1681

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1]

2017
Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL, 2017, license cc.
Source : Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1]
Ont participé à cette édition électronique : Nathalie Berton-Blivet (Responsable éditorial), Anne Piéjus (Responsable éditorial), Frédéric Glorieux (Informatique éditoriale) et Vincent Jolivet (Informatique éditoriale).

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1] §

[Avant-propos] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 1-10.

Nous entrons, Madame, dans la cinquiéme année de nostre commerce. Il seroit peu surprenant qu’il durast toûjours, s’il estoit particulier ; mais en le rendant public, vous m’avez mis en péril de m’attirer le dégoust des Curieux, & de me faire imposer silence. C’est un chagrin que j’aurois eu peine à éviter sous un autre Regne. Tout s’y passant avec moins d’éclat, de quelques Nouvelles qu’on eust trouvé mes Lettres remplies, on ne se seroit pas contenté du peu d’ornement que je leur preste. Mon bonheur est de m’estre fait vostre Historien dans un temps où les Actions parlent d’elles-mesmes, & n’ont besoin d’aucun embellissement. En vit-on jamais de plus extraordinaires que toutes celles du Roy ? J’ay accoûtumé au commencement de chaque année de ramasser en un seul Article ce qui a plus d’étenduë dans les premiers de toutes mes Lettres. C’est réduire en un seul Corps diférens Panégyriques, qui vous font connoistre ce que ce Grand Prince a fait d’étonnant pendant chaque mois, pour sa propre gloire, pour celle de son Etat, & pour le bien de ses Peuples. Cet ordre que j’ay observé depuis quatre ans, me serviroit encor aujourd’huy de regle, si le trop de choses nouvelles que je trouve à vous en dire, ne m’empeschoit de reprendre le passé. Je seray mesme contraint, parmy le grand nombre dont je pourrois vous entretenir, de ne m’arrester qu’à celles qui n’ont jamais eu d’exemples. Auroit-on pû croire que l’on fust capable d’en faire encor de cette nature, & qu’apres que l’on a dit tant de fois depuis plusieurs Siecles qu’on ne peut rien voir ny rien faire de nouveau, Loüis le Grand ne passast presque aucun mois sans le marquer par quelque Action qui fust singuliere ? Celles que j’ay à vous rapporter sont si élevées, qu’on ne lit rien de semblable dans aucune Histoire. Chaque Etat a eu de tout temps de fort Grands Hommes, & il n’y en a eu aucun qui n’ait fait quelque chose d’assez éclatant pour faire parler toute la Terre ; mais s’ils se sont distinguez par là de beaucoup de Princes, dont le seul nom conservé nous apprend qu’ils ont vescu, ils n’ont fait que suivre les traces de ceux qui avoient déja acquis la qualité de Héros ; & ce qui estoit extraordinaire en eux à l’égard des autres Hommes, ne l’estoit point à l’égard de ces Héros qu’ils n’avoient fait qu’imiter. Il n’en est pas de mesme de nostre auguste Monarque. Tout ce qu’il fait tous les jours, est tellement au dessus des Modeles de valeur, de bonté, de justice, & de prudence, que nous ont laissez les plus Illustres de l’Antiquité, qu’on peut dire qu’en se faisant admirer, il ne doit rien qu’à Luy-même. Ce sont Actions uniques, qui n’ayant point de pareilles, n’entrent en comparaison avec aucune autre, & qui luy donnent cet avantage particulier, que sans avoir imité personne, il a la gloire de s’estre rendu inimitable. Je ne rappelleray point cette modération inoüye qui luy a fait donner la Paix à l’Europe au milieu de ses Victoires. C’est un effort sur Luy-même, qui ne sera jamais oublié. Toutes les Nations du Monde, l’Airain, le Cuivre, le Marbre, tout en a parlé. Tout en parle encor à tous momens, & tout en parlera éternellement. Apres ce triomphe, qu’il est plus facile d’admirer que de comprendre, tant il demande une vertu consommée, il sembloit que la matiere d’un autre, aussi extraordinaire & également unique, ne pourroit jamais s’offrir. Celuy qui a suivy ce premier, passoit d’autant plus les forces de l’Homme, que pour l’obtenir, il falloit estre entierement détaché des sentimens d’intérest qui font faire tous les jours les plus grandes injustices aux Gens les plus équitables ; mais que ne peut point un Roy accoûtumé à se vaincre, & quel intérest toucheroit un cœur qui a pû assez se commander pour dédaigner des conquestes seûres, quand le repos de la Terre a voulu ce sacrifice ? L’Action qui a donné lieu à ce court Eloge, a fait bruit par tout, & elle est telle, que je doute fort qu’on puisse en marquer toute la grandeur. S’il en est de petites que la Renommée grossit, il en est d’autres si grandes, qu’on ne peut qu’en affoiblir le mérite en les voulant élever. Celle-cy est de ce nombre. Vous en jugerez par les circonstances.

[Madrigaux sur le Procès qu’il a plû au Roy de perdre] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 25-28.

J’ay oublié de vous dire que quand il plût à Sa Majesté de perdre le sien, Mr de Lamoignon de Baville, Fils de feu Mr le Premier Président, & Frere de Mr l’Avocat General qui porte ce nom, fit le Raport de cette importante Affaire, avec une netteté qui charma le Roy, & tout son Conseil. Cette glorieuse Perte a donné lieu à Mademoiselle de Scudéry, de faire le Madrigal que j’adjoûte icy.

AU ROY.

Faut-il donc toûjours vaincre, & forcer des Murailles ?
N’aurons-nous des Héros que par des Funérailles ?
Non, pour Vous, Grand Loüis, tout devient glorieux ;
Et le Monde étonné, doute quel vaut le mieux,
Ou perdre des Procés, ou gagner des Batailles.

Plusieurs Personnes ont écrit sur la mesme Affaire. Vous le pouvez voir par ce second Madrigal.

Tant de grands diférens, malgré tant de hazars,
Ont esté décidez par Vous au Champ de Mars.
Par les sanglans efforts d’une Valeur extréme,
Vous avez fait trembler vos plus fiers Ennemis ;
Mais dans le Temple de Thémis,
En décidant contre Vous-même,
Vous rendez les Dieux, & les Peuples amis.

Ces Vers sont de Mr le Président Gontier de Longeville ; & ceux qui suivent, de Mr de C.

Regler tout dans la Paix, vaincre tout dans la Guerre ;
D’un absolu pouvoir calmer toute la Terre ;
A tous ses Ennemis avoir donné des Loix ;
C’est estre au plus haut point de la Grandeur suprême :
Pour sauver ses Sujets, juger contre soy-mesme,
C’est estre le meilleur des Rois.

[Discours de M. de Launay à l’ouverture des Leçons du Droit François] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 50-68.

Il me reste à vous entretenir de l’ouverture des Leçons du Droit François. Elle fut faite le vingt-huitiéme Decembre par Mr de Launay, Avocat en Parlement, pourveu par Sa Majesté de la Charge de Professeur de ce Droit. Un pareil Employ, donné dans un temps où l’on ne se sert que de Gens tres-éclairez, vous est une preuve de son mérite. Voicy un Extrait du Discours qu’il fit à cette ouverture. Il dit d’abord. Que l’établissement du Droit François, doit faire espérer un bien universel pour tous les ordres de la Justice, & parla de la difficulté d’enseigner le Droit du plus ancien, & du plus florissant Empire de la Chrestienté. Il fit voir ensuite, Qu’entre les Arts que les Hommes ont inventez, ceux qui ont eu un plus favorable accueil dans le monde, ne sont arrivez à leur perfection que par diférens degrez, & une longue suite d’années, & que c’est une maxime constante que la gloire du premier effort est toûjours bien éloignée de la derniere perfection. Il en rapporta quelques exemples. Cette maxime présuposée, il dit, Qu’il avoit sujet de croire qu’on voudroit bien excuser toutes les imperfections, qui se pourroient rencontrer dans l’exécution du dessein dont il se voyoit chargé, puis qu’il faut avoir une grande étenduë de connoissance pour ramasser les Loix, les Coûtumes, & les Vsages de tant de Provinces qui n’ont presques rien de commun entr’elles ; que cet Ouvrage demandoit le sens de plusieurs testes, & le loisir de plusieurs années. Apres avoir marqué par d’autres raisons que la perfection de toutes choses ne s’acquiert qu’avec le temps, il dit, Qu’il avoit lieu d’espérer des ordres du Roy, ce qu’il ne pouvoit attendre de la médiocrité de son esprit ; que tout ce que ce Prince entreprenoit ayant une fin heureuse, le dessein de faire fleurir l’Etude des Loix dans son Royaume, ne pouvoit avoir qu’un avantageux succés. Il ajoûta, Que la gloire de ce Grand Monarque ne seroit pas parfaite, si sa justice ne disputoit à sa genérosité qui à l’envy feroit son premier éloge. Il fit voir ensuite, Qu’il n’y a rien de plus necessaire, ny mesme de plus glorieux à un Etat, que de rendre la connoissance de ces Loix publique. Pour le prouver, il donna l’exemple des Perses qui envoyoient leurs Enfans aux Académies pour y apprendre les Loix de leurs Païs, comme les Grecs y envoyoient les leurs afin qu’on leur enseignast la Grammaire de leur Langue. Il prouva, Que chez les Gaulois dont nous descendons, la Science des Sacrifices, & celle des Loix, estoient en pareille recommandation ; & que les Druïdes en exerçant leurs Disciples, leur faisoient apprendre par cœur leur Doctrine, qui consistoit, dans la Religion & dans la Justice ; que c’estoit de là que dépendoit le salut du Peuple, & la conservation de l’Empire, & qu’on avoit eu raison de mettre l’ignorance des Loix de la Patrie, parmy les choses qui devoient estre en execration, sur le fondement de la divine Parole du Prophete Royal, Il n’a pas voulu apprendre a faire le bien qu’il doit faire. Il dit encor, Que l’ignorance des Loix qui regnent en chaque Païs, estant criminelle, l’établissement que Monsieur le Chancelier procure aujourd’huy à la France, est un bien universel qui doit renouveller tout l’Etat, qui doit remplir de Gens sçavans tous les Ordres de la Justice ; & que nostre Postérité, que cet établissement rendra heureuse, benira éternellement la sagesse incomparable de ce Ministre qui jette aujourd’huy les fondemens de son bonheur. Il parla ensuite du Droit Romain avec beaucoup d’avantage, & dit, Que ce n’estoit pas faire honneur à la France, que nous y vouloir assujetir ; qu’elle avoit eu de tout temps des Loix Domestiques, des Loix singulieres, qui avoient composé son Droit Civil, mesme pendant qu’elle estoit sous la domination des Romains. De la preuve de toutes ces choses, il passa à l’utilité, & mesme la necessité d’enseigner le Droit François. Il dit, Que tout le monde demeuroit d’accord, qu’il n’y avoit pas moins de commodité que d’avantage à l’enseigner en nostre Langue, qui est aujourd’huy opulante & noble, & presque aussi élevée que la Latine & la Grecque ; que ce seroit luy faire grand tort que d’avoir recours à une Jurisprudence Etrangere, pour représenter une Jurisprudence qu’elle a formée, qu’elle a revestuë de tous les ornemens qui la peuvent faire paroistre agreable, qu’elle a enrichie de tous les termes necessaires pour la rendre intelligible à tout le monde. Il poursuivit en montrant Qu’il avoit esté sagement dit, que preférer une Langue Etrangere à sa Langue Maternelle, estoit preférer une Concubine à sa legitime Epouse, ou du moins le visage d’une Courtisane couvert de plastre, à la beauté naturelle d’une honneste Femme. Le destin de la Langue Françoise, dit-il, est trop heureux pour tomber dans ce mépris, & nostre Langue a droit de tout esperer du Ministre, qui orné de tant d’autres connoissances, ne laisse pas de la proteger ; mais aussi ce Ministre a droit d’espérer d’elle, que la gloire qui est duë à ses services, accompagnez d’une fidelité incorruptible, & d’une vigilance infatigable, ne s’éfacera jamais de la mémoire des Hommes. Il continua en disant, Qu’il se trouvoit indispensablement obligé de se servir de nôtre Langue, parce que Loüis XII. ayant ordonné que toutes les Procedures Criminelles, & François I. que tous les Actes Publics redigez par les Greffiers, & par les Notaires, fussent écrits en François, ce seroit contrevenir en quelque sorte à leurs Ordonnances, que de parler de ces choses en une autre Langue. Il rapporta là-dessus qu’un grand Personnage du dernier Siecle, avoit dit avec beaucoup de raison, Que rien ne l’étonnoit tant, que de voir un Peuple obligé à suivre des Loix qu’il n’entendoit point, de le voir attaché en toutes ses Affaires domestiques, Mariages, Donations, Testamens, Achapts, Ventes ; de le voir, dis-je, attaché à des Regles, & à des Maximes qui n’estoient ny écrites, ny publiées en sa Langue. Il ajoûta, Que ce seroit encor contrevenir à l’exemple de tous les Peuples de la Terre, chez qui depuis la Creation du Monde, l’on n’avoit enseigné les Sciences qu’en Langue vivante, & maternelle, & que les Gaulois, les Egyptiens, les Perses, les Grecs, & les Romains, n’avoient jamais emprunté le secours d’aucune Langue Etrangere pour faire apprendre les Mysteres de leur Religion, ny les Maximes de leur Jurisprudence ; Que ce n’estoit pas d’aujourd’huy qu’on avoit eu la mesme pensée en France ; Que Mr le Chancelier de Lhôpital avoit proposé autrefois de fonder des Colleges dans Paris, pour y enseigner les Sciences en nostre Langue ; Que Mr le Cardinal du Perron poussé par le mesme zele, avoit formé le mesme dessein ; mais que l’accomplissement de ce grand Projet estoit réservé à Mr le Tellier, aujourd’huy Chancelier de France ; que son jugement qui conduit toûjours l’inclination qu’il a de faire du bien, luy avoit fait trouver ce noble secret, de joindre à la gloire du Roy le bonheur de ses Sujets, & d’attirer à Sa Majesté les benédictions de tous ceux qui vivent, ou qui viendront apres nous, en reconnoissance du bien que cet Etablissement doit procurer à toute la France ; que cette Institution publique du Droit François, apporteroit le remede au mal qui nous afflige, puis que l’ignorance de nos Ordonnances, de nos Coûtumes, & des véritables Maximes du Palais, estoit la veritable cause de la Chicane qui infecte la societé civile. Il marqua en suite, Qu’il alloit prendre un chemin où il ne trouveroit ny guide, ny compagnie, mais qu’il falloit obeïr aux ordres du Roy, qui apres avoir imposé des Loix à toute l’Europe, en luy donnant la Paix, n’avoit point d’autre pensée que de rendre la France heureuse, en y faisant regner la Justice ; que l’honneur que Mrs les Commissaires faisoient aux Lettres, échaufoit & encourageoit son esprit ; qu’il luy semble qu’il estoit éclairé de leur lumiere ; que leur vertu le fortifioit, & qu’il ne souhaiteroit, pour bien enseigner le Droit François, que d’avoir un Recueil des connoissances qu’ils avoient acquises, & un Registre des Jugemens qu’ils avoient rendus. Il finit en disant, Que s’il n’osoit esperer d’atteindre jusqu’où il tendoit, il feroit tous ses efforts pour en approcher, & qu’ayant appris d’un Proverbe Grec, que ce n’estoit pas assez de sçavoir bien chanter, si on ne sçavoit chanter au gré des Dieux, il suivroit les traces qui luy estoient désignées, & auroit toûjours le soin de tenir un juste milieu entre l’honneur du Public, & l’utilité des Particuliers.

