Jean-François Cailhava

1772

De l’art de la comédie. Livre premier. De ses différentes parties (1re éd.) [graphies originales]

2018
Jean-François Cailhava de L’Estandoux, De l’art de la comédie, ou Détail raisonné des diverses parties de la comédie et de ses différents genres, suivi d’un Traité de l’imitation où l’on compare à leurs originaux les Imitations de Moliere et celles des Modernes, t. I, Paris, Fr. Amb. Didot aîné, 1772. Source : Internet Archive. Errata intégré.
Ont participé à cette édition électronique : Eric Thiébaud (Stylage sémantique) et Wordpro (Numérisation et encodage TEI).
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PRÉFACE.
Du Genre & du Plan de cet Ouvrage. §

Les Arts, dans leur origine, ont dû nécessairement être, pour la plupart, assujettis aux mœurs des différents peuples qui les ont cultivés ; mais une fois établis, une fois en honneur dans un Etat, ils n’ont essuyé de funestes révolutions qu’avec l’Etat même. L’art seul de la comédie, le plus beau sans contredit, & le plus difficile, victime du caprice, de la frivolité de chaque particulier, passe rapidement de l’enfance à la vieillesse, retombe dans l’enfance, & prend alternativement, dans un court espace de temps, cent formes différentes. La raison en est, que n’étant pas réduit en principes, ou du moins n’en ayant qu’un très petit nombre, que chacun explique à son gré, les jeunes Auteurs, de tous les pays, de tous les âges, en ont abusé pour se faire des regles analogues à leur foiblesse ; & que, désespérant de marcher sur les traces des bons Maîtres, ils se sont laissé flatter par l’orgueil de créer de nouveaux genres, & d’avoir une maniere à eux.

La Peinture, la Sculpture & l’Architecture ont des principes surs, bien établis, bien détaillés, {p. 2}généralement avoués, dont tout le monde connoît les effets, & qui n’égarent jamais ceux qui les suivent ; aussi les inculque-t-on aux jeunes éleves avec le plus grand soin ; ceux-ci se les rendent tous familiers avant d’avoir la témérité de les mettre en usage : de là vient que leurs premiers ouvrages, s’ils n’ont pas ces beautés délicates, cette vigueur mâle qui caractérisent les grands hommes & qui sont le fruit d’un travail assidu ou d’une longue expérience, n’offrent du moins rien de révoltant. Le peintre le plus novice sait que toutes les parties d’un tableau doivent être liées l’une à l’autre ; le sculpteur le plus borné n’ignore point où il faut placer la tête d’une statue, & jamais architecte ne s’est avisé d’asseoir les colonnes d’un édifice sur son toit.

Bon ! va-t-on me répondre avec dédain ; qui peut avoir fait des sottises pareilles ? Moi, d’abord. La premiere de mes pieces n’a pas réussi, & c’est parceque j’avois apparemment fait pis que les plus mauvais Artistes. Offrir des scenes, des situations, sans prendre la peine de les lier ; c’est précisément montrer un tableau dont toutes les parties sont décousues. Celui qui, au lieu de placer le dénouement à la fin d’un drame, ou n’en fait point, ou le met au milieu de la piece, fait voir une statue sans tête, ou une tête très mal placée. Vous, qui, loin de disposer votre {p. 3}sujet, votre intrigue, vos caracteres, dans les premieres scenes, & de bâtir ensuite là-dessus, offrez des choses qui ne sont pas étayées, ou qui le sont si mal qu’elles entraînent la chûte entiere de l’édifice, devez-vous être étonnés que le public fasse un si mauvais accueil à vos monstres dramatiques ?

Tout paroît aisé dans l’art de la comédie pour quelqu’un qui n’en a pas la moindre connoissance ; il n’est point de jeune Auteur qui ne pense pouvoir faire une comédie toutes les semaines ; mais, à mesure qu’il fait un pas dans la carriere, les difficultés croissent autour de lui, & sont autant de barrieres qui l’empêchent de voler à ce terme brillant qu’il croyoit toucher, & qu’il ne voit plus que dans le lointain ; il cherche alors, s’il est prudent, à régler sa marche sur celle de ses prédécesseurs. Qu’il se trouveroit heureux si, dispensé de passer les trois quarts de sa vie dans des recherches & des irrésolutions qui mettent des entraves à son génie & qui l’égarent souvent, il trouvoit, comme les jeunes Artistes, des guides surs, propres à diriger ses premiers pas, à lui indiquer les routes avouées par Thalie, & battues par ses favoris. Malheureusement pour lui & pour les progrès de l’art, il ne trouve nulle part ce secours.

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Aristote1 n’a point parlé de la comédie ; & la plupart de ceux qui, après lui, se sont érigés en législateurs du théâtre, n’étant pas du métier, en parlent sans connoissance de cause. Il faut avoir essuyé des naufrages, il faut avoir fait des voyages heureux sur une mer, pour savoir en marquer les écueils & pour enseigner les moyens de les éviter.

Louis Riccoboni, Auteur & Acteur de la Comédie Italienne, a fait à la vérité des observations excellentes sur la comédie ; mais on m’avouera que les préceptes d’un art aussi compliqué que celui de la comédie, peuvent tout au plus être indiqués dans un ouvrage de trois cents quarante-huit pages, encore le quart est-il consacré à la parodie ; ajoutons à cela que Riccoboni, étant Italien, a dû nécessairement, malgré la justesse de son goût, donner trop souvent la {p. 5}préférence au théâtre de ses compatriotes & à leur maniere.

Passons à nos Auteurs modernes : les poétiques ne nous manqueront pas chez eux, puisque la plus petite piece est aujourd’hui précédée d’un long discours, dans lequel l’Auteur s’efforce de prouver modestement que Plaute, Térence, Lopez de Vega, Calderon, Moliere n’ont pas le sens commun ; que toutes les comédies doivent être faites précisément comme celle qu’il offre pour modele. Avec un peu de bon sens on n’est point leur dupe. On se rappelle la scene de l’Amour Médecin, de Moliere, dans laquelle Sganarelle demande à deux de ses amis, à sa voisine, à sa niece, ce qu’il pourra faire pour chasser la mélancolie de sa fille. M. Josse, qui est orfevre, conseille à Sganarelle d’acheter à sa fille une garniture de diamants : M. Guillaume, tapissier, {p. 6}croit qu’une tenture de tapisserie de verdure la guériroit mieux : la voisine, qui craint de se voir enlever un amant par la fille de Sganarelle, exhorte le pere à la marier bien vîte avec un jeune homme qu’elle aime ; & la niece est d’avis qu’on la mette dans un Couvent pour profiter de son bien. Sganarelle connoît les différents motifs qui les engagent, & leur répond fort sensément :

Tous ces conseils sont admirables assurément ; mais je les trouve un peu intéressés, & trouve que vous conseillez fort bien pour vous. . . . . . . . . . . . . . . . . ainsi, Messieurs & Mesdames, quoique vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s’il vous plaît, que je n’en suive aucun. . . . . . Voilà de mes donneurs de conseils à la mode.

Quel dommage que Dufreny ne nous ait pas donné le Traité de la Comédie, qu’il promet dans la Préface de sa Coquette du Village ! Si M. Destouches avoit encore tenu la parole qu’il nous donne dans la troisieme Lettre à M. le Chevalier de B**, il auroit augmenté le nombre de ses admirateurs en augmentant celui des connoisseurs2.

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Quelle perte sur-tout, qu’une mort précipitée ait empêché Moliere de faire le commentaire de ses ouvrages ! il y auroit dévoilé toutes les finesses de son art en grand homme, c’est-à-dire comme il les sentoit ; nous y aurions appris à connoître les détours d’un labyrinthe si compliqué, où les plus grands Maîtres, & l’inimitable Moliere lui-même, se sont égarés : il nous auroit indiqué les fautes qu’il avoit faites avant de connoître la profondeur de son art, & celles qui n’étoient qu’une suite de cette précipitation avec laquelle il étoit quelquefois obligé de travailler ; ainsi ses imperfections mêmes auroient contribué à lui faire des successeurs dignes de lui.

M. de Marmontel auroit fait disparoître nos regrets, en acquittant, pour ainsi dire, la parole des trois poëtes que nous venons de citer, s’il se fût borné, dans sa Poétique, à traiter de la comédie seulement. La façon dont il en parle prouve qu’il est initié dans tous les secrets de Thalie. Admirons son ouvrage ; mais plaignons-nous de l’étendue de ses connoissances, qui, en {p. 8}lui faisant embrasser tous les genres de littérature, lui défendoit malheureusement d’entrer dans les détails de chacun en particulier.

Je frémis moi-même de ma témérité, en songeant que j’ose tenter de remplir un projet formé par les plus grands maîtres. Comme le titre d’homme avantageux est celui que je redoute davantage, & qui me va le moins à tous égards, je déclare que cet ouvrage est une restitution que je fais au public, & non pas un présent.

J’ai assisté avec la plus scrupuleuse assiduité au spectacle de la nation ; j’ai étudié l’effet que chaque trait, chaque scene, chaque situation & l’ensemble produisoient sur l’esprit des gens de lettres auprès de qui j’avois soin de me placer, sur le parterre & sur les loges ; je me suis bien gardé sur-tout de négliger les représentations qu’on a données gratis pour la populace ; j’ai joui du plaisir de lui voir saisir les véritables beautés, de lui voir distinguer celles qui sont dans la nature, au travers de celles que l’esprit seul enfante, & que l’esprit seul peut appercevoir ; enfin je me suis fait pour moi seul, d’abord, aux dépens des morts & des vivants, une Poétique qui m’a déja valu des encouragements bien flatteurs de la part du public, mais qui seroit encore dans mon porte-feuille, si l’Académie en Corps n’eût daigné {p. 9}m’encourager, & ne m’eût exhorté, devant l’Assemblée la plus brillante, à la soumettre au jugement du Public. Ce que je dis là est si flatteur, qu’il paroît incroyable ; la chose n’est pas moins vraie : voici comment.

L’Académie Françoise proposa pour sujet, en 1769, l’Eloge de Moliere. On touchoit au moment fixé pour remettre les ouvrages, quand quelques amis, qui avoient vu mes réflexions sur la comédie en général & sur Moliere en particulier, me demanderent si j’avois travaillé pour le prix. Je leur demandai à mon tour, très sérieusement, s’ils se moquoient de moi. Je leur dis que, loin d’avoir eu cette audace, je croyois fermement que personne n’oseroit tenter un éloge aussi difficile que celui de Moliere, & que c’étoit le seul moyen de louer dignement le génie le plus étonnant. Ils rirent tous de ma simplicité, & m’apprirent que le concours seroit au contraire très nombreux.

Il n’est pas douteux, ajouterent-ils, que pour bien louer Moliere il faut indiquer & faire connoître les découvertes heureuses que ce grand homme, guidé par son génie & la justesse de son goût, a faites dans l’art du théâtre. Cet objet étant rempli dans plusieurs endroits de votre ouvrage sur la comédie, vous n’avez qu’à réunir & {p. 10}resserrer sous un même point de vue les traits qui ont rapport à Moliere, & son éloge se trouvera fait. Ils se turent. Je soupirai après la couronne brillante qu’ils m’offroient dans le lointain, & j’entrai en tremblant dans la carriere. J’eus tout lieu de me louer de ma noble audace, lorsque j’appris « que l’Académie avoit lu mon ouvrage en entier ; qu’elle y avoit trouvé du savoir, une connoissance profonde du théâtre ; que je n’aurois pas le prix, parcequ’elle avoit résolu de couronner un Discours & non une Poétique, mais qu’on en parleroit avec éloge ».

En effet M. Duclos fit, dans la séance publique, une mention honorable de l’ouvrage qui avoit pour devise3 : C’est un homme... qui... ah ! un homme... un homme enfin. Il exhorta l’Auteur à le rendre public. Je jugeai à propos de différer pour deux raisons ; premiérement, pour n’avoir pas l’air de vouloir lutter avec le Discours couronné. Je connoissois trop bien tout l’esprit qui y régnoit, & le mérite de son Auteur, connu par deux pieces charmantes, la jeune Indienne & le Marchand de Smyrne. En second lieu, mon amour-propre me persuada sans peine que puisque l’Académie avoit jugé l’extrait de ma Poétique {p. 11}digne de servir aux progrès de la bonne comédie, le corps même de l’ouvrage pourroit, à plus forte raison, être de quelque utilité. Je l’ai relu avec mes amis, je l’ai livré à l’impression ; mais je puis protester que je cede au desir d’aider mes jeunes rivaux dans leur travail, de leur épargner les peines que j’ai prises, & non à l’orgueil de faire voir que je connois les regles d’un art dans lequel je m’exerce. Y a-t-il la moindre gloire à cela ? n’est-ce pas le premier devoir de tout artiste ?

J’avoue encore que mon ouvrage ne peut être utile aux Auteurs célebres, qui reçoivent tous les jours sur la scene les applaudissements dus à leur mérite. Les uns, bien mieux instruits que moi, ont fait apparemment toutes les recherches nécessaires au poëte comique. Ils savent sous combien de faces différentes ils doivent envisager leur art ; avec quelle variété infinie Ménandre, Aristophane, Plaute, Térence, Calderon, Lopez de Vega, les Comiques Anglois, les Italiens, les Danois & Moliere ont saisi les causes du rire. Ils sont entrés, avec ce dernier sur-tout, dans tous les mysteres de Thalie ; ils ont analysé son Tartufe, son Misanthrope, son Avare, ses Femmes Savantes, & tous ses divers chefs-d’œuvre, pour y puiser l’art si difficile de saisir la nature, {p. 12}& de la peindre par un mot, par un geste, par un silence, pour y apprendre le secret de faire tout concourir au même but, sans que rien ait trop l’air d’y prétendre, & sans nuire à l’illusion. Ils ont suivi Moliere contemplateur au milieu du grand monde & dans tous les états ; ils ont percé jusques dans son cabinet ; ils l’ont vu manier ses pinceaux & broyer ses couleurs.

Quant aux Auteurs qui trouvent nos peres trop simples d’avoir ri à la comédie, qui blâment par conséquent les anciens, s’écartent tout-à-fait de leur maniere, & pensent s’immortaliser en usurpant le poignard de Melpomene pour le remettre à Thalie, ou qui lui font faire la grimace en la forçant de sourire d’un œil & de pleurer de l’autre, ils ont trop bien pris leur parti pour que mes réflexions puissent leur paroître bonnes. Elles peuvent servir aux amateurs de la vraie comédie, aux comédiens, & sur-tout aux jeunes gens qui, brûlant de se signaler un jour sur la scene, s’exercent encore dans l’ombre de leur cabinet.

Elles peuvent premiérement servir aux amateurs de la vraie comédie, parceque de l’esprit & le plus grand usage du théâtre ne suffisent pas pour juger des beautés ou des défauts d’une comédie. On a beau dire que la nature & la vérité ne se montrent jamais sans être apperçues ; on {p. 13}les goûte plus ou moins, selon qu’on est plus ou moins instruit. Il faut connoître la théorie d’un art, n’en pas ignorer les regles, pour savoir apprécier le mérite des chefs-d’œuvre qu’il enfante ; ou bien on s’expose à la honte de revenir sur son propre jugement ; ou, ce qui est bien pis, à celle de le voir condamner par la voix publique.

On affiche une piece nouvelle, tout Paris y vole : la toile se leve, les acteurs paroissent, les amis de l’Auteur applaudissent, les ennemis de sa personne ou de ses talents crachent, se mouchent. On va souper ; ceux des convives qui n’ont pu aller au spectacle, s’informent du succès de la nouveauté. Elle est pitoyable, ou elle est délicieuse, s’écrie un merveilleux, qui de sa vie n’a su juger que par contagion : une jolie femme confirme son jugement du bout de la table, en ajoutant seulement que les actrices étoient bien ou mal coëffées. Voilà les questionneurs bien satisfaits. Heureusement pour eux, un jeune homme instruit, & qui ne craint pas de déroger en le paroissant, éleve la voix, expose l’avant-scene, rend compte du but de l’Auteur, rapporte en passant quelques détails saillants, s’étend sur les principaux événements qui conduisent au dénouement, & met ses auditeurs à portée de juger par eux-mêmes du juste mérite de l’ouvrage. Je demande présentement s’il ne joue pas un plus {p. 14}beau rôle que l’étourdi qui a décidé si lestement.

Indépendamment du mauvais personnage qu’un homme, peu instruit des regles de la comédie, doit faire nécessairement dans un temps où tout le monde parle spectacle, où les cercles, les toilettes, les boudoirs même retentissent des mots pompeux de comédie larmoyante, comédie bourgeoise, comédie sérieuse, haut & bas comique, &c. indépendamment, dis-je, du rôle insipide qu’il joue en se voyant forcé de se taire ou de montrer son ignorance, je crois très agréable pour la propre satisfaction d’un homme, quel qu’il soit, de connoître toutes les finesses d’un art que nous faisons contribuer à notre amusement, puisque notre plaisir suit nécessairement le progrès de nos connoissances.

Transportons-nous au Sallon du Louvre, nous y verrons l’ignorant, attiré par la foule, parcourir d’un œil rapide & distrait les morceaux exquis des plus fameux Peintres, & disparoître bien vîte pour éviter l’ennui qui le poursuit. Un connoisseur y trouvera des beautés qui se renouvelleront & deviendront plus vives à chaque instant ; il suivra l’artiste dans sa marche ; &, grace à ses lumieres, il jouira presque autant que lui.

J’ai dit que mon ouvrage pouvoit être utile aux comédiens.

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Je demande d’abord, qu’est-ce qu’un comédien parfait ? c’est un homme qui, riche de tous les dons de la nature & de toutes les acquisitions de l’art, sauroit subjuguer en même temps les yeux, les oreilles, l’esprit & le cœur.

Le comédien, pour exceller, doit avoir reçu de la nature une taille, une figure, une voix propres aux rôles auxquels elle le destine. Il est un don encore plus précieux, j’entends une extrême sensibilité pour faire succéder dans son ame les divers sentiments dont elle est susceptible. L’ame seule peut concevoir l’ame. Il n’est point de secret, point d’étude, point de supplément qui puissent masquer les défauts d’un acteur né peu sensible. Le cœur ne se laisse point tromper ; cette noble, cette superbe partie de l’homme n’entend que son propre langage.

L’acteur doit encore avoir reçu du Ciel assez de feu pour établir, entre sa voix, ses gestes & sa sensibilité, une harmonie aussi sure que prompte, qui les fasse agir tantôt ensemble, tantôt séparément, mais toujours sans se nuire, mais toujours avec cette précision momentanée & dans cette juste mesure qui échappent à toutes les finesses du goût & de la réflexion.

Tels sont à-peu-près les présents que le comédien doit tenir de la nature. Alors c’est à l’art, c’est à l’usage à lui donner la hardiesse convenable {p. 16}& la science de fondre les nuances dans les nuances mêmes. Quelle habitude n’a-t-il pas à acquérir avec la ponctuation & toutes les parties méchaniques de la récitation ! que de jeux muets à étudier, à essayer sur le public, à choisir après l’examen ! A combien de variations faut-il qu’il accoutume sa figure, sa voix & toute sa personne, sans qu’il en résulte jamais une grimace !

Supposons présentement un comédien qui ait obtenu tous les dons naturels, & à qui l’art ait découvert tous les secrets dont nous venons de parler, il sera encore loin de la perfection, s’il ne connoît pas le méchanisme d’une piece, s’il ne sent, non seulement les détails, mais l’ensemble d’un drame. Pourra-t-il sans cela saisir à tous les instants, & toujours avec certitude, ce que l’un & l’autre demandent de lui ? Saura-t-il graduer ses effets, & concourir à l’ordonnance du tableau général ? Aura-t-il l’adresse de proportionner le degré d’expression au degré d’intérêt que son personnage prend au sujet ? Saura-t-il distinguer & saisir les ressorts principaux d’un drame pour les rendre avec plus de force, & les faire sentir davantage, à mesure qu’ils sont plus nécessaires à l’intelligence, à la marche, au dénouement de la grande machine ? Voilà ce qui constitue le grand comédien ; voilà ce qui le distingue de la foule de ces acteurs qui réduisent à {p. 17}un état purement méchanique, un art qui peut être sublime, & qui le rabaissent au talent du singe & du perroquet4.

Quant à nos jeunes actrices, que le méchanisme de leur coëffure a, comme de raison, occupées bien plus que le méchanisme d’une piece ; quant aux comédiens qui, montés depuis peu sur le théâtre, sont aussi surpris qu’embarrassés d’avoir à prononcer sur les productions du génie, on voit aisément combien il est utile pour eux & pour les Auteurs, qu’on leur offre un livre dans lequel, sans peine & sans autre science que celle de lire, ils pourront apprendre l’art de juger une piece, puisque le malheur veut qu’ils soient les arbitres nés du goût. Quelques-uns, passe ; mais tous... hélas !

Mon ouvrage enfin peut être d’une grande utilité aux Auteurs naissants ; & mon ame s’enivre de plaisir en songeant que je pourrai soulager, aider dans leur travail, des rivaux d’autant plus {p. 18}intéressants pour moi, que je sais combien il faut de courage & de noblesse d’ame pour entrer dans une carriere que l’envie & la jalousie la plus basse assiegent, que l’ignorance tâche de dégrader, qui est semée de dégoûts, de tracasseries, & qui ne conduit jamais à la fortune.

Loin de nous à jamais cette idée si fausse, que les heureuses dispositions tiennent lieu d’étude. Le génie même ne peut en dispenser. Lui seul fera toujours un Auteur défectueux ; mais, aidé par l’art, il enfantera des prodiges : leur concert mutuel conduit le poëte à ce degré si rare, & qui fait les délices des gens de goût. Quel homme fut jamais doué d’un génie plus créateur que Moliere ? Il sut le soumettre à des regles établies par son goût & sa raison ; elles ont arrêté les écarts de l’imagination, sans étouffer son enthousiasme heureux.

C’est donc à mes jeunes confreres que je m’adresse plus particuliérement ; nous allons faire ensemble un cours de comédie. Commençons par régler notre marche. L’ordre est très nécessaire dans un ouvrage aussi étendu que compliqué.

Supposons d’abord que nous entreprenons une comédie. Quel doit être notre premier soin ? Celui de choisir un sujet. Nous verrons quelles sont les précautions qu’un Auteur doit prendre {p. 19}avant que de se déterminer ; nous raisonnerons sur ce qui constitue les bons & les mauvais sujets. Nous traiterons ainsi toutes les diverses parties du drame comique jusqu’au dénouement inclusivement ; & nous appuierons nos raisonnements par des exemples pris chez les meilleurs Auteurs comiques.

Dans le second volume, nous parlerons des différents genres de la comédie. Jusqu’ici l’on n’en a guere distingué que trois : le genre d’intrigue, le genre à caractere, & celui qui tient de l’un & de l’autre, connu sous le nom de genre mixte ; mais nous verrons que ces genres sont divisés en plusieurs autres. Nous examinerons la maniere dont les bons & les mauvais Auteurs les ont traités ; & nous citerons toujours des exemples tirés des Théâtres de tous les âges, & de toutes les nations.

Le troisieme & le quatrieme volume seront consacrés à l’art de l’imitation. On y verra comment on peut imiter sans être plagiaire. Le troisieme volume contiendra toutes les imitations de Moliere : nous reconnoîtrons qu’il n’est jamais plus grand que lorsqu’il est imitateur ; & pour nous convaincre de la difficulté qu’il y a à s’approprier les idées des autres, à les revêtir des couleurs convenables à son sujet, nous comparerons dans le quatrieme volume Moliere imitateur à {p. 20}Moliere imité, & nous y décomposerons les imitations de ses successeurs, en rapprochant toujours les copies des originaux.

Le tout sera terminé par l’exposition des causes de la décadence du théâtre, & des moyens de le faire refleurir.

J’aurai grand soin d’éviter un défaut bien commun chez nos Auteurs modernes : on pourroit appliquer à plusieurs ce que le Misanthrope dit des hommes en général :

Ils sont, sur toutes les affaires,
Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires.

En effet, quelques-uns enivrent d’un encens fade les personnes de qui ils attendent quelque chose : d’autres semblent n’écrire que pour satisfaire de petites haines, ou pour rabaisser des rivaux. Je ne tomberai ni dans l’un ni dans l’autre de ces excès. J’affecterai de ne parler des jeunes Auteurs vivants, que lorsque je pourrai le faire sans blesser leur gloire, leur sensibilité, & la délicatesse de mon cœur. Graces à leurs talents, l’occasion se présentera souvent. Je ne m’imposerai pas la même loi avec ceux qu’un âge mûr, des succès multipliés, une réputation bien établie doivent rendre moins chatouilleux ; ils savent que l’ouvrage le plus parfait a ses défauts. Il faut les regarder {p. 21}comme des millionnaires auxquels, pour le bien public, on peut enlever, sans déranger leur fortune, ce qui feroit celle d’un autre. Je crois ne pouvoir mieux reconnoître leur mérite, & me déclarer leur admirateur, qu’en les traitant comme Plaute, Térence, Moliere, dont je ferai également remarquer les grandes beautés & les choses qui pourroient être mieux vues. J’agirai même avec plus de circonspection avec eux, puisque je dirai hardiment ce que je pense des peres de la comédie, & que je ne présenterai au contraire mes réflexions sur les ouvrages des modernes, que comme des doutes. Je leur exposerai mes raisons avec toute l’honnêteté, tous les égards que les hommes bien nés, & particuliérement les gens de lettres, se doivent ; le public décidera. Je le prie de se souvenir que si, dans le courant de cet ouvrage, je n’offre pas toutes mes remarques sur le ton d’un conseil que je demande, ce sera par oubli, ou pour ne pas répéter un formulaire ennuyeux pour le lecteur, & jamais dans le dessein de manquer aux procédés.

On conçoit aisément combien un ouvrage d’une aussi longue haleine, & toujours hérissé de préceptes, peut être ennuyeux, si l’Auteur ne prend les plus grandes précautions. Je n’en ai pas trouvé de meilleures pour bannir la monotonie {p. 22}& la sécheresse, compagnes inséparables de l’ennui, que de prendre premiérement le ton familier de la comédie, puisque je ne parlerai que d’elle : le style de la chose est le seul bon, en dépit de l’usage. Je puiserai ensuite mes exemples alternativement chez les Grecs, les Latins, les Espagnols, les Danois, les Chinois, même dans les aventures de société5.

J’aurai encore soin de présenter tantôt un modele à suivre, tantôt un exemple à éviter. On instruit aussi bien un voyageur en lui indiquant les sentiers qu’il doit fuir, qu’en lui montrant ceux qu’il peut battre sans craindre de s’égarer. De cette façon mon ouvrage, s’il est bien fait, joindra le mérite de la variété à celui de donner une idée des théâtres de toutes les nations, de tous les âges, & par conséquent une esquisse de leurs mœurs.

J’observerai cependant de citer Moliere plus souvent que les autres Auteurs, afin de le montrer {p. 23}dans tous les sens & de le faire connoître en entier, s’il m’est possible. Cette connoissance est d’autant plus essentielle, non seulement pour les François, mais pour les étrangers, que Moliere, s’il m’est permis de m’expliquer ainsi, nous rend en gros ce qu’il a pris en détail chez toutes les nations. Quel seroit mon bonheur si, en faisant remarquer chez lui des beautés dans tous les genres, je pouvois indiquer le moyen de les imiter toutes ! Hélas ! il en est qui seront éternellement un secret entre cet homme inimitable & les Muses : le chef-d’œuvre, le monument existent ; mais le génie qui y présida & qui l’anime encore, ne se manifeste pas tout entier. Qui nous dira comment un sujet se présentoit d’abord dans toute sa masse à l’esprit de Moliere ? comment il en embrassoit l’étendue ? comment il déterminoit l’action, régloit la marche, plaçoit le caractere dominant, l’environnoit de personnages & de circonstances convenables ? comment l’Auteur comique & le grand Philosophe savoient se ménager de loin les scenes de pur agrément, ou celles qui devoient démasquer les travers & les vices ? C’est ainsi que Phidias, mesurant d’un coup d’œil rapide le bloc informe nouvellement sorti des carrieres de Paros, fixoit la grandeur, le nombre, la distance, le caractere, le rapport des {p. 24}figures animées déja par son génie ; & que son imagination, subjuguée d’avance par elle-même, brûloit avec Mars aux pieds de Vénus endormie sous la garde des Graces : ou trembloit à l’aspect de Jupiter foudroyant la terre. Eût-il pu lui-même nous rendre compte des élans de son génie ? non sans doute. Tels sont les grands hommes dans tous les genres.

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CHAPITRE PREMIER.
Du Choix d’un Sujet. §

Tous les sujets sont bons entre les mains d’un habile homme : propos absurde, que j’ai souvent entendu tenir à ces petits tyrans du Parnasse, qui s’érigent en censeurs, parcequ’ils ont enfanté avec peine quelques vers insipides ; à des hommes du bel air, qui vont réguliérement tous les jours à la Comédie, mais qui n’en connoissent que les foyers & les actrices ; enfin à de jolies femmes qui, occupées pour la plupart de l’art de la toilette, n’ont jamais réfléchi sur aucun autre.

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La façon de penser des beaux esprits & des élégants ne tire point à conséquence. Le jugement des premiers est suspect dans le monde ; les autres n’ont le droit de décider définitivement que sur les modes. Mais comme, dans ce siecle charmant, tout est soumis au tribunal des Dames, qu’elles font sur-tout le sort des ouvrages de génie, & qu’il importe beaucoup à la république des lettres que le plus grand nombre ait des idées vraies, justes & dignes de ce goût fin, délicat & naturel que le beau sexe a reçu en partage, je me contenterai de faire remarquer aux Dames qui seront en ceci d’un avis contraire au mien, qu’il faut bien moins d’adresse pour présider à la parure d’une femme jeune & jolie, qu’à celle d’une vieille : & elles se récrieront, sur-tout si elles sont parées des fleurs de la beauté & de la jeunesse ; il a raison : Madame une telle, par exemple, est un sujet ingrat, que l’art de trois Marthons des mieux stylées ne sauroit embellir ; elle est toujours d’une laideur amere : si ! c’est une horreur !

Un jeune homme, maîtrisé par la soif de la gloire, pressé du desir de travailler, saisit le premier sujet qui se présente à son imagination échauffée, & ne se couche qu’après avoir jetté sur le papier le premier acte de sa piece. A mesure qu’il travaille, la sécheresse, l’ingratitude de son sujet font naître mille difficultés, qu’il est besoin de vaincre ou d’écarter l’une après l’autre : de là ces scenes tout-à-fait décousues ou préparées avec effort ; de là ces expositions continuelles ; de là ces pieces monstrueuses, qui, quoique remplies de ces écarts de l’esprit, de ces traits de lumiere qui décelent de grands talents {p. 27}aux yeux des connoisseurs, déplaisent cependant au grand nombre, & se voient sacrifiées, avec quelque justice, à ces drames sans feu, sans imagination, & qui ne doivent tout leur mérite qu’au choix heureux d’un sujet pris dans un roman.

Persuadons-nous bien qu’il est beaucoup plus difficile de tirer un parti très médiocre d’un mauvais sujet, que de faire une excellente piece d’un sujet passable. Pour nous convaincre de cette grande vérité, supposons quelqu’un qui connoisse tout Moliere6, excepté son Dépit Amoureux ; & mettons sous ses yeux les scenes les plus belles de cette comédie. Il seroit trop long de les rapporter en entier ; n’en donnons donc que l’extrait, de façon cependant à faire connoître tout leur piquant.

ACTE I. Scene III.

Eraste & Valere sont amoureux de Lucile. {p. 28}Eraste en est aimé ; Valere se flatte de l’être, parcequ’Ascagne, sœur de Lucile, que tout le monde croit un garçon, l’a épousé en secret dans l’obscurité, sous le nom de Lucile. Les deux rivaux se rencontrent, se raillent mutuellement ; chacun veut prouver à son adversaire qu’il est le favorisé. Eraste, pour prouver que c’est lui, montre un billet qu’il vient de recevoir. Il est conçu en ces termes :

 Vous m’avez dit que votre amour
 Etoit capable de tout faire :
Il se couronnera lui-même dans ce jour,
 S’il peut avoir l’aveu d’un pere.
Faites parler les droits qu’on a dessus mon cœur,
 Je vous en donne la licence ;
 Et, si c’est en votre faveur,
Je vous réponds de mon obéissance.

Eraste croit que son rival va se pendre ; point du tout. La fausse Lucile lui a fait promettre qu’il ne s’alarmeroit pas des feintes marques d’amitié qu’elle donneroit à Eraste ; aussi, loin d’être piqué du billet qu’on lui montre, il fait un grand éclat de rire, sort d’un air triomphant, & jette par là dans le plus grand désespoir celui qui vouloit le désespérer lui-même.

ACTE I. Scene IV.

Eraste & son valet Gros René apperçoivent Mascarille, domestique de Valere ; ils veulent apprendre de lui si son Maître a effectivement sujet d’être content de ses amours. Ils feignent, {p. 29}pour savoir la vérité, de renoncer, l’un à Lucile, l’autre à Marinette. Mascarille, dupe de l’artifice d’Ascagne, & de la fausse confidence d’Eraste, lui dit qu’il a très bien fait de se guérir de sa malheureuse passion.

Certes, vous me plaisez avec cette nouvelle.
Outre qu’en nos projets je vous craignois un peu,
Vous tirez sagement votre épingle du jeu.
Oui, vous avez bien fait de quitter une place
Où l’on vous caressoit pour la seule grimace ;
Et mille fois, sachant tout ce qui se passoit,
J’ai plaint le faux espoir dont on vous repaissoit.
On offense un brave homme alors que l’on l’abuse.
Mais d’où diantre, après tout, avez-vous su la ruse ?
Car cet engagement mutuel de leur foi
N’eut pour témoin, la nuit, que deux autres & moi ;
Et l’on croit jusqu’ici la chaîne fort secrete,
Qui rend de nos amants la flamme satisfaite.

Eraste, furieux, ne doute plus de son malheur. Il veut battre Mascarille, qui prend vîte la fuite en voyant que

 Sa langue, en cet endroit,
A fait un pas de clerc, dont elle s’apperçoit.

Scene VI.

Eraste est encore dans le trouble le plus grand en croyant sa maîtresse infidelle, quand Marinette vient lui donner, de sa part, un rendez-vous pour le soir même. Eraste, outré, déchire, aux yeux de la soubrette, l’écrit de la maîtresse, & sort : son valet le suit, en donnant {p. 30}toutes les femmes au diable ; & Marinette, surprise avec raison, s’écrie :

Ma pauvre Marinette, es-tu bien éveillée ?
De quel démon est donc leur ame travaillée ?
Quoi ! faire un tel accueil à nos soins obligeants !
O, que ceci chez nous va surprendre les gens !

On doit s’appercevoir comme ces scenes contrastent bien ensemble, comme elles s’enchaînent naturellement, comme elles se prêtent l’une à l’autre du comique, comme elles s’animent mutuellement. Passons à quelques autres.

ACTE II. Scene II.

Valere se trouve avec Ascagne, cette personne qu’il a épousée dans l’obscurité, en croyant s’unir avec Lucile. Elle lui dit que si elle étoit fille, son bonheur seroit de lui plaire. Valere rit du compliment, parcequ’il croit Ascagne un homme, & le prie de parler toujours en sa faveur à Lucile. Ascagne, embarrassée par une pareille commission, dit à son amant :

J’ai l’esprit délicat plus qu’on ne peut penser,
Et le moindre scrupule a de quoi m’offenser,
Quand il s’agit d’aimer ; enfin je suis sincere.
Je ne m’engage point, à vous servir, Valere,
Si vous ne m’assurez au moins, absolument,
Que vous avez pour moi le même sentiment ;
Que pareille chaleur d’amitié vous transporte,
Et que si j’étois fille, une flamme plus forte
N’outrageroit point celle où je vivrois pour vous.

Valere, étonné de ce scrupule jaloux, promet tout ce qu’Ascagne veut, & sort.

{p. 31}

Scene III.

Ascagne est enchantée de la promesse de Valere, quand sa joie est troublée par l’arrivée de Lucile, qui, outrée des mauvais procédés d’Eraste, vient s’en plaindre à Ascagne, qu’elle croit toujours son frere, & lui apprend qu’elle veut désormais chérir Valere. On comprend dans quel trouble cette nouvelle résolution jette Ascagne, qui s’écrie :

Ah, ma sœur ! si sur vous je puis avoir crédit,
Si vous êtes sensible aux prieres d’un frere,
Quittez un tel dessein, & n’ôtez point Valere
Aux vœux d’un jeune objet dont l’intérêt m’est cher,
Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher.
La pauvre infortunée aime avec violence ;
A moi seul de ses feux elle fait confidence,
Et je vois dans son cœur des tendres mouvements
A dompter la fierté des plus durs sentiments.
Oui, vous auriez pitié de l’état de son ame,
Connoissant de quel coup vous menacez sa flamme ;
Et je ressens si bien la douleur qu’elle aura,
Que je suis assuré, ma sœur, qu’elle en mourra,
Si vous lui dérobez l’amant qui peut lui plaire.
Eraste est un parti qui peut vous satisfaire.

Lucile demande qu’on la laisse rêver à ce qu’elle doit faire ; Ascagne sort, la tristesse dans l’ame.

Scene VII.

Albert fait venir Métaphraste, précepteur d’Ascagne, pour lui demander quel est l’ennui secret de son éleve ; le pédant le désole en lui crachant sans cesse du latin, & en l’interrompant continuellement, {p. 32}sans lui donner le temps de dire deux mots de suite.

ACTE III.

Albert, en faisant élever, sous l’habit de garçon, Ascagne, qu’il croit un enfant supposé, frustre d’un bien considérable Polidore, pere de Valere. D’un autre côté Polidore, ayant appris que Valere avoit épousé secrètement la fille d’Albert, lui fait demander une entrevue. Albert frémit que ce ne soit pour lui reprocher sa fourberie. Les deux vieillards s’abordent en tremblant, en se demandant mutuellement pardon, en se priant de n’avoir aucun ressentiment de ce qui s’est passé, & de ne pas faire éclater la chose ; ils se mettent à genoux l’un devant l’autre, & filent le quiproquo le plus plaisant ; mais Albert sort d’un trouble pour tomber dans un plus grand, quand Polidore lui dit que Valere a séduit sa fille Lucile.

Scene IX.

Lucile, très innocente de la foiblesse dont on l’accuse, nie hardiment ; Valere demande à la confondre devant Albert. Elle est outrée qu’on ose seulement l’accuser, se récrie sur une pareille insolence. Mascarille augmente sa colere, en l’exhortant plaisamment à tout avouer.

 Hé, Madame, de grace !
A quoi bon maintenant toute cette grimace ?
Quelle est votre pensée ? & quel bourru transport
Contre vos propres vœux vous fait roidir si fort ?
Si Monsieur votre pere étoit homme farouche,
Passe : mais il permet que la raison le touche ;
Et lui-même m’a dit qu’une confession
Vous va tout obtenir de son affection.
{p. 33}
Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte
A faire un libre aveu de l’amour qui vous domte.
Mais, s’il vous a fait prendre un peu de liberté,
Par un bon mariage on voit tout rajusté ;
Et, quoi que l’on reproche au feu qui vous consomme,
Le mal n’est pas si grand que de tuer un homme.
On sait que la chair est fragile quelquefois,
Et qu’une fille enfin n’est ni caillou ni bois.
Vous n’avez pas été sans doute la premiere,
Et vous ne serez pas, que je crois, la derniere.

Lucile répond par un soufflet, & sort.

ACTE IV. Scene IV.

Enfin arrive cette scene divine, cette scene inimitable, qui mériteroit d’être rapportée ici mot à mot, si nous ne la réservions pour la comparer, quand il en sera temps, avec la scene italienne dont elle est imitée. Eraste & Lucile, piqués l’un contre l’autre, y jurent de n’écouter que leur dépit, & de rompre. Ils se rendent mutuellement les présents qu’ils se sont faits, déchirent les lettres qu’ils se sont écrites, promettent de ne plus se voir, finissent par se raccommoder, par s’aimer davantage : & toutes les personnes qui ont eu le cœur tendre s’écrient, en voyant exécuter cette scene, ou en la lisant, voilà comme on aime ! voilà la nature elle-même7 !

{p. 34}

Le précis seul de ces scenes suffit pour en faire connoître la beauté, la force, la variété du comique. Ajoutons qu’il y a encore dans cette piece dix scenes qui, sans être de la même vigueur, sont cependant extrêmement plaisantes. Celle, par exemple, où Marinette & Gros René parodient le dépit & le raccommodement de leurs maîtres ; celle où le pédant, entraîné par la fureur de babiller, parle un quart d’heure tout seul pour déclamer contre le sort qui ne lui permet pas d’ouvrir la bouche, de desserrer les dents ; celle où Valere, cherchant à découvrir si Mascarille a révélé ses secrets à son pere, lui dit qu’il voudroit connoître l’honnête homme qui lui a rendu ce service, pour l’en récompenser ; celle encore où les vieillards, instruits du véritable sexe d’Ascagne, disent à Valere qu’il ne connoît pas la valeur d’un pareil adversaire, & feignent de trembler pour lui dans le combat singulier qu’ils doivent faire ensemble pour vuider leurs différends ; plusieurs autres enfin qu’il seroit trop long de rapporter. L’homme que nous avons supposé ne manquera pas de s’écrier que le Dépit Amoureux est une des plus belles pieces de Moliere, puisqu’il en est peu où l’on trouve un si grand nombre de beautés ; & il sera tout étonné quand on lui dira que c’est une des moins bonnes. Il sera aisé de le faire revenir de sa surprise, en le faisant réfléchir un peu sur le fond du sujet. J’ai eu soin d’extraire les premieres scenes, de façon à faire voir aisément combien il est vicieux, puisqu’il manque de vraisemblance.

Comment se peut-il que rien n’ait dévoilé le véritable sexe d’Ascagne aux yeux de sa sœur, de son précepteur, de son pere ? Comment Valere {p. 35}a-t-il pu épouser, en présence de trois témoins sur-tout, Ascagne pour Lucile ? Comment a-t-il pu s’y méprendre plusieurs nuits de suite ? L’Amour porte un bandeau, d’accord ; mais il sait lorgner à travers. D’ailleurs Valere est époux, & l’Hymen pese mieux les circonstances que son frere. De ce premier défaut sont nés tous ceux qu’on voit dans la piece, & qui feront toujours reprocher à l’Auteur d’avoir employé de si bons matériaux pour remplir un sujet ingrat, puisqu’il péchoit contre la premiere des regles, la vérité.

Il seroit bon qu’un sujet de comédie fût tout à la fois intéressant, comique & moral ; cependant il seroit ridicule de rejetter celui qui ne réuniroit pas ces trois qualités, comme nous le prouverons ailleurs ; mais il faut de toute nécessité qu’il soit vraisemblable. On a comparé les ouvrages dénués de vraisemblance, quelque brillants qu’ils paroissent d’abord, à ces nuages qui, vus de loin, imitent une longue chaîne de hautes montagnes, & ne sont de près qu’un amas de vapeurs. On a dit encore que le mensonge est dans les arts ce que les monstres sont dans la nature ; ils ne sauroient se perpétuer : rien n’est plus vrai. Mais si les monstres littéraires ne se perpétuent pas, il en naît très souvent ; cela n’est-il pas égal ?

Je me flatte d’avoir suffisamment prouvé, par le Dépit Amoureux, que si le pere du Tartufe n’a pu faire qu’une mauvaise piece d’un mauvais sujet, les jeunes Auteurs ne doivent pas avoir la vaine présomption de se croire plus adroits. Mettons donc tout notre soin, toute notre étude à chercher un sujet vrai & fécond par lui-même. Bien des personnes vous diront qu’il en est mille ; ne les croyez pas. Quelques autres vous assureront {p. 36}qu’il n’y en a plus ; n’en croyez rien encore. J’aimerois autant dire que la nature s’est épuisée sur la forme des visages. Nos prédécesseurs ont rendu les sujets très rares à la vérité ; ils se sont emparés des plus saillants ; mais nous ne devons pas nous décourager, graces à la folie des hommes qui paroît de temps en temps sous des formes nouvelles.

Fouillons dans les Nouvelles Espagnoles ; elles sont fécondes en intrigues. Lisons les Romans Anglois ; on y trouve des caracteres fortement dessinés. Pour mieux dire, voyons, s’il est possible, tout ce qui nous tombe sous la main. Un homme de génie apperçoit quelquefois des richesses comiques dans les livres qui, par leur nature, paroissent devoir en fournir le moins. D’Ancourt a pris son Mari retrouvé dans les Causes Célebres. Dufresny a puisé son Mariage fait & rompu dans la même source. La Chaussée a trouvé sa Mélanide dans un roman intitulé les Mémoires de Mademoiselle Bontems. Je le répete, lisons tout, excepté nos modernes Romanciers : depuis qu’ils se plaisent à s’égarer dans les tombeaux les plus noirs, Thalie ne fait pas fortune avec eux. Faisons jaser les femmes-de-chambre, les Chirurgiens, les Médecins, les... toutes les personnes enfin qui, par état, sont à portée de connoître l’intérieur des maisons, & les secrets soigneusement cachés au reste des hommes.

Saisissons avec empressement tout ce qui se présentera dans nos sociétés sous un aspect moral & comique ; mais gardons-nous bien d’imaginer que toute aventure qui nous a déridés en passant, doive également amuser le public. Sachons distinguer celles qui sont faites pour intéresser le {p. 37}général, d’avec celles qui, par leur nature, ou les circonstances, ne peuvent qu’affecter les personnes intéressées.

On est à la campagne : un plaisant fait une espiéglerie à quelqu’un de la compagnie ; les autres s’écrient : Ah ! que cela est comique ! Mais, mais, voilà qui est du dernier plaisant ! il y a de quoi pâmer. Savez-vous que cela pourroit faire une bonne comédie ? mais très bonne ! excellente ! délicieuse ! D’après cet oracle, le bel esprit de la société trace le plan, chacun y met quelque détail ; le précepteur de l’enfant de la maison transcrit ce qu’on appelle une piece, & s’admire : les auteurs la jouent ; vous jugez bien qu’ils la trouvent divine, c’est le mot, & digne de paroître sur le Théâtre François. On y cabale avec l’acteur qui doit jouer le beau rôle ; on réussit à l’y faire représenter ; les protecteurs louent des loges, rient beaucoup, & applaudissent encore davantage. Le public au contraire qui n’est pas du secret, & qui n’entend pas finesse à ce qu’on lui dit, commence par bâiller, & finit par huer. Les protecteurs & le public ont raison.

Consultons les hommes célebres de notre siecle. Plus ils auront de mérite, plus ils se feront un plaisir de nous communiquer leurs lumieres. Lisons avidement leurs écrits. M. de Marmontel nous indique, dans sa Poétique, six sujets de comédie : le Défiant, le Misanthrope par air, le Fat modeste, le petit Seigneur, le faux Magnifique, l’Ami de Cour. Voilà une grande découverte. Cependant, avant de vous déterminer sur le choix, voyez quel est celui de ces sujets qui peut vous fournir plus de richesses, dont vous pouvez tirer des situations plus frappantes ; pesez {p. 38}bien la portion comique & morale que vous pouvez puiser dans chacun d’eux. Comme ces six titres annoncent six pieces à caractere, nous ne les analyserons que lorsqu’il sera question du choix & de la distinction des caracteres.

Je le répete, du choix du sujet dépend la chûte ou le succès d’une piece. Que l’exemple de Moliere nous fasse trembler. Il est impossible de tirer de l’or d’une mine qui ne produit que du plomb ; encore le produit est-il plus ou moins avantageux, à raison de la richesse de la mine, & de la facilité avec laquelle on peut l’exploiter.

Après que l’Auteur s’est déterminé pour un sujet, qu’il a mesuré son étendue, qu’il a pesé sa juste valeur, il doit voir s’il peut se flatter de faire rire les hommes en les corrigeant, ou s’il est contraint de se borner à les faire rire. Il semble donc que nous devrions parler, à la suite de ce Chapitre, du but comique & moral ; mais nous réserverons cette matiere pour le volume où il sera question du genre des pieces. Occupons-nous présentement de l’état, de la fortune, de l’âge, du rang, du nom des personnages.

CHAPITRE II.
De l’Etat, de la Fortune, de l’Age, du Rang, du Nom des Personnages. §

C’est le sujet qu’un Auteur a choisi, qui doit déterminer l’état, la fortune, l’âge, le rang, le nom des principaux personnages. De là résultent le comique, le moral, l’intérêt même, & plusieurs {p. 39}autres qualités d’un drame. Quelques Comiques n’ont pas daigné réfléchir sur cette vérité. Moliere & bien d’autres l’ont vivement sentie.

De l’Etat. §

Le Procureur Arbitre, comédie en vers, en un acte, de Poisson, se présente la premiere à mon imagination, & je vais la citer pour exemple.

Ariste, jeune Procureur, se fait une loi de suivre une route toute opposée à celle de ses confreres ; il veut être honnête homme en dépit de la robe. D’abord que je la pris, dit-il,

Scene II.

Ariste.

 Elle voulut me tourner à son gré ;
Et dans mes bras, Lisette, à peine je l’eus mise,
Que de l’ardeur du gain mon ame fut éprise :
La chicane m’offrit tous ses détours affreux ;
Je me sentis atteint de desirs ruineux :
Mais ma vertu pour lors en moi fit un prodige.
Vous en aurez menti, maudite robe, dis-je ;
Vous ne pourrez jamais me porter dans le cœur
Rien de votre poison ni de votre noirceur :
Pour soleil d’équité je veux qu’on me renomme,
Et qu’on voie une fois, sous vous, un honnête homme.
………
………
… Lorsqu’un plaideur
Me vient, contre quelqu’un, demander ma faveur,
Et qu’il veut procéder, soit pour un héritage,
Ou pour quelque autre bien dont il faut le partage,
Je fais venir, avant que de rien décider,
Celui contre lequel il est près de plaider ;
{p. 40}
Et d’Arbitre équitable alors faisant l’office,
J’oppose à leurs desseins les frais de la Justice.
Si vous plaidez, leur dis-je, il en coûtera tant :
Et vantant tout le prix d’un accommodement,
Je leur prouve, bien loin de les faire combattre,
Qu’un procès qu’on évite, en sauve souvent quatre.
Ils goûtent mes raisons, voyant ma bonne foi,
Et de tous leurs débats se rapportent à moi.
Par-là, j’arrête ainsi leur chicane en sa source,
Et leur épargne enfin & la peine & la bourse.

Il ne se dément point dans le reste de la piece, il résiste sur-tout à la tentation de garder un trésor dont on veut qu’il fasse la distribution à son gré. Voici son monologue.

Scene X.

Ariste.

L’emploi de ce trésor m’inquiete, m’agite ;
Il faut y réfléchir, & cela le mérite.
En dispersant ce bien à tous les malheureux,
Par ma foi, ce sera peu de chose pour eux ;
Ils n’auront pas chacun une obole, peut-être ;
Et c’est cent mille francs jettés par la fenêtre.
Cet argent répandu sur tant & tant de gens,
Loin de les enrichir, feroit mille indigents :
Et que toutes ces parts soient réduites en une,
D’un seul homme à l’instant elle fait la fortune,
Même sans se donner le moindre mouvement.
Cette réflexion me plaît infiniment,
Et coule dans mes sens... Mais quelle erreur extrême !
Que dis-je, malheureux ? ne suis-je plus le même ?
Qui me fait tout-à-coup à ce point m’oublier ?
C’est la maudite robe ; elle fait son métier :
{p. 41}
Ces inspirations ne me viennent que d’elle.
Allons, il faut s’armer d’une force nouvelle.
Laissons à ces vieillards le soin de partager
Ce trésor à tous ceux qu’ils voudront soulager.
Les trois quarts de ce bien, en m’en voyant le maître,
Dans le fond de mes mains demeureroient peut-être :
Qu’il soit donné par eux, ou que, pour cet emploi,
Ils cherchent quelques gens moins délicats que moi.

Qu’on enleve à Ariste sa robe, son état ; qu’on en fasse un bon gentilhomme, comme il en est, qui se font un plaisir de mettre fin aux différends de leurs vassaux, & qu’on traite le même sujet, la plus grande portion du comique & du moral de la piece sera enlevée : les détails même ne pourront avoir rien d’aussi saillant ; & Ariste deviendra bien moins intéressant.

Nous verrons dans un autre chapitre que les poëtes comiques doivent peindre seulement les vices du cœur, ou ceux de l’esprit, parceque ce sont les seuls dont les hommes soient répréhensibles, & dont ils puissent se corriger ; par conséquent Regnard, toujours plaisant, mais presque jamais moral, ne devoit pas jouer la distraction, ou du moins devoit-il donner à Léandre un état qui, en rendant ses méprises plus dangereuses, fît sentir combien la distraction est contraire à certaines professions, & combien il est imprudent de remettre ses intérêts entre les mains des personnes qui ont ce défaut.

Léandre me fait sourire en perdant une de ses bottes, en jettant sa montre au lieu de son tabac, en trempant sa plume dans le poudrier, en proposant un régiment à sa maîtresse ; mais il ne m’instruit ni ne me corrige. Cette piece n’est {p. 42}bonne qu’à prouver aux dames qu’en épousant un distrait, elles risquent d’être oubliées la premiere nuit de leurs noces : c’est beaucoup pour elles, j’en conviens ; ce n’est pas assez pour les hommes en général.

De la Fortune. §

Destouches a voulu prouver que l’homme le plus vain s’humanise à l’aspect d’un coffre-fort8. Il a dû par conséquent faire du Comte de Tufiere un homme fort gueux, & du prétendu beau-pere un homme très opulent. Sans cela, plus de combats dans l’esprit du Glorieux, entre sa vanité & la nécessité d’épouser un riche parti ; plus de morgue dans le financier qui, malgré sa roture, prétend, graces à sa fortune, avoir le droit de traiter de pair à compagnon un pauvre gentilhomme ; plus de scenes comiques & morales entre eux deux. Il est aisé de s’en convaincre en lisant seulement la fin du second acte.

Dans toutes les comédies, il y a toujours une scene qui est le précis de la piece entiere ; telle est celle que je vais rapporter : & voilà pourquoi je lui donne la préférence.

{p. 43}

Scene XIV.

LE COMTE, LISIMON, PASQUIN.

Lisimon, à Pasquin.

Le Comte de Tufiere est-il ici, mon cœur ?

Pasquin.

Oui, Monsieur, le voici.
(Le Comte se leve nonchalamment, & fait un pas au-devant de Lisimon pour l’embrasser.)

Lisimon.

Cher Comte, serviteur.

Le Comte, à Pasquin.

Cher Comte ! nous voilà grands amis, ce me semble.

Lisimon.

Ma foi, je suis ravi que nous logions ensemble.

Le Comte, froidement.

J’en suis fort aise aussi.

Lisimon.

Parbleu, nous boirons bien.
Vous buvez sec, dit-on : moi, je n’y laisse rien.
Je suis impatient de vous verser rasade,
Et ce sera bientôt. Mais êtes-vous malade ?
A votre froide mine, à votre sombre accueil...

Le Comte, à Pasquin qui présente un siege.

Faites asseoir Monsieur... Non, offrez le fauteuil.
Il ne le prendra pas ; mais...

Lisimon.

Je vous fais excuse ;
Puisque vous me l’offrez, trouvez bon que j’en use,
Que je m’étale aussi ; car je suis sans façon,
Mon cher, & cela doit vous servir de leçon.
Et je veux qu’entre nous toute cérémonie,
Dès ce même moment, pour jamais soit bannie.
{p. 44}
Oh çà, mon cher garçon, veux-tu venir chez moi ?
Nous serons tous ravis de dîner avec toi.

Le Comte.

Me parlez-vous, Monsieur ?

Lisimon.

A qui donc, je te prie ?
A Pasquin ?

Le Comte.

Je l’ai cru.

Lisimon.

Tout de bon ? Je parie
Qu’un peu de vanité te fait croire cela ?

Le Comte.

Non ; mais je suis peu fait à ces manieres-là.

Lisimon.

Oh bien ! tu t’y feras, mon enfant. Sur les tiennes,
A mon âge, crois-tu que je forme les miennes ?

Le Comte.

Vous aurez la bonté d’y faire vos efforts.

Lisimon.

Tiens, chez moi le dedans gouverne le dehors.
Je suis franc.

Le Comte.

Quant à moi, j’aime la politesse.

Lisimon.

Moi, je ne l’aime point, car c’est une traîtresse,
Qui fait dire souvent ce qu’on ne pense pas.
Je hais, je fuis ces gens qui font les délicats,
Dont la fiere grandeur d’un rien se formalise,
Et qui craint qu’avec elle on ne familiarise ;
Et ma maxime, à moi, c’est qu’entre bons amis,
Certains petits écarts doivent être permis.
{p. 45}

Le Comte.

D’amis avec amis on fait la différence.

Lisimon.

Pour moi, je n’en fais point.

Le Comte.

Les gens de ma naissance
Sont un peu délicats sur les distinctions ;
Et je ne suis ami qu’à ces conditions.

Lisimon.

Ouais ! vous le prenez haut. Ecoute, mon cher Comte,
Si tu fais tant le fier, ce n’est pas là mon compte.
Ma fille te plaît fort, à ce que l’on m’a dit :
Elle est riche, elle est belle, elle a beaucoup d’esprit :
Tu lui plais : j’y souscris du meilleur de mon ame ;
D’autant plus que par là je contredis ma femme,
Qui voudroit m’engendrer d’un grand complimenteur
Qui ne dit pas un mot sans dire une fadeur.
Mais aussi, si tu veux que je sois ton beau-pere,
Il faut baisser d’un cran, & changer de maniere,
Ou sinon, marché nul.

Le Comte, à Pasquin, se levant brusquement.

Je vais le prendre au mot.

Pasquin.

Vous en mordrez vos doigts, ou je ne suis qu’un sot.
Pour un faux point d’honneur perdre votre fortune !

Le Comte.

Mais si...

Lisimon.

Toute contrainte, en un mot, m’importune.
L’heure du dîner presse ; allons, veux-tu venir ?
Nous aurons le loisir de nous entretenir
Sur nos arrangements : mais commençons par boire.
Grand’soif, bon appétit, & sur-tout point de gloire ;
{p. 46}
C’est ma devise. On est à son aise chez moi ;
Et vivre comme on veut, c’est notre unique loi.
Viens, & sans te gourmer avec moi de la sorte,
Laisse, en entrant chez nous, ta grandeur à la porte.

Pasquin, seul.

Voilà mon Glorieux bien tombé ! Sa hauteur
Avoit, ma foi, besoin d’un pareil précepteur ;
Et si cet homme-là ne le rend pas traitable,
Il faut que son orgueil soit un mal incurable.

Qu’on donne au Glorieux un peu plus de fortune, au Financier un peu moins, & la piece ne vaut plus rien.

Ce que je viens de dire paroîtra peut-être si simple à quelques lecteurs, qu’ils me blâmeront de m’y être arrêté ; ils ne croiront pas qu’un Auteur puisse manquer à une regle dictée par le sens commun. Il est aisé de leur prouver le contraire ; & je cite le Joueur de Regnard.

Je demande d’abord ce qu’on entend par morale comique. C’est, me dira-t-on, la critique d’un travers ou d’un vice, avec la peinture des ridicules ou des malheurs qu’ils entraînent, selon leur nature. Ne parlons ici que du vice, puisque la passion du jeu en est un.

Je demande encore si la peinture d’un vice n’est pas plus ou moins morale, selon que les malheurs qu’il entraîne sont plus ou moins effrayants : on est forcé de convenir de cette vérité. Par conséquent le Joueur de Regnard, qui n’est pas maître du bien de son pere, puisqu’il vit encore, qui n’a pas de fortune par lui-même, qui n’a pu parvenir à devoir que quatre ou cinq mille livres, qui enfin, comme le dit Regnard lui-même, n’est qu’un petit brelandier, peut alarmer seulement {p. 47}les écoliers qui voudroient risquer leur quartier, & n’est moral que pour eux.

Je vais plus loin : tout le monde sait que la piece du Joueur n’est pas intéressante, & je soutiens que c’est parceque le héros n’est pas riche, & que, toujours mesquin dans ses pertes & dans ses gains, sa bonne ou sa mauvaise fortune peut affecter seulement son valet, sa selliere & son tailleur. Regle générale, on ne s’affecte vivement que pour les personnes qui courent de grands dangers ; j’entends ceux qui sont du ressort de la comédie : tout le monde sait que Thalie ne veut & ne doit faire trembler pour les jours de personne.

Transportons-nous dans une salle de jeu ; plusieurs tables y sont dressées : nous n’avons pas besoin de regarder de bien près pour décider quelle est celle où l’on risque une plus grosse somme ; l’intérêt, l’attention des spectateurs, nous en instruisent assez. Ici tranquilles, distraits, plaisantant sur les coups, ou les remarquant à peine, ils prouvent combien la partie est peu intéressante. Ce sont de vieilles femmes de condition & des gens de lettres qui jouent ; ils n’ont pas beaucoup d’argent à perdre. Plus loin, le spectateur, les yeux fixes, la bouche ouverte, respire à peine ; l’espoir, la crainte, se peignent tour à tour sur son visage & dans ses gestes. Je le crois bien ! un gros abbé fait la partie d’une financiere : la Fortune va distribuer à son gré des monts d’or ; une carte va décider si les pauvres du prieuré de M. l’abbé mourront de faim cet hiver, & si un jeune chevalier qui fait la cour à la dame aura un régiment.

{p. 48}

De l’Age. §

L’âge des principaux personnages contribue autant que leur fortune à rendre une piece plus ou moins morale, intéressante & comique. Un seul exemple suffira pour le prouver ; & je choisis l’Ecole des Femmes de Moliere.

Arnolphe, ou M. de la Souche, est amoureux d’Agnès. Pourquoi rit-on des tours qu’Agnès lui joue ? pourquoi se moque-t-on des soins inutiles qu’il se donne pour plaire, de ses transports jaloux, de ses déclarations, de ses soupirs ? Parcequ’il est vieux, qu’Agnès est jeune ; & que le mot d’amour, toujours ridicule dans la bouche d’un vieillard, l’est encore davantage quand il s’adresse à une jeune personne : témoin cette tirade qui fait rire aux éclats quand Arnolphe la débite à Agnès, & qui, sans en changer un seul mot, deviendroit attendrissante entre deux jeunes amants.

ACTE V. Scene IV.

Arnolphe.

Hé bien, faisons la paix ; va, petite traîtresse,
Je te pardonne tout, & te rends ma tendresse :
Considere par-là l’amour que j’ai pour toi,
Et, me voyant si bon, en revanche, aime-moi.

Agnès.

Du meilleur de mon cœur, je voudrois vous complaire ;
Que me coûteroit-il, si je le pouvois faire ?

Arnolphe.

Mon pauvre petit cœur, tu le peux, si tu veux.
Ecoute seulement ce soupir amoureux ;
Vois ce regard mourant, contemple ma personne,
Et quitte ce morveux, & l’amour qu’il te donne.
{p. 49}
C’est quelque sort qu’il faut qu’il ait jetté sur toi,
Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi.
Ta forte passion est d’être brave & leste ;
Tu le seras toujours, va, je te le proteste.
Sans cesse, nuit & jour, je te caresserai,
Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ;
Tout comme tu voudras, tu te pourras conduire :
Je ne m’explique point, & cela, c’est tout dire.
(bas, à part.)
Jusqu’où la passion peut-elle faire aller !
(haut.)
Enfin, à mon amour rien ne peut s’égaler.
Quelle preuve veux-tu que je t’en donne, ingrate ?
Me veux-tu voir pleurer ? veux-tu que je me batte ?
Veux-tu que je m’arrache un côté des cheveux ?
Veux-tu que je me tue ? oui, dis si tu le veux,
Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.

Pourquoi le spectateur s’intéresse-t-il si vivement en faveur d’Agnès & de l’amant qu’elle aime ? Et pourquoi desire-t-il si ardemment qu’ils triomphent de leur tyran ? Parcequ’ils sont tous deux dans cet âge brillant fait pour la tendresse ; que l’amour est chez eux un penchant bien intéressant, qu’on peut ériger en vertu ; & que les années d’Arnolphe l’ont rendu, chez lui, une foiblesse impardonnable. Qu’on donne dix ans de moins à celui-ci, il cesse d’être ridicule, par conséquent d’être comique ; dix ans de plus à l’héroïne, loin d’être intéressante, elle n’est plus qu’une femme ordinaire, qui, sans savoir ni pourquoi ni comment, & guidée par son seul caprice, donne la préférence à un homme sur un autre : la piece cesse en même temps d’être morale, puisqu’elle {p. 50}n’offre plus le tableau d’un amour mal assorti, & de ses ridicules.

Nous pouvons encore citer la Pupille de Fagan. Une jeune personne sort du couvent. Son tuteur, âgé de quarante-cinq ans, a pour elle tous les égards, tous les soins, toutes les politesses que sa jeunesse & son sexe méritent. Il veut la marier au fils d’un de ses amis, jeune homme qui a tout le brillant du grand monde, c’est-à-dire beaucoup de fatuité & de présomption. Le cœur de l’héroïne résiste à cet attrait séducteur, qui éblouit tant de femmes ; elle compare la prudence, l’honnêteté de son tuteur, avec l’étourderie, l’impertinence de l’amant qu’on lui destine, & son cœur donne la préférence au premier. Elle n’ose lui avouer le tendre penchant qu’elle a pour lui. Sa confidente découvre qu’elle a la plus grande aversion pour le Marquis, & qu’elle lui préfere un homme mûr. Le pere du Marquis, qui a soixante & quinze ans, se persuade, à cette nouvelle, n’être qu’un homme mûr, se rappelle qu’autrefois il a été fort aimé des femmes, & croit avoir débusqué son fils ; il le raille, il fait à sa prétendue conquête la déclaration la plus burlesque, quand la pupille se déclare, & annonce enfin à son tuteur un bonheur sur lequel il n’auroit jamais osé compter.

Qu’on donne dix ans de plus ou de moins à chacun de ces personnages, la piece, qui est très bonne, ne vaudroit plus rien. Si la pupille, au lieu de n’avoir que dix-huit ans, en a vingt-huit, elle doit être très raisonnable ; il n’est plus si beau à elle de sacrifier un jeune fat à un homme sensé : si elle n’en a que douze ou treize, son choix aura l’air d’un enfantillage. Supposez au tuteur cinquante-cinq {p. 51}ans, sa pupille est une folle de l’épouser : ne lui en supposez que trente-cinq, il ne faut pas être un exemple de prudence pour lui donner la pomme. Enfin si le vieillard a dix ans de moins, ses prétentions seront moins ridicules & moins plaisantes : par conséquent si le Marquis a dix ans de plus, sa fatuité, loin d’exciter à rire, fera pitié.

On reproche à Marivaux d’avoir donné au Marquis du Legs vingt ans de trop ; & voici comme raisonnent ses Critiques : Toute l’intrigue du Legs naît de la timidité du Marquis, qui n’ose pas déclarer son amour à la Comtesse : la timidité n’est ordinairement que le partage des jeunes gens, qui, peu instruits des usages du monde, craignent de déplaire à une femme en lui disant qu’ils l’aiment ; ou des vieillards qui, assez raisonnables pour comprendre que l’amour est un ridicule chez eux, n’osent pas l’avouer. Par conséquent Marivaux, disent-ils, a le plus grand tort du monde de donner à son Marquis trente-cinq ans, puisque c’est précisément l’âge auquel un homme peut se flatter de plaire à une femme raisonnable & déja formée, comme l’est la Comtesse ; puisque c’est l’âge encore où un homme connoît assez le monde pour savoir que les femmes ne s’offensent jamais d’un tendre aveu, surtout quand il est question de mariage.

La critique paroît fondée ; & avec un peu d’humeur ou de mauvaise foi, on pourroit la rendre plus forte. Je suis bien loin de me laisser éblouir par l’esprit de Marivaux ; je l’estimerois au contraire bien plus s’il en avoit moins : cependant j’entreprendrai, dans cette occasion, de le défendre ; {p. 52}je m’en vengerai peut-être assez dans le reste de cet ouvrage.

Je conviens d’abord qu’on trouve plus d’amants timides dans les jeunes gens qui n’osent avouer la premiere blessure de l’Amour, & dans les vieillards qui craignent d’être dédaignés, que dans les hommes de trente-cinq ans : mais on en voit, & cela suffit. D’ailleurs la timidité des premiers prouve leur peu d’amour propre ; celle des seconds fait voir qu’ils sont honteux d’une foiblesse à laquelle ils n’ont pu se dérober, qu’ils en connoissent le ridicule, & en triompheront tôt ou tard : les uns & les autres n’en sont que plus estimables ; on auroit très mauvaise grace à les jouer. Et c’est précisément la timidité d’un homme qui ne doit pas en avoir, qu’il faut tourner en ridicule.

Que le lecteur lise attentivement la scene que je mets sous ses yeux, qu’il se figure le Marquis à quinze ou à quatre-vingts ans, il le plaindra ; il souffrira de son embarras, & il n’en rira point.

Scene X.

LA COMTESSE, LE MARQUIS.

La Comtesse.

Eh ! d’où vient donc la cérémonie que vous me faites, Marquis ? vous n’y songez pas.

Le Marquis.

Madame, vous avez bien de la bonté : c’est que j’ai bien des choses à vous dire.

La Comtesse.

Effectivement, vous me paroissez rêveur, inquiet.

Le Marquis.

Oui, j’ai l’esprit en peine. J’ai besoin de conseils ; j’ai besoin de graces, & le tout de votre part.

{p. 53}

La Comtesse.

Tant mieux. Vous avez encore moins besoin de tout cela que je n’ai d’envie de vous être bonne à quelque chose.

Le Marquis.

O bonne ! il ne tient qu’à vous de m’être excellente, si vous voulez.

La Comtesse.

Comment, si je veux ? manquez-vous de confiance ! Ah ! je vous prie, ne me ménagez point. Vous pouvez tout sur moi, Marquis ; je suis bien aise de vous le dire.

Le Marquis.

Cette assurance m’est bien agréable, & je serois tenté d’en abuser.

La Comtesse.

J’ai grand’peur que vous ne résistiez à la tentation. Vous ne comptez pas assez sur vos amis : car vous êtes si réservé, si retenu !

Le Marquis.

Oui, j’ai beaucoup de timidité.

La Comtesse.

Beaucoup, il est vrai.

Le Marquis.

Vous savez dans quelle situation je suis avec Hortense ; que je dois l’épouser, ou lui donner deux cents mille francs.

Ici le Marquis, en faisant l’énumération des défauts d’Hortense, prend occasion de louer les belles qualités de la Comtesse. Il trouve sur-tout qu’Hortense est trop coquette, trop arrangée ; qu’elle veut plaire à tout le monde. La Marquise lui répond qu’il trouvera cela chez toutes les femmes.

{p. 54}

Le Marquis.

Hors chez vous. Quelle différence, par exemple ! Vous plaisez sans y songer : ce n’est pas votre faute. Vous ne savez pas seulement que vous êtes aimable ; mais d’autres le savent pour vous.

La Comtesse.

Moi, Marquis ! Je songe qu’à cet égard-là les autres pensent aussi peu à moi que j’y songe moi-même.

Le Marquis.

Ah ! j’en connois qui ne vous disent pas tout ce qu’ils songent.

La Comtesse.

Eh ! qui sont-ils, Marquis ? quelques amis comme vous sans doute ?

Le Marquis.

Bon ! des amis ! voilà bien de quoi ! Vous n’en aurez encore de long-temps.

La Comtesse.

Je vous suis obligée du petit compliment que vous me faites en passant.

Le Marquis.

Point du tout. Je le dis exprès.

La Comtesse, riant.

Comment ! vous qui ne voulez pas que j’aie encore des amis, est-ce que vous n’êtes pas le mien ?

Le Marquis.

Vous m’excuserez. Mais quand je serois autre chose, il n’y auroit rien de surprenant.

La Comtesse.

Eh bien ! je ne laisserois pas que d’en être surprise.

Le Marquis.

Et encore plus fâchée.

{p. 55}

La Comtesse.

En vérité, surprise. Je veux pourtant croire que je suis aimable, puisque vous le dites.

Le Marquis.

Ah ! charmante ! Et je serois bien heureux si Hortense vous ressembloit : je l’épouserois d’un grand cœur ; & j’ai bien de la peine à m’y résoudre.

La Comtesse.

Je le crois ; & ce seroit encore pis si vous aviez de l’inclination pour une autre.

Le Marquis.

Eh bien ! c’est que justement le pis s’y trouve.

La Comtesse, par exclamation.

Oui ! vous aimez ailleurs !

Le Marquis.

De toute mon ame.

La Comtesse, en souriant.

Je m’en suis doutée, Marquis.

Le Marquis.

Eh ! vous êtes-vous doutée de la personne ?

La Comtesse.

Non ; mais vous me la direz.

Le Marquis.

Vous me feriez grand plaisir de la deviner.

La Comtesse.

Eh ! pourquoi m’en donneriez-vous la peine, puisque vous voilà ?

Le Marquis.

C’est que vous ne connoissez qu’elle : c’est la plus aimable femme, la plus franche... Vous parlez de gens sans façon ; il n’y a personne comme elle : plus je la vois, plus je l’admire.

{p. 56}

La Comtesse.

Epousez-la, Marquis, épousez-la, & laissez là Hortense : il n’y a point à hésiter : vous n’avez point d’autre parti à prendre.

Le Marquis est contraint, en cas qu’il n’épouse pas Hortense, à lui donner deux cents mille livres. Il est sûr qu’elle ne l’aime point ; il veut faire semblant de l’épouser : elle le refusera, & son refus servira de quittance. La Comtesse craint qu’Hortense n’ait de trop bons yeux, & qu’elle n’accepte le main du Marquis. Vous n’êtes pas un homme à dédaigner, lui dit-elle.

Le Marquis.

Vous me flattez ; vous encouragez ma franchise.

La Comtesse.

Vous encouragez ma franchise ! Mais mettez-vous donc dans l’esprit que je ne demande qu’à vous obliger, entendez-vous ? Et que cela soit dit pour toujours.

Le Marquis.

Vous me ravissez d’espérance.

La Comtesse.

Allons par ordre. Si Hortense alloit vous prendre au mot ?

Le Marquis.

J’espere que non : en tout cas, je lui paierois la somme, pourvu qu’auparavant la personne qui a pris mon cœur, ait la bonté de me dire qu’elle veut bien de moi.

La Comtesse.

Hélas ! elle seroit donc bien difficile ! Mais, Marquis, est-ce qu’elle ne sait pas que vous l’aimez ?

Le Marquis.

Non, vraiment : je n’ai pas osé le lui dire.

{p. 57}

La Comtesse.

Et le tout par timidité ? Oh ! en vérité, c’est la pousser trop loin. Et toute amie des bienséances que je suis, je ne vous approuve pas : ce n’est pas se rendre justice.

Le Marquis.

Elle est si sensée, que j’ai peur d’elle. Vous me conseillez donc de lui en parler ?

La Comtesse.

Eh ! cela devroit être fait. Peut-être vous attend-elle. Vous dites qu’elle est sensée : que craignez-vous ? Il est louable de penser modestement de soi ; mais avec de la modestie, on parle, on se propose. Parlez, Marquis, parlez ; tout ira bien.

Le Marquis.

Hélas ! si vous saviez qui c’est, vous ne m’exhorteriez pas tant. Que vous êtes heureuse de n’aimer rien, & de mépriser l’amour !

La Comtesse.

Moi ! mépriser ce qu’il y a au monde de plus naturel ! cela ne seroit pas raisonnable. Ce n’est pas l’amour, ce sont les amants, tels qu’ils sont pour la plupart, que je méprise, & non pas le sentiment qui fait qu’on aime, qui n’a rien en soi que de fort honnête & de fort involontaire. C’est le plus doux sentiment de la vie : comment le haïrois-je ? Non, certes : & il y a tel homme à qui je pardonnerois de m’aimer, s’il me l’avouoit avec cette simplicité de caractere, tenez, que je louois tout-à-l’heure en vous.

Le Marquis.

En effet, quand on le dit naïvement comme on le sent...

La Comtesse.

Il n’y a point de mal alors. On a toujours bonne grace : voilà ce que je pense. Je ne suis pas une ame sauvage...

{p. 58}

Le Marquis.

Ce seroit bien dommage !... Vous avez la plus belle santé !...

La Comtesse, à part.

Il est bien question de ma santé. (haut.) C’est l’air de la campagne...

Le Marquis.

L’air de la ville vous fait de même. L’œil le plus vif, le teint le plus frais !...

La Comtesse.

Je me porte assez bien. Mais savez-vous bien que vous me dites des douceurs, sans y penser.

Le Marquis.

Pourquoi sans y penser ? Moi, j’y pense.

La Comtesse.

Gardez-les pour la personne que vous aimez.

Le Marquis.

Eh ! si c’étoit vous, il n’y auroit que faire de les garder.

La Comtesse.

Comment si c’étoit moi ! Est-ce de moi dont il s’agit ? qu’est-ce que cela signifie ? est-ce une déclaration d’amour que vous me faites ?

Le Marquis.

Oh ! point du tout. Mais quand ce seroit vous... Il n’est pas nécessaire de se fâcher. Ne diroit-on pas que tout est perdu ? Calmez-vous : prenez que je n’ai rien dit.

La Comtesse.

La belle chûte ! Vous êtes bien singulier !

Le Marquis.

Et vous, de bien mauvaise humeur. Et tout-à-l’heure, à votre avis, on avoit si bonne grace à dire naïvement qu’on aime. Voyez comme cela réussit ! me voilà bien avancé !

{p. 59}

La Comtesse.

Ne le voilà-t-il pas bien reculé ! A qui en avez-vous ? je vous demande à qui vous parlez.

Le Marquis.

A personne, Madame, à personne. Je ne dirai plus mot : êtes-vous contente ? Si vous vous mettez en colere contre ceux qui me ressemblent, vous en querellerez bien d’autres.

La Comtesse, à part.

Quel original ! (haut.) Et qui est-ce qui vous querelle ?

Le Marquis.

Ah ! la maniere dont vous me refusez n’est pas douce.

La Comtesse.

Allez, vous rêvez.

Le Marquis.

Courage ! Avec la qualité d’original dont vous venez de m’honorer tout bas, il ne me manquoit plus que celle de rêveur : au surplus, je ne m’en plains pas. Je ne vous conviens point, qu’y faire ? Il n’y a plus qu’à me taire, & je me tairai. Adieu, Comtesse : n’en soyons pas moins bons amis ; & du moins ayez la bonté de m’aider à me tirer d’affaire avec Hortense.

La Comtesse.

Quel homme ! Celui-ci ne m’ennuiera pas du récit de mes rigueurs. J’aime les gens simples & unis ; mais, en vérité, celui-là l’est trop.

J’ai tenté vainement d’élaguer davantage cette scene ; il ne m’a pas été possible. Le Marquis y est timide par-tout. Si en la lisant on a fait exactement la supposition dont nous sommes convenus, si l’on s’est peint le Marquis à quinze ans ou à quatre-vingt, son rôle a non seulement cessé de {p. 60}paroître plaisant, mais celui de la Comtesse a encore cessé d’être honnête. Tous les soins qu’elle se donne pour détruire la timidité d’un jeune homme, pour l’encourager par des avances flatteuses, pour l’enhardir, ne sont rien moins qu’édifiants ; ou ceux qu’elle prodigue à un vieillard, n’étant plus dictés par l’amour, ne sont plus excusables. On répondra à cela qu’il n’y avoit qu’à changer aussi l’âge de la Comtesse : je soutiens que Marivaux9 lui a donné précisément l’âge qu’elle doit avoir. Faites-la plus jeune, loin de pouvoir enhardir la timidité d’un amant, elle doit elle-même être plus timide que lui ; ou du moins, victime des bienséances, elle est obligée à le paroître. Faites-la plus vieille, elle n’a plus de quoi plaire, elle cesse d’être intéressante, & nous n’avons plus de piece.

