1678

Mercure Galant, février 1678

2014
Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL, 2014, license cc.
Source : Mercure Galant, Claude Blageart, février, 1678
Ont participé à cette édition électronique : Anne Piéjus (Responsable d'édition), Nathalie Berton-Blivet (Responsable d'édition), Adrien Vialet (Transcription), Alexandre De Craim (Édition numérique), Vincent Jolivet (Édition numérique) et Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale).

Mercure Galant, février [tome 2], 1678. §

[Au Lecteur] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, non paginé.

Au Lecteur.

On prie ceux qui envoyent des Chansons qui ont un second Couplet, d’observer qu’il ait la mesme mesure, & des Cesures dans les mesmes endroits que le premier. Comme ces sortes d’Ouvrages sont courts, ils doivent estre polis, & n’avoir point de mots trop rudes pour estre chantez. On peut envoyer des Paroles pour de grands Airs, pour des Chansons à boire & enjoüées, & mesme pour de petits Dialogues. On donnera tout cela noté par les meilleurs Maistres. C’est un avantage d’en avoir de diférentes compositions. Le plus habile n’a qu’une maniere, & il n’y en a point qui ne diversifie & qui n’ait du bon. On recevra ce que les Maistres de Province envoyeront noté. Ils sont priez seulement de ne rien envoyer que de tres-correct, afin qu’on puisse graver sans embarras. Ils sçavent que le Mercure allant par tout, leurs Ouvrages seront veus en un Mois dans toute l’Europe, & cela les devant animer à travailler avec plus de soin, il ne se peut que le Public n’en reçoive de l’utilité & du plaisir. On continuëra tous les Mois l’ornement des Figures & des Planches selon la diversité des Matieres. Le premier Tome de l’Extraordinaire du Mercure sera donné le 15. d’Avril, & ainsi de trois Mois en trois Mois, avec la mesme exactitude que le Mercure, & sans qu’on difére un seul jour. Il contiendra des Lettres aussi agreables que spirituelles, écrites à l’Autheur du Mercure sur les plus beaux Ouvrages des Particuliers, qu’il y fait entrer, avec plusieurs autres Pieces curieuses qui feront connoistre à Paris & aux Etrangers qu’il y a de l’esprit, de la délicatesse, & du bon goust dans nos Provinces, & sur tout parmy le beau Sexe. Par ce moyen Paris ne connoistra pas seulement le reste de la France, mais les Provinces apprendront les unes les autres à se connoistre. On ajoûtera les Modes nouvelles tant en recit que gravées, dans chacun de ces Extraordinaires. Cet Article demande beaucoup de soins, de correspondances & de fatigues ; mais l’Autheur veut passer par dessus toutes les difficultez qui l’ont toûjours arresté, afin de satisfaire le Public qui l’en sollicité par des Lettres de toutes parts. Il joindra encor dans ces Extraordinaires quantité de belles Lettres en Vers & en Prose qu’îl reçoit tous les Mois sur l’Explication des Enigmes, & dont il ne peut mettre qu’une ou deux dans le Mercure. Il prie qu’on ne luy envoye aucune Enigme sans le Mot, car quoy qu’il le devine souvent, il ne veut rien mettre sans sçavoir la veritable pensée de l’Autheur. Pour celles dont le Mot est l’Autheur du Mercure, ou le Mercure mesme, comme elles sont à son avantage, il ne peut les rendre publiques, & prie ceux qui les ont faites de se contenter de ses remerciëmens. On reçoit quelquefois des Memoires si mal écrits, qu’il est impossible de s’en servir. Ainsi on prie ceux qui les donnent de les envoyer fort aisez à lire, & sur tout pour les noms propres ; & comme ils ont tres-souvent besoin qu’on éclaircisse l’Autheur de bouche, sur plusieurs difficultez qui pourroient l’embarasser en travaillant, il avertit qu’on le trouvera chez luy tous les Mardis, vendredis, & Dimanches, depuis deux heures jusqu’à cinq. Il tâchera de satisfaire tout le monde, & fera connoistre les raisons qu’il aura euës de ne pas mettre tous les Ouvrages qu’on luy apporte, ou de les reculer pour quelque temps. Les Marchands & les Ouvriers qui auront des Modes nouvelles, en pourront conferer avec luy, & ce qu’il en dira dans son Livre ne leur pourra estre qu’avantageux. Le Lecteur a esté encor averty de plusieurs autres choses qu’il peut voir dans la Préface des deux derniers Tomes du Mercure. Quant aux Lettre, on continuëra toûjours à les luy adresser chez le Sieur Blageart Imprimeur-Libraire, Ruë S. Jacques, à l’entrée de la Ruë du Plâtre. Le Secretaire des Dames de Saumur est averty qu’il peut envoyer l’Ouvrage dont il a écrit, il aura place dans l’Extraordinaire qui ne sera pas moins curieux que le Mercure, & ne doit pas estre moins recherché, à cause des matieres qu’il contiendra.

[Avant-Propos] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 1-4.

Demeurons-en là, Madame, et puis que ma pensée vous a plû, n’appellons point autrement l’Année 1677. que l’Année de Loüis le Grand. Elle merite bien d’estre distinguée des autres par les merveilles qui s’y sont faites, & je suis ravy que vous vous soyez apperçeuë de la diférence qu’il y a de ce que je vous ay écrit sur nos Conquestes à toutes les Relation que vous en avez veuës. Elles peuvent estre faites avec plus d’art, & avoir une pureté de stile que je chercherois peut estre inutilement quand j’aurois le temps de m’y appliquer ; mais je suis certain que personne n’est descendu autant que j’ay fait dans le détail précis de chaque Action, & que toutes les Lettres que vous en avez reçeuës de moy pendant l’Année dont je vous parle, ont au moins cela de particulier, qu’elles contiennent jusqu’aux moindres circonstances, sans que j’aye oublié certaines Paroles historiques de ns Chefs ou de nos Ennemis, qui n’ont pas esté recueillies que par ceux qui en me copiant, n’ont pas mesme eu soin de changer les termes dont je me suis servy. Ces particularitez ne sont pas seulement curieuses, mais honorables pour quantité de Familles qui ont interest à ce que j’ay marqué de plusieurs Braves dont le courage s’est signalé.

[Stances] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 4-6.

Mr de Sainsandoux n’a pas esté des moins ardens à faire paroistre combien les grandes Occasions luy donnent de joye. Voicy des Vers qui luy furent envoyez apres que nous eûmes soûmis S. Guilain. Ils sont d’un illustre Medecin de Tournay qui a fait l’Epigramme que ma derniere Lettre vous a fait voir sur la prise de cette Place.

À Monsieur

de Sainsandoux,

À son Retour de S. Guilain.

Courir à Saint Guilain avec peu de santé,
Au lieu d’estre en repos & garder le Régime,
        Tout de bon c’est un crime
        De leze Faculté.
Coucher à la Tranchée en l’état où vous estes,
    Ce n’est pas ce qu’on vous prescrit.
    Est-ce dont là comme vous faites
Ce que pour vostre bien un Medecin vous dit ?
Vous écoutez assez ses raisons convaincantes,
    Mais vous les observez si peu,
Que tandis qu’il ordonne à vos humeurs boüillantes
    Toutes choses rafraichissantes,
Vostre plus grand plaisir est de courir au feu.
    Vous promettiez vingt fois pour une
De ne prendre sans luy ny Casse ny Sené,
Mais ce que seulement il auroit destiné
    Contre une ardeur si peu commune.
Vous avez pris pourtant, sans qu’il l’ait ordonné,
    La Redoute & la Demy-Lune.

[Lettre de Madame Royale, à Monsieur l’Abbé d’Estrées] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 7-12.

La Guerre a quelque chose de si satisfaisant pour les grands Cœurs, qu’on en donne l’Image pour divertissement dans les lieux où elle laisse regner la Paix. Vous l’allez connoistre par ce qui s’est fait depuis deux mois dans une Cour, qui apres celle de France est estimée une des plus galantes, des plus polies & des plus spirituelles Cours de l’Europe. Vous jugez bien, Madame, que c’est de celle de Savoye que je veux parler. Ce que Madame Royale a fait l’honneur d’écrire à Mr l’Abbé d’Estrées vous expliquera le Divertissement dont il s’agit.

Lettre

de

Madame Royale,

À Monsieur l’Abbé d’Estrées.

De Turin le 4 Dec. 1677.

Vous estes dans la source des Nouvelles, ainsi ne vous attendez pas que je vous en mande d’aussi curieuses que celles dont vos Lettres sont remplies. Monsieur d’Alibert doit commencer demain l’ouverture de son Opéra ; & comme cela se trouve le jour du Sapate, le Divertissement sera précedé de celuy que je donne à S.A.R. Et d’autant que l’on ne regarde pas tant le Present que la surprise & la maniere de le faire, j’ay voulu donner un plaisir à S.A.R. auquel il ne s’attendist pas. L’Opéra se fait au Vieux Palais de S. Jean ; en y allant on trouvera dans le Grand Salon du Palais Royal par où il faut necessairement passer, un Campement complet & tel qu’il peut estre dans cet espace. Il est composé de sept ou huit Tentes ; dans l’une il y aura une Collation pour les Dames. Dans le Cabinet de S.A.R. il y aura un Juste-à-Corps de velours garny de Diamans, que je luy donne. Dans une autre Tente il y trouvera un petit Campement, c’est à dire de petits Hommes d’argent dont il se servira pour apprendre les Evolutions. On n’a pas oublié la Cuisine ny les Ecuries. Il trouvera dans l’une une petite Baterie d’argent, & dans l’autre quatre Chevaux tels qu’il les luy faut pour son âge. Du Campement on ira à l’Opéra, & au retour, à ce qu’on m’a dit, je dois trouver dans ma Chambre le Sapate que S.A.R. me donne qui est tout en Argenterie. Voila par avance une Description de la Journée de demain. Soyez persuadé cependant que je ne cesseray jamais d’estre vostre meilleure & sincere Amie.

Avoüez qu’il ne se peut rien imaginer de plus galant, de plus riche, ny de plus digne du jeune Prince à qui ce Présent a esté fait.

[Origine du Sapate, & ce que c’est] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 12-18.

Cependant comme je ne vous croy pas obligée de sçavoir ce que c’est que le Sapate, quelque peine que vous preniez pour n’ignorer rien, il est bon que je vous l’apprenne en peu de mots, afin que vous compreniez mieux toute la galanterie de ce Campement trouvé. Les Espagnols à qui les Mores qui ont si longtemps occupé le Royaume de Grenade, ont appris à estre galans, sont les Autheurs de Sapate. C’est une espece de Feste galante parmy eux qui est toûjours le 5. de Decembre, veille de S. Nicolas. Chacun a la liberté ce jour-là de faire des Présens comme il luy plaist. Ceux qui ne sont pas dans une fortune élevée, en font quelquefois aux Personnes de plus haut rang, & un Amant donne par là des marques de sa passion à sa Maistresse, sans qu’elle puisse estre blâmée de les recevoir. Mais il y a une chose embarassante qui fait toute la grace de ces Présens, c’est qu’il n’est point permis de les envoyer, & qu’il faut trouver moyen de les faire mettre ou dans la poche, ou dans la Chambre, ou sur le Lit de ceux à qui on les fait, sans qu’ils sçachent quand ny par qui ils y ont esté mis. Ainsi une Personne d’une grande beauté, d’un merite extraordinaire, ou d’une haute naissance, reçoit quelquefois dans une seule journée du Sapate vingt ou trente Présens considérables qui semblent envoyez du Ciel, ou avoir esté produits par enchantement dans l’endroit où elle les trouve. Cependant comme chacun fait paroistre son esprit dans ce qu’il fait on connoit à la maniere des Présens, à l’invention, à la richesse, & à la galanterie, à qui ceux qui les reçoivent en sont obligez. Il se fait des gageures là-dessus, & le plaisir de deviner n’est pas un des moins grands du Sapate. Une Infante d’Espagne qui fut mariée en Savoye, y en amena la mode, & elle a passé en coûtume dans cette Cour, où la liberalité a toûjours regné autant que la galanterie & l’esprit. Voila à quelle occasion celle que vous voyez marque dans la Lettre de Madame Royale, a esté faite. Je voudrois vous pouvoir entretenir aussi au long de l’Opéra dont il y est parlé. J’en apprendray peut-estre les particularitez, & je vous en feray un Article, comme je vous en fis un l’Année derniere des Opéra de Venise. On m’a promis un ample détail de tous ceux qu’on y aura representez ce Carnaval, & c’est pour vous que j’ay prié qu’on me l’envoyast. Je sçay bien que pour vous satisfaire entierement, il faudroit vous faire voir quelque échantillon de leur Musique ; mais à ce defaut, vous vous contenterez, s’il vous plaist, des Airs nouveaux dont je continuëray à vous faire part.

[Paroles de M. Vaumorieres notées par M. Charpentier] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 16-19.

Vous avez raison de me dire que le premier des deux1 que je vous ay déja envoyez ne l’estoit pas. J’en avois crû ceux qui me l’avoient donné pour nouveau. Je n’y seray plus surpris, & je puis répondre avec certitude que celuy que vous allez trouver icy noté n’a encor esté veu de personne. Je vous laisse juger des Paroles. L’Air est de Mr Charpentier, dont vous me dites que les Ouvrages sont si estimez dans vostre Province.

%[Air gravé pour une voix et BC, inséré entre les p. 18 et 19.]

AIR.cf. En vain rivaux assidus, février 1678, in Airs du Mercure galant (1678-1710)

En vain, Rivaux assidus
Vous me donnez de la peine,
Tous vos soûpirs pour Climene
Ne sont que soûpirs perdus.
Ce n’est pas que cette Belle
Veüille recevoir ma foy ;
C’est plutost que la Cruelle
N’aimera ny vous ny moy.

[Mascarade Galante] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 19-42.

