Adrien Baillet

1686

MDXX. M. de Molière (Jugemens des sçavans) [graphies originales]

2018
Sorbonne Université, LABEX OBVIL, 2018, license cc.
Adrien Baillet, « MDXX. M. de Molière », in Jugemens des sçavans sur les principaux ouvrages des auteurs, t. IV, Paris, A. Dezalier, 1686, p. 110-126. Source : Google Livres
Ont participé à cette édition électronique : Eric Thiébaud (Stylage sémantique) et Wordpro (Numérisation et encodage TEI).
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M. DXX.

M. DE MOLIERE

(Jean Baptiste Pocquelin) Parisien, mort en Comedien, vers l’an 1673. Poëte François.

Monsieur de Moliere est un des plus dangereux ennemis que le Siecle ou le Monde ait suscité à l’Eglise de Jesus-ChristI’entens ce Monde que I.C. appelle son Adversaire. : & il est d’autant plus redoutable qu’il fait encore aprés sa mort le mesme ravage dans le cœur de ses Lecteurs, qu’il en avoit fait de son vivant dans celuy de ses Spectateurs. Mais pour ne rien entreprendre sur les devoirs de nos Pasteurs & des Predicateurs de l’Evangile, j’abandonne le Comedien pour ne parler ici que du Poëte Comique, & pour rapporter de la maniere la plus succinte & la plus seche qu’il me sera possible, quelques-uns des {p. 111}jugemens que nos Critiques Seculiers & Reguliers en ont porté.

Monsieur de Moliere a donc fait un grand nombre de Comedies, tant en vers qu’en Prose que l’on a partagées en sept volumes, dont le premier en comprend 4. sçavoir, les Precieuses Ridicules, le C. imaginaire, ou Sganarelle, l’Etourdi ou les Contretemps, & le Dépit amoureux. Le second en comprend 4. sçavoir les Facheux ; l’Ecole des Maris ; la Critique de l’Ecole des Femmes ; la Princesse d’Elide, ou les plaisirs de l’Iste enchantée. Le troisiéme aussi 4. Le Sicilien ou l’Amour Peintre ; l’Amphitrion, le Mariage forcé, l’Avare. Le quatriéme 4. George Dandin, le Tartuffe ou l’Imposteur : le Medecin malgré luy : l’Amour Medecin. Le cinquiéme 3. Le sieur de Pourceaugnac : le Misanthrope : le Bourgeois Gentilhomme, qui est une Comedie Balet. Le sixieme 3. Psyché, Tragedie Balet, les Femmes sçavantes ; les Fourberies de Scapin. Le septiéme n’en contient que deux, sçavoir le Malade imaginaire : & l’Ombre de Moliere. On ajoûte une autre Comedie qui porte le titre du Festin de Pierre ; mais elle ne paroist plus au monde, du moins n’a-t’elle pas esté mise dans le Recüeil des autres : {p. 112}de sorte qu’elle doit passer pour une piece supprimée, dont la memoire ne subsiste plus que par les Observations qu’on a faite contre cette Piece & celle du Tartuffe.

Il faut convenir que personne n’a receu de la Nature plus de talens que Monsieur de Moliere pour pouvoir joüer tout le genre Humain, pour trouver le ridicule des choses les plus serieuses, & pour l’exposer avec finesse & naïveté aux yeux du Public. C’est en quoy consiste l’avantage qu’on luy donne sur tous les Comiques modernes, sur ceux de l’ancienne Rome, & sur ceux mesme de la Grece : de sorte que s’il se fust contenté de suivre les intentions de Monsieur le Cardinal de Richelieu, qui avoit dessein de purifier la Comedie, & de ne faire faire sur le Theâtre que des leçons de vertus Morales, comme on veut nous le persuader, nous n’aurions peut-estre pas tant de precautions à prendre pour la lecture de ses Ouvrages.

Pour devancer les autres comme il a fait, il s’est crû obligé de prendre une autre route qu’eux. Il s’est appliqué particulierement à connoistre le Genie des Grands, & de ce qu’on appelle le beau monde, au lieu que les autres se sont {p. 113}souvent bornez à celle du peuple. Les Anciens Poëtes, dit le Pere Rapin1 n’ont que des valets pour les Plaisans de leur Theâtre ; & les plaisans du Theâtre de Moliere sont les Marquis & les Gens de qualité : les autres n’ont joüé dans la Comedie que la vie bourgeoise & commune ; & Moliere a joüé tout Paris & la Cour. Ce mesme Pere pretend que Moliere est le seul parmi nous qui ait découvert ces traits de la Nature qui la distinguent & qui la font connoistre. Il ajoûte que les beautez des Portraits qu’il fait sont si naturelles qu’elles se font sentir aux personnes les plus grossieres : & que le talent qu’il avoit à plaisanter s’estoit renforcé de la moitié par celuy qu’il avoit de contrefaire.