Du Rang. §

Graces à la vanité mal entendue des Auteurs qui ont succédé à Moliere, il est devenu indécent de mettre des bourgeois sur la scene. Tous les personnages doivent au moins être Comtes ou Marquis ; & cette impertinente coutume s’est accréditée à tel point, qu’un titre qui annonceroit un personnage bourgeois sur la Scene Françoise, n’ameneroit personne. Celui au contraire qui promettroit une Duchesse, feroit lui seul courir tout {p. 61}Paris ; & les loges seroient retenues pour vingt représentations un mois avant la premiere.

J’ai dit que nous avions cette obligation à la vanité mal entendue des Auteurs, & je le soutiens. Qui les oblige à donner des titres fastueux à des personnes dont les actions ne sont bien souvent rien moins que relevées ? Toutes nos pieces modernes semblent se disputer le droit de nous en fournir des exemples. Boissy & Destouches pensoient que hors de la noblesse il n’y avoit pas de salut. Remontons plus haut, & faisons la guerre au noble personnage de Madame Grognac dans le Distrait de Regnard, qui ne me paroît pas dignement soutenir sa qualité.

Il est clair que Regnard a voulu faire de Madame Grognac une femme noble & riche. Il le paroît du moins par la conversation qu’elle a avec Valere, dans la premiere scene du premier acte :

ACTE I. Scene I.

Valere.

Dites-moi, s’il vous plaît, la véritable cause
Qui vous fait rejetter les partis qu’on propose.
Ce fameux partisan, par exemple, pourquoi...

Madame Grognac.

Hé ! fi, Monsieur ! fi donc ! vous radotez, je crois :
Il est trop riche.

Valere.

Ah, ah ! nouvelle est la maxime.

Mad. Grognac.

Gagne-t-on en cinq ans un million sans crime ?
Je hais ces forvêtus, qui, malgré tout leur bien,
Sont un jour quelque chose & le lendemain rien.
{p. 62}

Valere.

Et ce jeune Marquis, cet homme d’importance,
Vous ne lui pouvez pas reprocher sa naissance :
Il a les airs de Cour, parle haut, chante, rit ;
Il est bien fait, il a du cœur & de l’esprit.

Mad. Grognac.

Il est trop gueux.

Valere.

Fort bien ! La réponse est honnête,
Et vous avez toujours quelque défaite prête.
Il s’offre deux partis, vous les chassez tous deux :
Le premier est trop riche, & le second trop gueux.
Dans vos brusques humeurs je ne puis vous comprendre.
Comment prétendez-vous que soit fait votre gendre ?

Mad. Grognac.

Je prétends qu’il soit fait comme on n’en trouve point ;
Qu’il soit posé, discret, accompli de tout point ;
Qu’il ait, avec du bien, une honnête naissance.

Il le paroît encore par ce couplet qu’elle dit à Isabelle sa fille :

Vous êtes dans l’erreur. Rodillard de Choupille,
Noble au bec de corbin, grand gruyer de Berri,
Et qui fut votre pere, étant bien mon mari,
M’enleva malgré moi ; sans cela, de ma vie,
De me donner un maître il ne m’eût pris envie.

Je demande à présent s’il est décent, s’il est raisonnable, que cette femme, qui tient à des gens d’un rang honnête, & qui en est très fiere, se laisse traiter par tout ce qui l’entoure comme la derniere des grisettes. Lisette, servante de sa fille, débute par lui dire des impertinences.

{p. 63}

ACTE I. Scene II.

Lisette.

Hé bien, Lisette ! Est-ce fait ? me voilà.

Mad. Grognac.

Que fait ma fille ?

Lisette.

Quoi ! ce n’est que pour cela ?
Vous avez bonne voix. Quel bruit ! A vous entendre,
J’ai cru qu’à la maison le feu venoit de prendre.

Mad. Grognac.

Vous plairoit-il vous taire, & finir vos discours ?

Lisette.

Oh ! vous grondez sans cesse... &c. &c.

Je consens, si l’on veut, que les soubrettes soient autorisées à dire des sottises à leur maîtresse : elles peuvent avoir été dans des confidences qui leur donnent ce droit, & qui ne permettent pas à la maîtresse de se plaindre, quelque grande dame qu’elle soit. Mais aucune ne souffrira qu’un jeune fat, qu’elle n’a jamais vu, l’embrasse de but en blanc, & lui fasse danser la courante.

ACTE III. Scene IV.

Le Chevalier.

Pour calmer ce courroux,
J’aime mieux vous baiser, maman.

Mad. Grognac.

Retirez-vous.
Je ne suis point, Monsieur, femme que l’on plaisante.

Le Chevalier la prend par la main, chante & la fait danser par force.

Je veux que nous dansions ensemble une courante.

La plus mince bourgeoise à qui un polisson feroit {p. 64}la même grossiéreté chez elle, le feroit jetter par la fenêtre, ou du moins le mettroit à la porte, & la lui interdiroit pour toujours. C’est encore une femme brusque, acariâtre, qui se laisse faire un pareil affront, & qui l’oublie tout de suite au point de donner sa fille à celui qui le lui a fait, & qui, pour la calmer, ou la remercier, la menace de lui faire danser un menuet.

J’ai, si vous la grondez, un menuet tout prêt.

Tout cela peche contre la décence, la vraisemblance, & n’a pas le sens commun.

Les Auteurs ont la sotte maladie de vouloir faire croire qu’ils ne vivent que dans le grand monde. Quel travers ! quelle petitesse d’esprit ! Qu’un Auteur tâche, par ses talents, & sur-tout par ses mœurs, de mériter l’estime des Grands ; il le doit. Qu’il se glorifie d’y avoir réussi ; il le peut : mais qu’il n’affiche pas avec éclat l’avantage de s’être introduit chez eux. Des vers adressés au sapajou d’une Duchesse donnent le droit d’assister à sa toilette. La basse complaisance qui vous fera lire vos ouvrages à un ignorant titré, vous rendra l’ordonnateur de ses fêtes.

Ce qui me paroît plus plaisant, plus singulier, c’est que le parterre, qui est ordinairement peuplé de bourgeois, a gagné peu-à-peu la manie des Auteurs ; qu’il n’est affecté que des grands airs ; que son oreille est agréablement chatouillée par les titres ; qu’il a la simplicité de se mésestimer. Les Grands ne sont que trop disposés à regarder tout ce qui est au-dessous d’eux comme s’il n’existoit pas : les entretenir dans cette idée est une foiblesse de la part du Public, & une lâcheté de la part des Auteurs.

{p. 65}

Des Noms. §

Il est aisé de voir, dans nombre de nos pieces, que leurs Auteurs se sont donné beaucoup de peine pour choisir les noms de leurs personnages, & qu’ils ont cru par-là ajouter beaucoup au comique ou au moral de leur ouvrage. Voyons donc l’effet que peuvent produire des noms bien ou mal choisis. Les uns peignent la profession d’un personnage, les autres font la critique de cette même profession ; ceux-ci indiquent le pays du personnage qu’on a voulu peindre, ceux-là désignent son véritable nom ; il en est d’autres qui annoncent son caractere.

Un nom qui dénote la profession d’un personnage peut à la vérité être plaisant, & faire jetter un sourire en passant ; mais ce n’est que dans les farces. Moliere, qui l’a senti, a nommé, dans son Malade imaginaire, un Médecin, M. Diafoirus, un autre, M. Purgon ; & un apothicaire, M. Fleuran. Il s’est bien gardé, dans ses grandes pieces, d’employer de pareils ressorts pour exciter le rire. Je ne puis trop exhorter les Auteurs, non seulement à ne pas mettre leur esprit à la torture pour inventer de pareils noms, mais à éviter encore de mettre à profit les caprices du sort qui donne bien souvent à des hommes des noms qui annoncent leur profession ou leur talent. Un homme en place à Versailles, a un cuisinier qui s’appelle réellement Mache-lard. Un jouaillier, logé actuellement rue Dauphine, se nomme Colier. Un musicien des Italiens, à qui l’on ne peut refuser un très grand volume de voix, a toujours été connu sous le nom de Tout-voix. Un Auteur qui, dans un ouvrage à prétention, feroit usage {p. 66}de ces différents noms, & qui les placeroit aussi bien que le hasard, auroit beau prouver, par la liste des cuisiniers, des orfevres, & l’almanach du théâtre, qu’il est dans la nature, on lui répondroit, avec Boileau :

Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable :
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Quant aux noms qui critiquent une profession, il en est de deux especes : les uns font cette critique platement ; les autres d’une façon ironique & fine. Par exemple, lorsqu’on appelle sur le théâtre un Procureur, M. Chicaneau, M. Fripponneau, Me Brigandeau10, n’est-ce pas trop grossiérement accuser les Procureurs d’être des chicaneurs, des frippons, des brigands ? Quand on nomme un Notaire M. Sangsue, n’est-ce pas dire trop cruement que les Conseillers Garde-notes sucent le sang des personnes qui ont affaire à eux ? Pour moi je ne trouve pas le moindre esprit à imaginer de pareils noms.

Ne nous laissons pas séduire là-dessus par mille exemples ; suivons plutôt celui de Regnard, qui, dans le Légataire, fait adroitement la satyre des Notaires en nommant ironiquement un des siens M. Scrupule. Il n’étoit pas nécessaire, pour faire ressortir la malice, que Crispin nous dise : Voilà pour un Notaire un nom bien ridicule. Moliere n’a pas jugé à propos de prendre cette précaution dans son Malade imaginaire, quant il appelle un Notaire M. Bonnefoy. Le trait n’est pas moins fin, moins vif & moins senti.

Je dois répéter ici ce que j’ai dit en parlant des noms qui dénotent les professions. Un Avocat, {p. 67}connu par sa probité & son savoir, se nomme M. Caquet. Un Procureur au Châtelet s’appelle M. Fardeau. Le hasard leur a donné ces noms ; transportez-les sur la scene, ils paroîtront imaginés avec effort pour faire la critique de ces deux états.

Les noms qui désignent trop clairement le vrai nom d’une personne ne sont plus permis, & l’on fait bien. Moliere est le seul de nos Poëtes comiques qui ait poussé là-dessus la licence au dernier point. Il joue, dans les Femmes Savantes, l’Abbé Cotin ; & crainte qu’on ne l’ignore, il fait appeller l’acteur qui le représente, Tricottin. Ses amis lui firent sentir que ce nom avoit trop de rapport avec celui du malheureux Abbé ; il feignit de céder à l’honnêteté pour mieux servir la vengeance & la malignité qui lui firent substituer à la place celui de Trissotin, qui veut dire trois fois sot.

Si les gens sensés blâment dans Moliere cette liberté, ils condamneront à plus forte raison celle qu’il prit de nommer Boursault11 en plein théâtre, devant toute la Cour. M. de Voltaire a très grande raison de s’écrier à ce sujet : « La licence de l’ancienne comédie grecque n’allait pas plus loin ; il eût été de la bienséance & de l’honnêteté publique de supprimer la satyre de {p. 68}Boursault & celle de Moliere. Il est honteux que les hommes de génie & de talent s’exposent, par cette petite guerre, à être la risée des sots ».

Les noms qui indiquent le pays des personnages ne sont encore bons que dans les petites pieces, ou dans les farces. Alors les Auteurs sont les maîtres d’étudier la terminaison ordinaire des noms de chaque province, & de nommer en conséquence leurs acteurs ; mais un tel soin ne sert pas à grand’chose. Poisson appelle un de ses Gascons, dans le Procureur Arbitre, M. d’Esquivas : le fameux Limousin de Moliere porte le nom de Pourceaugnac ; l’un & l’autre n’auroient pas été moins plaisants quand ils se seroient nommés Jean-de-Vert.

Les noms qui peignent le caractere du personnage sont très bons, quand ils ne sont point grossiérement & platement composés. Parceque Moliere, dans son George Dandin, a voulu annoncer la sottise de deux personnages, par le nom de Monsieur & Madame de Sotenville, on est parti de là pour mettre sur la scene des Coquinvilles, des Mananvilles, des Procinvilles.

Regnard, qui a voulu, dans le Distrait, annoncer, par le nom d’un de ses personnages, un caractere grondeur, l’appelle Madame Grognac. {p. 69}Quelle différence de la maussaderie, de l’air gauche & forcé de ce nom, avec les graces & les finesses de celui que Piron a donné à son Métromane, Monsieur de l’Empirée ! Comme il peint bien l’enthousiasme d’un poëte qui croit toujours planer au haut des airs !

Quelques Auteurs, sentant la difficulté qu’il y a à imaginer des noms pittoresques, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, les ont empruntés en totalité ou en partie des Grecs & des Latins. Ils ont en cela suivi l’exemple de Moliere, qui, pour peindre l’avarice d’un de ses personnages, le nomme Harpagon, mot composé d’après celui de rapax. Pour peindre la pédanterie d’un autre, il lui fait prendre le nom de Caritidès12.

Destouches s’est singularisé par la quantité des noms qui ont quelque affinité avec la langue grecque & latine, ou qui en sortent directement, sur-tout de la grecque : en voici une liste. Nous verrons en même temps ce que chacun d’eux signifie ; & pour être plus intelligibles, nous rendrons leur signification en latin & en françois.

  • Araminte.Vir fortis, vindex, sospitator : vaillant, défenseur.
  • {p. 70}
  • Argante.Candens, splendidus : homme brillant, qui fait éclat.
  • Arsinoé.Mens alta, sublimis, superba : fille à grands sentiments, fiere, haute.
  • Artenice.Perfectè, splendidè victor seu victrix : glorieux vainqueur.
  • Cléon.Vir insignis, celebris, illustris : homme distingué, couvert de gloire.
  • Célimene.Animus illecebris captans : fille séduisante par ses charmes impérieux.
  • Céliante.Illecebrosa puella : fille qui entraîne par ses attraits trompeurs.
  • Clarice. Mot latin. Clara, splendida puella : fille brillante, charmante.
  • Clitandre.Vir inclitus : homme célebre & très considéré.
  • Damon.Domitor, sensu lascivo : homme voluptueux, ardent.
  • Damis.Subactor, eodem sensu : vigoureux, libertin, entreprenant, à bonnes fortunes.
  • Dorimon.Vibrandâ hastâ peritus, bellicosus : bon guerrier.
  • Dorinde.Idem : brave & savant militaire.
  • Dorante.Idem : soldat expert, adroit & intrépide.
  • Géronte.Senex : vieillard incommode & grondeur.
  • Hippolyte.Equos solvens, vel laxis frenis agitans : rapide, ardent cavalier.
  • Hortense.Festiva puella : fille qui aime la joie & le plaisir, fille enjouée.
  • Léandre.Vir popularis, aditu facilis : affable, populaire, d’un facile accès.
  • Lysimon.In quamlibet partem flecti docilis : homme foible, changeant & flexible.
  • {p. 71}
  • Lysidor.Qui dona solvit, dissipat, prodigus : dissipateur, prodigue.
  • Lucidor.Idem, qui largitiones effusè dispergit : bourreau d’argent, panier percé.
  • Lycandre.Lupus homo, melancholicus, insanus : misanthrope, mélancolique.
  • Oronte.Videns, intelligens : homme intelligent & éclairé.
  • Orphise.Venusta indoles : caractere agréable & charmant.
  • Philinte.Ad amorem & amicitiam propensus : ami & amie, amant & amante.
  • Polemon.Qui bello & armis delectatur, bellator : homme de guerre.
  • Polydore.Qui multa largitur, magnificus, liberalis : généreux & magnifique.
  • Pyrante.Vir ardens, igneus : homme vif, ardent, impétueux.

Nous avons vu que Lisimon signifie un homme foible, changeant, flexible ; par conséquent ce nom convient au Financier du Glorieux, puisqu’il est amoureux de Finette, & la cede ensuite, sans beaucoup de regret, à son fils ; puisqu’il se laisse traiter fort mal par le Comte de Tufiere, & lui donne ensuite sa fille. Cléon veut dire un homme qui se distingue, qui s’illustre : le héros du Dissipateur s’illustre, se distingue par sa dépense. Destouches, en le nommant Cléon, lui a donné un nom qui lui convient : mais il ne faut pas croire que Destouches ait toujours été aussi exact, & qu’il ait toujours donné à ses personnages un nom conforme à leurs caracteres. Pour le prouver, je ferai voir qu’il donne les noms de Cléon & de Lisimon à des acteurs qui ont un caractere tout-à-fait {p. 72}opposé au Cléon & au Lisimon dont nous avons déja parlé.

Le Cléon du Triple Mariage ne se distingue surement point par sa magnificence, comme celui du Dissipateur ; il s’introduit chez son beau-pere futur à l’aide d’une fête qu’on y donne : il a loué vraisemblablement l’habit de danseur qui l’a déguisé ; voilà jusqu’où s’étend toute sa dépense. Quant au Lisimon du Philosophe marié, il est aussi ferme que le Lisimon du Glorieux est foible : ce bout de scene va le prouver.

LE PHILOSOPHE MARIÉ.

ACTE III. Scene XIII.

Géronte.

Un pere, d’ordinaire,
A son fils, tout au moins, fournit le nécessaire.
Ici c’est au rebours. Le fils, depuis dix ans...

Lisimon.

Je suis plus glorieux de vivre à ses dépens
Que s’il vivoit aux miens. Oui, ma vive tendresse
Se complaît à le voir l’appui de ma vieillesse :
Sentiments inconnus à votre mauvais cœur.

Géronte.

Mais qui vous a rendu si pauvre ?

Lisimon.

Mon honneur.

Géronte.

Jargon qu’on n’entend point, quoiqu’il frappe l’oreille.

Lisimon.

Mais celui de profit vous frappe & vous réveille.

Géronte.

Avant le point du jour.
{p. 73}

Lisimon.

Moi, dans ma pauvreté,
J’ai songé qui j’étois, & me suis respecté.
Des malheurs imprévus ont causé ma ruine,
Sans me faire oublier une noble origine :
Mais vous, vous avez fait, devenu financier,
D’un pauvre gentilhomme, un riche roturier.

On voit certainement que le caractere de ce Lisimon n’a rien moins que la foiblesse annoncée par le nom qu’il porte. Devons-nous pour cela en vouloir beaucoup à l’Auteur ? Je crois que non. Il seroit sans doute mal que, dans une piece à caractere, le principal personnage portât un nom qui annonceroit toute autre chose que ce qu’il doit être ; mais je crois aussi qu’on peut nommer comme on veut les personnages subalternes, soit parcequ’ils n’ont pas ordinairement un caractere bien prononcé, soit parcequ’un homme tient un nom de la Nature avant que son caractere soit formé, & qu’il ne prend pas le soin de le régler sur la signification de son nom. D’ailleurs les Savants seuls apperçoivent la faute, au lieu que les oreilles les plus ignares sont blessées d’entendre appeller M. le Baron du vieux Bois13, Madame la Comtesse des Guerets ; j’aime autant voir Arlequin & Scapin se nommer mutuellement le Baron de Cardon d’Espagne, le Marquis de beurre fondu, le Comte de dindon rôti14.

{p. 74}

Il seroit bon que, pour faire prendre à la comédie un air plus vraisemblable, on ne donnât à tous les acteurs que des noms pris dans la société ; mais on risqueroit de tomber dans un inconvénient plus fâcheux, en donnant à des personnages vicieux ou ridicules le vrai nom des citoyens les plus aimables & les plus respectables à tous égards. Cela prouve qu’un Auteur est plus embarrassé qu’on ne croit pour nommer ses personnages. Cela prouve encore que la partie la plus facile dans l’art dramatique a de grandes difficultés. Nombre d’Ecrivains se tirent d’affaire en appellant tout simplement leurs personnages M. le Comte, M. le Duc, Madame la Marquise, Madame la Baronne ; il n’appartient pas à tout le monde, comme je l’ai dit dans cet article, de ne mettre sur la scene que des hommes & des femmes titrées.

Il en est du nom des personnages comme du rang, de la fortune, du caractere, de l’âge ; c’est le dialogue qui doit nous en instruire bien clairement, afin que le spectateur ne fasse pas la moindre méprise, toujours fatale aux Auteurs. Il ne lit pas les noms des acteurs avant que la piece commence, comme fait un lecteur dans son cabinet : je ne sais pas pourquoi il prend cette peine ; je sais encore moins pourquoi on les imprime à la tête de l’ouvrage.

{p. 75}

Il est des noms qui servent à intriguer la piece ; nous en parlerons dans le volume où il sera question des genres.

CHAPITRE III.
Choix du lieu de la Scene. §

Toutes les parties d’une comédie doivent être enchaînées l’une à l’autre ; chacune tient à celle qui la précede, & en dépend. Quand un Auteur s’est une fois déterminé pour un sujet, qu’il a fait choix de ses personnages, il doit faire passer la scene dans un lieu où ces mêmes personnages puissent agir sans blesser leur état, leur rang, leur fortune. Un bourgeois pourra faire dans les rues d’une capitale ce qui seroit ridicule dans un homme distingué. Notre Théâtre fourmille de scenes qui manquent de vraisemblance, parceque l’Auteur n’a pas fait cette réflexion.

Tous les personnages de l’Ecole des maris sont des bourgeois : Sganarelle, Ariste, Isabelle, Léonor, Valere, peuvent fort bien s’entretenir dans les rues de Paris, & y avoir de légers démêlés, sans blesser leur rang & la vraisemblance ; mais il est très peu naturel qu’Amphitrion, un Général d’armée, ait, dans une rue, avec sa femme une explication aussi vive, aussi sérieuse, aussi délicate & aussi longue que celle qui suit. J’aurai soin d’en retrancher quelques couplets, quand je pourrai le faire sans gâter totalement la scene.

{p. 76}

ACTE II. Scene II.

ALCMENE, AMPHITRION, CLÉANTHIS, SOSIE.

Amphitrion.

 Fasse le Ciel qu’Amphitrion vainqueur
 Avec plaisir soit revu de sa femme,
 Et que ce jour, favorable à ma flamme,
Vous redonne à mes yeux avec le même cœur,
  Que j’y retrouve autant d’ardeur
  Que vous en rapporte mon ame !

Alcmene.

Quoi ! de retour si-tôt ?

Amphitrion.

Certes, c’est, en ce jour,
Me donner de vos feux un mauvais témoignage ;
  Et ce, quoi ! si-tôt de retour ?
En ces occasions, n’est guere le langage
  D’un cœur bien enflammé d’amour.
  J’osois me flatter, en moi-même,
 Que, loin de vous, j’aurois trop demeuré.
L’attente d’un retour ardemment desiré
Donne à tous les instants une longueur extrême ;
  Et l’absence de ce qu’on aime,
Quelque peu qu’elle dure, a toujours trop duré.
. . . . . . . .

Alcmene.

  J’ai peine à comprendre sur quoi
Vous fondez les discours que je vous entends faire ;
  Et si vous vous plaignez de moi,
  Je ne sais pas, de bonne foi,
  Ce qu’il faut pour vous satisfaire.
Hier au soir, ce me semble, à votre heureux retour.
On me vit témoigner une joie assez tendre,
  Et rendre aux soins de votre amour
Tout ce que de mon cœur vous aviez lieu d’attendre.
{p. 77}

Amphitrion.

Comment ?

Alcmene.

Ne fis-je pas éclater à vos yeux
Les soudains mouvements d’une entiere alégresse ?
Et le transport d’un cœur peut-il s’expliquer mieux,
Au retour d’un époux qu’on aime avec tendresse ?

Amphitrion.

Que me dites-vous là ?

Alcmene.

Que même votre amour
Montra de mon accueil une joie incroyable ;
Et que, m’ayant quittée à la pointe du jour,
 Je ne vois pas qu’à ce soudain retour,
  Ma surprise soit si coupable.
. . . . . . . .

Amphitrion.

 Quoi ! vous osez me soutenir en face,
Que, plutôt qu’à cette heure, on m’ait ici pu voir ?

Alcmene.

 Quoi ! vous voulez nier avec audace,
Que dès hier en ces lieux vous vintes sur le soir ?

Amphitrion.

Moi, je vins hier ?

Alcmene.

Sans doute, &, dès avant l’aurore,
  Vous vous en êtes retourné.

Amphitrion, à part.

Ciel ! un pareil débat s’est-il pu voir encore ?
Et qui de tout ceci ne seroit étonné ?
 A ce retour, daignez, s’il est possible,
  Me conter ce qui s’est passé.
. . . . . . . .
{p. 78}

Alcmene.

L’histoire n’est pas longue. A vous je m’avançai,
  Pleine d’une aimable surprise,
  Tendrement je vous embrassai,
Et témoignai ma joie à plus d’une reprise.

Amphitrion, à part.

Ah ! d’un si doux accueil je me serois passé.

Alcmene.

Vous me fîtes d’abord ce présent d’importance,
Que du butin conquis vous m’aviez destiné.
  Votre cœur, avec véhémence,
M’étala de ses feux toute la violence,
Et les soins importuns qui l’avoient enchaîné,
L’aise de me revoir, les tourments de l’absence,
 Tout le souci que son impatience
  Pour le retour s’étoit donné ;
Et jamais votre amour, en pareille occurrence,
Ne me parut si tendre & si passionné.

Amphitrion, à part.

Peut-on plus vivement se voir assassiné ?

Alcmene.

 Tous ces transports, toute cette tendresse,
Comme vous croyez bien, ne me déplaisoient pas ;
  Et, s’il faut que je le confesse,
Mon cœur, Amphitrion, y trouvoit mille appas.

Amphitrion.

Ensuite, s’il vous plaît ?

Alcmene.

Nous nous entrecoupâmes
De mille questions qui pouvoient nous toucher.
On servit : tête à tête, ensemble nous soupâmes ;
Et, le soupé fini, nous nous fûmes coucher.

Amphitrion.

Ensemble ?
{p. 79}

Alcmene.

Assurément. Quelle est cette demande ?

Amphitrion, à part.

Ah ! c’est ici le coup le plus cruel de tous,
Et dont à s’assurer trembloit mon feu jaloux.

Alcmene.

D’où vous vient, à ce mot, une rougeur si grande ?
Ai-je fait quelque mal de coucher avec vous ?

Amphitrion.

Non, ce n’étoit pas moi, pour ma douleur sensible ;
Et qui dit qu’hier ici mes pas se sont portés,
 Dit, de toutes les faussetés,
 La fausseté la plus horrible.

Alcmene.

Amphitrion !

Amphitrion.

Perfide !

Alcmene.

Ah ! quel emportement ?

Amphitrion.

Non, non, plus de douceur, & plus de déférence.
Ce revers vient à bout de toute ma constance ;
Et mon cœur ne respire, en ce fatal moment,
  Et que fureur & que vengeance.

Alcmene.

De qui donc vous venger ? & quel manque de foi
 Vous fait ici me traiter de coupable ?

Amphitrion.

 Je ne sais pas ; mais ce n’étoit pas moi,
Et c’est un désespoir qui de tout rend capable.

Alcmene.

Allez, indigne époux, le fait parle de soi ;
  Et l’imposture est incroyable.
{p. 80}
  C’est trop me pousser là-dessus,
Et d’infidélité me trop voir condamnée.
 Si vous cherchez, dans ces transports confus,
Un prétexte à briser les nœuds d’un hyménée
  Qui me tient à vous enchaînée,
  Tous ces détours sont superflus ;
  Et me voilà déterminée
A souffrir qu’en ce jour nos liens soient rompus.

Amphitrion.

Après l’indigne affront que l’on me fait connoître,
C’est bien à quoi, sans doute, il faut vous préparer.
C’est le moins qu’on doit voir ; & les choses peut-être
  Pourront n’en pas là demeurer.
Le déshonneur est sûr, mon malheur est visible,
Et mon amour en vain voudroit me l’obscurcir ;
Mais le détail encor ne m’en est pas sensible,
Et mon juste courroux prétend s’en éclaircir.
Votre frere déja peut hautement répondre
Que jusqu’à ce matin je ne l’ai point quitté.
Je m’en vais le chercher, afin de vous confondre
Sur ce retour qui m’est faussement imputé.
Après, nous percerons jusqu’au fond d’un mystere
  Jusques à présent inoui ;
Et, dans les mouvements d’une juste colere,
  Malheur à qui m’aura trahi !

L’Auteur n’avoit aucune raison pour laisser Amphitrion à la porte, puisque Mercure ne la gardoit point dans ce moment : il avoit suivi Jupiter.

Il est encore plus ridicule que le Souverain des Dieux choisisse une rue pour s’y jetter aux genoux d’Alcmene, comme il fait dans la sixieme scene de l’acte II. C’est bien mal-adroit à lui ; le {p. 81}lieu n’étoit pas propre à pousser la réconciliation bien loin.

Les Auteurs qui mettent dans une rue, des scenes qui ne conviennent aux personnages d’aucun état & d’aucun rang, ont encore plus de tort. Telle est la scene des Plaideurs de Racine, dans laquelle on juge un chien qui a volé un chapon. Dandin est fou ; il peut fort bien braver le qu’en dira-t-on, & vouloir juger au milieu de la rue : mais est-il raisonnable que Léandre, son fils, consente à rendre publique la folie de son pere, qu’il l’expose au mépris de la plus vile populace, & qu’il se couvre lui-même du plus grand ridicule ? Non, sans doute ; & Léandre mériteroit les petites maisons, préférablement à Dandin.

Ceux qui n’ont pas l’adresse de fixer la scene dans un lieu propre aux personnages qui doivent y paroître, & aux choses qui doivent s’y passer, sont d’autant plus blâmables, que rien n’est plus aisé, quand on connoît le Théâtre, & qu’on sait s’approprier les ressources qu’ont mis en usage nos meilleurs Dramatiques, pour arranger la scene de façon que leurs acteurs puissent y venir, y parler & y agir décemment, & sans contrainte. Revenons un peu sur nos pas ; je vais prouver ce que j’avance.

Nous trouvons fort indécent, & très peu vraisemblable, que de grands personnages, comme Jupiter, Alcmene, Amphitrion, fassent, au milieu d’une rue, des scenes de dépit, des scenes tendres, des scenes emportées ; d’un autre côté, nous disons que si Amphitrion & Sosie pouvoient entrer dans la maison, nous n’aurions plus de situations comiques, ni de piece ; & d’après cette réflexion, nous concluons que Moliere a été forcé {p. 82}de placer la scene devant le palais d’Amphitrion. Voilà donc qui est décidé ; Moliere ne pouvoit pas faire autrement. Oh çà, je dis moi, en style comique, qu’il pouvoit faire autrement ; & la Sémiramis du Chantre immortel de Jeanne d’Arc me le prouve.

Que Moliere, au lieu de placer la scene à Thebes devant le Palais d’Amphitrion, l’eût mise à Thebes dans le péristile du Palais d’Amphitrion, tout étoit réparé ; la décence & la vraisemblance étoient conservées, sans rien diminuer du comique, puisque le plaisant ne consiste pas à voir refuser à Amphitrion & à Sosie une premiere porte, qui, chez les Grands, n’est jamais exactement gardée ; mais à voir interdire à l’un l’appartement de sa femme, tandis qu’il la sait en bonne compagnie ; & à l’autre la cuisine ou l’office, dans un temps où il meurt de faim. Pour faire voir que ce léger changement ne nuira pas aux scenes, je cite la plus courte.

Scene VII.

MERCURE, SOSIE.

Mercure.

Arrête. Quoi ! tu viens ici mettre ton nez,
 Impudent flaireur de cuisine ?

Sosie.

Ah ! de grace, tout doux !

Mercure.

Ah ! vous y retournez ?
 Je vous ajusterai l’échine.

Sosie.

 Hélas ! brave & généreux moi,
 Modere-toi, je t’en supplie :
 Sosie, épargne un peu Sosie,
{p. 83}
Et ne te plais point tant à frapper dessus toi.

Mercure.

 Qui, de t’appeller de ce nom,
 A pu te donner la licence ?
Ne t’en ai-je pas fait une expresse défense,
Sous peine d’essuyer mille coups de bâton ?

Sosie.

C’est un nom que tous deux nous pouvons, à la fois,
 Posséder sous un même maître.
Pour Sosie, en tous lieux, on sait me reconnoître.
 Je souffre bien que tu le sois,
 Souffre aussi que je le puisse être.
 Laissons aux deux Amphitrions
 Faire éclater des jalousies ;
 Et, parmi leurs contentions,
Faisons, en bonne paix, vivre les deux Sosies.

Mercure.

Non, c’est assez d’un seul ; & je suis obstiné
 A ne point souffrir de partage.

Sosie.

Du pas devant, sur moi, tu prendras l’avantage ;
Je serai le cadet, & tu seras l’aîné.

Mercure.

Non, un frere incommode, & n’est pas de mon goût,
 Et je veux être fils unique.

Sosie.

 O cœur barbare & tyrannique !
Souffre qu’au moins je sois ton ombre.

Mercure.

Point du tout.

Sosie.

Que d’un peu de pitié ton ame s’humanise :
En cette qualité souffre-moi près de toi.
{p. 84}
Je te serai par-tout une ombre si soumise
 Que tu seras content de moi.

Mercure.

 Point de quartier ; immuable est la loi.
Si d’entrer là-dedans tu prends encore l’audace,
 Mille coups en seront le fruit.

Sosie.

 Las ! à quelle étrange disgrace,
 Pauvre Sosie, es-tu réduit !

Mercure.

 Quoi ! ta bouche se licencie
A te donner encore un nom que je défends ?

Sosie.

 Non, ce n’est pas moi que j’entends ;
 Et je parle d’un vieux Sosie,
 Qui fut jadis de mes parents,
 Qu’avec très grande barbarie,
A l’heure du dîné l’on chassa de céans.

Mercure.

Prends garde de tomber dans cette frénésie,
Si tu veux demeurer au nombre des vivants.

Sosie, à part.

Que je te rosserois, si j’avois du courage,
Double fils de putain, de trop orgueil enflé !

Mercure.

Que dis-tu ?

Sosie.

Rien.

Mercure.

Tu tiens, je crois, quelque langage ?

Sosie.

 Demandez, je n’ai point soufflé.
{p. 85}

Mercure.

 Certain mot de fils de putain
 A pourtant frappé mon oreille,
 Il n’est rien de plus certain.

Sosie.

C’est donc un perroquet que le beau temps réveille.

Mercure.

Adieu. Lorsque le dos pourra te démanger,
 Voilà l’endroit où je demeure.

Sosie, seul.

 O ciel ! que l’heure de manger,
Pour être mis dehors, est une maudite heure !

Cette scene n’est-elle pas aussi plaisante que si elle se passoit exactement dans la rue ? Il en est ainsi de toutes les autres. Je crois même qu’en transportant l’action & les spectateurs dans le péristile, on ne sera plus surpris de voir Amphitrion arriver à pied de l’armée. On supposera qu’il est descendu de son char dans la premiere cour de son palais.

C’est ainsi qu’un Auteur qui se donne des soins, trouve tout ce qu’il veut. Avez-vous besoin d’assembler plusieurs personnes de différentes familles dans une même maison ? sans vous donner la peine de chercher des raisons valables pour les introduire, Regnard vous apprendra à les loger dans un hôtel garni, ou dans une maison commune, comme il a fait dans le Joueur & dans le Distrait.

Voulez-vous faire passer devant la porte d’une maison des scenes qui ne seroient pas vraisemblables dans les rues d’une ville, transportez l’action à la campagne. On trouveroit ridicule à Paris qu’un pere ordonnât d’apporter des chaises devant {p. 86}sa porte pour consulter au frais un Docteur sur la maladie de sa fille, & pour faire prendre l’air à la malade ; cela se fait journellement à la campagne : & on le voit, avec plaisir, dans le Médecin malgré lui de Moliere.

Est-il besoin, pour remplir votre sujet, que plusieurs personnes paroissent & disparoissent avec rapidité ? établissez la scene dans quelque lieu où elles puissent le faire avec bienséance, & où le hasard les conduise sans effort. Une promenade est un endroit convenable : c’est là que Moliere réunit très naturellement les Fâcheux, qui, par-tout ailleurs, paroîtroient amenés par force.

Avez-vous intérêt à rassembler plusieurs personnes de différents états ? Dufresny, dans son Mariage fait & rompu, vous apprend à les réunir dans une hôtellerie. Voulez-vous que le Turc, le Juif, le Maure, & les habitants des quatre parties du monde contribuent à votre action ? faites-la passer dans un port de mer, à l’exemple de la Motte.

Les Auteurs ont encore une ressource qu’ils négligent depuis quelque tems ; c’est celle de placer la scene dans les provinces. Il est certain que dans les villes du second ordre, où il y a moins de morgue, moins de faste, tous les états sont plus rapprochés. La Financiere, la Marquise, la femme de Robe, daignent se saluer, se parler & se visiter. Les Magistrats qui n’y volent pas chez Thémis dans un char brillant, vont à pied, & s’entretiennent familiérement dans les rues avec leurs clients. On n’est pas surpris d’y voir pêle-mêle les personnes de tout rang, de tout âge, de tout sexe. Les Auteurs qui connoissent la marche {p. 87}aisée des Drames anciens, les entrées & les sorties forcées des modernes, ne peuvent pas nier que la rue ne soit le champ le plus commode pour faire passer une action comique. Je viens de leur prouver qu’ils pouvoient introduire, faire parler, agir avec plus de décence certains personnages dans les rues d’une petite ville que dans celles de la capitale ; par conséquent ils ont le plus grand tort du monde de ne pas se mettre à leur aise quand ils le peuvent sans s’écarter de la vraisemblance & du naturel.

J’ai long-temps recherché la raison de cette inconséquence, & je l’ai enfin trouvée dans le cœur de mes jeunes confreres. La plupart sont des enfants ingrats. Une fois sortis de la ville qui a vu naître leurs talents, qui les a même cultivés, ils pensent n’avoir rien laissé après eux qui soit digne d’être peint aux yeux du peuple brillant qu’ils veulent amuser. Les femmes qu’ils ont ennuyées de leurs premiers vers, n’ont plus de vertus, de travers, de graces, de minauderies dignes de la scene : les hommes n’y sont plus des hommes ; ils n’ont plus une ame qui mérite l’attention d’un sage habitant de la capitale. D’ailleurs il seroit fort joli, vraiment, que, dans les quatre parties du monde, où leur ouvrage parviendra sans contredit, on vît que l’Auteur a placé la scene à Toulouse, à Bourdeaux, à Marseille ; les Américains ne sauroient pas qu’il fait l’ornement des cercles brillants de Paris, & croiroient qu’il végete encore dans la province : plutôt que de courir ce risque, il vaut bien mieux abandonner la nature.

Ce n’est pas sans fondement que j’avance ce que je viens de dire. J’ai fait cette précieuse découverte {p. 88}dans un souper, où je fus bien persifflé, à la vérité ; mais n’importe, je voudrois tous les soirs pouvoir recueillir des ridicules à ce prix. Les convives étoient des Auteurs, des élégants & des petites-maîtresses. On parla de théâtre. Je dis que je voulois faire une petite piece d’une aventure assez plaisante dont j’avois été témoin en province. A ce mot de province, les femmes me toiserent, pour examiner, à mon air, si je l’avois quittée depuis long-temps ; on me pria de raconter mon histoire, afin de voir, disoit-on, si elle prêtoit réellement au comique, & je le fis à-peu-près en ces termes :

« Une demoiselle, jeune, riche, belle, & coquette sur-tout, comme on le verra dans la suite, écoutoit assez favorablement les vœux de plusieurs soupirants ; Damon, Clitandre & Sainval l’aimoient publiquement. Le dernier, plus riche, plus sage que les autres, avoit l’approbation du pere & de la mere, & soupoit tous les soirs chez eux. Les autres, qui ne pouvoient prétendre au mariage, étoient cruellement rejettés, & seroient peut-être morts de désespoir, si la demoiselle, plus humaine, plus compatissante que ses parents, n’eût trouvé le moyen de leur parler à l’insu de ses séveres surveillants. Voici l’expédient que l’amour ou plutôt sa coquetterie lui avoit dicté.

« Le pere & la mere de mon héroïne, suivant l’usage de la province, soupoient de fort bonne heure en été, & descendoient ensuite devant leur porte pour y prendre le frais. Dès que les vieillards & le futur étoient assis, que la conversation étoit engagée, la demoiselle, que je nommerai Sophie, prenoit le bras de sa femme {p. 89}de chambre, &, sous prétexte de se promener un peu, alloit joindre Damon qui étoit en sentinelle à vingt pas de là, au bout de la rue.

« Là, Sophie faisoit à la hâte les protestations les plus tendres à Damon, lui promettoit de n’aimer que lui, l’exhortoit à juger de la violence de son amour par la démarche hardie qu’elle faisoit, le quittoit, de crainte, disoit-elle, que ses parents ne s’alarmassent de sa trop longue absence ; revenoit effectivement vers son pere & sa mere, disoit en passant un mot flatteur au pauvre Sainval, qui avoit la complaisance de parler raison avec les barbons. Elle passoit outre pour aller vers Clitandre, qui l’attendoit à l’autre extrémité de la rue : elle lui donnoit quelques minutes d’audience, & le quittoit bientôt, pour repasser devant son futur, & rejoindre Damon. C’est ainsi qu’en partageant ses soins entre trois rivaux, elle s’amusoit à leurs dépens, jusqu’au moment où les vieillards congédioient leur prétendu gendre, & se retiroient avec toute leur maison.

« La porte, en se fermant, avertissoit Damon & Clitandre qu’ils pouvoient cesser de faire sentinelle. Comme ils quittoient leur poste au même signal, ils se rencontroient tous les soirs dans une petite place derriere la maison de Sophie. Surpris de cette exactitude, ils s’en demanderent mutuellement la raison. Ils étoient jeunes, François, indiscrets par conséquent : Damon avoua qu’il venoit d’un rendez-vous amoureux : Clitandre lui rendit confidence pour confidence ; &, de confidence en {p. 90}confidence, ils passerent à l’éloge de leur maîtresse. Damon vanta sur-tout l’adresse de son amante, qui trompoit bien finement tous les soirs ses parents & un amant qu’ils protégeoient, pour venir lui parler au bout de la rue.

« A ces mots, du bout de la rue, Clitandre crut que son ami vouloit le plaisanter ; il lui demanda d’un air surpris d’où il savoit l’aventure. D’où je la sais ? répondit Damon d’un air encore plus surpris ; ne veux-tu pas que je sache ce qui m’est arrivé ? — A toi ? — Oui, à moi. — Cesse de me plaisanter. — Cesse de me plaisanter toi-même. — M’aurois-tu vu en faction ? — M’aurois-tu vu en sentinelle ? Enfin leur discussion amena une explication en regle ; & ils découvrirent qu’ils étoient tous deux joués indignement.

« Mille projets de vengeance passerent dans un instant par la tête des amants offensés. Ils s’arrêterent à celui que le sort sembloit favoriser en leur présentant Sainval : ils lui raconterent leur commune histoire, sans oublier les plus petites circonstances. Sainval resta quelque temps comme pétrifié ; mais, trop prévenu en sa faveur, ou peut-être aveuglé déja par le Dieu dont il alloit prendre les chaînes, il se remet bientôt, & soutient qu’il est aimé, qu’il est certain de posséder sans partage le cœur de sa maîtresse. Il accuse Clitandre & Damon de vouloir l’alarmer pour lui faire abandonner un bonheur dont ils sont jaloux. Il se croit si sûr de son fait, qu’il ose défier ses rivaux de soutenir ce qu’ils avancent en présence de la fidelle Sophie. Elle est peut-être encore à sa {p. 91}fenêtre, ajouta-t-il avec vivacité, allons lui parler de ce pas : & tous trois volent.

« La fidelle, la tendre Sophie étoit réellement encore à son balcon ; mais elle y étoit occupée à recevoir, à l’aide de son sac à ouvrage pendu au bout d’un ruban, une lettre d’un quatrieme soupirant. Clitandre & Damon éclaterent de rire. Sainval vomit mille imprécations contre l’Amour, les femmes, les balcons & les sacs à ouvrage. La quatrieme dupe demanda la raison de tout cela ; on l’instruisit. Tous firent en chœur leurs adieux à la coquette, & le quatuor ne fut pas extrêmement tendre ».

Dans le temps que je racontois l’histoire, mes auditeurs rioient à gorge déployée. Je me félicitois intérieurement ; je croyois que leurs ris partoient du fonds comique de l’aventure, de la situation des quatre amants, de l’adresse de la coquette, de l’air naturel qu’auroit sa promenade mise en action, & son sac à ouvrage descendu par le balcon. Tout au contraire, ils se moquoient de moi, & de l’idée que j’avois de faire une comédie sur un sujet dont l’action devoit nécessairement se passer dans les rues d’une petite ville ; ce qui jetteroit un ton ignoble & de mauvaise compagnie sur mes acteurs, & sur tout le Drame. Je me tus ; & j’ai effectivement remarqué que lorsque nos Auteurs modernes ne peuvent point prendre leurs personnages à Paris, ou dans les maisons brillantes qui parent ses environs, ils vont les chercher hors du Royaume. C’est une petite coquetterie qui peut faire croire au spectateur que l’Auteur a voyagé.

Jusqu’à quand nos Auteurs modernes affecteront-ils de ne voir, de ne connoître, de n’étudier, {p. 92}de n’estimer que les habitants des grands palais ou des grandes villes ? Les hommes ne sont-ils pas les mêmes par-tout, à quelque chose près ? Quel ridicule ! Je n’en vois pas de plus grand, si vous en exceptez celui de nos acteurs, qui se persuadent, & veulent faire croire, que la province gâte tous les comédiens, & qu’il n’y en a plus un seul de passable depuis qu’ils l’ont quittée.

Que les Auteurs, que les acteurs soient assurés qu’on trouve encore dans les provinces quelque sens commun. La preuve en est qu’on n’y prend pas des mots, du jargon, du persifflage pour des choses ; & qu’on y siffle impitoyablement les acteurs qui jouent les Princes tragiques en petits-maîtres, & les petits-maîtres en pages ; ceux qui veulent donner de l’emportement & de la pétulance pour du sentiment, & de la taquinerie pour de la tendresse. Qu’on étudie la nature dans les représentations qu’on donne gratis à la populace : elle applaudit seulement aux endroits que l’Auteur & l’acteur rendent naturellement. Les gens bien élevés de la province ont-ils moins de goût, de jugement ? Eh ! il ne faut que le sens commun & une ame, pour juger du vrai beau.

Enfin tout l’art consiste à fixer la scene dans un lieu où le public soit accoutumé à voir ce que l’Auteur veut présenter à ses yeux. En Espagne, la plupart des intrigues amoureuses se trament dans les Eglises ; plusieurs pieces y roulent sur des mysteres de la Religion : aussi les Espagnols ne sont-ils pas surpris qu’un Auteur place la scene dans une Eglise. A Londres, les pendus adressent des discours au peuple ; les Anglois trouvent fort naturel qu’un acteur qui leur débite des {p. 93}moralités, soit perché sur une potence. Les Romains fréquentoient beaucoup chez les marchands d’esclaves ; Plaute établit tranquillement la scene dans la chambre & sur le lit d’une fille de joie. Les Espagnols, les Anglois, Plaute même, à l’indécence près, ne sont point blâmables, parcequ’ils n’ont pas blessé les usages de leurs pays. Par la même raison, nous avons tort de familiariser notre scene avec les tombeaux. J’en ai déja vu deux sur nos deux Théâtres comiques. Je veux croire qu’il y a grand plaisir à pousser des soupirs amoureux auprès d’une tombe fraîchement faite, & galamment couverte d’un tendre feuillage ; mais jusqu’ici nos belles dames n’ont pas mis cette galanterie à la mode, & un Auteur ne doit pas brusquer ainsi les mœurs & les coutumes de sa nation, pour présenter un spectacle très désagréable. Les Auteurs tragiques, devenus jaloux de l’opéra, aiment que la toile, en se levant, présente un coup d’œil agréable : les Auteurs comiques ont une ambition toute opposée.

CHAPITRE IV.
Du Choix du Titre. §

Il est plus difficile qu’on ne pense de bien intituler une piece. Il en est du titre, comme du sujet que l’Auteur a choisi, du but qu’il s’est proposé, du rang, de l’état, de l’âge, de la fortune des personnages, du lieu de la scene. Le titre influe sur toute la piece ; & un Auteur doit l’analyser, connoître à fond sa juste signification, & {p. 94}le bien saisir, afin de ne pas imaginer une seule situation, de ne pas faire une seule scene, de ne pas arranger un seul incident, qui n’y répondent.

La plupart des Auteurs, en négligeant cette partie, ont quelquefois fini leur ouvrage, souvent même lu la piece aux Comédiens, & fait quelques répétitions, avant de savoir comment ils l’intituleront. De là ces titres vagues qui n’annoncent rien, ou qui promettent ce que la piece ne tient pas ; de là ces longs titres qui ne finissent point, & qui font voir aux connoisseurs la nécessité où l’Auteur s’est trouvé d’annoncer une double intrigue ou un double caractere ; de là encore ces titres fastueux qui charment tout le monde, échauffent toutes les têtes avant la représentation, & font dire ensuite au spectateur malin : La montagne en travail enfante une souris.

Mon dessein est, dans ce Chapitre, de mettre sous les yeux du lecteur des exemples de tous les genres de titres que les comiques ont employés jusqu’ici, & de remarquer avec lui ce que quelques-uns peuvent avoir de dangereux, & ce qui rend quelques autres toujours défectueux, afin que les jeunes Auteurs s’arrangent en conséquence.

Je crois voir d’ici plus d’un critique sourire malignement, & dire que j’aurai bientôt cité tous les différents genres de titres, puisqu’il n’en est que trois, celui qui promet un caractere, celui qui dénote une intrigue, & celui qui annonce un personnage intéressant. Je souris à mon tour, & je continue.

Titres pris d’une seule Scene. §

Je n’hésite point à prononcer sur les titres de {p. 95}cette espece, ils sont tous mauvais. Tel est celui du Dépit Amoureux & du Festin de Pierre de Moliere, du Festin de Pierre des Italiens, du Combidado di Piedra des Espagnols. Laissons le Dépit Amoureux, puisque j’ai déja parlé de cette piece & que j’aurai peut-être occasion d’en parler encore, & ne nous arrêtons qu’à la seconde. N’est-il pas étonnant que trois Auteurs, de trois nations différentes, aient puisé le titre d’une piece dans la plus mauvaise, la plus ridicule de ses scenes : c’est celle où la statue est à table avec Dom Juan. Un Comédien nommé Dorimon, qui a traité le même sujet15, a intitulé sa tragi-comédie l’Athée foudroyé. Une courte analyse du sujet fera voir au lecteur si son titre est mieux choisi que celui de ses concurrents.

Dom Juan, le héros de la piece, est un scélérat, pour qui la religion, la probité, les mœurs la nature n’ont rien de sacré, qui se moque des justes réprimandes de son pere, qui se fait un jeu de séduire l’innocence de vingt jeunes beautés qu’il sacrifie à son libertinage. Il a dispute avec {p. 96}un Commandeur & le tue. Il passe devant son tombeau, & pour insulter à sa mémoire, il invite sa statue à dîner : elle y vient. Enfin Dom Juan, pour couronner dignement ses excès, & les continuer impunément, embrasse le parti de l’hypocrisie : le Ciel irrité le foudroie.

Il est aisé de voir que Dorimon a mieux réussi que Moliere, les Italiens & les Espagnols, mais dans le titre seulement. Cependant sa tragi-comédie eut quelque succès.

Je crois très à propos de faire remarquer ici que les Italiens, & Moliere après eux, ont mal traduit le titre espagnol. El Combidado di piedra signifie le Convié de pierre, parceque la statue qui est invitée & qui se met à table, est en effet de pierre. Le Commandeur tué, qui s’appelle Dom Pedre, a donné lieu à l’équivoque.

Titres qui annoncent une double Intrigue. §

Exemple.Le Retour imprévu, ou l’Obstacle sans obstacle, de Destouches : ces titres sont non seulement toujours mauvais, mais ils peuvent encore prévenir le spectateur contre la piece. Si l’obstacle naît du retour, le double titre est inutile ; si le retour n’enfante pas l’obstacle, c’est un défaut dans le drame, qu’il est très imprudent d’annoncer sur l’affiche.

Titres qui annoncent un Caractere & une Intrigue. §

Titres encore toujours mauvais. Exemple. L’Etourdi ou les Contre-temps de Moliere, la Mere Coquette ou les Amants brouillés de Quinault. Si le caractere principal & l’intrigue sont liés ensemble, à quoi bon le double titre ? Si au contraire {p. 97}l’intrigue est étrangere au caractere, ou le caractere à l’intrigue, c’est une grande faute sur laquelle on ne doit pas prévenir le spectateur.

Titres qui annoncent en même temps l’Intrigue & le Dénouement. §

On ne peut pas dire que ces titres soient précisément mauvais ; mais ils sont mal-adroits, & je vais le prouver par le Mariage fait & rompu de Dufresny16.

Valere adore une jeune veuve, la jeune veuve l’aime à son tour ; mais un contrat de mariage qu’elle a été obligée de signer avec un homme qu’elle abhorre, met le couple amoureux au désespoir. Il est question de briser des nœuds mal assortis, pour en former de plus heureux. Le spectateur desire de voir casser le fatal contrat ; mais il desire foiblement, & il n’est point alarmé par l’incertitude du succès. Le double titre lui annonce {p. 98}que le mariage qui l’inquiete sera rompu. L’Auteur a enlevé par là tout l’intérêt de sa piece, & a privé le spectateur d’une agréable surprise, causée par un événement qu’il eût désiré sans oser l’espérer.

Titres qui annoncent un Personnage & une Intrigue. §

Tel est le titre du chef-d’œuvre comique ; Tartufe ou l’Imposteur. Je ne puis que répéter presque mot à mot ce que j’ai déja dit. Puisque l’imposteur est Tartufe, il est inutile d’alonger le titre pour le nommer ; le spectateur apprendra assez son nom dans le courant de la piece. Dom Garcie de Navarre, ou le Prince Jaloux, est dans le même cas : on peut dire à cela que le nom du personnage sert ici à caractériser l’espece de jalousie à laquelle on doit s’attendre, parceque Dom Garcie de Navarre doit être jaloux tout autrement que George Dandin ou Sganarelle. Alors je répondrai qu’il suffisoit d’intituler la piece, le Prince Jaloux, à l’exemple des Espagnols & des Italiens, parceque c’est le rang & non le grand nom des personnages qui doit donner le ton à la jalousie.

Titres qui annoncent un double Caractere. §

Le Dissipateur, ou l’Honnête Fripponne ; l’Ambitieux, ou l’Indiscrete, de Destouches. Si l’un des caracteres est subordonné à l’autre, le titre ne doit annoncer que le caractere dominant : si au contraire les deux caracteres sont de la même force, s’ils partagent également l’intérêt, la curiosité, s’ils concourent également à l’intrigue, au dénouement, c’est un défaut essentiel dans la piece, comme nous le remarquerons quand il sera question {p. 99}de l’art de traiter les caracteres ; & l’Auteur ne le corrige pas en l’avouant. Moliere n’a aucun titre dans ce genre.

Il est une infinité d’autres titres qui peuvent être excellents, médiocrement bons, ou tout-à-fait mauvais, selon qu’ils tiennent plus ou moins ce qu’ils promettent.

Titres qui annoncent une chose utile à l’Action. §

La Casa con dos puertas (la Maison à deux portes) des Espagnols ; le Tambour Nocturne de Destouches ; gli Perdigi (les perdrix), par Colalto, Pantalon de la Comédie Italienne ; l’Asinaire de Plaute ; tous ces titres peuvent servir d’exemple : mais les uns sont bons à suivre, les autres sont mauvais. Dans l’Asinaire, un jeune homme a besoin d’argent pour acheter une fille : son pere lui conseille de voler à sa mere l’argent de quelques ânes qu’elle a fait vendre ; c’est à propos de ces ânes que la piece s’appelle l’Asinaire. On avouera que ce titre est tiraillé.

Dans gli Perdigi le Docteur envoie des perdrix à son voisin Pantalon ; Arlequin, qui les porte, rend compte à Scapin du message dont il est chargé ; Scapin escamote le panier où sont les perdrix proprement couvertes d’une serviette, & met un autre panier à la place, dans lequel il y a une paire de sabots. Arlequin, qui ne s’apperçoit pas de l’échange, présente à Pantalon le présent de son maître, & n’oublie pas de demander pour boire ; Pantalon lui donne généreusement. Il veut voir si les perdrix sont grasses, apperçoit les sabots, donne le Docteur au diable & bat Arlequin. Celui-ci se doute bien que Scapin a fait le coup ; il le guette, le trouve comme il {p. 100}alloit porter les perdrix à Argentine dont il est amoureux, les reprend, met les sabots à la place. Scapin les présente fort galamment à sa maîtresse, qui les lui jette à la tête, &c. On voit, par le croquis seul de cette piece, qu’elle est bien intitulée, puisque l’intrigue est bâtie & roule sur des perdrix.

Titres qui établissent le lieu de la Scene. §

Le Café de Rousseau, le Port de mer de la Motte, le Bal, l’Impromptu de Versailles de Moliere. Dans la piece intitulée le Bal, tous les incidents étant amenés par des déguisements autorisés seulement dans ces sortes d’assemblées, l’Auteur a très bien fait de choisir ce titre. Dans l’Impromptu de Versailles, il n’est question que d’une répétition de comédie, qui pouvoit se faire partout ailleurs qu’à Versailles : ainsi ce titre n’est pas merveilleux.

Titres qui annoncent un Personnage. §

Mélanide, de La Chaussée ; l’Andrienne, de Térence ; Pourceaugnac, de Moliere ; le Baron d’Albicrac, de Thomas Corneille. Le titre de Pourceaugnac est excellent, parceque le personnage qu’il annonce est presque toujours en scene, qu’il met tout en mouvement, que tout n’agit que par lui. Dans le Baron d’Albicrac, le personnage annoncé ne se montre jamais : on charge seulement, vers la fin de la comédie, un valet de paroître sous son nom, pour dénouer la piece ; aussi est-elle aussi mal dénouée que mal intitulée.

Titres qui promettent des Moralités. §

L’Ecole des Maris, l’Ecole des Amis, l’Ecole {p. 101}des Meres, l’Ecole des Cocus. Les trois premiers titres sont bons, en ce que les trois pieces instruisent de leur devoir les maris, les amis, les meres. Le dernier ne l’est pas, puisque dans la piece le héros finit par céder sa femme : n’est-ce pas une bonne leçon ?

Titres qui annoncent la Patrie du principal Personnage. §

La Parisienne, de d’Ancourt ; Arlequin Sauvage, de Delisle ; la Jeune Indienne, de Chanfort. Dans la premiere piece, l’héroïne est remarquable par le nombre d’amants qu’elle amuse. Faut-il qu’une femme soit née à Paris pour être coquette ? non sans doute : le titre est donc mauvais. Dans les deux dernieres pieces, Arlequin & l’Indienne, tout en étalant la simplicité de leurs mœurs, font la critique des nôtres. L’un veut manger des écus & jetter un procès dans la riviere ; il croit que les femmes se font dans notre pays avec un pinceau : l’autre, si jamais son époux devient volage, se propose de lui montrer son contrat de mariage. Tant de naïveté ne peut se rencontrer que dans le climat où les héros ont pris naissance : le titre qui l’annonce est donc excellent.

Titres qui fixent la saison pendant laquelle l’action se passe. §

Les Vendanges. L’intrigue roule sur quelques personnes que les vendanges réunissent, le titre est donc bon. Il est inutile de citer un plus grand nombre de mauvais titres : le lecteur en doit tant connoître !

{p. 102}

Titres qui marquent en même temps la saison pendant laquelle l’action se passe, & l’état ou le caractere des personnages. §

Les Vacances des Procureurs, l’Eté des Coquettes, de d’Ancourt. Dans la premiere piece, ce que disent, ce que font les acteurs principaux ne vaudroit rien s’ils n’étoient réellement des Procureurs en vacances, ou des personnes à-peu-près de leur état ; le titre va donc au sujet. Dans la seconde on voit des femmes au désespoir que l’été leur ait enlevé les plumets ; en attendant le retour de l’armée, elles s’amusent avec des Abbés, des Financiers, des Maîtres à chanter : par conséquent, elle est très bien intitulée.

Titres qui distinguent les nuances que l’Auteur veut peindre dans un caractere, dans un état, un ridicule, une passion, &c. §

Le Curieux impertinent, de Destouches ; l’Avare amoureux, de Daiguebere ; le Bourgeois Gentilhomme, & les Précieuses ridicules, de Moliere ; les Folies amoureuses, de Regnard. Je me dispenserai d’analyser encore ces différentes pieces pour voir si leurs titres leur conviennent. Regle générale, tous les titres sont bons quand ils exposent aussi simplement, aussi briévement qu’il est possible ce qu’on trouvera dans la piece, sans cependant instruire trop bien le spectateur sur les incidents, & lui enlever, par cette mal-adresse, le plaisir de la surprise ou d’un intérêt gradué.

Il est encore des titres qui annoncent nettement & purement un caractere, tels que le Misanthrope, le Négligeant, le Glorieux. Ces titres sont dans le même cas que les précédents ; nous en parlerons dans un des Chapitres destinés aux pieces à caracteres.

{p. 103}

CHAPITRE V.
Des Vers & de la Prose dans les Comédies. §

Toutes les comédies de Ménandre, de Térence, de Plaute, de Calderon, de Lopez de Vega, sont en vers ; ce qui a fait croire pendant long-temps qu’une comédie en prose ne pouvoit pas être bonne, sur-tout lorsqu’elle étoit en cinq actes. Moliere donna son Festin de Pierre en prose, & il ne réussit pas. Thomas Corneille mit la même piece en vers ; elle fut applaudie & l’est encore.

Le même préjugé porta un coup mortel aux premieres représentations de l’Avare. Cette piece, qui sera toujours regardée des connoisseurs comme un chef-d’œuvre, n’eut que cinq représentations. « Moliere, dit M. de Voltaire, pour ne pas heurter de front le sentiment des Critiques, & sachant qu’il faut ménager les hommes quand ils ont tort, donna au public le temps de revenir. Il ne rejoua l’Avare qu’un an après : le public, qui, à la longue, se rend toujours au bon, donna à cet ouvrage les applaudissements qu’il mérite. On comprit alors qu’il peut y avoir de fort bonnes comédies en prose, & qu’il y a peut-être plus de difficulté à réussir dans ce style ordinaire, où l’esprit seul soutient l’Auteur, que dans la versification, qui, par la rime, la cadence & la mesure, prête des ornements à des idées simples que la prose n’embelliroit pas. »

{p. 104}

Voilà, graces à M. de Voltaire, les comédies en prose justifiées. On dit cependant que les comédies à caractere doivent être écrites en vers, & que la prose convient mieux aux farces, ou aux pieces vivement intriguées. Je crois que c’est une erreur ; un bon Ecrivain peindra aussi fortement un caractere en prose qu’en vers : & je le prouve par le portrait que la Fleche fait d’Harpagon à Frosine.

L’AVARE.

ACTE II. Scene V.

LA FLECHE, FROSINE.

La Fleche.

Je suis votre valet. Et tu ne connois pas encore le Seigneur Harpagon ? Le Seigneur Harpagon est de tous les humains l’humain le moins humain, le mortel de tous les mortels le plus dur & le plus serré : il n’est point de service qui pousse sa reconnoissance jusqu’à lui faire ouvrir les mains. De la louange, de l’estime, de la bienveillance en paroles, & de l’amitié, tant qu’il vous plaira ; mais de l’argent, point d’affaires. Il n’est rien de plus sec & de plus aride que ses bonnes graces & ses caresses ; & donner est un mot pour qui il a tant d’aversion, qu’il ne dit jamais je vous donne, mais je vous prête le bon jour. . . . . . . . . . . . . .

Je te défie d’attendrir, du côté de l’argent, l’homme dont il est question : il est Turc là-dessus, mais d’une turquerie à désespérer tout le monde ; & l’on pourroit crever, qu’il n’en branleroit pas. En un mot, il aime l’argent plus que réputation, qu’honneur & que vertu : & la vue d’un demandeur lui donne des convulsions ; c’est le frapper par son endroit mortel ; c’est lui percer le cœur ; c’est lui arracher les entrailles.

{p. 105}

Un homme vraiment poëte peut dialoguer aussi vivement en vers qu’en prose ; témoins les vers suivants :

LE DÉPIT AMOUREUX.

ACTE I. Scene III.

VALERE, ERASTE, GROSRENÉ.

Eraste.

Hé bien, Seigneur Valere ?

Valere.

Hé bien, Seigneur Eraste ?

Eraste.

En quel état l’amour ?

Valere.

En quel état vos feux ?

Eraste.

Plus forts de jour en jour.

Valere.

Et mon amour plus fort.

Eraste.

Pour Lucile ?

Valere.

Pour elle.
. . . . . . . . . .

Eraste.

Lucile cependant...

Valere.

Lucile dans son ame
Rend tout ce que je veux qu’elle rende à ma flamme.

Eraste.

Vous êtes donc facile à contenter ?

Valere.

Pas tant.
Que vous pourriez penser.
{p. 106}

Eraste.

Je puis croire pourtant,
Sans trop de vanité, que je suis en sa grace.

Valere.

Moi, je sais que j’y tiens une assez bonne place.

Eraste.

Ne vous abusez pas, croyez-moi.

Valere.

Croyez-moi,
Ne laissez pas duper vos yeux à trop de foi.

Eraste.

Si j’osois vous montrer une preuve assurée
Que son cœur... Non, votre ame en seroit altérée.

Valere.

Si je vous osois, moi, découvrir un secret...
Mais je vous fâcherois, & veux être discret, &c.

On peut encore citer la scene suivante comme un exemple singulier : en voici une partie.

ACTE III. Scene X.

ALBERT, VALERE, MASCARILLE.

Mascarille.

Voulez-vous deux témoins qui me justifieront ?

Albert.

Veux-tu deux de mes gens qui te bâtonneront ?

Mascarille.

Leur rapport doit au mien donner plus de créance.

Albert.

Leurs bras peuvent du mien réparer l’impuissance.

Mascarille.

Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi.

Albert.

Je te dis que j’aurai raison de tout ceci.
{p. 107}

Mascarille.

Connoissez-vous Ormin, ce gros Notaire habile ?

Albert.

Connois-tu bien Grimpant, le bourreau de la ville ?

Mascarille.

Et Simon le tailleur, jadis si recherché ?

Albert.

Et la potence mise au milieu du marché ?

Mascarille.

Vous verrez confirmer par eux cet hyménée.

Albert.

Tu verras achever par eux ta destinée.

Mascarille.

Ce sont eux qu’ils ont pris pour témoins de leur foi.

Albert.

Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi.

Mascarille.

Et ces yeux les ont vu s’entre-donner parole.

Albert.

Et ces yeux te verront faire la cabriole.

Mascarille.

Et, pour signe, Lucile avoit un voile noir.

Albert.

Et, pour signe, ton front nous le fait assez voir.

Mascarille.

O l’obstiné vieillard !

Albert.

O le fourbe damnable ! &c.

Les Auteurs qui se bornent à faire des drames, parcequ’ils trouvent très commode de prendre dans un roman le fond de leur sujet, les scenes presque dialoguées, & les situations toutes marquées, trouvent encore plus commode de pouvoir {p. 108}transporter tout cela sur la scene sans prendre la peine de faire des vers, & ne manquent pas de s’écrier que la prose est plus naturelle. Oui, sans doute, pour les personnes qui ne savent pas faire des vers naturels. D’un autre côté, ceux qui ignorent l’art de rendre une piece comique par sa contexture, s’évertuent à prouver que les comédies doivent être versifiées ; c’est que les madrigaux, les jeux de mots, les pointes, les épigrammes dont ils veulent remplir leur ouvrage, n’ont pas le moindre sel en prose. Ne croyons ni aux uns ni aux autres. Toutes ces pieces peuvent être également bonnes en vers & en prose ; mais il faut que l’Auteur sache moduler sa prose & ses vers sur le ton du sujet qu’il traite. Les vers du Tartufe, du Misanthrope, des Femmes Savantes, sont bien différents de ceux du Cocu imaginaire. La prose, dans le Médecin malgré lui, dans l’Avare & dans la Princesse d’Elide, a un ton différent & conforme à chacun de ces trois sujets. Un homme habile peut faire des vers propres à une farce, & de la prose digne d’une grande piece.

Convenons cependant qu’une piece versifiée a un mérite de plus. Je voudrois, malgré cela, qu’il fût défendu à tout Auteur de faire sa premiere piece en vers. Un pareil ordre, s’il étoit possible de le donner ou de le faire exécuter, décideroit la vocation des Auteurs. On reconnoîtroit ceux qui seroient réellement entraînés par le génie de la comédie, & non par la démangeaison de faire des vers, & qui n’imaginent de les fondre dans une espece de comédie, que pour leur procurer l’honneur d’être débités devant une assemblée plus nombreuse. Qu’arrive-t-il ? le vice de leur sujet, de leur intrigue, de leur contexture, {p. 109}est masqué par le charme de quelques riens bien versifiés : on applaudit, l’Auteur croit avoir une maniere à lui, il se jette dans la carriere facile qui lui a valu quelque ombre de succès, & il la suit si bien qu’il s’éloigne toujours de la bonne. Indépendamment de cela, il est impossible qu’un homme fasse sa premiere piece d’un seul jet : il y trouvera toujours quelque chose à corriger, sur-tout pendant les répétitions. Si la piece est en prose, les corrections ne lui coûteront rien, & la prose lui vaudra son succès ; si la piece est en vers, la difficulté ou l’impossibilité de faire des changements essentiels en peu de temps l’étourdira sur les défauts de l’ouvrage, & la chûte s’ensuivra.

Les beaux esprits disputent encore (eh ! sur quoi ne disputent-ils pas ?) pour décider si les vers alexandrins conviennent mieux à la comédie que les vers libres. Les uns disent que les vers libres & les rimes mêlées sont plus propres, en ce qu’il y a plus de liberté & plus de variété, & qu’ils s’éloignent du ton soutenu des vers alexandrins à rimes plates. Je répondrai à cela ce que j’ai dit au sujet de la prose & des vers : l’une & l’autre poésie est propre au théâtre quand elle est vraie, précise, sonore. Mettez vos comédies en vers libres, vous qui saurez les faire comme ceux d’Amphitrion en général. Je choisis une tirade des plus courtes.

AMPHITRION.

ACTE II. Scene III.

ALCMENE, JUPITER sous la figure d’Amphitrion.

Jupiter.

Défendez, chere Alcmene, aux flambeaux d’approcher.
{p. 110}
Ils m’offrent des plaisirs en m’offrant votre vue ;
Mais ils pourroient ici découvrir ma venue,
 Qu’il est à propos de cacher.
Mon amour, que gênoient tous ces soins éclatants
Où me tenoit lié la gloire de nos armes,
Aux devoirs de ma charge a volé des instants
 Qu’il vient de donner à vos charmes.
Ce vol qu’à vos beautés mon cœur a consacré,
Pourroit être blâmé dans la bouche publique ;
 Et j’en veux pour témoin unique
 Celle qui peut m’en savoir gré.

Faites des vers alexandrins, vous Auteurs comiques qui pourrez en composer d’approchants à ceux du Misanthrope, des Femmes Savantes & du Tartufe. Je cite les premiers qui me tombent sous la main.

LE MISANTHROPE.

ACTE I. Scene I.

Alceste.

Non, elle est générale, & je hais tous les hommes ;
Les uns, parcequ’ils sont méchants & malfaisants,
Et les autres, pour être aux méchants complaisants,
Et n’avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux ames vertueuses.
De cette complaisance on voit l’injuste excès
Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès.
Au travers de son masque, on voit à plein le traître ;
Par-tout il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
Et ses roulements d’yeux, & son ton radouci,
N’imposent qu’à des gens qui ne sont pas d’ici.
On sait que ce pied-plat, digne qu’on le confonde,
Par de sales emplois s’est poussé dans le monde,
{p. 111}
Et que par eux son sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite & rougir la vertu.
Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit pour lui personne :
Nommez-le fourbe, infame, & scélérat maudit,
Tout le monde en convient, & nul n’y contredit.
Cependant sa grimace est par-tout bien venue ;
On l’accueille, on lui rit, par-tout il s’insinue ;
Et s’il est, par la brigue, un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme on le voit l’emporter.
Têtebleu, ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu’avec le vice on garde des mesures ;
Et, par fois, il me prend des mouvements soudains
De fuir dans un désert l’approche des humains.

Au reste, si les vers alexandrins ont prévalu, c’est que les vers libres sont d’autant plus mal-aisés à faire, qu’ils semblent plus faciles. Il y a un rithme très peu connu qu’il faut observer, sans quoi cette poésie rebute. M. de Voltaire, qui est de cet avis, ajoute que Corneille ne connut pas ce rithme dans son Agesilas.

Les Anglois font un usage fréquent des vers blancs ou non rimés. M. de Voltaire paroît n’être pas leur partisan. « Les vers blancs, dit-il, ne coûtent que la peine de les dicter, cela n’est pas plus difficile à faire qu’une lettre. Si on s’avise de faire une tragédie en vers blancs, & de la jouer sur notre théâtre, la tragédie est perdue ; dès que vous ôtez la difficulté, vous ôtez le mérite ». Comme M. de Voltaire ne parle que de la tragédie, je puis plus hardiment dire qu’une comédie en vers blancs, bonne d’ailleurs, réussiroit sur notre Théâtre ; & bien des personnes seront, je crois, de mon opinion, si l’on fait attention {p. 112}à la prose de Moliere ; elle est si bien cadencée, on y remarque tant de vers, qu’elle ne s’éloigne guere de la poésie des Anglois. Ces deux premieres lignes du Bourgeois Gentilhomme, Entrez dans cette salle, & vous reposez là en attendant qu’il vienne, ne font-elles pas trois petits vers de six syllabes :

Entrez dans cette salle,
Et vous reposez là
En attendant qu’il vienne.

Citons un exemple plus considérable.

LE SICILIEN, ou L’AMOUR PEINTRE.

ACTE I. Scene II.

Il fait noir comme dans un four. Le ciel s’est habillé ce soir en scaramouche ; & je ne vois pas une étoile qui montre le bout de son nez. Sotte condition que celle d’un esclave, de ne vivre jamais pour soi, & d’être toujours tout entier aux passions d’un maître, de n’être réglé que par ses humeurs, & de se voir réduit à faire ses propres affaires de tous les soucis qu’il peut prendre ! Le mien me fait ici épouser ses inquiétudes ; &, parcequ’il est amoureux, il faut que nuit & jour je n’aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, & sans doute c’est lui.

Toute cette scene est en vers irréguliers non rimés.

 Il fait noir comme dans un four.
Le ciel s’est habillé ce soir en scaramouche.
 Et je ne vois pas une étoile
 Qui montre le bout de son nez.
Sotte condition que celle d’un esclave,
 De ne vivre jamais pour soi,
{p. 113}
 Et d’être toujours tout entier
  Aux passions d’un maître,
 D’être réglé par ses humeurs,
 Et de se voir réduit à faire
  Ses propres affaires
 De tous les soucis qu’il peut prendre.
  Le mien me fait ici
 Epouser ses inquiétudes ;
 Et, parcequ’il est amoureux,
Il faut que nuit & jour je n’aie aucun repos.
  Mais voici des flambeaux,
  Et c’est sans doute lui.

On voit par cet exemple que les vers blancs ne seroient pas ridicules sur nos théâtres ; mais je crois aussi qu’ils n’ajouteroient aucun mérite à une comédie.

Nos premiers Poëtes, bien différents des Anglois, cherchoient des difficultés pour se ménager le plaisir de les vaincre, en faisant des vers à rime couronnée : je n’en citerai qu’un exemple pris dans la tragédie du Mauvais Riche. L’ame du héros descend aux enfers, & dit :

O lieu puant ! rempli d’ordure dure !
O maudit feu, maudite arsure, sure,
Où mis je suis pour mes très infets faits !
Lieu ténébreux, qui me procure cure !
Fors de douleurs ! lieu qui blessure assure !

Il ne faut pas remonter si haut pour trouver des Poëtes qui se sont fait un plaisir de vaincre sur la scene précisément les difficultés qui, loin d’ajouter au mérite de la piece, la gâtent. Le burlesque Scarron est dans le cas. Il a fait toute une comédie en vers de huit syllabes sur la seule rime {p. 114}ment. Comme on ne trouve cette piece dans aucune des éditions de Scarron, on ne sera pas fâché d’en voir ici un échantillon.

LES BOUTADES
DU CAPITAN MATAMORE,
Comédie d’un Acte.

Scene II.

ANGÉLIQUE, MATAMORE, ALISON.

Angélique.

Eh ! qui frappe si rudement ?

Matamore.

C’est un faiseur d’égorgement.
(à part)
O Dieux ! le beau commencement !
Voilà celle que chastement
J’estime vertueusement.
(à Angélique.)
Beau soleil, qui divinement
Me subjuguez occultement,
Beauté, de qui l’agrément
M’a, comme imperceptiblement,
Assassiné l’entendement :
Dorlotez favorablement
Celui qui veut incessamment
Vous rendre hommage constamment.
Recevez agréablement
Mon cœur, mon ame & mon serment,
Et jurez réciproquement
De m’aimer furieusement
Jusqu’à votre trépassement.
{p. 115}

Angélique.

J’estime votre compliment ;
Mais, Monsieur, véritablement,
Vous me voulez trop promptement
Jetter dans un engagement
Duquel on ne peut aisément
Se défaire qu’au monument.
Ce front, ces yeux, ce mouvement,
Ce ventre & cet acoûtrement
Me captivent superbement :
Mais, de crainte d’achoppement,
Je veux tout faire murement.
Attendez un peu seulement.
Alison.

Alison.

Quoi ?

Angélique.

Prestement,
Ecoute un mot secrètement :
Regarde un peu ce garnement ;
Vois comme sérieusement
Il se promene gravement.

Alison.

Ah ! quelle trogne de gourmand !
Je crois qu’indubitablement
Il mangeroit un régiment
De même qu’un grain de froment.

Angélique.

Je vais lui dire ingénument
Que je l’aime violemment.

Alison.

Arrêtez-vous : effrénément
Vous en aller absurdement
{p. 116}
Prostituer enragement
A celui qui, bigarrement,
N’a pour tout divertissement
Qu’à faire du saccagement.
Je le connois parfaitement ;
C’est un assommeur de jument,
Qui met sempiternellement
Quelques puces au monument.

Matamore.

O vieille garce d’Allemand !
Dis, parle à moi sincérement,
Déclare-moi naïvement
Ce qui t’oblige insolemment
De troubler mon contentement.

Angélique.

Pardonnez-lui, soyez clément.

Matamore.

Si j’entrois plus profondément
Dans le séjour du troublement,
Le feu de mes yeux, brusquement,
Par un étrange embrasement,
La brûleroit en un moment.

Alison.

Voilà mentir impudemment.
Oh ! qu’il abuse excellemment
De tous ceux qui, crédulement,
Croyent à son cajolement !
J’enrage de forcenement,
D’ouir mentir si puamment.
O détestable parement
De gibet !... quel aveuglement
Te fait, si désordonnément,
Parler hyperboliquement ?
{p. 117}

Il n’est pas nécessaire, je crois, de dire que cette piece

Est précieuse seulement
Par son comique extravagant17.