[Lettre de Rome, dans laquelle on voit un Panégyrique du Roy en Vers] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 68-76.

J’ay eu raison de vous dire au commencement de cette Lettre, que toutes les Nations du Monde parloient avec admiration du triomphe surprenant que le Roy avoit remporté sur Luy-même, en arrestant ses Conquestes, pour donner la Paix. Vous en allez estre convaincuë, en lisant ce que j’ay reçeu depuis trois jours au nom d’une tres-spirituelle Solitaire.

A Rome ce 4. Dec. 1680.

Je ne puis m’empêcher, Monsieur, de vous faire part d’une Vision que j’ay euë en songe, assez singuliere pour mériter de vous estre écrite. J’estois occupée à la lecture d’un fort beau Livre imprimé depuis un mois, sous le Titre Della Spada d’Orione, contenant les Vies des Hommes Illustres qui ont vécu dans les derniers Siecles ; & m’estant arrestée à celle de Loüis le Juste, j’admirois le bonheur de ce Monarque, d’avoir donné à la Terre le plus Grand Prince qui ait jamais monté sur le Trône ; lors que le sommeil m’ayant insensiblement fermé les yeux, il m’a semblé estre transportée dans une grande Forest de Palmes & de Lauriers, où j’ay d’abord apperçeû deux Nymphes, ou Déesses magnifiquement vétuës, qui disputoient avec beaucoup de chaleur. La curiosité naturelle à nostre Sexe m’ayant fait approcher doucement ; une des deux, qu’à ses Habits j’ay reconnuë pour estre l’ancienne Rome, prenant un ton de voix plus soûmis qu’elle n’avoit auparavant, a prononcé ces paroles avec une douceur qui m’a charmée.

France, Rome te cede, & veut te rendre hommage ;
Tu triomphes par tout, les Dieux l’ont ordonné.
 Joüis du bien qu’ils t’ont donné,
Et révere en LOUIS leur plus parfaite Image.
Si la haute valeur de ton auguste Roy
Te fait mépriser ceux que l’on a veus chez moy ;
 Superbe, ton mépris est juste.
 Tout ce qu’on dit de mes Guerriers,
 De mes Césars, de mon Auguste,
 N’approche point de ses Lauriers.
***
Vaincre mes Ennemis, tous mes Chefs l’ont sçeu faire,
Un Monde tout entier n’a pû leur résister,
 Carthage en vain crût éviter
Les foudroyans éclats de leur juste colere ;
Mais tous ces grands Héros, tous ces Chefs si vantez,
N’ont sçeu, comme ton Roy, dans leurs prospéritez,
 Au Public immoler leur gloire.
 Tous ont fait des Faits inoüis ;
 Mais aucun d’eux dans sa victoire,
 Ne s’est vaincu comme LOUIS.
***
Ton Monarque marchant dans les Belgiques Plaines,
Renversant des Citez les Murs audacieux,
 Portant la terreur en tous lieux,
Donnoit de son grand cœur des preuves plus qu’humaines.
Chacun voyoit en Luy le plus puissant des Roys.
Les Peuples en tremblant se rangeoient sous ses Loix,
 Comme du Maistre de la Terre.
 Le Lyon rugissant rampoit,
 Et l’Aigle au bruit de son tonnerre,
 Battoit de l’aîle, & s’échapoit.
***
LOUIS en cet état me paroissoit terrible,
J’admirois en ce Prince un puissant Conquérant ;
 Mais, France, il en est un plus grand,
Et qui mérite mieux le titre d’Invincible.
LOUIS a surmonté ses plus fiers Ennemis ;
Un Demy-Dieu par l’autre à ses Loix est soûmis,
 Sa victoire est plus magnifique.
 Préparons un nouveau Laurier,
 France, LOUIS le Pacifique
 A vaincu LOUIS le Guerrier.

A ces mots je les ay veuës toutes deux arracher des branches des Lauriers voisins, & comme je suis sortie du lieu où je m’étois cachée, pour aller aider à ces Déesses à faire des Couronnes pourLoüis le Grand, elles se sont retirées au bruit que j’ay fait, avec une si grande promptitude, qu’il m’a esté impossible de les suivre dans un Païs dont je n’ay point de connoissance. J’ay parcouru toutes les routes de ce Bois pour les trouver, lors qu’en passant aupres d’un Buisson, un Serpent d’une prodigieuse grandeur s’est élancé contre moy. La peur m’a fait pousser un grand cry. Je me suis éveillée, & faisant refléxion aux particularitez de mon songe, j’ay connu qu’il n’estoit pas permis à des mains ordinaires, de faire des Couronnes pour le plus grand Roy de la Terre, & que leur temérité ne demeuroit jamais impunie. Je suis vostre, &c.

La Solitaria del Monte-Pinceno.

[Eloge du Cavalier Bernin] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 76-83.

Cette Lettre écrite de Rome me fait souvenir de la mort du Cavalier Bernin, arrivée dans la mesme Ville le Jeudy 28. de Novembre. Je vous promis la derniere fois de vous en parler plus amplement, & je satisfaits à ma parole. Ce grand Homme estoit Peintre, Architecte, Sculpteur, Ingénieur, & Machiniste, & possedoit ces divers talens si également, qu’il seroit difficile de dire dans lequel il a le plus excellé. Quoy qu’il ait fait peu de Tableaux, ceux qu’on voit de luy pourroient aisément persuader que c’estoit à quoy il s’occupoit davantage. Ils ont le coloris beau, sont bien entendus, de clair, obscur, facilement peints, & ce qu’on peut appeller en termes de l’Art, d’une tres-grande maniere. Tant de Monumens de sa façon dont Rome est toute remplie, l’ont fait regarder comme un des plus grands Architectes de son Siecle. Il est surprenant que l’application qu’il donnoit à un Art qui demande l’esprit le plus recueilly pour imaginer, n’ait point empesché qu’il ne se soit presque toûjours occupé à la Sculpture. Il ne se contentoit pas de faire des Modelles comme il l’auroit pû, pour donner aux autres à executer. Il cognoit luy-mesme, & si vigoureusement, qu’il sembloit que le Marbre s’amollist sous son Cizeau. Aussi dans tout ce qui reste de l’Antiquité, ne voit-on rien d’un travail si hardy, & si extraordinaire que ce qu’il a fait. Il estoit d’ailleurs grand Machiniste, comme je vous l’ay déja marqué ; & outre la beauté des Spéctacles surprenans qu’il a fait paroistre sur le Theatre, il y a fait prendre le feu, amené le Tibre, fait gresler, pleuvoir, & on peut dire à son avantage qu’il est presque impossible de rien inventer dont il n’ait donné les ouvertures. Il faisoit tres-bien des Vers, avoit la conversation agreable, l’esprit vif & penétrant, & beaucoup d’honnesteté avec tout le monde. Son mérite le fit faire Chevalier. Sa fortune commença sous Paul V. & continua sous les autres Papes. Aléxandre VII. le combla de Biens, fit son Fils Prélat, & l’auroit fait, dit-on, Cardinal, s’il eust vécu plus longtemps. Les honneurs que ce grand Homme a reçeus par tout luy estoient bien deûs. Vous sçavez ceux qui luy furent faits en France, quand le Roy l’y fit venir pour le consulter touchant le dessein du Louvre. Jamais Génie ne fut plus universel. C’estoit une abondance & un torrent auquel il s’abandonnoit, parce qu’il ne pouvoit luy-mesme en arrester la rapidité. Tous ses Ouvrages, soit de Peinture, Sculpture, ou Architecture, ont un caractere merveilleux, noble, grand, extraordinaire, & pourtant aisé. On remarque qu’il s’est toûjours éloigné de ce que les autres ont fait avant luy. Comme le Portrait des Hommes rares est à conserver, je vous envoye le sien dans une Médaille tres-ressemblante, gravée sur celle que fit Mr Chéron en 1674. Le Cavalier Bernin avoit alors soixante & seize ans. Vous voyez par là, qu’il est mort âgé de quatre-vingts-deux. Vous sçavez dans quelle réputation est Mr Cheron. C’est un des plus Illustres que nous ayons pour les choses de cette nature, & qui en fait la plus grande partie pour Sa Majesté. L’explication du Revers de la Médaille, est aisé à faire. Vous y voyez les Arts, avec ces paroles. Singularis in singulis, in omnibus unicus.

[Sonnet, dans lequel on fait parler le Cavalier Bernin] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 83-85.

Voicy un Sonnet, dans lequel on fait parler cet Illustre Mort. Mr Daviler en est l’Autheur.

Des Pontifes sacrez j’ay formé les Images,
De leur Temple fameux j’augmentay la splendeur ;
J’ay joint dans leurs Palais l’Art avec la Grandeur,
Et de leur riche estime acquis les avantages.
***
Le Marbre & le Métal celebrent mes Ouvrages,
La Fortune prodigue a comblé mon bonheur,
Et j’ay sur mes Jaloux remporté cet honneur,
Que Rome à mon mérite a rendu des hommages.
***
Mais de tant de bienfaits que je reçeus des Cieux,
La faveur de LOUIS fut le plus prétieux,
Quand j’ay de ce Héros fait le Colosse Equestre.
***
Et l’Europe apprendra que sans craindre l’oubly,
Laissant dans le Tombeau ma dépoüille terrestre,
A l’abry de son Nom le mien s’est étably.

[Mort de M. de Patru, Doyen de l’Académie Françoise] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 91-92.

Il y a une Place vacante à l’Académie Françoise, par la mort de Mr Patru qui en estoit le Doyen. Il y avoit esté reçeu en 1640. & passoit pour un des Hommes de France qui sçavoit le mieux parler. Aussi s’adressoit-on fort souvent à luy pour estre éclaircy des doutes qu’on avoit sur nostre Langue, dont il possedoit toute la finesse. C’estoit un ancien Avocat du Parlement qui a fait d’admirables Plaidoyers. L’estime & l’amitié que l’illustre Mr Despreaux a témoigné avoir pour luy jusqu’apres sa mort, sont des marques de son mérite du costé des belles Lettres.

[Stances de la Comete, parlant à Paris] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 93-98.

Je ne doute point, Madame, que vous n’ayez veu dans vostre Province la Comete qui paroist icy depuis si longtemps. Elle a fait trembler les Foibles ; & le Peuple, que les choses peu communes ne manquent jamais d’épouvanter, en a tiré de fâcheux présages. C’est là-dessus que Mr Philbert d’Antibe en Provence, a fait la Piece qui suit.

