1678

Mercure galant, janvier 1678

2014
Source : Mercure galant, Claude Blageart, janvier, 1678.
Ont participé à cette édition électronique : Anne Piéjus (Responsable d'édition), Nathalie Berton-Blivet (Responsable d'édition), Adrien Vialet (Transcription), Alexandre De Craim (Édition numérique), Vincent Jolivet (Édition numérique) et Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale).

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1]. §

[Annonce des Extraordinaires] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], non paginé.

JE prie ceux qui ont des Parens ou des Amis à l’Armée, de supléer à la modestie qui les empesche de me faire part par eux-mesmes de tout ce qu’ils font de remarquable. Quoy que j’aye parlé de beaucoup de Braves depuis un an, & que j’aye fait connoistre quantité d’éclatantes Actions qui seroient demeurées ensevelies sans le Mercure, je m’apperçois tous les jours que j’en ay beaucoup oublié. J’ay déja dit, & je ne puis m’empescher de le repeter, que ne pouvant tout sçavoir par moy-mesme, j’ay besoin du secours de ceux qui sont informez des choses, & qu’ils sont plus à blâmer que moy, quand leur negligence à m’envoyer un Billet sur ce qu’ils ont appris de considérable, est cause que le Mercure ne publie point les Actions dans lesquelles l’amitié ou l’alliance leur fait prendre quelque interest. Il est fait pour en donner la gloire à ceux qui l’on meritée, aussi-bien que pour le divertissement du beau Sexe ; & comme il est lû presque dans toutes les Cours du Monde, où les merveilles qui se passent en France le font souhaiter, il est bon que tout ce que nos Braves font de glorieux y soit connu. Il est si vray que c’est un Livre qui va par tout, que je suis pressé par quantité de Personnes du beau monde de donner au Public un Recüeil des Lettres que le Mercure m’attire des Provinces & de plusieurs Païs étrangers. Je ne prétens point parler de celles qui loüent l’Autheur, elles seront toutes suprimées, & l’on m’obligera de ne donner des loüanges à l’avenir qu’aux Ouvrages du Mercure où je n’auray autre part que cele de les avoir ramassez. Ce sont ces sortes de Lettres, & celles qui me sont envoyées sur les Explications des Enigmes, & sur diférens endroits du Mercure, qui formeront le Recüeil que je prétens donner au Public. J’y joindray les Avis que je reçois pour son Embellissement, & pour l’utilité de ceux qui prennent plaisir à le lire. J’ay déja reçeu un Billet d’une belle Compagnie du Palais Royal qui souhaite qu’en parlant des Familles Illustres, j’y mette leurs Armes. C’est ce qui pourra arriver, pourveu que leurs Amis prennent soin de m’en envoyer les Planches. Mais pour revenir aux Lettres qui font voir que chaque Ville a ses beaux Esprits, sur tout parmy le beau Sexe, j’en donneray tous les trois Mois un Volume qui sera intitulé Extraordinaire Galant du Nouveau Mercure. Par là j’auray l’avantage de faire connoistre la France à la France, & tous les Beaux Esprits comme je fais tous les Braves. Une seule Lettre mise à la teste de chaque Volume servira de Réponse & de Remerciëmens à tous ceux qui ont déja pris la peine de m’écrire sous le nom du Secretaire des Dames, sur tout à celuy de Saumur, à qui je rends mille graces pour toute sa belle Compagnie, au nom de laquelle il m’a si souvent expliqué la satisfaction qu’elle recevoit du Mercure. Je ne parle point dans ce Volume de Janvier de tous ceux qui ont deviné le mot de l’Enigme du précedent. Comme ils ne se sont point nommez, mais seulement les Villes d’où ils m’ont écrit, ce que j’en dirois pourroit paroistre inventé, & d’ailleurs je n’ay rien qui leur pust faire connoistre à eux-mesmes que ce seroit d’eux que je parlerois. Ceux qui ont acheté le dixiéme Volume contrefait, & qui n’y ont point trouvé l’Avis que j’ay fait mettre au commencement, sont priez pour plusieurs raisons importantes de le lire dans quelqu’un des veritables.

[Discours de l’Année 1677 à l’Année 1678] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 19-25.

Le mesme qui a donné la parole aux Fleurs pour répondre à Madame des Houlieres, a pris soin de la faire parler de la maniere que vous allez entendre. Il s’appelle Mr de Roux, & je vous ay déja marqué qu’il est Provençal.

L’Année
M. DC. LXXVII.
À l’Année
M. DC. LXXVIII

    Le Grand Loüis, Maistre de la Victoire,
Ayant comblé mes jours de bonheur & de gloire
Je me trouve à regret à la fin de mon cours.
Soyez, nouvelle Année, encor plus glorieuse,
    Soyez encor, s’il se peut, plus heureuse.
        Je vous laisse tous mes desirs,
        Avecque mes derniers soûpirs.
Fiere d’avoir tant veu d’Actions martiales,
        Tant veu de progrés éclatans,
        Je vay prendre place aux Annales,
        Et braver l’orgueil des vieux Temps.
        Les premiers Heros de la Terre,
D’un courage pareil ne faisoient point la guerre.
Il semble que Loüis des plus rudes travaux
        Fasse sa gloire & son repos.
Mon Hyver fut d’abord témoin de sa vaillance,
Ses Lys dans mon Printemps remplirent tout d’effroy,
Mon Esté vit l’effet des soins de ce Grand Roy,
Et mon Automne enfin les fruits de sa prudence.
Par tout, donnant l’exemple à ses nobles Guerriers,
Ce Héros en tout temps a cüeilly des Lauriers.
Ses Armes ont couru de Victoire en Victoire,
Siecles qui me suivrez, le pourrez-vous bien croire ?
Demy-Lunes, Fossez, Murs, Forts, Retranchemens,
        Ne coûtoient que quelques momens.
        Cambray seul & Valencienne,
Ternissent la valeur & la gloire ancienne ;
L’orgueilleux Saint Omer, les Plaines de Cassel,
Du Superbe Fribourg la defence abatuë,
Charleroy, Saint Guilain, une Flote batuë,
        Me font un honneur eternel.
Avec ce qui s’est fait de grand, de difficile,
    En Catalogne, à Cayenne, en Sicile,
Tout mon cours est remply de hauts faits diferens.
L’ordre du temps me presse, adieu nouvelle Année.
    Le Ciel vous a sans doute destinée
    À voir encor des miracles plus grands.

Vous jugez bien, Madame, que c’est l’Année Françoise que Mr de Roux a fait parler, c’est à dire une Année qui ne s’interesse qu’à ce qui regarde la grandeur du Roy. Elle est bien certaine de ne se point tromper dans ce qu’elle promet à l’Année qui la suit, quand elle assure qu’elle est destinée à voir encor de plus grandes choses qu’elle n’en a veu.

[Sonnet de M. de la Monnoye au Roy] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 25-28.

Il suffit que cet Incomparable Monarque veüille entreprendre pour se répondre d’une nouvelle Victoire, & il nous a tellement accoustumez aux Conquestes, que si on admire toûjours celles qu’il fait, on cesse presque de s’en étonner. C’est une pensée de Mr de la Monnoye. Voyez le tour spirituel qu’il luy donne dans ce Sonnet.

Au Roy,

Sonnet.

Tout résonne, Grand Roy, du bruit de tes progrés,
Tu n’as point d’Ennemis que ton bras ne châtie,
Et malgré les Ramparts, les Digues, les Marais,
Ta genereuse ardeur n’est jamais rallentie.
***
Les plus braves Guerriers, si-tost que tu parais,
N’oseroient de leurs Forts tenter une Sortie,
La prise à ton aspect suit l’attaque de prés,
Et la Place est conquise aussi tost qu’investie.
***
C’est peu qu’avoir forcé trois Villes en un mois,
Tu veux nous étonner par de nouveaux Exploits,
Mais sans nous étonner tu peux tout entreprendre.
***
Que ne devons-nous pas attendre de ton cœur ?
Il faudroit, Grand Héros, pour nous pouvoir surprendre,
Que tu passes combatre, & n’estre pas Vainqueur.

Voila de fameux exemples pour nostre Illustre Dauphin.

Pour Monseigneur le Dauphin, Rondeau. §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 28-30.

Un je ne sçay quel feu martial qui brille déja dans ses [le Dauphin] yeux, & qui ne diminuë rien de la douceur de ses traits, répond parfaitement à ce que son heureuse naissance nous en fait attendre, & c’est avec beaucoup de justice que Mr Lelleron Avocat à Provins a dit dans le Rondeau que je vous envoye.

Pour Monseigneur

le Dauphin,

Rondeau.

C’est le Dauphin que la gloire seconde,
Son Cœur est grand, sa Sagesse profonde,
Il est doüé d’un Esprit merveilleux,
Il est de taille égale aux Demy-Dieux,
Et son visage en agrément abonde.
***
Dans ses regards, sans que rien se confonde,
Cupidon rit pendant que Mars y gronde,
Et si quelqu’un les accorde tous deux
    C’est le Dauphin.
***
Le Dieu du Jour ne sort jamais de l’onde
Qu’en l’admirant sous sa Perruque blonde,
Il ne s’écrie ; O Chef-d’œuvre des Cieux,
Apres Loüis ce qui charme mes yeux,
Et le second miracle de ce monde,
    C’est le Dauphin.

[Divertissement que la Cour a pris cet Hyver] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 35-36.

L’Année ayant recommencé comme dans la plus profonde Paix, & tout ce qui peur marquer la grandeur de nostre Monarque ayant paru à l’ordinaire, cette mesme année a continué par quatre Opéra qu’on represente alternativement à S. Germain pour le Divertissement de Leurs Majestez. Quoy qu’ils n’y soient pas nouveaux, on n’a pas laissé de faire de nouvelles dépenses pour tout ce qui sert à les représenter. Rien n’a esté épargné pour la beauté des Décorations, les Habits y sont aussi bien entendus que magnifiques, & ces grands Spectacles en ont reçeu de merveilleux agrémens.

[Inscriptions] * §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 44-53.

On s’en servoit aussi comme d’un monument eternel que l’on consacroit à la gloire des Conquerans apres une signalée Victoire ; & c’est de cette façon que Tacite dit qu’apres la sanglante Bataille qui se donna entre l’Elbe & le Rhin, dans laquelle Germanicus défit entierement les Ennemis des Romains, il en fut dressé un à la gloire du Vainqueur qui portoit ce superbe Titre.

        Des dépoüilles des Nations
    Qui habitent entre l’Elbe & le Rhin
        L’Armée de l’Empereur Tybere
A consacré ce Monument à Mars, à Jupiter & à Auguste.

Tous ces exemples justifient assez que la Ville d'Arles ne pouvoit faire un plus noble & plus digne usage de celuy que la Fortune luy a voulu découvrir, apres l'avoir tenu caché durant tant de Siecles, que de l'élever comme elle a fait à la gloire de nostre Invincible Monarque ; & vous trouverez mesme que ç'a esté une pensée fort heureuse, que sans s'éloigner de la coûtume des Peuples qui consacroient ces sortes de Monumens au Soleil, elle ait pris soin d'ériger celuy-cy au Roy sous la Figure de ce bel Astre qu'il a choisy pour Devise, & qui est son veritable Symbole. En verité, Madame, il semble qu'il y ait quelque chose de mysterieux & qui tient mesme du prodige, en tout ce qui regarde la gloire de nostre Prince. Faites-y reflexion, je vous prie. Cet Obelisque est venu d'Egypte, aussi bien que ceux que l'on voit à Rome. Tous les autres sont remplis de Caracteres hyeroglifiques, & celuy-cy est demeuré tout nud & tout uny, comme si par une heureuse fatalité il eust esté reservé pour y graver les Victoires & les Conquestes de Loüis le Grand. Je ne puis m’empescher de vous repeter icy les trois derniers Vers d’un Sonnet de Mr Roubin, dont je vous fis part le mois d’Aout passé, & qui expriment admirablement cette pensée. Il dit au Roy en parlant de l’Obelisque d’Arles.

