1672

Mercure Galant, tome I, 1672

2014
Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL, 2014, license cc.
Source : Le Mercure Galant, Claude Barbin et Theodore Girard, 1672.
Ont participé à cette édition électronique : Anne Piéjus (Responsable d’édition), Nathalie Berton-Blivet (Responsable d’édition), Alexandre De Craim (Édition numérique), Vincent Jolivet (Édition numérique) et Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale).

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672. §

Le Libraire au lecteur §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. [I-VIII].

Le Libraire

Au Lecteur.

CE Livre doit avoir dequoy plaire à tout le monde, à cause de la diversité des matieres dont il est remply : Ceux qui aiment que les Romans, y trouveront des Histoires divertissantes. Les Curieux des Nouvelles, & les Provinciaux & les Etrangers, qui n’ont aucune connoissance de plusieurs Personnes d’une grande naissance, ou d’un grand mérite, dont ils entendent souvent parler, apprendront dans ce Volume & dans les suivans, par où ils sont recommandables, & ce qui les fait estimer. Lors qu’on voudra connoître quelqu’un, on n’aura qu’à le chercher dans Le Mercure Galant, si l’on veut estre bientost éclaircy de ce qu’on souhaitera d’apprendre. On en donnera tous les trois Mois un Volume, & dans le second on marquera les temps ausquels on les devra donner, afin que le Public les ait dorenavant à jour nommé. On y parlera à l’avenir des Provinces & des Cours Etrangères. L’Autheur ne commence qu’à établir des correspondances, & former des habitudes d’où qu’il puisse tirer des secours considérables, afin qu’il n’arrive rien de nouveau dans le Monde dont il ne parle dans ses Lettres. On ne doit regarder celles-cy que comme des Essays, & par ce qu’elles sont, on doit les juger de ce que celles qui les suivront pouront estre. Ainsi l’on ne doit considérer ce Volume que comme le dessein d’un Ouvrage auquel on peut adjouter beaucoup, & non comme un Ouvrage achevé. Ceux qui auront quelques Galanteries, & quelque chose de curieux, qui méritera d’estre sçeu, pourront me l’apporter, & je feray en sorte que l’Autheur en entretienne la Personne à qui il s’adresse dans ses Lettres. Je crois estre encor obligé de vous avertir que ce Livre n’a rien qui ressemble au Journal des Sçavans : Il ne parle que des Livres de Sciences qu’on imprime ; & l’on en parle icy que d’Histoires amoureuses, & que du mérite des Personnes qui en ont beaucoup, quand mesme leur plume ne produiroit aucun Ouvrage. Il n’est pas toûjours necessaire d’écrire pour avoir de l’esprit, & l’on a souvent veu des preuves du contraire. Je dois adjoûter à tout cela, que si l’on parle icy de quelques Livres, ce n’est que de Livres de Galanteries, dont le Journal ne dit jamais rien ; & qu’il n’y a pas dans ce Volume trente lignes sur cette matiere.

[Dessein de l’Ouvrage] * §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 1-13.

MADAME,

Il n’estoit pas besoin de me faire souvenir que lors que vous partîtes de Paris, je vous promis de vous mander souvent des nouvelles capables de nourrir la curiosité des plus illustres de la Province qui doit avoir le bonheur de vous posseder si long-temps. Quand on songe souvent à une Personne, on n’oublie pas facilement ce qu’on luy promet. Je croy, Madame, que vous entendez bien ce que cela veut dire, & qu’il n’est pas necessaire que je m’explique davantage. Passons donc aux nouvelles, ou plutost à l’ordre que j’ay résolu de tenir pour vous en apprendre. Je vous écriray tous les huit jours une fois, & vous feray un long et curieux détail de tout ce que j’auray appris pendant la Semaine. Je vous manderay des choses que les Gazettes ne vous apprendront point, ou du moins qu’elles ne vous feront pas sçavoir avec tant de particularitez. Les moindres choses qui se passeront icy, n’échaperont pas à ma plume ; Vous sçaurez les Morts & les Mariages de conséquence, avec des circonstances qui pouront quelque fois vous donner des plaisirs que ces sortes de nouvelles n’ont pas d’elles-mesmes. Je tâcheray de déveloper la verité de belles actions de ceux dont la valeur se fera remarquer dans les Armées, & vous éclairciray souvent des choses dont la Renommée est toûjours mal instruite, parce qu’elle n’attend jamais pour partir qu’elle soit bien éclaircie, & que les premiers bruits qu’elle seme ne se trouvent que rarement véritables. Je n’oubliray pas à vous parler de tous ceux qui recevront quelques bienfaits de notre Grand Monarque : Il donne de si bonne grace, que bien que ses présens soient considerables, on est plus charmé d’entendre le recit de la maniere dont il les fait, que ceux qui les reçoivent ne sont ravis de la magnificence de ses dons. Comme on entend de temps en temps parler de Procés si extraordinaire, & si remplis d’avantures, que les romans les plus surprenans n’ont rien qui en approche, je ne manqueray pas de vous en divertir, & de vous en mander les veritables circonstances, qui ne sont jamais bien sçeuës que de ceux qui se donnent la peine de les rechercher avec soin. La curiosité attirant à Paris non seulement quantité des plus Illustres de toutes les Provinces de France, mais encor de plusieurs Estrangers, je vous instruiray du mérite extraordinaire de ceux qui se feront admirer. Je vous envoyeray toutes les Pieces galantes qui auront de la reputation, comme Sonnets, Madrigaux, & autres Ouvrages semblables. Je vous manderay le jugement qu’on fera de toutes les Comedies nouvelles & de tous les livres de galanterie qui s’imprimeront ; je dis galanterie, parce que je ne prétens point parler de ceux qui regardent les Arts & Sciences, à cause que je ne m’en pourois si dignement acquiter que ceux qui prennent le soin d’en donner tous les quinze jours des Memoires. Je feray pourtant plus que je ne vous ay promis, & j’espere vous écrire souvent quelques Avantures nouvelles en forme d’Histoires. Paris est assez grand pour m’en fournir ; il y arrive chaque jour des choses assez considérables ; & ceux qui voyent un peu le Monde, apprenent souvent des avantures extraordinaires, & en sont de mesme quelquefois les témoins ; & je ne doute point que je ne puisse vous faire part presque chaque Semaine d’une Histoire nouvelle. Quand Paris n’en fourniroit pas toûjours la matiere, je ne puis manquer d’en apprendre du grand nombre d’Etrangers qui sont dans cette grande Ville. J’adjoûteray à toutes ces choses toutes les nouvelles des Ruelles les plus galantes, & vous manderay jusques aux Modes nouvelles : On est ravy en Province de les apprendre ; & de tout ce que l’on peut mander, rien n’est souhaité avec plus de passion. Vous croyez bien que les Coquettes de Paris me fourniront assez dequoy vous écrire sur ce sujet, & que toutes les choses que je vous viens de promettre me fourniront separément dequoy vous entretenir d’un nombre infiny de nouvelles. Je ne vous en manderay pas beaucoup d’étrangeres, ny d’Etat ; & je vous parleray seulement de ces grandes nouvelles publiques dont s’entretiennent ceux-mesmes qui ne font point profession d’en sçavoir. Comme il n’y a point de nouvelle si publique qui n’ait quelque chose de particulier, & qui n’est pas sçeu de tout le monde, je vous informeray de ce qu’en croiront ceux qui devront les mieux sçavoir que les autres. Si je puis venir à bout de mon dessein, & que vous conserviez mes Lettres, elles pouront dans l’avenir servir de Memoires aux Curieux, & l’on y trouvera beaucoup de choses qui ne pourront se rencontrer ailleurs, à cause de la diversité des matieres dont elles seront remplies ; mais il m’importe peu qu’elles soient utiles à d’autres, pourveu qu’elles vous divertissent : c’est mon unique but, & c’est pourquoi je commence par une Histoire avant que d’entrer dans le détail des nouvelles de la Semaine.

[L’Histoire du Collier de Perles] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 13-34.

c’est pourquoy je commence par une Histoire, avant que d’entrer dans le détail des nouvelles de cette Semaine. Un jeune Homme estant ces jours passez chez une belle Personne dont il n’estoit amoureux que par galanterie, ou plutost pour entretenir la conversation, (c’est une chose assez ordinaire, & si la pluspart de nos jeunes Gens ne parloient d’amour aux Dames & ne loüoient leurs beautez, ils n’auroient souvent rien à dire.) Celuy dont je vous vais conter l’avanture, ayant loüé en gros & en détail tous les charmes de la jeune Beauté qu’il estoit venu voir, & ne sçachant plus de quoy l’entretenir, cette charmante Personne ennuyée d’entendre toûjours la mesme chose, s’assoupit un peu, & s’endormit enfin tout-à-fait, quoy qu’elle n’en eut pas dessein : mais comme elle avoit couru le Bal la nuit precedente, & qu’elle estoit beaucoup fatiguée, & que d’ailleurs elle estoit mal divertie par celuy qui l’entretenoit, elle ne pût resister aux charmes du Sommeil. Le Galant n’en fit pas de mesme ; la beauté de cette Belle endormie, & le mouvement de son sein soûpirant, réveillerent ses sens ; il la regarda avec des yeux passionnez, & son cœur luy dit plusieurs fois qu’il devoit profiter de l’occasion. Il ne sçavoit à quoy se resoudre, lorsqu’il jetta les yeux sur un Collier de vingt mille livres qu’elle avoit à son col, & dont le ruban qui le lioit se trouva dénoüé. Cet Amant dont je cacheray le nom sous celuy de Cleonte, sentit tout-à-coup des mouvemens bien contraires à ceux qu’il avoit eus un moment auparavant. Il n’y avoit pas deux jours qu’il avoit perdu son argent au jeu ; il aimoit la dépense ; il ne trouvoit plus de crédit, parce qu’il devoit beaucoup ; & de plus, il estoit jeune & un peu fripon de son naturel. Toutes ces choses jointes à une occasion si favorable, le firent entrer dans une tentation bien contraire à la premiere, & ses regards ne s’attacherent plus qu’au Collier. Apres l’avoir bien regardé, il tourna sa veuë du costé de la porte. Il fit plus, il se leva, fit quelques tours dans la Chambre, & fut mesmes jusques sur le degré pour voir si personne ne venoit. Il trouva toutes choses favorables à son dessein, & revint auprès de Belise, (c’est ainsi que je nommeray cette Belle dans le reste de cette Histoire.) Il ne fut pas plutost aupres d’elle, qu’il demeura immobile, & qu’il se mit à faire des reflexions. Je suis seul icy, dit il en luy-mesme, & l’on ne pourra accuser que moy d’avoir pris ce Collier. Si je sors sans rien dire, je me rendray criminel ; & si je demeure après l’avoir pris, on le cherchera par tout, & l’on ne manquera pas de le trouver sur moy quelque chose que je fasse pour le bien cacher. Il vaut mieux que j’abandonne ce dessein. Si je l’abandonne, reprit il aussi-tost en luy-mesme, je seray indigne que la Fortune fasse jamais rien pour moy, & vingt mille francs accommoderont bien mes affaires. Il fit alors dans sa teste un memoire de toutes les choses à quoy il employeroit ces vingt mille livres. Il en paya peu de debtes, mais en récompense il se fit une Caleche & des Habits bien magnifiques : Il en mit beaucoup en Point, & habilla son Train des plus belles Livrées du Monde ; & sur cet ajustement il se tint seûr de la conqueste du cœur d’une douzaine de ces Femmes qui n’aiment que les Gens du bel air, qui se rendent à l’éclat plutost qu’au mérite, & qui croyent que l’on ne peut estre honneste Homme avec un ajustement modeste & un train ; mediocre. Les vingt mille livres ainsi distribuées dans la teste de Cleonte, il prit le Collier ; mais il n’en fut pas plutost maistre, qu’il sentit un tremblement par tout son corps ; & la peur d’en estre trouvé saisi l’ayant pris, il résolut de le remettre. Il estoit sur le point de faire ce que ce repentir secret luy conseilloit, lors qu’il s’avisa d’avaler ce Collier qui estoit de trente-deux perles. C’estoit assez d’affaire, mais le desir d’avoir de l’argent l’en fit venir à bout. Quand il eut avalé la derniere perle, il se trouva embarassé du ruban ; il rêva quelque temps à ce qu’il en devoit faire, puis il s’avisa de le couper, ce qu’il fit en morceaux si menus, qu’ils estoient imperceptibles. Comme il falut beaucoup de temps pour toutes ces choses, il est aisé de s’imaginer que Belise s’éveilla bien-tost apres. Elle demanda aussi-tost son Collier. Cleonte se defendit de l’avoir pris. Elle crût qu’il avoit dessein de le luy faire chercher, & tourna d’abord la chose fort galamment ; mais elle fut bien surprise, lors qu’elle vit qu’il se defendoit avec tout le sérieux d’un Homme qui veut faire croire que ce qu’il dit est veritable. Si vous voulez, luy dit-il, me faire donner un autre Habit, je le mettray en presence de ceux que vous ordonnerez, & je laisseray le mien ; je me dépoüilleray tout nud ; & je changeray mesme de linge. Belise se trouva dans un embaras inconcevable : Elle estoit assurée qu’elle avoit son Collier avant que de s’endormir, & Cleonte estoit le seul qui fut entré dans sa Chambre, & cependant son Colier ne se trouvoit point, quoy qu’elle eut fait une recherche aussi exacte que sa peine estoit grande. Cleonte la pressa de foüiller dans ses poches : Elle crût que puis qu’il l’en pressoit tant, qu’elle l’y trouveroit, & qu’il n’avoit voulu que l’embarasser ; ce qui fut cause qu’elle se résolut de le satisfaire : mais justement dans le temps qu’elle y mettoit la main, Clidamant entra dans la Chambre, & crût qu’elle l’embrassoit. Ce Clidamant avoit le privilege qu’ont tous les Amans, que l’on nomme les Tenans ; il entroit de plein pied, sans faire dire qu’il estoit à la porte. Vous ne vous étonnerez pas apres cela, Madame, d’aprendre qu’il fit tout ce que les Jaloux emportez ont coûtume de faire quand ils croyent qu’on leur manque de foy : Il ne pût retenir ses transports ; Cleonte en fut ravy, au lieu d’en paroistre affligé : il crût que ce bruit feroit cesser de parler du Collier ; & comme il avoit de la bravoure (car pour du cœur on ne peut dire qu’il en eut apres les trente-deux pilulles qu’il avoit avalées) il dit à Clidamant qu’il l’alloit attendre dehors pour vuider leur differend. Ce Jaloux se preparoit à le suivre, lors que Belise les arresta tous deux, & raconta l’avanture qui venoit d’arriver. Clidamant la trouva si extraordinaire, qu’il n’y pût d’abord adjoûter foy, & sa jalousie fut cause qu’il se résolut de mettre tout en usage pour découvrir si Belise luy avoit dit vray. Il rêvoit aux moyens de venir à bout de son dessein, lors que deux ou trois Amis de cette Belle affligée, & qui l’estoient aussi de Clidamant, entrerent dans la Chambre. Ils n’y furent pas longtemps sans apprendre ce qui venoit d’arriver : Leur étonnement fut grand, mais il le fut encore plus lors qu’ils virent que rien ne pouvoit faire dire à Cleonte ce qu’estoit devenu le Collier. Les prieres & les menaces furent employées, mais ce fut toûjours inutilement, & l’apresdînée se passa sans qu’on pût rien découvrir. Le dépit que Belise avoit de la perte de son Collier augmenta à mesure qu’elle perdit l’esperance de le revoir ; ce qui fut cause qu’elle assura que Cleonte l’avait volé, & que c’estoit luy qui l’avoit mis où il estoit ; qu’il falloit ou qu’il l’eut caché, ou qu’il l’eut jetté à quelqu’un par la fenestre. La maniere dont Belise parla, fit croire à ces Messieurs qu’il estoit vray ; ce qui les obligea quand la nuit fut tout-à-fait venuë, d’envoyer quérir un Sac. Ils ne l’eurent pas plutost, qu’ils prirent Cleonte à quatre, & se mirent par force dedans ; & l’ayant bien lié, il se porterent sur la fenestre. Cette fenestre estoit au second étage, & donnoit dans une Court remplie de pierre de taille, parce que on y bâtissoit. Dés qu’il fut sur cette fenestre, ils le menacerent de le jetter en bas, s’il n’avoüoit ce qu’il avoit fait du Collier. Ils luy firent tant de peur, qu’il demeura d’accord qu’il l’avoit. Il promit de le rendre, mais il demanda du temps : on luy en donna, mais ce ne fut qu’à condition qu’il diroit ce qu’il en avoit fait. Il s’en défendit quelque temps ; mais se voyant pressé de trop près, il avoüa la vérité. On le mit au mesme instant hors du Sac ; on le deshabilla malgré luy, & on le coucha dans un Lit magnifique. Un de ces Meilleurs se donna apres la peine d’aller quérir une Medecine ; il eut soin qu’elle fut tres-forte, & l’opération qu’elle fit le va bien faire connoistre. Cleonte resista longtemps avant que de la prendre ; mais à la fin il s’y résolut, de peur de scandale ; car on le menaça de le mener en prison, s’il ne la prenoit, & de publier par tout qu’il estoit un Voleur. Ses tranchées furent grandes, & il souffroit beaucoup, mais enfin il rendit à plusieurs fois trente-une perles : Il en restoit une, il offrit de la payer plus qu’elle ne valoit ; mais Clidamant voulut qu’il prit encor une Medecine : Elle le fit beaucoup souffrir avant que de luy faite rendre la trente-deuxiéme perle ; mais enfin elle vint, & l’on donna congé à ce pauvre infortuné. Il s’en retourna purgé pour sa vie, & plus abattu qu’il n’auroit esté apres une maladie de six mois. Voila, Madame, une Avanture arrivée depuis quelques jours, & qui n’est encor connue que de tres-peu de personnes : Elle a quelque chose de si nouveau, que je ne croy pas que vous ayez jamais rien lû de semblable. Passons à des nouvelles qui sont plus publiques.