LA COMETE, PARLANT A PARIS.

Estant dessus ton Hémisphere,
Je vois tes Enfans assemblez,
Qui comme des Cerveaux troublez,
D’un rien font une grande affaire.
Ils cherchent les lieux écartez,
Ils montent sur des éminences,
Et les ayant tous écoutez,
Je conclus de leurs conférences,
Qu’on doit nommer absurditez
Ce qu’ils appellent connoissances.
***
L’un ayant regardé longtemps
Si ma couleur est blanche ou bleuë,
Fait de plaisans raisonnemens
Et sur ma teste & sur ma queuë.
Il dit, tournant son doigt vers moy ;
Voyez la dangereuse Beste,
Comme sur nous elle s’arreste !
Selon son aspect je prévoy,
Que par quelque horrible tempeste
Elle va tout remplir d’effroy.
***
Quoy ? mon aspect est si terrible,
Qu’il porte en tous lieux la frayeur !
Et je ne puis estre visible,
Que d’abord je ne fasse peur !
Ah, c’est me faire trop d’outrage.
Mon corps est clair & lumineux ;
Et, si l’on veut ouvrir les yeux,
L’on verra bien que mon visage
Ne porte rien de furieux
Qui prédise le moindre orage.
***
L’autre assure, sans balancer,
Que si je parois à la terre,
C’est pour luy venir annoncer
Les fureurs d’une rude guerre ;
Mais lors que la France en couroux
A dompté l’orgueil teméraire
D’une Nation étrangere,
Quelle Comete d’entre nous
A prédit les funestes coups
Qu’on essuyroit de sa colere ?
***
Il est mesme de faux Sçavans,
Qui par ma course vagabonde,
Veulent que j’annonce aux Vivans
La mort de quelque Grand du Monde.
Ils disent pour tout argument,
Qu’un Grand nourry dans l’opulence,
Est d’un foible tempérament,
Qui ne peut faire résistance
A la violente influence
Que je pousse du Firmament.
***
Je ne veux d’aucun le trépas ;
Et si, selon eux, on doit plaindre
Les tempéramens délicats,
Loüis le Grand n’a rien à craindre.
Ce Héros a porté ses pas
Jusques aux plus lointains Climats,
Vaincus par son Bras redoutable ;
Et dans ses travaux indomptable,
Les chaleurs comme les frimas
L’ont veu toûjours infatigable.
***
Qu’ils ne cherchent point de détours ;
Quoy qu’il arrive sur la terre,
Tempeste, mort, sanglante guerre,
On n’en peut accuser mon cours ;
Mais leur ignorance parfaite,
Et leur esprit ambitieux,
Veut dans une pauvre Comete,
Ou dans la matiere des Cieux,
Trouver l’Autheur pernicieux
D’une faute qu’ils auront faite.

[Madrigal sur la Comete] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 98-99.

J’adjoûte icy un Madrigal que vous trouverez galamment tourné.

SUR LA COMETE.

La Comete est l’objet de la terreur humaine,
Mais mon cœur amoureux ne s’en met point en peine ;
Elle a beau se montrer dessus nostre Horizon,
Menacer les Humains ou de mort, ou de guerre.
Je ne suis point d’humeur pendant cette saison
De gagner à la voir quelque fâcheux caterre.
Lors que je veux sonder la rigueur de mon sort,
Deux Astres plus charmans sont mes deux Interpretes ;
Et pour me menacer de l’Arrest de ma mort,
Les beaux yeux de Philis me servent de Cometes.

[Discours sur les Cometes, par lequel il est prouvé qu’elles ne prédisent aucun malheur] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 99-144.

Apres avoir veu cette matiere traitée en Vers avec tant d’esprit, je croy, Madame, que vous ne serez pas fâchée de voir une Dissertation aussi curieuse que sçavante, sur les présages qu’on doit tirer des Cometes. Elle est de Mr Comiers d’Ambrun, Prevost du Chapitre de Fernant, Docteur en Theologie, & l’un des plus Grands Philosophes & Mathématiciens de ce Siecle. Son Livre de la Nouvelle Science de la nature des Cometes, imprimé à Lyon en 1665. luy avoit déja acquis une fort grande réputation. Il a depuis travaillé au Journal des Sçavans pendant les années 1676. 1677. & 1678. & l’a enrichy de plusieurs rares Machines inventées par luy. Il a enfin donné geométriquement avec la regle & le compas, la solution de la duplication du Cube, ce fameux Probléme proposé autrefois par l’Oracle d’Apollon aux Habitans de l’Isle de Délos pour estre délivrez de la Peste. Ce Livre est dédié à Mr Colbert, & imprimé à Paris en 1677. Il en a donné un autre au Public en l’année 1678. sous le titre de la nouvelle & facile Instruction pour réunir l’Eglise Pretenduë Reformée à l’Eglise Romaine, qui fait connoistre son zele pour ce qui regarde la Religion. Le Traité que je vous envoye estant d’un si habile Homme, ne peut vous donner qu’un fort grand plaisir.

DISCOURS SUR LES COMETES.

Tout ce qui est veritablement digne de nos admirations, cesse de les attirer, à mesure qu’il cesse d’estre rare, & qu’il nous devient familier. Le commun des Hommes ne s’assemble point pour contempler la Pompe majestueuse, & pour étudier les routes & les démarches de ces Astres, qui font l’ornement des nuits ; mais dés qu’une Planete, qui estoit auparavant obscure & invisible, quoy qu’aussi ancienne que les autres, commence à former par ses fumées & par ses vapeurs cette longue chevelure, qui se rend visible par la lumiere du Soleil qu’elle refléchit, il n’y a personne qui ne l’admire, & qui ne s’informe si cet Astre qui paroist de nouveau, & qui est si diférent des autres Planetes, est aussi redoutable qu’il est extraordinaire. Il se trouve assez de Gens, qui pour épouvanter la Populace, publient que les Cometes présagent de grands malheurs ; & les Poëtes, qui de tout temps ont eu la liberté de feindre, ont donné cours à cette erreur populaire, ayant par des termes graves & pompeux accusé les Cometes de nous prédire le mal. Avant Platon, les Peuples ne vouloient pas qu’on attribuast aucune chose extraordinaire à une cause naturelle. Ils mirent Anaxagoras en prison, parce qu’il avoit dit que l’Eclypse du Soleil procedoit de l’interposition de la Lune. Les anciens Philosophes souffroient cette superstition, pour retenir les Peuples en leur devoir, dans le temps que la lumiere de la Foy manquant aux Gentils, la seule crainte leur faisoit réverer les Habitans du Ciel, comme dit Lucrece ; mais les Philosophes Chrestiens, & tous ceux qui ont un peu de sens commun, croyent que les Cometes ne présagent ny bien ny mal.

L’envie de pénetrer l’avenir, a esté le premier crime d’Adam & d’Eve. Ils en crurent un Serpent. Les Hommes ne sont pas aujourd’huy plus excusables, lors que pour connoître le bien & le mal qui leur doit arriver, ils ajoûtent foy à ceux qui se meslent de les en instruire, & qui estant toûjours favorables aux desirs des Curieux, ne peuvent prédire la mort, ou la ruine d’un Homme de bien, à moins qu’ils n’ayent quelque commerce secret avec la Cabale des Empoisonneurs, ou des Assassins.

Parce que la Sainte Ecriture nous aprend qu’avant la fin du Monde il y aura des Signes au Ciel, au Soleil, à la Lune, & aux Etoiles, ces Devins & faux Prophétes concluënt d’abord que les Cometes sont ces Signes Celestes, que Dieu nous envoye pour nous avertir de son couroux ; mais ils ne remarquent pas que ces Signes prophétisez doivent estre extraordinaires, & que les Cometes ne sont pas de ce nombre, puis qu’elles n’arrétent pas sur un lieu particulier, & qu’elles paroissent tres-frequemment, & mesme plusieurs à la fois, dans un mesme temps.

Les Signes Celestes dont Dieu se sert, quand il luy plaist d’avertir les Peuples, sont toûjours particuliers. Telles estoient les Armées qui parurent en l’air pendant quarante jours, sur la Ville de Jerusalem, avant que le Roy Antiochus la fist saccager. Telle estoit la Comete que Josephe vit paroître une année entiere, avec une queuë en forme de glaive, pendante sur Jerusalem, avant la derniere destruction du Temple & de la Ville.

L’Apocalypse nous menace de la chûte d’une grande Etoile, ardente comme un Flambeau, qu’il appelle Absynthe, mais il ne parle point de Comete. Le Prophete Isaïe assure que la lumiere de la Lune sera comme la lumiere du Soleil, & la lumiere du Soleil sept fois au double. Voila quels sont les Signes Celestes qui doivent arriver avant que la Terre, que S. Pierre assure estre gardée pour le feu au jour du Jugement, & que l’Apocalypse dit devoir estre brûlée par le Soleil, cesse d’estre la Terre des Vivans, comme dit le Prophete, & paroisse elle-mesme par son embrasement, une Comete aux autres Astres Planetaires.

Les Cometes ne sont donc pas du nombre de ces Signes menaçans, envoyez pour effrayer les Habitans de la Terre. Le Prophete Jeremie détruit tout à coup les funestes présages que le Peuple attribuë aux Cometes. Il nous affranchit de la peur qui est le seul mal qu’elles soient capables de causer aux Esprits trop crédules. Ne craignez point, dit-il, les Signes du Ciel, que les Gentils apprehendent. C’est blasphémer, que d’attribuer les Guerres à l’apparition des Cometes, puis que l’Ecriture nous aprend, que le Cœur du Roy est en la main de Dieu, & qu’il l’incline & porte à tout ce qu’il veut.

Le Prophete Royal chante bien, que les Cieux nous racontent la Gloire de Dieu ; mais dans aucun lieu de l’Ecriture, il n’est fait mention ny de Comete, ny d’aucun Astre, qui soit le Signe de la Colere Celeste, & le présage des malheurs qui arrivent sur la Terre. En effet, comment ces Globes de feu pourroient-ils estre des Signes de malheurs ? L’Empyrée, qui est le sejour des Bienheureux, est tout enflâmé. Les Seraphins, les plus nobles de tous les Esprits, tirent leur nom d’un mot Hébreu, qui signifie brûler. Le Prophete Elie a esté enlevé au Ciel dans un Chariot de feu. Dieu a étably son Trône dans le Soleil. Non seulement il habite une Lumiere inaccessible, mais il est la Lumiere du Monde ; & dans une Colomne de feu il fut luy-mesme pendant la nuit, le Conducteur de son Peuple, à la sortie de la captivité d’Egypte.

Personne n’ignore que l’Astrologie Judiciaire n’est ny un Art, ny une Science, puis qu’elle n’a aucun principe ny démontré ny plausible. Tous les Chrestiens demeurent d’accord qu’elle est contraire à la Religion, & au Franc-arbitre, parce qu’elle impose une fatalité indispensable aux actions des Hommes, & les fait dépendre d’une imaginaire influence des Astres. Aussi l’Eglise ne permet l’usage de l’Astrologie, qu’en ce qui peut servir à la Medecine, à la Navigation, & à l’Agriculture ; mais les Payens eux-mesmes en ont reconnu la vanité. Horace dit que c’est une folie & un crime de consulter les Astrologues sur sa destinée, puis que Dieu par une Providence éternelle a caché l’avenir dans des obscuritez impenétrables.

Cicéron dit que les Caldéens (c’est ainsi que les Astronomes se nommoient alors) avoient prophetisé à Pompée, à Crassus, & à César, qu’aucun d’eux ne mourroit que dans une extréme vieillesse, dans les bras de sa Famille, avec honneur & splendeur. Cependant la mort de ces trois grands Hommes a esté funeste. Crassus estant allé contre les Parthes, mourut dans le Royaume du Pont ; Pompée fut enterré dans les Sables de la Mer d’Egypte, & César fut assassiné dans Rome mesme.

Combien de fois les Astrologues ont-ils esté chassez de Rome, comme des pestes publiques, qui empoisonnoient les esprits foibles, par leur fausse interprétation des Astres ? C’est ce qui a fait dire à Tacite, que ces sortes de Gens qui abusent de nostre ridicule crédulité, seroient toûjours chassez de Rome, & qu’ils n’en sortiroient jamais.

Pour prouver par l’expérience combien les Astrologues sont dangereux, il ne faut qu’écouter le mesme Tacite, qui nous dit au quinziéme Livre de ses Annales, que Néron, pour détourner les menaces du Ciel de dessus sa teste, faisoit aux Cometes un Sacrifice de la vie des plus Grands Hommes de l'Empire, suivant en cela, au raport de Suétone, la diabolique doctrine d’un Astrologue Babylonien. Rien n’est plus trompeur que cette Science ; & si nous en croyons Cardan mesme, un des plus zelez Partisans de l’Astrologie, de quarante choses prédites, à peine en peut-il arriver dix. Marcianus nous a marqué agreablement quel fruit il croyoit qu’on pouvoit tirer des prédictions, quand il nous a dit, Si vous voulez deviner, dites justement le contraire de ce que les Astrologues promettent.