Quoy que Paris soit le lieu de France où les plus agreables Parties se font, il y en a de galantes qui ne laissent pas de se faire ailleurs, & ce qui s’est passé le dernier Mois en Provence vous en fera demeurer d’accord. Deux aimables Sœurs, Maistresses d’elles-mesmes, quoy qu’elles ne soient point encor mariées, estant venuës se divertir l’Hyver dans la Ville la plus proche du Lieu où elles tiennent ménage à la Campagne pendant l’Esté, y eurent à peine reçeu les premieres visites de leurs Amies, que le jour de la Feste de l’Aisnée arriva. Vous sçavez ce qui se pratique dans une pareille rencontre. Sept ou huit jeunes Personnes, toutes comme elle en état de choisir pour le Sacrement, eurent soin de luy envoyer des Bouquets. Cette honnesteté l’obligea d’en avoir une autre. Elle est généreuse, & ayant reçeu, elle se fit une telle obligation de rendre, que les Belles qui luy avoient donné cette marque de leur souvenir, furent conviées dés le lendemain à venir passer le soir avec elle. Le Régal fut un Ambigu servy avec une propreté admirable. On mangea longtemps, on rit, on chanta, & on ne faisoit que de passer dans une autre Chambre, quand on entendit des Hautbois, & quelques autres Instrumens champestres dans la Court. Elles crûrent toutes que c’estoit une suite du galant Repas qu’on venoit de leur donner, & elles s’écrierent contre l’excessive reconnoissance de celle qui payoit la Feste ; mais elles sortirent d’erreur en jettant les yeux sur un des Joüeurs de Hautbois qui s’avançant masqué, demanda permission d’entrer pour huit Bergeres des environs. C’estoit mesme Sexe, & il n’y avoit pas moyen de les refuser. Il fut pourtant aisé de juger à la taille de ces prétenduës Bergeres, qu’elles ne l’estoient que par l’habit. Il n’y avoit rien de mieux entendu. Tout estoit galant & propre, & une Mascarade de cette importance pouvoit estre reçeuë par tout. Le dessein en avoit esté formé par huit jeunes Gens des plus considérables de la Ville, qui ayant eu avis de l’assemblée de ces Belles, & connoissant les intrigues & le caractere de chacune, s’estoient servis de l’occasion pour se donner un agreable divertissement. L’Aisnée des deux Sœurs fut priée de vouloir estre la Reyne du Bal. Elle ne pût se dispenser d’en faire & d’en recevoir les honneurs ; & si la Galanterie des fausses Bergeres la surprit, elle fut encor plus étonnée, quand apres avoir dansé quelque temps, elle vit apporter quatre ou cinq Corbeilles remplies de toute sorte de Confitures. Ses Amies s’en accomoderent le mieux du monde, & jamais il ne s’en fit une si ample prodigalité. In n’eut pas sitost vuidé les Corbeilles, qu’on en vit une autre dans les mains d’une des Bergeres. Elle estoit petite, mais d’un ornement singulier. Force Rubans de toutes couleurscontribuoient beaucoup à l’embellir, & formant une agreable variété pour la veuë, laissoient entrevoir des Oranges séches confites qui la remplissoient. Il n’y en avoit que huit. On les presenta à la Reyne du Bal, qui ayant pris celle qui estoit au dessus de la Pyramide, s’apperçeut qu’il en sortoit le bout d’un papier noüé d’un fort beau Ruban couleur de feu. Son Nom estoit écrit sur ce papier. On avoit fait la mesme chose pour les sept autres Oranges ausquelles un Billet estoit attaché avec un Ruban de diférente couleur. Le Nom de chaque Belle de la Compagnie à qui on devoit donner l’Orange estoit écrit sur chaque Billet. La Reyne du Bal se regla là-dessus pour les distribuer à ses Amies, & cela fut à peine fait, que les fausses Bergeres sortirent & emmenerent les Hautbois. Leur départ ayant laissé les Belles dans une entiere liberté de lire, chacun ouvrit son Orange, & voicy ce que contenoient les Billets.

Pour Madlle de S.M.

L’Amour a quité les Bocages,
Enfin le voicy de retour ;
Il ramene dans nos Villages
Mille Cœurs qui luy font la cour.
Ah, Philis, joignons-y les nostres ;
Pour éprouver à nostre tour
Si c’est un plaisir que l’Amour,
Il faut aimer comme les autres.

Pour Madlle L.B.

    Vous voir & ne point s’engager,
Belle Iris, c’est prétendre une chose impossible.
    Cessez, cessez de l’exiger.
    Où trouveriez-vous un Berger
Qui pust aupres de vous demeurer insensible ?

Pour Madlle L.M.

Je m’en souviens, Cloris, vous m’avez fait promettre
Que toûjours à vos loix mon cœur seroit soûmis.
    Il est vray, je vous l’ay promis ;
Mais puis que vous prenez les choses à la lettre,
    Vous deviez beaucoup me permettre,
    Et vous ne m’avez rien permis.

Pour Madlle de P.

Ah, que ne puis-je icy faire parler mon cœur !
        Il vous diroit mieux que moy-mesme
        Jusqu’où va mon amour extréme,
        Et vous auriez moins de rigueur,
    Si vous sçaviez à quel point je vous aime.

Pour Madlle D.

Trop aimable Bergere,
Ne soyez plus si fiere
Que vous l’avez esté.
C’est cesser d’estre belle,
Que joindre à la beauté
Une fierté cruelle.

Pour Madlle L.N.

Je ne suis point, Iris, d’accord avec moy-mesme,
    Quand je vois vos divins appas.
    Mes yeux veulent que je vous aime,
    Mais mon cœur ne me le dispute pas.

Pour Madlle de C.

    Le Ciel en vous faisant si belle,
A fait sans doute un Ouvrage parfait ;
    Mais il auroit encor mieux fait,
S’il eust voulu vous rendre moins cruelle.

Pour Madlle L.D.

        Ouy, je vous ay donné ma foy,
        Et vous m’avez donné la vostre ;
Mais pourquoy n’estre pas tous deux nez l’un pour l’autre ?
À qui s’en faut-il prendre ? est-ce à vous ? est-ce à moy ?
    Il faut s’en prendre à vostre humeur legere
Que d’un nouvel amour les charmes font ceder.
Helas ! vous faites voir, inconstante Bergere,
        Qu’un serment est facile à faire,
        Et tres-difficile à garder.

La Mascarade fit bruit. On en parla dans la Ville. Les Billets y furent veus, & les Belles que pressoit la curiosité de sçavoir qui estoient les fausses Bergeres, n’eurent pas de peine à s’en éclaircir. La connoissance qu’elles en eurent leur fit naistre le dessein de répondre à cette Galanterie par une autre. L’occasion s’en offrit quelque temps apres. Les mesmes qui leur avoient mené des Hautbois devoient s’assembler chez l’un d’entr’eux qui leur donnoit un fort grand Soupé. Elles en eurent avis deux jours avant le Régal, & les ordres furent incontinent donnez pour préparer toutes choses. Leur exemple les détermina. Elles se firent Bergers comme ils s’estoient fait Bergeres, & prenant des Violons & une Escorte qui pust mettre leur conduite à couvert de la censure, elles se rendirent où elles sçavoient que cette Compagnie estoit. Des Bergers aussi aimables qu’elles parurent dans ce déguisement, ne pouvoient estre que tres-bien reçeus. On les examina. Une de celles qui en joüoient le personnage fut reconnüe, & fit aussi-tost reconnoistre toutes les autres. La joye fut grande pour les Conviez qui ne s’attendoient à rien moins qu’à estre de Bal. On dansa, on dit cent choses agreables, & apres quelques heures passées à se divertir de cette sorte, les faux Bergers firent servir la Collation à leur tour. Comme on la donnoit à des Hommes, les Corbeilles n’estoient pleines que de choses qui souffroient le Laurier pour ornement. Il y en avoit une remplie de Bouteilles qui estoient coifées d’une maniere toute galante, & dans la petite qu’on apporta la derniere & qui tint la place de la Corbeille aux Oranges, il y avoit huit autres petites Bouteilles de liqueur toutes couvertes de Rubans de diferentes couleurs. Un Billet estoit attaché à chacune, & on y lisoit le nom de celuy qui devoit la recevoir. Le partage en fut fait par le Maistre du Logis à qui la Corbeille fut presentée. Les Belles qui leur voulurent laisser le temps de lire, se retirerent dans ce moment. Chacun ouvrit son Billet, & trouva les Vers que vous allez voir.

Pour Mr du C.

    Si Celadon n’estoit pas si volage,
    Et s’il vouloit fortement s’engager,
    Je le rendrois le plus heureux Berger
        De tous les Bergers du Village ;
Mais sa legereté m’arreste & me fait peur,
Une autre dés demain possedera son cœur,
        Et j’ay lieu de tout craindre.
        Helas ! qu’un Berger est à plaindre
        Qui ne connoist pas son bonheur !

Pour Mr D.L.F.

    Quand un cœur a pour vous du tendre,
    Et qu’il a dequoy vous charmer,
    S’il ne vous est doux de vous rendre
Vous n’avez jamais sçeu ce que c’est que d’aimer.

Pour Mr D.V.

Vous autres Bergers inconstans,
Vous en contez assez aux Belles ;
Mais chez vous ce n’est plus le temps
De trouver des Bergers fidelles.

Pour Mr le L.

    Depuis que dans nostre Village
    L’aimable Philis vous engage,
Jeune Berger, vous ne m’aimez plus tant.
    Ah, vous m’apprenez qu’à vostre âge
    Il est aisé d’estre volage,
    Et malaisé d’estre constant.

Pour Mr L.S.B.

    Berger, ce qui fait mon martire,
Et qui sans doute est un cruel tourment,
    C’est que je t’aime tendrement,
    Et que je n’ose te le dire.

Pour Mr L.R.

    Tirsis, tu te plains de mon cœur,
    Et tu l’accuses de rigueur
Quand tu le vois bruler d’une flamme nouvelle ;
        Toy qui manques de foy,
        Crois-tu trouver chez moy
        Un cœur qui soit fidelle ?

Pour Mr D.P.C.

    Quand un cœur fait comme le vostre,
    Quite une Beauté pour une autre,
        Et veut se dégager,
    Il doit souhaiter que sa Belle
    Le quitte & devienne Infidelle,
Afin que sans reproche il la puisse changer.

Pour Mr de la C.

        Quoy le moindre refus te touche,
        Et tu veux déja tout quiter ?
Croy-moy, cette rigueur doit peu t’inquieter,
        Poursuy ; plus la Belle est farouche,
    Plus elle veut qu’on s’obstine à tenter.

Ces vers ne furent point une Enigme pour ceux à qui on les adressoit. On les entendit ; & comme ils pourront avoir de la suite, s’ils produisent quelque nouvelle Avanture, j’auray soin de vous écrire que j’en pourray découvrir.

Gazette Galante §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 42-74.

L’Isle des Passions, la Ville de Beauté, & le Païs de Galanterie, ne sont pas des Terres inconnuës pour vous. On s’y prépare à la Guerre comme on fait icy, & voicy ce que j’en ay appris par leur Gazette.

Gazette

Galante.

De L’Isle des Passions, ce premier du mois d’Inclination.

Un Navire venu du Port d’Esperance, rapporte que les Peuples de cette Isle se sont soûlevez dans la Ville d’Amour qui en est la Capitale, & qu’apres s’estre rendus Maistres de la Citadelle Raison, dont ils ont ruiné les Defenses & brûlé les Magasins, ils avoient obligé le Gouverneur Bon sens de se retirer dans la Tour nommée Jalousie. Il adjoûte que les Femmes, à l’exemple de leurs Marys, ayant pris les armes, avoient assiegé le Gouverneur dans ce réduit, & l’avoient forcé de se rendre à composition, & de sonsentir non seulement qu’on démoliroit la Tour, mais aussi que la Forteresse Vertu d’ancienne architecture, bâtie sur un Rocher, seroit ruinée, apres quoy elles en pourroient rebâtir une autre à leur mode en rase campagne à tous allans & venans.

De la Ville de Beauté, ce 18. du mois d’Attachement.

Les Estats commencerent le 3. du courant leurs Seances, dont monsieur l’intendant Coquet fit l’ouverture avec un Discours remply de jolis Vers & de beaux Sentimens. Les Apas luy repondirent avec une douceur dont il fut tres-satisfait, & luy promirent que la Ville fourniroit un million & demy d’œillade pour la Guerre contre les Cœurs rebelles, & qu’elle hâteroit la levée d’un Regiment de Charmes pour le service de l’Amour. On croit qu’avant que l’Assemblée se separe, Monsieur Coquet établira un Bureau de Billets doux, & une Taxe de mille Baisers par jour, pour mille bouches qu’il mettra en Garnison.

Du Pays de Grand Dot, ce 14. du mois d’Aisance.

On assure que ce Païs est fort allarmé de la marche du General Interest qui s’avance avec une Armée de quarante mille Transports déguisez, & grand nombre de Machins & de Feux d’artifice. L’Amour qui le suit avec un grand Corps d’Empressemens forcez, a retiré ses Garnisons d’Attachemens & d’Assiduitez qui estoient répanduës dans les Villes des Provinces de Beau-visage & de Merite. Il les a abandonnées aux Infidelles qui s’en sont emparez, & qui apres les avoir ravagées ont pris leur route du costé de Grand-Dot, pour l’attaquer conjointement avec Interest.

Du Camp devant Cruauté, ce 8. jour du mois de Desespoir.

Les Assiegez firent une Sortie de cinq cens Regards irritez la nuit du quatrième ; abbatirent tous les Travaux des Ennemis, tuerent trois cens Soldats du Regiment de Zele, & encloüerenet deux petits Canons appellez Sanglots ; mais la nuit suivante les Colonels Bonne-mine & Beau-jeu ayant monté la Tranchée, insulterent vigoureusement la Demy-lune nommée Rigueur qui defendoit la Porte, ayant défait & poursuivy jusques dans la Ville les Dédains qui la defendoient, tandis qu’elle estoit batuë par huit Canons de trente livres de bâle d’argent. Ils firent une grande brêche, & obligerent la Ville de capituler. Le Marquis de Beaux-dons Mestre de Camp, & le Sieur Present Intendant, furent nommez pour dresser les Articles.

De la Republique de Joüissance, ce 18. du mois des Delices.

