1673

Mercure Galant, tome II, 1673

2014
Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL, 2014, license cc.
Source : Le Mercure Galant, tome II, Claude Barbin et Theodore Girard, 1673.
Ont participé à cette édition électronique : Anne Piéjus (Responsable d'édition), Nathalie Berton-Blivet (Responsable d'édition), Alexandre De Craim (Édition numérique), Vincent Jolivet (Édition numérique) et Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale).

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673. §

Préface §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. I-XI.

Le succés du premier Volume du Mercure Galant, ayant esté beaucoup plus grand que j’en avoit osé souhaiter, & la suite en ayant esté demandée avec tout l’empressement imaginable, j’ay crû que pour satisfaire l’obligeante curiosité du Public, j’en devois donner deux Volumes à la fois, afin que l’on y pût voir en mesme temps tout ce que le Roy a fait, depuis le jour de son départ pour l’Armée, jusques à celuy de son retour à S. Germain ; ce que l’on peut appeller la Campagne du Roy, puis que Sa Majesté y estoit en personne. Voila ce qui m’a empesché de donner le Second dans le temps que je l’avois promis. Je feray plus ponctuel à l’avenir ; & puis que les suites de cet Ouvrage sont souhaitées avec tant d’impatience, j’en donneray vers la fin du mois de Janvier un quatriéme Volume, dans lequel on verra tout ce qui s’est passé dans les Armées du Roy depuis le retour de Sa Majesté, jusques au mois de Janvier ; & se Tome sera remply de beaucoup d’Histoires divertissantes qui n’ont pu trouver encore place les Affaires de la Guerre l’ayant emporté sur celles de la Galanterie. Je parleray d’abord dans ce quatriéme Volume, de tous les Ouvrages qu’on a faits sur les Conquestes de Sa Majesté, & comme il m’en peut échaper beaucoup, ceux qui ne les ont pas fait imprimer, ou n’en ont fait faire des Copies que pour leurs Amis, en envoyeront, s’ils se veulent obliger eux-mesmes, aux Libraires du Mercure Galant, qui prendront soin de me les donner. Quelque grand succés qu’ait cet Ouvrage, je ne sçay s’il a le bonheur de plaire à tout le monde, parce que les matieres opposées dont il est remply ne pouvant estre du goust general, & qu’il se trouve des Gens qui aiment passionnement des choses pour lesquelles d’autres ont une haine invincible, & comme on ne doit point disputer des gousts, & qu’il y en a de bizarres, je n’aurois rien à répondre à ceux à qui cet Ouvrage auroit le malheur de déplaire, sinon que le plus grand nombre est de mon costé, & qu’il est toujours pris pour le tout : On donne de celebres Arrests, on condamne, on absout, on élit des Roys, & l’on fait de Souverains Pontises suivant cette Loy generale, établie dans tout l’Univers & lors que les voix qui sont contraires à tout ce que je viens de dire, se trouvent en plus petit nombre que les autres, elles sont comptées pour rien. Il en est de mesme d’un Ouvrage d’esprit, & les Critiques des Censeurs ne sont pas écoutées, & ne peuvent nuire, lors qu’ils sont en plus petit nombre que les Approbateurs. Je ne croy pas devoir rien dire dans cette Preface de la maniere dont ces Livres sont écrits ; les moins spirituels connoistront bien que la grande quantité de matieres différentes, & souvent contraires au beau langage, empeschent que le stile n’en soit égal, & oblige d’en changer de quatre lignes en quatre lignes, & ne permet pas mesme qu’on le police, puis que personne n’a encore trouvé le moyen de mettre les termes des Arts, & les Noms propres en beau langage. Je pourois encore dire icy à de certains Censeurs, que l’envie de condamner un Ouvrage, fait souvent parler trop viste ; qu’ils devroient souvent mieux considerer les choses qu’ils traitent d’abord de ridicules, & devroient examiner auparavant, qu’estant du caractere de ceux qui. les disent, elles y sont mises exprés ; que ce qu’elles ont de ridicule en fait la beauté, puisqu’elles n’y sont que pour marquer les caracteres de ceux qui les disent & que l’Autheur qui les y met à dessein, les connoist mieux que personne, puis qu’il les raille le premier par les reparties qu’il leur fait faire par ceux qu’il introduit dans son Ouvrage. On ne m’a pas encore fait cette injustice ; mais comme les Personnages ridicules que je fais parler dans ces deux Volumes, pouroient estre cause qu’on me la feroit, je ne crois pas qu’il soit hors de propos d’en avertir ceux qui décident des Ouvrages d’esprit avec trop de précipitation. Comme les Nouvellistes regnent à fonds dans celuy-cy, que mon dessein a esté de les faire connoitre à fonds, & que la matiere est inépuisable, j’ay cru que je devois pour m’empescher d’en faire un portrait qui auroit peut-estre ennuyé, quelque plaisant qu’il fut, y mettre des Fragmens de Comedie que j’ay semez à beaucoup d’endroits, qui sont autant de Peintures de leurs actions differentes, & que je prie le Lecteur de ne regarder que comme des morceaux qui ne sont mis que pour délasser l’esprit, & donc la beauté ne consiste qu’en ce qu’ils representent bien ceux dont j’ay eu dessein de faire le Portrait. Je crois estre aussi obligé d’avertir les Personnes de Province, à qui ce Livre a eu le bonheur de ne pas déplaire, de n’en point acheter dans leurs Villes, parce que la pluspart de ceux qu’on y vend sont contrefaits, & tous remplis de fautes, & qu’il y a beaucoup de choses oubliées, quantité de mots pour d’autres, & mesmes des dates, qui sont des fautes considerables pour des Livres qui peuvent servir de Memoires à l’Histoire, & qui peuvent un jour estre utiles à des Familles ; c’est pourquoy pour éviter d’estre trompez & d’avoir de ces Livres pleins d’erreurs, les Personnes de la Campagne qui ont des Amis à Paris, les doivent prier de leur en envoyer qui soient achetez au Palais, chez les Libraires mesmes qui les ont imprimez, & ils feront assurez de n’en avoir point de contrefaits, comme ceux qui ont esté vendus à la derniere Foire de Beaucaire, où l’on a distribué trois Editions du premier Volume. Il ne me reste plus qu’à parler des fautes d’impression, dont je ne crois pas devoir dire beaucoup de choses, encore qu’il y en ait un nombre considerable ; les Lecteurs d’esprit les connoistront bien, & je me mets peu en peine de ce qu’en penseront les Ignorans. Je ne puis toutefois m’empescher de dire qu’à la page 307. du premier Volume, il faut lire, il n’a vescut qu’une heure apres sa blessure, au lieu de il a vescu une heure apres sa blessure. Le Lecteur est aussi prié de se souvenir que dans la Narration de la prise de Grave, page 138. on a mis que le Gouverneur y estoit retourné avec deux mille huit cens Hommes, quoy qu’il n’y fut rentré qu’avec deux cens quatre-vingts. On doit encore lire à la page 343. au lieu de, & l’on doit toûjours croire qu’ils ont raison, (& chacun sçait qu’ils ont toûjours raison.) Je finirois cette Preface, si dans la Description du fameux Passage deTolhüys, je n’avois oublié à parler de Monsieur de la Salle S. Pe, Ayde de Camp de Monsieur de M. de Purnon ; Premier Maistre d’Hostel de Madame ; & de Monsieur du Tronchet, qui n’ont pas moins donne de marques de leur courage que tous les Braves qu’ils ont accompagné dans cette entreprise des plus hardies de la Guerre.

I. Semaine. Nouvelles du 1. de May jusques au 7. §

[Dessein du Second et Troisieme Tome] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 1-20.