[Honneurs rendus à la mémoire de feüe Madame de Montausier] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 34-37.

Quoy que mon dessein ne soit pas de vous entretenir toûjours des honneurs funebres que l’on rendra à ceux qui seront d’une naissance assez illustre pour obliger la Gazette à nous en parler, & que je ne veuille pas vous fatiguer par la lecture des nouvelles publiques qui n’auront rien d’extraordinaire, je ne laisseray pas de vous faire remarquer ce qu’il y aura de nouveau dans celles qu’il semblera que je devrois passer sous silence, à cause du peu de plaisir que la lecture en donne. Je croy que la nouvelle du Service fait à Roüen pour feüe Madame de Montausier est de ce nombre, & que pouvant aisément estre devinée, (parce que c’est la coûtume de rendre des devoirs funebres aux Morts) je ne devrois point parler. Cependant le merite extraordinaire de cette Illustre Defunte, & l’estime particuliere que Monsieur Pelot Premier President du Parlement de Roüen en faisoit, ont esté cause que ces tristes honneurs ont esté accompagnez de circonstances dignes d’estre remarquées ; & que contre l’usage de cette Illustre et Celebre compagnie, d’aller en Corps à de pareilles Cerémonies, elle a bien voulu faire quelque chose d’extraordinaire pour honorer la memoire d’une Personne aussi recommandable par son merite que feüe Madame de Montausier.

[Éloge de Monsieur l’Abbé de Noailles] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], p. 37-40.

Je ne sçais si je vous dois mander que Mr l’Abbé de Noailles fit dernierement paroistre son Esprit en Sorbonne, & qu’il étonna tous les vieux docteurs. Vous direz sans doute en lisant cette nouvelle, que si je vous parle de tous ceux qui soûtiendront des Theses, je grossiray mes Lettres de nouvelles peu curieuses : mais quand vous sçaurez qu’il fit dans son premier Acte sur les matieres de Theologie, ce que les autres ne font que dans les derniers, vous trouverez que cette circonstance rend cette nouvelle digne de vous estre mandée, & elle vous fera concevoir une idée de cet Illustre Abbé, qui vous le fera distinguer des autres quand vous en entendrez parler : Et comme mon dessein est, en vous mandant des nouvelles, de vous faire connoistre le merite des plus considérables Personnes de France, je ne laisseray échapper aucune occasion de vous en parler ; & si les nouvelles que je vous manderay quelque fois, n’ont rien d’assez particulier pour vous apprendre quelque chose, les Eloges que je feray de ceux dont je vous entretiendray, serviront du moins à vous les faire connoistre. Ainsi les nouvelles les moins curieuses vous apprendrons ce qu’il est bon de sçavoir, lors que l’on est autant du Monde que vous, & que l’on y fait une aussi belle figure.

[Histoire des Bas de Soye verds] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 44-60.

Puis que je dois commencer les Nouvelles que je me suis engagé de vous écrire chaque Semaine par quelque Avanture extraordinaire, en voicy une véritable, & qui aura sans doute de quoy vous divertir.

Un jeune Souverain, galant & amoureux, se trouvant un jour dans une Promenade, sans avoir avec luy l’ordinaire Confident de ses galanteries, apres avoir rêvé quelque temps, le demanda avec empressement, ce qui engagea tous les Courtisans de ce Prince à courir de tous costez pour chercher Cleodate, (c’est ainsi que se nommoit ce Favory, ou plutost c’est sous ce nom que je parleray dedans cette Histoire, puis que vous m’avez fait sçavoir que vous vouliez que je ne vous écrivisse que sous de faux noms toutes les Avantures galantes dont j’aurois à vous faire part.) Philemon, jeune Cavalier, & plus ardent que les autres à faire sa cour, fut le plus heureux, & il sembloit aussi que c’estoit plus particulierement à luy que son Maistre s’estoit adressé. Il vola chez Cleodate, dont la Maison avoit une porte de derriere vis-à-vis le Palais du Prince, qu’il trouva ouverte : Il avoit esté obligé de faire un grand tour, s’il avoit voulu passer par la porte ordinaire ; il y eut inutilement demandé Cleodate, on luy auroit dit qu’il n’y estoit pas : Ce Cavalier qui n’estoit guere moins galant que son Maistre, dont il estoit le Confident, estoit sorty seul, & estoit aussitost rentré chez luy par cette porte secrete sans qu’aucun de ses Gens s’en fut apperçû. Ce fut donc par cet endroit que Philemon entra sans rencontrer personne : Il monta par un petit escalier dérobé qui estoit dans un lieu sombre ; il le connoissoit fort bien, & ce n’estoit pas la premiere fois qu’il en eut appris les détours. Il fut d’abord à la porte de la Chambre, où il croyoit que Cleodate dût estre, il n’y trouva personne ; ce qui l’obligea de heurter à celle d’un petit Cabinet qui en estoit tout proche. Apres avoir heurté long-temps sans qu’on luy eut répondu, il s’avisa de regarder par la serrure : il apperçût aussi-tost Cleodate avec une Dame qu’il ne pût reconnoistre, parce qu’il ne pût voir son visage ; il remarqua seulement que ses Bas de soye estoient verds, & que ses jarretieres estoient fort riches : Il devina aisément par les signes qu’ils se faisoient de ne point parler & de ne point marcher, qu’ils ne vouloient pas qu’on sçeut qu’ils estoient dans ce Cabinet, & qu’ils estoient résolus de n’ouvrir la porte à qui que ce fut. Philemon s’en retourna, dans le dessein de dire au Prince qu’il n’avoit pas trouvé Cleodate. Il le dit en effet, mais ce fut d’une manière qui fit soupçonner qu’il y avoit du mystere ; il ne pût s’empescher de sourire en prononçant son nom. Le Prince en voulut sçavoir la cause ; il la demanda, & mesme avec empressement. Il en fut bientost instruit ; on ne peut rien refuser aux Souverains, & Philemon luy raconta tout ce qu’il avoit vû. Cette avanture qui devoit divertir le Prince, luy causa un chagrin qui fit repentir cent fois Philemon de la foiblesse qu’il avoit euë de luy découvrir une chose qui luy causoit de la douleur, & qui pouvoit estre prejudiciable à Cleodate. Ce Prince estoit amoureux d’une jeune Beauté de sa Cour, & il soupçonnoit ce Favory d’avoir pour elle les mesmes sentimens. Il demanda à Philemon s’il reconnoistroit bien la Dame qu’il avoit veuë par les jambes. Philemon fut si prompt à répondre que oüy, qu’il n’eut pas le temps de songer qu’il s’exposoit à donner un déplaisir à son Maistre qui pouroit perdre son Amy. Le Prince repartit aussi-tost, que si cette Dame estoit de la Cour, il la luy feroit voir avant qu’il fut peu ; & presque dans le mesme moment il engagea la Princesse sa Femme à mander toutes les Dames, & si-tost qu’elles furent arrivées chez elle, il leur proposa de monter à Cheval pour une partie de Chasse. Les uns disent qu’il leur donna le temps de prendre des Jupes courtes ; les autres soûtiennent le contraire. Il pouvoit souhaiter qu’elles en eussent, afin de voir plus facilement leurs Bas ; mais aussi il devoit craindre qu’en leur donnant le temps d’en changer, elles ne changeassent de Bas aussi : S’il l’apprehenda, il fut guery de sa peur, comme vous l’apprendrez par la suite de cette avanture. Ce Prince qui estoit naturellement galant, le parut en cette occasion beaucoup plus qu’il n’avoir accoutumé ; il parla à toutes les Dames, & voulut les aider toutes luy-mesme à monter à Cheval. Vous jugez bien à quel dessein, & que par cette adroite galanterie il ne cherchoit qu’à découvrir la Dame aux Bas verds. Il avoit déjà mis plusieurs Belles à Cheval, sans avoir trouvé ce qu’il apprehendoit de rencontrer, lors qu’il vit les plus belles Jambes du monde avec des Bas de soye verds. Vous allez estre aussi surprise que luy, Madame, quand vous apprendrez que c’estoit à sa Maîtresse qu’il les trouva ; mais il n’est pas encor temps de vous étonner, & ce qui suit vous paroistra encor plus surprenant. Ce Prince au desespoir, plein d’amour & de jalousie, fit un grand cry en appercevant ces Bas, & demeura immobile. Philemon qui n’estoit pas loin de luy, s’apperçût du sujet de son chagrin, & luy dit à l’oreille que les Bas verds qu’il avoit vus estoient d’un verd plus enfoncé, & que les jarretieres estoient d’une autre couleur. Tu me veux abuser, luy repartit le Prince, pour soulager ma douleur ; mais si je ne trouve point d’autres Bas verds, je n’adjoûteray pas foy à tes discours. En achevant ces paroles, il affecta de faire paroistre sur son visage & dans ses discours la gayeté qu’il n’avoit pas dans le cœur ; & d’un air plein d’enjoüement & de galanterie, il aida à monter à Cheval au reste des Dames. Il estoit aupres de la derniere, sans avoir vu d’autres Bas verds que ceux de sa Maîtresse ; & comme la crainte de n’en pas trouver davantage le saisit, elle l’empescha de lever les yeux sur elle, de maniere qu’il regarda d’abord à les jambes sans sçavoir qui elle estoit : Il fut bien surpris de trouver des Bas pareils à ceux dont Philemon luy avoit parlé, & des jarretieres toutes semblables à celles qu’il luy avoit dépeintes. Philemon qui ne songeoit qu’à tirer le Prince de la peine où il estoit, & à luy faire connoistre qu’il n’avoit pas eu dessein de le tromper, avoit toûjours eu la veuë baissée, pour chercher des yeux ce qu’il souhaitoit de trouver ; de sorte que le Prince & luy se dirent en mesme temps qu’ils avoient trouvé ce qu’ils cherchoient. Si leur joye fut grande, leur surprise ne le fut pas moins lors qu’en levant tous deux la teste, presque dans le mesme instant ils apperçûrent.… Je croy que vous estes bien impatiente de le sçavoir, & que vostre curiosité souffriroit beaucoup, si je la faisois davantage languir. C’estoit la Femme de Philemon, dont la veuë le rendit encor plus sot qu’il ne l’estoit en effet. Le Prince parut aussi interdit que luy, mais il ne laissa pas d’en rire dans le fonds de son ame. L’Histoire n’en dis pas davantage ; & comme je vous ay promis de ne vous dire que des veritez, je n’y adjoûteray rien, quoy qu’il me fut aisé d’inventer beaucoup de choses sur une si belle matiere.