Il semble que les ans ne l’ont tant respecté,
Qu’afin de preparer une Table d’attente
Pour y graver ton Nom à la Posterité.

Je n’ai pas oublié que vous vous plaignîtes en ce temps-là que j’avois supprimé les Inscriptions qui devoient estre gravées aux quatre faces du Piedestal. Je le fis parce qu’elles estoient Latines ; mais afin que vous ne perdiez rien, en voicy quatre Françoises que Messieurs de l’Académie d’Arles avoient jugées dignes d’y estre mises, & qu’on y verroit aujourd’huy si on n’eust jugé à propos de préferer une Langue qui ne sçauroit plus changer.

I. INSCRIPTION

Tandis que Loüis le Grand
Chastioit les Hollandois,
Qu’il vainquoit les Belges, les Espagnols, & les Allemans,
Qu’il battoit par tout ses Ennemis,
Qu’il les mettoit en fuite, qu’il dissipoit leurs Armées,
Afin que rien ne se taise
Parmy ce grand bruit d’Armes, de Victoires & de Triomphes,
On a trouvé l’art de faire parler les Pierres,
L’Academie Royale d’Arles leur prête des paroles ;
Que la Posterité le sçache,
Cette Illustre Ville
Selon la coustume des Egyptiens qui dédioient des Monumens au Soleil,
A consacré cet Obelisque
Au Soleil de la France.

II. INSCRIPTION

À l’Immortelle Memoire
De Loüis le Grand,
Toûjours Conquérant, toûjours Invincible.
La Terreur de ses Ennemis, l’Appuy de ses Alliez,
Le Soûtien de la Religion,
Le Pere du Peuple,
L’Amour & les Delices de la France ;
Cet auguste Monument a esté dressé
Pour instruire la Postérité
De la gloire & de la felicité de son Regne.

III. INSCRIPTION

Par le zele & les soins
De tres-noble & tres-illustre,
François de Boche
M. Romany, À. Agar, & Jean Maure,
Consuls de la Ville d’Arles,
Ce superbe & majestueux Obelisque,
Reste prétieux de la grandeur des Romains,
Apres avoir esté ensevely dans la Terre
L’espace de seize Siecles,
A esté élevé dans cette Place publique
À l’honneur de Loüis le Grand,
Et à l’honneur de la Patrie,
L’an mil six cens soixante & seize.

IV. INSCRIPTION

Arreste Passant
Et considere cet Obelisque,
Il est élevé à l’honneur de Loüis le Grand,
Le plus aimé, & le plus aimable Roy de la Terre.
Mesure par sa hauteur qui aboutit au Soleil,
La sublimité de la gloire de cet Auguste Monarque.
Juge de son Immortalité,
Par la durée de ce Monument,
Que seize Siecles n’ont pû détruire,
Et confesse en mesme temps
Que la Ville d’Arles
Ne pouvoit donner à son Roy
Une marque de son zele, de sa veneration & de son amour,
Ny plus grande, ny plus durable.

[La Vertu malheureuse, Histoire] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 52-93.