Madame,

Puis que le retour de vostre santé me permet de vous mander tout ce qui s’est passé de remarquable pendant vostre maladie, je vais satisfaire à vos ordres avec autant de joye que j’ay restenty de chagrin pendant tout le temps que je ne vous ay point ecrit. Le mal dont je sçavois que vous estiez accablée depuis plusieurs mois, & qui m’a empesché de continuer mes Lettres Historiques, ne m’a pas laissé goûter pleinement la joye que les Victoires du plus grand Monarque du Monde donnoient à tous les bons François ; & la crainte que j’avois que la Mort n’augmenta les siennes, en vous mettant au nombre de ses conquestes, modéroit bien tous les plaisirs que je pouvois avoir d’ailleurs. Je n’ay toutefois pas laissé de sonder à vous faire un Recueil de tout ce qui s’est passé de considérable depuis le jour que j’ay cessé de vous écrire ; mais je l’ay fait d’une maniere dont je croy que le recit poura vous divertir. Vous avez peut-estre, Madame, oüy parler des Nouvellistes, qu’une curiosité qui ne les laisse point en repos, & leur fait souvent negliger leurs propres affaires pour songer à celles des autres, fait assembler en divers Lieux publics de Paris, & sur tout dans la grande Salle du Palais, & dans le Jardin du Palais Royal. C’est dans ces deux endroits où les deux plus grands Corps de Nouvellistes s’assemblent tous les jours, & où la curiosité attire beaucoup plus d’honnestes Gens que d’autres. Vous aurez peut-estre d’abord de la peine à croire combien parmy les fausses nouvelles qui s’y glissent, on y en debite de veritables, & de choses curieuses & spirituelles. J’ay eu longtemps de la peine à le croire, avant que d’estre devenu Membre de ces celebres Corps ; mais enfin j’en ay découvert les raisons, qu’il est necesaire que je vous dise avant d’entrer en matiere. Elles viennent de la diversité des Personnes de mérite, d’esprit & de naissance, qui s’y rendent de toutes parts ; & vous devez aisément estre persuadée que parmy les nouvelles de tant de Gens qui ont de diférens emplois & de diférens commerces dans le Monde, il y en peut avoir beaucoup de curieuses & de veritables : Les uns apportent des Lettres de leurs Amis, les autres de leurs Parens ; Les autres ont commerce avec quelques Commis des Ministres, & les autres avec des Gens attachez au service des Princes, & qui sont mesme quelquefois dans leur confidence. Il s’en trouve aussi qui ont des Parens auprés des Ambassadeurs que le Roy a dans les Païs étrangers ; & il y en a mesme qui connoissent ceux des autres Souverains qui sont auprés de Sa Majesté ; & ceux-là apprennent souvent d’eux beaucoup de choses qu’il seroit difficile de sçavoir par d’autres voyes. J’ay vû pendant cette Campagne des Nouvellistes qui avoient toutes les semaines deux fois des Lettres de Banquiers de Holande qui apprenoient des choses fort curieuses, & qui ne pouvoient venir de l’Armée que longtemps aprés, parce que les Courriers n’estoient pas obligez de le détourner comme ceux qui vchoient des Armées du Roy ; & les Nouvellistes ont sçeu par ces Lettres le Passage de Tolüys trois jours avant qu’il y eut à Paris aucune Lettre de la Cour qui parlât de cette belle action qui en con tient tant d’autres mémorables. Aprés cela, Madame, vous pouvez juger si parmy des nouvelles de tant de diférens endroits ramassées ensemble, on ne peut pas trouver quantité de choses veritables & curieuses. Ce n’est pas que je n’en aye plusieurs autres à vous mander, & je suis assuré que je vous en apprendray dont personne n’a encor parlé, ou qui du moins paroistront nouvelles par leurs circonstances. Mais disons encor un mot en faveur desNouvellistes ; ils m’ont assez fourny dequoy vous divertir, pour que vous m’accordiez cette grace en leur faveur. Il y a quantite de Gens qui les condamnent sans les connoitre ; mais s’ils doivent estre blâmez de quelque chose, c’est plutost à leur maniere de debiter les nouvelles, & à leurs empressemens pour en apprendre, qu’à leur esprit, qu’on doit trouver à redire ; mais quand on les examinera bien, l’on connoistra que leur procedé ne fait rien voir d’extraordinaire, que l’on ne fasse par tout où les Assemblées sont grandes & l’on voit souvent des Personnes sages, que leur opiniâtreté fait paroistre ridicules en compagnie, quand la chaleur leur monte à la teste, & qu’ils soûtiennent leur opinion avec trop d’emportement. Ce n’est pas que je veüille justifier tous les Nouvellistes, quoy qu’ils ne fassent que ce que font tous les Hommes : Il y en a de prompts, de doux, d’obstinez ; & les uns sont d’un party, & les autres sont d’un autre. C’est de cette diversité d’humeurs, & de sentimens contraires, que je prétens vous divertir, aussi-bien que des faux Nouvellistes qui se meslent parmy les veritables, & dont on ne peut se défaire. Je n’aurois pas eu beaucoup de plaisir, si je les avois trouvez tous d’un mesme sentiment, & s’ils n’avoient aimé qu’une chose ; Je n’aurois pas souvent pris plaisir à la lecture de quelques Vers agreables, de plusïeurs Lettres surprenantes, & de beaucoup d’Histoires veritables dont je prétens vous faire part ; Enfin j’aurois esté bien fâché que chacun n’eut pas eu sa folie. Ce que j’ay trouvé de plus remarquable parmy ces Messieurs, est que les plus fous croyent estre les plus sages, & que les plus grands nouvellistes se défendent de l’estre : de maniere qu’il y a presque pas-un de ceux qui composent ces Assemblées, qui ne croyent estre moins que son Compagnon, & qui ne le raille d’estre Nouvelliste. L’un dit qu’il n’y vient si assiduëment, que pour sçavoir ce que l’on dit, parce qu’il s’est engagé d’écrire des nouvelles en Province : Un autre jure qu’il ne s’y rend tous les jours que pour rire de ce qui s’y passe ; Et il s’en trouve qui assurent qu’ils n’y viennent que pour se promener, quoy qu’ils y soient si assidûs, qu’ils consomment souvent les heures du repas, plutost que ne pas entendre la fin d’une Nouvelle commencée. C’est ainsi que chacun couvre de quelque prétexte l’avide curiosité si ordinaire à tant de Gens. Pour moy j’avouë que m’y estant d’abord rencontré par hazard, j’y pris assez de plaisir pour souhaiter d’y retourner, & qu’ayant trouvé que la conversion de tant d’honestes Gens me seroit utile dans le dessein que j’avois de vous faire un Recueil de tout ce qui se feroit dit & fait de nouveau pendant vostre maladie, je n ay point laissé passer de semaine fans y aller, & je prétens vous divertir encor plus par les manieres dont les choses se sont débitées, que par les Nouvelles mesmes ; car enfin il n’y a rien de plus plaisant que les disputes qui se sont quelquefois entre deux obstinez : rien n’est plus divertissant, que d’entendre souvent parler de Politique un Homme, qui n’a jamais sçeu ce que c’est ; que de voir debiter plusieurs Nouvelles à la fois, & d’en voir quitter une à moitié pour en commencer une autre, & de la laisser aussitost pour reprendre la premiere. J’ay quelquefois vû des Nouvellistes dans un cruel embarras, parce qu’ils ne pouvoient en mesme temps entendre tout ce qui se disait en diférens endroits. Si toutes ces choses donnent du divertissement à ceux qui sont de sang froid, c’en est encore un bien grand pour eux lors qu’ils voyent un Etourdy interrompre une Conversation serieuse pour rire quelquefois de méchans Bouts-rimez, ou pour debiter quelque Nouvelle qui n’a souvent pas de vraysemblance. Ce sont des plaisirs que je prétens que vous ayez dans vostre Cabinet ; & je crois que tout le Monde s’en peut divertir, puis qu’un de nos plus grands Princes a bien voulu les prendre plus d’une fois. Je vais donc vous faire un recit fidelle de ce qui s’est passé chaque semaine parmy les Nouvellistes depuis le départ du Roy ; c’est à dire que je vous vais faire part de toutes les Nouvelles qui se sont débitées depuis ce temps-là, d’une maniere plus divertissante que si je vous les racontois nuëment. C’est ce qui me fait esperer que celles qui ne sont pas tout-à-fait curieuses, vous plairont du moins par leur assaisonnement, si elles ne peuvent vous plaire par elles-mesmes.

Le Pere rival de son Fils. Stances §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 21-27.

L’Assemblée n’estoit pas encore ouverte, & je ne trouvay que deux Hommes, dont l’un lisoit des Vers. Dés que je fus auprés de luy, il me dit sans compliment (car ce sont des choses que les Nouvellistes trouvent inutiles) qu’il alloit recommencer pour l’amour de moy ; ce qu’il fit sans me donner le temps de repliquer.

Le pere rival

de son Fils.

Stances.

PHilis, mes beaux jours sont passez,
Et mon fils n’est qu’à son aurore ;
Pour vous il est trop jeune encore,
Et je ne le suis pas assez.
    Une maligne destinée
Sauve nos cœurs de vostre loy ;
Vous naquistes trop tard pour moy
Pour luy vous estes trop tost née.
    Ny moy, ny ce jeune Ecolier,
Ne sçaurions comment nous y prendre
À peine il commence d’apprendre,
Et je commence d’oublier.
    Que vostre destin et le nostre
Seroient charmans et merveilleux,
Si ce qui manque à l’un des deux,
Se pouvoit retrancher à l’autre !
    Si de mon age joint au sein,
L’on faisait un égal partage,
Et qu’on ajoûtat à son age,
Ce que l’on osteroit au mien.
    Par là vous pouriez voir éclore
Pour vous deux Amans à la fois,
Je deviendrois ce que j’estois,
Et luy ce qu’il n’est pas encore.
    Mais pourquoy former ce désir ?
Si nostre age approchoit du vostre,
Nous serions Rivaux l’un de l’autre,
Et vous auriez peine à choisir.
    Que mon Fils donc seul y prétende,
Que pour atteindre vos appas
L’Amour en luy double le pas,
Et que vostre beauté l’attende.
    Que fera-t-elle en l’attendant ?
Vostre cœur avant qu’il s’engage
Voudroit-il se mettre en otage
Entre les mains d’un Confident ?
    Mais, Dieux ! quelle assurance prendre
Sur un jeune cœur en dépost !
Tel qui l’auroit mourroit plutost
Que de se résoudre à le rendre.
    Ce cœur s’il vouloit prendre avis,
Sur un si délicat mistere,
Pouroit essayer sur le Pere,
Comment il aimera le Fils.

Celuy à qui on lisoit ces Vers, avant que l’on m’eut vû, fit des exclamations presque à chaque mot, & jura cent fois en frappant du pieds, & en levant les yeux aux Ciel, qu’il n’avoit jamais rien vû de si beau. J’avoüe que je trouvay ces Vers fort jolis ; je ne sçay si je me trompe, vous en déciderez, Madame, & je m’en rapporte à vostre jugement.

Lettre d’Egypte §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 27-36.

Celuy qui avoit montré ces Vers, commençoit à s’applaudir, d’avoir fait voir quelque chose qui avoit eu l’avantage de plaire, lors qu’un autre Nouvelliste arriva tout échauffé, & dit qu’il venoit de recevoir une Lettre fort curieuse. Nous luy demandâmes tous à la fois d’où elle venoit. Il fit quelque temps languir nostre curiosité, en nous disant que nous devinassions. Nous nommâmes assi-tost la Hollande ; puis ayant appris qu’elle n’en venoit pas, nous fismes le tour de l’Europe, sans pouvoir deviner ; & le Nouvelliste qui commençoit à avoir autant d’envie de nous lire, que nous en avions de l’entendre, nous dit qu’elle venoit d’Egypte ; oüy d’Egypte, reprit-il avec un air qui marquoit la joye qu’il en avoit ; & je crois que pas-un des Nouvellistes qui viennent icy, n’apportera d’aujourd’huy rien de si curieux. En achevant ces paroles, il ouvrit la Lettre & lût.

Lettre d’Egypte.