CHAPITRE VI.
Des Prologues. §

Chez les Grecs le Prologue étoit une des parties essentielles de la comédie ; chez les Latins, un des acteurs avoit pour tout emploi celui de débiter des prologues, & il n’étoit pas le moins occupé. Térence n’a pas une de ses pieces qui ne soit précédée d’un prologue. Plaute s’épargnoit quelquefois, avec raison, la peine d’en faire, témoin son Curculion qui n’en a pas ; mais peu de ses pieces ont cet avantage.

Les prologues de Plaute sont beaucoup plus amusants, plus variés que ceux de Térence. Plaute, dans quelques-uns de ses prologues, sollicite pour les acteurs la bienveillance des Juges, la faveur du Peuple, tel que celui du Pseudole : {p. 118}dans les autres, il parle pour son intérêt, en exposant aux auditeurs le sujet de la piece ; c’est même sa méthode la plus ordinaire, & celle qu’il a mise en usage dans le prologue des Captifs, du Pænulus, des Menechmes, &c. Dans quelques autres il fait paroître un Dieu qui raconte au spectateur ce qui s’est passé avant le commencement de l’action : tel est celui du Mercator & de l’Amphitrion. Ceux de Térence ne sont remplis que de plaintes & d’injures contre son ennemi ; aussi lui reprochoit-on, dans son temps même, qu’il n’auroit pas su de quoi remplir ses prologues, s’il n’avoit eu à se plaindre du vieux poëte. Térence, sensible à ce reproche, cherche à se justifier dans le prologue de son Phormion. Voici ce qu’il dit :

Présentement, s’il y a parmi vous quelqu’un qui dise ou qui pense que si le vieux poëte n’avoit pas attaqué le nouveau, ce dernier n’ayant à médire de personne, n’auroit pu faire de prologue. Je me contenterai de lui répondre qu’il s’agit ici de gagner le prix proposé à tous ceux qui s’appliquent à composer pour le théâtre. Pour lui, en empêchant Térence de travailler, il a voulu lui ôter tous moyens de subsister, & Térence n’a eu d’autre but que de lui répondre18.

{p. 119}

De toutes les nations qui ont fait des prologues d’après les Grecs & les Latins, les Italiens, & les François sur-tout, sont ceux qui ont le plus hérité de leur manie. Un prologue précédoit toujours les pieces monstrueuses de nos anciens poëtes. Moliere a senti leur inutilité, il n’en a fait qu’un seul19. Après la mort de ce grand homme, les Auteurs, dédaignant de marcher sur ses pas, ont souvent épuisé si bien leur verve dans de longs prologues, que leurs pieces s’en sont ressenties.

Je vois avec plaisir que depuis quelque temps nos Auteurs modernes ne nous donnent pas de prologues sur la Scene Françoise : mais on en fait beaucoup sur les théâtres de société, cela m’alarme, & ce n’est pas sans fondement. Je remarque que lorsqu’on veut préparer le public à quelque nouveauté suspecte, on commence à la faire paroître sur les petits théâtres : là, elle se fait peu à peu des partisans ; le nombre augmente insensiblement, & quand son parti est assez fort, on l’expose sans crainte au grand jour. Les Grands, qui ont été invités aux représentations particulieres, crient : voilà qui est divin ! les gens d’esprit subtilisent sur la piece, jugent ses vers & ses détails : les bonnes gens, qui ne connoissent que Plaute, Térence & Moliere, secouent la tête, ne {p. 120}disent mot, & attendent une révolution heureuse dans la littérature.

Si les prologues peuvent être utiles, je consens que les comédiens ne nous donnent point autre chose : peut-être par cette nouveauté l’emporteroient-ils sur l’Opéra Comique. Examinons bien leurs différents genres, & voyons à quoi ils peuvent être bons.

Prologue fait pour solliciter l’indulgence du Spectateur. §

Il est très aisé de prouver que le public n’a nul égard aux prieres qu’on lui prodigue avant la piece. Il applaudit si elle lui plaît : il la siffle impitoyablement s’il la trouve mauvaise. Pour varier mes exemples, je les prendrai chez toutes les nations, & je donne d’abord la préférence à la mienne.

On connoît la galanterie des François, leur indulgence, leur politesse pour le sexe. Une dame, alors belle, bien faite, mere d’une très jolie actrice, donna une petite piece. Dès que la toile fut levée, Mademoiselle Silvia, qui jouoit un rôle dans la comédie, & qui vouloit disposer favorablement le parterre en faveur de l’Auteur, se présenta sur la scene, & adressa à l’assemblée les vers suivants :

Par de longs compliments on vient pour vous séduire,
  Et pour mendier des succès :
  Je n’ai que deux mots à vous dire :
 L’Auteur est femme, & vous êtes François.

Le parterre, peu touché, condamna la piece. Qu’auroit-il fait de pis, si l’Auteur n’eût pas été une femme, & si on ne lui eût pas demandé son indulgence ?

{p. 121}

Prologue fait pour demander l’attention du Public. §

Les Anciens, comme je l’ai déja dit, demandoient dans tous leurs prologues l’attention du Public. Avoit-il égard à ses prieres ? Térence va lui-même nous prouver le contraire. Sa comédie de l’Hecyre n’ayant pu être achevée la premiere fois, il tenta de la faire reparoître dans la même année avec le prologue qui suit.

Prologue de la seconde représentation de l’Hecyre. §

Cette comédie se nomme l’Hecyre. La premiere fois qu’elle fut donnée au public, il arriva un malheur que notre poëte n’avoit jamais éprouvé : elle ne put être jouée, & on n’en put connoître les beautés, le peuple étant entiérement appliqué à regarder des danseurs de corde. Elle peut donc présentement passer pour nouvelle, puisque l’Auteur ne voulut pas qu’on la recommençât, afin de pouvoir la vendre une seconde fois pour quelque autre fête. Vous en avez vu d’autres de sa façon, je vous prie d’examiner celle-ci20.

{p. 122}

Le peuple n’eut nul égard à la priere, le prologue ne lui en imposa pas. Il avoit donné à la premiere représentation la préférence à des danseurs de corde, il la donna le second jour à des gladiateurs, & ne voulut entendre que le premier acte. Ce ne fut qu’à la troisieme tentative de l’Auteur qu’on daigna écouter la piece d’un bout à l’autre.

Des Prologues où l’Auteur se plaint de quelqu’un de ses Rivaux. §

J’ai fait voir que les Latins s’impatientoient d’entendre Térence déclamer dans tous ses prologues contre le vieux poëte, & ils avoient très fort raison. Les François ne seroient pas présentement plus complaisants pour des prologues dans ce genre. Si jamais un Auteur a eu le droit d’en faire, c’est Dufresny. La liaison d’amitié qu’il avoit avec Regnard, l’engageoit à lui faire part de ses idées. Il lui communiqua plusieurs sujets de comédies presque finies, entre autres, ceux du Joueur & d’Attendez-moi sous l’orme, dans le dessein de les achever ensemble ; mais Regnard, qui sentoit la valeur de cette premiere piece surtout, amusa son ami, y fit quelques changements, la mit en vers, & la donna aux comédiens sous son nom : ce fait est connu. Dufresny se plaignit à ses amis d’un larcin qui ne convenoit qu’à un poëte plagiaire ; cependant, au lieu de s’en venger, il ne chercha qu’à justifier ses droits, en donnant le Chevalier Joueur, tel qu’il l’avoit composé, & en y ajoutant un prologue, où l’on voit toute la modération & le désintéressement dont il étoit capable. Je vais en citer ce qui a quelque rapport à la querelle des deux Auteurs.

{p. 123}

PROLOGUE.

Un jeune étourdi vient fendre la presse sur le théâtre en cherchant Valere.

l’Etourdi.

Ah ! te voilà : je te trouve admirable ; tu m’as donné rendez-vous ici pour voir une piece nouvelle, & on me vient dire que c’est le Joueur. Belle nouveauté ! il y a plus d’un mois que je l’ai vu.

Valere.

Ce que tu as vu n’est pas assurément.......

l’Etourdi.

Je l’ai vu, je l’ai vu, allons nous-en ; je ne saurois voir une piece deux fois.

Valere.

Si tu voulois m’écouter, je te dirois ce que ce Joueur-ci...

l’Etourdi.

Le Joueur est une piece où il y a un joueur qui joue, qui perd, qui gagne.

Valere.

D’accord ; mais......

l’Etourdi.

Je l’ai vu, te dis-je : il y a une Angélique, une Suivante, un Valet......

Valere.

Il y a une Angélique, une Suivante, un Valet & un Joueur aussi, dans le Joueur qu’on va représenter ; cependant il est différent de celui que tu as vu.

l’Etourdi.

Deux comédies ne peuvent pas être différentes, quand ce sont les mêmes personnages. Dis-moi, dans celle-ci, ne parlera-ton pas d’un portrait ?

Valere.

Oui.

{p. 124}

l’Etourdi.

C’est donc la même chose.

Valere.

Belle conséquence ! je te dis que j’ai entendu lire cette piece-ci, & je la trouve très différente de l’autre.

l’Etourdi.

Voyons donc cette différence. Premiérement je me souviens que l’autre finit par un mariage.

Valere.

On sait bien qu’il faut......

l’Etourdi.

Hé bien, c’est donc la même chose.

Valere.

Malheureusement pour toi, celle-ci commence, aussi bien que l’autre, par le Valet & la Suivante. Si-tôt que tu les verras paroître, tu sortiras sans les écouter, en criant tout haut, c’est la même chose, c’est la même chose ; & il faut l’écouter pour voir si c’est la même chose.

l’Etourdi.

Ma foi, je n’attendrai pas qu’on ait commencé pour sortir, à moins que tu ne me prouves ces prétendues différences.

Valere.

Il y en a beaucoup : l’autre étoit en vers, celle-ci est en prose.

l’Etourdi.

Des vers ou de la prose, est-ce que je prends garde à cela ?

. . . . . . . .

Valere.

Je ne veux pas décider sur les deux pieces.....

. . . . . . . . .

{p. 125}

Je prétends te prouver qu’elles n’ont rien de semblable que le fond du sujet, & deux ou trois idées de scenes qui se sont trouvées dans les mémoires que l’un des deux Auteurs a dérobés à l’autre.

Si le public entroit dans les bons ou les mauvais procédés des Auteurs, & qu’il eût quelque égard pour les prologues qui les lui exposent, il auroit dû porter Dufresny aux nues, & jetter des pierres à Regnard : cependant la piece du dernier triompha ; pourquoi. Parcequ’elle plut davantage.

Prologues qui exposent l’avant-scene.
Prologues qui la mettent en action.
Prologues qui instruisent les spectateurs du sujet, de l’intrigue, du dénouement d’une piece, &c. §

Les Anciens, & quelques Modernes d’après eux, racontent presque toujours l’avant-scene au spectateur, dans un prologue. Plaute & Moliere m’apprennent, dans celui de l’Amphitrion, ce que je ne dois savoir que dans une exposition qui tienne réellement à la piece.

Nos Romanciers remplissent ordinairement un premier volume de la vie du pere & de la mere de leurs héros : les Dramatiques Chinois ont le même défaut ; ils mettent en action, dans un prologue, l’histoire du pere & de la mere de leur premier personnage : tel est celui qui précede Tchao-chi cou ell, ou le petit Orphelin de la Maison de Tchao, piece que M. de Voltaire a rendu fameuse en y puisant le sujet {p. 126}de son Orphelin de la Chine. Voici le prologue chinois.

ACTEURS DU PROLOGUE.

Tou-ngan-cou, premier Ministre de la guerre.

Tchao-so, fils de Tchao-tun, & gendre du Roi.

La Princesse, fille du Roi, & femme de Tchao-so.

Un Envoyé du Roi.

SIÉ-TSÉE, ou PROLOGUE.

Scene I.

Tou-ngan, seul.

L’homme ne songe pas à faire du mal au tigre, mais le tigre ne pense qu’à faire du mal à l’homme. Si on ne se contente à temps, on s’en repent. Je suis Tou-ngan-cou, premier Ministre de la guerre dans le Royaume de Tsin. Le Roi Ling-coug mon maître avoit deux hommes auxquels il se fioit sans réserve ; l’un pour gouverner le peuple, c’est Tchao-tun ; l’autre pour gouverner l’armée, c’est moi. Nos charges nous ont rendu ennemis : j’ai toujours eu envie de perdre Tchao, mais je ne pouvois en venir à bout. Tchao-so, fils de Tun, avoit épousé la fille du Roi : j’avois donné ordre à un assassin de prendre un poignard, d’escalader la muraille du palais de Tchao-tun, & de le tuer. Ce malheureux, en voulant exécuter mes ordres, se brisa la tête contre un marbre, & se tua. Un jour Tchao-tun sortit pour aller animer les laboureurs au travail, il trouva sous un mûrier un homme à demi mort de faim, il le fit boire & manger tant qu’il voulut, & lui sauva la vie. Dans ce temps-là un Roi d’Occident offrit un grand chien qui avoit nom Chin-ngao. Le Roi me le donna, & je formai le dessein de m’en servir pour faire mourir mon rival ; j’enfermai le chien dans une chambre {p. 127}à l’écart, & je défendis qu’on lui donnât à manger pendant quatre ou cinq jours. J’avois préparé dans le fond de mon jardin un homme de paille, habillé comme Tchao, & de sa grandeur : ayant mis dans son ventre des entrailles de mouton, je prends mon chien & je lui fais voir les entrailles ; je le lâche, il eut bientôt mis en pieces l’homme de paille & dévoré la chair qu’il y trouva. Je le renferme dans sa prison, je le fais jeûner, & je le ramene au même endroit ; si-tôt qu’il apperçoit l’homme de paille, il se met à aboyer ; je le lâche, il déchire le fantôme & mange les entrailles comme la premiere fois. Cet exercice dura cent jours. Au bout de ce temps-là je vais à la cour, & je dis publiquement au Roi : Prince, il y a ici un traître qui a de mauvais desseins contre votre vie. Le Roi demanda avec empressement quel étoit le traître. Je répondis, le chien que Votre Majesté ma donné le connoît. Le Roi montra une grande joie. Jadis, dit-il, on vit sous les regnes de Yao & de Chun un mouton qui avoit aussi l’instinct de découvrir les criminels ; serois-je assez heureux pour voir sous mon regne quelque chose de semblable ? Où est ce chien merveilleux ? Je l’amenai au Roi. Dans ce moment, Tchao-tun étoit à côté du Roi avec ses habits ordinaires : si-tôt que Chin-ngao le vit, il se mit à aboyer : le Roi me dit de le lâcher, en disant, Tchao-tun ne seroit-il pas le traître ? Je le déliai ; il poursuivit Tchao-tun qui fuyoit de tous côtés dans la salle royale : par malheur mon chien déplut à un mandarin de guerre qui le tua. Tchao-tun sortit du palais, & vouloit monter sur son chariot à quatre chevaux : j’en avois fait ôter deux, & casser une des roues pour qu’il ne pût s’en servir ; mais il se trouva là un brave, qui de son épaule soutint le chariot, & de sa main frappa les chevaux ; il s’ouvrit un passage entre les montagnes, & sauva la vie à Tchao-tun. {p. 128}Quel étoit ce brave ? celui-là même que Tchao-tun avoit retiré des portes du trépas. Pour moi, étant demeuré auprès du Roi, je lui dis ce que j’allois faire pour son service, & sur le champ je fis massacrer toute la famille & les domestiques de Tchao-tun, au nombre de trois cents personnes. Il ne reste que Tchao-so avec la Princesse son épouse ; il est le gendre du Roi, il n’est pas à propos de le faire mourir en public : persuadé cependant que pour empêcher qu’une plante ne repousse, il faut en arracher jusqu’à la plus petite racine, j’ai supposé un ordre du Roi, & j’ai envoyé de sa part à Tchao-so trois choses, une corde, du vin empoisonné, & un poignard, ne lui laissant que la liberté du choix. Mes ordres seront promptement exécutés, & j’en attends la réponse.... (Il sort.)

Scene II.

TCHAO-SO, LA PRINCESSE sa femme.

Tchao-so.

Je suis Tchao-so ; j’ai un tel Mandarinat. Qui eût pensé que Tou-ngan-cou, poussé par la jalousie qui divise toujours les Mandarins d’armes & les Mandarins de lettres, tromperoit le Roi, & le porteroit à faire mourir toute notre maison, au nombre de trois cents personnes ? Princesse, écoutez les dernieres paroles de votre époux : je sais que vous êtes enceinte ; si vous mettez au monde une fille, je n’ai rien à vous dire ; mais si c’est un garçon, je lui donne un nom avant sa naissance, & je veux qu’il s’appelle l’Orphelin de Tchao : élevez-le avec soin, pour qu’il venge un jour ses parents.

La Princesse.

Ah ! vous m’accablez de douleur.

Un Envoyé du Roi entre, & dit :

J’apporte de la part du Roi une corde, du poison, un {p. 129}poignard, & j’ai ordre de remettre ces présents à son gendre : il peut choisir de ces trois choses celle qu’il voudra ; & après sa mort je dois enfermer la Princesse sa femme, & faire une prison de son palais. L’ordre porte qu’il ne faut pas différer d’un moment : me voici arrivé. (En appercevant le Prince, il lui dit :)Tchao-so, à genoux, écoutez l’ordre du Roi. (Il lit.) Parceque votre Maison est criminelle de lese-majesté, on a fait exécuter tous ceux qui la composoient ; il ne reste plus que vous. Mais, faisant réflexion que vous êtes mon gendre, je ne veux pas vous faire mourir en public. Voilà trois présents que je vous envoie ; choisissez-en un. (L’Envoyé continue, & dit :) L’ordre porte, de plus, qu’on tienne votre femme enfermée dans ce palais ; on lui défend d’en sortir, & l’on veut que le nom de Tchao soit entiérement éteint. L’ordre du Roi ne se differe point : Tchao-so, obéissez, ôtez-vous promptement la vie.

Tchao-so.

Ah ! Princesse, que faire dans ce malheur ? (Il chante en déplorant son sort.)

La Princesse.

O Ciel, prenez pitié de nous : on a fait massacrer toute notre maison : ces infortunés sont demeurés sans sépulture.

Tchao-so, en chantant.

Je n’aurai point de sépulture non plus qu’eux. Princesse, retenez bien ce que je vous ai recommandé.

La Princesse.

Je ne l’oublierai jamais.

Tchao-so rappelle à la Princesse les derniers avis qu’il lui avoit donnés, & se tue avec le poignard.

La Princesse.

Ah ! mon époux, vous me faites mourir de douleur.

{p. 130}

l’Envoyé.

Tchao-so s’est coupé la gorge, & n’est plus : sa femme est en prison chez elle. Il faut que j’aille rendre compte de ma commission. (Il récite ensuite quelques vers.)

Les Auteurs Chinois ont, je crois, plus de tort que les romanciers auxquels je les ai comparés. Il m’importe peu, quand je lis un roman, de m’intéresser pour le pere, pour le fils, la grand-mere, trente personnes si l’on veut ; tout m’est égal, pourvu que je m’amuse : c’est un défaut, à la vérité, mais il ne tire pas à conséquence comme dans un drame. Nous demandons que tout l’intérêt s’y réunisse sur une seule personne, & que le personnage intéressant, le soit par lui-même ; sans quoi je suis souvent tenté de l’oublier, pour m’occuper de son pere qui m’a trop vivement frappé.

On me repprochera peut-être de m’être étendu sur un genre de prologue qu’on n’imitera jamais sur notre scene. Ce reproche n’est pas si bien fondé qu’on le croit. J’ai prouvé que les défauts de cette espece de prologue étoient dans nos romans. Qu’on me prouve que les romans les plus tragiques ne passent pas, avec tous leurs défauts, sur notre scene, & je me rassurerai.

Si je trouve ridicule qu’on m’expose l’avant-scene avant que la piece commence, je dois bien plus blâmer les Auteurs qui m’instruisent à fond du sujet, de l’intrigue & du dénouement. Les Italiens sont ceux qui, en cela, ont le mieux imité Plaute. Je prends la premiere piece italienne qui se trouve sous ma main. L’Auteur, après plusieurs plaisanteries qui n’aboutissent à rien, m’apprend en ces termes tout ce qu’il doit me faire voir dans la piece :

{p. 131}

PROLOGUE DE L’AMANT SERVANTE.

Un homme nommé Americo, né en Corse, prit une femme noble dont il eut deux fils, Lionetto & Fulvio. Fulvio passa à Rome au service de Monseigneur Doria. Lionetto devint amoureux de Claudia, fille d’un certain Albert, qui dans ce temps-là étoit dans sa ville ; mais l’ayant vu partir peu de jours après, avec la belle Claudia, pour Genes, il brise la cassette de son pere, emporte l’argent, les bijoux, & s’embarque pour suivre ce qu’il aime.

Il essuie en route une tempête affreuse, & ne se sauve que par miracle. Arrivé à Genes, & ne pouvant voir Claudia, qui, croyant avoir perdu son amant, ne sortoit plus, il trouve le secret de s’introduire auprès d’elle sous le nom & l’habit d’une servante. D’un autre côté Fulvio devient amoureux de Livia, sœur de Claudia, & est du dernier bien avec elle, lorsqu’Americo arrive pour l’épouser. Le pere & les fils se reconnoissent, font grand tapage ; mais tout s’appaise. Fulvio épouse Livia ; Lionetto, sa chere Claudia : & Americo, content d’avoir retrouvé un fils qu’il croyoit mort, donne son consentement avec joie. . . . . . . . . . . . . . .

Le spectateur est si bien instruit par le prologue, qu’il peut se dispenser d’entendre la piece. Aucun motif d’intérêt & de curiosité ne le retient ; il n’a qu’à se retirer, & laisser les acteurs débiter la piece aux coulisses.

Se peut-il que dans un temps aussi éclairé que celui qui a succédé à Moliere, les Modernes aient poussé plus loin que les Anciens, la folle manie de faire des prologues ? Je dis plus loin, & j’ai raison. Regnard a trouvé que c’étoit peu de faire précéder ses Folies Amoureuses d’un prologue, il l’accompagne d’un épilogue ; trop semblable en cela aux {p. 132}Auteurs qui, non contents de gâter leur ouvrage avec une préface, l’achevent par une post-face.

Ce n’est pas encore tout. Quelques Auteurs ont fait des prologues qui ont un titre, une exposition, une intrigue, un dénouement ; & le plaisant de tout cela, est que plusieurs de ces choses manquent souvent à la piece qui les suit. La comédie de l’Emploi du Temps & le prologue qui la précede, intitulé l’Ombre de Moliere, peuvent servir ici d’exemple. J’y renvoie le Lecteur pour passer à des prologues plus vicieux & plus mal-adroits encore que tous ceux que j’ai cités chez les Anciens & chez les Modernes. Ce sont les prologues qui exposent les caracteres de tous les personnages du drame, qui les mettent en action, & qui font marcher l’intrigue & l’intérêt de façon qu’ils en font un véritable premier acte. Je vais extraire un prologue dans ce goût : il est trop long pour le répéter en entier.

PROLOGUE DU NÉGLIGENT,
de Dufresny.

Acteurs.

M. Oronte.

Fanchon.

Licandre, Poëte.

Scene I.

Fanchon annonce à M. Oronte le Poëte qui lui a donné une comédie à examiner ; elle rit beaucoup, parceque le Poëte ne lui a parlé qu’en chantant.

Scene II.

Licandre paroît & chante. M. Oronte le prie de cesser de faire des compliments en musique : {p. 133}ils veulent s’entretenir de la piece, & ils congédient Fanchon.

Scene III.

Discussion sur la piece du poëte. Oronte la voudroit en vers : Licandre dit que les comédies sont plus parfaites en prose, parcequ’il n’est pas naturel qu’on y parle en vers, à moins que la scene ne fût au Parnasse, & qu’on n’y fît parler Clio ou l’amoureuse Erato avec Virgile, le Tasse ou lui. Pour cet effet il ébauche grossiérement tous ses sujets en vers alexandrins, & peu à peu, corrigeant son ouvrage, il corrompt avec soin la cadence des vers, & parvient à réduire le tout en prose très naturelle. Oronte veut des portraits : le poëte dit que Moliere a gâté le théâtre.

Scene IV.

Fanchon vient avertir Oronte d’aller chez son procureur. Oronte conseille au poëte de passer une après-midi chez lui. J’ai, lui dit-il, une sœur qui donne à jouer : plusieurs personnes me rendent visite ; vous étudierez leurs caracteres : vous ferez une comédie toute de portraits, dont la scene fera mon antichambre ; & pour prologue vous mettrez la conversation que nous venons d’avoir. Fanchon se charge de fournir l’intrigue, disant que c’est l’affaire d’une femme. Oronte. sort.

Scene V.

Fanchon fait le portrait de toutes les personnes qui doivent servir à la piece. M. Oronte est un négligent qui ne songe point à ses affaires, & est entêté jusqu’à la folie de tableaux, de bronzes, de médailles, & qui, pour comble de {p. 134}perfection, est vivement frappé d’un coup de pierre philosophale.

La sœur est une jeune personne qui roule, comme M. son frere, aux environs de cinquante ans, & qui ne s’apperçoit pas qu’elle vieillit, parceque son visage n’a jamais été jeune. Elle est jalouse, & n’a jamais eu d’amants ni de charmes ; & le premier soupirant qui aura le courage de l’aimer, fera naître une belle passion. Fanchon promet trente pistoles au poëte s’il veut faire sa cour à la vieille, s’emparer de son esprit, & l’obliger de donner sa niece à Dorante. Le poëte avoue qu’il a déja reçu trente pistoles du même Dorante pour la même cause, & qu’il ne s’est introduit dans la maison que pour cela. Ils sortent pour travailler d’intelligence.

Ce prologue n’est-il pas un premier acte très bien fait. Il tient si bien à la piece que je défie de pouvoir donner l’une sans l’autre : aussi les comédiens ont-ils pris le parti de tout abandonner.

Au reste, les Modernes se flattent d’avoir introduit le dialogue dans leurs prologues, & de les avoir par là rendus moins ennuyeux. On a vu par le prologue chinois, qu’ils n’ont pas le mérite de l’invention ; on peut encore le voir dans Plaute, témoin le prologue de son Trinummus. Voici le commencement.

LE LUXE ET LA DISETTE.

Le Luxe.

Allons, ma fille, venez avec moi, afin que vous fassiez votre office.

{p. 135}

La Disette.

Je vous suis, ma mere : mais enfin, jusqu’à quand marcherai-je après vous ?

Je crois ne pouvoir mieux finir ce Chapitre qu’en rapportant ce qu’un Auteur dit sur l’inutilité des prologues dans un prologue même.

PROLOGUE DE L’EMBARRAS DES RICHESSES.

(Le théâtre représente la chambre de l’Auteur : il est appuyé nonchalamment sur une table, & feuillette sa comédie, en disant :)

Voilà un prologue qui ne me plaît point ; je n’en suis point content : tout cela me semble froid, insipide, languissant ; & c’est le plus grand hasard du monde, s’il fait fortune sur le théâtre. Il me semble déja que le quart d’heure de Rabelais sonne, que la toile se leve. Quelle situation ! Ah ! je frémis..... J’entends toute l’assistance crier en symphonie à l’acteur qui ouvre le prologue : arrête, mon ami, arrête ! que diable veux-tu dire ? Je vois déja où tu en veux venir. Quoi ! toujours des Auteurs, des Marquis ! Eh ! fi ! fi ! ne vois-tu pas que cela est usé ? Tu ne me répetes que ce que j’ai vu dans tant d’autres prologues : je suis las de cette monotonie ; en un mot, je veux du neuf, & si tu n’as pas l’imagination assez fertile pour trouver & pour mettre en œuvre quelque idée heureuse, ingénieuse, délicate, qui me plaise, ne me dis rien du tout : ce long préambule que tu me veux faire essuyer, va m’indisposer contre toi, peut-être à n’en pas revenir..... . . . . . . . . .

Thibaut, frere de lait de l’Auteur, arrive de la campagne. Après bien des choses inutiles au sujet de la piece, l’Auteur se rappelle que Moliere lisoit ses pieces à sa servante ; &, sur le {p. 136}point de congédier Thibaut, il imagine de lui lire sa piece & son prologue, pour voir l’effet qu’ils feront sur son esprit. Thibaut, enchanté de la proposition, écoute, & bâille bientôt après.

Thibaut bâille.

Ah !

L’Auteur, bas.

Comme il baille ! (haut.) Est-ce que tu ne trouves pas cela plaisant ?

Thibaut.

Si fait, ça est bien drôle ; mais c’est que çà m’ennuie.

L’Auteur.

Comment donc ?

Thibaut.

Blaise m’avoit dit que des comédrilles ça étoit si bouffon, que ly avoit d’samoureux & pis d’samoureuses qui disiont tant de drôleries, & je ne vois rian de tout cela écrit.

L’Auteur.

Mais ceci n’est pas une comédie.

Thibaut.

Qui que c’est donc ? vous m’avez tantôt dit vou mesme que c’en étoit une.

L’Auteur.

Ce que je te lis est le prologue de la comédie.

Thibaut.

Hé ! qui que c’est qu’un prologue ?

L’Auteur.

Le prologue est une espece d’enfant perdu qu’on envoie reconnoître l’ennemi, & qui souvent en essuie le premier feu ; ou, pour parler plus clairement, c’est un petit ouvrage que l’on fait précéder la comédie, dans lequel un Auteur cherche à se rendre favorable le parterre.

{p. 137}

Thibaut.

C’est donc queuque monsieu de vos amis que ce parterre ?

L’Auteur.

Bon ! à l’autre !

Thibaut.

Vous mangez donc queuquefois avec li.

L’Auteur.

Et non, & non. Le parterre est une assemblée de gens d’esprit, qui sont les juges nés de toutes les pieces nouvelles.

Thibaut.

Si bian donc que drés qu’ou leurs arez flanqué de voute priambule par la filosomie, ils admireront tout ce que vous leus chanterrez ?

L’Auteur.

Non vraiment ; ils siffleront ma piece, s’ils la trouvent mauvaise.

Thibaut.

Par la jarnonce, ça étant, à quoi est donc bon voute prologue ? ça ne sart donc à rian ?

L’Auteur.

Il parle juste : son raisonnement me détermine. Je m’en vais trouver les Comédiens, & leur dire qu’il faut absolument qu’ils suppriment ce prologue ; il gâteroit tout......

L’Auteur21 me rappelle le poëte de Gilblas, qui, réduit à l’hôpital par les Muses, compose {p. 138}une épître en vers, pour leur jurer qu’il renonce à la poésie. Notre Auteur a fait à-peu-près de même ; il écrit un long prologue pour nous prouver qu’il ne faut pas en faire.

CHAPITRE VII.
De l’Exposition. §

L’exposition d’une piece est très difficile à faire. Il faut tant de choses pour la rendre bonne, que nous n’en avons qu’un petit nombre sur notre scene, même sur tous les théâtres connus. Outre la clarté & la briéveté qui sont ses parties essentielles, les acteurs qui ouvrent la scene doivent nous apprendre quel est le lieu où l’action se passe, nous mettre au fait des événements qui l’ont précédée, & nous préparer à ceux qui doivent servir à ses développements. Elle doit être achevée avant la fin du premier acte. Il faut aussi que dans ce court espace nous ayons fait connoissance avec tous les personnages, ou que du moins nous soyons préparés à leur caractere, à leur humeur, &c. disons mieux, toutes ces parties sont autant d’expositions qui doivent être englobées dans l’exposition générale, & qu’il est pourtant bon de traiter séparément.

Exposition du lieu de la Scene. §

Le premier acteur qui paroît doit satisfaire là-dessus les spectateurs ; ou, si la premiere scene n’est qu’un monologue sans conséquence, il doit nécessairement savoir, dès la seconde, dans quel {p. 139}endroit l’action se passera ; il en a grand besoin, ne fût-ce que pour juger l’Auteur, pour voir si ses personnages ont des raisons pour paroître sur la scene, s’ils s’y introduisent, s’ils en sortent avec bienséance.

Dans le Tartufe, Moliere ne manque pas de nous apprendre, dès la premiere scene, par la bouche de Madame Pernelle, que l’action se passe chez Elmire, femme d’Orgon.

Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin ;
Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
. . . . . . . .
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée.

L’exposition du Tartufe est un chef-d’œuvre dans toutes ses parties, comme la piece.

Dans le Misanthrope, Alceste a soin de nous dire que la scene est chez Célimene.

Et je ne viens ici qu’à dessein de lui dire
Tout ce que là-dessus ma passion m’inspire.

Dans l’Andrienne, Simon nous apprend assez qu’il est devant la porte de sa maison, en disant à ses esclaves chargés de provisions,

Vos, istæc intrò auferte : abite.
Hola ! vous, emportez cela au logis : allez.

Je sais que, graces aux soins de nos décorateurs, on voit, dès que la toile se leve, si la scene est dans les rues d’une ville ou à la campagne, même dans l’appartement d’une maison bourgeoise ou noble, pauvre ou opulente. Mais les pieces sont plus souvent lues que représentées ; le lecteur ne voit pas la décoration : d’ailleurs il faut que l’Auteur m’apprenne positivement chez qui ou devant la maison de qui je suis.

{p. 140}

Il est juste qu’après avoir cité les pieces dans lesquelles Moliere a satisfait à cette regle, je cite celles où il l’a négligée. Autant que je puis m’en souvenir, le Dépit Amoureux est dans ce cas. Je prends le livre, l’Auteur a mis au bas du nom des personnages, la scene est à Paris. Bon ! Mais dans quel lieu ? chez qui ? Je l’ignore. Voyons les premieres scenes : j’en ai déja lu trois, & je ne suis pas plus instruit. Il est vrai qu’aux représentations je vois Marinette sortir d’une maison ; je puis aisément supposer que Lucile y loge, que par conséquent la scene est dans la rue, devant la maison de Lucile : mais à la simple lecture, n’étant pas aidé par la décoration, je ne saurois deviner tout cela. On pourroit reprocher la même faute à presque toutes les pieces des anciens ; & quand Moliere fit le Dépit Amoureux, il les imitoit jusques dans leurs défauts.

Exposition des événements qui ont précédé l’action. §

Cette exposition est une narration de ce qui s’est passé dans l’avant-scene. Le premier acteur qui paroît, la doit au public ; mais comme le public est supposé n’être pas présent, l’acteur est forcé de se la faire à lui-même, ou à quelque autre personnage : il n’y a que ces deux moyens ; chacun peut être bon & très défectueux. Voici en quoi.

Exposition que l’Acteur se fait. §

Si le personnage se fait de sang froid une longue récapitulation de ce qu’il sait déja, la mal-adresse de l’Auteur perce ; l’exposition est mauvaise, parcequ’il n’est pas naturel qu’un homme se fasse confidence à lui-même d’une chose qu’il {p. 141}n’ignore pas : mais l’exposition est bonne, si les événements passés causent à ce même personnage assez de joie ou de chagrin pour que ses transports le forcent comme malgré lui à se les rappeller. La premiere scene des Adelphes de Térence va nous fournir l’un & l’autre exemple ; voilà pourquoi je la choisis. Je n’en donnerai même qu’un extrait, parcequ’elle m’a paru trop longue.

Micio appelle Storax, qu’il avoit apparemment envoyé à la découverte d’Eschinus. Storax ne répond pas. Micio conclut de là qu’Eschinus n’est pas revenu de l’endroit où il a soupé la veille ; là-dessus il se livre à tout ce qu’un pere tendre peut craindre pour un fils absent ; & ses alarmes, en nous préparant à tout ce qu’est capable de faire un jeune homme qui a découché, nous apprennent en même temps à quel point le bon-homme s’y intéressera : & tout cela sans affectation, sans que le dessein de l’Auteur perce. Mais quand, dans le reste de la scene, Micio a la patience de se dire à lui-même que ce fils n’est pas son fils, qu’il est à son frere, que ce frere a une humeur tout-à-fait opposée à la sienne ; que lui Micio a toujours vécu à la ville d’une maniere douce & tranquille, qu’il a pris le parti des gens qui aiment le repos & qui font consister le bonheur à ne pas se marier ; que son frere au contraire a passé ses jours à la campagne, qu’il a pris une femme dont il a eu deux fils : quand Micio se dit qu’il a adopté l’aîné ; quand il se fait une récapitulation de tout ce qu’il lui donne, des bontés qu’il a pour lui, des querelles qu’il essuie de son frere par rapport à cela, &c. quand il a la bonté de se régaler de quarante-cinq vers pour se rappeller {p. 142}tranquillement une chose qu’il n’a surement pas oubliée, je m’écrie, voilà qui n’est pas vraisemblable ; &, d’après cela, je conclus hardiment que l’exposition est mauvaise.

Exposition faite à un autre personnage. §

En suivant cette seconde route on instruit le spectateur en feignant d’instruire un des personnages de la piece ; par conséquent ce personnage doit ignorer ce qu’on veut lui apprendre. Quand Moliere veut nous instruire de toutes les bigoteries que Tartufe a mises en usage pour s’insinuer dans l’esprit d’Orgon, & s’introduire dans sa maison, il les met dans la bouche du crédule Orgon, qui en est la dupe, & les raconte à Cléante qui les ignore.

Orgon.

Ah ! si vous aviez vu comme j’en fis rencontre,
Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.
Chaque jour, à l’Eglise il venoit, d’un air doux,
Tout vis-à-vis de moi, se mettre à deux genoux.
Il attiroit les yeux de l’assemblée entiere
Par l’ardeur dont au Ciel il poussoit sa priere ;
Il faisoit des soupirs, de grands élancements,
Et baisoit humblement la terre à tous moments ;
Et, lorsque je sortois, il me devançoit vîte,
Pour m’aller, à la porte, offrir de l’eau bénite.
Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitoit,
Et de son indigence, & de ce qu’il étoit,
Je lui faisois des dons ; mais, avec modestie,
Il me vouloit toujours en rendre une partie.
C’est trop, me disoit-il, c’est trop de la moitié ;
Je ne mérite pas de vous faire pitié :
{p. 143}
Et, quand je refusois de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre.
Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer ;
Et, depuis ce temps-là, tout semble y prospérer.
Je vois qu’il reprend tout, & qu’à ma femme même
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême :
Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi six fois il s’en montre jaloux.
Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zele :
Il s’impute à péché la moindre bagatelle :
Un rien presque suffit pour le scandaliser ;
Jusques-là qu’il se vint l’autre jour accuser
D’avoir pris une puce, en faisant sa priere,
Et de l’avoir tuée avec trop de colere.

Si Cléante eût été instruit de tout cela, il eût été fort ridicule de vouloir le lui apprendre. Il est cependant des occasions où l’un des personnages peut rappeller à l’autre des événements qu’il sait aussi bien que lui ; mais il faut que l’Auteur ait l’adresse de motiver cette répétition. Par exemple, dans le Cocu imaginaire, Célie sait bien que Gorgibus, son pere, veut la marier à un homme qu’elle n’aime pas ; cependant le public l’ignore, & il faut l’en instruire. Que fait Moliere ? il feint que Célie résiste aux ordres de son pere ; elle s’écrie en paroissant :

Ah ! n’espérez jamais que mon cœur y consente.

Alors le pere indigné peut, sans manquer à la vraisemblance, lui réitérer ses ordres, en faisant valoir son autorité, & les avantages qui résulteront du mariage proposé, comme il fait dans cette tirade, qui répond au vers de Célie :

Que marmotez-vous là, petite impertinente ?
{p. 144}
Vous prétendez choquer ce que j’ai résolu !
Je n’aurai pas sur vous un pouvoir absolu !
Et, par sottes raisons, votre jeune cervelle
Voudroit régler ici la raison paternelle !
Qui de nous deux à l’autre a droit de faire loi ?
A votre avis, qui mieux, ou de vous, ou de moi,
O sotte, peut juger ce qui vous est utile ?
Par la corbleu, gardez d’échauffer trop ma bile ;
Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur,
Si mon bras sait encore montrer quelque vigueur.
Votre plus court sera, madame la mutine,
D’accepter sans façon l’époux qu’on vous destine.
J’ignore, dites-vous, de quelle humeur il est,
Et dois auparavant consulter, s’il vous plaît.
Informé du grand bien qui lui tombe en partage,
Dois-je prendre le soin d’en savoir davantage ?
Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats,
Pour être aimé de vous, doit-il manquer d’appas ?
Allez, tel qu’il puisse être, avecque cette somme,
Je vous suis caution qu’il est très honnête homme.

D’un autre côté Célie a un amant qu’elle aime. Gorgibus le sait bien, puisqu’il a déja approuvé ses feux. Comment informer de tout cela le spectateur ? En reprochant à Gorgibus son inconstance.

Quoi ! vous prétendez donc, mon pere, que j’oublie
La constante amitié que je dois à Lélie ?
J’aurois tort si, sans vous, je disposois de moi ;
Mais vous-même à ses vœux engageâtes ma foi.

Un Auteur adroit trouve des ressources pour tout motiver. Supposons deux amants qui aient été ensemble chez deux femmes logées dans la {p. 145}même maison ; s’ils ne se sont pas quittés, ils savent également tout ce qui s’est passé dans leur commune entrevue ; ils ont des raisons pour ne pas en raconter les particularités à un tiers. Quel parti prendre pour les faire savoir au public ? celui qu’a pris l’ingénieux Moliere dans les Précieuses ridicules. Du Croisy rit des impertinences qu’il a essuyées de la part des Précieuses ; la Grange en est outré : les voilà suffisamment autorisés à se les répéter sans que leur scene ait rien de forcé. Lisons-en une partie pour nous en convaincre.

Scene I.

LA GRANGE, DU CROISY.

Du Croisy.

Seigneur la Grange ?

La Grange.

Quoi ?

Du Croisy.

Regardez-moi un peu sans rire.

La Grange.

Hé bien ?

Du Croisy.

Que dites-vous de notre visite ? en êtes-vous fort satisfait ?

La Grange.

A votre avis, avons-nous sujet de l’être tous deux ?

Du Croisy.

Pas tout-à-fait, à dire vrai.

La Grange.

Pour moi, je vous avoue que j’en suis tout scandalisé. A-t-on jamais vu, dites-moi, deux pecques provinciales faire plus les rencheries que celles-là, & deux hommes traités avec plus de mépris que nous ? à peine ont-elles pu {p. 146}se résoudre à nous faire donner des sieges. Je n’ai jamais tant vu parler à l’oreille, qu’elles ont fait entre elles, tant bâiller, tant se frotter les yeux, & demander tant de fois, quelle heure est-il ? Ont-elles répondu que oui & non à tout ce que nous avons pu leur dire ? & ne m’avouerez-vous pas enfin que, quand nous aurions été les dernieres personnes du monde, on ne pouvoit nous faire pis qu’elles ont fait ?

Quinault a employé un autre expédient dans la Mere Coquette ; il fait instruire un personnage de ce qu’il sait déja, en lui disant, tu sais ceci, tu sais cela. . . . Ce qui rend une chose vicieuse ne peut pas servir à l’excuser. Quelques vers de la scene nous feront mieux voir son ridicule.

ACTE I. Scene I.

LAURETTE, CHAMPAGNE.

Champagne.

Tu sais quelle amitié de tout temps fit paroître
L’époux de ta maîtresse au pere de mon maître ;
Qu’ils étoient grands amis, n’étant encore qu’enfants,
Et qu’il y peut avoir déja près de huit ans
Que ton maître, embarqué sur mer pour ses affaires,
Fut pris, & chez les Turcs vendu par des corsaires.
Tu sais que ta maîtresse en eut peu de douleur,
Et très patiemment supporta ce malheur ;
Que loin de rechercher, craignant sa délivrance,
Elle le tint pour mort, & prit le deuil d’avance.
Tu sais fort bien aussi que la vieille amitié
Fit qu’enfin mon vieux maître en eut quelque pitié,
Et me chargea de faire en Turquie un voyage,
Pour chercher & tirer son ami d’esclavage.
{p. 147}
Je fus, comme tu sais, m’embarquer pour cela :
Tu sais enfin... Comment ! quels gestes fais tu là ?

Laurette.

C’est que le sang me bout, franchement, à t’entendre.
Si je sais tout cela, que sert de me l’apprendre ?

Champagne.

Je t’ai voulu conter le tout de point en point.

Laurette.

Conte-moi simplement ce que je ne sais point.

Ce dernier vers fait pour nous la critique de tous les autres. Pour que l’exposition soit bonne il ne suffit pas d’apprendre les événements qui ont précédé l’action à un personnage qui les ignore, il faut encore en instruire seulement ceux qui sont intéressés à les savoir, ou ceux à qui l’on a grand intérêt de les apprendre. Dans l’Etourdi de Moliere, Lélie vole à Mascarille pour lui apprendre que Léandre est son rival. Ce n’est pas seulement parceque Mascarille n’en est pas instruit ; mais Lélie qui a besoin de Mascarille, lui fait cette confidence pour le mettre dans ses intérêts, comme on le voit par ces vers qui sont dans la seconde scene du premier acte.

Lélie.

Au reste, mon amour, quand je l’ait fait paroître,
N’a point été mal vu des yeux qui l’ont fait naître ;
Mais Léandre à l’instant vient de me déclarer
Qu’à me ravir Célie il se va préparer :
C’est pourquoi dépêchons, & cherche dans ta tête
Les moyens les plus prompts d’en faire ma conquête.
Trouve ruses, détours, fourbes, inventions,
Pour frustrer mon rival de ses prétentions.
{p. 148}

Dans Pourceaugnac, Sbrigani rapporte à Julie & à Eraste tout ce qu’il sait de son héros.

ACTE I. Scene IV.

Sbrigani.

Monsieur, votre homme arrive. Je l’ai vu à trois lieues d’ici, où a couché le coche ; &, dans la cuisine où il est descendu pour déjeûner, je l’ai étudié une bonne demi-heure, & je le sais déja par cœur. Pour sa figure, je ne veux point vous en parler : vous verrez de quel air la nature l’a dessiné, & si l’ajustement qui l’accompagne y répond comme il faut. Mais, pour son esprit, je vous avertis par avance, qu’il est des plus épais qui se fassent ; que nous trouvons en lui une matiere tout-à-fait disposée pour ce que nous voulons, & qu’il est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu’on lui présentera.

Pourquoi Sbrigani fait-il exactement ce récit ? ce n’est pas seulement parceque Julie & Eraste ignorent ce qu’est M. de Pourceaugnac, c’est encore parcequ’ils sont très intéressés à savoir tout ce qui regarde un homme qui vient pour traverser leur amour, & duquel ils veulent se défaire.

Plaute & Térence n’alloient pas chercher bien souvent tant de façon. Pour ne pas multiplier les exemples, tâchons d’en trouver un qui prouve en même temps que les Anciens racontoient non seulement leur avant-scene à des personnages qui n’étoient pas intéressés à être instruits, mais encore à des personnages qu’ils n’avoient eux-mêmes nul intérêt d’instruire : la premiere scene de l’Andrienne remplira ce double but.

Simon traîne impitoyablement Sosie sur la scene, & lui débite cruellement cent quarante-quatre vers pour lui apprendre qu’il étoit autrefois {p. 149}fort content de son fils, & qu’il ne l’est plus tant ; qu’il se doute de son amour pour l’Andrienne ; que Chrisis, sœur de cette Andrienne étoit jadis fort laborieuse & très retirée chez elle, mais que depuis elle a changé de conduite. Il l’instruit enfin des moyens qu’il veut employer pour savoir s’il doit quereller son fils ou non. A quoi bon cette longue confidence ? Sosie est-il intéressé à savoir tout cela ? Non. Simon a-t-il intérêt à l’apprendre à Sosie ? Il le semble d’abord, puisqu’il le charge d’épier la conduite de son fils, & de lui faire une fausse confidence ; mais c’est un prétexte de l’Auteur. Sosie ne sert à rien dans la piece, d’ailleurs son maître pouvoit se servir de lui sans lui confier son secret ; & Simon a un triple tort, celui d’aller bavarder avec un pauvre diable qui n’a que faire de ce qu’il lui apprend, celui de se choisir un confident qui ne lui sera d’aucune utilité, du moins aux yeux du spectateur, & celui de donner, par cette confidence importante, du relief & de la consistance à un personnage qu’on ne reverra plus.

Exposition de l’état actuel, de l’action & des moyens qui doivent servir à la marche de l’intrigue, à ses développements, au jeu des ressorts, &c. §

Après avoir fait part au spectateur de l’histoire secrete des principaux personnages d’un drame, & l’avoir intéressé à leur sort par cette confidence, il est juste de lui apprendre nettement, & le plutôt qu’on peut, l’état actuel de leurs affaires, & de le préparer adroitement sur ce qui peut leur arriver d’heureux ou de malheureux ; mais de façon que flottant entre la crainte & {p. 150}l’espérance, il s’intéresse doublement aux événements. Sans aller chercher des exemples bien loin, finissons de lire la scene des Précieuses que je viens de citer plus haut.

Scene I.

Du Croisy.

Il me semble que vous prenez la chose fort à cœur.

La Grange.

Sans doute je l’y prends, & de telle façon, que je me veux venger de cette impertinence. Je connois ce qui nous a fait mépriser. L’air précieux n’a pas seulement infecté Paris ; il s’est aussi répandu dans les provinces, & nos donzelles ridicules en ont humé une bonne part. En un mot, c’est un ambigu de précieuse & de coquette que leur personne. Je vois ce qu’il faut être pour en être bien reçu, & si vous m’en croyez, nous leur jouerons tout deux une piece qui leur fera voir leur sottise, & pourra leur apprendre à connoître un peu mieux leur monde.

Du Croisy.

Et comment encore ?

La Grange.

J’ai un certain valet, nommé Mascarille, qui passe, au sentiment de beaucoup de gens, pour une maniere de bel esprit ; car il n’y a rien à meilleur marché que le bel esprit maintenant. C’est un extravagant qui s’est mis dans la tête de vouloir faire l’homme de condition. Il se pique ordinairement de galanterie & de vers, & dédaigne les autres valets, jusqu’à les appeller brutaux.

Du Croisy.

Eh bien, qu’en prétendez-vous faire ?

La Grange.

Ce que que j’en prétends faire ? Il faut..... Mais sortons d’ici auparavant.

{p. 151}

Remarquez avec quelle adresse l’Auteur, après avoir rendu compte, au commencement de la scene, des traitements qu’ont essuyé du Croisy & la Grange, expose le dépit du dernier, annonce le dessein qu’il a d’en tirer vengeance en punissant les Précieuses, prépare les ressorts qu’il veut employer, de façon cependant que le spectateur ne voit que dans l’éloignement un projet qu’il ne sauroit démêler, mais qu’il desire ardemment de voir remplir.

Exposition des Personnages. §

Il est encore juste que le spectateur connoisse les personnages qui doivent concourir à des événements auxquels il s’intéresse. Il attend avec impatience ceux qui lui sont annoncés ; il est indigné de voir paroître ceux auxquels on ne l’a pas préparé. Il voit avec plaisir Mascarille dans les Précieuses ridicules, parceque son maître a fait naître l’envie de le connoître. Quand au contraire Criton paroît dans l’Andrienne, on se demande, que veut cet homme ? Et les plaisants répondent, il vient pour faire le dénouement.

En revanche, il faut aussi prendre bien garde de n’annoncer que les acteurs qui doivent paroître ; ou si l’Auteur a besoin d’un personnage qu’il ne peut introduire sur la scene, il doit lui supposer des raisons valables pour s’en dispenser. Par exemple, Destouches parle toujours dans le Glorieux de l’épouse de Lisimon. C’est elle qui protege le rival du Comte, & elle ne paroît pas ; mais les spectateurs n’en sont point inquiets. Valere a pris la peine de leur dire que sa mere étoit malade ; il a même poussé la politesse plus loin, il leur a exposé la cause de sa maladie. La {p. 152}pauvre femme est jalouse de M. son époux, & ce n’est pas sans raison, puisque le vieux libertin veut faire de Lisette une beauté à la mode.

ACTE I. Scene VIII.

Valere.

Oui, je vois
A quel indigne excès veut se porter mon pere.
Quel exemple pour moi ! quel chagrin pour ma mere !
Je ne m’étonne plus si sa foible santé
L’oblige à renoncer à la société ;
Et si, toujours livrée à sa mélancolie,
Dans son appartement elle passe sa vie.

Plaute ne donne pas toujours d’aussi bonnes raisons. A-t-il besoin de parler d’un personnage qu’il ne doit pas faire paroître ? il dit tout uniment dans le prologue, que l’Auteur a fait couper un pont qui étoit entre ce personnage & le spectateur, & que par conséquent on ne doit pas s’attendre à le voir, parcequ’il ne sait pas nager.

Il faut en annonçant les personnages peser sur le caractere principal, l’humeur, le ridicule, l’adresse de chacun d’eux, & peindre avec des couleurs plus marquées le côté par lequel on doit le voir plus souvent.

Orgon, dans la piece de l’Imposteur, doit jouer le rôle d’un homme totalement dupe de la cagoterie de son Tartufe ; aussi, d’après le portrait que Dorine en fait, le spectateur ne peut s’attendre qu’à lui voir ce ridicule. Le voici.

ACTE I. Scene II.

Ah ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils ;
Et si vous l’aviez vu, vous diriez, c’est bien pis.
{p. 153}
Nos troubles l’avoient mis sur le pied d’homme sage,
Et pour servir son prince, il montra du courage ;
Mais il est devenu comme un homme hébêté,
Depuis que de Tartufe on le voit entêté ;
Il l’appelle son frere, & l’aime, dans son ame,
Cent fois plus qu’il ne fait mere, fils, fille & femme.
C’est de tous ses secrets l’unique confident,
Et de ses actions le directeur prudent :
Il le choie, il l’embrasse ; & pour une maîtresse,
On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse.
A table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis.
Avec joie il l’y voit manger autant que six.
Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cede ;
Et s’il vient à roter, il lui dit, Dieu vous aide.
Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
Il l’admire à tous coups, le cite à tous propos :
Ses moindres actions lui semblent des miracles,
Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
Lui qui connoît sa dupe, & qui veut en jouir,
Par cent dehors fardés a l’art de l’éblouir.
Son cagotisme en tire, à toute heure, des sommes.

Madame Pernelle qui ne doit être dans le courant de la piece qu’une bavarde entêtée, fait elle-même son portrait dans la premiere scene en faisant celui de tous les autres personnages.

Le héros des Fourberies de Scapin, qui ne doit briller que par ses fourberies, ne vante que son adresse dans son portrait qu’il fait lui-même.

ACTE I. Scene II.

Scapin.

A vous dire la vérité, il y a peu de choses qui me soient impossibles, quand je m’en veux mêler. J’ai sans doute {p. 154}reçu du ciel un génie assez beau pour toutes les fabriques de ces gentillesses d’esprit, de ces galanteries ingénieuses, à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies ; & je puis dire, sans vanité, qu’on n’a guere vu d’homme qui fût plus habile ouvrier de ressorts & d’intrigues, qui ait acquis plus de gloire que moi dans le métier. Mais, ma foi, le métier est trop maltraité aujourd’hui ; & j’ai renoncé à toutes choses, depuis certain chagrin d’une affaire qui m’arriva.

D’après ce que nous venons de dire, il est clair qu’il ne faut pas peindre un personnage avec un caractere ou des nuances qu’on ne doit pas lui voir dans le courant de la piece. Le Glorieux va nous fournir un exemple bien marqué de ce défaut, dans le rôle d’Isabelle : Lisette & Pasquin font son portrait en ces termes :

ACTE I. Scene II.

Lisette.

Le Comte votre maître est froid & sérieux.
. . . . . . . . .
. . . Entre nous, j’entrevois
Que ma maîtresse l’aime ; & cependant je crois
Qu’il ne doit pas long-temps compter sur sa tendresse ;
Car avec de l’esprit, du sens, de la sagesse,
Des graces, des attraits, elle n’a pas le don
D’aimer avec constance. Avant qu’aimer, dit-on,
Il faut connoître à fond ; car l’amour est bien traître.
Pour Isabelle, elle aime avant que de connoître ;
Mais son penchant ne peut l’aveugler tellement,
Qu’il dérobe à ses yeux les défauts d’un amant.
Les cherchant avec soin, & les trouvant sans peine,
Après quelques efforts, sa victoire est certaine.
{p. 155}
Honteuse de son choix, elle reprend son cœur ;
Et l’on voit à ses feux succéder la froideur :
Sur le point d’épouser, elle rompt sans mystere.

Pasquin.

Voilà, sur ma parole, un plaisant caractere !
Un cœur tendre & volage, un esprit vif, ardent
Jusqu’à l’étourderie, & toutefois prudent ;
Coquette au pardessus !

Lisette.

Non, point capricieuse,
Point coquette, & sur-tout point artificieuse.
Elle aime tendrement, & de très bonne foi ;
Mais cela ne tient pas.

D’après ce portrait, le public s’attend à voir l’inconstance d’Isabelle donner lieu à des scenes ; il est bien trompé, puisque la belle souffre très constamment toutes les impertinences du Comte. Nous nous étendrons plus au long sur ce défaut, quand nous traiterons des pieces à caractere.

Il est encore extrêmement dangereux d’annoncer avec beaucoup d’emphase un personnage qui ne doit pas jouer un rôle essentiel dans la piece. Moliere, de qui je cite tous les défauts en faveur des jeunes Auteurs que ses scenes inimitables pourroient décourager, le grand Moliere a fait cette faute, & je le prouve par le rôle de Nérine dans Pourceaugnac. Voyons-la prodiguer des éloges à Sbrigani & en recevoir.

ACTE I. Scene IV.

Nérine.

Madame, voilà un illustre. Vos affaires ne pouvoient être mises en de meilleures mains, & c’est le héros de notre {p. 156}siecle pour les exploits dont il s’agit : un homme qui, vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a généreusement affronté les galeres ; qui, au péril de ses bras & de ses épaules, sait mettre noblement à fin les aventures les plus difficiles ; & qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays, pour je ne sais combien d’actions honorables qu’il a généreusement entreprises.

Sbrigani.

Je suis confus des louanges dont vous m’honorez ; & je pourrois vous en donner avec plus de justice sur les merveilles de votre vie, & principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsqu’avec tant d’honnêteté vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune Seigneur étranger que l’on mena chez vous ; lorsque vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille ; lorsqu’avec tant de grandeur d’ame, vous fûtes nier le dépôt qu’on vous avoit confié ; & que, si généreusement, on vous vît prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l’avoient pas mérité.

Nérine.

Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu’on en parle, & vos éloges me font rougir.

Qui ne croiroit que cette Nérine si bien annoncée pour une illustre, & qui par ses exploits connus ne le cede pas à Sbrigani ; qui ne croiroit, dis-je, qu’elle va faire la moitié des frais de l’intrigue, & partager les lauriers de son concurrent ? Point du tout, elle ne parle plus.

L’exposition doit être claire & rapide. §

Le moyen le plus sûr pour donner à l’exposition ces deux qualités, est de la débarrasser non seulement des personnages & des portraits qui sont {p. 157}étrangers au sujet, comme nous venons de le remarquer, mais encore de tous les détails, à moins qu’ils ne soient nécessaires pour annoncer quelque chose. Examinons la premiere scene du Joueur de Regnard22, & nous verrons qu’elle est presque toute remplie de détails inutiles, nuisibles même à la piece.

ACTE I. Scene I.

Hector, dans un fauteuil près d’une toilette.

Il est, parbleu, grand jour. Déja de leur ramage
Les coqs ont éveillé tout notre voisinage.
Que servir un joueur est un maudit métier !
Ne serai-je jamais laquais d’un sous-fermier ?
Je ronflerois mon soul la grasse matinée,
Et je m’enivrerois le long de la journée :
Je ferois mon chemin, j’aurois un bon emploi ;
Je serois, dans la suite, un Conseiller du Roi ;
Rat de cave ou Commis ; & que sait-on ? peut-être
Je deviendrois un jour aussi gras que mon maître :
J’aurois un bon carrosse à ressorts bien liants ;
De ma rotondité j’emplirois le dedans.
{p. 158}
Il n’est que ce métier pour brusquer la fortune :
Et tel change de meuble & d’habit chaque lune,
Qui, Jasmin autrefois, d’un drap du sceau couvert,
Bornoit sa garderobe à son justaucorps vert.
Quelqu’un vient. Si matin, Nérine, qui t’envoie ?

Les trois premiers vers & le dernier tiennent seuls à la piece ; les uns annoncent qu’Hector est le valet du Joueur, & l’autre, que Nérine paroît. Mais à quel propos Hector nous parle-t-il des plaisirs qu’il goûteroit s’il avoit eu le bonheur de servir un financier ? Ne vaudroit-il pas mieux qu’il employât le temps à nous peindre les maux qu’on essuie au service d’un brelandier ? il ressent les uns, il est bien éloigné des autres. Son acharnement à parler des financiers me fait croire que j’en verrai dans la piece, & il n’en paroît point.

Si les détails étrangers à un sujet sont contraires à la clarté & à la briéveté de l’exposition, quel coup mortel doivent lui porter des scenes entieres qui lui sont tout-à-fait inutiles ! Je suis sûr de trouver dans Térence un exemple de cette mal-adresse. Le voici dans la premiere scene de son Phormion.

ACTE I. Scene I.

Davus.

Mon meilleur ami & mon compatriote Géta vint hier me trouver : je lui devois encore quelque petite bagatelle d’un reste de compte : il me pria de lui ramasser ce peu d’argent. Je l’ai fait, & je le lui apporte. J’ai oui dire que son jeune maître s’est marié, & je ne doute nullement que cet argent ne soit pour faire un présent à la nouvelle mariée. Quelle injustice, bons Dieux ! faut-il {p. 159}que les pauvres donnent toujours aux riches ? Tout ce que ce pauvre misérable a pu épargner de son petit ordinaire, & en se refusant jusqu’à la moindre chose, elle le raflera tout d’un coup, sans penser seulement à toutes les peines qu’il a eues à le gagner. Patience pour cela, mais ce sera encore à recommencer quand sa maîtresse aura accouché, quand le jour de la naissance de l’enfant viendra, quand il sera initié aux grands mysteres : enfin à toutes les bonnes fêtes on donnera à l’enfant, & ce sera la mere qui en profitera. N’est-ce pas là Géta que je vois ?

Pourroit-on se figurer que cet argent si bien annoncé ne servira à rien à l’intrigue ? le croiroit-on, sur-tout quand on sait que tout l’embarras consiste à trouver une somme pour acheter un esclave, & qu’on voit Phédria conjurer Géta de la lui procurer ?

ACTE III. Scene III.

PHÉDRIA, ANTIPHON, GÉTA.

Phédria.

Que ferai-je, malheureux que je suis ? où lui trouverai-je donc de l’argent en si peu de temps, moi, qui puis dire qu’il s’en faut beaucoup que je n’aie un sou ? Si j’avois pu obtenir de lui ces trois jours, on m’en avoit promis.

Antiphon.

Quoi ! Géta, souffrirons-nous que ce malheur arrive à celui qui, comme tu m’as dit, vient de prendre mon parti avec tant d’honnêteté ? tâchons plutôt, par toutes sortes de voies, de lui rendre, dans son grand besoin, le plaisir qu’il m’a fait.

Géta.

Je tombe d’accord que cela seroit juste.

{p. 160}

Antiphon.

Fais donc : tu es le seul qui puisses le tirer de ce mauvais pas.

Géta.

Que pourrai-je faire ?

Antiphon.

Lui trouver de l’argent.

Géta.

Je le voudrois de tout mon cœur : mais où ? parlez.

Antiphon.

Mon pere est ici.

Géta.

Je le sais. Mais que s’ensuit-il de là ?

Antiphon.

Ah, mon Dieu ! à bon entendeur un mot suffit.

Géta.

Oui-dà ?

Antiphon.

Oui.

Géta.

Ma foi, voilà un fort bon conseil : allez, allez, Monsieur, ne dois-je pas être trop content s’il ne m’arrive aucun mal pour votre beau mariage, sans que vous m’engagiez encore à m’aller faire pendre pour lui ? . . . . . . . . . . . . . .

Phédria.

Un rival emmenera donc à mes yeux Pamphila dans un pays éloigné & inconnu ! Ah ! puisque cela est, pendant que vous le pouvez, Antiphon, pendant que je suis avec vous, parlez-moi, voyez-moi pour la derniere fois.

Antiphon.

Pourquoi ? qu’allez-vous faire ? parlez.

{p. 161}

Phédria.

En quelque lieu du monde qu’on la mene, je suis résolu de la suivre ou de périr.

Géta.

Que les Dieux vous soient favorables dans toutes vos entreprises ! N’allez pas si vîte néanmoins.

Antiphon.

Vois si tu peux lui donner quelque secours.

Géta.

Lui donner quelque... ? Comment ?

Antiphon.

Je t’en prie, Géta, cherche, afin qu’il n’aille pas faire des choses dont nous serions fâchés.

Géta.

Je cherche. Cela vaut fait, ou je suis fort trompé ; le voilà hors d’affaires. Mais je crains pour ma peau.

Antiphon.

Ah ! ne crains rien ; nous partagerons ensemble le bien & le mal.

Géta.

Combien d’argent vous faut-il ? dites.

Phédria.

Il ne faut que trois cents écus.

Géta.

Trois cents écus ! Oh ! elle est fort chere, Monsieur.

Phédria.

Chere ! au contraire, elle est à donner.

Géta.

Allez, allez, je les trouverai.

Phédria.

Oh, l’honnête homme !

Géta.

Allez-vous-en d’ici.

{p. 162}

Phédria.

Mais j’en ai besoin tout-à-l’heure.

Géta.

Vous les aurez tout-à-l’heure aussi. Mais il faut que j’aie Phormion pour second. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Que le lecteur soit sincere : il a surement cru que Géta, touché des prieres de son maître, alloit le tirer de peine en lui remettant l’argent qu’il a reçu de Dave ; & il s’ensuit de là qu’il veut beaucoup de mal à l’Auteur de l’avoir annoncé, ou à Géta de ne l’avoir pas remis, & d’aller chercher bien loin des expédients pour procurer à Phédria une somme qu’il a entre ses mains.

Cette premiere scene m’a paru si ridicule que j’ai lu la piece à plusieurs reprises, de crainte d’avoir omis quelque chose qui pût servir à la justification de Géta & de l’Auteur. J’ai enfin remarqué qu’à la fin de la deuxieme scene du premier acte, Géta appelle à grands cris quelqu’un pour faire remettre son argent à Dorcion, servante de la maison.

Hola, garçon ! n’y a-t-il là personne ? Prenez cet argent, donnez-le à Dorcion.

Pourquoi Géta ne le reprend-il pas quand son maître en a besoin ? Est-ce une restitution qu’il fait à Dorcion ? ou Dorcion est-elle sa trésoriere ? Térence auroit dû ne nous laisser aucun doute la-dessus. Cette servante ne l’excuse point ; au contraire, elle est une inutilité de plus.

{p. 163}

Il faut que l’exposition finisse avec le premier acte. §

L’attention que le spectateur est obligé d’avoir pour s’instruire de l’avant-scene, & retenir des faits auxquels il ne s’intéresse pas encore, est une espece de travail pour lui : il y consacre volontiers tout le temps que dure le premier acte ; mais ce temps une fois passé, il ne veut plus que recueillir le fruit de son application : toute nouvelle exposition le choque & le fatigue. Telle est celle que Moliere fait à la premiere scene du quatrieme acte de l’Etourdi : non content de n’apprendre que là au spectateur le véritable nom & l’histoire secrete d’un acteur qu’il a vu dès le premier acte, il expose encore un nouveau personnage & une nouvelle intrigue.

ACTE IV. Scene I.

Mascarille.

Ah ! de peur de tomber, ne courons pas si fort.
Voyez-vous ? vous avez la caboche un peu dure :
Rendez-vous affermi dessus cette aventure.
Autrefois Trufaldin de Naples est sorti,
Et s’appelloit alors Zanobio Ruberti.
Un parti qui causa quelque émeute civile,
Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville,
(De fait, il n’est pas homme à troubler un Etat)
L’obligea d’en sortir une nuit sans éclat.
Une fille fort jeune & sa femme laissées,
A quelque temps de là se trouvant trépassées,
Il en eut la nouvelle, &, dans ce grand ennui,
Voulant dans quelque ville emmener avec lui,
Outre ses biens, l’espoir qui restoit de sa race,
Un sien fils, écolier, qui se nommoit Horace :
{p. 164}
Il écrit à Bologne, où, pour mieux être instruit,
Un certain maître Albert jeune l’avoit conduit.
Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu’il donne,
Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne :
Si bien que, les jugeant morts après ce temps-là,
Il vint en cette ville, & prit le nom qu’il a :
Sans que de cet Albert ni de ce fils Horace
Douze ans aient découvert jamais la moindre trace.
Voilà l’histoire en gros, redite seulement
Afin de vous servir ici de fondement.
Maintenant vous serez un marchand d’Arménie,
Qui les aurez vu sains l’un & l’autre en Turquie.
Si j’ai plutôt qu’aucun un tel moyen trouvé
Pour les ressusciter sur ce qu’il a rêvé,
C’est qu’en fait d’aventure, il est très ordinaire
De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
Puis être à leur famille à point nommé rendus,
Après quinze ou vingt ans qu’on les a cru perdus.
Pour moi, j’ai vu déja cent contes de la sorte.
Sans nous alambiquer, servons-nous-en ; qu’importe ?
Vous leur aurez ouï leur disgrace conter,
Et leur aurez fourni de quoi se racheter :
Mais que parti plutôt pour chose nécessaire,
Horace vous chargea de voir ici son pere,
Dont il a su le sort, & chez qui vous devez
Attendre quelques jours qu’ils y soient arrivés.
Je vous ai fait tantôt des leçons étendues.

Ce fils de Zanobio Ruberti annoncé seulement au quatrieme acte, fait tout le sujet du cinquieme, & se trouve intéressé au dénouement ; il méritoit bien que l’Auteur fît mention de lui dès le commencement de la piece. Regle générale, c’est du pied d’un arbre que doivent partir toutes les racines.

{p. 165}

CHAPITRE VIII.
De l’Action, du Nœud, des Incidents. §

Riccoboni dit, pag. 215, que les Anciens nomment action, dans une fable tragique ou comique, un point presque indivisible. « Selon eux, ajoute-t-il, un coup de poignard fait souvent l’action de la tragédie, & celle de la comédie ne consiste presque toujours qu’en quatre mots que dit un acteur pour consentir à une chose à laquelle il a été contraire pendant toute la piece ». Nous ne serons pas de l’avis des Anciens, du moins nous ne nous servirons pas des mêmes termes ; nous appellerons catastrophe ou dénouement, ce qu’ils appellent action ; nous donnerons le nom d’action à ce qui se passe dans un drame depuis l’exposition jusqu’au dénouement.

Il faut que ce qui remplit l’intervalle qui est entre l’exposition & la catastrophe, soit en mouvement & non en récit, puisque nous l’appellons action, puisque les personnages de cette action se nomment acteurs & non pas orateurs, puisque ceux qui sont présents s’appellent spectateurs & non pas auditeurs, puisqu’enfin le lieu qui sert aux représentations est connu sous le nom de théâtre & non pas d’auditoire, c’est-à-dire un lieu ou l’on regarde ce qui s’y fait, & non pas où l’on écoute ce qui s’y dit. Il faut donc que l’action parle à l’ame plus par le secours des situations & des yeux, que par celui des oreilles. Malheur à l’action qui n’est pas frappante par elle-même, & {p. 166}qui a besoin d’être soutenue par un discours fleuri.

On rapporte qu’un homme curieux de voir l’effet que produiroient sur un paysan nos spectacles, y conduisit un de ses fermiers, un jour qu’on représentoit une tragédie de Racine. Après la représentation on demanda au paysan s’il s’étoit bien amusé : à merveille, dit-il ; j’ai vu des beaux Messieurs, des belles Dames, tous bien parés, bien enjolivés. On lui demanda ensuite s’il avoit trouvé beau ce qui s’étoit passé sur le théâtre : alors il s’écria qu’il s’étoit bien gardé de regarder trop souvent de ce côté-là : il y avoit là, dit-il, des gens qui s’entretenoient de leurs affaires, & je sais qu’il n’est pas honnête de prêter l’oreille aux discours des personnes qui se parlent.

Que cela soit vrai ou non, les partisans outrés de Racine le rapportent pour prouver la vérité de sa diction ; ils ont raison, mais ils ne prouvent point ainsi la vérité & sur-tout la vivacité de l’action de ses pieces. Je défie qu’on puisse faire une critique plus sanglante de la marche froide qu’ont quelques-unes des productions de ce grand homme. Le paysan auroit été moins poli, & eût malgré lui fait attention au discours des acteurs, s’ils eussent été animés par une action chaude, & si leur situation ne leur eût pas donné le ton d’une conversation ordinaire.

Qu’on fasse voir à l’homme le plus hébêté le cinquieme acte de Rodogune, le quatrieme de Mahomet, le dernier de Sémiramis : il partagera malgré lui la situation des personnages ; il s’intéressera malgré lui aux événements : il frémira en voyant la coupe funeste passer des mains de {p. 167}Cléopatre sur les levres d’Antiochus : son cœur sera déchiré comme celui de Zopire quand Seide portera le coup mortel : Ninias sortant égaré, éperdu, du tombeau où il vient de poignarder sa mere, le fera frissonner & l’obligera à partager son trouble : & cette même Sémiramis qui revient percée de plusieurs coups mortels, lui arrachera des larmes. Il est très aisé d’appliquer à la comédie ce que je viens de dire de la tragédie.

Les Anciens ont encore confondu le nœud avec ce que nous appellerons action. Je suis bien loin d’être de cet avis. L’action est, comme je viens de le dire, ce qui se passe depuis l’exposition jusqu’au dénouement ; mais le nœud est ce qui lie les ressorts de cette action. Le nœud est lui-même plus ou moins serré par les incidents qui ralentissent ou précipitent l’action, en rapprochant ou en éloignant la catastrophe qui doit tour dénouer.

Il faut pour que le nœud d’une action soit dans les regles dictées par le bon sens & par l’expérience, que tous les incidents, tous les embarras aient plusieurs qualités réunies, toutes aussi difficiles qu’essentielles. Ils doivent premiérement naître naturellement du fond du sujet. Dans Crispin Médecin, comédie en trois actes en prose de Hauteroche, Lise & Grand Simon consultent Crispin qui est déguisé en médecin dans la maison de Mirobolan. L’embarras dans lequel ils le jettent est très plaisant ; les pilules qu’il leur ordonne de prendre font beaucoup rire. Mais est-il naturel qu’on consulte un médecin pour découvrir où est un chien perdu, & pour savoir si l’on est aimé d’une fille ou non. Je consens pour un instant que l’Auteur transporte son action dans un siecle tout-à-fait ignorant : {p. 168}Lise & Grand Simon, simples au point de consulter un médecin pour savoir où est un chien perdu, & ce que pense une fille, le seront-ils jamais au point de prendre les pilules qu’il leur ordonne ? Non, sans doute. Par conséquent les incidents de cette piece sont défectueux.

Il ne suffit pas que les incidents tiennent naturellement au sujet, il faut encore qu’ils se préparent mutuellement, & qu’ils naissent l’un de l’autre ; que la chaîne qui les lie parte du même point. J’en vois dans l’Avare un exemple frappant. Maître Jacques dit à Harpagon qu’on parle par-tout de sa lésine ; rien de plus naturel dans une piece où l’Auteur attaque l’avarice. Harpagon veut savoir ce qu’on dit de lui, & prie Maître Jacques de le lui apprendre : Maître Jacques le satisfait, & finit sa tirade en disant qu’il est la fable & la risée de tout le monde ; qu’on ne parle jamais de lui que sous le titre d’avare, de ladre, de vilain & de fesse-Mathieu. Harpagon piqué lui donne des coups de bâton. L’intendant rit. Maître Jacques veut lui en donner autant, il en reçoit de nouveau ; il jure de se venger à la premiere occasion ; il croit l’avoir trouvée, quand Harpagon se plaint qu’on l’a volé. Il lui dit que l’intendant a fait le coup ; de là naît cette scene si plaisante dans laquelle Harpagon & Valere confondent les charmes de Marianne avec ceux de la cassette. Il n’est pas nécessaire de faire une récapitulation de ces incidents pour prouver qu’ils tiennent tous naturellement au fond du sujet ; qu’ils sont accrochés l’un à l’autre, & qu’ils se donnent mutuellement naissance.

Je sais qu’il y a des pieces dans lesquelles l’Auteur ne s’est pas embarrassé de lier les incidents. {p. 169}Dès qu’une fois il a fait naître un embarras, qu’il en a tiré parti, il l’abandonne tout-à-fait pour en imaginer un autre qui n’a aucun rapport au premier. Ces incidents n’ont certainement pas le mérite des autres : il seroit pourtant ridicule de vouloir les bannir de la scene ; mais il faut que le poëte, en s’en débarrassant, ait du moins grand soin de les dénouer d’une façon naturelle. Baron23, dans l’Homme à bonne fortune, met Moncade dans plusieurs embarras qui ne sont nullement liés l’un à l’autre. L’Auteur se tire avec adresse de la plupart ; mais il en est un qu’il ne dénoue pas naturellement. Araminte, piquée contre Moncade, fait voir à Lucinde, amante de son perfide, une lettre qu’elle a reçue de lui : elle est conçue en ces termes :

ACTE II. Scene XI.

Je suis à la campagne depuis deux jours, & j’y suis sans Lucinde. La complaisance que je suis obligé d’avoir pour une tante malade, me fait rester ici dans une étrange solitude. N’essaiera-t-on point de me la rendre supportable ? Si vous ne vous chargez de ce soin, ma chere, Lucinde, ma gloire, ma fortune... toute la terre ensemble n’en viendroit pas à bout. Je n’aimerai & n’adorerai que vous de ma vie. Adieu.

{p. 170}

Lucinde, furieuse, montre la lettre à Moncade, qui entreprend de prouver qu’elle est adressée à elle-même. Il y réussit en ne s’arrêtant pas sur la virgule qui devoit être entre ma chere & Lucinde. On voit la différence que produit cette virgule supprimée ; mais on voit aussi que l’Auteur, en imaginant l’embarras, s’étoit ménagé les moyens d’en sortir en ne ponctuant pas la lettre. Et quel moyen encore !

Les incidents ont beau naître d’un sujet, être accrochés les uns aux autres, ou terminés naturellement, ils ne donnent point une marche rapide à l’action, s’ils n’ont pas le mérite de la variété, c’est-à-dire, s’ils ne sont alternativement heureux & malheureux. Voyez l’Etourdi de Moliere. Nous avons déja dit que cette piece étoit une des plus médiocres de l’Auteur ; cependant elle attache. Pourquoi cela ? parceque le spectateur est continuellement balloté par des événements qui se contrarient sans cesse, qui l’éloignent de la conclusion quand il croit y toucher, ou qui l’en rapprochent tout-à-coup quand il pense en être bien loin. Il n’en est pas ainsi des incidents qui nouent l’action de Pourceaugnac ; ils sont tous favorables aux amants, & contraires au héros. Tout autre que Moliere auroit rendu les mystifications du Limousin aussi ennuyeuses que celles de Dom Japhet. Il a paré le coup en grand maître ; il n’est pas un seul de ces incidents qui ne serve au dénouement, puisque tous tendent à faire prendre la fuite au héros qu’on veut chasser. De toutes les qualités que doivent avoir les incidents heureux, celle de concourir au dénouement est la plus essentielle.