Comme les Inscriptions conservent la memoire de ce qui se passe de plus grand au monde, on en devroit faire pour toutes les Actions héroïques qui meritent un long souvenir. Je mets de ce nombre la Retraite de l’admirable Personne dont vous me parlez. Il n’y a rien de plus vray que cette Retraite ; & pour ne vous laisser rien ignorer des motifs qui l’ont portée à se mettre dans un Couvent, il est bon que je vous apprenne en peu de mots ce qui a precedé le Veuvage qui luy en a fait prendre la résolution. Vous sçavez, Madame, qu’elle est d’une des meilleures Maisons de Normandie, & tres-bien alliée dans cette Province. Elle y avoit esté élevée Fille avec tous les soins qu’on peut avoir d’une Heritiere à laquelle une Succession fort considérable ne sçauroit manquer. C’est assurément beaucoup qu’estre riche & de naissance, pour s’attirer force Protestans ; mais quand elle n’auroit point eu ces avantages, son mérite auroit suffy pour la faire aimer. C’est peu de dire qu’on ne pouvoit découvrir en elle aucune mauvaise qualité, elle avoit toutes celles qu’on peut souhaiter dans une Personne toute accomplie. Elle estoit belle sans fierté, civile sans abaissement, spirituelle sans affectation, complaisante sans contrainte, & il y avoit un je ne sçay quel charme de douceur répandu dans toutes ses manieres, qui touchoit le cœur dés qu’on la voyoit. Vous jugez bien, Madame, que sa Cour fut grosse en peu de temps. Son Pere estoit un vieux Gentilhomme qui avoit toûjours tenu sa Maison ouverte à toute la Noblesse des environs ; & sa Fille ne fut pas plutost en âge d’estre mariée, qu’il reçeut plus de visites que jamais. Il l’aimoit tendrement, elle estoit unique, & ayant du bien, il résolut de ne s’en défaire que pour un Party qui l’élevast. La Belle qui toute charmante qu’elle estoit, avoit encor plus de vertu que de beauté, regloit ses sentimens sur ceux de son Pere, & recevant civilement tous les Prétendans, elle attendoit qu’îl choisist pour elle, & gardoit l’entiere liberté de son cœur. Cependant, comme il y a de la fatalité en toute chose, & plus en amour qu’en aucune, un jeune Marquis, qui avoit assez de naissance pour en prendre le titre, & trop peu de bien pour en soûtenir avantageusement la qualité, vint passer l’Automne dans une Terre qu’il avoit, voisine de celle du vieux Gentilhomme. Il fut bientost informé du bruit que faisoit son aimable Fille, qu’îl n’avoit point veuë depuis quatre ou cinq ans qu’il s’estoit attaché à la Cour. Il avoit un de ces airs qui frapent d’abord. Rien n’estoit plus engageant que son entretien, & tout ce qu’il disoit marquoit un esprit si bien tourné, qu’il estoit difficile de le connoistre sans l’estimer. Il vit la Belle, la Belle le vit ; & s’il fut charmé d’elle presque aussitost qu’il luy eut parlé, elle sentit apres quelques conversations, que si le choix de son Pere tomboit sur luy, elle n’auroit pas besoin de faire violence à son cœur pour l’y soûmettre. Ainsi soit que cette premiere impression ne luy parust pas assez dangereuse pour s’y devoir opposer, soit qu’il luy fut impossible de faire autrement, elle n’usa d’aucune précaution contre le plaisir que luy donnoient les visites, & ayant pour luy une civilité ouverte, elle ne prit pas garde que la résolution où elle demeuroit de vouloir en Fille bien née tout ce qu’on jugeroit à propos qu’elle voulust, ne la defendoit pas d’un engagement secret qu’elle ne seroit pas toûjours en pouvoir de vaincre. Le Marquis de son costé devint éperduëment amoureux de cette belle Personne ; mais connoissant que le Pere ne se resoudroit à s’en priver que pour un établissement considérable, il cacha sa passion par la crainte d’estre banny, & tâcha seulement de se rendre agreable à l’un & à l’autre par ses soins, sans trop raisonner sur le peu d’apparence qu’il y avoit qu’on le mist en concurrence avec quantité de Partys avantageux qui se presentoient. Il réüssit aupres de la Fille, qui de jour en jour sentoit redoubler l’estime qu’elle avoit pour luy. Cet avantage l’auroit fort consolé de ce qu’il soufroit, s’il luy eust esté connu ; mais la Belle estoit si reservée avec luy sur ses sentimens, que comme il n’osoit s’expliquer de son amour que par ses regards, il ne pût rien découvrir de ce panchant favorable qui luy donnoit ses vœux en secret. Les choses estoient en cet état, quand un Amy d’importance que le Marquis avoit à la Cour le vint surprendre inopinément. C’estoit un Comte des plus qualifiez, bien fait de sa Personne, & d’une conversation assez aisée pour n’ennuyer pas. Il avoit grand équipage, & du bien à proportion de la dépense qu’il faisoit. Le Marquis que la civilité & l’amitié engageoient à l’arrester chez luy quelques jours, n’oublia rien de ce qu’il crût capable de le divertir, & apres une Partie de Chasse qui se fit dés le lendemain, il le mena disner chez le vieux Gentilhomme son voisin, sans luy parler ny de la beauté de sa Fille, ny de l’amour qu’il avoit pour elle. Jamais surprise ne fut pareille à celle du Comte. Il la trouva la plus belle Personne qu’il eust jamais veuë, & apres l’avoir entretenuë quelque temps, il fut si fort enchanté de son esprit, qu’il avoüa que tout ce qui merite d’estre admiré n’est pas renfermé toûjours à la Cour. Il sortit avec une je ne sçay quelle resverie inquiete, dont il plaisanta le soir avec son Amy, mais une seconde visite qu’il eut impatience de rendre le fit devenir plus sérieux. Plus il vit, plus il fut touché. Il parla, se déclara, & comme il estoit riche, & de fort grande qualité, vous pouvez croire que le Pere ne balança pas sur cette Alliance. La Belle obeït, & ne le pût faire sans soûpirer en secret pour le Marquis, dont elle ne doutoit point qu’elle ne fust fortement aimée. Il fut témoin de ce Mariage, & le fut avec une douleur d’autant plus cruelle, que mille raison l’obligeoient à la cacher. Aussi n’y pût-il resister longtemps. Il tomba dangereusement malade, & le Comte qui brûloit d’envie de faire voir à la Cour l’aimable Personne qu’il avoit épousée, ne voulut point s’éloigner qu’il ne l’eust veu tout-à-fait hors de péril. Il ne le quitoit presque jamais, & menoit quelquefois chez luy la jeune Comtesse, qui n’eut pas de peine à deviner qu’elle estoit la seule cause de son mal. Ce n’est pas qu’il echapast au Marquis la moindre parole qui pust découvrir sa passion ; mais ses yeux parloient, & la Comtesse les avoit entendus trop souvent pour s’y méprendre. Ces Illustres Mariez partirent. Le Marquis guérit, & n’eust pas si-tost recouvré ses forces qu’il quita la Province, & se rendit à la Cour. Le Comte avoit lié une si étroite amitié avec luy, que depuis trois ou quatre ans on les avoit presque toûjours veus inséparables. Ainsi les visites pûrent estre fréquentes à l’ordinaire, sans qu’elles eussent rien de suspect. Il tâcha inutilement de se vaincre. Tout ce qu’il pût obtenir, ce fut de se taire. La Comtesse estoit toûjours ce qu’il y avoit au monde de plus aimable à ses yeux. Il voyoit, il soufroit, & quoy qu’il se sentist consumer par sa passion, il aimoit mieux soufrir, que de ne point voir. La Comtesse charmée de son respect, en redoubla son estime ; mais comme elle avoit une vertu fort délicate, ce redoublement d’estime luy fit peur ; & sans vouloir penétrer de quel principe partoit la pitié qu’elle avoit de son malheur, elle résolut de fuir tout ce qui pouvoit l’entretenir dans des sentimens que la severité de son devoir trouvoit condamnables. Il n’y en avoit point un plus seûr moyen que de s’éloigner. Le Comte avoit une assez belle Terre en Languedoc, elle le presse de l’y mener. Il difére, elle le persécute, & porte si haut les avantages qu’il aura d’estre dans un Lieu où tout le monde luy fera la Cour, qu’il se résolut à la satisfaire. Ils partent, ils arrivent à cette Terre, & c’est apres un peu de sejour, que ne voyant plus le Marquis, la Comtesse commence à s’appercevoir qu’elle a plus fait que de l’estimer. L’absence n’efface point les impressions qu’elle a crû perdre en s’éloignant, elle s’en fait une honte, mais sa scrupuleuse vertu ne peut l’emporter sur le panchant qui la violente. Le Marquis luy est présent à toute heure, & plus elle tâche de l’oublier, plus elle se trouve contrainte de penser à luy. Il n’est pas dans un état plus heureux. L’éloignement de cette belle Personne le desespere. Il n’attend rien d’elle, il est mesme resolu de ne luy parler jamais de son amour, mais le plaisir de la voir luy est trop sensible pour en estre toûjours privé. Il écrit au Comte, luy fait connoistre que les Affaires dont il luy a laissé le soin, veulent sa présence, & sçachant bien qu’il ne viendra point sans sa Femme, il envoye Lettres sur Lettres, & ne se lasse point de presser. Le Comte est prest de venir, sa Femme trouve des raisons qui le retiennent, l’Amant s’en meurt de douleur, & ne pouvant plus vivre separé de ce qu’il adore, il prend le prétexte de quelque Affaire difficile pour aller consulter son Amy. Jugez de ce que soufre la Comtesse en le revoyant. Elle ne craint rien pour sa vertu ; mais c’est assez pour en blesser la délicatesse, qu’elle ait à se reprocher un sentiment trop favorable pour un Homme qu’il ne luy sçauroit estre permis d’aimer. Dans ce scrupule, elle n’a point d’autre soin que de fuir sa veuë, tandis qu’il cherche continuellement à la voir. L’Affaire qui a esté le prétexte du voyage, est mise en délibération. Le Mary demeure persuadé qu’il la ruine, s’il ne retourne à la Cour ; & sa Femme l’en détourne si fortement, qu’il est quelques jours sans prendre party. Cependant il estoit vray qu’il hazardoit tout à ne venir pas luy-mesme solliciter l’Affaire dont il s’agissoit. Ainsi il se résout à partir, & un jour que le Marquis apres s’estre lassé à se promener longtemps seul dans un Bois voisin, s’estoit venu enfermer dans un Cabinet où il y avoit un Lit de repos, le Comte entra dans la Chambre de sa Femme qu’une seule cloison séparoit, & luy dit d’un ton si absolu, qu’il vouloit qu’elle se préparast à l’accompagner à la Cour, qu’apres avoir épuisé toutes les raisons qu’elle avoit accoûtumé de luy opposer, elle se jette à ses genoux, & le conjure par toute la tendresse qu’il luy a jamais fait paroistre, de trouver bon qu’elle attende son retour dans cette Terre, sans luy demander ce qui peut l’obliger d’en user ainsy. Le Comte surpris de cette priere, la presse de s’expliquer ; elle s’en défend, & les instances qu’il fait sont si fortes, qu’elle ne peut plus demeurer maistresse de son secret. Elle commence par les protestations du plus fort amour dont une Femme puisse estre capable pour un Mary qu’elle veut aimer seul au monde ; le suplie d’examiner la conduite qu’elle a tenuë avec luy depuis qu’il l’a épousée ; & apres mille assurance reïterées d’un inviolable fidelité, elle luy avouë qu’avant qu’il l’eust jamais veuë, ny qu’elle pust croire qu’il dust estre un jour son Mary, elle avoit senty pour le Marquis un panchant qui luy avoit fait souhaiter que son Pere se voulust déclarer pour luy. Elle luy fait là-dessus la peinture la plus touchante de ce qu’elle soufre par la severité de sa vertu. Elle ajoûte qu’elle n’estoit pas en peine de se dégager des foiblesses qui sont quelquefois la suite de ces aveugles inclinations ; que le Marquis n’avoit jamais rien connu, ny ne connoistroit jamais rien de ce qui s’estoit passé pour luy dans son cœur ; mais qu’enfin la veuë d’un Homme qu’elle estimoit trop, & qu’elle seroit obligée de voir souvent si elle retournoit à la Cour, luy estoit un reproche que son devoir l’obligeoit de s’épargner ; & que toute assurée qu’elle estoit de la victoire, elle ne pouvoit se cacher qu’il y avoit de la honte pour elle dans le combat. Je ne vous dis point, Madame, quelle fut la joye du Marquis d’entendre une déclaration si favorable. Il croit que la Comtesse le haït, parce qu’elle évite toutes les occasions de luy parler, & non seulement il apprend qu’il est aimé d’elle, mais il l’apprend d’une maniere qui le convainc beaucoup plus de la verité de ses sentimens, que si elle luy avoit dit à luy-mesme ce que le hazard luy a fait oüir. Il preste l’oreille pour prendre ses mesures sur ce que répondra le Mary. Tant de vertu ne pouvoit que faire un effet avantageux pour la Comtesse. Le Comte l’embrasse, luy donne mille loüanges, & se reconnoist indigne de la fidelité qu’elle luy promet, s’il en demande un autre garand que sa parole. Cependant le depart est résolu, il veut qu’elle vienne, & la prie de ne point s’embarasser à fuir son Amy. Il la quitte, & le Marquis estant sorty du Cabinet sans estre veu, se dérobe hors du Chasteau, & y rentre un peu apres en présence de son Amy, qu’il empesche par là de soupçonner qu’il sçache rien de ce qui s’est dit. Ils ne laissent pas d’estre tous trois embarassez en se rassemblant. La Femme apres ce qu’elle a dit à son Mary, n’ose presque le regarder. Le Mary évite de jetter les yeux sur sa Femme, dans la crainte qu’elle ne prenne ses regards pour des reproches de l’aveu qu’elle luy a fait ; & le Marquis s’observe dans tout ce qu’il dit à l’un & à l’autre, comme s’ils sçavoient tous deux qu’il eust appris leur derniere conversation. On part, on vient à la Cour. Les deux Amis continuënt à se voir à l’ordinaire, & la Comtesse qui redouble son attachement pour son Mary, prend en mesme temps de plus seûres précautions pour ne se trouver jamais seules avec le Marquis. Il l’aime toûjours plus éperduëment, & ne s’explique avec elle que par des complaisances respectueuses, qui luy font connoistre plus fortement combien il est digne d’estre aimé. Ces deux Amans n’estoient pas encor assez malheureux. Voyez la suite de leur disgrace. Le Comte, tout charmé qu’il est de l’extraordinaire vertu de sa Femme, devient amoureux d’une Belle qui se fait honneur de sa conqueste. Il luy rend de grandes assiduitez, & la Comtesse commence à le soupçonner de quelque intrigue par les froideurs qu’il luy fait paroistre. Elle dissimule son chagrin & sans se plaindre de son changement, elle fait tout ce qu’une vertueuse Personne peut faire pour regagner le cœur d’un Mary. Toute sa tendresse est inutile. Le Comte s’abandonne aveuglement à sa passion, & elle fait tant d’éclat, que la Comtesse qui ne peut plus l’ignorer, se trouve obligée de luy en témoigner sa douleur. Il traite la chose de bagatelle, & luy dit, que comme il ne trouvoit point à dire qu’elle eust de l’estime particuliere pour le Marquis qu’il luy permettoit de voir, elle ne devoit point se scandaliser des soins qu’il rendoit à une fort honneste Personne qui avoit la bonté de les soufrir. La Comtesse se sent piquée jusqu’au vif de cette réponse. Elle verse quelques larmes, connoit qu’elle ne feroit qu’aigrir les choses si elle portoit ses plaintes plus loin, & se resolvant d’attendre sans éclater, qu’il arrive quelque changement dans sa fortune, elle trouve moyen de noüer une conversation secrete avec le Marquis. Comme c’est une grace extraordinaire, il ne sçait que s’en figurer. La Comtesse luy déclare le panchant qu’elle a toûjours eu pour luy, les inutiles combats qu’elle a rendus pour en triompher, les peines où sa veuë l’expose encor tous les jours, & elle finit cet aveu par les sujets que luy donne son Mary de n’estre pas contente de sa fortune. Le Marquis est dans un transport de joye qui ne se peut concevoir. Il fait des protestations à la Comtesse qu’il auroit poussées un peu loin si elle ne l’eust interrompu, pour luy dire que la déclaration dont il se montre si satisfait, est interessée, & qu’elle a une chose à luy demander pour le prix du secret qu’elle vient de luy découvrir. Il ne la laisse point achever, il promet qu’il accordera tout, & s’y engage par les plus forts sermens qu’un Amant qui ne trouve rien au dessus de son bonheur, est capable de faire à une Maistresse ; mais ce moment de joye luy couste cher, & il n’a pas longtemps sujet de se croire heureux. La Comtesse ajoûte que s’il veut luy persuader qu’il ait une veritable estime pour elle, il faut qu’il luy donne des marques, en ne se présentant jamais à ses yeux. Il s’écrie, il se plaint de son injustice, & elle luy fait de si pressantes prieres de ne refuser pas à sa vertu le secours dont elle a besoin dans le malheureux état où elle se trouve, qu’il est enfin contraint de luy dire adieu pour toûjours, apres l’avoir conjurée de ne le bannir pas de son souvenir, si elle est capable de le bannir de son cœur. Il feint des affaires qui l’obligent de se retirer à la Campagne, & prend party à l’Armée quelque temps apres. Le Comte surpris de ce changement, ne doute point que ce ne soit un effet de ce qu’il s’est échapé de dire à sa Femme, & ne sçachant par où se justifier avec ses Amis de l’éclat que fait sa nouvelle passion, il en rejette la faute sur la Comtesse, qui ayant pris de l’amour pour son Amy, l’a porté à se vouloir vanger d’elle par l’attachement qui la chagrine. L’éloignement du Marquis sert de prétexte à cette accusation. Le Comte fait croire qu’il n’a pris employ que parce qu’il luy a défendu de voir sa Femme. La calomnie est reçeuë, cette aimable Personne l’apprend, & comme sa vertu en soufre, c’est le plus sensible coup qu’elle ait encor eu à essuyer. Les choses ne demeurent pas long-temps en cet état. Une maladie violente emporte le Comte en quatre jours. Le Marquis revient, & apres l’aveu favorable qu’on luy a fait, il ne doute point qu’on ne soit disposé à le rendre heureux, mais la Comtesse se sacrifie à la severité de sa vertu. Elle oppose que si elle consentoit à l’épouser apres les bruits qu’on a fait courir, elle donneroit lieu de croire qu’on n’auroit rien dit que de veritable ; & pour faire taire la médisance, & épargner au Marquis le chagrin qu’il pourroit avoir si elle accordoit à un autre ce qu’elle se trouvoit obligée de luy refuser, elle luy promet de renoncer pour jamais au monde. Elle luy a tenu parole, & toute jeune & toute belle qu’elle est encor, elle est entrée dans un Couvent où elle avoit fait habitude pendant qu’elle estoit en Languedoc, & l’on m’assure qu’elle y a pris le voile depuis quelques jours.

La veritable Prairie, à la fausse Prairie sa Rivale §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 93-97.

L’Amour est une passion violente qui ne se rend pas toûjours à la raison. Elle tyrannise jusqu’aux Prairies. Celle qui a répondu si favorablement au Ruisseau, vous l’a fait connoistre. Mais l’auriez-vous crû ? Cette Réponse a fait naistre un grand diférent. Il y a une jeune Prairie fort agreable, de dix sept ou dix-huit ans, à laquelle s’adressoit le Langage allégorique du Ruisseau. Elle est dans des lieux couverts où les Vers de sa Rivale ont fait bruit. Elle les a veus, & se croyant engagée d’honneur à ne pas laisser usurper ses droits, voicy ce que sa colere luy a dicté.

La veritable

Prairie,

à la fausse Prairie

Sa Rivale.