Pour démontrer par raison physique, que les Cometes ne luisent point pour nous annoncer la mort des Grands, je veux me servir des termes de Guinisius, traduits en nostre Langue. Parlons sans flater, dit-il ; les testes mesme des Empereurs, ne sont pas de si grande consequence au Ciel, qu’il faille qu’elles soient frapées d’un Glaive celeste, que semblent former les queuës des Cometes. C’est un effet de la vanité des Hommes, que mesme dans le dernier des malheurs, ils aiment jusqu’à ce point le faste & la pompe, comme si les Puissans de la Terre estant mortels, ne pouvoient mourir, sans qu’il arrivast auparavant quelque trouble dans la Nature, & que le Ciel eust allumé quelque Corps celeste, comme une Torche funebre, pour faire honneur à leurs funérailles.

La couleur des Cometes, quelle qu’elle soit, ne présage aucun mal, puis que la diférence des couleurs, comme sçavent les Philosophes, ne provient que de la modification de la Lumiere. Ainsi peu avant le lever du Soleil, ou peu aprés son coucher, les Nuées recevant diféremment les rayons, prennent successivement diverses couleurs. Ainsi la décoction du Bois Néfretique, mise dans une Fiole de verre, paroist bleuë, estant regardée à contre-jour ; & se montre de couleur d’or, estant mise contre l’œil & la lumiere.

Si la queuë de la Comete estoit menaçante, il n’y auroit à craindre que pour les Habitans des Astres ; suposé que le Cardinal Cusanus, qui écrivit en 1640. ait aussi bien rencontré, en disant que les Planetes sont habitées, que lors qu’il a soûtenu que la Terre se meut autour du Soleil.

Le Medecin Senert ayant suposé dans sa Science Naturelle, que les Cometes estoient de monstrueux enfantemens du Ciel, qui en géneral nous présagent quelque chose de grand, avouë de bonne foy, qu’il n’y a point d’Homme qui puisse connoistre leur particuliere signification, ny quelles Provinces doivent servir de Théatre aux évenemens qu’elles présagent, car les Cometes semblent tourner tous les jours autour de la terre, & leur queuë regarde tantost l’Orient, tantost l’Occident.

Les vrais Philosophes ont toûjours pris les Cometes pour des Signes indiférens ; & le docte Scaliger assure qu’il en a veu plusieurs qui n’ont esté suivies d’aucun malheur dans l’Europe ; que beaucoup de puissans Etats ont esté renversez, & plusieurs Grands Personnages ont péry malheureusement, sans qu’aucune Etoile cheveluë se soit montrée dans le Ciel pour prédire leur ruine.

C’est donc sans raison que lors que quelque malheur est arrivé apres l’apparition d’une Comete, on accuse cette Planete cheveluë d’en avoir esté la cause, ou du moins le signe & le présage. On en disoit autrefois autant des Eclipses du Soleil ; c’est pourquoy l’Empereur Claude fit publier par tout l’Empire qu’il en arriveroit une pendant que l’on celébreroit son jour natal par des Sacrifices & des Jeux publics, de peur que la superstition du Peuple n’en tirast un mauvais augure.

Les Cometes ont leur cours aussi bien reglé que les autres Planetes, bien que la science de leurs mouvemens ne soit pas encor bien établie ; car, comme dit Seneque, c’est une nouvelle observation des Corps Celestes qui est venuë depuis peu de temps en Grece. Il adjoûte, qu’il viendroit un jour quelque Astronome qui montreroit en quels endroits les Cometes errent, pourquoy elles sont écartées des autres Planetes, & de quelle grandeur elles sont.

L’Astronomie est une Science tres-sublime, & plus divine qu’humaine, puis que dans le temps mesme de son enfance, & lors que faute de nos grandes Lunetes elle avoit la veuë assez courte, elle ne laissa pas de faire connoistre à Abraham la grandeur du Createur des Astres, & de luy apprendre qu’il n’y avoit qu’un Dieu Maistre de l’Univers, & à qui tout devoit hommage ; c’est ce que rapporte Josephe.

Mais l’Astrologie est un vil amusement, une vaine observation indigne d’un Homme de bon sens, & punissable dans la personne des Chrestiens, qui en voulant sonder les secrets de l’avenir, entreprennent, selon Tertullien, de voler la Divinité.

Il suffit, pour détruire les présages des Astrologues, d’en raporter icy quelques-uns. Les Cometes, disent-ils, estant dans le Signe du Belier, malheur à l’Orient, mais chaque Païs est oriental à l’égal d’un autre. Si elles se font voir au Signe du Taureau, malheur à l’Occident & au Septentrion, &c. Si elles vont contre l’ordre des Signes, elles présagent l’établissement de nouvelles Loix. Si elles paroissent au milieu du Ciel, elles annoncent l’accroissement d’un Royaume. Si elles sont pres de Saturne, elles engendrent la peste, la sterilité, & les trahisons. Proche de Jupiter, elles causent des changemens de Loix, & la mort des Pontifes ; proche de Mars, elles donnent le signal à de sanglantes guerres ; & proche de Mercure, qui avec son Caducée & ses Talonnieres estoit le Messager des Dieux, elles découvrent les secrets des Souverains d’icy-bas. Ce sont là les beaux raisonnemens & les éclatantes folies des Astrologues. Si ce n’estoit pas leur faire trop d’honneur que de les réfuter, il ne faudroit que leur demander, s’il y a quelque apparence de croire que les Planetes ayent les vertus qu’ils leur attribuënt, parce que les Anciens leur ont donné à leur fantaisie des noms de Divinitez feintes, qui n’avoient elles-mesmes ces qualitez que dans la fausse opinion de leurs Adorateurs. La Planete de Mars porte le nom du Dieu de la Guerre, & par conséquent elle a la vertu de présider à la Guerre ; mais on luy pouvoit donner le nom de Minerve, & alors elle eust présidé à la Paix, ou du moins aux beaux Arts qui se cultivent pendant la Paix.

Suposons maintenant que les Cometes annoncent quelque grand desastre, quel prognostic tirera-t-on du tres-grand nombre de Cometes qui sont invisibles aux Habitans de la Terre ? Car en effet il y en a beaucoup que nous ne voyons pas, parce qu’elles ne sortent jamais de la trop grande lumiere du Soleil qui les offusque ; & Possidonius raporte qu’une Comete parut seulement pendant une Eclipse de Soleil.

Mais ce desastre qu’elles annoncent, où, & à qui l’annoncent-elles ? Il y a tant de Roys, tant de Princes, tant de Grands Hommes, que s’il faloit allumer une Comete pour la mort de chacun d’eux, le Ciel en seroit épuisé il y a longtemps.

Il est aussi ridicule de croire que les Cometes soient la cause, le signe, ou le présage des funestes accidens qui arrivent sur la Terre, que si l’on s’imaginoit que des Flambeaux qui éclairent un Theatre, soient la cause, le signe, ou le présage de la mort des Grands Hommes qui y sont représentez.

Si pendant que l’air dans la nuit d’un jour de réjoüissance, est parsemé de brillantes Fusées ou d’Etoiles artificielles que l’on jetteroit de dessus la Mer, nous entendions les Poissons dire en leur langage, Que de malheurs, que de desastres nous présagent ces Feux & ces Fusées ! n’aurions-nous pas raison de leur dire, Pauvres Poissons, on ne pense pas à vous, vivez en repos, nos Fusées & nos Feux ne vous présagent aucun mal ? Appliquons-nous à nous-mesmes ce que nous leur dirions.

Je remarque que tous ceux qui par l’aparition des Cometes & des nouvelles Etoiles, ont prédit les révolutions des Etats, les changemens dans la Religion, ont esté de faux Prophetes. L’exemple du grand Tychobrahé suffira. Il avoit osé prédire un entier bouleversement de toutes choses sur la Terre par l’aparition de la nouvelle Etoille de 1572. Cependant tout le monde sçait qu’elle a esté l’évenement de la Prophetie de ce Prince des Astronomes.

Keppler, le plus celébre des Astronomes Coperniciens, fut aussi grand menteur que Tychobrahé, lors qu’en parlant de la Comete de 1607. il juroit hardiment qu’elle avoit esté allumée entre les autres Astres, pour avertir les Hommes que Dieu avoit résolu de faire périr dans peu de temps, une grande partie du Genre-Humain.

Ceux qui prétendent que ces Etoiles cheveluës sont toûjours accompagnées de quelques grands malheurs, n’ont pour preuves que quelques inductions ; mais par une mesme sorte de raisonnement, je pourrois conclure que les Cometes annoncent toûjours quelque grand bonheur à la Terre.

Il y a plus de quinze cens ans, au raport d’Origene, que le Philosophe Charemon fit un Livre des Cometes, dans lequel il remarquoit que toutes les Etoiles cheveluës avoient toûjours présagé quelque bonheur.

Le plus grand bonheur des Hommes, qui est la Naissance du Sauveur, n’a-t-il pas esté annoncé par cette Etoile extraordinaire, que suivirent les trois Rois, sçavans Mathématiciens.

Senéque dit que la Comete qu’il observa pendant six mois, & qui se levoit du costé du Nort, & montoit vers l’Orient, rétablit les Cometes dans leur bonne renommée.

Pline s’explique encor plus avantageusement dans le sens de ma proposition, lors que parlant de la Comete qui parut à Rome pendant qu’Auguste faisoit des Jeux en l’honneur de Vénus, il dit que cette Etoile cheveluë fut à la Terre un Astre bienfaisant.

Junetin rapporte que sous César-Auguste le Ciel alluma une grande Comete, dans laquelle la Sybille Tiburtine montrant un Enfant entre les bras d’une Vierge, dit à l’Empereur, Adore cet Enfant, parce qu’il est plus grand que toy.

Anchise faisant des vœux pour ceux qui restoient des Ruines de Troye, vit une Comete à laquelle il rendit des honneurs pareils à ceux qu’il devoit à ses Dieux, & se promit de cette Etoile cheveluë la felicité & la grandeur de sa Race dans le Païs Latin.

Des Cometes ont éclairé la naissance d’Aléxandre le Grand, de Mitridate, de Jule-César, de François I. de Soliman, de Charles-Quint, & enfin d’une infinité de Grands Hommes.

Celle qui parut à Rome au commencement de l’Empire de Claude, ne servit-elle pas d’heureux présage à cette Reyne des Villes, que la venuë de S. Pierre alloit établir chez elle une Souveraineté spirituelle & universelle, qui ne finira qu’avec le monde ?

Les deux Cometes qui parurent en l’an 726. l’une devançant de peu d’heures le lever du Soleil, & l’autre suivant de pres son coucher, présagerent la victoire que Charles Martel remporta peu de jours apres sur les Sarrasins, dont il tua le Roy Abderame, ayant fait pres de Tours un carnage de trois cens soixante & quinze mille Infidelles, sans perdre que quinze cens des siens.

La Comete de 800. présagea à Charlemagne la Couronne de l’Empire d’Occident, qu’il reçeut à Rome des mains du Pape Leon.

A la lueur de la Comete de 1585. les Ambassadeurs du Japon entrerent dans Rome pour prester le Serment d’obeïssance au Souverain Pontife.

Les trois Cometes qui parurent en 1618. furent autant d’heureux Flambeaux allumez dans le Ciel, pour faire voir aux Bearnois la Verité de l’Evangile que Loüis XIII. d’heureuse memoire, alla en personne faire rétablir dans ces Païs infortunez d’où elle estoit bannie depuis 50 ans.

Enfin pour ne pas faire l’Histoire genérale des Cometes, on peut conclure aussitost qu’elles sont des présages heureux que malheureux ; ou plutost on doit conclure, que puis qu’elles sont suivies tantost de quelque bonheur, tantost de quelque malheur, elles ne présagent rien du tout, & sont tout-à-fait indiférentes.

Air nouveau §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 169-171.

Jusqu’icy, Madame, si j’en croy vos Lettres, tous les Airs nouveaux que je vous ay envoyez, vous ont causé beaucoup de plaisir. Si vous avez pû en estre contente, vous aurez sujet de l’estre encor davantage à l’avenir, puis que ce seront tous Airs choisis des meilleurs Maistres de France, & qu’un des Hommes du monde qui se connoist le mieux en Musique, veut bien se donner la peine de jetter les yeux dessus pour empescher qu’il ne s’y glisse des fautes. Celuy que vous allez voir est un des derniers que l’on ait faits. Vous connoistrez aisément en le chantant, qu’il part d’un fort grand Génie.

AIR NOUVEAU.

Avis pour placer les Figures : l’Air qui commence par Dans nos Bois Tircis apperçeût, doit regarder la page 171.
Dans nos Bois Tircis aperçût
Une jeune & simple Bergere.
Elle luy plût,
Sans qu’elle sçeust
Comme il faut faire
Quand on veut plaire.

[Madrigal] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 171-173.