C’est par ce moyen qu’il a sceu reformer, non pas les mœurs des Chrestiens, mais les défauts de la vie civile, & de ce qu’on appelle le Train de ce monde, & c’est sans doute tout ce qu’a voulu loüer en luy le P. Bouhours, par le jugement avantageux qu’il semble en avoir fait dans le Monument qu’il a dressé à sa Memoire, ou aprés l’avoir appellé2 par rapport à ses talens naturels,

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*
Ornement du Theâtre, incomparable Acteur,
Charmant Poëte, illustre Auteur,

Il ajoûte pour nous precautionner contre ses Partisans & ses Admirateurs, & pour nous specifier la qualité du service qu’il peut avoir rendu aux Gens du Monde,

C’est Toy dont les plaisanteries
Ont gueri des Marquis l’esprit extravagant.
C’est toy qui partes Momeries
As reprimé l’orgueil du Bourgeois arrogant.
*
Ta Muse en jouant l’Hypocrite
A redressé les faux Devots.
La Precieuse a tes bons mots
A reconnu son faux Merite.
L’Homme ennemi du Genre Humain,
Le Campagnard qui tout admire
N’ont pas lû tes Ecrits en vain :
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Tous deux s’y sont instruits en ne pensant qu’à rire.
*
Enfin tu reformas & la Ville & la Cour.
  Mais quelle en fut la recompense ?
  Les François rougiront un jour
  De leur peu de reconnoissance.
  Il leur falut un Comedien
Qui mît à les polir son art & son étude.
Mais, Moliere, à ta gloire il ne manqueroit rien,
Si parmi leurs defauts que tu peignis si bien,
Tu les avois repris de leur ingratitude.

Voila peut-estre tout ce qu’on peut raisonnablement exiger d’un Critique judicieux qui n’a pû refuser la justice que l’on doit à tout le monde, & qui n’a point crû devoir blâmer des qualitez qui sont veritablement estimables, non seulement parce qu’elles viennent de la Nature, mais encore parce qu’elles ont esté cultivées & polies par le travail & l’industrie particuliere du Poëte.

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Monsieur Despreaux persuadé de cette espece de merite de Moliere, du moins autant que le P. Bouhours, semble n’avoir pas esté du sentiment de ce Pere sur le peu de reconnoissance que le Public a témoigné pour tous ses services aprés sa mort. Il pretend au contraire que l’on n’a bien reconnu son merite qu’aprés qu’il eut joüé le dernier rôle de sa vie, & que l’on a beaucoup mieux jugé du prix de ses pieces en son absence, que lors qu’il estoit present. C’est ce qu’il marque à Monsieur Racine, lors qu’il luy dit que3.

Avant qu’un peu de terre obtenu par priere
Pour jamais sous la tombe eust enfermé Moliere.
Mille de ces beaux traits aujourd’huy si vantez
Furent des sots esprits à nos yeux rebutez.
L’ignorance & l’erreur à ses naissantes pieces
En habit de Marquis, en robes de Comtesses
Venoient pour diffamer son chef-d’œuvre nouveau,
Et secoüoient la teste à l’endroit le plus beau.
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Le Commandeur vouloit la Scene plus exacte.
Le Vicomte indigné sortoit au second Acte.
L’un defenseur zelé des Bigots mis en jeu,
Pour prix de ses bons mots, le condamnoit au feu.
L’autre fougueux Marquis luy declarant la guerre
Vouloit vanger la Cour immolée au Parterre,
Mais si-tost que d’un trait de ses fatales mains
La Parque l’eust rayé du nombre des Humains,
On reconnut le prix de sa Muse éclipsée.
Toute la Comedie avec luy terrassée
En vain d’un coup si rude espera revenir.
Et sur ses brodequins ne pût plus se tenir.