    VRayment, Madame la Prairie,
    Le procedé me semble assez nouveau,
    Et ce n’est pas manquer d’effronterie,
Que vouloir sur vos bords arrester mon Ruisseau.
        Tout doucement, je vous en prie,
        Ce dessein n’est ny bon ny beau,
Je m’inquiete peu que vous soyez fletrie,
        Allez ailleurs chercher de l’eau.
***
Vostre Fleuve pompeux avec ses cent Rivieres
        Qui vous visite tous les ans,
        Vous rendra vos Fleurs printanieres
        Sans que ce soit à mes despens.
        Si pourtant il l’ose entreprendre,
        J’en douterois extrémement ;
        Fleurs printanieres franchement
        Sont fort difficiles à rendre.
***
De vos appas fanez qu’osez-vous esperer ?
En vain à mon Ruisseau vous vous estes offerte.
        Pour moy je suis jolie & verte,
        Voyez s’il doit me preferer ?
***
    Vous devez bien juger par la vîtesse
        Dont ses flots passent devant vous
    Que ce n’est point pour vos bords qu’il s’empresse,
        Et qu’il a chez moy rendez-vous.
***
De vos tapis de Fleurs vous perdez l’étallage,
Mon fidelle Ruisseau n’y roulera jamais.
        Pourquoy vous estre mise en frais ?
        Cherchez qui vous en dédomage.

Pour Mademoiselle de Vauvineuf, Madrigal. §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 97-99.

Si toutes les Prairies parloient de la sorte, il y auroit grand plaisir à les écouter. Vous en trouverez sans doute à lire deux Madrigaux que je vous envoye. L’un est pour Mademoiselle de Vauvineuf, sur un Peigne d’Ecaille de Tortuë qu’on luy a donné ; & l’autre pour Mademoiselle de Villegery, qui est presque toûjours malade. Ils dont tous deux de Mr de Vaumoriere, fameux par un grand nombre de belles Productions d’Esprit, entre lesquelles on peut compter les cinq derniers Volumes de Faramond, & beaucoup d’autres Ouvrages de Galanterie. Il n’excelle pas moins dans les Sujets sérieux d’Histoire ou de Politique.

Pour Mademoiselle

de Vauvineuf.

Madrigal.

    VOus avez l’esprit, la beauté,
Mille charmes divers, une tendre jeunesse,
    Le Sçavoir & la qualité,
    Avec une immense richesse.
    Vous ne jetterez donc les yeux
    Que sur un de nos Demy-Dieux,
    Pour en faire vostre conqueste.
Ainsi je n’oserois aspirer au bonheur
    D’avoir place dans vostre cœur,
Mais vous aurez souvent mon Present à la teste.

Pour Mademoiselle de Villeregy, Madrigal. §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 100-101.

Pour Mademoiselle

de Villeregy,

Madrigal.

    QUe le Ciel vous fut favorable,
    Jeune & charmante Amarillis !
    Il vous sema le teint de Lys,
Il vous fit de beaux yeux, un esprit admirable.
    Mais jaloux de tant de beauté
    Il vous priva de la santé
    De peur de vous rendre adorable.

Si ce terme d’adorable pouvoit estre reçeu dans la Prose comme il est autorisé pour les Vers, on n’en chercheroit point d’autre pour exprimer ce que le Roy paroist à ses Peuples, dont on peut dire qu’il ne fait pas moins les delices qu’il est la terreur de ses Ennemis.

Le Mariage du Lys & de la Rose §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 113-114.

À propos du Mariage, il s’en est fait un il y a longtemps qui doit avoir produit ce que vous avez tant admiré dans cette jeune Parente qui est dans vostre Province depuis un Mois. Ne diriez-vous pas que c’est pour elle que ce Madrigal a esté fait ? Mr Petit que mes deux dernieres Lettres vous ont fait connoistre en est l’Autheur.

Le Mariage

du Lys

et de la Rose.

    LE Lys amoureux de la Rose
    Apres avoir bien soûpiré,
    Obtint le fruit tant desiré,
    Dont le Dieu des Nopces dispose.
La Rose n’estoit pas moins éprise du Lys,
Ainsi toùjours la paix regna dans leur ménage,
    Et de leur heureux Mariage
    Vint au monde un aimable Fils,
    De tous deux la parfaite Image.
    C’est le beau teint d’Amarillis.

[Sonnet du Solitaire de S. Maixent en Poitou] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 117-119.

Il y a grande apparence que nos Ennemis n’ont pas tant de loisir de se divertir. Les apprests de la Campagne prochaine les embarassent un peu plus que nous, & s’ils estoient sages, ils suivroient le conseil d’un galant Homme de Saint Maixant en Poitou, qui leur adresse les Vers qui suivent.

Sonnet.

Tout s’unit vainement pour combatre la France,
Rien ne peut s’opposer aux armes de son Roy,
Il porte en mille lieux la terreur & l’effroy,
Et l’Univers est plein du bruit de sa vaillance.
***
Vous qui de la Fortune attendez l’inconstance,
Ennemis orgueilleux sans parole & sans foy,
Apprenez que Loüis l’a mise sous sa loy,
Et cherchez le repos dans vostre obeissance.
***
Vous n’avez encor veu l’effet d’aucun dessein,
Que ce grand Monarque en vous prestant la main,
A contre l’Otoman soûtenu vostre gloire.
***
Ne soyez plus ingrats, vous fléchirez son cœur.
Il est fier au combat, mais apres la Victoire,
Il paroist le Vaincu plutost que le Vainqueur.

[Etablissement d’une nouvelle Académie Royale proche le Palais d’Orleans] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 119-122.

Quoy que la Guerre dure depuis fort longtemps, il y a tant de Noblesse en France, que les Académies Royales qui sont établies à Paris pour l’instruire, ne suffisant pas, on en a fait depuis peu une nouvelle proche le Palais d’Orleans, sous la protection de Monsieur le Prince d’Armagnac Grand Ecuyer de France. Mr le Chevalier de Villiers en a la Direction. Les Maistres les plus experts de Paris ont esté choisis pour les Exercices de cette nouvelle Académie. On n’en doutera point, quand on sçauroit que Mr de la Vallée de Caën en est l’Ecuyer, & que Mr des Fontaines y est Maistre d’Armes, & y enseigne aussi à Vol. Ce premier est Ecuyer ordinaire de Mr le Prince, & ce dernier fait faire des Armes aux Pages de la Chambre du Roy. Mr Binet y donne des Leçons de Danse ; & Mr de Beaulieu, Sr de Placard, Ingénieur & Cosmographe ordinaire de Sa Majesté, n’y montre pas seulement les Matématiques, mais aussi la Geographie, l’Hydrographie, la Marine, la Sphére ; & la Perspéctive. Mr Sylvestre y enseigne à dessiner. Je vous ay déjà dit dans une de mes Lettres que c’est luy qui a l’honneur de l’apprendre à Monseigneur le Dauphin. Ceux qui sont curieux des Langues, y reçoivent les Leçons de Mr Hostin pour l’Allemand, & celles de Mr Laget pour l’Italien & l’Espagnol.

[Nouvel Instrument appellé l’Apollon, inventé par M. Prompt] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 122-124.

Si quelqu’un en veut prendre d’agreables [leçons], il peut aller chez Mr Prompt, qui a inventé un Instrument nouveau qu’il appelle l’Apollon. Il a beaucoup de raport avec le Theorbe, mais il est incomparablement plus touchant ; & ce qu’il a de fort commode, c’est qu’on accorde les Basses de l’étenduë du bras, sans qu’on soit obligé de détacher l’Instrument pour y toucher. Il est composé de vingt cordes simples, l’harmonie en est douce, il accompagne la voix, l’on y jouë toute sorte de Pieces sur quelque mode que ce puisse estre, sans changer l’accord. Sa Majesté qui l’a entendu, a témoigné qu’elle en avoit reçeu un fort grand plaisir. Il est agreable seul, encor plus en Partie, & s’accorde admirablement avec le Lut, la Viole, le Clavessin, toute sorte d’Instrumens. L’Autheur qui loge dans le Cloistre de S. Jean en Gréve attire chez luy un grand nombre de Personnes de qualité tous les Mercredis. C’est le jour qu’il a choisy pour joüer publiquement les charmantes Pieces qu’il a composées.

[Paroles de M. de Valnay pour Monsieur le Dauphin mises en Air par M. Le Peintre] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 125-127.

Cet Article de Musique me fait souvent souvenir qu’il court icy un Air de la composition du fameux Mr le Peintre. Les Paroles ont esté faites pour Monseigneur le Dauphin, & sont de Mr de Valnay Conseiller du Roy, & Controlleur ordinaire de la Maison de sa Majesté. Elles sont tournées avec tant d’esprit, que vous auriez sujet de vous plaindre, si un autre que moy vous en faisoit part.

À Monseigneur

le Dauphin.

LA Gloire permet qu’on desire
De regner sur un vaste Empire,
Et l’Amour promet des douceurs
À qui regnera sur les Cœurs.
Qui veut apprendre à les gagner
Doit estre fait comme vous estes ;
Et qui veut apprendre à regner,
Doit faire tout ce que vous faites.

C’est faire en peu de mots l’Eloge d’un Prince qui est l’amour de toute la France ; mais comment seroit-il autre que tout admirable, estant Fils d’un Roy que ses merveilleuses lumieres dans l’art de regner ne rendent pas seulement le plus grand des Roys, mais qui possede éminemment toutes les qualitez qui dans celle d’honneste Homme le peuvent mettre au dessus de tout ce que le Monde a fait de plus parfait ?

[Rondeau pour le Roy, de M. Petit] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 127-129.

Ce mesme Mr Petit dont je viens de vous faire voir le Mariage du Lys & de la Rose, a connu de quel prix estoit ce glorieux avantage, quand il a fait ce Rondeau.

Pour le Roy.

Rondeau.

UN honneste Homme est bien digne d’estime,
Car la Vertu le gouverne & l’anime,
Et fust on Roy, sans cette qualité
Qui comprend tout, on est peu respecté ;
C’est d’un vray Roy la solide maxime.
***
Si donc par tout Loüis le magnanime
Est encensé, l’encens est légitime,
Chacun le dit, car c’est, en verité,
    Un honneste Homme.
***
Ce digne Prince en qui l’esprit sublime
Suit la grandeur qui sur son front s’exprime,
Dira sans doute, en gardant l’équité,
Qu’à Roy qui n’a que son autorité
La raison veut qu’on préfere, & sans crime,
    Un honneste Homme.

[Plaisante Repartie d’un Bourgeois de la Haye] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 130-132.

Il ne faut quelquefois qu’une fierté trop poussée dans le haut rang, pour faire prendre de méchantes impressions à ceux qui croyent avoir sujet de s’en plaindre ; & si vous en voulez un exemple, le voicy en peu de mots. Un Bourgeois de la Haye, mais fort grand Seigneur, (car vous sçavez, Madame, qu’en ce Païs-là les Bourgeois ont part au Gouvernement,) estant allé complimenter un des plus considérables Officiers de l’Armée sur quelque avantage qu’il avoit reçeu, l’Officier qui estoit dans un Fauteüil, ne se leva point, & se contenta de luy oster son chapeau. Celuy-cy piqué d’une reception si peu civile, sortit promptement, & ayant rencontré dans l’Escalier une Personne de marque qui luy demanda ce que l’Officier faisoit, il luy répondit qu’il l’avoit laissé dans sa Chambre sans aucune affaire qui l’embarassast, mais qu’il luy conseilloit de n’y pas entrer. L’autre le pressant de luy en dire la raison : N’y entrez pas, vous dis-je, à moins que vous n’ameniez quelque François avec vous, car autrement je suis assuré que vous ne luy ferez point lever le Siege. Vous comprenez la force de cette réponse. Elle fait connoistre que nos Ennemis ne manquent pas d’estime pour nous.

[L’Indiférence à Iris] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 137-144.

Vous devez vous en [des satisfactions extraordinaires] promettre beaucoup d’une Galanterie de Mr de Fontenelle que j’ay à vous faire voir. Je sçay que son nom est une grande recommandation aupres de vous pour un Ouvrage. Celuy-cy est un Adieu que l’Indiférence fait à une jeune Personne qui commence à estre sensible, & voicy de quelle maniere il la fait parler.