Le Madrigal que j’ajoûte, a esté fait pour accompagner un Présent d’Etrennes. Ce Présent consistoit en des Balances d’argent ausquelles un cœur aussi d’argent servoit de poids. Mademoiselle d’Avignau, Fille unique de Mr le Lieutenant General d’Auxerre, & aussi spirituelle & bien faite qu’elle est jeune, envoyoit le tout à une Dame d’un mérite extraordinaire dont elle estime particulierement l’amitié. Ces Vers qu’elle emprunta de Mr Joly, luy tinrent lieu de Billet.

MADRIGAL.

Je vous offre en cette Journée,
Des douze Signes de l’Année,
Celuy qui regle l’Equité ;
Et j’ose me flater de la douce espérance
Que par le poids de ma Balance
Vostre cœur panchera toûjours de mon costé.

Etrennes. §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 173-174.

Voicy d’autres Vers galans, qu’un Gentilhomme a envoyez à une Dame avec une Palatine.

ETRENNES.

Au premier Jour de l’An je me suis mis en teste
De vous faire don d’une Beste
Qui n’a muscles, ventre, ny chair,
Et se laisse aisément toucher.
***
Elle porte le nom d’une grande Princesse,
Vostre Sexe seul la carresse ;
Le nostre n’y prend intérest
Qu’autant qu’il voit qu’elle vous plaist.
***
Elle donne aux Amans bien plus de jalousie,
Estant morte, qu’estant en vie,
Puis qu’elle embrasse avec son Corps
Un de vos plus charmans dehors.
***
Je la chérirois bien, belle Iris, davantage,
Si je la voyois par l’usage,
En vous donnant de sa chaleur,
Echauffer un peu vostre cœur.

[Madrigaux mis au devant de plusieurs autres] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 174-177.

Je vous envoye d’autres Madrigaux qui méritent bien de trouver icy leur place. Ils sont d’un Cavalier de Dijon, dont vous avez déja vû quantité de petites Pieces galantes. Une aimable & jeune Personne luy avoit emprunté des Livres, & il prit occasion de luy écrire quelques Vers au commencement de chacun de ceux qu’il luy envoya. Le premier estoit un Tome du Journal amoureux, dans lequel elle trouva ce Quatrain au dessous du Titre.

Si l’on vouloit, Philis, pour certaine raison,
Faire un Journal de tout ce qui se passe
Dans vostre jeune cœur ; ah, dites-moy de grace,
Quel Titre luy donneroit-on ?

DANS LE II. LIVRE.

Pour lire avec profit pendant vostre jeunesse,
Ce que l’Amour a fait de grand, de glorieux,
Aimez, belle Philis, ayez de la tendresse
Autant qu’en promettent vos yeux.

DANS LE III.

Philis, lors que je m’intéresse
A vous prester un Livre où l’Amour vous plaira
Avecque tout son air & sa délicatesse ;
Sçavez-vous bien comment cela s’appellera ?
Semer chez vous de la tendresse
Qu’un autre un jour moissonnera.

DANS LE IV.

Quand vous lisez, Philis, pour profiter, pour plaire,
On ne sçauroit s’y prendre mieux ;
Mais occupant ainsi vostre esprit & vos yeux,
Faut-il que vostre cœur demeure sans rien faire ?

Histoire de mon Cœur §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 189-219.

Il s’est fait depuis un mois entre deux Personnes aussi délicates que spirituelles, un commencement de liaison d’une nouveauté assez singuliere. Un Cavalier, estimé par ses bonnes qualitez, apres quelques soins rendus à une Dame d’un fort grand mérite, luy déclara en termes formels qu’il avoit pour elle un attachement d’amour. Ce grand mot n’épouvanta point la Dame. Elle consentit à la passion du Cavalier, pourveu qu’il s’accommodast de quelques Rivaux qui comme luy cherchoient à toucher son cœur. Elle ajoûta, que s’il l’aimoit véritablement, il devoit voir avec joye qu’elle eust assez de mérite pour s’attirer une grosse Cour ; que s’agissant de son choix, c’estoit à luy à se rendre digne de la préference ; & comme il avoit fait bruit par quelques intrigues, elle voulut qu’il luy apprist les raisons qui l’avoient porté à rompre, afin qu’elle se réglast sur la maniere dont elle devoit traiter avec luy. Il accepta les conditions, & luy envoya dés le lendemain un Papier qui contenoit ce qui suit, avec ce Titre.

HISTOIRE DE MON CŒUR.

Ma premiere passion, presque au sortir de l’Académie, fut une Dame, qui estoit en possession de former la plûpart des jeunes Gens. Elle avoit beaucoup d’usage du monde, & la foule estoit toûjours fort grande chez elle. Quand on n’y trouvoit que cinq ou six Personnes, c’estoit estre avec elle teste à teste autant qu’on y pouvoit jamais estre. J’estois en ce temps-là beaucoup plus capable de faire du bruit que de parler, & les Assemblées tumultueuses estoient beaucoup mieux mon fait, que des conversations un peu régulieres. Ainsi je trouvay justement chez cette Dame ce qu’il me falloit. Mes Habits à la verité y estoient bien plus considerez que moy, mais cela me suffisoit ; & je ne séparois pas le peu que j’ay de mérite, d’avec celuy que me prestoit ma parure. Je ne sçay pas bien si je conçûs un véritable amour pour la Dame, ou si je me fis une affaire de vanité, d’estre distingué chez elle, aux yeux de tant de Rivaux. Il est toûjours certain que je m’y attachay beaucoup. Je cherchay les moyens de luy expliquer ma passion en termes intelligibles, car sa Maison n’estoit pas un lieu où les yeux & les petits soins fussent en pouvoir de se faire entendre, il y avoit toûjours trop de tracas ; mais à peine au bout de six mois la pûs-je trouver toute seule dans sa Chambre. Je commençois à luy demander si elle n’entendoit point ce que vouloient dire mes assiduitez, & là-dessus il survint une visite. Il se passa encor plusieurs mois avant que je pusse reprendre ma déclaration où j’en estoit demeuré ; mais enfin je me lassay de tant de difficultez, & je commençay à perdre le goust que j’avois pour l’embarras & la foule du grand monde. Je me retiray insensiblement de chez cette Dame, & je tournay mes assiduitez du costé d’une jeune Personne nouvellement mariée, fort bien faite, & qu’on disoit avoir de l’esprit. Elle voyoit peu de monde, mais le peu qu’elle en voyoit estoit assez bien choisy. Elle sentoit parfaitement bien tout ce qu’on luy disoit de fin & de joly, mais elle ne disoit presque rien où il parust un tour d’esprit particulier ; & il y avoit plus de plaisir à en estre écouté, qu’à l’écouter. Elle suivoit toûjours bien les pensées des autres, mais les siennes n’alloient pas loin. En un mot, elle avoit beaucoup plus de bon sens que d’agrément. Pour le cœur, j’ay reconnu en toutes occasions qu’elle l’avoit assez droit. Quand elle l’épanchoit une fois, ce ne pouvoit estre à demy ; & sitost que l’humeur de faire des confidences la prenoit, elle ne regardoit pas de trop prés aux Confidens. La Nature luy avoit donné quelques defauts, dont sa raison avoit bien de la peine à la guérir. Tout alloit bien quand elle songeoit à elle, mais il ne faloit pas qu’elle se perdist de vûë, autrement la Nature reprenoit le dessus. Il m’arriva avec elle, ce que je croy qui n’est arrivé jamais à personne. D’ordinaire on est frapé d’abord des bonnes qualitez ; on s’engage là-dessus à aimer. Peu à peu on reconnoist les defauts, & le dégoust vient. Mais il m’arriva tout le contraire. La premiere chose que j’aperçus dans cette jeune Personne, ce furent ses defauts. Je crus que j’en pourrois faire quelque usage, & les tourner au profit de ma passion. Je m’embarquay à l’aimer, flaté de cette espérance. Quand je commençay à aprofondir son caractere, je luy trouvay beaucoup de bonnes qualitez, ausquelles je ne m’estois point attendu. Là-dessus je changeay de dessein, & je me mis à l’aimer plus que je n’avois encor fait. J’entrepris de la défaire de ses defauts, pour avoir l’honneur d’aimer une Personne parfaite. Mais que cela me réüssit mal ! J’eus beau mener finement mon entreprise, elle sentit que je luy trouvois des defauts, & jamais elle n’a sçeu me le pardonner. Nous entrâmes l’un avec l’autre dans une espece de jalousie tout à fait particuliere. C’estoit une jalousie d’esprit. Elle crut que j’affectois de marquer que j’avois de la supériorité de génie sur elle ; & pour me faire voir que je n’avois pas tant d’esprit que je me l’imaginois, elle reçeut bien mieux que moy des Gens, qui à ce que je croyois, ne me valoient pas.

Me voila déja arrivé à ma troisiéme passion, sans avoir encor eu beaucoup de plaisirs en amour. Mon goust s’estoit raffiné ; il me faloit quelque chose de nouveau, & de plus piquant, que ce que l’Amour m’avoit jusqu’alors donné en partage. Je m’attachay donc à une jeune Fille, qui à peine avoit oüy dire qu’il y eust un Amour au monde. C’éstoit une simplicité de l’Age d’Or, mais une simplicité spirituelle, & qui ne servoit qu’à donner de l’agrément à son esprit naissant. Elle n’avoit encor aimé qu’une Parente de son âge ; mais elle imaginoit déja dans cette amitié des délicatesses qui me charmoient, & que je mourois d’envie qu’elle transportast à l’amour. Je fus si heureux, que je l’accoûtumay à me voir, à souhaiter de me voir, & enfin à ne s’en pouvoir plus passer. Elle ne sçavoit point encor qu’elle m’aimoit, & ses yeux m’avoient fait confidence de sa tendresse long-temps avant qu’elle se la fist à elle-mesme. Les délicieux momens que je passay ! Il n’y a que vous, Madame, qui me les puissiez faire retrouver. Je voyois avec plaisir comment l’Amour débroüilloit tout ce petit cahos de son cœur & de son esprit. Les lumieres de l’un, & les sentimens de l’autre, se fortifioient en mesme temps. Je luy aprenois avec un plaisir incroyable toutes les délicatesses de l’Amour. Je luy donnois moy-mesme des leçons de jalousie & de défiance, tant je me tenois seûr de ne luy en donner jamais de véritables sujets ; mais à la fin elle me passa beaucoup dans l’Art que je luy avois enseigné. Elle poussa la délicatesse dans des extrémitez dont je ne me fusse jamais avisé. Si ma tendresse estoit moins forte dans un instant que dans un autre, elle sentoit cette diférence. Elle lisoit mes pensées dans mon esprit au mesme moment qu’elles y naissoient. Je ne pouvois plus faire un pas, ou jetter un coup d’œil, qui ne fournist quelque matiere à une remarque délicate. Je commençay à sentir un peu l’incommodité de cette maniere d’aimer. Je luy voulus faire entendre, qu’à la verité on ne sçavoit aimer trop tendrement ; mais qu’apres de certaines suretez prises de part & d’autre, il faloit pourtant agir ensemble de bonne foy, & ne s’entr’épier pas sans cesse ; que quand on estoit seûr en gros de la réciproque tendresse du cœur, on ne devoit pas s’amuser à mille petits détails, sur lesquels il seroit inutile de se chicaner. Mais de quelques précautions & de quelque adresse que je me servisse pour luy insinuër doucement ces sentimens, elle crut que je luy annonçois par là la fin de ma passion, & que ce n’estoit qu’une maniere honneste de prendre mon congé. Elle tomba dans une mélancolie qui me désespera. Je redevins plus amoureux d’elle que jamais, & je ne souhaitois rien plus que de renoüer avec elle, à condition de luy laisser pousser ses chiméres délicates aussi loin qu’elle voudroit ; mais elle me dit toûjours, que puis que son trop d’amour m’avoit incommodé, elle estoit résoluë à n’incommoder jamais ny moy, ny personne.

