1678

Mercure galant, mars 1678

2014
Source : Mercure galant, Claude Blageart, mars, 1678
Ont participé à cette édition électronique : Anne Piéjus (Responsable d'édition), Nathalie Berton-Blivet (Responsable d'édition), Adrien Vialet (Transcription), Alexandre De Craim (Édition numérique), Vincent Jolivet (Édition numérique) et Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale).

Mercure galant, mars 1678 [tome 3]. §

À Monseigneur le Dauphin §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], non paginé.

À
MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN

Monseigneur,

On se sert du Mercure pour avoir accés aupres de Vous ; & puis que c’est un Ouvrage public, il est juste qu’il favorise l’empressement que chacun a de vous y faire sa cour. Ce qu’il a fait connoistre par tout de l’adresse merveilleuse qui vous fait si avantageusement réüssir dans vos Exercices, a donné l’idée que vous allez voir. On n’a pû apprendre avec combien de force & de vigueur vous montez les Chevaux les plus difficiles à estre domptez, sans s’imaginer un juste orgueil dans ces Animaux. On les a fait parler sur la gloire qu’ils ont de servir à vous instruire, & par une figure dont l’usage vous est connu. Voicy, MONSEIGNEUR, en quels termes ils doivent s’estre expliquez.

Nous sommes destinez pour former un grand Prince
À porter au Combat de redoutables coups ;
Il n’est point de Cheval de Cour ny de Province,
    Qui s’ose comparer à nous.
***
Notre sort est si beau, qu’aucun sort ne l’égale
Nous sommes faits d’un poil & d’un sang éprouvé ;
Au celebre Pégaze, au fameux Bucéphale,
    Nous ferions quiter le pavé.
***
Le Pégaze languit aux bords de quelques Rives,
Mal propre pour la Gloire, & mal propre aux Combats ;
Depuis qu’il est nourry par neuf Filles oisives,
    C’est tout s’il sçait aller le pas.
***
L’autre avec ce haut prix où nul ne pût atteindre,
N’auroit pû soûtenir nos regards courageux :
Pour un fier Animal qui ne devroit rien craindre,
    Quelle honte d’estre ombrageux :
***
Exempts de ces defauts, & faits comme nous sommes,
Nous nous reprocherions de prendre du repos ;
Nous avons épuisé les soins des plus grands Hommes,
    Pour estre dignes d’un Héros.
***
Qu’il est grand ce Héros ! quoy que bien jeune encore,
Il sçait pour nous domter tout l’art des mieux appris ;
Nous sommes bien trompez, si son Esprit ignore
    L’Art de régner sur les Esprits.
***
Quand nous sautons sous luy d’une fougueuse haleine,
Nul violent effort ne le peut ébranler ;
Sans menace & sans coups, il nous force & nous mene,
    Nous l’entendons à son parler.
***
Tout autre en le portant, nous peze & nous accable,
Mais les Enfans des Roys ne pezent jamais trop,
Sous un fardeau si cher on est infatigable,
    Allast-on toûjours le galop.
***
On se trouve animé d’une orgueilleuse adresse,
Quand on porte le Fils d’un Pere triomphant ;
Dût Pyrrhus en gronder, chacun de nostre espece
    Vaut bien du moins un Elephant.
***
S’il le faut couronner du gain d’une Victoire,
À luy bien obeïr nous nous efforcerons ;
Quand il nous montrera le chemin de la Gloire,
    Aussitost nous l’y porterons.

Quoy que ces Vers ne soient pas de moy, j’ay crû, MONSEIGNEUR, que vous ne desaprouveriez pas la liberté que je prens de les faire paroistre icy. Ils sont une marque de l’admiration que tout le monde a pour Vous, & je m’en fais l’interprete avec beaucoup de plaisir pour avoir occasion de vous réïterer les assurances du profond respect avec lequel je suis,

MONSEIGNEUR,

Vostre tres-humble, tres-

obeïssant, & tres-fidele

Serviteur,        D.

[Au Lecteur] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], non paginé.

Au Lecteur.

Les Vers qui servent d’Epistre à Monseigneur le Dauphin, ont esté envoyez de Bordeaux, & sont de Mr du Matha-d’Emery, Autheur de la Gazette Galante qu’on a veuë dans le Volume de Fevrier. L’Autheur du Mercure luy rend icy la justice qui luy est deuë, & assure qu’il donnera dans peu les choses qu’il a promises dans sa derniere Lettre. La matiere de la Guerre l’a mené si loin, qu’il n’a pû tenir parole dans celle-cy . Il prie de nouveau ceux qui luy font l’honneur de luy écrire, de ne se point plaindre de son silence. Il a tant d’occupation dans toutes les heures du jour, qu’il doit estre dispensé de faire Réponse. Ce travail demanderoit plus de temps que le Mercure, tant il reçoit de Lettres de tous costez. Les Enigmes faisant le divertissement de beaucoup de Compagnies, il sera obligé à ceux qui les ayant devinées, en voudront bien garder le secret jusques à la fin du Mois. Ils publient ce qu’ils ont trouvé, & il se pourroit faire que d’autres se serviroient de leur sens pour l’envoyer à l’Autheur, comme s’ils l’avoient trouvé eux mesmes. Moins le nombre des Devineurs sera grand, plus on aura de plaisir d’avoir rencontré le Mot. On a déja fait connoistre qu’il y a beaucoup de Lettres & de Mémoires dont on ne se sert point, parce qu’estant fort difficiles à lire, on n’a pas le temps de les déchifrer. Il faut prendre garde sur tout à bien écrire les Noms propres. Ce manque de précaution a fait déja faire beaucoup de plaintes pour des choses qu’on a esté obligé de réparer dans les Volumes suivans.

Quand on a commencé à travailler au Mercure, non seulement les Figures n’y estoient point employées, mais on ne passoit point neuf ou dix feüilles d’Impression. Il vient presentement des matieres en telle abondance qu’on a esté contraint de le grossir de moitié, afin de satisfaire le Public. Toutes les choses qui y sont gravées estant faites avec tant de précipitation, demandent qu’on employe beaucoup de Gens & d’Ouvriers tout-à-la-fois pour le tenir toûjours prest à jour nommé. Il est impossible de retrancher les feüilles qui le grossissent, à cause de la quantité d’Articles considérables dont l’Autheur est accablé tous les Mois. C’est ce qui le met dans l’impuissance de le continuer le Mois prochain que sur le pied de trente sols relié en veau, de vingt-cinq relié en parchemin, & de vingt pris en blanc chez le Sieur Blageart son Imprimeur ; mais il assure que quelque dépense qu’il y fasse à l’avenir, comme il n’épargnera rien pour donner de plus en plus quelque chose de curieux pour les Graveures, il n’en augmentera jamais le prix, qui n’est que fort médiocre pour un Livre de cette grosseur, quand mesme il n’y auroit aucune Figure, en comparaison de ce qu’on vend ordinairement les Livres pour lesquels il y a la moitié moins de dépense à faire.

On croyoit donner l’Extraordinaire le 15. d’Avril ; mais les Festes de Pasques qui approchent, & qui empescheront les Ouvriers de travailler, sont cause qu’on le remet au 26. Il contiendra trois fois autant de matiere qu’un Volume du Mercure ; & cela ne doit pas estre difficile à croire, puis qu’il sera & beaucoup plus gros, & d’un plus petit caractere. On y trouvera mille choses curieuses, dont on ne veut point avertir le Lecteur, afin qu’il soit plus agreablement surpris. On y verra que la France n’abonde pas moins en Gens d’Esprit, qu’elle fait en Braves. Tous ceux qui ont écrit touchant le Mercure, & les Ouvrages qu’il recueillis depuis son commencement, y ont interest. Le Public sera étonné des Figures qu’il y verra, & des dépenses extraordinaires qu’on aura faites pour les y placer. On y trouvera dequoy s’exercer l’Esprit avec autant de plaisir qu’on s’en fait à developer les Enigmes, & on peut croire par là qu’il y aura beaucoup à profiter. On promet qu’on y satisfera entierement ceux qui pressent l’Autheur depuis tant de Mois sur le Chapitre des Modes. On ne se contentera pas d’expliquer en quoy elles consistent, on adjoûtera des Graveures qui les representeront aux yeux. Enfin ce Livre sera galant, curieux, plein d’érudition, profitable pour former l’Esprit, utile au Public par quantité de choses, & glorieux à la France. On ne le vendra qu’un Ecu en veau, cinquante-cinq sols en parchemin, & cinquante en blanc, chez ledit Sr Blageart. Quand l’Autheur n’y trouveroit que le remboursement de ses frais, il se tient si obligé au Public, qu’il veut bien contribuer de ses soins tous les trois Mois à la satisfaction qu’il aura d’apprendre combien les Provinces renferment de beaux Esprits qu’il ne connoit pas.

[Lettre de M.D.P. à Mademoiselle P.B. meslée de Prose et de Vers] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 13-26.

Autre Article arresté dans une solemnelle Assemblée. La Lettre que je vous envoye vous l’éclaircira. Elle est écrite par un galant Homme, dont une fort aimable Fille a touché le cœur. Il l’avoit veuë disposée à luy donner & à recevoir de luy un Nom qui répondist à l’estime particuliere qu’ils ont l’un pour l’autre, & c’est là-dessus qu’il prend occasion de feindre ce que vous allez voir.

LETTRE
DE MONSIEUR D.P.
À MADEMOISELLE P.B.

 

IL y a longtemps que je m’ennuye de vous appeller Mademoiselle, & d’estre traité par vous de Monsieur. Je suis ravy que vous vous soyez aussi ennuyée de ces noms, & vous avez esté heureusement inspirée de m’en chercher un moins sérieux. À dire vray, ce terme de Monsieur tient un peu trop du respect, & vous pouvez le perdre hardiment pour moy, pourveu que vous consentiez à le remplacer par quelque sentiment plus agreable. Vostre embarras sur ce changement de noms, venoit de la difficulté de m’en choisir un qui fust joly, & point trop tendre. C’estoit assurément une affaire ;

    Mais enfin tout est terminé,
Je m’en vay vous causer une surprise extréme,
Ce nom que vous cherchiez, l’Amour me l’a donné.
        Quoy l’Amour ? oüy l’Amour luy-mesme.
        Qui se le fust imaginé ?
        Sans doute on ne s’attendoit guere
Que dans vostre conseil vous dussiez l’appeller,
    Mais le fripon fait bien plus d’une Affaire
    Dont il n’est pas prié de se mesler.

Je gage que vous vous préparez déja à le desavoüer de ce qu’il a fait ; mais je vous assure qu’il en a fort bien usé, & vous sçavez aussi-bien que moy qu’il a plus d’égard pour vous que pour aucune Personne du monde. Voicy comme cette négotiation a esté traitée.

Quand il sçeut que vous vouliez bien recevoir un nom, & m’en donner un, il assembla tous ses petits Freres les Amours pour déliberer là-dessus. Il leur proposa d’abord qu’il estoit temps que nous quitassions les noms de Monsieur & de Mademoiselle. On apporta les Registres de ses Conquestes, & on se mit à les feüilleter. Les Registres des Conquestes de l’Amour, vous vous imaginez bien que ce doivent estre force Billets galants de toutes les manieres. On trouva dans les plus anciens les noms de Mon Soleil & Ma Chere Ame. Les Amours s’éclaterent de rire.

        Cependant, ne vous en déplaise,
Ces Noms furent trouvez fort tendres & fort doux
        Par quelques Amours portant fraise,
    Dont nos Ayeux sentoient jadis les coups.
Ils regretterent fort l’antique prud’hommie
        Qui ne paroît plus dans nos ans,
Et les mots emmiellez de M’amour, de M’amie,
        Dont on se servoit au vieux temps.

On trouva en suite dans les Registres plus modernes, Mon cher & Ma Chere ; & là-dessus

        Un gros Amour au teint fleury,
Qui ne connoissoit point de Beauté rigoureuse,
Qui de solides mets s’estoit toûjours nourry,
Et qui sçavoit duper le plus jaloux Mary,
        Et la Mere la plus fâcheuse,
Cria tout haut ; Mon Cher & Ma Chere sont bons,
Ils expriment fort bien, ils sont du bel usage,
        Pourquoy feüilleter davantage ?
    Ordonné qu’on prendra ces Noms.
Tout-beau, luy répondit certain Amour severe,
Nos Amans n’en sont pas encor où vous pensez.
Quoy, viendroient-ils si-tost à Mon Cher & Ma Chere ?
S’ils y viennent un jour, ce sera bien assez.
        Vrayment, si j’en estois le Maistre,
Repliqua le premier, ils doubleroient le pas,
Vous diriez qu’ils ne font que de s’entreconnoistre,
        Ces Amans-là n’avancent pas.