L’Indiférence,

À Iris.

SAns-doute, belle Iris, je vous ay bien servie,
Vous avez jusqu’icy vescu tranquillement,
    Mais depuis peu dans vostre train de vie
        J’apperçoy quelque changement.
***
Cet heureux temps n’est plus, ce temps si favorable,
        Pour un regne comme le mien ;
Ou vous ne sçaviez pas que vous fussiez aimable,
        Ou l’on ne vous en disoit rien.
***
Vous souffrez maintenant des gens qui vous le disent ;
Sur ce que vous valez ils vous ouvrent les yeux,
        Et depuis qu’ils vous en instruisent
        Vous en valez même encor mieux.
***
Vous voyez chaque jour vostre mérite croistre,
    Pourquoy faut-il qu’on vous l’ait découvert ?
        Vous voudrez éprouver peut-estre
        À quoy tant de merite sert.
***
        Vous voudrez voir si la tendresse
Ne le sçauroit point mieux mettre en œuvre que moy,
Car il est, entre nous, d’une certaine espece
        Assez propre à ce doux employ.
Cultiver les talens d’une jeune Personne,
Animer sa beauté, façonner son esprit,
Ce n’est pas un mestier à quoy je sois trop bonne ;
        L’Amour, dit-on, y réüssit.
***
        Diray-je tout ce que je pense ?
Vous avez un Tirsis, Iris, qui me déplaist,
        Qui toûjours en vostre présence,
Quoy que vous dûssiez bien prendre mon interest,
        Dit du mal de l’Indiférence.
***
Il dit que je ne suis propre qu’à vous gâter,
Qu’il est mille plaisirs que vous pouriez goûter,
    Que je vous fais perdre vostre bel âge ;
        Je suis lasse de tout cela,
Et si vous le voulez écouter davantage,
    De bonne foy je vous quitteray là.
***
    Aussi-bien si son amour dure,
        (Et franchement j’en ay grand’ peur)
La victoire pour moy n’est pas chose trop sûre,
Tant de soins, de respects, sont de mauvais augure,
Et m’annoncent toûjours qu’il faut sortir d’un Cœur.
***
        Encor si j’avois espérance
Que de vostre froideur on dust se rebuter,
        Je ne voudrois pas vous quitter,
        Et du moins j’aurois patience.
***
        Mais Tirsis n’est pas si-tost las,
Il a de vostre Cœur entrepris la conqueste ;
    Puis qu’il s’est mis ce dessein dans la teste,
    Je le connois, il n’en démordra pas.
***
Jusqu’à ce qu’à son point il vous ait amenée,
    Vous obseder sera son seul employ ;
    C’est une humeur tellement obstinée,
    Qu’il faut qu’on l’aime, ou qu’on dise pourquoy.
***
Ainsi donc j’aime mieux ceder de bonne grace,
    Que de me voir obligée à céder ;
Vostre Cœur est de plus une espece de Place
Que sans beaucoup de peine on ne sçauroit garder.
***
Je prévoy qu’il faudroit le defendre sans cesse ;
        Tout le monde l’attaquera,
Il est plus à propos qu’enfin je vous le laisse,
    Vous en ferez tout ce qu’il vous plaira.
***
        Quand je m’en seray retirée,
J’en veux chercher quelqu’autre où je demeure en paix ;
Il en est, & plusieurs, où je suis assurée
        Qu’on ne m’attaquera jamais.

[Carte & Description de l’Empire de la Poësie] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 144-167.

Vous voyez assez souvent des Vers de Mr de Fontenelle, il faut vous faire voir de sa Prose. Jettez les yeux, je vous prie, sur cette Carte ; & puis que la Poësie a tant de charmes pour vous, examinez à loisir de quelle étenduë est son Empire. Il est bon que vous connoissiez la situation des Provinces qui le composent, les Rivieres qui le traversent, les Villes & les Bourgs qui sont de sa dépendance, & les Mers qui l’environnent, avant que vous lisiez les Remarques qu’il nous a données sur tant de Lieux diferens. L’idée que vous vous en serez faite en regardant attentivement la Carte dont il a dressé le Plan, vous fera prendre plus de plaisir à la Description d’un Païs habité par des Gens de toute espece. Voicy ce que Mr de Fontenelle en dit.

Description

de l’Empire

de la Poësie.

Cet Empire est un grand Païs tres-peuplé. Il est divisé en Haute & Basse Poësie, comme le sont la plûpart de nos Provinces.

La Haute Poësie est habitée par des Gens graves, mélancoliques, renfrognez, & qui parlent un langage qui est à l’égard des autres Provinces de la Poësie, ce qu’est le bas Bréton pour le reste de la France. Tous les Arbres de la Haute Poësie portent leurs testes jusque dans les nuës. Les Chevaux y valent mieux que ceux qu’on nous amene de Barbarie, puis qu’ils vont plus viste que les vents ; & pour peu que les Femmes y soient belles, il n’y a plus de comparaison entr’elles & le Soleil. Cette grande Ville que la Carte vous represente au dela des hautes Montagnes que vous voyez, est la Capitale de cette Province, & s’appelle le Poëme Epique. Elle est bastie sur une terre sablonneuse & ingrate, qu’on ne se donne presque pas la peine de cultiver. La Ville a plusieurs journées de chemin, & elle est d’une étenduë ennuyeuse. On trouve toûjours à la sortie des Gens qui s’entretuënt ; au lieu que quand on passe par le Roman, qui est le Fauxbourg du Poëme Epique, & qui est cependant plus grand que la Ville, on ne va jamais jusqu’au bout sans rencontrer des Gens dans la joye, & qui se préparent à se marier.

Les Montagnes de la Tragédie sont aussi dans la Province de la Haute Poesie. Ce sont des Montagnes escarpées, & où il y a des précipices tres-dangereux. Aussi la plûpart des Gens bastissent dans les Vallées, & s’en trouvent bien. On découvre encor sur ces Montagnes de fort belles Ruines de quelques Villes anciennes, & de temps en temps on en apporte les matéreaux dans les Vallons, pour en faire des Villes toutes nouvelles, car on ne bastit presque plus si haut.

La Basse Poesie tient beaucoup des Païs-Bas. Ce ne sont que marécages. Le Burlesque en est la Capitale. C’est une Ville située dans des Etangs tres-bourbeux. Les Princes y parlent comme les Gens de neant, & tous les Habitans en sont Tabarins nez. La Comédie est une Ville dont la situation est beaucoup plus agreable, mais elel est trop voisine du Burlesque, & le commerce qu’elle a avec cette Ville luy fait tort.

Remarquez, je vous prie, dans cette Carte les vastes Solitudes qui sont entre la Haute & la Basse Poësie. On les appelle les Deserts du Bon Sens. Il n’y a point de Ville dans cette grande étenduë de Païs, mais seulement quelques Cabanes assez éloignées les unes des autres. Le dedans du Païs est beau & fertile, mais il ne faut pas s’étonner de ce qu’il y a si peu de Gens qui s’avisent d’y aller demeurer, c’est que l’entrée en est extrémement rude de tous costez, les chemins étroits & difficiles, & on trouve rarement des Guides qui puissent y servir de Conducteurs.

D’ailleurs ce Païs confine avec une Province où tout le monde s’arreste, parce qu’elle paroist tres-agreable, & on ne se met plus en peine de penétrer jusque dans les Deserts du Bon Sens. C’est la Province des Pensées fausses. On n’y marche que sur les Fleurs, tout y rit, tout y paroist enchanté ; mais ce qu’il y a d’incommode, c’est que la terre n’en estant pas solide, on y enfonce par tout, & on n’y sçauroit tenir pied. L’Elegie en est la principale Ville. On n’y entend que des Gens plaintifs, mais on diroit qu’ils se joüent en se plaignant. La Ville est toute environnée de Bois & de Rochers, où les Habitans vont se promener seuls ; ils les prennent pour Confidens de tous leurs secrets, & ils ont tant de peur d’estre trahis, qu’ils leur recommandent souvent le silence.

Deux Rivieres arrosent le Païs de la Poësie. L’une est la Riviere de la Rime, qui prend sa source au pied des Montagnes de la Resverie. Ces Montagnes ont quelques pointes si élevées qu’elles donnent presque dans les nuës. On les appelle Pointes des Pensées sublimes. Plusieurs y arrivent à force d’efforts surnaturels, mais on en voit tomber une infinité qui sont longtemps à se relever, & dont la chûte attire la raillerie de ceux qui les ont d’abord admirez sans les connoistre. Il y a de grandes Esplanades qu’on trouve presque au pied de ces Montagnes, & qui sont nommées les Terrasses des Pensées basses. On y voit toûjours un fort grand nombre de Gens qui se promenent. Au bout de ces Terrasses sont les Cavernes des resveries creuses. Ceux qui y descendent, le font insensiblement, & s’envelissent si fort dans leurs resveries, qu’ils se trouvent dans ces Cavernes sans y penser. Elles sont pleines de détours qui les embarassent, & on ne sçauroit croire la peine qu’ils se donnent pour en sortir. Sur ces mesmes Terrasses sont certaines Gens qui ne se promenant que dans des Chemins faciles, qu’on appelle Chemins des Pensées naturelles, se moquent également & de ceux qui veulent monter aux pointes des Pensées sublimes, & de ceux qui s’arrestent sur l’Esplanade des Pensées basses. Ils auroient raison, s’ils pouvoient ne point s’écarter, mais ils succombent presque aussitost à la tentation d’entrer dans un Palais fort brillant qui est pas fort éloigné. C’est celuy de la Badinerie. À peine y est-on entré, qu’au lieu de Pensées naturelles qu’on avoit d’abord, on n’en a plus que de rampantes. Ainsi ceux qui n’abandonnent point les Chemins faciles, sont les plus raisonnables de tous. Ils ne s’élevent qu’autant qu’il faut, & le bon sens se trouve toûjours dans leurs pensées.

Outre la Riviere de la Rime qui naist au pied des Montagnes dont je viens de faire la description, il y en a une autre nommée la Riviere de la Raison. Ces deux Rivieres sont assez éloignées l’une de l’autre, & comme elles ont un cours tres-diférent, on ne les sçauroit communiquer que par des Canaux qui demandent un fort grand travail ; encor ne peut-on pas tirer ces Canaux de communication en tous lieux, parce qu’il n’y a qu’un bout de la Riviere de la Rime qui réponde à celle de la Raison, & de là vient que plusieurs Villes situées sur la Rime, comme le Virelay, la Ballade, & le Chant Royal, ne peuvent avoir aucun commerce avec la Raison, quelque peine qu’on y puisse prendre. De plus il faut que ces Canaux passent par les Desert du Bon Sens, comme vous le voyez par la Carte, & c’est un Païs presque inconnu. La Rime est une grande Riviere dont le cours est fort tortueux & inégal, & elle fait des sauts tres-dangereux pour ceux qui se hazardent à y naviguer. Au contraire, le cours de la Riviere de la Raison est fort égal & fort droit, mais c’est une Riviere qui ne porte pas toute sorte de Vaisseaux.

Il y a dans le Païs de la Poësie une Forest tres-obscure, & où les rayons du Soleil n’entrent jamais. C’est la Forest du Galimatias. Les Arbres en sont épais, toufus, & tous entrelassez les uns dans les autres. La Forest est si ancienne, qu’on s’est fait une espece de Religion de ne point toucher à ses Arbres, & il n’y a pas d’apparence qu’on ose jamais la défricher. On s’y égare aussitost qu’on y a fait quelques pas, & on ne sçauroit croire qu’on se soit égaré. Elle est pleine d’une infinité de Labyrinthes imperceptibles, dont il n’y a personne qui puisse sortir. C’est dans cette Forest que se perd la Riviere de la Raison.

La grande Province de l’Imitation est fort stérile, & ne produit rien. Les Habitans en sont tres-pauvres, & vont glaner dans les Campagnes de leurs Voisins. Il y en a quelques-uns qui s’enrichissent à ce mestier-là.