On peut juger, par ce que nous venons de dire, {p. 171}combien il est difficile de donner aux incidents toutes les qualités qu’ils doivent avoir pour être parfaits. Il en est cependant dans Moliere, même dans les pieces que l’ignorance & le sot bel esprit croient avilir en les nommant des farces. Dans le Malade imaginaire, par exemple, on apporte un lavement : il ne tombe certainement pas des nues dans la maison d’un homme qui, de son propre aveu, en prend ordinairement vingt par mois. Béralde renvoie le lavement, & rien n’est plus naturel, puisqu’il est occupé dans le moment même à prouver à son frere que les remedes le tueront. M. Fleurant, piqué de ce qu’on le congédie, lui & sa seringue, va porter plainte à M. Purgon, qui, furieux qu’on ait contrevenu à ses ordonnances, vient menacer Argan de la bradipesie, de la dipepsie, de la pepsie, de la lienterie, de la dyssenterie, de l’hydropisie, & finalement de la privation de la vie. Il ne borne pas là sa vengeance ; il déchire la donation qu’il a faite à son neveu en faveur de son mariage avec la fille du Malade imaginaire, & ne veut plus avoir aucune liaison avec lui : de sorte que le lavement, qui paroît d’abord n’être amené que pour faire rire, amene le dénouement ; puisque Cléante n’auroit certainement pas obtenu Angélique, si Purgon, en déchirant la donation, & en rompant avec Argan, n’eût en même temps rompu le mariage projetté entre Angélique & Thomas Diafoirus. Voilà comme, chez un homme de génie, l’incident le plus petit en apparence produit de grands effets.

{p. 172}

CHAPITRE IX.
Du point où doit commencer l’action d’une fable comique. §

Tous les Législateurs du Théâtre n’ont pas manqué d’assigner aux Auteurs le point où ils doivent prendre l’action. Les uns veulent qu’un Poëte dramatique, partageant sa fable en deux parties égales, mette la premiere dans l’avant-scene, & la seconde en mouvement : les autres ne veulent qu’un tiers d’action. Il en est qui, plus indulgents, n’exigent presque point d’avant-scene ; & je pense que ces derniers se sont totalement trompés.

Une piece qui n’a point d’avant-scene, ou qui en a bien peu, a nécessairement aussi, dans ses commencements, une marche traînante & ennuyeuse. La raison en est bien simple : l’amour est la base, le fondement, & l’une des machines principales de toutes les comédies. Deux amants qui commencent à se lorgner, à s’agacer, à se parler, à se rendre des soins minutieux, ne peuvent pas aller bien rapidement, ou bien ils ne sont pas honnêtes ; & le Théâtre exige de l’honnêteté & de la rapidité.

Voyez le Menteur du grand Corneille24. Dorante {p. 173}nous apprend qu’il arrive de Poitiers, où il faisoit son Droit, & qu’il a quitté la robe pour l’épée : voilà en quoi consiste l’avant-scene. Clarice, Lucrece & Isabelle paroissent. Clarice fait un faux pas, accompagné d’un cri ; le galant Dorante vole à son secours, déclare son amour : & voilà l’action en mouvement. Elle ne peut aller que bien lentement, puisque l’amant ne sait encore ni le nom ni la demeure de sa belle, & que l’amante, malgré sa coquetterie & le plaisir qu’elle sent à être cajolée, peut encore moins contribuer à sa rapidité sans manquer tout-à-fait à la bienséance ; ce qui seroit encore pis. Aussi l’intrigue est-elle traînante jusqu’à la fin du second acte, lorsque l’amour, ou, pour mieux dire, le goût de Dorante, s’étant un peu fortifié, son pere l’alarme en lui proposant un mariage.

Je sais bien que les spectateurs s’amusent, en attendant une action plus vive, de quelques mensonges dans lesquels Dorante s’embarrasse, & qu’ils sont intrigués pour savoir comment il se tirera d’affaire : mais l’intérêt de curiosité ne vaut pas celui de sentiment ; l’un n’amuse que l’esprit, l’autre affecte le cœur. D’ailleurs, en exposant au spectateur une intrigue déja avancée, en l’intéressant pour deux amants qui, déja loin de toutes les simagrées de l’amour, & de ses enfantillages, partagent de bonne foi sa tendre vivacité, & sont sur le point de se voir heureux ou malheureux, un Auteur réunit & l’intérêt de curiosité {p. 174}& l’intérêt de sentiment ; le premier acquiert même beaucoup plus de force quand l’autre l’accompagne.

Au reste, si le spectateur veut qu’on lui présente d’abord un amour bien établi, il en est ainsi de tous les autres principaux ressorts de la comédie : il n’aime à voir naître & détruire que ceux qui, en se croisant, en se succédant mutuellement, redoublent le mouvement des grandes machines.

Dans le Tartufe, lorsque l’action commence, Marianne est déja promise à Valere ; Tartufe s’est déja introduit dans la maison d’Orgon ; & Orgon, qui a déja changé de résolution, a projetté de donner sa fille à l’imposteur. Ne m’avouera-t-on pas que la marche de la piece seroit bien moins chaude si l’amour de Marianne & de Valere ne faisoit que de naître, & si Tartufe n’étoit pas encore chez Orgon, si le mariage de Tartufe & de Marianne n’étoit pas conclu dans la tête du pere ? L’Auteur nous fait partir d’un point où il seroit obligé de nous traîner ; au lieu qu’en entrant dans la lice, nous voyons le but, nous y touchons presque. Le choc des obstacles qui peuvent nous en éloigner, & les heureux événements qui peuvent nous en rapprocher, nous affectent davantage : ils intéressent bien plus vivement notre curiosité & notre cœur.

L’Abbé d’Aubignac veut que les Auteurs prennent l’action à son dernier point : écoutons-le parler.

« Après qu’un Auteur aura choisi son sujet, il faut qu’il se souvienne de prendre l’action qu’il veut mettre sur le théâtre à son dernier point, &, s’il faut ainsi dire, à son dernier moment ; {p. 175}& qu’il croie, pourvu qu’il n’ait point l’esprit stérile, que moins il aura de matiere empruntée, plus il aura de liberté pour en inventer d’agréable ; &, à toute extrémité, qu’il se restreigne jusqu’à n’en avoir en apparence que pour faire un acte : les choses passées lui fourniront assez pour remplir les autres, soit par récits, soit en rapprochant les événements de l’histoire, soit par quelques ingénieuses inventions ».

M. l’Abbé d’Aubignac parle un peu lestement sur un sujet aussi délicat. Il ne suffit pas de n’avoir point l’esprit stérile pour prendre l’action à son dernier point, & remplir cinq actes avec une matiere qui paroît à peine suffisante pour un, il faut avoir les plus grandes ressources dans l’imagination. Disons mieux, il faut être doué du plus rare génie, à moins de mettre en usage les pitoyables ressources qu’indique M. d’Aubignac, comme d’appeller les récits à son secours, & d’embellir les choses présentes avec les choses passées. Je ne comprends pas bien clairement ce que M. l’Abbé veut dire par-là ; mais je sais que tout ce qui est ou a dû être englobé dans l’avant-scene d’une piece, a mauvaise grace dans l’action, soit qu’on veuille le réciter ou le mettre en mouvement. J’ai dit, dans l’article précédent, que toutes les racines doivent partir du bas d’un arbre, & je ne crains pas qu’on me dispute cette vérité.

Je ne prétends pas décourager les jeunes Auteurs qui, piqués de la noble émulation de se signaler, voudroient prendre une action à son dernier moment ; au contraire, ils feront très bien, & je les y exhorte, s’ils se sentent assez de ressources {p. 176}dans l’esprit pour féconder le peu de matiere qui leur reste, & pour remplir leur but sans le secours du moindre alliage. C’est le moyen le plus sûr pour surprendre les connoisseurs, & captiver leur suffrage ; mais je dois leur représenter en même temps que nos plus grands Maîtres ont échoué lorsqu’ils ont poussé la témérité trop loin.

Examinons de sang froid toutes les pieces dont l’action ne commence qu’après la fin ordinaire des autres, c’est-à-dire après le mariage des principaux personnages. Point de milieu, elles sont toutes indécentes, comme George Dandin, & Amphitrion ; ou bien l’Auteur a été obligé d’appeller à son secours des personnages étrangers, & de se sauver par une double intrigue, comme Destouches, dans le Philosophe marié, & la Chaussée, dans le Préjugé à la mode. Analysons en passant ce dernier exemple.

Durval & Constance sont mariés depuis long-temps. Constance n’a pas cessé d’adorer son époux ; Durval, plus inconstant, lui a fait des infidélités : mais l’Amour venge l’Hymen, & ramene le perfide vers sa femme, plus épris qu’il ne le fut jamais. Cependant la crainte d’essuyer les fiertés d’une épouse outragée & les railleries de ses amis, l’empêche de faire éclater sa tendresse. Il fait en secret des présents à sa femme, & n’attend qu’un instant favorable pour tomber à ses pieds.

C’est là que l’action commence. Je défie qu’elle puisse être plus avancée, puisque Durval n’a qu’à dire un mot pour être heureux. Cependant l’Auteur trouve le secret de filer encore cinq actes ; mais comment ? en lardant dans la piece une {p. 177}Sophie qui ne veut point épouser Damon, parcequ’elle craint d’être malheureuse comme Constance, & qui ne se déterminera que lorsque Durval reprendra ses premieres chaînes. Voilà par conséquent Durval qui, aux yeux du spectateur, agit, dès ce moment, pour lui & pour son ami : l’intrigue, l’action, l’intérêt, tout devient double ; le spectateur verra un double dénouement, ou il n’en verra aucun.

Si l’Auteur m’avoit seulement intéressé pour Durval & Constance ; s’il n’eût employé d’autres moyens pour cela que les sottes irrésolutions & le ridicule préjugé de l’époux, je lui aurois prodigué des éloges. Dès qu’il m’avoue sa foiblesse, en mêlant à un fil d’or un fil de laiton, pour finir, tant bien que mal, son ouvrage, je dis, cet homme a tort de présumer de ses forces, & j’exhorte les Auteurs à ne pas l’imiter en cela.

Je défie qu’on puisse établir des loix bien positives sur un sujet pareil. C’est aux Auteurs à sentir le fort & le foible de leur roman, à jetter dans l’avant-scene tout ce qui pourroit fatiguer ou refroidir le spectateur, & à faire naître l’action au point où la fable, commençant d’être intéressante, promet de le devenir encore davantage. Je leur ai fait voir le danger des deux extrémités ; c’est à eux de choisir un juste milieu, qui ne les force pas à précipiter leurs incidents, ou à les alonger par le secours d’une intrigue à deux fils, comme la Chaussée25, ou par celui de la diction, dont nous allons parler.

{p. 178}

CHAPITRE X.
De la Diction. §

Il faut que la diction d’une comédie soit, comme toutes ses autres parties, assujettie aux regles de la nature & de la vraisemblance, qui, devant régler & conduire l’action d’une fable, sans perdre un instant de vue l’intrigue, les caracteres, le dénouement, &c. ne doivent pas moins présider l’une & l’autre à la diction.

Le discours le plus familier est celui qui convient le plus à la comédie, & le seul que les bons Auteurs de tous les siecles & de toutes les nations aient employé.

Diction des Anciens. §

La comédie Grecque n’a jamais, & dans aucun {p. 179}sujet, employé d’autre style que le familier. Prenons un exemple dans Aristophane26.

LES NUÉES.

ACTE III.

Strépsiade sort de l’Ecole des Philosophes, il veut engager Phidippide son fils à devenir leur disciple. Le fils jure par Jupiter : ce serment choque le pere, qui lui dit que cela étoit bon autrefois, mais que depuis Socrate il n’y a plus de Jupiter.

Phidippide.

Qui dit de pareilles impiétés ?

Strepsiade.

Qui ? Socrate, Diagoras le Mélien, & Chairephon qui sait calculer les sauts des puces.

Phidippide.

Quoi ! mon pere, êtes-vous assez insensé pour croire ces bourrus atrabilaires ?

Strepsiade.

Doucement, mon fils, s’il vous plaît : ne dites point de mal de ces Sages qui ont tant de lumieres, & qui portent l’épargne jusqu’à ne connoître ni barbier, ni parfumeur, ni baigneur, tandis que tu me dévores les entrailles comme si {p. 180}j’étois mort. Mais il ne s’agit plus de cela : va les trouver, & deviens leur disciple à ma place.

Phidippide.

Et que peut-on apprendre de bon avec ces animaux-là ?

Strepsiade.

Tout : les connoissances les plus estimées, la vérité même : par exemple, que tu n’es qu’une bête, & qu’un sot. Attends un moment, je reviens.

Phidippide, seul.

Mon pere a perdu l’esprit. Quel parti dois-je prendre ? Dois-je le faire déclarer fou en justice, ou le livrer aux bourreaux de Médecins, comme un homme à mettre en terre en peu de jours ?

Rien assurément n’est plus simple, plus naturel, que cette diction. Passons aux Latins.

La comédie Latine n’a jamais franchi les limites du discours naturel. Ouvrons un tome de Plaute, & lisons. Je tombe sur la troisieme scene du premier acte du Rudens. Palestre vient de faire naufrage ; elle se plaint de la rigueur du destin qui l’a jettée sur une terre inconnue, sans bien, sans ressource ; & de l’injustice des Dieux, qui n’ont aucun égard à l’innocence de son cœur, & l’exposent à toutes sortes de malheurs. Nos Modernes auroient là un champ bien vaste pour faire {p. 181}des déclamations pompeuses. Voyons avec quelle force, & en même temps avec quelle simplicité, Palestre se plaint.

Palestre.

Tout ce qu’on publie de la rigueur & de la cruauté impitoyable du destin, n’est rien en comparaison de ce qu’on en éprouve. Se peut-il que Dieu dirige une telle barbarie, & qu’il y prenne plaisir ? Dans l’équipage où je suis, toute tremblante de peur, je serai jettée en des pays inconnus ! Les Dieux m’ont-ils donc fait naître pour souffrir ces affreuses calamités ? Est-ce ainsi que l’être prétendu souverainement juste, récompense cette pitié naturelle dont je fais singuliérement profession, & que je pratique autant qu’il m’est possible ?

Je me soumettrai patiemment & sans murmurer à cette horrible disgrace ; je ne la trouverai pas même trop rude, si j’ai commis des impiétés envers le ciel, ou envers mes parents. Mais si, au contraire, j’ai toujours été sur mes gardes pour ne point pécher contre ces devoirs essentiels, Dieux ! je ne puis m’empêcher de vous le dire dans le fort de mon juste ressentiment, il est honteux à vous de me faire passer par ces aventures mortelles, & on ne peut, en cela, vous excuser d’injustice & de passion déréglée. Fi ! que cela est vilain ! que cela est honteux à des intelligences qui se piquent de perfection, & qui se font adorer comme n’étant sujettes à aucun de nos défauts !

Si vous n’avez ni égard, ni considération, ni justice pour l’innocence ; si vous exercez contre les bons tant de rigueur & de dureté ; enfin si vous prenez plaisir, si vous trouvez des délices dans les peines, dans les malheurs des ames pures & qui détestent l’iniquité, comment punirez-vous les impies, les infames, & les scélérats ? &c.

{p. 182}

Térence est plus recherché que Plaute dans sa diction. Il n’est pas surprenant que, moins ingénieux & moins fécond, il ait appellé le travail & l’esprit à son secours, pour combattre le génie de son rival. Les Romains cependant reconnurent mal ses soins, & blâmerent son affectation à ne parler que le langage des Grands. Il étoit réservé à un siecle aussi futile, aussi léger, aussi inconséquent que le nôtre, de préférer la double intrigue des six comédies de Térence, leur monotonie dans l’exposition, dans la marche, dans les dénouements, & leur froide symmétrie, au comique inconcevable & varié qui regne dans les vingt comédies de Plaute ; & cela seulement parceque le premier est plus châtié, plus élégant. Il n’est pas question de faire voir ici que le génie doit l’emporter sur l’esprit de détail. Malheur à ceux qui balancent. Il est question de prouver que ce même Térence, si poli, si recherché, est infiniment plus naturel que nos Modernes. Prenons, pour le prouver, le moment intéressant où Pamphile, amoureux de l’Andrienne, peint les chagrins que lui a causé son pere, en lui ordonnant de se préparer à épouser une autre femme.

ACTE I. Scene VI.

Pamphile.

Et que puis-je dire de mon pere ? Quoi ! faire une chose de cette importance si négligemment. Tantôt, comme il passoit à la place, il m’a dit : Pamphile, il faut aujourd’hui vous marier, allez au logis, & préparez-vous. Il m’a semblé qu’il me disoit : allez vous pendre bien vîte. Je suis demeuré immobile. Croyez-vous que j’aie pu lui répondre le moindre mot, ou que j’aie eu quelque raison à lui alléguer, {p. 183}bonne ou mauvaise ? J’ai été muet : au lieu que si j’avois su ce qu’il avoit à me dire.... Mais si quelqu’un me demandoit ce que j’aurois fait quand je l’aurois su ? J’aurois fait quelque chose pour ne pas faire ce qu’on veut que je fasse. Présentement à quoi me puis-je déterminer ? Je suis troublé par tant de chagrins qui partagent mon esprit ! d’un côté l’amour, la compassion, la violence que l’on me fait pour ce mariage : d’un autre côté, la considération d’un pere qui m’a toujours traité avec tant de douceur, & qui a eu pour moi toutes les condescendances qu’on peut avoir pour un fils. Faut-il après cela que je lui désobéisse ? Que je suis malheureux ! Je ne sais quel parti prendre.

Diction des François. §

Toutes les nations se sont imposé la loi des Anciens : les Anglois, les Allemands sont simples dans leur diction : les Italiens, les Espagnols même ne se sont pas oubliés, & n’ont parlé le langage des romans dans la comédie, que dans les descriptions d’un bois, d’un palais, d’un jardin. Les seuls François, toujours inconstants pour tout, ont saisi avec avidité, & approuvé successivement, les différentes dictions qu’il a plu à chaque Auteur d’employer. Nos premiers peres ont fait parler le langage le plus populaire à Dieu, aux Saints, & ont été applaudis.

BAPTÊME DE JESUS.

Dialogue V.

Jesus s’approche de S. Jean, à qui il demande le baptême ; ce dernier s’en défend d’abord par humilité.

Saint Jean.

Pas requérir ne me devez,
Car, mon cher Seigneur, vous savez
{p. 184}
Qu’il n’affiert pas à ma nature.
 Je suis créature,
 Et pure facture
 De simple stature :
 Humble viateur,
 Ce seroit laidure,
 Et chose trop dure,
 Laver en eau pure
 Mon haut créateur.
 Tu es précepteur.
 Je suis serviteur :
 Tu es le pasteur,
 Ton ouaille suis :
 Tu es le docteur,
 Je suis l’auditeur :
 Tu es le ducteur,
 Moi consécuteur,
 Sans qui rien ne puis.

Jesus ordonne, & S. Jean obéit. Dieu le Pere paroît.

Dieu le Pere.

Celui-ci c’est mon fils aimé Jesus,
Qui bien me plaît, ma plaisance est en lui.

Les Scudéri, les Desmarets ont fait passer sur notre Théâtre l’emphase ridicule des mauvais Auteurs Italiens & Espagnols, & on les a admirés : grands Dieux ! Mettons sous les yeux du Lecteur un exemple qui prouve le mauvais goût des auteurs de ce temps-là, & du spectateur qui les applaudissoit.

{p. 185}

LES VISIONNAIRES,
Comédie en vers, en cinq actes, de Desmarets.

ACTE III. Scene VI.

Alcidon.

De toutes vos maisons, quelle est la principale ?

Phalante.

C’est un lieu de plaisir, séjour de mes aïeux,
A mon gré le plus beau qui soit dessous les cieux.
Si vous le desirez, je vous le vais décrire.

Alcidon.

Vous me ferez plaisir, c’est ce que je desire.

Phalante.

Ce lieu se peut nommer séjour des voluptés,
Où l’art & la nature étalent leurs beautés.
On rencontre à l’abord une longue avenue
D’arbres à quatre rangs qui voisinent la nue :
Deux prés des deux côtés font voir cent mille fleurs,
Qui parent leur tapis de cent vives couleurs,
Où cent petits ruisseaux coulent d’un doux murmure,
Qui d’un œil plus riant font briller la verdure.

Alcidon.

L’abord est agréable.

Lisandre.

On peut, avec raison,
Se promettre de là quelque belle maison.

Phalante.

De loin on apperçoit un portail magnifique ;
De près l’ordre est Toscan, & l’ouvrage rustique :
Ce portail donne entrée en une grande cour,
Ceinte de grands ormeaux, & d’un ruisseau qui court.
Là mille beaux pigeons, & mille paons superbes
Marchent d’un grave pas sur la pointe des herbes.
{p. 186}
Une fontaine au centre a son jet élancé
Par le cornet retors d’un Triton renversé :
Cette eau frappe le ciel, puis retombe & se joue
Sur le nez du Triton, & lui lave la joue.
La cour, des deux côtés, tient à deux vastes cours,
De qui le grand château tire tout son secours.
En l’une est le manege, offices, écuries ;
L’autre est pour le labour, & pour les bergeries.
Au fond de cette cour paroît cette maison
Qu’Armide eût pu choisir pour l’heureuse prison
Où fussent en repos son Renaud & ses armes,
Sans qu’elle eût eu besoin du pouvoir de ses charmes.
Au bord d’une terrasse un grand fossé plein d’eau,
Net, profond, poissonneux, entoure le château,
Pour rendre ce lieu sûr contre les escalades ;
Et l’appui d’alentour ce sont des balustrades.

Desmarets décrit avec la même emphase des ponts-levis, des portes de porphyre & de jaspe, des arcs de triomphe, des cours, des pavillons, des colonnes, des fontaines, des planchers, des lambris, des galeries, des meubles, des jardins, des palissades, des nymphes, des dieux, des sirenes, des canaux, des montagnes, des bois, des rivieres, des arbres, des tapis, des ruisseaux, des cascades, des promenoirs, des étangs. Il emploie à cette description, aussi pompeuse que froide & minutieuse, près de cent vers, sur lesquels je passe pour conduire bien vîte le Lecteur à la derniere tirade.

Alcidon.

Que tous ces beaux jardins ont des charmants appas !

Phalante.

Ensuite est un grand lieu large de mille pas :
{p. 187}
Dans les quatre côtés sont vingt grottes humides,
Et l’on voit au milieu le lac des Danaïdes.
Ses bords sont balustrés, & cent légers bateaux,
Peints de blanc & d’azur, voltigent sur les eaux,
Où, sans craindre le sort qui mene aux funérailles,
Se donnent quelquefois d’innocentes batailles.
Un grand rocher s’éleve au milieu de l’étang,
Où les cinquante sœurs, faites de marbre blanc,
Portent incessamment les peines méritées
D’avoir en leurs maris leurs mains ensanglantées ;
Et souffrant un travail qui ne sauroit finir,
Semblent incessamment aller & revenir.
Au haut, trois de ces sœurs, à cruche renversée,
Font choir trois gros torrents dans la tonne percée.
La tonne répand l’eau par mille trous divers ;
Le roc qui la reçoit en a les flancs couverts.
Au bas, l’une des sœurs puise à tête courbée,
L’autre montre & se plaint que sa cruche est tombée.
L’une monte chargée ; & l’autre, qui descend,
Semble aider à sa sœur sur le degré glissant :
L’une est prête à verser, l’autre reprend haleine :
L’œil même qui les voit prend sa part de leur peine.
L’eau, que ce vain travail tourmente tant de fois,
Semble accuser des Dieux les inégales loix,
Et redire, en tombant, d’une voix gémissante,
Pourquoi souffré-je tant, moi qui suis innocente ?
Ce bruit & ce travail charment tant les esprits,
Qu’on perd tout souvenir, tant l’on en est épris.

Alcidon.

O Dieux ! n’en dites plus, je suis plein de merveilles.

Ce dernier vers seroit excellent, & vaudroit {p. 188}toute la piece, si on y eût changé un seul mot, & si Alcidon, moins fade admirateur, se fût écrié :

O Dieux ! n’en dites plus, je suis las de merveilles.

Je conçois que Desmarets, bien pensionné par le Cardinal, a voulu faire sa cour, en plaçant dans sa comédie la description d’une des maisons de campagne de son Protecteur ; mais je ne conçois pas que les spectateurs, qui tous n’étoient pas pensionnaires du Ministre, aient pu ne pas siffler des impertinences aussi maussadement pompeuses.

Le grand Corneille est tombé dans le défaut de Desmarets ; mais, fort heureusement pour lui & pour ses lecteurs, il ne l’imite pas long-temps.

LE MENTEUR.

ACTE II. Scene V.

Géronte.

. . . . . . . . .
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .
Dorante, arrêtons nous ; le trop de promenade
Me mettroit hors d’haleine, & me rendroit malade.
Que l’ordre est rare & beau de ces grands bâtiments !

Dorante.

Paris semble à mes yeux un pays de romans.
J’y croyois, ce matin, voir une isle enchantée :
Je la croyois déserte, & la trouve habitée.
{p. 189}
Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons,
En superbes palais a changé ces buissons.

Géronte.

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses,
Dans tout le pré aux Clercs tu verras mêmes choses :
Et l’univers entier ne peut voir rien d’égal
Au superbe dehors du palais cardinal.
Toute une ville entiere, avec pompe bâtie,
Semble d’un vieux fossé par miracle sortie,
Et nous fait présumer, à ses superbes toits,
Que tous ses habitants sont des Dieux ou des Rois.

Ces vers sont beaux pour la plupart : on y reconnoît le grand Corneille ; mais ils sont aussi mal placés dans une comédie, qu’ils le seroient bien dans une inscription. Je soupçonne même l’Auteur d’avoir pris son idée dans l’inscription de la ville de Venise, par Sannazar.

Scarron, en donnant un ton burlesque à sa diction, en a imposé jusqu’au point de faire rire les honnêtes gens.

JODELET, DUELLISTE.

ACTE V. Scene I.

Jodelet qui a reçu un soufflet veut se venger, il est en chaussons, & prêt à se battre.

Oui, tout homme vaillant doit être pitoyable,
Et j’ai pitié de toi, souffleteur misérable,
Puisque pour le soufflet que tu m’as appliqué,
Tu dois être de moi mortellement piqué.
C’est la premiere fois qu’il m’avoit, que je sache,
L’impertinent qu’il est, donné sur la moustache.
De la façon pourtant qu’il s’en est acquitté,
Je le tiens en cela très expérimenté :
{p. 190}
Je crois que de sa vie il n’a fait autre chose ;
Et nonobstant les maux que telle action cause,
Tout pauvre que je suis, je lui donnerois bien,
Pour souffleter ainsi, la moitié de mon bien.
Mais n’est-ce pas à l’homme une grande sottise
De s’aller battre armé de sa seule chemise,
Si tant d’endroits en nous peuvent être percés,
Par où l’on peut aller parmi les trépassés ?
Le moindre coup au cœur est une sure voie
Pour aller chez les morts : il est ainsi du foie :
Le rognon n’est pas sain quand il est entre-ouvert :
Le poumon n’agit point quand il est découvert :
Une artere coupée, Dieux ! ce penser me tue,
J’aimerois bien autant boire de la ciguë :
Un œil crevé, mon Dieu ! que viens-je faire ici ?
Que je suis un franc sot de m’hasarder ainsi !
Je n’aime point la mort parcequ’elle est camuse,
Et que sans regarder qui la veut ou refuse,
L’indiscrete qu’elle est, grippe, veut-il ou non,
Pauvre, riche, poltron, vaillant, mauvais & bon.
Mais je suis trop avant pour reculer arriere ;
C’est affaire en tout cas à rendre la rapiere.
Doncque bien loin de moi la peur & ses glaçons,
Je veux être de ceux qu’on dit mauvais garçons.
Mon cartel est reçu, je n’en fais point de doute :
Mon homme ne vient point, peut-être il me redoute.
Hélas ! plaise au Seigneur qu’il soit sot à tel point,
Qu’il me tienne mauvais, & ne se batte point !
Mais les raisonnements sont tout-à-fait frivoles
Où l’on a plus besoin d’effets que de paroles.
Animons notre cœur un peu trop retenu.
Çà, je pose le cas que mon homme est venu :
Nous avons dégaîné, nous sommes en présence,
{p. 191}
Tâchons de lui donner au milieu de la panse.
Bon pied, bon œil, & flic, & flac, tiens, c’est pour toi.
Zest, j’ai paré ton coup. Courage ! il est à moi.
Tu recules, poltron ! Pare cette venue.
Plus bas, plus bas, coquin ; j’ai défendu la vue.
Hai ! hai ! j’ai l’œil crevé. Non, je me suis trompé.
La peste ! le grand coup dont je suis échappé !
Mais tu me payeras la peur que tu m’as faite.
(Il faut réciter ces vers-là vîte, avec toute l’ardeur & la prestesse d’un homme qui se bat.)
Bon, ce coup-là sans doute a percé sa jaquette :
Bon, le voilà perdu : bon, me voilà sauvé,
Car de ce premier coup son œil droit est crevé.
Mais il en faut avoir l’une & l’autre prunelle.
Que ferai-je sans yeux ? Tu prendras une vielle.
Ah ! pardon, Jodelet ! Non, non ; il faut mourir.
Ah ! de grace, pardon ! Meurs sans plus discourir.

Est-il naturel qu’un homme qui va se battre, & un poltron sur-tout, cherche des expressions bouffonnes ?

Enfin parut le grand Moliere. Guidé par la nature, le goût, le discernement, il connut qu’un poëte dramatique, loin de se faire une diction à lui, ne doit avoir que celle que le caractere de ses pieces ou de ses personnages amene naturellement. Voilà pourquoi il a mieux aimé se donner un style conforme à la nature, en perfectionnant ceux de Plaute & de Térence, & en les employant à propos, que de s’en former un nouveau. Le style de Plaute, plus simple, moins recherché que celui de Térence, lui sert à exprimer les idées du bourgeois. Entendons parler Monsieur & Madame Jourdain & Cléonte.

{p. 192}

LE BOURGEOIS GENTILHOMME.

ACTE III. Scene XII.

Cléonte.

Monsieur, je n’ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite depuis long-temps. Elle me touche assez pour m’en charger moi-même ; & sans autre docteur, je vous dirai que l’honneur d’être votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m’accorder.

M. Jourdain.

Avant que de vous répondre, Monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme.

Cléonte.

Monsieur, la plupart des gens, sur cette question, n’hésitent pas beaucoup : on tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, & l’usage aujourd’hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l’avoue, j’ai les sentiments, sur cette matiere, un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête homme, & qu’il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d’un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables ; je me suis acquis dans les armes l’honneur de six ans de service, & je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable : mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d’autres, en ma place, croiroient pouvoir prétendre ; & je vous dirai franchement que je ne suis pas gentilhomme.

M. Jourdain.

Touchez là, Monsieur ; ma fille n’est pas pour vous.

{p. 193}

Cléonte.

Comment ?

M. Jourdain.

Vous n’êtes pas gentilhomme, vous n’aurez point ma fille.

Madame Jourdain.

Que voulez-vous donc dire avec votre gentilhomme ? Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis ?

M. Jourdain.

Taisez-vous, ma femme ; je vous vois venir.

Mad. Jourdain.

Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie ?

M. Jourdain.

Voilà pas le coup de langue ?

Mad. Jourdain.

Et votre pere, n’étoit-il pas marchand, aussi-bien que le mien ?

M. Jourdain.

Peste soit de la femme ! elle n’y a jamais manqué. Si votre pere étoit marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des mal avisés qui disent cela. Tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un gendre gentilhomme.

Mad. Jourdain.

Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre ; & il vaut mieux pour elle un honnête homme riche & bien fait, qu’un gentilhomme gueux & mal bâti.

Nicole.

Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne & le plus sot dadais que j’aie jamais vu, &c.

Cette diction simple nuit-elle au ridicule de M. Jourdain, au bon sens de sa femme, à l’honnêteté {p. 194}de Cléonte ? non sans doute : le premier n’en paroît que plus sot, & les autres plus sensés & plus justes.

Le style de Térence, toujours naturel, mais plus élégant, plus recherché, plus relevé que celui de Plaute, plus conforme à l’éducation des personnages distingués, sert à Moliere pour les peindre. Voyez cette tirade du Misanthrope.

ACTE IV. Scene III.

Alceste.

Ha ! ne plaisantez point, il n’est pas temps de rire.
Rougissez bien plutôt, vous en avez raison ;
Et j’ai de surs témoins de votre trahison.
Voilà ce que marquoient les troubles de mon ame ;
Ce n’étoit pas en vain que s’alarmoit ma flamme :
Par ces fréquents soupçons, qu’on trouvoit odieux,
Je cherchois le malheur qu’ont rencontré mes yeux ;
Et malgré tous vos soins & votre adresse à feindre,
Mon astre me disoit ce que j’avois à craindre.
Mais ne présumez pas que, sans être vengé,
Je souffre le dépit de me voir outragé.
Je sais que sur les vœux on n’a point de puissance,
Que l’amour veut par-tout naître sans dépendance,
Que jamais, par la force, on n’entra dans un cœur,
Et que toute ame est libre à nommer son vainqueur.
Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte,
Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte ;
Et, rejettant mes vœux dès le premier abord,
Mon cœur n’auroit eu droit de s’en prendre qu’au sort.
Mais d’un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,
C’est une trahison, c’est une perfidie,
Qui ne sauroit trouver de trop grands châtiments ;
Et je puis tout permettre à mes ressentiments.
{p. 195}
Oui, oui, redoutez tout : après un tel outrage,
Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.
Percé du coup mortel dont vous m’assassinez,
Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés ;
Je cede aux mouvements d’une juste colere,
Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.

La diction de cette tirade, quoique digne de la tragédie, & bien différente de la premiere, est cependant aussi naturelle. Pourquoi ? parcequ’elle n’a rien de forcé, & que tout homme de la condition d’Alceste auroit précisément parlé comme lui, s’il s’étoit trouvé dans sa situation.

Pourquoi les Auteurs qui ont succédé à Moliere s’écartent-ils de la véritable route que les maîtres de l’art leur ont frayée ? Pourquoi dédaignent-ils aujourd’hui ce beau simple, cet élégant naturel, qui, mis à côté de leur clinquant, fait leur critique & celle de leurs partisans ? Pourquoi leurs différents genres sont-ils tous traités du même style ?

Nos Auteurs modernes ne se sont pas contentés d’employer la même diction pour toutes leurs pieces sans distinction ; ils ont poussé la chose jusqu’au point de faire parler tous leurs personnages sur le même ton. Tout le monde connoît le ridicule de Marivaux là-dessus. Tous ses personnages se souhaitent le bon jour & le bon soir avec un esprit à perte de vue. Mais qu’on me permette de puiser un exemple dans la meilleure comédie que nous ayons vue depuis Moliere ; je veux parler de la Métromanie. Je n’offense pas M. Piron en le traitant comme Moliere. Ecoutons Lisette parler à Dorante de sa maîtresse.

{p. 196}

ACTE I. Scene II.

Lisette.

Hé ! non, vous dis-je, non ; vous auriez tout gâté :
L’indifférence incline à la sévérité.
Il a fallu d’abord préparer toutes choses,
De l’empire amoureux lui déplier les roses,
L’induire à se vouloir baisser pour en cueillir.
D’aise, en lisant vos vers, je la vois tressaillir,
Sur-tout quand un amour qui n’est plus guere en vogue
Y brille sous le titre ou d’Idylle ou d’Eglogue.
Elle n’a plus l’esprit maintenant occupé
Que des bords du Lignon, des vallons de Tempé,
De bergers figurant quelques danses légeres,
Ou tout le jour assis aux pieds de leurs bergeres,
Et couronnés de fleurs, au son du chalumeau,
Le soir, à pas comptés, regagnant le hameau.

Parlons franchement ; cette soubrette devroit-elle parler sur ce ton ? Que dit de plus poétique le Métromane ? La soubrette du Tartufe a bien autant d’esprit ; elle s’exprime avec bien plus de force & d’énergie ; elle dit naturellement de belles choses, sans que son ton jure jamais avec son état & son éducation. Entendons-la repousser la médisance d’une vieille prude.

ACTE I. Scene I.

Dorine.

L’exemple est admirable, & cette Dame est bonne :
Il est vrai qu’elle vit en austere personne ;
Mais l’âge, dans son ame, a mis ce zele ardent,
Et l’on sait qu’elle est prude à son corps défendant.
Tant qu’elle a pu des cœurs attirer les hommages,
Elle a fort bien joui de tous ses avantages.
{p. 197}
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer,
Et, du voile pompeux d’une haute sagesse,
De ses attraits usés déguiser la foiblesse.
Ce sont là les retours des coquettes du temps :
Il leur est dur de voir déserter les galants.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
Ne voit d’autre recours que le métier de prude ;
Et la sévérité de ces femmes de bien
Censure toute chose, & ne pardonne rien.
Hautement d’un chacun elles blâment la vie,
Non point par charité, mais par un trait d’envie
Qui ne sauroit souffrir qu’un autre ait les plaisirs
Dont le penchant de l’âge a sevré leurs desirs.

On dira à cela que, dans une maison entichée de la manie des vers, tout le monde y doit prendre un ton poétique ; d’accord : mais chacun sur un ton conforme à son état & aux connoissances qu’il peut avoir naturellement. Si M. Piron a semé du ridicule sur le ton poétique de Francaleu, quelle nuance différente ne devoit-il pas mettre entre celui de M. de l’Empirée & celui de Lisette !

M. Piron a surement senti mieux que moi ce que je fais remarquer à mes lecteurs. Je me suis trouvé à côté de lui à une représentation de son chef-d’œuvre, & je l’ai vu murmurer des applaudissements prodigués au clinquant de certains morceaux. Mais il ne pensoit pas ainsi lorsqu’il composoit. Peu d’Auteurs ont la force de lutter contre le goût du siecle ; & voilà le mal. Ils savent qu’on ne veut, qu’on ne demande plus que de l’esprit ; ils en mettent par-tout. Rien n’est plus simple & plus aisé. Examinons un peu comment cette maladie s’est introduite parmi nous. Je suis persuadé {p. 198}que le goût d’expression qui regne aujourd’hui, vient moins d’une imagination heureuse que de la stérilité des Auteurs : la moindre réflexion suffit pour le prouver.

Diction d’esprit. §

Les Auteurs qui sont venus après le pere de la vraie comédie, ont, je n’en doute point, tenté de marcher sur les traces de ce grand homme, & de présenter leurs idées avec des expressions naturelles, comiques, intelligibles aux spectateurs les moins éclairés : mais la nature a épuisé ses dons en faveur de Moliere, & s’est montrée avare pour ses successeurs, qui n’ayant pas un génie capable d’imaginer des fables nouvelles, d’imiter heureusement celles des Anciens, ou de profiter des idées des nations voisines ; ne pouvant enfanter que des pieces dont l’action & le mouvement suffisent à peine pour soutenir un seul acte, & ne voulant pas ressembler à Poisson, qui se nommoit plaisamment un cinquieme d’Auteur, parcequ’il n’avoit fait que de petites pieces, imaginerent d’amuser le spectateur & de l’éblouir par des pensées brillantes.

La Nation Françoise, naturellement portée à ce genre d’esprit, s’y prêta d’abord par nécessité ; peu à peu elle le goûta, & lui donna enfin, par son approbation, le moyen de s’emparer en peu de temps de la scene. C’est le même genre d’écrire qui a passé parmi nous sous ce titre de style du bon ton & de la bonne compagnie : comme si un homme qui la voit, cette bonne compagnie, n’étoit pas obligé de parler naturellement, & s’il devoit {p. 199}ignorer la critique sanglante que Gresset a faite de ses comédies dans un seul vers.

L’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a27.

Graces au mauvais goût, la mode préside à la diction comme à la coeffure ; mais la diction à la mode révolte ceux qui ont su se préserver de la contagion. Les esprits justes, les esprits vrais ne souffrent qu’avec peine que l’on préfere aujourd’hui des comédies composées de saillies & d’épigrammes ou de déclarations amoureuses, aux bonnes comédies, qui ne sont parées que d’une action simple & naturelle.

Un Roi, aussi grand par lui-même que par son rang, a dit dans ses ouvrages, qu’il aimeroit mieux se voir jouer dans une comédie bien faite & dans le bon genre, que d’assister seulement à l’une de nos pieces modernes. C’est à mes lecteurs à peser cette pensée, à juger combien de goût, de force d’esprit, de philosophie, de grandeur d’ame, elle décele, & sur-tout dans un Roi. Les grands hommes le sont en tout.

Le même Prince voyoit jouer le ** par ses comédiens ; les beaux esprits qui l’entouroient sourioient à tous les traits fins, délicats, à toutes les épigrammes dont cette piece fourmille. Leur bienfaiteur, surpris de n’éprouver pas la même sensation, leur en demanda la cause : Sire, lui répondirent-ils, il faudroit, pour bien sentir toutes les finesses de cette piece, que Votre Majesté connût Paris comme nous. Oui ! dit le Prince. Ah ! je comprends : mais je n’ai pas besoin de me {p. 200}transporter à Paris pour goûter la beautés du Misanthrope, du Tartufe : la connoissance du cœur humain me suffit. Depuis ce temps-là le ** n’a plus paru sur le théâtre du Prince.

Il faut, comme l’enseigne Aristote, que la diction soit ornée ; d’accord : mais on ne doit pas se permettre des expressions forcées, parcequ’elles blessent à la fois le simple & le vrai qu’exige la comédie. Ce qu’on appelle trait d’esprit, défigure les caracteres, en affoiblit le ridicule, & substitue à des traits naturels, si essentiels pourtant, des bons mots, des pensées brillantes, qui fixent l’attention du spectateur à tout autre objet que l’action de la comédie ; aussi les Auteurs se dispensent-ils d’en mettre.

Bernardino Pino da Cagliari, qui vivoit dans le seizieme siecle, nomma Ragionamenti, & non Comedia ou Favola, une piece dans laquelle il avoit mis plusieurs scenes de réflexions philosophiques. On devroit donc intituler dialogues, romans, recueil d’épigrammes ou de bons mots les comédies de nos jours ; peut-être sous ce titre seroient-elles lues & estimées de la postérité : mais en les donnant pour des comédies, je doute que, si dès-à-présent elles ne plaisent pas aux personnes de goût, elles puissent dans la suite avoir un succès plus favorable.

Le desir de passer pour auteurs de la bonne compagnie, a conduit bien plus loin nos jeunes poëtes. Sortis à peine du college, ils saisissent en l’air le jargon, les mots favoris de quelques élégants, de quelques petites-maîtresses ; & tout fiers ensuite de leur rare découverte, ils en embellissent leur diction. Qu’arrive-t-il ? Les badauds, les gens qui admirent tout, s’écrient : l’Auteur connoît le {p. 201}monde. Les connoisseurs disent en riant : Ah ! le petit frippon ! il a écouté aux portes.

Moliere, me dira-t-on, votre oracle, votre héros, a bien employé le ton, le jargon, & jusqu’aux mots favoris de tous les états, de toutes les passions, de tous les vices, de tous les ridicules qu’il a joués, témoin son Chasseur des Fâcheux, dans la bouche duquel il met tous les mots consacrés à la chasse.

ACTE II. Scene VII.

Dorante.

Dieu préserve, en chassant, toute sage personne
D’un porteur de huchet, qui mal-à-propos sonne ;
De ces gens qui, suivis de dix hourets galeux,
Disent, ma meute, & font les chasseurs merveilleux.
Sa demande reçue, & ses vertus prisées,
Nous avons tous été frapper à nos brisées.
A trois longueurs de trait, tayaut ; voilà d’abord
Le cerf donné aux chiens. J’appuie & sonne fort.
Mon cerf débuche, & passe une assez longue plaine,
Et mes chiens après lui, mais si bien en haleine,
Qu’on les auroit couverts tous d’un seul justaucorps.
Il vient à la forêt : nous lui donnons alors
La vieille meute ; & moi, je prends en diligence
Mon cheval alezan. Tu l’as vu ?

Témoins encore ses apothicaires, ses médecins, qui n’oublient pas un seul terme de leur art. Cela est vrai : Tartufe parle, je l’écoute, j’entends :

J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille !
Une dévotion à nulle autre pareille.

Et je connois, à ces seuls mots, que Tartufe est un faux dévot.

{p. 202}

Une femme veut que sa servante s’exprime congrument. Elle lui parle de récidive, de négative : ces termes seuls me font décider que Belise est une savante.

Chaque personnage de Moliere se peint par sa diction, chacun de ses mots décele au spectateur ce qu’il est ; mais Moliere savoit bien que tant qu’il y auroit des faux dévots, des chasseurs, des médecins, des apothicaires, des femmes savantes, ils parleroient sur le même ton, & s’exprimeroient dans les mêmes termes. Il s’est bien gardé de saisir des mots que le caprice enfante & fait disparoître dans un jour.

Si les Auteurs ont le plus grand tort du monde de mettre, dans leurs pieces, des choses qui ne tiennent qu’au caprice d’un lieu ou d’un moment, comment peuvent-ils, sans frémir, employer des mots, des expressions qui, bien souvent, ne sont de mode que vingt-quatre heures, & dans une seule ville. La piece est applaudie à Paris dans sa nouveauté ; d’accord : mais la province, qui a le malheur de prendre le style de bon ton pour un entortillage insupportable, pour un jargon ridicule, prend la liberté de siffler la piece, en attendant qu’on la méprise à Paris ; ce qui ne peut tarder d’arriver. La raison en est toute simple ; la voici : ce qu’on appelle filles à Paris, est continuellement à l’affût pour saisir le ton, les grimaces, les propos des petites-maîtresses du haut rang, & s’empare bien vîte des expressions qui leur sont familieres, & de leurs mots favoris : celles-ci, indignées contre ces filles pour plus d’une raison, les leur abandonnent, & en créent de nouveaux : par conséquent, un ouvrage qui a aujourd’hui le prétendu ton de la bonne compagnie, {p. 203}& qui fait croire que celui qui l’a composé en est l’ornement & l’aigle, aura dans six mois le ton de la plus mauvaise, & fera soupçonner que l’Auteur n’en fréquente pas d’autre. N’est-il pas bien payé de ses soins ?

La plupart des Auteurs, oubliant que la diction n’est faite simplement que pour expliquer l’action, pensent au contraire que cette derniere partie, si essentielle & la plus nécessaire sans contredit, est tout-à-fait subordonnée à la premiere. Ils semblent n’imaginer à la hâte une petite intrigue que pour avoir le droit de ramasser beaucoup de monde & de faire débiter sur les planches une diction qu’ils se piquent d’avoir à eux.

Mettons nos personnages en situation ; faisons-leur dire tout simplement, & en termes propres, ce que tout homme diroit à leur place, la diction sera toujours excellente.

Il résulte de tout ce que je viens de dire dans ce chapitre, qu’un poëte comique doit parler la langue de toutes les nations, & savoir prendre à propos le ton du bourgeois, de l’homme de Cour, du savant, de l’ignorant ; & malheur à tout Auteur dramatique, de qui la diction fait perdre de vue l’action & ses personnages, pour nous montrer l’Auteur dans son cabinet.

{p. 204}

CHAPITRE XI.
Du Dialogue. §

Le dialogue, dit-on communément, doit être coupé, rapide : voilà les seuls préceptes qu’on donne. Il est des scenes dans lesquelles ces deux qualités réunies feroient le plus mauvais effet, & dont le dialogue ne brille que par des qualités tout-à-fait opposées. Prenons pour exemple la fameuse scene dans laquelle Tartufe fait sa déclaration amoureuse ; elle est presque remplie en entier par deux longues tirades. Dira-t-on que le dialogue en est mauvais, parcequ’il n’est pas coupé ? Voyons, étudions la nature : c’est chez elle qu’un Auteur, & un Auteur comique sur-tout, doit puiser toutes ses regles.

Je suppose deux personnages dans une entrevue qu’ils desirent tous deux. Le premier, fin, adroit, veut s’insinuer dans le cœur de l’autre, & s’en emparer : le second s’apperçoit de son dessein ; il a le plus grand intérêt à le démasquer : est-il naturel que leur conversation soit coupée, qu’ils s’interrompent mutuellement par des questions & des répliques précipitées ? Ils s’en garderont bien : l’un a trop d’intérêt à parler, & l’autre à écouter.

Elmire veut savoir de Tartufe si Orgon a effectivement projetté de lui donner Marianne. Tartufe est amoureux d’Elmire, & brûle de le lui dire. Ils se trouvent ensemble ; Tartufe croit avoir trouvé l’occasion favorable : il cherche, par de légeres galanteries, à faire naître l’instant de {p. 205}placer sa déclaration : il se présente, il le saisit bien vîte, & débite d’un seul trait cette tirade.

ACTE III. Scene III.

Tartufe.

L’amour qui nous attache aux beautés éternelles,
N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles.
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles.
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris, & les cœurs transportés :
Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
Et d’un ardent amour sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
D’abord j’appréhendois que cette ardeur secrete
Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable,
Que cette passion peut n’être point coupable,
Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,
Et c’est ce qui me fait abandonner mon cœur.
Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande
Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande ;
Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude :
De vous dépend ma peine, ou ma béatitude ;
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux si vous voulez, malheureux s’il vous plaît.
{p. 206}

Est-il dans la nature que Tartufe s’interrompe lui-même pour donner le temps à Elmire de lui imposer silence ? au contraire, il doit trembler qu’on ne lui permette pas d’achever sa déclaration, & de présenter sous un aspect agréable tout ce qui peut la faire recevoir favorablement ; il ne doit s’arrêter précisément que lorsqu’il demande une réponse positive.

Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux si vous voulez, malheureux s’il vous plaît.

Est-il naturel, d’un autre côté, qu’Elmire interrompe Tartufe ? Encore moins. La surprise qu’elle ressent, ou celle qu’elle doit affecter, jointe à l’intérêt qu’elle a de connoître à fond un traître, tout lui impose silence pendant cette premiere tirade, qui est très fort dans la nature. Il en est ainsi de la seconde. Tartufe, enhardi par une réponse adroite qui semble lui promettre un sort heureux, doit se livrer, comme il fait, & présenter avec volubilité, dans une tirade plus longue que la premiere, tout ce qu’il croit capable d’excuser son audace, & de la faire préférer à tout autre. Elmire, conformément à sa situation, à ses desseins, à ses intérêts, doit l’écouter plus patiemment que la premiere fois.

Qu’on ne m’accuse point d’avoir de l’humeur contre le dialogue coupé. Je suis d’un sentiment bien opposé à celui de nos Modernes, qui pensent avoir fait des merveilles, quand ils ont enfanté quelques tirades bien quarrées, bien compassées, bien toisées. Mais mon goût, ou celui du siecle, ne fait rien à la chose : c’est le caractere des interlocuteurs, & leur situation, qui doivent alonger ou raccourcir les couplets ; &, d’après {p. 207}cette regle, dictée par la raison, je critique ce que la plupart des comédiens, grands amateurs de tirades, parcequ’elles sont toujours applaudies par le grand nombre, ont ajouté après la mort de Moliere à la cinquieme scene du troisieme acte de l’Avare, & qu’on débite hardiment sur le premier Théâtre de l’Europe, qu’on trouve même dans les mauvaises éditions.

Harpagon demande à Maître Jacques ce qu’il faudra pour un souper qu’il veut donner à sa maîtresse. Voici ce qu’on fait répondre à Maître Jacques.

Eh bien, il faudra quatre grands potages bien garnis, & cinq assiettes d’entrées : potage bisque, potage de perdrix aux choux verds, potage de santé, potage de canards aux navets : entrées, fricassées de poulets, tourte de pigeonneaux, ris de veau, boudin blanc, & morilles.

Harpagon.

Que diable ! voilà pour traiter toute une ville !

Maitre Jacques.

Rôt dans un grandissime bassin en pyramide : une grande longe de veau de riviere, trois faisands, trois poulardes grasses, douze pigeons de voliere, douze poulets de grain, six lapreaux de garenne, douze perdreaux, douze douzaines de cailles, trois douzaines d’ortolans.

Est-il raisonnable qu’Harpagon, un mortel qui a tant d’aversion pour le mot de donner, qu’il ne dit jamais je vous donne, mais je vous prête le bon jour ; est-il naturel, dis-je, que cet homme écoute patiemment tout ce que dit Maître Jacques ? Non, sans doute, puisque chaque mot doit porter un coup mortel au cœur de notre avare.

{p. 208}

L’on croit avoir ajouté au plaisant, en forçant Harpagon à mettre fort long-temps la main devant la bouche de Maître Jacques pour l’empêcher de parler, & l’on a écarté le bon comique, inséparable de la vraisemblance, pour substituer à sa place la farce la plus plate. Comparons ce que Moliere a fait réellement avec ce dont on l’a gratifié. Voici ce qu’il y a dans les bonnes éditions :

Eh bien, il faudra quatre grands potages, & cinq assiettes.... Potages, entrées....

Harpagon.

Que diable ! voilà de quoi traiter toute une ville entiere !

Cette exclamation d’Harpagon n’est-elle pas plus comique, & ne peint-elle pas mieux son caractere après les seuls mots de potages & d’entrées, qu’après une longue énumération de superfluités qui feroient dire la même chose à toute autre personne qu’un avare ? Continuons.

Maître Jacques.

Rôt....

Harpagon, mettant la main sur la bouche de Maître Jacques.

Ha ! traître, tu manges tout mon bien !

Comme ce dernier trait est vigoureux ! comme ce coup de pinceau est fort & expressif après le seul mot de rôt ! comme il est affoibli par le détail d’une infinité de choses qui peuvent alarmer effectivement tout homme qui ne sera pas prodigue ! Il faut être bien possédé du démon des tirades pour avoir imaginé ces deux-là ! Elles effacent non seulement les traits les mieux caractérisés du {p. 209}principal personnage, elles ôtent encore tout le sel du reste de la scene. La réponse de Valere, qui prend le parti d’Harpagon, & qui dit à Maître Jacques qu’on n’invite pas les gens pour les assassiner à force de mangeaille ; que rien n’est plus préjudiciable à l’homme que de manger avec excès ; que pour se bien montrer ami des gens que l’on invite, il faut les traiter avec frugalité ; & que, suivant le dire d’un Ancien, il faut manger pour vivre, & non pas vivre pour manger : tout cela cesse d’être comique, si Maître Jacques y a donné lieu, & si l’on ne voit pas que c’est la flatterie, & non le bon sens, qui le fait dire à Valere28.

Quand la situation d’une scene laisse à l’Auteur la liberté de couper son dialogue, ou de ne pas le couper, je l’exhorte à ne point hésiter. Une chose trop simple par elle-même peut être rendue beaucoup plus piquante, sans autre secours que celui d’un dialogue coupé.

Pour faire sentir à mes Lecteurs la vérité de ce que je dis, je crois très à propos de comparer une partie de la seconde scene du Phormion de Térence, avec une partie de la seconde scene des Fourberies de Scapin de Moliere. La situation est la même, les personnages disent {p. 210}à-peu-près la même chose, puisque Moliere n’a presque fait, en cet endroit, que copier Térence : toute la différence consistera donc dans l’art de dialoguer.

Ecoutons Térence, qui nous parle par la bouche de Géta & de Dave.

ACTE I. Scene II.

Géta.

Notre jeune maître Antiphon ne fit rien de mal les premiers jours. Pour Phédria, son pere ne fut pas plutôt parti, qu’il trouva une certaine chanteuse dont il devint fou. Cette fille étoit chez un marchand d’esclaves, le plus infame coquin du monde. Nous n’avions rien à donner, nos vieillards y avoient mis bon ordre. Notre jeune amoureux n’avoit donc d’autre consolation que de repaître ses yeux, de suivre sa maîtresse, & de l’accompagner quand elle alloit chez ses maîtres de musique, & de la ramener chez elle. Et nous, qui n’avions rien de meilleur à faire, nous suivions ordinairement Phédria. Vis-à-vis du lieu où cette fille alloit prendre ses leçons, il y avoit une boutique de barbier ; c’étoit là que nous attendions qu’elle sortît pour s’en retourner. Un jour que nous y étions, nous voyons arriver tout d’un coup un jeune homme qui pleuroit ; cela nous surprend, nous demandons ce que c’est. Jamais, dit-il, la pauvreté ne m’a paru un fardeau si insupportable que présentement. Je viens de voir par hasard dans ce voisinage une jeune fille qui pleure sa mere qui vient de mourir ; elle est près du corps, & elle n’a ni parents ni amis, personne enfin qu’une pauvre vieille qui lui aide à faire ses funérailles : cela m’a fait une grande compassion : cette fille est d’une beauté charmante. Que te dirai-je davantage, Davus ? {p. 211}Nous fûmes tous touchés de ce discours, & Antiphon prenant d’abord la parole : voulez-vous, dit-il, que nous allions voir ? Un autre dit, je le veux, allons, menez-nous, je vous prie. Nous allons, nous arrivons, nous voyons. Qu’elle étoit belle ! Cependant, imagine-toi, Davus, qu’elle n’avoit pas la moindre chose qui pût relever sa beauté. Ses cheveux étoient en désordre, ses pieds nus ; la douleur étoit peinte sur son visage, un torrent de larmes couloit de ses yeux, elle n’avoit que de méchants habits ; enfin elle étoit faite de maniere, que si elle n’avoit eu un fond de beauté à toute sorte d’épreuves, tant de choses n’auroient pas manqué de l’éteindre & de l’effacer. Celui qui aimoit la chanteuse, dit seulement : elle est assez jolie, vraiment ! Mais son frere....

Davus.

Je vois cela d’ici, il en devint amoureux dès le moment.

Géta.

Sais-tu avec quelle fureur ? Vois jusqu’où alla sa folie. Dès le lendemain il va trouver la vieille dont je t’ai parlé, il la prie de lui faire voir cette fille : elle le refuse, & lui représente qu’il a des desseins fort injustes ; que cette fille est citoyenne d’Athenes ; qu’elle est bien élevée ; qu’elle est de bonne famille ; que s’il veut l’épouser, les loix lui en faciliteront les moyens, & que s’il a d’autres intentions, elle ne peut plus l’entendre ni le voir.

Voici présentement comment Moliere fait parler Octave, Silvestre & Scapin sur le même sujet.

LES FOURBERIES DE SCAPIN.

ACTE I. Scene II.

Octave.

Quelque temps après, Léandre fit rencontre d’une {p. 212}jeune Egyptienne, dont il devint amoureux. . . . . . . . . . . . . . . .

Un jour que je l’accompagnois pour aller chez les gens qui gardent l’objet de ses vœux, nous entendîmes dans une petite maison d’une rue écartée quelques plaintes mêlées de beaucoup de sanglots. Nous demandons ce que c’est ; une femme nous dit en soupirant, que nous pouvions voir là quelque chose de pitoyable en des personnes étrangeres, & qu’à moins d’être insensibles, nous en serions touchés.

Scapin.

Où est-ce que cela nous mene ?

Octave.

La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que c’étoit. Nous entrons dans une salle ou nous voyons une vieille femme mourante, assistée d’une servante qui faisoit des regrets, & d’une jeune fille qui fondoit en larmes, la plus belle & la plus touchante qu’on puisse jamais voir.

Scapin.

Ah ! ah !

Octave.

Une autre auroit paru effroyable en l’état où elle étoit ; car elle n’avoit pour habillement qu’une méchante petite jupe, avec des brassieres de nuit, qui étoient de simple futaine ; & sa coeffure étoit une cornette jaune, retroussée au haut de sa tête, qui laissoit tomber en désordre ses cheveux sur ses épaules : & cependant, faite comme cela, elle brilloit de mille attraits ; & ce n’étoit qu’agréments & que charmes que toute sa personne.

Scapin.

Je sens venir les choses.

{p. 213}

Octave.

Si tu l’avois vue, Scapin, en l’état que je dis, tu l’aurois trouvée admirable.

Scapin.

Oh, je n’en doute point, &, sans l’avoir vue, je vois bien qu’elle étoit tout-à-fait charmante !

Octave.

Ses larmes n’étoient point de ces larmes désagréables qui défigurent un visage : elle avoit à pleurer une grace touchante, & sa douleur étoit la plus belle du monde.

Scapin.

Je vois tout cela.

Octave.

Elle faisoit fondre chacun en larmes en se jettant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu’elle appelloit sa chere mere ; & il n’y avoit personne qui n’eût l’ame percée de voir un si bon naturel.

Scapin.

En effet, cela est touchant, & je vois bien que ce bon naturel-là vous l’a fait aimer.

Octave.

Ah ! Scapin, un barbare l’auroit aimée !

Scapin.

Assurément. Le moyen de s’en empêcher ?

Octave.

Après quelques paroles, dont je tâchai d’adoucir la douleur de cette charmante affligée, nous sortîmes de là ; & demandant à Léandre ce qu’il lui sembloit de cette personne, il me répondit froidement qu’il la trouvoit assez jolie. Je fus piqué de la froideur avec laquelle il m’en parloit, & je ne voulus point lui découvrir l’effet que ses beautés avoient fait sur mon ame.

{p. 214}

Silvestre, à Octave.

Si vous n’abrégez ce récit, nous en voilà pour jusqu’à demain. Laissez-le-moi finir en deux mots. (A Scapin.) Son cœur prend feu dès ce moment ; il ne sauroit plus vivre qu’il n’aille consoler son aimable affligée. Ses fréquentes visites sont rejettées de la servante, devenue la gouvernante par le trépas de la mere. Voilà mon homme au désespoir. Il presse, supplie, conjure ; point d’affaire. On lui dit que la fille, quoique sans bien & sans appui, est de famille honnête ; & qu’à moins que de l’épouser, on ne peut souffrir ses poursuites. Voilà son amour augmenté par les difficultés. Il consulte dans sa tête, agite, renonce, balance, prend sa résolution : le voilà marié avec elle depuis trois jours.

Certainement tous les connoisseurs, après avoir convenu que la coupe du dialogue fait la seule différence de ces deux scenes, donneront la préférence à la derniere, & avoueront qu’elle est beaucoup plus comique. C’est assez parler du dialogue coupé. Passons présentement au dialogue rapide.

La rapidité du dialogue consiste, dit-on, à faire répondre juste, vîte & en peu de mots, chaque personnage à ce qu’on lui demande. Un Auteur comique a besoin d’un art infini, d’une connoissance très profonde du théâtre & du cœur humain, pour savoir distinguer les situations qui veulent qu’un interlocuteur réponde prestement aux questions qu’on lui fait, ou à celles qui exigent au contraire que l’interlocuteur hésite, & fasse long-temps attendre une réponse positive. Il faut toujours que la Nature lui serve de guide.

Dans le Distrait de Regnard, le dialogue du {p. 215}commencement de la premiere scene est très rapide.

ACTE I. Scene I.

VALERE, Madame GROGNAC.

Valere.

Quoi ! toujours opposée à toute une famille ?

Madame Grognac.

Oui.

Valere.

Vous ne voulez point marier votre fille ?

Mad. Grognac.

Non.

Valere.

Quand on vous en parle, on vous met en courroux.

Mad. Grognac.

Oui.

Valere.

Vous ne prendrez point des sentiments plus doux ?

Mad. Grognac.

Non.

Valere.

Fort bien ! non, oui, non : beau discours ! Vos repliques
Me paroissent, pour moi, tout à fait laconiques.

La rapidité du dialogue sied très bien dans cette scene. Les reparties vives, positives & nettes de Madame Grognac établissent son caractere brusque ; & ses monosyllabes deviennent comiques.

Tout au contraire, quand, dans le Philosophe marié, Géronte arrive, qu’il voit son neveu occupé à égayer sa philosophie sur la joue de Céliante & de Mélite, & qu’il lui demande qui sont {p. 216}ces créatures, il n’est pas naturel qu’Ariste fasse une réponse claire, positive & breve à son oncle : le plaisant de la scene consiste au contraire à voir les efforts que fait le neveu pour éluder la fâcheuse question de l’oncle.

ACTE II. Scene VI.

Géronte.

Qui sont ces créatures ?

Ariste.

Mon oncle, s’il vous plaît, supprimez les injures.
Ce sont.....

Géronte.

Quoi ?

Ariste, à part.

Je ne sais que lui dire.

Géronte.

Morbleu,
Achevez donc.

Ariste.

Et vous, modérez votre feu.
Je vous l’ai dit cent fois, votre bile s’échauffe.....

Géronte.

Vous êtes un frippon, Monsieur le Philosophe.
Vous voulez éluder un éclaircissement ;
Mais il faut me répondre, & positivement.

Ariste.

Oui, je vous répondrai, la chose m’est facile.
Mais je voudrois vous voir d’une humeur plus tranquille.

Géronte.

Ventrebleu !

Ariste.

Doucement, ou je ne dirai mot.
Il faut....
{p. 217}

Géronte.

Prétendez-vous me traiter comme un sot ?

Ariste.

Non, vous avez, mon oncle, un esprit vif & juste ;
Vous jouissez encor d’une santé robuste ;
Vous avez de gros biens.

Géronte.

Ha !

Ariste.

Vous êtes d’un sang
Qui peut vous égaler aux gens du plus haut rang.

Géronte.

Répondez-moi.

Ariste.

De plus, vous avez l’avantage
De n’avoir point d’enfant, de goûter le veuvage...

Géronte.

Au fait.

Ariste.

Et de jouir de cette liberté
Qui des gens de bon sens fait la félicité.

Géronte.

Bourreau !

Ariste.

Votre neveu vous respecte & vous aime.
Cependant au milieu de ce bonheur extrême.....

Géronte.

Ce traître de neveu qui m’aime & me chérit,
Par son maudit caquet me fait tourner l’esprit.

Ariste.

Mais....

Géronte.

Dis encore un mot, & je te déshérite.

Ariste.

Je m’en vais, puisqu’enfin mon discours vous irrite.
{p. 218}

Géronte.

Non, il faut m’éclaircir, & m’apprendre à l’instant
Qui sont ces belles.

Ariste.

Soit ; je vous rendrai content.
Elles sont sœurs.

Géronte.

Ensuite ?

Ariste, ayant un peu rêvé.

Elles sont de Bretagne.

Géronte.

Fort bien.

Ariste.

Elles partoient pour aller en campagne,
Et fort innocemment.... je leur disois adieu,
Quand vous êtes venu nous surprendre en ce lieu.
Voilà tout.

Le public jouit de l’embarras d’Ariste & de l’impatience de Géronte tant que dure le débat.

Il est encore un moyen pour répandre sur cette derniere espece de dialogue un sel beaucoup plus piquant, & un intérêt bien plus considérable ; c’est celui de faire partager au public, & l’embarras d’un interlocuteur, & l’impatiente curiosité de l’autre. Je prends mon exemple dans l’Ecole des Femmes de Moliere.

ACTE II. Scene VI.

Agnès.

Oh, tant ! Il me prenoit & les mains, & les bras,
Et de me les baiser il n’étoit jamais las.
{p. 219}

Arnolphe.

Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose ?
(La voyant interdite.)
Ouf.

Agnès.

Hé ! il m’a....

Arnolphe.

Quoi ?

Agnès.

Pris....

Arnolphe.

Hé !

Agnès.

Le....

Arnolphe.

Plaît-il ?

Agnès.

Je n’ose :
Et vous vous facherez peut-être contre moi.

Arnolphe.

Non.

Agnès.

Si fait.

Arnolphe.

Mon Dieu non.

Agnès.

Jurez donc votre foi.

Arnolphe.

Ma foi, soit.

Agnès.

Il m’a pris.... Vous serez en colere ?

Arnolphe.

Non.
{p. 220}

Agnès.

Si.

Arnolphe.

Non, non, non, non. Diantre, que de mystere !
Qu’est-ce qu’il vous a pris ?

Agnès.

Il....

Arnolphe, à part.

Je souffre en damné,

Agnès.

Il m’a pris le ruban que vous m’aviez donné.
A vous dire le vrai, je n’ai pu m’en défendre.

Arnolphe, reprenant haleine.

Passe pour le ruban.

Si le spectateur étoit du secret, comme dans le Philosophe marié, s’il savoit ce qu’Horace a pris à Agnès, cette scene seroit bien moins plaisante, & les réponses d’Agnès seroient attendues avec bien moins d’intérêt.

Le dialogue doit être précis : voilà le mot. L’art de lui donner cette qualité consiste non seulement à le couper, ou non, à propos, à le rendre plus ou moins rapide, selon les circonstances : il consiste encore à ne pas faire parler un personnage lorsqu’il n’a rien à dire. N’est-il pas ridicule, par exemple, que, dans les Folies amoureuses, Crispin interrompe, par des quolibets, la conversation de deux amants qui ne se sont pas vus depuis très long-temps, & qui par conséquent ont cent choses intéressantes à se dire ?

ACTE II. Scene III.

Eraste, amant d’Agathe, la voit avec Albert, son vieux rival ; il feint de ne pas la connoître : {p. 221}il tâche cependant de lui exprimer ses sentiments de façon que le jaloux ne s’apperçoive point de leur intelligence. Il dit fort galamment, en regardant tendrement Agathe :

Eraste.

Attiré par l’aspect & le frais de ces lieux,
Je viens y respirer un air délicieux.

Albert, qui tremble à l’approche de tout homme, & qui craint sans cesse qu’on lui enleve sa maîtresse, répond brusquement :

Albert.

Vous vous trompez, Monsieur ; l’air qu’ici l’on respire,
Est tout à fait mal-sain. Je dois même vous dire
Que vous ferez fort mal d’y demeurer long-temps,
Et qu’il est dangereux & mortel aux passants.

Agathe, instruite par l’amour bien mieux qu’Albert ne l’est par la jalousie, répond ingénieusement :

Agathe.

Hélas ! rien n’est plus vrai. Depuis que j’y respire,
Je languis nuit & jour dans un cruel martyre.

Le dialogue est très bien monté sur ce ton, & le spectateur desire de le voir continuer par trois personnages rendus très intéressants par la situation, quand Crispin vient platement l’interrompre par cette balourdise :

Crispin.

Que l’on me donne à moi toujours du même vin
Que celui que notre Hôte a percé ce matin,
Et je défie ici toux, fievre, apoplexie,
De pouvoir de cent ans attenter à ma vie.
{p. 222}

L’on rit à ces quatre vers ; mais les gens sensés sont fâchés de les voir là : ils ne sont pas du tout à leur place.

Un Auteur qui veut se piquer de précision, doit encore savoir sacrifier son esprit au bon goût, & se priver du plaisir de faire dire à ses interlocuteurs de jolies choses, à moins qu’elles ne tiennent tout-à-fait au sujet, à l’action, à la scene. Je pourrois citer ici nombre d’exemples qui trouveront mieux leur place dans l’article où il sera question du juste embonpoint des pieces, des scenes, du dialogue. Autant que je pourrai, j’épargnerai à mes Lecteurs des répétitions ennuyeuses pour lui & pour moi.

Enfin il en est du dialogue comme de la diction, à laquelle il tient si bien, qu’on les a souvent confondus : il doit prendre, comme elle, le caractere des interlocuteurs, de leur état, de leur situation, de leurs passions, de leurs intérêts. Voilà la regle que les bons Auteurs ont puisée dans la nature, dans le cœur humain, & qu’ils se sont imposée : ils ont mieux fait ; ils ont oublié leur cabinet, le théâtre, leur esprit sur-tout ; ils se sont mis à la place de leurs personnages, ils se sont bien pénétrés de leur situation, & ils ont coupé, pressé, ralenti leur dialogue en conséquence.

{p. 223}

CHAPITRE XII.
Des Scenes. §

L’art de filer une scene m’a toujours paru si difficile, & de si grande conséquence, que j’aurois cru trouver des réflexions très étendues sur une partie aussi essentielle, chez tous ceux qui ont traité avant moi de l’art dramatique : j’ai été bien frustré dans mon attente ; & l’Abbé d’Aubignac lui-même, qui a eu soin de répéter tout ce qu’on a dit avant lui, & qui a consacré le septieme chapitre de sa Pratique du Théâtre aux scenes, se borne à nous instruire de l’étymologie de leur nom.

Il nous apprend que le mot de scene, en sa propre signification, ne veut dire qu’un couvert de branchage fait par artifice, d’où même la fête des Tabernacles des Juifs a pris son nom de Scenopegia ; & encore certain peuple d’Arabie celui de Scenites. Il ajoute que quelquefois le mot Scene signifie un ombrage naturel de quelque antre, ou quelque autre lieu sombre & solitaire, comme Virgile le prend dans l’Enéide, l. 1.

                                                    Tum silvis scena coruscis
Desuper, horrentique atrum nemus imminet umbrâ.

L’Abbé d’Aubignac part de là pour nous apprendre que les premiers comédiens ayant autrefois joué sous la ramée, le nom de scene fut donné à tous les lieux où l’on représentoit la comédie. Toutes ces recherches sont très savantes ; mais {p. 224}tâchons de dire quelque chose qui ait rapport aux scenes mêmes, & non à leur nom.

Tous les connoisseurs regardent chaque scene d’une comédie comme autant de petites pieces qui, liées & réunies ensemble, composent un poëme dramatique en un ou plusieurs actes. D’après cela, il est aisé de conclure que chaque scene un peu essentielle doit, pour être bonne, avoir, comme la piece entiere, son commencement, son milieu & sa fin.

Personne n’est, je crois, assez ignorant pour penser que j’entends par le commencement d’une scene sa premiere ligne, par la fin, sa derniere, & par le milieu, celle qui est à égale distance de la premiere & de la derniere. Si la scene n’avoit pas des regles plus difficiles, les Auteurs brilleroient à peu de frais, & il leur seroit aussi impossible d’en faire de mauvaises, qu’il est rare d’en produire de bonnes. J’ai voulu dire que toute scene, pour être bien faite, doit avoir, comme une comédie entiere, son exposition, son intrigue, son dénouement. Appliquons à cette maxime un exemple pris dans Moliere, & choisissons une scene qui, peu fameuse par elle-même, ne laisse pas imaginer qu’un très petit nombre seulement ont les qualités dont je viens de parler.

Je donne la préférence à la cinquieme scene du premier acte de l’Ecole des Maris.

Valere.

Ergaste, le voilà cet argus que j’abhorre,
Le sévere tuteur de celle que j’adore.
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .
{p. 225}
Je voudrois l’accoster, s’il est en ma puissance,
Et tâcher de lier avec lui connoissance.
  . . . . . . . .
 Il faut chez lui tâcher de m’introduire.

Voilà l’exposition faite. Nous savons quels sont les projets de l’amant, quelles sont ses vues dans la scene qu’il aura avec Sganarelle, & nous sommes bien aises de voir d’abord comment il s’y prendra pour venir à bout de ses desseins. Passons à l’intrigue.

Sganarelle, entendant quelque bruit.

(Se croyant seul.)
Hé ! j’ai cru qu’on parloit. Aux champs, graces aux cieux,
Les sottises du temps ne blessent point mes yeux.

Ergaste, à Valere.

Abordez-le.

Sganarelle, entendant encore du bruit.

Plaît-il ?
(N’entendant plus rien.)
Les oreilles me cornent.
(Se croyant seul.)
Là, tous les passe-temps de nos filles se bornent....
(Il apperçoit Valere qui le salue.)
Est-ce à nous ?

Ergaste, à Valere.

Approchez.

Sganarelle, sans prendre garde à Valere.

Là, nul godelureau....

Voilà l’intrigue que le Poëte commence à filer, & elle intéresse davantage le spectateur. Les soins que Sganarelle prend pour se débarrasser des godelureaux, {p. 226}font craindre pour Valere. Voyons s’il réussira : suivons-le pas à pas.

(Valere le salue encore).
Ne vient.... Que diable !....
Il se tourne, & voit Ergaste qui le salue de l’autre côté.)
Encore ! que de coups de chapeau !

Valere.

Monsieur, un tel abord vous interrompt peut-être ?

Sganarelle.

Cela se peut.

Valere.

Mais, quoi ! l’honneur de vous connoître
M’est un si grand bonheur, m’est un si doux plaisir,
Que de vous saluer j’avois un grand desir.

Sganarelle.

Soit.

Valere.

Et de vous venir, mais sans nul artifice,
Assurer que je suis tout à votre service.

Sganarelle.

Je le crois.

Valere.

J’ai le bien d’être de vos voisins,
Et j’en dois rendre grace à mes heureux destins.

Sganarelle.

C’est bien fait.

Valere.

Mais, Monsieur, savez-vous les nouvelles
Que l’on dit à la cour, & qu’on tient pour fidelles ?

Sganarelle.

Que m’importe ?

Valere.

Il est vrai ; mais pour les nouveautés
On peut avoir par fois des curiosités.
{p. 227}
Vous irez voir, Monsieur, cette magnificence
Que de notre Dauphin prépare la naissance ?

Sganarelle.

Si je veux.

Valere.

Avouons que Paris nous fait part
De cent plaisirs charmants qu’on n’a point autre part :
Les provinces auprès sont des lieux solitaires.
A quoi donc passez-vous le temps ?

Sganarelle.

A mes affaires.

Valere.

L’esprit veut du relâche, & succombe par fois,
Par trop d’attachement aux sérieux emplois.
Que faites-vous les soirs avant qu’on se retire ?

Sganarelle.

Ce qui me plaît.

L’intrigue est dans sa crise. Nous admirons l’adresse de Valere, nous nous intéressons à lui ; mais les réparties brusques de Sganarelle nous alarment. Le coup décisif va se porter : poursuivons.

Valere.

Sans doute on ne peut pas mieux dire.
Cette réponse est juste : & le bons sens paroît
A ne vouloir jamais faire que ce qui plaît.
Si je ne vous croyois l’ame trop occupée,
J’irois par fois chez vous passer l’après-soupée.

Sganarelle.

Serviteur.

Valere nous a fait voir, dans l’exposition, qu’il avoit dessein de s’introduire chez Sganarelle ; l’intrigue ne nous a pas écartés de cette idée, & nous {p. 228}a intéressés au succès. Dès que le vieux bourru s’apperçoit du dessein de son rival, il le quitte brusquement, en lui disant, serviteur. Ce seul mot dénoue la scene, puisqu’il ne laisse plus rien à espérer pour Valere de ce côté.

Il y a, à dire vrai, des scenes excellentes qui, lues séparément, n’offrent au Lecteur ni exposition, ni dénouement ; mais elles n’ont pas moins l’une & l’autre de ces parties essentielles. La cinquieme scene du quatrieme acte de l’Imposteur est dans ce cas. Elmire engage Tartufe à se démasquer, tandis qu’Orgon est caché sous la table ; mais elle nous a exposé son dessein dans la scene précédente, en disant :

Je vais, par des douceurs, puisque j’y suis réduite,
Faire poser le masque à cette ame hypocrite,
Flatter de son amour les desirs effrontés,
Et donner un champ libre à ses témérités.

Le dénouement de cette scene n’est que dans la septieme, lorsque Tartufe, voulant couronner son ingratitude envers son bienfaiteur, l’embrasse au lieu d’embrasser sa femme. J’aurai occasion de rapporter cette scene dans la suite ; & c’est par économie que je differe.

Les scenes de cette derniere espece ont un grand avantage : elles servent à faire desirer au spectateur celles qu’elles annoncent, & celles qui doivent les dénouer. Il en est cependant qui servent encore davantage au drame, puisqu’elles donnent plus de rapidité, plus de ressort, plus de mouvement à l’action. Ce sont celles qui, dénouant une scene précédente, ont ensuite elles-mêmes une petite exposition, une légere intrigue, & se dénouent en exposant & en faisant desirer d’autres {p. 229}scenes. Telle est celle que je viens de citer, & que j’ai promis de rapporter lorsque j’aurois multiplié les raisons pour cela.

ACTE IV. Scene VII.

Tartufe, sans voir Orgon.

Tout conspire, Madame, à mon contentement.
J’ai visité de l’œil tout cet appartement :
Personne ne s’y trouve ; & mon ame ravie....
(Dans le temps qu’il s’avance, les bras ouverts, pour embrasser Elmire, elle se retire : il apperçoit Orgon.)

Orgon, arrêtant Tartufe.