Malgré l’avis de cet Amour, on continua à feüilleter. On lût les noms de Mon Berger & Ma Bergere. C’est dommage, dit-on, qu’ils soient trop communs, car ils sont fort jolis. En mesme temps on entendit la voix d’un petit Amour, qui dit presque tout-bas, il y a un remède à cela. On se tourna vers luy, & on le vit qui tâchoit à se perdre dans la foule des Amours où il s’estoit toûjours tenu caché. Mais on l’en tira pour luy demander qui il estoit. Il n’estoit connu de personne.

Sa phisionomie estoit spirituelle,
    Le teint fort beau, l’œil languissant & doux,
        La taille petite, mais belle,
        En un mot tout fait comme vous.
        Fort timide, car de sa vie
Le pauvre Enfant n’avoit paru publiquement ;
Il rougit en voyant si belle Compagnie,
    Et sa rougeur avoit de l’agrément.

Il dit que vous estiez sa Mere ; mais que comme cela estoit secret, il prioit ses Freres les Amours de n’en rien dire, & que si on luy laissoit le temps de reprendre un peu ses esprits, il nous donneroit, à vous & à moy s’entend, un nom dont nous aurions sujet d’estre satisfaits. Si-tost qu’il se fut remis, il adjoûta qu’il faloit que vous m’appellassiez Mon Berger. À la verité, poursuivit-il, le nom est commun, comme vous l’avez deja remarqué, mais voicy le moyen d’empescher qu’il ne le soit. Il ne l’appellera pas sa Bergere, mais sa Musette, & alors Mon Berger & Ma Musette seront des noms nouveaux. Ma Musette ? s’écrierent les Amours. Oüy, ma Musette, reprit-il d’un petit air un peu plus assuré. Ma mere est une vraye Musette.

        Elle est toute preste à charmer
Et d’elle-mesme elle a tout ce qu’il faut pour plaire,
        Mais un Berger est necessaire ;
    Quand il s’agit de l’animer.
Si mon avis, Amours, estoit suivy du vostre,
        Je croy qu’il faudroit obliger
        Et la Musette & le Berger
        À certains devoirs l’un vers l’autre.
Le Berger ne dira rien d’amoureux, de doux,
        Si ce n’est avec sa Musette :
Elle distinguera son Berger entre tous,
    Et pour tout autre elle sera muette.
        De plus quelque tendre Chanson
    Que le Berger à sa Musette inspire,
Elle ne se pourra dispenser de la dire,
        Ny de le prendre sur son ton.

On fut assez satisfait de la Harangue du petit Amour ; & tous les Amours se séparerent apres avoir résolu qu’on vous proposeroit le nom de Musette, & à moy celuy de Berger.

Si vous acceptez le vostre, songez, je vous prie, que le Berger voudroit bien que sa Musette ne se fist point employer à des Chansons tristes ny plaintives, mais seulement à celles où l’on marque sa reconnoissance à l’Amour.

[Air nouveau, dont les Paroles sont de Madame des Houlieres] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 26-27.

Quelque agreable Chanson que la Musete fasse retentir, elle aura peine à égaler ces belles Paroles de l’incomparable Madame Deshoulieres. Elles ont esté mises en Air par un Homme de qualité de ses Amis. Vous m’en ferez sçavoir vostre sentiment quand vous en aurez appris la Note.

AIR NOUVEAU.

Avis pour placer les Figures : l’Air qui commence par, Le cœur tout déchiré par un secret martyre, doit regarder la page 27.
Le cœur tout déchiré par un secret martyre,
    Je ne demande point, Amour,
    Que sous ton tyrannique empire
L’insensible Tirsis s’engage quelque jour.
    Pour punir son ame orgueilleuse
De l’eternel affront qu’il fait à mes attraits,
N’arme point contre luy ta main victorieuse ;
Sa tendresse pour moy seroit plus dangereuse
    Que tous les maux que tu me fais.
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[Nouvelle Avanture de l’Opéra] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 28-53.

Les Avantures continuënt toûjours à naistre aux Representations de l’Opéra. En voicy une qui merite bien que vous la sçachiez.

Trois Dames de qualité, belles, spirituelles, & d’un enjoüement à charmer, apres avoir écouté pendant tout un jour les douceurs de force Amans qui leur rendoient des soins assez assidus tomberent le soir sur leur chapitre ; & comme elles cherchoient moins à faire intrigue qu’à se divertir, elles plaisanterent sur leurs diférentes déclarations, & se firent confidence des protestations les plus empressées que chacune d’elles en recevoit. C’estoit en tous une fidelité inébranlable, des sermens de manquer plutost de vie que de constance, & une assurance si positive de n’avoir des yeux que pour ce qui causoit leur attachement, qu’à les entendre, ils estoient les seuls qui eussent encor sçeu aimer. Les Dames qui ne se piquoient pas d’estre fort crédules, prenoient tout cela pour des lieux communs ; & quoy qu’elles pûssent avec raison attendre beaucoup de leur mérite, elles se défioient assez des Hommes pour estre persuadées qu’il n’y avoit que des paroles dans tout ce qu’on leur protestoit. Sur cette pensée, elles se firent un plaisir de l’éprouver, plus pour joüir de l’embarras où elles prétendoient mettre leurs Amans, que pour les croire capables de tenir bon contre une Avanture. Parmy le grand nombre d’Adorateurs qu’elles s’estoient faits, elles en choisirent cinq qui leur avoient paru les plus enflâmez, & ayant imaginé un Billet de rendez-vous, elles emprunterent une main inconnuë pour l’écrire, & le firent tenir le lendemain à chacun des cinq dont elles vouloient tenter la fidelité. Le Billet estoit conçeu en ces termes.

Il y a longtemps que je cherche quelque occasion favorable, où je vous puisse faire connoistre l’estime particuliere que j’ay pour vous ; mais un Mary qui m’obsede rompt toutes mes mesures. J’espere neantmoins pouvoir me dérober demain Mardy pour quelques heures. J’iray à l’Opéra aux troisiémes Loges, du costé de celle du Roy, & n’auray qu’une Suivante pour compagnie. J’y seray en Cape, un Ruban couleur de feu à ma Coife, & un sur ma teste entre mes Cornetes. Obligez-moy de vous y trouver. Peut-estre ne vous repentirez-vous point de vos pas.

Ce Billet rendu separément aux cinq Cavaliers, fit l’effet que les Dames avoient attendu. Ils estoient naturellement assez satisfaits d’eux-mesmes, & ce Rendez-vous offert justifiant l’estime qu’ils faisoient de leur mérite, ils résolurent tous d’en profiter. Le jour venu, les Dames allerent à l’Opéra en habit fort negligé. Il ne leur falloit point un plus grand déguisement pour les cacher, car elles estoient ordinairement fort magnifiques. Elles se firent mener aux troisiémes Loges. Je ne sçay, Madame, si vous sçavez que ces Loges n’estant point séparées les unes des autres comme les premieres, font une espece de Galerie où chacun prend telle place qu’il veut, avec entiere liberté de s’y promener. Les Dames en occupérent l’entrée, & posterent à l’autre bout deux Demoiselles Confidentes de l’Intrigue. L’une avoit le Ruban couleur de feu qui estoit marqué par le Billet, & on eust eu peine à choisir une Personne plus propre au Rôle qu’on luy donnoit à joüer. Les Cavaliers suivirent de pres. Le premier estant sur le point d’entrer, apperçeut le Carrosse d’une des Dames qui retournoit vuide. Il en demanda des nouvelles à un Laquais, & se crût obligé à des précautions extraordinaires, quand il apprit qu’elle & ses deux Amies estoient ensemble à l’Opéra. Il estoit question de se cacher d’elles, & il n’eut pas à resver longtemps aux moyens d’en venir à bout. Dés les premiers pas qu’il fit en entrant, il apperçeut un des Intéressez au Rendez-vous. Celuy-cy croyant en avoir esté reconnu, oste un Manchon dont il se cachoit d’abord le nez, & plus par vanité que par confiance, luy découvre le sujet qui l’obligeoit au déguisement. Pour preuve de la bonne fortune qui l’attendoit, il luy montre le Billet de l’Inconnuë, & luy recommande de n’en point parler. L’autre qui en avoit reçeu un tout semblable, ne doute plus de la piece ; & les Dames qui sont de si bonne heure à l’Opéra, luy faisant juger que c’est d’elles qu’elle vient, il veut s’en tirer en habile Homme. Il souhaite bonne rencontre à celuy qui se croit heureux, s’en sépare, le laisse aller, visite l’Amphithéatre & les Loges basses, & n’y trouvant point les Belles qui l’ont joüé, il monte aux troisiémes, où il ne doute point qu’il ne les rencontre. En effet, il les découvre en entrant, & les ayant reconnuës malgré leur négligence affectée, il leur dit qu’ayant passé chez elles pour leur faire une fort agreable confidence, il avoit esté heureusement averty qu’elles estoient à l’Opéra, qu’il venoit de les y chercher par tout, & que puis qu’il les trouvoit dans un lieu si propre à faire naistre des Avantures, il ne tiendroit qu’à elles de luy voir faire le Personnage d’Avanturier. Il leur lit son Billet en mesme temps. Les Dames se mettent à rire. Le Cavalier en prend avantage, & leur fait enfin avoüer la Piece. Il apprend qu’elle a esté faite à quatre autres comme à luy, dont l’un entretient déja la Belle au Ruban couleur de feu. On achevoit de luy faire cette confidence, quand il en voit paroistre un autre avec un Manteau d’écarlate sur le nez. Il fut bien-tost suivy d’un troisiéme, à qui on avoit encor donné mesme Rendez-vous ; & comme ils ne pouvoient avoir place aupres de la Belle qu’ils reconnoissoient au Ruban marqué, les Dames se divertissoient agreablement à les voir se promener embarassez, en attendant que leur tour fust venu pour l’Audiance, car la Demoiselle qui ne manquoit pas d’esprit, trouvoit moyen d’éloigner les uns sous prétexte de vouloir dire un mot aux autres pour s’en défaire. Ainsi il y en avoit qui se promenoient, il y en avoit qui parloient, & chacun croyant estre le seul heureux, attendoit toûjours le temps favorable du teste-à-teste. Pendant que la Belle les amusoit de la sorte, un de ceux qu’elle avoit priez de la quiter un moment, s’estant avancé en resvant jusqu’à l’endroit où estoient les Dames, en fut appellé. Il estoit d’une taille aisée à connoistre, & il auroit inutilement voulu se cacher. Il fut surpris de les voir aux troisiémes Loges ; & leurs Habits négligez luy faisant soupçonner du mystere dans cette Partie, il comprit aux diférentes questions qui luy furent faites, qu’elles seules luy avoient fait donner le Rendez-vous. Il tâcha à ne se point déconcerter, & leur dit agreablement qu’il leur estoit obligé de luy faire voir l’Opéra à si bon marché, & en meilleure compagnie qu’il ne l’avoit crû. Toute la peine qu’on luy imposa, fut d’aller reconnoistre un Manteau gris qui s’estoit arresté à quelques pas de la Demoiselle au Ruban. À peine l’eut-il examiné, que l’appellant par son nom, il luy demanda la raison de cet équipage, & s’il avoit honte qu’on le vist dans un lieu où les Gens à bonne fortune estoient si souvent mandez. Le Cavalier au Manteau ne pût si bien feindre, qu’il ne parust interdit de cette demande. Il donna de méchantes raisons à celuy qui luy parloit, & qui le conduisant insensiblement vers les Dames, partagea le plaisir qu’elles eurent de son embarras. Elles luy firent les mesmes questions qu’au premier, & leurs éclats de rire qu’elles ne pouvoient contenir, aiderent à luy faire deviner la mesme chose. Il ne leur déguisa point qu’il avoit donné dans le panneau, & leur avoüa mesme qu’il avoit trouvé le caractere du Billet tout semblable à celuy d’une Dame qu’il avoit soupçonnée du Rendez-vous. Il falut en suite reconnoistre le Manteau d’écarlate. Celuy qui en estoit envelopé, avoit pris place aupres de la Dame, & profitoit de l’erreur des autres qu’il venoit d’éloigner. [L']Autre Cavalier fut député pour la découverte. Il troubla la confidence en s’approchant ; & comme il observa attentivement les deux prétendus Amans, le Cavalier qui commençoit à conter des douceurs à son Inconnuë, aima mieux quiter la partie, que de laisser découvrir qui il estoit. Il se tira brusquement. L’autre le suivit, & marchant à costé de luy, comme si ç’eust esté sans dessein, il l’obligeat long-temps d’avoir le nez contre la muraille, jusqu’à ce qu’il se résolut tout-à-coup à sortir des Loges, sans écouter les Dames qui l’appellerent dans l’instant qu’il s’échapoit. Leur voix le frapa. Il la reconnut, & jugeant bien qu’elles n’estoient pas là pour le seul plaisir de la Musique, il voulut sçavoir s’il n’avoit point d’interest à ce qui les avoit fait monter si haut. Ainsi il revint un quart-d’heure apres, & se plaça derriere elles pour les écouter, apres avoir changé de Perruque, de Manteau, & de Chapeau. Ce qui les surprit, & qui surprit également tout le monde, ce fut un Masque qu’il se mit sur le visage. Cette nouveauté fit garder le silence aux Dames pendant quelque temps ; mais elles l’examinerent de si pres, que la métamorphose ne leur fut pas longtemps inconnuë. Elles luy dirent quelque chose de plaisant, qu’il feignit inutilement de ne point comprendre. Il fit de fausses réponses, & voyant qu’une d’entr’elles vouloit ouvrir son Manteau, afin qu’il ne fust plus en pouvoir de se cacher, il s’enfuit avec la mesme précipitation qu’il avoit fait la premiere fois. On attendoit le quatriéme qu’on n’avoit pû encor découvrir. Il s’estoit trouvé au Rendez-vous avant tous les autres, & ménagé de telle maniere, que sans s’estre fait remarquer, il avoit entretenu la Belle pendant tout le temps qu’elle avoit esté en liberté de l’écouter. Cependant comme il n’estoit pas d’humeur à s’accommoder de la facilité qu’elle faisoit voir à prester l’oreille à tant de monde, & que son entretien ne luy avoit pas paru aussi fin qu’il l’eust souhaité, il ne demeura aupres d’elle que jusqu’au troisiéme Acte de l’Opéra ; & quelque ordre qu’il se souvint d’aller donner à ses Gens, l’ayant obligé de sortir, il fust reconnu des Dames, qui tâcherent de l’arrester. Elles eurent beau prononcer son nom. Il feignit de ne rien entendre, & pensa tomber dans l’Escalier à force de fuir. Les Dames en pousserent des éclats de rire qui attirerent les regards de toute l’Assemblée de leur costé. On joüoit Atis, & ceux qui s’y trouverent ce jour-là n’auront pas de peine à s’en souvenir. Le Lendemain les Cavaliers leur firent visite. Vous jugez bien, Madame, qu’ils ne furent pas épargnez, & que le Ruban couleur de feu qui les avoit fait courir, servit d’une agreable maniere à la conversation. Ce qu’il y eut de fâcheux pour eux, c’est que les Dames les reçeurent du mesme œil qu’à l’ordinaire, & ne leur firent paroistre ny colere, ny chagrin de ces sermens de constance violez pour une si legere occasion. Elles estoient bien éloignées de s’en mettre en peine. Ce sont de ces Femmes qui aiment le monde sans s’embarasser d’aucune intrigue, & dont ceux qui les voyent ne peuvent esperer autre avantage que celuy d’estre soufferts.

