sans aucun effort de réflexion et de recherche ; la décence, à dire les choses comme il convient à celui qui parle, à l’objet dont il parle, et à ceux qui l’écoutent.

Après ces qualités essentielles et communes à tous les genres, viennent celles qui les distinguent, et que je nomme accidentelles, comme la délicatesse, la grâce, la finesse, la légèreté, l’énergie, la gravité, la véhémence, et tous les degrés de noblesse et d’élévation, depuis l’humble jusqu’au sublime.

Comme la plupart de ces qualités sont indiquées et définies dans leurs articles, ou à propos de genres qui le demandent, je me borne ici à donner une idée de celles dont je n’ai pas encore expressément parlé92.

La légèreté ne fait qu’effleurer la surface des choses, son nom exprime son caractère : la nommer, c’est le définir. Que dans ces vers d’une épître que tout le monde sait par cœur :

Contente d’un mauvais soupe,
Que tu changeais en ambroisie.
Tu te livrais, dans ta folie,
A l’amant heureux et trompé
Qui t’avait consacré sa vie

que le poëte, dis-je, au lieu d’indiquer légèrement ce souper que l’on voit sans qu’il le décrive, en eut fait le détail ; qu’il eût appuyé sur le sens de ces deux mots heureux et trompé, qui disent tant de choses, son style n’avait plus cette légèreté que nous peint l’image de l’abeille.

La gravité du style est la manière dont parle un homme profondément occupé de grands intérêts ou de grandes choses : tout ce qui ressemble à l’amusement, à la dissipation, au soin de parer son langage, lui répugne. Exprimer sa pensée avec le moins de mots et le plus de force qu’il est possible, voilà le style austère et grave. Ce caractère est celui de Tite-Live et de Tacite dans leurs harangues. Voyez, dans la vie d’Agricola, l’exhortation de cet éloquent Galgacus aux bretons pour leur inspirer le courage du désespoir : rien de plus simple, rien de plus pressant ; il n’y a pas un mot qui ne porte à l’âme une impression. Le style grave tire son nom du poids des mots et des pensées. De sa nature il est donc énergique : car l’énergie du style consiste à serrer l’expression, afin de donner plus de ressort au sentiment ou à la pensée. On la reconnaît dans ces vers de Cléopâtre, dans Rodogune :

Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge...
Si je verse des pleurs, ce sont des pleurs de rage...
Puisse naître de vous un fils qui me ressemble...
Je maudirais les dieux s’ils me rendaient le jour..

Et de Camille dans les Horaces :

Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir.

Et de Néron, dans Britannicus :

J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer.

Souvent l’énergie est dans le mot simple :

Summum crede nefas animam praferre pudori...
Virtutem videant, intabescantque relicta.

Le grand Condé, à Rocroy, sur le champ de bataille, jonché de morts, demande à un officier espagnol quel était le nombre de leur infanterie. L’Espagnol lui répond : Comptez, ils y sont tous.

Souvent elle est dans la force que l’image communique à l’idée :

...... Animum reae, qui, nam par et,
Imperat : hunc frenis, hunc tu compesce catena.

Catilina dit en sortant du sénat, où il venait d’être dénoncé : Incendium meum ruina restinguam. Rien de plus beau, rien de plus juste, rien de plus énergique que cette image.

Souvent aussi l’énergie résulte du contraste des idées lorsque l’expression réunit en deux mots les deux extrêmes opposés : Nunc seges est ubi Troja fuit :

Cinna, tu t’en souviens, et veux m’assassiner ?

Médée dans Sénèque,

Servare potui, perdere an possim rogas ?

Hécube dans Ovide.

Dominum matri vix reperit Hector.

Galgacus aux Bretons, proinde ituri in aciem, et majores vestros et posteros cogitate : En allant au combat pensez à vos ancêtres et à votre postérité.

Les mots sur lesquels se réunissent les forces accumulées d’une foule d’idées et de sentiments sont toujours plus énergiques : Erravit sine voce dolor (Lucain) : Dies per silentium vastus, et ploratibus inquies (Tac.).

La véhémence dépend moins de la force des termes du tour et du mouvement impétueux de l’expression : c’est l’impulsion que le style reçoit des sentiments qui naissent en foule et se pressent dans Pâme, impatients de se répandre et de passer dans l’âme d’autrui. La conviction est pressante, énergique ; elle fait violence à l’entendement : la persuasion seule est véhémente, elle entraîne la volonté.

La célérité des idées, qui s’échappent comme des traits de lumière, communiquée à l’expression, fait la vivacité du style, leur facilité à se succéder, même sans vitesse, imitée par le style, en fait la volubilité. Mais ces qualités réunies ne font pas la véhémence : elle veut être animée par la chaleur du sentiment ; elle en est l’explosion rapide, et lorsqu’elle part d’une âme forte et ardente, elle entraîne tout : c’était la foudre de Périclès, c’était celle de Démosthène. C’est encore plus éminemment le caractère de l’éloquence poétique et le langage des passions.

Je ne t’écoute plus, va-t-en, monstre exécrable ;
Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable ;
Puisse le juste ciel dignement te payer,
Et puisse ton supplice à jamais effrayer
Tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses,
Des princes malheureux nourrissent les faiblesses,
Les poussent au penchant où leur cœur est enclin,
Et leur osent du crime aplanir le chemin :
Détestables flatteurs, présent le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste !

Rien de plus difficile à définir que les grâces : celles du style consistent dans l’aisance, la souplesse, la variété de ses mouvements, et dans le passage naturel et facile de l’un à l’autre. Voulez-vous en avoir une idée sensible ? Appliquez à la poésie ce que M. Watelet dit de la peinture : « Les mouvements de l’âme des enfants sont simples ; leurs membres dociles et souples ne résulte de ces qualités une unité d’action et une franchise qui plaît La simplicité et la franchise des mouvements de l’âme contribuent tellement à produire les grâces, que les passions indécises ou trop compliquées les font rarement naître. La naïveté, la curiosité ingénue, le désir de plaire, la joie spontanée, le regret, les plaintes, et les larmes, même qu’occasionne un objet chéri, sont susceptibles de grâces, parce que tous ces mouvements sont simples. » Mettez le langage à la place de la personne, croyez entendre au lieu de voir » et cet ingénieux auteur aura défini les grâces du style.

Sublime §

Ce qu’on appelle le style sublime appartient aux grands objets, à l’essor le plus élevé des sentiments et des idées. Que l’expression réponde à la hauteur de la pensée, elle en a la sublimité. Supposez donc aux pensées un haut degré d’élévation ; si l’expression est juste, le style est sublime ; si le mot le plus simple est aussi le plus clair et le plus sensible, le sublime sera dans la simplicité ; si le terme figuré embrasse mieux l’idée et la présente plus vivement, le sublime sera dans l’image, « Tout était Dieu, excepté Dieu même » (Bossuet) : voilà le sublime dans le simple. « L’univers allait s’enfonçant dans les ténèbres de l’idolâtrie » (Bossuet) : voilà le sublime dans le figuré.

« Il n’y a point de style sublime, a dit un philosophe de nos jours ; c’est la chose qui doit l’être. Et comment le style pourrait-il être sublime sans elle ou plus qu’elle ? » En effet, de grands mots et de petites idées ne font jamais que de l’enflure : la force de l’expression s’évanouit si la pensée est trop faible ou trop légère pour y donner prise.

Ventus ut amittit rires, nui robore densae
Occurrant silva·, spatio diffusus inani93.   

De ce sublime constant et soutenu, qui peut régner dans un poëme comme dans un morceau d’éloquence, on a voulu, en abusant de quelques passages de Longin, distinguer un sublime instantané, qui frappe, dit-on, comme un éclair ; on prétend même que c’est là le caractère du vrai sublime, et que la rapidité lui est si Naturelle, qu’un mot de plus l’anéantirait. On en cite quelques exemples, que l’on ne cesse de répéter, comme le moi de Médée, le qu’il mourût du vieil Horace, la réponse de Porus, en roi, le blasphème d’Ajax, le fiat lux de la Genèse : encore n’est-on pas d’accord sur l’importante question, si tel ou tel de ces traits est sublime. Laissons là ces disputes de mots.

Tout ce qui porte une idée au plus haut degré possible d’étendue et d’élévation, tout ce qui se saisit de notre âme et l’affecte si vivement, que sa sensibilité, réunie en un point, laisse toutes ses facultés comme interdites et suspendues ; tout cela, dis-je, soit qu’il opère successivement ou subitement, est sublime dans les choses ; et le seul mérite du style est de ne pas les affaiblir, de ne pas nuire à l’effet qu’elles produiraient seules si les âmes se communiquaient sans l’entremise de la parole.

Homines ad deos nulla re propius accedunt quam salutem hominibus dando. (Cic.) Il y a peu de pensées plus simplement exprimées, et certainement il y en a peu d’aussi sublimes que celle-là ; et celle-ci, qui en est le développement, est sublime encore : « Il est au pouvoir du plus vil, comme du plus féroce des animaux » d’ôter la vie ; il n’appartient qu’aux dieux et aux rois de l’accorder. » Cette maxime d’Aristote, « pour n’avoir pas besoin de société, il faut être un dieu ou une brute », est encore sublime dans la pensée, quoique très-simple dans l’expression.

Dans le Macbeth de Shakspeare, on annonce à Macduff que son château a été pris, et que Macbeth a massacré sa femme et ses enfants. Macduff tombe dans une douleur morne : son ami veut le consoler, il ne l’écoute point ; et, méditant sur le moyen de se venger de Macbeth, il ne dit que ces mots terribles : Il n’a point d’enfants !

Dans Sophocle, Œdipe, à qui l’on amène les enfants qu’il a eus de sa mère, leur tend les bras, et leur dit : Approchez, embrassez votre… Il n’achève pas, et le sublime est dans la réticence.

En général, comme le sublime est communément une perception rapide, lumineuse et profonde, un résultat soudainement saisi de sentiments ou de pensées, il est plus dans ce qu’il fait entendre que dans ce qu’il exprime : c’est quelquefois le vague et l’immensité de la pensée ou de l’image qui en fait la force et la sublimité. Telle est cette peinture de l’état du pécheur après sa mort, n’ayant que son péché entre son Dieu et lui, et se trouvant de toutes parts environné de l’éternité (la Rue) ; telle est cette expression de Bossuet, déjà citée, pour peindre le règne de l’idolâtrie : Tout était Dieu, excepté Dieu même : tel est l’ erravit sine voce dolor et le nec se Roma ferens de la Pharsale ; tel est l’utinam timerem ! d’Andromaque, et cette réponse, encore plus belle, de la Mérope de Maffei :

O Cariso, non avrian gia mai gli dei
Cio commendato ad una madre.

Dans un voyage de Pinto, je me souviens d’avoir lu ce récit terrible d’un naufrage. « Au milieu d’une nuit orageuse, nous aperçûmes, dit-il, à la lueur des éclairs, autre vaisseau qui, comme nous, luttait contre la tempête ; tout à coup, dans l’obscurité, nous entendîmes un cri épouvantable ; et puis nous n’entendîmes plus rien que le bruit des vents et des flots. »

Quelquefois même le sublime se passe de paroles ; la seule action peut l’exprimer : le silence alors ressemble au voile qui, dans le tableau de Thimante, couvrait le visage d’Agamemnon ; ou à ces feuillets déchirés par la muse de l’histoire, dans le fameux tableau de Chantilly. C’est par le silence que, dans les enfers, Ajax répond à Ulysse, et Didon à Enée ; et c’est l’expression la plus sublime de l’indignation et du mépris. Cela prouve que le sublime n’est pas dans les mots : l’expression y peut nuire sans doute, mais elle n’y ajoute jamais. On dira que plus elle est serrée, plus elle est frappante : j’en conviens, et l’on en doit conclure que la précision est du style sublime, comme du style énergique et pathétique en général ; mais la précision n’exclut pas les gradations, les développements, qui font eux-mêmes quelquefois le sublime. Lorsque les idées présentent le plus haut degré concevable d’étendue et d’élévation, et que l’expression les soutient, ce n’est plus un mot qui est sublime, c’est une suite de pensées, comme dans cet exemple : « Tout ce que nous voyons du monde n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature ; nulle idée n’approche de l’étendue de ses espaces ; nous avons beau enfler nos conceptions, nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses ; c’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » (Pascal.)

On cite comme sublime, et avec raison, le qu’il mourût du vieil Horace ; mais on ne fait pas réflexion que ces mots doivent leur force à ce qui les précède ; la scène où ils sont placés est comme une pyramide dont ils couronnent le sommet. On vient annoncer au vieil Horace que de ses trois fils deux sont morts et l’autre a pris la fuite ; son premier mouvement est de ne pas croire que son fils ait eu cette lâcheté.

Non, non, cela n’est point ; on vous trompe, Julie.
Rome n’est point sujette, ou mon fils est sans vie.
Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

On l’assure que, se voyant seul, il s’est échappé du combat ; alors à la confiance trompée succède l’indignation :

Et nos soldats trahis ne l’ont point achevé !
Camille, présente à ce récit, donne des larmes à ses frères.

HORACE.

. . . . . Tout beau, ne les pleurez pas tous ;

Deux jouissent d‘un sort dont leur père est jaloux.

Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte ;

La gloire de leur mort m’a pavé de leur perte...

Pleurez l’autre ; pleurez l’irréparable affront

Que sa fuite honteuse imprime à notre front ;

Pleurez le déshonneur de toute notre race,

Et l’opprobre éternel qu’il laisse au nom d’Horace.

JULIE.

Que vouliez-vous qu’il fit contre trois ?

HORACE.

                                       Qu’il mourût.

Ce qui est sublime dans cette scène, ce n’est pas seulement cette réponse, c’est toute la scène, c’est la gradation des sentiments du vieil Horace, et le développement de ce grand caractère dont le qu’il mourût n’est qu’un dernier éclat.

On voit par cet exemple ce qui distingue les deux genres du sublime, ou plutôt ce qui les réunit en un seul.

On attache communément l’idée du sublime à la grandeur physique des objets, et quelquefois elle y contribue ; mais ce n’est que par accident et en vertu de nouveaux rapports, ou d’un caractère singulier et frappant que l’imagination ou le sentiment leur imprime ; leur point de vue habituel n’a rien d’étonnant ni pour lame ni pour l’imagination ; la familiarité des prodiges mêmes de la nature les a tous avilis ; et dans une description qui réunirait tous les grands phénomènes du ciel et de la terre, il serait très-possible qu’il n’y eût pas un mot de sublime.

Ce qui, du côté de l’expression, est le plus favorable au sublime, c’est l’énergie et la précision ; ce qui lui répugne le plus, c’est l’abondance et l’ostentation de paroles.

En éloquence, on a distingué le sublime, le simple, et le tempéré, ou, comme disaient les Grecs, l’abondant, le grêle et le médiocre. Dans l’un, se déploient toutes les pompes de l’éloquence ; dans l’autre, c’est le langage nu de la raison et du sentiment ; dans le troisième, une beauté noble et modeste, une parure ménagée et décente. Au premier, appartient la grandeur des pensées, la majesté de l’expression, la véhémence, la fécondité, la richesse, la gravité, les grands mouvements pathétiques ; tantôt avec une austérité triste, une âpreté sauvage et dédaigneuse de toute espèce d’élégance : tantôt avec un soin industrieux de polir, d’arrondir les formes du discours. Nam et grandiloqui, ut ita dicam, fuerunt, cum ampla et sententiarum gravitate et majestate verborum vehementes, varii, copiosi, graves, ad permovendos et convertendos animos instructi et parati ; quod ipsum ulii aspera, tristi, horrida oratione, neque perfecta, neque conclusa ; alii lœvi et instructa et terminata. (Cic. Orat.)

Le second s’attache au contraire à la finesse, à la justesse d’une expression châtiée et subtile, où les mots pressent la pensée et la rendent avec clarté : satisfait de tout éclaircir, il n’amplifie et n’agrandit rien ; et dans ce genre, les uns déguisent leur adresse sous un air d’ignorance et de grossièreté ; les autres, pour cacher leur indigence, affectent un air d’enjouement et se parent de quelques fleurs. Et contra tenues, acuti, omnia docentes, et dilucidiora, non ampliora, facientes, subtili quadam et pressa oratione limati ; eodemque genere alii callidi, sed impoliti, et consultor udium similes et imperitorum ; alii in eadem jejunitate concinniores, id est, faceti, florentes etiam, et leviter ornati. (Cic. Orat.)

Le troisième n’a ni la force et l’élévation du premier ni la subtilité du second ; il participe de l’un et de l’aube ; et d’un cours uni et soutenu, il coule sans rien avoir qui le distingue que la facilité et que l’égalité, seulement çà et là il se permet quelques reliefs dans l’expression et dans la pensée, dont il se fait de légers ornements. Est autem quidam interjectus, inter hos medius, et quasi temperatus, nec acumine posteriorum, nec fulmine utens superiorum, in neutro excellens, utriusque particeps, isque uno tenore, ut aiunt, in dicendo fluit, nihil afferens prœter facilitatem et œquabilitatem… omnemque orationem ornamentis modicis verborum sententiarumque distinguit. (Cic. Orat.)

Le premier de ces trois genres était celui de Démosthène ; il a été souvent celui de Cicéron ; il est celui de Bossuet.

Écoutons Longin parlant de Démosthène. Après lui avoir reproché ses défauts, comme d’être mauvais plaisant, de ne pas bien peindre les mœurs, de n’être point étendu dans son style (ce qui n’est pas un vice dans un fort raisonneur), d’avoir quelque chose de dur (ce qui, dans Démosthène comme dans Bossuet, tient peut-être au caractère d’une expression brusque et forte), de n’avoir ni pompe ni ostentation (ce qui est un éloge plut) ! qu’une critique) ; « Démosthène, ajoute Longin, ayant ramassé en soi toutes les qualités d’un orateur véritablement né pour le sublime, et entièrement perfectionné par l’étude, ce ton de majesté et de grandeur, ces mouvements animés, cette fertilité, cette adresse, cette promptitude, et, ce qu’on doit surtout estimer en lui, cette véhémence dont jamais personne n’a su approcher ; par toutes ces grandes qualités, que je regarde en effet comme autant de rares présents qu’il avait reçus des dieux, et qu’il ne m’est pas permis d’appeler des qualités humaines, il a effacé tout ce qu’il y a eu d’orateurs célèbres dans tous les siècles, les laissant comme abattus et éblouis, pour ainsi dire, de ses tonnerres et de ses éclairs ;… et certainement il est plus aisé d’envisager fixement et les veux ouverts les foudres qui tombent du ciel, que de n’être point ému des violentes passions qui règnent en foule dans ses ouvrages. » C’est là, dans son plus haut degré, le sublime de l’éloquence : étonner, enlever, transporter l’âme des éditeurs, les ébranler, les terrasser, ou par des coups imprévus et soudains, ou par la force et la rapidité d’une impulsion qui va croissant, jusqu’à cette impétuosité entraînante à laquelle rien ne résiste ; bouleverser l’entendement, dominer, maîtriser la volonté, contraindre l’inclination, la passion même, la gourmander, si j’ose le dire, et tour à tour la forcer d’obéir au frein ou à l’éperon, comme un cheval fougueux que dompterait un maître habile : voilà les fonctions du sublime. Il sera aisé de le reconnaître partout où il se trouvera, même inculte, agreste, sauvage : aspera, tristi, horrida oratione.

La Motte, en définissant le sublime, y a demandé de l’élégance et de la précision. Le sage Rollin a très-bien observé que l’élégance y est inutile, quelquefois nuisible ; et que la précision nécessaire à un mot sublime est absolument le contraire de ces beaux développements d’où résulte la sublimité d’un discours. Il n’y a point d’élégance dans le fiat lux ; il n’y a point de précision, comme l’entend La Motte, dans la dernière partie de la Milonienne.

Simple §

L’un des trois genres d’éloquence que les rhéteurs ont distingués.

Rollin, qui, d’après Cicéron et Quintilien, a très-bien analysé ces trois genres, le simple, le sublime et le tempéré, compare le simple à ces tables servies proprement, dont tous les mets sont d’un goût excellent, mais d’où l’on bannit tout raffinement, toute délicatesse étudiée, tout ragoût recherché. Cette image est d’autant plus juste, qu’en effet, dans l’un et l’autre sens, plus nous avons le goût pur et sain, plus nous aimons les choses simples.

Cicéron, de son côté, en parlant de ce genre de style et d’éloquence naturel et modeste, nous le présente sous la figure de ce négligé décent qui, dans une femme, est quelquefois plus séduisant que la parure, et qui n’admet pour ornement qu’une élégante simplicité : Elegantia modo et munditia remanebit. Il lui interdit toute espèce de fard : Fucati vero medicamenta candoris et ruboris omnia repellantur ; en quoi il semble faire la satire du genre tempéré, du genre des sophistes, qui admettait ces fausses couleurs.