[Discours sur le Bajazet, Tragédie du Sieur Racine] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 65-71.

On representa ces jours passez sur le Theatre de l’Hostel de Bourgogne une Tragédie intitulée Bajazet, & qui passe pour un Ouvrage admirable. Je croy que vous n’en douterez pas, quand vous sçaurez que cet Ouvrage est de Monsieur de Racine, puis qu’il ne part rien que d’achevé de la plume de cet Illustre Autheur. Le sujet de sa tragédie est Turc, à ce que rapporte l’Autheur dans sa Préface. Voicy en deux mots ce que j’ay appris de cette Histoire dans les Historiens du Païs, par où vous jugerez du génie admirable du Poëte, qui sans en prendre presque rien, a sçeu faire une Tragédie si achevée.

Amurat avoit trois Freres, quand il partit pour le Siege de Babylone : Il en fit étrangler deux, dont aucun ne s’appelloit Bajazet ; et l’on sauva le troisiéme de sa fureur, parce qu’il n’avoit point d’Enfans pour succeder à l’Empire. Ce Grand Seigneur mena dans son voyage sa Sultane favorite. Le Grand Visir que se nommoit Mahemet Pacha, y estoit aussi, comme nous voyons dans une Relation faite par un Turc de Serrail, & traduite en François par Monsieur du Loir, qui estoit alors à Constantinople, & ce fut ce Grand Visir qui commença l’attaque de cette fameuse Ville vers le Levant, avec le Gouverneur de la Gréce Aly Pacha, Fils d’Arlan, & l’Aga des Janissaires avec son Regiment. À son retour il entra triomphant à Constantinople, comme avoit fait peu de jours auparavant le Grand Seigneur son Maistre. Cependant l’Autheur de Bajazet le fait demeurer ingénieusement dans Constantinople sous le nom d’Acomat, pour favoriser les desseins de Roxane qui se trouve dans le Serrail de Bisance, quoy qu’elle fut dans le Camp de sa Hautesse ; & tout cela pour élever à l’Empire Bajazet, dont le nom est tres-bien inventé. Le troisiéme Frere du Sultan Amurat qui restoit, & qui luy échapa, par les soins de leur commune Mere, se nommoit Ibrahim, dont ce cruel Empereur eut la barbarie de se vouloir défaire, dans l’extrêmité de la maladie qui le fit mourir, à dessein (dit-on) de faire son Sucesseur le jeune Mustapha Capoudan Pacha, son Favory, à qui il avoit donné en mariage une Fille unique qu’il avoit eüe de la Sultane qu’il aimoit le plus. Je ne puis estre pour ceux qui disent que cette Piece n’a rien d’assez Turc ; il y a des Turcs qui sont galans, & puis elle plaist ; il n’importe comment ; & il ne couste pas plus quand on a à feindre, d’inventer des caracteres d’honestes Gens & de Femmes tendres & galantes, que ceux de barbares qui ne conviennent pas au goust des Dames de ce Siecle, à qui sur toutes choses il est important de plaire.

[Avantures arrivées à Constantinople à un François, par laquelle on peut juger de la galanterie des Turcs] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 71-89.

La galanterie & l’honnesteté des Turcs n’est pas une chose sans exemple, & nous en avons une Histoire tres-agreable dans une Lettre de Monsieur du Loir écrite à Monsieur Charpentier en 1641. que vous serez peut-estre bien aise que je vous rapporte icy. Il dit en parlant d’un de ses Amis qui estoit depuis peu arrivé à Constantinople.

Il ne fut pas si-tost arrivé icy, que trois jours apres une Dame luy voulut faire connoistre l’inclination qu’elle avoit euë pour luy : Elle fit jetter par une de ses Compagnes sur sa fenestre, des Citrons piquez de cloux de girofle, qui sont icy les premiers poulets & les premiers messages d’Amour ; & luy goûtant combien le plaisir est grand d’estre aimé, répondit avec pareille ardeur à la passion de son Amante : C’est une jeune Turque de fort bonne condition, nommée Zenhakhoub, avec laquelle il entretient un commerce amoureux dont l’histoire est tres-particulière ; & certes si les avantures sont trouvées d’autant plus belles qu’elles ont esté dangereuses, peu le disputeront à celles de cette intrigue : mais quelque résolution que j’aye faite de ne vous en point parler, je ne puis m’empescher de vous raconter ce qui luy arriva dernierement, parce que l’avanture est fort surprenante, & de la nature de celles qu’on ne trouve pas desagreables à lire. Ce teméraire s’estoit souvent déguisé en Fille, pour voir celle qu’il aimoit dans les assemblées de Nopces où il estoit introduit par une Juïve, Confidente de ses amours, qui le faisoit passer pour une Esclave qu’elle disoit avoir achetée depuis peu. Sa jeunesse, sa connoissance qu’il avoit des Langues du Païs, & l’amour dont il brûloit, luy fournissoient un assez favorable passeport : mais il n’y a pas longtemps que par une audace & une imprudence étrange, estant allé en habit d’Homme chez sa Maîtresse, il la pensa perdre, & périr. Zennakhoub estant depuis longtemps recherchée en mariage, l’avoit toûjours déguisé à ce nouvel Amant, & ne se résolut de luy dire que quand apres avoir fait tout son possible pour l’empescher, elle vit que la conclusion en estoit inévitable. Pour lors elle l’envoya querir un jour de bon matin, & luy manda de venir aussi-tost avec la Juïve pendant que les Turcs font l’Oraison du point du jour, parce qu’elle craignoit de n’avoir plus les occasions de pouvoir luy parler. Luy n’ayant pas eu le loisir de déguiser son Sexe, eut à peine celuy de cacher ses habits d’une Veste, & de couvrir son menton d’une fausse barbe ; & ainsi estant entré chez Zennakhoub, il fut bien surpris de la trouver d’abord dans un sérieux extraordinaire ; mais il le fut bien davantage, quand apres plusieurs soûpirs entre-coupez de sanglots, elle luy declara son mariage, & luy dit qu’elle ne l’avoit envoyé quérir que pour luy donner congé, & le prendre de luy. D’abord il demeura interdit, sans pouvoir dire une seule parole ; la tristesse luy saisit le cœur, & durant son silence il témoigna par ses yeux à Zennakhoub l’extréme douleur dont il estoit touché. Enfin tous deux s’estans quelque temps entretenus avec leurs regards seulement, Zennakhoub par un grand soûpir luy donna à entendre qu’il estoit temps de se séparer. Je ne vous diray point ce qu’ils purent se dire en cette occasion ; car outre que ce seroit estre trop long, je veux vous épargner une douleur pareille à celle que je ressentis quand il m’en fit le récit ; & vous pouvez vous l’imaginer, mais vous ne sçauriez juger ce qui leur arriva. Il tenoit la main de Zennakhoub, & il m’a juré qu’il croyoit que l’ardeur de ses baisers l’eussent pu brûler, si les larmes qu’il répandoit en mesme temps dessus n’en eussent modéré la flâme. C’est tout dire, qu’enfin la violence de l’amour le transporta au dela des bornes du respect que cette vertueuse Fille luy avoit prescrit, & dans lesquelles il s’estoit toûjours retenu. Il voulut luy baiser la bouche ; mais elle qui sentoit son ame tomber dans l’abandonnement de sa passion, & que sa raison estoit à bout, craignant que sa resistance ne fut à la fin trop foible pour sa pudeur, par un mouvement bien etrange, tira un poignard qu’elle avoit à sa ceinture, & le luy presenta, le priant par les plus pressantes considérations qu’elle pût luy alléguer, de luy oster plutost la vie, que d’offenser son honneur. D’abord tous les sens de nostre Amy se gelerent ; mais s’estans échaufez peu à peu dans cette contestation amoureuse, comme il vouloit la desarmer, il luy fit baisser la main, & elle se frapa à la cuisse, en sorte que la veuë de son sang, & les autres mouvemens dont son ame estoit déjà agitée, la firent évanoüir. L’effroyable cry qu’il fit la voyant en cet état, avertit les Femmes de la Maison, qui accoururent aussi-tost, & à qui on ne pouvoir refuser la porte de la Chambre : mais avant qu’elles fussent arrivées, la Nourrice de Zennakhoub avoit déjà enfermé dans une Alcove celuy qui estoit cause de tout ce bruit-là ; & comme le coup n’avoit fait qu’éfleurer la peau, elles la trouverent qui portoit Zennakhoub dans un Balcon pour estre à l’air, faisant passer cet accident pour une foiblesse. Cependant on estoit allé querir la Mere, qui vint en grande haste, & trouva sa Fille qui commençoit à reprendre ses esprits par le moyen de l’eau fraische qu’on luy avoit jettée sur le visage ; mais elle pensa retomber dans son évanoüissement, lors qu’elle se vit entre les bras de sa Mere, dans l’incertitude de ce que pouvoit estre devenu son Amant : Bien luy en prit d’estre foible, car autrement elle auroit donné des marques trop apparentes de son inquietude : mais avant qu’elle fut bien revenuë à soy, elle eut des marques que sa Mere estoit plus touchée de tendresse que de Colere, & elle jugea bien par là & par les termes dont elle plaignoit son mal, qu’elle en ignoroit & l’autheur & la cause : Elle n’estoit pourtant pas hors de peine pour son Amant, qui de son costé ne passoit pas mieux le temps, & n’entendoit personne approcher du lieu où il estoit, qu’il ne pensast qu’on vint à luy ; & il crut mesme estre tout-à-fait découvert, quand la Jüive feignant de chercher quelques hardes, fut luy jetter des habits de Fille pour se déguiser. J’estime maintenant que dans la crainte que vous avez pour luy, ce seroit assez de vous dire qu’à la faveur de ce déguisement il sortit de la Maison ; mais ce n’estoit pas assez pour son amour, il voulut hazarder plus pour voir Zennakhoub avant que de la quitter ; & ce qui me fait encor trembler quand j’y songe, est la hardiesse qu’il eust d’entrer où elle estoit, & d’aller dire quelque chose à l’oreille de la Juïve, comme s’il eut esté une Esclave qui venoit la querir. Si la Mere de Zennakhoub n’eust esté occupée d’ailleurs, & prévenuë de douleur, & qu’elle eust pris garde quand il entra à la surprise étonnante de la Juïve qui pâlit, & à l’alteration du visage de sa Fille qui tout d’un coup s’enflâma, il luy fut peut-estre venu dans l’esprit toute autre chose que la crainte dont elle fut frapée, que ce changement soudain ne fut un symptôme du mal de Zennakhoub : mais elle n’en pût rien soupçonner ; & la Malade ayant appellé la Juïve, comme si elle eust voulu quelque service d’elle, & qu’elle luy aidast à relever sa teste sur un quareau, elle luy commanda tout-bas d’emmener au plutost ce teméraire, afin de donner le calme à son ame, que l’amour & la crainte agitoient cruellement. Ils sortirent en méme temps ; & cette blessure de Zennakhoub ayant esté plus favorable que funeste, n’a servy que de prétexte au retardement de son mariage.

[Suite du discours sur le Bajazet, Tragédie du Sieur Racine] * §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 89-90.

Mais retournons à l’Autheur de Bajazet, dont l’ouvrage m’a donné lieu de vous raconter cette aventure. Je n’ay rien à vous dire de son mérite ; il est si grand qu’on ne peut trouver de place sur le Parnasse aujourd’huy digne de luy estre offerte ; & ses Amis le placent entre Sophocle & Euripide, aux Pieces duquel il semble que Diogene Laërce veüille nous faire entendre que Socrate avoit la meilleure part des plus beaux endroits. Les Rivaux de cet Euripide ou Socrate François, voudroient bien je croy le voir déjà où sont ces grands personnages Grecs, quand bien mesme sa memoire devroit estre aussi glorieuse que celle qu’ils ont meritée.

À Paris, ce 9. Janvier.

[L’Histoire de celle qui aima mieux se brûler avec son Mary, que de le voir infidèle] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 91-109.