[Loterie Galante] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 61-65.

Je ne vous ay point parlé des Loteries qui se sont tirées dans les derniers jours du Carnaval. Vous sçavez que c’est un divertissement qu’on se donne icy tous les Ans, mais vous n’auriez peut-estre pas crû qu’on en pust faire une purement galante. Cependant elle s’est faite le dernier Mois. On fit des Vers pour plusieurs Belles d’un Quartier, & ces Vers ayant du raport avec l’état présent ou de leur cœur ou de leur fortune, on voulut voir de quelle maniere le hazard les distribuëroit. Il y a de l’esprit en ce nouveau genre de Loterie ; mais comme elle est trop particuliere, & que les Billets ne peuvent estre entendus que des Personnes intéressées, je me contente de vous en envoyer trois ou quatre pour vous faire juger de tous les autres.

Billet pour Candace.

    CAndace, vostre heure est venuë,
    Vous allez aimer comme il faut.
Un Amour tout de flâme a paru dans la nuë,
Qui va de vostre cœur effacer le defaut.
    Il n’est pas encor heure induë,
Mais vous auriez mieux fait de commencer plutost.

Billet pour Iris.

    QUand vous estiez encor Enfant,
    Il vous souvient que vostre Mere
Vous dépeignoit l’Amour comme un affreux Geant
Qui meritoit d’un cœur l’aversion entiere.
Mais depuis qu’un Amant bien fait vous a sçeu plaire,
L’Amour pour vous, Iris, n’a rien de dégoûtant,
Et ce Geant affreux dans les yeux de Severe,
    Ne vous épouvante plus tant.

Billet pour Alceste.

VOus laisserez passer les plus beaux de vos jours,
Alceste, sans goûter les doux ruits des Amours ;
Et quand vous vous verrez plus avancée en âge,
    Vous enragerez tout de bon,
    Et serez peut-estre moins sage,
Quoy qu’on le soit alors, ou bien jamais, dit-on.

Billet pour Diane.

        SI vous voulez que l’on vous aime,
        Diane, aimez, c’est le plus court.
        Ce n’est plus à present qu’on court
        Apres une rigueur extréme.
    On ne voit plus de ces gens à teint blesme,
    S’attacher tant aupres d’un Objet sourd
Qui laisse soûpirer, & ne fait pas de mesme.
        Diane, aimez, c’est le plus court,
        Si vous voulez que l’on vous aime.

[L’Amour sans partage] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 65-72.Voir aussi l'airVous demandez Iris construit sur le premier quatrain de ce poème

Il est naturel de vouloir estre aimé pour aimer, & c’est là-dessus que sont faits les Vers qui suivent.

L’AMOUR
SANS PARTAGE

VOus demandez, Iris, pourquoy je vous évite ;
    Cessez de vous en étonner.
Vous avez mille appas, & mon cœur va trop viste
    Quand il s’agit de se donner.
***
La liberté me plaist, & vous estes aimable ;
    Je crains le pouvoir de vos yeux.
Malheur à qui les voit ; on assure en tous lieux,
    Qu’ils ont fait plus d’un Misérable.
***
Quoy qu’ils semblent promettre à qui voudroit s’offrir,
    Comme vous avez l’ame fiere,
Il faut en vous aimant s’apprester à souffrir.
Ce n’est point là mon fait, vous estes meurtriere,
    Et moy, j’ay grand peur de mourir.
***
Mourir pour vous sans doute est un sort plein de gloire,
Qui porteroit mon nom à la Posterité ;
Mais enfin j’aime à vivre ailleurs que dans l’Histoire,
Et ne suis point jaloux de l’Immortalité.
***
Un jour peut-estre, à vous-mesme contraire,
    Vous plaindriez mon triste sort.
Vous vous reprocheriez vostre humeur trop severe,
    Mais cependant je serois mort.
***
Voulez-vous de mes vœux vous assurer l’hommage ?
    Ne me refusez point une tendre pitié.
Quitez cette froideur qui sied mal à vostre âge,
    Vous en vaudrez mieux de moitié.
***
À quoy sert aprés tout qu’en aimant on soûpire ?
    Le plaisir en est-il plus doux ?
Croyez-moy, belle Iris, le plus leger martire
    Fait entrer l’Amour en couroux.
***
En le chargeant de rudes chaines,
    Vous l’étoufez dans le Berceau.
Rien n’est si délicat ; les soucis & les peines
    L’ont bientost mis dans le tombeau.
    Sur tout il faut dans sa naissance
Prendre un air avec luy qui soit flateur & doux ;
La rudesse l’étonne, & remply d’innocence
    Il hait les fieres comme vous.
***
    Par là cet Enfant s’intimide.
    Il n’est point fait à la rigueur ;
    La douceur fut toûjours le guide
    Qui le conduisit dans un cœur.
***
    Si le mien n’est à vostre usage,
Il fait vœu pour jamais de vivre sous mes loix,
De n’adorer que vous ; mais lors que je m’engage,
    Répondez-moy de vostre choix.
***
À ces conditions puis-je estre vostre affaire ?
    Je vous parle de bonne foy.
Je trouve tout en vous, & ne veut que vous plaire ;
    Pourez vous trouvez tout en moy ?
***
Nous diférons beaucoup, l’Amour seul nous égale,
    Je connois le peu que je vaux,
Mais je sçay bien aimer ; vous serez sans Rivale,
    Je voudrois estre sans Rivaux.
***
Je hais, à dire vray, l’honneur de ces Coquetes
Qui sans prendre jamais aucun attachement
    Font leur plus doux amusement
De tout ce qu’on leur vient debiter de fleuretes.
***
    Peut-estre elles font peu d’heureux,
Quoy qu’un accueil riant semble d’un doux présage ;
    Mais comme j’aime sans partage,
C’est d’un cœur tout à moy que je cherche les vœux.
***
    La pluralité m’incommode
Autant qu’à leurs attraits elle donne d’éclat ;
C’est l’usage du temps, mais je suis délicat
    Sur le chapitre de la Mode.
***
Un bien qu’on ofre à tous ne peut estre à pas-un,
    Je m’en tiens à l’expérience,
Et ma flame aussi-tost passe à l’indiférence,
    Quand on ne m’aime qu’en commun.
***
Montrez-vous donc Amante en vous montrant aimable,
Un peu d’amour, Iris, sied bien à la beauté.
En faveur de mon feu rendez-vous exorable,
    Peut-estre l’a-t-il merité.

[Lettre de l’Académie de Soissons, À Monseigneur le Chancelier] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 72-77.

Comme je sçay que tout ce qui regarde la gloire de Monsieur le Tellier vous plaist, je vous envoye la Lettre que Mr Guérin Secretaire de l’Académie de Soissons, luy a écrite au nom de sa Compagnie sur sa Promotion à la Charge de Chancelier. Ce fut mesme Mr Guérin qu’elle employa pour remercier Mrs de l’Académie Françoise de l’avoir reçeuë dans leur Alliance.

LETTRE
DE L’ACADEMIE
DE SOISSONS

À Monseigneur le Chancelier.

Monseigneur,

Nous espérons que Vostre Grandeur nous permettra de mesler des marques de joye à celles que vous recevez de tous les endroits du Royaume sur vostre Promotion. La joye en cette conjoncture n’est pas moins juste, qu’elle est universelle & extraordinaire. En effet, Monseigneur, cette Dignité Supréme qui assure la bonne fortune des Etats en y maintenant l’ordre, & la discipline, ne pouroit de l’aveu de tout le monde estre mise en de meilleures mains ; & il n’y a aucune sorte de biens que l’on ne doive attendre de la sainteté de vos intentions, de la sublimité de vostre Esprit, & du long usage que vous avez de toutes les Vertus Chrestiennes & Politiques. Vous avez par vos soins conservé la France dans la tempeste : vous en avez étendu la gloire & les limites par vos Conseils ; & sans parler des autres avantages qu’elle tient de Vous, vous luy avez donné un Ministre dont le puissant génie peut comme le vostre Seconder le Roy dans les prodiges de sa rapide valeur, & de sa sagesse incomparable. Vous allez, Monseigneur, l’embellir ; vous allez la rendre la plus heureuse de toutes les Nations de la Terre, par vostre application à y répandre des fruits de Justice, à y augmenter l’amour de la Vertu, à y faire fleurir les Lettres & les belles Connoissances. Que faudroit-il loüer davantage en cette occasion, ou les pures, les infaillibles Lumieres de Sa Majesté qui vous a choisy pour ce haut Ministere, ou les qualitez rares & excellentes qui ont merité ce juste choix ? Peut-estre, Monseigneur, entreprendrons nous quelque jour de traiter ces grandes matieres, mais aujourd’huy nous nous contenterons de les regarder avec admiration, & de vous protester que nous sommes avec un respect également profond & inviolable,

MONSEIGNEUR,

De Vostre Grandeur,

Les tres-humbles, trés-

Obeissans, & tres-zelez

Serviteurs,

Les Académiciens de l’Académie

de Soissons.

[Nouvelles Académies de Beaux Esprits] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 78-84.