Quoi qu’il en soit, la même observation qui confirme la comparaison de Rollin prouve encore la justesse de celle-ci : car moins nos yeux sont fascinés par les prestiges de la mode et du luxe, plus nous sommes touchés des charmes de la beauté naïve et simple. Mais, dans l’une et l’autre image, n’oublions pas que la simplicité, pour avoir tout son prix, suppose ou la bonté ou la beauté réelle· Ce sont en effet les deux attributs d’un naturel exquis.

Ici disparaît la distinction que l’on a faite du genre simple, du tempéré et du sublime, en destinant l’un à instruire, l’autre à plaire, et le troisième à émouvoir. Ce sont bien là réellement les trois fonctions de l’éloquence ; mais elles ne sont ni exclusives l’une de l’autre, ni exclusivement attachées au genre qui leur convient mieux. Il ne serait pas raisonnable de refuser le don de plaire et de toucher à la beauté simple et sans fard. Or il est bien vrai qu’en instruisant, il est permis de négliger le soin de plaire ; que si l’objet dont on s’occupe est sérieux et grave, il a droit d’attacher par son utilité, sans avoir l’attrait du plaisir ; qu’il ne serait pas digne de la philosophie, de l’histoire, de l’éloquence même d’un certain caractère, de donner trop à l’agrément ; mais la sagesse, la vérité, le sentiment, ont leur beauté, leurs grâces naturelles. Et ce n’est pas sans choix, sans  l’étude et sans art, mais avec un choix, une étude, un art imperceptible, et d’autant plus difficile et rare, que se compose une simplicité qui plaît comme sans le vouloir : Quod sit venustius, sed non ut appareat.

Ce genre de beauté, ce don d’attacher et de plaire convient également au simple et au sublime ; car l’un et l’autre se confondent assez souvent : rien même ne sied mieux au sublime que d’être simple, mais il l’est avec majesté ; et voilà ce qui les distingue. En sculpture, l’Apollon, le Laocoon, le Moïse de Michel-Ange, sont du genre sublime ; et vraisemblablement le Jupiter de Phidias en était le chef-d’œuvre ; le Gladiateur mourant, le Faune, la Vénus, sont du genre simple. Il n’y a pas une statue antique du caractère que Cicéron attribue au genre que nous appelons tempéré.

Celui-ci cependant, quoique plus visiblement orné que les deux autres, ne laisse pas d’avoir du naturel, lorsque son luxe et sa parure ne semblent être que l’abondance et la richesse de son sujet, et que le simple, en s’y mêlant, comme cela doit être, lui donne quelquefois un air de négligence et d’abandon. Mais ce qui fait sa bonté réelle et donne du prix à sa beauté, c’est de ne plaire que pour instruire ; et c’est le dégrader que d’en faire un objet frivole et de pur agrément,

A l’égard du don d’émouvoir, il est certain qu’au plus haut degré il caractérise le sublime. Mais distinguons deux pathétiques : l’un, qui sans doute n’appartient qu’aux mouvements de la haute éloquence, c’est celui qui ébranle et renverse ; l’autre, qui, plus doux, plus modeste, et souvent humble et suppliant, pénètre et s’insinue sans éclat et sans bruit :

Telephus aut Peleus, quum pauper et exui uterque.

Celui-ci me semble le partage du genre simple : à moins qu’on ne dise qu’alors le simple est sublime lui-même ; et tel est bien mon sentiment. Mais ce n’est pas ce qu’ont dit les rhéteurs.

Il n’y aurait donc que le genre moyen dont l’artifice et la parure seraient incompatibles avec la gravité de l’indignation, avec la fougue et l’énergie de la colère des menaces, des reproches, de la douleur véhémente et impétueuse, avec l’humilité craintive des prières, des plaintes, des supplications. Mais dans un sujet même ou la richesse des peintures et des images solliciterait l’éloquence, et viendrait s’offrir d’elle-même ; si l’un ou l’autre genre de pathétique y trouvait sa place, le simple ou le sublime prendrait celle du tempéré. Voyez, dans les Géorgiques, l’épisode d’Orphée.

Ainsi, sans refuser à aucun des trois genres l’avantage d’instruire, ni les moyens de plaire, ni le don d’émouvoir, tâchons de prendre dans son vrai sens ce Partage de Cicéron : Quot sunt officia oratoris, tot sunt genera dicendi : subtile, in probando ; modicum, in denotando ; vehemens, in flectendo.

Voulez-vous instruire, éclairer, persuader par la raison : appliquez-vous à donner à votre éloquence un caractère délié, un langage lin et subtil. Voulez-vous délasser l’attention et un moment vous occuper à plaire : employez-y la séduction d’un style tempéré, légèrement semé de fleurs. Voulez-vous toucher, émouvoir, étonner, troubler, entraîner vos auditeurs : employez la véhémence. Et, en effet, chacun de ces trois caractères consent plus ou moins au sujet, au lieu, aux personnes, au Naturel de l’orateur : l’erreur n’est que de les classer et de leur marquer des limites ; car le plus souvent ils se mêlent et se combinent comme les éléments. Telle fable de la Fontaine, telle ode d’Horace, telle page de Cicéron, de Bossuet, ou de Racine, nous les présente tous les trois. Les sujets les plus favorables à l’éloquence sont ceux qui donnent lieu à cette variété harmonieuse et ravissante ; et les ouvrages où elle règne sont du petit nombre de ceux dont on ne se lasse jamais.

Tempéré §

Genre d’éloquence qui tient le milieu entre le sublime et le simple. On peut voir, dans l’article Sublime, que Cicéron, en définissant le genre tempéré, ne lui accorde que la facilité, l’égalité, et quelques légers ornements. Ailleurs pourtant il reconnaît que c’est à lui que sont permises toutes les parures du style. Datui etiam venia concinnitati sententiarum : et arguti, certique, et circumscripti verborum ambitus conceduntur : de industriaque, non ex insidiis, sed aperte ac palam elaboratur, ut verba verbis quasi dimensa et poria respondeant ; ut crebro conferantur pugnantia, comparentur contraria, et ut pariter extrema terminentur eumdemque referant in cadendo sonum. (Orat.)

Comment accorder ici avec lui-même ce grand maître de l’éloquence ?, me demandez-vous. Le voici. Il a permis à l’éloquence tempérée, ou médiocre, de se parer lorsqu’elle n’aurait pour objet que le soin de plaire, comme dans les écoles des sophistes et dans les harangues publiques des rhéteurs, faites pour amuser un peuple ; mais à cette même éloquence il a prescrit d’être modeste et réservée dans sa parure lorsqu’elle se montre au barreau ; et cette distinction, il l’exprime à la fin du passage que je viens de citer : Quœ in veritate causarum et rarius multo facimus et certe occultius. Isocrate, dans l’éloge d’Athènes, a recherché curieusement, dit-il, tous ces ornements du langage, parce qu’il écrivait, non pour plaider devant les juges, mais pour flatter, et délecter l’oreille des Athéniens. Non enim ad judiciorum certamen, sed ad voluptatem aurium scripserat. (De Orat.)

C’est, selon moi, une marque de mépris que Cicéron donne à cette éloquence oiseuse des sophistes, que de lui laisser avec tant d’indulgence le luxe de d’élocution et le soin curieux de plaire. N’a-t-il pas observé lui-même qu’en éloquence, comme dans tous les grands objets de la nature, le beau et l’utile doivent se réunir, et que les ornements de l’édifice oratoire doivent contribuer à sa solidité ?

Columnœ et templa et porticus sustinent ; tamen
habent non plus utilitatis quam dignitatis hoc in
omnibus item partibus orationis evenit, ut utilitatem ac
Prope necessitatem suavitas quædam et lepos consequatur. (De Orat.)

N’a-t-il pas observé que dans le style comme dans les mets l’assaisonnement, qui d’abord pique le plus le goût, le lasse presque aussitôt et l'émousse, et qu’il n’y pour l’esprit, que les aliments simples dont il ne se lasse jamais ?Difficile enim dictu est quœnam causa sit, curea quæ maxime sensus nostros impellunt voluptate, et specie prima acerrime commovent, ab iis celerrime fastidio quodam et satietate abalienemur. Et après avoir prouvé, par l’expérience, de tous nos sens, que la satiété suit de près les raffinements du plaisir : Si omnibus in rebus voluptatibus maximis fastidium finitimum est, n’a-t-il pas reconnu qu’il en était de même en éloquence ? In qua vel ex poetis vel ex oratoribus possumus judicare concinnam, distinctam, ornatam, festivam, sine permissione, sine reprehensione, sine varietate, quamvis claris sit coloribus picta vel poesis vel oratio, non posse in delectatione esse diuturnam. Enfin n’a-t-il pas établi, comme un principe général, que dans un discours les ornements doivent être semés légèrement et par intervalles, jamais accumulés ni également répandus ? Ut porro conspersa sit (oratio) quasi verborum sententiarumque floribus, id non debet esse fusum œquabiliter per omnem orationem, sed ita distinctiim, ut sint quasi in ornatu disposita quœdam insignia et lumina. Mais dans un sujet frivole et dénué d’intérêt et d’utilité, faut-il laisser à nu ce fonds aride, et ne pas le couvrir de fleurs ? Il faut d’abord éviter un sujet dont l’indigence et la sécheresse ont besoin d’être sans cesse ornées ; ne jamais se réduire au futile métier de beau parleur ; avoir au moins l’intention d’instruire lorsqu’on cherche à plaire ; et dans les choses où la raison et la vérité ne demandent qu’à se montrer dans leur simplicité naïve, se contenter d’un style naturel et décent.

In propriis verbis illa laus oratoris, ut abjecta atque obsoleta fugiat, lectis atque illustribus utatur. Ainsi le simple se mêlera au tempéré, comme il s’allie même au sublime, sans détonner avec l’un ni avec l’autre, mais avec cette facilité d’ondulation, si je j’ose dire, qui doit régner dans tous les genres d’éloquence, et sans laquelle le haut style est roide, guindé, monotone, et le style fleuri n’est qu’un papillotage de couleurs, toutes vives et sans nuances, dont l’éclat fatigue les yeux.

C’est au moyen de ce mélange que l’orateur, dans le genre tempéré même, peut produire de grands effets. Je ne dis pas que le genre sublime ne s’y mêle aussi quelquefois ; mais ce sont des accidents rares : et il me semble que Rollin s’est oublié lorsqu’à propos de l’habileté à orner et à embellir le discours, il rappelle ce que dit Cicéron du stoïcien Rutilius, qui avait dédaigné, comme Socrate, d’employer l’éloquence pathétique pour sa défense. Ce n’était pas des ornements de l’éloquence tempérée, mais de la force, de la chaleur de la haute éloquence de Crassus, qu’il s’agissait dans cette cause. C’est le genre sublime dans toute sa vigueur et dans toute sa véhémence, que Cicéron aurait voulu qu’on eût employé pour sauver l’innocence et la vertu même. Quum illo nemo neque integrior esset in civitate neque sanctior… quod si tunc, Crasse, dixisses.… etsi Ubi pro P. Rutilio, non philosophorum more, sed tuo, licuisset dicere, quamvis scelerati illi fuissent, sicuti fuerunt, pestiferi cives supplicioque digni, tamen omnem eorum importunitatem ex intimis mentibus evellisses vi orationis tuœ. (De Orat.)

Mais dans un degré de chaleur et de force inférieur à l’éloquence de Crassus, la clarté, les développements, l’abondance, l’éclat îles pensées et des paroles, joint aux charmes de l’harmonie, peuvent encore étonner et ravir. Et remarquez qu’en parlant de celui qui produit les plus grands effets. Cicéron ne lui attribue rien qui s’élève au-dessus de l’éloquence tempérée, In quo itur homines exhorrescunt ? quem stupefacti dicentem intuentur ? in quo exclamant ? quem deum, ut ita dicam,  Mei’homines putant ? qui distincte, qui explicate, qui abundanter, qui illuminate et rebus et verbis dicunt, et in ipsa oratione quasi quemdam numerum versumque conficiunt : id est quod dico, ornate. (De Orat. 1. III.)

Mais tout cela suppose un fonds solide et riche, un sujet sérieux, utile, intéressant ; et si, sur des questions vaines, sur des objets futiles, on s’efforce d’être ingénieux et éloquent, on sera brillant tant qu’on voudra, on n’éblouira qu’un moment ; et à cette enluminure rhétoricienne, dont nos écoles et nos académies ont fait vanité si longtemps, j’appliquerai ce que Cicéron disait des tableaux modernes, comparés aux anciens : Quanto colorum pulchritudine et varietate floridiora sunt in picturis novis pleraque quam in veteribus ; quœ tamen, etiamsi primo aspectu nos ceperunt, diutius non delectant ; quum Udem nos in antiquis tabulis illo ipso horrido obsoletoque teneamur ? (De Orat. 1. III.)

Vauvenargues (1745-1774). §

Réflexions critiques sur quelques poètes §

La Fontaine. §

Lorsqu’on a entendu parler de La Fontaine, et qu’on vient à lire ses ouvrages, on est étonné d’y trouver, je ne dis pas plus de génie, mais plus même de ce qu’on appelle de l’esprit, qu’on n’en trouve dans le monde le plus cultivé. On remarque avec la même surprise la profonde intelligence qu’il fait paraître de son art ; et on admire qu’un esprit si fin ait été en même temps si naturel.

Il serait superflu de s’arrêter à louer l’harmonie variée et légère de ses vers ; la grâce, le tour, l’élégance, les charmes naïfs de son style et de son badinage. Je remarquerai seulement que le bon sens et la simplicité sont les caractères dominants de ses écrits. Il est bon d’opposer un tel exemple à ceux qui cherchent la grâce et le brillant hors de la raison et de la nature. La simplicité de La Fontaine donne de la grâce à son bon sens, et son bon sens rend sa simplicité piquante : de sorte que le brillant de ses ouvrages naît peut-être essentiellement de ces deux sources réunies. Rien n’empêche au moins de le croire ; car pourquoi le bon sens, qui est un don de la nature, n’en aurait-il pas l’agrément ? La raison ne déplaît dans la plupart des hommes que parce qu’elle leur est étrangère. Un bon sens naturel est presque inséparable d’une grande simplicité ; et une simplicité éclairée est un charme que rien n’égale.

Je ne donne pas ces louanges aux grâces d’un homme si sage, pour dissimuler ses défauts. Je crois qu’on peut trouver dans ses écrits plus de style que d’invention, et plus de négligence que d’exactitude. Le nœud et le fond de ses contes ont peu d’intérêt, et les sujets en sont bas. On y remarque quelquefois bien des longueurs, et un air de crapule qui ne saurait plaire. Ni cet auteur n’est parfait en ce genre, ni ce genre n’est assez noble.

Boileau. §

Boileau prouve, autant par son exemple que par ses préceptes, que toutes les beautés des bons ouvrages naissent de la vive expression et de la peinture du vrai ; mais cette expression si touchante appartient moins à la réflexion, sujette à l’erreur, qu’à un sentiment très-intime et très-fidèle de la nature. La raison n’était pas distincte, dans Boileau, du sentiment : c’était son instinct. Aussi a-t-elle animé ses écrits de cet intérêt qu’il est si rare de rencontrer dans les ouvrages didactiques.

Cela met, je crois, dans son jour, ce que je viens de toucher en parlant de La Fontaine. S’il n’est pas ordinaire de trouver de l’agrément parmi ceux qui se piquent d’être raisonnables, c’est peut-être parce que la raison est entrée dans leur esprit, où elle n’a qu’une vie artificielle et empruntée ; c’est parce qu’on honore trop souvent du nom de raison une certaine médiocrité de sentiment et de génie, qui assujettit les hommes aux lois de l’usage, et les détourne des grandes hardiesses, sources ordinaires des grandes fautes ; Boileau ne s’est pas contenté de mettre de la vérité et de la poésie dans ses ouvrages, il a enseigné son art aux autres. Il a éclairé tout son siècle ; il en a banni le faux goût, autant qu’il est permis de le bannir chez les hommes. Il fallait qu’il fût né avec un génie bien singulier, pour échapper, comme il a fait, aux mauvais exemples de ses contemporains, et pour leur imposer ses propres lois. Ceux qui bornent le mérite de sa poésie à l’art et à l’exactitude de la versification ne font pas peut-être attention que ses vers sont pleins de pensées, de vivacité, de saillies, et même d’invention de style. Admirable dans la justesse, dans la solidité et la netteté de ses idées, il a su conserver ces caractères dans ses expressions, sans perdre de son feu et de sa force : ce qui témoigne incontestablement un grand talent.

Je sais bien que quelques personnes, dont l’autorité est respectable, ne nomment génie dans les poëtes que l’invention dans le dessein de leurs ouvrages. Ce n’est, disent-ils, ni l’harmonie, ni l’élégance des vers, ni l’imagination dans l’expression, ni même l’expression du sentiment qui caractérisent le poëte : ce sont, à leur avis, les pensées mâles et hardies, jointes à l’esprit créateur· Par là on prouverait que Bossuet et Newton ont été les plus grands poëtes de la terre ; car certainement l’invention, la hardiesse et les pensées mâles ne leur manquaient pas. J’ose leur répondre que c’est confondre les limites des arts que d’en parler de la sorte. J’ajoute que les plus grands poëtes de l’antiquité, tels qu’Homère, Sophocle, Virgile, se trouveraient confondus avec une foule d’écrivains médiocres, si on ne jugeait d’eux que par le plan de leurs poëmes et par l’invention du dessein, et non par l’invention du style, par leur harmonie, par la chaleur de leur versification, et enfin par la vérité de leurs images.

Si l’on est donc fondé à reprocher quelque défaut à Boileau, ce n’est pas, à ce qu’il me semble, le défaut de génie. C’est au contraire d’avoir eu plus de génie que d’étendue ou de profondeur d’esprit, plus de feu et de vérité que d’élévation et de délicatesse, plus de solidité et de sel dans la critique que de finesse ou de gaieté, et plus d’agrément que de grâce : on l’attaque encore sur quelques-uns de ses jugements qui semblent injustes ; et je ne prétends pas qu’il fût infaillible.

Chaulieu. §

Chaulieu a su mêler avec une simplicité noble et touchante l’esprit et le sentiment. Ses vers négligés, mais faciles et remplis d’imagination, de vivacité et de grâce, m’ont toujours paru supérieurs à sa prose, qui n’est le plus souvent qu’ingénieuse. On ne peut s’empêcher de regretter qu’un auteur si aimable n’ait pas plus écrit, et n’ait pas travaillé avec le même soin tous ses ouvrages.

Quelque différence que l’on ait mise, avec beaucoup de raison, entre l’esprit et le génie, il semble que le génie de l’abbé de Chaulieu ne soit essentiellement que beaucoup d’esprit naturel. Cependant il est remarquable que tout cet esprit n’a pu faire d’un poëte, d’ailleurs si aimable, un grand homme ni un grand génie.

Molière. §

Molière me parait un peu répréhensible d’avoir pris des sujets trop bas94. La Bruyère, animé à peu près du même génie, a peint avec la même vérité et la même véhémence que Molière, les travers des hommes95 ; mais je crois que l’on peut trouver plus d’éloquence et d’élévation dans ses peintures.

On peut mettre encore ce poëte en parallèle avec Racine. L’un et l’autre ont parfaitement connu le cœur de l’homme ; l’un et l’autre se sont attachés à peindre la nature. Racine la saisit dans les passions des grandes âmes ; Molière, dans l’humeur et les bizarreries des gens du commun96. L’un a joué avec un agrément inexplicable les petits sujets ; l’autre a traité les grands avec une sagesse et une majesté touchantes. Molière a ce bel avantage que ses dialogues jamais ne languissent : une forte et continuelle imitation des mœurs passionne ses moindres discours. Cependant, à considérer simplement ces deux auteurs comme poëtes, je crois qu’il ne serait pas juste d’en faire comparaison.

Sans parler de la supériorité du genre sublime97 donné à Racine, on trouve dans Molière tant de négligences et d’expressions bizarres et impropres, qu’il y a peu de poëtes, si j’ose dire, moins corrects et moins purs que lui.

On peut se convaincre de ce que je dis en lisant le poëme du Val-de-Grâce, où Molière n’est que poëte : on n’est pas toujours satisfait. En pensant bien, il parle souvent mal, dit l’illustre archevêque de Cambrai ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu’avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J’aime bien mieux sa prose que ses vers, etc.

Cependant l’opinion commune est qu’aucun des auteurs de notre théâtre n’a porté aussi loin son genre que Molière a poussé le sien ; et la raison en est, je crois, qu’il est plus naturel que tous les autres.

C’est une leçon importante pour tous ceux qui veulent écrire.