Je passay une bonne année, bien résolu aussi de mon côté à n’aimer jamais. Je ne pus pourtant me garantir de tomber entre les mains d’une Dame, bien éloignée du caractére de cette jeune Personne, dont j’avois si long-temps regreté la perte. C’estoit une vraye Femme. Elle en avoit toutes les bonnes & toutes les mauvaises qualitez, pleine d’esprit, ou plûtost d’imagination ; car pour le jugement, elle déclaroit elle-mesme qu’elle n’y prétendoit pas ; mais inégale, impérieuse, & aigre, autant à peu prés qu’on le peut estre, laide par dessus tout cela, & ayant quelque âge. Cependant elle estoit toûjours en possession de causer de fort grandes passions. Le secret qu’elle avoit pour cela, estoit de tourner tres-agréablement en ridicules toutes les autres Femmes ; de sorte que parmy ceux qui la voyoient, il n’y en avoit point qui fussent assez hardis pour s’attacher à aucune de celles dont le Portrait les avoit fait rire tant de fois, & pour s’attirer par là des railleries, que les plus habiles auroient esté fort embarassez à soûtenir. De plus, l’humeur médisante de cette Dame faisoit un autre effet merveilleux pour elle, car il estoit impossible que l’on ne sentist sa vanité flatée, en se voyant distingué dans un lieu où l’on avoit peu d’égars pour tout le Genre Humain. Enfin elle inspiroit si bien son Génie satyrique à ceux qui alloient chez elle, qu’elle les avoit en peu de temps broüillez avec tout le monde, & réduits à ne plus voir qu’elle seule. Je me suis engagé à vous avoüer icy mes fautes. L’esprit de cette Dame m’ébloüit d’abord. Comme j’estois dégoûté de la plûpart des Gens, j’entray aisément dans sa Satyre. Elle fit pour moy quelques avances, qu’elle sçavoit faire parfaitement bien, & tres-finement. Mille affaires que je me fis tous les jours à cause d’elle, me liérent encor plus étroitement. Que vous diray-je enfin ? Je me trouvay pris. Elle m’aima pendant quinze jours aussi fortement qu’elle estoit capable d’aimer. Aprés cela elle ne voulut plus que l’honneur de m’avoir fait sa conqueste. Il faloit que je fusse eternellement dans sa Chambre, qu’elle me montrast tous les jours au Public dans son Carosse, & elle faisoit naître elle-mesme des occasions de faire paroître aux yeux de tout le monde, l’empire qu’elle avoit acquis sur moy. Je passay beaucoup de temps à n’estre qu’un Amant de montre & de parade. Je méditois quelquefois ma retraite, mais le courage me manquoit au besoin. Je craignois toûjours de m’attirer cette Dame à dos, & elle avoit trouvé le moyen de m’attacher à elle par la crainte, autant qu’elle avoit fait par l’amour. Heureusement il parut en ce temps-là dans le monde un jeune Homme de mérite, sur qui il luy plut de jetter les yeux. Elle avoit tiré de moy tout l’honneur qu’elle pouvoit en tirer, il luy faloit faire d’autres conquêtes. Je fus ravy qu’un Rival aimé vinst me dégager. Il n’y eut aucun bruit entre luy & moy, quand il prit ma place, & les choses se passerent de part & d’autre avec toute la douceur imaginable.

Enfin, Madame, apres tant de peines endurées au service de l’Amour, il a voulu m’en récompenser, en me faisant voir une aussi aimable Personne que vous. Vous voyez que je compte déja pour récompense le seul plaisir que j’ay eu de vous voir. Que sera-ce donc, si je suis assez heureux pour ne vous déplaire pas ? Je viens de vous faire connoistre parfaitement ce cœur que vous possedez tout entier. Il a déja eu d’autres Passions, il est vray ; aussi je me rens justice, & je m’engage à voir chez vous, sans chagrin, tous les Rivaux que vostre mérite m’a déja faits, & tous ceux qu’il me fera. J’en jure par Apollon, qui m’a inspiré ces Vers.

En soûpirant pour vous ; Climene,
Je ne suis point de ces Amans fâcheux
Qui ne peuvent voir qu’avec peine
Que leur Maîtresse écoute d’autres feux.
***
Leur défiante humeur vous paroist incommode,
C’est assez, je le sçay, pour vous mettre en couroux ;
Aussi mon cœur déja suit une autre méthode,
Et pour se faire à vostre mode,
Apprend à n’estre point jaloux.
***
Cet effort qu’il se fait, doit d’autant plus vous plaire,
Qu’il est rare jusqu’à ce jour,
Que de ce caprice ordinaire
On ait sçeu défaire l’Amour.
***
Le mien, pour estre à vostre usage,
Renonce à cent communs defauts,
Et complaisant pour vous, regarde sans ombrage
Le grand nombre de mes Rivaux.
***
D’un autre Amant la flâme en seroit alarmée,
S’abandonneroit au dépit ;
Mais pour moy, je vous vois aimée,
Et cette raison me suffit.
***
Vous voulez grossir vostre Empire
D’une foule d’Amans qui vous suive en tous lieux ;
Pourquoy faut-il que j’en soûpire ?
En voyant l’éclat de vos yeux,
Peut-on y trouver à redire ?
***
Ils s’accommodent mal d’un pouvoir limité ;
Et comme rien ne les arreste,
J’en connoy trop bien la fierté,
Pour les borner à ma conqueste.
***
Certains d’estre par tout vainqueurs,
C’est peu pour eux d’une victoire ;
Et par l’amas de mille cœurs,
Ils font bien mieux briller leur gloire.
***
Climene, en cent endroits faites craindre leurs coups,
Et par interest pour luy-mesme,
A mon amour il sera doux
Que chacun à l’envy vous aime.
***
Lors que mille Captifs reconnoîtront vos Loix,
Qu’il sera glorieux à mon ame charmée,
D’oüir justifier mon choix
Par la voix de la Renommée !
***
Cet éloge public fait de vostre beauté,
Avoüons-le tous deux sans honte,
Flatera vostre vanité,
La mienne y trouvera son compte.
***
Ce n’est pas apres tout que je n’aimasse mieux
(Soit dit sans offenser vostre air incomparable)
Que ce fust seulement à mon cœur, à mes yeux,
Que vous vous montrassiez aimable.
***
Mes vœux, me direz-vous, sont trop intéressez ;
Mais s’il faut que je vous réponde,
Climene, je vous aime assez,
Pour vous faire oublier tout le reste du monde.
***
Cependant mon cœur se résout,
Vous le voulez d’une autre sorte ;
On doit s’accommoder à tout,
Aimez-moy seulement, le reste ne m’importe.

[Reception de plusieurs Académiciens en l’Académie Royale d’Arles] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 220-229.

L’Académie Royale d’Arles, qui est alliée à l’Académie Françoise, & dont vous sçavez que Mr le Duc de S. Aignan est Protecteur, a reçeu Mr l’Abbé Petit dans son Corps. Il est Fils d’un Secretaire du Roy, & fort estimé pour sa profonde érudition. Il a composé le Penitentiel de Theodore. C’est un Livre qui a eu l’aprobation de tous les Sçavans, & qui représente en tres-peu de mots & dans un bel ordre, ce que l’Eglise Orientale & Occidentale a de plus particulier. Plusieurs Pieces curieuses y sont ajoûtées pour l’expliquer, & c’est ce qu’on doit aux soins de Mr l’Abbé Petit. Il a une connoissance parfaite des Langues Greque, Latine, & Françoise, & sur tout des Droits de l’Eglise, & de ceux du Roy, qu’il soûtient d’une maniere admirable, par les Memoires qu’il fournit actuellement à Mr le Cardinal d’Estrées pour la Régale.

L’estime que cette mesme Académie s’est acquise par les soins continuels qu’elle prend de n’oublier rien, pour répondre aux desseins que Sa Majesté a eus en l’établissant, ayant fait souhaiter à Mr le Président de Montmiral de Lubieres, & à Mr de Faure-Fondamente, d’y estre reçeus en qualité d’externes, on en écrivit à Mr le Duc de Saint Aignan, & à Mr le Marquis de Robias d’Estoublon, Secretaire perpétuel de la Compagnie, qui estoit alors en Cour. Leur Reception ayant esté résoluë dans les formes ordinaires, ces Messieurs furent conduits dans la Salle où se tenoit l’Assemblée, & apres la lecture des Statuts qui fut faite par Mr Giffon, Secretaire Substitut en l’absence de Mr le Marquis de Robias, & le Serment presté par l’un & par l’autre de les observer de point en point, Mr de Beaumont qui se trouva Directeur, fit l’ouverture de l’Académie par un Discours si plein d’érudition & d’éloquence, qu’il charma tous ceux qui eurent le plaisir de l’écouter. Il fit voir que tous les efforts de l’Antiquité n’avoient rien produit de si grand dans les Armes, & dans les Lettres, que ce que nostre auguste Monarque nous fait admirer de jour en jour. Ce Discours fut suivy de celuy de Mr le Président de Lubieres. Les pensées nobles & les vives expressions dont il estoit soûtenu, remplirent avec beaucoup d’avantage tout ce qu’on avoit attendu de luy. C’estoit un Remercîment à la Compagnie, de l’honneur qu’il recevoit d’y estre admis. Mr de Faure-Fondamente par la apres luy. C’est ce sublime & sçavant Génie, à qui Mr Pelisson adresse son Histoire de l’Académie Françoise. Il fit connoistre par tout ce qu’il dit, que peu de Personnes possedent aussi parfaitement que luy toutes les délicatesses de nostre Langue. Avant qu’on se séparast, comme c’estoit au commencement de l’année, Mr de Giffon proposa à la Compagnie de proceder, selon l’usage ordinaire, à l’élection d’un nouveau Directeur. Le Sort tomba sur Mr d’Urbaye-Vachieres, qui ne songea plus qu’à bien remplir son Employ. Il en commença les fonctions le Jeudy 9. de ce Mois, dans l’Assemblée la plus nombreuse qu’on eust veuë depuis longtemps. Ce fut un concours extraordinaire de Gens de mérite & de qualité, à qui l’Académie trouva bon de donner entrée sans conséquence. Il fit l’ouverture de cette Séance par un Discours si digne de luy, soit pour la force du raisonnement, soit pour le choix des termes & des pensées, soit pour la maniere de le prononcer, que ce ne furent qu’acclamations de toutes parts. Ce qui est fort remarquable dans ce jeune Gentilhomme, qui est un des mieux faits du Royaume, c’est qu’il n’est encor que dans sa vingt-deuxiéme année, & qu’il joint au brillantes qualitez du sçavoir & de l’esprit, une honnesteté qui le rend tres-agreable dans le commerce du monde. Son Discours estant finy, Mr l’Abbé Fleche termina cette Assemblée par un Entretien qu’il avoit esté prié de faire sur la nature des Cometes, à l’occasion de celle qui paroist depuis un mois. Il exposa les sentimens des anciens & des modernes Philosophes, avec des termes qui répondirent également à la force de son génie, & à la curiosité que devoit causer cette matiere.

Mr Guyonnet de Vertron de la mesme Académie, en a traité une qui pourra estre le sujet de quelques disputes. Il doit bien-tost donner au Public un Discours dans lequel il prouve l’excellence du beau Sexe, par les exemples de toutes les vertus, par la pratique des Sciences, & des beaux Arts, par les témoignages des Historiens sacrez & prophanes, & enfin par toutes les raisons naturelles, morales & politiques. Il a fait part de son entreprise à une Dame tres-spirituelle, par une Lettre qui luy en en marque toute la conduite.

Lettre de madame de *** à Mr Guyonnet de Vertron, de l’Académie d’Arles §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 229-238.

Voicy la Réponse de la Dame.

LETTRE DE MADAME DE ***
A Mr Guyonnet de Vertron, de l’Académie d’Arles.

Sans m’arrester, Monsieur, à répondre aux grandes qualitez que vous me donnez, je vous diray ingénuëment que je ne suis point d’accord avec vous, pour élever mon Sexe au dessus du vostre. Je ne prétens pas pour cela manquer de reconnoissance à vostre égard, quoy qu’il le sembleroit, en des-approuvant vostre idée. Ce n’est point cela. Je vous loüe dans mon ame, & il faut estre aussi genereux & bienfaisant que vous l’estes, pour proteger un Party qui manque souvent de Protecteur. Je n’en ay point encor vû de vostre maniere, & c’est ce qui rend vostre opinion plus avantageuse au Sexe, car vous n’estes point suspect. Tout ce qu’il y a de Gens qui vous connoissent, sçavent tres-bien que vous n’avez aucune préoccupation, ny aucune attache ; que si vous vous déclarez pour nous, ce n’est point dans la veuë de vous attirer l’estime particuliere d’une Belle, & que vous cherchez simplement à rendre justice, sans aucun mélange d’interest. Aussi, Monsieur, avez vous sujet de croire que les Femmes vous seront infiniment obligées. Nous entendons souvent des loüanges, mais en mesme temps qu’on semble les écouter, on refléchit sur soy-mesme, d’une maniere à connoistre fort bien quel motif engage les Gens à nous loüer. Ils croyent la plûpart plaire beaucoup davantage par leurs discours que par leur mérite, & s’attachent bien moins à corriger leurs défauts qui déplaisent infiniment, qu’à étudier les belles manieres de s’exprimer dans les Ruelles. C’est un abus dont toutes les Personnes de bon sens devroient tâcher de se garantir. L’un & l’autre Sexe en tireroit de grands avantages, & les Dames ne donneroient pas des audiences si favorables à des choses inutiles, & quelquefois entierement éloignées de la verité. A leur exemple les Hommes s’attacheroient à se rendre dignes de nostre estime, par les vertus essentielles dont leurs Personnes seroient aisément ornées, s’ils reflechissoient un peu sur eux-mesmes. Mais il semble par je ne sçay quel bouleversement que les uns & les autres abandonnent le solide, qui donne la veritable tranquilité, pour beaucoup d’extérieur & de dehors. Il semble mesme qu’il suffit de paroistre honneste Homme, encor qu’on ne le soit pas ; de paroistre riche, quoy qu’on soit incommode ; de paroistre genereux & bon Amy, quoy qu’on soit interessé. Ce que je dis, se peut dire des deux Sexes, & je ne voy pas de défauts d’un costé que je n’en remarque d’aussi grands de l’autre. On jugeroit à m’entendre, que je voudrois continuellement une Philosophie génée. Nullement. La contrainte n’est point de mon goust. Ce n’est que pour l’éviter, & pour vous faire connoistre par ces raisonnemens que j’ay de l’aversion pour elle, que je vous entretiens si longtemps. Je vous déclare que ce seroit me contraindre au dernier point, de m’obliger à tomber d’accord que le mérite des Femmes est au dessus de celuy des Hommes, estant persuadée, comme je la suis, que l’Autheur de toutes choses n’a point mis de diférence dans la creation des ames, & qu’estant tous partagez comme nous sommes de ses biensfaits, l’un & l’autre Sexe peut acquérir du mérite selon le bon usage qu’il fait des talens qu’il a reçeus. Mais, Monsieur, mon sentiment est de peu de conséquence. Il vient peut-estre de ce que je me connois trop foible pour soûtenir un party que vous voulez qui devienne le plus fort. Continuez, Monsieur, vostre genereuse entreprise. Vostre plume est féconde, vos pensées sont belles & justes, vous estes sçavant, vous donnerez de beaux exemples où les Dames verront les grandes qualitez qu’elles possedent, & celles qu’elles peuvent s’attirer. C’est le propre de celles qui tendent à la perfection de se souhaiter quelque chose, & ces sortes de souhaits sont dignes des belles Ames. Adieu, Monsieur. Je me repens trop tard de vous avoir écrit une si longue Lettre.