Tout doux, vous suivez trop votre amoureuse envie,
Et vous ne devez pas vous tant passionner.
Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en vouliez donner !
Comme aux tentations s’abandonne votre ame !
Vous épousiez ma fille, & convoitiez ma femme !
J’ai douté fort long-temps que ce fût tout de bon,
Et je croyois toujours qu’on changeroit de ton ;
Mais c’est assez avant pousser le témoignage,
Je m’y tiens, & n’en veux, pour moi, pas davantage.

Elmire, à Tartufe.

C’est contre mon humeur que j’ai fait tout ceci ;
Mais on m’a mise au point de vous traiter ainsi.

Voilà les scenes précédentes dénouées, puisqu’Elmire est venue à bout de démasquer Tartufe aux yeux de son époux, comme elle l’avoit projetté. Tartufe parle ; écoutons.

Tartufe, à Orgon.

Quoi ! vous croyez...

Tartufe veut tenter de se justifier. Y réussiroit-il encore ? Nous n’en savons rien : nous brûlons {p. 230}de le voir. Voilà une petite intrigue qui commence à se lier, qui sera moins filée que celles que j’ai déja citées, parcequ’il le faut, par des raisons que je dirai bientôt, mais qui ne laisse pas d’en être une.

Orgon.

Allons, point de bruit, je vous prie ;
Dénichons de céans, & sans cérémonie.

Tartufe.

Mon dessein....

Orgon.

Ces discours ne sont plus de saison.
Il faut tout sur le champ sortir de la maison.

Nous voilà rassurés : Orgon a tranché court à l’intrigue, & Tartufe ne pourra pas réussir dans le projet qu’il avoit annoncé. Il va nous alarmer encore ; écoutons-le.

Tartufe.

C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître :
La maison m’appartient, je le ferai connoître,
Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
Qu’on n’est pas où l’on pense, en me faisant injure ;
Que j’ai de quoi confondre & punir l’imposture,
Venger le ciel qu’on blesse, & faire repentir
Ceux qui parlent ici de me faire sortir.

Ai-je tort de dire que cette scene dénoue les précédentes, qu’elle a même une petite exposition, une légere intrigue, un dénouement, & qu’elle prépare encore à d’autres scenes. Ces huit derniers vers n’annoncent-ils pas des choses très {p. 231}intéressantes ? Le public, à peine satisfait sur un incident, en voit naître d’autres qui augmentent ses desirs & son impatience. Voilà comme les grands hommes tiennent souvent en suspens l’esprit du spectateur.

Après avoir parlé des qualités essentielles à une scene, il est, je crois, très à propos de parler de ce qui doit constituer chacune de ces mêmes qualités.

L’exposition doit annoncer clairement au spectateur le dessein de la scene. Dans le premier exemple que j’ai cité, Valere reconnoît le sévere tuteur de sa maîtresse ; il nous fait voir clairement ce qu’il a dessein de faire dans la scene.

Valere.

Je voudrois l’accoster, s’il est en ma puissance.
. . Il faut chez lui tâcher de m’introduire.

On ne peut pas s’expliquer plus nettement, & c’est notre faute si nous ne nous trouvons pas suffisamment instruits.

L’intrigue doit rouler sur ce que l’exposition annonce. Valere veut s’introduire chez Sganarelle ; en conséquence il cherche à le prévenir par mille civilités, qu’il termine en lui proposant d’aller passer chez lui les après-soupés. On ne peut pas mieux suivre un projet annoncé.

Il faut encore que la petite intrigue puisse faire partie de l’intrigue générale, & concourir avec elle au dénouement. Puisque l’intrigue générale roule sur le dessein que Valere a d’enlever Isabelle à Sganarelle, il est tout simple qu’il cherche à s’introduire chez lui ; & quoique l’entrevue n’ait pas été fort utile à l’amant, elle sert beaucoup à la piece.

{p. 232}

L’intrigue d’une scene doit encore être plus ou moins filée ; elle doit avoir plus ou moins d’action & d’imbroglio, selon la situation des personnages. Dans le second exemple que j’ai cité, il n’est pas naturel qu’Orgon soit encore la dupe de Tartufe ; aussi Orgon dénoue-t-il bien vîte l’intrigue, & ne permet pas à Tartufe de la filer. Dans le premier exemple, Valere a besoin de s’insinuer dans l’esprit de Sganarelle avant de lui faire la proposition d’aller chez lui ; d’un autre côté Sganarelle ne devinant pas où veut en venir le godelureau, la scene qu’ils ont ensemble doit tenir en suspens les spectateurs beaucoup plus long temps que celle d’Orgon & de Tartufe.

Je le répete, la situation des personnages doit seule étendre ou resserrer l’intrigue de leur scene. Voilà pourquoi, dans toutes les scenes de dépit que Moliere fait jouer à ses amants, il file des intrigues où il y a une action & un imbroglio inconcevables. Il est dans la nature que deux amants piqués expriment sur le théâtre tous les différents mouvements que leur passion fait éprouver à leur cœur.

Enfin le dénouement d’une scene doit dénouer positivement la petite intrigue que l’exposition a annoncée. Sganarelle voit le dessein de Valere ; il voit la raison qui l’a engagé à lui faire des compliments, & il coupe court à tout, en lui disant brusquement, pour toute réponse, serviteur.

Toute scene dont la fin ne répond pas au milieu & au commencement ; disons mieux, toute scene dont une de ces parties ne répond pas aux deux autres, ou dont l’intrigue particuliere ne fait pas marcher l’intrigue générale, est mal faite. Elle a beau être remplie de beautés qui en imposent {p. 233}dans le moment, la réflexion d’un homme éclairé saura toujours l’apprécier. Pour ne pas multiplier les exemples, tâchons de trouver une scene qui peche en même temps par l’exposition, l’intrigue, le dénouement, & qui éblouisse cependant le spectateur. Je cherche dans ma tête, & je m’arrête à une scene du Misanthrope.

A une scene du Misanthrope ! vont s’écrier les personnes qui, ne jugeant que sur parole, croient le Misanthrope sans défaut, & le mettent au-dessus de toutes les pieces de Moliere, parceque Boileau a dit :

Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe,
Je ne reconnois plus l’Auteur du Misanthrope.

C’est pourtant sur une scene du Misanthrope que j’ose porter un jugement qui aura peut-être le malheur de déplaire ; mais avant que de me condamner, qu’on daigne m’entendre, & lire avec moi la scene suivante.

ACTE II. Scene V.

ELIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CÉLIMENE, BASQUE.

Éliante, à Célimene.

Voici les deux Marquis qui montent avec nous.
Vous l’est-on venu dire ?

Célimene.

(A Basque).
Oui. Des sieges pour tous.
(A Alceste.)
Vous n’êtes pas sorti ?

Alceste.

Non ; mais je veux, Madame,
Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre ame.
{p. 234}

Célimene.

Taisez-vous.

Alceste.

Aujourd’hui, vous vous expliquerez.

Célimene.

Vous perdez le sens.

Alceste.

Point. Vous vous déclarerez.

Célimene.

Ah !

Alceste.

Vous prendrez parti.

Célimene.

Vous vous moquez, je pense.

Alceste.

Non. Mais vous choisirez ; c’est trop de patience.

Alceste expose clairement qu’il veut, dans cette scene, faire expliquer Célimene entre lui & ses rivaux. S’il tient parole, l’exposition est excellente ; s’il n’en fait rien, l’exposition est défectueuse. Lisons, & nous déciderons après.

Clitandre.

Parbleu, je viens du Louvre, où Cléonte, au levé,
Madame, a bien paru ridicule achevé.
N’a-t-il pas quelque ami qui pût, sur ses manieres,
D’un charitable avis lui prêter les lumieres ?

Célimene.

Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort :
Par-tout il porte un air qui saute aux yeux d’abord ;
Et lorsqu’on le revoit après un peu d’absence,
On le retrouve encor plus plein d’extravagance.
{p. 235}

Acaste.

Parbleu, s’il faut parler des gens extravagants,
Je viens d’en essuyer un des plus fatigants ;
Damon, le raisonneur, qui m’a, ne vous déplaise,
Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.

Célimene.

C’est un parleur étrange, & qui trouve toujours
L’art de ne vous rien dire avec de grands discours :
Dans les propos qu’il tient on ne voit jamais goutte ;
Et ce n’est que du bruit que tout ce qu’on écoute.

Eliante, à Philinte.

Ce début n’est pas mal ; & contre le prochain
La conversation prend un assez bon train.

Clitandre.

Timante, encor, Madame, est un bon caractere.

Célimene.

C’est de la tête aux pieds un homme tout mystere,
Qui vous jette, en passant, un coup d’œil égaré,
Et, sans aucune affaire, est toujours affairé.
Tout ce qu’il vous débite en grimaces abonde ;
A force de façons, il assomme le monde ;
Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l’entretien,
Un secret à vous dire, & ce secret n’est rien ;
De la moindre vétille il fait une merveille,
Et, jusques au bon jour, il dit tout à l’oreille.

Acaste.

Et Géralde, Madame ?

Célimene.

Ah ! l’ennuyeux conteur !
Jamais on ne le voit sortir du grand Seigneur.
Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse,
Et ne cite jamais que Duc, Prince, ou Princesse.
{p. 236}
La qualité l’entête, & tous ses entretiens
Ne sont que de chevaux, d’équipage & de chiens ;
Il tutoie en parlant ceux du plus haut étage,
Et le nom de Monsieur est chez lui hors d’usage.

Clitandre.

On dit qu’avec Bélise il est du dernier bien.

Célimene.

Le pauvre esprit de femme, & le sec entretien !
Lorsqu’elle vient me voir je souffre le martyre,
Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire ;
Et la stérilité de son expression
Fait mourir à tout coup la conversation.
En vain, pour attaquer son stupide silence,
De tous les lieux communs vous prenez l’assistance ;
Le beau temps, & la pluie, & le froid & le chaud,
Sont des fonds qu’avec elle on épuise bientôt.
Cependant sa visite assez insupportable
Traîne en une longueur encore épouvantable ;
Et l’on demande l’heure, & l’on bâille vingt fois,
Qu’elle se meut autant qu’une piece de bois.

Acaste.

Que vous semble d’Adraste ?

Célimene.

Ah ! quel orgueil extrême ?
C’est un homme gonflé de l’amour de soi-même :
Son mérite jamais n’est content de la cour,
Contre elle il fait métier de pester chaque jour ;
Et l’on ne donne emploi, charge, ni bénéfice,
Qu’à tout ce qu’il se croit on ne fasse injustice.

Clitandre.

Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd’hui
Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui ?
{p. 237}

Célimene.

Que de son cuisinier il s’est fait un mérite,
Et que c’est à sa table à qui l’on rend visite.

Éliante.

Il prend soin d’y servir des mets fort délicats.

Célimene.

Oui ; mais je voudrois bien qu’il ne s’y servît pas ;
C’est un fort méchant plat que sa sotte personne,
Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu’il donne.

Philinte.

On fait assez de cas de son oncle Damis :
Qu’en dites-vous, Madame ?

Célimene.

Il est de mes amis.

Philinte.

Je le trouve honnête homme, & d’un air assez sage.

Célimene.

Oui ; mais il veut avoir trop d’esprit, dont j’enrage.
Il est guindé sans cesse ; & dans tous ses propos
On voit qu’il se travaille à dire de bons mots.
Depuis que dans la tête il s’est mis d’être habile,
Rien ne touche son goût, tant il est difficile :
Il veut voir des défauts à tout ce qu’on écrit,
Et pense que louer n’est pas d’un bel esprit ;
Que c’est être savant que trouver à redire ;
Qu’il n’appartient qu’aux sots d’admirer & de rire,
Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps,
Il se met au-dessus de tous les autres gens :
Aux conversations même il trouve à reprendre ;
Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre,
Et les deux bras croisés, du haut de son esprit,
Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
{p. 238}

Acaste.

Dieu me damne, voilà son portrait véritable.

Clitandre, à Célimene.

Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.

Nous avons passé le milieu de la scene, & cependant nous n’avons encore rien vu qui ait rapport à ce qu’Alceste avoit d’abord annoncé. Nous ne voyons point qu’il cherche à effectuer ses desseins. D’ailleurs il n’y a point dans la scene la moindre gradation ; elle ne concourt pas avec la machine générale, puisqu’on pourroit la retrancher sans nuire à la marche du drame. On y promene le spectateur dans une galerie de portraits, faits, à la vérité, de main de maître, mais qui peuvent se transporter, se retrancher même au gré de l’acteur, & qui nous peignent des personnes avec lesquelles il est très inutile de lier connoissance, puisque la plupart ne doivent entrer pour rien dans la piece. Continuons, & voyons si la fin répondra mieux au commencement, que le milieu.

Alceste.

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour,
Vous n’en épargnez point, & chacun a son tour :
Cependant aucun d’eux à vos yeux ne se montre,
Qu’on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre,
Lui présenter la main, &, d’un baiser flatteur,
Appuyer le serment d’être son serviteur.

Clitandre.

Pourquoi s’en prendre à nous ? si ce qu’on dit vous blesse,
Il faut que le reproche à Madame s’adresse.

Alceste.

Non, morbleu, c’est à vous, & vos ris complaisants
Tirent de son esprit tous ces traits médisants.
{p. 239}
Son humeur satyrique est sans cesse nourrie
Par le coupable encens de votre flatterie ;
Et son cœur à railler trouveroit moins d’appas,
S’il avoit observé qu’on ne l’applaudît pas.
C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit par-tout se prendre
Des vices où l’on voit les humains se répandre.

Philinte.

Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand,
Vous qui condamneriez ce qu’en eux on reprend ?

Célimene.

Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ?
A la commune voix veut-on qu’il se réduise,
Et qu’il ne fasse pas éclater en tous lieux
L’esprit contrariant qu’il a reçu des cieux ?
Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire ;
Il prend toujours en main l’opinion contraire,
Et penseroit paroître un homme du commun,
Si l’on voyoit qu’il fût de l’avis de quelqu’un.
L’honneur de contredire a pour lui tant de charmes,
Qu’il prend contre lui-même assez souvent les armes ;
Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
Aussi-tôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui.

Alceste.

Les rieurs sont pour vous, Madame ; c’est tout dire,
Et vous pouvez pousser contre moi la satyre.

Philinte.

Mais il est véritable aussi que votre esprit
Se gendarme toujours contre tout ce qu’on dit,
Et que, par un chagrin que lui-même il avoue,
Il ne sauroit souffrir qu’on blâme ni qu’on loue.

Alceste.

C’est que jamais, morbleu, les hommes n’ont raison ;
Que le chagrin contre eux est toujours de saison,
{p. 240}
Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les affaires,
Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires.

Célimene.

Mais....

Alceste.

Non, Madame, non ; quand je devrois mourir,
Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir ;
Et l’on a tort ici de nourrir dans votre ame
Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme.

Clitandre.

Pour moi, je ne sais pas ; mais j’avouerai tout haut
Que j’ai cru jusqu’ici Madame sans défaut.

Acaste.

De graces & d’attraits je vois qu’elle est pourvue ;
Mais les défauts qu’elle a ne frappent point ma vue.

Alceste.

Ils frappent tous la mienne ; &, loin de m’en cacher,
Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher.
Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte :
A ne rien pardonner le pur amour éclate ;
Et je bannirois, moi, tous ces lâches amants
Que je verrois soumis à tous mes sentiments,
Et dont, à tous propos, les molles complaisances
Donneroient de l’encens à mes extravagances.

Célimene.

Enfin, s’il faut qu’à vous s’en rapportent les cœurs,
On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs,
Et du parfait amour mettre l’honneur suprême
A bien injurier les personnes qu’on aime.

Éliante.

L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces loix,
Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix :
{p. 241}
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et, dans l’objet aimé, tout leur devient aimable29.
. . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . .

Alceste.

Et moi, je soutiens, moi....

Célimene.

Brisons là ce discours,
Et dans la galerie allons faire deux tours.
Quoi ! vous vous en allez, Messieurs ?

Clitandre, Acaste.

Non pas, Madame.

Alceste.

La peur de leur départ occupe fort votre ame.
Sortez, quand vous voudrez, Messieurs ; mais j’avertis
Que je ne sors qu’après que vous serez sortis.

Acaste.

A moins de voir Madame en être importunée,
Rien ne m’appelle ailleurs de toute la journée.

Clitandre.

Moi, pourvu que je puisse être au petit couché,
Je n’ai point d’autre affaire où je sois attaché.

Célimene, à Alceste.

C’est pour rire, je crois.

Alceste.

Non, en aucune sorte.
Nous verrons si c’est moi que vous voudrez qui sorte.

La scene est finie : Alceste, dans deux ou trois couplets, a dévoilé, à la vérité, la droiture de son caractere, en apostrophant la satyrique Célimene {p. 242}& ses fades adulateurs ; mais il n’a rien fait de ce que j’attendois sur sa parole. Patience, me répondra-t-on ; il dit, deux scenes après, quand il est obligé d’aller chez les maréchaux :

Alceste.

 J’y vais, Madame, & sur mes pas
Je reviens en ce lieu pour vuider nos débats.

Peut-être viendra-t-il en effet pour faire décider Célimene entre lui & les deux Marquis, comme il nous l’a promis. Point du tout ; ne vous y attendez pas. Nous ne sommes qu’au second acte ; & lorsque, dans le cinquieme, Célimene se verra contrainte de nommer son vainqueur, ce sera l’homme au sonnet qui commencera à l’en presser.

ACTE V. Scene II.

CELIMENE, ORONTE, ALCESTE.

Oronte.

Oui, c’est à vous de voir si, par des nœuds si doux,
Madame, vous voulez m’attacher tout à vous.
Il me faut de votre ame une pleine assurance,
Un amant là-dessus n’aime point qu’on balance :
Si l’ardeur de mes feux a pu vous émouvoir,
Vous ne devez point feindre à me le faire voir ;
Et la preuve, après tout, que je vous en demande,
C’est de ne plus souffrir qu’Alceste à vous prétende,
De le sacrifier, Madame, à mon amour,
Et, de chez vous, enfin, le bannir dès ce jour.

Célimene.

Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite,
Vous à qui j’ai tant vu parler de son mérite ?
{p. 243}

Oronte.

Madame, il ne faut point ces éclaircissements ;
Il s’agit de savoir quels sont vos sentiments.
Choisissez, s’il vous plaît, de garder l’un ou l’autre :
Ma résolution n’attend rien que la vôtre.

Alors Alceste presse en effet Célimene de faire un choix ; mais il n’est nullement question, dans cette scene, des deux Marquis.

Je demande bien des pardons aux fanatiques du Misanthrope, si j’ai pris la liberté de toucher à l’objet de leur idolâtrie. Je connois très bien les beautés inestimables de cette piece ; & s’il étoit question d’en faire l’éloge, je saurois peut-être dire avec emphase, comme tout autre, qu’elle est l’ouvrage le plus parfait de tous les Théâtres ; que Moliere a eu pour objet la critique universelle du genre humain ; qu’on ne perd jamais de vue le Misanthrope, & qu’il est le centre d’où partent les rayons de lumiere qui éclairent tous les autres personnages : mais je parle à des jeunes gens, & je dois les exhorter à ne pas se laisser éblouir par un ouvrage qui cache continuellement, sous les plus grandes beautés, les défauts de la grande machine. Loin d’être enhardis par l’exemple, qu’ils songent à quel point il faut être un grand homme pour savoir masquer de grandes fautes.

On raconte que Boileau30 admira beaucoup {p. 244}le Misanthrope à la premiere lecture que Moliere lui en fit, & que ce dernier s’écria : Ah ! mon ami, vous verrez bien autre chose ! On part de là pour prouver que toutes les pieces devroient être faites comme le Misanthrope ; & que si Moliere avoit vécu davantage, il n’auroit travaillé que dans ce genre. Quelle absurdité ! Je la passerois si le Misanthrope étoit la derniere bonne piece de notre Auteur ; mais il a fait après elle les Femmes savantes, l’Avare, le Tartufe : & je conclus de là, avec toutes les personnes sensées, que l’exclamation de Moliere, Ah ! mon ami, vous verrez bien autre chose ! signifioit je parviendrai à lier fortement toutes les parties de mes drames à l’action principale, à rendre tous mes personnages si nécessaires, qu’on ne puisse pas les accuser d’être épisodiques, & de n’être amenés sur la scene que pour faire briller le principal ; à unir si bien mes plus petits ressorts au ressort principal, qu’ils concourent ensemble à un dénouement qui satisfasse le spectateur sur le sort des principaux personnages, & non sur celui des subalternes : enfin je parviendrai à faire des pieces plus propres à être jouées sur un Théâtre qu’à être lues dans une Académie. Il a tenu parole, bien en prend à sa réputation, & à la gloire du Théâtre François.

Les Législateurs du Théâtre, tant anciens que modernes, nous apprennent qu’une scene est imparfaite si, lorsqu’elle commence, ou qu’elle finit, l’acteur qui entre ou qui sort ne nous en dit pas la raison. Il est des occasions où la situation exige que les autres interlocuteurs nous la disent pour lui. Par exemple, dans George Dandin, le héros appelle son valet.

{p. 245}

ACTE III. Scene III.

George Dandin.

Hola, Colin.

Colin, à la fenêtre.

Monsieur.

George Dandin.

Allons vîte, ici bas.

Colin, sautant par la fenêtre.

M’y voilà on ne peut pas plus vîte.

Colin vient parcequ’on l’appelle : c’est là sa raison. Il ignore ce qu’il vient faire ; il ne peut pas nous le dire : c’est à son maître à nous l’apprendre ; s’il ne le faisoit pas, ce seroit un défaut dans la piece. Aussi George Dandin n’y manque-t-il point.

George Dandin.

Va-t’en chez mon beau-pere & ma belle-mere, & dis que je les prie très instamment de venir tout à l’heure ici.

Il en est de même des personnages qu’un acteur conduit sur la scene ; ils y viennent parcequ’on les y amene. Dans l’Avare, Cléante, Elise, Valere, Dame Claude, Maître Jacques, la Merluche, Brin-d’avoine, paroissent, parceque leur Maître le leur ordonne. Ils n’ont pas d’autre raison à nous donner.

ACTE III. Scene I.

Harpagon.

Allons, venez çà tous.

Harpagon va nous dire présentement pourquoi il a fait venir tout son monde ; pour leur donner des ordres dictés par son avarice.

{p. 246}

Harpagon, à Dame Claude.

Approchez, Dame Claude, commençons par vous. Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer par-tout ; & sur tout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort de peur de les user. Outre cela, je vous constitue pendant le souper au gouvernement des bouteilles, & s’il s’en écarte quelqu’une, ou qu’il se casse quelque chose, je m’en prendrai à vous, & le rabattrai sur vos gages.

(A Brin-d’avoine & à la Merluche.)

Vous, Brin-d’avoine, & vous, la Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres, & de donner à boire, mais seulement lorsqu’on aura soif, & non pas, selon la coutume de certains impertinents laquais, qui viennent provoquer les gens, & les faire aviser de boire lorsqu’on n’y songe pas. Attendez qu’on vous en demande plus d’une fois, & vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d’eau. . . . . . . . . . . . . . . . . .

(A Elise.)

Pour vous, ma fille, vous aurez l’œil sur ce qu’on desservira, & prenez garde qu’il ne s’en fasse aucun dégât ; cela sied bien aux filles.

(A Cléante.)

Et vous, mon fils le damoiseau, à qui j’ai la bonté de pardonner l’histoire de tantôt, ne vous allez pas aviser de faire mauvais visage à ma future. . . . . . . . . . . . . . . .

Enfin Harpagon nous apprend qu’il a fait venir son Intendant pour l’aider à ordonner un repas ; & Maître Jacques, son cuisinier & son cocher, pour lui ordonner de lui faire bonne chere avec peu d’argent, de nettoyer son carrosse, & de {p. 247}tenir ses chevaux prêts pour aller à la Foire. S’il eût manqué de donner des ordres à un seul des personnages qu’il a conduits devant nous, ce seroit un défaut dans la piece.

Lorsqu’un personnage qui a du pouvoir sur un autre lui ordonne de se retirer, celui qui sort n’a pas besoin de nous dire pourquoi il quitte la scene.

L’AVARE.

ACTE II. Scene IV.

Harpagon, à son fils.

Ote-toi de mes yeux, coquin : ôte-toi de mes yeux.

Cléante.

Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achete un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n’a que faire ?

Harpagon.

Retire-toi, te dis-je, & ne m’échauffe pas les oreilles.

Cléante se retire en effet sans nous dire qu’il sort, parceque son pere le chasse : nous le savons bien.

Un homme annonce, en quittant la scene, qu’il va revenir ; il peut aussi, il doit même, ne pas nous dire, en rentrant, ce qu’il vient faire : nous le savons.

L’AVARE.

ACTE I. Scene VII.

Harpagon.

Ouais ! il me semble que j’entends un chien qui aboie ; n’est-ce point qu’on en voudroit à mon argent ? (A Valere & à Elise.) Ne bougez, je reviens tout à l’heure.

{p. 248}

Scene IX.

Harpagon, dans le fond du théâtre.

Ce n’est rien, Dieu merci.

Harpagon se dispense, avec raison, de nous dire ce qui le ramene à nos yeux ; il vient y continuer ce qu’il y faisoit auparavant.

Enfin, quand un personnage se trouve tout à-coup dans un embarras imprévu, & qu’il ne peut se tirer d’affaires qu’en fuyant, il n’est nullement nécessaire qu’il nous apprenne la cause de sa fuite. L’Avare va encore nous fournir un exemple. C’est lorsque le fils & le pere se reconnoissent réciproquement pour le prêteur & l’emprunteur.

ACTE II. Scene II.

M. Simon, montrant Cléante.

Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.

Harpagon.

Comment, pendard ! c’est toi qui t’abandonnes à ces coupables extrémités !

Cléante.

Comment, mon pere ! c’est vous qui vous portez à ces honteuses actions !

Il est clair que Simon & la Fleche, présents à l’explication, doivent être très fâchés ; la Fleche d’avoir si mal adressé son maître, & le Courtier d’avoir en même temps trahi le secret du pere & du fils : aussi prennent-ils la fuite. Moliere n’a pas jugé à propos de leur faire dire en partant pourquoi ils s’enfuyoient, & il a très bien fait, parceque la situation le dit assez. Moliere a mis {p. 249}seulement en note, M. Simon s’enfuit, & la Fleche va se cacher. J’ai vu des comédiens qui, en jouant les rôles de la Fleche & de Maître Simon, ne croyoient pas apparemment la cause de leur fuite assez bien marquée par l’Auteur, & qui répétoient en fuyant, pendard ! son pere ! Je crois qu’ils pourroient s’en dispenser, leur situation est assez bien marquée. C’est à eux à la peindre sur leur visage, & à motiver par-là leur départ précipité.

Ajoutons à ce que je viens de dire une remarque bien judicieuse de M. de Voltaire.

« Les personnages importants doivent toujours avoir une raison d’entrer & de sortir ; & quand cette raison n’est pas déterminée, il faut qu’ils se donnent bien de garde de dire je sors, de peur que le spectateur, trop averti de la faute, ne dise : Pourquoi sortez-vous ? »

J’ai déja dit, je crois, qu’il falloit travailler avec autant de soin le plan d’une seule scene que celui d’une piece entiere ; &, je le répete, parceque c’est une vérité très essentielle, si, comme le dit le Pere Brumoi, l’intrigue d’une piece est un labyrinthe qui va & revient sur lui-même, dans lequel on aime à se perdre en cherchant à en sortir, le plus petit de ses détours doit, à mon avis, avoir une entrée agréable, & nous conduire, par un sentier fleuri, vers une issue qui nous rejette dans le centre.

{p. 250}

CHAPITRE XIII.
De la liaison des Scenes. §

Puisqu’on ne peut représenter sur le théâtre qu’une seule action sensible, il est raisonnable de ne pas séparer les petites parties qui la composent, de ne point désunir les actions particulieres des personnages qui concourent à l’action principale. C’est assez que les entr’actes les détachent, encore n’est-ce qu’aux yeux du spectateur seulement. Je prouverai, quand il en sera temps, que l’action principale marche, ou du moins doit marcher, lorsque le théâtre reste vuide par l’intervalle qu’on met entre les entr’actes.

Les scenes doivent être liées de façon à satisfaire en même temps l’esprit & les yeux du spectateur ; l’esprit, par la continuité de l’action ; les yeux, par la présence continue des acteurs, qui, en se relevant mutuellement, en se succédant les uns aux autres, doivent sans relâche parer le théâtre. Toutes les scenes qui ne tiennent pas l’une à l’autre par ce double nœud, ont une liaison vicieuse.

Plusieurs Dramatiques ont manqué à ces deux regles en même temps ; le Théâtre Espagnol, l’Anglois & l’Italien fourmillent d’exemples : le nôtre, graces au mauvais goût, n’en manque point ; nous ne les citerons pas. Il est des fautes si grossieres, qu’elles ne méritent pas d’être relevées. A quoi cela serviroit-il ? on peut les appercevoir & les éviter sans autre lumiere que le sens commun.

{p. 251}

Nous avons des Auteurs qui, à la vérité, n’ont pas manqué en même temps à l’une & à l’autre regle : ils ont lié leurs scenes par la présence continue des acteurs ; mais ils ont péché contre la plus essentielle en ne les unissant pas par la continuité de l’action. Je ne m’étendrai pas encore sur un défaut qu’entraînent toutes les scenes épisodiques, mes réflexions se trouveront tout naturellement enchassées dans l’article où il sera question des épisodes. Je veux me répéter le moins qu’il me sera possible ; ce qui n’est pas facile, vu la nature de mon ouvrage.

Passons donc aux liaisons qui pechent contre la présence continue des acteurs ; ouvrons tous les Théâtres étrangers, même celui du célebre Goldoni, & nous y trouverons mille exemples : nous en trouverons sur-tout dans les pieces où l’unité du lieu n’est pas observée ; tant il est vrai que toutes les parties de la comédie se tiennent & se servent mutuellement. Le Théâtre de Hauteroche fourmille de ces fautes ; & si je cherchois bien, j’en trouverois peut-être dans Moliere. Son tour viendra : il vaut mieux commencer par le justifier d’une faute qu’on lui attribue, parceque Thomas Corneille31 l’a faite en versifiant son Festin de Pierre.

ACTE III. Scene IV.

Dom Juan voit dans le lointain trois hommes qui en attaquent un seul ; il vole à son secours. Sganarelle reste seul sur le théâtre, & dit :

Voilà l’humeur de l’homme ! Où s’en va-t-il courir ?
{p. 252}
S’aller faire échiner sans qu’il soit nécessaire !
Quels grands coups il alonge ! Il faut le laisser faire.
Le plus sûr cependant est de m’aller cacher :
S’il a besoin de moi, qu’il vienne me chercher.

Scene V.

DOM CARLOS, DOM JUAN.

Dom Carlos.

Ces voleurs par leur fuite ont fait assez connoître,
Qu’où votre bras se montre on n’ose plus paroître ;
Et je ne puis nier qu’à cet heureux secours,
Si je respire encor, je ne doive mes jours.
Ainsi, Monsieur, souffrez que je vous rende grace.

Voit-on le moindre fil qui lie, qui enchaîne ces deux scenes ? Aucun. Le théâtre reste nécessairement vuide tout le temps que Dom Juan emploie à expédier ses adversaires, à terminer l’affaire, & à revenir, de l’endroit où il se battoit, sur la scene. Si les acteurs qui représentent Dom Juan & Dom Carlos paroissent avant le temps qu’il faut à-peu-près pour faire ce que je viens de dire, c’est une faute qu’ils font pour diminuer celle de l’Auteur.

Prouvons à présent que ce défaut n’est pas dans l’original, par l’original lui-même.

ACTE III. Scene III.

DOM JUAN, SGANARELLE.

Sganarelle.

Ah, Monsieur ! quel bruit ! quel cliquetis !

{p. 253}

Dom Juan, regardant dans la forêt.

Que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ! La partie est trop inégale ; & je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

(Il met l’épée à la main, & court au lieu du combat.)

Scene IV.

Sganarelle, seul.

Mon maître est un vrai enragé d’aller se présenter à un péril qui ne le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, & les deux ont fait fuir les trois.

Scene V.

DOM JUAN, DOM CARLOS, SGANARELLE au fond du théâtre.

Dom Carlos, remettant son épée.

On voit par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende graces d’une action si généreuse.

On voit que Sganarelle ne quitte pas la scene, & que le théâtre reste toujours occupé.

Laisser le théâtre vuide est une grande maladresse de la part d’un Auteur ; & s’il est plus mal de blesser l’esprit que les yeux, du moins la faute est-elle beaucoup moins dangereuse : elle ne peut être critiquée que par la réflexion, ou par un petit nombre de connoisseurs ; l’autre frappe sur-le-champ l’habile homme & l’ignorant, la femme instruite ou celle qui ne sait faire que des nœuds, l’orchestre même, qui, accoutumé à partir lorsqu’il ne voit plus d’acteur sur la scene, a souvent partagé un acte par une ariette, & fait en musique la critique la plus sanglante.

Puisque l’idée de l’orchestre m’est venue, & {p. 254}que j’ai résolu de me rendre intelligible à toutes sortes de personnes, je prétends que l’orchestre peut très bien faire connoître les scenes qui ne sont pas enchaînées l’une à l’autre : en conséquence faisons la preuve de la preuve même, & revenons pour cet effet au double exemple que j’ai cité plus haut.

Thomas Corneille fait dire à Sganarelle :

Quels grands coups il alonge ! Il faut le laisser faire.
Le plus sûr cependant est de m’aller cacher :
S’il a besoin de moi, qu’il vienne me chercher.

Dès ce moment-là l’orchestre peut partir. Rien ne lui annonce que des acteurs remplaceront celui qui sort, & sur-tout Dom Juan, qui, si l’on en croit son valet, est très occupé ailleurs. Tout au contraire, je défie le menétrier le plus machine, ou le plus adonné au vice chéri des Musiciens, d’avoir seulement l’intention de prendre son violon dans tout ce que j’ai cité de Moliere. Il s’ensuit donc clairement de là que deux scenes sont toujours mal liées quand, dans l’intervalle qui les sépare, l’orchestre est tenté de jouer.

Au lieu de parler d’orchestre, de violon, de menétrier, ce qui n’est rien moins qu’imposant, j’aurois pu faire ronfler le chant des Anciens, dire & prouver que leurs scenes n’étoient pas liées lorsqu’on pouvoit placer les chœurs dans l’intervalle, & ne citer en conséquence que des exemples tirés du Grec. Je me serois, par-là, donné, à très bon marché, un air d’érudition. Je crois l’avoir déja dit ; je n’écris pas pour les Savants : ils sont mieux instruits que moi.

Il y a tant de manieres de faire succéder les acteurs les uns aux autres, & de les renouveller {p. 255}sur le théâtre, qu’un Auteur n’est pas excusable lorsqu’il ne les fait pas servir à lier ses scenes.

Il y a des occasions, me dira-t-on, où l’acteur, ou bien les acteurs qui sont sur la scene, & qui vont la quitter, ne doivent pas voir ceux qui les remplacent. Comment lier la scene de ceux qui quittent le théâtre avec ceux qui y paroissent ? Comme ont fait Brueys32 & Palaprat, dans le Muet, comédie en cinq actes, en prose, imitée de l’Eunuque de Térence.

ACTE II. Scene VIII.

Si le Capitaine qui est sur la scene voit le Chevalier qui va paroître déguisé en muet, tout est perdu. Frontin le sent, fait sentinelle au bout de la coulisse, & dit au Chevalier de ne paroître qu’après la sortie du Capitaine.

Frontin.

N’entrons pas encore chez elle, laissons sortir le Capitaine.

Le Chevalier.

Le voilà sorti, allons.

Moyennant cette petite précaution de l’Auteur, le théâtre ne reste point vuide, parcequ’on {p. 256}a vu Frontin avant que d’avoir perdu de vue le Capitaine.

On répliquera encore, & la réplique sera juste, qu’il est des circonstances dans lesquelles l’acteur, ou les acteurs qui arrivent sur la scene, ne doivent pas voir tous ceux qui en sortent ou ne doivent pas se trouver avec eux, soit pour leur propre intérêt ou pour celui de l’Auteur. A cela il n’y a qu’à changer peu de chose à l’expédient, & annoncer l’arrivée de ceux qui vont paroître, par leurs cris, ou par la bouche de ceux qui sortent. D’Ancourt a eu recours à ce double moyen dans le Tuteur, comédie en un acte, en prose.

Angélique est persécutée par M. Bernard son tuteur, qui veut l’épouser, & Lisette sa suivante, par Lucas, fermier de M. Bernard. Dorante, amant d’Angélique, se déguise en peintre, l’Olive son valet, en jardinier, pour s’introduire chez le tuteur ; ils y réussissent.

Angélique & Lisette disent à leurs vieux adorateurs que le peintre & le jardinier leur ont demandé un rendez-vous ; qu’elles ont feint de vouloir s’y rendre. Elles les exhortent à prendre des habits de femme, & à y aller eux-mêmes, pour confondre les téméraires. Le peintre & le jardinier les rossent, en feignant de vouloir punir la coquetterie des femmes. C’est dans ce moment que la soubrette & la maîtresse, ne voulant pas assister à la cérémonie crainte de la troubler, prennent la fuite, & cedent la place aux personnages qui se sont déja annoncés par leurs cris.

Scene XX.

M. Bernard & Lucas, derriere le théâtre.

Haie, haie, haie, à l’aide !

{p. 257}

Angélique.

J’entends du bruit, Lisette.

Lisette.

Oui, Madame, on applique le remede ; il faut lui donner le temps d’opérer : rentrons dans le logis.

M. Bernard.

Au secours, au secours.

Lucas.

A l’aide, à l’aide.

Mais si l’Auteur a des raisons pour que l’acteur, ou les acteurs actuellement en scene, pour que celui ou ceux qui doivent leur succéder, ne se voient ni les uns ni les autres, ou ne se rencontrent pas ensemble, ce qui est à-peu-près égal, à quel moyen avoir recours ? A celui qu’on ne connoît que trop, & qu’on emploie sans le moindre art, quoiqu’il en demande beaucoup. Il faut nécessairement préparer & amener d’un peu loin un autre personnage, qui, à l’aide d’un monologue, mette une distance vraisemblable entre les personnes qui ne doivent pas se trouver ensemble. Mais il faut sur-tout que le monologue & celui qui le fait tiennent à la piece, sans quoi le remede est pire que le mal.

On dit, dans les Fourberies de Scapin, au bon Géronte, que son fils Léandre a fait des fredaines, qu’on le tient de Scapin lui-même. Géronte trouve son fils, le querelle sans lui dire précisément pourquoi, parcequ’il ne le sait pas, & lui dit, en sortant, que Scapin a donné de ses nouvelles. Léandre, furieux contre son valet, fait ce monologue :

{p. 258}

ACTE II. Scene IV.

Léandre, seul.

Me traiter de cette maniere ! Un coquin, qui doit, par cent raisons, être le premier à cacher les choses que je lui confie, est le premier à les aller découvrir à mon pere ! Ah ! je jure le ciel que cette trahison ne demeurera pas impunie !

Scapin arrive ; Léandre met l’épée à la main & veut la passer au travers du corps de son valet, s’il ne lui avoue la perfidie qu’il lui a faite. L’ignorance de Scapin sur l’espece de perfidie qu’on lui reproche, lui arrache une infinité d’aveux plus plaisants les uns que les autres.

Il est clair que si le valet & le vieillard s’étoient trouvés ensemble, ils se seroient expliqués. Plus de confession générale par conséquent. Moliere a paré le coup, en séparant la sortie du pere & l’arrivée du fourbe, par un monologue qui tient à l’action générale, & à celle des deux scenes qu’il lie.

Quel dommage que nous eussions perdu la confession du célebre Scapin ! J’aimerois mieux l’avoir faite, que la confession d’un fat, la confession du Comte de, &c.

La meilleure façon pour lier les scenes, est de préparer à la fin de chacune, comme je l’ai dit plus haut dans le chapitre des Scenes, ce qu’on doit voir dans la scene suivante, & d’y annoncer les acteurs qui y paroîtront. De cette façon les événements & les acteurs se succedent mutuellement, sans laisser le théâtre vuide, sans laisser refroidir l’action ; & l’Auteur, d’incident en incident, de personnage en personnage, file chaudement {p. 259}une intrigue, & tient continuellement en arrêt l’attention, l’intérêt & la curiosité du public.

Un acte composé de scenes liées ainsi, sans le secours d’aucune liaison forcée, seroit brillant.

Il est bon de remarquer que si la regle ordinaire exige qu’on annonce l’arrivée d’un acteur & le sujet de sa scene, l’art demande quelquefois le contraire ; c’est lorsque l’Auteur veut ménager une liaison de surprise. Nous en avons un exemple dans le Philosophe Marié.

ACTE II. Scene V.

Ariste.

Et moi, pour vous montrer à quel point j’en enrage,
Je vais dans mon transport vous baiser toutes deux.

Céliante.

Le traître !

Mélite.

Il nous trompoit.

Ariste.

Oui, vous comblez mes vœux.
(Il les embrasse l’une après l’autre. Géronte qui entre dans le moment s’arrête pour contempler Ariste.)

Géronte.

Appuyez, mon neveu ; vous faites des merveilles.

Le Philosophe est consterné, les deux sœurs fuient épouvantées, & les spectateurs rient. Un mot qui eût annoncé l’arrivée de Géronte, auroit détruit l’embarras des uns & le plaisir des autres.

Regle générale ; les liaisons de surprise ne peuvent jamais laisser du vuide sur la scene, puisqu’elles tendent toujours à surprendre quelqu’un {p. 260}des personnages qui l’occupent ; & loin d’en laisser dans l’action, elles redoublent sa vivacité.

J’ai fait entendre plus haut que les Auteurs, à force d’user de la permission qu’on a de lier des scenes par des monologues, en abusent enfin, & ne font bien souvent que des monologues de remplissage. Quelques pieces de ma connoissance en ont presque autant que de scenes dialoguées. Croiroit-on les monologues sans difficultés, ou plus séduisants & plus propres à la marche d’un drame ? quelle erreur ! Passons à l’article qui les regarde.

CHAPITRE XIV.
Des Monologues. §

Les Monologues ont leurs critiques & leurs partisans. Les uns les bannissent totalement du théâtre, les autres au contraire se passionnent pour eux, les aiment tous, & viennent aux François pour un madrigal en monologue, à peu près comme on va aux Italiens pour une ariette.

Aimez-vous la muscade ? on en a mis par-tout33.

Je vais mettre sous les yeux du lecteur tout ce que les ennemis & les défenseurs outrés du monologue disent pour & contre ; je risquerai mon sentiment sur les raisons que les uns & les autres porteront, & le public décidera.

{p. 261}

« Les monologues servent à lier les scenes, bannissent la monotonie d’une piece qu’un dialogue continuel rendroit trop uniforme. Il est quelquefois fort agréable de voir un homme qui se livre tout entier, & nous ouvre le fond de son ame ; de l’entendre parler hardiment de ses affaires les plus secretes, & nous faire part de tous ses projets. D’ailleurs un Auteur, moins gêné dans un monologue, peut plus librement se livrer à la gaieté, y faire dire des choses plus amusantes, y faire faire des lazzis plus agréables que dans une scene dialoguée, dans laquelle les personnages doivent être occupés à répondre prestement aux questions qu’ils se font mutuellement ».

Les monologues, dites-vous, servent à lier les scenes : d’accord. Mais si le monologue ne tient pas à l’action générale, s’il ne tient pas à l’action particuliere des deux scenes qu’il sépare, & ne les enchaîne pas ensemble, il est défectueux. Ouvrez tous les théâtres, & vous en trouverez tant d’exemples, que je puis me dispenser d’en citer.

« Ils bannissent la monotonie d’une piece qu’un dialogue continuel rendroit trop uniforme ».

Cela est vrai : mais il faudroit les distribuer avec prudence, ne pas en mettre sans nécessité, & sur-tout ne pas en faire une trop grande quantité ; ou bien on a tout l’air d’avoir travaillé ses scenes principales avant que d’avoir dressé son plan, & de n’avoir fait ses monologues que comme autant de pieces de marqueterie ou de remplissage, pour les accrocher tant bien que mal les unes {p. 262}aux autres. Parcourons le Philosophe marié, de Destouches.

ACTE I. Scene I.

Monologue de trente-huit vers, dans lequel Ariste fait l’exposition de la piece.

Scene II.

Damon, Ariste.

Scene III.

Monologue de deux vers qu’Ariste débite pour que Lisette & Damon, qui n’ont rien à se dire, ne se rencontrent point.

Scene IV.

Lisette, Ariste.

Scene V.

Monologue, afin que Lisette qui va joindre Mélite, ne la voie point. C’est Mélite elle-même qui va paroître.

Scene VI.

Ariste, Mélite.

Scene VII.

Monologue pour finir l’acte comme il a commencé.

Ajoutez à ces quatre monologues qu’Ariste prononce tous dans un seul acte, huit autres qu’il y a encore dans le reste de la piece, vous conviendrez que l’Auteur en a été un peu trop libéral. Il y a tout lieu de croire que Destouches a fait les scenes les plus brillantes de son drame avant que d’être bien sûr de son plan général.

« Il est quelquefois fort agréable de voir un {p. 263}homme se livrer tout entier, & nous ouvrir le fond de son ame »....

D’accord. Mais il faut que nous soyons bien aises de lire dans le fond de cette ame.

« De l’entendre hardiment parler de ses affaires, & nous faire part de tous ses projets ».

Si ses affaires nous intéressent, si ses projets nous intriguent, tout cela est excellent ; sans quoi tout cela ne vaut rien.

« D’ailleurs un Auteur, moins gêné dans un monologue, peut plus librement se livrer à sa gaieté, y faire dire des choses plus jolies, y faire faire des lazzis plus agréables que dans une scene dialoguée ».

Si la gaieté de l’Auteur, si les choses agréables que l’acteur dit ou fait, ne tiennent pas au fond de la piece, ne nous apprennent pas des choses ou ne nous préparent pas à d’autres, la gaieté, les madrigaux, le jeu de théâtre, tout devient mauvais puisqu’il n’est pas à sa place.

Je vois d’ici un monologue qui est gai, dans lequel le personnage se livre, nous expose son affaire la plus pressante, ses projets, & les met en action ; qui fournit à lui seul plus de jeu théâtral que bien des pieces ; qui est très applaudi, sur-tout quand il est joué par un bon acteur ; & qui avec cela, toute réflexion faite, ne vaut rien. Il est dans la Coquette de Baron, comédie en prose, en cinq actes.

ACTE V. Scene VIII.

La Coquette, persécutée par une tante prude, desire qu’elle fasse quelques sottises pour se procurer {p. 264}des armes contre ses mauvais propos. Elle a déja entre ses mains une lettre amoureuse de la fausse prude, & elle l’engage à aller au bal à l’insu de son mari. Pasquin reste seul sur le théâtre, & s’amuse à s’enivrer.

Pasquin, seul.

Bonne petite vie, par ma foi ! Si l’oncle revenoit, cela seroit tout-à-fait drôle. Ce sont leurs affaires : la mienne est à présent de voir s’il n’y a point quelqu’une de ces bouteilles de trop. Voilà justement ce qu’il me faut. A vous, Monsieur Pasquin ! Monsieur, je vous suis fort obligé. Allons donc, point de façon, je suis votre serviteur : il faut que vous me fassiez raison de la santé que je viens de vous porter. Ah ! de tout mon cœur ! Buvez donc. Voilà un brave homme ! Ta, ra, ta, ta, le ra. Je suis un peu rond, franchement ; il ne faut point cependant le rebuter. A vos inclinations, Monsieur Pasquin. Ah ! il ne sera pas dit que M. Pasquin demeure court.

A quoi sert ce monologue ? A mettre un intervalle entre le départ de la prude pour le bal, & l’arrivée de son mari, qui sans cela auroit trouvé sa femme sur le théâtre, auroit dérangé la partie du bal, & la piece sur-tout. Mais d’ailleurs, que nous apprend-il ? & que nous annonce-t-il ? à quoi sert-il ? à quoi tient-il ? Pasquin y découvre ses inclinations bachiques, forme le projet de s’enivrer, & tient parole : à quoi tout cela sert-il ? à rien. Il est donc mauvais, sur-tout dans un cinquieme acte34.

{p. 265}

Voilà, je crois, tout ce que je pouvois opposer aux apologistes outrés du monologue, & à ceux qui les trouvent tous bons, qui en veulent ou en mettent par-tout. Ecoutons maintenant leurs antagonistes.

« Premiérement les monologues ne sont pas dans la nature. Un extravagant comme Jodelet, Crispin, Dom Japhet ou Dandin, peut très bien se parler à lui-même ; mais un homme sensé ne le fait jamais. Et toutes les fois qu’on voit un homme dans les rues ou ailleurs qui parle seul, on dit, ou du moins on pense, voilà un fou ».

On ne pourroit pas mieux combattre les monologues si l’on n’avoit souvent remarqué qu’un homme vivement affecté d’un bonheur ou d’un malheur qui vient de lui arriver, se plaint où se félicite tout haut, qu’il fait des réflexions sur son état présent & à venir, tout le temps où, à force de sentir vivement, il est hors de lui-même.

Je cherche un monologue fait par un personnage qui éprouve tout ce que je viens de dire, & qui puisse me servir de triple exemple. Je le trouve dans le théâtre Anglois : il est dans le Timon ou le Misanthrope, piece en cinq actes, de Shakespeare.

{p. 266}

Timon ruiné, abandonné ensuite par ses amis, trahi par sa maîtresse, fuit d’Athenes la rage dans le cœur, & la bêche à la main, travaille la terre pour y chercher de quoi vivre. C’est dans cette cruelle situation qu’il s’exprime ainsi :

ACTE III. Scene IV.

Le théâtre représente une forêt.

Timon, une bêche à la main.

Pere de la nature, Soleil ! attire à toi les humides exhalaisons des lieux les plus marécageux, infectes-en les airs, & fais les tomber sur Athenes. Purge le monde de flatteurs, & commence par elle.... Et toi, mere commune des humains, ô Terre ! ne te rends point rebelle à mes travaux ; ne ferme point ton sein à mes besoins : je n’y cherche que des racines.... Mais que vois-je ? de l’or !.... O Timon, tu n’as plus rien perdu !.... Non, métal enchanteur, non, funeste poison des vertus, tu m’as rendu trop malheureux pour me tenter encore ! Reste caché pour jamais aux regards des avides mortels !.... Qu’Athenes sache pourtant que Timon ne fut jamais plus opulent.... Quelqu’un vient. Chargeons-le d’en instruire le Sénat.

Osez dire que le monologue de Timon n’est pas dans la nature, je vous dirai hardiment que vous ne la connoissez pas.

« Secondement, les monologues ne peuvent pas être variés comme les dialogues, ils doivent tous se ressembler à quelque chose près ».

Erreur très grande ! ils varient, comme le dialogue, selon le caractere, la situation du personnage, & le génie de l’Auteur. Un homme animé par l’esprit de la vraie comédie, les différencie {p. 267}avec art, & sait jetter de la variété même dans un seul ; témoin celui-ci qui est dans l’Andrienne.

ACTE I. Scene IV.

Mysis, parlant à quelqu’un du dedans.

Mon dieu ! Archillis, il y a mille ans que je vous entends ; vous voulez que j’amene Lesbie ; cependant il est certain qu’elle est sujette à boire, qu’elle est étourdie, & qu’elle n’est pas ce qu’il faut pour qu’on puisse lui confier surement une femme à sa premiere grossesse : je l’amenerai pourtant.... (Se parlant.) Voyez un peu l’imprudence de cette vieille ! & tout cela parcequ’elles ont accoutumé de boire ensemble. O Dieu ! donnez, je vous prie, un heureux accouchement à ma maîtresse, & faites que si la sage-femme doit faire quelque faute, elle la fasse plutôt sur d’autres que sur elle. Mais d’où vient que Pamphile est si troublé ? Je crains fort ce que ce peut être. Je vais attendre ici, pour savoir si le trouble où je le vois ne nous apporte pas quelque sujet de tristesse.

Je voudrois qu’on mît plus souvent sur notre scene des monologues dans ce genre. Cette conversation qu’on feint d’achever avec quelqu’un du dedans les rend moins monotones, leur donne un air de vraisemblance, les raccourcit en quelque façon de tout ce que l’acteur est censé dire à un autre, & nous rend plus chaudement compte de ce qui se passe derriere la toile.

Il en est d’une autre espece, que Thalie a tort de ne pas voler à Melpomene. Ce sont ceux dans lesquels un personnage feint de regarder ce qui se passe dans le lointain, & en rend compte au spectateur. {p. 268}Il me semble qu’un monologue comique dans ce goût, seroit, tout comme dans la tragédie, plus ou moins intéressant, selon ce que l’acteur verroit35.

« Troisièmement, les monologues ralentissent l’action ».

Tout au contraire : quand ils se font à propos, ils lui donnent une marche infiniment plus rapide.

Valere, dans le Dépit amoureux, s’est marié secrètement Mascarille, son valet, craint que l’affaire n’éclate, & qu’on ne le punisse d’avoir gardé le secret : il nous apprend par un monologue, qu’il a tout révélé.

{p. 269}

ACTE III. Scene I.

Mascarille, seul.

Le ciel par fois seconde un dessein téméraire,
Et l’on sort comme on peut d’une méchante affaire.
Pour moi, qu’une imprudence a trop fait discourir,
Le remede plus prompt où j’ai su recourir,
C’est de pousser ma pointe, & dire en diligence
A notre vieux patron toute la manigance.
Son fils, qui m’embarrasse, est un évaporé :
L’autre diable disant ce que j’ai déclaré,
Gare une irruption sur notre fripperie !
Au moins, avant qu’on puisse échauffer sa furie,
Quelque chose de bon nous pourra succéder,
Et les vieillards entre eux se pourront accorder.
C’est ce qu’on va tenter, & de la part du nôtre,
Sans perdre un seul moment, je m’en vais trouver l’autre.

Bannissez les monologues, Mascarille, qui n’a point de confident, sera obligé de dire sur le théâtre à son vieux maître toute l’histoire de son fils. La scene qu’ils auront ensemble sera certainement plus longue que le monologue, & fort ennuyeuse indubitablement, puisqu’elle répétera au spectateur ce qu’il sait déja.

Je vais plus loin, je soutiens qu’il est des situations mieux peintes, des vices ou des ridicules mieux caractérisés par le monologue que par le dialogue.

Le monologue que fait l’Avare, quand on lui a volé sa cassette, peint mieux son désespoir qu’un dialogue qui contiendroit à peu près les mêmes mots. Il ne seroit pas surprenant que rencontrant quelqu’un sur son passage il lui racontât son désastre ; mais ses plaintes sont bien plus plaisantes {p. 270}& ont bien plus d’énergie quand il les fait aux échos, aux murailles, à lui-même, & à toute la nature.

Dans le Babillard, comédie en un acte, en vers, de Boissy, Léandre impatiente par son caquet six femmes auxquelles il ne donne pas le temps de placer un seul mot dans la conversation. Elles sortent l’une après l’autre fort piquées comme de raison : il reste, ne s’apperçoit pas qu’il est seul, & continue son babil.

Scene XIV.

Léandre, seul.

Hérita de son bien, car ce Martin Braillard
N’avoit, à son décès, laissé qu’un fils bâtard,
Mort depuis en Espagne ; & pour toute famille,
De son épouse Alix n’avoit eu qu’une fille,
Trépassée, enterrée un an avant sa mort,
Qui promettoit beaucoup, & qu’il chérissoit fort.
Enrique combattit & sur mer & sur terre,
Et laissa les trois quarts de son corps à la guerre ;
Car il perdit un œil à Gand, le fait est sûr ;
La cuisse droite à Mons, le bras gauche à Namur.
Il n’aimoit pas le vin, & haïssoit les femmes ;
Je le dis à regret ; excusez-moi, Mesdames :
De vous fâcher en rien.....

Il faut être bien plus babillard pour parler tout seul de sang froid, que pour parler en compagnie. Otez le monologue du Babillard, le coup de pinceau le plus fort manquera à son portrait ; par conséquent le monologue peut aider par lui-même à caractériser un personnage.

« Quatrièmement, ces scenes amphibies, ces especes {p. 271}de monologues dialogués, comme celui que fait Sosie avec sa lanterne, sont mauvais. »

Point du tout. Je les blâmerois beaucoup si on les plaçoit dans la bouche d’un Magistrat, d’un Général d’armée : mais dans celle d’un valet, d’un homme simple, ou d’un plaisant, ils sont excellents.

Dans ce monologue, Moliere n’est au-dessus de Plaute que parcequ’il l’a coupé & varié par les réponses de la prétendue Alcmene. Le Sosie latin débite à sa lanterne une narration de dix ou douze pages, sans qu’elle daigne répondre un seul mot : aussi la scene est-elle très ennuyeuse ; au lieu qu’elle est très plaisante chez notre poëte. En voici une partie :

ACTE I. Scene I.

Sosie.

  Pour jouer mon rôle sans peine,
  Je le veux un peu repasser.
Voici la chambre où j’entre en courier que l’on mene,
  Et cette lanterne est Alcmene,
  A qui je me dois adresser.
(Sosie pose la lanterne à terre.)
Madame, Amphitrion, mon maître & votre époux....
Bon ! beau début ! l’esprit toujours plein de vos charmes,
  M’a voulu choisir entre tous
Pour vous donner avis du succès de ses armes,
Et du desir qu’il a de se voir près de vous.
  Ha ! vraiment, mon pauvre Sosie.
 A te revoir, j’ai de la joie au cœur.
  Madame, ce m’est trop d’honneur,
  Et mon destin doit faire envie.
Bien répondu ! Comment se porte Amphitrion ?
{p. 272}
  Madame, en homme de courage
Dans les occasions où la gloire l’engage.
  Fort bien ! Belle conception !
 Quand viendra-t-il, par son retour charmant,
  Rendre mon ame satisfaite ?
Le plutôt qu’il pourra, Madame, assurément ;
 Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite.
Ah ! Mais quel est l’état où la guerre l’a mis ?
Que dit-il ? Que fait-il ? Contente un peu mon ame.
  Il dit moins qu’il ne fait, Madame,
  Et fait trembler les ennemis.
Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses ?
Que font les révoltés, dis-moi, quel est leur sort ?
Ils n’ont pu résister, Madame, à notre effort :
  Nous les avons taillés en pieces,
  Mis Ptérélas leur chef à mort,
Pris Télebe d’assaut ; & déja dans le port
  Tout retentit de nos prouesses.
Ah ! quels succès ! O Dieux ! qui l’eût pu jamais croire ?
Raconte-moi, Sosie, un tel événement.
Je le veux bien, Madame ; &, sans m’enfler de gloire,
  Du détail de cette victoire
  Je puis parler très savamment.
  Figurez-vous donc que Télebe, &c. &c.

Je renvoie le lecteur à Plaute36. Sa scene est {p. 273}trop longue, trop ennuyeuse ; & en conscience je ne puis pas la rapporter.

Tel critique la conversation qui se lie entre Sosie & sa lanterne, qui, peut-être sans s’en vanter, a raisonné plus d’une fois avec son chevet, quelque autre meuble de son appartement, son chien, ou son cheval. On raconte une aventure qui plaide assez bien la cause de cette sorte de monologues.

Le Baron de.... homme simple, & rond de toutes les manieres, ayant obtenu aux Etats de sa province l’honneur d’en présenter la feuille au Roi, se trouvoit fort embarrassé, & ne savoit trop comment & en quels termes il parleroit à son Prince. Que fit mon homme pour acquérir une noble hardiesse & une mâle éloquence ? Il fit porter le portrait du Monarque dans sa chambre ; & là, réguliérement quatre fois par jour, il débitoit son compliment, & passoit ensuite du côté du tableau pour se faire une réponse favorable, & pour se gratifier de quelque faveur. On le surprit un jour comme il se faisoit présent du cordon rouge, lui, qui n’avoit jamais fait la guerre qu’aux lapins de sa garenne.

Voilà, je crois, tout ce qu’on peut dire pour & contre les monologues ; & s’il étoit permis de plaisanter dans un ouvrage qui traite de la comédie, on pourroit ajouter, comme la bonne casse est bonne37, de même les bons monologues sont bons : il est question de les bien faire.

{p. 274}

CHAPITRE XV.
Des Actes. §

Les Anciens appelloient acte la partie d’un drame qu’ils renfermoient entre deux chœurs. Comme notre orchestre, bon ou mauvais, tient parmi nous la place des chœurs, nous appellons un acte cette premiere, seconde, troisieme partie, &c. qui est séparée de l’autre par notre musique.

Plaute & Térence ont distribué toutes leurs pieces en cinq parties ; en conséquence il fut un temps en France où une comédie qui auroit eu moins de cinq actes, auroit paru un monstre, quelque bonne qu’elle eût été d’ailleurs. Les François dédaignerent pendant long-temps les pieces Espagnoles, par la raison seule qu’elles n’ont que trois actes ou trois journées ; comme s’il n’étoit pas permis à un Auteur de partager son poëme en autant de parties qu’il juge à propos, & si le plaisir du public devoit être plus ou moins vif selon le nombre de ces mêmes parties.

Voilà comme, sur les petites choses, ainsi que sur les grandes, les hommes adoptent aveuglément la coutume de leurs peres, respectent leurs travers, faute de vouloir se donner la peine de les approfondir, & prennent pour des loix établies par la raison & autorisées par un usage réfléchi, ce qui, chez nos ancêtres comme chez nous, n’a dû son crédit qu’à une aveugle & indolente habitude.

Ce joug volontaire que les Auteurs s’imposoient, {p. 275}étoit aussi ridicule qu’embarrassant, parcequ’il est des sujets qui, féconds ou stériles par eux-mêmes, peuvent fournir beaucoup ou bien peu à l’Auteur. Moliere n’est pas le premier, comme on le croit, qui ait osé s’y soustraire. Il n’a pas introduit sur notre théâtre les petites pieces ; il n’en est que le restaurateur. Long-temps avant les Précieuses ridicules, Scarron avoit fait une petite comédie intitulée les Boutades du Capitan Matamore en vers de huit syllabes, sur la seule rime ment, dont nous avons déja parlé.

Bientôt nous suivîmes les traces des Italiens, comme ils ont depuis suivi les nôtres ; & nous fîmes des pieces en trois actes, comme ils en font présentement en cinq. Peu-à-peu nous nous enhardîmes & nous en fîmes en deux. On a encore la sotte timidité de n’oser pas en produire en quatre, quoique les comédiens, en réduisant à ce nombre ceux du Mercure Galant38, nous aient prouvé que la chose n’étoit pas ridicule.

Patience. Les préjugés ne disparoissent que peu-à-peu, & j’espere que quelque jour nous verrons des comédies en six actes. Pourquoi non ?

Tel qui n’en fait que cinq, en fait trop bien souvent39.

D’accord. Mais tel qui en fait bien cinq avec un sujet passable, peut avoir le bonheur d’en trouver un qui ne lui permette pas de se resserrer dans les bornes ordinaires. Qu’il ne se gêne pas. Cette nouveauté lui fera des ennemis, sur-tout si elle réussit ; mais il aura pour lui toutes les personnes éclairées & sensées, ces personnes {p. 276}qui savent que si le génie doit se soumettre aux entraves de la raison & de la vraisemblance, c’est à lui de franchir celles que l’usage seul voudroit lui donner : elles ne sont pas faites pour lui.

Passons à la division des actes. Tout le monde sait que dans une piece en cinq actes, le premier doit servir à l’exposition ; que l’intrigue doit se nouer au second ; que dans le troisieme elle doit toucher au moment de se dénouer, & se nouer avec plus d’embarras qu’auparavant, pour fournir au quatrieme ; & qu’enfin elle doit se dénouer tout-à-fait au cinquieme. La division des pieces en trois actes est beaucoup plus naturelle & infiniment plus aisée. On consacre le premier à l’exposition, le second à l’intrigue, le dernier au dénouement.

L’essentiel est de bien posséder son sujet avant que de distribuer les actes. Malheur à l’Auteur qui n’en a jamais vu qu’un à la fois. Il faut connoître si bien son plan, qu’on puisse le parcourir en entier d’un seul coup d’œil ; en voir en même temps les endroits saillants ou médiocres ; & les diviser si bien dans chaque acte, qu’ils partagent également les beautés & les défauts, & que, loin de se nuire, ils se servent mutuellement. Moliere a mis deux scenes épisodiques dans le quatrieme acte de son Ecole des Femmes ; celle du notaire, & celle de Chrisalde, qui vient faire l’apologie du cocuage. Si elles étoient distribuées dans deux actes différents, le défaut frapperoit moins.

J’ai souvent entendu raisonner quelques-uns de nos jeunes Auteurs sur la division des actes, sur ceux auxquels il faut donner la préférence, & dans lesquels il faut jetter un plus grand nombre de beautés. Il suffit, dit-on, que le premier, {p. 277}le troisieme & le cinquieme frappent : le public glisse aisément sur les deux autres. Cela peut être dans la tragédie. Un beau vers, une sentence dans la bouche d’un Roi, un spectacle pompeux, ou une apostrophe à la Religion, peuvent ranimer le spectateur ; mais si vous le laissez une fois se refroidir dans la comédie, vous êtes perdu sans ressource. Un acte défectueux est quelquefois trouvé d’autant plus mauvais, qu’il se trouve à côté d’un bon, & qu’on le juge par comparaison. Loin de passer le médiocre en faveur du beau, on ne l’en juge que plus sévérement, & le mauvais fait oublier le bon.

On a souvent demandé très sérieusement combien de scenes & de vers il faut dans un acte. Des Savants ont dit, & écrit plus sérieusement encore, qu’un acte doit avoir cinq scenes & trois cents vers. La réponse est aussi plaisante que la demande. Il me semble voir le Malade imaginaire demander combien de grains de sel on doit mettre dans un œuf, & le médecin répondre gravement six, huit, dix, par les nombres pairs ; comme dans les médicaments, par les nombres impairs.

La réponse des Savants sur le nombre des scenes est encore plus plaisante que celle de M. Diafoirus, parceque les grains de sel égrugé & tels qu’on les met dans un œuf, sont à-peu-près de la même grosseur, & que les scenes sont tantôt longues, tantôt courtes, selon leur sujet, le caprice de l’Auteur ou celui de sa Muse.

Le premier acte du Misanthrope n’a que trois scenes, le cinquieme en a onze ; voilà donc deux actes qui, selon le calcul des Anciens, & de quelques Modernes, ne valent rien. Quant aux vers, je ne prendrai pas la peine de les compter. Se {p. 278}peut-il qu’on ait rempli des livres de questions & de préceptes aussi minutieux ! Pour se passer de conseils sur un sujet pareil, il ne faut avoir que très peu de lecture, le goût le plus ordinaire & l’ombre du bon sens.

Regle sure : cent vers, & deux ou trois scenes plus ou moins, ne rendront jamais un acte ou plus long ou plus court aux yeux des connoisseurs. Il ne paroîtra l’un ou l’autre & ne sera jugé tel qu’à raison du nombre de ses beautés & de ses défauts. L’application est aisée.

J’ai encore entendu faire cette question : Comment peut-on connoître qu’un acte est fini ? & j’ai encore entendu répondre fort savamment, d’après le célebre Donnat, que c’est lorsque le théâtre reste sans acteurs. Il est des pieces qui, comme je l’ai fait voir dans le Chapitre de la liaison des scenes, laissent le théâtre vuide ou sans acteurs plusieurs fois dans un acte. Il s’ensuivroit de là que chacun de ces actes en auroit deux ou trois, & la piece entiere, une quinzaine. L’acte finit réellement quand le théâtre reste sans action, après que les acteurs ont pris, aux yeux du spectateur, la résolution d’aller la continuer derriere la toile. Lisez la derniere scene du premier acte des Fourberies de Scapin.

ACTE I. Scene VII.

SCAPIN, SILVESTRE.

Silvestre.

J’avoue que tu es un grand homme, & voilà l’affaire en bon train : mais l’argent d’autre part nous presse pour notre subsistance ; & nous avons de tous côtés des gens qui aboient après nous.

{p. 279}

Scapin.

Laisse-moi faire, la machine est trouvée ; je cherche seulement dans ma tête un homme qui nous soit affidé, pour jouer un personnage dont j’ai besoin. Attends. Tiens-toi un peu. Enfonce ton chapeau en méchant garçon. Campe-toi sur un pied. Mets la main au côté. Fais les yeux furibonds. Marche un peu en Roi de théâtre. Voilà qui est bien. Suis-moi. J’ai des secrets pour déguiser ton visage & ta voix.

Silvestre.

Je te conjure au moins de ne m’aller point brouiller avec la justice.

Scapin.

Va, va, nous partagerons les périls en freres : & trois ans de galere de plus ou de moins, ne sont pas pour arrêter un noble cœur.

On voit clairement que le théâtre reste non seulement vuide d’acteurs, mais encore d’action, & que l’acte ne peut continuer, puisqu’il faut donner le temps aux incidents préparés d’éclore.

Nous avons plusieurs poétiques qui défendent aux Auteurs de faire commencer un acte par l’acteur qui a fini le précédent ; & cela, j’ai honte de le répéter, parceque de cette façon l’entr’acte n’est pas assez marqué. Quelle pitoyable regle ! & quelle raison plus pitoyable encore ! Qu’un acteur finisse un acte, qu’il commence le suivant ; mais qu’il le fasse bien, c’est-à-dire qu’il dise bien clairement, en partant, qu’il sort pour telle & telle chose ; & qu’à son retour il nous rende un compte bien exact de ce qu’il a fait entre les deux actes : je défie le spectateur le plus idiot de ne pas s’appercevoir que l’un est fini & que l’autre est commencé.

{p. 280}

Un exemple me rendra plus intelligible. Je le prends dans Turcaret, ce chef-d’œuvre dans son genre, que la dureté des Fermiers Généraux nous a procuré en refusant un petit emploi à l’Auteur40.

ACTE II. Scene X.

Frontin, seul.

Je ne manque pas d’occupation, Dieu merci : il faut que j’aille chez le Traiteur ; de là chez l’Agent de change ; de chez l’Agent de change, au logis ; & puis il faudra que je revienne ici joindre M. Turcaret : cela s’appelle, ce me semble, une vie assez agissante. Mais patience : après quelque temps de fatigues & de peine, je parviendrai enfin à un état d’aise ! Alors, quelle satisfaction ! quelle tranquillité d’esprit ! je n’aurai plus qu’à mettre en repos ma conscience.

Frontin ne peut pas nous dire plus clairement qu’il sort pour telle & telle raison. N’y auroit-il pas de la bêtise à ne point s’appercevoir que l’action finit sur la scene, & que Frontin va la continuer derriere la toile. Il paroît dans la premiere scene de l’acte suivant, voyons ce qu’il y dit.

ACTE III. Scene I.

LA BARONNE, FRONTIN, LISETTE.

La Baronne.

Hé bien ! Frontin, as-tu commandé le soupé ? fera-t-on grand’chere ?

{p. 281}

Frontin.

Je vous en réponds, Madame : demandez à Lisette de quelle maniere je régale pour mon compte ; jugez par-là ce que je sais faire lorsque je régale aux dépens des autres.

Lisette.

Il est vrai, Madame, vous pouvez vous en fier à lui.

Frontin.

M. le Chevalier m’attend : je vais lui rendre compte de l’arrangement de son repas ; & puis je reviendrai ici prendre possession de M. Turcaret, mon nouveau maître.

Frontin nous apprend qu’il a commandé le soupé dont il nous a déja parlé : nous n’avons pas vu le traiteur convenir avec lui sur la scene, donc le marché doit s’être conclu dans l’entr’acte, & il est assez marqué.

Je passe sous silence les critiques qu’on a faites là-dessus à Plaute & à Térence, elles sont sans fondement.

M. l’Abbé d’Aubignac dit que cette regle des Anciens devroit être réguliérement observée, mais pour une autre raison qui ne vaut guere mieux que la premiere. Je transcrits ses propres mots.

« L’acteur qui quitte la scene pour quelque action importante, à laquelle il faut qu’il s’emploie ailleurs, doit avoir quelque temps raisonnable pour la faire ; & s’il revient aussi-tôt que la musique assez courte & assez mauvaise a cessé, l’esprit des spectateurs est trop surpris en le voyant revenir si-tôt. Au lieu que quand un autre a paru avant son retour, l’imagination du spectateur qui a été divertie par cet autre acteur, ne trouve rien à redire {p. 282}quand il revient ; & comme les spectateurs aident eux-mêmes au théâtre à se tromper, pourvu qu’il y ait quelque vraisemblance, ils s’imaginent facilement que ce personnage a eu assez de temps pour ce qu’il vouloit faire, quand avec la musique ils ont eu devant les yeux un autre objet qui a presque effacé l’image qu’ils avoient de celui qui leur étoit demeuré le dernier à l’esprit, dans l’acte précédent ».

Je suis d’un avis tout à fait différent ; ce qui lui paroît un défaut me semble au contraire une beauté. Et voici comme je raisonne.

Puisque l’acteur ou les acteurs qui ferment l’acte, sortent ordinairement pour aller faire quelque action ou quelque découverte importante, l’Auteur fait grand plaisir au spectateur en les lui renvoyant bien vîte pour lui rendre compte de leur conduite, de leurs actions, ou l’informer de ce qu’ils ont découvert pendant leur absence.

Je ne combattrai pas plus long-temps dans cet article M. l’Abbé d’Aubignac, j’épuiserois une matiere qui doit entrer plus naturellement dans les suivants. J’y renvoie le lecteur, & je le prie de se ressouvenir des raisons qu’allegue notre législateur41.

{p. 283}

Il est de la prudence & de l’adresse d’un Auteur de finir ses actes par une scene qui ait trois qualités bien nécessaires pour captiver deux mille personnes à qui il va donner le temps de réfléchir & de le juger : les voici.

Premiérement. Si la scene qui termine l’acte suit des scenes brillantes, elle doit être très courte ; si elle vient après des scenes foibles, elle doit être assez brillante elle-même pour faire oublier au spectateur les défauts qui ont pu le choquer, & pour le laisser dans une espece d’enthousiasme qui contribue à rendre ses réflexions favorables à l’ouvrage.

Secondement. Il faut finir cette scene par quelque trait intéressant, qui, réveillant toute l’attention du public, & piquant sa curiosité, lui fasse desirer l’acte suivant avec l’intérêt le plus vif ; & de façon, s’il est possible, que le desir de voir la suite, l’emporte sur le desir de critiquer.

{p. 284}

Troisièmement. Les acteurs qui ferment cette derniere scene doivent faire une sortie motivée, c’est-à-dire ne sortir que pour aller exécuter derriere la toile une chose importante qu’ils ne peuvent faire sur le théâtre.

Cherchons pour exemple deux dernieres scenes d’acte, dont l’une réunisse ces trois belles qualités, & l’autre les trois défauts contraires. Je les prendrai toutes les deux dans l’Ecole des Maris.

ACTE I. Scene VI.

VALERE, ERGASTE.

Valere vient de faire tout ce qu’il a pu pour s’introduire chez Sganarelle, tuteur de sa maîtresse ; mais tous ses soins ont été inutiles.

Valere.

Que dis-tu de ce bizarre fou ?

Ergaste.

Il a le repart brusque, & l’accueil loup-garou.

Valere.

Ah ! j’enrage !

Ergaste.

Et de quoi ?

Valere.

De quoi ! C’est que j’enrage
De voir celle que j’aime au pouvoir d’un sauvage,
D’un dragon surveillant, dont la sévérité
Ne lui laisse jouir d’aucune liberté.

Ergaste.

C’est ce qui fait pour vous, & sur ces conséquences
Votre amour doit fonder de grandes espérances.
Apprenez, pour avoir votre esprit affermi,
Qu’une femme qu’on garde est gagnée à demi,
{p. 285}
Et que les noirs chagrins des maris ou des peres
Ont toujours du galant avancé les affaires.
Je coquette fort peu, c’est mon moindre talent,
Et de profession je ne suis point galant :
Mais j’en ai servi vingt de ces chercheurs de proie,
Qui disoient fort souvent que leur plus grande joie
Etoit de rencontrer de ces maris fâcheux,
Qui jamais sans gronder ne reviennent chez eux ;
De ces brutaux fieffés qui, sans raison ni suite,
De leurs femmes en tout contrôlent la conduite,
Et, du nom de mari fiérement se parants,
Leur rompent en visiere aux yeux des soupirants.
On en sait, disent-ils, prendre ses avantages ;
Et l’aigreur de la Dame à ces sortes d’outrages,
Dont la plaint doucement le complaisant témoin,
Est un champ à pousser les choses assez loin.
En un mot, ce vous est une attente assez belle,
Que la sévérité du Tuteur d’Isabelle.

Valere.

Mais depuis quatre mois que je l’aime ardemment,
Je n’ai pour lui parler pu trouver un moment.

Ergaste.

L’amour rend inventif ; mais vous ne l’êtes guere,
Et si j’avois été....

Valere.

Mais qu’aurois-tu pu faire,
Puisque sans ce brutal on ne la voit jamais ;
Et qu’il n’est là-dedans servantes ni valets
Dont, par l’appât flatteur de quelque récompense,
Je puisse pour mes feux ménager l’assistance ?

Ergaste.

Elle ne sait donc pas encor que vous l’aimez ?
{p. 286}

Valere.

C’est un point dont mes vœux ne sont point informés.
Par-tout où ce farouche a conduit cette belle,
Elle m’a toujours vu comme une ombre après elle,
Et mes regards aux siens ont tâché chaque jour
De pouvoir expliquer l’excès de mon amour.
Mes yeux ont fort parlé : mais qui me peut apprendre
Si leur langage enfin a pu se faire entendre ?

Ergaste.

Ce langage, il est vrai, peut être obscur par fois,
S’il n’a pour truchement l’écriture ou la voix.

Valere.

Que faire pour sortir de cette peine extrême,
Et savoir si la belle a connu que je l’aime ?
Dis-m’en quelque moyen.

Ergaste.

C’est ce qu’il faut trouver.
Entrons un peu chez vous afin d’y mieux rêver.

Cette scene est longue ; elle n’a point d’action ; elle n’est ni chaude, ni piquante, parcequ’une scene de raisonnement ne peut jamais l’être dans la comédie. Elle ne nous annonce rien, elle ne nous prépare à rien, elle ne nous fait rien desirer ; d’ailleurs ses interlocuteurs ne paroissent sortir que pour finir l’acte : la raison pour laquelle ils quittent la scene est maigre : enfin l’acte finit d’autant plus mal, que ces deux personnages qui entrent chez eux pour rêver, n’imaginent rien. Il a beau être de la composition de Moliere.

Passons à une scene plus digne de lui, dans la même piece.

ACTE II. Scene XV.

ISABELLE, SGANARELLE.

La scene qui précede celle-ci est sans contre-dit {p. 287}une des plus belles de tout le théâtre. Isabelle, en présence d’un tuteur qu’elle déteste, donne sa foi à un amant qu’elle adore, & convient avec lui qu’il l’enlevera dans trois jours : tout cela de façon que le jaloux, loin de s’appercevoir du stratagême, plaint son rival, & croit lui-même être au comble de ses vœux.

Sganarelle.

Je le tiens fort à plaindre.

Isabelle.

Allez, il ne l’est point.

Sganarelle.

Au reste, ton amour me touche au dernier point,
Mignonnette, & je veux qu’il ait sa récompense.
C’est trop que de huit jours pour ton impatience,
Dès demain je t’épouse, & n’y veux appeller....

Isabelle.

Dès demain !

Sganarelle.

Par pudeur tu feins d’y reculer ;
Mais je sais bien la joie où ce discours te jette,
Et tu voudrois déja que la chose fût faite.

Isabelle.

Mais....

Sganarelle.

Pour ce mariage allons tout préparer.

Isabelle, à part.

O ciel ! inspirez-moi ce qui peut le parer.