Corneille et Racine §

Je dois à la lecture des ouvrages de M. de Voltaire le peu de connaissance que je puis avoir de la poésie. Je lui proposai mes idées lorsque j’eus envie de parler de Corneille et de Racine ; et il eut la bonté de me marquer les endroits de Corneille qui méritent le plus d’admiration98, pour répondre à une critique que j’en avais faite. Engagé par là à relire ses meilleures tragédies, j’y trouvai sans peine les rares beautés que m’avait indiquées M. de Voltaire. Je ne m’y étais pas arrêté en lisant autrefois Corneille, refroidi ou prévenu par ses défauts, et né, selon toute apparence, moins sensible au caractère de ses perfections. Cette nouvelle lumière me fit craindre de m’être trompé encore sur Racine et sur les défauts mêmes de Corneille ; mais avant relu l’un et l’autre avec quelque attention, je n’ai pas changé de pensée à cet égard ; et voici ce qu’il me semble de ces hommes illustres.

Les héros de Corneille disent souvent de grandes choses sans les inspirer ; ceux de Racine les inspirent sans les dire. Les uns parlent, et toujours trop, afin de se faire connaître ; les autres se font connaître parce qu’ils parlent. Surtout Corneille paraît ignorer que les grands hommes se caractérisent souvent davantage par les choses qu’ils ne disent pas que par celles qu’ils disent.

Lorsque Racine veut peindre Acomat, Osmin l’assure de l’amour des janissaires ; ce vizir répond :

Quoi ! tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée
Flatte encor leur valeur et vit dans leur pensée ?
Crois-tu qu’ils me suivraient encore avec plaisir,
Et qu’ils reconnaîtraient la voix de leur vizir ? (Bajazet, acte I, scène i)

On voit dans les premiers vers un général disgracié que le souvenir de sa gloire et rattachement des soldats attendrissent sensiblement ; dans les deux derniers, un rebelle qui médite quelque dessein : voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans en avoir l’intention. On en trouverait dans Racine beaucoup d’exemples plus sensibles que celui-ci. On peut voir, dans la même tragédie, que lorsque Roxane, blessée des froideurs de Bajazet, en marque son étonnement à Atalide, et que celle-ci proteste que ce prince l’aime,

Roxane répond brièvement :

Il y va de sa vie au moins que je le croie. (Bajazet, acte III, scène vi)

Ainsi cette sultane ne s’amuse point à dire : « Je suis d’un caractère fier et violent. J’aime avec jalousie et avec fureur. Je ferai mourir Bajazet s’il me trahit. » Le poëte tait ces détails qu’on pénètre assez d’un coup d’œil, et Roxane se trouve caractérisée avec plus de force. Voilà la manière de peindre de Racine : il est rare qu’il s’en écarte ; et j’en rapporterais de grands exemples, si ses ouvrages étaient moins connus.

Il est vrai qu’il la quitte un peu, par exemple, lorsqu’il met dans la bouche du même Acomat.

Et s’il faut que je meure,
Mourons : moi, cher Osmin, comme un vizir ; et toi,
Comme le favori d’un homme tel que moi. (Bajazet, acte IV, scène vii)

Ces paroles ne sont peut-être pas d’un grand homme ; mais je les cite, parce qu’elles semblent imitées du style de Corneille ; c’est ce que j’appelle, en quelque sorte, Parler pour se faire connaître, et dire de grandes choses sans les inspirer.

Mais écoutons Corneille même, et voyons de quelle manière il caractérise ses personnages. C’est le comte qui parle dans le Cid :

Les exemples vivants sont d’un autre pouvoir ;
Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
Et qu’a fait, après tout, ce grand nombre d’années,
Que ne puisse égaler une de mes journées ?
Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd’hui ;
Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
Grenade et l’Aragon tremblent quand ce fer brille :
Mon nom sert de rempart à toute la Castille :
Sans moi, vous passeriez bientôt sous d’autres lois,
Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.
Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
Met laurier sur laurier, victoire sur victoire.
Le prince à mes côtés ferait, dans les combats,
L’essai de son courage à l’ombre de mon bras ;
Il apprendrait à vaincre en me regardant faire.
Et… (Le Cid, acte I, scène vi)

Il n’y a personne peut-être aujourd’hui qui ne sente la ridicule ostentation de ces paroles, et je crois qu’elles ont été citées longtemps avant moi. Il faut les pardonner au temps où Corneille a écrit, et aux mauvais exemples qui l’environnaient. Mais voici d’autres vers qu’on loue encore, et qui, n’étant pas aussi affectés, sont plus propres, par cet endroit même, à faire illusion. C’est Cornélie, veuve de Pompée, qui parle à César :

César ; car le destin, que dans tes fers je brave,
Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave,
Et tu ne prétends pas qu’il m’abatte le cœur
Jusqu’à te rendre hommage et te nommer seigneur.
De quelque rude trait qu’il m’ose avoir frappée,
Veuve du jeune Crasse, et veuve de Pompée,
Fille de Scipion, et pour dire encor plus,
Romaine, mon courage est encore au-dessus.
Je te l’ai déjà dit, César, je suis Romaine :
Et quoique ta captive, un cœur comme le mien,
De peur de s’oublier, ne te demande rien.
Ordonne ; et sans vouloir qu’il tremble ou s’humilie,
Souviens-toi seulement que je suis Cornélie. (Pompée, acte III, scène iv)

Et dans cet autre endroit, où la même Cornélie parle de César, qui punit les meurtriers de Pompée :   

Tant d’intérêts sont joints à ceux de mon époux,
Que je ne devrais rien à ce qu’il fait pour nous,
Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre,
Je n’aimais mieux juger sa vertu par la nôtre,
Et croire que nous seuls armons ce combattant,
Parce qu’au point qu’il est j’en voudrais faire autant. (Pompée, acte V, scène i)

Il me paraît, dit encore Fénelon99, qu’on a donné son vent aux Romains un discours trop fastueux… Je ne trouve point de proportion entre l’emphase avec laquelle Auguste parle dans la tragédie de Cinna, et la modeste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint dans tout le détail de ses mœurs. Tout ce que nous voyons dans Tite-Live, dans Plutarque, dans Cicéron, dans Suétone, nous représente les Romains comme des hommes hautains dans leurs sentiments, mais simples, naturels et modestes dans leurs paroles, etc.

Cette affectation de grandeur que nous leur prêtons m’a toujours paru le principal défaut de notre théâtre et l’écueil ordinaire des poètes. Je n’ignore pas que la hauteur est en possession d’en imposer à l’esprit humain mais rien ne cèle plus parfaitement aux esprits fins une hauteur fausse et contrefaite, qu’un discours fastueux et emphatique.

Il est aisé d’ailleurs aux moindres poëtes de mettre dans la bouche de leurs personnages des paroles fières. Ce qui est difficile, c’est de leur faire tenir ce langage hautain avec vérité et à propos C’était le talent admirable de Racine, et celui qu’on a le moins remarqué dans ce grand homme. Il y a toujours si peu d’affectation dans ses discours, qu’on ne s’aperçoit pas de la hauteur qu’on y rencontre. Ainsi lorsque Agrippine, arrêtée par l’ordre de Néron, et obligée de se justifier, commence par ces mots si simples :

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place.
On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse. (Britannicus, acte IV, scène ii)

je ne crois pas que beaucoup de personnes fassent attention quelle commande en quelque manière à l’empereur de s’approcher et de s’asseoir, elle qui était réduite à rendre compte de sa vie, non à son fils, mais à son maître. Si elle eût dit, comme Cornélie :

Néron ; car le destin, que dans tes fers je brave,
Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave,
Et tu ne prétends pas qu’il m’abatte le cœur
Jusqu’à te rendre hommage et te nommer seigneur.

alors je ne doute pas que bien des gens n’eussent applaudi à ces paroles, et les eussent trouvées fort élevées.

Corneille est tombé trop souvent dans ce défaut de prendre l’ostentation pour la hauteur, et la déclamation pour l’éloquence ; et ceux qui se sont aperçu qu’il était peu naturel à beaucoup d’égards ont dit » pour le justifier, qu’il s’était attaché à peindre les hommes tels qu’ils devaient être. Il est donc vrai du moins qu’il ne les a pas peints tels qu’ils étaient : c’est un grand aveu que cela Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature. Les peintres n’ont pas eu la même présomption. Lorsqu’ils ont voulu peindre les anges, ils ont pris les traits de l’enfance ; ils ont rendu cet hommage à la nature, leur riche modèle. C’était néanmoins un beau champ pour leur imagination ; mais c’est qu’ils étaient persuadés que l’imagination des hommes, d’ailleurs si féconde en chimères, ne pouvait donner de la vie à ses propres inventions. Si Corneille eût fait attention que tous les panégyriques étaient froids, il en aurait trouvé la cause en ce que les orateurs voulaient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de forcer leurs idées sur les hommes.

Mais l’erreur de Corneille ne me surprend point : le bon goût n’est qu’un sentiment fin et fidèle de la belle nature, et n’appartient qu’à ceux qui ont l’esprit naturel. Corneille, né dans un siècle plein d’affectation, ne pouvait avoir le goût juste : aussi l’a-t-il fait paraître non-seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, qu’il a pris chez les Espagnols et les Latins, auteurs pleins d’enflure, dont il a préféré la force gigantesque à la simplicité plus noble et plus touchante des poètes grecs.

De là ses antithèses affectées, ses négligences basses, ses licences continuelles, son obscurité, son emphase, et enfin ces phrases synonymes, où la même pensée est plus remaniée que la division d’un sermon.

De là encore ces disputes opiniâtres qui refroidissent quelquefois les plus fortes scènes, et où l’on croit assister à une thèse publique de philosophie, qui noue les choses pour les dénouer. Les premiers personnages de ses tragédies argumentent alors avec les tournures et les subtilités de l’école, et s’amusent à faire des jeux frivoles de raisonnements et de mots, comme des écoliers ou des légistes. C’est ainsi que Cinna dit :

Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé :
S’il eût puni Sylla, César eût moins osé. (Cinna, acte II, scène ii)

Car il n’y a personne qui ne prévienne la réponse de Maxime :

Mais la mort de César, que vous trouvez si juste,
A servi de prétexte aux cruautés d’Auguste.
Voulant nous affranchir, Brute s’est abusé ;
S’il n’eût puni César, Auguste eût moins osé. (Cinna, acte II, scène ii)

Cependant je suis moins choqué de ces subtilités que des grossièretés de quelques scènes. Par exemple, lorsque Horace quitte Curiace, c’est-à-dire dans un dialogue d’ailleurs admirable, Curiace parle ainsi d’abord :

Je vous connais encore, et c’est ce qui me tue.
Mais cette âpre vertu ne m’était point connue :
Comme notre malheur, elle est au plus haut point.
Souffrez que je l’admire et ne l’imite point. (Horace, acte II, scène iii)

Horace, le héros de cette tragédie, lui répond :

Non, non, n’embrassez pas de vertu par contrainte ;
Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
En toute liberté goûtez un bien si doux.
Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous. (Horace, acte II, scène iii)

Corneille veut peindre apparemment une valeur féroce ; mais la férocité s’exprime-t-elle ainsi contre un ami et un rival modeste ? La fierté est une passion fort théâtrale ; mais elle dégénère en vanité et en petitesse sitôt qu’elle se montre sans qu’on la provoque.

Me permettra-t-on de le dire ? Il me semble que l’idée des caractères de Corneille est presque toujours assez grande : mais l’exécution en est quelquefois bien faible, et le coloris faux ou peu agréable. Quelques-uns des caractères de Racine peuvent bien manquer de candeur dans le dessein ; mais les expressions sont toujours de main de maître, et puisées dans la vérité nature. J’ai cru remarquer encore qu’on ne trouât guère dans les personnages de Corneille de ces traits simples qui annoncent une grande étendue de ces traits se rencontrent en foule dans Roxane, dans Agrippine, Joad, Acomat, Athalie.

Je ne puis cacher ma pensée : il était donné à Corneille de peindre des vertus austères, dures et inflexibles ; mais il appartient à Racine de caractériser les esprits supérieurs, et de les caractériser sans raisonnements et sans maximes, par la seule nécessité où naissent les grands hommes d’imprimer leur caractère dans leurs expressions. Joad ne se montre jamais avec plus d’avantage que lorsqu’il parle avec une simplicité Majestueuse et tendre au petit Joas, et qu’il semble cacher tout son esprit pour se proportionner à cet enfant : de même Athalie. Corneille, au contraire, se guinde souvent pour élever ses personnages ; et on est étonné que le même pinceau ait caractérisé quelquefois l’héroïsme avec des traits si naturels et si énergiques.

Que dirai-je encore de la pesanteur qu’il donne quelquefois aux plus grands hommes ? Auguste, en parlant à Cinna, fait d’abord un exorde de rhéteur. Remarquez que je prends l’exemple de tous ses défauts dans les scènes les plus admirées.

Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose,
Observe exactement la loi que je t’impose ;
Prête, sans me troubler, l’oreille à mes discours ;
D’aucun mot, d’aucun cri n’en interrompt le cours :
Tiens ta langue captive ; et si ce grand silence
A ton émotion fait trop de violence,
Tu pourras me répondre après tout à loisir :
Sur ce point seulement contente mon désir. (Cinna, acte V, scène i)

De combien la simplicité d’Agrippine, dans Britannicus, est-elle plus noble et plus naturelle !

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place.
On veut sur vos Soupçons que je vous satisfasse. (Britannicus, acte IV, scène ii)

Cependant, lorsqu’on fait le parallèle de ces deux poètes, il semble qu’on ne convienne de l’art de Racine que pour donner à Corneille l’avantage du génie.

Qu’on emploie cette distinction pour marquer le caractère d’un faiseur de phrases, je la trouverai raisonnable : mais lorsqu’on parle de l’art de Racine, l’art qui met toutes les choses à leur place, qui caractérise les hommes, leurs passions, leurs mœurs, leur génie ; qui chasse les obscurités, les superfluités, les faux brillants ; qui peint la nature avec feu, avec sublimité et avec grâce que peut-on penser d’un tel art, si ce n’est qu’il est le génie des hommes extraordinaires, et l’original même ces règles que les écrivains sans génie embrassent avec tant de zèle et avec si peu de succès ? Qu’est-ce, dans la Mort de César100, que l’art des harangues d’Antoine, si ce n’est le génie d’un esprit supérieur et celui de la vraie éloquence ?

C’est le défaut trop fréquent de cet art qui gâte les plus beaux ouvrages de Corneille. Je ne dis pas que la plupart de ses tragédies ne soient très-bien imaginées et très-bien conduites. Je crois même qu’il a connu mieux que personne l’art des situations et des contrastes. Mais l’art des expressions et l’art des vers, qu’il a si souvent négligés ou pris à faux, déparent ses autres nouveautés. Il paraît avoir ignoré que, pour être lu avec Plaisir, ou même pour faire illusion à tout le monde dans la représentation d’un poëme dramatique, il fallait, par une éloquence continue, soutenir l’attention des spectateurs, qui se relâche et se rebute nécessairement quand les détails sont négligés. Il y a longtemps qu’on a dit que l’expression était la principale partie de tout ouvrage écrit en vers. C’est le sentiment des grands maîtres, qu’il n’est pas besoin de justifier. Chacun sait ce qu’on souffre, je ne dis pas à lire de mauvais vers, mais même à entendre mal réciter un bon poëme. Si l’emphase d’un comédien détruit le charme naturel de la poésie, comment l’emphase même du poëte ou l’impropriété de ses expressions ne dégoûteraient-elles pas les esprits justes de sa fiction et de ses idées ?

Racine n’est pas sans défauts. Il a mis quelquefois dans ses ouvrages un amour faible qui fait languir son action. Il n’a pas conçu assez fortement la tragédie. Il n’a point assez fait agir ses personnages. On ne remarque pas dans ses écrits autant d’énergie que d’élévation, ni autant de hardiesse que d’égalité. Plus savant encore à faire naître la pitié que la terreur, et l’admiration que l’étonnement, il n’a pu atteindre au tragique de quelques poëtes. Nul homme n’a eu en partage tous les dons. Si d’ailleurs on veut être juste, on avouera que personne ne donna jamais au théâtre plus de pompe, n’éleva plus haut la parole, et n'y versa plus de douceur. Qu’on examine ses ouvrages sans prévention : quelle facilité ! Quelle abondance ! Quelle poésie ! Quelle imagination dans l’expression ! Qui créa jamais une langue ou plus magnifique, ou plus simple, ou plus variée, ou plus noble, ou plus harmonieuse et plus touchante ? Qui mit jamais autant de vérité dans ses dialogues, dans ses images dans ses caractères, dans l’expression des passions Serait-il trop hardi de dire que c’est le plus beau génie que la France ait eu, et le plus éloquent de ses poètes ?

Corneille a trouvé le théâtre vide, et a eu l’avantage de former le goût de son siècle sur son caractère. Racine a paru après lui, et a partagé les esprits. S’il eût été possible de changer cet ordre, peut-être qu’on aurait jugé de l’un et de l’autre fort différemment.

Oui, dit-on ; mais Corneille est venu le premier, il a créé le théâtre. Je ne puis souscrire à cela. Corneille avait de grands modèles parmi les anciens ; Racine ne l’a point suivi : personne n’a pris une route, je ne dis pas plus différente, mais plus opposée ; personne n’est plus original à meilleur titre. Si Corneille a droit de prétendre à la gloire des inventeurs, on ne peut l’ôter à Racine. Mais si l’un et l’autre ont eu des maîtres, lequel a choisi les meilleurs et les a le mieux imités ?

On reproche à Racine de n’avoir pas donné à ses héros le caractère de leur siècle et de leur nation ; mais les grands hommes sont de tous les âges et de tous les pays. On rendrait le vicomte de Turenne et le cardinal de Richelieu méconnaissables en leur donnant le caractère de leur siècle. Les âmes véritablement grandes ne sont telles que parce qu’elles se trouvent en quelque manière supérieures à l’éducation et aux coutumes.

Je sais qu’elles retiennent toujours quelque chose de l’un et de l’autre : mais le poète peut négliger ces bagatelles, qui ne touchent pas plus au fond du caractère que la coiffure et l’habit du comédien, pour ne s’attacher qu’à peindre vivement les traits d’une nature forte et éclairée, et ce génie élevé qui appartient également à  tous les peuples. Je ne vois point d’ailleurs que Racine ait manqué à ces prétendues bienséances du théâtre. Ne parlons pas des tragédies faibles de ce poëte Alexandre, la Thébaide, Bérénice, Esther, dans lesquelles on pourrait citer encore de grandes beautés. Ce n’est point par les essais d’un auteur, et par le plus petit nombre de ses ouvrages, qu’on doit en juger, mais par le plus grand nombre de ses ouvrages, et par ses chefs-d’œuvre. Qu’on observe cette règle avec Racine, et qu’on examine ensuite ses écrits. Dira-t-on qu’Acomat, Roxane, Joad. Athalie, Mithridate, Néron, Agrippine, Burrhus, Narcisse, Clytemnestre, Agamemnon, etc., n’aient pas le caractère de leur siècle, et celui que les historiens leur ont donné ? Parce que Bajazet et Xipharès ressemblent à Britannicus, parce qu’ils ont un caractère faible pour le théâtre, quoique naturel, sera-t-on fondé à prétendre que Racine n’ait pas su caractériser les hommes, lui dont le talent éminent était de les peindre avec vérité et avec noblesse ?

Bajazet, Xipharès, Britannicus, caractères si critiqués, ont la douceur et la délicatesse de nos mœurs, qualités qui ont pu se rencontrer chez d’autres hommes, et n’en ont pas le ridicule, comme on l’insinue. Mais je veux qu’ils soient plus faibles qu’ils ne me paraissent : quelle tragédie a-t-on vue où tous les personnages fussent de la même force ? Cela ne se peut : Mathan et Abner sont peu considérables dans Athalie, et cela n’est pas un défaut, mais privation d’une beauté plus achevée. Que voit-on d’ailleurs de plus sublime que toute cette tragédie ?

Que reprocher donc à Racine ? D’avoir mis quelquefois dans ses ouvrages un amour faible, tel peut-être qu’il est déplacé au théâtre ? Je l’avoue ; mais ceux qui se fondent là-dessus pour bannir de la scène une passion si générale et si violente passent, ce me semble, dans un autre excès.

Les grands hommes sont grands dans leurs amours, et ne sont jamais plus aimables. L’amour est le caractère le plus tendre de l’humanité, et l’humanité est le charme et la perfection de la nature.