Je ne sçay, Madame, si mes Lettres auront eu le bonheur de vous plaire ; mais je vous assure que je m’informe avec soin des Nouvelles les plus curieuses, & des avantures les plus surprenantes, & je croy que celle dont je vais vous entretenir, ne vous paroistra pas moins extraordinaire que les precédentes ; elle est arrivée depuis peu dans une des Provinces de ce Royaume, où elle fait encor beaucoup de bruit. Celiante Homme de qualité, bien fait, spirituel, plein de courage, & qui avoit donné des marques de son esprit & de sa valeur dans un temps où les autres commencent à peine d’entrer dans le Monde, devint éperdûment amoureux de la jeune Lydiane. Vous croyez peut-estre que je vais vous la dépeindre comme une Heroïne de Roman, & que je vais vous dire qu’elle estoit la plus belle Personne du Monde : mais comme je raconte une Histoire veritable, je laisseray le soin de faire ces belles peintures aux Inventeurs ingénieux de ces beaux Romans, dont les plus beaux Esprits de France ont souvent diverty toute la Terre. Tout ce que je vous puis dire à l’avantage de Lydiane, c’est qu’elle estoit de belle taille, & qu’elle avoit infiniment d’esprit. Quoy qu’elle ne passast pas pour belle, il falloit bien qu’elle eust quelque agrément ; & si elle n’en avoit pas pour tout le monde, il falloit du moins qu’elle en eust aux yeux de son Amant, s’il est vray que les Proverbes n’ayent jamais menty. Lydiane estoit de naissance, elle devoit avoir de grands biens en mariage, & devoit estre seule heritiere de deux de ces Parens qui avoient la réputation d’estre des plus riches de la Province. Vous sçavez, Madame, qu’on ne s’y trompe guere : ceux qui passent pour riches en Province, le sont souvent en effet ; leur bien paroist aux yeux de tout le monde, & leurs terres sont des effets qu’on n’enleve pas en une nuit. Les grands biens de Lydiane, & l’espoir des grands héritages qui la regardoient, luy attirerent une foule incroyable d’Amans de toutes sortes de qualitez, entre lesquels Celiante ne parut pas des moins empressez. Comme elle n’estoit pas belle, & qu’elle avoit assez d’esprit pour le connoistre, elle résolut de ne donner son cœur qu’à celuy qu’elle croiroit le moins interessé. Ce n’estoit pas une chose facile à démesler, les Hommes sçavent bien se contrefaire ; & quand il y va de leur interest, on en trouve peu qui n’apprennent bientost à devenir hypocrites. Lydiane apres les avoir tous examinez à loisir, & les avoir éprouvez par mille adresses spirituelles, crût que Celiante estoit le plus honneste Homme ; & l’ayant jugé le plus parfait & le moins interessé, elle crût qu’elle luy devoit donner son cœur. Il s’apperçeut du penchant qu’elle avoit pour luy ; ce qui l’engagea de la presser encor davantage. Il obtint bientost ce qu’il souhaitoit ; on ne resiste pas longtemps apres une résolution pareille à celle que Lydiane avoit faite. L’intelligence qui se forma entr’eux fut bien-tost sçeuë de tous les Amans de cette spirituelle Personne, & ses Parens ne tarderent guere à l’apprendre. Le choix du cœur de Lydiane ne fut pas le leur ; ils n’avoient pas pris tant de précautions qu’elle pour le faire, & celuy qui leur avoit paru le plus riche, leur avoit paru aussi le plus digne de la posseder. Je ne vous décriray point icy les chagrins qu’eurent ces Amans, ny ce que Lydiane soufrit du costé de l’Amour, & de celuy de ses Parens ; on voit peu d’Histoires amoureuses où l’on ne trouve les mesmes choses. Je me contenteray donc de vous dire qu’apres bien des traverses, la prudente Lydiane sçeut si bien se conduire, & menagea si bien l’esprit de ses Parens, que quelque temps apres avoir obtenu qu’elle n’épouseroit point celuy qu’ils luy vouloient donner, ils consentirent qu’elle épousast Celiante. Rien ne fut plus heureux que les premieres années ; de leur mariage ; ils s’aimerent en Amans, & l’on ne vit jamais une union si parfaite : peut estre qu’elle auroit duré plus long-temps, si les yeux de la jeune Elise ne fussent venus troubler leur repos. Jamais Femme ne fut si coquette, & ne mit plus de choses en usage pour plaire : Elle plût à Celiante malheureusement pour luy, & elle sçeut l’attacher avec tant d’adresse & tant d’artifice, qu’il perdit peu à peu tout l’amour qu’il avoit pour sa Femme. Il cessa d’abord d’estre si complaisant pour elle ; il fut en suite jusques à l’indiférence, & de cette indiférence il passa au mépris. Les choses n’en demeurerent pas là ; & comme les Coquettes ne se contentent pas des cœurs, & qu’elles ne s’étudient à les gagner que pour attirer autre chose, Celiante se trouva insensiblement engagé à faire tous les jours des présens nouveaux à Elise ; & cette spirituelle Coquette en sçavoit si bien faire naistre les occasions, qu’il sembloit qu’elles s’offrissent d’elles-mesmes. Vous pouvez vous imaginer que Lydiane ne souffrit pas fort patiemment la perte du cœur de Celiante, & la dissipation de leur bien : Ils eurent plusieurs démeslez là-dessus qui firent beaucoup d’éclat ; mais comme Lydiane aimoit passionnément son Mary, elle se racommoda souvent avecque luy : mais enfin les choses vinrent à un point, qu’elle fut obligée de se plaindre hautement, & les mauvais traitemens suivirent l’indiférence, les mépris, & la dissipation des biens. L’éclat qu’Elise en fit, réjouït Celiante, loin de l’affliger ; il luy donna lieu de quitter sa Femme, & d’aller demeurer avec sa Maîtresse. Lydiane qui croyoit n’avoir plus tant d’amour pour son Mary, parce qu’elle n’avoit pas sujet de l’aimer, ne sentit d’abord ny toute sa douleur, ny tout son amour ; elle crût mesme qu’elle le haïssoit, parce qu’elle faisoit ses efforts pour le haïr. Quelque temps apres elle eust des retours de tendresse qui luy firent soufrir tout ce que la jalousie a de plus cruel, & elle entra enfin dans un desespoir si furieux, qu’il luy fit réfoudre ce que vous allez apprendre. Elle feignit d’estre malade, & que son mal empiroit tous les jours ; elle gagna un Médecin pour dire la mesme chose : Elle demanda à voir son Mary, & dit quelle ne vouloit pas mourir sans se remettre bien avec luy. On le fut aussitost querir à la Campagne, où il estoit avec Elise. Son intérest le fit venir en diligence, car il avoit encor quelque chose de considérable à esperer de sa Femme, pourveu qu’il fut bien avec elle avant qu’elle mourut. Il ne fut pas si-tost arrivé, qu’il luy demanda pardon ; ce qu’elle luy accorda du moins en apparence, & ils parurent de la meilleure intelligence du monde. Dés le second jour elle le pria de coucher dans sa Chambre, & de ne l’abandonner pas. Il en demeura d’accord, & elle luy fit dresser un Lit aupres du sien. Quelque temps apres elle dit qu’elle se portoit mieux, & qu’il n’estoit pas besoin que d’autres Gens que son Mary couchassent dans sa Chambre. On crût qu’elle avoir quelque chose de particulier à luy dire ; ce qui fut cause qu’on luy obeït, quoy qu’avec assez de peine, car on appréhendoit qu’elle ne se trouvast mal. Elle fit mille caresses à son Mary ce soir là, & quand il fut endormy ; elle se leva & cacha la clef de la Porte. Elle mit quelques fagots au milieu de la Chambre, avec des tables & des sieges, puis elle y mit le feu en plusieurs endroits, & aux paillasses des deux Lits. Il estoit déjà grand lors que Celiante se réveilla : il voulut d’abord courir à la Porte, que la fumée & le feu l’empescherent de trouver ; mais cela ne luy auroit de rien servy. Il faut périr, luy dit Lydiane en l’arrestant par le bras ; & puis que tu n’as pas voulu vivre avec moy, je te veux montrer que je t’aime assez pour mourir avec toy. Elle luy dit encor quelque chose, & il luy répondit : mais ceux qui vinrent pour les secourir, n’en purent entendre davantage, & ne purent empescher que le feu ne les consommast tous deux. Elise a eu tant de regret d’avoir esté cause d’une si cruelle avanture, qu’elle s’est jettée dans un Convent, où la penitence qu’elle fera de ses fautes, ne rendra pas la vie à ces pauvres malheureux que l’amour a fait périr dans des flâmes bien plus ardentes que les siennes.

[Discours sur le Mariage de Bachus, Comedie héroïque] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 109-111.

On ne parle icy que de divertissemens, & jamais les Balets & la Musique ne furent si à la mode. Les Comédiens du Marais ont représenté depuis peu une Piece qui en est toute remplie ; elle est initulée le Mariage de Bachus et d’Ariane ; les Chansons en ont paru fort agreables, & les Airs en sont faits par ce fameux Monsieur de Moliere, dont le mérite est si connu, & qui a travaillé tant d’années aux Airs des Balets du Roy : Elle est de l’Autheur des Amours du Soleil, qui firent tant de bruit l’année dernière, & qui cet Hyver ont encor occupé le Theatre pendant deux mois. Je ne vous diray rien à l’avantage de ses Pieces, il est trop de mes Amis, & les loüanges que je luy donnerois seroient peut-estre suspectes.

[L’Histoire de la Famille visionnaire] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 114-128.

Quoy qu’il n’y ait rien de plus ordinaire que les complimens, il n’y a souvent rien de plus ennuyeux & de plus inutile ; c’est pourquoy je vous prie, Madame, de trouver bon que je n’en mette pas à la teste de toutes mes Lettres, & que je les commence quelquefois par l’Histoire que j’auray à vous raconter. En voicy une où vous trouverez quelque chose d’assez nouveau.

Un de ces jeunes Gens qui sçavent tout faire, & ne font rien ; de ces habiles faineans qui passent souvent la plus grande partie de leur vie à attendre des emplois, ayant mangé tout son bien, qui n’estoit pas grand, en se flatant toûjours de l’espoir d’une haute fortune, se trouvant fort incommodé, crût que pour attendre plus à son aise les emplois qui le devoient élever haut, il devoit se marier, & manger le bien d’une Femme comme il avoit fait le sien. Son mérite prétendu luy en fît bientost trouver, & les grandes choses dont il se disoit capable, firent croire que s’il pouvoit un jour avoir le moindre employ dans les Finances, il pouroit en peu de temps gagner deux ou trois millions de bien. Il ne manqua pas d’exemples fameux de ses prodigieuses fortunes pour autoriser ses grandes espérances ; & il fit voir que tous ceux qui avoient tant gagné, estoient des ignorans aupres de luy. Les Parens de celle qu’il demanda en mariage, donnerent dans ce panneau, & crûrent que s’il pouvoit un jour entrer dans les Partis, il pouroit donner des Commissions à tous ceux de leur Famille ; & le dernier de ces Meilleurs en espera pour trois ou quatre Enfans, & autant de Neveux : Il y en eust mesme un des plus riches qui estoit sur le point donner récompense à un Valet qui le servoit depuis dix ans, qui reserra les cordons de sa Bourse qu’il avoit déja déliez, pour luy promettre une Commission de cent écus de rente. Le Valet accepta ce party ; il se figura qu’après cette Commission il en auroit une autre ; que bientost apres il auroit Carosse ; qu’ensuite il pouroit acheter quelque Marquisat ; & il espera mesme de pouvoir aller jusques à la Duché. Sur ces belles espérances de toute la Famille de la future Epouse, dont tous les Parens se remplissoient la teste de chiméres, voila le Mariage arresté, le voila celebré, & mesme consommé, tant les empressemens de ces Visionaires furent grands, & tant ils appréhenderent que celuy qui devoit estre le principal autheur de tant de grandes fortunes, n’échapast à leur Famille. Ce ne furent que réjoüissances & festins apres ce Mariage, pendant lesquels on ne s’entretint que des grandeurs futures du nouveau Marié. Deux ou trois mois se passerent de la sorte, & les emplois ne vinrent point consoler de la dépense qui fut faite. Les Parens de la Mariée se mirent fort en peine d’en faire avoir un à leur nouveau Parent ; ils employerent leurs Amis, mais par leur moyen ils n’en pûrent trouver qu’un de Rat de Cave, qu’il refusa avec beaucoup de fierté : Cependant l’argent qu’il avoit reçeu en se mariant, se mangea, & il devint pesque aussi gueux qu’auparavant : Son embarras fut plus grand, car il faloit entretenir une Femme qui estant d’humeur un peu coquette, aimoit la grande dépense. Les Galands vinrent ; & comme ce fut fort à propos, ils furent tres-bien reçûs, non pas du Mary, car il estoit naturellement jaloux ; mais on luy fit entendre que ceux qui alloient chez luy estans de qualité, pourroient luy faire avoir un employ. Il les souffrit par contrainte, par necessité, & dans l’espérance d’avoir une Commission par leur moyen : mais quoy que toutes ces raisons l’engageassent à permettre qu’ils vinssent chez luy, il ne les y souffit pas sans beaucoup de chagrin. Comme il les importunoit fort par sa presence, il y en eut un qui pour s’en délivrer, luy fit donner un employ à la Campagne. Il douta d’abord s’il le prendroit, car il ne vouloit point s’éloigner de sa Femme : mais enfin on luy persuada de partir, parce que l’employ estoit considérable. On luy fit voir que la Fortune ne s’offroit pas toujours, & que qui la laissoit échapper, ne la retrouvoit pas facilement. Il partit donc, mais avec beaucoup de regret, tant il craignoit que pendant son absence sa Femme ne devint encor plus coquette. Il ne se trompa pas, & il en fut averty par un de ces impertinens Amis, qui en avertissant les Marys de ce que font leurs Femmes, leur font beaucoup plus de mal que leurs Femmes mesmes ne leur causent, quand tout ce qu’on leur dit d’elles seroit veritable. Ce pauvre Mary souffrit beaucoup, dans la pensée que sa Femme se divertissoit plus que luy. Il résolut plusieurs fois de quitter son employ, pour venir estre son Geôlier mais n’ayant point de prétexte raisonnable, il vit bien que son retour ne serviroit qu’à rendre son malheur plus public ; ce qui luy fit changer de pensée. Comme un Jaloux rêve toûjours, il luy vint un jour dans l’imagination, de faire en sorte de trouver des moyens qui pûssent empescher que sa Femme ne fut plus si belle, croyant qu’avecque sa beauté elle perdroit beaucoup de ses Amans. Voicy le stratagéme dont il se servit. Il mit pour elle un paquet à la Poste, dans lequel il y avoit une fort belle Boëste d’or : cette Boëste estoit remplie de poudre à Canon, qui devoit, lors que le ressort se déserreroit, prendre feu par le moyen d’une pierre. Ce présent fut rendu à celle à qui il estoit destiné ; mais il luy fut donné en presence du mesme dont le Mary tenoit sa Commission. Il crût que c’estoit un Portrait qui venoit d’un autre Amant ; il prit la Boëste avec empressement ; mais sa jalouse curiosité fut bientost punie, car en l’ouvrant elle fit sur luy l’effet que celuy qui l’avoit envoyée esperoit qu’elle feroit sur sa Femme. Cette avanture fit grand bruit ; Le Galand se douta que le Mary avoit envoyé la Boëste, & quelle temps après il luy osta sa Commission, sous un faux pretexte de malversation. Il revint avec sa femme, où il attend avec toute sa Famille de nouvelles Commissions qui puissent le mettre en état de voir un jour remplir ses hautes espérances.