C’est quelque chose d’admirable & de glorieux en mesme temps pour la France, que le tumulte des Armes n’empesche point que les Lettres ne fleurissent toûjours avec plus d’éclat. En effet, plus les soins de la Guerre nous donnent d’occupation, plus on s’attache à ce qui regarde l’Esprit. On me mande que Monsieur l’Evesque d’Evreux va établir des Conférences à Vernon en forme d’Académie. Il s’en tient icy de tres-agreables toutes les Semaines chez Madame M*** où se rendent plusieurs Personnes d’esprit, qui la regardant comme une dixiéme Muse, luy donnent le Nom de leur Protectrice dans les Assemblées, qu’elle n’a pû refuser de leur permettre chez elle. On y lit de petits Ouvrages tant en Vers qu’en Prose. On y parle de tout ce qui peut faire l’entretien des honnestes Gens, & chacun y fait part des Nouveautez qui luy sont tombées entre les mains. Cette Societé qui n’estoit d’abord composée que de cinq ou six Personnes, grossit tous les jours par l’envie que ceux qui ont l’avantage d’y estre reçeus, donnent à leurs Amis de connoistre une Dame d’un mérite si particulier. Elle a l’esprit admirablement bien tourné, l’humeur fort complaisante, la conversation tres-agreable, & une si grande facilité à bien écrire, qu’il ne faut pas s’étonner si elle parle de tout avec autant de justesse qu’elle fait. On ne peut trop estimer le talent qu’elle a pour la Poësie. Plusieurs Personnes ont quelquefois travaillé avec elle sur une mesme matiere proposée pour se divertir ; & ses Ouvrages, quoy qu’écrits de la mesme main que les autres, afin qu’on les pust examiner sans les connoistre, ont toûjours emporté le prix. Avoüez, Madame, que les Assemblées qu’elle tient chez elle font honneur à vostre beau Sexe, & que c’est en porter la gloire bien loin, que de pouvoir mériter la premiere place parmy des Homes qui passent dans le monde pour estre infiniment éclairez. Dans les derniers jours du Carnaval, elle convia une Compagnie de Gens choisis à qui elle donna trois Représentations d’une petite Comédie. Une Symphonie fort agreable que quelques Particuliers avoient préparée pour son divertissement, formoit les Entr’Actes. Vous jugez bien par là que cette Dame doit avoir beaucoup d’inclination pour la Musique. Rien ne luy plaist davantage que l’harmonie des Instrumens dont elle touche quelques-uns avec beaucoup de délicatesse. Aussi les Concerts ne luy manquent pas, & elle en régale souvent sa petite Académie, & quelques autres Personnes de sa connoissance. Tant de Divertissemens où ceux qui ont l’avantage de la voir, se trouvent heureux d’avoir part, font regarder sa Maison comme un lieu où tous les Plaisirs raisonnables se rencontrent. Chacun s’empresse d’y avoir accés, & son Quartier est à présent plus connu par les Gens d’esprit sous le nom du Mont Parnasse, que sous celuy de la Montagne Sainte Geneviéve.

[Le Bon Mary, Comedie avec des entr’actes de Musique, representé ce Carnaval chez une Dame de Qualité] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 84-85.

On a aussi representé ce Carnaval une Comédie intitulée le Bon Mary, chez une Personne de qualité. Il y avoit des Entr’Actes de Musique. Les Paroles estoient de Mr de Vaumoriere, & les Airs de Mr B. D. B. dont le merveilleux génie est connu pour la Musique. L’Assemblée fut de Gens choisis, fort capables d’en connoistre toutes les beautez.

[Belle ambition de bien dancer] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 85-86.

Il s’en est fait beaucoup d’autres pour le Bal, où l’on n’a pas moins admiré la magnificence & la propreté des Masques, que la grace qu’ils ont fait paroistre en dançant. Ce talent de bien dançer est devenu si considérable, qu’un jeune Homme qui ne croyoit pas avoir la jambe assez droite, se l’est fait rompre dans le seul dessein d’avoir l’air meilleur quand il se la seroit fait raccommoder. Ce qui contribuë fort à faire naistre l’envie de courir le Bal, c’est qu’on le peut faire avec toute sorte de seûreté. L’ordre qu’on donne pour l’entretenir, aussi-bien que, pour la netteté & la clarté, est quelque chose d’admirable.

[Toutes les Particularitez du Mariage du Prince de Charles de Lorraine avec la Reyne Doüaitiere de Pologne] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 88-102.

Vous aurez sans doute appris le Mariage du Prince Charles de Lorraine avec la Reyne Doüairiere de Pologne, mais vous en pouvez ignorer les particularitez. En voicy de tres-assurées.

Ce Prince ayant pris terre à Nustorh, Village sur le Danube à une petite demy-heure de Vienne, dépescha un Gentilhomme à sa Majesté pour luy donner avis de son arrivée. Ce Gentilhomme fut renvoyé le lendemain 4. de Fevrier avec une réponse qui marquoit la joye qu’on avoit de cette nouvelle. Comme il apprit par luy que l’Empereur souhaitoit qu’il vinst coucher ce mesme jour à Baden, petite Bille à quatre lieues de Neustat, il y fut mené dans un petit Carrosse qu’on luy avoit préparé à Vienne. Trente Chevaux de poste le précedoient, montez par ses Gentilshommes richement vestus. Ses Pages marchoient aussi devant avec eux. Leur Livrée estoit de Drap verd à larges bandes de velours cramoisy, & toute parsemée de galons d’argent. Divers Postillons qui estoient comme leurs Guides, faisoient retenir leurs Cornets par tout. Trois Chaises roulantes à la Brandebourg suivoient le petit Carrosse du Prince. Elles estoient remplies de Noblesse qui s’estoit avancée pour le salüer. On arriva à Baden dans cet équipage. Le Marquis de Grana, le Comte de Buquoy, & plusieurs autres des principaux de la Cour, s’y trouverent pour luy rendre leurs devoirs, & l’accompagnerent le lendemain à Neustat. Le Prince rencontra en chemin le Grand Ecuyer de la Reyne de Pologne, aussi-bien que les Comtes d’Harac, de Walstein, de Mansfeld, & de Chaffemberg, avec les deux Capitaines des Gardes du Corps, que Sa Majesté Impériale luy envoyoit pour luy faire compliment. Ils descendirent de Carrosse, s’acquiterent de l’ordre qu’ils avoient, & précederent le Prince à Neustat pour avertir qu’il y arrivoit. Il arriva dans la Ville sur les six heures du soir, & alla descendre au Chasteau. Le Maistre d’Hostel & les Gentils-hommes de la Chambre, le vinrent recevoir hors la Porte. Le Grand Chambellan l’attendoit au pied du Degré. Ce fut luy qui le mena dans l’Apartement de l’Empereur. Le Grand-Maistre se trouva dans la premiere Antichambre ; & comme il conduisoit le Prince, Sa Majesté Impériale sortit de sa Chambre & fit deux pas pour le recevoir. Cet honneur est extraordinaire. Le Prince alla en suite complimenter l’Impératrice régnante, & enfin l’Impératrice Doüairiere avec laquelle la Reyne de Pologne estoit. Il en fut reçeu avec toutes les marques de joye qu’il pouvoit attendre. Apres les premieres Cerémonies, l’Impératrice Doüairiere prenant quelque prétexte pour s’éloigner, les laissa tous les deux quelque temps en liberté de se découvrir leurs plus secrets sentimens. On luy donna un Fauteüil par tout, & il fut reconduit par les Gentilshommes de l’Empereur, & par les Ministres de toutes les Cours dans un Apartement qu’on luy avoit préparé à l’Arsenal. Il passa par un Corridor fait exprés pour la communication du Chasteau à cette Maison. Les Officiers de l’Empereur se presenterent pour le servir à souper, & le lendemain à disner, mais il garda le Lit à cause d’une incommodité de pied, & ne mangea point en public. Cependant la Livrée des Nopces qu’on avoit fait faire à Vienne fut distribuée. Elle consistoit en quatre-vingts Habits d’une fort belle écarlate, chamarrez de larges galons d’or par tout ; en trente Casaques de Gardes aux Croix de Lorraine devant & derriere, avec des Chifres du nom de la Reyne & du Prince en broderie, & larges bandes d’or, & les Bandolieres de mesme ; & en douze autres Casaques pour des Hayducs qui portoient des Haches couvertes de Tuniques, & avoient de longues Robes à la Polonoise. Sur les huit heures du soir, l’Evesque de Neustat accompagné de deux Prélats, vint dans la Chapelle du Chasteau pour la Cerémonie du Mariage. Elle estoit remplie d’Estrades, de Galeries, & d’Amphitéatres qu’on y avoit fait dresser avec beaucoup de magnificence. Tout cela estoit occupé par un nombre infiny de Personnes sur lesquelles on voyoit briller l’or & les pierreries avec la plus éclatante profusion. Le Prince & la Reyne furent conduits dans cette Chapelle par Leurs Majestez Impériales, suivies des Chevaliers de la Toison, & de tout ce qu’ïl y avoit de Seigneurs & de Dames du plus haut rang. Ils se donnerent la main, changerent de Bague, & ne le firent qu’apres avoir pris le consentement de l’Empereur & des deux Impératrices par de profondes revérences. Le Mariage estant fait, on se rendit dans l’Apartement de l’Empereur. Il y eut un magnifique Souper, & un Concert admirable. Apres quoy, l’Empereur accompagné des Impératrices, conduisit luy-mesme ces Illustres Mariez à l’Apartement qu’on avoit préparé à la Reyne dans l’Arsenal. Le Corridor dont j’ay parlé servit de passage. Il les y laissa apres leur avoir souhaité toute sorte de bonheur, & s’en retourna avec l’Impératrice régnante. L’Impératrice Doüairiere demeura encor un peu de temps avec la Reyne sa Fille, & se retira. Le Prince estoit dans une Chambre voisine qui luy avoit esté destinée, & attendoit qu’il luy fust permis d’entrer. Le lendemain il envoya son gros Diamant à la Reyne son Epouse, avec un autre Bijou composé de son gros Saphir, de la grosse Perle, autrement l'œuf de Pigeon, de deux moins grosses en forme de Poire, & d’un Tour de gros Diamans. Le reste du temps s’est passé en Festins, en Serénades, en Comédies, & en tout ce qui peut contribuer à une grande & solemnelle réjoüissance. Sa Majesté Impériale a défrayé splendidement toutes les Cours, & personne ne se souvient qu’on ait jamais fait tant d’honneurs à aucun Prince, que celuy de Lorraine en reçoit d’Elle. Il est traité comme un Archiduc, & mange tous les jours avec l’Empereur. Apres cela, Madame, n’a-t-on pas raison de dire qu’un Esprit bien fait ne se doit pas étonner d’un peu de disgrace ?

    On n’est pas toûjours malheureux
    Et si le triste sort des Armes
Attire quelquefois des revers rigoureux,
    La Fortune par d’autres charmes
    Satisfait un cœur genereux.
Ce Prince dont l’Hymen vient d’assurer la gloire,
N’a pû de son party mettre encor la Victoire.
On le sçait à Cokberg, on le sçait à Fribour ;
Mais s’il voit son bonheur moindre que son courage,
Ce chagrin touche peu quand on l’avantage
D’estre avec tant d’éclat couronné par l’Amour.

Air nouveau §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 102-105.

Le plaisir d’aimer est grand, mais il a ses peines. Les Vers qui suivent en sont une marque. Ils ont esté envoyez à Madame la Présidente de la Haye-du-Puis par une Personne qui luy est obligée, & qui sçachant qu’elle se connoist parfaitement en Musique & en Poësie, a crû luy faire plaisir de les faire mettre en Air. Je ne doute point que vous ne le trouviez aussi agreable qu’il est nouveau, & vous laisse juger de l’Auhteur des Vers par son Ouvrage. La Dame que je viens de vous nommer est d’une des meilleures Maisons de Normandie, & proche Parente de Monsieur le Mareschal de Belle-fond. Elle a l’esprit tres-délicat & tres-éclairé, & on peut dire d’elle que son rang l’éleve moins que ses belles qualitez. Mr de la Haye-du-Puis, son Mary, est Président au Parlement de Roüen. Sa probité & son exactitude pour les fonctions de sa Charge, luy ont acquis l’estime de tous ceux qui le connoissent. Voicy les Paroles dont vous allez trouver les Notes gravées.

AIR NOUVEAU.

Avis pour placer les Figures : l’Air qui commence par,Je ne reconnois plus ma charmante Lizette, doit regarder la page 105.
JE ne reconnois plus ma charmante Lysette.
L’Ingrate l’autre jour quita nostre Troupeau
    Pour aller au bord d’un Ruisseau
    Danser au son d’une Musette.
    Je ne sçay si de mon Rival
    Elle écouta trop la fleurette,
    Mais depuis ce moment fatal
Je ne reconnois plus ma charmante Lysette.
images/1678-03_102.JPG

[Livres nouveaux]* §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 171-174.