Je reviens encore à Corneille afin de finir ce discours. Je crois qu’il a connu mieux que Racine le pouvoir des situations et des contrastes. Ses meilleures tragédies, toujours fort au-dessous, par l’expression, de celles de son rival, sont moins agréables à lire, mais plus intéressantes quelquefois dans la représentation, soit par le choc des caractères, soit par l’art des situations, soit par la grandeur des intérêts. Moins intelligent que Racine, il concevait peut-être moins profondément, mais plus fortement ses sujets. Il n’était ni si grand poëte, ni si éloquent ; mais il s’exprimait quelquefois avec une grande énergie. Personne n’a des traits plus élevés et plus hardis ; personne n’a laissé l’idée d’un dialogue si serré et si véhément ; personne n’a peint avec le même bonheur l’inflexibilité et la force d’esprit qui naissent de la vertu. De ces disputes mêmes que je lui reproche, sortent quelquefois des éclairs qui laissent l’esprit étonné, et des combats qui véritablement élèvent l’âme ; et enfin, quoiqu’il lui arrive continuellement de s’écarter de la nature, on est obligé d’avouer qu’il la peint naïvement et bien fortement dans quelques endroits ; et c’est uniquement dans ces morceaux naturels qu’il est admirable. Voilà ce qu’il me semble qu’on peut dire sans partialité de ses talents. Mais lorsqu’on a rendu justice à son génie, qui a surmonté si souvent le goût barbare de son siècle, on ne peut s’empêcher de rejeter, dans ses ouvrages, ce qu’ils retiennent de ce mauvais goût, et ce qui servirait à le perpétuer dans les admirateurs trop passionnés de ce grand maître.

Les gens du métier sont plus indulgents que les autres à ces défauts, parce qu’ils ne regardent qu’aux traits originaux de leurs modèles, et qu’ils connaissent mieux le prix de l’invention et du génie. Mais le reste des hommes juge des ouvrages tels qu’ils sont, sans égard pour le temps et pour les auteurs : et je crois qu’il serait à désirer que les gens de lettres voulussent bien séparer les défauts des plus grands hommes de leurs perfections ; car, si l’on confond leurs beautés avec leurs fautes par une admiration superstitieuse, il pourra bien arriver que les jeunes gens imiteront les défauts de leurs maîtres, qui sont aisés à imiter et n’atteindront jamais à leur génie.

Pour moi, quand je fais la critique de tant d’hommes illustres, mon objet est de prendre des idées plus justes de leur caractère.

Je ne crois pas qu’on puisse raisonnablement me reprocher cette hardiesse : la nature a donné aux grands hommes de faire, et laissé aux autres de juger.·

Si l’on trouve que je relève davantage les défauts des uns que ceux des autres, je déclare que c’est à cause que les uns me sont plus sensibles que les autres ou pour éviter de répéter des choses qui sont trop connues.

Pour finir, et marquer chacun de ces poëtes par ce qu’ils ont de plus propre, je dirai que Corneille a éminemment la force, Boileau la justesse, La Fontaine la naïveté. Chaulieu les grâces et l’ingénieux, Molière les saillies et la vive imitation des mœurs, Racine la dignité et l’éloquence.

Ils n’ont pas ces avantages à l’exclusion les uns des autres ; ils les ont seulement dans un degré plus éminent, avec une infinité d’autres perfections que chacun y peut remarquer.

J.-B. Rousseau. §

On ne peut disputer à Rousseau d’avoir connu parfaitement la mécanique des vers. Égal peut-être à Despréaux par cet endroit, on pourrait le mettre à coté de ce grand homme, si celui-ci, né à l’aurore du bon goût, n’avait été le maître de Rousseau et de tous les Poètes de son siècle.

Ces deux excellents écrivains se sont distingués l’un et l’autre par l’art difficile de faire régner dans les vers une extrême simplicité, par le talent d’y conserver le tour et le génie de notre langue, enfin par cette harmonie continue sans laquelle il n’y a point de véritable Poésie.

On leur a reproché, à la vérité, d’avoir manqué de délicatesse et d’expression pour le sentiment. Ce dernier défaut me paraît peu considérable dans Despréaux, parce que, s’étant attaché uniquement à peindre la raison, il lui suffisait de la peindre avec vivacité et avec feu, comme il a fait ; mais l’expression des passions ne lui était pas nécessaire. Son Art poétique, et quelques autres de ses ouvrages, approchent de la perfection qui leur est propre, et on n’y regrette point la langue du sentiment, quoiqu’elle puisse entrer peut-être dans tous les genres et les embellir de ses charmes.

Il n’est pas tout à fait si facile de justifier Rousseau à cet égard. L’ode étant, comme il dit lui-même, le véritable champ du pathétique et du sublime, on voudrait toujours trouver dans les siennes ce haut caractère ; mais quoiqu’elles soient dessinées avec une grande noblesse. Je ne sais si elles sont toutes assez passionnées. J’excepte quelques-unes des odes sacrées, dont le fonds appartient à de plus grands maîtres. Quant à celles qu’il a tirées de son propre fonds, il me semble qu’en général les fortes images qui les embellissent ne produisent pas de grands mouvements, et n’excitent ni la pitié, ni l’étonnement, ni la crainte, ni ce sombre saisissement que le vrai sublime fait naître.

La marche impétueuse de l’ode n’est pas celle de l’esprit tranquille : il faut donc qu’elle soit justifiée par un enthousiasme véritable. Lorsqu’un auteur se jette de sang-froid dans ces écarts qui n’appartiennent qu’aux grandes passions, il court risque de marcher seul ; car le lecteur se lasse de ces transitions forcées, et de ces fréquentes hardiesses que l’art s’efforce d’imiter du sentiment, et qu’il imite toujours sans succès.

Les endroits où le poëte paraît s’égarer devraient être, à ce qu’il me semble, les plus passionnés de son ouvrage ; il est même d’autant plus nécessaire de mettre du sentiment dans nos odes, que ces petits poëmes sont ordinairement vides de pensées, et qu’un ouvrage vide de pensées sera toujours faible s’il n’est rempli de Passion. Or, je ne crois pas qu’on puisse dire que les odes de Rousseau soient fort passionnées. Il est tombé quelquefois dans le défaut de ces poëtes qui semblent s’être proposé dans leurs écrits, non d’exprimer plus fortement par des images des passions violentes, mais seulement d’assembler des images magnifiques, plus Occupés de chercher de grandes figures que de faire naître dans leur âme de grandes pensées. Les défenseurs de Rousseau répondent qu’il a surpassé Horace et Pindare, auteurs illustres dans le même genre et, de plus, rendus respectables par l’estime dont ils sont en possession depuis tant de siècles. Si cela n’est ainsi, je ne m’étonne point que Rousseau ait emporté tous les suffrages. On ne juge que par comparaison de toutes choses, ceux qui font mieux que les autres dans leur genre passent toujours pour excellents, personne n’osant leur contester d’être dans le bon chemin. Il m’appartient moins qu’à tout autre de dire que Rousseau n’a pu atteindre le but de son art ; mais je crains bien que, si on n’aspire pas à faire de l’ode une imitation plus fidèle de la nature, ce genre ne demeure enseveli dans une espèce de médiocrité.

S’il m’est permis d’être sincère jusqu’à la fin, j’avouerai que je trouve encore des pensées bien fausses dans les meilleures odes de Rousseau. Cette fameuse Ode à la Fortune, qu’on regarde comme le triomphe de la raison, présente, ce me semble, peu de réflexions qui ne soient plus éblouissantes que solides. Écoutons ce poëte philosophe :

Quoi ! Rome et l’Italie en cendre
Me feront honorer Sylla ?

Non, vraiment. L’Italie en cendre ne peut faire honorer Sylla ; mais ce qui doit, je crois, le faire respecter avec justice, c’est ce génie supérieur et puissant qui vainquit le génie de Rome, qui lui lit défier dans sa vieillesse les ressentiments de ce même peuple qu’il avait soumis et qui sut toujours subjuguer, par les bienfaits ou par la force, le courage ailleurs indomptable de ses ennemis.

Voyons ce qui suit :

J’admirerai dans Alexandre
Ce que j’abhorre en Attila ?

Je ne sais quel était le caractère d’Attila ; mais je suis forcé d’admirer les rares talents d’Alexandre, cette hauteur de génie qui, soit dans le gouvernement soit dans la guerre, soit dans les sciences, soit même dans sa vie privée, l’a toujours fait paraître comme un homme extraordinaire, et qu’un instinct grand sublime dispensait des moindres vertus. Je veux révérer un héros qui, parvenu au faite des grandeurs humaines, ne dédaignait pas l’amitié ; qui, dans cette haute fortune, respectait encore le mérite ; qui aima mieux s’exposer à mourir que de soupçonner son médecin de quelque crime, et d’affliger, par une défiance qu’on n’aurait pas blâmée, la fidélité d’un sujet qu’il estimait : le maître le plus libéral qu’il y eût jamais, jusqu’à ne réserver pour lui que l’espérance ; plus prompt à réparer ses injustices qu’à les commettre, et plus pénétré de ses fautes que de ses triomphes ; né pour conquérir l’univers, parce qu’il était digne de lui commander ; et en quelque sorte excusable de s’être fait rendre les honneurs divins dans un temps où toute la terre adorait des dieux moins aimables.

Rousseau paraît donc trop injuste, lorsqu’il ose ajoute d’un si grand homme :

Mais à la place de Socrate,
Le fameux vainqueur de l’Euphrate
Sera le dernier des mortels.

Apparemment que Rousseau ne voulait épargner aucun conquérant ; et voici comme il parle encore :

L’inexpérience indocile
Du compagnon de Paul-Emile
Fit tout le succès d’Annibal.

Combien toutes ces réflexions ne sont-elles pas superficielles ! Qui ne sait que la science de la guerre consiste à profiter des fautes de ses ennemis ? Qui ne sait qu’Annibal s’est montré aussi grand dans ses défaites que dans ses victoires ?

S’il était reçu de tous les poètes, comme il l’est du reste des hommes, qu’il n’y a rien de beau dans aucun genre que le vrai, et que les fictions mêmes de la poésie n’ont été inventées que pour peindre plus vivement la vérité, que pourrait-on penser des invectives que je viens de rapporter ? Serait-on trop sévère de juger que l’Ode à la Fortune n’est qu’une pompeuse déclamation, et un tissu de lieux communs énergiquement exprimés ?

Je ne dirai rien des allégories et de quelques autres ouvrages de Rousseau. Je n’oserais surtout juger d’aucun ouvrage allégorique, parce que c’est un genre que je n’aime pas ; mais je louerai volontiers ses épigrammes, où l’on trouve toute la naïveté de Marot avec une énergie que Marot n’avait pas. Je louerai des morceaux admirables dans ses épîtres, où le génie de ses épigrammes se fait singulièrement apercevoir. Mais en admirant ces morceaux, si dignes de l’être, je ne puis m’empêcher d’être choqué de la grossièreté insupportable qu’on remarque en d’autres endroits. Rousseau voulant dépeindre, dans l’Épître aux Muses, je ne sais quel mauvais poëte, il le compare à un oison que la flatterie enhardit à préférer sa voix au chant du cygne. Un autre oison lui fait un long discours pour l’obliger à chanter, et Rousseau continue ainsi :

A ce discours, notre oiseau tout gaillard
Perce le ciel de son cri nasillard ;
Et tout d’abord, oubliant leur mangeaille,
Vous eussiez vu canards, dindons, poulaille,
De toutes parts accourir, l’entourer,
Battre de l’aile, applaudir, admirer.
Vanter la voix dont nature le doue,
Et faire nargue au cygne de Mantoue.
Le chant fini, le pindarique oison,
Se rengorgeant, rentre dans la maison,
Tout orgueilleux d’avoir, par son ramage,
Du poulailler mérité le suffrage.

On ne nie pas qu’il n’y ait quelque force dans cette peinture ; mais combien en sont basses les images ! La même épître est remplie de choses qui ne sont ni plus agréables ni plus délicates. C’est un dialogue avec les Muses, qui est plein de longueurs, dont les transitions sont forcées et trop ressemblantes ; où l’on trouve à la vérité de grandes beautés de détails, mais qui en rachètent à peine les défauts. J’ai choisi cette épître exprès, ainsi que l’Ode à la Fortune, afin qu’on ne accusât pas de rapporter les ouvrages les plus faibles de Rousseau pour diminuer l’estime que l’on doit autres. Puis-je me flatter en cela d’avoir contenté la délicatesse de tant de gens de goût et de génie qui respectent tous les écrits de ce poëte ? Quelque crainte que je doive avoir de me tromper en m’écartant de sentiment et de celui du public, je hasarderai encore ici une réflexion. C’est que le vieux langage employé par Rousseau dans ses meilleures épîtres ne paraît ni nécessaire pour écrire naïvement, ni assez noble pour la poésie. C’est à ceux qui font profession eux-mêmes de cet art à prononcer là-dessus : je leur soumets sans répugnance toutes les remarques que j’ai osé faire sur les plus illustres écrivains de notre langue. Personne n’est plus passionné que je ne le suis pour les véritables beautés de leurs ouvrages. Je ne connais peut-être pas tout le mérite de Rousseau, mais je ne serai pas fâché qu’on me détrompe des défauts que j’ai cru pouvoir lui reprocher. On ne saurait trop honorer les grands talents d’un auteur dont la célébrité a fait les disgrâces, comme c’est la coutume chez les hommes, et qui n’a pu jouir dans sa patrie de la réputation qu’il méritait, que lorsque, accablé sous le poids de l’humiliation et de l’exil, la longueur de son infortune a désarmé la haine de ses ennemis et fléchi l’injustice de l’envie.

Quinault. §

On ne peut trop aimer la douceur, la mollesse, la facilité et l’harmonie tendre et touchante de la poésie de Quinault. On peut même estimer beaucoup l’art de quelques-uns de ses opéras, intéressants par le spectacle dont ils sont remplis, par l’invention ou la disposition des faits qui les composent, par le merveilleux qui y règne, et enfin par le pathétique des situations, qui donne lieu à celui de la musique, et qui l’augmente nécessairement. Ni la grâce, ni la noblesse, ni le naturel, n’ont manqué à l’auteur de ces poèmes singuliers. Il y a presque toujours de la naïveté dans son dialogue, et quelquefois du sentiment. Ses vers sont semés d’images charmantes et de pensées ingénieuses. On admirerait trop les fleurs dont il se pare, s’il eût évité les défauts qui font languir quelquefois ses beaux, ouvrages. Je n’aime pas les familiarités qu’il a introduites dans ses tragédies : je suis fâché qu’on trouve dans beaucoup de scènes, qui sont faites pour inspirer la terreur et la pitié, des personnages qui, par le contraste de leurs discours avec les intérêts des malheureux, rendent ces mêmes scènes ridicules et en détruisent tout le pathétique. Je ne puis m’empêcher encore de trouver ses meilleurs opéras trop vides de choses, trop négligés dans les détails, trop fades même dans bien des endroits. Enfin, je pense qu’on a dit de lui avec vérité qu’il n’avait fait qu’effleurer d’ordinaire les passions. Il me parait que Lulli a donné à sa musique un caractère supérieur à la poésie de Quinault. Lulli s’est élevé souvent jusqu’au sublime par la grandeur et par le pathétique de ses expressions ; et Quinault n’a d’autre mérite à cet égard que celui d’avoir fourni les situations et les canevas auxquels le musicien a fait recevoir la profonde empreinte de son génie. Ce sont sans doute les défauts de ce poëte et la faiblesse de ses premiers ouvrages qui ont fermé les yeux de Despréaux sur son mérite ; mais Despréaux peut être excusable de n’avoir Pas cru que l’opéra, théâtre plein d’irrégularités et de licences, eut atteint, en naissant, sa perfection. Ne penserions-nous pas encore qu’il manque quelque chose à ce spectacle, si les efforts inutiles de tant d’auteurs renommés ne nous avaient fait supposer que le défaut de ces poèmes était peut-être un vice irréparable ? Cependant je conçois sans peine qu’on ait fait à Despréaux un grand reproche de sa sévérité trop opiniâtre

Avec des talents si aimables que ceux de Quinault, et la gloire qu’il a d’être l’inventeur de son genre, on ne saurait être surpris qu’il ait des partisans très-passionnés, qui pensent qu’on doit respecter ses défauts même. Mais cette excessive indulgence de ses admirateurs me fait comprendre encore l’extrême rigueur de ses critiques. Je vois qu’il n’est point dans le caractère des hommes de juger du mérite d’un autre homme par l’ensemble de ses qualités : on envisage sous divers aspects le génie d’un auteur illustre ; on le méprise ou l’admire avec une égale apparence de raison, selon les choses que l’on considère en ses ouvrages. Les beautés que Quinault a imaginées demandent grâce pour ses défauts ; mais j’avoue que je voudrais bien qu’on se dispensât de copier jusqu’à ses fautes. Je suis fâché qu’on désespère de mettre plus de passion, plus de conduite, plus de raison et plus de force dans nos opéras, que leur inventeur n’y en a mis. J’aimerais qu’on en retranchât le nombre excessif des refrains qui s’y rencontrent, qu’on ne refroidit pas les tragédies par des puérilités, et qu’on ne fît pas des paroles pour le musicien, entièrement vides de sens. Les divers morceaux qu’on admire dans Quinault prouvent qu’il y a peu de beautés incompatibles avec la musique, et que c’est la faiblesse des poètes ou celle du genre qui fait languir tant d’opéras, faits à la hâte et aussi mal écrits qu’ils sont frivoles.

Sur quelques ouvrages de Voltaire. §

Après avoir parlé de Rousseau et des plus grands poëtes du siècle passé, je crois que ce peut être ici la place de dire quelque chose des ouvrages d’un homme qui honore notre siècle, et qui n’est ni moins grand ni moins célèbre que tous ceux qui l’ont précédé, quoique sa gloire, plus près de nos yeux, soit plus exposée à l’envie.

Il ne m’appartient pas de faire une critique raisonnée de tous ses écrits, qui passent de bien loin mes connaissances et la faible étendue de mes lumières ; ce soin me convient d’autant moins, qu’une infinité d’hommes plus instruits que moi ont déjà fixé les idées qu’on doit en avoir. Ainsi je ne parlerai pas de la Henriade, qui, malgré les défauts qu’on lui impute, et ceux qui y sont en effet, passe néanmoins, sans contestation, pour le plus grand ouvrage de ce siècle, et le seul poëme, en ce genre, de notre nation.

Je dirai peu de chose encore de ses tragédies : comme il n’y en a aucune qu’on ne joue au moins une fois chaque année, tous ceux qui ont quelque étincelle de bon goût peuvent y remarquer d’eux-mêmes le caractère original de l’auteur, les grandes pensées qui y règnent, les morceaux éclatants de poésie qui les embellissent, la manière forte dont les passions y sont ordinairement traitées, et les traits hardis et sublimes dont elles sont pleines.

Je ne m’arrêterai donc pas à faire remarquer dans Mahomet cette expression grande et tragique du genre terrible, qu’on croyait épuisée par l’auteur d’Électre101· Je ne parlerai pas de la tendresse répandue dans Zaïre, ni du caractère théâtral des passions violentes d’Hérode102, ni de la singulière et noble nouveauté d’Alzire, ni des éloquentes harangues qu’on voit dans la Mort de César, ni enfin de tant d’autres pièces, toutes différentes, qui font admirer le génie et la fécondité de leur auteur.

Mais parce que la tragédie de Mérope me parait encore mieux écrite, plus touchante et plus naturelle que les autres, je n’hésiterai pas à lui donner la préférence. J’admire les grands caractères qui y sont décrits, le vrai qui règne dans les sentiments et les expressions, la simplicité sublime, et tout à fait nouvelle sur notre théâtre, du rôle d’Egisthe ; la tendresse impétueuse de Mérope, ses discours coupés, véhéments, et tantôt remplis de violence, tantôt de hauteur. Je ne suis pas assez tranquille à une pièce qui produit de si grands mouvements, pour examiner si les règles et les vraisemblances sévères n’y sont pas blessées. La pièce me serre le cœur dès le commencement, et me mène jusqu’à la catastrophe, sans me laisser la liberté de respirer.

S’il y a donc quelqu’un qui prétende que la conduite de l’ouvrage est peu régulière, et qui pense qu’en général M. de Voltaire n’est pas heureux dans la fiction ou dans le tissu de ses pièces ; sans entrer dans cette question, trop longue à discuter, je me contenterai de lui répondre que ce même défaut dont on accuse M. de Voltaire a été reproché très-justement à plusieurs pièces excellentes, sans leur faire tort. Les dénouements de Molière sont peu estimés, et le Misanthrope, qui est le chef-d’œuvre de la comédie, est une comédie sans action. Mais c’est le privilège des hommes comme Molière et M. de Voltaire d’être admirables malgré leurs défauts, et souvent dans leurs défauts mêmes.

La manière dont quelques personnes, d’ailleurs éclairées, parlent aujourd’hui de la poésie me surprend beaucoup. Ce n’est pas, disent-ils, la beauté des Vers et des images qui caractérise le poète, ce sont les pensées mâles et hardies ; ce n’est pas l’expression du sentiment et de l’harmonie, c’est l’invention. Par là on prouverait que Bossuet et Newton ont été les plus grands poètes de leur siècle ; car assurément l’invention, la hardiesse et les pensées mâles ne leur manquaient point.