Le Senat s’estant assemblé ces jours passez, on ordonna qu’on démoliroit une grande Tour nommée Honte, qui servoit de defence à la Ville, & que la Princesse Pudeur y avoit fait bâtir. Il fit aussi un Decret par lequel il estoit enjoint à cette Princesse de se retirer dans vingt-quatre heures, & de sortir des Estats de la republique, à peine de luy estre couru sus, par Embrassemens & Jeux-folâtres qui en sont la Populace. Le Senat fit aussi publier que les Habitans qui sont les Enjouëmens & les Caresses, eussent à se préparer pour la reception qu’on destinoit de faire au General Bon-compagnon qui avoit reglé son Entrée au Vendredy prochain, & à l’Heure du Berger.

Du Chasteau de Chatemite, le 6. du mois d’Hypocrisie

Le Marquis Tapinois a bloqué le Chasteau depuis quelques jours, n’osant approcher à cause des Mines dont les avenuës sont toutes pleines. Il envoya le Colonel Fin-matois pour observer les Dehors & la contenance des Ennemis. Il revint avec deux Tartuffes Capitaines de la Place qu’il avoit fait prisonniers, lesquels rapporterent que le Chasteau manquoit de Munitions & sur tout de Boulets de Canon, & de Bales de Mousquet ; que les Canonniers & Soldats avoient ordre de faire grand bruit & grand feu pour jetter seulement l’épouvante dans le Camp, & y donner de fausses allarmes. Ils apprirent aussi qu’il n’y avoit dans la Place qu’une fausse Porte appellée Sainte-nitouche, par laquelle les Assiegez peretendoient faire leurs plus grandes Sorties, & que pour l’emporter il ne faloit qu’y faire entrer de nuit des Troupes à petit bruit. Sur cet Avis le Marquis Tapinois détacha du Regiment du Secret & du Silence un petit Corps, avec ordre d’attaquer par un Chemin couvert la Redoute nommée la Sucrée & d’emporter la Ville par Sainte-nitouche, ce qui fut heureusement executé. Le Marquis estant entré dans la Ville, trouva sur les murailles & dans les Magasins quantité de Canons de bois peint, & une infinité de Machines de carton, pour épouvanter les Timides.

De la Forteresse Fierté, ce 12. du mois d’Indifference.

Quatre mille Respects, avec quelques Pionniers nommez Articles, sous le commandement du Comte Mariage, s’étant postez sur une éminence vis-à-vis la Forteresse de Fierté, en intention de l’attaquer, le Gouverneur de cette place fit faire une grande décharge de Canon, & entr’autres de plusieurs Coulevrines nommées Rebufades, qui obligerent le Comte de se retirer apres avoir esté mis en déroute, & avoir perdu les Capitaines Bon-dessein & Bonne-foy qui furent tuez dans cette attaque. Mais quelques jours apres le Duc de Grand-Maison s’estant avancé & ayant pratiqué une intelligence dans la Forteresse avec la Dame d’honneur de la Gouvernante, nommée Ambition, commanda au Capitaine Qualité de se tenir prest pour donner au premier signal, qui estoit un grand feu qui paroissoit dans le cœur de la Place. Ce que Qualité ayant remarqué, il donna vertement dans la Porte de Bonne Opinion, qu’il gagna d’abord, & ayant facilité l’entrée au reste des Assiegeans, la Forteresse fut prise d’assaut & pillée. Cette disgrace obligea Fierté qui vouloit reparer ses ruines, d’envoyer des Députez au Comte Mariage, pour le prier de venir prendre possession de la Place dont elle offroit de le rendre maistre, mais le Comte les renvoya sans les vouloir écouter.

Du Royaume de Galanterie, ce 30. du mois de Petits-Soins.

Les Estats ont ordonné de grandes Levées pour grossir les Garnisons des Villes Frontieres, & entr’autres de celles de Balet & de Comédie qui en sont les principales, pour reprimer les incursions de quelques Peuples sauvages nommez Cagots & Bigots, qui ont accoustumé à certain temps de venir ravager ce Royaume, & y porter la desolation. Le Comte Carnaval a esté fait Capitaine General, & a d’abord expedié des Commissions aux Barons de Hautbois & de Violons pour lever des Troupes qui iront au plutost à la Ville de Grand-Bal leur lieu d’assemblée. Cependant le Comte Carnaval a envoyé des Moumons, qui sont des grands Coureurs, pour battre l’estrade & apprendre des nouvelles de la marche des Barbares, lesquels s’estant avancez sur une Riviere nommée Courante, qui passe dans la Ville de Grand-Bal, y ont esté repoussez par le Baron de Violons, & l’on a sçeu de quelques Prisonniers que ces Peuples doivent revenir dans peu commandez par un redoutable Capitaine nommé Dom-Caresme, qui menace de ruiner de fond en comble la Ville de Comédie, & de desoler les Terres de Cadeaux & de Bonne-Chere, qui sont les Campagnes les plus fertiles du Royaume.

De la Montagne d’Orguëil, ce 7. du mois de Présomption.

Un Party d’Amours Complaisans passans aupres de cette Montagne pour aller à Déference, qui est un Bourg situé dans un Vallon & dont les Maisons sont toutes à un étage, fut rencontré par une Troupe de Bandits nommez Caprices, qui en firent prisonniers les principaux dans le dessein de leur faire payer une rançon de dix mille Oüys qu’ils demandent ; mais deux Regimens d’Amours indiferens & d’Amours étourdis s’estant joints aux Amours dévalisez, attaquerent ces bandits qui s’estoient fortifiez dans un Moulin à vent nommé Vanité. Ils les défirent & délivrerent les Prisonniers ; apres quoy un Amour étourdy estant monté au haut de la Montagne, & ayant jetté par une ouverture une Pierre de Scandale, il s’éleva un Orage de feu si terrible, que toute la Montagne en fut ébranlée, les Amours y périrent, & tous les environs y furent si desolez par le feu des cendres répanduës, qu’ils sont demeurez inhabitables.

Du Royaume d’Estime, ce 25. du mois de Complaisance.

Hier le Sieur Doux-Regard Introducteur des Ambassadeurs, mena à l’Audiance de la Reyne Amitié le Dom Espoir, suivy d’un Cortége des plus superbes. Il entra par la porte des Conferences, embellie d’Enigmes & de Figures de bas relief. Il passa par la grand’Ruë nommée Doux-Penchant. Il estoit précedé de toute sa Maison, dont les officiers estoient vêtûs de Drap vers chamarré de Vapeaurs & de Fumées en broderie de soye noire, qui sont ses couleurs. Ils estoient montez sur de belles Idées, & suivis du Carosse du Corps, drappé de velours vert en broderie de Grotesques, & environné de cinquante Estafiers couverts de Satin couleur d’herbe, parsemé de Fleurs, rehaussées de vaines Pensées. Le Carrosse estoit attelé de six grandes Chimeres houssées & caparaçonnées de Brocar, chamarré de Visions. L’Ambassadeur arriva au Palais avec une escorte de cinquante Carrosses à quatre Griffons, & remply de quantité de Gentils-hommes appellez Vains-Desirs. Il fut introduit à la Salle des Audiances, où il fit les Demandes de la part de l’Amour son Maistre, & y presenta ses Cahiers, par lesquels il sollicite la liberté du commerce avec Cœur-Tendre, qui est une Ville fort marchande. On croit que cet Article luy sera accordé, pourveu que l’Amour luy paye un million de services par an. Cependant il est entretenu durant son séjour par ordre de la Reyne, & sa Table est couverte à trois Services de Viandes creuses.

Des Valées de Pruderie, ce 12. du mois de Modestie.

On a pris dans laVille Bon-renom quantité d’Etrangers travestis, nommez Petits-Colets, qui faisoient en secret de fausses Pieces. On les a condamnez pour avoir ainsi falsifié la Monnoye du Païs, à un Bannissement perpetuel dans les Isles de Raillerie qui ne portent que du Ris. On a aussi raté la teste & fait faire Amende-honorable à quatre Blondins Habitans du Royaume de Coqueterie, pour avoir mis en usage des Charmes & des Enchantemens, mesme sous pretexte de parler à l’oreile, y avoir souflé des Paroles envenimées. On les accusoit aussi d’avoir voulu piller le Chasteau de la Vertu, qui est une Maison Royale, d’y avoir jetté de la Poudre aux yeux de quelques Dames de qualité, & d’avoir fait dessein d’empoisonner aussi toutes les Prudes avec un certain Encens qui a la force de les faire tomber en foiblesse.

De l’Empire du Destin, ce 29. du mois d’Horoscope.

On prépare icy à l’Hostel de l’Etoille de grands appartemens pour la Solemnité de plusieurs Mariages arrestez depuis longtemps. Le Comte de Bel Esprit épouse la Damoiselle Fleurette, Marquise de Temps perdu, qui est une Terre abondante en Sonnets & Madrigaux, qui sont des fruits d’assez bon debit, mais où il n’y a rien à gagner. Le Prince Merite se marie aussi avec la Dame Mauvaise-fortune qui est une vieille Courtisane, laquelle ruine tous ses Maris par la dépense qu’ils font à la poursuite d’une infinité d’affaires qu’elle leur suscite par le conseil d’Envie & de Calomnie, qui sont d’insignes Chicaneuses dont les Procés ne finissent jamais, & dont les Avocats qu’on nomme Satyres n’écrivent que des Libelles diffamatoires. On dit du mesme jour que le Roy des Faquins qui est un Peuple de l’Arabie Heureuse, envoye icy un Ambassadeur pour renouveller les Alliances qu’il a depuis longtemps entretenuës avec Destin, & par mesme moyen luy demander la continuation des forces & des finances que cette Cour est obligée de fournir à la Nation Faquine, laquelle a besoin de grandes sommes pour se maintenir contre Beau-Génie son principal Ennemy, qui luy fait sans cesse une cruelle guerre.

Dites le vray, Madame, si j’avois souvent de pareilles Gazettes à vous envoyer, elles vous attireroient bien des Curieux.

[Discours sur les Devises] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 73-89.

Dites le vray, Madame, si j’avois souvent de pareilles Gazettes à vous envoyer, elles vous attireroient bien des Curieux. Rien n’est plus agreable que celle-cy. Les Armes y sont meslées avec l’Amour d’une maniere toute nouvelle, & on ne sçauroit developer plus galamment les Intrigues ordinaires du monde sous les évenemens des Campagnes. Elle m’est venuë de Province, sans qu’on m’ait fait connoistre de quel costé, & tout ce qu’on m’apprend de l’Autheur, c’est qu’il est jeune & bien fait, & qu’il s’appelle M. du Matha d’Umery. Pour son esprit, on a pû se dispenser de m’en rien dire, son Ouvrage en fait l’Eloge, & je ne doute point que vous ne le mettiez au rang de ceux que vous approuvez le plus. Je l’ay crû digne de vostre curiosité, & suis ravy de celle que vous me témoignez sur l’Article des Devises. Elles sont à la mode plus que jamais, & j’en ay quelques-unes à vous faire voir qui meritent bien que vous sachiez gré du soin que j’ay pris de vous les faire graver ; mais comme il est difficile de sçavoir tout, & que vous pouvez n’estre pas entierement informée des conditions qu’elles demandent pour avoir le degré de perfection qui leur est necessaire pour estre bonnes, je vay vous dire en peu de mots ce que j’en ay appris des plus éclairez en ces matieres.

La grandeur de courage, d’esprit, de beauté & de naissance, est le sujet essentiel des Devises, & c’est les profaner, ou n’en pas connoistre le veritable employ, que de s’en servir pour quelque chose de mediocre. En effet la Devise n’est à proprement parler qu’un Panegyrique qui dit peu, & qui fait penser beaucoup, qui avec quelques Paroles qui en sont l’Ame, & avec une Figure qui en est le Corps, represente les plus belles actions dans tout leur éclat, & qui en les representant procure au merite la récompense qui luy est deuë. L’Ame & le Corps qui composent la Devise, doivent avoir entr’eux une si étroite liaison, que l’un ne se puisse passer de l’autre, en sorte que separez ils ne disent rien, ou parlent un langage qui ne puisse estre compris. Cette condition est si necessaire, que si les Paroles formoient d’elles-mesmes un sens parfait sans que la Figure aidast à les faire entendre, la Devise seroit imparfaite, tant il est vray que c’est dans l’union de ses deux Parties que consiste sa perfection. On en pourra toûjours donner pour modele ce Soleil dont les rayons se répandent sur tout un Monde, & auquel ces Paroles servent d’Ame, Nec pluribus impar. Vous les entendez, Madame, & vos Amies apprendront par vous que ce Soleil qui éclaire tout un monde seroit capable d’en éclairer encor plusieurs autres. Rien ne pouvoit estre plus justement appliqué à Loüis le Grand. Ne regardez que la Figure de cette Devise, vous concevrez seulement que le monde est éclairé par le Soleil. Ne vous attachez qu’aux Paroles, elles vous feront comprendre qu’il y a quelque chose qui pourroit suffire à plusieurs. Voyez le tout ensemble, & en faites l’application, vous ne manquerez point d’en prendre une idée qui aura une juste proportion avec tout ce que la gloire de nostre incomparable Monarque vous aura fait concevoir de plus élevé. Vous allez trouver la mesme chose dans les quatre Devises que j’ay fait graver icy, & sur lesquelles je vous prie de jetter les yeux. Le sujet n’en pouvoit estre plus grand. Elles ont esté faites pour Monseigneur le Dauphin, & c’est luy que je regarde particulierement en toutes choses. Ne vous informez point du Nom de l’Autheur. Regardez les seulement, assurée qu’elels sont du bon Ouvrier. Elles ont esté déja veuës aux Païs Latin, mais l’Explication en Vers François est toute nouvelle & n’a esté faite que pour vous. Ils sont d’une veine si aisée, que je ne doute point que vous ne les lisiez avec beaucoup de plaisir.

Apres ces devises qu’on peut nommer Heroïques, je me prépare à vous en envoyer de Galantes la premiere fois que je vous écriray. J’entens par ce mot les Devises qui se mettent sur des Cachets, & que je voy recherchées de beaucoup de Belles.

Recepte pour les pasles couleurs, à Iris §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 96-99.

Voila des Nouvelles de toute espece. Vous leur donnerez l’ordre, s’il vous plait. Il ne faudroit plus qu’un Mariage afin que rien n’y manquât. On parle d’en faire un au premier jour d’une jeune Personne pour laquelle un peu de pâleur a fait faire les Vers que vous allez voir.