Quoy que j’évite autant que je puis de me servir des termes qui sont particuliers à beaucoup d’Arts, parce qu’ils peuvent n’estre pas connus de tout le monde, s’il m’en échape quelqu’un qui embarasse vos Amies à qui vous continuez de faire part de mes Lettres, elles en trouverent l’explication dans un Livre tres-curieux, & tout plein d’érudition, qui a esté imprimé depuis quelques jours, & dont le titre est, Les Arts de l’Homme d’Epée, ou le Dictionnaire du Gentilhomme. Le premier Volume contient l’Art de monter à Cheval ; et le second, celuy de la Navigation. L’Autheur s’appelle Mr Guillet. C’est à luy que nous devons déja Athénes & Lacédemone, anciennes & nouvelles. Vous sçavez l’estime qu’on en fait, & le cours que ces deux Ouvrages ont eu dans le monde. On a aussi imprimé une Histoire fort curieuse de la Laponie, c’est à dire de la Partie des Lapons, qui releve du Roy de Suede. Elle est traduite du Latin de Mr Scheffer, que les Allemans & les Anglois ont mis d’abord dans leur Langue. Apres qu’il eut reçeu ordre de composer cette Histoire, Mr le Comte de la Gardie Grand Chancelier de Suede, luy fournit tout ce qui luy estoit necessaire pour une entreprise de cette nature, & il n’oublia rien pour la faire exacte. Il y est traité amplement de l’origine de ces Peuples, de leurs Mœurs, de leur Religion, de leur Magie, & des choses rares du Païs. Ce sont des Nouveautez que je vous envoyeray, si vous avez dessein de les voir.

[Lettre meslée de Prose & de Vers de Madame la Viguière d’Alby] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 174-187.

Je vous envoye cependant les Nouvelles galantes & amoureuses qu’on vient de donner au Public. Ce sont diférentes Avantures ramassées dans une Lettre. Vous y trouverez des incidens dont la lecture vous divertira. Je vous donne en mesme temps dequoy en faire une fort agreable, en vous faisant part de ce qui a esté écrit à Mr l’Abbé de la Roque par Madame la Viguiere d’Alby. C’est une Dame d’un fort grand mérite. Tous ceux qui ont leu la Princesse d’Isambourg, que nous avons d’elle, connoissent la force & la délicatesse de son Esprit. Elle s’appelle Madame de Saliez ; & si sa Prose est aisée, on n’a pas moins sujet d’admirer le tour naturel qu’elle donne aux Vers.

LETTRE
DE MADAME
LA VIGUIERE
D’ALBY

À Monsieur l’Abbé de la Roque.

 

Vous croyez sans-doute, Monsieur, que ce n’est que chez les Ennemis de cet Etat qu’on fait des Conquestes en Hyver, & vous serez surpris d’entendre dire qu’au milieu mesme de la France on ait pris quelque chose dans une si rigoureuse Saison. Cependant, il est certain qu’un jeune Gentilhomme fort brave vient d’y emporter une Place de conséquence, & que faisant feu de tous costez, il l’a réduite à se rendre sous de fort honnestes conditions. Un Amour qui a contribué à cette victoire, en a porté la nouvelle, & voicy comment elle est venuë à ma connoissance.

J’estois dans ma Chambre resvant sur mes tisons, de cette maniere douce & agreable qui précede toûjours les visions que vous sçavez que les Dieux m’envoyent quelquefois. Les Triomphes infaillibles au Roy dans cette nouvelle Campagne, estoient le sujet de ma resverie, lors que dans ce tranquille état je crûs estre transportée dans un Palais dont les beautez sont au dessus de toutes mes expressions. Celuy d’Armide, ny mesme celuy que l’Amour fit bastir pour Psyché, n’estoient rien en comparaison.

        Dans cette magnifique Place,
        Entre le Ciel & le Parnasse,
La Déesse Vénus dans ses brillans atours,
Reçoit de temps en temps l’hommage des Amours.
Là, sans déguisement, sans art, sans imposture,
        Chacun luy dit son Avanture,
    Et l’on y voit les Amours fortunez,
        Par ses belles mains couronnez,
Recevoir des Leçons de l’aimable Déesse ;
    Pour augmenter leur joye & leur tendresse,
Elle donne courage aux Amours malheureux,
        Elle prend soin de les instruire,
Et soûtient par ces soins tout l’Empire amoureux,
        Que la Raison voudroit détruire.
Une nuit que le Ciel éclairoit foiblement,
        Vénus tenoit son Assemblée,
        Tout s’y passoit tranquilement ;
        Quand soudain elle fut troublée.
Un Amour qui n’aguere estoit pâsle & réveur,
        Dont mille ennuis troubloient le cœur,
Par de grands cris se faisoit faire place ;
On lisoit sur son front sa joye & son audace.
Déesse, disoit-il, des plus vaillans Guerriers
    J’efface aujourd’huy la Victoire ;
Faites que mille Amours en admirant ma gloire,
Me viennent couronner de Mirthe & de Lauriers.
Cette Place si forte & si bien défenduë,
    Que tant d’Amour assiegeoient vainement,
        Par mon adresse s’est renduë,
Et la charmante Iris rend heureux son Amant.

Ces derniers mots me surprirent fort. Comme j’avois l’esprit occupé des Conquestes qui sont si ordinaires au Roy, je croyois qu’on alloit parler de la prise de quelque Ville de Flandre ou d’Alsace ; mais tandis que je me reprochois mon erreur, cet Amour continuoit ainsy.

        Ce n’est point par des artifices,
        Ny par de petites malices,
Que j’ay surpris un cœur que la Vertu gardoit,
        Et que la raison defendoit.
        Iris a beaucoup de merite,
Elle s’estoit prescrite une sage conduite,
Et j’avois vainement employé mille Amours,
        Quand l’Hymen m’offrit son secours.
Je l’accepte, luy dis-je, il m’est fort nécessaire,
    Mais renvoyez vostre suite ordinaire,
        Et ne gardez point avec vous
        Vos repentirs & vos dégouts.
        Iris me parut toute émeuë
        Quand l’Hymen s’offrit à sa veuë,
Suivy des Ris, des Jeux & des Amours constans.
C’est assez combatu, dit-elle, je me rends,
Amour ménagez bien l’employ que je vous donne,
Aux conseils de l’Hymen enfin je m’abandonne,
    Guidez ses pas & conduisez-le bien.
Si je consens à tout je ne prens soin de rien.
        L’Hymen fort content de la Belle,
Mena l’heureux Daphnis jusques dans sa ruelle,
Pendant que des Amours dans ce mestier sçavans,
De la timide Iris dénoüoient les Rubans.
Car estant de pudeur & de crainte abatuë,
        Dans l’excez de sa retenuë,
Daphnis auroit perdu cent momens précieux
        Sans ces Amours officieux,
        Qui s’empressant…

C’est assez, dit Vénus, en interrompant cet Amour, je vous entens, Daphnis est heureux, & vous méritez d’estre récompensé de vostre perséverance. À ces mots elle batit des mains, & d’abord tout son Palais retentit de cris d’allégresse. L’on couronna cet Amour victorieux, & la Déesse prononça ces Vers qui sont une espece d’Epitalame qu’elle fait toûjours en faveur des jeunes Mariez qu’elle chérit.

    Vivez heureux, vivez contens,
    Et passez doucement vos ans
En goûtant les plaisirs d’un heureux Mariage,
Bannissez-en les noms de joug & d’esclavage,
Ce beau Nœud que l’Amour a formé de ses mains
    Unira vos cœurs & vos ames,
    Et la lumiere de vos flâmes
Eclaircira vos jours & les rendra serains.

Tout cecy veut dire, Monsieur, en langage humain, comme il me fut expliqué, qu’enfin Monsieur le Vicomte de Paule apres avoir aimé Mademoiselle de S. Hypolite plusieurs années, est devenu le plus heureux de tous les Hommes en l’épousant. Je n’ignore pas la part que vous prendrez à cette nouvelle, & je me haste de vous la donner pour témoigner que je suis vostre tres-humble Servante,

La Viguiere d’Alby.

Je ne doute point que vous ne souhaitiez souvent de pareilles visions à l’admirable Personne qui les explique avec tant de grace.

[Deux Epitaphes d’une femme morte d’amour pour son Mary] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 194-198.

Je vous ay conté la derniere fois l’Histoire de la Belle morte d’amour pour son Mary. Ceux qui ont crû qu’elle n’estoit pas veritable, n’ont pas pris la peine de s’en informer. Elle est sçeuë de tant de Gens du premier rang, que je m’étonne qu’il y ait des incrédules sur les particularitez que je vous en ay dites. Voicy deux Epitaphes qui ont esté faits pour elle par Mr Lelleron Avocat à Provins.

EPITAPHE
D’une Femme morte d’amour pour son Mary.

    PAssant, arreste icy tes pas.
    Autre-part tu ne liras pas
    Une Histoire si merveilleuse
Que celle qu’à tes yeux ce marbre peut offrir.
Cy gist de son Epoux une Femme amoureuse
    Que son chaste amour fit mourir.
Aux Dames elle a fait une leçon commune
    De mourir en Femmes de bien
Mais elle n’a suivy l’exemple de pas une,
    Pas une ne suivra le sien.

AUTRE.

    ICy gist le Corps d’une Belle
Que l’Amour d’un Mary réduisit au trépas ;
Ce qui doit étonner c’est de voir en ce cas
    La premiere mode nouvelle
    Que le beau Sexe n’aime pas.

Cette mode seroit en effet un peu cruelle à introduire pour un Sexe qui contribuë tant aux douceurs de la societé. Si l’Avanture eust esté moins extraordinaire, elle n’auroit point paru suspecte à ceux qui manquent de foy pour les prodiges que peut causer l’amour conjugal. On n’a pas moins douté de l’Histoire du Solitaire que beaucoup ont voulu croire une fiction. C’est celle du Conseiller qui avoit choisy la retraite par un principe d’aversion pour les Femmes, & à qui son Pere envoya une Belle d’une vertu chancelante dont il fut si charmé, qu’il l’épousa. La chose est si vraye, que le Procés intenté la rupture du Mariage doit estre jugé au premier jour dans un des plus celebres Parlemens de France. Le Fils en poursuit la validité contre son Pere, & fait tellement son bonheur de la tendresse de celle qu’on luy veut oster, qu’il traite de calomnie tout ce qui s’est publié de l’égarement de sa conduite.

[Histoire de la Dame embourbée] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 198-214.

Il est certain qu’il ne faut pas toûjours juger sur les apparences. Ce que je vay vous conter en fera foy.