DEpuis que je suis arrivé en Egypte, j’ay fait voir aux Habitans de toutes ces belles Provinces, qu’ils estoient de francs ignorants, & qu’ils avoient besoin de François, pour leur faire sçavoir à eux-mesmes ce qu’ils avoient chez eux de curieux et d’antique. Je commencay par faire foüiller dans un Puits, au fond duquel on trouva un Degré, & au bas de ce Degré, une Ruë aussi grande que la grande Ruë de Londres, ou plutost que celle de Moscou, qui a, dit-on, cinq lieuës de long. Il y avoit des deux costez au lieu de Maisons, quantité d’Urnes & de Tombeaux magnifiques, rangez par simétrie : ils estoient tous remplis de Corps bien embaumez, & dont la chair paroissoit encore fraische. Ces corps estoient accompagnez par beaucoup de Chiens & de Perroquets. Je crois que cela ne vous étonne pas, puis que vous sçavez, ou que vous devez sçavoir, que c’estoit autrefois la coustume de faire enterrer avec soy ce qu’on aimait le mieux. Ces Chiens et ces Perroquets estoient aussi embaumez, & l’on eust dit qu’il ne leur manquoit que la parole. Au bout de cette Ruë, on trouva quantité de Pyramides, encor que les Egyptiens d’aujourd’huy crussent en avoir les restes dans leurs Campagnes. On y découvrit d’abord celle que leur Roy Chamnis a fait bastir, & que trois cens soixante mille hommes ont esté vingt ans à constuire. Je voudrois bien en faire transporter une à Paris de six mille six cens soixante & six pieds de haut ; mais je croy que cela ne se fera pas sans difficulté. Je feray conduire avec moy, en m’en retournant, les Corps de Sesostris, Mennon, & de Buziris, Rois d’Egypte, avec une cuisse de Charmion, Confidente de la Reyne Cleopatre, & l’Aspic qui la piqua, sans compter les Chiens et les Perroquets dont j’ay ammassé grand nombre. Tous ces Corps là sont sans prix, à cause du Baume qui les conserve depuis deux ou trois mille ans ; Et en mettant un peu dans une Medecine, ils gueriront un Malade beaucoup plus seurement que le Vin Emétique. Je croy que vous n’aurez pas si-tost de mes nouvelles.

AQZYE.

Tant qu’on lût cette Lettre, l’attention de l’Assemblée fut si grande, qu’elle ne proféra pas une seule parole ; mais elle ne pût s’empescher de donner, par les mouvemens de son visage, beaucoup de marques de son admiration. Cette Lettre m’étonna aussi ; mais ce fut d’une maniere bien diférente, & que vous pouvez je croy vous imagigner. Ce n’est pas qu’il n’y ait dedans beaucoup de choses plus vrayes qu’elles ne sont vray-semblables, & que les Momies n’ayent une grande vertu. Celuy qui lût cette Lettre ne manqua pas de s’écrier si-tost qu’il eut achevé. Ce sont là des Nouvelles, morbleu ; ce sont là des Nouvelles, & de belles Nouvelles, & qu’il n’appartient pas à tout le monde d’avoir. Nous eûmes tous en suite une longue conversation, dont l’Egypte fut le sujet, & l’on parla fort de l’Illustre Monsieur de Monceaux qui a entrepris ce Voyage pour des raisons qui luy sont avantageuses, & dont on entendra un jour parler. À peine eust-on cessé de s’entretenir des merveilles de l’Egypte, que nous vîmes deux Hommes venir à nous, qui donnoient en se parlant, des marques du plus grand étonnement qui fut jamais.

[Histoire de Viergette] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 36-53.

À peine eust-on cessé de s’entretenir des merveilles de l’Egypte, que nous vîmes deux Hommes venir à nous, qui donnoient en se parlant, des marques de grand étonnement qui fut jamais. Quand ils furent assez pres pour estre entendus, on en oüit un qui disoit : Non jamais la malice de Tartuffe n’approcha de celle de Viergette ; & l’Hipocrite de la Comedie, paroistra un Ange, si on le compare à cet abominable faux Devot, dont vous me venez de parler. Toute la Compagnie demanda aussi-tost l’explication de ces paroles, & se fit repéter l’Histoire que l’un de ces deux Hommes venoit de raconter à l’autre ; & si ma memoire ne m’a point trompé, voicy ce qu’il dit.

Histoire

De

Viergette

UN Bourgeois de Champagne, issu de tres-honneste Famille, & qui passoit pour un Saint Homme, parce qu’il avoit toujours esté fort retiré, & n’avoit jamais levé les yeux sur aucune Femme, merita par ce bon exemple le nom de Viergette, que luy donna tout le Païs, parce qu’il le croyoit encore Vierge. Cet hypocrite estant un jour chez une de ces Tantes qui estoit veritablement Devote, luy vit recevoir de l’argent qui luy estoit deub ; & quand ceux qui l’avoient apporté furent partis, il en demanda pour faire des Charitez. La bonne Dame luy donna deux cens livres, serra le reste dans un Coffre, où il y en avoit déja beaucoup ; ce qui fut remarqué par son bon Neveu, dont le coeur se laissoit plus aisément toucher par l’éclat de l’or, que par celuy des plus belles Femmes. Deux jours apres cette visite, Viergette ayant trouvé sa Tante dans l’Eglise, la pressa de venir dîner chez luy, à quoy elle consentit, en ayant esté longtemps pressée. Il luy fit assez bonne chere, quoy qu’il n’eust chez luy ny Valets, ny servantes, & qu’il ne fut servy que par des gens de dehors, qu’il employoit quand il en avoit besoin. Il luy fit boire du Vin frais qu’il avoit dans sa Cave, & apres le repas il l’invita d’y descendre pour la voir, & inventa des raisons pour l’y engager, qui n’ont jamais esté bien sçeuës. Il suffit pour l’intelligence de cette Histoire, qu’il trouva moyen de l’y faire descendre. Il n’y furent pas pIutost, qu’il l’assomma avec un gros Marteau, puis il luy prit les Clefs de son Logis. Il est à remarquer qu’il avoit justement choisi le temps que la servante de cette bonne Vieille, qui estoit aussi Devote qu’elle, estoit allée à un Pelerinage où elle alloit tous les huit jours ; de maniere qu’il eut tout le loisir de prendre chez sa Tante tout ce qu’il voulut. Il n’y entra pourtant que le soir, afin de n’estre veu de perssonne. Il ouvrit le Coffre où il sçavoit qu’estoit son argent. Il le prit, & ne sortit que bien avant dans la nuit, de peur d’estre apperçeu de quelques Voisins. Il ne fut pas plutost de retour chez luy, qu’il fut dans la Cave où il avoit laissé le Corps de sa Tante : Il le coupa en quartiers, & les jetta dans les fossez de la Ville qui donnoient derriere son Logis. On chercha la bonne Vieille pendant cinq ou six jours, & l’on trouva enfin les parties de son Corps, où Viergette les avoit jettées. On ne l’accusa pas toutes-fois de cette action, & l’on ne l’en soupçonna pas mesme. Le Gendre de la bonne Femme fut accusé, parce qu’il s’estoit plaint quelque temps auparavant, qu’elle ne faisoit pas profiter son argent. Il fut condamné à la Question ; il en appella à Paris, où sa sentence fut confirmée ; mais ayant soufert la Gesne sans rien avoüer, il fut renvoyé absous. Six mois apres un Gentilhomme de ses Amis estant sur le point de faire un Voyage, & cherchant par tout des Louis d’or, Viergette luy promit qu’il luy en donneroit deux cens pour de l’argent blanc. Ce Gentilhomme fut luy porter chez luy cette somme. Cet Hipocrite, qui ne laissoit rien échaper, fit en sorte qu’il souhaita de voir une maniere de petit Colombier qu’il avoit chez luy : Il l’y mena aussi-tost, & luy faisant observer la veuë, il luy jetta par derriere ; une corde, à dessein de l’étrangler, & luy ayant aussi tost mis le pied sur le dos, il le secoüa longtemps. Il croyait avoir bien mis la corde ; mais par malheur pour luy, elle n’estoit qu’au dessous du nez ; & ce Gentilhomme faisant effort pour s’en débarasser, le terrassa en se retournant, & le blessa mesme d’un Poignard qu’il tenoit à l’autre main, & qu’il luy osta. Il cria aussitost par la fenestre & demanda du secours. Comme c’estoit dans un endroit détourné, les cris ne firent venir qu’un Homme qui enfonça la porte : Il demanda d’abord quel desordre il y avoit dans ce Logis ; & le Bigot dit en montrant son Amy, qu’il avoit voulu étrangler, qu’il l’avoit trouvé dans son Colombier, qui agissant contre luy-mesme en desesperé travailloit à se pendre, & qu’en se debatant contre luy, pour l’empescher de finir ses jours si misérablement, il en avoit reçeu le coup dont il se voyoit blessé. Le Gentilhomme surpris de son effronterie, luy dit qu’il luy pardonneroit, & ne l’accuseroit point, s’il vouloit tout avoüer devant celuy qui estoit venu à son secours. Il adjoûta qu’il le croyoit honneste Homme, & que la tentation l’ayant aveuglé en ce moment, luy avoit fait entreprendre l’action qu’il venoit de faire. Viergette ne voulut rien confesser, & fut aussi-tost mis entre les mains de la Justice. Dés qu’il fût arresté, il donna de grandes marques de l’étonnement qu’il avoit, disoit-il, de se voir ainsi traitté pour avoir voulu faire une action charitable. Quelque temps aprés, en déplorant son malheur, il luy échapa quelques paroles qui le perdirent. Ne m’accusera-t-on point encore, dit-il, d’avoir tué ma Tante ? Ces paroles réveillerent les esprits, & l’on crût qu’ayant esté capable de faire ce dont il estoit accusé, il auroit pû commettre aussi le meurtre de sa Tante. On l’interrogea avec tant d’adresse, qu’il confessa seulement ce qu’il avoit fait à l’égard du Gentilhomme. Il n’en falut pas davantage pour le faire condamner à estre pendu. Il en appella à Paris, où celuy qui présidoit à la Tournelle, donna des marques de ses lumieres & de son équité, puis qu’il n’eut pas plutost appris les paroles qu’il avoit dites touchant sa Tante, qu’il le fit appliquer à la Question, où il avoüa qu’il l’avoit fait mourir. Il n’eut pas plutost découvert toutes les circonstances de ce meurtre, qu’il fut condamné à estre brûlé dans Châlons. Sur le poinct d’estre executé, il confessa encor plusieurs Assassinats, & dit que pour voler un Colonel qui avoit logé chez luy, il l’avoit fait mourir. Ce Colonel revenoit toutes les nuits à deux ou trois heures, & avoit commandé à ses Valets de ne le point attendre, mais de luy laisser seulement de la lumiere dans sa Chambre ; ce qu’ils observoient fort ponctuellement, & ce qui donna beaucoup de facilité à Viergette pour l’execution de son dessein : aussi en vint-il aisément à bout. Apres avoir assassiné ce Colonel, il le jetta dans les Fossez, & dit le lendemain à ses Valets qu’ils alassent chercher leur Maistre, & qu’il n’estoit point revenu coucher. Il avoüa encore le meurtre de deux jeunes Ecoliers de qualité, à qui leur Pere avoit envoyé huit cens livres, qu’ils luy avoient donné à garder. Il enterra ceux là dans son Jardin ; & l’on trouva les Corps dans l’endroit qu’il marqua. Voila l’Histoire de Viergette, c’est à dire du plus méchant Homme qui ait jamais esté. Il fut trouvé tel par tous ceux qui oüirent le recit des meurtres qu’il avoit commis. Apres les Affaires de la Campagne furent mises sur le tapis, & l’on parla de la diligence incroyable avec laquelle le Roy poursuivoit son Voyage.