A Mr le Duc de S. Aignan. L’Ingratitude necessaire. Madrigal §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 238-242.

Malgré ce que Mr de Lignieres a soûtenu dans ses deux Lettres à Madame la Duchesse de Bellegarde, il est tres-certain que la Nature fait plus de Poëtes que l’Art. Beaucoup qui s’appliquent plusieurs années à faire des Vers, ont bien souvent de la peine à réüssir, & d’autres sont Maîtres dés leur coup d’essay. Ce qui vient d’arriver à un jeune Page nous le fait connoître. Mr le Duc de S. Aignan estant entré en service cette année (car vous sçavez que les quatre Premiers Gentils-hommes de la Chambre servent alternativement une année entiere) a choisy selon les droits de sa Charge, tous les Pages de la Chambre qui doivent servir pendant son année, & entr’autres, ce Duc a jetté les yeux sur le Fils de Mr le Marquis de Robias, que je vous ay déja dit estre Secretaire perpétuel de l’Académie d’Arles, & qui est Frere de Mr d’Estoublon, de l’illustre Maison de Grilles. Il y a dans cette Maison beaucoup d’esprit, de valeur, & de naissance. Ce jeune Page qui n’avoit point encor fait de Vers, résolut de remercier Mr le Duc de S. Aignan par un Madrigal, de la grace qu’il luy avoit faite, en le choisissant pour avoir l’honneur de servir le Roy dans un Employ d’autant plus glorieux pour ceux qui l’exercent, qu’il donne lieu d’approcher de la Personne de ce Grand Prince. Voicy quel fut son Remercîment.

A Mr LE DUC DE SAINT AIGNAN.
L’Ingratitude necessaire.
MADRIGAL.

Je le sçay bien, Grand Duc, qu’il faut que je vous aime,
Mon cœur me l’a dit mille fois ;
Et pour tant de faveurs que de vous je reçois,
Ma reconnoissance est extréme.
Mais si pour soûtenir l’honneur de mon Employ,
Je veux vous imiter, & me faire une Loy
De ce que vous faites vous-mesme,
Je n’auray plus d’amour ny pour vous, ny pour moy,
Mon cœur sera tout pour le Roy.

[Madrigal]* §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 242.

Mr Guyonnet de Vertron, dont je vous ay déja parlé dans cette Lettre, a fait ces Vers pour l’Autheur de ce Madrigal.

Estre bien fait, sçavant, & sage,
Et composer de jolis Madrigaux,
C’est n’avoir point à la Chambre d’égaux,
C’est estre en un mot hors de Page.

[Sonnet] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 243-245.

L’Académie d’Arles n’estant composée que de Gens d’esprit, de mérite, & de naissance, tous les Ouvrages de ses Académiciens méritent d’estre rendus publics. Le Sonnet qui suit est de Mr Sabatier, de cet illustre Corps. C’est un Gentil-homme qui a esté Page de Sa Majesté, & qui a servy dans ses Armées.

SONNET.

Sacrez Manes des Roys, Demy-Dieux de la France,
Quittez pour quelque temps vos superbes Tombeaux,
Venez estre témoins des glorieux travaux
Qui font du Grand Loüis redouter la puissance.
***
Admirez avec nous l’héroïque vaillance
Qui luy fait tous les jours tant de Sujets nouveaux,
Les Loix qu’il établit pour prévenir nos maux,
Et de tous ses Conseils la force & la prudence.
***
Voyez de sa grandeur les dignes Monumens,
Ces vastes Arcenaux, ces pompeux Bastimens,
Ces Ports, ou par ses soins tout vient & tout abonde ;
***
Et quand vous aurez eu le temps de l’admirer,
Allez faire sçavoir sa gloire à l’autre Monde,
Personne en celuy-cy ne la peut ignorer.

[Chanson] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 245-246.

Mr le Marquis de Vienne a fait ces Vers pour une Chanson.

Amour, je craignois peu tes charmes,
Si tu n’eusses pris pour tes armes
Les yeux du monde les plus beaux.
Helas ! qui s’en pourroit défendre ?
Si tu te sers de ces Flambeaux,
Tu mettras tous les cœurs en cendre.

J’ay donné le nom de Chanson à ces Vers, parce qu’ils me paroissent fort propres à estre mis en Musique.

[Mort de M. Langeais]* §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 246.

A propos de Musique, elle a fait une grande perte en la personne de Mr Langeais, tres-estimé de tous ceux qui prennent plaisir à ce divertissement. Il estoit de celle du Roy, & mourut quelques jours avant la premiere représentation du Balet.

[Premier couplet des Stances du Cid]* §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 246-248.

Je vous envoye une chose fort ancienne, & pourtant toute nouvelle. Elle est ancienne pour les Vers, & tres-nouvelle pour l’Air. Mr Charpentier dont vous connoissez la capacité & le mérite, travaille sur les Stances du Cid, dont chaque Mois il donnera un Couplet. Voicy le premier noté.

Percé jusques au fond du cœur,
Avis pour placer les Figures : la Chanson qui commence [par] Percé jusques au fond du cœur, doit regarder la page 244.
D’une atteinte impréveuë aussibien que mortelle,
Misérable Vangeur d’une juste querelle,
Et malheureux Objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, & mon ame abatuë
Cede au coup qui me tuë.
Si pres de voir mon feu récompensé,
O Dieu ! l’étrange peine !
En cet affront mon Pere est l’Offensé,
Et l’Offenseur le Pere de Chimene.

[Lettre en Prose & en Vers, au Mercure Galant] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 261-265.

Je vous ay fait part de deux Lettres d’un spirituel Inconnu, qu’un Présent galant reçeu le jour de sa Feste tenoit en inquiétude. Voicy ce qui m’a esté adressé pour Réponse.

AU MERCURE GALANT.

Si dans vostre course de ce Mois, Galant Mercure, vous passez au Lieu où vous avez vû Tircis en peine d’où luy estoit venu son Bouquet, dites luy, je vous conjure,

Ne cherche point, Tircis, à connoistre la Belle,
Qui t’a voulu marquer par un présent de Fleurs,
Ce qu’un secret panchant a de pouvoir sur elle,
 N’en attens point d’autres faveurs.
Quoy que sur ses desirs puisse un mérite extréme,
Elle cesse d’aimer quand on connoist qu’elle aime.

Si Tircis ne se contentoit pas de cette réponse, & qu’il vous pressast de luy dire davantage (car s’il aime, il doit estre curieux) ajoûtez que celle dont il a touché le cœur, ne mérite que trop sa tendresse, & qu’encor qu’elle soit maintenant dans une affreuse retraite, on ne luy trouve rien de sauvage.

 Quelquefois parmy les Deserts,
 Malgré les plus rudes Hyvers,
 On trouve des Objets aimables,
 Des Bergeres incomparables,
Une bouche, des yeux, un teint, un air charmant,
Et tout ce que l’Amour peut fournir d’agrément.

Si apres toutes ces choses il vouloit venir au nom, vous luy direz, fidelle Mercure, qu’il ne connoistra jamais celle qui l’aime, que sous le nom de Rosaline ; qu’il faut qu’il se serve de ce nom pour deviner le reste, s’il le peut, mais qu’il prenne garde qu’une trop grande curiosité ne ruine en un moment, ce que l’Amour tâche depuis si longtemps d’établir en sa faveur.

[Divertissemens de S. Germain] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 284-294.

Enfin, Madame, le Balet intitulé le Triomphe de l’Amour, a esté dancé. Je vous en ay déja parlé dans deux de mes Lettres. Dans la premiere je vous entretins de son Sujet ; & dans la seconde, je vous ay marqué les noms des Personnes de qualité qui en devoient estre. Elles y ont dancé toutes, à la reserve de trois ou quatre qui ont eu permission de s’en retirer pour quelques raisons de bienséance. Je ne vous repéteray point leurs noms. Le Livre du Balet est public, on peut les y voir. Je vous diray seulement que la Musique de Mr de Lully a esté trouvée tres-belle, aussi-bien que les Habits. La galanterie y a paru à l’envy avec la magnificence, le tout varié d’une maniere si agreable, qu’on est demeuré d’accord que le génie de Mr Berrin ne peut s’épuiser, quand il s’est meslé de quelque chose. Je croy vous avoir déja mandé que le Sujet du Balet, & les Vers que l’on y chante, estoient de Mr Quinaut. Vous connoissez sa maniere. Tous ses Ouvrages, sur tout quand l’Amour y entre, ont un caractere qui luy est particulier. Si Mr de Benserade qui faisoit toûjours les Vers qui se chantoient aux Balets, n’y a pas travaillé cette fois-cy, ceux qui regardent tous les Personnages, & que vous trouverez dans l’Imprimé du Balet, sont de sa façon. Il faut entendre la Cour pour cela, & il la sçait mieux qu’Homme du monde, ayant fait depuis plus de trente ans, tous les Vers de cette nature qui sont dans les Balets imprimez. Ce travail demande un esprit d’autant plus vif, qu’il faut faire des portraits délicats & en racourcy, des Personnes dont on parle, par raport aux Personnages qu’elles représentent. Monseigneur le Dauphin ne dança point le premier jour du Balet, mais on fut agreablement surpris quand on le dança la seconde fois. Ce Prince eut paru à peine avec ceux de son Entrée, qu’il fut reconnu de tout le monde. Il s’éleva aussi-tost un bruit d’applaudissement & de joye, qui occupa quelque temps toute l’Assemblée. Vous jugez bien avec quel plaisir on le vit dancer, puis que c’estoit une preuve de l’entier rétablissement de sa santé. Il a résolu de se donner le divertissement de son Entrée une fois chaque semaine. Madame la Dauphine qui s’estoit fait admirer dans toutes les siennes par sa justesse à la dance, s’attira de nouvelles acclamations le second jour qu’elle parut. Aussi fit-elle une chose assez extraordinaire. Madame la Princesse de Conty estant malade, & n’ayant pû dancer ses Entrées, le Roy dit deux heures avant le Balet, qu’il falloit que Madame la Dauphine en dançast quelqu’une. Son dessein n’estoit pas que ce fust dés ce jour mesme. Cependant cette Princesse apprit sur l’heure une grande Entrée toute remplie de figures, & dans laquelle il y a plus de douze reprises. Ainsi toute la Cour fut fort étonnée de luy avoir vû faire en moins de deux heures, ce qu’une Personne moins intelligente n’auroit pas appris en quinze jours.

Je ne sçaurois finir cet Article sans vous parler de l’Entrée, où Mademoiselle de Nantes dance seule. Elle s’en acquite avec tant de grace, de legereté, & de justesse, qu’elle enchante tout le monde. Aussi n’a-t-on jamais veu personne qui eust l’oreille plus fine, ny plus d’agrément pour toute sorte de Dances. Quelqu’un ayant dit au Roy dans une Repétition generale où Sa Majesté se trouva, que parmy le grand nombre d’Instrumens, on n’entendroit pas assez les Castagnetes que cette Princesse bat admirablement bien ; le Roy répondit que ceux qui devoient se mesler avec elle à la fin de l’Entrée, les batoient aussi. Mr le Duc de S. Aignan prit la parole, & dit, On ne les entendra pas, Sire, le batement des mains de toute l’Assemblée, empeschera d’oüir celuy-là. Il seroit fort difficile de bien loüer Mademoiselle de Nantes, quoy qu’elle soit dans un âge où les autres ne sont encor qu’Enfans ; & c’est avec beaucoup de justice que Mr de Benserade a dit d’elle,

Que de naissantes Fleurs ! ô que cette Princesse
Représente bien la Jeunesse,
Et qu’elle aura de grace & de facilité fidelle
A représenter la Beauté !
Heureuse de pouvoir un jour estre
A tous les traits de son Modelle.