[Retour de Suede de Monsieur le Duc de Pompone] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 129-130.

Monsieur de Pomponne est depuis peu de retour de Suede, & il a déjà presté Serment pour la Charge de Secretaire d’Estat. Son merite est connu de tout le Monde puis que ce n’est que par là qu’il est parvenu à cette Dignité. Il n’y a personne icy qui ne soit persuadé qu’il remplira dignement le choix du plus sage et du plus grand Roy du Monde, & l’on attend de grandes choses de luy. Il écrit avec une politesse & une justesse qu’on ne voit point dans des Lettres les plus travaillées de nos Académiciens.

À Paris, le 23. Janvier.

[L’Histoire de la Fille Soldat] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 131-147.

Puis que je vous ay mandé dans ma derniere [lettre] que je ne vous ferois plus de compliment, & que je commencerois toutes mes Lettres par les Histoires dont j’aurois à vous faire part, je vous tiens ma parole, & je commence.

Un vieil Avare, qui n’avoit point encor eu d’Enfans, & qui appréhendoit la dépense, fut au desespoir, lors que sa Femme luy dit un jour qu’elle croyoit estre grosse II repassa dans son imagination tout ce que coûtent les Enfans jusques à l’âge de trente ans ; il en fit un Mémoire si exact, qu’il compta mesme la nouriture qu’ils prenoient dés le ventre de leur Mere, alléguant pour ses raisons que les Femmes grosses mangeoient pour elles & pour leurs Enfans. Il rassembla en suite toutes ces sommes, & compta combien elles produiroient de revenu, s’il les mettoit en rente, & à combien iroit l’intérest de l’intérest qu’elles produiroient. Le compte qu’il en fit monta si haut, qu’il se repentit mil fois le jour de s’estre marié, & fit une forte résolution de ne plus faire d’Enfans, jugeant ce plaisir indigne d’un Homme de bon sens. Pendant qu’il faisoit tous ces comptes & toutes ces refléxions, sa Femme s’aperçût qu’elle estoit assurément grosse, & qu’il n’y avoit plus de lieu d’en douter : Elle le dit à cet Avare, dont la douleur fut beaucoup plus grande qu’elle n’avoit esté d’abord, & dés-lors il commença à faire des retranchemens dans sa Maison, afin que son épargne pût aider à la dépense de l’Enfant futur ; mais quelque lézine qu’il pût faire, il ne retrancha pas beaucoup de choses, puis que loin qu’il eust rien de superflu chez luy, la pluspart des choses necessaires y manquoient. Si son chagrin fut grand de voir sa Femme grosse, il redoubla beaucoup, lors que dans le sixiéme mois elle luy dit qu’elle la croyoit estre de deux Enfans, & que les Sages Femmes en doutoient. Il pensa se desesperer ; mais un Chirurgien Accoucheur qui estoit de ses Amis, luy remit l’esprit, en luy assurant le contraire. Quelque temps apres, en causant une nuit avec sa Femme, il luy dit qu’il falloit voir lequel coûteroit moins à élever d’un Garçon, ou d’une Fille ; & apres avoir bien examiné la chose, & bien compté par leurs doigts la dépense de l’un & de l’autre, ils trouverent que un Garçon devoit moins coûter ; qu’il pouvoit faire sa fortune luy-mesme, & qu’il falloit que les Pere & Mere fissent celle d’une Fille, en luy donnant beaucoup en mariage. Je veux, dit alors le Mary, que vous ayez un Garçon. Mais cela ne dépend ny de vous, ny de moy, luy repliqua la Femme. Cela sera, vous dis-je, luy repartit le Mary. Cela peut arriver, répondit la Femme, s’il a plu à la Nature d’en faire un. Qu’elle en ait fait un, ou non, dit alors le Mary, vous accoucherez d’un Garçon ; ou du moins l’Enfant que vous mettrez au jour paroistra aux yeux du monde ce que je veux qu’il soit, puis que si vous accouchez d’une fille, nous dirons que c’est un Garçon, & nous la ferons élever sous cet habit. La Femme fut obligée d’y consentir, & pendant le reste de sa grossesse ils se fortifierent dans ce dessein. Le terme venu, elle accoucha d’une Fille ; & pour faire croire que c’estoit un Garçon, on se servit des mesures que l’on avoit prises. Tous ceux qui la virent furent trompez ; & quand elle avança en âge, plusieurs Filles en devinrent amoureuses. Cette jeune Beauté estant mal entretenue chez son Pere, mal nourie, & maltraitée, résolut de quitter cet Avare ; & si-tost qu’elle se sentit assez forte pour porter un Mousquet, elle s’enrolla, & fut à l’Armée, où elle se signala dés la premiere Campagne. Tous ceux qui la voyoient, avoient une certaine bienveillance pour elle, qu’ils ne sçavoient à quoy attribuer ; & elle avoit un certain air modeste & engageant, qui empeschoit que ceux qui estoient ennemis du mérite de tous les autres, ne luy portassent envie : Elle estoit toûjours retirée ; bien qu’elle ne sçeut pas elle-mesme ce qu’elle estoit, elle vêcut comme si elle eust eu dessein de le cacher. Elle y reüssit si bien, que personne ne s’en apperçeut : Elle n’avoit pas encor toutes les marques qu’il faut pour la faire connoistre, & estoit tres-jeune, encor qu’elle fut fort grande, & qu’elle eust assez de force pour suporter les fatigues de l’Armée. Dans la premiere Garnison où elle fut, la Fille de son Hoste devint éperdument amoureuse d’elle ; & comme elle se croyoit grosse d’un Amant qui luy estoit mort depuis peu, & qu’elle vouloit mettre son honneur à couvert, en épousant promptement l’objet de ses nouvelles amours, elle n’oublia rien pour s’en faire aimer, & fit pour ce beau Soldat des choses si obligeantes, qu’elle vint à bout de ses desseins. Elle le suivoit par tout ; elle luy donnoit des rendez-vous en cent lieux diferents, afin que tout le monde s’apperçût de son amour, & qu’on en parlast à son Pere. Son dessein reüssit ; car ceux qui luy en parlerent, luy dirent qu’apres l’éclat que cette passion avoit fait, il ne trouverait jamais personne qui voulut épouser sa Fille, & que pour mettre son honneur à couvert, il la devoit donner en mariage à celuy qu’elle aimoit avec tant d’emportement. Le bon Homme fut de ce sentiment ; & apres avoir un peu querellé sa Fille, & luy avoir fait quelques remontrances, il luy parla d’épouser le jeune Cavalier qui estoit chez luy. Il est à remarquer que cette Fille déguisée passoit pour un jeune Garçon de Famille qui avoit du bien, & qui estoit venu à l’Armée sans le consentement de ses Parens. Ce fut ce qui fit résoudre son Hoste à luy donner sa Fille en mariage. Je ne vous diray point tout ce qui se passa jusques à ce jour, & je conduiray seulement ces nouveaux Mariez au Lit : C’est je croy où on les attend. Le cœur de la Mariée luy battoit un peu, car elle appréhendoit que son Mary ne connut qu’un autre avoit eu les faveurs qui devoient luy avoir esté reservées. Elle perdit bien-tost cette crainte, & ne s’apperçût que trop tost pour elle qu’il n’estoit pas en état de rien connoistre : Ainsi d’un malheur qu’elle appréhendoit beaucoup, elle tomba dans un pire. Elle s’en seroit néantmoins bientost tirée, si elle n’eust point esté grosse, & elle auroit tout découvert : Cependant elle n’en fit rien, & elle fut si longtemps à délibérer sur ce qu’elle devoit faire, que sa grossesse parut. Elle crût qu’il n’estoit plus temps de parler ; mais par malheur pour elle, comme elle estoit dans son neufiéme mois, & qu’elle estoit couchée avec son prétendu Mary, une de ses Parentes entra dans sa Chambre pendant qu’ils dormoient ; & en mettant la main dans le Lit pour éveiller sa Cousine, qui ne s’éveilla pas au bruit qu’elle fit en entrant, elle rencontra le sein du Mary Fille, qui estoit découvert. Il s’éveilla aussitost, & l’on connut par là que c’estoit une Fille ; car l’étonnement de la Parente fut grand, qu’elle dit hautement ce qu’il luy venoit d’arriver. Voila l’origine de l’Avanture qui depuis peu a tant fait de bruit, & pourquoy tant d’Ignorans ont publié depuis quelques jours qu’une Fille avoit fait un Enfant à une autre Fille.

[Eloge de Monsieur le Duc de Coaslin] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 147-149.

Monsieur le Chancelier se sentant pressé de son mal, a ordonné à ses Enfans de remettre les Sceaux entre les mains da sa Majesté, craignant que sa maladie ne l’empeschât de la servir avec la mesme application qu’il a fait pendant trente-neuf années qu’il a esté dans cette importante Charge. Mr le Duc de Coaslin porta la parole, & le fit d’une maniere qui satisfit beaucoup sa Majesté. Je ne sçay, Madame, si vous sçavez tout le merite de ce Duc ; sa valeur est connüe, & il passe pour un des meilleurs Hommes du Monde, & pour le plus officieux Amy, le plus empressé, & qui a le plus de joye à faire plaisir. Quant à son esprit, la place qu’il a dans l’Académie fait voir qu’il en a beaucoup.

De Paris, le 30. Janvier.

[Mort de Monsieur le Chancelier, & son Eloge] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 150-153.

JE ne sçay, Madame, si cette Lettre aura le bonheur de vous plaire : J’en dois douter avec raison, puis que vous n’y trouverez point d’Histoire nouvelle comme dans les précedentes ; mais la douleur que me cause la mort de Monsieur le Chancelier ne laisse pas à mon esprit la liberté de vous raconter des Avantures. Ce grand Chancelier n’est plus, & la Mort ne l’a respecté si longtemps, que pour ne rendre sa perte plus sensible à toute la France. C’estoit un homme d’un éminent sçavoir, d’une éloquence admirable, & d’une prudence souvent éprouvée dans le Conseil des deux plus grands Roys du Monde. Il estoit le Bien-faiteur des Gens de Lettres, le Protecteur de Sçavans, & pour comble de gloire, le plus ferme soûtien qu’ait eu l’Eglise depuis plusieurs Siecles. Je ne le dis que sur la foy de quantité de Prélats qui publient cette verité. Jamais Homme n’en entendit mieux la Justice, les Ordonnances, & les Loix du Royaume, & ne fit plus de cas des habiles Gens de toutes les Professions. Il cherchoit avec beaucoup de soin à s’instruire des choses que regardoient ou son employ, ou les conseils qu’il devoit donner dans les affaires de l’Estat, avoüant mesme souvent la recherche qu’il avoit faite des Personnes qui pouvoient luy donner quelques lumieres, quoy qu’il en eut beaucoup plus que tous ceux qu’il consultoit.

[Eloges des Six Conseillers d’Etat ordinaires, & de six Maistres des Requestes que le Roy a choisis pour assister au Sceau] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 165-166.

Monsieur Pellisson n’est inconnu de personne : Son esprit & sa probité sont incontestables ; & quand on auroit pas de tous costez mille marques, les graces qu’il reçoit continuellement du Roy doivent en donner témoignage.

[Avanture d’une jeune Marquise apres la mort de Monsieur Gaultier excellent Ioüeur de Luth] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 166-168.

La jeune Marquise que vous connoissez, qui commençoit à joüer si bien du Lut, est au desespoir depuis quelques jours. Monsieur Gaultier qui luy montroit, luy avoit assuré qu’elle en joüeroit dans peu de temps aussi bien que Mademoiselle de Lenclos : C’estoit beaucoup dire, mais il pouvoit décider sur ces sortes de choses. Ce furent les dernieres paroles que ce grand Maistre dit en joüant du Lut ; car en sortant de chez la jeune Marquise, il tomba malade de la maladie dont il est mort. Elle n’eust pas plutost appris cette nouvelle, que ne voulant pas que son Lut survêcut à un si grand Maistre, elle le cassa en cent pieces, & résolut de n’en joüer jamais. Je ne vous dis rien de cette action, vous en jugerez : Mais si la mort de Monsieur Gaultier l’empesche de joüer jamais aussi bien du Lut que Mademoiselle de Lenclos, elle devroit travailler à luy ressembler du costé de l’esprit, dont vous sçavez que cette Illustre Personne a infinîment.

[L’Histoire du Mary qui se croit Cocu par luy-mesme] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 169-176.

JE ne sçais, Madame, si vous n’avez point encore oüy parler d’une Avanture arrivée depuis quelque temps en cette Ville, & qui a fait assez de bruit ce Carnaval dans tous les Bals de Paris.