Une Dame estant dans une Maison de Campagne aux environs de Paris, eut le chagrin de se voir sans équipage, dans le temps où il y avoit pour elle une necessité absoluë d’y retourner. Ses Chevaux tomberent malades, & elle fut réduite à se servir d’un Carrosse de loüage qu’elle fit venir. Elle part. Le Carrosse s’embourbe à deux lieuës de là. On prend des Chevaux de Messager & de Charetes pour le tirer. On n’en peut venir à bout. Les efforts qu’on fait le brisent, & la Dame se trouve à pied à l’entrée d’un Village où elle n’a pas dessein de coucher. Elle prend le party d’y laisser une Demoiselle & une Femme de chambre qu’elle remanoit avec elle ; & comme des affaires pressantes l’obligeoient d’estre ce jour-là mesme à Paris, elle se résout à demander place dans le premier Carrosse qui passera. Elle n’attend pas longtemps. Elle en voit venir un qui s’arreste heureusement à l’endroit mesme où elle est. Celuy à qui il estoit, avoit quelque ordre à donner à un Laquais. Tandis qu’il luy parle, la Dame demande son nom au Cocher. Il luy estoit connu par la réputation qu’il avoit acquise dans le monde. C’estoit un Conseiller qui passoit pour un des plus honnestes Hommes de France. Il n’avoit que son Gendre avec luy, & la Dame ne balance point à se jetter dans le Carrosse avant qu’on l’ait refermé. Un procedé si extraordinaire la fait regarder. Elle estoit belle, avoit l’air de qualité, beaucoup de jeunesse, la physionomie heureuse, & il n’y avoit pas moyen de se résoudre à luy faire un compliment incivil. On continuë à archer, & ce qu’il y a de plaisant, on est plus d’un quart d’heure à s’examiner & à soûrire, sans que personne dise un seul mot. À la fin, le Maistre du Carrosse rompt le silence, & ayant demandé à la Dame où elle prétend qu’on la mene, elle répond qu’elle n’a point d’autre dessein que celuy d’aller à Paris. Il s’informe du Quartier où elle souhaite qu’il la conduise, & elle se défend de s’en expliquer sur ce qu’une Chaise de Place luy en épargnera l’embarras. Autre quart-d’heure de silence. Le Conseiller qui luy trouve de l’esprit, & de cet esprit aisé qui ne s’acquiert que par la pratique du monde, ne sçait que s’imaginer d’une Femme qui monte dans un Carrosse sans rien dire, & se confië à la probité de deux Hommes qui luy doivent estre inconnus. Il luy fait quelques nouvelles questions, & la prie enfin de ne luy laisser pas ignorer à qui il parle. À une Personne, répond-elle, qui est Veuve depuis trois ans. Quoy dit-il, si jeune, si belle, & sans Mary ? Il vous faudroit du moins un Galant. La Dame prend un air si sérieux à ce mot, & mesle des termes si remplis d’aigreur à l’indignation qu’elle en fait paroistre, que le Conseilleur la croit la Femme du monde la plus vertueuse. Elle se taist un moment ; puis changeant de ton, & baissant la voix comme si elle ne s’estoit d’abord gendarmée que pour avoir plus de grace en s’adoucissant ; Et de Galants, dit-elle, en manque-t-on ? Ces dernieres paroles font changer de pensée au Conseiller. Il ne peut plus croire qu’elle soit autre qu’une Demoiselle d’intrigue, qui estant accoûtumée à prendre selon l’occasion toute sorte de caracteres, a l’adresse de se passer quelquefois d’une vertu étudiée pour arriver plus seûrement à ses fins. C’est sur cette injurieuse pensée qu’il continuë avec elle une conversation assez familiere. Elle se tire de tout avec esprit, & l’embarasse tantost par un ton fier qui l’empesche de luy dire tout ce qu’il croit au desavantage de sa vertu, & tantost par des radoucissemens qui le confirment de plus en plus dans l’opinion qu’il a conçeuë du panchant qu’elle doit avoir à noüer commerce. Ils arrivent enfin à Paris. Le Conseiller veut apprendre son Quartier pour l’y conduire, & le demande avec des termes malicieux qui font connoistre à la Dame ce qu’il croit d’elle. La Dame soûrit, luy dit avec beaucoup de grace que le croyant trop civil pour ne la remettre pas jusque dans son Apartement, elle veut avoir du moins un jour pour se préparer à le recevoir, & voyant des Chaises roulantes, elle fait arrester pour en choisir une. Elle donne l’ordre tout bas au Cocher pour le lieu où elle veut qu’il la mene, & apres avoir assuré le Conseiller qu’il auroit de ses nouvelles le lendemain, elle le laisse sans aucun autre éclaircissement. Le Conseilleur rit de l’Avanture, en fait le conte chez luy, & est surpris de recevoir un Billet de la Belle dés le jour suivant. Le Billet estoit tourné de la maniere du monde la plus galante. On le prioit de se laisser conduire par le Porteur, sans s’informer du lieu où il avoit ordre de le mener, avec protestation que s’il n’acceptoit pas le Rendez-vous, on iroit luy en faire reproche chez luy. On fait entrer ce Porteur. C’estoit un Laquais sans Livrée qu’il ne fut pas possible de faire parler. Le Conseiller à qui tout ce mystere est suspect, & qui se persuade que la Dame l’a crû galant sur l’entretien enjoüé qu’il avoit eu avec elle, luy écrit que n’estant ny d’un âge ny d’une profession compatibles avec les Rendez-vous, il ne pouvoit s’accommoder du Party ; mais que si sa vie avanturiere luy faisoit naistre quelque Procés sur lequel elle eust envie de le venir consulter, il luy donneroit des conseils en Homme qui luy estoit obligé du plaisir qu’elle luy avoit fait de prendre une place dans son Carrosse sans la demander. Il crût l’Avanture finie par cette réponse, & il en rioit le lendemain avec des Amies de sa Femme qui estoient venuës luy rendre visite, quand il fut averty que la Dame au Billet demandoit à luy parler. Les éclats de rire furent grands. On luy applaudit sur l’avantage qu’il avoit de se voir couru des Belles ; & les Dames souhaitant estre témoins de cette entreveuë, on donna l’ordre pour leur en faire avoir le plaisir. La Belle entra dans une propreté merveilleuse. Vous jugez bien qu’on n’avoit pas assez d’yeux pour la regarder. Un Laquais de Livrée luy portoit la queuë, & à peine eut-elle dit au Conseiller d’une maniere toute aimable, que puis qu’il n’avoit point voulu recevoir ses remerciëmens chez elle, il estoit juste qu’elle vinst les faires chez luy, qu’une des Dames de la Compagnie s’avança vers elle en riant, & l’embrassa fort étroitement. Cette belle Personne la pria de la présenter à la Maistresse de la Maison, à qui elle fit compliment de la meilleure grace du monde. Le Conseiller ne sçavoit où il en estoit, non plus que les autres Femmes, qui sur la peinture qu’il leur en avoit faite, avoient attendu toute autre chose que ce qu’elles voyoient. C’estoit en effet la Femme d’un Conseiller de sa mesme Chambre. Sa vertu ne la rendoit pas moins estimable que sa beauté ; & si elle entendoit raillerie avec ses Amis, il estoit dangereux de se vouloir établir aupres d’elle sur le pied d’Amant.

[Feste Galante de M. de Verduron, Viguier General de Montpellier] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 214-222.

Vous avez entendu parler de beaucoup de Festes, mais il y en a peu qui égalent la galanterie de celle qui s’est faite à Montpellier au commencement de ce Mois à l’occasion d’un Baptesme. Je ne sçay, Madame, si vous estes informée de ce qui se pratique en ce Païs-là dans ces sortes d’occasions. Ceux qui sont choisis pour Parrains, sont ordinairement prodigues, & on a veu des Gens à qui les dépenses qu’ils y ont faites ont cousté la plus grande partie de leur Bien. Jugez jusqu’où vont les choses, quand l’Amour s’avise d’y prendre part.

Mr Verduron, Viguier general de la Ville que je viens de vous nommer, aimoit passionnément depuis six mois Mademoiselle de Portales Fille du Président de ce nom. Elle passe pour la plus belle Personne de cette Province, & vous pouvez croire qu’elle ne manque point d’Adorateurs. Mr Verduron ne s’estoit point encor déclaré, soit qu’il ne luy a pas esté facile de la trouver seule, soit qu’il eust voulu attendre qu’il le pust faire avec autant d’éclat qu’il avoit d’amour. Un secret de cette nature gardé si longtemps, le faisoit soufrir, & voicy par quelle rencontre il fit enfin connoistre les sentimens de son cœur. Une Dame de ses Amies accoucha, & il fut prié de vouloir tenir l’Enfant sur les Fonts avec la belle Mademoiselle de Portales. Jugez de sa joye. Il donna ses ordres pour une magnificence extraordinaire, & le jour de la Cerémonie estant arrivé, il se rendit chez cette aimable Personne avec tout ce qu’il y a de plus galant à Montpellier. Elle avoit assemblé ses Amies de son costé, & leur beauté estoit si avantageusement soûtenuë par la propreté de leurs Habits, qu’on peut dire qu’il n’y eut jamais rien de si brillant. On se mit, selon que le hazard en ordonna, dans quinze ou vingt Carrosses qui attendoient à la Porte, & le Héros de la Feste mena sa Belle dans une Chaise roulante qu’il avoit fait faire exprés. Elle estoit étofée d’un riche brocard d’or, & on y voyoit en mille endroit les Chifres de l’un & de l’autre entrelassez de la maniere du monde la plus galante. La Cerémonie se fit. Deux Chœurs de Musique chanterent, & vingt-quatre Valets vestus des Livrées de Mr Verduron, tenoient des Flambeaux de cire blanche. Apres que le Baptesme fut fait, on alla se promener dans un Jardin à un demy-quart de lieuë de la Ville. On fut surpris des Divertissemens qu’on y trouva préparez. On s’avança au bord d’un Vivier, où deux petites Armées Navales commencerent à combatre ensemble. On ne peut rien s’imaginer de mieux ordonné. Ces petits Bateaux portoient des Emblémes galants à leurs Banieres. Quelque Histoire amoureuse estoit representée sur leurs bords ; & les Boucliers des Soldats où l’on avoit peint un Bandeau, un Arc, un Carquois, & tout ce qui convient à l’Amour, faisoient connoistre ce que Mr Verduron avoit tenu si longtemps caché. Les Matelots richement vestus, prirent terre apres qu’ils eurent finy la Bataille. Les uns tenoient un Bassin de Confitures. Les autres, une Corbeille d’Oranges. Ceux-cy, du Rossoly ; ceux-là, de l’Eau de Grenade, du Sorbec, & d’autres Liqueurs délicieuses. La Colation ne pouvoit estre servie plus galamment. Aussi fut-elle un agreable Régal pour les Dames. On les conduisit en suite dans un Cabinet richement paré. Douze Lustres de cristal l’éclairoient, & trois des meilleurs Musiciens de la Province y chanterent. À ce petit Concert succeda celuy d’une Bande fort nombreuse de Violons. On profita de l’occasion, on dança jusqu’à la nuit ; & comme elle contraignit cette belle Troupe à se séparer, jamais elle ne parut arriver si promptement.

[Vers de M. de Valnay, à Madame] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 237-240.

Son Altesse Royale Madame a esté indisposée depuis le départ de Monsieur. C’est que la tendresse qu’elle a pour ce Grand Prince luy cause presque toûjours si-tost qu’il va en Campagne. Si ce n’est pas une grande maladie reglée, c’est du moins une langueur qui n’est pas moins à craindre que la Fiévre. Mr de Valnay dont je vous ay déja parlé plusieurs fois, a pris de là occasion de luy présenter ces Vers.

POUR S.A.R.
MADAME.

Princesse guerissez, c’est l’Amour qui l’ordonne,
Pour vostre Illustre Epoux conservez vos attraits.
Cherchez vous à changer ses Lauriers en Cyprés,
Pendant qu’aux yeux de tous la Gloire le couronne ?
***
Vous ne devez jamais esperer de santè,
Si par une douleur que vous voulez trop croire,
Vous cedez aux langueurs d’un esprit agité,
Si-tost que ce Hèros ira trouver la Gloire.
***
Si le plus grand des Rois ne nous défendoit pas,
On pourroit pardonner à vostre amour extréme,
De craindre quelquefois le hazard des Combats,
Car on peut avoir peur de perdre ce qu’on aime.
***
Mais, Princesse, le Ciel conserve vostre Epoux,
Il reviendra toûjours plus grand & plus auguste ;
Et puis que vous sçavez que nostre Guerre est juste,
Vous connoissez aussi que Dieu combat pour nous.

[Les Lettres de Chancelier de M. le Tellier sont publiées à la Cour des Aydes] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 250-251.

Les Lettres de Monsieur le Tellier ont esté enregistrées à la Cour des Aydes, comme elles l’ont esté au Parlement & au Grand Conseil. Mr Pajot fit l’Eloge de ce grand Ministre avec son éloquence ordinaire, & montra qu’il estoit non seulement un sage Pere de Famille & fidelle Amy, mais genéreux, obligeant, & officieux à tout le monde. Mr Ravot Avocat General parla aussi. Je ne puis vous dire quel fut le sujet de son Discours. On doit me l’apprendre, & je vous le feray sçavoir.

[Paroles Italiennes de M. Ménage, notées à Rome] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 256-258.

Apres plusieurs Airs François, je vous en envoye un Italien. Mr Ménage connu par toute la terre à cause de sa profonde érudition, a fait les Paroles. Un de ses Amis les a envoyées à Rome, & elles y ont paru si belles à un des plus fameux Maistres de Musique d’Italie, qu’il a pris plaisir à les noter. Lisez & chantez.

AIR ITALIEN.I

QUesta bella d’amor nemica é miaAvis pour placer les Figures : l’Air Italien doit regarder la page 257.
La mia tenera Iole.
Alle prime parole
Che d’amor muovo, torce fiera il guardo,
E lieve piu che Pardo,
Nè udir i miei mesti lamenti,
Ne veder vuole i gravi miei tormenti.
Dura piu che le selve,
Cruda piu che le belve,
Del tuo fido pastore
S’udir non vuoi l’amore,
Ahi dolorosa sorte,
Vedi, vedi la morte.
images/1678-03_256.JPG

[Livre nouveau]* §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 258-261.