Reprenons Mérope. Ce que j’admire encore dans cette tragédie, c’est que les personnages y disent toujours ce qu’ils doivent dire, et sont grands sans affectation. Il faut lire la seconde scène du second acte pour comprendre ce que je dis. Qu’on me permette d’en citer la fin, quoiqu’on pût trouver dans la même pièce de plus beaux endroits.

Un vain désir de gloire a saisi mes esprits.
On me parlait souvent des troubles de Messène,
Des malheurs dont le ciel avait frappé la reine,
Surtout de ses vertus, dignes d’un autre prix :
Je me sentais ému par ces tristes récits.
De l’Elide en secret dédaignant la mollesse,
J’ai voulu dans la guerre exercer ma jeunesse,
Servir sous vos drapeaux, et vous offrir mon bras :
Voilà le seul dessein qui conduisit mes pas.
Ce faux instinct de gloire égara mon courage :
A mes parents flétris sous les rides de l’âge,
J’ai de mes jeunes ans dérobé le secours :
C’est ma première faute ; elle a troublé mes jours.
Le ciel m’en a puni ; le ciel inexorable
M’a conduit dans le piège et m’a rendu coupable.
MÉROPE.
Il ne l’est point, j’en crois son ingénuité ;
Le mensonge n’a point cette simplicité.
Tendons à sa jeunesse une main bienfaisante ;
C’est un infortuné que le ciel me présente :
Il suffit qu’il soit homme et qu’il soit malheureux.
Mon fils peut éprouver un sort plus rigoureux.
Il me rappelle Egysthe ; Egysthe est de son âge :
Peut-être comme lui, de rivage en rivage,
Inconnu, fugitif, et partout rebuté,
Il souffre le mépris qui suit la pauvreté.
L’opprobre avilit l’âme et flétrit le courage. (Mérope, acte II, scène ii)

Cette dernière réflexion de Mérope est bien naturelle et bien sublime. Une mère aurait pu être touchée, de toute autre crainte dans une telle calamité : et néanmoins Mérope paraît pénétrée de ce sentiment. Voilà comme les sentences sont grandes dans la tragédie, et comme il faudrait toujours les y placer.

C’est, je crois, cette sorte de grandeur qui est propre à Racine, et que tant de poètes après lui ont négligée, ou parce qu’ils ne la connaissaient pas, ou parce qu’il leur a été bien plus facile de dire des choses guindées, et d’exagérer la nature. Aujourd’hui, on croit avoir fait un caractère, lorsqu’on a mis dans la bouche d’un personnage ce qu’on veut faire penser de lui, et qui est précisément ce qu’il doit taire. Une mère affligée dit qu’elle est affligée, et un héros dit qu’il est Un héros. Il faudrait que les personnages fissent penser tout cela d’eux, et que rarement ils le dissent ; mais, tout au contraire, ils le disent, et le font rarement penser. Le grand Corneille n’a pas été exempt de ce défaut, et cela a gâté tous ses caractères. Car enfin ce qui forme un caractère, ce n’est pas, je crois, quelques traits, ou hardis, ou forts, ou sublimes, c’est l’ensemble de tous les traits et des moindres discours d’un personnage. Si on fait parler un héros, qui mêle partout de l’ostentation, de la vanité, et des choses basses à de grandes choses, j’admire ces traits de grandeur qui appartiennent au poëte, mais je sens du mépris pour son héros, dont le caractère est manqué. L’éloquent Racine, qu’on accuse de stérilité dans ses caractères, est le seul de son temps qui ait fait des caractères ; et ceux qui admirent la variété du grand Corneille sont bien indulgents de lui pardonner l’invariable ostentation de ses personnages, et le caractère toujours dur des vertus qu’il a su décrire.

C’est pourquoi, quand M. de Voltaire a critiqué103 les caractères d’Hippolyte, Bajazet. Xipharès, Britannicus, il n’a pas prétendu, je crois, diminuer l’estime de ceux d’Athalie, Joad, Acomat, Agrippine, Néron, Burrhus. Mithridate, etc. Mais puisque cela me conduit à parler du Temple du Goût, je suis bien aise d’avoir occasion de dire que j’en estime grandement les décisions. J’excepte ces mots : Bossuet, le seul éloquent entre tant d’écrivains qui ne sont qu’élégants : car je ne crois pas que M. de Voltaire lui-même voulût sérieusement réduire à ce petit mérite d’élégance les ouvrages de M. Pascal, l’homme de la terre qui savait mettre la vérité dans un plus beau jour et raisonner avec plus de force. Je prends la liberté de défendre encore contre son autorité le vertueux auteur de Télémaque, homme né véritablement pour enseigner aux rois l’humanité, dont les paroles tendres et persuasives pénètrent le cœur, et qui, par la noblesse et la vérité de ses peintures, par les grâces touchantes de son style, se fait aisément pardonner d’avoir employé trop souvent les lieux communs de la poésie et un peu de déclamation.

Mais quoi qu’il puisse être de cette trop grande partialité de M. de Voltaire pour Bossuet, que je respecte d’ailleurs plus que personne, je déclare que tout le reste du Temple du Goût m’a frappé par la vérité des jugements, par la vivacité, la variété et le tour aimable du style ; et je ne puis comprendre que l’on juge si sévèrement d’un ouvrage si peu sérieux, et qui est un modèle d’agréments.

Dans un genre assez différent, l’Épître aux mânes de Génonville et celle sur la mort de mademoiselle Lecouvreur m’ont paru deux morceaux remplis de charmes, et où la douleur, l’amitié, l’éloquence et la poésie parlaient avec la grâce la plus ingénue et la simplicité la plus touchante. J’estime plus deux petites pièces faites de génie, comme celles-ci, et qui ne respirent que la passion, que beaucoup d’assez longs poèmes.

Je finirai sur les ouvrages de M. de Voltaire, en disant quelque chose de sa prose. Il n’y a guère démérité essentiel qu’on ne puisse trouver dans ses écrits. Si l’on est bien aise de voir toute la politesse de notre siècle, avec un grand art pour faire sentir la vérité dans les choses de goût, on n’a qu’à lire la préface d’Œdipe, écrite contre M. de La Motte avec une délicatesse inimitable. Si on cherche du sentiment, de l’harmonie jointe à une noblesse singulière, on peut jeter les yeux, sur la préface d’Alzire, et sur l’Épitre à madame la marquise du Châtelet. Si on souhaite une littérature universelle, un goût étendu qui embrasse le caractère de plusieurs nations, et qui peigne les manières différentes des plus grands poètes, on trouvera cela dans les Réflexions sur les poètes épiques, et les divers morceaux traduits par M. de Voltaire des poètes anglais, d’une manière qui passe peut-être les originaux. Je ne parle pas de l’Histoire de Charles XII, qui, par la faiblesse des critiques que l’on en a faites, a dû acquérir une autorité incontestable, et qui me paraît être écrite avec une force, une précision et des images dignes d’un tel peintre. Mais quand on n’aurait vu de M. de Voltaire que son Essai sur le siècle de Louis XIV et ses Réflexions sur l’histoire, ce serait déjà trop pour reconnaître en lui, non-seulement un écrivain du premier ordre, mais encore un génie sublime qui voit tout en grand, une vaste imagination qui rapproche de loin les choses humaines, enfin un esprit supérieur aux préjugés, et qui joint à la politesse et à l’esprit philosophique de son siècle la connaissance des siècles passés, de leurs mœurs, de leur politique, de leurs religions, et de toute l’économie du genre humain.

Si pourtant il se trouve encore des gens prévenus, qui s’attachent à relever ou les erreurs ou les défauts de ses ouvrages, et qui demandent à un homme si universel la même correction et la même justesse de ceux qui se sont renfermés dans un seul genre, et souvent dans un genre assez petit, que peut-on répondre à des critiques si peu raisonnables ? J’espère que le petit nombre des juges désintéressés me saura du moins quelque gré d’avoir osé dire les choses que j’ai dites, parce que je les ai pensées, et que la vérité m’a été chère.

C’est le témoignage que l’amour des lettres m’oblige de rendre à un homme qui n’est ni en place, ni puissant, ni favorisé, et auquel je ne dois que la justice que tous les hommes lui doivent comme moi, et que l’ignorance ou l’envie s’efforcent inutilement de lui ravir.

Fragments. §

Bossuet. — Pascal. — Fénelon. §

Qui n’admire la majesté, la pompe, la magnificence, l’enthousiasme de Bossuet, et la vaste étendue de ce génie impétueux, fécond, sublime ? Qui conçoit, sans étonnement, la profondeur incroyable de Pascal, son raisonnement invincible, sa mémoire surnaturelle, sa connaissance universelle et prématurée ? Le premier élève l’esprit ; l’autre le confond et le trouble. L’un éclate comme un tonnerre dans un tourbillon orageux, et par ses soudaines hardiesses échappe aux génies trop timides : l’autre presse, étonne, illumine, fait sentir despotiquement l’ascendant de la vérité ; et comme si c’était un être d’une autre nature que nous, sa vive intelligence explique toutes les conditions, toutes les affections et toutes les pensées des hommes, et paraît toujours supérieure à leurs conceptions incertaines. Génie simple et puissant, il assemble des choses qu’on croyait être incompatibles, la véhémence, l’enthousiasme, la naïveté, avec les profondeurs les plus cachées de l’art ; mais d’un art qui, bien loin de gêner la nature, n’est lui-même qu’une nature plus parfaite, et l’original des préceptes. Que dirai-je encore ? Bossuet fait voir plus de fécondité, et Pascal a plus d’invention ; Bossuet est plus impétueux, et Pascal plus transcendant : l’un excite l’admiration par de plus fréquentes saillies ; l’autre, toujours plein et solide, l’épuise par un caractère plus concis et plus soutenu.

Mais toi104, qui les as surpassés en aménité et en grâces, ombre illustre, aimable génie ; toi, qui fis régner la vertu par l’onction et par la douceur, pourrais-je oublier la noblesse et le charme de ta parole, lorsqu’il est question d’éloquence ? Né pour cultiver la sagesse et l’humanité dans les rois, ta voix ingénue fit retentir au pied du trône les calamités du genre humain foulé par les tyrans et défendit contre les artifices de la flatterie la cause abandonnée des peuples. Quelle bonté de cœur, quelle sincérité se remarque dans tes écrits ! Quoi éclat de paroles et d’images ! Qui sema jamais tant de fleurs dans un style si naturel, si mélodieux et si tendre ? Qui orna jamais la raison d’une si touchante parure ? Ah ! Que de trésors d’abondance dans ta riche simplicité ! O noms consacrés par l’amour et par les respects de tous ceux, qui chérissent l’honneur des lettres ! Restaurateurs des arts, pères de l’éloquence, lumières de l’esprit humain, que n’ai-je un rayon du génie qui échauffa vos profonds discours, pour vous expliquer dignement et marquer tous les traits qui vous ont été propres !

Si l’on pouvait mêler des talents si divers, peut-être qu’on voudrait penser comme Pascal, écrire comme Bossuet, parler comme Fénelon. Mais parce que la différence de leur style venait de la différence de leurs pensées et de leur manière de sentir les choses, ils perdraient beaucoup tous les trois, si l’on voulait rendre les pensées de l’un par les expressions de l’autre. On ne souhaite point cela en les lisant ; car chacun d’eux s’exprime dans les termes les plus assortis au caractère de ses sentiments et de ses idées : ce qui est la véritable marque du génie. Ceux qui n’ont que de l’esprit empruntent nécessairement toute sorte de tours et d’expressions : ils n’ont pas un caractère distinctif.

Sur La Bruyère. §

Il n’y a presque point de tour dans l’éloquence qu’on ne trouve dans La Bruyère : et si on y désire quelque chose, ce ne sont pas certainement les expressions, qui sont d’une force infinie et toujours les plus propres et les plus précises qu’on puisse employer. Peu de gens l’ont compté parmi les orateurs, parce qu’il n’y a pas une suite sensible dans ses Caractères. Nous faisons trop peu d’attention à la perfection de ses fragments, qui contiennent souvent plus de matière que de longs discours, plus de proportion et plus d’art.

On remarque dans tout son ouvrage un esprit juste, élevé, nerveux, pathétique, également capable de réflexion et de sentiment, et doué avec avantage de cette invention qui distingue la main des maîtres et qui caractérise le génie.

Personne n’a peint les détails avec plus de feu, plus de force, plus d’imagination dans l’expression, qu’on n’en voit dans ses Caractères. Il est vrai qu’on n’y trouve pas, aussi souvent que dans les écrits de Bossuet et de Pascal, de ces traits qui caractérisent une passion ou les vices d’un particulier, mais le genre humain. Ses portraits les plus élevés ne sont jamais aussi grands que ceux de Fénelon et de Bossuet : ce qui vient en grande partie de la différence des genres qu’il a traités. La Bruyère a cru, ce me semble, qu’on ne pouvait peindre les hommes assez petits ; et il s’est bien plus attaché à relever leurs ridicules que leur force. Je crois qu’il est permis de présumer qu’il n’y avait ni l’élévation, ni la sagacité, ni la profondeur de quelques esprits du premier ordre ; mais on ne lui peut disputer sans injustice une forte imagination, un caractère véritablement original, et un génie créateur105.

Réflexions et maximes. §

I.

Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont été dites.

II.

L’esprit de l’homme est plus pénétrant que conséquent, et embrasse plus qu’il ne peut lier.

III.

Lorsqu’une pensée est trop faible pour porter une expression simple, c’est la marque pour la rejeter.

IV.

La clarté orne les pensées profondes.

V.

L’obscurité est le royaume de Terreur.

VI.

Il n’y aurait point d’erreurs qui ne périssent d’elle mêmes, rendues clairement.

VII.

Ce qui fait souvent le mécompte d’un écrivain, qu’il croit rendre les choses telles qu’il les aperçoit qu’il les sent.

VIII.

On proscrirait moins de pensées d’un ouvrage, si on les concevait comme l’auteur.

IX.

Lorsqu’une pensée s’offre à nous comme une profonde découverte, et que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons souvent que c’est une vérité qui court les rues.

Il est rare qu’on approfondisse la pensée d’un autre ; de sorte que s’il arrive dans la suite qu’on fasse la même réflexion, on se persuade aisément qu’elle est nouvelle, tant elle offre de circonstances et de dépendances qu’on avait laissées échapper.

XI.

Si une pensée ou un ouvrage n’intéressent que peu de personnes, peu en parleront.

XII.

C’est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément.

XIII.

On dit peu de choses solides, lorsqu’on cherche en dire d’extraordinaires.

XIV.

Nous nous flattons sottement de persuader aux autres ce que nous ne pensons pas nous-mêmes.

XV.

On ne s’amuse pas longtemps de l’esprit d’autrui.

XVI.

Les meilleurs auteurs parlent trop.

XVII.

La ressource de ceux qui n’imaginent pas est conter.

XVIII.

Les grandes pensées viennent du cœur.

XIX.

Quand on a beaucoup de lumière, on admire peu lorsque l’on en manque, de même. L’admiration marque le degré de nos connaissances, et prouve moins, souvent, la perfection des choses que l’imperfection de notre esprit.

XX.

Ce n’est point un grand avantage d’avoir l’esprit vif si on ne l’a juste. La perfection d’une pendule n’est pas d’aller vite, mais d’être réglée.

XXI

Lorsque deux auteurs ont également excellé en divers genres, on n’a pas ordinairement assez d’égards à ta subordination de leurs talents, et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.

XXII.

J’aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays, et rapporte beaucoup d’effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles ; qui, par des exemples tirés de la peinture ou de la musique, me fait connaître les beautés de l’éloquence et l’étroite liaison des arts. Je dis d’un homme qui rapproche ainsi les choses humaines, qu’il a un grand génie, si ses conséquences sont justes. Mais conclut mal, je présume qu’il distingue mal les objets, ou qu’il n’aperçoit pas d’un seul coup d’œil tout leur ensemble, et qu’enfin quelque chose manque à étendue ou à la profondeur de son esprit.

XXIII.

On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d’esprit : car l’une agrandit ses sujets, et l’autre, par l’abus des épisodes et par le faste de l’érudition, les anéantit.

XXIV.

Quelques exemples rapportés en peu de mots et à leur place donnent plus d’éclat, plus de poids et plus d’autorité aux réflexions ; mais trop d’exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l’unit du sujet, et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu’on les détourne de l’objet principal, et qui leurs ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure. Il faut saisir d’un coup d’œil la véritable preuve de son discours, et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes et laisse aux écrivains médiocres le soin de s’arrêter à cueillir les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C’est à eux d’amuser le peuple, qui sans objet, sans pénétration et sans goût.

XXV.

Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits ; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.

XXVI.

Savoir bien rapprocher les choses, voilà l’esprit juste. Le don de rapprocher beaucoup de choses et grandes choses fait les esprits vastes. Ainsi la justesse paraît être le premier degré, et une condition très-nécessaire de la vraie étendue d’esprit.

XXVII.

Un homme qui digère mal, et qui est vorace, est peut-être une image assez fidèle du caractère d’esprit de la plupart des savants.

ΧΧVIΙΙ

Il est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l’apprécier.

XXIX.

Je n’ôte rien à l’illustre Racine, le plus sage et le plus élégant des poëtes, pour n’avoir pas traité beaucoup de choses qu’il eut embellies, content d’avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit. Mais je me sens forcé de respecter un génie hardi fécond, élevé. pénétrant, facile, infatigable ; aussi ingénieux et aussi aimable dans les ouvrages de pur dément, que vrai et pathétique dans les autres ; d’une vaste imagination, qui a embrassé et pénétré rapidement toute l’économie des choses humaines ; à qui ni les sciences abstraites, ni les arts, ni la politique, ni mœurs des peuples, ni leurs opinions, ni leurs histoires, ni leur langue même, n’ont pu échapper ; illustre en sortant de l’enfance, par la grandeur et par la force de sa poésie féconde en pensées, et bientôt après par les charmes et par le caractère original et plein de raison de sa prose ; philosophe et peintre sublime, qui a semé avec éclat, dans ses écrits, tout ce qu’il y a de grand dans l’esprit des hommes ; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière, et enrichi le théâtre de nouvelles grâces ; savant à imiter le caractère et saisir l’esprit des bons ouvrages de chaque nation par l’extrême étendue de son génie, mais n’imitant rien d’ordinaire, qu’il ne l’embellisse ; éclatant jusque dans les fautes qu’on a cru remarquer dans ses écrits, et tel que, malgré leurs défauts et malgré les efforts de la critique, il a occupé sans relâche de ses veilles ses amis et ses ennemis, et porté chez les étrangers, dès sa jeunesse, la réputation de nos lettres, dont il a reculé toutes les bornes.

XXX

On ne doit pas non plus demander aux auteurs une perfection qu’ils ne puissent atteindre. C’est faire trop d’honneur à l’esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers n’aient pas le droit de lui plaire, surtout sur ces ouvrages peignent les passions. Il n’est pas besoin d’un grand art pour faire sortir les meilleurs esprits de leur assiette, et pour leur cacher les défauts d’un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité qui manque aux auteurs ne se trouve point dans nos propres conceptions. Le caractère naturel de l’homme comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous devons que par réflexion. Il y en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit.

XXXI.

L’erreur, ajoutée à la vérité, ne l’augmente point. Ce n’est pas étendre la carrière des arts que d’admettre de mauvais genres : c’est gâter le goût ; c’est corrompre le jugement des hommes, qui se laisse aisément séduire Par les nouveautés, et qui, mêlant ensuite le vrai et le faux, se détourne bientôt, dans ses productions, de l’imitation de la nature, et s’appauvrit ainsi en peu de temps par la vaine ambition d’imaginer et de s’écarter des anciens modèles.

XXXII.

Ce que nous appelons une pensée brillante n’est ordinairement qu’une expression captieuse, qui, à l’aide d’un peu de vérité, nous impose une erreur qui nous étonne.

XXXIII.

La plupart des grands personnages ont été les hommes de leur siècle les plus éloquents. Les auteurs des plus beaux systèmes, les chefs de partis et de sectes, ceux qui ont eu dans tous les temps le plus d’empire sur l’esprit des peuples, n’ont dû la meilleure partie de leurs succès qu’à l’éloquence vive et naturelle de leur âme. Il ne parait pas qu’ils aient cultivé la poésie avec le même bonheur. C’est que la poésie ne permet guère que l’on se partage, et qu’un art si sublime et pénible se peut rarement allier avec l’embarras des flaires et les occupations tumultueuses de la vie : au lieu que l’éloquence se mêle partout, et qu’elle doit la plus grande partie de ses séductions à l’esprit de médiation et de manège, qui forme les hommes d’État et les politiques, etc.

Est-il vrai que les qualités dominantes excluent les autres ? Qui a plus d’imagination que Bossuet, Montaigne, Descartes, Pascal, tous grands philosophes ? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine, Boileau, La Fontaine, Molière, tous poètes pleins de génie ?

XXXV.