[Difference qu’il y a entre la Bibliotheque du Roy & le Cabinet des Livres] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 71-74.

Ce raisonnement fut interrompu par un des Amis de toute l’Assemblée, qui venoit, disoit-il, du Sacre de Monsieur l’Evesque d’Acs. On luy demanda aussitost de quelle Maison il estoit. Il répondit qu’il estoit Fils de Monsieur de Chaumont Conseiller d’Estat ordinaire, & qu’estant Abbé de Chaumont, il avoit possédé la charge de Bibliotecaire du Cabinet du Louvre. On luy demanda ce que c’estoit que cette Charge, & en quoy elle diféroit de celle de Monsieur l’Evesque d’Auxerre. Il en fit voir la différence, & dit que Monsieur d’Auxerre avoit la grande Biblioteque du Roy, qui estoit publique ; & que les livres du Louvre qui devoient toûjours estre en ce Chasteau, estoient ceux que sa Majesté se reservoit pour lire, ou se faire lire quand il luy plairoit. Chacun dit alors que cette Charge demandois un Homme d’esprit. Il fallait bien que Monsieur l’Abbé de Chaumont en eut, repartit une Personne de la Compagnie : Il estoit de l’Academie Françoise ; & de mesme qu’on entre point dans un Ordre de Chevalerie, sans faire des preuves de Noblesse, on n’est point admis dans cette Compagnie sans avoir des preuves d’Esprit.

II. Semaine. Nouvelles du 7. May jusques au 14. §

[Fragmens d’une Comedie contre les Nouvellistes] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 76-86.

Le premier Homme que je rencontray la seconde fois que je fus à ces Bureaux si celebres par les grandes Affaires qui s’y traitent, fut un Nouvelliste entesté d’une Comedie qu’il vouloit faire contre les Nouvellistes mesmes, dont il avoit, disoit-il, bien remarqué toutes les extravagances. Il m’en dit beaucoup d’endroits qui n’estoient pas de suite ; & voicy par où il débuta. Ecoutez, me dit-il ; ces Vers sont d’une Scene, où une Maistresse parle de son Amant, qui passe pour un tres-grand Nouvelliste.

Aux affaires d’Estat tout entier il s’applique ;
Monsieur de Montangruë est je pense son nom,
    Et d’estre tres-grand politique
    En tous lieux il a renom.
Il pouroit gouverner luy seul mille Province,
    Et nous n’avons point aujourd’huy
    De personnes qui mieux que luy
    Sçachent les Interests des Princes.

En voicy d’autres, poursuivit-il apres avoir achevé ces premiers, qui sont d’une Scene assez plaisante : C’est d’une petite Bourgeoise, dont le Mary estoit Nouvelliste écoutant, & perdoit tous les jours son temps à venir icy. Elle l’y vient chercher, se plaint de luy, & en parle à tous ceux qu’elle rencontre. Apres avoir dit qu’elle le vient chercher, elle continuë.

    Avecque de foibles cervelles,
    À qui ce Jardin plaist aussi,
    Il est des jours entiers icy,
À toûjours écouter, ou conter des Nouvelles.
    Ce Mestier où l’on perd son temps,
    N’est pas le fait d’un Homme sage
    Qui doit songer à son ménage,
    Et n’est que pour les faineans.

Je luy dis que je trouvois ces Vers fort naturels. Ecoutez ceux-cy, me dit-il, ils vous plairont davantage ; ils sont de la mesme Scene.

Quand chez un Procureur il va pour ses Affaires,
Il oublie en causant ce qui l’y fait aller ;
Pourveu qu’il nouvellise, il n’y songe plus guere,
    Et s’en revient sans en parler.
Dernierement tout prest à rendre l’ame,
    Il pensa me faire enrager,
Et d’un air tout mourant, il me disoit ma Femme,
N’as-tu rien de nouveau ? Si tu veux m’obliger,
    Va t’en chercher, je te conjure,
    Quelque Nouvelle qui soit seure.
À son Apoticaire il en disoit autant,
    À son Medecin tout de mesme :
Ils avoient beau le voir avec un soin extréme,
Sans Nouvelles, jamais il n’en estoit content ;
S’ils n’en apportoient pas, il leur faisoit la mine,
    Et nous estions obligez quelquefois
    D’en inventer entre nous trois,
Pour l’engager à prendre Medecine.

Ces Vers sont assez plaissans, luy dis-je, quand il eut achevé de parler. En voicy encor sur le mesme sujet, me repartit-il ; puis il poursuivit de la sorte.

Il ne songe jamais si ce n’est de Nouvelles,
Et quand il croit en avoir de fort belles,
Il me tire en révant la nuit pour m’en conter.
Quand il n’a rien à faire, il leve quelque Armée,
    Qu’il casse quelques jours apres ;
Et quelquefois il croit voir l’Europe allarmée
    De ses chimeriques apprests.
    Sa folie estant sans seconde,
Il oste en sa pensée, & donne des emplois,
    Et croit que tous les Rois du Monde
    Devroient aplaudir à son choix.
Dernierement la nuit, il brûla trois chandelles
    Des six à la livre, & des belles,
À compter par ses doigts, à la plume, aux jetons,
Combien le Grand Seigneur a dedans son Armée,
    Dont la Pologne est allarmée,
    De Cavaliers & de Piétons ;
    Puis avec grande patience,
Il vit à quoy pouvoit monter cette dépense ;
Et d’un si long travail las jusque au dernier point,
Il vient coucher en suite, & ne me parla point.

Si tous les Hommes estoient comme celuy-là, luy repartis-je, les Femmes seroient fort à plaindre, & le Roy manqueroit bien-tost de Soldats. Voicy encor des Vers, me répondit-il, qui marquent bien sa folie.

    Quelquefois luy-mesme il s’écrit,
Pour faire voir qu’il a bien des correspondances,
    Et faire croire ce qu’il dit.

En voicy encor d’un autre endroit, adjousta le mesme ; car jamais Homme ne fut si en train de dire des Vers.

Si chez nous pour affaire il passe un demy jour,
    Il bâtit d’abord une Histoire,
Et tâche à ses pareils de faire aussi-tost croire
    Qu’il vient d’arriver de la Cour ;
Quand il resve, il me veut obliger a me taire,
Il dit qu’il m’apprendra les Nouvelles qu’il fait :
Jugez si tous les jours cela me satisfait ;
Ce sont là ses douceurs, & tout ce qu’il sçait faire.

Cette pauvre Femme estoit bien à plaindre, luy dis-je ; & si toutes celles des Nouvellistes le sont autant, je croy que pour se faire démarier, il suffira de dire qu’on a un Mary Nouvelliste. J’en connois, me répondit-il, qui ne sont pas si foux que celuy-là. Mais écoutez ce que cette Femme dît encor de ces Messieurs ; je ne vous en diray pas davantage d’aujourd’huy, & c’est le reste de la Scene que je viens d’achever.

Leurs emplois sont fort beaux sur la terre & sur l’onde,
    Ils gouvernent seul tout le Monde,
    Ils prennent les Villes d’assaut,
Sans leur avis jamais rien n’est fait comme il faut,
    Et leur prudence est sans seconde.
    Ils jugent souverainement,
Ils condamnent les uns, aux autres ils font grace ;
    Et par un si beau jugement,
    Il faut que tout le monde passe :
Ils sçavent le present, le futur, le passé,
Et souvent un Arrest qui n’est point prononcé ;
Mais entre eux toutefois ils ne s’accordent guere,
    Chacun ayant divers souhaits,
    Le Guerrier conclut à la Guerre,
    Et le Pacifique à la Paix.

[Pompe Funèbre de Madame la duchesse Doüairiere d’Orleans faite à S. Denys] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 91-96.

On avoit fait la veille à S. Denis le Service de feuë Madame la Duchesse Doüairiere d’Orleans, & il se trouva un Curieux qui dit qu’il vouloit sçavoir par qui les Queuës avoient esté portées. On luy dit que c’estoit une Nouvelle de Gazette ; mais il répondit qu’il auroit bien voulu l’apprendre sur l’heure : de manière que chacun luy dit ce qu’il en sçavoit, mais on eut bien de la peine à s’accorder. Cependant, après beaucoup de contestations, on demeura d’accord que la Queuë de Mademoiselle avoit esté soûtenuë par Mesieurs les Marquis de Clerambeau ; celle de Mademoiselle d’Orléans, par les Fils de Monsieur le Duc de Roquelaure, & Monsieur le Marquis de Rambures ; & celle de Madame de Guise, par Monsieur le Marquis de Vinier, & par le Fils de Monsieur le Comte de Sainte-Mesme, & que ces Princesses avoient esté conduites par Monsieur le Prince de Conti, & Monsieur le Prince de la Roche-sur-Yon son Frere. On adjousta que Monsieur l’Evesque de Tulles avoit fait l’Oraison Funebre, avec l’applaudissement de toute l’Assemblée, & que Messieurs les Evesques de Tarbes, de S. Papoul, d’Autuns, du Mans, & d’Acs, avoient fait les cerémonies accoutusmées en pareilles rencontres ; le Corps ayant esté porté au Caveau par les Gardes du Corps de la Princesse défunte, les coins du Poële de la Couronne ayant esté soûtenus par Monsieur le Comte de Beloy, Capitaine des Gardes de feu Monsieur le Duc d’Orléans, & Lieutenant de Roy en Brie, & par Messieurs de Raré, de Somerie, & de Sainte-Mesme le Fils. Je ne croy pas Madame, que cet article doivent beaucoup vous divertir ; mais on ne doit rien oublier dans une Histoire journaliere. Peut-estre aussi que je me trompe, & qu’il y a quelque chose dans cet article que vous serez bien-aise d’apprendre. Quand il s’agit de s’instruire de tout, on veut quelquefois bien lire quelques lignes qui ne divertissent gueres.