Recepte

pour les

pasles couleurs,

à Iris.

    Nous sous-signez Docteurs en Medecine,
    Régens experts de cette Faculté,
        Apres avoir bien consulté
        Vostre mal & son origine.
    Considerant vostre pâle couleur,
        Vos petits manquemens de cœur,
        Et toutes vos humeurs chagrines.
Tous d’un consentement nous avons arresté,
        Que pour vous rendre la Santé,
Un jeune Medecin vaut deux cens Medecines.
        Sans vous alleguer Avicenne,
        Hypocrate, ny Gallien,
        Il suffit que nous sçachions bien
        Ce qui peut causer vostre peine.
En vain vous le cachez ; d’infaillibles raisons,
        Que par respect nous vous taisons,
        Marquent le mal qui vous possede.
    Le connoissant, nous avons arresté,
        Que pour vous rendre la Santé,
Un jeune Medecin doit estre un grand Remede.
        Peut-estre qu’ignorant la cause
        Du tourment que vostre cœur sent.
        Un Medecin moins connoissant,
        Vous ordonneroit autre chose ;
        Peut-estre il prescriroit le Lait,
        Vous voyant le Corps si fluet ;
Mais nous, Docteurs experts, nous voulons que l’on sçache,
    Que de l’avis de nos meilleurs Autheurs,
        Pour guerir les pâles couleurs,
Un jeune Medecin vaut bien mieux qu’une Vache.

On propose l’Ordonnance. C’est aux Belles qui se connoissent à juger de l’interest qu’elles ont de s’en servir selon le party qui se presente.

Sonnet §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 99-101.

Il est des Amans dont la constance merite d’estre récompensée, & ils seroient assez dignes d’estre heureux, s’ils ressembloient tous à celuy qu’on a fait parler dans ce Sonnet.

Sonnet.

L’Hyver est revenu, la Campagne est sauvage,
Les Jardins desolez ne montrent plus de Fleurs,
Nos prez ne sont plus peints de leurs vives couleurs,
Et nos Bois ont perdu leur aimable feüillage.
À Peine le Soleil perce un épais nuage,
Et blanchit nos Coteaux de ses foibles pâleurs ;
Dans nos Champs la Nature exprime ses malheurs,
Et la Terre gémit sous un dur esclavage.
Le froid a fait perir les plus jeunes Oyseaux,
Les glaçons ont couvert la surface des Eaux,
Et de leur cours rapide arresté le murmure.
L’air est battu des vents, ou grossy des frimats ;
Mais parmy les glaçons les vents & la froidure,
Mon cœur conserve un feu que l’Hyver n’éteint pas.

[Sonnet à Monsieur le Duc de Bourbon] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 107-110.

Le titre d’Empereur y est donné à ceux qui surpassent tous les autres ; & c’est sur ce Titre que personne ne luy a pû disputer, qu’on a fait le Sonnet que je vous envoye. M. l’Abbé de la Chapelle en est l’Autheur. Il est Fils de M. de la Chapelle qui a l’Intendance des Affaires de Monsieur le Prince en Berry.

À Monsieur

le Duc

de Bourbon

Sonnet.

Triomphez, charmant Duc, sur les Bancs d’une Classe :
De Lauriers innocens chargez vos jeunes mains ;
Aprenez avec soin la langue des Romains ;
Dont vous surpasserez la valeureuse audace.
Enguien, Condé, tous deux l’honneur de vostre race,
Ont dans leurs jeunes ans pris les mesmes chemins.
Et devant estre un jour la terreur des humains
Ils ont esté la gloire & l’amour du Parnasse.
Ils ont toûjours aimé l’Etude & les beaux Arts,
Apollon le premier leur fit connoistre Mars,
Il leur apprit à plaire en domptant des Provinces.
Et tous deux pour mesler le Lierre à leurs Lauriers,
Dés l’enfance ont esté plus habiles Princes,
Comme ils sont aujourd’huy les plus fameux Guerriers.

[La Prairie trompée, aux deux Prairies Rivales] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 111-117.

Vous devez estre contente. Le Ruisseau que vous avez tant aimé a fait d’étrange fracas. Une troisième Prairie n’a pû souffrir que les deux qui se sont declarées Rivales pour luy, prissent tant de peine à meriter son attachement. Elle a esté trahie par un Ruisseau un peu plus voisin de la Mer que celuy que Mr de Fontenelle a fait parler, & dont elle prétend qu’il soit connu ; & voicy le conseil qu’elle donne aux Prairies ses Sœurs pour les faire renoncer l’une & l’autre au Ruisseau qui est la cause de leur broüillerie.

La Prairie

trompée,

aux deux

Prairies rivales.

        Cessez vos injustes querelles,
Mes Sœurs, & sans Ruisseaux passez plutost le temps.
        Si nous n’estions pas si fidelles,
Sans doute les Ruisseaux seroient moins inconstans.
J’en avois un, & c’est le sujet de ma peine.
        Cet ingrat Ruisseau chaque jour
Me venoit, au sortir d’une claire Fontaine,
        Faire hommage de son amour.
Il estoit jeune encor, son eau paroissoit pure,
Il montroit pour me plaire un vif empressement,
        Et son impatient murmure
Sembloit tout accuser de son retardement.
Je me rendis enfin. Eust-on pû s’en defendre ?
        Dans mon sein il se répandit,
        Et de mon herbe la plus tendre
        J’avois soin de former son Lit.
C’estoit peu ; chaque instant pour marquer ma tendresse,
        Je luy faisois mille faveurs,
        Et n’opposois à sa vistesse
Qu’un rampart émaillé de cent nouvelles fleurs.
Il sembloit avoir peine à quiter son Amante,
Il revenoit sans cesse, & par mille détours
On eust dit que tâchant à prolonger son cours,
        Il rendoit sa course plus lente
        Pour mieux me montrer ses amours
        Mais las ! tous ses funestes tours
        Ont bientost trompé mon attente.
Enflé par mon secours, riche de mes tresors,
Il commence à me croire indigne de luy plaire.
Il fuit, sans m’écouter, loin de mes tristes bords,
Et se rit de l’éclat de ma juste colere.
Il triomphe le traistre, & fait de mes faveurs.
        Un sacrifice à ma Rivale,
        Ses bords sont semez de mes fleurs,
        Mais en vain elle les étale.
        Bientost ce jeune ambitieux,
        Courant de Prairie en Prairie,
    La laissera languissante, flétrie,
Et jusques à Thetis ira porter ses vœux.
    C’est le panchant de tous nos Infidelles,
La nouveauté pour eux a toûjours des appas,
Et dés que les amours cessent d’estre nouvelles,
        Les amours ne leur plaisent pas.
O toy, Thetis ! ô toy, trop aimable Déesse !
Qui de ces Inconstans nous voles les ardeurs,
    Si quelque amour pour toy les interesse,
Songe que c’est l’amour de tes seules grandeurs.
Poursuy cette insolence extréme,
Vange-nous, vange-toy toy-même,
Qu’ils n’obtiennent jamais ny grace ny pardon,
Que tes Divinitez leur soient toûjours contraires,
Et pour leur imposer une punition
        Egale à leur ambition,
        Que leurs Eaux soient toujours ameres,
Et qui perdent chez toy jusqu’à leur propre Nom.

[Histoire de la Belle morte d’amour] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 117-144.

L’Histoire de la Belle, morte d’amour, que je me suis engagé à vous conter, a fait tant de bruit par tout, qu’il est difficile que vous n’en ayez entendu parler, mais il l’est encor plus que vous en ayez appris les circonstances, & je m’en suis informé avec assez de soin aux Personnes interessées, pour ne vous en laisser ignorer aucune.

Une Dame s’estant dégoûtée du monde, où elle avoit fait figure assez long-temps, se retira en Province dans une de ses Terres, & s’y donna tout entiere à sa Famille. Elle estoit Veuve d’un Compte, qui estant né avec plus de qualité que de bien, n’avoit soûtenu son rang que parce qu’elle estoit fort riche. Il luy avoit laissé une Fille de quinze à seize ans. Elle l’aimoit tendrement ; & comme la vie qu’elle menoit estoit assez solitaire, elle fit dessein de mettre aupres d’elle une jeune Personne du mesme âge, dont tout l’employ seroit de la divertir. Elle n’eut pas beaucoup de peine à faire ce choix. L’humeur de Mariane luy avoit plû. Cette aimable Fille voyoit fort souvent la sienne, & elle ne luy eut pas plutost témoigné l’envie qu’elle avoit de la retenir, qu’elle eut tout lieu d’estre satisfaite de sa complaisance. La rencontre estoit favorable pour Mariane. Elle n’avoit ny Pere ny Mere. Tout le Bien de sa Maison avoit esté mangé en Procés, & n’ayant pour tout avantage de la Fortune, que celuy d’estre d’une des plus nobles Familles de la Province, elle en trouvoit beaucoup à estre reçeuë en qualité d’Amie dans une Maison aussi illustre qu’estoit celle de la Comtesse. Elle y estoit déja fort aimée, & ses manieres honnêtes pour tous ceux qui avoient à traiter avec elle, eurent bientôt achevé de luy gagner tous les cœurs. Ce qui luy avoit particulierement acquis l’estime de la Comtesse, c’estoit que tout jeune qu’elle fût, & d’une beauté dont toute autre se seroit laissée ébloüir, elle avoit une modestie & une vertu qu’on pouvoit assez admirer. Ainsi la Comtesse n’avoit pû faire un choix plus avantageux pour sa Fille, ny luy donner un exemple qui fût plus digne d’estre suivy ; mais en voulant que Mariane luy tinst compagnie, elle n’avoit pas pris garde qu’elle avoit un Fils, que ce Fils n’estoit pas d’un âge à demeurer insensible, & que l’exposer à voir à toute heure une si aimable Personne, c’estoit en quelque façon le livrer aux charmes les plus dangereux qu’on pût avoir à craindre pour luy. En effet, si le jeune Comte n’eut d’abord que de la civilité pour Mariane, il ne fut pas long-temps en pouvoir de n’avoir rien de plus fort. Quoy qu’il fût souvent avec sa Sœur, il en auroit voulu estre inseparable, & il ne luy fut pas difficile de connoistre ce qui luy causoit cet empressement. Mariane ne disoit rien qui ne luy semblât dit de la meilleure grace du monde. Mariane ne faisoit rien qu’il n’approuvât, & parmy les loüanges qu’il luy donnoit, il luy échapoit toûjours quelque chose qui approchoit assez d’une déclaration d’amour. Mariane de son costé n’estoit pas aveugle sur le merite du jeune comte. Il luy sembloit digne de toute l’estime qu’elle avoit pour luy ; & quand elle s’examinoit un peu rigoureusement, elle se trouvoit des dispositions si favorables à faire plus que l’estimer, qu’elle n’estoit pas peu embarassée dans ses sentimens ; mais si elle avoit peine à les regler, elle s’en rendoit si bien la maistresse, qu’il estoit impossible de les découvrir. Elle connoissoit la Comtesse pour une Femme imperieuse, qui ayant apporté tout le bien qui estoit fans cette Maison, formoit de grands projets pour l’établissement de son Fils, & luy destinoit un Party fort considerable. Ainsi quoy qu’elle fust d’une naissance à ne luy pas faire de honte, s’il l’aimoit assez pour l’épouser, elle voyoit tant d’obstacles à ce dessein, qu’elle ne trouvoit point de meilleur party à prendre que celuy de ne point laisser engager son cœur. Cependant elle tâcha inutilement de le défendre ; son panchant l’emporta sur sa raison, & si elle opposa quelque fierté aux premieres déclarations que le Comte luy fist de ce qui se passoit dans son cœur pour elle, ce fut une fierté si engageante, qu’elle ne l’éloigna point de la résolution qu’il avoit prise de l’aimer éternellement. Elle évita quelque temps tout sorte de conversations particulieres avec luy ; mais elle ne pût empescher que ses regards ne parlassent, & ils luy expliquoient si fortement son amour, qu’il luy estoit impossible de n’en estre pas persuadée. Enfin le hazard voulut qu’il la rencontrât seule un jour sous le Berceau d’un Jardin où elle s’abandonnoit quelquefois à ses resveries. Elle interrompit les premieres assurances qu’il luy reïtera de sa passion ; mais il la conjura si serieusement de l’écouter qu’elle crût luy devoir cette complaisance. Ce fut là qu’il luy peignit un peu à loisir tout ce qu’il sentoit depuis fort longtemps pour elle, & qu’il l’assura de la maniere la plus touchante, que si elle vouloit agréer ses soins, il feroit son unique felicité de la possession de son cœur. Mariane rougit, & s’estant remise d’un premier trouble qui donnoit de nouveaux agrémens à sa beauté, elle luy dit avec une modestie toute charmante, que si elle estoit dans une fortune égale à la sienne, il auroit tout lieu d’estre satisfait de sa réponse ; mais que dans l’état où estoient les choses, elle ne voyoit pas qu’il luy pût estre permis de s’expliquer ; qu’elle avoit trop bonne opinion de luy, pour croire qu’il eût conçeu des esperances dont elle dût avoir sujet de se plaindre, & qu’elle envisageoit tant de malheurs pour luy dans une passion legitime, qu’elle croiroit ne pas meriter les sentimens qu’il avoit pour elle, si elle ne luy conseilloit de les étoufer ; qu’elle luy presteroit tout le secours dont il pourroit avoir besoin pour le faire, & qu’elle eviteroit sa veuë avec tant de soin, qu’il connoîtroit que si son peu de fortune ne luy permettoit pas de pretendre à son amour, elle estoit digne au moins qu’il luy conservât toute son estime. Tant de vertu fut un nouveau sujet d’engagement pour le Comte. Il parla de Mariage, pria Mariane de luy laisser ménager l’esprit de sa Mere, & se separa d’elle si charmé, qu’il n’y eut jamais une passion plus violente. Il fit ce qu’il luy avoit promis, & rendit des devoirs si respectueux & si complaisans à la Comtesse, qu’il ne desespera pas d’obtenir son consentement sur ce qu’il avoit à luy proposer. Mariane ne fut pas moins exacte à tenir parole. Elle prit soin d’éviter le Comte, & tascha de luy faire quiter un dessein dont elle voyoit le succés hors d’apparence ; mais leur destinée estoit de s’aimer, & comme un fort amour ne peut estre long-temps caché, la Comtesse qui s’en apperçeut, en fit quelque raillerie à son fils. Il prit la chose sur le serieux, & dés qu’il eut commencé à exagerer le merite de Mariane, elle prévint la déclaration qu’il se preparoit à luy faire par des défenses si absoluës d’avoir jamais aucune pensée pour elle, qu’il vit bien qu’il n’estoit pas encor temps de s’expliquer. Elle fit plus. La Campagne alloit s’ouvrir, le Comte avoit pris employ, & elle ne luy donna qu’un jour pour partir. Il falut ceder. Son Pere n’avoit pas laissé de quoy satisfaire ses Creanciers, & il ne pouvoit esperer de bien que par elle. Il partir apres avoir conjuré Mariane de l’aimer toûjours, & luy avoit répondu d’une fidelité inébranlable. Pendant son absence un Gentilhomme voisin devient amoureux de Mariane ; il se déclare à la Comtesse, qui pour mettre son Fils hors de péril, promet un présent de Nopce considerable, & conclut l’affaire. Le Comte en est averty. On entroit en Quartier d’Hyver. Il revient en haste, & arrive dans le temps qu’on pressoit Mariane de prendre jour. Il se jette aux pieds de sa Mere, la conjure de ne le desesperer pas, & ne luy fait plus secret du dessein qu’il a d’épouser cette aimable Fille. Grande colere de la Comtesse. La soûmission de son Fils ne la peut fléchir, elle s’emporte, & cette broüillerie fait tant d’éclat, que le Gentilhomme qui apprend l’attachement du Comte, & la correspondance de Mariane, retire sa parole, & rompt le Mariage arresté. Cette rupture fait fulminer la Comtesse. Elle défend sa Maison à Mariane, & toutes les prieres du Comte ne peuvent rien obtenir. Il est cause de sa disgrace, & il se résout à la reparer. Il l’épouse malgré toutes les menaces de sa Mere. Elle l’apprend, le des-herite, & jure de ne luy pardonner jamais. Un Enfant naist de ce Mariage, on le porte à la Comtesse. Point de pitié, elle demeure inéxorable, & pour achevement de malheur, ils perdent cet heureux gage de leur amour. Ils passent trois ou quatre années abandonnez presque de tout le monde ; & ne subsistant qu’avec peine, parce qu’on trouve peu d’Amis dans l’infortune, ils sont réduits enfin à la necessité de se séparer. Tout les quitte, & il faut qu’ils songent à quiter tout. Le Comte en fait la proposition à Mariane. Elle n’a pas moins de courage que de vertu, & elle consent à s’enfermer dans un Clositre, comme il se résolut à entrer dans un Couvent. Il vend quelques Bijoux qui luy restent, & en donne l’argent à Mariane. Elle va trouver une Abbesse aussi illustre par son esprit que par sa naissance. Elle est reçeuë, on luy donne le Voile, & cette cerémonie n’est pas plutost faite, que le Comte se rend à Paris, & renonçant pour jamais au monde, prend l’Habit dans un tres-haustere Couvent. La Fortune n’estoit pas encor lasse de persecuter Mariane. Quelques Filles du Monastere qu’elle avoit choisy, apprennent son avanture, & soit envie soit malignité, elles cabalent si bien, qu’elles trouvent des raisons plausibles pour luy faire donner l’exclusion. Elle a beau verser des larmes, elle est obligée de sortir. Une Religieuse de ce Couvent touchée de l’état où elle se trouvoit, luy donne des Lettres de recommandation pour son Pere qui estoit Officier d’une fort grande Princesse. Elle part, vient à Paris, & tandis que cet Officier luy fait chercher un lieu de retraite pour toute sa vie, elle envoye avertir le Comte de son arrivée, & luy fait demander une heure pour luy parler. La nouvelle disgrace de Mariane est un coup sensible pour luy. Il l’aime toûjours, il craint l’entretien qu’elle souhaite, & la fait prier de luy vouloir épargner une veuë qui ne peut qu’être préjudiciable au repos de l’un & de l’autre. Mariane, quoy que détachée du monde, ne l’est point assez d’un Mary qu’elle a tant aimé, pour ne se point chagriner de ce refus. Il ne sert qu’à augmenter l’envie qu’elle a de le voir. Elle va au Couvent, entre d’abord dans l’Eglise, & voit le Comte occupé à un employ pieux avec toute sa Communauté. Cet Habit de penitence la touche, elle se montre, elle en est veuë, il baisse les yeux, & quelque effort qu’elle fasse pour attirer ses regards, il n’en tourne plus aucun sur elle. Quoy qu’elle penetre le motif de la violence qu’il se fait, elle y trouve quelque chose de si cruel, qu’elle en est saisie de la plus vive douleur. Elle tombe dans une espece d’évanoüissement qui ne luy permet plus de rien connoistre. On l’emporte, elle ne revient à elle que pour demander son cher Comte. On court l’avertir qu’elle est mourante. Son Superieur luy ordonne de la venir consoler, & elle expire par la force du saisissement qu’elle a pris avant qu’il se soit rendu aupres d’elle. Toute la vertu du Comte ne suffit point pour retenir les larmes que sa tendresse l’oblige de donner à cette mort. Ce premier mouvement est suivy d’une resverie profonde qui le fait demeurer quelque temps comme immobile. Il revient enfin à luy-mesme, & pares avoir remercié ceux qui ont pris soin de sa chere Mariane, il se retire dans son Couvent, où à force d’austeritez il tâche de réparer ce que sa passion, quoy que legitime, peut avoir eu de trop violent.