Cette scene est courte : elle doit l’être, parceque ne pouvant éclipser celle qui la précede, elle ne doit pas la masquer, & la faire oublier au spectateur. D’ailleurs cette Isabelle qui ne peut {p. 288}être enlevée que dans trois jours, & que son tyran veut épouser le soir même, comment fera-t-elle pour se dérober à un malheur si pressant ? c’est ce que le spectateur ne peut deviner, c’est ce qu’il brûle d’apprendre, parcequ’il s’intéresse à l’héroïne. Et la fin de l’acte est motivée, puisque Sganarelle qui emmene Isabelle, rentre chez lui pour faire les apprêts de ce même mariage qui nous intrigue.

Combien de surprise, de mouvement, d’action ! combien d’intérêt ! combien d’adresse dans une scene de dix vers ! Ah ! Moliere ! Moliere !

Enfin il est clair que si une scene doit avoir son exposition, son intrigue, son dénouement, chaque acte doit avoir aussi toutes ces parties bien distinctement marquées. Le public veut voir clairement le commencement, le milieu, & la fin de tout. A propos de cela, je me souviendrai toute ma vie d’une épigramme faite à une premiere représentation : elle m’alarme encore, & doit faire trembler tous les jeunes Auteurs.

On donnoit, pour la premiere fois, une comédie dont je tairai le titre parcequ’elle est tombée, & qu’elle n’est pas de moi. On avoit déja débité deux actes, que le public n’avoit pas approuvés : son impatience redoubloit, quand un éternuement qui partit des secondes loges fit retentir toute la salle, & déconcerta les acteurs. Alors un plaisant du parterre s’écria : « Messieurs, les scenes, les actes, la piece n’ont ni commencement, ni milieu, ni fin, & comme l’Auteur le sait bien, il est convenu avec les acteurs qu’ils pourroient se retirer lorsqu’il éternueroit ; ainsi voilà la piece finie. » En effet elle n’alla pas plus loin.

{p. 289}

CHAPITRE XVI.
De l’Entr’acte. §

J’aime fort la comparaison qu’on a toujours faite de la peinture avec la poésie : elles sont sœurs & se ressemblent beaucoup. L’art du peintre & l’art du poëte, du poëte dramatique sur-tout, sont à-peu-près les mêmes. Les artistes de l’un & de l’autre genre ont les mêmes défauts à éviter ; les mêmes beautés peuvent éclore & se développer sous leurs doigts : l’étude de la nature, l’habitude de la copier, sont les seules routes qui menent les uns & les autres à la célébrité.

Il est impossible à la peinture de rendre l’action entiere de ce qu’elle veut représenter. Elle ne sauroit faire paroître un visage que par les endroits les plus visibles, un personnage que par un côté seulement : de même la poésie dramatique ne peut pas exposer aux yeux du spectateur une action entiere dans toutes ses circonstances. On a imaginé les entr’actes pour donner le temps aux Auteurs de dépêcher derriere le théâtre une intrigue qui ne pourroit qu’offrir des longueurs ou des choses minutieuses & funestes aux plus essentielles, si on les faisoit passer sans distinction sous les yeux du spectateur : par conséquent le poëte a le plus grand tort quand, n’employant pas des moments si précieux, il reprend tout uniment au commencement d’un acte la fable où il l’avoit laissée à la fin du précédent. Le public sait aussi mauvais gré aux acteurs qui l’ont abandonné pour rien, qu’il est content d’eux quand {p. 290}ils mettent le temps à profit, & que l’intrigue va toujours son train. C’est par cette raison qu’il applaudit à tous les entr’actes des Femmes Savantes, & qu’il critique ceux de George Dandin. Ne prenons qu’un exemple dans chacune de ces pieces.

LES FEMMES SAVANTES.

ACTE I. Scene V.

Clitandre, seul.

Clitandre a prié Bélise de protéger l’amour qu’il a pour Henriette. Bélise, malgré tout ce que Valere a pu lui dire, sort très persuadée qu’il est amoureux d’elle, & non de Henriette. Alors il dit :

Diantre soit de la folle, avec ses visions !
A-t-on rien vu d’égal à ses préventions ?
Allons commettre un autre au soin que l’on me donne,
Et prenons le secours d’une sage personne.

Nous voyons clairement que Clitandre a dessein de faire quelque chose pendant qu’il sera loin de nous. La premiere scene de l’acte suivant va nous faire voir s’il a tenu parole.

ACTE II. Scene I.

Ariste, quittant Clitandre & lui parlant encore.

Oui, je vous porterai la réponse au plutôt :
J’appuierai, presserai, ferai tout ce qu’il faut.
Qu’un amant, pour un mot, a de choses à dire,
Et qu’impatiemment il veut ce qu’il desire !
Jamais....

Nous n’avons pas à nous plaindre de Clitandre. Il n’a pas été oisif pendant son absence ; & si l’intrigue n’a pas fait grand chemin depuis qu’il est parti, elle est toujours plus avancée. Passons présentement au second exemple.

{p. 291}

GEORGE DANDIN.

ACTE II. Scene XIII.

George Dandin, seul.

George Dandin, désespéré de n’avoir pu prouver son déshonneur, s’écrie :

Je ne dis pas un mot ; car je ne gagnerois rien à parler. Jamais il ne s’est rien vu d’égal à ma disgrace. Oui, j’admire mon malheur, & la subtile adresse de ma carogne de femme pour se donner toujours raison & me faire avoir tort. Est-il possible que toujours j’aurai du dessous avec elle, que les apparences toujours tourneront contre moi, & que je ne parviendrai point à convaincre mon effrontée ? O Ciel, seconde mes desseins, & m’accorde la grace de faire voir aux gens que l’on me déshonore !

On voit que George Dandin, en se retirant, ne forme aucun dessein pour l’entr’acte. Lorsque Lubin & Clitandre paroissent au commencement du troisieme acte, l’Auteur, les personnages, le spectateur & l’intrigue ne sont pas plus avancés qu’à la fin du second.

Il ne suffit pas que l’entr’acte soit employé à quelque chose ; la chose que font les acteurs dans l’entr’acte doit encore, de toute nécessité, tenir & servir à la machine générale ; sinon c’est un défaut essentiel.

Dans l’exemple que je viens de citer des Femmes Savantes, ce que fait Clitandre tient & sert à la machine générale, puisqu’il prie l’oncle de sa maîtresse d’être favorable à son amour, & que c’est en conséquence de cette priere, qu’Ariste agit & fait le dénouement. Cet entr’acte est donc {p. 292}bon ; & par la même raison, celui que je vais citer est mauvais.

L’AVARE.

ACTE I. Scene X.

Harpagon.

Je m’en vais faire un petit tour en ville, & reviens tout-à-l’heure.

Cette promenade remplira donc l’entr’acte. Est-elle utile à la piece ? servira-t-elle à peindre le caractere de l’avare ? rien de tout cela. Elle servira à remplir un entr’acte, sur lequel il est bien aisé de prononcer. Reprenons la comparaison du peintre avec le poëte dramatique.

Un peintre habile offre aux yeux le beau côté de son modele & les traits qu’il croit le plus propres à frapper les connoisseurs, à parer l’ordonnance de son tableau, à en caractériser chaque partie & l’ensemble : un Auteur ingénieux met en action ce qu’il croit plus digne d’être offert aux yeux du spectateur, de captiver plus agréablement son imagination, de concourir à la beauté de ses scenes, de sa piece, & jette dans les entr’actes les redites qui seroient ennuyeuses à entendre, & les actions qui ne seroient pas agréables à voir ; par conséquent on ne sauroit trop louer la prudence des poëtes qui placent derriere la toile les déclarations amoureuses, quand elles doivent être fades, les collations, les donations, & mille autres ressorts très nécessaires à la comédie, mais très ennuyeux à voir. D’un autre côté, on ne peut trop les critiquer, ou du moins les plaindre, quand ils écartent de la scene des choses qui feroient {p. 293}beaucoup plus d’effet que tout ce qu’ils mettent en action.

Je ne saurois comprendre pourquoi tous les Auteurs qui ont mis des joueurs ou des joueuses sur le théâtre, ne les ont pas peints dans le moment où ils ont les yeux fixés sur une carte qui décide de leur sort & de celui d’une famille entiere, leur joie ou leur désespoir peindroit leur passion avec le crayon le plus énergique. Le moins excusable de tous les Auteurs est celui du Joueur Anglois. Quel effet n’auroit pas produit son Béverlai, s’il nous l’eût fait voir dans l’instant fatal où sa fortune s’engloutit, & entouré de tous les frippons qui se la partagent ! Quel tableau vigoureux, sur-tout dans un pays & sur un théâtre où le mot de décence n’étouffe point le talent, ne lui fait pas un crime de sa hardiesse, ne lui interdit pas l’usage de ses ailes, & ne le force pas à ramper à côté de l’esprit !

Quelques législateurs dramatiques ont poussé plus loin le parallele de la peinture & de la poésie. « Ainsi que l’art du peintre, disent-ils, consiste à finir si bien ce qu’il montre, qu’on devine aisément ce qu’il cache : de même le poëte doit travailler avec tant d’adresse, que les choses représentées sur la scene fassent deviner ce qui se passe derriere la toile ».

Je ne suis pas tout-à-fait de cet avis. Il est de l’adresse du peintre, en me peignant un beau bras, de ménager si bien les contours de la partie visible, que je puisse voir celle qui ne l’est pas. La perfection de l’art dramatique exige au contraire qu’un Auteur ne me prévienne jamais bien clairement sur ce qui arrivera dans l’entr’acte ; c’est le moyen de me faire desirer plus ardemment {p. 294}l’acte suivant, & le moment qui m’instruira de ce qui s’est passé derriere la toile.

Nous avons malheureusement des Auteurs qui ne se sont pas toujours imposé cette loi ; mais ils semblent quelquefois en avoir senti toute l’importance. Des exemples de l’une & de l’autre espece rapprochés, vont nous faire apprécier leur juste mérite, à raison de l’effet différent qu’ils produisent. Prenons d’abord d’Ancourt42, & lisons.

LES BOURGEOISES A LA MODE.

ACTE II. Scene IX.

M. SIMON, LISETTE.

Lisette.

Il y a long-temps que vous n’avez querellé, à ce qu’il me semble.

M. Simon.

Depuis l’affaire du diamant....

Lisette.

Depuis le diamant ! Il y a un siecle.

{p. 295}

M. Simon.

Aussi je creve ; & l’on ne sait pas tout ce que je souffre.

Lisette.

Ah ! querellez, Monsieur, querellez ; cela vous soulagera. Dès qu’elle sera venue, j’aurai soin de vous faire avertir.

M. Simon.

N’y manque pas, au moins.

Lisette.

Ne vous mettez pas en peine, je veux vous aider aussi à la quereller, moi, & je vous réponds quasi de la réduire.

M. Simon.

Que je t’aurai d’obligation !

Lisette.

Allez vous préparer, Monsieur, allez.

Comment l’entr’acte qui suit cette scene pourroit-il nous intéresser ? nous savons trop bien tout ce qui se fera pendant qu’il durera. M. Simon se préparera à gronder sa femme. La belle occupation ! & qui nous avancera beaucoup ! Du moins s’il devoit la gronder tout de bon, passe, {p. 296}nous pourrions nous intéresser aux suites de la querelle ; mais point. M. Simon ne sort absolument que pour se préparer à cette belle expédition, & ne fera pas autre chose. Opposons cet entr’acte, si peu intéressant, au second du Tartufe.

ACTE II. Scene IV.

Marianne & Valere viennent de faire une scene de dépit qui a augmenté leur amour : ils s’adorent. Tartufe traverse leur passion ; la soubrette les sépare, & leur dit :

Dorine, à Valere.

Sortez ; & sans tarder employez vos amis
Pour vous faire tenir ce qu’on vous a promis.
(à Marianne.)
Nous allons réveiller les efforts de son frere,
Et dans notre parti jetter la belle-mere.
Adieu.

Réussiront-ils ? ne réussiront-ils pas ? c’est ce que le spectateur ignore, graces à l’art de l’Auteur : c’est cette incertitude qui intéresse le spectateur pendant l’entracte, qui lui fait desirer de le voir finir, pour découvrir quelque chose sur le sort des amants. S’il souhaite de voir finir celui de d’Ancourt, c’est qu’il est las de perdre du temps pour rien.

M. d’Aubignac prétend, comme le lecteur l’a vu dans le chapitre précédent, qu’on doit mesurer la longueur des entr’actes au temps dont les acteurs ont besoin pour exécuter ce qui est censé se passer derriere la scene. Il s’ensuivroit de cette regle, que le cinquieme acte de la Métromanie ne devroit commencer que cinq ou six heures {p. 297}après le quatrieme, puisque dans l’intervalle la plupart des acteurs quittent la campagne où ils sont, viennent à Paris voir jouer une piece, & reviennent à la campagne. Heureusement, M. l’Abbé d’Aubignac a pris la peine de se combattre lui-même, en disant « que le spectateur aide lui-même au théâtre à le tromper ». Notre musique est faite pour l’étourdir sur la durée de l’entr’acte : d’ailleurs, il est bon ou mauvais : s’il est mauvais, il dure toujours trop ; s’il est bon, & qu’il pique la curiosité du public, ce même public croira toujours attendre trop long-temps ce qui doit le satisfaire.

Les Grecs & les Latins séparoient leurs actes par des chœurs de musique. Nos anciens poëtes remplissoient leurs entr’actes, de chants, de danses & de plusieurs divertissements ; mais les bons Auteurs, comme Moliere, les ont réservés pour les comédies-ballets. A ces intermedes nous avons, pendant long-temps, fait succéder tout uniment quelques violons, pour délasser le spectateur sans le distraire ; & nous paroissions vouloir nous en tenir là, lorsqu’un Auteur, entraîné par le desir de créer & de franchir la barriere ordinaire, a imaginé de remplacer les chœurs des anciens & les intermedes de nos peres, par la pantomime.

Si cette nouveauté peut contribuer à la gloire de notre théâtre, il faut l’adopter, & prouver notre reconnoissance à l’Auteur en marchant sur ses traces. Si au contraire elle doit servir à défigurer Thalie, & redoubler ses pas vers la barbarie, on ne peut trop sévérement sévir contre elle, sans cesser de savoir gré à l’Auteur de sa tentative. Une noble hardiesse, sans être heureuse, {p. 298}mérite des éloges, quand l’amour seul des beaux arts l’a produite, & non la sotte présomption.

Je ne décide point si les entr’actes d’Eugénie sont bons ou mauvais ; mais il m’ont paru très contraires au goût, tout-à-fait hors de la nature & de la vraisemblance, d’autant plus dangereux que l’Auteur les établit avec adresse, & qu’avec beaucoup d’esprit on peut non seulement persuader, mais éblouir les personnes qui ne veulent pas se donner la peine de réfléchir, ou qui ont encore de meilleures raisons pour n’en rien faire. J’exposerai mes réflexions, comme je l’ai dit dans ma préface, avec toute la politesse, tous les égards que les gens de lettres se doivent, & mes lecteurs jugeront.

Voici ce que dit M. de Beaumarchais : « L’action théâtrale ne reposant jamais, j’ai pensé qu’on pourroit essayer de lier un acte à celui qui le tient, par une action pantomime qui soutiendroit, sans la fatiguer, l’attention des spectateurs, & indiqueroit ce qui se passe derriere la scene pendant l’entr’acte. Je l’ai désigné entre chaque acte. »

L’Auteur a raison ; l’action doit toujours être en mouvement & lier tous les actes les uns aux autres : mais si on ne veut plus donner le temps au spectateur de se délasser, & s’il doit avoir sous les yeux une action continuelle, pourquoi ne pas lui offrir la chose qui l’intéresse, & non ce qui l’indique simplement ? Il est encore très inutile de lui indiquer ce qui se passe derriere la toile, parceque, si la piece est bien faite, l’Auteur a pris soin de l’en instruire avant la fin d’un acte & au commencement de l’autre. D’ailleurs, si ce qui {p. 299}se passe derriere la toile est intéressant, pourquoi l’avoir jetté dans un entr’acte pour nous le rendre foiblement par des pantomimes ? Si ce qui s’y passe est minutieux, pourquoi prendre la peine de doubler ces minuties ? Est-ce pour nous faire voir plus sensiblement le défaut ? on l’auroit bien apperçu sans cette précaution.

Voyons : peut-être l’Auteur a-t-il lié si intimement le jeu de ses entr’actes au drame, qu’ils en sont inséparables : mettons mes lecteurs à portée d’en juger sans avoir recours à la piece.

EUGÉNIE,
Drame en cinq actes, en prose.

AVANT-SCENE.

Le Lord Comte de Clarandon voit dans le pays de Galles, Eugénie, fille du Baron Hartley, en devient amoureux, & s’insinue si bien dans l’esprit de Madame Murer, tante de sa maîtresse, qu’elle lui permet d’épouser sa niece en secret, même à l’insu du pere. Le traître Lord déguise son Intendant en Ministre, feint de s’unir par un lien sacré au sort d’Eugénie, satisfait sa passion, laisse la malheureuse Eugénie enceinte, & part pour Londres, où le Baron le suit bientôt avec sa fille & sa sœur, pour solliciter le jugement d’un procès. Ils logent tous dans une maison que le Lord leur a prêtée. L’Intendant, qui a joué le rôle de Ministre, est près de rendre l’ame : il a des remords.

ACTE I.

Eugénie est affligée de n’avoir pas vu son époux depuis son arrivée, & d’apprendre que son pere {p. 300}vouloit la marier avec un certain Cowerly, à qui il a fait un dédit de mille guinées. Sa tante la rassure sur cette double crainte. Les remords de l’Intendant font trembler le Lord ; il donne ordre à son valet Drink d’arrêter toutes les lettres, en cas qu’il écrive à Eugénie ou à sa famille ; il fait sa visite aux Dames. Le Baron le félicite sur un riche mariage qu’il va faire, à ce que dit toute la ville. Le Lord nie, rassure Eugénie, & part. Le Baron rentre dans son appartement. Eugénie & Madame Murer l’y suivent.

Jeu d’entr’acte.

« Un domestique entre. Après avoir rangé les sieges qui sont autour de la table à thé, il en emporte le cabaret, & vient remettre la table à sa place, auprès du mur de côté. Il enleve des paquets dont quelques fauteuils sont chargés, & sort, en regardant si tout est bien en ordre. »

Ce jeu d’entr’acte remplit, je crois, très mal les vues de l’Auteur ; il ne peut pas lier les deux actes l’un à l’autre, parcequ’il n’y tient pas. Il n’indique pas ce qui se fait derriere la scene ; premiérement, parcequ’on n’y fait rien ; secondement, parceque des tables, des paquets, des cabarets, &c. n’ont aucun rapport avec les acteurs : par conséquent il ne soutient pas l’attention des spectateurs ; au contraire, il les distrait & les éloigne de l’objet principal.

ACTE II.

Le vieil Intendant écrit effectivement à la tante. Drink arrête la lettre. Le Lord, alarmé d’entendre par-tout parler de son mariage, qui {p. 301}doit se faire le lendemain, vient ordonner à Drink d’écarter tous ceux qui pourroient en instruire la famille d’Eugénie, sur-tout le Capitaine Cowerly ; c’est précisément lui qui arrive le premier, & qui assure que le fatal mariage se conclut incessamment. Il annonce ensuite qu’il a vu au parc Sir Charles, fils du Baron, lequel s’est battu avec son Colonel, qui le poursuit. On a écrit au pere que ce Colonel pourroit bien faire assassiner son fils. Sir Charles ne sait pas son pere à Londres ; le Capitaine promet de l’amener le lendemain.

Jeu d’entr’acte.

« Betty sort de la chambre d’Eugénie, ouvre une malle, & en tire plusieurs robes l’une après l’autre, qu’elle secoue, qu’elle déplisse & qu’elle étend sur le sofa du fond du sallon. Elle ôte ensuite de la malle quelques ajustements & un chapeau galant de sa maîtresse, qu’elle essaie avec complaisance devant une glace, après avoir regardé si personne ne peut la voir. Elle se met à genoux devant une seconde malle, & l’ouvre pour en tirer de nouvelles hardes. Au milieu de ce travail, Drink & Robert entrent en se disputant : c’est là l’instant où l’orchestre doit cesser de jouer, & où l’acte commence ».

Cet entr’acte seconde, je crois, aussi peu que le premier l’intention de l’Auteur. Des robes, un chapeau à l’Angloise très galant, loin de soutenir l’attention des spectateurs sur les malheurs d’Eugénie, & lui faire partager les pleurs qu’elle est censée répandre derriere le théâtre, peuvent faire croire au contraire que, pour se consoler, {p. 302}elle va faire sa toilette, & courir les assemblées ou les bals.

ACTE III.

Eugénie révele son secret à son pere : il est furieux ; il lui pardonne ensuite dès qu’il la sait enceinte : mais on apprend dans l’instant que son mariage n’est que simulé. On découvre toutes les perfidies du Lord. Le Baron sort au désespoir. Eugénie est anéantie. Madame Murer, furieuse, s’écrie, après avoir rêvé un moment : Vengeance, soutiens mon courage ! je vais écrire moi-même au Comte. Viens... traître ! tu paieras cher les peines que tu nous causes !

Jeu d’entr’acte.

« Un domestique entre, range le sallon, éteint le lustre & les bougies de l’appartement. On entend une sonnette de l’intérieur : il écoute, & indique, par son geste, que c’est Madame Murer qui sonne. Il y court. Un moment après il repasse avec un bougeoir allumé, sort par la porte du vestibule, & rentre sans lumiere, suivi de plusieurs domestiques auxquels il parle bas ; & ils passent tous à petit bruit chez Madame Murer, qui est alors censée leur donner ses ordres. Les valets repassent dans le sallon, courent dehors par le vestibule, & rentrent chez Madame Murer par le même sallon, armés de couteaux de chasse, d’épées & de flambeaux non allumés. Un moment après Robert entre par le vestibule, une lettre à la main, un bougeoir dans l’autre : comme c’est la réponse du Comte de Clarandon qu’il rapporte, il se presse de passer chez Madame Murer {p. 303}pour la lui remettre. Il y a ici un petit intervalle de temps sans mouvement, & le quatrieme acte commence ».

Malgré les soins que l’Auteur prend d’expliquer cette pantomime, on a de la peine à la deviner à la lecture ; par conséquent le travail du Public doit être bien plus pénible aux représentations : & ce n’est pas le moyen de le délasser. D’ailleurs si Madame Murer ne s’est pas suffisamment expliquée avant que de partir, si ses gestes, ses paroles, n’ont pas peint suffisamment son dépit & ses desseins, elle a tort ; & l’Auteur a bien plus de tort encore d’avoir préféré aux coups de pinceau frappants qu’auroit pu donner un personnage intéressé à l’action, les traits informes que tracent quelques gredins tout-à-fait étrangers à la piece. Si, au contraire, Madame Murer a assez bien peint les transports qui l’animent, & sa résolution violente, pour qu’on tremble de voir exécuter l’indigne assassinat du Comte, pourquoi nous rendre la même idée dans un tableau plus foible ?

ACTE IV.

Le Lord, venant au rendez-vous que Madame Murer lui a donné, délivre le frere d’Eugénie, que son Colonel faisoit assassiner. Il le conduit dans un sallon obscur, où il lui dit de l’attendre. Madame Murer donne des ordres dans l’obscurité pour qu’on entoure le Lord quand il sortira. Sir Charles est alarmé : son pere paroît ; il lui met la pointe de son épée sur le cœur, & le menace de le tuer s’il fait un pas. Des domestiques viennent avec des flambeaux : le pere & le fils se reconnoissent ; tout est découvert : Sir Charles rend {p. 304}au Lord ce qu’il lui doit, en le débarrassant des assassins à gages de la tante. Eugénie se trouve mal ; on l’emmene : son frere jure de la venger.

Jeu d’entr’acte.

« Betty sort de l’appartement d’Eugénie, très affligée, un bougeoir à la main ; car il est pleine nuit. Elle va chez Madame Murer, & en rapporte une cave à flacons, qu’elle place sur la table du sallon, ainsi que sa lumiere. Elle ouvre la cave, & examine si ces flacons sont ceux qu’on demande. Elle porte ensuite la cave chez sa Maîtresse, après avoir allumé les bougies qui sont sur la table. Un instant après le Baron sort de chez sa fille d’un air pénétré, tenant d’une main un bougeoir allumé, & de l’autre cherchant une clef dans ses goussets : il s’en va par la porte du vestibule qui conduit chez lui, & en revient promptement, avec un flacon de sel ; ce qui annonce qu’Eugénie est dans une crise affreuse. Il rentre chez elle. On sonne de l’intérieur ; un laquais arrive au coup de sonnette. Betty vient de l’appartement de sa maîtresse en pleurant, & lui dit tout bas de rester au sallon, pour être plus à portée. Elle sort par le vestibule. Le laquais s’assied sur le canapé du fond, & s’étend en bâillant de fatigue. Betty revient avec une serviette sur son bras, une écuelle de porcelaine couverte à la main ; elle rentre chez Eugénie. Un moment après les acteurs paroissent ; le valet se retire, & le cinquieme acte commence. Il seroit assez bien que l’orchestre, pendant cet entr’acte, ne jouât que de la musique douce & triste, même avec des sourdines, {p. 305}comme si ce n’étoit qu’un bruit éloigné de quelques maisons voisines : le cœur de tout le monde est trop en presse dans celle-ci, pour qu’on puisse supposer qu’il s’y fait de la musique ».

Je crois premiérement, que pendant cet entr’acte le spectateur ne devroit pas être occupé de la santé d’Eugénie, mais de la vengeance que son frere a projettée, & de ses suites ; en second lieu, ce que j’ai dit contre l’entr’acte précédent peut fort bien s’appliquer à celui-ci, auquel je trouve plus de défauts que dans tous les autres, puisqu’il peche davantage contre la vraisemblance. Est-il naturel que des domestiques, affectés du malheur de leur maîtresse, & qu’un pere craignant pour les jours de sa fille, observent exactement les loix de la pantomime ? que leurs craintes, leur désespoir ne leur arrachent pas quelques mots entrecoupés, & qu’ils s’en tiennent constamment à des gestes dont chacun demande un commentaire qui ne peut être que très bouffon, mêlé au son de nos violons.

Dans le cinquieme acte, Milord reconnoît ses torts, épouse Eugénie : tout est réparé : la piece est applaudie, & le mérite. Mais il n’est question ici que des entr’actes en pantomime.

Dans les chœurs des Anciens, un peuple assemblé, & respectable par conséquent, invoquoit les Dieux pour un héros, retraçoit ses malheurs au spectateur, ou faisoit envisager ceux qui le menaçoient encore. Les paroles, les gestes les plus expressifs, la musique la plus analogue au sujet, s’emparoient de l’ame du spectateur. Dans les intermedes de nos peres, les airs les plus flatteurs, les danses les plus voluptueusement caractérisées {p. 306}amusoient agréablement. Nous avons banni, avec raison les chants & les danses, pour livrer en entier la scene aux seuls personnages qui concourent à l’action, & pour ne nous occuper que d’eux : irons-nous les remplacer par des mines, des grimaces ? non sans doute. Je puis me tromper ; mais je crois que de pareils entr’actes, s’ils sont adoptés, précipiteront la chûte de notre théâtre.

On a pu voir un peu de pantomime dans un entr’acte de la Dame invisible ou l’Esprit follet, comédie en vers, en cinq actes, de Hauteroche : mais l’on ne doit pas lui reprocher cette faute ; c’est aux comédiens, ou plutôt à leurs machinistes.

Angélique, à l’aide d’une porte pratiquée en secret dans la cloison de l’appartement de Pontignan qu’elle aime, entre dans sa chambre, lui écrit & lui demande une réponse : Pontignan la fait & la laisse sur la table. Comme une partie de l’acte suivant se passe dans l’appartement d’Angélique, & que les machinistes, en changeant la décoration, laissent sous les yeux du spectateur la table sur laquelle on a mis la lettre, il faut bien qu’on vienne la prendre dans l’entr’acte, puisqu’elle doit faire le sujet de l’acte suivant. Les machinistes n’ont, en changeant de décoration, qu’à enlever en même temps la table & la lettre, tout sera réparé, & l’entr’acte sera comme il doit être.

Je le répete : si l’action qui se passe derriere la toile est minutieuse, pourquoi nous la retracer ? Si au contraire elle est intéressante, les personnages intéressants doivent, avant leur sortie, avoir employé les gestes, la voix & les expressions {p. 307}les plus fortes pour nous pénétrer de son importance : pourquoi donc faire succéder à des coups de pinceau fort énergiques, un barbouillage qui ne rend que foiblement la même idée ? & pourquoi effacer de notre imagination tout ce qu’un tableau frappant y a tracé, par un tableau burlesque ?

Qu’on me permette une comparaison. Je suis dans le cabinet d’un curieux ; il me fait voir le chef-d’œuvre d’un peintre représentant le Sacrifice d’Abraham. Je frémis de la résolution du pere : je tremble pour le fils : je bénis l’Ange qui vient arrêter le glaive fatal. Le curieux me montre ensuite un second tableau, où la même idée est rendue, mais différemment. Abraham tient un fusil, vise son fils, va lui casser la tête, quand un Ange pisse dans le bassinet & empêche l’amorce de prendre. A-t-on cru continuer à m’intéresser pour Isaac, ou augmenter ma sensibilité par cette seconde peinture ? On s’est lourdement trompé. Le second tableau a banni de mon cœur tout l’effet que le premier y avoit produit. Que seroit-ce si le peintre avoit chargé sa toile de quelques personnages subalternes & burlesques par eux-mêmes ? Je me suis engagé à appuyer tout ce que je dirai par des exemples ; je n’ai pu en prendre dans cette occasion que chez le seul Auteur qui en a fourni. Je sais que les hommes, pour la plupart, abhorrent la critique la plus modérée, autant qu’ils idolâtrent la louange la plus outrée ; mais non ceux qui, comme l’ingénieux Auteur d’Eugénie, connoissent toutes les difficultés de leur art, & n’ignorent pas que les auteurs les plus parfaits ont de très grands défauts mêlés à ces mêmes beautés qui leur assurent l’immortalité. {p. 308}Je sais encore que si la noble & honnête fermeté qui pousse un homme franc à dire son avis, arme contre lui quelques Auteurs & leurs partisans, une basse & lâche flatterie compromet son jugement & le fait siffler des connoisseurs. Je n’avois donc point à balancer.

CHAPITRE XVII.
De l’Art de prévenir les Critiques. §

On n’est jamais plus convaincu de l’art & de la profondeur d’un Comique, que lorsqu’on le voit aller avec adresse au devant des critiques que le spectateur pourroit lui faire, & le préparer d’avance à trouver bon tout ce qu’il va voir & entendre, tandis qu’il l’auroit trouvé mal sans la précaution de l’Auteur. Pour me rendre plus intelligible, j’aurai recours à ma méthode ordinaire ; je citerai des exemples.

Dans le Tartufe, Elmire tente en vain de persuader à Orgon que l’imposteur a voulu la séduire ; le bonhomme n’en veut rien croire : sa femme s’engage à le lui faire voir clairement, & dit à Dorine d’aller appeller le scélérat.

ACTE IV. Scene III.

Dorine, à Elmire.

Son esprit est rusé,
Et peut-être à surprendre il sera mal-aisé.

Elmire.

Non, on est aisément trompé par ce qu’on aime,
Et l’amour-propre engage a se tromper soi-même.
{p. 309}

Si Moliere n’eût rappellé cette grande vérité aux spectateurs avant que de rendre Tartufe dupe d’Elmire, ils auroient trouvé surprenant qu’un maître fourbe donnât tête baissée dans le piege.

Dans le même acte, Elmire, qui, tandis que son époux est sous la table, veut obliger Tartufe à se trahir lui-même, lui fait des avances qui ne sont rien moins que décentes, quoiqu’on connoisse bien le motif qui les fait faire. Tout ce qu’Elmire dit dans cette scene, est généralement d’un ton qu’une femme honnête doit avoir beaucoup de peine à prendre. Tartufe lui demande des preuves non équivoques de sa tendresse.

Scene V.

. . . . . . . . .
Quoi ! vous voulez aller avec cette vîtesse,
Et d’un cœur, tout d’abord, épuiser la tendresse !
On se tue à vous faire un aveu des plus doux,
Cependant ce n’est pas encore assez pour vous ;
Et l’on ne peut aller jusqu’à vous satisfaire,
Qu’aux dernieres faveurs on ne pousse l’affaire.
. . . . . . . . .
Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit,
Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit !
Que sur les cœurs il prend un furieux empire,
Et qu’avec violence il veut ce qu’il desire !
Quoi ! de votre poursuite on ne peut se parer,
Et vous ne donnez pas le temps de respirer !
Sied-il bien de tenir une rigueur si grande,
De vouloir, sans quartier, les choses qu’on demande,
Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants,
Du foible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?
. . . . . . . . .
{p. 310}
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez ?
. . . . . . . . . .
Mais des arrêts du Ciel on nous fait tant de peur !
. . . . . . . . . .
Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder,
Qu’il faut que je consente à vous tout accorder,
Et qu’à moins de cela je ne dois point prétendre
Qu’on puisse être content & qu’on veuille se rendre.
Sans doute il est fâcheux d’en venir jusques-là,
Et c’est bien malgré moi que je franchis cela :
Mais puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire,
Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire,
Et qu’on veut des témoins qui soient plus convainquants,
Il faut bien s’y résoudre, & contenter les gens.
Si ce consentement porte en soi quelque offense,
Tant pis pour qui me force à cette violence :
La faute assurément n’en doit point être à moi.

Quiconque entendra toutes ces tirades sans avoir fait attention à la scene précédente, trouvera, sans contredit, les propos d’Elmire très hardis, & les critiquera ; mais il leur applaudira tout au contraire s’il a saisi la façon ingénieuse avec laquelle Moliere prépare le spectateur à entendre les choses les plus fortes, & prévient sa critique en lui prouvant qu’elles sont nécessaires.

Scene IV.

Elmire, à son mari.

Au moins, je vais toucher une étrange matiere,
Ne vous scandalisez en aucune maniere.
Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis,
Et c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
{p. 311}

Après ces quatre vers, adressés tant au spectateur qu’à Orgon, après l’adroite précaution de l’Auteur, le public, qui s’attend à voir les choses les plus hasardées, qui en sent toute la nécessité, prodiguera ses applaudissements précisément aux endroits qu’il auroit critiqués.

La plupart des Auteurs ont senti, comme Moliere, la nécessité de prévenir les critiques ; mais peu l’ont fait avec cette justesse de raisonnement, avec cette adresse persuasive qui captive le sentiment du public, & le force, pour ainsi dire, à ne juger qu’au gré de l’Auteur. Tout au contraire, il en est qui, en voulant prévenir la critique, sont assez mal-adroits pour l’avertir des fautes qu’ils vont faire, & lui indiquer l’endroit où elle peut mordre.

Brueys & Palaprat ont fait cette faute dans le Grondeur, comédie en prose en trois actes. L’Olive, valet de M. Grichard, doit lui jouer plusieurs tours sous divers déguisements : on lui dit :

ACTE II. Scene VII.

Je ne crois pas que M. Grichard connoisse ton visage.

L’Olive.

Lui ! Depuis deux jours que je le sers, il ne m’a jamais regardé en face : il ne connoît personne.

Quelle pitoyable raison ! ne vaudroit-il pas mieux que l’Olive n’en eût donné aucune, surtout après que nous avons vu M. Grichard gronder l’Olive pendant une demi-heure.

L’Auteur oublie, dans le courant de la piece, que M. Grichard ne doit jamais regarder quelqu’un en face, & le reconnoître, puisque dès l’instant que l’Olive paroît devant lui sous le déguisement {p. 312}d’un Maître à danser, il le regarde très bien en face.

ACTE II. Scene XVII.

M. Grichard, à Cateau.

N’ai-je point vu ce visage quelque part ?

Cateau.

Il y a mille gens qui se ressemblent.

Quelque temps après, l’Olive paroît aux yeux de M. Grichard, vêtu en sergent ; & notre grondeur le regarde encore mieux, puisqu’il le reconnoît.

ACTE III. Scene IX.

M. Grichard, bas, en tremblant.

Oh ! oh ! c’est ce coquin de maître à danser !

Cateau.

Monsieur, c’est lui-même : je ne l’avois pas d’abord reconnu.

L’Olive.

Oui, Monsieur. Depuis que je n’ai eu l’honneur de vous voir, on m’a offert une hallebarde : je ne suis plus Rigaudon ; je suis à présent M. de la Motte, à vous servir.

Brueys & Palaprat, en voulant prévenir la critique, ne semblent-ils pas au contraire l’agacer pour la tenir éveillée ? On dira à cela qu’ils ne pouvoient pas excuser une faute contre la vraisemblance, parcequ’un homme qui en a vu un autre, qui lui a parlé, qu’il a eu à son service, le reconnoît ordinairement, s’il a quelque chose à démêler avec lui avant qu’un long espace de temps l’ait effacé de sa mémoire. Cela est vrai ; mais Moliere, dans le même cas, se tire plus adroitement d’affaire que ses successeurs.

{p. 313}

LES FOURBERIES DE SCAPIN.

ACTE I. Scene VII.

Scapin a besoin que Silvestre le seconde dans ses fourberies. Il ne s’amuse pas à lui demander si son maître l’a regardé en face ; il lui dit :

Scapin.

Tiens-toi un peu, enfonce ton chapeau en méchant garçon, campe-toi sur un pied, mets la main au côté, fais les yeux furibonds, marche un peu en roi de théâtre. Voilà qui est bien : suis-moi ; j’ai des secrets pour déguiser ton visage & ta voix.

Si Silvestre ne se déguise point de façon à n’être pas reconnu, s’il ne change pas bien le son de sa voix, si, sur-tout, la mode des déguisements est passée, ce n’est pas la faute de l’Auteur. La raison qu’il nous donne pour nous persuader que Géronte ne reconnoîtra pas le valet de son fils, étoit valable autrefois ; celle de Brueys43 & Palaprat ne peut qu’avoir été très mauvaise de tout temps, & le sera toujours.

{p. 314}

CHAPITRE XVIII.
De la Décence & de l’Indécence. §

Protée n’eut jamais autant de formes diverses que la Muse de la comédie. On peut la comparer à une femme sensible, mais foible & sans caractere, qui prend alternativement celui de tous ses amants.

Nous l’avons vue, tour à tour, fanatique, impie, galante, romanesque, gaie à l’excès, larmoyante jusqu’à la fadeur, plus grave que Thémis, plus folle que la divinité porte-marotte, aussi scrupuleuse, aussi délicate sur l’honneur qu’une vieille prude, aussi indécente dans sa conduite, dans ses gestes, dans ses propos, qu’une Laïs du palais d’Armide.

De tous les vices de Thalie, le dernier est sans contredit le plus repréhensible. L’école des mœurs doit être non seulement assez décente pour ne pas corrompre le cœur & l’esprit ; elle doit l’être jusqu’au point de ne blesser ni les yeux ni les oreilles, je ne dis pas d’une jeune personne qu’une mere croit pouvoir mener au spectacle sur la foi de l’honnêteté publique, j’ajoute de tout homme qui pense.

Trois especes de décence doivent regner sur la scene. L’une défend qu’on y effarouche la pudeur, l’autre ne veut pas qu’on y blesse le respect dû aux parents, la troisieme ordonne d’y ménager les égards que les hommes se doivent mutuellement. Parlons d’abord de la premiere.

Il n’est pas nécessaire de faire ici l’histoire scandaleuse {p. 315}du théâtre. Tout le monde sait combien de fois nos anciens ont inspiré de l’horreur à Thalie même, pour les rôles indécents qu’ils lui faisoient jouer. Dans la suite on a un peu plus ménagé la pudeur de la vierge ; on l’a cependant forcée à rougir plusieurs fois, & c’est un exemple qu’il faut bien se garder de suivre.

Il est des comédies qui pechent contre la décence par le fond du sujet, quelques autres par l’exécution ; on en voit un plus grand nombre qui n’ont que des expressions, des détails indécents : mais les unes & les autres sont très vicieuses.

Indécence dans le détail. §

Les Auteurs sans génie sont, sans contredit, ceux qui ont jetté un plus grand nombre d’indécences dans leurs détails : trop foibles pour faire des scenes, pour amener des situations plaisantes par elles-mêmes, ils ont imaginé d’exciter le rire par des polissonneries auxquelles nos peres, moins civilisés que nous, applaudissoient, mais qui seroient impitoyablement sifflées présentement, & qui précipiteroient à coup sûr la chûte d’une piece.

Cependant, me dira-t-on, on joue très souvent des drames remplis de ces détails qui ne sont rien moins qu’équivoques, de ces traits qui fixent les yeux du parterre sur les Dames pour distinguer celles qui rougissent réellement d’avec celles qui ne font que semblant. Pourquoi ne paie-t-on pas d’un coup de sifflet des polissonneries très fortes ? Parcequ’elles sont du siecle passé, doivent-elles moins blesser les oreilles de celui-ci ? Non, sans doute. Mais la mort a mis l’Auteur à couvert des coups du parterre ; & ne pouvant {p. 316}plus humilier sa vanité, on lui pardonne les déréglements de son esprit.

Une Reine illustre par toutes les graces de son sexe, & toutes les qualités qui caractérisent les plus grands Rois, fit former il y a quelques années à Paris une troupe de comédiens dignes de paroître à sa cour ; mais elle y attira en même temps une personne capable d’élaguer toutes les indécences dont nos comiques fourmillent, & de les mettre en état de paroître devant de jeunes Princesses encore plus respectables par leurs vertus que par leur rang.

Jeunes Auteurs, si nous ne pouvons point parvenir à illustrer la scene, ne la dégradons pas. Renonçons généreusement à des applaudissements dont notre cœur ne pourroit pas jouir. Imitons nos prédécesseurs dans les traits qui peignent la candeur de leur ame, & non dans ceux qui l’avilissent à nos yeux, comme ceux que je vais rapporter.

LA FEMME JUGE ET PARTIE,
Comédie en vers, en cinq actes, de Montfleury44.

ACTE V. Scene V.

Bernadille.

Il faut donc, tout scrupule vaincu,
Déclarer hautement qu’elle m’a fait cocu.

Béatrix.

Qu’est-ce donc qu’un cocu, Monsieur, ne vous déplaise ?
{p. 317}

Bernadille.

La question est neuve ! Ah ! tu fais la niaise !

Béatrix.

Si vous ne m’expliquez ce que c’est, je prétends...

Bernadille.

Tu veux donc le savoir ? C’est quand, en même temps,
On fait sympatiser, pourvu qu’un tiers y trempe,
Un mariage en huile avec un en détrempe ;
Quand une femme prend un galant à son choix,
Que d’un lit fait pour deux, elle en fait un pour trois ;
Et qu’enfin se faisant consoler de l’absence...
Maugrebleu de la masque, avec son innocence !

D’Ancourt est l’homme qui a le mieux dialogué ses pieces. C’est dommage qu’elles fourmillent de polissonneries. Voici ce qu’il dit dans les Vacances, comédie en prose, & en un acte.

Scene XIX.

Le Capitaine reproche à Maugrebleu qu’il est ivre : celui-ci lui répond :

Maugrebleu.

Comme de coutume je ne hausse ni ne baisse, chacun a ses petits talents dans ce monde : vous aimez le cotillon ; moi, j’aime la bouteille, &....

On lui dit que le Capitaine va devenir son beau-frere.

Maugrebleu.

Il va le devenir ! Ne l’est-il point déja ? Il ne faut pas que je sache rien de ça au moins ; je vous avertis, car je suis brutal.

Le Capitaine étoit venu dans le dessein de {p. 318}troubler l’acquisition du procureur ; il change d’avis en faveur de la fille de ce même procureur dont il est amoureux.

Maugrebleu.

Ah ! les choses s’accommoderont, je vois bien cela : l’acquisition demeurera à mon pere, & ma sœur servira de pot-de-vin. Pourvu que je trouve aussi mon petit compte dans ce petit marché-là, moi !

Clitandre.

Vous l’y trouverez. Ma Lieutenance est vacante, je vous la donne.

Mangrebleu.

Bon ! tant mieux. Grand merci, beau-frere. Il n’est, morbleu, rien tel pour faire fortune, que le canal des femmes.

Scene XXI.

Le pere de Maugrebleu est un frippon de procureur qui a fait fortune ; son fils lui dit :

Maugrebleu.

Vous voilà Seigneur de paroisse : vous vous poussez dans la robe : je me pousse dans l’épée : ma sœur se pousse... Elle fait aussi fortune. A l’heure qu’il est, chacun se pousse à sa maniere.

Il m’auroit été aisé de citer des traits plus forts, mais je serois devenu moi-même indécent.

Indécence dans l’exécution. §

Les indécences de cette seconde espece sont beaucoup plus dangereuses que les premieres, plus sensibles, & occupent plus long-temps l’esprit {p. 319}d’une jeune spectatrice : il est donc bien plus dangereux qu’elles passent jusqu’à son cœur.

Moliere, mon héros éternel, lui qui a purgé la scene des horreurs qui l’avilissoient, a cependant des choses qui effarouchent encore la vertu, & qu’elle voudroit pouvoir retrancher de ses ouvrages. J’en trouverai dans Amphitrion.

Nous voyons clairement dans cette piece qu’Alcmene a passé la plus douce des nuits avec Jupiter. Ce n’est pas tout ; nous voyons plus clairement encore, que Jupiter, le tout-puissant, reprend la figure d’Amphitrion pour goûter avec Alcmene les plaisirs qui suivent un raccommodement, & qu’ils quittent la scene pour aller signer la paix dans les bras de l’Amour.

Dans George Dandin, Angélique quitte le lit de son époux auprès duquel elle est couchée, pour voler au rendez-vous qu’elle a donné à son amant.

Nous trouverons encore dans Moliere des indécences plus dangereuses pour les mœurs, témoins ces enlevements auxquels une jeune personne consent très lestement, comme si rien n’étoit plus ordinaire, ou du moins plus permis, plus décent.

Dans le Médecin malgré lui, nous voyons Lucinde quitter fort tranquillement le théâtre pour suivre son amant qui est déguisé en apothicaire, & qui l’enleve après que Sganarelle lui a donné cette recette salutaire :

ACTE III. Scene VI.

Sganarelle, à Léandre déguisé.

Vous voyez que l’ardeur qu’elle a pour Léandre est tout à fait contraire aux volontés du pere, qu’il n’y a {p. 320}point de temps à perdre, que les humeurs sont fort aigries, & qu’il est nécessaire de trouver promptement un remede à ce mal, qui pourroit empirer par le retardement. Pour moi, je n’y en vois qu’un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux dragmes de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remede ; mais comme vous êtes habile homme dans votre métier, c’est à vous de l’y résoudre, & de lui faire avaler la dose le mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j’entretiendrai ici son pere : mais sur-tout, ne perdez point de temps. Au remede, vîte, au remede spécifique.

N’est-il pas encore bien édifiant que dans la même piece Sganarelle veuille voir & toucher le sein de la nourrice ?

ACTE II. Scene V.

Sganarelle.

Mais comme je m’intéresse à toute votre famille, il faut que j’essaie le lait de votre nourrice, & que je visite son sein. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . C’est l’office du Médecin de voir les tettons des nourrices.

Oh ! la bonne leçon ! la bonne école ! & quel chagrin pour une mere vertueuse qui ayant conduit sa fille au spectacle en croyant lui procurer un plaisir innocent, se voit forcée de rougir doublement à ses côtés !

Indécence dans le sujet. §

Malheur à tout Auteur comique qui sourit à un sujet indécent, & qui cede au desir de le {p. 321}traiter. Il en est de la décence comme de la vraisemblance. Un fond qui n’est pas vraisemblable, ne produit que des scenes forcées ; un sujet qui peche du côté de la décence, amene nécessairement des situations qui ne se ressentent que trop de ce vice, & ces mêmes situations donnent lieu à des détails empoisonnés comme leur source.

Pour prouver ce que j’avance, revenons à deux pieces que j’ai citées plus haut.

George Dandin s’apperçoit que sa femme s’est levée d’auprès de lui pour aller rejoindre son rival. Dès qu’il la voit, il lui reproche ses escampativos nocturnes ; Angélique lui répond qu’il n’y a pas grand mal à prendre le frais de la nuit : alors George Dandin s’écrie :

Eh ! oui, l’heure est bonne à prendre le frais ; c’est bien plutôt le chaud, Madame la coquine.

A quoi devons-nous ce propos indécent ? à l’indécence de la situation, & l’indécence de la situation naît de celle du sujet. Une femme mariée qui déteste son mari, qui est amoureuse d’un autre, doit naturellement jouer à son pauvre époux des tours qui lui valent des injures ; tout cela se suit, & coule de source.

Dans Amphitrion, Cléanthis & Sosie font ce bout de scene.

ACTE II. Scene III.

Cléanthis.

 Enfin ma flamme eut beau s’émanciper,
Sa chaste ardeur en toi ne trouva rien que glace ;
Et, dans un tel retour, je te vis la tromper
Jusqu’à faire refus de prendre au lit la place
Que les loix de l’hymen t’obligent d’occuper.
{p. 322}

Sosie.

Quoi ! je ne couchai point ?

Cléanthis.

Non, lâche !

Sosie.

Est-il possible ?

Cléanthis.

 Traître ! il n’est que trop assuré :
C’est, de tous les affronts, l’affront le plus sensible ;
Et, loin que ce matin ton cœur l’ait réparé,
 Tu t’es d’avec moi séparé,
Par des discours chargés d’un mépris tout visible.

Sosie.

Vivat Sosie.

Cléanthis.

Hé quoi ! ma plainte a cet effet !
Tu ris après ce bel ouvrage !

Sosie.

Que je suis de moi satisfait !

Cléanthis.

Exprime-t-on ainsi le regret d’un outrage ?

Sosie.

Je n’aurois jamais cru que j’eusse été si sage.
 . . . . . . . . . .
 Les médecins disent, quand on est ivre,
 Que de sa femme on se doit abstenir ;
Et que, dans cet état il ne peut provenir
Que des enfants pesants, & qui ne sauroient vivre.
Vois, si mon cœur n’eût su de froideur se munir,
Quels inconvénients auroient pu s’en ensuivre !
{p. 323}

Cléanthis.

 Je me moque des médecins
 Avec leurs raisonnements fades.
 Qu’ils reglent ceux qui sont malades,
Sans vouloir gouverner les gens qui sont bien sains.
 Ils se mêlent de trop d’affaires,
De prétendre tenir nos chastes feux gênés ;
 Et sur les jours caniculaires,
Il nous donnent encore, avec leurs loix séveres,
 De cent sots contes par le nez.

Sosie.

Tout doux.

Cléanthis.

Non, je soutiens que cela conclut mal ;
Ces raisons sont raisons d’extravagantes têtes.
Il n’est ni vin ni temps qui puisse être fatal
A remplir le devoir de l’amour conjugal ;
 Et les médecins sont des bêtes.

Ces détails, un peu plus que lestes, sont aussi dus à la situation, & nous devons la situation au sujet. Il faut même avoir quelque obligation à Moliere qui nous a épargné toutes les indécences de son original.

Dans Plaute, Amphitrion, après avoir reconnu son rival, est dévoré d’un grand chagrin ; le voici. Il craint qu’Alcmene, accoutumée à être fêtée par un Dieu, ne puisse plus se contenter de la chere médiocre qu’un mortel peut lui faire : enfin il se console en disant que le grand Jupiter remédiera sans doute à cela comme à tout le reste. Rien n’est plus plaisant que la réflexion du Général Thébain ; mais elle eût blessé nos chastes oreilles.

{p. 324}

Le digne favori des neuf Muses & d’Apollon, M. de Voltaire, cite dans une de ses préfaces une piece Angloise de Wicherley, dans laquelle « un drôle à bonnes fortunes, la terreur des maris de Londres, s’avise, pour être plus sûr de son fait, de faire courir le bruit qu’à sa derniere maladie, les chirurgiens ont trouvé à propos de le faire eunuque. Avec cette belle réputation tous les maris lui amenent leurs femmes, & le pauvre homme n’est plus embarrassé que du choix. Il donne sur-tout la préférence à une petite campagnarde, qui a beaucoup d’innocence & de tempérament, & qui fait son mari cocu avec une bonne foi qui vaut mieux que la malice des Dames les plus expertes ».

Ce qu’on voit de ce drame prouve assez que rien n’en peut être décent. S’il n’est pas beau de prononcer dans une piece le mot de cocu, le cocuage mis en action n’a rien de fort honnête. Pour faire la critique des sujets que je viens de citer, & de tous ceux qui lui ressemblent, il me suffit de rapporter ce que M. de Voltaire45 dit à la suite de son Extrait.

« Cette piece n’est pas, si vous voulez, l’école {p. 325}des bonnes mœurs, mais c’est l’école de l’esprit & du bon comique ».

A la bonne heure. Mais l’un ne mérite pas qu’on fasse grace à l’autre. Et M. de Voltaire, l’Auteur qui a mis le plus de décence dans ses drames, est certainement de cet avis.

Après avoir traité des indécences qui blessent la pudeur, il faut parler de celles qui choquent le respect qu’on doit à des parents plus ou moins respectables, selon le degré auquel ils nous appartiennent.

Est-il beau, par exemple, dans le Distrait, que le Chevalier parle ainsi à son oncle qui lui donne des conseils ?

ACTE I. Scene VI.

Le Chevalier fait deux ou trois pas de ballet.

Il ne prêche pas mal. Passez au second point ;
Je suis déja charmé. Que dis-tu de ma danse,
Lisette ? . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . .
Votre troisieme point sera-t-il le plus fort ?
{p. 326}
Soyez bref en tous cas, car Lisette s’endort ;
Moi, je bâille déja.

Le Chevalier s’est introduit auprès de sa maîtresse {p. 327}en qualité de maître Italien ; son oncle le fait reconnoître sans le vouloir : voici comment cet honnête neveu lui parle :

{p. 328}

ACTE IV. Scene II.

Le Chevalier.

Ah ! mon oncle, parbleu, je vous trouve à propos
Pour vous laver la tête, & vous dire en deux mots....

Valere.

Le début est nouveau.

Le Chevalier.

Se peut-il qu’à votre âge
Vous n’ayez pas encor les airs d’un homme sage ?
Si j’en faisois autant, je passerois chez vous
Pour un franc étourdi. Là, là, répondez-nous.

Valere.

J’ai tort ; mais....

Le Chevalier.

Mais, mais, mais !

Clarice.

Quelle est votre querelle ?

Le Chevalier.

Je m’étois introduit tantôt chez Isabelle,
Que j’aime à la fureur, & qui m’aime encor plus ;
J’y passois pour un autre, & Monsieur là-dessus
Est venu brusquement gâter tout le mystere,
Et m’a mal à propos fait connoître à la mere.
Parlez, n’est-il pas vrai ?

Valere.

D’accord, mon cher neveu ;
Mais je réparerai ma faute.

Le Chevalier.

Hé ! ventrebleu,
C’est un étrange cas. Faut-il que la jeunesse
Apprenne maintenant à vivre à la vieillesse,
Et qu’on trouve des gens avec des cheveux gris,
Plus étourdis cent fois que nos jeunes Marquis ?
{p. 329}
Je n’y connois plus rien. Dans le siecle ou nous sommes
Il faut fuir dans les bois, & renoncer aux hommes.

En vérité M. le Chevalier donne un exemple divin à nos jeunes gens. Qu’on ne dise pas, pour excuser Regnard, qu’il a voulu peindre un étourdi ; M. le Chevalier est plus que cela ; c’est un extravagant, que son cher oncle devoit régaler de quelques coups de canne, ou du moins faire enfermer. Il n’est point décent qu’un neveu traite ainsi un oncle, & un oncle sur-tout de qui il attend sa fortune ; il est encore plus indécent qu’un oncle se laisse traiter de la sorte.

Si les propos du Chevalier ne sont pas décents, comment regardera-t-on ceux que Cléante tient à son pere dans l’Avare ?

ACTE II. Scene III.

Cléante, à son pere.

C’est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . Osez-vous bien après cela vous présenter aux yeux du monde ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites, de sacrifier gloire & réputation au desir insatiable d’entasser écus sur écus, & de renchérir, en fait d’intérêt, sur les plus infames subtilités qu’aient jamais inventé les plus célebres usuriers ? . . . . . . . . . . Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achete un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n’a que faire ?

{p. 330}

On aura beau dire que la conduite du pere est très répréhensible ; ce n’est pas à son fils à le réprimander, sur-tout avec un ton aussi dur.

Il est encore, comme nous l’avons dit, une troisieme espece de décence, qu’on pourroit appeller décence d’honnêteté. Les hommes, quels qu’ils soient, se doivent toujours des égards, & les ames honnêtes sont fâchées de voir quelqu’un y manquer sur le théâtre comme dans le monde.

Un seul exemple suffira pour le prouver. Le voici dans l’Homme à bonne fortune, comédie en prose, en cinq actes, de Baron.

ACTE III. Scene IX.

ERASTE, MONCADE.

Eraste vient d’apprendre que Moncade a fait une déclaration amoureuse à sa sœur, il se flatte de les voir unis, il vient lui en témoigner sa joie.

Moncade.

Je ne veux point me marier.

Eraste.

Comment donc ?

Moncade.

Cela est ainsi.

Eraste.

Ne m’avez vous pas dit que vous aimez ma sœur ?

Moncade.

J’en demeure d’accord.

Eraste.

Eh ! que prétendez-vous en l’aimant ?

Moncade.

L’aimer.

Eraste.

Moncade !....

{p. 331}

Moncade.

Eraste !....

Eraste.

Vous n’y songez pas !

Moncade.

Pardonnez-moi.

Eraste.

Vous aimiez ma sœur, & ne songiez point à l’épouser !

Moncade.

Epouse-t-on toutes celles qu’on aime ?

Eraste.

Il y a de certaines gens qu’on feroit mieux de ne pas aimer, avec de pareils sentiments.

Moncade.

C’est ce que je voulois voir.

Eraste.

Vous perdez le sens.

Moncade.

Je ne vois pas que c’en soit une bonne marque, de ne vouloir point se marier.

Eraste.

Adieu, Moncade ; vous ne serez peut-être pas toujours ni si habile, ni si heureux.

Moncade.

Nous verrons..... Parbleu, cela est plaisant ! Dans un autre temps j’eusse peut-être accepté le parti ; mais après le trait que sa sœur vient de me jouer....

J’ai assisté plusieurs fois aux représentations de l’Homme à bonne fortune, exprès pour voir l’effet que produiroit cette scene sur le spectateur ; je l’ai toujours vu indigné de l’indécente malhonnêteté avec laquelle Moncade parle à Eraste, & de la patience avec laquelle celui-ci l’écoute ; ce {p. 332}qui devient une seconde indécence, parcequ’il n’est pas reçu dans le monde qu’un homme entende de sang froid insulter sa sœur, & qu’il partage tranquillement avec elle l’affront qu’on lui fait. Dès ce moment-là on n’estime plus ni Eraste ni sa sœur, on voit Moncade avec moins de plaisir ; & voilà comme, dans la comédie, la moindre faute en amene nécessairement plusieurs.

Si les Auteurs doivent faire parler leurs personnages décemment, il est une décence qu’ils sont obligés d’observer eux-mêmes en critiquant les mœurs, les vices ou les ridicules de quelqu’un qui tient à un Corps respectable. Damis, par exemple, jeune Conseiller, doit tout son mérite à sa bouquetiere & à son parfumeur : les filles à talent dictent ses arrêts dans leur alcove ou dans leurs boudoirs. Bon ! voilà un original que Thalie ne doit pas épargner. Mais qu’elle ne confonde pas avec lui tous ceux de son état ; au contraire, il est de la décence, de l’honnêteté, qu’elle marque sensiblement la différence qu’il y a de lui à ses confreres : qu’elle fasse tomber tous ses traits sur lui ; mais qu’elle prodigue en même temps au reste du Corps les éloges qui lui sont dus.

Nos bons Auteurs ont suivi assez exactement ce précepte, excepté dans les occasions où, pour leur propre intérêt, ils auroient dû le perdre de vue moins que jamais ; c’est lorsqu’ils ont joué leurs confreres. Ils l’ont fait avec tant de malignité, d’acharnement & de mal-adresse, que les ignorants en ont pris occasion de jetter du ridicule sur la littérature en général, sans songer que, digne de respect par elle-même, les grands hommes qui l’ont cultivée, la rendent encore plus respectable.

{p. 333}

Par quelle fatalité les Auteurs ont-ils poussé la manie de se déchirer mutuellement jusques sur la scene, & de rassembler le public pour se tourner en ridicule ! Devroient-ils étayer par-là le mépris que les sots affectent pour eux ? La basse jalousie ou la vengeance peuvent seules les faire agir. Aucun de ces deux motifs ne leur fait honneur.

A quoi bon le Sage, dans son Turcaret, va-t-il parler de M. Gloutonneau le poëte, « cet homme agréable qui ne dit pas quatre paroles dans un repas, mais qui pense & mange beaucoup » ?Le Sage parle comme feroit un Auteur très affamé, qui ne peut voir, sans jalousie, qu’un autre s’engraisse à la table d’un Plutus moderne. Un Auteur fait très bien de se livrer aux élans de son génie dans les repas où l’amitié l’invite ; mais il est des personnes qui veulent parer leur table d’un bel esprit comme d’un surtout magnifique. On l’invite, dans l’idée qu’il paiera son écot en saillies, en épigrammes, en bons mots. Tous les convives, guidés par la curiosité, accourent pour le juger sur ce qu’il dira. Ne fait-il pas bien alors de manger, de boire, de renvoyer les curieux à ses ouvrages, & de laisser briller les agréables, qui ont arrangé dès le matin leur esprit, comme une petite-maîtresse arrange son teint & ses mines ?

Dufresny, dans le prologue de son Négligent, introduit un poëte qui, moyennant trente pistoles, conduit une intrigue amoureuse. Si les Auteurs se peignent, comme on le dit, dans leurs ouvrages, Dufresny étoit généreux, il faisoit à très bon marché le métier le plus lucratif.

Moliere attaqua T. Corneille, qui à son vrai nom ajoutoit celui de de l’Isle. Voici ce qu’il lui {p. 334}dit par la bouche de Chrisalde, dans l’Ecole des Femmes.

ACTE I. Scene I.

Chrisalde.

Quel abus de quitter le vrai nom de ses peres,
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimeres !
De la plupart des gens c’est la démangeaison ;
Et sans vous embrasser dans la comparaison,
Je sais un paysan, qu’on appelloit Gros Pierre,
Qui, n’ayant pour tout bien qu’un seul quartier de terre,
Y fit tout à l’entour faire un fossé bourbeux,
Et de Monsieur de l’Isle en prit le nom pompeux.

Arnolphe répond avec raison,

Vous pourriez vous passer d’exemples de la sorte.

Et Moliere auroit pu se passer de faire cette comparaison. Si Corneille avoit le ridicule de vouloir quitter le nom de ses peres, étoit-ce à Moliere à le lui reprocher, lui qui avoit quitté celui de ses parents pour le dérober à l’infamie à laquelle on vouoit encore dans ce temps-là, avec la plus grande injustice, & les comédiens & tout ce qui leur appartenoit ?

Thomas Corneille voulut venger l’affront fait à son nom. Il connoissoit la manie que Moliere avoit de se faire peindre en Empereur Romain, lui qui étoit détestable sous un habit tragique ; & c’est sur ce ridicule qu’il l’attaqua. Il fait allusion à cette manie, lorsqu’il dit, en parlant de la statue du Commandeur, dans le Festin de Pierre.

ACTE III. Scene VII.

Sganarelle.

Vous voyez sa statue, & comme il tient sa main ?
{p. 335}

Dom Juan.

Parbleu, le voilà bon en Empereur Romain46 !

Le trait lancé par Corneille est bien moins fort que celui de Moliere : mais ce dernier étoit un très dangereux railleur. Il ne savoit pas chatouiller, en revanche il mordoit vigoureusement. Qu’on en demande des nouvelles à Cotin.

Moliere, non content de prendre un sonnet & un madrigal dans les ouvrages imprimés de Cotin, pour les analyser & les déchirer sur la scene, avec toute la cruauté possible, parodia encore, avec la plus grande indécence, le nom du pauvre Abbé ; & l’acteur qui joua le rôle de Trisotin ou de Tricotin47, eut le soin de prendre un habit, un son de voix & des gestes propres à faire reconnoître l’original. Enfin Moliere fit si bien, que Cotin, accablé du coup, tomba dans une mélancolie qui le conduisit au tombeau. « Tristes effets, dit M. de Voltaire, d’une liberté plus dangereuse qu’utile, & qui flatte plus la malignité humaine qu’elle n’inspire le goût ! »

Veut-on quelque chose encore de plus fort ? qu’on lise l’Impromptu de Versailles, on y verra Moliere nommer Boursault, sans lui faire la grace d’ajouter un tri à son nom, & lui porter impitoyablement les coups les plus terribles.

{p. 336}

Scene III.

Mlle. de Brie.

Ma foi j’aurois joué ce petit Monsieur l’Auteur qui se mêle d’écrire contre des gens qui ne songent pas à lui.

Moliere.

Vous êtes folle. Le beau sujet à divertir la cour que M. Boursault ! Je voudrois bien savoir de quelle façon on pourroit l’ajuster pour le rendre plaisant, & si, quand on le berneroit sur le théâtre, il seroit assez heureux pour faire rire le monde. Ce lui seroit trop d’honneur que d’être joué devant une auguste assemblée ; il ne demanderoit pas mieux, & il m’attaque de gaieté de cœur, pour se faire connoître de quelque façon que ce soit. C’est un homme qui n’a rien à perdre.

La licence de l’ancienne comédie grecque n’alla jamais plus loin. On dira que Boursault avoit fait une critique sanglante de Moliere, & qu’il lui étoit permis de se venger. Point du tout. Comme tout homme qui en attaque un autre pour lui dire des injures est un lâche, Moliere devoit mépriser Boursault, & ne pas déshonorer sa plume en l’imitant. La scene est l’école des mœurs & non une école d’injures.

M. de Voltaire dit encore, à l’occasion de l’Impromptu de Versailles, « qu’il eût été de l’honnêteté & de la bienséance publique de supprimer la satyre de Boursault & celle de Moliere. Il est honteux, ajoute-t-il, que des hommes de génie & de talent s’exposent, par cette petite guerre, à être la risée des sots ». M. de Voltaire a très grande raison : mais de tout temps & dans tous les pays, les Auteurs ont sacrifié {p. 337}l’honneur de leur art à quelque vengeance particuliere.

Comment le célebre Goldoni, la gloire du théâtre Italien, a-t-il pu avilir un Auteur, comme il l’a fait dans sa piece intitulée il Teatro Comico, le Théâtre Comique ?

ACTE I. Scene XI.

Les Comédiens sont assemblés sur leur théâtre pour faire une répétition. Lelio, Auteur Comique, se présente, baise la main des dames, assure le Chef de la compagnie de son respect (Lasci dunque, che eserciti seco gli atti del mio rispetto). Il dit qu’il a fait une comédie intitulée le Docteur ignorant. Le Docteur offensé lui répond qu’il a fait aussi une piece qui a pour titre le Poëte extravagant (il Poeta matto). Lelio raconte le plan d’une de ses pieces. Il dit fort innocemment qu’Arlequin donne des coups de bâton au Docteur. Le Docteur, offensé derechef, dit que si le Poëte jouoit le rôle du Docteur, le lazzi seroit excellent (se il Poeta facesse da Dottore, il lazzo anderebbe bene). Enfin tous les acteurs sortent l’un après l’autre, en apostrophant l’Auteur ; & la derniere actrice lui dit fort poliment qu’il est un fou (Signor Poeta mio, voi siete pazzo).

ACTE II. Scene I.

Lelio prie, avec toute la lâcheté possible, un acteur de lui être favorable ; &, pour l’attendrir, il lui avoue qu’il n’a pas un sol, & qu’il ne sait comment faire pour manger (Amico, per dirvi tutto col cuore sulle labbra, non ho danari, e non so come far a mangiare). Il implore sa protection (mi raccomando alla vostra assistenza ; dite una {p. 338}buona parola per me). Son protecteur le quitte, en disant qu’un poëte affamé comme lui fourniroit le plus beau sujet de comédie (credo che el più bel carattere de comedia sia el suo, cioè el Poeta affamado). Quelle infamie ! & comment un Auteur peut-il avoir écrit cela ! Continuons, nous verrons bien autre chose.

Scene III.

Le Poëte offre plusieurs pieces au Chef, qui sont toutes refusées. Enfin, poussé à bout, il avoue sa misere & s’offre pour comédien (Signor Ottavio, le mie miserie sono grandi : faro il comico, se vi degnate accettarmi). A cela le Chef lui répond avec mépris, qu’il est un misérable, qu’il seroit aussi mauvais acteur que détestable Auteur, qu’il refuse sa personne comme ses ouvrages, & qu’il se trompe s’il pense que des comédiens, gens d’honneur, recevront un vagabond parmi eux.

Scene XII.

On sollicite le Chef en faveur du Poëte qui ne dit rien, mais qui fait de grandes courbettes. On consent à la fin à le prendre pour acteur, s’il a quelque talent. On lui dit de répéter quelque chose : c’est ici le comble de l’avilissement. Traduisons un bout de la scene Italienne.

Brighella, à part.

Voyons ce qu’il sait faire. (à Lélio.) Seigneur Lélio, voulez-vous subir une petite épreuve ?

Lélio.

Vous me comblez de joie ; mais je ne saurois dans ce moment : je n’ai pas encore pris mon chocolat ; j’ai la voix & l’estomac un peu foibles.

{p. 339}

Ottavio.

Revenez donc après dîné, & nous verrons de quoi vous êtes capable.

Lélio.

Mais, où voulez-vous que j’aille jusqu’à ce soir ?

Ottavio.

Dans votre maison, & revenez ensuite.

Lélio.

Je n’ai pas de maison.

Ottavio.

Mais, où logez-vous ?

Lélio.

Nulle part.

Ottavio.

Depuis combien de temps êtes-vous à Venise ?

Lélio.

Depuis hier.

Ottavio.

Et où avez-vous mangé hier ?

Lélio.

Dans aucun endroit.

Ottavio.

Vous n’avez rien mangé hier ?

Lélio.

Ni hier, ni ce matin.

Enfin les Comédiens, touchés de compassion, l’invitent à dîner chez leur Chef. Je défie qu’on puisse ramasser plus d’horreurs. Je défie encore qu’un homme honnête puisse les lire sans en sentir tout le révoltant, sans souhaiter à l’Auteur qui les a composées, aux acteurs qui les ont représentées, au spectateur qui les a applaudies, tout ce que Lelio éprouve. J’estime infiniment le {p. 340}Seigneur Goldoni ; mais, à sa place, j’aimerois mieux avoir fait vingt pieces de moins, & n’être pas l’Auteur d’un pareil vomitif. On doit cependant moins s’en prendre à lui qu’au mauvais goût de sa nation : il a su le prouver.

Nos jeunes Dramatiques n’ont pas encore avili leurs confreres jusqu’à ce point ; mais, s’ils n’y prennent garde, ils n’ont plus qu’un pas à faire : les rendre le jouet d’un faux Grand, ou de quelques filles petites-maîtresses48, c’est les ranger de bien près à côté de Lelio.

Je vous le répete, jeunes Auteurs, soyons honnêtes en tout. On méprise les Gens de Lettres qui se déchirent mutuellement par des satyres ; on applaudit à ceux qui, plus dignes de ce nom, ne sont occupés que du progrès de l’art, qui aiment jusqu’à leurs rivaux, & qui les encouragent. Je ne puis mieux finir cet article qu’en {p. 341}rapportant quelques vers pris dans l’Epitre à l’Envie, ouvrage de M. de Voltaire.

C’est ainsi que la terre avec plaisir rassemble
Ces chênes, ces sapins qui s’élevent ensemble.
Un suc toujours égal est préparé pour eux :
Leur pied touche aux enfers, leur cime dans les cieux.
Leur tronc inébranlable, & leur pompeuse tête
Résiste, en se touchant, aux coups de la tempête.
Ils vivent l’un pour l’autre, ils triomphent du temps,
Tandis que sous leur ombre on voit de vils serpents.
Se livrer, en sifflant, des guerres intestines,
Et de leur sang impur arroser leurs racines.

CHAPITRE XIX.
De la Gradation. §

Il ne suffit pas de mettre de belles choses dans une comédie, il faut les placer avec goût, & de façon que les premieres n’enchérissent pas sur les secondes, les secondes sur les troisiemes, ainsi du reste. Si la gradation est nécessaire jusques dans les mots, si un poëte adroit ne met jamais allons après volons, s’il ne dit pas je vous aime après je vous adore, parceque la seconde expression est plus foible que la premiere ; à plus forte raison doit-il avoir le soin de graduer ses moyens & ses situations, de façon que l’admiration du public croisse sans cesse. Telle piece n’a dû sa chûte qu’à un commencement trop beau qui a fait paroître plus foible le reste de l’ouvrage.

J’ai déja critiqué les scenes dans lesquelles les {p. 342}valets parodient leurs maîtres, parcequ’indépendamment de la langueur qu’elles jettent dans l’action, en offrant deux fois la même situation, un de leurs grands défauts est de pécher contre les regles de la gradation. Comment pourroit-on s’intéresser pour l’amour subalterne & grossier d’un valet & d’une servante, qui ne fait pas marcher l’action, lorsqu’on vient d’être affecté par la tendresse délicate de deux jeunes amants bien nés, qu’on desire de voir heureux ? La scene de Marinette & Gros René qui, dans le Dépit amoureux, suit celle d’Eraste & de Lucinde, est dans ce cas ; je l’ai déja citée ailleurs.

Baron a évité, dans son Homme à bonne fortune, le défaut que nous venons de reprocher à Moliere. Lucinde est éprise de Moncade ; on cherche à lui persuader que son amant est un perfide : pour le lui prouver, on dit à Moncade qu’une belle dame est charmée de son mérite, qu’il aura une conversation secrete avec elle, s’il veut se laisser conduire dans son appartement avec les yeux bandés ; il y consent, & assigne le lieu où on le trouvera. Son valet, jaloux de tâter d’une bonne fortune, prend un habit de son maître, se rend au lieu assigné, & se laisse conduire en Colin Maillard chez la dame, qui est Lucinde. On le reconnoît, on lui donne des coups de bâton, on le garde à vue ; on va chercher Moncade, qui paroît un instant après, qui laisse voir toute sa perfidie & perd sa maîtresse. Ces deux scenes sont parodiées l’une de l’autre, elles offrent à-peu-près la même situation ; mais celle du valet, précédant celle du maître, la fait desirer avec plus d’impatience, & redouble l’intérêt par le desir : aussi plaît-elle. Qu’on la mette après, le spectateur, {p. 343}satisfait & plein des choses importantes qu’il desiroit savoir, la trouvera détestable.

Il s’en faut bien que Baron ait eu toujours la même adresse. Dans la même piece, à la fin du premier acte, la scene de toilette que Pasquin fait en présence de Marton, est bien insipide après les scenes de toilette de Moncade qui sont charmantes : j’en fais juge le lecteur.

Dans la scene VI, Moncade paroît en robe de chambre, & se met à sa toilette : il demande si Cidalise n’a pas envoyé ; Pasquin lui remet une lettre de cette dame & une montre.

Moncade.

Tu n’as qu’à la mettre là.

Pasquin.

Ne lisez-vous pas la lettre ?

Moncade.

Non, je sais tout ce qu’il y a dedans.

Dans la scene VII, le laquais d’Araminte apporte une agraffe de pierreries & une lettre.

le Laquais.

Voilà ce que Madame vous envoie : ferez-vous réponse ?

Moncade.

Réponse ? non.

le Laquais.

Viendrez-vous, Monsieur ?

Moncade.

Non.

le Laquais.

Demain ? n’est-ce pas, Monsieur ?

{p. 344}

Moncade donne la montre au laquais.

Oui.... un de ces jours. Hai.... Pasquin.... n’y a-t-il pas là une montre ?.... Porte cela à ta maîtresse. Allons donc, qu’on acheve de m’habiller.

Dans la scene VIII, Moncade est fâché d’être si fort couru, & voudroit ressembler à Pasquin. Dans la scene IX, le laquais de Cidalise vient dire qu’il apporte une lettre & une montre ; Moncade, pour toute réponse, lui dit de porter à sa maîtresse l’agraffe qu’on vient de lui donner.

Dans la scene X, il fait part à Pasquin des raisons qui l’ont rendu perfide à toutes ses maîtresses ; l’une met du blanc, l’autre n’a pas d’esprit, celle-ci n’est pas riche, une quatrieme ne peut souffrir l’odeur du tabac. Enfin, dans la scene XI, Marton vient représenter à Moncade qu’il devroit avoir beaucoup plus d’égards pour Lucinde. Moncade, sans faire attention à ce qu’elle dit, l’interrompt souvent pour demander son justaucorps, sa montre, son épée, sa bourse, ses gants, son chapeau, & sort en lui demandant s’il est bien ; alors M. Pasquin se met à la toilette & copie son maître.

Scene XII.

Marton.

Par ma foi, voilà un vilain petit homme.... Et toi, t’imagines-tu que je m’accommode de tes froideurs & de tes absences d’amour ?

Pasquin.

J’aime les moralités, elles endorment.

Marton.

Va, va, traître, je t’apprendrai....

Pasquin.

Tu ne sais ce que tu dis.

{p. 345}

Marton.

Comment ! à une fille comme moi ! un homme comme toi ! Scélérat ! infame !...

Pasquin.

Laisse, laisse ces beaux noms, ces noms illustres, à l’indigne petit-maître que je sers ; donne-m’en de plus doux, & qui me conviennent.

Marton.

A toi, des noms plus doux ?

Pasquin.

Ah ! pardon, ma fille : j’ai la tête si pleine des folies de Moncade....

Marton.

Et des tiennes.

Pasquin.

Que sans penser seulement que tu fusses là....

Marton.

Maniere de justification obligeante ! je t’en tiendrai compte.

Pasquin.

Je te redisois les mêmes paroles qu’il m’a dites lorsque j’ai voulu fronder sa conduite.

Marton.

Je le crois. Tu sais que j’ai à me plaindre de toi, & que je trouve fort mauvais....

Pasquin.

Suis-je bien, Marton ?

Marton.

Ah ! traître, tu copies Moncade.... Mais ne pense pas que je sois assez folle pour copier Lucinde.

Pasquin.

Adieu, mon enfant ; je vous donne le bon jour.

{p. 346}

Marton.

La peste soit du maroufle !

Nous avons assisté à la toilette de Moncade & à celle de Pasquin : n’est-il pas vrai que la derniere est assez insipide ? elle nous le paroît d’autant plus, que la premiere est très agréable. On y rit par-tout, me dira-t-on. Cela est vrai ; mais c’est de voir Pasquin mettre ses deux pieds sur la table, pour poudrer plus commodément sa vilaine perruque. On applaudit à l’acteur en critiquant l’Auteur. Il faut, à la vérité, qu’un comique ménage des jeux de théâtre aux comédiens ; mais il ne doit jamais le faire aux dépens de sa gloire.

Ce que nous venons de dire sur la gradation des situations, nous épargnera la peine de nous étendre sur celle des moyens, & nous comprendrons aisément pourquoi Moliere, voulant renvoyer son Pourceaugnac à Limoges, lui fait d’abord essuyer des lavements, lui suscite ensuite des créanciers, plusieurs femmes, des enfants, & finit enfin par lui faire craindre d’être pendu. S’il eût commencé par le dernier moyen, les lavements, les créanciers, les femmes, les enfants, loin de produire le moindre effet sur le héros & le public, auroient été du dernier pitoyable.