III. Semaine. Nouvelles du 14. May jusques au 21. §

[Lettre d’un Gentilhomme touchant plusieurs choses remarquables qu’un de ses Amis qui a voyagé par tout le monde en a rapporté] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 97-111.

L’Assemblée fut ouverte de bonne heure le jour que j’avois choisi cette Semaine pour m’y rendre, & je trouvay un gros peloton de Nouvellistes, que j’eus bien de la peine à percer : Il y en avoit beaucoup d’inconnus à la Compagnie ordinaire, parce qu’on estoit sur le poinct de commencer la lecture d’une Lettre qu’on avoit fort vantée avant que de la lire, & qui ne contenoit à ce qu’on disoit que des Miracles : Elle estoit adressée à un Nouvelliste de Paris par un Gentilhomme Campagnard qui estoit autrefois venu aux Nouvellistes, comme il paroist par le commencement de sa Lettre, que je vais mettre icy toute entière ; car ayant dessein de vous envoyer tout ce qui paroist de nouveau, je prens des copies de tout ce qu’on me fait voir.

Lettre.

J’Ay des choses surprenantes à vous mander aujourd’huy, pour payer celles que vous m’écrivez quelquefois ; mais comme il seroit avantageux à celuy dont je les tiens d’estre connu. Je vous prie de lire ce que je vous mande aux Nouvellistes de profession, qui s’assemblent au Palais, & aux Jardins publics, parce qu’il sera bien-tost publié par ces affamez de Nouvelles, ces Affiches parlantes, ces Trompettes de tout ce qui se passe de nouveau, & dont le bruit se fait entendre par tout ; ces Suppots de la Renommée, & ces pelotons enfin raisonnans de Nouvelles, & composez de Gens de tous Etats, ainsi que d’Ignorans et de Sçavans. […]

Un Homme qui se promenoit, voyant ce gros peloton, pressa si bien les autres, qu’il se fit jour ; & estant parvenu jusques aux premiers rangs, il demanda à celuy qui tenoit la Lettre, s’il vouloit bien qu’il écoutât. Apres qu’il luy eust répondu que oüy, il poursuivit ainsi.

Il y a quelques jours que j’allay voir un Homme qui a fait le tour du Monde, & qui s’est retiré dans une Maison de Campagne à deux lieuës de la mienne. Il me montra d’abord une Eponge qui retient la voix articulée, comme les nostres font des liqueurs : de sorte qu’en les pressant un peu, l’on en fait sortir des paroles ; Elle fait encor d’autres merveilles & rend le son de plusieurs Instrumens.

Chacun interrompit la lecture de cette Lettre, par les marques d’étonnement ; mais le desir d’apprendre le reste, fit si bien-tost faire silence, & le Lecteur continua de la sorte.

Il me fit voir un Arbre qui porte un fruit d’or dont il ne sçait pas encor les grosseur : Il en a trouvé la racine dans les Mines du Perou ; il y a six mois qu’il l’a planté, & le fuit est déjà plus gros que des Noix.

L’étonnement que causa cet article fut encor plus grand que celuy qu’on avoit déjà fait voir, & l’on ne doit pas en estre surpris, puis que l’or en estoit le sujet. Un Nouvelliste raissonneur, dit qu’on pouvoit deviner aisément pourquoy cet Arbre produisoit de l’or, & que sa racine ayant pris naissance dans une terre où l’or croissoit abondamment, ce que pour luy servir de nourriture elle en avoit pris en croissant, & qu’elle avoit fait par là changer en sa nature, estoit la cause de l’étonnement que chacun faisoit paroistre, qui à ce qu’il disoit ne devoit pas estre si grand. Plusieurs donnerent là dedans ; & apres avoir souhaité des Jardins remplis de ces Arbres précieux, ils donnerent le temps de lire ce qi suit.

Il a plein une Cuvette d’Eau de la Fontaine du Soleil, qui est dans les Deserts d’Affrique : Elle boult toute la nuit quelque froid qu’il fasse, & elle géle au plus ardent Soleil.

Parmy tant de choses rares, il y a une Caisse pleine de Terre du Royaume de Golconde, tirée d’une Terre si abondante en Diamans, que le Roy de ce Païs l’a fait fermer, de peur qu’ils ne devinssent trop communs. Les Diamans qu’on met dans cette Terre, deviennent en trois mois une fois aussi gros qu’on les y met. J’ay veu chez luy dans une Fontaine, du Sable de la Mer Rouge, qui produit du Corail. Il a trouvé chez les Abyssains, des Animaux appellez Chevaux de Riviere : Il en garde un dans un Etang ; On va dessus aussi vite que si l’on voloit ; mais il faut avoir des Bottes de cuir boüilly : Ils sont presque semblables aux Poissons volans des grandes Indes, dont il est parlé dans le Livre intitulé les Delices de la Hollande. Il peut faire avoir des Enfans aux Filles de huit ans.

Toutes les Meres Coquettes s’en plaindroient, interrompit un Homme de la Compagnie ; & comme elles seroient grand’-Meres dans le temps qu’elles voudroient encor passer pour Filles, elles en auroient un dépit inconcevable. Je ne doute point que ce secret ne soit veritable, interrompit un autre ; & l’Histoire d’une Fille de huit ans, qui accoucha autrefois dans la Ruë Aubriboucher, est une chose publique. Mais poursuivez, Monsieur, je vous prie, dit un autre, à celuy qui tenoit la Lettre : il fut aussi-tost obeï.

Il a trouvé l’invention des Chaises volantes, & à Voilles ; mais il faut faire applanir les chemins pour se servir de ces dernieres, ainsi que des Moulins ambulans qui labourent la terre sans qu’il soit besoin d’Hommes ny de Chevaux. Il a le secret d’adoucir l’eau de Mer.

D’adoucir de l’eau de la Mer, s’écria un Nouvelliste, ce secret est admirable ! Il y avoit il y a quelques temps un Hollandois, luy repartit un autre, qui se vantoit de l’avoir : Mais poursuivez, Monsieur, dit le mesme en se retournant devers celuy qui avoit lû la Lettre. Je n’ay plus rien à dire, luy repliqua-t-il ; & je crois que vostre curiosité doit estre amplement satisfaite.

[Suite des Fragmens d’une Comedie contre les Nouvellistes] * §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 100-101.

Le Nouvelliste qui faisoit une Comedie, & qui en avoit souvent dit des Vers à tous ceux qui se trouvoient ordinairement à l’Asemblée, s’écria dés qu’on eut achevé de lire ce commencement. Ah que j’ay bien peint cet endroit dans ma Comedie ! Puis il dit ces Vers sans attendre qu’on les luy demanda.

Ce sont des amas d’avides Nouvellistes,
Qu’une Nouvelle fait grossir,
Et qu’une autre plus loin, dite par leurs Copistes,
    Fait en un instant éclaircir.
Je m’imagine voir des testes avancées
    Sur des espaules entassées.

En disant ces deux derniers Vers, il regarda plusieurs Personnes, dont les testes estoient avancées sur les épaules des autres ; & s’estant mis à soûrire, il en fit rougir plusieurs.

IV. Semaine. Nouvelles du 21. de May jusques au 28. §

[Suite des Fragmens de la Comedie contre les Nouvellistes, où l’on voit tous les termes extraordinaires dont se servent ces Messieurs] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 119-126.

JE me rendis un de ces jours de cette Semaine d’assez bonne heure au Bureau, croyant que j’aurois le loisir de me promener quelque temps seul, & de réver à quelques Affaires que j’avois dans la teste ; mais je ne fus pas plutost entré que j’apperçeus le Nouvelliste Autheur qui travailloit à sa Piece. Il vint à moy dés qu’il m’eut apperçeu, & me dit qu’il me vouloit faire voir ce qu’il venoit de faire. C’est une Scene de ma Piece contre les Nouvellistes, adjouta-t-il ; & c’est de la mesme Femme dont je vous ay parlé. Voicy ce qu’elle dit aux Nouvellistes à qui elle demande son Mary.

Messieurs, je vous demande excuse,
    Et je croyois avecque vous
    Trouver mon faineant d’Epoux,
    Qui tous les jours icy s’amuse,
Et fait le Nouvelliste au milieu de vingt fous.

On luy répond,

Qu’est-ce qu’un Nouvelliste ? il n’est je croy personne
    Que l’on appelle de ce nom,
    Et ce n’est qu’une vision.

Elle leur replique.

Vrayment vous nous la donnez bonne :
    Pour moy je les connois fort bien,
    Et les ay veu causer ensemble,
    Lors qu’une Nouvelle de rien
    Quelquefois icy les assemble.

Un Nouvelliste dit à part.

    Ce qu’elle dit est une verité.

Elle poursuit.