La Poësie est tres-froide du costé du Septentrion, & par conséquent ce sont les Païs les plus peuplez. Là sont les Villes de l’Acrostiche, de l’Anagramme, & des Bouts-rimez.

Enfin dans cette Mer qui borne d’un costé les Etats de la Poësie, est l’Isle de la Satyre, toute environnée de flots amers. On y trouve bien des Salines, & principalement de Sel noir. La plûpart des Ruisseaux de cette Isle ressemblent au Nil. La Source en est inconnuë ; mais ce qu’on y remarque de particulier, c’est ce qu’il n’y en a pas un d’eau douce.

Une partie de la mesme Mer s’appelle l’Archipel des Bagatelles. Ce sont quantité de petites Isles semées de costé & d’autre, où il semble que la Nature se jouë comme elle fait dans la Mer Egée. Les Principales sont les Isles des Madrigaux, des Chansons, & des Inpromptu. On peut dire qu’il n’y a rien de plus leger, puis qu’elles flotent toutes sur l’eau.

Prenez la peine, Madame, d’examiner dans la carte que je vous envoye, de quelle maniere sont disposez tous les lieux dont parle cette Description. Parmy les Villes du Virelay, de la Ballade, & beaucoup d’autres, il me semble qu’on n’a point mis celle du Rondeau.

[Rondeaux] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 166-172.

Vous la placerez où il vous plaira, & cependant je croy que vous ne serez pas fâchée que je place icy trois Rondeaux que j’ay encor recouvrez de ceux que Mr de S. Gilles l’Enfant, Page du Roy, presenta l’Hyver passé à Monsieur le Duc du Maine. Je vous en ay déja envoyé quelques-uns dont vous m’avez témoigné estre satisfaite ; & quoy que ce ne soit point par les Vers que ce jeune Gentilhomme cherche à meriter l’estime des honnestes Gens, je ne puis trop vous faire connoistre son Esprit, apres vous avoir entretenuë dans une de mes premieres Lettres des diverses Occasions où il a fait paroistre son cœur. Il prend agreablement le vray stile du Rondeau, & l’application de sa Morale est heureuse.

Les Pots flotans.

Rondeau.

LEs Pots cassez font bruit ; oyez comment.
Entiers & sains sur l’humide Element
Deux Pots flotoient diferents de structure,
L’un de Metal relevé d’encoleure,
Sans soin, sans peur, voguoit arrogamment.
***
L’autre de terre alloit plus humblement,
De son Voisin craignant l’attouchement,
Et d’augmenter par une atteinte dure
    Les Pots cassez.
***
Du Pot craintif voicy l’enseignement.
Quand un Petit s’allie imprudemment
Avec un Grand pour trop haute avanture,
Le Grand en sort en fort bonne posture,
Et le Petit paye ordinairement
    Les Pots cassez.

De l’Asne malade,

et des Loups.

Rondeau.

IL n’est pas mort, & ne voudrois jurer,
S’il n’en meurt pas, qu’on ne puisse esperer
De le guerir. Naïve repartie
Que fait l’Asnon avecque modestie
Aux Loups gloutons qui vont Baudet fleurer.
***
Nous venons tous, disent-ils, enterrer
Defunt Baudet. Il faudra differer
Leur dit l’Asnon, remettez la partie,
    Il n’est pas mort.
***
À donc convient aux Loups soy retirer
Tout doucement, mais non sans murmurer.
Souvent ainsi dans longue maladie,
Pour l’Heritier avare, quoy qu’il die,
Ces quatre mots sont durs à digerer,
    Il n’est pas mort.

Du Cocq,

et du Diamant.

Rondeau.

MIeux il vaudroit trouver grain de Froment
Dans ce Fumier, que riche Diamant,
Disoit que le Coq transporté de colere.
D’un tel Bijou qu’est-ce que je puis faire ?
Quoy, m’en parer ? ridicule ornement !
***
Sur mes Ergots ce brillant agrément
Ne peut avoir de prix assurément.
Entre les mains d’un sçavant Lapidaire
    Mieux il vaudroit.
***
Ah, que le Sort me traite indignement !
Je meurs de faim pres d’un tel aliment.
Ainsi l’Avare à soy-mesme contraire,
Languit dans l’or qui ne peut satisfaire
Sa soif ardente, & qu’il fist autrement
    Mieux il vaudroit.

[Sujet & Pensées de la Harangue de M. de Roubin à M. le Chancelier] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 193-198.

Je vous ay déja dit, Madame, que cette Académie joüit des mesmes Privileges qui ont esté accordez à Mrs de l’Académie Françoise. Monsieur le Telleir qui a toûjours fait gloire de proteger ceux qui aiment les belles Lettres, ayant scellé de la maniere du monde la plus obligeante, les dernieres qu’elle a obtenuës, Mr de Roubin à qui son peu de santé n’avoit pû permettre de luy presenter plutost l’Estampe de l’Obélisque, comme il en avoit esté chargé depuis long-temps par Mrs de la Ville d’Arles, ny d’estre des premiers à luy faire compliment sur sa promotion à la Charge de Chancelier, luy en alla faire excuse dernierement, & le remercier en mesme temps au nom de la Compagnie, des graces qu’elle venoit d’en recevoir. Son discours fut extrémement aplaudy. Apres qu’il eut épuisé toutes les loüanges que l’Eloquence peut fournir pour honorer un merite extraordinaire, il luy dit, mais en termes choisis, au regard de sa nouvelle Dignité, que par cette glorieuse marque d’estime nostre incomparable Monarque qui dispense toûjours ses faveurs & ses récompenses avec le plus équitable discernement, avoit voulu couronner en sa Personne tous ses bienfaits, & mettre, pour ainsi dire, le Sceau à toutes les Graces qu’il avoit si liberalement & si justement répandües sur toute son illustre Famille. Il continua par des souhaits de le voir joüir de cet honneur autant de temps qu’il en avoit employé à le meriter, & qu’il y en avoit qu’il s’en estoit montré digne par ses grands & importans services qu’il continuoit encor tous les jours de rendre à l’Etat, avec cette application infatigable, & cette exacte fidelité qui luy avoient acquis à si juste titre la bienveillance du plus grand Roy de la Terre, & la veneration de ses Peuples. Des protestations respectueuses de services de la part de la Compagnie pour laquelle Mr de Roubin portoit la parole, & une tres-humble priere de luy vouloir accorder l’honneur de sa protection, terminerent ce discours que je souhaiterois vous pouvoir donner entier.

[Sonnet du mesme à M. le Chancelier] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 198-200.

Vous avoüeriez, Madame, que quoy qu’il ne soit pas avantageux d’estre le dernier à parler sur une matiere si rebatüe déja par les plus éloquentes bouches de France, tant de Complimens qui ont devancé celuy-cy, ne luy ont rien fait perdre de sa grace. Je me contenteray d’y adjoûter un Sonnet que cet Illustre Académicien presenta à Monsieur le Tellier pour remercîment des Lettres qu’il avoit scellées.

À Monsieur

le

Chancelier.

Enfin nostre Bonheur a passé nostre attente :
Voicy cet heureux jour tant de fois souhaité,
Qui nous va tous conduire à l’Immortalité,
Et qui comble d’honneur nostre Troupe naissante.
***
Illustre Chancelier, cette grace éclatante
Reçoit son dernier prix de ta rare bonté ;
Et tu viens achever nostre Felicité,
En scellant de ta main cette auguste Patente.
***
C’est toy qui sur la Cire imprimant ce Portrait,
De qui nous revérons jusques au moindre trait,
As voulu pour jamais signaler nostre gloire.
***
Mais nous sçaurons payer ce Bienfait souverain,
En faisant que le tien au Temple de Memoire,
D’un Burin éternel soit gravé sur l’Airain.

[Nouvel Etablissement d’une Académie de Beaux-Esprits à Coutance] §

[1678-01_201] Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 201-203.

Voila, Madame, ce que j’ay crû vous devoir apprendre de cette celebre Académie, & je m’en suis fait une obligation d’autant plus étroite, que ce que je vous en ay déja fait sçavoir a causé une loüable émulation à Coutance, où l’on a déja commencé depuis deux mois à faire des Conférences Académiques, reglées entre un certain nombre de Personnes qui s’assemblent toutes les Semaines chez Mr de Pierreville, Premier President du Presidial. Elles s’ouvrent par un Discours que chacun fait selon le rang qui luy est venu par les Billets. On parle en suite de ce qui paroist essentiel à la pureté de nostre Langue. On y prend des sujets de Morale, de Physique, d’Histoire & de Geographie, & l’on y examine les Ouvrages de ceux qu’on a choisis pour ces Assemblées. Elles pourront estre confirmées avec le temps par l’autorité du Roy, & le Mercure aura du moins l’avantage de n’avoir pas nuy à en faire prendre le dessein.

[Galanterie envoyée à Madame la Comtesse de Montrevel] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 206-212.

C’est sur cet attachement reciproque que sont tournez les Vers que vous allez voir. Ils accompagnoient le Cupidon qui fut envoyé pour Estrennes. Souvenez-vous, Madame, que c’est ce petit Cupidon qui parle au nom des Amours.

À Madame

la Comtesse

de

Montrevel.

Estrennes.

        ADorable & jeune Comtesse,
        En l’absence de vostre Epoux,
Un Amour exilé qui retourne chez vous,
        N’a-t-il point trop de hardiesse,
Et ne risque-t-il point de vous mettre en courroux ?
        Cet heureux Epoux qui vous aime,
Et que vous aimez tout de même,
    A si bien fait, qu’il nous a détrônez,
        Nous qui luy livrâmes la Place ;
        On nous ferme la porte au nez,
C’est ainsi que l’on nous rend grâce.
Mais sans vous chagriner, dites-nous franchement,
Si quelqu’autre en usoit d’une façon si rude,
Seroit-ce pas ingratitude ?
L’appelleriez-vous autrement ?
    Vous sçavez bien que le Dieu d’Hyménée
    Ne fut jamais bien d’accord avec nous.
Cependant pour vous faire un destin qui fust doux,
    La querelle s’est terminée,
    Vous le sçavez, je m’en rapporte à vous ;
        Vous ne vous plaignez pas je pense
        De ce jour pleinement heureux
        Où nous fusmes d’intelligence
        Appliquez à remplir vos vœux.
    Voyons un peu vostre reconnoissance.
    Si vous goustez un souverain bonheur,
    C’est, distes-vous, l’Hymen qui vous l’attire,
        Ce Dieu seul en a tout l’honneur,
Les Amours n’ont rien fait, & quoy qu’ils puissent dire,
        Vous les chassez de vostre cœur.
Un de nous est resté par faveur singuliere,
        Parce qu’on n’ose le chasser.
Si la Nopce finie on eust pû s’en passer,
On ne l’eust pas traité de plus douce maniere,
    Mais Hymen seul est un pauvre Seigneur,
Quand nous l’abandonnons il ne bat que d’une aisle.
        Si quelqu’un de nous ne s’en mesle,
C’est bien à luy vrayment de contenter un cœur.
J’aurois bien voulu voir, pour venger nostre injure,
Que l’Amour qui vous reste eut quité comme nous ;
Soit dit sans vous fâcher, le Dieu d’Hymen & vous
Eussiez fait à mon sens une triste figure.
N’apprehendez-vous point que dans nostre courroux
Nous l’obligions encore à quiter la partie ?
        Quel que soit son engagement,
L’Hymenée & l’Amour se broüillent aisément.
    Alors, ma foy, vous passeriez la vie
        Dans un terrible accablement ;
        Plus d’ardeur, plus d’empressement,
        Vous tomberiez dans le moment
        Dans une morne indiférence,
        Dans un sombre assoupissement,
        Enfin dans certaine indolence
Qui de tout ce qui fait les plus charmans plaisirs,
Vous osteroit le goust, & mesme les desirs.
    Voyez un peu quelle chute effroyable ;
    Estre inutilement jeune, belle, adorable,
        Pour tout le reste de vous jours.
Voulez vous l’éviter ? traitez mieux les Amours ;
L’Epoux que vous aimez avec tant de tendresse,
        Et qui remplit tout vostre cœur,
        Ne perdra rien de son bonheur.
        Je ne vois rien là qui le blesse,
        Pour moy je suis son serviteur ;
Le nœud qui nous unit n’est-ce pas nostre ouvrage ?
    Nous n’irons pas le gaster aujourd’huy.
        Pour ne vous donner point d’ombrage,
        On ne parlera que de luy ;
        Ou si vous voulez qu’on se taise,
    On se taira, donnez-nous seulement
        Accés dans vostre Apartement,
Que nous puissions entrer & vous voir à nostre aise,
Et voler pres de vous comme des Papillons
Qui se vont en tournant brûler à la chandelle ;
Que vous en couste-t-il ? c’est une bagatelle,
        Et c’est tout ce que nous voulons.