Cette Avanture a fort éclaté, & je ne vous en écris rien que sur des Memoires tres-fidelles.

[Paroles de Madame Deshoulieres, notées par M. de la Tour] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 163-165.

Apres le bruit des armes que la Relation qui vient de vous occuper, vous doit avoir fait entendre, il est bon d’en faire suivre un plus doux, la Musique me le fournira, & vous pourrez vous délasser agreablement de la Guerre, en chantant ce que je vous envoye. C’est un grand Air de la composition de Mr de la Tour. Vous sçavez dans quelle estime il est parmy tous les Connoisseurs ; mais avant que de vous attacher à la Note, examinez les Paroles sur lesquelles il a travaillé. Elles sont d’une Personne qui est au dessus de toute sorte de loüanges. Le nom de Madame des Houlieres vous en fera demeurer d’accord. [Air gravé pour une voix et BC, inséré entre les pages 164 et 165.]

Air nouveau.cf. Ton troupeau Sylvie, février 1678, in Airs du Mercure galant (1678-1710)

    Ah, que je sens d’inquietude !
Que j’ay de mouvemens qui m’estoient inconnus !
Mes tranquilles plaisirs, qu’estes-vous devenus ?
    Je cherche en vain la solitude.
D’où viennent ces chagrins, ces mortelles langueurs ?
    Qu’est-ce qui fait couler mes pleurs
Avec tant d’amertume & tant de violence ?
De tout ce que je fais mon cœur n’est point content.
Helas ! cruel Amour que je méprisois tant,
Ces maux ne sont-ils point l’effet de ta vengeance ?

[Sonnet] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 165-168.

Cette vangeance est quelquefois à craindre pour les Belles qui sont trop fieres ; mais il n’en faut pas toûjours croire les Amans, & je sçay fort bon gré à une Dame de merite qui estant sollicitée par un Seigneur Etranger qui poussa la déclaration un peu loin, se tira d’affaires en plaisantant avec luy. Voicy de quelle maniere une de ses Amies à qui l’âge permet de tout dire, & qui fait souvent de petites Pieces galantes, a tournée la Réponse qu’elle luy fit.

Sonnet.

Un Illustre Etranger, amoureux, plein d’adresse,
Sçeut pres d’une Beauté si bien se ménager,
Que tout le monde crût qu’il pourroit l’engager,
Pour peu qu’il témoignast d’ardeur & de tendresse.
En effet, luy rendant caresse pour caresse,
La Belle va si loin ; que ce brave Etranger
Se tenant presque seur de l’Heure du Berger,
S’explique en mots précis, demande, insiste presse.
Ah, dit-elle en riant, nous le donnerions beau
À l’Autheur enjoüé de ce Livre Nouveau,
Où se lit tous les Mois quelque gaye Avanture.
Je suis vostre Servante en tout hors cecy,
Et crains que si l’Amour m’avoit surprise icy,
On n’en fit mention dans le premier Mercure.

[Mars & les Muses en contestation pour Monseigneur le Dauphin] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 181-191.

Vous auriez peine à ne pas donner la vostre [l’approbation] à une Piece toute pleine d’esprit qui a esté faite pour Monseigneur le Dauphin par M. l’Abbé de la Chaise, Doyen de Sillé. Elle a pour sujet un Diférend que ce jeune Prince a émeu entre les Muses & Mars, & qui n’a pû estre terminé que par un Arrest de Jupiter. Je croy vous faire un tres-grand présent de vous en envoyer une Copie.

Mars

Et

les Muses

en contestation,

Pour Monseigneur Le Dauphin .

Mars.

    Allons, Prince, allons à la gloire,
Du grand Loüis marchons sur les pas triomphans,
    C’est estre caché trop longtemps
    Parmy les Filles de Memoire.
Les Enfants des Héros au milieu des Guerriers,
Cherchent dés qu’ils sont nez à cüeillir des Lauriers,
    Tout autre sejour leur fait peine,
L’air que l’on y respire est leur seul élement,
S’ils boivent quelquefois des Eaux de l’Hypocrène,
    C’est dans leur Casque seulement.

Les Muses.

    On se peut servir, Dieu de Thrace,
De diferens moyens par une mesme fin.
    À la gloire on trouve un chemin
    Qui passe aussi par le Parnasse ;
Ainsi que vos Guerriers, nos Sçavans à leur tour
Pour s’immortaliser vont luy faire leur cour
    Sans l’horreur qui vous environne.
Ce Mont comme vos Champs est fertille en Lauriers,
Nous n’estimons pas moins ceux dont on nous couronne,
    Pour croistre avec les Oliviers.

Mars.

    Les Princes d’une Auguste Race,
Source de tant de Rois & de tant de Héros,
    Ne sont point nez pour le repos,
    Ny pour les Lauriers du Parnasse,
Vous vous flatez en vain de pouvoir enrichir
Des Couronnes sous qui tout doit un jour fléchir,
    J’en puis seul accroistre le lustre
Quand un Prince a le droit d’en estre l’Heritier,
Par un de mes Lauriers il se rend plus Illustre
    Que par vostre Parnasse entier.

Les Muses.

    Quelque grand qu’un Prince puisse estre,
Du Parnasse il emprunte encore de l’éclat,
    Par nous il gouverne un Estat,
    Dont par vous il se rend le Maistre,
De diverses façons nous le rendons vainqueur,
Par vous il prend les Murs, par nous il prend le Cœur,
    Craint par vous, & par nous aimable,
Sans nous on détruiroit bien-tost tous vos projets,
Puis qu’on ne vit jamais un Empire durable,
    Qu’on n’eust l’amour de ses Sujets.

Mars.

    Ce fond solide de Sagesse,
Ce fond d’honnesteté qui rend un Souverain
    Les delices du Genre humain,
    N’est point un fruit de vostre adresse,
C’est un écoulement de cet Art glorieux,
Dont Jupiter se sert pour regner sur les Dieux,
    Que luy seul inspire aux grands Princes ;
Et tel que l’on a veu toûjours vous dédaigner,
N’en est pas moins chery de toutes ses Provinces,
    Et n’en sçait pas moins bien regner.

Les Muses.

    Pour peu qu’un Prince ait dans son Ame
Ce fond d’honneur gravé, nous le rendons parfait,
    Chez nous il voit tout ce qu’ont fait
    Ceux qu’on estime, & ceux qu’on blâme.
Il voit par quels degrez les Héros ont monté,
Pour s’acquérir la Gloire & l’Immortalité,
    Il voit l’horreur qu’on a des Crimes.
Que si le Ciel sans nous déployant ses tresors,
Inspire à quelques-uns les plus belles Maximes,
    Il fait peu de pareils efforts.

Mars.

Mais quoy n’estes vous pas contentes ?
Ce Prince aupres de vous a toûjours demeuré,
    Par vous son Esprit éclairé
    A des Lumieres surprenantes.
Le Fils du Grand Loüis entre tous les beaux Arts,
Ne doit-il ignorer que le seul art de Mars ?
    S’en doit-il tenir à l’Histoire ?
Des Héros qui sont morts cherche-t-on l’entretien,
Lors que l’on a pour guide au chemin de la Gloire,
    Un Pere fait comme le sien ?

Les Muses.

N’est-ce point assez que la France
Tremble pour son Monarque au fort de ses Exploits ?
    Faut-il risquer tout à la fois
    Ce qui remplit son esperance ?
Vous n’exposez que trop ce Sang Illustre aux coups,
Laissez du moins, laissez en seureté chez nous
    Une de ces Augustes Testes.
Que pourroit apres tout servir vostre Art au Fils ?
Trouvera-t-il encor à faire des Conquestes,
    Quand le Pere aura tout conquis ?

Jupiter.

    Un peu de trève à vos Querelles,
Apres les Muses, Mars, vous aurez vostre tour,
    Et je veux que ce Prince un jour
    Vous mette d’accord avec elles.
Contentez-vous de voir aujourd’huy seulement
Combien il a d’adresse, & quel attachement
    Il marque pour vos Exercices ;
Et quand il sera temps qu’il vous aille chercher,
Les Muses dont par tout il sera les délices,
    Le suivront loin de l’empescher.

Mr l’Abbé de la Chaise doit attendre beaucoup de gloire de cet Ouvrage. La matiere est grande, & Monseigneur le Dauphin ne sçauroit rien inspirer que d’élevé.

[Paroles de Monsieur Valnay] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 191-193.