Descartes a pu se tromper dans quelques-uns de principes, et ne se point tromper dans ses conséquences, sinon rarement. On aurait donc tort, ce me semble, de conclure de ses erreurs que l’imagination et l’invention ne s’accordent point avec la justesse. Grande vanité de ceux qui n’imaginent pas est de croire seuls judicieux. Ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes, génie créateur, ont été celles des trois ou quatre mille philosophes, tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n’ont point d’erreur en leur privé nom, parce qu’ils sont incapables d’inventer, même en se trompant ; mais ils sont toujours entraînés sans le savoir par l’erreur d’autrui ; et lorsqu’ils se trompent d’eux-mêmes, ce qui peut arriver souvent, c’est dans des détails et des conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour faire du bruit.

Ceux qui sont nés éloquents parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses, que la plupart des hommes n’imaginent pas qu’ils en parlent avec profondeur. Les esprits pesants, les sophistes, ne reconnaissent pas la philosophie, lorsque l’éloquence la rend populaire, et qu’elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d’expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées. Ils veulent des définitions, des discussions, des détails et des arguments. Si Locke eût rendu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits, ils n’auraient pas osé le compter parmi les philosophes de son siècle.

XXXVII.

Les premiers écrivains travaillaient sans modèle, et n’empruntaient rien que d’eux-mêmes, ce qui fait qu’ils sont inégaux, et mêlés de mille endroits faibles, avec un génie tout divin. Ceux qui ont réussi après eux ont puisé dans leurs inventions, et par là sont plus soutenus : nul ne trouve tout dans son propre fonds.

XXXVIII.

Qui saura penser de lui-même et former de nobles idées, qu’il prenne, s’il peut, la manière et le tour élevé des maîtres. Toutes les richesses de l’expression appartiennent de droit à ceux qui savent les mettre à leur place.

Il ne faut pas craindre non plus de redire une vérité ancienne, lorsqu’on peut la rendre plus sensible par un meilleur tour, ou la joindre à une autre vérité qui l’éclaircisse, et former un corps de raison. C’est le propre des inventeurs de saisir le rapport des choses, et de savoir les rassembler ; et les découvertes anciennes sont moins à leurs premiers auteurs qu’à ceux qui les rendent utiles

XL.

On ne peut avoir l’âme grande ou l’esprit un peu pénétrant sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la nature, les sciences, à la vérité. Les arts ou les sciences embrassent tout ce qu’il y a, dans les objets de la pensée, de noble ou d’utile : de sorte qu’il ne reste à ceux qui les rejettent que ce qui est indigne d’être peint ou enseigné.

XLI.

Voulez-vous démêler, rassembler vos idées, les mettre sous un même point de vue, et les réduire en principes ? Jetez-les d’abord sur le papier. Quand vous n’auriez rien à gagner par cet usage du côté de la réflexion, ce qui est faux manifestement, que n’acquerriez-vous pas du côté de l’expression ? Laissez dire à ceux qui regardent cette étude comme au-dessous d’eux. Qui peut croire avoir plus d’esprit, un génie plus grand et plus noble que le cardinal de Richelieu ? Qui a été chargé de plus d’affaires et de plus importantes ? Cependant nous avons des Controverses de ce grand ministre, et un Testament politique : on sait même qu’il n’a pas dédaigné la poésie. Un esprit si ambitieux ne pouvait mépriser la gloire la plus empruntée et la plus à nous qu’on connaisse. Il n’est pas besoin de citer, après un si grand nom, d’autres exemples : le duc de La Rochefoucauld, l’homme de son siècle le plus poli et le plus capable d’intrigues, auteur du livre des Maximes ; le fameux cardinal de Retz, le cardinal d’Ossat, le chevalier Guillaume Temple106, et une infinité d’autres qui sont aussi connus par leurs écrits que par leurs actions immortelles. Si nous ne sommes pas à même d’exécuter de si grandes choses que ces hommes illustres, qu’il paraisse du moins par l’expression de nos pensées, et par ce qui dépend de nous, que nous n’étions pas incapables de les concevoir.

XLII.

Deux études sont importantes : l’éloquence et la vérité ; la vérité, pour donner un fondement solide à l’éloquence, et bien disposer notre vie ; l’éloquence, pour diriger la conduite des autres hommes et défendre la vérité.

XLIII.

La plupart des grandes affaires se traitent par écrit ; il ne suffît donc pas de savoir parler : tous les intérêts subalternes, les engagements, les plaisirs, les devoirs de la vie civile, demandent qu’on sache parler ; c’est donc peu de savoir écrire. Nous aurions besoin tous les jours d’unir l’une et l’autre éloquence : mais nulle ne peut s’acquérir, si d’abord on ne sait penser : et on ne sait guère penser, si l’on n’a des principes fixes et puisés dans la vérité. Tout continue notre maxime, l’étude du vrai la première, l’éloquence après.

XLIV.

Tout ce qu’on n’a pensé que pour les autres est ordinairement peu naturel.

XLV.

La clarté est la bonne foi des philosophes.

XLVI.

La netteté est le vernis des maîtres.

XLVII.

La netteté épargne les longueurs, et sert de preuves aux idées.

XLVIII

La marque d’une expression propre est que, même dans les équivoques, on ne puisse lui donner qu’un sens.

XLIX.

Il semble que la raison, qui se communique aisément et se perfectionne quelquefois, devrait perdre d’autant plus vite tout son lustre et le mérite de la nouveauté : cependant les ouvrages des grands hommes, copiés avec tant de soin par d’autres mains, conservent, malgré le temps, un caractère toujours original : car il n’appartient pas aux autres hommes de concevoir et d’exprimer aussi parfaitement les choses qu’ils savent le mieux. C’est cette manière de concevoir, si vive et si parfaite, qui distingue dans tous les genres le génie, et qui fait que les idées les plus simples et les plus connues ne peuvent vieillir.

L.

Les grands philosophes sont les génies de la raison.

LI.

Pour savoir si une pensée est nouvelle, il n’y a qu’à l’exprimer bien simplement.

LII.

Il y a peu de pensées synonymes, mais beaucoup approchantes.

LIII.

Lorsqu’un bon esprit ne voit pas qu’une pensée puisse être utile, il y a grande apparence qu’elle est fausse.

LIV.

L’éloquence vaut mieux que le savoir.

Buffon (1707-1788) §

DISCOURS SUR LE STYLE

DISCOURS PRONONCÉ À L’ACADÉMIE FRANCAISE PAR M. DE BUFFON LE JOUR DE SA RÉCÉPTION LE 25 AOUT 1753

Messieurs,

Vous m’avez comblé d’honneur en m’appelant à vous ; mais la gloire n’est un bien qu’autant qu’on en est digne, et je ne me persuade pas que quelques essais écrits sans art et sans autre ornement que celui de la nature soient des titres suffisants pour oser prendre place parmi les maîtres de l’art, parmi les hommes éminents qui représentent ici la splendeur littéraire de la France, et dont les noms, célébrés aujourd’hui par la voix des nations, retentiront encore avec éclat dans la bouche de nos derniers neveux. Vous avez eu, Messieurs, d’autres motifs en jetant les yeux sur moi ; vous avez voulu donner à l’illustre compagnie à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir depuis longtemps une nouvelle marque de considération : ma reconnaissance, quoique partagée, n’en sera pas moins vive. Mais comment satisfaire au devoir qu’elle m’impose en ce jour ? Je n’ai, Messieurs, à vous offrir que votre propre bien : ce sont quelques idées sur le style, que j’ai puisées dans vos ouvrages ; c’est en vous lisant, c’est en vous admirant qu’elles ont été conçues ; c’est en les soumettant à vos lumières qu’elles se produiront avec quelque succès.

Il s’est trouvé dans tous les temps des hommes qui ont su commander aux autres par la puissance de la parole. Ce n’est néanmoins que dans les siècles éclairés que l’on a bien écrit et bien parlé. La véritable éloquence suppose l’exercice du génie et la culture de l’esprit. Elle est bien différente de cette facilité naturelle de parler, qui n’est qu’un talent, une qualité accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l’imagination prompte. Ces hommes sentent vivement, s’affectent de même, le marquent fortement au dehors ; et, par une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. C’est le corps qui parle au corps ; tous les mouvements, tous les signes, concourent et servent également. Que faut-il pour émouvoir la multitude et l’entraîner ? Que faut-il pour ébranler la plupart même des autres hommes et les persuader ? Un ton véhément et pathétique, des gestes expressifs et fréquents, des paroles rapides et sonnantes. Mais pour le petit nombre de ceux dont la tête est ferme, le goût délicat et le sens exquis, et qui, comme vous, Messieurs, comptent pour peu le ton, les gestes et le vain son des mots, il faut des choses, des pensées, des raisons ; il faut savoir les présenter, les nuancer, les ordonner : il ne suffit pas de frapper l’oreille et d’occuper les yeux ; il faut agir sur l’âme et toucher le cœur en parlant à l’esprit.

Le style n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées. Si on les enchaîne étroitement, si on les serre, le style devient ferme, nerveux et concis ; si on les laisse se succéder lentement et ne se joindre qu’à la faveur des mots, quelque élégants qu’ils soient, le style sera diffus, lâche et traînant.

Mais, avant de chercher l’ordre dans lequel on présentera ses pensées, il faut s’en être fait un autre plus général et plus fixe, où ne doivent entrer que les premières vues et les principales idées : c’est en marquant leur place sur ce premier plan qu’un sujet sera circonscrit, et que l’on en connaîtra l’étendue ; c’est en se rappelant sans cesse ces premiers linéaments qu’on déterminera les justes intervalles qui séparent les idées principales, et qu’il naîtra des idées accessoires et moyennes qui serviront à les remplir. Par la force du génie, on se représentera toutes les idées générales et particulières sous leur véritable point de vue ; par une grande finesse de discernement, on distinguera les pensées stériles des pensées fécondes ; par la sagacité que donne la grande habitude d’écrire, on sentira d’avance quel sera le produit de toutes ces opérations de l’esprit. Pour peu que le sujet soit vaste ou compliqué, il est bien rare qu’on puisse l’embrasser d’un coup d’œil, ou le pénétrer en entier d’un seul et premier effort de génie ; et il est rare encore qu’après bien des réflexions on en saisisse tous les rapports. On ne peut donc trop s’en occuper ; c’est même le seul moyen d’affermir, d’étendre et d’élever ses pensées : plus on leur donnera de substance et de force par la méditation, plus il sera facile ensuite de les réaliser par l’expression.

Ce plan n’est pas encore le style, mais il en est la base ; il le soutient, il le dirige, il règle son mouvement et le soumet à des lois ; sans cela, le meilleur écrivain s’égare, sa plume marche sans guide, et jette à l’aventure des traits irréguliers et des figures discordantes. Quelque brillantes que soient les couleurs qu’il emploie, quelques beautés qu’il sème dans les détails, comme l’ensemble choquera ou ne se fera pas sentir, l’ouvrage ne sera point construit ; et, en admirant l’esprit de l’auteur, on pourra soupçonner qu’il manque de génie. C’est par cette raison que ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu’ils parlent très bien, écrivent mal ; que ceux qui s’abandonnent au premier feu de leur imagination prennent un ton qu’ils ne peuvent soutenir ; que ceux qui craignent de perdre des pensées isolées, fugitives, et qui écrivent en différents temps des morceaux détachés, ne les réunissent jamais sans transitions forcées ; qu’en un mot, il y a tant d’ouvrages faits de pièces de rapport, et si peu qui soient fondus d’en seul jet.

Cependant, tout sujet est un ; et, quelque vaste qu’il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d’usage que quand on traite des sujets différents, ou lorsque, ayant à parler de choses grandes, épineuses et disparates, la marche du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles, et contrainte par la nécessité des circonstances : autrement, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l’assemblage ; le livre paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l’auteur demeure obscur ; il ne peut faire impression sur l’esprit du lecteur, il ne peut même se faire sentir que par la continuité du fil, par la dépendance harmonique des idées, par un développement successif, une gradation soutenue, un mouvement uniforme que toute interruption détruit ou fait languir.

Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits ? C’est que chaque ouvrage est un tout, et qu’elle travaille sur un plan éternel dont elle ne s’écarte jamais ; elle prépare en silence les germes de ses productions ; elle ébauche par un acte unique la forme primitive de tout être vivant ; elle la développe, elle la perfectionne par un mouvement continu et dans un temps prescrit. L’ouvrage étonne ; mais c’est l’empreinte divine dont il porte les traits qui doit nous frapper. L’esprit humain ne peut rien créer ; il ne produira qu’après avoir été fécondé par l’expérience et la méditation ; ses connaissances sont les germes de ses productions : mais s’il imite la nature dans sa marche et dans son travail, s’il s’élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes, s’il les réunit, s’il les enchaîne, s’il en forme un tout, un système par la réflexion, il établira sur des fondements inébranlables des monuments immortels.

C’est faute de plan, c’est pour n’avoir pas assez réfléchi sur son objet qu’un homme d’esprit se trouve embarrassé, et ne sait par où commencer à écrire. Il aperçoit à la fois un grand nombre d’idées ; et, comme il ne les a ni comparées ni subordonnées, rien ne le détermine à préférer les unes aux autres ; il demeure donc dans la perplexité. Mais lorsqu’il se sera fait un plan, lorsqu’une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, il s’apercevra aisément de l’instant auquel il doit prendre la plume, il sentira le point de maturité de la production de l’esprit, il sera pressé de la faire éclore, il n’aura même que du plaisir à écrire : les idées se succéderont aisément, et le style sera naturel et facile ; la chaleur naîtra de ce plaisir, se répandra partout, et donnera de la vie à chaque expression ; tout s’animera de plus en plus ; le ton s’élèvera, les objets prendront de la couleur ; et le sentiment, se joignant à la lumière, l’augmentera, la portera plus loin, la fera passer de ce que l’on dit à ce que l’on va dire, et le style deviendra intéressant et lumineux.

Rien ne s’oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants ; rien n’est plus contraire à la lumière qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit que ces étincelles qu’on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Ce sont des pensées qui ne brillent que par l’opposition : l’on ne présente qu’un côté de l’objet, on met dans l’ombre toutes les autres faces ; et ordinairement ce côté qu’on choisit est une pointe, un angle sur lequel on fait jouer l’esprit avec d’autant plus de facilité qu’on l’éloigne davantage des grandes faces sous lesquelles le bon sens a coutume de considérer les choses.

Rien n’est encore plus opposé à la véritable éloquence que l’emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l’éclat qu’en perdant de la solidité. Aussi, plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit, moins il aura de nerf, de lumière, de chaleur et de style ; à moins que cet esprit ne soit lui-même le fond du sujet, et que l’écrivain n’ait pas eu d’autre objet que la plaisanterie : alors l’art de dire de petites choses devient peut-être plus difficile que l’art d’en dire de grandes.

Rien n’est plus opposé au beau naturel que la peine qu’on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d’une manière singulière ou pompeuse ; rien ne dégrade plus l’écrivain. Loin de l’admirer, on le plaint d’avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes, pour ne dire que ce que tout le monde dit. Ce défaut est celui des esprits cultivés mais stériles ; ils ont des mots en abondance, point d’idées ; ils travaillent donc sur les mots, et s’imaginent avoir combiné des idées, parce qu’ils ont arrangé des phrases, et avoir épuré le langage quand ils l’ont corrompu en détournant les acceptions. Ces écrivains n’ont point de style, ou, si l’on veut, ils n’en ont que l’ombre. Le style doit graver des pensées : ils ne savent que tracer des paroles.

Pour bien écrire, il faut donc posséder pleinement son sujet, il faut y réfléchir assez pour voir clairement l’ordre de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée ; et, lorsqu’on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s’en écarter, sans l’appuyer trop inégalement, sans lui donner d’autre mouvement que celui qui sera déterminé par l’espace qu’elle doit parcourir. C’est en cela que consiste la sévérité du style ; c’est aussi ce qui en fera l’unité et ce qui en réglera la rapidité, et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi. A cette première règle, dictée par le génie, si l’on joint de la délicatesse et du goût, du scrupule sur le choix des expressions, de l’attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux, le style aura de la noblesse. Si l’on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement, du mépris pour tout ce qui n’est que brillant et une répugnance constante pour l’équivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura même de la majesté. Enfin, si l’on écrit comme l’on pense, si l’on est convaincu de ce que l’on veut persuader, cette bonne foi avec soi même, qui fait la bienséance pour les autres et la vérité du style, lui fera produire tout son effet, pourvu que cette persuasion intérieure ne se marque pas par un enthousiasme trop fort, et qu’il ait partout plus de candeur que de confiance, plus de raison que de chaleur.

C’est ainsi, Messieurs, qu’il me semblait, en vous lisant, que vous me parliez, que vous m’instruisiez. Mon âme, qui recueillait avec avidité ces oracles de la sagesse, voulait prendre l’essor et s’élever jusqu’à vous ; vains efforts ! Les règles, disiez-vous encore, ne peuvent suppléer au génie ; s’il manque, elles seront inutiles. Bien écrire, c’est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre ; c’est avoir en même temps de l’esprit, de l’âme et du goût. Le style suppose la réunion et l’exercice de toutes les facultés intellectuelles. Les idées seules forment le fond du style, l’harmonie des paroles n’en est que l’accessoire, et ne dépend que de la sensibilité des organes ; il suffit d’avoir un peu d’oreille pour éviter les dissonances, et de l’avoir exercée, perfectionnée par la lecture des poètes et des orateurs, pour que mécaniquement on soit porté à l’imitation de la cadence poétique et des tours oratoires. Or jamais l’imitation n’a rien créé : aussi cette harmonie des mots ne fait ni le fond ni le ton du style, et se trouve souvent dans des écrits vides d’idées.

Le ton n’est que la convenance du style à la nature du sujet, il ne doit jamais être forcé ; il naîtra naturellement du fond même de la chose, et dépendra beaucoup du point de généralité auquel on aura porté ses pensées. Si l’on s’est élevé aux idées les plus générales, et si l’objet en lui-même est grand, le ton paraîtra s’élever à la même hauteur ; et si, en le soutenant à cette élévation, le génie fournit assez pour donner à chaque objet une forte lumière, si l’on peut ajouter la beauté du coloris à l’énergie du dessin, si l’on peut, en un mot, représenter chaque idée par une image vive et bien terminée et former de chaque suite d’idées un tableau harmonieux et mouvant, le ton sera non seulement élevé, mais sublime.

Ici, Messieurs, l’application ferait plus que la règle ; les exemples instruiraient mieux que les préceptes ; mais, comme il ne m’est pas permis de citer les morceaux sublimes qui m’ont si souvent transporté en lisant vos ouvrages, je suis contraint de me borner à des réflexions. Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité : la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l’immortalité : si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être mises en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l’homme, le style est l’homme même. Le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transporter, ni s’altérer : s’il est élevé, noble, sublime, l’auteur sera également admiré dans tous les temps ; car il n’y a que la vérité qui soit durable, et même éternelle. Or un beau style n’est tel en effet que par le nombre infini des vérités qu’il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s’y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l’esprit humain que ceux qui peuvent faire le fond du sujet.

Le sublime ne peut se trouver que dans les grands sujets. La poésie, l’histoire et la philosophie ont toutes le même objet, et un très grand objet, l’homme et la nature. La philosophie décrit et dépeint la nature ; la poésie la peint et l’embellit : elle peint aussi les hommes, elle les agrandit, les exagère, elle crée les héros et les dieux. L’histoire ne peint que l’homme, et le peint tel qu’il est : ainsi le ton de l’historien ne deviendra sublime que quand il fera le portrait des plus grands hommes, quand il exposera les plus grandes actions, les plus grands mouvements, les plus grandes révolutions ; et, partout ailleurs, il suffira qu’il soit majestueux et grave. Le ton du philosophe pourra devenir sublime toutes les fois qu’il parlera des lois de la nature, des êtres en général, de l’espace, de la matière, du mouvement et du temps de l’âme, de l’esprit humain, des sentiments, des passions ; dans le reste, il suffira qu’il soit noble et élevé. Mais le ton de l’orateur et du poète, dès que le sujet est grand, doit toujours être sublime, parce qu’ils sont les maîtres de joindre à la grandeur de leur sujet autant de couleur, autant de mouvement, autant d’illusion qu’il leur plaît et que, devant toujours peindre et toujours agrandir les objets, ils doivent aussi partout employer toute la force et déployer toute l’étendue de leur génie.

Pensées de Goethe (1749-1832) §

ENTRETIENS DE GOETHE ET D’ECKERMANN

Traduits par J.-N. Charles.

I.

Le goût ne peut se développer à la vue du médiocre, mais bien de ce qu’il y a de plus parfait.

II.

La manière veut toujours avoir fini ; elle ne prend point plaisir au travail. Mais le talent véritable et vraiment grand trouve son souverain bonheur dans l’exécution.

III.

Règle générale, les Anglais écrivent tous bien, en hommes qui sont nés orateurs, en gens pratiques et tournés vers la réalité.