Si le sens de ces Paroles échape à l’aimable Blonde que vous avez aupres de vous, pour peu qu’elle veüille s’appliquer plus régulierement qu’elle n’a fait jusqu’icy à l’étude de cette Langue, elle en surmontera toutes les difficultez en consultant un Livre qu’on a imprimé depuis quelques mois sous le titre du Maistre Italien. La Méthode en est aisée par la maniere dont Mr Veneroni qui en est l’Autheur, l’a réduite en Regles. S’il y en avoit une aussi prompte & aussi facile pour se rendre parfait au Lut, je conseillerois fort à cette belle Personne de quiter tout pour en prendre des Leçons. Je fus charmé de ce que j’entendis il y a trois jours sur cet admirable Instrument. Mr Dessansonnieres le touchoit, & il le touche avec tant de force & de délicatesse tout-ensemble, qu’on peut dire qu’il vaut luy seul un Concert. C’est un plaisir qu’il donne toutes les Semaines à ses Amis, & à ceux qu’ils veulent mener chez luy. Le Jeudy est le jour qu’il a choisy pour cela. Apres avoir esté écouté avec applaudissement dans toutes les Cours de l’Europe, il s’est enfin arresté à Paris, où les Ecoliers qu’il perfectionne font admirer sa maniere d’executer tout ce qui a jamais esté fait de plus achevé sur le Lut. Pour en estre persuadé, il ne faut qu’entendre Mademoiselle Ange, qui depuis deux mois qu’elle a pris Leçon de luy, a tellement augmenté, soit pour la methode, soit pour la finesse du Jeu, qu’il semble qu’elle ne se reconnoisse plus elle-mesme. Mr Dessansonnieres s’attache particulierement à rendre l’ame à tous les Ouvrages de feu Mr Gautier de Lyon, par l’air & le mouvement qui leur est particulier, & il est aisé de connoistre qu’il s’étudie à les imiter dans les Pieces qu’il compose.

[Lettre du Roy à M. le Mareschal Duc de Villeroy] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 331-334.

Cependant, je m’acquite de ce que je vous ay promis au regard de Mr le Duc de Villeroy. Voicy ce que Sa Majesté a écrit à Monsieur le Mareschal Duc de Villeroy son Pere. Cette Subscription estoit sur la Lettre.

À MON COUSIN
le Mareschal
DUC DE VILLEROY.

Le Duc de Villeroy a fait à l’Attaque des Demy-Lunes tout ce que l’on peut desirer, tant pour sa conduite que pour le courage. Elles ont esté emportées fort vigoureusement, & l’action qu’il a faite a fort avancé la prise de la Ville. J’ay esté bien aise de vous dire moy-mesme ce qui s’est passé, & que je suis content de luy autant qu’on le peut estre. J’espere que la Citadelle ne m’arrestera pas longtemps, & que dans peu de jours cette Conqueste sera parfaite. Vous en serez plus aise que persone, car je sçay le zele que vous avez pour le bien de l’Etat, & l’attachement particulier que vous avez pour moy. Estant aussi persuadé de ces deux choses là que je le suis, vous ne devez pas doutez que je n’aye toute l’amitié pour vous que vous pouvez desirer.     LOUIS.

Au Camp devant la Citadelle

de Gand, le 10. Mars 1678.

Ce témoignage est bien glorieux à un Pere, mais il n’est pas au dessus du mérite de Monsieur le Mareschal de Villeroy.

[Dialogues, Madrigaux, Sonnets, Epigrammes sur la prise de Gand] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 341-358.

Si vous avez pris autrefois plaisir à lire cent cinquante Epigrammes de Mr de Brébeuf sur une mesme matiere, je croy que les Pieces que je vous envoye sur la prise de Gand vous divertiront d’autant plus, qu’estant de diférentes Personnes, elles vous doivent rendre curieuse de voir le tour diférent que chacun a donné à des pensées qui se rapportent.

La premiere de ces Pieces est un Dialogue d’un Espagnol & d’un Flamand sur la marche impréveuë du Roy, de Lorraine en Flandre, & sur la prise de Gand.

L’Espagnol.

Des nouvelles, Amy, ne m’en sçaurois-tu dire ?
Le François va, dit-on, du costé de l’Empire,
Et laisse cette Année en repos le Flamand.

Le Flamand.

Oüy ; Son Roy depuis peu s’est emparé de Gand.

L’Espagnol.

Vrayment tu me fais rire, il est en Allemagne,
Et tu veux que par Gand il ouvre sa Campagne ?
Gand est-il en Alsace, ou bien au Luxembourg ?
On t’a peut-estre dit ou Tréves, ou Strasbourg.
Encor le dire pris, est-ce aller un peu viste.

Le Flamand.

L’Espagne, je le sçais, en doit estre interdite ;
Mais il est pris, c’est Gand, Gand dans le Païs-Bas,
Où le Roy s’est trouvé, quoy qu’on ne l’y crust pas.

L’Espagnol.

Hé, hé, te moques-tu ? ma foy tu me fais rire,
Si tu n’expliques mieux ce que ton Gand veut dire.

Le Flamand.

Gand est Gand, & le Roy depuis deux jours l’a pris.

L’Espagnol.

L’un des deux, mon Amy, tu radotes, ou ris ;
En deux lieux à la fois on ne sçauroit se rendre,
Et quand on est à Mets, on ne peut estre en Flandre.

Le Flamand.

Hé bien vous le voulez, il est encor à Mets,
Mais il ne laisse pas d’estre encor icy pres.

L’Espagnol.

Ecoute-moy, Flamand, voy comme je raisonne.
Peut-il estant à Mets, estre à Gand en personne ?
Sçais-tu la Carte, toy, qui t’obstines icy ?
Sçais-tu bien quel chemin de Gand jusqu’à Nancy ?
Examine, & me dy, si sans se reproduire,
Il pouroit estre ensemble en Flandre & vers l’Empire ?

Le Flamand.

Il est où vous voudrez ; mais je vous le redis,
Les François sont dans Gand, & c’est luy qui l’a pris.

Les trois Epigrammes qui suivent sont de Mr Lelleron Avocat à Provins.

SUR LA REDUCTION
De Gand.
EPIGRAMME.

    Vostre Paris n’est pas si grand,
    Qu’il ne tint bien dans nostre Gand,
Disoient les Espagnols, se raillans de la France.
Quel sujet avoient-ils d’en estre réjoüis ?
    Ils voyoient par expérience,
Que s’il reçeut du Sort cette grandeur immense,
C’est qu’il le destinoit pour la main de LOUIS.

AUTRE.

Flamans, enfin vostre amitié
S’acquite envers le Roy de France ;
Vous donnez à sa Main un Gand pour récompense
De vous avoir donné Chaussure à vostre Pié.

AUTRE.

Peut-on plus prudemment commencer la Campagne ?
    LOUIS part au fort de l’Hyver,
    Et pour se parer du grand air,
    Il se munit d’un Gand d’Espagne.

Ces trois autres sont, l’une, d’un Homme de qualité ; l’autre, d’un Vandômois ; & la derniere, de Mr de Roux.

Espagnols, autrefois vous aviez l’arrogance
De vouloir enfermer Paris dans vostre Gand ;
Mais vous ne pensiez pas qu’un jour Loüis le Grand
Mettroit Gand, malgré vous, pour Frontiere à la France.
Espagnols, par la Paix sauvez ce qui vous reste,
La Guerre ne sçauroit que vous estre funeste ;
L’on vous prend, l’on vous bat lors que vous combatez.
De pouvoir vous vanger quitez donc l’entreprise,
Car les François apres vous avoir dégantez,
Ne manqueront jamais de vous mettre en chemise.
Ce Gand que Charlequint vouloit qui fut si grand,
    Commence l’heure de la Campagne ;
Tu pouvois bien penser, vaine fierté d’Espagne,
Que la Main de LOUIS entreroit dans ce Gand.

Ce qui suit a esté fait à Tournay par Mr Brisseau.

Gand superbe & puissante en braves Habitans,
Qui renferme en ses Murs cent mille Combatans,
Dont le grand Etendard si fameux sur la Terre,
Des Roys & des Etats fut jadis la terreur,
    Qui mesme à ses Ducs fit la guerre,
Et seule osa tenir contre un grand Empereur,
Aujourd’huy qu’elle voit unis pour sa défense
    Empereurs, Ducs, Etats, & Roys,
Et qu’il faut de LOUIS soûtenir la présence,
En quatre jours d’attaque est soûmise à ses Loix.

Lettre de Mr de Villa-Hermosa au Roy d’Espagne.

Sire, on assiege Gand, & sa prise est certaine,
    Car on la prend au dépourveu ;
Je le vois à regret, mais la prudence humaine
    Ne pouvoit pas avoir préveu
Que LOUIS dust tomber à Gand par la Lorraine.

Extrait d’une Lettre d’un Mousquetaire du Roy, du Camp de Gand le 9. Mars 1678.

Les Alliez marchoient, & paroissoient fort proches ;
Mais dans le temps qu’on croit mettre Flamberge au vent,
Ils s’en vont sans rien faire, & les mains dans leurs poches,
    Apres avoir perdu leur Gand.

Voicy un Sonnet de Mr l’Abbé Noé, du Ponteau de Mer.

SONNET.

En vain pour resister aux armes de la France,
L’Europe en Bataillons épuise ses Trésors ;
En vain elle aguerrit ses Villes & ses Forts,
LOUIS les attaquant, brave leur resistance.
***
Le Batave orgueilleux plie sous sa puissance,
En vain pour l’éviter il a fait ses efforts ;
Il a veu de son sang le Rhin enfler ses bords,
Et de nostre Héros seconder la vaillance.
***
Ce miracle des Roys soûmet tout à son Bras,
Sa force est animée au milieu des frimas,
Et brave des Hyvers les sinistres tempestes.
***
Est-il rien qui ne tremble au bruit de ses Exploits ?
Espagne, tu n’as plus qu’à soufler à tes doigts,
Puis qu’il vient d’ajoûter ton Gand à ses Conquestes.

Je ne sçay qui a fait le Sonnet suivant, ny les Epigrammes qui l’accompagnent.

SUR LA PRISE DE GAND,
Sonnet.

Le Belge, le Germain, dans l’effroy qui les glace,
Evitent la Bataille, & redoutent l’Assaut :
Est-il pour les couvrir un Rempart assez haut ?
En est-il un si fort que LOUIS ne menace ?
***
Par cent & cent détours courant de Place en Place,
Il en cherche avec art, & trouve le defaut,
Il alarme le Rhin pour surprendre l’Escaut,
Et quand il est en Flandre, on le croit en Alsace.
***
Son Tonnerre enfermé dans un nuage obscur,
Gronde sur Luxembourg, sur Mons, Ypres, Namur,
Tandis que Gand reçoit le coup de la tempeste.
***
Superbes Ennemis que LOUIS pousse à bout,
Ne vous étonnez pas d’une telle conqueste,
On peut bien estre à Gand, lors que l’on est par tout.

EPIGRAMMES.

    Nostre Roy pouvoit-il mieux faire,
    Allant attaquer le Flamand,
    Que de prendre d’abord un Gand,
    Si commode & si nécessaire ?
Cette précaution fait voir à l’Univers
Combien ce grand Héros est politique & sage ;
Car le Gand qu’il a pris, est de si bon usage,
    Qu’il poura servir à l’Anvers.
    Quoy, Gand est pris ? c’est un revers
Dont l’Espagne ne peut estre aisément remise ;
    Mais bien plus, depuis cette prise
    Toute l’Europe a l’esprit à l’Anvers.
Autrefois les héros quand ils alloient en guerre,
    Se munissoient d’un Gand de fer ;
Le nostre qui l'a fait au milieu de l’Hyver,
    En aime mieux prendre un de pierre.
    Un Espagnol faisant icy sejour,
        Alla par un beau jour
        Se promener aux Tuilleries ;
        Mais passant par les Ecuries,
Un Valet remarqua qu’il se cachoit la main,
L’arresta par le bras, & luy dit, que je voye
        Si vous n’avez point quelque proye ;
Mais l’Espagnol honteux, pour passer son chemin,
        Luy montra ses mains dégarnies,
Et luy dit que son Gand luy venoit d’estre pris.
Hé bien, passez, dit-il, vous vous estes acquis
        Le droit d’entrer aux Tuilleries.

Vous entendez le plaisant de cette derniere Epigramme. On prétend qu’on est obligé de se déganter quand on passe par les Ecuries, & que ceux qui ne le font pas, y laissent leurs Gands, ou en payent la valeur.

[Explication en Vers de la première Enigme du dernier Volume avec les Noms de tous ceux qui l’ont devinée] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 358-362.