Plusieurs de mes lecteurs vont s’écrier peut-être, qu’il n’étoit pas nécessaire d’écrire une vérité incontestable, qui n’est ignorée de personne. Ceux qui diront cela se tromperont. On joue tous les jours sur notre théâtre des pieces où la gradation des moyens n’est pas toujours bien observée. La premiere qui s’offre à ma mémoire est {p. 347}le Rendez-vous, comédie en un acte & en vers, de Fagan.

Un vieillard meurt dans une ville de Bretagne ; il laisse Valere héritier ; & Lucile, jeune veuve, légataire. Valere quitte Paris pour aller recueillir sa succession, termine ses affaires, est prêt à revenir dans la capitale, quand son valet Crispin, & Lisette, suivante de la veuve, qui sont amoureux l’un de l’autre, forment le dessein d’unir leurs maîtres. Pour cet effet Crispin dit à Valere que Lucile est folle de lui, & qu’elle s’est trouvée mal en apprenant qu’il devoit partir. D’un autre côté Lisette assure à la jeune veuve que Valere est épris de ses charmes, & le lui prouve par un des traits le plus ingénieux qu’il y ait dans tous les théâtres.

Scene VI.

Lisette.

Par exemple, avant-hier j’ai, sur votre toilette,
Trouvé certain billet, où son ardeur parfaite
Est peinte au naturel, quoiqu’avec beaucoup d’art.
Ce qu’il contient paroît n’être dû qu’au hasard :
Il semble ne traiter que d’intérêts, d’affaires.
Que d’amour est caché sous des termes vulgaires !
Non, jamais on ne peut annoncer son tourment
Avec plus de tendresse & de ménagement.
Et pour moi, qui ne suis qu’une simple suivante,
J’ai deviné l’énigme : elle est fine & galante ;
Le tour est délicat.

Lucile.

Je l’ai, je crois, sur moi.
Oui, je veux par plaisir le relire avec toi.
{p. 348}

Lisette.

Voyons.

Lucile.

Assurément, tu perds l’esprit, Lisette.

Lisette.

Eh ! lisez.

Lucile.

Le voilà. Tu seras satisfaite.
(Elle lit.)

« Ayez la bonté, Madame, d’envoyer votre homme d’affaires chez celui que nous avons choisi pour arbitre. Je crois même qu’il seroit nécessaire que vous y vinssiez.... »

Lisette.

Bon ! où tend ce début ?

Lucile.

A rien, certainement.

Lisette.

Il ne déclare rien bien positivement.
C’est une expression ordinaire & naïve.
Mais si vous voulez être un moment attentive :
Là, parlez franchement ; n’appercevez-vous pas
Dans sa façon d’écrire un certain embarras ?
Il y regne un chagrin, une morne tristesse,
Qui, dès l’abord, dénote un grand fonds de tendresse.

Lucile, lisant.

« Votre présence leveroit des difficultés....

Lisette.

Attendez. Leveroit des difficultés !

Lucile.

Quoi !
Ce sens est naturel ; c’est tout ce que j’y vois.
{p. 349}

Lisette.

Naturel !... Leveroit des difficultés !... J’aime
A voir adroitement peindre une flamme extrême,
A la faveur du tour & des traits délicats
Donner à deviner ce qu’on n’avoueroit pas.
Mais l’explication n’en est pas difficile :
J’étudierois vos yeux, adorable Lucile ;
Tout à la fois timide, amoureux, incertain,
Je verrois dans ces yeux quel sera mon destin ;
Je verrois si je dois vous taire mon martyre,
Ou, sans vous offenser, si je puis vous le dire.
Leveroit, leveroit des difficultés !... Ha !
Comment peut-on ne pas entendre celui-là.

Lucile, continuant.

« Il s’agit d’une décision essentielle ; & comme c’est ce qui vous intéresse le plus....

Lisette.

Celui-ci n’est pas clair ? Plaît-il ? que vous en semble ?

Lucile.

Eh ! mais....

Lisette.

Sans contredit, cette phrase rassemble
Tous les ennuis secrets d’un amant mécontent.
On sent bien le reproche, il est à bout portant.

Lucile, relisant.

« Et comme c’est ce qui vous intéresse le plus....

Il est vrai que ces mots....

Lisette.

Ils disent tout au monde.
Oh ! ce n’est pas sur rien que mon soupçon se fonde.

Lucile, achevant.

« On tâcheroit de s’accorder, & tout se termineroit à l’amiable. »

{p. 350}

Lisette.

A l’amiable ! Eh ! oui ; l’entend-il, le frippon ?
Finir à l’amiable ! Amiable est fort bon.
Il prétend avec vous finit à l’amiable !
Ma foi, ce dernier trait lui seul est impayable.
Enfin vous le voyez. Dites-moi, s’il vous plait,
A vous en imposer ai-je quelque intérêt ?
Il faut en convenir, cet homme flegmatique,
Sans trop d’obscurité, sur sa flamme s’explique.

Jusques ici la gradation est très bien observée, puisque le moyen dont se sert la soubrette est infiniment supérieur à celui du valet. Voyons les autres.

Dans la scene XIII, les fourbes ont si bien fait que Lucile & Valere se trouvent ensemble. La veuve se plaint du silence de Valere : celui-ci lui dit qu’au défaut de la voix, un regard, un soupir, un geste servent souvent à exprimer les transports d’un amant. Dans l’instant même Crispin surprend la main de Lucile & la baise. Lucile croit que Valere a pris cette liberté, & paroît contente d’avoir reçu ce témoignage de tendresse. Un moment après, Valere veut partir, si Lucile ne s’explique clairement ; il s’éloigne en effet, quand Lisette le retient par son habit ; il croit être arrêté par la veuve, & reste. Voilà les moyens principaux qui sont mis en usage dans la piece. Qu’on place le baiser de Crispin à côté de l’interprétation de la lettre, on le trouvera aussi forcé qu’impertinent : qu’on compare ensuite le moyen que Lisette emploie pour retenir Valere, avec le baiser que Crispin a appliqué sur la main de Lucile, il paroîtra bien froid, & cela parcequ’il est précédé par des moyens meilleurs. Si j’ai le malheur {p. 351}de ne pas persuader mes lecteurs ; qu’ils assistent à une représentation de cette piece, & surement ils seront de mon avis en sortant.

Je ne parlerai point de la gradation des scenes & des actes ; on en sera surpris sans doute : mais je ne suivrai pas en cela l’exemple de tous ceux qui ont écrit sur l’art dramatique. Je suis très fort persuadé avec eux que la gradation des scenes & des actes est très nécessaire, que sans elle une piece ne peut être bonne ; mais puisque les scenes ne sont formées que par des moyens & des situations plus ou moins fortes, les actes par des scenes plus ou moins remplies de situations ou de moyens, il me semble qu’en graduant les moyens & les situations, on a l’art de tout graduer.

On me dira qu’il y a des scenes de pure conversation qui ne sont pas animées par des situations, pas même par des moyens propres à en faire naître : je sais que nous n’en manquons pas, sur-tout dans d’Ancourt ; mais de pareilles scenes n’ont pas contribué à illustrer notre théâtre, il ne devroit pas y en avoir. J’ai déja dit mon avis là-dessus. Parlons présentement d’une partie bien essentielle au théâtre, des unités.

{p. 352}

CHAPITRE XX.
Des Unités. §

On compte ordinairement trois especes d’unité ; unité de temps, unité de lieu, unité d’action. De cette derniere naît ordinairement une quatrieme unité très nécessaire à la comédie, l’unité d’intérêt. Mais ce qui regarde cette derniere, trouvera assez sa place dans l’article de l’intérêt même ; je ne vais donc parler que des trois premieres.

De l’Unité de temps. §

Aristote, ce grand philosophe, si souvent cité, si souvent commenté, a dit que la durée d’une action dramatique doit être renfermée dans le tour du soleil. Je ne sais s’il a pris cette regle chez ses prédécesseurs, ou si le bon sens seul la lui a dictée ; il est certain qu’elle est excellente. On a beau dire que les Anciens étoient les Anciens, que leurs regles étoient bonnes pour eux : la raison ne vieillit pas : ses loix ne perdent jamais de leur force : il est du dernier ridicule de vouloir faire passer avec quelque ombre de vraisemblance sous les yeux des spectateurs assemblés pendant trois heures seulement, ce qui pourroit s’exécuter à peine dans plusieurs années.

Les Espagnols, les Italiens se sont moqués très souvent de cette regle ; on voit dans leur théâtre des pieces qui annoncent un déréglement d’esprit inconcevable. Au premier acte, un mariage se fait ; au second, le héros de la piece naît ; au {p. 353}troisieme, il est grand garçon ; au quatrieme, il est amoureux ; au cinquieme, il épouse une jeune personne qui, vraisemblablement, n’étoit pas née avant l’ouverture de la scene.

Les Anglois rient aussi de la sévérité avec laquelle nous resserrons notre action. Dans le Misanthrope anglois de M. Wicherley, le héros paroît, s’embarque, fait une campagne, revient, & tout cela sans que le spectateur ait changé de place. M. Wicherley devoit être de l’avis de quelques Commentateurs d’Aristote, qui entendent par le tour d’un soleil, le tour qu’il fait dans une année entiere.

Castelvetro & Picolomini prétendent que par tour du soleil on doit entendre le temps que le soleil éclaire notre horizon49. En ce cas-là, s’il y avoit des poëtes dans les lieux que le soleil éclaire cinq à six mois, ils auroient plus beau jeu que nous.

D’Aubignac paroît être de l’avis de Picolomini. Voici ce qu’il dit :

« Un poëme dramatique, comme nous l’avons répété plusieurs fois, n’est point dans les récits, mais dans les actions humaines, dont il doit porter une image sensible. Or, nous ne voyons pas que réguliérement les hommes agissent devant le jour, ni qu’ils portent leurs occupations au-delà ; d’où vient que dans tous les Etats il y a des Magistrats établis pour réprimer ceux qui y vaquent la nuit, naturellement destinée pour le repos. Et quoiqu’il arrive assez souvent des occasions importantes qui obligent d’agir durant la nuit, cela est extraordinaire ; & quand {p. 354}on veut établir des regles, il les faut toujours prendre sur ce qui se fait le plus communément & dans l’ordre ».

L’Abbé d’Aubignac peut avoir raison de vouloir resserrer la durée d’une action ; mais il a tort de ne pas permettre que les actions comiques se passent durant la nuit : notre théâtre perdroit une infinité de fort bonnes pieces. D’ailleurs, en supposant que les actions de nuit manquent de vraisemblance dans la rue, la critique n’a plus lieu lorsque la scene se passe dans l’intérieur d’une maison, parcequ’il est très ordinaire & très vraisemblable qu’on y agisse après le soleil couché.

Rossi ne veut pas que l’action théâtrale dure plus de huit ou dix heures50.

Scaliger, plus sévere, n’accorde que six ou huit heures51.

Je serois encore plus rigoureux & j’exigerois que l’action véritable ne fût censée avoir duré que le temps nécessaire pour la représenter, à moins qu’il ne fût indispensable d’alonger ce temps pour faire des choses tout-à-fait utiles à l’action même.

Par exemple, dans la Métromanie, les personnages sont à la fin du quatrieme acte à la campagne ; ils ont besoin d’aller à Paris voir jouer une comédie, & de revenir nous en rendre compte à la campagne. La fable de la Métromanie ne peut pas être censée commencer & finir dans trois {p. 355}heures ; & l’Auteur a très bien fait de prendre le temps qui lui étoit nécessaire, d’abord qu’il n’excédoit pas les vingt-quatre heures : mais Moliere a très mal fait d’user de la permission, & d’envoyer dormir les personnages de son Malade imaginaire entre le premier & le second acte. Comme le spectateur ne doit être occupé continuellement que de ce qui tient à l’action, & qui lui est nécessaire, il est très indécent que nous veillions M. Argant & toute sa famille pendant qu’ils dorment, puisque leur sommeil ne fait rien à la piece.

De l’Unité du lieu. §

Aristote auroit bien dû nous dicter des loix sur l’unité du lieu, il auroit épargné bien des disputes à ses descendants.

Quelques Auteurs prétendent que ce grand philosophe n’ayant point parlé de l’unité du lieu, il n’est point nécessaire de l’observer : en conséquence ils ont pris pour le sol de leur scene une ville, une province, un royaume. Les autres assurent au contraire que ce fameux législateur a négligé d’établir des regles sur un sujet pareil, parcequ’il étoit impossible d’y manquer de son temps, puisque les chœurs qui ne sortoient jamais de dessus le théâtre, fixoient nécessairement le lieu de la scene, & marquoient qu’elle ne changeoit point.

Sans nous embarrasser ici des raisons qui ont occasionné le silence d’Aristote, je porte le procès devant le tribunal de la raison. Elle est le seul juge compétent, & je dis : La comédie n’est-elle pas soumise avec toutes ses parties aux loix de la vraisemblance ? Sans contredit, me dira-t-on. {p. 356}Eh bien, est-il vraisemblable qu’un machiniste puisse en un clin d’œil, & d’un coup de sifflet, transporter les acteurs d’un bout du Royaume à l’autre, ou, ce qui est encore pis, que par la vertu de ce même sifflet, il transporte à la bienséance des acteurs, les différentes villes ou provinces dont ils ont besoin ? & n’est-ce pas vouloir faire de notre théâtre une véritable lanterne magique ?

Les Espagnols sont ceux de nos voisins qui ont plus souvent fait voyager leurs villes & leurs acteurs. Nos premiers poëtes François étoient aussi dans ce goût-là, & les modernes ne l’ont pas tout-à-fait perdu.

Le premier acte du Démocrite amoureux, de Regnard, se passe dans un bois, & les autres à la Cour ; on dira à cela que le bois où le Roi trouve Démocrite, peut n’être pas éloigné de sa Cour, & que les acteurs peuvent s’y transporter en peu de temps sans blesser la vraisemblance. D’accord. Mais tous ces changements de décoration détruisent du moins l’illusion, & c’est un très grand mal.

Je ne dis point qu’un Auteur doive resserrer son action dans le petit espace que le théâtre nous présente ; tous nos théâtres, plus ou moins grands, sont censés avoir l’étendue qu’un homme peut parcourir de l’œil. C’est à l’Auteur à voir, en choisissant son sujet, les différents endroits où son action doit se passer, & à disposer si bien son terrein qu’il puisse les y marquer tous sans blesser la vraisemblance & l’illusion.

Par exemple, dans Isabelle & Gertrude, l’Auteur avoit besoin de faire passer son action pendant la nuit, tantôt dans un jardin obscur, tantôt {p. 357}dans une piece éclairée. Qu’a fait l’Anacréon du siecle52 ? Cet Auteur qui, couché sur un lit de fleurs, semble toujours se jouer avec les Graces, a si bien tiré parti de son terrein, que le fond est un jardin embelli d’un petit boudoir, mais placé de façon que le spectateur voit en même temps ce qui se passe sur toute l’étendue de la scene.

Dans le Fat puni, il falloit nécessairement que l’action fût en mouvement tantôt dans l’appartement de Madame de Clorinville, & tantôt dans celui de Monsieur. L’Auteur, cet Ecrivain aimable qui veut toujours garder l’anonyme, & que tout le monde reconnoît au ton noble & décent qui regne dans ses ouvrages, a distribué son terrein en deux parties : l’une représente la chambre de Madame, l’autre le cabinet de Monsieur ; de sorte que le lieu de la scene, quoique divisé en plusieurs pieces, est toujours vu, parceque le spectateur en embrasse en même temps toutes les parties.

De cette façon on ajoute à l’illusion, bien loin de la détruire, comme font toutes ces murailles, ces villes qui disparoissent à volonté, ou se bâtissent au son du sifflet du machiniste, ainsi que les murs de Thebes au son de la flûte d’Amphion.

Les Auteurs devroient, à ce qu’il me semble, être moins prodigues de changements de décoration, ne fût-ce que pour ne pas entendre le bruit désagréable d’un instrument si souvent funeste. J’ai assisté à la premiere représentation d’une comédie qui, sans plaire précisément, ne faisoit pas encore beaucoup murmurer, lorsque le machiniste {p. 358}lâcha un coup de sifflet. Un mauvais plaisant du parterre lui applaudit, tout le parterre l’imita, & la piece, qui, peut-être, se seroit relevée, eut simplement une demi-représentation.

Au reste, quand j’ai dit qu’un Auteur pouvoit séparer le théâtre en plusieurs parties sans blesser l’unité, je n’ai pas voulu lui conseiller d’y rapprocher des lieux qui sont naturellement très distants. Il faut bien se garder d’imiter Clavaret, poëte tragique : cet Auteur prétendit sauver le reproche qu’on faisoit à ses rivaux, en mettant ces mots à la tête de sa tragédie du Ravissement de Proserpine :

« La scene est au Ciel, en la Sicile, & aux Enfers, où l’imagination du lecteur se peut représenter une certaine espece d’unité de lieu, les concevant comme une ligne perpendiculaire du ciel aux enfers ».

Il ne faudroit pas, me répondra-t-on, donner aux Auteurs des entraves qui les empêchent bien souvent d’amener de très grandes beautés. Je répliquerai à cela que l’art de la comédie n’est pas pour rien regardé comme le premier : d’ailleurs, les bons Auteurs savent très bien s’élever malgré les regles les plus austeres. On pourroit dire de la comédie & de toutes ses parties, ce qu’on a dit des vers :

De la contrainte rigoureuse
Où l’esprit semble resserré,
Il reçoit cette force heureuse
Qui l’éleve au plus haut degré :
Telle dans des canaux pressée,
Avec plus de force élancée,
{p. 359}
L’onde s’éleve dans les airs :
Et la regle, qui semble austere,
N’est qu’un art plus certain de plaire,
Inséparable des beaux vers.

Ce sont les grandes difficultés qu’il est beau de vaincre, & c’est en triomphant d’elles que nos maîtres ont su s’assurer l’immortalité.

De l’Unité de Fable ou d’Action. §

Quelques Commentateurs ont entendu par unité d’action, qu’il ne falloit employer pour le sujet d’une piece qu’une action unique d’un des principaux personnages. Aristote ne permet d’en prendre qu’une seule dans la vie d’un homme, quoique cette vie soit remplie de faits brillants.

Aristote a raison, s’il défend à un Auteur de rapprocher des choses qui, vu l’éloignement du temps, ne peuvent pas se lier avec vraisemblance. Aristote a tort, s’il ne permet pas de réunir des faits qui, quoiqu’arrivés à un homme dans l’espace de vingt ans, peuvent paroître lui être arrivés dans vingt-quatre heures.

Si Moliere, par exemple, pour peindre son Harpagon, avoit mis en même temps sous les yeux du spectateur, & les traits d’avarice de son enfance, & ceux qu’il fait lorsqu’il veut sacrifier sa fille à l’amour d’un homme qui la prend sans dot, cette duplicité d’action seroit choquante, parceque l’avarice d’un enfant est tout-à-fait différente de celle d’un homme mûr. Mais on doit prodiguer des éloges à ce même Moliere, qui, dans moins de vingt-quatre heures, nous fait voir son héros refuser le nécessaire à ses enfants, conseiller à son fils, qui se trouve mal, de boire un {p. 360}verre d’eau, parceque l’eau ne coûte rien ; donner sa fille à un vieillard, parcequ’il la prend sans bien ; cacher son argent, prêter à usure, ordonner un repas mesquin, donner ordre qu’on ne frotte pas trop fort les meubles crainte de les user, & qu’on ne presse pas trop les convives de boire ; vouloir se pendre s’il ne trouve pas la cassette qu’on lui a volée, renoncer enfin à son amour, & consentir à donner sa maîtresse à son fils, si on lui rend son argent, & si l’on lui fait présent d’un habit neuf. Tous ces traits, s’ils n’arrivent pas à un homme dans l’espace de vingt-quatre heures, peuvent cependant arriver, sans choquer la vraisemblance ; aucun ne jure avec l’âge, l’état & le caractere actuel du héros.

Il en est ainsi des pieces à intrigue. Plus les actions de l’intriguant sont multipliées, plus elles font honneur à l’Auteur qui les a réunies, si elles ne blessent pas l’unité de temps, l’unité de lieu & l’unité d’action.

C’est assez parler de ce que les Anciens entendoient par unité d’action, parlons à présent de ce que nous entendons par-là nous-mêmes. Un drame où l’unité d’action est observée, est selon nous une piece dans laquelle il n’y a qu’une seule fable, une seule intrigue conduite par un seul fil principal.

Les comédies à double action ont trouvé des partisans, ou du moins des personnes qui ne les bannissent point de notre Scene. Riccoboni est de ce nombre. Voici ce qu’il dit :

« Pour moi, je ne condamne point tout-à-fait une action double, parceque je n’y trouve rien qui blesse la vraisemblance. Il peut arriver que deux actions soient produites dans l’espace de {p. 361}douze ou de vingt-quatre heures ; & il n’est pas absolument contre la vraisemblance que les personnages qui ont part à ces deux actions, se trouvent sans se connoître, & sans s’être jamais parlé, dans la même rue ou dans le même jardin, pour ne pas manquer à l’unité du lieu, si elle est nécessaire, s’y trouvent, dis-je, à dessein de s’entretenir de leurs différents intérêts ».

Si Riccoboni n’avoit pas mis plus d’un fil, plus d’une intrigue, plus d’une action dans ses pieces, il n’auroit surement pas soutenu une aussi mauvaise cause, & auroit encore moins prétendu la défendre avec d’aussi foibles raisons.

Non, sans doute, il n’est pas impossible, comme le dit Riccoboni, que plusieurs personnes se trouvent, sans se connoître & sans s’être jamais parlé, dans la même rue ou dans le même jardin, & s’entretiennent de leurs différents intérêts. Non, sans contredit ; je le répete, la chose n’est pas impossible. Les Tuileries, sur la fin d’un beau jour, voient naître des passions, des fantaisies amoureuses, de tendres caprices, des jalousies ; voient lier des parties, achever des ruptures, commencer & finir des infidélités. Dira-t-on que ces divers intérêts qui se croisent, n’en font qu’un, que toutes ces actions n’en produisent qu’une ? Entreprendra-t-on d’en faire une comédie ? Une piece à tiroirs, j’y consens ; elle pourroit même être plaisante : mais pour une comédie en regle, j’en défie ; elle seroit détestable.

Louis Riccoboni va parler encore, écoutons-le. Je prie le lecteur de m’aider à deviner ce qu’il a voulu dire.

« Mais ce que je crois très difficile dans l’exécution, {p. 362}c’est de conduire les deux actions de façon que leur mouvement soit égal, & ne se nuise point réciproquement. Il faut encore observer de ne les pas trop charger d’incidents, dans la crainte d’embarrasser l’esprit du spectateur : & ce qu’il faut sur-tout éviter, mais qui n’est pas facile, c’est de donner aux deux actions un égal intérêt ; car la perfection d’une fable d’action double est de partager si bien le cœur & l’esprit du spectateur, qu’il soit également affecté des deux actions ».

Riccoboni recommande de ne pas donner aux deux actions un égal intérêt ; il dit ensuite que la perfection d’une fable d’action double est de partager si bien le cœur & l’esprit du spectateur, qu’il soit également affecté des deux actions. Comment accorder ces deux sentiments contraires ? Si la double intrigue doit également affecter le cœur & l’esprit du spectateur, il faut nécessairement que l’une & l’autre l’intéressent également. Si la double intrigue ne doit pas l’intéresser également, il ne faut pas que chacune en particulier affecte également son cœur & son esprit. Ce raisonnement me semble aussi clair que celui de Riccoboni me le paroît peu. Il cite un exemple ; voyons de bonne foi s’il nous aidera à deviner l’énigme.

« Le Pastor Fido passe pour l’effort de l’esprit humain en ce genre ; & cependant, malgré tout l’intérêt qui est dans l’action de Silvio & de Dorinde, les spectateurs n’ont, dans le cours de la piece, le cœur & l’esprit occupés que de l’intérêt d’Amarillis & de Mirtillo. Mais je suis persuadé que le plus grand génie auroit, dans un cas semblable, autant de difficultés à surmonter que Guarini ».

{p. 363}

Ne semble-t-il pas que Riccoboni plaigne Guarini de n’avoir pas donné à ses deux fables le même intérêt ? ce qu’il dit dans la suite le confirme.

« Il est bon de remarquer que lorsqu’on parle d’une fable d’action double, ce n’est jamais qu’une piece purement d’intrigue qu’on a en vue, & non une piece de caractere ; car dans les pieces de caractere, il faut, suivant ce que la pratique de Moliere nous apprend, avoir égard à deux choses : la premiere, que les intrigues des deux actions soient légeres ; & la seconde, que le caractere les embrasse toutes deux. Si les Anciens nous avoient donné cette regle, sans l’accompagner d’un exemple, personne, peut-être, ne l’auroit encore suivie ; mais l’Avare de Moliere nous démontre qu’elle est praticable.

« Harpagon, pere d’Elise, & amoureux de Marianne, embrasse les deux intrigues, l’une de Valere, amant de sa fille, & l’autre de son fils Cléante, amoureux de Marianne. Ces deux intrigues sont légeres, parcequ’elles sont subordonnées au caractere principal de l’Avare qui les occupe & les fait marcher ».

Riccoboni semble d’abord dire que les pieces à caractere ne doivent pas avoir une action double, & les approuve ensuite, pourvu que les intrigues des deux actions soient légeres, & que le caractere les embrasse. Il est aisé de réfuter son sentiment. Mais il va conclure, écoutons sa conclusion.

« Je conclus donc que, si l’unité d’action est sans contredit la plus naturelle & la plus convenable au théâtre, il peut aussi se rencontrer des gens capables de faire des fables d’action {p. 364}double, tels que Guarini & Moliere ; & que loin de proscrire ces sortes de fables, on doit les adopter comme des modeles, ou du moins les citer comme des exemples que l’on peut suivre ».

Riccoboni53 a raison de dire que les fables où regne l’unité d’action sont sans contredit les plus naturelles & les plus convenables ; mais il a tort quand il ajoute que parceque de grands génies, comme Moliere & Guarini, ont fait des fables d’action double, on doive les imiter, & citer leurs ouvrages comme des modeles qu’on peut suivre.

{p. 365}

On a beau défendre dans l’Avare l’intrigue du faux Intendant avec Elise : elle est épisodique ; il ne suffit pas, pour l’excuser, de dire que l’Avare l’embrasse ; mauvaise raison. Une piece dans laquelle un pere auroit dix filles qu’il voudroit marier ou ne pas marier, selon ses caprices, pourroit donc avoir dix intrigues ; & ces dix intrigues n’en feroient qu’une, parceque le caractere du pere les embrasseroit toutes ? Encore une fois, mauvaise, très mauvaise excuse.

Deux intrigues ne sont permises dans une piece que lorsqu’elles sont totalement unies, qu’elles font toutes les deux marcher le même intérêt, & concourent ensemble au même dénouement.

{p. 366}

Par exemple, dans l’Avare il y a deux intrigues, sans compter celle de l’Intendant : celle du fils, qui est épris de Marianne ; & celle du pere, qui aime la même personne. Si le fils réussit, le pere doit nécessairement échouer : si le pere vient à bout de son dessein, le fils est perdu. Voilà deux intrigues si opposées, & cependant si bien liées ensemble, qu’elles se donnent mutuellement du ressort ; que loin de détourner le spectateur de l’intérêt qu’il ressent pour les jeunes amants, elles l’augmentent en se croisant mutuellement & en concourant à un seul dénouement.

C’est lorsque Moliere fait des intrigues doubles dans ce genre, qu’il faut l’imiter. Il a dit lui-même, dans la premiere scene de ses Femmes Savantes :

Quand sur une personne on prétend se régler,
C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler :
Et ce n’est point du tout la prendre pour modele,
Ma sœur, que de tousser & de cracher comme elle.

Quelques Auteurs n’ont introduit plusieurs fils, plusieurs intrigues dans leurs pieces, que parcequ’ils ont donné une même dose d’amour à tous leurs personnages, & qu’ils n’ont pas eu l’art de subordonner la tendresse de l’un à celle de l’autre. L’amour est le ressort qui demande le plus d’adresse : voyons le parti qu’on peut en tirer.

{p. 367}

CHAPITRE XXI.
De l’Amour. §

L’amour est absolument nécessaire sur la scene comique. Riccoboni, l’homme qui a le mieux raisonné sur la Comédie, n’est pas tout-à-fait de mon sentiment. Il prétend qu’une intrigue amoureuse est utile aux pieces d’intrigue, mais que les fables à caractere peuvent se passer d’un semblable appui. Je pense fermement qu’il se trompe. Tout caractere, quel qu’il soit, ne se démasque jamais si bien que lorsque l’amour le met en jeu. Otez à Alceste sa passion amoureuse pour la franche coquette qui le domine, & nous ne le connoîtrons qu’à demi. Ne rendez point Tartufe amoureux d’Elmire, il sera bien moins scélérat ; nous n’aurons point cette belle scene, cette scene divine dans laquelle son amour le force à ôter le voile qui couvre son hypocrisie, & nous ne verrons pas toute sa noirceur.

La piece à caractere qui paroît, au premier coup d’œil, pouvoir se passer plus facilement d’une intrigue amoureuse, est le Méchant ; cependant quelles méchancetés décelent mieux l’affreux caractere d’un homme, que celles qu’il fait lâchement à une femme qui l’aime, & celles qu’il inspire à cette même femme, en se servant de l’empire que l’amour lui donne sur son cœur ?

On pourroit absolument traiter un caractere, & bannir de la piece toute espece d’intrigue amoureuse : mais pourquoi se priver volontairement du ressort le plus propre à mettre tous les {p. 368}autres en mouvement, à les lier avec facilité, à les faire ressortir avec plus d’avantage, & à les mettre sur-tout à la portée de tout le monde, puisque l’amour est de tous les états.

D’après ce que je viens de dire, l’on va me croire le partisan, l’enthousiaste, le défenseur le plus zélé de nos pieces modernes, de ces comédies dans lesquelles deux amants se disent fadement, à chaque scene, sur cent tons différents, qu’ils s’aiment, qu’ils s’adorent, qu’ils brûlent, qu’ils meurent d’amour. Je me hâte de déclarer que, loin de les aimer, je les déteste ; que je ne trouve rien de plus mauvais, & sur-tout de plus étranger, de plus nuisible à la comédie, que des scenes purement amoureuses.

Décidez-vous, me dira-t-on : comment accorder votre antipathie pour les scenes amoureuses avec l’idée où vous êtes qu’une fable amoureuse est absolument nécessaire dans une comédie ? Comment ? le voici.

Etablissons bien au commencement d’une piece l’amour de deux amants, faisons-en voir toute la violence, & sur-tout toute l’honnêteté, afin d’intéresser en leur faveur les cœurs nobles & sensibles. Le public est-il une fois instruit de la pureté, de la vivacité de leur tendresse, qu’ils cessent de disserter sur leur passion, qu’ils en prouvent la violence en agissant ou en faisant agir tout ce qui les entoure pour parvenir à l’hymen qui doit combler leurs vœux. Le spectateur ne veut plus s’amuser de leurs fleurettes, il demande des incidents qui avancent ou retardent l’instant heureux.

Les Auteurs doivent se persuader que, l’exposition une fois faite, une scene purement {p. 369}amoureuse ne peut être que très ennuyeuse pour le spectateur, & très difficile à faire pour un homme qui connoît son art. Que mettra-t-il dans la bouche de ses amants ? Des petits riens agréables ? les historiettes les ont épuisés. De beaux sentiments ? graces aux romans, ils parent tous nos quais. Des douceurs ? sommes-nous dans le siecle des Céladons ? Des fureurs ? des emportements ? ils appartiennent à la tragédie. Pourquoi mettre nos amoureux comiques dans le cas de criailler sur la scene, de s’y agiter, & d’y parodier les fureurs d’Oreste ?

Il est impossible à un Auteur, dans une scene purement amoureuse, je m’explique, de produire rien de piquant, à moins qu’il ne trouve des ressources dans le libertinage de son esprit, ressources qui décelent toujours la corruption du cœur, le déréglement de l’imagination, & peu de talent.

On me dira peut-être que le grand art d’un Auteur est de savoir plaire, & que, puisque les scenes amoureuses ravissent, enchantent, nos poëtes font très bien d’en larder plusieurs dans leurs drames, & de faire même des pieces exprès pour en amener. Mais quelles sont ces personnes qui sont charmées, enchantées des scenes amoureuses ? Les femmes, me répondra-t-on. Oui, ces beautés superficielles qui, n’allant au spectacle que pour y voir ou y être vues, sont bien aises d’y trouver une scene détachée qu’elles puissent écouter comme une ariette, sans être obligées de suivre la marche d’une piece ; ou ces nymphes qui, blasées sur l’amour par l’amour même, feignent cependant d’en avoir toute la vivacité, toute la délicatesse, & pensent le prouver en {p. 370}s’extasiant au seul mot de tendresse, en sautillant dans leur loge quand un acteur qui connoît leur foible, sautille sur les planches, & fait semblant d’appeller l’ame sur ses levres toutes les fois qu’il a besoin de respirer. Si vous me donnez de pareils juges, je les récuse. J’envoie les uns à l’opéra bouffon, & je conseille aux autres de ne plus corrompre le goût par de vaines simagrées qui ne séduisent que les enfants & les sots. Si leur cœur étoit réellement susceptible de sentiment & de délicatesse, la peinture d’un amour ou fade ou persiffleur leur feroit pitié.

Je présente aux jeunes Auteurs le plus excellent modele qui ait existé, Moliere. Qu’on parcoure tous ses ouvrages : quand une fois la fable de ses drames est en train, il n’en interrompt jamais la marche rapide par la conversation de deux amants assez désœuvrés pour faire des dissertations sur l’amour ; ou lorsqu’il a mis des scenes amoureuses dans ses pieces, il a trouvé l’art de les animer. Voyons rapidement les moyens auxquels il a recours.

Dans le Dépit amoureux, acte IV, Eraste & Lucile font une scene amoureuse ; mais elle est animée par le dépit de l’amante qui ne veut point pardonner à Eraste ses soupçons, par le dépit de l’amant qui, après avoir demandé excuse de son offense, est fâché qu’on ne lui accorde pas un généreux pardon. Cette scene inimitable est encore animée par la vivacité avec laquelle les deux amants, aidés de Marinette & de Gros René, déchirent leurs billets doux, se rendent tous les présents qu’ils se sont faits ; & enfin par leur raccommodement, qui, venant immédiatement après leur démêlé, forme le contraste le plus {p. 371}frappant, & en même temps le plus naturel.

Tout le monde connoît l’Ecole des Maris, & la belle scene du second acte. Isabelle & Valere s’y déclarent la violence, la pureté de leur amour, & prennent des mesures sures pour le couronner ; mais tout cela se fait en présence de leur tyran : & voilà ce qui d’une scene très ordinaire fait une scene sublime.

Nous sommes déja au troisieme acte de l’Imposteur, lorsque Tartufe dit des douceurs à Elmire ; mais nous savons que Damis écoute, & nous sommes charmés de voir un scélérat fournir des armes contre lui à chaque mot qu’il prononce.

Dans le troisieme acte du Cocu imaginaire, Lélie & Célie se parlent de leur amour ; mais leur scene est très piquante, puisque Lélie croit Célie mariée à Sganarelle, que d’un autre côté Célie croît Lélie amoureux de la femme de Sganarelle, & qu’ils se reprochent réciproquement leur infidélité, lorsque Sganarelle, en paroissant, les confirme dans leur erreur : tout cela réuni donne à la scene le comique le plus singulier, & fait toujours marcher l’intrigue. Voilà l’essentiel : que le lecteur en juge.

ACTE III. Scene III.

LÉLIE, CÉLIE, LA SUIVANTE de Célie.

Lélie.

Avant que pour jamais je m’éloigne de vous,
Je veux vous reprocher au moins, en cette place...

Célie.

Quoi ! me parler encore ! avez-vous cette audace ?
{p. 372}

Lélie.

Il est vrai qu’elle est grande ; & votre choix est tel,
Qu’à vous rien reprocher je serois criminel.
Vivez, vivez contente, & bravez ma mémoire
Avec le digne époux qui vous comble de gloire.

Célie.

Oui, traître, j’y veux vivre ; & mon plus grand desir,
Ce seroit que ton cœur en eût du déplaisir.

Lélie.

Qui rend donc contre moi ce courroux légitime ?

Célie.

Quoi ! tu fais le surpris, & demandes ton crime !

Sganarelle, armé de pied en cap.

Guerre, guerre mortelle à ce larron d’honneur,
Qui sans miséricorde a souillé notre honneur.

Célie, à Lélie, lui montrant Sganarelle.

Tourne, tourne les yeux, sans me faire répondre.

Lélie.

Ah ! je vois.....

Célie.

Cet objet suffit pour te confondre.

Lélie.

Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir.

Sganarelle, à part.

Ma colere à présent est en état d’agir :
Dessus ses grands chevaux est monté mon courage,
Et si je le rencontre, on verra du carnage.
Oui, j’ai juré sa mort, rien ne peut m’empêcher :
Où je le trouverai, je le veux dépêcher.
(Tirant son épée à demi, il s’approche de Lélie.)
Au beau milieu du cœur il faut que je lui donne....

Lélie, se retournant.

A qui donc en veut-on ?
{p. 373}

Sganarelle.

Je n’en veux à personne.

Lélie.

Pourquoi ces armes-là ?

Sganarelle.

C’est un habillement
(A part.)
Que j’ai pris pour la pluie. Ah ! quel contentement
J’aurois à le tuer ! Prenons-en le courage.

Lélie, se retournant encore.

Hai !

Sganarelle.

Je ne parle pas.
(A part, après s’être donné des soufflets pour s’exciter.)
Ah ! poltron, dont j’enrage !
Lâche ! vrai cœur de poule !

Célie, à Lélie.

Il t’en doit dire assez,
Cet objet dont tes yeux nous paroissent blessés.

Lélie.

Oui, je connois par-là que vous êtes coupable
De l’infidélité la plus inexcusable
Qui jamais d’un amant puisse outrager la foi.

Scanarelle, à part.

Que n’ai-je un peu de cœur !

Célie.

Ah ! cesse devant moi,
Traître, de ce discours l’insolence cruelle !

Sganarelle, à part.

Sganarelle, tu vois qu’elle prend ta querelle ;
Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux :
Là, hardi, tâche à faire un effort généreux,
En le tuant tandis qu’il tourne le derriere.
{p. 374}

Lélie, faisant quelques pas sans dessein, fait retourner Sganarelle qui s’approchoit pour le tuer.

Puisqu’un pareil discours émeut votre colere,
Je dois de votre cœur me montrer satisfait,
Et l’applaudir ici du beau choix qu’il a fait.

Célie.

Ouï, mon choix est tel qu’on n’y peut rien reprendre.
Allez, vous faites bien de le vouloir défendre.

Sganarelle.

Sans doute, elle fait bien de défendre mes droits.
Cette action, Monsieur, n’est point selon les loix.
J’ai raison de m’en plaindre, & si je n’étois sage,
On verroit arriver un étrange carnage.

Lélie.

D’où vous naît cette plainte ? & quel chagrin brutal....

Sganarelle.

Suffit. Vous savez bien où le bât me fait mal ;
Mais votre conscience & le soin de votre ame
Vous devroient mettre aux yeux que ma femme est ma femme,
Et, vouloir à ma barbe en faire votre bien,
Que ce n’est point du tout agir en bon chrétien.

Lélie.

Un semblable soupçon est bas & ridicule.
Allez, dessus ce point n’ayez aucun scrupule :
Je sais qu’elle est à vous, & bien loin de brûler....

Célie.

Ah ! qu’ici tu sais bien, traître, dissimuler !

Lélie.

Quoi ! me soupçonnez-vous d’avoir une pensée
De qui son ame ait lieu de se croire offensée ?
De cette lâcheté voulez-vous me noircir ?
{p. 375}

Célie.

Parle, parle à lui-même, il pourra t’éclaircir.

Sganarelle.

Vous me défendez mieux que je ne saurois faire,
Et du biais qu’il faut vous prenez cette affaire.

Les scenes amoureuses de Jupiter & d’Alcmene, dans Amphitrion, deviennent plaisantes par la bonne foi d’Alcmene, qui croit toujours parler à son mari, & par la délicatesse du Souverain des Dieux, qui veut que sa maîtresse, en le rendant heureux, oublie entiérement l’époux pour tout accorder à l’amant.

ACTE I. Scene III.

Jupiter.

Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s’augmente,
Tout y marque à mes yeux un cœur bien enflammé ;
Et c’est, je vous l’avoue, une chose charmante
De trouver tant d’amour dans un objet aimé.
Mais, si je l’ose dire, un scrupule me gêne
Aux tendres sentiments que vous me faites voir ;
Et, pour les bien goûter, mon amour, chere Alcmene,
Voudroit n’y voir entrer rien de votre devoir,
Qu’à votre seule ardeur, qu’à ma seule personne,
Je dusse les faveurs que je reçois de vous ;
Et que la qualité que j’ai de votre époux
 Ne fût point ce qui me les donne.

Alcmene.

C’est de ce nom pourtant que l’ardeur qui me brûle
 Tient le droit de paroître au jour ;
Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule
 Dont s’embarrasse votre amour.

Jupiter.

Ah ! ce que j’ai pour vous d’ardeur & de tendresse,
{p. 376}
 Passe aussi celle d’un époux ;
Et vous ne savez pas dans des moments si doux
 Quelle en est la délicatesse.
Vous ne concevez point qu’un cœur bien amoureux
Sur cent petits égards s’attache avec étude,
 Et se fait une inquiétude
 De la maniere d’être heureux.
 En moi, belle & charmante Alcmene,
Vous voyez un mari, vous voyez un amant ;
Mais l’amant seul me touche, à parler franchement,
Et je sens près de vous que le mari le gêne.
Cet amant, de vos vœux jaloux au dernier point,
Souhaite qu’à lui seul votre cœur s’abandonne ;
 Et sa passion ne veut point
 De ce que le mari lui donne.
Il veut de pure source obtenir vos ardeurs,
Et ne veut rien tenir des nœuds de l’hyménée,
Rien d’un fâcheux devoir qui fait agir les cœurs,
Et par qui, tous les jours, des plus cheres faveurs
 La douceur est empoisonnée.
Dans le scrupule enfin dont il est combattu,
Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse,
Que vous le sépariez d’avec ce qui le blesse ;
Que le mari ne soit que pour votre vertu,
Et que de votre cœur de bonté revêtu
L’amant ait tout l’amour & toute la tendresse.

Parcourez ainsi toutes les scenes amoureuses de Moliere, vous verrez avec quelle adresse il en a écarté la fadeur, la monotonie ; & comparons-les à une de ces scenes où deux amants, occupés uniquement du plaisir de se parler, semblent faire assaut d’esprit, s’attaquent & se ripostent avec des madrigaux, interrompent la marche de l’intrigue & la font oublier au spectateur.

{p. 377}

Citons pour exemple une scene qui soit bien applaudie, qui serve de cheval de bataille à tous les comédiens de l’un & de l’autre sexe qui débutent dans les rôles amoureux ; & prouvons qu’avec tout l’esprit possible, elle n’a pas le sens commun. Je la prends dans l’Homme du jour ou les Dehors trompeurs, de Boissy, piece qui d’ailleurs est remplie de très grandes beautés.

ACTE IV. Scene XIII.

Le Marquis a vu Lucile au couvent. Ils ont d’abord senti l’un pour l’autre le penchant le plus tendre. Tout d’un coup Forlis, pere de Lucile, forme le dessein de la marier au Baron, & la confie en attendant à la sœur du Baron, qui loge avec son frere. Pendant ce temps le Marquis, qui ignore ce qu’est devenue Lucile, est au désespoir : il la retrouve avec la plus grande surprise chez son ami. Il feint, en sa présence, de l’avoir vue au couvent auprès d’une Demoiselle dont il étoit aimé : il demande à Lucile s’il est toujours payé de retour : elle l’assure qu’oui : ils se disent mille choses flatteuses. Le Baron exhorte Lucile à servir l’amour du Marquis, à se charger d’une lettre pour sa maîtresse. Lucile écrit en réponse un billet fort tendre, que le Baron surprend ; mais comme il est encore sans dessus, le Baron croit qu’il lui est destiné. Enfin les amants se trouvent seuls ; ils se sont déja répété plusieurs fois, en présence de leur ennemi commun, qu’ils s’aiment, qu’ils s’adorent : que vont-ils se dire de plus piquant ? que vont-ils projetter pour faire leur bonheur ? Ecoutons-les.

LE MARQUIS, LUCILE.

Le Marquis.

Je puis enfin, au gré du penchant qui m’entraîne,
{p. 378}
Vous voir & vous parler sans témoins & sans gêne.
Que cet instant m’est doux ! que je suis enchanté !
Ce moment, comme moi, l’avez-vous souhaité ?
Vous ne répondez rien ! & votre cœur soupire !

Lucile.

A peine à mes transports mes sens peuvent suffire :
Le discours est trop foible, & je n’en puis former.
Marquis, me taire ainsi, n’est-ce pas m’exprimer ?

Jusques-là tout est dans l’ordre. Lucile, surprise, charmée, troublée de se voir tête à tête avec un amant, ne trouve point de termes assez forts pour s’exprimer ; elle ne peut parler. Mais rassurons-nous, le Marquis va l’agacer par quelque petite gentillesse, à laquelle elle répondra de reste.

Le Marquis.

Oui, charmante Lucile ! il n’est point d’éloquence
Qui vaille & persuade autant qu’un tel silence.

Lucile.

Mes yeux semblent sortir d’une éternelle nuit :
Dans ceux de mon amant un autre ciel me luit.

Ah ! convenez que Lucile vient de faire un joli madrigal : que vous semble de la pointe ? Lucile voit le ciel dans les yeux de son amant ! Que cela est tendre ! naïf sur-tout ! Patience, nous verrons bien autre chose. Lucile continue :

Au seul son de sa voix mon cœur se sent renaître,
Et l’amour près de lui me donne un nouvel être.

Que cette idée est jolie ! Elle plaît tant à Lucile, qu’elle la répete dans les vers suivants :

Mon ame n’étoit rien quand il étoit absent ;
Sa vue & son retour la tirent du néant.
{p. 379}

Le Marquis.

Souffrez, dans les transports dont mon ame est pressée...

Doucement, Monsieur le Marquis ; votre amante est en verve : elle vous interrompt pour vous débiter encore quatre madrigaux dans un seul couplet.

Lucile.

Non, sans vous, loin de vous, je n’ai point de pensée.
Je suis stupide auprès du monde indifférent,
Et je n’ai de l’esprit qu’avec vous seulement.
Le mien ne brille point dans une compagnie :
Le sentiment l’échauffe, & non pas la saillie.
Celui que l’amour donne à deux cœurs bien épris,
Est le seul qui m’inspire & dont je sens le prix.

Ce couplet répete trois fois l’idée du premier vers. Le premier vers lui-même n’est qu’une répétition de ce que Lucile a déja dit. Mais tout cela est égal ; les jolies choses ne sauroient être redites trop souvent. Scarron qui se répete quelquefois dans son Virgile travesti, dit fort ingénieusement :

Le voici d’une autre façon,
Tant je suis joli garçon.

Continuons & préparons-nous à admirer un rondeau redoublé tout-à-fait charmant.

Le Marquis.

Ah ! c’est le véritable, & n’en ayons point d’autre ;
Comme il sera le mien, qu’il soit toujours le vôtre.
Ne puisons notre esprit que dans le sentiment.
Vous m’aimez ?

Lucile.

Oui, mon cœur vous aime uniquement.
{p. 380}

Le Marquis.

Que votre belle bouche encore le répete !
Vous avez à le dire une grace parfaite.

Lucile.

Oui, Marquis, je vous aime, & je n’aime que vous !

Le Marquis.

Et moi, je vous adore !

Lucile.

O retour qui m’est doux !

Ce seroit un morceau délicieux dans un opéra ; aussi Moliere, qui avoit le tact fin, l’a-t-il volé à M. de Boissy pour le mettre en musique dans son Malade imaginaire54 qui a paru soixante ans avant l’Homme du jour.

Continuons la scene de M. de Boissy, sans l’interrompre, nous y verrons une tirade dans {p. 381}laquelle Lucile fait de fort belles dissertations, & rien n’est plus touchant dans un tête à tête.

Le Marquis.

Que je vais payer cher ces instants pleins de charmes !
Mon bonheur est troublé par de justes alarmes ;
Et je suis près de voir le Baron possesseur
Du bien que sa poursuite enleve à mon ardeur.
J’ai frémi, quand j’ai vu qu’il lisoit votre lettre.

Lucile.

Moi-même, de ma peur j’ai peine à me remettre.

Le Marquis.

Elle est entre ses mains !

Lucile.

N’en soyez point jaloux :
Vous savez qu’elle n’est écrite que pour vous.
{p. 382}

Le Marquis.

D’accord ; mais, pour vous plaire, il redevient aimable :
Ses graces à mes yeux le rendent redoutable.

Lucile.

Quelque forme qu’il prenne, il n’avancera rien ;
Je le verrai toujours, à l’examiner bien,
Comme un tyran caché, qui, sous un faux hommage,
Me prépare le joug du plus dur esclavage ;
A qui l’hymen rendra sa premiere hauteur,
Et qui me traitera comme il traite sa sœur.
A son sort, par ce nœud, je tremble d’être unie.
Je vais dans les horreurs traîner ma triste vie.
Si l’aveugle amitié que mon pere a pour lui
N’eût rendu ma démarche inutile aujourd’hui,
J’aurois déja, j’aurois forcé mon caractere,
Et je serois tombée aux genoux de mon pere :
Ma bouche eût déclaré mes sentiments secrets,
Plutôt que d’épouser un homme que je hais,
Et que mes yeux verroient même avec répugnance,
Quand je n’aurois pour vous que de l’indifférence.
Jugez combien ce fonds de haine est augmenté
Par l’amour que le vôtre a si bien mérité !
Jugez combien il perd dans le fond de mon ame,
Par la comparaison que je fais de sa flamme
Avec le feu constant, tendre & respectueux
D’un amant jeune & sage, aimable & vertueux !
Vous possédez, Marquis, le mérite solide :
Il n’en a que le masque & le vernis perfide.
Il ne songe qu’à plaire, & ne veut qu’éblouir :
Vous seul savez aimer, & vous faire chérir.
De tout Paris, son art veut faire la conquête :
A regner sur mon cœur votre gloire s’arrête.
{p. 383}
Il est par ses dehors & par son entretien
Le héros du grand monde, & vous êtes le mien.

Le Marquis.

Cet aveu, qui me charme, en même temps m’afflige :
A rompre un nœud fatal je sens que tout m’oblige :
Mes feux méritent seuls d’obtenir tant d’appas.
(Il lui baise la main.)

Que se disent Lucile & le Marquis dans cette scene de Boissy55 ? qu’ils s’aiment. Ils se l’étoient déja dit d’une façon bien plus piquante. Que projettent-ils ? que décident-ils ? rien. D’ailleurs, quel amas de fadeurs ! Est-ce ainsi que s’expriment deux amants jeunes, passionnés, que l’amour réunit après une longue absence, & qui ont tout à craindre ? Je plains bien les personnes de l’un & l’autre sexe qui applaudissent à cette scene ; il faut qu’elles n’aient pas eu dans leur vie des tête-à-tête fort piquants, ou qu’il ne leur en reste qu’une bien foible idée.

{p. 384}

L’amour est toujours le même : les amants de tous les pays, de tous les âges, de tous les états, aimeront toujours avec dessein de posséder l’objet de leur tendresse. Un poëte aura beau mettre son esprit à la torture, il fera bien imaginer à ses amoureux différents moyens pour parvenir à leur but ; mais il n’auront jamais, à moins qu’ils ne sortent de la nature, qu’une seule maniere pour se dire qu’ils s’aiment, toujours agréable au spectateur la premiere fois, ennuyeuse la seconde, détestable la troisieme. Que les Auteurs s’appliquent donc à rendre leurs amants intéressants, à mettre leurs scenes amoureuses en action, & qu’étudiant l’art inconcevable de Moliere, ils apprennent à tout vivifier comme lui, & sur-tout à ne point affadir leurs pieces en croyant les rendre touchantes. Combien de gens n’ont pas l’idée qu’ils devroient avoir de l’intérêt théâtral !

CHAPITRE XXII.
De l’Intérêt. §

L’intérêt est l’ame de la piece : sans lui un drame, quel qu’il soit, ne fait que naître & mourir.

Les étrangers ont la hardiesse de reprocher à Moliere que ses pieces ne sont pas intéressantes. J’avoue qu’elles pourroient l’être davantage, & nous verrons bientôt comment. Mais il leur sied mal de faire un pareil reproche au plus grand de nos Auteurs, tandis que les leurs ne sont jamais intéressants qu’aux dépens des regles de la vraisemblance, en entassant avec confusion vingt événements, en {p. 385}confondant le temps & les lieux, & sur-tout en mêlant le grotesque au terrible.

Dans le Misanthrope de Shakespeare, Thimon, après avoir régalé ses amis, après avoir donné un bal à ses maîtresses, fuit loin de son ingrate patrie dans un désert, où il creuse son tombeau. Ses malheurs l’ont affoibli au point qu’il n’a pas la force d’y descendre ; il prie Evandra, sa fidelle maîtresse, qui l’a suivi, de le précipiter dans son dernier asyle : il meurt. Evandra, au désespoir, s’écrie : attends-moi, Thimon, je suis à toi ; & elle se tue.

Cette piece est sans contredit intéressante ; mais le poignard d’Evandra, le tombeau de Thimon peuvent-ils s’allier au bal & au festin ? sont-ils faits pour figurer dans la même piece ? Non sans contredit, quoi qu’en dise le mauvais goût.

Dans une farce italienne intitulée les vingt-six Infortunes d’Arlequin, Pantalon a une fille qu’il n’a pas vue depuis son enfance. Elle arrive ; on fait croire au pere que c’est la maîtresse de son fils, qui veut s’introduire dans sa maison sous le titre de sa fille. Il donne ordre à Arlequin de la conduire dans une forêt remplie de serpents, de lions, de léopards, de tigres. Bientôt il découvre que c’est réellement sa propre fille qu’il a condamnée à la mort ; il tire un grand mouchoir, pleure, fait fondre tout le monde en larmes. Heureusement Arlequin, qui a eu bon nez, n’a pas exécuté l’ordre.

Trouve-t-on que les larmes de Pantalon, que ses exclamations touchantes sur son malheur & celui de sa fille qu’il a immolée, se marient agréablement avec les ris qu’Arlequin excite lorsqu’il veut se cacher dans une cheminée, & que, le feu {p. 386}prenant dans la maison voisine, il reçoit sur la figure l’eau qu’on jette pour arrêter l’incendie ; lorsqu’il veut grimper dans la maison de Colombine par une fenêtre, & que le balcon lui tombe sur la tête ; lorsqu’après s’être fait un lit d’une botte de paille, des voleurs y mettent le feu ; & mille autres folies ? Toutes les fois qu’on joue cette piece, tout le monde se récrie sur l’intérêt que la fille de Pantalon excite ; pour moi, je la trouve moins intéressante dans son bois, au milieu de ses bêtes, qu’Arlequin dans son lit de paille entouré de brigands qui vont y mettre le feu. La premiere situation est tiraillée & sans vraisemblance, la derniere a du moins un air de vérité ; mais l’une & l’autre mêlées ensemble font un tout qui ne vaut rien.

Les pieces intéressantes des Espagnols sont encore plus monstrueuses. Nous aurons dans la suite occasion d’en rapporter quelques-unes : en attendant, le lecteur peut se rappeller le Festin de Pierre : & la Religieuse qui vient y faire deux scenes larmoyantes, n’est-elle pas bien plaisamment intéressante ? Il est aisé de jetter de l’intérêt dans une comédie, quand on emploie des moyens tout-à-fait extravagants, ou tout-à-fait étrangers à Thalie.

Nos comiques modernes rient de la folie de nos voisins, ce n’est pas sans sujet ; mais nos voisins rient aussi de nous, de nos productions, & ce n’est pas avec moins de raison. Leurs écarts sont du moins les écarts du génie, que l’art n’a jamais maîtrisé. Les Anglois sur-tout font des faux pas en géants, & nous en pigmées.

Un petit amour larmoyant, souvent interrompu par de plates plaisanteries, ou toujours {p. 387}dans la même situation, depuis le commencement d’une piece jusqu’à la fin, n’est pas moins ridicule dans la comédie, que l’amour tout-à-fait tragique mêlé par les Anglois au comique le plus bas. Il annonce un esprit bien plus foible, bien plus minutieux ; il est beaucoup moins intéressant, excepté pour des femmelettes, qui ne demandent qu’à pleurer, ou pour des adolescents, à qui le mot d’amour, prononcé sur un ton d’élégie, fait verser des larmes.

Marion pleure, Marion crie,
Marion veut qu’on la marie.

Voilà l’analyse de nos comédies modernes, du moins lorsqu’elles ne sont pas tragiques.

Je sais qu’il est beau d’affecter le cœur dans une comédie ; qu’un Auteur doit s’étudier à l’attacher, à l’intéresser. Mais qu’il se garde bien de le déchirer, ou de l’affadir : ces deux extrêmes sont également ridicules.

L’on s’accoutume à croire insensiblement que l’intérêt de l’amour est le seul qui doive regner dans une comédie, & qui puisse attacher vivement le spectateur. Je prouve le contraire par une piece de Moliere même, cet Auteur qu’on accuse d’être si peu intéressant ; & je soutiens que dans le Tartufe, Damis, taxé d’imposture par le scélérat qu’il accuse justement, m’intéresse bien plus que s’il versoit fadement des larmes aux pieds d’une Cloris encore plus fade que lui. Orgon, ruiné par Tartufe, chassé de chez lui par ce monstre, m’affecte bien plus vivement qu’un amant dédaigné par sa maîtresse. L’Exempt qui fait rentrer Orgon dans tous ses biens, me cause bien plus de joie qu’un messager qui apporteroit la nouvelle d’un heureux mariage.

{p. 388}

Je prie le lecteur de réfléchir sur le cinquieme acte du Tartufe, de voir s’il y a rien de si attendrissant qu’une honnête famille réduite à la mendicité par un fourbe. Qu’on se peigne le chef de cette même famille menacé d’être arrêté par un ordre supérieur, & sur-tout le moment où paroît l’Exempt qu’on croit chargé d’exécuter l’arrêt ; examine combien il auroit été facile à Moliere qu’on de faire fondre toute l’assemblée en larmes : il n’a eu garde. Fanatiques outrés du comique larmoyant, osez l’en blâmer. Justes appréciateurs du mérite, vous qui savez sentir les vraies beautés, élevez tous ensemble la voix pour chanter les louanges de Moliere. C’est peut-être dans cette occasion qu’il a donné la preuve la plus convaincante de son génie. Lorsque je traiterai des différents genres de la comédie, je parlerai en passant de la comédie larmoyante, & c’est là qu’il sera, je crois, à propos de dévoiler l’art & les ressorts dont Moliere s’est servi pour ramener au comique les situations qui devenoient trop déchirantes.

Le grand art d’un Auteur Comique seroit de se rendre intéressant sans aucun des moyens employés si souvent en Espagne, en Italie, à Londres, & par malheur sur notre théâtre, en dépit du goût, du bon sens & de Thalie. Le véritable intérêt comique se déguise sous assez de formes : tantôt il affecte le cœur, tantôt il ne pique que la curiosité, mais de mille façons diverses, suivant le génie de l’Auteur, & l’adresse avec laquelle il sait les amener, les mettre en jeu & les faire contraster.

Si je voulois rappeller ici toutes les regles qu’il est nécessaire d’observer pour être intéressant, il faudroit revenir sur tous mes chapitres : ce travail {p. 389}seroit ennuyeux, & encore plus inutile. Un peu de réflexion prouvera qu’en évitant les fautes, en imitant les beautés que j’ai indiquées dans chacun d’eux, on fera insensiblement tout ce qu’il faut pour être intéressant. Faites bien séparément toutes les parties d’un ouvrage, liez-les avec art, l’ensemble sera nécessairement parfait.

Le moyen le plus sûr pour être intéressant, est de ne faire aucune scene de pure conversation, de mettre dans chacune quelque chose de nouveau, qui, en satisfaisant en partie le spectateur, augmente sa curiosité, lui fasse desirer la scene suivante, & l’attache sans relâche jusqu’au dénouement. Qu’on envisage ainsi l’intérêt comique, qu’on ne le confonde pas avec l’intérêt tragique, & l’on verra que Moliere est le plus attachant des Auteurs. Je donne un défi aux pieces les plus intéressantes de tous les Théâtres, & je leur fais l’affront de leur opposer Pourceaugnac, bien entendu qu’on en supprimera les bondi & les lavements, enfin tous les intermedes, puisqu’ils ne sont pas de la piece, & qu’on les a confondus à tort dans les scenes.

ACTE I. Scene III.

Nous apprenons que Julie & Eraste s’aiment ; que le pere de Julie est contraire à leur amour, puisqu’il l’a promise à M. de Pourceaugnac, Avocat de Limoges, qu’il n’a jamais vu. On projette de rompre ce ridicule mariage à force de jouer des pieces au prétendu. On a mis du complot un subtil Napolitain nommé Sbrigani, qu’on voit venir, & qui nous apporte des nouvelles ; nous les attendons déja avec impatience.

{p. 390}

Scene IV.

Le danger est pressant. M. de Pourceaugnac arrive par le coche ; heureusement Sbrigani le sait déja par cœur, & il a trouvé en lui un esprit tout-à-fait propre à être berné : on exhorte Julie à feindre, à laisser croire que M. de Pourceaugnac lui plaît beaucoup ; nous ne savons pas pourquoi : tant mieux ; nous desirons bien mieux la suite, sur-tout lorsque nous avons vu M. de Pourceaugnac.

Scene V.

Les ris de la populace nous apprennent que M. de Pourceaugnac est un grotesque personnage : il ne nous fait pas languir ; il paroît, & sa figure seule nous intéresse en faveur de son rival. Sbrigani s’insinue peu à peu dans ses bonnes graces, en prenant son parti contre la canaille qui le hue, lui offre ses services, qui sont acceptés, & ils vont partir ensemble pour aller chercher un logement. Voilà déja M. de Pourceaugnac en très bonnes mains.

Scene VI.

Eraste paroît, feint d’avoir connu M. de Pourceaugnac & toute sa famille à Limoges, l’oblige à prendre un logement chez lui. M. de Pourceaugnac refuse quelque temps, cede enfin aux instances de son rival, & va avec Sbrigani chercher ses hardes pour venir bien vîte se jetter entre les mains de ses ennemis. Qu’en fera-t-on ? Je n’en sais rien ; mais Eraste nous donne grande envie de l’apprendre par ce qu’il dit en finissant la scene :

Ma foi, M. de Pourceaugnac, nous vous en donnerons {p. 391}de toutes les façons ; les choses sont préparées, & je n’ai qu’à frapper. Hola.

Scene VII.

Eraste frappe : un Apothicaire paroît. Nous comprenons dans leur scene, qu’Eraste a fait prier un Médecin de vouloir bien se charger de la guérison d’un de ses parents qui est fou, & que ce prétendu parent est M. de Pourceaugnac. Nous y serions-nous attendus ?

Scene VIII.

Le Médecin arrive, dit que tout est prêt pour la guérison du malade, & M. de Pourceaugnac survient bien vîte pour nous satisfaire. Il nous tarde en effet de voir la figure qu’il fera entre les mains de son Esculape.

Scene IX.

Eraste dit à M. de Pourceaugnac qu’il est obligé de le quitter, qu’il le laisse entre les mains d’un homme qui le traitera du mieux qu’il lui sera possible. Le Médecin répond que le devoir de sa profession l’y oblige. Pourceaugnac prend le Médecin pour l’Intendant d’Eraste, qu’il prie de ne le traiter qu’en ami. Eraste sort, & le laisse entre les mains de deux Médecins.

Scene X.

Les deux Médecins consultent ensemble sur la façon dont il faut traiter M. de Pourceaugnac : il apprend qu’on le croit fou, qu’on veut le traiter en conséquence ; il veut s’échapper, on le retient, & pour commencer à le régaler, on veut lui donner quelques lavements : il prend la fuite. {p. 392}Voilà le premier acte. Les deux Médecins ridicules, la légion de seringues & d’apothicaires sont tout-à-fait de l’intermede, comme je l’ai déja dit.

ACTE II. Scene I.

Le Médecin dit à Sbrigani que le malade a pris la fuite, mais qu’il va trouver le beau-pere. Sbrigani annonce de son côté qu’il va dresser une autre batterie pour rendre le beau-pere aussi dupe que le gendre. Remarquez qu’il a l’adresse de ne pas nous expliquer ce qu’il a dessein de faire, afin de nous intéresser davantage à la suite.

Scene II.

Le Médecin défend à M. Oronte, de la part de la Médecine, de procéder au mariage conclu avec sa fille, qu’il n’ait auparavant guéri M. de Pourceaugnac. Le beau-pere alarmé, demande quelle est la maladie de son gendre : le Médecin dit qu’il est obligé au secret, & le bon vieillard reste persuadé que M. de Pourceaugnac a une vilaine maladie.

Scene III.

Sbrigani, déguisé en marchand Flamand, dit en confidence à M. Oronte, que lui & une douzaine de marchands de sa nation attendent avec impatience le mariage de M. de Pourceaugnac, parcequ’il a promis de les payer avec la dot qu’il doit toucher. De sorte que la prétendue maladie & les dettes de M. de Pourceaugnac déterminent très fort le beau-pere à ne pas faire le mariage.

Scene IV.

Sbrigani se défait vîte de son déguisement. {p. 393}Pourceaugnac le prie de lui enseigner le logement de M. Oronte, parcequ’il vient épouser sa fille. Sbrigani feint d’être surpris ; & après s’être beaucoup fait prier, & avoir consulté fort long-temps une bague que Pourceaugnac lui donne pour l’engager à dire la vérité, il lui avoue que Julie est une coquette achevée ; ce qui dégoûte le prétendu, parcequ’on aime à aller le front levé dans la famille des Pourceaugnac. Sbrigani le laisse avec Oronte qui paroît. Surement tout homme qui aura remarqué l’art avec lequel l’entrevue d’Oronte & de Pourceaugnac est préparée, desirera ardemment de la voir.

Scene V.

L’entrevue de Pourceaugnac & d’Oronte commence à être aussi plaisante qu’elle le promettoit, quand elle est interrompue par l’arrivée de Julie. Nous savons quels sont ses projets ; voyons si elle les effectuera.

Scene VI.

Julie feint de se prendre subitement de belle passion pour M. de Pourceaugnac, & de vouloir l’épouser malgré son pere ; ce qui acheve de persuader au futur que sa future est une égrillarde.

Scene VII.

Oronte & Pourceaugnac restent seuls sur la scene. Pourceaugnac déclare à Oronte qu’il n’est pas la dupe de ses grimaces, & qu’il ne veut pas acheter chat en poche. Oronte lui déclare qu’il ne veut pas donner sa fille à un homme contre lequel des marchands Flamands ont obtenu sentence, & qui, de l’aveu même du Médecin, a la {p. 394}maladie que vous savez bien. Pourceaugnac est, comme de raison, extrêmement surpris de tout ce qu’on lui dit ; il veut voir le Médecin l’épée à la main, lorsqu’une femme vient, & augmente encore son embarras.

Scene VIII.

Lucette, jeune Languedocienne, accuse Pourceaugnac de l’avoir abandonnée après l’avoir épousée à Pézenas, & d’avoir eu plusieurs enfants d’elle. Oronte, touché des plaintes de Lucette, pleure, & dit à Pourceaugnac qu’il est un malhonnête homme.

Scene IX.

Une Picarde survient, & fait le même reproche à Pourceaugnac. Les deux épouses disputent à qui fera pendre le volage époux ; & toutes deux, pour se rendre plus intéressantes, appellent les enfants qu’elles prétendent avoir eus de Pourceaugnac.

Scene X.

Une douzaine d’enfants paroissent, entourent Pourceaugnac, le poursuivent, en criant, papa, papa. Oronte, indigné, ne songe absolument plus à lui donner sa fille, & le livre au courroux de Lucette & de Nérine, en les exhortant à le faire punir. Pourceaugnac, désespéré, étourdi, anéanti, prend la fuite.

Scene XI.

Sbrigani seul, nous dit qu’il a tout conduit ; & crainte que l’intérêt ne s’endorme chez nous, que nous ne cessions d’être intrigués, il nous annonce {p. 395}qu’il veut fatiguer le provincial jusqu’au point de le faire déguerpir. Comment s’y prendra-t-il ? Nous le verrons.

Scene XII.

Pourceaugnac rejoint Sbrigani, qui l’alarme en lui disant que la Justice du pays est sévere en diable, & punit rigoureusement les hommes qui épousent deux femmes. Ils sortent pour aller consulter des Avocats, & l’acte finit. Les Avocats chantants, qui viennent sur la scene, tiennent encore absolument à l’intermede.

ACTE III. Scene I.

Sbrigani annonce à Eraste que les choses sont en bon train. Il dit à l’oreille d’Eraste ce qu’il faut qu’il fasse pour finir dignement la comédie ; ce qui n’augmente pas peu notre curiosité. On nous apprend de plus que M. de Pourceaugnac, craignant d’être arrêté, s’est déguisé en femme, & il nous tarde de le voir sous cet accoûtrement.

Scene II.

Sbrigani exhorte Pourceaugnac à ne pas se laisser pendre, parcequ’on lui contesteroit ensuite la qualité d’Ecuyer. Il craint qu’on ne le reconnoisse, sort pour aller lui chercher une grande coëffe, & le laisse à la merci de deux Suisses.

Scene III.

Les Suisses font la partie d’aller voir pendre un certain M. de Pourceaugnac qui a épousé deux femmes. Ils apperçoivent ensuite le héros de la piece ; ils feignent de se méprendre à son déguisement, veulent lui faire des caresses, & l’obligent {p. 396}à crier au secours, parceque chacun d’eux veut absolument l’emmener coucher avec lui.

Scene IV.

Un Exempt paroît avec des archers, qui forcent les Suisses à se retirer. Pourceaugnac est enchanté, quand il tombe dans un embarras bien plus grand.

Scene V.

L’Exempt reconnoît la feinte dame pour ce M. de Pourceaugnac qu’il cherche, & il veut le conduire en prison.

Scene VI.

Sbrigani paroît, s’afflige de ce qu’on a reconnu son ami, & propose un accomodement à l’Exempt, qui ordonne aux archers de se retirer.

Scene VII.

M. de Pourceaugnac gagne le frippon d’Exempt à force d’argent : le coquin de Sbrigani fait promettre à l’Exempt qu’il n’abandonnera pas M. de Pourceaugnac ; qu’il s’enfuira avec lui, & qu’il aura grand soin de lui, c’est-à-dire qu’il ne le laissera parler à personne qui puisse l’instruire des tours qu’on lui a joués. Voilà Eraste délivré d’un rival ; mais il n’est pas heureux, il n’a pas le consentement d’Oronte. Comment faire pour l’obtenir ? Vous allez le voir, & vous serez surpris.

Scene VIII.

Sbrigani, voyant venir Oronte, feint d’être désespéré, & lui annonce que Pourceaugnac enleve sa fille, & que Julie en est éprise. Le pere veut faire courir la Justice après le ravisseur.

{p. 397}

Scene derniere.

Eraste ramene de force Julie, qu’il prétend avoir retirée des mains de M. de Pourceaugnac. Un tel procédé touche si fort Oronte, qu’il propose sa fille à Eraste, en augmentant sa dot de dix mille écus. Celui-ci accepte le parti, par rapport à M. Oronte, dont il est, dit-il, amoureux.

Qu’on me cite, chez les prétendus rivaux de Moliere, une piece plus attachante d’un bout à l’autre, que celle qu’on regarde comme une simple farce ; qu’on me prouve que le spectateur y craint ou y desire continuellement quelque chose depuis le commencement jusqu’à la fin, comme dans Pourceaugnac, & je permettrai alors de dire que Moliere n’est pas intéressant. Pour l’être, il n’est pas question de donner de temps en temps des secousses violentes à l’ame ; il faut s’emparer, dès le commencement de la piece, de l’attention du spectateur, & l’enchaîner à son sujet jusqu’à la fin.

J’ai dit plus haut que Moliere est le plus intéressant, ou le plus attachant des Auteurs comiques, mais qu’il auroit pu l’être davantage. Je viens, je crois, de faire voir clairement l’une de ces propositions ; j’avois prouvé la seconde dans deux ou trois articles différents. Otez des œuvres de Moliere les scenes dans lesquelles les valets parodient leurs maîtres, & font l’amour pour leur compte ; enlevez-en encore toutes les aventures romanesques ; faites que les scenes du Misanthrope tiennent l’une à l’autre, & soient enchaînées comme celles de Pourceaugnac, Moliere deviendra tout-à-coup plus intéressant du double.

Le parallele du Misanthrope avec Pourceaugnac {p. 398}fera lever les épaules à plus d’un lecteur. Que faire ? je m’y attends bien.

J’ai cru voir qu’on pense ajouter beaucoup à l’intérêt d’une piece en la remplissant de reconnoissances : elles seront le sujet de l’article suivant.

CHAPITRE XXIII.
Des Reconnoissances. §

Les Auteurs comiques de tous les siecles, de toutes les nations, ont tous fait des reconnoissances. Nos Modernes, extrêmes en tout, en ont lardé plusieurs dans la même piece ; & parmi toutes, il s’en trouve une ou deux dignes de la comédie. Il faut donc, d’après ce calcul, qu’une reconnoissance quelconque soit bien facile à faire, & qu’une bonne reconnoissance soit un morceau bien difficile. Analysons un peu celles des Anciens & des Modernes ; réfléchissons sur leur beauté, sur leurs défauts : & pour mettre quelque ordre dans notre marche, divisons-les en trois classes ; savoir, les reconnoissances larmoyantes, les reconnoissances comiques, & les reconnoissances en récit.

Reconnoissances larmoyantes. §

Autrefois un Auteur comique n’osoit qu’en tremblant risquer une situation larmoyante sur la scene comique ; à présent, les larmes en font tout l’ornement. Si je demandois aux fanatiques du nouveau genre ce qu’ils pensent des reconnoissances larmoyantes, ils s’écrieroient surement {p. 399}que rien n’est plus beau, plus divin, plus digne de charmer la Cour & la Ville ; & ils me citeroient d’abord, avec raison, les reconnoissances de l’Ecole des Meres comme deux très beaux morceaux.

Je prendrai la liberté de faire cette question : Ces reconnoissances si belles, si sublimes, que vous me citez, sont-elles dans une tragédie bourgeoise ou de qualité ? Fi, me répondra-t-on ! elles sont dans une bonne & belle comédie qui fait beaucoup rire en plusieurs endroits. La scene dans laquelle le pere est arrêté par son Suisse & ses laquais, qui ne le reconnoissent pas pour leur maître, est très plaisante ; celle où la mere met en usage toutes les petites ruses du sexe pour ramener à son sentiment son benêt de mari, & faire acheter un Marquisat à son fils, est d’un excellent comique, ainsi que plusieurs autres. Puisque cela est ainsi, je conclus, & je dis hardiment, n’en déplaise au goût du siecle, que ces reconnoissances sont mauvaises. Comment mauvaises ! Elles sont préparées, amenées, nouées, dénouées avec la plus grande adresse ; elles petillent d’esprit, les vers en sont beaux. Eh bien ! elles sont donc mal placées ; ce qui est à-peu-près la même chose. La scene dans laquelle Orgon, caché sous une table, écoute la déclaration de Tartufe, est un chef-d’œuvre ; elle en deviendra un d’impertinence si vous la placez dans une tragédie.

Je n’entreprendrai pas de discuter, dans cet article, les droits de Thalie ; je n’examinerai pas si ce mêlange de comique & de tragique est bon ou mauvais, & s’il convient, comme le dit Scarron, de mêler la crême & la moutarde. Je n’y {p. 400}manquerai pas lorsque je parlerai des différents genres de la comédie. Je me contenterai seulement de dire aux jeunes Auteurs, que si des reconnoissances larmoyantes leur valent des applaudissements momentanés, les reconnoissances vraiment comiques, s’ils peuvent parvenir à en faire, leur assureront l’estime des connoisseurs de leur siecle, & celui de la postérité : ils n’ont qu’à choisir.

Quoi ! vous préférez, pour la plupart, un laurier facile, mais de peu de durée, à des palmes immortelles qu’il faudroit mériter par de grands travaux ! Chacun a son goût : ou peut-être connoissez-vous votre foiblesse. Je vais vous développer tous les secrets de l’art facile qui vous séduit. Voulez-vous marcher sur les traces du premier comique larmoyant ? introduisez, comme il a fait dans sa Mélanide, dans son Ecole des Meres, dans sa Gouvernante, un personnage sous un nom supposé, & votre génie aura fait dès ce moment tout l’effort nécessaire pour amener autant de reconnoissances qu’il vous plaira d’en mettre dans votre piece. Elles peuvent être monotones ; qui voit une reconnoissance, les voit toutes : mais la Chaussée vous apprendra encore à les varier. Il vous fera voir que le même personnage peut fort bien reconnoître dans une scene, & être reconnu dans une autre.

L’ECOLE DES MERES.

ACTE IV. Scene IX.

Marianne croit être la niece de M. Argant ; elle apprend qu’elle ne l’est point, & qu’elle passe {p. 401}pour sa maîtresse. Elle croit effectivement que M. Argant l’a retirée chez lui pour la séduire.

M. Argant.

Je suis moins criminel que tu ne l’oses croire.
 Sois instruite de ton état.
Cette vive amitié, qui t’outrage & te blesse,
Trouvera dans ton ame un retour éternel :
 Apprends que toute ma tendresse
 N’est que de l’amour paternel.
Ah !... ma fille.

Marianne.

Qui ? vous... mon pere ?
Eh ! pourquoi si long-temps me cacher mon bonheur ?

Pourquoi ? belle demande ! Le public s’en doute bien : c’est pour alonger la courroie.

ACTE V. Scene IX.

Marianne apprend à Madame Argant qu’elle a été dans un couvent près de Poitiers ; qu’elle y a connu sa fille, & qu’elle ressent une tendresse extrême.

Mad. Argant.

 Eh ! pour qui ?

Marianne.

Le demandez-vous ?
 Pour une mere qu’elle adore.

Mad. Argant.

Moi ! puis-je mériter des sentiments si doux ?
 Elle ne m’a point vue encore.

Marianne.

Hélas ! pardonnez-moi.
{p. 402}

Mad. Argant.

Que dites-vous ? comment ?
 Eclaircissez en ce moment
 Le mystere que vous me faites.
Seriez-vous ?... Plût au Ciel ! Dites-moi qui vous êtes.
Ma niece... si j’en crois des transports pleins d’appas,
 Vous devez m’être bien plus chere !

M. Argant, s’approchant.

 Votre cœur ne se trompe pas.
Embrassez votre fille.

Mad. Argant, embrassant sa fille qui se jette à ses genoux.

O trop heureuse mere !

Voilà, comme je l’ai dit, un personnage qui reconnoît, & qui se fait reconnoître ensuite ; ce qui est très bien varié, comme vous voyez. D’après cet exemple, vous pouvez essayer de donner au public dix reconnoissances dans une même piece. Dès que les acteurs lui donneront le signal, en criant : Ah ! mon pere ! ah ! ma fille ! ah ! ma mere ! ah ! ma sœur ! ah ! mon frere ! ah ! toute la famille ! il pleurera à chacune d’elles d’une maniere fort touchante.