Jusques-là nous n’avons encore trouvé rien de trop favorable à ceux qui nous vantent si fort la Morale de Monsieur de Moliere, & qui publient hautement dans Paris, qu’il a corrigé plus de defauts à la Cour & à la Ville luy seul {p. 118}que tous les Predicateurs ensemble. Il faut avoir une envie étrange de se munir du nom des Auteurs graves, & de se donner des Garants d’importance, pour vouloir nous persuader par l’autorité de quelques Critiques de reputation qui ont eu de l’indulgence pour Moliere, que ces vices qu’il a corrigez fussent autre chose que des manieres exterieures d’agir & de converser dans le Monde. Il faut estre bon jusqu’à l’excés pour s’imaginer qu’il ait travaillé pour la discipline de l’Eglise, & la reforme de nos mœurs. Tous ces grands defauts à la correction desquels on veut qu’il se soit appliqué, ne sont pas tant des qualitez vicieuses ou criminelles que quelque faut goust, quelque sot entestement, quelques affectations ridicules, telles que celles qu’il a reprises assez à propos dans les Prudes, les Precieuses, dans ceux qui outrent les modes, qui s’érigent en Marquis, qui parlent incessamment de leur noblesse, qui ont toûjours quelque Poësie de leur façon à montrer aux gens.

Voila, dit Monsieur Bayle4, les desordres dont les Comedies de Moliere ont un peu arresté le cours. Car pour la galanterie criminelle, l’envie, la fourberie, {p. 119}l’avarice, la vanité, & les autres crimes semblables ; il ne faut pas croire, selon l’observation du mesme Auteur, qu’elles leur ayent fait beaucoup de mal. Au contraire il n’y a rien de plus propre pour inspirer la coqueterie que ces sortes de pieces, parce qu’on y tourne perpetuellement en ridicule les soins que les Peres & les Meres prennent de s’opposer aux engagemens amoureux de leurs enfans. La galanterie n’est pas la seule science qu’on apprend à l’école de Moliere, on apprend aussi les maximes les plus ordinaires du libertinage, contre les veritables sentimens de la Religion, quoi qu’en vueïllent dire les ennemis de la Bigoterie, & nous pouvons assurer que son Tartuffe est une des moins dangereuses pour nous mener à l’irreligion, dont les semences sont répanduës d’une maniere si fine & si cachée dans la pluspart de ses autres pieces, qu’on peut assurer qu’il est infiniment plus difficile de s’en défendre que de celle où il jouë pesle & mesle Bigots & Devots le masque levé.

Mais il faut laisser encore une fois à ceux que Dieu à choisis pour combatre la Comedie & les Comediens le soin d’en faire voir les dangers & les {p. 120}funestes effets, & renvoyer ceux qui voudront s’en instruire plus à fond aux Traittez qu’en ont écrit, je ne dis pas seulement Monsieur le Prince de Conty, Monsieur de Voysin, Monsieur Nicole, &c. Mais encore le P. Dominique Othonelli Jesuite Italien, Frederic Cerutus, Franc. Marie del Monacho, & le sieur B.A. qui a écrit en particulier contre Moliere. Ainsi il ne me reste plus qu’à dire un mot de sa maniere d’écrire, & de representer ses piéces de Theâtre.

Monsieur Rosteau pretend qu’il estoit également bon Auteur & bon Acteur, que rien n’est plus plaisamment imaginé que la pluspart de ses pieces ; qu’il ne s’est pas contenté de posseder simplement l’art de la bouffonnerie, comme la pluspart des autres Comediens ; mais qu’il a fait voir, quand il luy a plû, qu’il estoit assez serieusement sçavant5. Mademoiselle le Fevre trouve qu’il avoit beaucoup du genie & des manieres de Plaute & d’Aristophane.

Monsieur Despreaux, qui par une prudence toute particuliere ayant commencé son portrait de son vivant, ne voulut l’achever qu’aprés sa mort, releve extraordinairement cette facilité {p. 121}merveilleuse qu’il avoit pour faire des vers, & s’adressant à luy-mesme, il luy dit avec une franchise des premiers siecles6.

................... Que sa fertile veine
Ignore en écrivant le travail & la peine ;
Qu’Apollon tient pour luy tous ses tresors ouverts
Et qu’il sçait à quel coin se marquent les bons Vers ..........
....... Que s’il veut une Rime, elle vient le chercher :
Qu’au bout du vers jamais on ne le voit broncher :
Et sans qu’un long détour l’arreste ou l’embarasse
A peine a-t’il parlé, qu’elle mesme s’y place.