Les Français aussi ne démentent pas dans leur style leur caractère essentiel. Ils sont sociables par nature, et, comme tels, ils n’oublient jamais le public auquel ils s’adressent ; ils s’efforcent d’être clairs afin de convaincre leur lecteur, et ornés afin de lui plaire.

En somme, le style d’un écrivain est la reproduction fidèle de son esprit. Si quelqu’un veut avoir un style clair, il faut que la clarté règne dans son âme. Voulez-vous acquérir un grand style ? ayez le caractère grand.

IV.

Il est peu d’hommes qui possèdent l’imagination propre à concevoir les réalités. Au contraire, presque tous aiment à transporter leur pensée dans des régions et des situations bizarres, qui ensuite agissent sur leur imagination et la faussent. Il en est d’autres encore qui se cramponnent à la réalité et qui sont, sous ce rapport, d’une exigence méticuleuse, parce qu’ils sont complètement dénués de poésie.

V.

Il n’est pas une corde du cœur humain que, dans sa richesse et sa grandeur infinie, Shakespeare n’ait mise à nu et fait vibrer ; et avec quelle facilité ! Quelle aisance !

Toute dissertation sur Shakespeare est impossible, toute parole est insuffisante. L’ébauche que je trace de lui, dans le Wilhelm Meister, n’a pas une signification assez complète. Shakespeare n’est pas un poète pour le théâtre : il ne s’est jamais préoccupé île la scène : elle était beaucoup trop étroite pour son génie ; le monde visible tout entier était trop resserré pour lui. Il est beaucoup trop riche, beaucoup trop puissant.

VI.

Il y a dans le domaine de l’art une filiation continue. Lorsque l’on considère un grand maître, on découvre toujours qu’il a profité des bonnes études de ses prédécesseurs, et que c’est justement à cela qu’il doit sa réputation. Les Raphaëls ne sortent pas de terre tout formés. L’antique est ce qu’il y a de mieux avant eux, telle est leur base. S’ils n’avaient pas utilisé le progrès contemporain, on aurait peu à dire sur leur compte.

VII.

L’œuvre d’un homme jeune charmera toujours le plus les jeunes gens. Ne vous imaginez pas que la civilisation et le goût progressent si vite, ni que la jeunesse ait déjà laissé derrière elle l’époque rudimentaire où ces pièces furent composées (Les Brigands, Fiesco, de Schiller). Le monde avance sans doute, mais il faut que la jeunesse recommence à perpétuité, que, comme un seul individu, elle traverse une à une les époques du perfectionnement universel.

VIII.

Pour écrire en prose, il faut avoir quelque chose à dire : or, quiconque n’est point dans ce cas, est pour- tant capable d’aligner des vers et des rimes ; là un mot vient à la suite de l’autre, et il en résulte à la fin quelque chose qui n’est rien, mais qui néanmoins parait avoir quelque valeur.

IX.

A quoi serviraient donc les poètes, s’ils prétendaient uniquement répéter les récits de l’historien ? Ils doivent aller plus avant et nous donner, s’il est possible, quelque chose de plus élevé, de meilleur. Les caractères de Sophocle ressemblent tous en quelque façon à l’âme auguste du grand poète : il en est de même pouf Shakespeare. Et cela est bien, et c’est ainsi qu’on doit s’y prendre. Shakespeare même va plus loin encore ; et fait de ses Romains des Anglais, et en cela il a encore raison, car autrement sa nation ne l’aurait pas compris.

Les Grecs attachaient moins de prix à la fidélité historique qu’à la manière dont leurs poètes traitaient les faits.

X.

L’œil a besoin de variété ; il ne s’arrête jamais volontiers sur la même couleur, mais il en exige immédiatement une autre, et cela d’une manière si impérieuse qu’il se la produit à lui-même, quand elle ne se trouve pas dans la réalité.

Ceci mène à parler d’une loi capitale qui embrasse la nature entière, et sur laquelle la vie et les jouissances sont exclusivement fondées.

Ce qui a lieu pour la vue non-seulement existe pour tous nos autres sens, mais encore pour ce qui touche aux choses élevées de notre nature morale. Cette loi de la variété obligatoire est d’une évidence frappante.

Certaines danses ont pour nous un charme extrême, parce que le mode majeur et le mode mineur y alternent, tandis que d’autres, qui n’ont que celui-ci ou celui-là, nous fatiguent tout d’abord.

La même loi semble présider à un bon style, dans lequel on évite le retour d’un son qui vient d’être entendu. Les pièces de théâtre, notamment les tragédies, dans lesquelles règne invariablement l’unité du ton, ont un caractère ennuyeux et lassant, et lorsque pour comble, dans une représentation triste, l’orchestre remplit les entr’actes par une musique lugubre et énervante, on est tourmenté d’un sentiment insupportable.

C’est peut-être sur cette loi de la variation obligatoire que se fondait Shakespeare pour entremêler des scènes amusantes à ses tragédies. Mais ce principe ne paraît pas applicable à la haute tragédie des Grecs ; je dis plus, un certain ton général y affecte l’ensemble.

Mais aussi la tragédie grecque n’est pas d’une dimension telle qu’elle dût fatiguer par cette égalité persistante de ton ; et puis les chœurs et le dialogue y alternent. En outre, l’élévation des sentiments n’en peut devenir importune, puisqu’il y a toujours au fond quelque importante mais agréable réalité.

Il faut être quelque chose pour produire quelque chose. Dante nous parait grand, mais il avait par devers lui le bénéfice des travaux accomplis par les siècles précédents. La maison Rothschild est opulente, mais il a fallu plus d’une génération pour accumuler les trésors qu’elle possède. Toutes ces raisons se touchent de plus près qu’on ne pense. Nos artistes naïfs qui ressuscitent la vieille Allemagne ignorent cela : ils se tournent vers l’imitation de la nature avec leur faiblesse personnelle et leur impuissance artistique, et ils s’imaginent qu’ils font beaucoup. C’est en dessous de la nature qu’ils sont. Or, quiconque cherche à produire une œuvre grande doit avoir élevé son éducation à un tel niveau, qu’il soit à même, comme les Grecs, d’attirer dans les hautes régions de son génie la chétive réalité que lui offre la nature, et de donner une existence réelle aux choses qui, dans les phénomènes de la nature, sont restées à l’état d’intention, soit par faiblesse inhérente, soit à cause d’obstacles extérieurs.

XII.

A vrai dire, tout ce qui est sorti de la plume de Voltaire est bon, quoique je ne sois point disposé à lui laisser passer toutes ses témérités. Mais ses poésies détachées doivent être mises parmi les choses les plus charmantes qu’il ait écrites. On n’y trouve pas une seule ligne qui ne suit pleine d’esprit, de clarté, de gaieté et de grâce. Il avait le ton du meilleur monde.

Malgré son indépendance et sa hardiesse, il a su constamment rester dans les limites des convenances. L’Impératrice m’a répété bien souvent que dans les poésies adressées par Voltaire à des princes, il ne s’est pas une seule fois écarté du respect...

Lord Byron appréciait extraordinairement Voltaire ; il a dû le lire beaucoup, l’étudier, le mettre à contribution. C’est que lord Byron savait à merveille où il y avait quelque chose à prendre. Il était trop intelligent pour ne pas aller puiser aussi à cette source commune de lumières.

J. Joubert (1754-1824) §

Du style

I.

Lorsque les langues sont formées, la facilité même de s’exprimer nuit à l’esprit, parce qu’aucun obstacle ne l’arrête, ne le contient, ne le rend circonspect, et ne le force à choisir entre ses pensées. Dans les langues encore nouvelles, il est contraint de faire ce choix, par le retardement que lui imprime la nécessité de fouiller dans sa mémoire, pour trouver les mots dont il a besoin. On ne peut écrire, en ce cas, qu’avec une grande attention.

II.

L’homme aime à remuer ce qui est mobile, et à varier ce qui est variable ; aussi chaque siècle imprime aux langues quelque changement ; et le même esprit d’invention qui les créa, les détériore en subsistant toujours.

III.

C’est toujours par l’au-delà, et non par l’en-deçà, que les langues se corrompent ; par l’au-delà de leur son ordinaire, de leur naturelle énergie, de leur éclat habituel. C’est le luxe qui les corrompt, et le fracas qui accompagne leur décadence.

IV.

Les mots dont le son, la clarté et, pour ainsi dire, le volume sont amoindris, c’est-à-dire, qui n’expriment rien que d’adouci, sont dans le langage ce que les demi-tons sont dans la musique ; ils y forment un genre achromatique. Ces mots prennent faveur, lorsqu’une langue, ayant acquis toute son énergie, et en ayant abusé, son affaiblissement devient, quand il est élégant, une nouveauté qui frappe et qui plaît. Les esprits très-cultivés s’en contentent longtemps.

V.

En littérature, il faut remonter aux sources dans chaque langue, parce qu’on oppose ainsi l’antiquité à la mode, et que d’ailleurs, en trouvant, dans sa propre langue, cette pointe d’étrangeté qui pique et réveille le goût, on la parle mieux et avec plus de plaisir.

Quant aux inconvénients, ils sont nuls. Des défauts vieillis et abolis ont perdu tout leur maléfice : on n’a plus rien à redouter de leur contagion.

VI.

On n’aime pas à trouver dans un livre les mots qu’on ne pourrait pas se permettre de dire, et qui détournent l’attention, non par leur beauté, mais par leur singularité. Mais on les tolère, on les aime même dans les vieux auteurs, parce qu’ils sont là un fait de l’histoire littéraire ; ils montrent la naissance du langage, tandis que, dans les modernes, ils n’en montrent que la dépravation.

VII.

Remplir un mot ancien d’un sens nouveau, dont l’usage ou la vétusté l’avait vidé, pour ainsi dire, ce n’est pas innover, c’est rajeunir. On enrichit les langues en les fouillant. Il faut les traiter comme les champs : pour les rendre fécondes, quand elles ne sont plus nouvelles, il faut les remuer à de grandes profondeurs.

VIII.

Toutes les langues roulent de l’or.

IX.

Rendre aux mots leur sens physique et primitif, c’est les fourbir, les nettoyer, leur restituer leur clarté première ; c’est refondre cette monnaie, et la remettre plus luisante dans la circulation ; c’est renouveler, par le type, des empreintes effacées.

X.

Le nom d’une chose n’en montre que l’apparence. Les noms bien entendus, bien pénétrés, contiendraient toutes les sciences. La science des noms ! Nous n’en avons que l’art, et même nous en avons peu l’art, parce que nous n’en avons pas assez la science. Quand on entend parfaitement un mot, il devient comme transparent ; on en voit la couleur, la forme ; on sent son poids ; on aperçoit sa dimension, et on sait le placer. Il faut souvent, pour en bien connaître le sens, la force, la propriété, avoir appris son histoire. La science des mots enseignerait tout l’art du style. Voilà pourquoi, quand une langue a eu plusieurs âges, comme la nôtre, les vieux livres sont bons à lire. Avec eux, on remonte à ses sources, et on la contemple dans son cours. Pour bien écrire le français, il faudrait entendre le gaulois. Notre langue est comme la mine où l’or ne se trouve qu’à de certaines profondeurs.

XI.

Il est une foule de mots usuels qui n’ont qu’un demi-sens, et sont comme des demi-sons. Ils ne sont bons qu’à circuler dans le parlage, comme les liards dans le commerce. On ne doit pas les étaler, en les enchâssant dans des phrases, quand on pérore ou qu’on écrit. Il faut bien se garder surtout de les faire entrer dans des vers ; on commettrait la même faute que le compositeur qui admettrait, dans sa musique, des sons qui ne seraient pas des tons, ou des tons qui ne seraient pas des notes.

XII.

Il y a dans la langue française de petits mots dont presque personne ne sait rien faire. 

XIII.

Dans la langue française, les mots tirés du jeu, de la chasse, de la guerre et de l’écurie, ont été nobles.

XIV.

Il est important de fixer la langue dans les sciences, surtout dans la métaphysique, et de conserver, autant qu’il se peut, les expressions dont se sont servis les grands hommes.

XV.

Quand les mots n’apprennent rien, c’est-à-dire, lorsqu’ils ne sont pas plus propres que d’autres à exprimer une pensée, et qu’ils n’ont avec elle aucune union nécessaire, la mémoire ne peut se résoudre à les retenir, ou ne les retient qu’avec peine, parce qu’elle est obligée d’employer une sorte de violence pour lier ensemble des choses qui tendent à se séparer.

XVI.

Avant d’employer un beau mot, faites-lui une place.

XVII.

Toutes les belles paroles sont susceptibles de plus d’une signification. Quand un beau mot présente un sens plus beau que celui de l’auteur, il faut l’adopter.

XVIII.

Il faut que les mots se détachent bien du papier ; c’est-à-dire qu’ils s’attachent facilement à l’attention, à la mémoire ; qu’ils soient commodes à citer et à déplacer.

XIX.

Les mots liquides et coulants sont les plus beaux et les meilleurs, si l’on considère le langage comme une musique ; mais si on le considère comme une peinture, il y a des mots rudes qui sont fort bons, car ils font trait.

XX.

Les hommes qui n’ont que des pensées communes et de plates cervelles, ne doivent employer que les mots les premiers venus. Les expressions brillantes sont le naturel de ceux qui ont la mémoire ornée, le cœur ému, l’esprit éclairé et l’œil perçant.

XXI.

Un seul beau son est plus beau qu’un long parler.

XXII.

Les plus beaux sons, les plus beaux mots sont absolus, et ont entre eux des intervalles naturels qu’il faut observer en les prononçant. Quand on les presse et qu’on les joint, on les rend semblables à ces globules diaphanes, qui s’aplatissent aussitôt qu’ils se touchent, perdent leur transparence, en se collant les uns aux autres, et ne forment plus qu’un corps pâteux, quand ils sont ainsi réduits en masse.

XXIII.

Pour qu’une expression soit belle, il faut qu’elle dise plus qu’il n’est nécessaire, en disant pourtant avec précision ce qu’il faut ; qu’il y ait en elle abondance et économie ; que l’étroit et le vaste, le peu et le beaucoup s’y confondent ; qu’enfin le son en soit bref, et le sens infini. Tout ce qui est lumineux a ce caractère. Une lampe éclaire à la fois l’objet auquel on l’applique, et vingt autres auxquels on ne songe pas à l’appliquer. 

XXIV.

Que de soin pour polir un verre ! Mais on voit clair et on voit loin : image de ces mots de choix. On les place dans la mémoire, et on les y garde chèrement. Ils occupent peu de place devant nos yeux, mais ils en ont une grande dans l’esprit ; l’esprit en fait ses délices, et cette gloire est assez grande, ce sort est assez beau.

XXV.

Les mots, comme les verres, obscurcissent tout ce qu’ils n’aident pas à mieux voir.

XXVI.

Nous devons reconnaître, pour maîtres des mots, ceux qui savent en abuser, et ceux qui savent en user ; mais ceux-ci sont les rois des langues, et ceux-là en sont les tyrans.

XXVII.

Il faut assortir les phrases et les mots à la voix, et la voix aux lieux. Les mots propres à être ouïs de tous, et les phrases propres à ces mots, sont ridicules, lorsqu’on ne doit parler qu’aux yeux et, pour ainsi dire, à l’oreille de son lecteur.

XXVIII.

Il y a harmonie pour l’esprit, toutes les fois qu’il y a parfaite propriété dans les expressions. Or, quand l’esprit est satisfait, il prend peu garde à ce que désire l’oreille.

XXIX.

Quoi qu’on en dise, c’est la signification surtout qui fait le son et l’harmonie ; et, comme, dans la musique, c’est l’oreille qui flatte l’esprit, dans l’harmonie du discours, c’est l’esprit surtout qui fait que l’oreille est flattée. Exceptez-en un petit nombre de mots très-rudes et d’autres qui sont très-doux, les langues se composent de mots d’un son indifférent, et dont le sens détermine l’agrément, même pour l’ouïe. Dans le vers de Boileau, par exemple,

Traçât à pas tardifs un pénible sillon,

on remarque peu, ou même on ne remarque point le bizarre rapprochement de toutes ces syllabes : tra-ça-ta-pas-tar…. ; tant il est vrai que le sens fait le son !

XXX.

 « Moi, j’en étais haïe et ne puis lui survivre ! »

La douceur du son, dans le mot haïe, en tempère le sens et adoucit ce qu’il a de rude. De ce mélange de la rigueur du sens et de la douceur du son, il ne résulte qu’un mot triste : et les mots tristes sont beaux.

XXXI.

Ce n’est pas tant le son que le sens des mots, qui tient si souvent en suspens la plume des bons écrivains. Bien choisis, les mots sont des abrégés de phrases. L’habile écrivain s’attache à ceux qui sont amis de la mémoire, et rejette ceux qui ne le sont pas. D’autres mettent leurs soins à écrire de telle sorte, qu’on puisse les lire sans obstacle, et qu’on ne puisse en aucune manière se souvenir de ce qu’ils ont dit ; ils sont prudents. Les périodes de certains auteurs sont propres et commodes à ce dessein. Elles amusent la voix, l’oreille, l’attention même, et ne laissent rien après elles. Elles passent, comme le son qui sort d’un papier feuilleté.

XXXII.

Il serait singulier que le style ne fût beau que lorsqu’il a quelque obscurité, c’est-à-dire quelques nuages ; et peut-être cela est vrai, quand cette obscurité lui vient de son excellence même, du choix des mots qui ne sont pas communs, du choix des mots qui ne sont pas vulgaires. Il est certain que le beau a toujours à la fois quelque beauté visible et quelque beauté cachée. Il est certain encore qu’il n’a jamais autant de charmes pour nous, que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n’entendons qu’à demi.

XXXIII.

C’est un grand art de mettre dans le style des incertitudes qui plaisent.

XXXIV.

Quelquefois le mot vague est préférable au terme propre. Il est, selon l’expression de Boileau, des obscurités élégantes ; il en est de majestueuses ; il en est même de nécessaires : ce sont celles qui font imaginer à l’esprit ce qu’il ne serait pas possible à la clarté de lui faire voir.

XXXV.

Bannissez des mots toute indétermination, et faites-en des chiffres invariables : il n’y aura plus de jeu dans la parole, et dès lors plus d’éloquence et plus de poésie. Tout ce qui est mobile et variable, dans les affections de l’âme, demeurera sans expression possible. Je dis plus : si vous bannissez des mots tout abus, il n’y aura plus même d’axiomes. C’est l’équivoque, l’incertitude, c’est-à-dire, la souplesse des mots qui est un de leurs grands avantages, et qui permet d’en faire un usage exact.

XXXVI.

Le sens caché dans les mots dont on fait usage, sens souvent très-étendu et très-important, mais d’une importance et d’une étendue qu’on sent et qu’on n’aperçoit pas, est comme une lueur dans un brouillard. C’est la lampe du ver luisant qui éclaire un point unique, mais qui l’éclaire sûrement. Elle est en lui, mais loin de ses yeux, et lui fait tout voir, sans qu’il la voie.

XXXVII.

Il y a des mots qui sont à d’autres ce que le genre est à l’espèce, ou ce que l’espèce est au genre. Les mots genre ont un sens plus large et plus vague ; ils ont de l’ampleur et sont flottants. C’est pour cela qu’ils conviennent mieux au style très-noble. Les mots espèce conviennent au style concis, parce qu’ils pressent le sens, le serrent et s’y ajustent. C’est le justaucorps, le vêtement d’utilité. Les autres sont toges et manteaux, habits de décence, de dignité et de parade.

XXXVIII.

Que le mot n’étreigne pas trop la pensée ; qu’il soit pour elle un corps qui ne la serre pas. Rien de trop juste ! Grande règle pour la grâce, dans les ouvrages et dans les mœurs.

XXXIX.

Nous bégayons longtemps nos pensées, avant d’en trouver le mot propre, comme les enfants bégaient longtemps leurs paroles, avant de pouvoir en prononcer toutes les lettres.

XL.

Les mots qui ont longtemps erré dans la pensée, semblent être mobiles encore et comme errants sur le papier. Ils s’en détachent, pour ainsi dire, dès qu’une vive attention les fixe, et, accoutumés qu’ils étaient à se promener dans la mémoire de l’auteur, ils s’élancent vers celle du lecteur, par une sorte d’attraction que leur imprima l’habitude.

XLI.

Jamais les mots ne manquent aux idées ; ce sont les idées qui manquent aux mots. Dès que l’idée en est venue à son dernier degré de perfection, le mot éclot, se présente et la revêt.

XLII.

Rejeter une expression qui ne blesse ni le son, ni le sens, ni le bon goût, ni la clarté, est un purisme ridicule, une pusillanimité.

XLIII.

Quand on se contente de comprendre à demi, on se contente aussi d’exprimer à demi, et alors on écrit facilement.

XLIV.