Comme ma Lettre est déja plus longue que je ne vous en ay encor écrit aucune, je vay trancher court sur ce qui regarde les Enigmes. On a deviné juste dans vostre Province pour les deux en Vers. L’une est en effet un Baston de Mareschal de France, & l’autre une Enseigne de Maison. Mr Robe de Soisson a expliqué la premiere par ce Madrigal.

Pendant que nos Héros comme autant de Césars
        Courent mille sanglans hazards
    Pour un Baston de Mareschal de France,
Les Muses à leur tour, dans les paisibles Arts,
Sans répandre de sang, sans forcer de Ramparts,
Nous en proposent un hors de toute apparence.
    Je l’ay trouvé sans courir de danger,
    J’ay seulement combatu quelque doute
    Qui m’a donné plus d’un jour à songer ;
C’est là tout ce qu’au vray sa Conqueste me coûte.

Ceux qui l’ont deviné comme luy, sans avoir deviné celle de l’Enseigne, sont, Mr de la Vessiere, Mr du Bois Procureur du Roy, de Ham ; Mr Hébert Avocat, du Valois ; Mr du Teil ; Mr Charpentier Commis au Domaine du Languedoc ; Mr de Valnay Controlleur de la Maison du Roy ; la Ville de Ham en Picardie ; Mr Arnoulet de Loche-Fontaine, President de la Cour des Monnoyes ; Mr de Chantoiseau, de Brie-Comte-Robert ; Mr Evrard ; Mr d’Argincourt ; Mr Gauthier ; Mademoiselle Portail, Fille du Gouverneur de Brie-Comte-Robert ; Mr Boulanger, de Dinan en Bretagne ; Mr de la Barmondiere, Secretaire du Roy, & Procureur du Roy, de Villefranche ; Mademoiselle Vastel, de Roüen ; Mr Greaume de Bergeromare, Avocat du Roy au Ponteau de Mer ; Mr du Mata-d’Emery ; Mr le Lieutenant General de Meaux ; Mr Coüet, & Mr Lagréve, de Lyon. Plusieurs l’ont expliquée sur l’Or, la Pique le Sceptre, & la Pierre de Taille.

[Explication en Vers de la seconde Enigme, par M. le Comte de Clisson, avec les Noms de tous ceux qui ont deviné les deux] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 362-365.

Quant à la seconde Enigme, dont le mot est une Enseigne, voicy l’Explication qu’en a faite Mr le Comte de Clisson qui demeure en Aulnis. Son esprit & son mérite répondent à sa naissance.

    Ouy, l’Enigme qu’on nous propose,
    Est une Enseigne assurément,
    Et ne signifie autre chose,
    Du moins c’est là mon sentiment.
    Comment cela ? voicy comment.
***
Le bien, le mal, tout est le sujet d’une Enseigne.
    Devant & derriere on y peut
    Representer tout ce qu’on veut ;
Enfers, Anges, Démons, il n’est rien qu’on n’y peigne.
***
    Elle se plaint avec raison
Que ses Parens pour elle ont de la tyrannie,
    Car à peine est-elle finie,
    Qu’on la pend contre une Maison.
    Exposée au vent, à la pluye,
    Nuit & jour il faut qu’elle essuye
    Les injures de la Saison.
***
    Quoy qu’elle soit toûjours en veuë,
        Puis qu’elle est dans la Ruë,
De peur de s’y méprendre, on la cherche avec soin ;
Et quand on l’a trouvée, on trouve d’ordinaire,
    La chose dont on a besoin,
Ou l’Homme avec lequel on peut avoir affaire.
***
    Je le dis donc avec raison,
    L’Enigme que l’on nous propose,
    Est une Enseigne de Maison,
    Et ne signifie autre chose.

Ce mot a esté aussi trouvé par Mr de Fontenay Capitaine ; Mr Cousinot Abbé de Nostre-Dame de Sully ; Mr Baillon ; Mr Boissel, du Pont-Levesque ; Mr Trébuchet, d’Auxerre ; Mr Malbet, Directeur des Postes de Champagne ; & Mr Hébert de Rocmont. D’autres ont prétendu que ce fut le Papier, la Monnoye, la Lettre missive, la Toile, le Canevas à faire de la Tapisserie, & l’Impression.

[Noms de tous ceux qui ont des explications à ces deux Enigmes] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 365-368.

Outre ceux que je viens de vous nommer, il y en a eu quantité qui ont trouvé le véritable sens de toutes ces deux Enigmes, & ce sont, Mr Baisé ; Mr de S. Amour ; Mr de Dur-Ecu, Sr de la Chategneraye, Gentilhomme du Vexin ; Mr Drével ; Mr de Boschar, Chanoine en Normandie ; Mademoiselle Loisseau, de Coulommiers ; Mademoiselle Pingré ; Mr le Boiteux, Chanoine de Sens ; Mr Tatonne de Gassendy, President au Parlement de Provence ; Mr de Soucanie, Avocat à Roye ; Mesdemoiselles Nicolas ; Mr de Volonne Gentilhomme de Provence ; la Belle Bergere Provençale ; Un jeune Conseiller, qui par de belles Explications en Vers s’est raccommodé avec les Muses ; Mr du Bois Avocat au Parlement ; Les Dames de Richelieu ; Mr l’Abbé Montel, de Riom ; La Dame Invisible ; Mr Potier, Fils du Lieutenant Particulier de Montreüil ; Mr Chibert de Montigny ; Mr Brisseau Medecin de Tournay ; Mr l’Agrené de Vruilly ; Mademoiselle de la Salle, Cousine du Lieutenant General de Blois ; La nouvelle Societé Cloistrée de Lyon ; Mr Hourdaut ; Les Députez de la Jeunesse de Rheims ; Mr l’Abbé Villebaut ; & Mr du Laurens, Prieur du Bois-Hallebout pres de Caën.

[Enigme] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 368-370.

S’il vous paroit icy bien des noms, vous serez surprise quand je vous diray qu’ils sont tirez de plus de huit cens Lettres que j’ay reçeuës, ce qui vous fait connoistre qu’il s’en faut beaucoup que tout le monde n’ait deviné. Exercez-vous cependant sur ces deux nouvelles Enigmes. La premiere est d’un Abbé dont vous ne sçaurez le nom que le Mois prochain ; & l’autre de la Societé des Dames Cloistrées de Lyon.

ENIGME.

        Inconstante & legere,
        Je me fais aimer constamment,
        Et le plus agreable Amant
        Sans moy ne sçauroit plaire.
        Fille de Roturier,
Des plus nobles Galants je reçois les hommages,
    Je cede aux Fous, & je commande aux Sages,
    Je ne fais rien, & suis de tout mestier.
La Raison contre moy n’est jamais la plus forte.
Le Roy mesme a souvent reconnu mon pouvoir.
Je décide à la Cour de tout, sans rien sçavoir,
Et malgré les Sçavans, mon suffrage l’emporte.
        On ne sçauroit compter mes ans.
        Mon extrême vieillesse
        Egale celle du temps ;
        Je plais pourtant par ma jeunesse.

[Autre Enigme] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 370.

AUTRE ENIGME.

Mon Corps petit & lourd n’aspire qu’à la terre.
Mon Chef grand & leger s’éleve vers les Cieux.
Ceux qui m’aiment le plus, me font le plus de guerre ;
Et tant plus je leur plais, plus je m’éloigne d’eux.

[Diverses Explications données à l’Enigme de Pandore] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 371-373.

Il ne me reste plus à vous parler que de l’Enigme en figure. Celle de Pandore estant une des plus belles qui se soient veuës depuis longtemps, a donné lieu à de tres-belles Explications que vous verrez le 26. du Mois prochain dans ma Lettre extraordinaire. Mr des Bois Avocat, l’a appliqué à la Jalousie dans le Mariage, ou à la Pierre Philosophale ; Mr la Croix, Procureur du Roy de Ham, au Depart de sa Majesté, & à l’Ouverture de la Campagne ; Un Inconnu, à la Paix refusée par les Espagnols, duquel refus toute sorte de maux sont produits ; Mr Baisé, à l’Ecusson ; Un Inconnu de Troye, au Soleil ; Mr Verreau de Dijon, aux malheurs du mariage d’une jeune Beauté avec un Vieillard ; Mr du Bois Avocat en Parlement, au Mariage ; Mesdemoiselles Nicolas, au dégoust dans le Mariage ; Mr de Roux, à l’Amour ; Une tres-spirituelle Demoiselle du Païs du Maine, à la Femme ; Mr Couture, au Caresme ; & d’autres, à la Bombe ou Carcasse, à la Mine, & à la Goute.

[Explication en Vers du veritable mot, faite par M. Robe] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 373-374.

Cependant, ce n’est rien de tout cela, c’est seulement ce que vous allez voir dans ce Rondeau de Mr Robbe.

C’est le Secret en tout si necessaire,
Que ce Tableau represente à nos yeux ;
Les miens en ont penétré le mystere ;
Et l’Inventeur en vain le voudroit taire,
J’explique ainsi son sens mystérieux.
***
Epiméthée est le vray caractere
D’un indiscret & mauvais Secretaire,
Qui garde mal ce trésor prétieux,
    C’est le Secret.
***
Celuy qui veut dedans son ministere
Ne point glisser dans ce pas périlleux,
Avec grand soin doit fuir les Curieux ;
Car le moyen que la raison suggere
Pour réüssir dans quelque grande affaire,
    C’est le Secret.

[Médée, Enigme] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 377-379.

Medée suivra Pandore. Examinez toutes les Figures de cette Enigme, & me mandez ce que vous croyez qu’elles signifient. Vous sçavez la Fable. Jason trahit Medée pour épouser Creüse, fille de Creon Roy de Corinte. Cette malheureuse Princesse eut envie de porter une des Robes de Medée. Jason luy en fit donner une. Medée avoit empoisonné cette Robe avant que de l’envoyer. Creüse n’en fut pas si-tost parée, qu’un feu invisible la consuma. Creon son Pere accourut pour la secourir. Il fut consumé du mesme feu en la touchant ; & Medée satisfaite de sa vangeance, s’enfuit par l’air dans son Char. Toutes ces choses vous sont representées dans cette Figure. Le Char de Medée est traîné dans l’air par deux Serpens. Jason la regarde tout surpris de la route qu’elle prend pour fuir, & en marque de l’effroy, aussi-bien que ceux qui le suivent. Creon & sa Fille sont par terre mort ou mourans, & ce sera à vous à me dire le reste par vostre Réponse.

[Divertissemens donnez & promis au Public] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 379-381.

Vous trouvez la Duchesse de Cleves dans mon Paquet. Vous sçavez depuis quel temps & avec quelle favorable préoccupation tout le monde l’attendoit. Elle a remply cette attente, & je suis certain que je ne vous pouvois procurer une lecture plus agreable. On continuë à remettre les vieilles Pieces de l’incomparable Mr de Corneille l’aîné, & son Polyeucte a esté representé tous ces derniers jours avec une foule & des acclamations extraordinaires. En verité on peut dire qu’il y a de grands traits de Maistre dans tout ce qu’il fait, & que jamais Homme n’a si bien manié toute sorte de Sujets. Son raisonnement est toûjours juste, il ne s’écarte point, il dit précisément ce qu’il faut dire, & ne vous laisse jamais rien à souhaiter. J’apprens que Psyché a esté mise en Opéra, & que Mr Lully nous le doit donner incontinent apres Pasques, avec tous ces beaux Airs qui entroient dans les divertissemens de cette Piece quand la Troupe de feu Moliere la representa devant le Roy. Vous devez estre lasse de lire. Adieu, Madame. Je suis toûjours vostre, &c.

A Paris ce 31. de Mars 1678.

[Air à Boire de M. Sicard] §

Mercure galant, mars 1678 [tome 3], p. 381-383.

On m’apporte un Air nouveau à boire, que je ne puis me résoudre à vous garder jusqu’à l’autre Mois. En voicy les Paroles.

AIR A BOIRE.

Avis pour placer les Figures : l’Air qui commence par, Du Vin, du Vin, doit regarder la page 382.
Du Vin, du Vin, du Vin. Ah, le maudit Laquais !
        Voila trois fois que j’en demande.
Que font-ils ? où sont-ils ? je ne les voy jamais.
        Quoy, faut-il encor que j’attende ?
        Vaine parade, vain Bufet,
        Que vostre mode est détestable !
    Morbleu, morbleu, vive le Cabaret,
        On y met le Vin sur la Table,
        Et chacun boit quand il luy plaist.

Cet Air dont vous voyez icy la Note, est du fameux Mr Sicard. Il est à sa maniere, qui est toûjours pleine de feu, & qui ne manque jamais d’avoir quelque chose d’extraordinaire.

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