Un jeune Marié s’estant trouvé une apresdînée avec plusieurs de ses Amis, leur dit que le soir mesme il y auroit assemblée chez luy, & que l’on donnoit Bal à une Sœur de sa Femme qui demeuroit avec elle. Un des plus enjoüez de la Compagnie leur persuada qu’ils devoient tous y aller déguisez, & dit à ce nouveau Marié qu’il auroit beaucoup plus de plaisir, s’il venoit avec eux sans se faire connoistre. Il y consentit, & ils envoyerent sur l’heure chercher des Habits pour se travestir. L’Heure du Bal estant venuë, ils s’y rendirent, & leur bonne mine y fit beaucoup conquestes. Le jeune Espoux en fit une dont la fin ne luy plût pas, & sa Femme devint amoureuse de luy sans le reconnoistre. Elle ne fut pas longtemps sans luy en donner des marques : elle luy serra plusieurs fois la main ; & il répondit à sa tendresse, en pressant aussi la sienne le plus amoureusement qu’il luy fut possible, car l’avanture le refroidissoit, loin de l’échauffer, & jamais Homme ne fut si fâché d’estre pris pour un autre. Il voulut voir jusques où il pouvoit pousser ses affaires : mais il trouva les choses si bien disposées, qu’il n’eut pas de peine à devenir heureux ; je dis heureux en sa qualité de Galant, car il ne l’estoit pas comme Mary. Sa Femme qui avoit sans doute oüy dire qu’il ne faut jamais laisser perdre une occasion favorable, & qu’on ne retrouve pas toûjours celles qu’on laisse échapper, crût qu’elle devoit profiter de celle que le Bal luy présentoit ; & que la confusion de Gens qui estoient chez elle, luy donnant lieu de se dérober de l’assemblée sans qu’on s’en apperçût, elle devoit en sortir avec son nouvel Amant (ce qu’elle fit fort adroitement.) Elle le fit passer pour par un Escalier dérobé, & le mena dans une Chambre où ils ne pouvoient estre surpris. Je ne vous diray point tout ce qui se passa, mais la Dame en fut assez contente : Elle eust pourtant du chagrin de ce qu’il ne vouloit point parler, & de ce que de peur d’estre connu, il avoit éteint la lumiere avant que de se démasquer. Elle luy en demanda plusieurs fois les raisons : Il ne luy répondit point d’abord ; mais dés qu’il crût avoir assez dequoy la convaincre, il prit la parole pour luy reprocher son infidelité : Elle luy répondit avec une hardiesse d’autant plus grande, qu’il n’y avoit point de lumiere qui pût faire remarquer le changement de son visage ; & comme elle eust le temps de se remettre de sa surprise, elle luy dit qu’elle l’avoit toûjours connu, & qu’elle avoit voulu luy faire cette piece pour l’embarrasser. Il ne se paya pas de ces raisons, il voulut passer pour ce que tant de Gens appréhendent d’estre, & quoy qu’il ne le fut que par luy-mesme, il crût qu’il l’estoit de bon jeu, & qu’on ne pouvoit l’estre mieux. Il n’a pas voulu voir sa Femme depuis ce temps, & se veut faire séparer d’avec elle. Je vous laisse à juger s’il a raison, & je passe à d’autres nouvelles.

[Le retour d’Italie de Messieurs de Vendosme] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 177-178.

Messieurs de Vendosme sont depuis peu de retour d’Italie, où ils se sont faits admirer dans tous les Lieux où ils ont passé. La vivacité de leur esprit est une chose incroyable ; & ils font des Vers avec tant de justesse, qu’ils donneroient de la jalousie aux plus grands Autheurs, s’ils estoient d’une qualité à en faire souvent. Monsieur le Cardinal Patron fit avancer pour eux la representation d’un Opera, afin de leur en donner le divertissement. Jugez par là, Madame, combien les Opera sont considérables, puis que de tels Gens s’en meslent, & les honorent de leur présence.

[Discours sur l’Ariane, Tragédie de monsieur de Corneille le jeune] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 187-188.

Enfin l’Ariane de Monsieur de Corneille le jeune, qu’on attendoit depuis si longtemps, parut Vendredy dernier. On ne peut rien voir de plus touchant, & cette Princesse s’exprime avec des sentimens si tendres & si nouveaux, que personne ne croit qu’on ne puisse mieux reüssir en ce genre d’écrire ; & pour tout dire enfin, les charmes de Bajazet n’ont pas empesché leurs Admirateurs d’en trouver dans cette Piece, & d’y retourner plus d’une fois.

[L’Histoire du Cabinet des Miroirs] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 189-207.

Je croy, Madame, que ce que je vais vous écrire de Monsieur le.… que vous connoissez aussi bien que moy, poura vous tenir lieu d’une Histoire agreable, & que la lecture ne vous en divertira pas moins que pouroit faire celle de quelque Avanture divertissante, qui ne seroit assurément ny plus plaisante, ny plus nouvelle. Vous sçavez, Madame, que nostre petit Amy, (dont je ne vous parleray que sous le nom de Cleante) n’a jamais pû choisir entre l’Eglise, la Robe, & l’Epée ; qu’il vouloit quelquefois estre Abbé, que le lendemain il quittoit cette résolution pour se faire Conseiller, & qu’un moment apres il vouloit prendre l’Epée. Ses Parens & ses Amis l’ayant dernièrement pressé de se déterminer, & luy ayant fait une guerre cruelle sur son incertitude, il promit de faire un choix, & de consulter le lendemain ce qu’il avoit à faire. Vous ne devineriez jamais, Madame, de qui il prit conseil, ny ce qu’il fit pour se mettre en état d’en recevoir. Il emprunta un habillement de Guerre, il envoya demander la Robe d’un Conseiller qui estoit de ses Amis, & pria un Abbé de sa connoissanee de luy prester pour une apresdînée seulement sa Soutane & son Rochet. Il fit porter toutes ces bardes dans un Cabinet, où il y avoit quatre grands Miroirs : Il y fut en ensuite seul, & en ayant poussé la porte, il s’arma de pied-en-cape ; il mit le Pot en teste, & l’Epée & le Pistolet à la main, consulta ses quatre Miroirs, fit plusieurs tours dans son Cabinet, se battit contre les Personnages de la Tapisserie, & se trouva assez de courage & assez de force pour aller à l’Armée. Il examina tous les avantages de cette Profession, & la fortune qu’on y pouvoit faire : Tels & tels (dit-il en luy-mesme) ont eu telles Charges ; tels ont esté Mareschaux de France à cet âge ; tels ont fait par tout parler d’eux ; leurs noms grossissent toutes les Gazettes ; on les regarde par tout où ils passent, & on les montre comme des Braves, on n’oseroit leur rien dire, & leur reputation les fait respecter : Apres avoir dit toutes ces choses en luy mesme, il fit réflexion sur le plaisir qu’il auroit au retour de la Campagne, de paroistre avec tout l’ajustement d’un Marquis. Il ne douta point que les Gens du bel air ne fissent plus de conquestes que les autres : Il crut déjà se voir avec des plumes, & couvert du plus brillant juste-au-corps qui eust jamais paru ; il s’imagina qu’il présidoit dans les plus belles Ruelles, & que sa bonne mine soûtenuë d’un si grand ajustement & du nom de Marquis (& de Marquis qui avoit esté à l’Armée) luy attiroit tant de coeurs, qu’il ne sçavoit qu’en faire. Ces pensées réveillerent sa valeur de Cabinet ; il redoubla ses coups contre un Bataillon qui estoit dans la Tapisserie ; mais au lieu de l’enfoncer, il donna malheureusement un coup dans un de ses Miroirs qu’il cassa. Il mit aussitost les armes bas, avec resolution de ne les jamais reprendre : Il crût qu’il seroit malheureux à l’Armée, qu’il y périroit, & que son Miroir cassé en estoit un présage assuré. Après avoir jetté ses armes, il mit la Robe de Conseiller, avec un rabat uny de toille tres-claire, & une tres-belle perruque blonde. Il consulta ses Miroirs, & se trouva tres-bien, & mesme plus grand qu’à l’ordinaire. Il examina ensuite les avantages de cette Profession, qu’il trouva tres-considérables. Tous les Gens de cœur, dit-il en luy-mesme, ne deviennent pas Mareschaux de France, le nombre en seroit trop grand, & l’on doit avoir exposé mille fois sa vie avant que de pouvoir prétendre justement à cette Dignité. Cette pensée le fit frémir & pâlir tout ensemble ; il trouva l’Estat de Conseiller meilleur, & se dit qu’il pouroit avec le temps monter à la Grand Chambre sans exposer ses jours. Il se proposa mille plaisirs avant que d’en venir là ; il se representa son Antichambre & son Escalier remplis de Plaideurs qui se jettoient presques à ses genoux, & qui l’appelloient Monseigneur. Il crût parmy ces Gens-là voir de tres-jolies Femmes ; & ces pensées luy en donnerent d’autres qui remplirent quelque temps son imagination de mille choses agréables. Il résolut d’en demeurer là, & de se faire Conseiller, & ne mit le Rochet que pour voir s’il auroit bonne mine. Il se trouva bien fait, & se mit dans la teste que s’il pouvoit un jour devenir Cardinal, il paroistroit beaucoup avec un habit rouge ; un Conseiller ne luy parut plus rien aupres d’un Cardinal. Non, non, dit-il en luy-mesme, je ne suis point d’humeur à me donner la fatigue qu’un Homme de Robe doit prendre. Quoy, apres avoir regardé des Procés pendant toute une soirée, & souvent pendant une bonne partie de la nuit, il faudra que je me leve à quatre & cinq heures du matin, & que pendant toute la matinée je n’entende encor parler que de Procès. Les Parties m’en parleront encor en sortant ; J’en trouveray d’autres qui m’attendront à mon Logis pour m’en parler. Si je croy me divertir & manger avec mes Amis, ils m’en recommanderont, ou me prîront d’en recommander à mes Confrères. Si je fais une Maîtresse pour prendre quelque heure de divertissement, sans entendre parler de chicane, elle m’en priera plus que tous les autres ; elle sera gagnée à force de présens ; & je ne ny pouray pas seulement toucher le bout du doigt, qu’elle ne me fasse une recommandation. Si je luy promets de faire ce qu’elle me demandera, il faudra que je tienne ma parole ; & si je la tiens, je feray peut-estre souvent des injustices. Non, non, je ne veux point estre Conseiller, c’est une Charge trop pesante ; il vaut mieux estre Abbé, on ne fait que ce qu’on veut ; on..… Il alloit s’étendre sur les avantages de cette Profession, lors qu’une jeune & belle Personne qu’il aimoit, & qu’il devoit epouser dés qu’il seroit en Charge, entra avec sa Mere dans le Cabinet où il estoit : Il croyoit l’avoir bien fermé, mais il avoit laissé la clef à la porte, tant son imagination estoit remplie des choses qui concernoient le choix qu’il devoit faire. Si sa surprise fut grande, celle des Dames la fut aussi : Elles luy demanderent pourquoy il estoit vestu de la sorte ; il leur répondit qu’il avoit dessein de se faire d’Eglise, & qu’il s’estoit mis en Rochet pour voir quel air il auroit avec cet ajustement : Il estoit à peine reconnoissable, car il avoit osté sa perruque ; ses cheveux n’alloient que jusques à ses oreilles, & le Bonnet quarré qu’il avoit mis les couvroit presque tous. II ne plût point aux Dames en cet état : Elles luy demanderent plusieurs fois s’il demeureroit ferme dans la résolution qu’il avoit prise d’estre d’Eglise, il leur répondit que ouy, & qu’elles ne devoient point luy vouloir de mal, s’il prenoit ce party, qu’il ne quittoit sa Maîtresse que pour Dieu ; & que puis qu’il ne la quittoit point pour une autre Beauté, elles ne pouvoient ny se plaindre de luy, ny l’accuser d’inconstance.

Elles luy répondirent qu’elles croiroient faire un crime, si elles cherchoient les raisons pour le détourner d’un si pieux dessein, & sortirent quelque temps apres, sans luy avoir témoigné ny beaucoup de joye, ny beaucoup de douleur. La Mere qui connoissoit l’irrésolution de son esprit, & qui en avoit souvent eu des marques, fut ravie d’en estre défaite ; elle avoit un autre party tout prest pour sa Fille, & cette Belle ne haïssoit pas celuy qu’elle luy vouloit donner ; de maniere que les choses furent bientost conclues. L’Abbé prétendu les apprit, il en fut au desespoir ; il fut se jetter aux genoux de sa Maîtresse ; il luy protesta que pour la posseder, il renonceroit à toutes les Abbayes du Monde, & qu’il embrasseroit quelle Profession elle voudrait. Il n’estoit plus temps, & les choses estoient trop avancées ; il en a eu tant de douleur, qu’il s’est fait Moine. Je ne sçay pas combien son esprit inquiet & irrésolu luy permettra de demeurer dans son Convent ; & je croy que de l’humeur qu’il est, il y souffrira beaucoup. Peu de Gens sçavent encor cette avanture ; Je croy, Madame, que vous la trouverez fort extraordinaire, que vous plaindrez nostre Amy, & que vous rirez en méme temps de ses folies.

[Discours sur une Comédie de Monsieur de Molière, intitulée les Femmes Sçavantes] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 207-215.

Jamais dans une seule année l’on ne vit tant de belles Pieces de Theatre & le fameux Molière ne nous a point trompez dans l’espérance qu’il nous avoit donnée il y a tantost quatre ans, de faire representer au Palais Royal une Piece Comique de sa façon qui fut tout-à fait achevée : On y est bien diverty tantost par ces Prétieuses, ou Femmes Sçavantes, tantost par les agréables railleries d’une certaine Henriette, & puis par les ridicules imaginations d’une Visionnaire qui se veut persuader que tout le monde est amoureux d’elle. Je ne parle point du caractere d’un Pere, qui veut faire croire qu’il est le Maistre dans sa Maison, qui se fait fort de tout quand il est seul, & qui cede tout dés que sa femme paroist. Je ne dis rien aussi du personnage de Trissotin qui tout rempli de son sçavoir, & tout glorifié de la gloire qu’il croit avoir meritée, paroist si plein de constance de luy-mesme, qu’il voit tout le Genre humain fort au dessous de luy. Le ridicule entêtement qu’une Mere que la lecture a gâtée fait voir pour ce Monsieur Trissotin, n’est pas moins plaisant ; & cet entêtement aussi fort que celuy du Pere dans Tartuffe, dureroit toûjours, si par un artifice ingénieux de la fausse nouvelle d’un Procés perdu, & d’une banqueroute (qui n’est pas d’une moins belle invention que l’Exempt dans l’Imposteur), un Frere qui quoy que bien jeune, paroist l’Homme du monde du meilleur sens, ne le venoit faire cesser, en faisant le dénoüement de la Piece. Il y a au troisième Acte une querelle entre Monsieur Trissotin, & un autre Sçavant, qui divertit beaucoup ; & il y a au dernier, un retour d’une certaine Martine Servante de Cuisine, qui avoit esté chassée au premier, qui fait extrémement rire l’assemblée par un nombre infiny de jolies choses qu’elle dit en son patois, pour prouver que les Hommes doivent avoir la préseance sur les Femmes. Voilà confusément ce qu’il y a de plus considerable dans cette Comedie qui attire tout Paris. Il y a partout mil traits plein d’esprit, beaucoup de manieres de parler nouvelles & hardies, dont l’invention ne peut estre assez loüée, & qui ne peuvent estre imitées. Bien des Gens font des applications de cette Comédie ; & une querelle de l’Autheur il y a environ huit ans avec un Homme de Lettres, qu’on prétend estre représenté par Monsieur Trissotin, a donné lieu à ce qui s’en est publié ; mais Monsieur de Moliere s’est suffisamment justifié de cela par une Harangue qu’il fit au Public deux jours avant la premiere representation de sa Piece : Et puis ce pretendu Original de cette agreable Comédie, ne doit pas s’en mettre en peine s’il est aussi sage & aussi habile Homme que l’on dit, & cela ne servira qu’à faire éclater davantage son mérite, en faisant naître l’envie de le connoistre, de lire ses Ecrits, & d’aller à ses Sermons. Aristophane ne détruisit point la réputation de Socrate, en le joüant dans une de ses Farces, & ce grand Philosophe n’en fut pas moins estimé dans toute la Gréce : mais pour bien juger du mérite de la Comédie dont je viens de parler, je conseillerois à tout le monde de la voir, & de s’y divertir sans examiner autre chose, & sans s’arrester à la critique de la plûpart des Gens, qui croyent qu’il est d’un bel Esprit de trouver à redire.