[Air noté] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 224-226.

Enfin, Madame, j’ay trouvé moyen de vous satisfaire, & je vous envoye deux Airs notez que vous ne regardez, s’il vous plaist, que comme un essay de ceux que j’auray soin de vous envoyer tous les Mois. Voicy les Paroles du premier que je mets icy sans les noter, afin que vous les puissiez lire d’abord sans embarras.

AIR NOUVEAU.cf. Ton troupeau Sylvie, janvier 1678, in Airs du Mercure galant (1678-1710)

TOn Troupeau, Sylvie,
Peut seul t’engager.
Tu passes la vie
Sans prendre un Berger.
Soûpire, Cruelle,
Pour des soins plus beaux,
Un Berger fidelle
Vaut mille Troupeaux.

Cet Air est d’un Maistre estimé des Personnes de la plus haute qualité, & comme elles ont le goust bon, je ne doute point que ses Ouvrages ne meritent les éloges qu’elles leur donnent ; mais vous pouvez vous en éclaircir par vous-mesme, jettez les yeux sur la Note. Vous sçavez parfaitement la Musique, & il ne vous faut qu’un moment pour connoistre la beauté de celle-cy.

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[Air de M. de la Tour] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 226-229.

Je puis vous assurer, Madame, que tout est nouveau dans cet Air, & que je ne vous envoyeray rien de cette nature qui ait esté veu dans le monde avant que vous le receviez. C’est ce qui m’a empesché de faire graver un fort bel Air de Mr de la Tour, qui comme vous sçavez tient rang parmy les premiers Maistres de Musique. J’ay déja entendu parler de cet Air en quelques endroits, & je prétens que vous puissiez dire que vous aurez chanté la premiere tout ce que vous trouverez noté dans mes Lettres, si ceux qui me le donneront me tiennent parole. Je ne veux pas cependant vous priver des Paroles sur lesquelles Mr de la Tour a travaillé. Elles vous plairont baucoup, si elles vous plaisent autant qu’elles font icy ; mais comment ne vous plairoient-elles pas, puis qu’elles sont de l’illustre Personne qui ne nous donne jamais rien que d’achevé ? Elles ont un tour qui vous feront connoistre aisément le merveilleux génie de Madame des Houlieres.

AIR.

        IRis sur la Fougere,
        Dans un pressant danger,
    À son temeraire Berger
        Disoit toute en colere ;
Qu’est devenu, Tirsis, cet air respectueux,
Qui d’un parfait Amant est le vray caractere ?
Entre deux cœurs, dit-il, brûlez des mesmes feux,
    Il est certains momens heureux
        Où, ma Bergere,
    Il ne faut estre qu’amoureux.

Voyez, Madame, si rien peut estre plus agreablement tourné que ces Paroles.

[Second Air noté] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 229-230.Catherine Cessac (Bulletin de la Société Marc-Antoine Charpentier n° 20 (2003), p. 3, note 10) attribue le texte de cet air à Mme Deshoulières, en raison de la mention d'un autre texte de cet auteur mis en musique par M. de La Tour (Iris sur la fougère) introduit par le commentaire : « En voicy d'autres dont vous allez trouver l'air noté ». L'adjectif indéfini ne suffit pas à attribuer l'air « Quoi rien ne peut vous arrêter » au même auteur.

En voicy d’autres dont vous allez trouver l’Air noté.

AIR NOUVEAU.cf. Quoy rien ne peut vous arester, janvier 1678, in Airs du Mercure galant (1678-1710)

QUoy, rien ne vous peut arrester ?
        L’Amour cede à la Gloire,
    Et vous voulez me quiter
Pour courir apres la Victoire ?
Rend-elle un Vainqueur plus heureux
        Que la tendresse
        D’une Maistresse
        Qui partage ses feux ?

Je prétens que vous me ferez un fort grand remerciëment de cet Air, puis qu’il est de Mr Charpentier, fameux par mille Ouvrages qui ont esté le charme de toute la France, & entr’autres, par l’Air des Maures du Malade Imaginaire, & par tous ceux de Circé & de l’Inconnu. Il a demeuré longtemps en Italie, où il voyoit souvent le Charissimi, qui estoit le plus grand Maistre de Musique que nous ayons eu depuis longtemps. Vous avez lû les Paroles de l’Air de Mr Charpentier, voyez les notées. images/1678-01_229.JPG

[Diverses explications de l’Enigme du Mois passé] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 231-235.

Je passe à l’Enigme. C’est un Jeu d’esprit qu’il semble que le Mercure ait mis à la mode. Le Rondeau, le Virelay, la Balade, & les Bouts-rimez, n’ont jamais tant fait de bruit en leur temps qu’en font les Enigmes. Elles deviennent le divertissement de toute la France ; & le grand nombre de Lettres que je reçoy chaque Mois de ceux qui cherchent à les deviner, me fait connoistre que ce n’est pas sans plaisir qu’ils s’y appliquent. À peine vous eus-je envoyé ma Lettre du Mois passé, dans laquelle vous trouvastes l’Explication de celle des Conféderez, que j’en reçeus encor plusieurs autres de quelques Provinces éloignées. Il n’y en avoit point qui ne fust pleine d’esprit, mais sur tout celles qui en faisoient tomber le sens sur le Melon, la Republique de Hollande, & une Foumilliere, estoient admirables. Je ferois un long Article, si je vous mandois tout ce qui m’a esté écrit de l’Enigme du Mois de Decembre. Voicy ce que ceux qui n’en ont pas trouvé le Mot en ont dit, mais avec tant de justesse pour le sens qu’ils luy ont donné, qu’il est presque Vers pour Vers. Mr de la Monnoye apres l’avoir expliquée sur le veritable, l’a tournée en suite fort ingénieusement sur le Mercure. Une Dame de Crespy a crû que c’estoit une Questeuse. Mr le Comte de l’Aubespin qui a deviné toutes les autres, a prétendu que ce fust Caresme-Prenant ; Mr l’Abbé Flanc, l’Hyver ; & une jeune Demoiselle de quatorze ans, qui est tout esprit, en a fait une Explication si naturelle en faveur de la Tubéreuse, qu’elle m’a presque persuadé. J’en ay reçeu une autre en Vers, qui fait voir que ce doit estre la Mode.

Sur l’Enigme du X. Tome du Mercure. Rondeau. §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 235-237.

Cependant le veritable Mot est celuy que vos Amies ont trouvé. Il m’avoit esté envoyé le jour précédent par un Chanoine de Rheims, qui est le premier qui l’ait deviné ; & dés le lendemain on m’apporta ce Rondeau, qui l’apprendra à ceux qui n’ont pas voulu se donner la peine de le chercher, ou qui l’ont cherché inutilement.

Sur l’Enigme du X.

Tome du Mercure.

Rondeau.

C’est une Enigme où maints rares Esprits
Auront esté peut-estre un peu surpris.
Pour moy qui suis Sorcier à la douzaine,
À l’expliquer j’employe en vain ma peine,
Mal-avisé de l’avoir entrepris.
***
Pour découvrir les desseins de Loüis
On voit ainsi resver ses Ennemis ;
Mais sur ce point la recherche est fort vaine,
    C’est une Enigme.
***
Si faut-il bien trouver le sens précis
De celle-cy ; la Gloire en est le prix.
Ah ! le voicy ; j’en suis tout hors d’haleine.
L’Autheur nous veut donner en bonne Etrenne
Le Jour de l’An, si je l’ay bien compris,
    C’est une Enigme.

[Explication de la mesme Enigme] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 237-241.

Je ne vous parle point d’un Solitaire du Païs du Maine, d’un autre de Saint Giraud, d’une Demoiselle de Troyes, & de quantité de Personnes de plusieurs Villes diférentes qui ont aussi connu que les Vers de cette Enigme ne signifioient rien autre chose que le premier Jour de l’Année. En voicy l’Explication par d’autres Vers dont vous trouverez le tour aussi aisé qu’agreable. Ils sont de Mr Couture de Caën.

        CEtte Enigme si bien tournée
        Est le premier Jour de l’Année.
***
S’il est aimé de l’un, de l’autre il ne l’est pas ;
Sur tout il est hay des Vilains, des Ingrats,
        Qui n’ont point de plus grandes gènes
Que quand le temps arrive où l’on parle d’Etrennes ;
    Au lieu qu’on voit à l’envy les Amans
        S’expliquer tous par leurs présens,
    Et prendre soin de ce qu’ils doivent faire,
        Car il faut profiter du temps
En matiere d’amour, plus qu’en toute autre affaire.
***
        Tous ceux à qui l’on fait la Cour
        Seroient plus heureux ; si ce Jour
        Avoit un peu plus de durée ;
        Mais son Cadet le Jour qui suit
L’attend dans le silence, & le presse à minuit,
Il ne peut plus tenir, sa perte est assurée.
Il meurt, mais pour renaistre enfin une autre fois,
        C’est à dire apres douze Mois ;
        Ses heures estoient là bornées.
Mais comment est-il vieux ? comment chargé d’années ?
En un mot, tous ses Ans, l’un sur l’autre entassez,
        Ce sont tous les Siecles passez.

Ce n’est pas la seule Explication qu’on m’ait envoyée en Vers, mais c’est la premiere que j’ay reçeuë, & j’ay crû luy devoir la préference par cette raison.

Enigme §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 241-245.

Voicy cependant une nouvelle Enigme sur laquelle vos Amies pourront s’exercer. Elle est de Mr Robinet, qui avoit trouvé le Mot du premier Jour de l’Année, & de qui je tenois ce que vous avez veu il y a quelques Mois sur la Lettre R.

Enigme.

JE suis du Sexe aimé, du Sexe féminin,
Mais tous mes membres sont du sexe masculin.
Sans estre monstrueuse ainsi que plusieurs Bestes,
J’ay quatre fois vingt pieds, & quatre fois dix testes,
Deux fois quarante bras, autant d’oreilles, d’yeux.
Pour mes langues, l’usage en est mystérieux.
Comme à moins qu’estre bonne on ne m’en soufre aucune,
Toutes celles que j’ay n’agissent que pour une,
Qui d’un grand nombre d’ans precedant mon employ,
Quoy que ma propre Langue, estoit née avant moy.
Ce que je compte icy de diverses parties,
À quatre fois dix Corps les fait voir assorties ;
Mais ces quatre fois dix, par de sçavants accords,
Ne me forment qu’un seul & numeraire Corps.
Je me vests en Manteau, Just au-corps & Soutane,
Je porte Habit sacré, je porte Habit profane,
Mille honneurs éclatans me mettent en crédit,
On me voit Mortier, Mitre, & Pourpre & Saint Esprit,
Je suis également & de plume & d’épée,
Et je puis par les deux enfin estre occupée ;
J’ay placé bien souvent dans la Maison d’un Grand,
Qui n’a point son pareil dans son sublime rang ;
J’ay quantité d’Enfans, la plûpart en Familles ;
Mais entre tant d’Enfans j’ay seulement deux Filles,
Qui tiennent de leur Mere, & qui, dit-on, font voir
Qu’en partage elles ont le talent du Sçavoir.
Je compose & m’explique en divers Idiomes
D’Aristote, j’entens les doctes Axiomes.
Epique, Dramatique, Elegie & Sonnet,
Satyre, Ode & Rondeau, sortent de mon Cornet.
Enfin rien ne me borne en mon genre d’écrire ;
Cependant si de moy je dois icy tout dire,
Avec tant de talens dont j’acquiers un grand nom,
J’en suis à la premiere & plus simple Leçon.