Voicy des Vers qui ont esté mis en Air par Mr le Peintre, & chantez avec beaucoup d’applaudissement à ce jeune Prince [le dauphin]. Ils sont de Mr de Valnay. C’est un Nom qui ne vous est pas inconnu, & vous avez déja veu d’autres Vers de luy qui vous ont fait connoistre la facilité de son Génie.

Air.

    Quand le Soleil brille à nos yeux,
Et qu’il répand sur nous ses rayons merveilleux,
    Il n’a rien qui ne nous enchante ;
    Mais quand par l’ordre de son cours
Il éloigne de nous sa présence éclatante,
C’est l’Astre d’apres luy qui fait tous nos beaux jours.

[Galanterie faite à un Mariage de Province] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 193-200.

Il s’est donné icy force Bals ce Carnaval, mais ils n’ont eu rien de si particulier, que ce que je viens d’apprendre qui s’est passé dans une Assemblée de Province. Elle fut faite à l’occasion du Mariage d’une Belle du grand air, qui ayant longtemps souffert les assiduitez de deux Soûpirans, en choisit un pour le rendre heureux. Il falut que le Disgracié prist patience. Il aimoit, mais ce choix luy faisoit connoistre qu’il estoit moins aimé que son Rival, & le cœur a des privileges qu’il seroit injuste de contester. Le jour des Nôces fut pris. Il le sçeut, & qu’il y auroit Bal en forme chez le Marié, où tout le beau Monde de la Ville se devoit trouver. L’occasion ne pouvoit estre plus favorable pour le dessein qu’il avoit formé de se plaindre publiquement de la Belle qui l’abandonnoit. Il chantoit tres bien, composoit agreablement en Musique & un Concert médité avec trois de ses Amis & trois de ses Amies, fut ce qu’il s’imagina de plus propre à faire réüssir son projet. Ce Concert devoit estre de deux Hautbois, d’une Fluste douce, d’une Viole, d’un Luth, & d’un Thuorbe. Les six Personnes dont je vous parle le repéterent pendant quelques jours. L’accord en fut juste, & ces divers Instrumens ne pouvoient estre en meilleure main. Le jour du Bal estant arrivé, les trois Hommes se déguiserent en Bergers, les Dames en Bergeres, & nostre Amant en Musicien. Dans cet équipage qui estoit tres leste, ils se rendirent où il y avoit déja long-temps qu’on dançoit. La Mascarade méritoit bien qu’on s’empressast à la recevoir. On fait faire place, on donne des Sieges, & les Violons cessent pour leur laisser accorder leurs Instrumens. Ils commencent leur Concert par une Symphonie gaye, apres laquelle l’Amant Musicien chante avec le Thuorbe le Couplet de Chanson qui suit.

Bergeres & Bergers qui paroissez contens,
    Que chantez-vous sur vos Musetes ?
    Est-ce le retour du Printemps
    Qui va redonner à nos Champs
    Mille agréemens, mille fleuretes ?
    Vos Chants sont pour moy trop joyeux
    Et je ne sçaurois les entendre,
    Depuis qu’un Rival trop heureux
    Me ravit l’Objet de mes feux,
Qu’un retour de Printemps ne peut jamais me rendre.

Ce Couplet fut chanté de si bonne grace, qu’il attira l’admiration de toute l’Assemblée sur le faux Musicien. Chacun comprit l’interest qu’il avoit aux Vers qu’on venoit d’entendre ; & apres un quart d’heure de Symphonie qui recommença sur un ton plaintif, il continua de cette sorte.

Enfin tu m’as changé, Climene,
Je ne possede plus ton cœur,
Un autre avecque moins de peine
En est devenu le vainqueur.
Il est vray, ce Rival a beaucoup de merites
Mais je te dis, quand pour luy tu te rends
Que tu connois ce que tu quites,
Et ne sçais pas ce que tu prends.

Ce second Couplet eut le mesme applaudissement que le premier, & fit plaindre la disgrace de celuy qui le chantoit. Une troisiéme Symphonie finit le Concert, & apres une magnifique Colation, dont le Marié qui prit la galanterie comme il devoit, régala cette belle Troupe, ils se retirerent, & le laisserent joüir de son bonheur.

[Vers pour une Belle presentement à Nimegue] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 201-203.

Je n’ay rien à vous apprendre de ceux qu’on a envoyez Plenipotentiaires à Nimègue. Je sçay seulement qu’une belle Personne qui est aupres d’une des Ambassadrices, y fait beaucoup de désordres, & qu’on ne trouve pas seûreté à traiter avec elle de bonne foy. Voyez par ce Quatrain qui a esté fait pour elle, de quels maux on la croit capable.

Vous voyez maintenant des deux bouts de la Terre
Les Peuples assemblez adorer vos attraits.
Ah que je crains, Philis, qu’il n’allument la guerre
Dans le lieu qu’on choisit pour résoudre la Paix.

Dites apres cela que l’Indiférence n’est bonne à rien, elle qui est un préservatif si assuré contre l’attaque de deux beaux yeux.

[Réponse à l’Indiference] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 203-207.

Dites apres cela que l’Indiférence n’est bonne à rien, elle qui est un préservatif si assuré contre l’attaque de deux beaux yeux. Je vous envoyay la derniere fois l’Adieu qu’elle a fait à une tres-aimable Personne dont elle ne pouvoit plus défendre le cœur. Lisez, je vous prie, la Réponse que cette Belle luy fait.

Réponse

À l’Indiférence.

Quoy ? vous m’abandonnez ? helas ! ma chere Hostesse,
Vous me dites adieu dans mon plus grand besoin,
À quoy bon de mon cœur avoir pris tant de soin,
Pour fuir quand on en veut surprendre la tendresse ?
Mais quel sujet encor vous force à me quiter ?
Tirsis médit de vous. Voyez la belle affaire.
    Quoy, pour deux mots faut-il se rebuter ?
        Vrayment, vous ne resistez guere.
    Il ne faut rien pour vous épouvanter.
Montrez luy ce que c’est que cette Indiférence
Qui regna si longtemps dans mon cœur endurcy.
Vous voyez qu’il se fie en sa perseverance ;
        Hé bien, perseverez aussi.
    Plus l’Enemy vous paroist redoutable,
Et plus vous trouverez de gloire à meriter.
    C’est justement parce qu’il est aimable,
Qu’à de plus grands efforts il faut vous exciter.
        De plus, quand vous m’aurez laissée,
Si Tirsis me laissoit, à parler franchement,
        Je serois bien embarassée,
    De n’avoir plus ny vous, ny mon Amant.
Donnez-moy donc le temps d’éprouver sa constance,
Avant qu’à vous quiter je puisse consentir.
    Apres cela si vous voulez partir,
        Il faudra prendre patience.
        Souvent les amans sont trompeurs,
Et malgré tous leurs soins & toutes leurs douceurs,
        Il est bon que l’on se défende,
    Car dés qu’ils sont les maistres de nos cœurs,
On remarque combien la diference est grande
De ces Amans soumis à des Amans vainqueurs.
Mais enfin si de moy vous vous trouvez trop lasse,
Quand Tirsis m’aura fait croire ce qu’il me dit,
        Alors moy-mesme je vous chasse,
Ce Tirsis dans mon cœur remplira vostre place,
    Je l’aimeray pour vous faire dépit.

[Les Amours d’Acis & Galatée, petit Opera de M. Charpentier] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 215-218.

Il y a eu icy ce Carnaval plusieurs sortes de Divertissemens ; mais un des plus grands que nous ayons eus, a esté un petit Opéra intitulé les Amours d’Acis & de Galatée, dont Mr de Rians Procureur du Roy de l’ancien Chastelet, a donné plusieurs Représentations dans son Hostel avec sa magnificence ordinaire. L’Assemblée a esté chaque fois de plus de quatre cens Auditeurs, parmy lesquels plusieurs Personnes de la plus haute qualité ont quelquefois eu peine à trouver place. Tous ceux qui chanterent & joüerent des Instrumens, furent extrémement applaudis. La Musique estoit de la composition de Mr Charpentier dont je vous ay déja fait voir deux Airs. Ainsi vous en connoissez l’heureux talent par vous-mesme. Madame de Beauvais, Madame de Boucherat, Messieurs les Marquis de Sablé & de Biran, Mr Deniel, Monsieur de Sainte Colombe si celebre pour la Viole, & quantité d’autres qui entendent parfaitement toute la finesse du Chant, ont esté des admirateurs de cet Opéra.

Air Nouveau §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 218-219.

Il n’est pas juste de vous parler de Musique, à vous qui l’aimez avec tant de passion, sans vous donner moyen de chanter. Lisez ces Paroles d’un troisiéme air, avant que de vous attacher à la Note. [Air gravé anonyme pour une voix et BC, inséré entre les pages 218 et 219.]

Air nouveau.cf. Doux habitans de ces bois, février 1678, in Airs du Mercure galant (1678-1710)

Doux Habitans de ces Bois,
Que vostre amoureux ramage
S’accorde bien à ma voix !
Nous faisons répondre cent fois
Les Rochers de ce voisinage.
Helas ! petits Oyseaux, helas !
Nous parlons un Langage
Que ma Bergere n’entend pas.

Cet Air vous est marqué comme estant nouveau, & je vous assure qu’il l’est. Je puis mesme vous dire qu’il doit estre bon, puis qu’il est de celuy-mesme dont je vous en ay envoyé un d’abord que tout le monde sçavoit. Il n’auroit pas tant couru, si son Autheur avoit moins de talent pour la Musique.

L’Hyver, au Roy sur son Départ §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 236-241.

Toutes choses se disposant insensiblement pour le Départ de Sa Majesté, Mr de Roux qui a si bien fait parler l’Année 1677. fit aussi parler l’Hyver, & voicy de quelle maniere.

L’Hyver,

Au Roy,

Sur son Départ.

Jadis l’Automne à peine annonçoit mon retour,
Qu’il faisoit en tous lieux écarter les Armées,
Et leurs forces encor n’estoient point ranimées,
Quand le Printemps plus doux revenoit à son tour.
Intrépide Loüis, c’est en vain que j’oppose
À vostre fiere ardeur, neiges, frimas, glaçons,
    Vostre valeur qui jamais ne repose
Vous fait vaincre par tout de toutes les façons.
        Aux efforts de vostre courage
        Les Hommes ne suffisent pas,
Vous estes plus que moy le Maistre de l’orage ;
Apres avoir toûjours vaincu dans les Combats,
Des plus fiers Aquilons vous surmontez la rage.
        Pour pouvoir arrester vos pas,
Il n’est point de Saison qui vous semble assez dure,
        Rien ne resiste à vostre Bras,
Et vous voulez encor soûmettre la Nature.
    Aucun Héros n’avoit jamais osé
Aspirer avant Vous à ce genre de gloire :
    Par mes glaçons aller à la Victoire !
Ce chemin à Vous seul a pû paroistre aisé.
Les Aigles ne partoient qu’avec les Hyrondelles,
    Et pour remplir leurs plus pressans desirs,
Ils ne prenoient l’essor qu’avecque les Zéphirs,
Le froid des Aquilons auroit saisy leurs ailes.
Mais vos Lys meprisant mes plus apres rigueurs,
Ont la gloire en tout temps de se rendre vainqueurs ;
        Et quand par dépit ou par rage,
Des Arbres les plus forts j’émeus la fermeté,
        Quand je leur oste leur feüillage,
Ces héroïques Fleurs augmentent leur beauté.
Pour moy le temps n’est plus, où fier et plein d’audace,
J’arrestois le Soleil par un Rampart de glace,
        J’avois ce pouvoir tous les Ans ;
Mais vous seul, Grand Loüis, estes Maistre des Temps.
        Vous partez comme le Tonnerre,
        Vous étonnez toute la Terre,
Qui voit que rien ne peut arrester vos desirs ;
        Ils n’ont de bornes que la Gloire,
        Qui vous fait chercher la Victoire
Dans le temps naturel des jeux & des Plaisirs.
        Content de passer à vostre âge
    Les Héros les plus glorieux,
Ne forcez plus en moy l’ordre éternel des Dieux,
    Et me rendez mon ancïen usage,
En songeant que charmé de vos Exploits guerriers,
Je respecte toûjours la Palme & les Lauriers.

Il est vray que l’Hyver ne flétrit point les Lauriers, mais il est vray aussi qu’il n’y a jamais eu que Loüis le Grand qui ait pris l’habitude d’en cueillir dans cette rigoureuse Saison.

Anagramme pour le Roy §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 252-253.

Voicy ce qui fut fait quelques jours auparavant.

Anagramme

Pour le Roy.

LOUIS QUATORZIESME,
ROY DE FRANCE ET
DE NAVARRE.
VA, DIEU CONFONDRA
L’ARMEE QUI OZERA
TE RESISTER.

Il n’y a aucune lettre retranchée ny changée dans cet Anagramme. C’est un présage heureux dont nous ne devons point douter que l’effet ne récompense la pieté du Roy, qui dans cette occasion n’oublia pas d’aller à Montmartre comme il a fait les autres Années. Il suit en cela une ancienne & fort loüable coûtume de nos Roys, qui ne partent jamais pour aucune Entreprise considérable, qu’apres avoir esté prier l’Apostre & le Protecteur de la France.

[Relation du Combat et de la Loüange & de la Satyre, avec la Carte du Combat] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 269-311.

On commence à ne plus parler que de la Campagne qui va s’ouvrir ; & comme il est difficile que vous ne vous formiez quelque image de la Guerre apres tout ce que mes Lettres vous en ont marqué, je suis bien aise de prendre l’occasion qui s’ofre de vous la mettre devant les yeux par la Carte que je vous envoye. Elle contient la description d’un fameux Combat qui s’est donné depuis peu. Examinez-la, je vous prie, avant que de vous attacher aux circonstances. Les Chefs font bruit dans le monde, & il n’y en a guere de plus connus. Quant à la Relation, elle est fidelle, vient de bon lieu, & la maniere ingenieuse dont elle est tournée merite bien que la lisiez.

Relation

du Combat

de la Loüange

et de la Satyre.