À Paris, le 12. Mars.

[Le Sujet du Voyage de l’Academie Françoise à Versailles, conduite par Monsieur l’Archevesque de Paris] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 216-218.

Monsieur l’Archevesque de Paris, Directeur de l’Académie Françoise, la mena ces jours passez à Versailles, pour remercier le Roy de l’honneur qu’il a fait à cette Illustre & Spirituelle Compagnie d’en vouloir prendre la place de Protecteur qu’avoit feu Monsieur le Chancelier. Il fit un compliment au Roy à sa maniere ordinaire, c’est à dire plein d’esprit & d’éloquence. Vous sçavez bien qu’avec les charmes de sa Personne qui plaist aussitost qu’on le voit, il a une merveilleuse facilité de bien parler, & que jamais Personne ne s’exprima si justement, ny avec tant de delicatesse. Il a de plus tout le savoir des Docteurs les plus conformez, & chacun sçait qu’il l’a fait paroistre en mille sorte d’occasions ; mais je n’ay pas entrepris son Panegyrique, je le laisse à ceux qui écriront l’Histoire.

[Régal de Monsieur le Marquis d’Angeau à Messieurs de l’Académie Françoise] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 218-225.

Monsieur d’Angeau Gouverneur d’Anjou, & autrefois Mestre de Camp du Regiment du Roy, & destiné à l’Ambassade du Suede, qui est aussi de l’Académie, traita magnifiquement ce Prelat avec tous les Académiciens ses Confrères. Monsieur Cotin n’estoit point de ce nombre, de peur (dit-on) qu’on ne crût qu’il s’estoit servy de cette occasion pour se plaindre au Roy de la Comédie qu’on prétend que Monsieur de Moliere ait faite contre luy : mais on ne peut croire qu’un Homme qui est souvent parmy les premieres Personnes de la Cour, & que Mademoiselle honore du nom de son Amy, puisse estre crû l’objet d’une si sanglante Satyre. Le portrait en effet qu’on luy attribuë, ne convient point à un Homme qui a fait des Ouvrages qui ont eu une approbation aussi generale que ses Paraphrases sur le Cantique des Cantiques. Je ne parle point de ses Œuvres Galantes, dont il y a plusieurs éditions ; ce sont des jeux où il s’amusoit avant qu’il fit la Profession qu’il a embrassée avec autant d’austerité qu’on sçait qu’il a fait maintenant.

On vit dans cette Assemblée Monsieur Quinault, si connu par ses Vers tendres ; Monsieur Desmarests, si recommandable par tant de beaux Ouvrages, qu’ils font en mesme temps voir la grandeur de son esprit, & la profondeur de sa science. Le fameux Monsieur de Corneille l’aisne prestoit aussi. Je ne puis rien dire de celuy-là qui ne soit au dessous de luy ; c’est le seul de qui on peut louer les Ouvrages sans les avoir veûs, & de qui malgré le grand âge on doit toûjours attendre des Pieces achevées comme on trouvera sans doute sa dernière Tragédie qui paroistra l’hyver prochain sous le nom de Pulcherie, & qui ne peut manquer de plaire à tous ceux qui ont le cœur & l’esprit bien fait comme elle a déjà plû à ceux qui ont eu le bonheur de luy entendre lire. On vit dans cette celebre Compagnie les deux Abbez Tallemant ; l’un premier Aumosnier de Madame, dont le mérite est hors de doute ; & qui a fait avec tant de succez & d’utilité pour le Public, une si belle Version des Vies des Hommes Illustres de Plutarque. L’autre a donné en mille occasions des marques de son esprit : Il s’est fait admirer par mille choses spirituelles & agreables qu’il a composées, & par ses Sermons ; où l’on a connu & son éloquence & son sçavoir. J’oubliois de Monsieur l’Abbé Testu dont les Sermons ont autrefois charmé toute la Cour, & dont les Vers tendres & devots luy donnent encor la preference sur la plûpart de ceux qui s’en meslent, & de qui nous pourrions attendre un grand nombre d’Ouvrages merveilleux, sans une cruelle maladie de vapeurs qui ne luy permet pas de rien faire. Je ne dois pas oublier Monsieur le Duc de Saint Aignan dont les illustres Galanteries, les Vers enjoüez & galants, & les hauts faits d’armes ne sont inconnus à personne, qui charme tout ceux qui le connoissent par une civilité obligeante, & par les bons offices qu’il rend à tout le monde dans toutes les occasions qu’il en a. Il y en avoit encor plusieurs autres dont le mérite & le sçavoir sont tres-considerables, & dont je n’ai pas retenu les noms.

À Paris, le 19. Mars.

[Discours sur les Eaux de Versailles, sur les Jardins, & sur les nouveaux Ouvrages qu’on y a mis ; avec les noms des Sculpteurs] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 247-253.

JE n’ay rien de nouveau, Madame, à vous mander cette Semaine, que le Voyage du Roy à Versailles. Je sçais que vous l’avez vû, & que vous avez lû la belle Description que Mademoiselle de Scudery en a faite : mais le Versailles que vous avez vû & celuy dont elle a parlé, sont bien différents de celuy d’aujourd’hui ; & le Roy n’est jamais un mois sans y aller, qu’il n’y en trouve un nouveau lors qu’il y retourne, tant il paroist changé, à cause des beautez qu’on y adjoûte sans cesse. On a depuis peu embelly la Grotte de plusieurs Figures incomparables ; on y a mis un grand Soleil environné de plusieurs Nymphes qui le couronnent & luy lavent les pieds & les mains. Ce merveilleux Ouvrage, & le plus grand qui ait encore esté fait, est de Messieurs Girardon & Renaudin. Dans deux niches qui sont aux costez, on y a mis quatre Chevaux du Soleil, qui semblent jetter du feu, & vouloir prendre carrière, sans pouvoir estre arrestez par les puissans Tritons qui les tiennent. Monsieur Guerin a fait la moitié de cet Ouvrage, & Messieurs Gaspard & Baltazard ont fait le reste. On a encor placé dans cette Grotte plusieurs autres belles Figures de Monsieur Batiste Sculpteur tres fameux ; ce qui fait voir que la France peut fournir pour ces sortes d’Ouvrages d’aussi grands Hommes que l’Italie. Je n’aurois jamais fait, si je voulois vous parler des merveilles que les eaux produisent dans ce Lieu délicieux. Le Sieur Denys les y fait venir par des Pompes & des Acqueducs admirables ; & Monsieur de Francine leur fait faire des choses qui surpassent l’imagination ; témoin le Marais, l’Arbre, & le Mont d’eau, sans oublier le Theatre, où les changements de décorations d’eau y sont aussi fréquens que ceux des Pieces de Machines, qui en sont les plus remplies : Mais comment l’eau manqueroit-elle pour toutes ces choses, puis que par les soins qu’ont pris ceux qui les font venir dans ces lieux, on y voit des Parterres entiers tres-beaux & tres-fleuris, sous lesquels il y a des réservoirs d’eau ? Les miracles que fait Monsieur Nautre dans ces superbes Jardins, ne sont pas moins considérables. Le grand nombre d’Orangers plantez en terre, en fait foy, aussi-bien que les grands Arbres qui ont esté transplantez pour élargir la grande Allée ; ce qui ne s’est encor jamais vû. J’aurois encor mille choses à vous dire touchant ce Chasteau, qui surpasse le Palais d’Armide. Je devrois vous parler des Bâtiments, & de ceux qui en prenent la conduite ; mais le detail en seroit trop long, & je dois le remettre à une autre fois, ou plutost attendre qu’ils soient achevez.

À Paris, le 2. Avril.

[L’institution de l’Académie des belles Lettres, avec les noms de Messieurs les Académiciens] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 260-267.

PUIS que vous souhaitez, Madame, qu’apres vous avoir entretenu de l’Académie Françoise, je vous dise quelque chose de celle de l’Abbé d’Aubignac, dont vous avez (dites-vous) oüy parler confusément ; je vous diray qu’elle s’appelloit l’Académie des belles Lettres, & que son institution estoit pour examiner les Ouvrages d’Eloquence et de Poësie. On y faisoit le premier jour de chaque Mois un Discours sur la diversité des Conditions, où l’Eloquence se trouvoit necessaire. Le premier Discours échût à Monsieur Blondeau Advocat en Parlement : Il le fit sur l’éloquence du Barreau, & s’en acquita tres-bien, dans la grande Salle de l’Hostel Matignon, devant une Assemblée composée de plusieurs Personnes de qualité de l’un & de l’autre Sexe. Monsieur le Marquis de Vilaines se fit admirer un mois apres luy sur l’éloquence Militaire. L’impression qu’on a faite de ce Discours est une marque de bonté, c’est pourquoy je n’en parleray point, & je passeray au troisieme ; qui échût à Monsieur l’Abbé de Saint-Germain. Les deux autres ayant fait des Discours qui regardoient leur Profession, cet illustre Abbé en voulut faire sur l’éloquence de la Chaire : Il eut un succés tres-avantageux, & qui satisfit merveilleusement toute la belle Assemblée qui l’entendit. Monsieur Perachon se fit admirer un mois apres ; & les autres Académiciens donnerent de mois en mois des marques de leur esprit et de leur érudition. À la fin de ces Discours, on lisoit des Ouvrages de Poësie composez par quelques-uns de Messieurs de l’Académie. Voicy le nom de ceux qui la composoient.

Monsieur l’Abbé d’Aubignac, Directeur.

Monsieur de Vaumorieres, Sous-Directeur.

Monsieur de Gueret, Secretaire de l’Académie.

Feu Monsieur le marquis du Châtelet.

Monsieur le Marquis de Vilaines.

Monsieur le Marquis d’Arbaux. 

Monsieur Petit, Directeur apres Mr l’Abbé d’Aubignac.

Monsieur Perachon, Advocat au Parlement.

Monsieur l’Abbé de Vilars.

Monsieur l’Abbé de Villeserain, à present Evesque de Senés, Directeur apres Monsieur Petit.

Feu Monsieur l’Abbé Ganaret.

Monsieur de Launay.

Monsieur Caré, Advocat en Parlement.

Monsieur Richelet.

Monsieur du Perier.

Feu Monsieur Baurin, Advocat au Conseil.

Monsieur Barallis Medecin.

Monsieur l’Abbé de Saint Germain.

Cette Illustre Académie a esté rompuë depuis que Monsieur de Villeserain a esté nommé à l’Evesché de Senés. On avoit eu dessein quelque temps auparavant d’y faire entrer des Femmes, & l’on proposoit Madame de Villedieu, dont les Ouvrages font tous les jours tant de bruit. On comptoit aussi la Marquise de Guibermeny, Fille de Monsieur le Marquis de Vilaines : Elle a l’esprit penétrant & délicat, & on ne peut assez la loüer. On n’oublioit pas Madame la Marquise Des-houlières : Vous en avez oüy parler, Madame, car son mérite la fait connoistre partout ; elle écrit tres-polîment en Prose & en Vers, & c’est enfin un Esprit du premier ordre.

Lettre de Gas, Epagneul de Madame Des-houlieres §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 267-271.

Il court des Pieces galantes de son Chien, qu’on appelle Gas : Il s’est fait depuis un peu Poëte excellent, & ses Ouvrages méritent bien d’estre imprimez. Cette Dame en a fait le Cerbere du Parnasse, pour en défendre l’entrée aux mauvais Poëtes. Voicy de ses Vers, & vous pourez par là juger de son esprit.

Lettre de Gas,

Epagneul de Madame

Des-houlieres.

À Monsieur le Comte de L. T.

POur vous marquer mon courroux,
J’ay mis la plume à la patte ;
Il est temps que contre vous
Toute ma colere éclate.
Vous m’avez rendu jaloux ;
Entre nous autres Toutous,
Nous sommes là-dessus d’humeur fort délicate :
Pour se bien mettre avec nous,
En vain le Blondin nous flatte,
Nous n’en sommes pas plus doux,
Nous mordons jusqu’à l’Espoux.
Malgré ce naturel incommode & farouche,
Je vous écoutois sans dépit
Loüer de ma Maistresse & les yeux, & la bouche ;
Ne croyant ces douceurs qu’un simple jeu d’esprit,
Sans m’opposer à rien, je dormois sur son Lit.
Si ce souvenir vous touche,
Ne songez plus à m’oster
La place que je possede :
Coyez-vous la mériter ?
Croyez-vous que je la cede ?
Sept fois l’aimable Printemps
À fait reverdir les Champs,
Sept fois la triste froidure
En a chassé la verdure,
Depuis le bienheureux jour
Que je suis le chien d’Amarille.
À ses pieds j’ay veû la Ville
Vainement brûler d’amour ;
Seul j’ay sçeu par mon adresse
Dans son insensible cœur
Faire naistre la tendresse.
Ne troublez plus mon bonheur :
Quand pour vanger son honneur,
Le petit Dieu suborneur
Qu’en tous lieux elle surmonte,
Décideroit à ma honte
Sur les droits que je prétens,
Sçachez, notre illustre Comte,
Que j’ay de fort bonne dents.
    GAS.