On en rencontre icy presque dans chaque Allée.
    Ils s’appellent vostre Assemblée,
    La Compagnie & la Societé,
    Ou le grand Bureau des Nouvelles,
Qui bien souvent ne sont que bagatelles.
Si quelqu’un d’entre eux vient trop tard,
    Il dit d’une ame un peu dolente,
    Qu’il en aura pourtant sa part,
Quoy qu’il ne soit venu qu’à Nouvelle expirante,
    Qu’à l’heure des reflexions,
    Et qu’au temps où les Politiques
Font en parlant des Affaires publiques,
    Redoubler les attentions.
Les Nouvelles, dit-il, ne sont bien asseurées,
    Qu’à ces heures là seulement ;
    Et l’on croit parfaitement,
Que quand par tels & tels elles sont averées,
    Qui souvent ont l’honneur de voir
Des Gens que leur employ contraint à tout sçavoir.
Si chacun, poursuit-il, a quitté l’Assemblée,
    Quelque Nouvelliste accomply,
    Qui de tout sera bien remply,
Poura m’instruire à fonds faisant un tour d’allée.

Il s’arresta là un moment, comme pour reprendre haleine, puis il poursuivit aussi-tost sans me donner le temps de parler.

    D’autres croyant dire merveilles
    Disent cent sottises pareilles.
Tel ne manquant jamais, dit l’un, de tout sçavoir,
    De la Compagnie est l’espoir.
Enfin tous ces grands esprits fermes,
Pour s’expliquer ont quantité de termes,
Comme, aujourd’huy sur les Bureaux
Nous n’avons rien mis de nouveau,
La Compagnie a toutes ces Nouvelles,
Sur le Bureau l’on en mit hier de belles,
Ou sur le Bureau doit s’ouvrir à l’instant,
On doit tantost en examiner telles,
Car le Bureau n’est encor que de tant,
Telle Nouvelle n’est pas mure,
Telle est aujourd’huy dans son plain,
Telle est aux abois, & demain
Telle seulement sera seure.
Tels ne sachant rien des premiers,
Ne sont que de francs regratiers,
Et les bonnes toûjours leur estant inconnuës,
Ils ne sçavent que les menuës,
Qu’ils debitent tous les derniers.

Hé bien qu’en dites-vous, me dit-il en me regardant fixement, apres avoir achevé ce Couplet ? Je suis surpris, luy repartis-je, de ce que vous avez trouvé tant de termes differens pour une chose que l’on ne croit pas qui en ait. J’ay bien examiné ces Messieurs, me répondit-il, & j’ay remarqué… Il s’interrompit à cet endroit ; & voyant un amas de Gens qui commençoient à former un peloton, il crut que l’on alloit debiter quelques Nouvelles, & il y courut avec plus d’empressement que n’en avoient tous ceux qu’il dépeignoit dans sa Comedie.

[Mort de Monsieur Godeau Evesque de Vence] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 126-127.

Les Nouvellistes qu’il sut joindre, s’entretenoient de la mort de Monsieur Godeau Evesque de Vence, qui estoit de l’Academie Françoise : Ils loüerent fort ses Poësies, & sa Traduction des Pseaumes.

[Mariage & mort de Monsieur la Mothe le Vayer] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 127-128.

Cette mort fit parler de celle de Monsieur la Mothe-le-Vayer, qui laissoit par son trépas une seconde place vacante à l’Académie. C’estoit un Homme tres-docte, qui avoit beaucoup de belles Lettres, & qui a laissé au Public quinze ou seize Volumes d’Oeuvres diverses, qui luy ont acquis beaucoup de reputation. Il avoit esté Precepteur de Monsieur Frere Unique du Roy, & s’estoit marié à l’âge de quatre-vingts ans à Mademoiselle de la Haye. Il a encor vescu plusieurs années apres son Mariage.

V. Semaine. Nouvelles du 28. De May jusques au 4. de Juin. §

Extrait d’une Lettre du Camp de Viseyt §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 147-152.

Je croy vous faire part d’abord d’une Lettre qui fut trouvée assez curieuse par tous les Nouvellistes, & qui fut leuë par un de leurs Confreres au commencement de cette semaine.

Extrait d’une Lettre

du Camp de Viseyt.

AU sortir de Vizeyt une partie de l’Armée alla camper pour la premiere fois à quatre lieuës de Charleroy. La premiere action des Soldats quand ils sont arrivez au lieu du campement, est de poser les armes, & de courir dans les Villages circonvoisins, à la paille, au foin, au bois & à l’eau ; les Cavaliers avec les Chevaux la faux en main, & les Fantassins à pied. C’est un spectacle assez étonnant de voir tout ce qui se passe en de pareilles occasions, & mesme en si peu de temps, que j’aurois de la peine à le croire, si je n’en avois esté témoin. Les Prez & les Bleds y sont non seulement fauchez en un moment, mais les Arbres les plus hauts y sont abbatus.

Autre extrait

de la mesme Lettre.

Il y a une chose assez remarquable du Païs de Liege ; Ce sont quantité de Buttes au milieu des rases Campagnes les plus fertiles du monde. Ceux du Païs tiennent que ces petits Tertres sont des Tombeaux de Capitaines Romains morts autrefois en ce Païs, sur le corps desquels chaque Soldat apportoit sa hottée de terre.

Autre.

On nous dit que Monsieur de Turenne avoit couché pres du Canon sur une botte de foin, n’ayant pas voulu accepter un Carosse qu’on luy avoit offert pour se coucher ; Et Monsieur de Chamilly luy ayant fait donner avis que Mass[ ? ?] petite Ville sur la Meuse, à trois lieuës au dessous de Maëstric, qui pretend estre neutre, ne vouloit point recevoir de Troupes de France, il luy avoit envoyé ordre de la battre avec le Canon ; ce qui ayant esté fait ; elle se rendit aussi-tost, n’estant demeuré que deux Soldats & un Aide-Major du Régiment d’Alsace, qui furent tuez.

Autre.

LE Campement de l’Armée du Roy est à l’endroit le plus beau que j’aye encor veu. Il est dans une Campagne fort unie, qui a pour bornes d’un costé une chaisne de Montagnes couvertes de Bois & de Païsages delicieux, & de l’autre la Meuse, qui est une Riviere fort spacieuse, sur laquelle est basty un Chasteau fort agreable, & bien gardé par les Espagnols. On voit encor du Camp de la Ville de Visseyt, qui est presque toute bastie de brique & par compartimens.

Extrait d’une Lettre écrite de Liege §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 152-162.

Celuy qui lût cette Lettre ayant connu qu’elle avoit plû à la Compagnie, en tira aussi-tost une autre de sa poche, écrite par le mesme. Il dit qu’elle venoit de Liege, & quelle contenoit des choses beaucoup plus curieuses que la precedente. On le pressa de la lire, & il y consentit sans se faire beaucoup prier. Voicy l’Extrait de ce qu’il y avoit de plus remarquable.

Extrait d’une Lettre

écrite de Liege.

NOus arrivâmes hier icy à neuf heures du matin. Cette ville m’a paru fort semblable à celles d’Italie. Ses Bastimens n’en sont pas reguliers ; mais ils sont tous peints & colorez de diferentes manieres, ce qui fait un agreable objet à la veuë, & la plupart paroissent de brique encor qu’ils n’en soient pas. On s’y sert souvent d’une certaine pierre grise & dure qui ressemble beaucoup au marbre. Les dedans des Maisons sont pavez de petits carreaux de toutes les couleurs. La batterie de Cuisine est toûjours fort nombreuse & fort luysante en ce Païs ; & l’on doit peu s’en étonner, puis qu’elle ne sert presque jamais. Les Cremillieres y sont plus claires que du verre, parce qu’on n’y brusle point de bois, mais bien d’un certain charbon de terre qu’ils ont icy le secret de purifier & de rendre en masses grosses comme des Melons. Ils ont de certains braziers d’acier qui sont étroits comme des hottes de Boulanger à trois ou quatre étages : Ils mettent de ce charbon dedans qui rend une chaleur prodigieuse & ne salit point l’âtre. Les pas & les environs des portes sont revestus de pierre noire comme du marbre, & bien souvent de marbre mesme. Il y a des Sieges à mesme matiere aux deux costez des portes avec des appuis de fer si poly, qu’il paroist aussi luisant que l’acier. Les Ruës sont fort nettes, mais les pavez sont si petits qu’il y a du danger pour les Chevaux. On voit deux ou trois belles Places en cette Ville, dans l’une desquelles sont deux Fontaines tres-belles qui jettent de l’eau par plusieurs endroits. La Meuse passe au travers de la Ville, & il y a un Pont de pierre : Les Marchandises y sont en quantité, mais cheres. Il y a un Palais, un Hostel de Ville & de belles Eglises, où le marbre est en assez grande profusion. Tout y est passablement beau, hors la plupart des Femmes. Les Hommes y sont gros & ventrus, & beaucoup ont des visages à la Romaine. Ils parlent presque tous Allemand ; aussi leur propreté exterieure tient-elle beaucoup de cette Nation : Ce n’est pas seulement en quoy ils l’imitent, puisqu’ils boivent autant que les Allemans, & qu’ils engagent tous leurs Amis à en faire de mesme ; de sorte que lors que l’on va voir quelque’un de ces Habitans, on est bien heureux si l’on est quite pour une douzaine de coups. L’eau n’y vaut pour rien du tout, encor que dans chaque Maison il y ait une Citerne, où l’on dit qu’elle se purifie. Les Femmes s’habillent icy tout à fait mal. Les Hommes n’y portent le manteau qu’en noir, & les Païsans y sont tous vétus d’une Souquenille bleuë, & leurs Enfans aussi. Vous ne sçauriez croire la multitude des Gens qui viennent voir le Roy, ny quelle joie leur inspire sa présence. Il vient presentement d’arriver une chose que je trouve assez remarquable pour vous estre racontée. Un Soldat ayant par mégarde lasché un Pistolet pres du Louvre, & pour ce sujet ayant esté condamné à estre pendu, une Liegeoise meuë de compassion s’alla presenter à Monsieur le Duc de la Feüillade ; Il la renvoya au Roy, devant qui elle se jetta à genoux, & la luy demanda. Sa Majesté voulut sçavoir d’elle par quel motif elle parloit en faveur d’un Homme qu’elle ne connoissoit point, & si c’estoit qu’elle voulut l’épouser. Elle répondit que non, que la pure charité la portoit à parler pour luy, & qu’elle avoit un Frere dans ses Trouppes, à qui si pareil malheur estoit arrivé, elle auroit esté bien aise qu’on eust pardonné. Le Roy s’éloigna d’elle, en luy disant que qui tiroit pres du Louvre devoit estre condamné. La pauvre Fille ne se rebuta point, & tirant ce grand Monarque par son habit : N’accordez vous pas, Sire, luy dit-elle, cette grace à une Liegeoise qui la demande ? Elle dit cela avec tant de naïeveté, que le Roy luy répondit avec ce soûrire qui gagne tous les cœurs. Ouy je vous l’accorde, & je veux qu’il vous en vienne remercier.