La Loüange & la Satyre avoient eu de tout temps des Démeslez qui les faisoient regarder comme des ennemis incapables d’accommodement. Ce n’est pas que la Loüange cherchast à nourrir la division. Comme elle est d’un naturel fort benin, elle n’attaquoit jamais la Satyre, & elle estoit mesme si bonne, qu’on luy entendoit quelquefois loüer son esprit. Mais la Satyre n’en usoit pas de la mesme sorte pour la Loüange. Son plaisir estoit de luy nuire, & elle ne perdoit aucune occasion d’en dire du mal. Il ne faut pas en estre surprise, toutes deux suivoient leur panchant, & les choses seroient peut-estre demeurées toûjours dans le mesme état, si la Loüange, qui s’estoit employée depuis quelque temps à faire connoistre le mérite d’un grand nombre de Héros, de Gens d’esprit, & d’autres qui excellent dans les beaux Arts par les soins que prend l’Incomparable Loüis de faire fleurir la France de toutes manieres, n’eust crû s’estre fait assez d’Amis pour ne pas manquer dans le dessein qu’elle avoit de se vanger des insultes de son Ennemie. Comme elle est prudente, elle se servit de l’occasion, & leva des Troupes. La bonté & l’honnesteté qu’on sçait qui luy sont naturelles, luy en attirerent beaucoup, & elle eut bien-tost une Armée sur pied d’Officiers & de Soldats d’un merite reconnu, & contre lequel la Satyre seule estoit capable de se declarer. La Satyre de son costé ne s’endormit pas. Elle se mit en état de se defendre, & eut un si prompt & si grand succés dans ses Levées, qu’elle connut mieux qu’elle n’avoit encor fait la force de son Party. Les deux Armées furent incontinent en campagne, & s’estant cherchées avec precipitation, elles se trouverent en peu de temps tellement en veuë, qu’il auroit esté honteux à l’une ou à l’autre de se retirer sans combatre. L’Attaque fut donc resoluë, & les ordres donnez par deux Chefs dont il est bon que je vous fasse le Portrait en quatre morts. Le general Loüange est franc, bon Amy, liberal, mettant tout son plaisir à faire du bien, & ne se défiant de personne. Il ne craint point les embûches, n’a pas moins de hardiesse à marcher seul la nuit que le jour ; & comme il ne se peut empescher d’estre trop honneste, & qu’il est assez negligent à se tenir sur ses gardes, il seroit souvent surpris sans les Ministeres Bons Sens & Raison, qui ne l’assistent pas seulement de leurs conseils dans les grandes occasions, mais qui executent aussi. Le General Satyre est présomptueux, fier, & timide tout à la fois. Il est vif, prompt & inquiet. Il craint toûjours des surprises, & ne marche souvent que par des chemins détournez, & n’ose aller seul de nuit, à cause d’un grand nombre d’Ennemis secrets dont il apprehende plus le bras que la langue. Il a plusieurs méchans Conseillers, comme l’Envie, la Calomnie, & quelques autres de cette espece. Les deux Armées furent rangées en Bataille. Le General Loüange disposa ainsi la sienne. Il la mit sur trois Lignes. La premiere appellée Avantgarde, estoit composée de quatre Bataillons du Régiment de Bon Sens, de quatre de Panégyristes, & d’autant du Regiment de Raison. Il plaça la Cavalerie à l’ordinaire sur les aisles, les Escadrons de Grand Merite sur la droite, & sur la gauche ceux des Epistres Dedicatoires. Pour luy, il crût devoir estre au Corps de Bataille, & il y prit sa place accompagné de quatre Bataillons de la Brigade des Vertus, de quatre autres Regiment de Loüables desirs, & d’un pareil nombre de ceux de Bonne Conduite & de Sincerité. Il commanda quatre Bataillons du Regiment de Belles Inclinations, & autant de celuy de Veritable Gloire, pour estre à l’Arrieregarde, & servir de Corps de reserve. Comme les Places les plus honorables sont sur les costez, il y plaça les Officiers Generaux à droite & à gauche. Ils estoient tous Panégyristes, & par cette raison ils avoient beaucoup d’attachement pour son service.

Le General Satyre rangea son Armée à peu près de la mesme sorte, & luy fit former une espece de Croissant. Cette disposition estoit un effet de sa vanité. Il pretendoit marquer par cette figure qu’il alloit enfermer & défaire tous ses ennemis. Il mit à son Avantgarde les Bataillons du Regiment de Jeux de Mots, & ceux du Regiment d’Envie & de Menterie. Les Escadrons de son Aisle droite estoient les Regimens de Fausses Apparences, & son Aisle gauche estoit occupée par ceux du Regiment de Fureurs Poëtiques, montez sur de fort grand Chevaux. Il se mit à la teste du Corps de Bataille, afin de pouvoir combatre contre le General Loüange. Ce Corps de Bataille estoit ocmposé des Regimens de Médisance, de Temerité, de Vengeance, & de Bile Noire. Quatre Bataillons d’Autheurs Satyriques, & quatre autres du Regiment de Faux Brillant, composoient le Corps de reserve. Les Officiers Generaux placez à l’Aisle droite, & à l’Aisle gauche, estoient les Autheurs Satyriques lesp lus renommez.

Quoy que ces deux Armées fussent en presence, il y avoit un peu au delà de leurs Aisles, le Chasteau Brillant qui les separoit d’un costé, & le Fort de la Verité de l’autre. Le Chasteau Brillant est tres-élevé, & d’une figure tres-agreable. Il est basty sur lap ointe de la Montagne d’Exageration, mais les fondemens n’en sont pas plus fermes, à cause des Cavernes qui sont au dessous, & qui le mettent à tous momens en peril de foudre. Si la foiblesse de ce Château estoit connuë de tout le monde, comme elle l’est de fort peu de Gens, il ne seroit pas tant estimé. Quand au Fort de la Verité, on e fait passer pour imprenable. On l’attaque de temps en temps, mais ces entreprises ne tournent jamais qu’à la confusion de ceux qui les font. Aucun des deux Partis ne parut avoir dessein d’occuper la Montagne d’Exageration. Chacun pretendoit qu’elle appartinst à son Ennemy, & ils s’imputoient l’un à l’autre de ne consulter que leurs interests, & de ne garder aucunes mesures sur l’article du mal & du bien. Il n’en fut pas de mesme du Fort de la Verité. Tous les deux le reclamoient, comme n’alleguant jamais rien que de veritable, & enfin il conserva la Neutralité. L’Armée du General Satyre avoit derriere elle un Magazin de Supositions qui luy servent à rendre croyable ce qui n’est souvent qu’inventé. Il y avoit encor dans ce Magazin toute sorte de Venins delicats, dont une seule goute repanduë sur le merite le mieux etably, y fait quelquefois des taches difficiles à effacer. On trouve aussi toûjours dans le mesme lieu de certaines Bombes pleines d’artifice, qui estant jettées adroitement, font bien plus de mal que celles qui brûlent tout ce qu’elles touchent, car celles-cy s’estant une fois attachées à la reputation, ne la quittent point qu’elle ne l’arrachent. Ce qu’il y avoit de desavantageux pour cette Armée, c’est qu’elle avoit le Marais des Cannes derriere elle, & que s’il luy arrivoit quelque deroute, il luy estoit tres-dangereux d’y passer. Elle ne s’embarassoit pas tant de la forest de Malice Noire qu’elle avoit aussi à dos. Comme elle en sçavoit parfaitement les detours, elle se tenoit assurée d’y defaire ses Ennemis s’ils l’y poursuivoient ; & en fuyant de l’autre costé, si elle perdoit la Bataille, elle faisoit sa seûreté du Mont de la Medisance qu’elle y rencontroit. Comme il en tombe quantité de Torrens d’injures, elle ne croyoit pas qu’elle dust avoir peine à se ralier à la faveur de cette Montagne. Quant à l’Armée de la Loüange, elle estoit dans une grande Plaine où elle avoit toute liberté de fuir. L’Une & l’autre estant campée de la sorte, voicy de quelle maniere le General Satyre harangua ses Troupes.

Harangue

Du

General Satyre.

Chers Compagnons,

J’ay trop reçeu de preuves de votre zele, pour perdre le temps en parole. Il s’agit de vaincre aujourd’huy ensemble tous nos Ennemis assemblez, & je les tiens dejà vaincus, puis que vous voulez bien m’aider à les combatre. Je connois l’ardeur que vous avez toûjours euë pour mes interests, & je lis sur vos visages que si vous aviez à souhaiter icy quelque chose, ce seroit d’estre opposez à de plus redoutables Ennemis. Le General Loüange est naturellement trop froid pour pouvoir animer ses Troupes. Rien n’est si fade que tout ce qu’il debite. Ce ne sont qu’Apparences, Menteries, Belles-couleurs que nous ferons pâlir d’abord, & en détachant seulement quelques Mots picquans, nous le mettrons infailliblement en déroute. Suivez mon exemple. Quand nous ne déferions point entierement son Armée, elle ne pourroit subsister encor longtemps. Toutes ses provisions sont si douces, que rien ne se garde dans ses Magazins ; & des Ennemis qui rampent toûjours & qui ne prennent jamais feu, ne doivent point estre à redouter. Allons donc combatre, c’est à dire allons vaincre, & purgeons le Monde de tant de Gens qui ne luy peuvent estre qu’importuns, puis qu’ils ne sçavent pas le secret de le divertir.

Tandis que le General Satyre tâchoit d’animer ses Troupes, le General Loüange parloit de la sorte aux siennes.

Harangue

du

General Loüange

Si de bonnes Troupes, jointes à ’équité de la Cause que je soûtiens, doivent persuader de l’heureux succés d’une Bataille, vous n’avez qu’à voir que c’est pour la defense du vray Merite que vous combatez, & à jetter les yeux sur ceux qui l’attaquent. Les Noms de quelques-uns de nos Ennemis sont brillans, mais vous n’en trouverez que d’odieux dans tous les autres ; & quoy qu’ils forment un Corps que leur General satyre semble avoir rendu triomphant, ce Triomphe n’est qu’en apparence, & il ne l’emporte sur moy qu’au dehors. Il est vray qu’on se fait depuis quelque temps une espece de honte de m’approuver, parce que mon humeur trop obligeante m’a mis enfin hors de mode ; au lieu que le General Satyre estant hardy entraîne tous les des-interessez, mais ils ne s’attachent qu’autant qu’ils n’ont rien à démesler avec luy, & peut-estre par la seule crainte d’éprouver sa malignité. Gagnons la Victoire, & ces Complaisans timides ne rougiront plus de se declarer pour moy. Ils avoüeront que tout le bien que je dis des Héros est si juste, qu’il faut estre ennemy de la raison pour me condamner. La France en voit un qui efface tous ceux des Siecles passez. On devient brave en l’imitant. On acquiert de l’esprit en parlant de ce qu’il donne à imiter, & je ne renonceray jamais au plaisir que je me suis toûjours fait, de faire valoir le Merite par tout où je l’ay trouvé. Le General Satyre ne le peut souffrir. Il cherche à m’abatre, & parce qu’un peu de brillant qu’il a, le fait estimer d’abord, il croit qu’il luy sera toûjours facile de m’accabler ; mais il n’a jamais reçeu de grands applaudissemens sont les suites ne luy ayent esté fâcheuses, & il est temps que nous cherchions à le punir des Querelles qu’il fait de sang-froid, & des Injures qu’il dit sans necessité. Donnons donc sur ses Troupes, & songeons qu’en combatant pour le Merite, la Gloire, & la Verité, nous combatons avec assurance de la Victoire.

Ces Harangues animerent tellement les Troupes de part & d’autre, que le Combat commença un moment apres. Toute la premiere Ligne de l’Armée du General Satyre s’ébranla en mesme temps. Les Fureurs Poëtiques s’abandonnant à leurs transports, perdirent leurs rangs dés le premier choc. Les Escadrons de Grand Merite essuyerent leur feu avec une intrepidité merveilleuse, & les défirent d’autant plus facilement, que leurs officiers ne pûrent les ralier. Les Bataillons de Jeux de Mots furent batus par ceux de Bon Sens. Les derniers n’ont pas à la verité leur mesme brillant, mais ils les passent de beaucoup en force. Les Panégyristes furent attaquez par les Bataillons du Regiment de l’envie, mais elle ne pût les vaincre. Ses détours & sa malice leur estoient connus, & la maniere dont ils la traiterent le fit voir. Les Bataillons du Regiment de Menteries ne pûrent tenir teste à ceux de la Raison qui les écarterent ; & les Escadrons d’Epistres Dedicatoires épouvanterent tellement ceux de Fausses Apparences, qu’ils prirent la fuite, & devinrent invisibles. Le General Satyre au desespoir de tant de desavantages, fit avancer le reste de ses Troupes qui n’avoit point encor combatu. Les Bataillons de Temerité firent des prodiges. Ceux de Medisance les seconderent, & ceux de Vangeance & de Bile Noire se batirent comme des Enragez ; mais tant d’efforts ne servirent qu’à reculer leur honte pour quelque temps. La Brigade des Vertus défit es Bataillons de Medisance & ceux des Regimens de Bonne Conduite ayant divisé adroitement les Bataillons de Temerité, de Vangeance, & de Bile Noire, eurent l’avantage de les batre seuls. Le General Satyre n’avoit plus de Secours à esperer que de son Arrieregarde, dont les Troupes, composées seulement des Regimens de Faux Brillans & de ceux d’Autheurs Satyriques, estoient les plus méchantes qu’il eust. En effet, les Faux brillans perdirent d’abord le Jugement ; & les Autheurs Satyriques firent voir qu’ils ne sont hardis qu’avec la plume. La déroute fut considerable, & le General Loüange poussa son Ennemy jusques dans le Marais des Cannes. La plûpart de ses troupes y demeura embourbée aussi bien que luy, & ne s’en retira qu’apres plusieurs coups qu’ils en reçeurent ; car les Vainqueurs dédaignant de se servir contre eux de leurs armes, arracherent des Cannes dans le Marais, & les traiterent comme leur insolence le méritoit. Le Fort de la Verité se declara pour le General Loüange, & tira sur les Troupes de Ennemis. Elles ne pûrent se servir du Mont de la Médisance, comme elles l’avoient projetté, parce que la fumée de leurs Magazins qui estoient au pied, & ausquels on avoit mis le feu, auroit pû les étoufer. On jugea à propos de les brûler, comme estant remplis de choses empestées dont le pillage ne pouvoit estre que dangereux. Plusieurs se sauverent dans la Forest de la Malice Noire, où l’on aima mieux les laisser périr que de les poursuivre.