Ce n’est pas aux agrémens extérieurs que sont bornées les perfections de cette jeune Princesse. Comme elle a le jugement formé, avec un esprit tres-vif, on trouve dans tout ce qu’elle dit beaucoup de bon sens & de sel, & jusqu’aux manieres de parler, tout est remarquable en elle. L’Espagnol ne luy est pas moins familier que le François, & c’est un tres-grand plaisir de luy entendre faire un Conte en cette Langue, ou raporter quelque chose qu’elle ait lû. Elle ne manque jamais à l’assaisonner de traits d’esprit qui sont de son propre fonds, & qui valent beaucoup mieux que tout ce que les Livres luy fournissent. Joignez à cela une grace merveilleuse dans les moindres choses qu’elle fait, & une humeur engageante qui charme tous ceux qui ont l’avantage de l’approcher. C’est l’effet des soins qu’on a toûjours eus de son éducation, dont le bonheur joint à un naturel incomparable, la rend digne Sœur de Mr le Duc du Maine.

[Arlequin Mercure Galant] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 295-297.

Il y a tous les soirs des Divertissemens à la Cour, aujourd’huy Balet, demain Comédie Françoise ou Italienne, & le jour suivant Bal & Mascarade. Les Dames dans une grande parure, sans pourtant estre masquées, reçoivent les Masques chez Madame la Dauphine. Monseigneur le Dauphin y alla dernierement vétu en Sauvage. Son Habit estoit tres-bien entendu, & l’on fut longtemps sans reconnoistre ce Prince. Il estoit accompagné de Monsieur le Prince de la Roche-sur-Yon, de Mr le Comte de Brionne, de Mr le Marquis d’Alincour, de Mr le Marquis de Moüy, de Mr le Comte de Fiesque, & de Mr de Mimeures. Il y eut plusieurs autres Mascarades le mesme jour tres-magnifiques, & entr’autres celle de Monsieur le Comte de Vermandois, dont estoient Mr & Madame de Mortemar, Madame la Marquise de Seignelay, & plusieurs autres. Les Bals regnent aussi à Paris où il y a beaucoup d’Assemblées tous les soirs. La Comédie y en attire toûjours de fort grandes malgré la rigueur de la Saison, & Arlequin Mercure Galant, autrement, Dieu Mercure, fait fort admirer cet incomparable Acteur.

[Zaïde, Princesse de Grenade] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 297-298.

Les François ont donné depuis trois jours la premiere Représentation de Zaïde, Princesse de Grénade. C’est une Piece tout-à-fait agreable, dont les Vers sont naturels, les pensées brillantes, & les incidens fort peu communs. Elle est bien joüée, & on voit assez par la dépense que les Comédiens ont faite pour des Habits extraordinaires, qu’ils n’ont point douté de son succés. Ils doivent joüer sur la fin du Carnaval, une Comédie en cinq Actes, intitulée La Pierre Philosophale. On dit qu’elle est remplie de Spéctacles d’une invention tres-singuliere, & qui ont mesme quelque chose de grand.

[La Pierre Philosophale] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 298-299.

Ceux qui cherchent la Pierre Philosophale ayant plus d’un but, & cette Science en renfermant plusieurs autres, ce Sujet doit faire attendre beaucoup de diversité.

[Explication de la premiere Enigme en Vers] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 301-303.

Je viens à l’Explication des Enigmes du dernier Mois. Mr Bouchet, ancien Curé de Nogent le Roy, a renfermé le vray Mot de la premiere des deux en Vers, dans ce Madrigal.

Mercure est en humeur, Mercure est toute en joye ;
Et pour faire éclater sa libéralité,
Dans ce Mois de Janus il nous a presenté,
Sinon un bel Habit, du moins la Petite-Oye.

Ce mesme Mot a esté trouvé par Mademoiselle Lonmeau, du Mans ; & par Mrs Samson, d’Abbeville ; F. Ha… du Mesnil, de Chambrais en Normandie ; De Languedoc, Procureur au Parlement de Bretagne ; L’Hermite de Sacé, pres de Pontorçon ; & le Solitaire de la Ruë des Arcis ; les cinq derniers en Vers.

On a aussi expliqué cette mesme Enigme sur la Mode, la Veste, les Lettres d’Imprimerie ou Alphabet, la Barbe, & la Perruque.

[Explication de la seconde Enigme] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 303-306.

Le vray Mot de la seconde est dans ce Quatrain de Mr Richebourg de Crucy.

A Prenez, Mercure Galant,
Ce Proverbe reçeu dans les plus grandes Villes ;
Lors que l’Hostesse est belle, & le Vin excellent,
Les Enseignes sont inutiles.

Ceux qui l’ont expliquée sur ce mesme Mot, sont Mrs l’Abbé Vaucler, de Molesme ; Guerignon, de Montargis ; Hutuge d’Orleans, demeurant à Mets ; Carrier, Avocat à S. Estienne en Forest ; & Mesdames de la Tuste, & de la Guette. Quelques-uns ont crû que c’estoient les Dents, les Cartes, les Plumes, les Passions, & les Marionnetes.

Plusieurs ont expliqué l’une & l’autre dans leur vray sens, & ce sont Mrs le Roux, Peintre dans la Ruë Royale ; Le Bon Clerc de Châlons sur Saône ; L’Inconstant de Profession ; Le Perroquet des Muses ; La belle Drion, de Provins ; L’aimable Euterpe ; L’Amante sans amour ; La Spirituelle Calliope ; La belle Recluse, & Plautine la Cadete. En Vers, Mrs le Chevalier Blondel ; L’Abbé de le Ruë Montmartre ; Caudron, d’Abbeville ; M. ou le Poulet perdu recouvré de la belle Mouton d’Alençon ; Le Conseiller de la Ruë des cinq Diamans ; Le Rat du Parnasse du Cloistre S. Mederic ; Mademoiselle Bastonneau, de la Ruë des cinq Diamans ; & la Blondine Guerin.

[Enigme] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 306-307.

Voicy deux nouvelles Enigmes en Vers que je vous propose. La premiere est de Mr de la Mare-Chennevarin de Roüen.

ENIGME.

Tandis que je régnois, on voyoit à ma suite
Un tres-grand nombre de Sujets.
Si les uns d’inconstance accusoient ma conduite,
J’avois pour d’autres des attraits.
Je leur faisois du bien ; mais lors que mon caprice
Me portoit à faire du mal,
Plusieurs, si je manquois de leur estre propice,
Se voyoient presque à l’Hôpital.
Mesme on parloit de moy jusque sur le Theatre,
Quand un renommé Potentat
Ne pouvant me souffrir, m’a bientost fait abatre,
En me chassant de son Etat.

Autre Enigme. §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. [307-309].

AUTRE ENIGME.

Je vay dans tous les lieux, je suis de tous les temps,
Et j’ay pris toutefois mon origine en France ;
Je me mesle par tout avec toute assurance,
Et parle librement des petits & des grands.
***
Tous ces Philosophes antiques
Dont vous voyez remplir les plus vastes Boutiques ;
Ces fameux Orateurs qui vous ont fait la loy,
N’en ont jamais tant sçeu que moy.
***
Ma science est universelle,
Et je ne sçay parler qu’en langage François ;
J’écris, je dis, je fais cent choses à la fois,
Et j’apporte de tout la premiere nouvelle.
***
Aux plus sçavans Docteurs, aux plus rares Esprits,
Je donne de la Tablature,
Et vous-mesme, Galant Mercure,
Vous vous servez souvent de ce que je vous dis.
***
Mais vous ne faites pas comme ces Gens sans foy,
Comme ces langues indiscretes,
Qui pour faire éclater des intrigues secretes,
Disant ce qu’il leur plaist, se déchargent sur moy.

[Petite Comédie de la Comete] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 328.

Ceux qui voudront se guérir de la peur de la Comete, peuvent aller voir la petite Comédie que la Troupe Royale des Comédiens François a commencé de représenter, sous le mesme titre de la Comete, avec beaucoup de succés. Elle fait connoistre qu’on n’a aucun lieu de s’en effrayer, & marque d’une maniere tres-enjoüée, l’opinion du fameux Descartes sur cette matiere.

[Impromptu sur la mort de l’Elephant de Versailles] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 329.

Le Peuple a toûjours voulu que les Cometes fussent le présage de la mort des Grands. C’est là dessus qu’un fort galant Homme ayant appris que l’Eléphant de Versailles estoit mort, a fait l’Inpromptu qui suit.

INPROMPTU.

Assurez-vous que la Comete,
Du Ciel la funeste Interprete,
Prédit toûjours la mort d’un Grand.
Ne voila-t-il pas qu’à Versaille,
Etendu, couché sur la paille,
Vient de mourir un Eléphant ?

[Avanture tragique d’Angers] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 334-339.

Je finis par le recit de deux autres morts, arrivées le 15. de ce mois à Angers, de la maniere du monde la plus tragique. Un Homme, ayant une Charge qui luy donnoit droit de porter l’Epée, quand il ne l’eust pas eu par sa naissance, entra dans une si forte jalousie de quelques soins qu’un jeune Marquis rendoit à sa Femme, qu’il n’eut plus aucun repos. Il luy fit d’abord les reproches les plus aigres des honnestetez qu’elle avoit pour le Marquis, & la Dame n’ayant pas laissé de le voir encor chez une Amie malgré sa défense, il n’en fut pas plutost averty, qu’il perdit l’usage de sa raison. Il vint des paroles à des traitemens indignes, & fit connoistre à sa Femme par une fâcheuse épreuve, qu’il estoit jaloux jusqu’à la fureur. La Dame, aussi fiere qu’elle paroissoit aimable, se trouva si indignée de l’emportement de son Mary, qu’elle résolut de s’en vanger. D’autres auroient borné leur vangeance à rendre heureux le jeune Marquis. Elle en usa d’une autre maniere. Comme elle avoit beaucoup de courage, & qu’aimant les armes avec passion, elle prenoit quelquefois plaisir à tirer un Pistolet, & à manier l’Epée, elle s’habilla en Homme, & avec une grande Perruque qui luy cachoit une partie du visage, elle alla attendre son Mary dans une Ruë écartée, où elle sçavoit qu’il devoit passer. Si-tost qu’elle l’aperçeut, déguisant sa voix, elle luy cria de se défendre, & courut sur luy avec une résolution si déterminée, que quoy qu’il pust faire pour se garantir du coup, elle luy passa l’Epée an travers du corps. Le Mary se sentant blessé mortellement, ramassa tout ce qu’il avoit de vigueur, & luy donna à son tour deux coups mortels qui la jetterent par terre. Elle s’écria qu’elle estoit morte ; & l’infortuné Mary ayant reconnu sa voix, apprit avec beaucoup de douleur qu’il avoit tué sa Femme. Le sang qu’il perdit ne luy laissant point assez de force pour se soûtenir, il tomba à costé d’elle. Ils se dirent beaucoup de choses fort tendres, & se demanderent réciproquement pardon, en s’embrassant. On accourut pour les secourir, mais il fut impossible de les sauver, & ils moururent tous deux dés le mesme jour. La Dame estoit de Famille noble, grande, bien faite, brune, mais fort agreable, avoit beaucoup d’enjoüement, le visage rond, & les dents fort belles.

[Livres nouveaux]* §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 340-341.

Le Livre de Mr de Blegny, intitulé, La Découverte de l’admirable Remede Anglois, a donné lieu à Mr Spon, fameux par quantité de sçavans Ouvrages, d’en faire imprimer un autre qui a pour Titre, Observations sur les Fievres & les Fébrifuges. Ces Observations sont aussi utiles que curieuses, & se vendent chez le Sieur Blageart, Court-neuve du Palais, au Dauphin.

[Divertissemens d’Andely] §

Mercure Galant, janvier 1681 [tome 1], p. 341-343.

J’ay oublié de vous dire que plusieurs Gentilshommes d’Andely, & des environs, ayant fait une grande Partie de Chasse le jour de la Feste de S. Hubert, ont donné depuis ce temps des Festes continuelles à toute la Noblesse du Païs de l’un & de l’autre Sexe. Il y a eu deux fois la semaine diverses Tables servies avec autant de propreté que d’abondance, & les Violons n’ont point manqué à tous ces Repas. Les derniers ont esté précedez de la Représentation des Fâcheux, & de la petite Comédie du Deüil. Jugez combien de plaisir reçeurent les Dames qui avoient esté invitées à ce Divertissement, puis que tous les Rôles furent joüez avec toute la justesse & tout l’agrément possible. On y admira sur tout une fort aimable Personne, aussi considérable par ses belles qualitez que par sa naissance, qui fit tout ce qu’on eust pû attendre d’une Actrice consommée, dans le Personnage qu’elle voulut bien représenter. Andely est une petite Ville à sept lieuës de Roüen, où il y a Présidial, & de fort honnestes Gens. Je suis, Madame, vostre &c.

A Paris ce 31. Janvier 1681.