Cette lettre plût fort à la Compagnie, & l’on y trouva des particularitez qui n’avoient pas encor esté dites à l’Assemblée.

VI. Semaine. Nouvelles du 4. de Juin jusques au 11. §

Histoire du Val de Gallie ou de l’Enfant Ingrat §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 168-185.

Les Nouvelles qui devoient occuper les Curieux pendant toute cette semaine, estoient si considérables, que je crûs que l’on ne seroit pas un moment sans en parler, jusqu’à ce qu’il arriva quelque chose d’extraordinaire qui fit quitter cet entretien ; & ce fut pourquoy je me rendis au grand Bureau des Nouvellistes plutost qu’à l’ordinaire ; mais on avoit déja tant parlé des quatre Sieges que Sa Majesté avoit entrepris, qu’en attendant qu’il survint quelqu’un qui pût apprendre quelque nouvelles particularitez, Versailles estoit devenu le sujet de la Conversion. On disoit que le Roy en faisoit agrandir le Parc, que le Chasteau de Noisy, qui avoit appartenu à Monsieur Bossüet, devoit estre enfermé dedans, aussi bien que le Val de Gallie. Il y eut une Personne qui demanda ce que c’estoit que le Val de Gallie ; & celuy qui faisoit part de cette Nouvelle, dit qu’il alloit l’en instruire, & nous apprendre sur ce sujet des choses fort curieuses. On le pria de se dépescher, parce que les Nouvelles des Sieges devoient occuper long-temps le Bureau. Il commença aussi-tost de la sorte.

Histoire

Du

Val de Gallie

Ou de

L’Enfant Ingrat.

LE Val de Gallie est une Ferme qui appartenoit il y a pres de quatre-vingts ans, à de bons Païsans que Dieu benissoit, & qui acquirent de tres-grands biens. Ils n’eurent qu’un fils, qu’ils firent élever avec beaucoup de soins, & à qui ils firent apprendre tout ce qu’un honneste Homme doit sçavoir. Quand il se fut rendu capable de posseder quelque Charge, ils luy en achetèrent une considerable, ce qui l’engagea de faire son séjour ordinaire à Paris. Il ne fut pas longtemps maistre de ses actions, sans que ses grands biens luy inspirassent plus d’ambition que sa naissance n’en devoit faire naitre dans son coeur. Il la cacha autant qu’il luy fut possible à ceux qui ne la sçavoient pas ; & il y reüssissoit bien, puis qu’il se la cachoit souvent à luy-mesme. La magnificence de son train, sa belle dépense, & la Charge qu’il possedoit, inspirant tous les jours à beaucoup de Gens la curiosité de sçavoir de quelle Famille il estoit ;  ces empressemens de plusieurs Envieux vinrent jusques à ses oreilles, & luy firent prendre la résolution de faire faire une Genealogie à sa fantaisie, & de se faire descendre de quelque Illustre Famille, Il n’estoit rien de plus aisé, & l’on ne va point consulter de Genealogiste, qu’il ne demande de quelle Famille on veut descendre ; de sorte que son affaire fut bientost faite, & qu’il devint en peu de temps plus noble que beaucoup d’autres qui estoient moins riches que luy. Vous pouvez vous imaginer qu’estant jeune, bien fait, qu’ayant beaucoup de bien, & qu’estant crû de qualité, l’amour fut la principale occupation, puis que cette passion occupe souvent ceux qui n’ont rien de tout cela. Il fit plusieurs Maistresses, les unes aimerent sa personne, & les autres son bien ; les unes bornèrent leur ambition au plaisir d’estre ses Maistresses, & les autres ayant le cœur mieux placé, eleverent leurs desirs jusques au rang de Femme. Les Peres & les Meres qui par un amour paternel ne souhaitent que l’avancement de leurs Enfans, querelloient leurs Filles, lorsqu’elles n’employoient pas toute l’honneste complaisance dont une Fille doit se servir pour engager un Amant, & pour le retenir. Apres qu’il eut bien consideré toutes les Belles de sa connoissance, il se résolut de donner son cœur ; & s’il ne choisit pas la plus belle, il s’attacha à celle qui passoit pour la plus riche, & il ne se trompa point ; les choses furent bientost arrestées, mais ce ne fut pas assez pour faire passer outre. Son Beaupere pretendu n’estoit pas un Homme qu’on pût tromper facilement, & il fut question de faire voir son bien. Le Val de Gallie luy rapportant beaucoup, en estoit la principale partie, & c’estoit une necessité d’y aller, & mesme d’y mener toute la future Parenté ; ce qui l’embarassa fort, car son Pere & la Mere y demeuroient ; & comme il s’estoit fait descendre d’une ancienne & noble Famille, il ne vouloit pas estre connu pour Fils de Païsan. Il résolut pourtant apres avoir bien resvé, de tenter le coup, & crût qu’il auroit assez d’adresse pour mener chez luy son Beaupere pretendu, sans que le bon Païsan & sa Femme pûssent estre connus pour ce qu’ils estoient. Il se résolut pour venir plus facilement à bout de ses desseins, de mener avec luy la plus grande Compagnie qu’il luy seroit possible, afin que son Pere & sa Mere ayant beaucoup d’ordres à donner pour bien recevoir leurs Hostes, n’eussent pas le temps de se montrer, ou fussent du moins perdus dans la foule. Cela reüssit d’abord comme il l’avoit projetté ; & ces bonnes Gens honteux, ravis, & embarassez, ne s’occupèrent qu’à donner des ordres. Quand ils passoient & repassoient devant la Compagnie, il les appelloit devant le monde son Pere & sa Mere ; & lors qu’ils estoient assez éloignez pour n’en pouvoir rien entendre, il disoit à l Assemblée ; Ce sont de bonnes Gens qu’il y a long-temps qui tiennent cette Ferme, qui m’ont élevé, & que j’appelle mon Pere & ma Mere, parce qu’ils me regardent comme leur Enfant. Il commençoit à s’aplaudir de l’heureux succés de l’adresse avec laquelle il trompoit les uns & les autres, lors que sa Mere s’en apperçût. Il n’est point d’âge où les mépris ne soient sensibles à une Femme ; & les plus vieilles, les plus miserables, & les plus devotes, ne les peuvent supporter, quoy que toutes ces choses les dûssent bien détacher du monde. Ce n’est pas que celle-cy n’eut raison de punir son Fils ; & si toutes faisoient ce que vous allez entendre, on verroit moins de ces Enfans ingrats qui se moquent de leurs Peres & de leurs Meres, qui tiennent honte d’en estre nez, & qui avec le bien qu’ils n’ont pas gagné, pretendent s’élever plus haut qu’eux, & ne les regardent qu’avec mépris. La bonne Femme ayant examiné plus d’une fois ce qui se passoit, afin de ne se pas tromper, & l’ayant fait remarquer à son Mary, elle le tira à part, & luy dit outrée de douleur ; Quoy, nous souffriront qu’un Fils nous traite ainsi, & qu’il tienne à des-honneur d’estre sorty de nous ; & nos sueurs & nos peines, au lieu de remerciment, n’auront acquis que du mépris ? Dieu dit qu’il faut que les Enfans honorent leur Pere & leur Mere ; & puis que le nostre ne le fait pas, nous serions aussi criminels que luy, si nous avions la lâcheté de souffrir sans nous en ressentir, qu’il nous traitast si indignement. Le bon Homme travailla quelque temps à l’adoucir, mais enfin il fit comme la plûpart des Maris, qui se laissent gagner par leurs Femmes, & consentit à ce que la sienne voulut. Allons, dit-elle, déclarer à la Compagnie qui nous sommes ; allons dire que l’Enfant ingrat que nous avons mis au monde, n’aura jamais un sol de nostre bien ; & retirons-nous apres avoir fait cette declaration. Tout cela fut executé par ces bonnes Gens, au grand étonnement de toute l’Assemblée, & ils furent en quittant la Compagnie trouver Messieurs de Sainte Geneviefve, à qui ils firent une donation de tous leur bien, le reservant seulement pendant leur vie leur logement & leur nourriture. Ce Contract a toûjours tenu, & tient encore ; & l’on a dit depuis dans tout le Païs,

L’Enfant Ingrat par sa folie,
À perdu le Val de Gallie.

Voila, Messieurs, dit celuy qui avoit raconté la Nouvelle, ce que c’est que le Val de Gallie que le Roy paye à Messieurs de Sainte Geneviefve pour mettre dans son Parc de Versailles. Il acheta encor il y a quelque temps un Chasteau, adjoûta-t-il, qui n’est pas loin de cette délicieuse Maison, & duquel on a fait le Cheny.

Extrait d’une Lettre de Liege §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 201-205.

Comme rien ne le pressoit de partir, il demanda à celuy qui avoit fait voir la Semaine précedente des Lettres d’un de ses Amis du Camp de Viseyt & de Liege, s’il n’en avoit point reçeu du mesme depuis les quatre Sieges que Sa Majesté avoit entrepris. Il repondit que non, & qu’il estoit demeuré dans Liege, avec un de ses Amis, qu’une grande maladie avoit obligé d’y rester, & qu’ainsi il n’avoit des Nouvelles de luy, que de cette Ville-là. Plusieurs demanderent à les voir, parce que les Nouvelles qu’il avoit mandées dans ses Lettres précédantes, avoient paru fort curieuses. Il en avoit une sur luy qu’il venoit de recevoir : Il la lût à la Compagnie qui en parut assez satisfaite, & qui fut fort fâchée de ce qu’il n’avoit pas suivy l’Armée, parce qu’il mandoit les choses d’une maniere fort agreable. Voicy l’Extrait de cette derniere Lettre, qui n’estoit qu’une continuation de ce qu’il avoit remarqué dans la Ville de Liege, & qui sans cela ne contient pas des choses assez considerables, pour estre icy.