Le General Satyre se voyant non seulement batu, mais encor raillé de tous ceux qui luy avoient aplaudy pendant sa bonne fortune, rechercha sous-main la Paix, sans vouloir qu’on crust qu’il s’abaissast à la demander. On proposa des Médiateurs ; mais comme les Parties ne sont pas obligées de suivre leurs sentimens, le General Loüange n’en voulut point entendre parler, & s’obstina à ne mettre ses interest qu’entre les mains d’un Arbitre qui eust pouvoir de décider Souverainement. Le Duc Misantrope fut nommé. C’estoit un Prince qui menoit une vie fort retirée dans ses Terres du Chagrin. Son humeur critique qui ne luy laissoit presque estimer personne, fit croire à la Satyre qu’il se déclareroit contre la Loüange de son costé qui estoit fort persuadée que la severité de cet Arbitre ne l’empeschoit point d’estre équitable, consentit à le faire Juge absolu de son Diférend. Ainsi les deux Partis également satisfaits de l’avoir choisy, luy envoyerent leurs Plein pouvoirs dans toutes les formes, & leurs Raisons par écrit. Il les examina pendant quelques jours, & dressa des Articles qui portoient.

I.

Que la Loüange, comme tres-utile & necessaire à faire valoir les Armes, les Lettres, & les Beaux Arts, seroit remise dans tous ses droits, honneurs, privileges, & prérogatives, à condition qu’elle abandonneroit entierement le Party de la Flaterie, avec laquelle, directement ou indirectement, elle n’entretiendroit jamais aucune alliance.

II.

Que le Fort de la Verité seroit mis au pouvoir de la Loüange, avec tout le Territoire qui en dépend, pour en joüir comme de son propre, sans que la Satyre y pust rien prétendre, parce qu’encor que la Satyre dist souvent des veritez, il ne luy devoit pas estre permis de découvrir tout le mal qu’elle sçavoit ; qu’elle pouvoit faire réflexion que cette liberté à dire les choses, servoit moins à y remedier qu’à les aigrir ; & qu’elle avoit naturellement assez d’Ennemis, sans qu’elle s’en fist encor par là de nouveaux.

III.

Que la Montagne d’Exagération seroit à l’avenir des appartenances de la Satyre, & qu’elle en pourroit tirer du Secours pour la Guerre qu’elle continueroit de faire aux Defauts en general, laquelle Guerre luy seroit permise, afin que ceux qui ont commerce avec cette déplaisante Nation, fussent obligez de le rompre, & y renonçassent, pour se rendre dignes de trafiquer avec la Loüange.

IV.

Que dans cette Guerre, la Satyre n’auroit aucun droit d’attaquer les Forts des Particuliers, mais seulement la Capitale du Païs, dont elle pourroit se rendre maistresse par toute sorte d’insultes, pur la faire démolir s’il se pouvoit, ou pour en chasser du moins tous les Habitans.

V.

Que quelque Guerre que fist jamais la Satyre, elle seroit obligée de casser le Regiment de Mots piquans, parce qu’il estoit mutin, & capable de faire deserter ses meilleures Troupes, par la dissention qu’il se plaisoit à mettre par tout.

Ces Articles furent acceptez avec joye par les deux Partis ; & la Satyre, à qui la demangeaison de dire un bon mot avoit attiré dejà d’assez méchantes affaires, fut bien aise d’avoir la Paix à si bon marché.

Voila, Madame, une Relation qui m’a paru digne de vostre curiosité.

[Air italien pour le mariage de M. de Monbason & de Mademoiselle de Luynes] * §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 312-313.

Il y a peu de lieux où on ne les ait connuës pour de tres-belles Personnes, & il n’en faut pour preuve que l’Epitaphe de la charmante Ayeule de cette jeune Mariée. Le Cavalier Amalthée qui avoit appris l’Italien à Sa Majesté, en est l’Autheur. Vous entendez cette Langue, & n’avez pas besoin de traduction.

Sotto quel duro marmo dal mortal volo sciatá
La bella Monbazon s’en giace sepolta
Le Donne festeggin, piangan gli Amori,
E liberi oggimai vadino i cuori.

[Sur le Comte d’Essex et Lyncée] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 315.

Le Comte d’Essex de Mr de Corneille le jeune est imprimé. Je vous l’envoye, & ne doute point que vous ne receviez beaucoup de plaisir de la lecture d’une Piece qui a occupé le Théatre de l’Hostel de Bourgogne avec tant de succés pendant les deux derniers Mois. Le Lyncée de Mr Abeille y parut il y a trois jours. Il fut extraordinairemenet applaudy. Les Vers en sont beaux, les Pensées brillantes, & dignes de l’Autheur du Coriolan.

[Air de M. Sicard] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 315-316.

Jugez cependant du soin que je prens de vos plaisirs. Un quatriéme Air m’est tombé entre les mains, & je vous en fais part. je le tiens d’une Dame qui m’a assuré qu’il n’avait point encor esté veu. Il est de Mr Sicard, qui chante, qui montre, & qui compose tres-bien. En voicy les Paroles & les Notes. [Air gravé pour une voix et BC, inséré entre les pages 316 et 317.]

Air nouveau.cf. Vous qui d'un tendre amour, février 1678, in Airs du Mercure galant (1678-1710)

Vous qui d’un tendre amour avez le cœur capable,

Ne vous laissez jamais charmer.

Vous serez toûjours miserable

Pour peu que vous vouliez aimer.

[Explication en Vers de l’Enigme du Mois de Janvier] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 317-320.

Que de choses j’aurois à vous dire sur les deux Enigmes en vers, si je n’estois pas pressé de finir ! Le sens que vous leur donnez est le veritable ; & puis que vous voulez voir quelqu’une des Explications qui m’en ont esté envoyées, en voicy de l’une et de l’autre

Explication

de la premiere Enigme du Mois de Janvier 1678

        Si jamais l’Autheur du Typhon
Passa pour un prodige en son genre d’écrire,
        Si ce Poëte en faisant rire,
Plût tant, quand il rendit le Virgile boufon,
Que devons nous penser d’un autre Esprit plus rare,
Qui nous a sçeu tracer par de monstrueux traits,
        Le plus beau de tous les Portraits ?
Mais d’autant plus charmant qu’il nous paroist bizare,
        Le plus fin s’y trouve trompé :
On découvre d’abord un Tableau si difforme,
Que l’on croit voir une Hydre ou quelque Monstre énorme,
    Dans chaque trait tient l’esprit occupé ;
Mais lors que le mystere en est developé,
On reconnoist soudain l’Auguste Académie,
Et sous cet affreux voile, un Art ingénieux
Rend jusqu’au moindre trait si distinct à nos yeux,
Que l’ame la plus sombre & la plus endormie
        S’étonne d’avoir tant resvé,
        Quand le secret en est trouvé.

Cette Explication est de Mr Robbe. C’est un Homme fort consideré des Personnes du plus haut rang, & qui a fait une Geographie nouvelle pour Mr le Duc du Maine. Ce demy Vers, J’ay seulement deux Filles, que vous me dites qui vous a causé quelque embarras, a donné de la peine à d’autres qu’à vous. En songeant à l’Académie Françoise, on ne s’est pas souvenu qu’elle est comme la Mere de celles de Soissons & d’Arles, puis qu’elle est cause de leur Etablissement.

[Explication en Vers de la seconde Enigme du Mois de Janvier] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 320-321.

Le seconde Enigme a été expliquée de cette maniere par un galant Homme qui m’a laissé ignorer son nom.

Explication

de la seconde Enigme.

        C’est le Coq d’un Clocher.
    Qu’est-il besoin de tant chercher ?
Coq de Clocher en bas lieux point n’habite,
Quoy que sans vie, il se meut & s’agite.
    Coq de Clocher au gré du vent
De tous costez tourne les yeux souvent
Sans regarder, car tel Coq ne voit goute.
Apres cela je n’en fais aucun doute,
Et jurerois qu’il ne faut plus chercher,
        C’est le Coq d’un Clocher.

[Noms de tous ceux qui ont des explications à ces deux Enigmes] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 322-325.

Les mesmes Explications ont esté faites par Mademoiselle Sellier, de Roüen. Elle mérite bien d’emporter le prix dont ses deux Amies sont convenuës avec elle. Plusieurs autres ont encor deviné le Mot de l’Académie Françoise, & ce sont Mr le Comte de l’Aubépin ; Mr l’Abbé Sanguin ; Mr du Teil ; Mr Baisé le jeune ; Mr de Vitray, Trésorier de France à Caën ; Mr Cordets, d’estampes ; Mr de l’Epinasse de Rabouin, Fils d’un Président de Nivernois ; Mr de Chantoiseau, de Brie-Comte-Robert ; Mr de Valnay ; Mr de Soucanye, Avocat à Roye en Picardie ; Mr Lagrené de Vrilly ; Mr du Clos, de Mets, l’Hermite de Saint Giraud ; le Secretaire des Dames de Saumur ; la Société des Dames Cloistrées de Lyon, qui ne sont jamais entrées en Couvent ; un Illustre, qui prend le nom de Mélite ; la Belle qui avoit expliqué le Jour de l’An sur la Mode ; une prétenduë Fille de Village entre Tours & Saumur ; une fort agreable Demoiselle de la Ruë de Moussy ; le Pauvre Inconnu, & un bel Esprit de Bruxelles, &c. Je donne aux derniers les mémes noms dont ils se sont servis pour m’écrire. Mademoiselle Loiseau, de Coullomiers, qui est une Beauté aussi réguliere que spirituelle ; & une autre Belle de la Ruë Chapon, ont trouvé le Coq, ainsi que Mr Veneau, Mr du Bois, & la plûpart de ceux que je viens de vous nommer. D’autres l’ont expliqué sur le Ciel, la Giroüette, la Pendule, & une Montre en Tableau.

[Explication de l’Enigme en figure] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 325-326.

Quant à l’Enigme en figure, j’en ay reçeu de tres-ingenieuses Explications que je vous promets dans une Lettre extraordinaire pour le 15 d’Avril, mais personne n’en a trouvé le vray sens. C’est peut-estre parce que le manque de coloris n’a pas laissé connoistre toutes les Figures qui ayant esté gravées avec trop de précipitation, ont quelque defaut qu’on n’a pas eu le temps d’examiner.

[Noms de tous ceux qui ont donné des explications à l’Enigme en figure] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 326-328.

Par cette Vénus que l’Amour défend contre Vulcain, Mr l’Abbé Droüin a entretenu le Temps ; Mr de Roux, la Jalousie ; une Belle du Païs du Maine, la Constance ; un bel Esprit de Troye, l’Enclume ; un autre de Crespy en Valois, l’Infidelité dans le Mariage ; & d’autres, Andromede, la Paix, la Guerre, l’Heure de la Mort, les Affaires du Temps, la Perle, le Cerveau, l’Acier, l’Aimant, & la Monnoye. Cependant ce n’est rien autre chose que l’Ecran. Dans la Saison où nous sommes, les Dames ne reçoivent les visites de leurs Amis qu’aupres du Feu. Le Feu leur gâte le teint, & elles prennent un Ecran pour s’en défendre. Tout cela est représenté dans la Figure. Mars y tient la place d’un Amy. Vénus aupres de qui est une des Graces, marque une Dame, à qui la bien-séance fait prendre un Témoin de la conversation qu’elle a avec cet Amy. Vulcain que vous voyez dans une action menaçante, est le Feu qui incommode la Dame ; & l’Amour qui tâche à se mettre au devant du coup que Vulcain veut porter à Vénus, fait aupres d’elle l’office d’Ecran, les aisles de cet Amour ayant beaucoup de raport avec l’Ecran, qui souvent mesme est fait de plumes de diférentes couleurs, & porte ordinairement les images de diverses Galanteries.

[Enigme en Figure] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 328-329.

Pandore est le nom de la nouvelle Enigme que je vous propose dans la Figure que vous prendrez la peine d’examiner. Vous sçavez que Pandore fut envoyée par Jupiter à Epimetée avec une Boëte. Epimetée ouvrit indiscretement la Boëte, & toutes sortes de Maux en sortirent. C’est à vous à trouver un sens là-dessus.

[Enigme] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 329-331.

Je vous donne aussy dequoy exercer le talent que vous avez à deviner les Enigmes par les deux en Vers que je vous envoye. L’une est d’une Dame pour laquelle les agreables Lettres que j’en reçois me donnent une estime tres-particuliere, & l’autre, de Mr du Plessis-le Chat du Mans, Controleur des Tailles au Ponteau de Mer.

Enigme.

        Dans les Forests j’ay pris naissance,
        Et rien n’est égal à mon sort,
        Puis que ce n’est qu’apres ma mort
        Qu’on me voit en grande puissance.
        Des Champs je reviens dans les Villes,
J’acquiers de la beauté de Maison en Maison ;
Et quand on me possede, on peut avec raison
    Croire à l’Etat estre des plus utiles.
        À la Cour chacun me desire ;
        Je suis si bien aupres du Roy,
        Qu’il veut que je porte avec moy
        Quelque marine de son empire.
        Mon regne est celuy de la Guerre ;
        Et bien qu’esclave des Humains,
        Quand je tombe en de bonnes mains,
        Je fais trembler toute la Terre.

[Autre Enigme] §

Mercure galant, février [tome 2], 1678, p. 332-333.

Autre Enigme.

Je porte ce qu’on veut, & ne refuse rien ;
    Par devant & par derriere
Je suis propre & à porter le mal & le bien,
    La Joye & la misere.
Le Paradis, l’Enfer, les Saints, & les Démons,
    Et le Ciel & la Terre,
Les Princes & les Roys, avec leurs Ecussons,
    La Paix comme la Guerre.
Mais par un triste sort, mes Parens sans amour,
    Si-tost que je suis née,
M’exposent aux rigueurs des Saisons, nuit & jour,
    Voilà ma destinée.
Quoy qu’on me puisse voir, on me cherche avec soin,
    Sans faire de béveuë,
Et l’on trouve souvent ce dont on a besoin,
    Si-tost que l’on m’a veuë.