Je crois, Madame, que vous n’avez guère veû de Vers plus naturels, ny de Chiens plus habiles. J’en sçay bien la raison ; c’est que tous les Epagneuls n’ont pas de Maistresses si spirituelles.

[La Mort de Monsieur de Morangis] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 271-272.

Monsieur de Maurangis Directeur de Finances, mourut la Semaine passée : C’estoit un Homme d’esprit et de bien ; & la Gazette en dit tant, que je ne pourois rien dire qui en apporchast.

[L’Entrée & l’Audience de Monsieur le Comte de Molina Ambassadeur Extraordinaire d’Espagne. Remarques curieuses sur ce sujet] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 273-274.

Monsieur le Comte de Molina Ambassadeur Extraordinaire d’Espagne, a fait son Entrée accompagné de Monsieur le Mareschal de Grancé ; & il fut conduit à l’Audiance du Roy par M le Comte d’Armagnac. Vous devez remarquer une chose à laquelle ceux qui lisent depuis vingt ans les Gazettes, n’ont peut-estre jamais pris garde ; c’est que les Ambassadeurs des Testes couronnées, & ceux qu’on traitte de mesme, sont toujours conduits à l’Audiance par un Prince ; & que le jour de leur Entrée publique, ne les conduit jamais au Louvre.

À Paris, le 16. Avril.

[Discours sur le Journal des Sçavans] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 287.

On continuë depuis le mois de Janvier à donner au Public le Journal des Sçavans, que vous avez lû autrefois avec plaisir. C’est un Ouvrage tres-beau & tres-utile ; l’Autheur en est fort estimé, & il a l’honneur d’estre considéré d’un grand Ministre.

À Paris, le 23. Avril.

[Discours sur les Livres nouveaux de Galanterie] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 306-310.

JE vous envoye, Madame, une partie des Livres nouveaux qui se vendent depuis peu chez Mr Barbin. Le Beralde, d’un Autheur inconnu, vous paroistra bien escrit. Les Exilez de Mme de Villedieu, vous divertiront beaucoup ; les incidens en sont agréables & délicatement touchez ; & cette spirituelle Personne, dont jusques icy tous les Ecrits ont reüssy, mérite beaucoup de loüanges. Je vous envoie aussi le second Tome des Ouvrages de Monsieur le Païs : Le premier a eu autrefois un tres-grand succès ; vous jugerez de celuy-ci. Je vous feray part dans huit jours d’un Livre nouveau de Monsieur Ménage ; ce sont les Observations sur la Langue Françoise. Quoy qu’on ne doive pas toûjours estimer un Ouvrage par son succés, on peut néant-moins juger du mérite de celuy-ci par le plus grand bruit qu’il fait, puis que c’est avec justice qu’il plaist ; & dans quelque temps, au lieu de dire parler Vaugelas, pour loüer ceux qui parleront bien, on ne dise parler Ménage. Ce grand homme (on peut le nommer ainsi puis qu’il a beaucoup d’érudition) expose d’abord toutes les différentes façons de parler, qui signifient, ou que l’on veut qui signifient une méme chose. Il cite tous ceux qui s’en sont servis ; & apres avoir fait voir leur veritable étimologie, il décide presque toûjours en faveur de l’Usage, qu’il dit estre le souverain Maistre du Langage. C’est aussi à quoy l’on se doit le plus attacher ; & quand on pécheroit contre les regles, on ne pouroit mal parler. Cette décision d’un si fameux Autheur sera d’une grande utilité, & fera qu’à l’avenir tout le monde s’entendra, & parlera d’une mesme maniere ; au lieu qu’on auroit toûjours veû le contraire, tant que les Sçavans auroient parlé selon l’usage, & les autres à leur fantaisie, c’est à dire tantost d’une maniere, tantost de l’autre ; ce qui avec le temps auroit apporté beaucoup d’obscurité dans la Langue. Ainsi, Madame, tous les François ont beaucoup d’obligation à Monsieur Ménage de la peine qu’il s’est bien voulu donner de leur apprendre à parler.

[Noms de tous les Autheurs citez par Monsieur Ménage dans son Livre intitulé, Observations sur la Langue Françoise] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 310-313.

Voicy une partie des Autheurs qu’il cite. Monsieur de Vaugelas, qu’il approuve et condamne souvent ; Messieurs Balzac, Malherbe, Sarazin, Voiture, Mainard, S. Amant, Brebeuf, Ablancourt, Colletet, Gombaut, le Pere Rapin, Racan, Mairet, le Pere Chislet, Desmarests, Gomberville, l’Abbé Chastelin, l’Abbé Sassy, Mezeray, Sorel, Charpentier, Brianville, l’Evesque de Vance, Pellisson, la Mothe Le Vayer, le Pere Bouhours, Patru, Chapelain, Segrais, Marolles, Benserade, Corneille, le Pere le Moine, Dandilly, l’Autheur du Comte de Gabalis, Bary, La Fontaine, Tallemant, Messieurs du Port-Royal, & Mademoiselle de Scudery. Je ne donne point de rang à tous ces beaux Esprits, l’entreprise seroit trop hardie ; Monsieur Ménage ne leur en a point donné, ne les ayant tous citez plusieurs fois que selon qu’il a eu besoin de leurs Ouvrages pour autoriser ses sentimens. Il a encore parlé d’une douzaine d’autres ; mais leur mérite estant trop vieux, je ne crois pas devoir grossir cette Lettre de leurs noms.

[Quelques mots presentement à la mode] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 323-326.

Je devois dans la Lettre où je vous ai parlé des Modes, vous entretenir de certains mots, qui bien qu’ils ne soient pas nouveaux, ne laissent pas d’estre presentement fort à la mode. Par toute terre est un de ceux-là ; & quand on veut dire qu’on parle fort d’une chose, qu’elle sera approuvée, qu’elle plaira, &c. on dit, on parle de cela par toute terre, cela plaira par toute terre, cela sera approuvé par toute terre. Les Gens du bel air ne disent pas présentement cinquante paroles, qu’ils ne disent dix fois, aussi bien que le mot de violant qu’on applique bien plus mal à tout ce qu’on dit ; car pour dire cela est fâcheux, on dit cela est violant ; pour dire il a tort, on le dit de mesme, & il semble qu’on affecte de s’en servir pour exprimer toutes les choses avec lesquelles il ne convient pas. Je croy, Madame, que vous n’avez jamais oüy parler de rien de pareil ; ceux qui jusques icy ont inventé des mots où des expressions nouvelles, ne l’ayant fait que dans la pensée qu’ils signifioient mieux ce qu’ils vouloient dire. Le verbe desoler n’est pas moins à la mode ; & quand une Personne veut dire présentement qu’une autre la fatigue, elle dit qu’elle la desole : quand on veut dire qu’on est de chagrin, on dit qu’on est desolé ; & l’on applique enfin ce mot à toutes les choses qu’on veut marquer qui font de la peine.

Lettre de Gas, Epagneul de Madame Des-houlières §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 327-329.

Je vous ay déja envoyé des Vers du plus agréable Animal du Monde ; en voicy d’autres de sa façon, qui je croy vous plairont encore davantage.

Lettre de Gas,

Epagneul de Madame

Des-houlières

À courte-oreille,

Tourne-Broche de M…..

J’Apprens de tous costez que malgré le destin
Qui vous a fait naistre Matin,
Vous chassez pourtant à merveille.
Ce grand Lievre fut pris par le preux Courte-oreille
(Disoit-on l’autre jour en ouvrant un Pasté.)
Du Vin, du Vin, qu’à sa santé
Il soit vuidé mainte Bouteille.
Lors le Verre à la main, vostre los fut chanté ;
Un Blondin, deux Abbez, & plus d’une Beauté,
S’en acquiterent avec zele.
Foy d’Epagneul, j’en fais un rapport tres-fidelle,
J’estois present à tout, & voyois sans douleur
Toute l’estime & tout l’honneur
Dont vostre Chasse estoit suivie ;
Aupres d’Amarillis, content de mon bonheur,
Rien ne pouvant me faire envie.
Je me détermineray dans cet heureux moment
À vous dire sans compliment
Que vous avez bien fait de quitter la Cuisine
Où vous estiez souvent battu.
J’estime infiniment ceux qui par leur vertu
Démentent leur basse origine ;
Jamais l’honneur d’autruy ne m’a rendu jaloux ;
Et malgré tant de différence
Que le Ciel a mis entre nous,
Je veux bien faire connaissance,
Et lier commerce avec vous.
Devenons bons amis, abandonnez la Broche,
Allez comme Epagneul, Chien courant ou Limier,
Par tout Païs prendre Gibier ;
Ne craignez là-dessus ny plainte, ny reproche,
Personne ne fait son Métier.

[Histoire de Megius & de son Compagnon, ou la Pierre Philosophale] §

Le Mercure Galant, [tome I, janvier-avril], 1672, p. 329-340.

Je ne puis me resoudre à fermer cette Lettre, sans vous faire part d’une Histoire que je viens d’apprendre.

Mégius, Homme docte & connu par quantité de beaux Ouvrages, fut il y a quelque temps chez une Dame de ses Amies, accompagné de Brétius, jeune Homme d’un grand esprit, mais qui ne le fit pas d’abord paroistre, parce qu’il demeura longtemps sans rien dire. L’Académie de Mégius aimoit fort l’Astrologie, & croyoit en sçavoir quelque chose : c’estoit assez pour faire tomber la conversation là-dessus. Elle y tourna bientost aussi ; on y parla de fixer le Mercure. Mégius dit que si on vouloit en envoyer querir, il le fixeroit. On en apporta aussitost, & il fit ce qu’il avoit promis, au grand étonnement de la Dame, & d’un Astrologue de ses Amis qui estoit avec elle. Ce pretendu Astrologue luy demanda comment il avoit sçeu ce qu’il venoit de faire ; s’il l’avoit appris par lecture, s’il le tenoit de quelqu’un, si quelque avanture luy avoit fait sçavoir, ou si son esprit luy avoit fait trouver un si beau secret. Ce n’est par aucunes de ces choses, luy repartit Mégius, que j’ay appris ce que vous venez de voir ; & voila, luy dit-il en se tournant vers Brétius, qui n’avoit encor parlé que par monosyllabes, celuy qui m’a appris ce que je viens de faire. La Dame, & son Ami, jetterent aussitost ses yeux sur luy ; ils le regarderent depuis les pieds jusques à la teste, & se blâmerent en secret de ce que son silence l’avoit fait passer dans leur esprit pour un Homme qui en avoit peu. Ils luy donnerent mille loüanges, & ne parlerent de luy qu’avec admiration. Il leur fit connoistre dans le reste de la conversation, qu’il avoit beaucoup d’esprit : mais loin de satisfaire pleinement leur curiosité sur tout ce qu’ils souhaitoient d’apprendre, il leur dit seulement des choses qui l’exciterent davantage, & qui leur fit souhaiter passionnément de lier avec luy une étroite amitié. La nuit qui survint, les obligea de se séparer, plustost qu’il ne l’auroient fait ; car chacun avoit son but, comme vous l’apprendrez par la suite de cette Histoire. L’Astrologue, dont je ne vous parlerais plus que sous le nom de Zoroaste, fut voir Brétius dés le lendemain, & luy témoigna un si grand empressement d’apprendre son secret, que le jeune Homme qui souhaitoit depuis longtemps de trouver quelqu’un de qui il pût se divertir, fut ravy d’avoir trouvé celuy-ci. Zoroaste de son costé n’oublia rien pour gagner son amitié ; il luy fit des présens, il luy donna souvent de grands repas ; mais il avoit beau le presser ; Brétius qui vouloit se divertir, & que ces repas recommençassent souvent, eut l’adresse de le remettre presque autant de temps qu’il le voulut. Enfin le grand jour qui devoit rendre Zoroaste si sçavant, arriva apres bien des remises ; & toutes choses estant bien préparées, Brétius fit peser une petite boule de cire qu’il avoit apportée, & qui ne pesoit presque rien ; il l’a mit dans le creuset, & dit à Zoroaste apres l’avoir couvert, qu’il falloit estre deux heures sans y regarder, & qu’ils pouvoient aller dans son Cabinet faire une figure pour voir si le travail seroit heureux. Les deux heures passées, on trouva de fort bon argent, au moins parut-il tel aux yeux de Zoroaste, qui fut aussitost le montrer à trois ou quatre Orfévres, qui dirent qu’ils n’en avoient point de meilleur dans leurs Boutiques. Les caresses qu’il fit à Brétius sont inconcevables ; il l’en accabla, & le regala comme un Homme qui pouvoit luy donner un secret avec lequel il esperoit se faire plus de trésors que tous les Roys du Monde n’en possedent. Dans cette esperance il luy conjura de luy donner dequoy faire seul de l’argent. Brétius luy donna une de ses boules, mais elle ne produisit rien à notre Astrologue ; il s’en plaignit, & Brétius luy dit que sa curiosité en estoit cause, & luy avoit fait regarder trop tost ce qu’il devoit plus longtemps tenir bien couvert. Il en refit avec luy, & reüssit comme la premiere fois. Zoroaste convaincu, le fit dire au Prince ; puis il redit à Brétius ce qu’il avoit dit de luy. Ce jeune Homme se trouva embarassé, & fut contraint de luy avoüer que ce n’estoit qu’un jeu de main, & de luy apprendre son secret, & les choses en demeurerent là. On trouve tous les jours beaucoup de Gens qui se laissent ainsi tromper par de belles apparences. Il me semble, Madame, que cette Lettre est assez longue : Je ne sçay si elle aura pû vous divertir, ny si les précedentes vous auront plû ; mais je sçay bien que j’ay des choses si particulieres & si divertissantes à vous mander à l’avenir, que vous aurez lieu d’estre satisfaite.

FIN.