Le mesme Auteur voyant Moliere au tombeau dépoüillé de tous les ornemens exterieurs dont l’éclat avoit ébloüi les meilleurs yeux, durant qu’il paroissoit luy-mesme sur son Theâtre, remarqua plus facilement ce qui avoit tant imposé au Monde, c’est à dire, ce caractere aisé & naturel, mais un peu trop populaire, trop bas, trop plaisant & trop {p. 122}bouffon. Ce Comedien, dit-il,7.

Peut-estre de son art eut remporté le prix,
Si moins ami du Peuple en ses doctes Peintures
Il n’eut point fait souvent grimacer ses figures ;
Quitté pour le bouffon l’agreable & le fin,
Et sans honte à Terence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s’envelope,
Je ne reconnois plus l’Auteur du Misanthrope.

Monsieur Pradon qui s’est imaginé que par cette legere censure on avoit voulu profiter de la mort du lion pour luy tirer les poils, pretend8 que Moliere n’est pas si défiguré dans le Scapin qu’on ne l’y puisse reconnoistre. Il dit qu’il n’a pas pretendu faire dans Scapin une Satire fine comme dans le Misanthrope. Scapin, selon luy, est une plaisanterie, qui ne laisse pas d’avoir son sel & ses agrémens, comme le Mariage forcé, ou les Medecins. A dire le vray, ces pieces sont fort inferieures au Misanthrope, à l’Ecole {p. 123}des Femmes, au Tartuffe, & à ces grands coups de Maistre : mais elles ne sont pourtant pas d’un Ecolier, & l’on y trouve toûjours une certaine finesse répanduë que le seul Moliere avoit pour en assaisonner les moindres Ouvrages.

Monsieur Despreaux & Monsieur Pradon ne sont pas les seuls qui ayent parlé dans leurs écrits du Misanthrope de Moliere comme de son chef-d’œuvre. Le P. Rapin nous fait connoistre qu’il est aussi dans le mesme sentiment, & il est allé mesme encore plus loin que ces deux Critiques, lors qu’il dit, qu’à son sens c’est le plus achevé & le plus singulier de tous les Ouvrages Comiques qui ayent jamais paru sur le Theâtre9.

Nous avons vû la plus celebre des Pieces de Moliere ; mais ceux qui souhaiteront voir la plus scandaleuse, ou du moins la plus hardie, pourront jetter les yeux sur le Tartuffe, où il a prétendu comprendre dans la jurisdiction de son Theâtre le droit qu’ont les Ministres de l’Eglise de reprendre les Hypocrites, & de declamer contre la fausse devotion. On voit bien par la maniere dont il a confondu les choses, qu’il estoit franc Novice dans la Devotion {p. 124}dont il ne connoissoit peut-estre que le nom, & qu’il avoit entrepris au dessus de ses forces. Les Comediens & les Bouffons publics sont des personnes décriées de tout temps, & que l’Eglise mesme par voye de droit considere comme retranchées de son corps, parce qu’elle ne les croit jamais dans l’innocence. Mais quand Moliere auroit esté innocent jusqu’alors, n’auroit-il pas cessé de l’estre dés qu’il eut la presomption de croire que Dieu vouloit bien se servir de luy pour corriger un vice répandu par toute l’Eglise, & dont la reformation n’est peut-estre pas mesme reservée à des Conciles entiers ? Si Tertullien a eu raison de soûtenir que le Theâtre est la Seigneurie ou le Royaume du Diable, je ne vois pas ce qui nous peut obliger pour chercher le remede à nostre hypocrisie & à nos fausses devotions d’aller consulter Beelzebut, tandis que nous aurons des Prophetes en Israël.

Au reste, quelque capable que fust Moliere, on pretend qu’il ne sçavoit pas mesme son Theâtre tout entier, & qu’il n’y a que l’amour du Peuple qui ait pû le faire absoudre d’une infinité de fautes. Aussi peut-on dire {p. 125}qu’il se soucioit peu d’Aristote & des autres Maistres, pourvû qu’il suivist le goust de ses spectateurs qu’il reconnoissoit pour ses uniques Juges.

Le Pere Rapin pretend, que l’ordonnance de ses Comedies est toûjours défectueuse en quelque chose, & que ses dénoüemens ne sont point heureux10.

Il faut avoüer qu’il parloit assez bien François ; qu’il traduisoit passablement l’Italien ; qu’il ne copioit point mal ses Auteurs : mais on dit peut-estre trop legerement, qu’il n’avoit point le don de l’invention, ni le genie de la belle Poësie11, quoique ses Amis mesme convinssent que dans toutes ses Pieces le Comedien avoit plus de part que le Poëte, & que leur principale beauté consistoit dans l’Action.