[Autre Enigme] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 245-246.

Si cette Enigme embarasse vos Amies par sa longueur, elles auront à choisir de cette autre qui n’est que de quatre Vers, & qui a esté faite par une belle Personne de Vernon.

Enigme.

JAmais par moy lieux bas ne furent habitez,
    Mon Corps est agissant sans vie,
Et l’on me voit tourner les yeux de tous costez,
Quoy que de regarder je n’aye aucune envie.

[Enigme en Figure] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 246-248.

Vous n’en serez pas quite pour ces deux Enigmes. Jettez les yeux sur les diverses Figures qui sont representées dans ce que j’ay fait graver icy. Elles composent un Corps Enigmatique dont je vous laisse le nom à trouver. Il n’y a rien de nouveau en cela, & tous les Ans on expose en public diférens Tableaux des meilleurs Maistres, qui sont autant d’Enigmes à expliquer.

J’ay grande impatience de sçavoir quel sens vos amies auront donné aux Figures qui vous sont icy representées. Quoy qu’elles devinent presque toûjours fort heureusement, ces sortes d’Enigmes les doivent embarasser un peu davantage que celles qui leur expliquent la nature de la chose dont on leur laisse le Nom à trouver. Mais c’est trop vous arrester sur des matières obscures, quand je dois me hâter de vous apprendre ce que je sçay qui vous causera de la joye.

[Vers de Madame de Villedieu] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 276-280.

Vous ne serez point fâchée sans-doute d’entendre aujourd’huy parler de la Justice au lieu de luy [Mr Talon Premier Avocat General]. Oyez ce que Madame de Villedieu luy fait dire. Tant d’Ouvrages que nous avons d’elle, écrits avec autant de délicatesse que de netteté, vous donnent une assez forte assurance qu’il ne peut rien partir d’elle, qui ne soit fort digne d’estre écouté.

Exclamation

de la Justice sur le choix que le Roy a fait de Mr Tellier pour estre Chancelier de France.

ENfin, grand Jupiter, voicy le jour heureux,
Où depuis si longtemps aspiroient tous mes vœux.
Je voy l’ordre Eternel qui gouverne la France,
Remplir pour ce cher lieu ma plus douce esperance,
Et ta main conduisant le plus grand de ses Rois,
Le Sage le Tellier administrer mes Loix.
Déja quand par les soins que tu prens de la Terre,
Tu fis nommer son Fils Ministre de la Guerre,
Je crûs que pour m’offrir un Empire nouveau,
Tullus Hostilius sortoit de son Tombeau.
Le droit de tout oser, la licence impunie,
Qui d’entre les Guerriers sembloit m’avoit bannie,
Au seul nom de Loüis, prononcé par Louvoy,
Comme Ennemis vaincus s’enfuirent devant moy ;
Je vis sous l’Etendart la plus fiere jeunesse
Soûmettre ses ardeurs aux Loix de la Sagesse,
Les Pavillons du Prince & de son General,
Ne se planter au Camp qu’apres mon Tribunal ;
Mais que ne vois-je point dans ce jour salutaire ?
Je voy la loy Civile, & la Loy Militaire,
Ranger sous mesme esprit ces deux divers Estats,
Et le Pere & le Fils devenir mes deux bras.
Tu me les as donnez, ô Prince incomparable,
Monarque, qui des Dieux es l’organe adorable.
Tu joins ce juste choix à tant de choix divers,
Qui t’ont déja rendu l’honneur de l’Univers.
Qu’à jamais sur tes choix les lumieres divines
Prennent du sein des Dieux ainsi leurs origines ;
Qu’à jamais tes projets & de Guerre & de Paix,
Puissent ainsi remplir mes plus ardens souhaits,
Et puisse par ses Vœux la France fortunée,
Obtenir si long-temps la mesme destinée,
Que pour un Siecle entier la préferant aux Cieux,
Je suive de Loüis tous les pas glorieux.

Anagramme sur le Nom de S.A.R. Marie-Louyse d’Orleans, Lien de royales Amours §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 280-282.

J’ajoûte à ces Vers un Anagramme qui a esté fait pour Mademoiselle. L’Anagramme, comme vous sçavez, est une Ville de l’Empire de la Poësie, & la Carte que vous en avez veuë vous a fait connoistre dans quelle Province elle est située.

Anagramme

sur le Nom de S.A.R.

Mademoiselle.

Marie-Louyse d’Orleans,
Lien de royales Amours
MErveilleuse Princesse, aimable & fortunée,
Vous estes l’ornement le plus beau de nos jours.
Pour sçavoir le bonheur de vostre destinée,
Ne consultons jamais les Astres, ny leur cours.
On voit dans vos beaux yeux pour qui vous estes née,
On lit dans vostre Nom vostre heureux Hymenée,
Puis que Lettre pour Lettre on y verra toûjours
Lien de Royales Amours.

[Sur l’almanach de Milan] * §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 282-283.

J’en croirois plutost cet Anagramme, qui promet une Couronne à une Princesse qui est née pour la porter, que toutes les Prédictions de l’Almanach de Milan, quoy qu’il semble que tout ce qu’il a prédit depuis trois ans soit arrivé, & qu’il ait acquis tant de crédit, qu’il est devenu à la mode pour les plus belle Ruelles où tout le monde le lit comme un Livre de galanterie. Celuy de cette Année fait voir qu’entre plusieurs grands évenemens, le dernier avoit marqué le Mariage du Prince d’Orange.

[Livres nouveaux] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 290-291.

Je vous envoye ce qui s’est imprimé de nouveau pendant ce Mois, c’est à dire la troisiéme Partie de l’Heroïne Mousquetaire, que vous trouverez écrite avec le mesme agrément que les deux premieres, & la seconde Partie des Sevarambes. Ce sont des Peuples que l’Autheur nous peint assez raisonnables dans leurs manieres, pour faire naistre l’envie de les aller connoistre de pres, si c’estoit un Voyage aisé. Il diversifie ce qu’il nous dit de leurs mœurs, d’Histoire du Païs fort divertissantes, & vous ne regreterez point le temps que vous donnerez à cette lecture.

[Divertissemens donnez & promis au Public] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 291-296.

Pour ce qui regarde le Theatre, la Troupe de Guenegaud a joüé la Dame Medecin de Mr de Montfleury ; & celle de l’Hostel de Bourgogne, le Comte d’Essex, que je vous manday la derniere fois qu’elle promettoit. Je ne m’estois point trompé, en vous disant qu’il n’y avoit rien de plus touchant que cette Piece. Elle a déja cousté bien des larmes à de beaux yeux, & c’est une assez forte marque de son succés. Ce n’est pas qu’elle n’ait eu la destinée de tous les Ouvrages qui ont le mieux réüssy. On les critique d’abord, & ceux qui mettent le bel Esprit à n’approuver jamais rien, ou qui veulent que tout ce que leurs Amis n’ont pas fait soit à rejetter, ne manquent pas de passer Arrest de condamnation le premier jour. On en a usé de la mesme sorte à l’égard du Comte d’Essex. Une douzaine de Vers qu’on a prétendu estre négligez, a fait dire aux uns & aux autres, qu’il seroit encor plus promptement condamné en France, qu’il ne l’avoit esté autrefois en Angleterre. On l’a publié, on l’a écrit en Province. Cependant les Grandes Assemblées y continuënt, & il n’y a pas d’apparence qu’on les voye si tost cesser. Leurs Altesses Royales, Monsieur & Madame, ont honoré la Représentation de cette Piece de leur présence ; & apres les loüanges publiques qu’ils luy ont données, on peut dire qu’elle n’a besoin d’aucun éloge. La gloire en est d’autant plus grande pour Mr de Corneille le jeune, que ne prévenant jamais les suffrages ny par des lectures ny par des brigues, il peut s’assurer que ce qui réüssit de luy merite toûjours de réüssir. Il est vray que cet Ouvrage est admirablement soûtenu dans la Troupe qui le represente. On sçait que Melle de Chammeslé n’a jamais de Rôle touchant qu’elle n’y charme, & celuy du Comte d’Essex est joüé d’une maniere qui luy gagne tous ses Auditeurs.

Cette mesme Troupe nous promet une Tragédie intitulée Lyncée, & une Comédie en trois Actes sous le nom des Nouvellistes. Cette Tragédie est de Mr Abeille. On en parle fort avantageusement, & je ne manqueray point à vous en faire sçavoir le succés. Les Nouvellistes sont de l’Autheur de Crispin Musicien, qui n’a pas moins diverty la Cour que le Peuple, & dont les Représentations ont eu cet Hyver autant de succés que si la Piece eust encor eu la grace de la nouveauté.

[Bal chez M. l’Evesque de Strasbourg] §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 299-300.

Leur départ diminuëra fort les Assemblées qui se font ordinairement dans cette Saison. Il y en eut une fort grande ces derniers jours, chez Monsieur l’Evesque de Strasbourg, qui donna Bal, Colation, & Musique.

La Pie & le Pinçon, Fable. §

Mercure galant, janvier 1678 [tome 1], p. 300-304.

J’avois une Histoire fort agreable à vous conter. Des Bergers & des Bergeres galantes y ont part ; mais ma Lettre est déja si longue, & je suis tellement pressé du temps, que vous ne l’aurez que dans celle du Mois de Fevrier. J’ajoûteray seulement icy, afin que vous ne vous plaigniez pas de moy, une petite Fable dont vous aimerez la moralité. Elle est de celuy qui a fait le Conte de Demosthene.

La Pie & le Pinçon.

Fable.

        UN jour la Pie & le Pinçon
S’entretenoient ensemble, & vantoient leur espece.
        Qui ne sçait de quelle façon
        La Pie à caqueter s’empresse ?
Son interest encor se venant là mesler,
    Vous jugez bien qu’elle parla sans cesse ;
    Car plus que tout l’interest fait parler.
Que de fausses raisons sont par elle citées,
Et d’un tour différent vainement repetées !
Un tel discours pourroit ennuyer le Lecteur,
        Et mesme fatiguer l’Autheur
        Qui doit n’étaler de la chose
Que le fort. Le voicy. Personne presque n’ose,
Dit la Pie, attenter sur nostre liberté ;
        Dans les Bois, & parmy les Plaines
        Nous sommes fort en seûreté.
        Tandis que les Cages sont pleines
De Pinçons, se plaignant de leur captivité,
Contre vous l’Oiseleur exerce son adresse ;
    Mais il respecte nostre espece.
        Le Pinçon lassé d’écouter,
        Répondit de cette maniere.
De ce paisible état ne soyez point si fiere,
        Et n’allez plus vous en vanter.
    L’ignorez-vous ? vostre peu de merite
        Fait qu’aucun n’attente sur vous,
        Quand nostre douce voix invite
        À tendre des rets contre nous.
Belles, quand par chagrin une Prude sans charmes
Viendra vous insulter, & dire sans raison
Qu’on la voit à couvert de ces tendres alarmes
Dont nos cœurs qu’on attaque ont souvent à foison ;
    Si vous avez dessein de la confondre,
        Il ne vous faut que luy répondre
        Presque de la mesme façon
    Qu’à la Causeuse a fait nostre Pinçon.