Il est des écrits et des sortes de style où les mots sont placés pour être comptés. Il en est d’autres où ils ne doivent être pris qu’au tas, au poids, et, pour ainsi dire, en sacs.

XLVI.

Les meilleurs temps littéraires ont toujours été ceux où les auteurs ont pesé et compté leurs mots.

XLVII.

« Le style, dit Dussault, est une habitude de l’esprit. » Heureux ceux dans lesquels il est une habitude de l’âme ! Chez les uns, le style naît des pensées ; chez les autres, les pensées naissent du style.

XLVIII.

La Bruyère dit qu’il faut prendre ses pensées dans son jugement ; oui ; mais on peut en prendre l’expression dans son humeur et dans son imagination.

XLIX.

L’art de bien dire ce qu’on pense est différent de la faculté de penser : celle-ci peut être très-grande en profondeur, en hauteur, en étendue, et l’autre ne pas exister. Le talent de bien exprimer n’est pas celui de concevoir ; le premier fait les grands écrivains, et le second les grands esprits. Ajoutez que ceux mêmes qui ont les deux qualités en puissance, ne les ont pas toujours en exercice, et éprouvent souvent que l’une agit sans l’autre. Que de gens ont une plume et n’ont pas d’encre ! Combien d’autres ont une plume et de l’encre, mais n’ont pas de papier, c’est-à-dire, de matière où puisse s’exercer leur style !

L.

Tenez votre esprit au-dessus de vos pensées, et vos pensées au-dessus de vos expressions.

LI.

Il y a des pensées qui n’ont pas besoin de corps, de forme, d’expression. Il suffit de les désigner vaguement et de les faire bruire : au premier mot, on les entend, on les voit.

LII.

Il est une classe d’idées tellement belles par elles-mêmes, que, quoique susceptibles d’être produites par la plupart des esprits, elles mettent de niveau, aux yeux du philosophe, et maintiennent au premier rang presque tous les esprits qui les ont. Il suffit qu’elles soient exprimées avec clarté, pour plaire, satisfaire et charmer. La grandeur, l’énergie, l’originalité de l’expression, n’en augmentent que peu le mérite, et leur beauté l’originalité de l’expression, n’en augmentent que peu le mérite, et leur beauté native semble rendre inutile l’agrément de la draperie. Appliquez cette observation aux pensées de Nicole ou de Pascal, et vous la trouverez juste. Mais si l’on veut que ces belles idées soient répandues et citées, et l’on doit en rendre digne tout ce qui est digne d’être connu, il devient nécessaire de les exprimer avec soin. L’art seul impose aux hommes ; ils n’osent ignorer rien de ce qui peut être loué comme chef-d’œuvre, et méconnaissent même ce qui est beau, s’il n’a l’empreinte d’un talent extraordinaire.

LIII.

Il faut que les pensées naissent de l’âme, les mots des pensées, et les phrases des mots.

LIV.

On aime à pressentir, dans le son même des mots, la liaison qui se trouve entre les idées qu’ils expriment.

LV.

Il est beaucoup d’idées et de mots qui ne servent de rien pour s’entretenir avec les autres, mais qui sont excellents pour s’entretenir avec soi-même ; semblables à ces choses précieuses qui n’entrent point dans le commerce, mais qu’on est heureux de posséder.

LVI.

Quand une fois il a goûté du suc des mots, l’esprit ne peut plus s’en passer ; il y boit la pensée.

LVII.

On dirait qu’il en est de nos pensées comme de nos fleurs. Celles qui sont simples par l’expression, portent leur semence avec elles ; celles qui sont doubles par la richesse et la pompe, charment l’esprit, mais ne produisent rien.

LVIII.

Lorsque la forme est telle qu’on en est plus occupé que du fond, on croit que la pensée est venue pour la phrase, le fait pour le récit, le blâme pour l’épigramme, l’éloge pour le madrigal, et le jugement pour le bon mot.

LIX.

Il y a, dans l’art d’écrire, des habitudes du cerveau, comme il y a des habitudes de la main dans l’art de peindre ; l’important est d’en avoir de bonnes. Un esprit trop tendu, un doigt trop contracté nuisent à la facilité, à la grâce, à la beauté. L’habitude d’esprit est artifice ; l’habitude d’âme est excellence ou perfection.

LX.

Il y a des formes de pensées et des formes de phrases ; celles-ci, quand elles sont seules, forment les écrivains inférieurs ; parmi les autres, il faut distinguer celles qui viennent de la mémoire seulement, de celles qui viennent de l’âme. Ces dernières font les écrivains excellents.

LXI.

Il y a un style qui ruine l’esprit, tant il consomme de pensées, tant il met de forces en action, tant il nous cause de dépense, tant il faut, pour l’entretenir, souffrir de déperditions.

LXII.

Chaque auteur a son dictionnaire et sa manière. Il s’affectionne à des mots d’un certain son, d’une certaine couleur, d’une certaine forme, et à des tournures de style, à des coupes de phrase où l’on reconnaît sa main, et dont il s’est fait une habitude. Il a, en quelque sorte, sa grammaire particulière, sa prononciation, son genre, ses tics et ses manies.

LXIII.

Il est des mots saillants qui s’emparent de l’attention au point de la détourner de la pensée. Ils sont propres surtout à manifester les attitudes et les mouvements de l’esprit, opérations aussi agréables et aussi importantes à connaître que les pensées elles-mêmes.

On reconnaît souvent un excellent auteur, quoi qu’il dise, au mouvement de sa phrase et à l’allure de son style, comme on peut reconnaître un homme bien élevé à sa démarche, quelque part qu’il aille.

LXV.

Quand votre phrase est faite, il faut lui ôter avec soin les coins et les autres empreintes de votre calibre particulier. Il faut l’arrondir, afin qu’elle puisse entrer facilement dans les autres esprits, dans les autres mémoires.

LXVI.

Toutes les formes de style sont bonnes, pourvu qu’elles soient employées avec goût ; il y a une foule d’expressions qui sont défauts chez les uns, et beautés chez les autres.

LXVII.

Il y a, dans la grande langue, une espèce de langue particulière et que j’appellerais volontiers langue historique, parce qu’elle n’exprime que des choses relatives à nos mœurs présentes, à nos gouvernements actuels, à tout cet état de choses enfin qui change chaque jour, et qui doit passer. Quiconque veut se faire un style durable, ne doit en user qu’avec une extrême sobriété.

LXVIII.

Il est un style qui n’est que l’ombre, la vague image, le dessin de la pensée ; un autre qui en est comme le corps et le portrait en sculpture. Le premier convient à la métaphysique, où tout est vague et étendu, et aux sentiments de piété, qui ont quelque chose d’infini. Le second convient mieux aux lois et aux maximes de morale. Le meilleur des deux est celui qui se montre le mieux assorti à ceux qui le parlent, et à ceux qu’ils veulent exprimer. De même donc qu’il y a deux sortes de styles, il y a deux sortes d’écrivains ; les uns qui dessinent ou peignent leur pensée, la laissant, pour ainsi dire, collée à leur papier, comme un tableau à la toile ; les autres qui y gravent la leur, l’y enfoncent ou l’en détachent, en lui donnant un relief qui la fait nettement ressortir. Ces derniers sont particulièrement propres à exprimer les pensées qui doivent être connues de tous, offertes à tous, et exposées, comme en une place publique, à l’attention universelle ; de cette espèce sont les lois, les inscriptions, les maximes, les proverbes ; tout ce qui, chez les anciens enfin, pouvait être appelé nomes, et qui dépend, chez les modernes, du genre sentencieux.

On doit traduire largement les orateurs et les moralistes verbeux, et strictement les poëtes et les écrivains sentencieux : leur nature le veut ainsi. La logique du style exige une droiture de jugement et d’instinct supérieure à celle qui est nécessaire pour enchaîner avec perfection toutes les parties du système le plus vaste ; car le nombre des mots et de leurs combinaisons est infini, et un système, quelque grand qu’on le suppose, ne saurait embrasser cette multitude d’innombrables détails. Ajoutez que les pensées offrent une certaine étendue, par conséquent une multitude de points, et qu’il suffit qu’elles se touchent par un point. Dans le style, au contraire, chaque chose est si déliée et si fine, qu’elle échappe, en quelque sorte, au contact. Et cependant il faut que ce contact soit parfait, car il ne peut être qu’entier ou nul. Il n’y a qu’un seul point par lequel, selon l’occurrence, un mot corresponde avec un autre mot. Il faut, pour être un grand écrivain, une perspicacité d’esprit, une finesse de tact plus grandes que pour être un grand philosophe.

LXXI.

L’art de grouper ses paroles et ses pensées exige que la pensée, la phrase et la période s’encadrent de leurs propres formes, subsistent de leur propre masse, et se portent de leur propre poids. La Bruyère, disait Boileau, s’était épargné la peine des transitions. Oui ; mais il s’en était donné une autre, celle des agroupements. Pour la transition, un seul rapport suffit ; mais, pour l’agrégation, il en faut mille ; car il faut une convenance entière, naturelle, unique.

LXXII.

Il y a une sorte de netteté et de franchise de style qui tient à l’humeur et au tempérament, comme la franchise du caractère. On peut l’aimer, mais on ne doit pas l’exiger. Voltaire l’avait ; les anciens ne l’avaient pas. Ces Grecs inimitables avaient toujours un style vrai, convenable, aimable ; mais ils n’avaient pas un style franc. Cette qualité est d’ailleurs incompatible avec d’autres qui sont essentielles à la beauté. Elle peut s’allier avec la grandeur, mais non avec la dignité. Il y a en elle quelque chose de courageux et de hardi, mais aussi quelque chose d’un peu brusque et d’un peu pétulant. Le seul Drancès, dans Virgile, a le style franc ; et en cela il est moderne, il est Français.

LXXIII.

La vérité dans le style est une qualité indispensable, et qui suffit pour recommander un écrivain. Si, sur toutes sortes de sujets, nous voulions écrire aujourd’hui comme on écrivait du temps de Louis XIV, nous n’aurions point de vérité dans le style, car nous n’avons plus les mêmes humeurs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs. Un écrivain qui voudrait faire des vers comme Boileau, aurait raison, quoiqu’il ne soit pas Boileau, parce qu’il ne s’agit là que de prendre un masque : on joue un rôle plutôt qu’on n’est un personnage. Mais une femme qui voudrait écrire comme madame de Sévigné, serait ridicule, parce qu’elle n’est pas madame de Sévigné. Plus le genre dans lequel on écrit tient au caractère de l’homme, aux mœurs du temps, plus le style doit s’écarter de celui des écrivains qui n’ont été modèles que pour avoir excellé à montrer, dans leurs ouvrages, ou les mœurs de leur époque, ou leur propre caractère. Le bon goût lui-même, en ce cas, permet qu’on s’écarte du meilleur goût, car le goût change avec les mœurs, même le bon goût. Quant à ce qui ne peut être dit et peint que par le mauvais goût, on doit s’abstenir toujours de le peindre et de le dire. Il est cependant des genres et des matières immuables. Les mœurs et les opinions ecclésiastiques, par exemple, doivent toujours être les mêmes, car il ne s’agit point là d’humeurs ; et je crois qu’un orateur sacré ferait bien d’écrire et de penser toujours comme aurait écrit et pensé Bossuet.

LXXIV.

Tout son dans la musique doit avoir un écho ; toute figure doit avoir un ciel dans la peinture ; et nous qui chantons avec des pensées et qui peignons avec des paroles, nous devrions aussi, dans nos écrits, donner à chaque mot et à chaque phrase leur horizon et leur écho.

LXXV.

L’esprit du lecteur est charmé lorsque, par la contexture de la phrase, un des mots indique la cause dont un autre a marqué l’effet.

LXXVI.

Dans le style, il faut que les tours se lient aussi bien que les mots.

LXXVII.

 Prendre garde, en écrivant, d’enfoncer tellement le soc, qu’on ne puisse plus le retirer d’un sillon, pour le transporter dans un autre : c’est un principe important, mais difficile à observer, pour peu qu’on écrive avec force.

LXXVIII.

Le style littéraire consiste à donner un corps et une configuration à la pensée par la phrase.

LXXXIX.

L’attention est d’étroite embouchure. Il faut y verser ce qu’on dit avec précaution, et, pour ainsi dire, goutte à goutte.

LXXX.

C’est un grand art que de savoir darder sa pensée et l’enfoncer dans l’attention.

LXXXI.

Il y a des sortes de styles agréables à la vue, harmonieux à l’oreille, soyeux au toucher, mais inutiles à l’odorat et insipides au goût.

LXXXII.

Le plus humble style donne le goût du beau, s’il exprime la situation d’une âme grande et belle.

Le style tempéré seul est classique.

LXXXIV.

Il en est des expressions littéraires comme des couleurs : il faut souvent que le temps les ait amorties, pour qu’elles plaisent universellement.

LXXXV.

Une mollesse qui n’attendrit pas, une énergie qui ne fortifie rien, une concision qui ne dessine aucune espèce de traits, un style dans lequel ne coulent ni sentiments, ni images, ni pensées, ne sont d’aucun mérite.

LXXXVI.

Les oppositions et les symétries doivent être extrêmement marquées, dans toutes les choses solides, comme dans l’architecture, et dans les pensées très-décidées, comme les maximes et la satire véhémente. Mais dans tout ce qui est épanchement, abandon, mollesse, il vaut mieux qu’elles soient indiquées seulement que parfaites.

LXXXVII.

Au plaisir de la suspension peut se comparer celui de l’attente trompée, mais trompée agréablement. Cette espèce de jeu est ordinairement produite par des symétries brisées, ou des pentes rompues, comme on peut l’observer dans quelques airs champêtres, et dans le style de Fénelon ; pratique qui donne au chant une apparence naïve, et au style de la douceur.

LXXXVIII.

Mêlez, pour bien écrire, les métaphores trop vives à des métaphores éteintes, et les symétries marquées à des symétries effacées.

LXXXIX.

Le style concis appartient à la réflexion. On moule ce qu’on dit, quand on l’a pensé fortement. Quand on ne songe pas, ou quand on songe peu à ce qu’on dit, l’élocution est coulante et n’a pas de forme ; ainsi ce qui est naïf a de la grâce et manque de précision.

XC.

Concision ornée, beauté unique du style.

XCI.

Ceux qui ne pensent jamais au-delà de ce qu’ils disent, et qui ne voient jamais au-delà de ce qu’ils pensent, ont le style très-décidé.

XCII.

Remarquez comme, dans la dispute, chacun donne à son opinion un tour sentencieux. C’est que, de toutes les formes du discours, c’est la plus solide. Elle répond à la forme carrée en architecture. Et comme, dans la dispute, chacun cherche à se fortifier, chacun asseoit son opinion de la manière que l’instinct lui indique être la plus propre à résister à l’attaque. Quant aux choses d’une vérité reconnue, et qui n’ont à craindre aucune contradiction, aucune hostilité, si j’ose ainsi dire, on leur donne ordinairement une certaine rondeur, une expression à contours, forme qui réunit la grâce à la solidité, et la simplicité à la richesse. Or, dans le style, il faut établir les vérités comme si elles étaient universellement reconnues.

L’urbanité sérieuse est le caractère du style académique ; c’est le seul qui convienne à un homme de lettres, parlant à des hommes de lettres.

XCIV.

Il est un style Livrier, qui sent le papier et non le monde, les auteurs et non le fond des choses.

Le style oratoire a souvent les inconvénients de ces opéras dont la musique empêche d’entendre les paroles : ici les paroles empêchent de voir les pensées. Il entraîne celui qui écrit, et le fait se mentir à lui-même, comme il entraîne celui qui lit, et le dispose à se laisser tromper.

XCVI.

Défiez-vous des piperies du style.

XCVII.

Le vrai caractère du style épistolaire est l’enjouement et l’urbanité. Le style familier est ennemi du nombre, et il faut rompre celui-ci pour que celui-là paraisse naturel.

XCVIX.

C’est par les mots familiers que le style mord et pénètre dans le lecteur. C’est par eux que les grandes pensées ont cours et sont présumées de bon aloi, comme l’or et l’argent marqués d’une empreinte connue. Ils inspirent de la confiance pour celui qui s’en sert à rendre ses pensées plus sensibles ; car on reconnaît à un tel emploi de la langue commune, un homme qui sait la vie et les choses, et qui s’en tient rapproché. De plus, ces mots font le style franc. Ils annoncent que l’auteur s’est depuis longtemps nourri de la pensée ou du sentiment exprimé, qu’il se les est tellement appropriés et rendus habituels, que les expressions les plus communes lui suffisent pour exprimer des idées devenues vulgaires en lui par une longue conception. Enfin, ce qu’on dit en paraît plus vrai ; car rien n’est aussi clair, parmi les mots, que ceux qu’on nomme familiers, et la clarté est tellement un des caractères de la vérité, que souvent on la prend pour elle.

C.

Les idiotismes semblent, par leur familiarité même, témoigner une plus grande sincérité. Ils plaisent parce qu’ils montrent encore plus l’homme que l’auteur. Mais ils doivent se placer dans le style, comme des plis dans une draperie ; des largeurs autour d’eux peuvent seules les excuser.

CI.

Le style boursouflé fait poche partout ; les pensées y sont peu attachées au sujet, et les paroles aux pensées. Il y a entre tout cela de l’air, du vide, ou trop d’espace. L’épithète boursouflée, appliquée au style, est une des plus hardies, mais des plus justes métaphores qu’on ait jamais hasardées. Aussi tout le monde l’entend, et personne ne s’en étonne. Le style enflé est autre chose. Il a plus de consistance que l’autre, il est plus plein ; mais sa plénitude est difforme, ou du moins excessive. Il est trop gros, ou trop gras, ou même trop grand.

CII.

Il est tel auteur qui commence par faire sonner son style, pour qu’on puisse dire de lui : il a de l’or.

CIII.

Il n’y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses, mais de finesses délicates.

La délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent. Tout s’imite, la force, la gravité, la véhémence, la légèreté même ; mais la finesse et la délicatesse ne peuvent être longtemps contrefaites. Sans elles, un style sain n’annonce rien qu’un esprit droit.

CIV.

Ce n’est pas assez de faire entendre ce qu’on dit, il faut encore le faire voir : il faut que la mémoire, l’intelligence et l’imagination s’en accommodent également.

CV.

Si l’on veut rendre apparent ce qui est très-fin, il faut le colorer.

CVI.

Les images et les comparaisons sont nécessaires, afin de rendre double l’impression des idées sur l’esprit, en leur donnant à la fois une force physique et une force intellectuelle.

CVII.

Il faut, dans les comparaisons, passer du proche au loin, de l’intérieur à l’extérieur, et du connu à l’inconnu. Il ne suffit pas en effet qu’elles soient justes, il faut encore qu’elles soient claires, et elles ne peuvent le devenir que lorsque l’objet auquel on compare est plus familier, plus apparent que l’objet comparé.

CVIII.

La figure qui résulte du style, doit entrer dans l’esprit tout à coup, et tout entière, dès qu’elle est achevée. Ce qui en reste dans le livre, sans s’en détacher de lui-même, pour s’appliquer au souvenir, est un défaut, quelque limé que cela soit, et quelque achevé que cela paraisse d’abord.

CX.

Lorsqu’au lieu de substituer les images aux idées, on substitue les idées aux images, on embrouille son sujet, on obscurcit sa matière, on rend moins clairvoyants l’esprit des autres et le sien. Quand l’image masque l’objet, et que l’on fait de l’ombre un corps ; quand l’expression plaît tellement qu’on ne tend plus à passer outre pour pénétrer jusqu’au sens ; quand la figure enfin absorbe l’attention tout entière, on est arrêté en chemin, et la route est prise pour le gîte, parce qu’un mauvais guide nous conduit.

CXI.

On peut concevoir et s’expliquer par les images, mais non pas juger et conclure.

CXII.

Le poli et le fini sont au style ce que le vernis est aux tableaux ; ils le conservent, le font durer, l’éternisent en quelque sorte.

CXIII.

On n’est correct qu’en corrigeant.

CXIV.

Le style recherché est bon, quand on le trouve ; mais j’aime mieux le style attendu.

CXV.

La netteté, la propriété dans les termes, la clarté sont le naturel de la pensée. La transparence est sa beauté. Il en résulte que, pour se montrer naturelle, il faut de l’art à la pensée.

Il n’en faut pas au sentiment : il est chaleur, l’autre est lumière.

CXVI.

Souvent les pensées ne peuvent toucher l’esprit que par la pointe des paroles.

CXVII.

Les tournures ingénieuses de phrases dirigent et contiennent l’esprit.

CXVIII.

Quand il y a du recherché dans un bon style, c’est plutôt un malheur qu’un défaut ; car cela vient de ce que l’auteur n’a pas eu le temps ou la bonne fortune de trouver ce qu’il cherchait. Ce n’est pas le goût qui lui a manqué, mais le succès.

CXIX.

Il y a tel écrivain dont on pourrait dire qu’il écrit à petits plis.