Extrait d’une Lettre

de Liege.

La plupart des Femmes ont sur leurs testes des houpes à la Flamande, qui sont comme des pommes de lit ; & quand je les trouve à un détour de Ruë, je les fuis avec le mesmes soin que je ferois une Licorne dont j’apprehenderois le heur. Ils ne sçauroient vendre icy pour deux liards d’herbes, qu’ils n’aient recours à une ardoise sur laquelle ils font leur calcul avec un morceau de craye. J’ay oublié à vous dire que le milieu & les costez du dedans de leurs Cheminées sont revestus de Fayance à petits personnages, & que la pluspart de leurs Chambres ont de semblables ornemens. Leurs Jardins paroissent des Forests à cause des hautes perches qu’ils plantent pour faire monter le Houblon qui est leur Vigne. Il y en a pourtant icy en quelques endroits dont le Vin est assez bon. Il ne me reste plus rien à vous dire de ce Païs, sinon que les Titres de leurs Enseignes ne sont pas comme les nostres, & que l’on y met au Blanc Mouton, au Miroir Grand, & au Noir Habit.

VII. Semaine. Nouvelles du 11. de Juin jusques au 18. §

[L’Entrée de Monsieur le Nonce à Paris] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 247-249.

On passa de ces Nouvelles à celles de l’Entrée publique du Nonce de Sa Sainteté, que Monsieur le Duc de Verneüil avoit esté prendre dans le Carosse de la Reyne ; & quoy que cette Entrée ne pût estre mise qu’au nombre de ces choses qui arrivent tous les jours, on y remarqua un particularité, qui fut qu’il avoit fait son Entrée dans un Carosse de la Reyne, & non dans un de ceux du Roy ; & qu’ainsi cette Princesse l’avoit reçeu comme Regente. Cette remarque donna occasion de parler du merite de la Personne de Monsieur le Nonce, dont le Roy fait une estime toute particuliere ; & les marques qu’il en a données en le choisissant entre trois que Sa Sainteté avoit nommez, en sont des preuves incontestables. On parla encor ce jour-là du Te Deum, chanté en l’Eglise de Nostre-Dame, pour la Rédition de toutes les Places conquises, où ce Nonce assista.

VIII. Semaine. Nouvelles du 18. Juin jusques au 21 §

[Commentaire sur la Gazette] * §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 275-276.

Cette explication satisfit beaucoup la Compagnie, dont il y eut quelqu’un qui dit que la Gazette n’ayant fait que nommer un Pont & une Redoute flotante, on n’avoit pas bien compris ce que cela vouloit dire. Ne blâmez point la Gazette, luy repartit-on ; il faut qu’elle dise beaucoup de choses en peu de paroles, ce qui n’est pas bien aisé ; & s’il falloit qu’elle dit toutes les particularitez de toutes choses, il faudroit souvent qu’elle fit trois Volumes au lieu de trois Cahiers.

IX. Semaine. Nouvelles du 25. de Juin jusques au 2 de Juillet. §

[L’Académie Françoise prend possession d’une des Salles du Louvre, pour y tenir desormais toute ses Assemblées] §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 314-315.

Apres qu’on eut fait mille reflexions sur tout ce que je venois de conter, il s’éleva une voix qui dit que pendant que le Roy étendoit les bornes de son Empire, il songeoit à loger magnifiquement les Muses, puis que Messieurs de l’Académie Françoise, venoient suivant son ordre, de prendre possession d’une des Salles du Louvre, pour y tenir desormais leurs Assemblées. On estoit sur le point de se separer apres avoir parlé quelques temps de l’Académie, lors qu’un des Amis de la Compagnie entre avec précipitation, & vint dire la Nouvelle de la prise d’Arnhem.

X. Semaine. Nouvelles du 2. de Juillet jusques au 11. §

[Lettre d’un grand Seigneur de la Cour, touchant la prise d’Arnhem] * §

Le Mercure Galant, tome II [mai-juillet 1672], 1673, p. 317-338.

L’Assemblée fut ouverte le premier jour de cette Semaine, par les Nouvelles de la Lettre que voicy. Celuy qui en fit la lecture, dit qu’elle estoit ecrite par un des plus grand Seigneurs de la Cour, & dont l’esprit répondoit à la naissance.

Du camp de Latem, sur l’Issel, le 16. juin.

ENfin nous voicy maistres de ce fameux passage que l’on avoit regardé jusques à cette heure comme la plus grande entreprise de la guerre ; & je crois vous avoir mandé par ma derniere que Monsieur le Prince d’Orange se retira le 13. du courant avec toute l’Armée de Hollande, vers Utrech, dés qu’il eut appris que les Troupes de Sa Majesté avoient passé le Rhin, & estoient dans le Beteau. Monsieur de Turenne qui marcha en mesme temps vers Arnhem avec l’Armée de Monsieur le Prince, se saisit du Pont qui est devant cette Ville ; & pendant qu’on raccomoda par son ordre quelques Bateaux que les Ennemis avoient commencé à y rompre, il fit passer cent cinquante Chevaux à la nage, pour donner sur l’arriere-garde des Ennemis, qui en se retirant passoient assez pres d’Arnhem ; & comme ils ne s’attendoient point à cette attaque, à cause qu’ils se croyoient bien à couvert de la Riviere, la Garde des Bagages fut tellement épouvantée qu’elle abandonna les Chariots qu’elle escortoit dont les nostres profiterent à leur aise, & prirent ce qu’ils purent emporter. Ils y trouverent beaucoup d’argent, & revinrent avec un butin estimé plus de vingt-cinq mille écus, & grand nombre de prisonniers. Cependant, Monsieur de Turenne ayant passé le Pont le 14. il prit ses quartiers autour d’Arnhem, & les Bourgeois demanderent à entrer en negotiation. Ce Mareschal General les renvoya au Roy ; & voyant la prise de cette place asseurée, partit le 15. avec une partie de son Armée, pour aller attaquer le Fort de Knotzembourg, qui est aussi appelé le Fort de Nimégue, & qui est situé entre le Val & le Rhin : Le mesme jour au soir on en insulta les dehors, & l’on fit un grand logement sur la contr’escarpe, par lequel on demeura maistre du chemin couvert malgré le feu des Ennemis qui tirerent toute la nuit une si heureuse quantité de coups de Canon, que nous les entendions d’Emeric, sans pouvoir comprendre d’où pouvoit venir un si grand bruit. Comme ils tiroient presque par salves de fort pres, & à cartouches, ils ont tué ou blessé beaucoup de Sodats des Regimens Lionnois, Champagne & Louvigny. Monsieur le Comte de Magaloty a esté blessé aux deux mains. Monsieur de Plastriere, Lieutenant Colonel du Regiment Lionnois, a esté blessé à mort ; & Monsieur d’Alsan, Fils du Lieutenant de la Colonelle de Champagne, a esté tué. Ils ont encor fait beaucoup de feu pendant toute la journée ; mais craignant la descente du fossé qui auroit donné lieu d’insulter le Corps de la Place, ils se sont rendus ce soir avec cinquante Pieces de Canon, & Monsieur de Turenne en vient d’apporter la Nouvelle au Roy. Trois Deputez des Habitans & des Officiers d’Arnhem se sont presque en mesme temps jettez au pieds de Sa Majesté : Le premier a parlé au nom de la Noblesse, & luy a demandé sa protection, la supliant de leur conserver les Privileges & l’Exercice de leur Religion, ce qui leur a esté accordé. Le second a demandé la mesme chose au nom de la Ville & des Bourgmestres, & que Sa Majesté eut la bonté de les recevoir comme ses tres-obeïssans & tres-fidelles Sujets, ce qu’ils ont pareillement obtenu : Le troisiéme qui estoit pour la Garnisson a parlé à genoux, il a demandé pardon à Sa Majesté de la hardiesse qu’elle avoit euë de tirer sur ses Troupes, & luy a témoigné qu’elle se remettoit à sa bonté & à sa misericorde pour recevoir telles conditions qu’il luy plairoit : A quoy le Roy a répondu qu’elle la traiteroit comme les autres, & la feroit prisonniere de guerre ; mais qu’elle ne s’en repentiroit pas. Vous aurez sans doute esté surpris de la diligence avec laquelle treize Places ont esté conquises, & huit mille Hommes faits prisonniers ; mais nous en attendons bien d’autres à l’avenir.

Celuy qui avoit apporté cette Lettre s’estant reposé pour prendre haleine, un Nouvelliste prit aussi-tost la parole […]. Celuy qui avoit lû la Lettre les ayant écoutez paisiblement, leur dit qu’il luy restoit encor quelque chose à lire de plus curieux que tout ce qu’ils venoient de dire, & dont aucunes Lettres, Memoires, ny Gazettes, n’avoient parlé. On le pressa d’en faire part à la Compagnie, & il lût aussi-tost ce qui suit.

J’ay passé toute la Riviere à gué, pour voir les Retranchemens que les Ennemis avoient fait avec tant de soin, & je ne les ay pas trouvez tels que je les croyois : Ils sont assez bas, & les Fossez étroits & peu profonds, & quoy que gazonnez en quelques endroits, ils ne sont pas élevez dans tous les autres ; Il n’y avoit point de banquete ny forme de parapet par dedans la Riviere, qui est fort retirée ; Elle est à sec & à la moitié du lit qu’elle occupe d’ordinaire, de sorte qu’estant gayable en plusieurs endroits, nous la pouvions en Escadrons, & forcer ces Retranchemens si renommez.

Quand on eut achevé de lire cette Lettre. Il me semble, dit un des ardens Nouvellistes de la Compagnie, du ton d’un Homme qui s’aplaudit, que nostre Assemblée a de Nouvelles assez bonnes, & qu’elle en peut fournir aux plus curieux. Il s’est debité icy depuis un mois, continua-t-il, des Nouvelles qui n’ont esté dans aucunes Gazettes, & que la Posterité ne sçauroit pas, si nous n’avions pris le soin de les recüeillir.