Je voudrois qu’on pût introduire aux représentations de nos pieces mi-comiques, un étranger qui ne sût pas notre langue. Surpris, sans doute, de voir les acteurs & les spectateurs fondre tout-à-coup en larmes après avoir ri aux éclats, il demanderoit à son interprete la cause d’un si subit changement. C’est, lui répondroit celui-ci, qu’un pere & un fils viennent de se reconnoître. L’étranger, réfléchissant là-dessus, s’écrieroit surement : « Les parents sont bien dénaturés en France ; un fils n’y reconnoît jamais son pere, {p. 403}ou un pere n’y reconnoît jamais son fils, qu’ils ne pleurent & ne s’affligent l’un & l’autre. Ce qu’il y a de plus singulier, ajouteroit-il, c’est que tous ceux qui les entourent sont si sensibles à leur malheur, qu’ils pleurent comme eux : cependant le François est naturellement un peu gai. Comment accorder tout cela ? »

Un Savant qui entendroit mon étranger, auroit pitié de son ignorance, & lui expliqueroit en beaux termes ce que c’est que la joie, & quels sont les différents effets qu’elle peut produire : il lui démontreroit, après plusieurs doctes distinctions, qu’elle s’exprime également par les ris & par les larmes ; mais que les ris étant devenus roturiers, une joie larmoyante a, sans contredit, un air bien plus distingué. Alors mon homme, aidé du simple sens commun, pourroit lui répondre, je pense : « Puisque la satisfaction du cœur a deux façons de s’exprimer, gardez votre joie pleureuse pour les pieces que je viens voir avec l’intention d’y pleurer ; mais lorsque, sur la foi de votre affiche, je vous donne de l’argent pour rire, régalez-moi, je vous prie, d’un plaisir qui soit gai, & qui ne ressemble pas si fort au chagrin ».

Reconnoissances comiques. §

Il est si difficile de rendre une reconnoissance bien comique, que je ne puis citer pour exemple le pere de la bonne comédie, Moliere, cet Auteur inimitable en tout, excepté dans ses reconnoissances. Il y en a une dans son Ecole des Femmes qui n’est rien moins qu’un exemple à suivre : elle n’est ni plaisante ni larmoyante, mais bien froide.

{p. 404}

ACTE V. Scene derniere.

Enrique reconnoît sa fille dans Agnès, & s’écrie :

Je n’en ai pas douté d’abord que je l’ai vue,
Et mon ame depuis n’a cessé d’être émue.
Ah ! ma fille, je cede à des transports si doux !

Agnès ne répond rien à ce propos touchant, & ce n’est pas bien.

La double ou triple reconnoissance de l’Avare est aussi d’une tiédeur peu digne, assurément, des beautés dont cette piece fourmille.

ACTE V. Scene V.

Anselme.

Quoi ! vous osez vous dire le fils de Dom Thomas d’Alburci ?

Valere.

Oui, je l’ose, & suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.

Anselme.

L’audace est merveilleuse ! Apprenez, pour vous confondre, qu’il y a seize ans, pour le moins, que l’homme dont vous nous parlez, périt sur mer avec ses enfants & sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, & qui en firent exiler plusieurs nobles familles.

Valere.

Oui ; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau Espagnol, & que ce fils sauvé est celui qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour {p. 405}moi, qu’il me fit élever comme son propre fils, & que les armes furent mon emploi dès que je m’en trouvai capable ; que j’ai su depuis peu que mon pere n’étoit point mort, comme je l’avois toujours cru ; que, passant ici pour l’aller chercher, une aventure par le ciel concertée me fit voir la charmante Elise ; que cette vue me rendit esclave de ses beautés, & que la violence de mon amour, & la sévérité de son pere, me firent prendre la résolution de m’introduire dans son logis, & d’envoyer un autre à la quête de mes parents.

Anselme.

Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité ?

Valere.

Le capitaine Espagnol, un cachet de rubis qui étoit à mon pere, un bracelet d’agate que ma mere m’a mis au bras, le vieux Pédro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.

Mariane.

Hélas ! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n’imposez point ; & tout ce que vous me dites me fait connoître clairement que vous êtes mon frere.

Valere.

Vous, ma sœur ?

Mariane.

Oui, mon cœur s’est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche ; & notre mere que vous allez ravir, m’a mille fois entretenu des disgraces de notre famille. Le ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage : mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté ; & ce fut des corsaires qui nous recueillirent ma mere & moi sur un débris de notre vaisseau. {p. 406}Après dix ans d’esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté, & nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre pere. Nous passâmes à Genes, où ma mere alla ramasser quelque malheureux restes d’une succession qu’on avoit déchirée ; & de là, fuyant la barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, où elle n’a presque vécu que d’une vie languissante.

Anselme.

O ciel ! quels sont les traits de ta puissance, & que tu fais bien voir qu’il n’appartient qu’à toi de faire des miracles ! Embrassez-moi, mes enfants, & mêlez tous deux vos transports à ceux de votre pere !

Valere.

Vous êtes mon pere ?

Mariane.

C’est vous que ma mere a tant pleuré ?

Anselme.

Oui, ma fille, oui, mon fils, je suis Dom Thomas d’Alburci, que le ciel garantit des ondes avec tout l’argent qu’il portoit, & qui, vous ayant tous cru morts durant plus de seize ans, se préparoit, après de longs voyages, à chercher dans l’hymen d’une douce & sage personne, la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sureté que j’ai vue pour ma vie à Naples, m’a fait y renoncer pour toujours ; & ayant su trouver moyen d’y faire vendre ce que j’avois, je me suis habitué ici, où, sous le nom d’Anselme, j’ai voulu m’éloigner les chagrins de cet autre nom qui m’a causé tant de traverses.

Qu’on ne dise point, parceque Moliere n’a pu faire de reconnoissances comiques, que l’on doit y renoncer, & qu’il vaut encore mieux les rendre attendrissantes qu’insipides. Une reconnoissance {p. 407}comique est sans doute très difficile ; mais Regnard en a mis une sur la scene qui vaut elle seule toutes celles de la Chaussée, &c. La voici : imitez-la, si vous pouvez, ou n’en faites point.

DÉMOCRITE.

ACTE IV. Scene VII.

Strabon.

Depuis quand, s’il vous plaît, vivez-vous sans époux ?

Cléanthis.

Depuis près de vingt ans je goûte un sort si doux.
J’avois pris un mari fourbe, plein d’injustices,
Qui d’aucune vertu ne rachetoit ses vices,
Ivrogne, débauché, scélérat, ombrageux.
Pour sa mort je faisois tous les jours mille vœux.
Enfin le ciel plus doux, touché de ma misere,
Lui fit naître en l’esprit un dessein salutaire ;
Il partit, me laissant par bonheur sans enfants.

Strabon.

C’est tout comme chez nous. Depuis le même temps,
Inspiré par le ciel, je quittai ma patrie,
Pour fuir loin de ma femme, ou plutôt ma furie.
Jamais un tel démon ne sortit des enfers.
C’étoit un vrai lutin, un esprit de travers,
Un vieux singe en malice, insolente, revêche,
Coquette, sans esprit, menteuse, pigriêche.
A la noyer cent fois je m’étois attendu ;
Mais je n’en ai rien fait de peur d’être pendu.

Cléanthis.

Cette femme vous est vraiment bien obligée !

Strabon.

Bon ! tout autre que moi ne l’eût point ménagée,
Elle auroit fait le saut.
{p. 408}

Cléanthis.

Et, de grace, en quels lieux
Aviez-vous épousé ce chef-d’œuvre des cieux ?

Strabon.

Dans Argos.

Cléanthis.

Dans Argos !

Strabon.

Où la fortune a-t-elle
Mis en vos mains l’époux d’un si rare modele ?

Cléanthis.

Dans Argos.

Strabon, à part.

(haut.)
Dans Argos ! Et s’il vous plaît, quel nom
Portoit ce cher époux ?

Cléanthis.

Il se nommoit Strabon.

Strabon.

Strabon ! Hai !

Cléanthis.

Pourroit-on aussi, sans vous déplaire,
Savoir quel nom portoit cette épouse si chere ?

Strabon.

Cléanthis.

Cléanthis.

Cléanthis ! C’est lui !

Strabon.

C’est-elle ! O Dieux !

Cléanthis.

Ses traits n’en disent rien ; mais je le sens bien mieux
Au soudain changement qui se fait dans mon ame.

Strabon.

Madame, par hasard, n’êtes-vous point ma femme ?
{p. 409}

Cléanthis.

Monsieur, par aventure, êtes-vous mon époux ?

Strabon.

Il faut que cela soit ; car je sens que pour vous
Dans mon cœur tout à coup ma flamme est amortie,
Et fait en ce moment place à l’antipathie.

Cléanthis.

Ah ! te voilà donc, traître ! Après un si long temps,
Qui t’amene en ces lieux ? Qu’est-ce que tu prétends ?

Strabon.

M’en aller au plutôt. Que ma surprise est forte !
Dis-moi, ma chere enfant, pourquoi n’es-tu pas morte ?

Cléanthis.

Pourquoi n’es-tu pas morte ! Indigne, scélérat,
Déserteur de ménage & maudit renégat,
Pour t’arracher les yeux....

Strabon.

(A part.)
Ah ! doucement, Madame.
O pouvoir de l’hymen ! quel retour en mon ame !
. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . .

Cléanthis.

Que je le hais !

Strabon.

Qu’elle est laide à présent ! & qu’elle a l’air mauvais !56

Ceux qui voudront voir comment la Chaussée faisoit ses reconnoissances, lorsqu’il ne les montoit {p. 410}pas sur le ton larmoyant, peuvent comparer la suivante avec celle que nous venons de voir. Le sujet est le même : les premiers personnages sont, à l’exemple de Cléanthis & de Strabon, mariés : ils ne se reconnoissent point, & sont amoureux l’un de l’autre.

LA FAUSSE ANTIPATHIE,
Comédie en vers, en trois actes.

ACTE III. Scene VI.

GÉRONTE, ORPHISE, DAMON, LÉONORE, NÉRINE.

Géronte, à Léonore.

Pourquoi s’abandonner au torrent des scrupules ?
De trop grands sentiments sont souvent ridicules.
Si c’étoit un époux tel qu’eût été Damon,
Passe ; mais c’en est un qui n’en eut que le nom ;
Un jeune écervelé qui laisse sa compagne,
Et, pour libertiner, va battre la campagne ;
Que je ne connois point, car ma sœur, Dieu merci,
Ne consultoit personne en tout, comme en ceci ;
Un homme qui n’agit que par ses émissaires,
Et n’ose se montrer que par ses gens d’affaires ;
Qui, lorsqu’on le croit mort, revient, après douze ans,
Pour se démarier.

Damon, à part.

Quels rapports étonnants !

Léonore.

Respectez ses malheurs.

Damon.

Eh ! de grace, Madame....

Géronte.

Voilà pourtant l’époux que ma niece réclame !
{p. 411}

Damon.

Peut-on savoir le nom ?....

Léonore.

Ne le sachez jamais.

Damon.

Ne me refusez pas....

Léonore.

J’entrevois vos projets,
Et le coupable espoir que vous gardez encore.
Voulez-vous achever de perdre Léonore ?
Son repos, son honneur devroient bien vous toucher.

Damon.

Sous ce nom étranger cessez de vous cacher.
Vous vous nommez Silvie, & non pas Léonore.
Que n’êtes-vous aussi l’épouse de Sainflore !

Léonore, à Damon qui se jette à ses genoux.

Ah ! qui m’a pu trahir !... Téméraire ! arrêtez.
Quelle horreur !... Laissez-moi...

Damon.

Madame, promettez...

Orphise.

Damon, y songez-vous ?

Nérine.

Pour le coup il s’oublie.

Damon.

Je renais... Ah ! Madame !... Ah ! ma chere Silvie !...
(Il donne un papier à Géronte.) (A Léonore.)
Tenez... je suis... Voilà votre consentement :
Retrouvez un époux dans le plus tendre amant.

Géronte.

Voyons donc.

Léonore.

Vous Sainflore ?
{p. 412}

Orphise.

Ah ! grand Dieu !

Géronte.

C’est lui-même.

Léonore.

O sort trop fortuné ! c’est mon époux que j’aime !

Géronte.

La bonne antipathie ! Ah ! gardez-la toujours.
Haïssez-vous ainsi le reste de vos jours.

Je crois qu’on donnera la préférence à Regnard ; & la Chaussée pouvoit se dispenser de le copier pour faire plus mal que lui.

Regnard a fait une bonne reconnoissance comique ; un autre Auteur, né avec un génie réellement comique, en fera peut-être une meilleure. D’Ancourt en a fait trois ou quatre dans une seule scene, que Thalie ne désapprouve point.

LES VACANCES,
Comédie en un acte, en prose.

Scene XIX.

Maugrebleu, ivre.

Qu’est-ce que c’est donc que cela, mon Capitaine ? Vous vous amusez à la moutarde, pendant qu’on vous fait des recrues d’une distinction & d’une utilité...

Clitandre.

Oh ! que tu es ivre, mon pauvre garçon !. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mad. La Roche.

Hé ! je crois, Dieu me pardonne, que c’est votre frere, Madame, dont il y a si long-temps qu’on n’a eu des nouvelles : ce pauvre Charlot !

{p. 413}

Clitandre.

Comment, son frere !

Maugrebleu.

Qui est l’animal qui parle de Charlot ? Oh ! réformez, réformez votre style, s’il vous plaît : je suis premier Maréchal-des-logis de la compagnie de ce gentilhomme, afin que vous le sachiez.

Mad. La Roche.

Je ne me trompe point, c’est lui-même.

Angélique.

Cet ivrogne-là seroit mon frere !

Maugrebleu.

Qu’est-ce à dire ivrogne ? & votre frere encore ! Vous me cajolez ! Vous me voulez attraper. Allons, mon Capitaine, ne nous amusons point à ces carognes-là.

Lépine.

Madame la Roche a parbleu raison ; c’est le fils de mon parrain.

Maugrebleu.

Oh ! pour toi, je te remets ; tu es Lépine, le filleul de mon pere, un grand frippon ; oui, je te reconnois : mais pour vous autres...

Mad. La Roche.

Vous ne vous ressouvenez pas de Madame la Roche ?

Maugrebleu.

De Madame la Roche ? si fait, parbleu : c’étoit une bonne diablesse. Ne seroit-ce point vous ?

Mad. La Roche.

C’est moi-même.

Maugrebleu.

Je crois, ma foi, qu’elle n’a point menti ; & voici une vivante qui ressemble à ma sœur. Mais non... Si fait, le diable m’emporte, c’est elle-même. Parlez donc, ho ! {p. 414}mon Capitaine, bride en main, s’il vous plaît : pour Madame la Roche vous irez le galop, si vous pouvez ; mais pour ma sœur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La reconnoissance de Maugrebleu & de son pere n’est pas moins plaisante.

Scene XX.

Maugrebleu.

Allons, filleul, mene-moi voir mon pere ; j’ai impatience d’avoir cet honneur-là : il y a long-temps que je lui dois une visite.

Lépine.

Il ne s’attend à rien moins qu’à celle-ci ; & il ne sera pas mal étonné.

Maugrebleu.

Je suis curieux de savoir comme il me recevra. Il en usa mal avec moi la derniere fois que nous nous rencontrâmes.

Lépine.

Le voici avec un de ses confreres, je pense.

Scene XXI.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maugrebleu.

Présente-moi donc, filleul, toi qui es en grace.

Lépine.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mon parrain, voilà un des premiers Officiers de la Compagnie, qui vient ici vous assurer...

{p. 415}

Maugrebleu.

Je suis bien votre serviteur, Monsieur mon pere, & j’ai bien de la joie...

M. Grimaudin.

Comment ! hé ! c’est mon fils ! c’est ce frippon de Charlot...

Maugrebleu.

Fort à votre service, mon pere. Mais ne m’appellez plus comme cela, je vous prie ; cela vous feroit peut-être reprendre avec moi des prérogatives que je supprime. Je m’appelle M. Maugrebleu, Lieutenant de Cavalerie. Que cela vous suffise : & plus de familiarité, s’il vous plaît... . . . . . . . . . .

Reconnoissances en récit. §

Les Anciens, qui sentoient vraisemblablement combien il étoit difficile de rendre une reconnoissance plaisante, & qui ne croyoient pas qu’il fût beau, grand, sublime, de filer de longues scenes larmoyantes pour forcer le public à pleurer à force de plaisir, faisoient passer presque toutes leurs reconnoissances derriere la toile ; ensuite un acteur venoit en instruire le spectateur.

Un Auteur qui ne se sent pas la force de semer du comique dans une reconnoissance, ou qui ne le peut pas, vu la gravité des personnages qui doivent se reconnoître, fera beaucoup mieux, à l’imitation des Anciens, de faire leur reconnoissance derriere le théâtre, & de nous envoyer dire ensuite, par un personnage plaisant, que l’affaire est faite. Le jeu de l’acteur qui fera la narration, le ton qu’il prendra, la situation des personnages intéressés à l’écouter, tout pourra contribuer à {p. 416}rendre comique en récit ce qui seroit triste en action. Térence va vous le prouver.

LE PHORMION.

ACTE V. Scene VI.

GÉTA, ANTIPHON, PHORMION.

Géta.

O fortune ! ô grande fortune ! de combien de faveurs n’avez-vous pas comblé mon maître en ce jour !

Antiphon.

Que veut-il dire ?

Géta.

Et de combien de craintes n’avez-vous pas délivré ses bons amis ! Mais je m’amuse ici à mon dam. Que ne mets-je donc promptement ce manteau sur l’épaule pour aller plus vîte chercher mon homme, & lui apprendre ce qui est arrivé ?

Antiphon.

Comprends-tu ce qu’il dit ?

Phormion.

Et vous ?

Antiphon.

Point du tour.

Phormion.

Ni moi non plus.

Géta.

Je m’en vais chez le marchand d’esclaves ; ils sont tous là, sans doute.

Antiphon.

Hola, Géta.

Géta.

Hola, toi-même. Voilà une chose bien nouvelle & bien {p. 417}surprenante, que d’être appellé quand on se met à courir. A d’autres.

Antiphon.

Géta.

Géta.

Encore ! Je serai plus opiniâtre que tu n’es importun.

Antiphon.

Tu n’arrêteras pas ?

Géta.

Tu pourras bien être frotté. C’est quelque galopin qui m’appelle.

Antiphon.

Cela t’arrivera bien plutôt, coquin, si tu ne t’arrêtes.

Géta.

Il faut que ce soit quelqu’un de connoissance, puisqu’il nous menace. Mais est-ce l’homme que je cherche ? ou ne l’est-ce pas ? C’est lui-même.

Phormion.

Parlez-lui vîte.

Antiphon.

Qu’y a-t-il ?

Géta.

O le plus heureux de tous les hommes qui sont sur la terre ! car sans contredit, Monsieur, les Dieux n’aiment que vous.

Antiphon.

Je le voudrois bien : mais comment puis-je le croire, dis-moi ?

Géta.

Serez-vous content si je vous plonge dans la joie ?

Antiphon.

Tu me fais mourir.

{p. 418}

Phormion.

Ah ! treve de promesses, & dis promptement.

Géta.

Ho ! ho ! & te voilà aussi, Phormion ?

Phormion.

Oui, me voilà : te dépêcheras-tu ?

Géta.

Ecoutez donc. Hem, hem. Après que nous t’avons eu donné l’argent à la place, nous sommes allés tout droit au logis ; dès que nous y avons été, le bon homme m’a envoyé chez votre femme.

Antiphon.

Que faire ?

Géta.

Je ne vous le dirai pas, car cela ne sert de rien pour ceci. Comme j’approchois de son appartement, son petit esclave Mida vient par derriere me prendre par le manteau, & me fait renverser la tête. Je regarde, & je lui demande pourquoi il me retient : il me dit qu’on lui a défendu de laisser entrer personne chez sa maîtresse ; que Chrémès venoit d’y entrer avec Sophrona, & qu’il étoit encore avec elles. Quand j’ai entendu cela, je me suis coulé tout doucement vers la porte, en marchant sur la pointe du pied. J’en ai approché, je m’y suis collé, j’ai retenu mon haleine, j’ai prêté l’oreille, & j’ai écouté de toute ma force pour attrapper ce qu’ils disoient.

Antiphon.

Fort bien, Géta !

Géta.

Là, j’ai entendu la plus belle aventure du monde ; j’ai pensé éclater de joie.

Phormion.

Qu’as-tu entendu ?

{p. 419}

Géta.

Que croiriez-vous ?

Antiphon.

Je ne sais.

Géta.

C’est la plus merveilleuse chose que vous ayez jamais ouie. Votre oncle se trouve le pere de votre Phanion.

Antiphon.

Ho ! que dis-tu ?

Géta.

Il a eu autrefois à Lemnos un commerce secret avec sa mere.

Apprenons donc à distinguer les reconnoissances qui doivent se passer sous les yeux du public, d’avec celles dont le simple récit lui plaira davantage. Moliere avoit besoin, dans son Etourdi, que Trufaldin reconnût Célie, son esclave, pour sa fille ; Andrès, cru Egyptien, pour son fils. Il falloit qu’Andrès & Célie reconnussent Trufaldin pour leur pere, qu’ils se reconnussent eux-mêmes ; ce qui étoit très difficile, puisqu’Andrès étoit amoureux de Célie : tout cela auroit fait surement une cacophonie beaucoup plus ennuyeuse en action qu’en récit. Aussi l’Auteur députe-t-il Mascarille pour nous dire plaisamment comment la chose s’est passée.

On peut conclure, je crois, de cet article, que les reconnoissances comiques, soit en action, soit en récit, sont les seules avouées par Thalie, mais qu’elle chérit plus particuliérement celles de la premiere espece ; qu’elle trouve celles qui ne sont ni comiques ni larmoyantes, tout-à-fait insipides ; & qu’elle cede les reconnoissances tout-à-fait larmoyantes à cette petite bourgeoise pigrieche, {p. 420}qui, depuis quelque temps, prend place, avec effronterie, entre elle & Melpomene, & leur dispute le terrein.

Le lecteur sera peut-être bien aise de trouver ici des vers qu’on a fait dire au Dénouement personnifié & fort las de faire des Reconnoissances :

Une autre fois je viens, inconnu, déguisé,
 Et souvent fort dépaysé.
J’envisage les gens, je lâche une équivoque,
Sur quoi l’on m’en riposte une autre réciproque.
Je change de maintien ; je fais un aparté,
 Assez haut pour être, à la ronde,
 Très bien ouï de tout le monde,
Mais que l’on ne doit pas entendre à mon côté.
Je me rapproche alors, je jase, l’on babille :
 On m’interroge, & je réponds ;
 On se trouble, & je me confonds.
On insiste, j’hésite ; &, de fil en aiguille,
Je me nomme. On s’écrie : ah ! c’est vous ! Tout d’un temps
Je tombe aux pieds, ou bien je saute au cou des gens.
 Maugrebleu des reconnoissances !
Je ne veux plus avoir ces sottes complaisances.
Ne comptez plus sur moi, je vous en avertis.
Je ne reconnoîtrai seulement pas mon pere.

Croiroit-on que l’auteur de ces vers est celui qui a fait un plus grand nombre de reconnoissances ? que c’est enfin Nivelle de la Chaussée lui-même ?

J’ai entendu nombre de personnes admirer beaucoup les reconnoissances, par la seule raison qu’elles amenent nécessairement des tableaux sur la scene. Il est vrai que les acteurs, en les répétant, ont soin de prendre diverses attitudes pittoresques : {p. 421}mais si la reconnoissance est froide, forcée, mal amenée, tout-à-fait contre nature, les comédiens ont beau faire les grands bras, se précipiter sur le sein l’un de l’autre, affecter l’anéantissement, la surprise, ou tirer de grands mouchoirs, le tableau aura toujours les défauts de la situation qu’il peindra.

Puisque nous avons insensiblement parlé des tableaux, ne seroit-il pas nécessaire de leur consacrer un petit article à la suite de celui-ci.

CHAPITRE XXIV.
Des Tableaux. §

Les Tableaux font un grand effet sur le théâtre, aussi voit-on que nos Auteurs ont grand soin d’en placer dans leurs pieces. On ne sauroit trop les exhorter à continuer, parceque rien n’est à négliger quand on veut plaire, & qu’il est beau de parler quelquefois aux yeux comme aux oreilles : mais on doit les avertir qu’un tableau n’est frappant & ne produit son effet, que lorsqu’il est naturellement amené par le sujet, & que les scenes qui le précedent en ont préparé l’ordonnance. Il faut que la situation des personnages dessine si bien leurs gestes, qu’elle se peigne dans chacun d’eux.

Dans la charmante petite piece des Graces, comédie de M. de Saint-Foix, nous avons un tableau digne d’être copié par le pinceau de nos meilleurs peintres. L’Amour paroît enchaîné au pied d’un arbre avec des guirlandes de fleurs : trois Nymphes assises sur le gazon qui s’éleve autour {p. 422}de lui, font l’ensemble le plus agréable, le plus piquant. Mais pourquoi connoissons-nous tout de suite le prix des fleurs qui enchaînent le Dieu ? pourquoi sentons-nous toute la finesse de son air boudeur ? pourquoi applaudissons-nous à la malignité des Nymphes qui l’agacent ? Parceque tout cela tient au sujet, & que les différentes nuances y répondent. Je le prouve en donnant un précis de l’ouvrage.

L’Amour a fait un vœu bien digne de lui, il veut séduire toutes les Nymphes de Diane : il a déja attendri trois de ces belles sous la figure d’un jeune homme égaré dans les bois. Mercure les avertit que le prétendu jeune homme est un petit frippon bien dangereux qui veut les attrapper : elles forment le dessein de se venger de lui ; pour cet effet elles feignent de vouloir l’amener en secret chez elles, s’il permet qu’on lui lie les pieds & les mains. L’Amour y consent, bien certain qu’on le déliera bientôt. Point du tout : quand il est enchaîné, les Nymphes malignes s’amusent à lui faire des agaceries, & à lui accorder de petites faveurs que ses chaînes rendent bien cruelles, & qui ne peuvent que donner de l’humeur au petit libertin. Ai-je tort de dire que tout dans ce tableau naît de la scene, de la situation des personnages, & que tout l’y peint ?

Tels sont les tableaux de Moliere. Son Tartufe est une galerie superbe où l’on en voit de toute espece, de sérieux, de plaisants, de touchants ; il n’est besoin ni de les rapporter, ni de les indiquer. On joue toutes les semaines cette piece, & tout le monde la sait par cœur. Je prie mes lecteurs de remarquer qu’ils ne sont frappants que parcequ’ils sont copiés d’après des {p. 423}situations vigoureuses. Tartufe embrassant Orgon au lieu d’Elmire, ne peut que faire une peinture très énergique.

Pour que le lecteur puisse tirer quelque fruit de cet article ; pour bien lui persuader que les tableaux qu’on nous fera d’après des situations foibles, manqueront de vigueur, en ayant un air forcé, comparons à ceux qu’il connoît déja, celui qui est dans le Philosophe marié. Je ne le trouve pas merveilleux. Il est pourtant bien applaudi, me dira-t-on. Cela se peut ; mais je crois avoir déja prouvé que le spectateur, entraîné par l’habitude, & séduit par l’apparence, bat souvent des mains à des fautes qu’un vernis brillant lui cache. Il est bon de mettre sous les yeux de mes juges la fin de la scene qui précede le tableau dont il est question.

ACTE IV. Scene VI.

Mélite.

Quelle obstination ! Votre oncle & votre pere
Veulent vous marier, est-il temps de vous taire ?

Ariste.

Sur cet article-là ne vous alarmez pas ;
Je trouverai moyen de sortir d’embarras.

Mélite.

Quoi ! sans vous expliquer sur notre mariage ?

Ariste.

Si vous m’obéissez, c’est à quoi je m’engage.

Mélite.

J’obéirai, pourvu que vous juriez aussi
D’empêcher le Marquis de revenir ici.

Ariste.

Moi, l’empêcher ! Comment ? que pourrois-je lui dire ?
{p. 424}

Mélite.

Que je suis votre femme.

Ariste.

Il n’est point de martyre
Que je n’aimasse mieux mille fois endurer,
Que de prendre sur moi de le lui déclarer.

Mélite.

Hé bien ! pour ne vous faire aucune violence,
Permettez qu’au Marquis j’en fasse confidence.

Ariste.

N’est-ce pas même chose ? Et, dès qu’il me verra...

Céliante.

Voyez le grand malheur, quand il vous raillera !
Mon cher beau-frere, autant que je puis m’y connoître,
Vous êtes marié, mais très honteux de l’être.

Mélite.

Prenez votre parti, le Marquis vient à vous.

Céliante.

Je sens, à son aspect, redoubler mon courroux :
Ma langue se révolte, & n’est plus retenue.

Ariste.

C’en est fait ; je vois bien que mon heure est venue.

L’arrivée du Marquis, & sur-tout une arrivée annoncée, peut-elle jetter les personnages de la scene dans un trouble assez grand pour qu’il mérite d’être peint ? Le tableau qui nous le rendra peut-il être frappant ? Non sans doute, & je gage que le spectateur ne feroit nulle attention aux diverses attitudes qui le composent, si le Marquis ne prenoit la peine de les lui faire remarquer.

{p. 425}

Scene VII.

Le Marquis, après avoir observé quelque temps.

Plus je vous considere avec attention,
Plus je vois que je cause ici d’émotion.
(Regardant Mélite.)
L’une baisse les yeux & paroît interdite,
(Regardant Céliante.)
L’autre me fait sentir que mon aspect l’irrite.
Finette sous ses doigts sourit malignement ;
Ariste consterné rêve profondément.
Chaque attitude est juste, énergique, touchante,
Et vous formez tous quatre un tableau qui m’enchante.

Finette.

Il ne nous manque à tous que la parole.

Si je n’aime point le tableau, j’aime encore moins la façon dont Destouches nous force à faire attention à ces détails minutieux. Outre le froid insupportable qu’il jette par là dans l’action, je crois voir le peintre d’un tableau informe obligé de mettre au bas de la toile le nom de toutes les choses qu’il a voulu peindre. Ce n’est certainement pas le moyen de me faire illusion : elle est cependant si nécessaire !

CHAPITRE XXV.
De l’Illusion Théâtrale. §

Voici encore un chapitre qu’on ne pourroit traiter à fond qu’en revenant sur presque tous les articles dont nous avons déja parlé, puisque l’illusion théâtrale ne sauroit exister si l’Auteur n’a {p. 426}mis la plus grande adresse dans son plan, dans la maniere de l’exposer & d’en traiter toutes les parties. Il seroit aussi ridicule qu’ennuyeux de retourner sur nos pas : mais je donnerai ici à mes jeunes confreres un conseil qui par-tout ailleurs ne figureroit pas si bien ; c’est celui d’éviter un défaut commun aux comiques de toutes les nations. Ils interrompent le fil d’une action pour adresser la parole au spectateur : rien ne porte un coup plus mortel à l’illusion, & nous ne saurions trop rejetter une pareille faute.

Dans l’Amphitrion de Plaute, Jupiter fait la conversation avec le public, & lui adresse ces mots :

ACTE III. Scene I.

Je suis Jupiter ; je prends la figure d’Amphitrion quand il me plaît, paroissant ainsi par rapport à vous, afin de continuer cette comédie ; & par rapport à Alcmene, afin qu’elle soit reconnue innocente57.

Plaute a fait la même faute dans le Pænulus. Des avocats veulent examiner l’or qu’on leur présente dans des sacs, remplis de foin apparemment.

ACTE III. Scene II.

Agorastoclès.

Voyez ; c’est de l’or.

Colibiscus, au Public.

Oui, Messieurs ; mais de l’or de comédie, dont on engraisse {p. 427}les bœufs en Barbarie, qui cependant doit passer pour bon or dans cette comédie58.

Toutes les pieces de Plaute nous font voir des fautes pareilles : dans les Bacchides, acte I, scene II ; dans la Cistellaria, scene seconde ; dans le Mercator, scene II ; dans la Mostellaria, scene II du premier acte & du cinquieme ; dans les Ménechmes, acte IV, scene III : enfin dans le Pseudolus ; dans le Pænulus ; dans le Rudens ; dans le Stichus ; dans le Trinummus ; dans le Truculentus, &c.

Je ne ferai point de grands raisonnements pour prouver combien ces mal-adresses sont préjudiciables à une piece. Le public ne s’intéresse à la peine, au plaisir d’un personnage, & à ses diverses situations, qu’autant qu’il se persuade voir le héros véritable d’une action réelle. L’instruire de son erreur, c’est l’exhorter à ne pas s’intéresser à des aventures imaginaires. La faute est bien plus impardonnable lorsqu’un Auteur fait adresser la parole au spectateur pour lui dire des injures, ainsi que dans l’Aulularia, Cuclion cherchant celui qui a volé son trésor, apostrophe ainsi le public :

ACTE IV. Scene IX.

De quoi riez-vous ? Je vous connois tous ; je sais bien qu’il y a parmi vous beaucoup de voleurs59.

{p. 428}

Moliere qui a fait l’Avare d’après cette piece, n’a pas évité ce défaut. Harpagon, cherchant le voleur de sa cassette, dit au public.

ACTE IV. Scene VII.

Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, & tout me semble mon voleur. Hé ! de quoi est-ce qu’on parle là ? de celui qui m’a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? est-ce mon voleur qui y est ? De grace, si l’on fait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, & se mettent à rire. Vous verrez qu’ils ont part sans doute au mal que l’on m’a fait.

Baron, dans l’Homme à bonne fortune, fait dire à Pasquin qui regarde les loges :

ACTE IV. Scene VI.

J’ai envie de retourner à l’opéra pour faire des mines. N’y a-t-il personne ici qui aime les mines ?

Outre le tort considérable qu’un Auteur se fait en interrompant l’illusion, je crois qu’il est malhonnête à lui de dire des injures à ses juges. Les acteurs font encore plus mal en s’adressant à des personnes toujours respectables pour eux, puisqu’elles ont payé à la porte.

Nos Anciens prenoient la liberté de rompre l’illusion théâtrale, pour donner de bons conseils au spectateur. Dans la Chasteté repentie, piece de Valletrye, imprimée en 1602, Diane cede à l’amour, & dit :

Car on me pensera toujours vierge, aussi bien
Comme si je l’étois, quand on n’en saura rien.
{p. 429}

L’Amour conseille aux spectateurs d’imiter cet exemple, & leur adresse ces paroles :

Faites de votre honneur comme elle fait du sien,
Qui toujours est entier : mais qu’on n’en sache rien :
Et par elle apprenez que les plus fines dames,
De pareilles douceurs entretiennent leurs ames
Dedans leurs cabinets, & que bien sottes sont
Les filles aujourd’hui qui comme elles ne font.

Nombre d’Auteurs prétendent qu’un poëte peut s’adresser au spectateur quand la piece est finie, & lorsque les comédiens vont rompre l’illusion en faisant leur révérence à l’assemblée. Je sais bien que les Anciens n’y manquoient jamais. Térence termine toutes ses pieces par le mot de plaudite, applaudissez. Plaute mendie les applaudissements d’une façon plus marquée, par quelque plaisanterie qu’il adresse toujours au public. Son Pseudolus finit ainsi :

Ballio. (On l’invite à boire.)

Que ne pries-tu aussi ces Messieurs ?

Pseudolus.

Ils n’ont pas accoutumé de me prier, ni je ne les invite jamais. Mais si vous voulez, Messieurs, témoigner que notre troupe & cette comédie vous ont contentés, je vous prierai pour demain60.

{p. 430}

Plaute finit encore son Rudens presque à peu près de même.

Demone, ayant pris le bras à son pere.

Je vous prierai bien aussi, Messieurs ; mais je n’ai rien à vous donner : il n’y a rien de bon ni de prêt chez moi, & je veux croire que vous êtes priés en ville. Cependant, si vous voulez donner votre approbation à cette comédie, je vous prie de venir tous souper chez moi, d’aujourd’hui en seize ans61.

Regnard a fini son Légataire comme Plaute finit ses pieces.

Crispin, au Parterre.

Messieurs, j’ai, grace au Ciel, mis ma barque à bon port :
En faveur des vivants, je fais revivre un mort :
Je nomme, à mes desirs, un ample légataire :
J’acquiers quinze cents francs de rente viagere,
Et femme par-dessus. Mais ce n’est pas assez ;
Je renonce à mon legs, si vous n’applaudissez.

Boissy, à la fin de son Babillard, demande des applaudissements avec beaucoup plus de finesse.

Messieurs, un mot avant que de sortir :
Je serai court, contre mon ordinaire.
Si, par bonheur, j’ai pu vous divertir,
 Si mon babil a su vous plaire,
{p. 431}
Daignez le témoigner tout haut.
Si je vous déplais, au contraire,
Retirez-vous sans dire mot.
N’imitez pas mon caractere.

Cette maniere honnête de mettre le public à contribution, & de le forcer à applaudir, me paroît bien dangereuse ; il fait rarement de bonne grace ce qu’on lui demande : d’ailleurs comment ne pas trembler aux premieres représentations ?

Nos premiers poëtes, plus maladroits & plus malhonnêtes, disoient tout uniment aux spectateurs de passer la porte. L’Avare cornu, comédie en 5 actes, de François Chappuis, finit par ces deux vers :

Par quoi, Messieurs, afin qu’on sorte,
Regardez où finit la porte62.

Je trouve encore fort ridicule qu’on s’adresse au spectateur pour lui dire que la comédie est finie. C’est apparemment la coutume où l’on a toujours été de voir des pieces sans commencement & sans fin, qui a introduit cet usage. Mais pourquoi finir par là des pieces très bien faites, comme la Casa con dos puertas, la Maison à deux portes, de Calderon, & les trois Freres rivaux, de la Font ? La premiere finit ainsi : De la Casa con dos puertas aqui la comedia acaba, ici est achevée la comédie de la Maison à deux portes. Dans l’autre le valet dit ce dernier vers :

Des trois freres rivaux ainsi finit l’histoire.
{p. 432}

Goldoni, Auteur très estimable, & le restaurateur du théâtre Italien, adresse à la fin de quelques-unes de ses pieces un sonnet au spectateur. Voici à peu près le sens de celui qu’il place à la suite de li Pettegolezzi delle Donne, les Caquets des Femmes.

Femmes, qui, avec des graces & de la beauté, avez l’art & le pouvoir d’inspirer de l’amour, ne vous occupez pas à vous détruire mutuellement par votre orgueil & vos caquets.

Et vous, Messieurs, qui êtes accoutumés à critiquer les pauvres femmes, qui allez murmurant dans les boutiques, vous avez plus de langue que d’argent.

Souvenez-vous que l’honneur est une étoffe fine ; si l’on y répand de l’huile ou du vin, la tache s’étend au plus vîte.

C’est une étoffe d’une nature si délicate, qu’il faut peu de chose pour lui ôter sa couleur, & qu’il est impossible de la nettoyer quand elle est tachée63.

{p. 433}

Selon moi, les moralités doivent être fondues dans le corps du drame, & non dans une piece à part. D’ailleurs, n’est-ce pas enlever à la fable l’air de vraisemblance qui seul m’intéressoit ? Ce n’est pas au célebre M. Goldoni que je fais un pareil reproche, c’est au goût de sa nation, que ce grand homme n’a pu entiérement corriger.

CHAPITRE XXVI.
De la Vraisemblance. §

La vraisemblance est le fondement de toutes les pieces de théâtre ; elle est le caractere général auquel on doit reconnoître un bon & un mauvais Drame. La vraisemblance est l’essence d’une comédie sur-tout ; & sans elle, je défie un Poëte comique de faire dire ou d’amener quelque chose de raisonnable sur la scene.

On doit bien se garder de confondre le vrai avec le vraisemblable ; il y a très grande différence de l’un à l’autre : aussi n’est-ce pas sur le vrai qu’il faut imaginer, construire, filer, nouer, dénouer une piece, parceque bien des faits vrais ne peuvent pas se mettre en action, ou que, n’arrivant pas communément, ils paroîtroient incroyables à la plupart des spectateurs. Il faut ne leur offrir que des vérités palpables, pour ainsi dire.

Le fameux Garrik, cet Auteur, cet Acteur Anglois, si cher à Thalie, à Melpomene, & sur-tout à l’honnêteté, sait si bien composer à son gré l’expression de son visage, qu’il a fait ébaucher son portrait sous deux figures différentes, & par le même Peintre, sans en être reconnu : cette singularité, {p. 434}quoique vraie, seroit bien difficile à mettre, avec vraisemblance, sous les yeux du spectateur.

Le Chevalier de S.F.... jeune Mousquetaire que la mort a trop tôt enlevé à ses amis, étoit extrêmement blond ; il lui est arrivé trente fois dans sa vie d’aller au bal, à visage découvert, de parler à ses parents, à son frere, à sa maîtresse même, sans en être reconnu : il ne mettoit, pour tout déguisement, que de la poudre brune dans ses cheveux, & du papier brûlé sur ses sourcils. C’est un fait vrai qui a souvent produit des scenes très plaisantes ; cependant je ne conseillerois pas à un Poëte comique de le mettre en action : la plupart des spectateurs ne le trouveroient pas vraisemblable, sur-tout nos maris, qui reconnoissent bien leur femme quoique leurs sourcils & leurs cheveux prennent successivement toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Boileau a prononcé :

Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable :
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Les Savants ont distingué deux sortes de vraisemblances, c’est-à-dire l’ordinaire & l’extraordinaire. La vraisemblance ordinaire caractérise les choses qui arrivent ordinairement dans le cours de la vie commune des hommes ; l’extraordinaire est celle qui doit son ombre de vérité à la puissance des Dieux, ou de la féerie. Il est inutile de s’étendre sur la seconde espece : on le sait assez, les Auteurs qui font des Drames à baguette, ou qui en prennent le sujet dans la fable, ont de très grands privileges. On sait encore qu’ils en abusent, comme on fait ordinairement de tous les privileges exclusifs.

{p. 435}

Le possible ne doit pas plus servir de principal ressort à la comédie, que ce qui n’est que vrai. Je suppose un pere qui dicte à son Notaire un testament dans lequel il veut déshériter un fils contre lequel il est en colere, pour favoriser un second dont il est très content. Il est absolument possible que cet homme préoccupé dicte un nom pour un autre, & fasse précisément le contraire de ce qu’il a projetté ; cependant il seroit ridicule de bâtir une piece comique sur une pareille méprise.

Que les Auteurs, trop indulgents pour leurs productions, ne se disent donc plus, en combinant un plan, ou en le travaillant : Cela peut être vrai, ceci est très possible. Mais qu’ils se demandent, Ce que j’imagine, ce que je veux dire, ce que j’ai envie de faire, est-il vraisemblable ?

Il n’y a que la vraisemblance qui puisse raisonnablement fonder, soutenir & terminer un Poëme, & un Poëme comique sur-tout, je le répete.

La plus petite action représentée au théâtre, doit, non seulement être vraisemblable, mais la vraisemblance doit encore être observée dans toutes les circonstances qui composent cette action, comme sont le temps, le lieu, les personnages, leur rang, leur âge, leur état, leurs desseins, les moyens qu’ils mettent en usage, les raisons qu’ils ont pour agir, &c. Il faudroit donc, pour bien remplir cet article, revenir sur tous ceux que j’ai faits, & anticiper sur ceux que je ferai ; mais il me suffira de dire que toutes les parties d’un Drame comique doivent être, comme le Drame même, marquées au coin de la plus exacte vraisemblance. Dans le volume des Genres, & dans {p. 436}l’article des Pieces intriguées par un événement arrivé avant l’action, je traiterai de la vraisemblance dans l’avant-scene : appliquons-nous à parler présentement de la vraisemblance pendant l’action.

De la vraisemblance pendant l’action. §

Je dis pendant l’action, parceque mon dessein n’est pas de parler seulement des fautes de vraisemblance qui regardent l’action, mais de toutes celles qui se font après l’exposition, & pendant que l’action est en mouvement.

Les Ménechmes nous fournissent un exemple de cette derniere espece : & ce qu’il y a de singulier, c’est que le public, accoutumé à respecter Regnard & ses ouvrages, ne s’apperçoit pas de l’invraisemblance la plus grossiere.

ACTE V. Scene III.

Le Chevalier Ménechme a fait une promesse de mariage à Araminte ; celle-ci se voyant maltraitée par le Ménechme brutal qu’elle prend pour le Chevalier Ménechme, veut faire valoir ses droits.

Araminte.

Perfide ! je me veux venger de ton forfait.
J’ai ta promesse en main ; voilà ta signature :
Je puis, par ce témoin, confondre l’imposture.

Ménechme, à Démophon.

Elle est folle à tel point, qu’on ne peut l’exprimer
Travaillez au plutôt à la faire enfermer.

Démophon, lisant la promesse.

Mais voilà votre nom Ménechme. En confidence,
Avez-vous avec elle eu quelque intelligence ?
C’est ma sœur, & je puis assoupir tout cela.
{p. 437}

Quelle a été l’intention de l’Auteur ? A-t-il prétendu achever de confondre Ménechme par cette signature ? Deux freres jumeaux peuvent se ressembler ; mais il n’est pas vraisemblable que leur écriture se ressemble au point que l’un des deux puisse s’y méprendre. Si Regnard n’a pas eu cette idée, est-il vraisemblable qu’un homme se laisse impunément accuser d’avoir signé une promesse de mariage, qu’on lui montre sa prétendue signature, & que, la voyant tout-à-fait différente de la sienne, il ne le prouve pas. D’une ou d’autre façon, cette scene peche essentiellement contre la vraisemblance.

Regnard étoit coutumier du fait. Il cherchoit à faire rire beaucoup, n’importe comment. Dans le Joueur, Hector dit à Géronte :

ACTE I. Scene VIII.

Hector.

Je m’en vais travailler, moi, pour vous contenter,
A vous faire, en raisons claires & positives,
Le mémoire succinct de nos dettes passives,
Et que j’aurai l’honneur de vous montrer dans peu.

ACTE III. Scene III.

Hector tient parole ; il porte un mémoire écrit à la main, qu’il lit très couramment & très distinctement.

ACTE IV. Scene XIII.

Ce même Hector qui a fait un mémoire, qui a fort bien lu une écriture à la main, ne sait plus lire un livre imprimé : il le dit lui-même ; écoutons-le :

Valere, à Hector.

Va me chercher un livre.
{p. 438}

Hector.

Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin ?

Valere.

Celui qui te viendra le premier sous la main,
Il m’importe peu ; prends dans ma bibliotheque.

Hector.

Voilà Séneque.

Valere.

Lis.

Hector.

Que je lise Séneque !

Valere.

Oui. Ne sais-tu pas lire ?

Hector.

Hé ! vous n’y pensez pas ;
Je n’ai lu de mes jours que dans des almanachs.

Si Regnard a cru qu’il étoit vraisemblable de pouvoir écrire & lire des mémoires sans savoir lire des livres imprimés, pense-t-il que le spectateur soit assez idiot pour ignorer que l’impression des almanachs est la même que celle de tous les livres, & pour oublier qu’il a entendu ce même Hector lire son mémoire ? Hector, en lisant Séneque, épele en effet, & met chaque mot en pieces, comme un enfant qui lit pour la premiere fois : surcroît d’invraisemblance qui fait bien rire le parterre des Dimanches, mais qui fait, avec juste raison, secouer la tête aux connoisseurs.

Il est, dans l’un des chefs-d’œuvre de Moliere, dans son Ecole des Maris, des circonstances presque aussi peu vraisemblables, auxquelles le public semble ne pas faire attention, peut-être par respect encore. Mais comme il n’auroit pas le même {p. 439}égard pour nous, il est bon que nous connoissions ces fautes, afin de les éviter : les voici.

ACTE III. Scene III.

VALERE, SGANARELLE, ISABELLE.

Isabelle, amoureuse de Valere, fait croire à son jaloux que Léonore, sa sœur, en est éprise, & qu’elle lui a demandé la permission de parler à cet amant sous son nom, & par sa fenêtre. Sganarelle ne veut pas le permettre. Isabelle dit qu’elle va donc ordonner à sa sœur de se retirer, & elle sort elle-même avec un voile sur la tête ; de sorte que Sganarelle, la prenant pour Léonore, la voit aller avec plaisir vers la maison du galant.

Valere.

Oui, oui, je veux tenter quelque effort cette nuit,
Pour parler... Qui va là ?

Isabelle, à Valere.

Ne faites point de bruit,
Valere ; on vous prévient, & je suis Isabelle.

Sganarelle.

Vous en avez menti, chienne, ce n’est pas elle.
De l’honneur, que tu fuis, elle suit trop les loix,
Et tu prends faussement & son nom & sa voix.

Il est nuit ; Sganarelle peut ne pas reconnoître Isabelle : prévenu par ce qu’elle lui a dit, il peut encore méconnoître sa voix, puisqu’elle la contrefait. Mais peut-il penser que Léonore, en allant chez Valere, veuille passer aux yeux de son amant pour Isabelle, tandis qu’il n’y a pas l’ombre de ressemblance entre elles deux ? Ce seroit une grande folie à elle, & c’en est une plus grande chez Sganarelle, de l’en croire capable.

{p. 440}

Scene VIII.

Valere, à la fenêtre de sa maison.

Non, Messieurs, & personne ici n’aura l’entrée
Que cette volonté ne m’ait été montrée.
Vous savez qui je suis, & j’ai fait mon devoir
En vous signant l’aveu qu’on peut vous faire voir.
Si c’est votre dessein d’approuver l’alliance,
Votre main peut aussi m’en signer l’assurance.
Sinon, faites état de m’arracher le jour,
Plutôt que de m’ôter l’objet de mon amour.

Sganarelle.

Non, nous ne songeons pas à vous séparer d’elle.
(Bas, à part.)
Il ne s’est point encor détrompé d’Isabelle :
Profitons de l’erreur.

Valere a pourtant vu de bien près la beauté qu’il a chez lui, si l’on en croit Sganarelle. Il a dit plus haut qu’il la tenoit dans ses bras. Pourquoi donc Valere ne l’auroit-il pas reconnue à la voix, à la taille ? &c. Sganarelle peut-il penser qu’un amant se méprenne si lourdement ?

Même Scene.

Valere.

Enfin, quoi qu’il avienne,
Isabelle a ma foi, j’ai de même la sienne,
Et ne suis point un choix, à tout examiner,
Que vous soyez reçus à faire condamner.

Ariste, à Sganarelle.

Ce qu’il dit là n’est pas...

Sganarelle.

Taisez-vous, & pour cause.
{p. 441}
(A Valere.)
Vous saurez le secret. Oui, sans dire autre chose,
Nous consentons tous deux que vous soyez l’époux
De celle qu’à présent on trouvera chez vous.

Valere confesse qu’il vient de donner sa foi à Isabelle, qu’Isabelle vient de lui donner la sienne ; il nomme bien distinctement Isabelle ; Ariste le fait remarquer à son frere : est-il vraisemblable que Sganarelle n’ouvre point les yeux ? Peut-il trouver vraisemblable lui-même que Valere ait donné sa foi à une femme, & ait reçu la sienne sans la reconnoître ? Non sans doute ; rien de tout cela ne peut avoir un air de vraisemblance, & tout le comique qui en résulte, est forcé.

Présentement, que je crois mes lecteurs de mon sentiment sur les exemples que je viens de citer, je vais leur avouer mon secret, & leur dire où je veux en venir. Mon dessein est de me servir de ces mêmes exemples, pour leur faire voir que tous les incidents peu vraisemblables tiennent ordinairement ce défaut du peu de vraisemblance qui regne dans ce qui les fait naître. Tout ce que je viens de rapporter est une suite du mensonge qu’Isabelle a fait à son tuteur. Examinons-le.

ACTE III. Scene II.

ISABELLE, SGANARELLE.

Isabelle, pour se dérober à son tuteur qui veut l’épouser dans la journée, profite de son absence, & va confier son sort à son amant. Son tyran la rencontre ; elle est surprise, & s’écrie :

Isabelle.

O Ciel !
{p. 442}

Sganarelle.

C’est toi, mignonne ? Où vas-tu donc si tard ?
Tu disois qu’en ta chambre, étant un peu lassée,
Tu t’allois renfermer, lorsque je t’ai laissée ;
Et tu m’avois prié même, que mon retour
T’y souffrît en repos jusques à demain jour.

Isabelle.

Il est vrai ; mais...

Sganarelle.

Hé ! quoi ?

Isabelle.

Vous me voyez confuse,
Et je ne sais comment vous en dire l’excuse.

Sganarelle.

Quoi donc ! que pourroit-ce être ?

Isabelle.

Un secret surprenant.
C’est ma sœur qui m’oblige à sortir maintenant,
Et qui, pour un dessein dont je l’ai fort blâmée,
M’a demandé ma chambre, où je l’ai renfermée.

Sganarelle.

Comment ?

Isabelle.

L’eût-on pu croire ! elle aime cet amant
Que nous avons banni.

Sganarelle.

Valere ?

Isabelle.

Eperdument.
C’est un transport si grand, qu’il n’en est point de même ;
Et vous pouvez juger de sa puissance extrême,
Puisque, seule, à cette heure, elle est venue ici
Me découvrir, à moi, son amoureux souci,
{p. 443}
Me dire absolument qu’elle perdra la vie,
Si son ame n’obtient l’effet de son envie ;
Que depuis plus d’un an d’assez vives ardeurs
Dans un secret commerce entretenoient leurs cœurs,
Et que même ils s’étoient, leur flamme étant nouvelle,
Donné de s’épouser une foi mutuelle.

Sganarelle.

La vilaine !

Isabelle.

Qu’ayant appris le désespoir
Où j’ai précipité celui qu’elle aime à voir,
Elle vient me prier de souffrir que sa flamme
Puisse rompre un départ qui lui perceroit l’ame,
Entretenir ce soir cet amant sous mon nom,
Par la petite rue où ma chambre répond,
Lui peindre, d’une voix qui contrefait la mienne,
Quelques doux sentiments dont l’appât le retienne,
Et ménager enfin pour elle, adroitement,
Ce que pour moi l’on sait qu’il a d’attachement.

Sganarelle.

Et tu trouves cela ?...

Isabelle.

Moi, j’en suis courroucée.
Quoi ! ma sœur, ai-je dit, êtes-vous insensée ?
Ne rougissez-vous point d’avoir pris tant d’amour
Pour ces sortes de gens qui changent chaque jour ?
D’oublier votre sexe, & tromper l’espérance
D’un homme dont le Ciel vous donnoit l’alliance ?

Sganarelle.

Il le mérite bien, & j’en suis fort ravi.

Isabelle.

Enfin, de cent raisons mon dépit s’est servi
{p. 444}
Pour lui bien reprocher des bassesses si grandes,
Et pouvoir cette nuit rejetter ses demandes :
Mais elle m’a fait voir de si pressants desirs,
A tant versé de pleurs, tant poussé de soupirs,
Tant dit qu’au désespoir je porterois son ame,
Si je lui refusois ce qu’exige sa flamme,
Qu’à céder, malgré moi, mon cœur s’est vu réduit :
Et pour justifier cette intrigue de nuit,
Où me faisoit du sang relâcher la tendresse,
J’allois faire avec moi venir coucher Lucrece,
Dont vous me vantez tant les vertus chaque jour.
Mais vous m’avez surpris avec ce prompt retour.

Comment Léonore auroit-elle pu penser qu’en contrefaisant, avec son amant, la voix d’Isabelle, & lui donnant des espérances sous son nom, elle feroit tourner sur elle l’attachement qu’il a pour sa sœur ? Au contraire, elle ne l’auroit rendu que plus épris d’un objet duquel il se seroit cru aimé, & elle l’auroit éloigné davantage d’elle. Comment Sganarelle lui-même a-t-il pu croire que Léonore ait eu cette idée ? Ce mensonge n’est rien moins que vraisemblable ; & voilà justement pourquoi tout ce qu’il amene l’est si peu.

Pour mieux prouver ce que j’avance, qu’on me permette d’imaginer quelque léger changement, qui, en ne dérangeant rien à la situation, donne au mensonge un air plus vraisemblable ; nous verrons l’effet qui en résultera. Voici mes changements.

Isabelle va chez son amant ; Sganarelle la surprend. Elle dit, pour s’excuser, que Valere, rebuté de ses rigueurs, a renoué avec sa sœur, avec qui jadis il avoit été bien ; qu’ils se sont fait une promesse de mariage, & que, pour achever de {p. 445}convenir de leurs faits, à l’insu d’Ariste, sa sœur l’a priée de lui prêter sa fenêtre pour parler à son amant ; qu’elle n’avoit pu lui refuser cette grace, & qu’elle alloit, lorsqu’il l’a surprise, chercher Lucrece, pour ne pas jouer un mauvais rôle durant toute cette intrigue.

Qu’on admette pour un moment le mensonge avec ces légers changements, il aura, je crois, un air de simplicité, d’honnêteté & de vraisemblance sur-tout, qui se répandra sur les incidents qu’il amene ; puisque, de cette façon, Sganarelle ne doit plus trouver surprenant que Léonore aille chez un amant avec qui elle a renoué, avec qui elle est liée par une promesse de mariage. De cette façon, il ne sera plus obligé de croire que Valere, toujours dans l’erreur, prend Léonore pour Isabelle. J’ose même penser que, de cette façon, le comique ne perdra rien de sa vivacité, puisque Sganarelle rit toujours d’un malheur qu’il essuie, & presse également un hymen qui le mettra au désespoir.

Les plus grands génies font quelquefois des fautes dont les esprits les plus médiocres s’apperçoivent. Moliere, qui consultoit sa servante, étoit plus persuadé qu’un autre de cette vérité : voilà ce qui me donne la témérité d’exposer mes réflexions.

J’ai souvent oui dire que les aparté éloignoient totalement la vraisemblance, & blessoient l’illusion théâtrale ; je ne suis point de cet avis, & je vais bientôt exposer mes raisons.

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CHAPITRE XXVII.
Des aparté. §

Il arrive souvent, sur le théâtre, qu’un personnage dit des choses qui ne doivent pas être entendues des autres ; & l’on est convenu d’appeller ce qu’il dit un aparté. Peut-être auroit-on pu trouver un mot François aussi significatif ; mais, graces à nos Savants, qui veulent donner à tout un vernis étranger, nous ne pouvons parvenir à nous défaire tout-à-fait d’un petit air de pédantisme, qui jure assez risiblement avec le caractere de notre langue & de notre nation.

Tout le monde se déchaîne contre les aparté, & l’on prétend avoir de très bonnes raisons pour cela : les voici. Il n’est pas naturel, dit-on, que les personnages les plus voisins du faiseur d’aparté n’entendent pas ce qu’il dit, tandis que les bienheureux nichés au fond du paradis, ou des troisiemes loges, si vous l’aimez mieux, n’en perdent pas une syllabe. Quand un bel esprit a étalé dans un cercle, avec emphase, cette raison convaincante, il sourit, & se rengorge : les femmes applaudissent de l’éventail ; les hommes, qui, pour s’épargner la peine de réfléchir, jugent toujours sur parole, partent de là pour condamner, sans appel, les aparté, & pour bannir totalement du théâtre comique une partie aussi utile qu’agréable.

Il faut rendre justice aux ennemis que l’aparté a dans ce siecle : ils ont lu ce qu’ils disent dans de fort gros livres, & ils le répetent sans malice comme sans réflexion.

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M. de la Menardiere, qui nous a donné des préceptes très judicieux dans sa Poétique, prétend que les aparté n’ont jamais été supportables que chez les Anciens, parceque leurs théâtres avoient trente toises de face, & que le comédien qui étoit sur un côté pouvoit fort bien parler sans être entendu de son camarade qui étoit à l’autre extrémité. Je ne répondrai que peu de chose à ce raisonnement. Si les théâtres des Anciens avoient trente toises de face, le reste de la salle devoit être grand à proportion ; par conséquent le même inconvénient subsistoit toujours, & une bonne partie des spectateurs étoit plus éloignée de l’acteur qui parloit, que celui qui feignoit de ne pas entendre.

La Menardiere dit encore très sérieusement, que les Poëtes pourroient faire des aparté fort raisonnables si l’on écrivoit sur l’un des côtés du théâtre, ici est la Place Royale, & sur l’autre, ici est le Louvre, parceque, de cette façon, l’acteur qui seroit à la Place Royale pourroit être entendu du spectateur sans l’être du personnage qui seroit au Louvre. Peut-on faire de pareils raisonnements ?

Si je n’avois pas d’armes assez fortes pour combattre les ennemis des aparté, je pourrois alléguer que le spectateur va à la comédie dans le dessein de se prêter aux aparté, ainsi qu’aux différentes illusions qu’il est obligé de se faire pour sa propre satisfaction ; comme de prendre une toile pour une ville, pour un jardin, pour un palais magnifique ; une actrice vieille & laide pour Vénus, ou l’une des Graces ; un tel comédien pour un héros en tendresse, en délicatesse, en bravoure ; & Mademoiselle une telle pour une Agnès, tandis que, malgré son énorme panier, nous voyons clairement {p. 448}le contraire. Mais je n’ai pas besoin de capituler, & je vais faire un raisonnement bien convaincant ; du moins je le pense.

Je demande d’abord : Est-il naturel que de deux hommes qui parlent ensemble, l’un puisse dire quelque chose tout bas sans être entendu de l’autre ? — Oui, s’il prend ses précautions : cela se voit journellement. — Bon ! vous m’avez déja accordé un point essentiel, puisque, selon vous, les aparté sont dans la nature. Je demande encore ce que c’est que la comédie ? — C’est la représentation d’une aventure vraie ou vraisemblable. — Le spectateur est-il censé être témoin de cette représentation ? — Non, puisque l’aventure est censée se passer seulement entre les personnes intéressées. — Si le spectateur est censé n’être pas présent, sa présence peut-elle faire qu’une chose naturelle par elle-même devienne tout de suite contre nature ? Cela n’est pas possible.

Accoutumons-nous donc à juger de toutes les parties de la comédie, eu égard à l’action, à la scene seulement, & oublions tout-à-fait le spectateur. Ou il n’est pas présent, ou il est du secret. N’imitons pas les mauvais acteurs qui ne le perdent pas plus de vue que le livre du souffleur.

Tout le monde sait ce qui arriva dans un souper où la Fontaine se déchaînoit contre les aparté. Dans l’instant même où il soutenoit avec plus de feu qu’ils n’étoient pas dans la nature, Boileau disoit à ses voisins : La Fontaine est un grand sot ! La Fontaine est un grand imbécille ! tout cela sans que le Chantre ingénu du Renard & de Frere Luce entendît les apostrophes ; & il perdit son procès.

Cela conclut, en faveur des aparté, beaucoup mieux que mes raisonnements. Mais il faut être {p. 449}juste : si Boileau n’avoit pas choisi, pour faire ses aparté, le moment où la Fontaine, échauffé par la dispute, n’étoit pas de sang-froid, il n’auroit point réussi. Par conséquent les aparté, quoique dans la nature par eux-mêmes, peuvent devenir plus ou moins vicieux, plus ou moins naturels, selon l’art des Auteurs.

Il est des aparté de plusieurs especes ; nous parlerons de ceux qui sont le plus en usage.

Premiere espece. §

Il est naturel que deux personnes entrant en même temps par les côtés opposés d’un jardin, d’un bois, ou d’un appartement, & ne se voyant pas, chacune d’elles puisse parler de son côté sans être entendue de l’autre : mais il faut, pour donner de la vraisemblance à ce double aparté, que les deux personnages soient affectés d’une passion, d’un desir, ou d’une réflexion qui leur fasse faire de temps en temps des silences ; en sorte qu’ils puissent parler & se taire alternativement, sans que leur contrainte & le dessein de l’Auteur percent.

Par exemple, dans le Dédit de Dufresny, Valere paroît sur un côté du théâtre, en se plaignant du caprice de ses tantes, qui ne veulent pas consentir à son mariage. Isabelle, amante de Valere, entre de l’autre côté, en murmurant de l’extravagance de ces mêmes tantes. Ils ne se voient pas, & parlent sans s’entendre. Ecoutons-les.

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Scene I.

ISABELLE, VALERE, chacun de son coté, sans se voir.

Valere.

Quoi ! ne pouvoir tirer raison de mes deux tantes !

Isabelle.

Je n’en puis revenir. Quelles extravagantes !

Valere.

Oui, plus j’y pense, & moins j’y vois d’expédients.

Isabelle.

Avoir pour un neveu des procédés criants !

Valere.

Nous n’en tirerons rien.

Isabelle.

O Dieux !

Valere.

Tantes cruelles !
Depuis dix ans toujours injustices nouvelles !
Juste Ciel !

On voit que ces aparté n’ont rien de forcé, graces à l’adresse de l’Auteur. Il a mis, comme je l’ai dit, ses personnages dans une situation qui permet à chacun d’eux de se taire de temps en temps, & de donner à l’autre tout le loisir de parler. Si l’Auteur n’avoit pas pris cette précaution, la contrainte de l’acteur muet paroîtroit tout le temps que dure le couplet de l’autre ; & leurs aparté seroient aussi mauvais qu’ils sont bons, mais par la faute du Poëte seulement.

Seconde espece. §

Lorsqu’un acteur en écoute un autre qui ne le voit pas, & qu’il fait des aparté sur ce qu’il entend, {p. 451}il doit attendre, pour faire ses réflexions, ou pour exposer ses desseins, que ce même acteur ait cessé de parler ; ne dire que peu de paroles, & écouter bien vîte, crainte de perdre un mot de ce que vraisemblablement il a grand intérêt à savoir. Une partie de la scene de Scapin & d’Argante, dans les Fourberies de Scapin, peut ici servir de modele.

ACTE I. Scene VI.

ARGANTE, SCAPIN & SILVESTRE dans le fond du théâtre.

Argante, se croyant seul.

A-t-on jamais oui parler d’une action pareille à celle-là ?

Scapin, à Silvestre.

Il a déja appris l’affaire, & elle lui tient si fort en tête, que tout seul il en parle haut.

Argante, se croyant seul.

Voilà une témérité bien grande !

Scapin, à Silvestre.

Ecoutons-le un peu.

Argante, se croyant seul.

Je voudrois bien savoir ce qu’ils pourront dire sur ce beau mariage.

Scapin, à part.

Nous y avons songé.

Argante, se croyant seul.

Tâcheront-ils de me nier la chose ?

Scapin, à part.

Non, nous n’y pensons-pas.

Argante, se croyant seul.

Ou s’ils entreprendront de l’excuser ?

Scapin, à part.

Celui-là se pourra faire.

{p. 452}

Argante, se croyant seul.

Prétendront-ils m’amuser par des contes en l’air ?

Scapin, à part.

Peut-être.

Argante, se croyant seul.

Tous leurs discours seront inutiles.

Scapin, à part.

Nous allons voir.

Argante, se croyant seul.

Ils ne m’en donneront point à garder.

Scapin, à part.

Ne jurons de rien.

Argante, se croyant seul.

Je saurai mettre mon pendard de fils en lieu de sureté.

Scapin, à part.

Nous y pourvoirons.

Troisieme espece. §

Les aparté qui se font entre deux acteurs qui se parlent & qui se voient, demandent beaucoup plus d’art que les autres. Ils doivent sur-tout être plus courts, parcequ’il n’est pas naturel que si Damis, par exemple, parle à Clitandre, le premier laisse faire un aparté un peu considérable au second, sans s’en appercevoir ; à moins que l’Auteur ne l’occupe lui-même à lire, à écrire une lettre, ou qu’il ne l’abîme dans une profonde méditation. Alors Clitandre a un champ vaste ; il peut parler tout le temps que dure la rêverie de Damis : il le doit même ; sans cela la scene resteroit muette, & jetteroit du vuide dans l’action.

Il est des occasions qui demandent encore une plus grande adresse de la part de l’Auteur ; c’est lorsqu’il est contraint à mettre un aparté un peu {p. 453}considérable dans la bouche d’un interlocuteur, & qu’il ne peut pas distraire l’autre. Que faire en pareil cas ? Consulter les bons maîtres, & employer l’expédient auquel ils ont eu recours. Voyez la onzieme scene du deuxieme acte de la Mostellaire de Plaute.

Theuropide, Marchand d’Athenes, revient d’Egypte, où il a été pour des affaires de son commerce. Il veut entrer chez lui : mais comme son fils y est en partie de débauche avec des musiciennes & des libertins, l’esclave Tranion persuade au pere de ne pas entrer dans sa maison : les esprits, lui dit-il, & les revenants s’en sont emparés, & lutinent tout le monde. Theuropide donne dans le panneau, lorsque nos libertins font grand tapage dans la maison, & obligent Tranion à dire dans un aparté ce qui suit :

Je suis perdu ! Vous verrez que ces animaux qui font là dedans découvriront par leur étourderie le mystere & la ruse. J’en tremble de peur ! Cet homme-ci me feroit supplicier publiquement.

Il ne seroit pas vraisemblable que Tranion parlât si long-temps seul sans que Theuropide s’en apperçût. Aussi l’Auteur, pour aller au devant de la critique & sauver ce défaut, fait que le vieillard remarquant l’aparté du fourbe, lui dit :

Que dis-tu là tout seul ?

Plaute, moyennant cette adresse, est rentré dans la nature dont il paroissoit s’écarter, & l’on n’a pas le plus petit mot à dire, si son fourbe s’excuse adroitement.

Quatrieme espece. §

Je range dans la quatrieme classe les aparté {p. 454}qui se font lorsqu’un acteur en tire un autre à l’écart, & lui dit des choses qui doivent être ignorées d’un troisieme personnage, ou de plusieurs autres actuellement en scene.

Ceux de cette derniere espece ont besoin de beaucoup plus d’adresse que tous ceux dont j’ai parlé jusqu’ici, parceque les yeux & les oreilles peuvent plus aisément déceler les acteurs qui les font. Si une personne parle bas à une autre en ma présence, je m’en appercevrai bien plutôt que si elle se parloit à elle-même seulement. Il faut donc que ces aparté soient extrêmement courts : mais les meilleurs sont lorsque l’Auteur trouve un prétexte pour réunir les deux acteurs qui font l’aparté, & leur donner occasion de se parler sans que les autres puissent s’en formaliser.

Le Baron d’Albikrac, de Thomas Corneille, nous en fournira un exemple plaisant.

Une vieille tante ne veut pas consentir que sa niece se marie, & veut elle-même épouser Oronte, amant de la jeune personne, ou Léandre ami d’Oronte. Comme on a parlé de marier la vieille folle à un certain Baron d’Albikrac qu’elle n’a point vu, & qui est absent, on imagine de faire paroître un valet, nommé la Montagne, sous le titre de Baron d’Albikrac, pour engager la vieille à conclure avec lui, & à permettre que sa niece s’unisse avec Oronte ; mais elle n’entend point raison. Enfin on lui dit qu’Oronte en passant un jour dans la terre d’Albikrac y vit la sœur du Seigneur, eut une aventure avec elle, sous le nom de la Rapiere, & la laissa enceinte ; que le Baron indigné le reconnoîtra & le poursuivra en justice. On engage la vieille à se servir du pouvoir qu’elle a sur l’esprit du Baron pour obtenir {p. 455}sa grace. Le but des inventeurs de cette fausseté est de forcer la vieille à permettre le mariage de sa niece pour calmer le Baron, qui feindra d’être jaloux, & ne voudra s’appaiser qu’à ces conditions. Par malheur le faux Baron paroît avant qu’on l’ait instruit ; il est prêt à découvrir toute la fourberie ; il s’en apperçoit, & trouve un tour fort adroit pour se faire mettre au fait sans que la tante s’en apperçoive.

Le fond de la piece n’est pas merveilleux, bien s’en faut ; mais il y a dans la piece des scenes excellentes : une partie de celle que je vais citer le prouvera, & fera sentir la bonté de l’expédient imaginé par la Montagne pour faire son aparté.

ACTE IV. Scene VII.

LA TANTE, LA MONTAGNE, LISETTE, PHILIPIN.

La Tante.

Baron, quand vous aimez, avez-vous le cœur tendre ?

La Montagne.

Comment, tendre ?

La Tante.

Il m’en faut une preuve aujourd’hui.

Philipin, à la Montagne, bas, sans faire semblant de lui parler.

La Rapiere pendu, ta sœur grosse de lui.

La Tante.

Hé quoi ! vous hésitez ?

La Montagne.

Non, ma poupine veuve,
Ordonnez, j’ai pour vous un cœur à toute épreuve.

La Tante.

Un certain la Rapiere....
{p. 456}

La Montagne, voyant que Philipin lui fait signe.

Il fut un peu pendu
Pour avoir....

Lisette, l’interrompant.

C’est le moins qui lui pût être dû.
Affronter un Baron !

La Tante.

Sans doute il est coupable.

La Montagne.

Aussi je vous le fis brancher comme un beau diable.
Vous l’eussiez-vu....

Lisette.

Ce fut devant votre château
Que vous fîtes dresser sa figure en tableau.
Si jamais il est pris, vous lui ferez grand’chere.

Philipin, bas.

Pour peu qu’il parle encore, adieu tout le mystere.

La Montagne, bas.

Que diable a-t-il fait croire ? & que dit celle-ci ?

Philipin, à la Tante.

Voir que vous sachiez tout lui donne du souci.

La Tante, à la Montagne.

D’un affront si cruel le souvenir vous fâche ;
Mais les fautes d’autrui ne sont pas....

La Montagne.

Ah ! le lâche !
La douleur dont m’accable un si dur souvenir....
Ami, pour un moment, daigne me soutenir,
Je n’en puis plus.
(Il fait semblant de se trouver mal, & s’appuie sur Philipin qui lui conte tout à l’oreille.)

Je ne sais pourquoi on n’a pas mis au rang des {p. 457}aparté tout ce qu’un acteur dit à voix basse à un personnage ou à plusieurs, quand il a des raisons pour n’être pas entendu du reste des acteurs qui sont sur la scene. Quoiqu’il ne prenne pas à part la personne à qui il parle, ce n’est pas moins un aparté pour l’acteur qui l’écoute, pour celui qui ne doit pas l’entendre, pour le public qui est censé ne pas être présent.

On appellera ces secrets dits à l’oreille comme on voudra, mais il est certain que je dois en parler dans cet article préférablement à tout autre, puisque, pour être bons, ils exigent précisément les mêmes précautions de la part de l’Auteur, que les aparté. Ils doivent sur-tout être extrêmement courts : & pour lors, maniés par un homme ingénieux, ils peuvent devenir une source très féconde du comique le plus plaisant. D’Ancourt en a dans son Chevalier à la mode, qui sont bien dignes d’être cités, & d’être imités.

ACTE II. Scene VIII.

Le Chevalier a intérêt de ménager deux femmes qu’il dupe. La Baronne le trouve chez Madame Patin, & en est choquée ; elle veut savoir pourquoi le Chevalier est dans cette maison. Madame Patin de son côté est surprise de ce grand intérêt, & en demande la cause. Le Chevalier, fort embarrassé d’abord, sort d’embarras en mêlant à ses discours quelques mots à l’oreille, ou quelques aparté, qu’il adresse alternativement aux deux Dames.

Le Chevalier, à Madame Patin.

Que tout ceci ne vous étonne point. Madame est une personne de qualité, (à part) [c’est ma cousine germaine] {p. 458}qui m’estime cent fois plus que je ne mérite. (à part) [Je suis son héritier.] Elle a pour moi quelque bonté. (à part) [Ne parlez pas de notre mariage.] J’en ai toute la reconnoissance imaginable. (à part) [Elle y mettroit obstacle.] Et comme elle a de certaines vues pour mon établissement & pour ma fortune, elle craint que je ne prenne des mesures contraires aux siennes.

La Baronne.

Oui, Madame, voilà par quel motif...

Mad. Patin.

Je vous demande pardon, Madame.

La Baronne.

Vous vous moquez, Madame. Mais dites-moi seulement, je vous prie, quel commerce Monsieur le Chevalier...

Mad. Patin.

Comment, Madame ! qu’est-ce que cela veut dire, commerce ?

Le Chevalier.

Comment, Madame la Baronne ! ignorez-vous que la maison de Madame est le rendez-vous de tout ce qu’il y a d’illustre à Paris ? (à part) [C’est une ridicule.] que pour être en réputation dans le monde, il faut être connu d’elle ? (à part) [Ne lui dites rien de notre dessein.] que sa bienveillance pour moi est ce qui fait tout mon mérite ? (à part) [C’est une babillarde ; qui le diroit ?] & qu’enfin je fais tout mon bonheur de lui plaire, & que c’est cela qui m’amene ici ?

J’ai souvent vu faire dans la société de petits aparté qui m’ont paru beaucoup plus piquants encore : c’est lorsqu’un homme fait à haute voix des compliments à un autre, & qu’il lui dit tout bas des mots piquants. Les personnes désintéressées, qui sont dans la bonne foi, trouvent fort surprenant {p. 459}que quelqu’un à qui l’on dit des choses agréables, se fâche, & l’accusent d’avoir de l’humeur. Il résulte de cet imbroglio un jeu très plaisant. Je suis surpris que pas un seul Auteur n’ait encore imaginé d’en enrichir notre scene, du moins je ne me souviens pas d’avoir vu rien d’égal dans aucun comique.

Comme j’ai promis d’appuyer tout ce que je dirois par des exemples ; comme je veux que mes lecteurs puissent juger par eux-mêmes de l’effet que de pareils aparté pourroient produire, je vais leur rapporter une histoire qui m’en a fait sentir tout le mérite.

Dans une ville étoit une jeune actrice assez jolie. Elle avoit deux amants ; l’un lui fournissoit un bon carrosse, & se chargeoit du détail de sa maison ; l’autre l’instruisoit à marcher sur les planches, à y parler, à avancer, à reculer, à remuer le bras droit, le gauche, à prononcer douze syllabes sur douze tons, à peu près comme une bonne qui fait réciter à un enfant Maître corbeau sur un arbre perché. On appelle cela montrer la comédie.

La petite, très raisonnable, auroit peut-être été fidelle à l’homme aux leçons & à l’homme au carrosse ; mais en conscience la chose n’étoit pas faisable. Tous les deux, quoique jeunes, étoient réduits à dire, ah ! si vous m’aviez eu autrefois ! L’amour compte le passé pour rien : il mit la puce à l’oreille de la patiente, & lui conseilla de se choisir un consolateur. Pourquoi pas deux, dit-elle en soupirant, puisque je suis excédée par deux ennuyeux ? il faut, à ce qu’il me semble, proportionner le remede au mal. Dès le lendemain elle s’arrangea en secret avec le Comte de... {p. 460}& le Marquis de.... tous les deux beaux, charmants, faits à peindre, & dignes de conquêtes bien plus brillantes. Mais pour se délasser un peu, & perdre de vue la dignité, tous deux avoient fait le vœu de coucher sur leur catalogue toutes les nymphes dansantes, & déclamantes, ou chantantes ; c’est à peu près la même chose.

Le Comte fut le premier à s’appercevoir qu’on le trompoit. Il ne se formalisoit pas de deux de ses rivaux, par deux raisons : il savoit les us & coutumes des coulisses, il ne vouloit donner ni leçon ni carrosse ; le concurrent que le plaisir & le goût avoient mis sur les rangs, mortifioit seul sa vanité.

Il surprit un soir à la comédie des signes d’intelligence qui lui firent soupçonner un rendez-vous : pour s’en assurer tout-à-fait il se retira, il donna ordre à un de ses gens d’attendre le Marquis à la porte, & de ne pas le perdre de vue. Le laquais attend, voit le couple heureux qui part incognito & va sans suite au bout de la rue se jetter dans un fiacre ; aussi-tôt voilà le laquais qui, pour exécuter fidellement les ordres de son maître, monte derriere, & s’applaudissoit déja de son adresse, lorsque passant devant une boutique fort éclairée, le Marquis apperçoit derriere l’ombre du carrosse celle d’un laquais. Il descend, reconnoît l’espion, lui donne vingt coups de plat d’épée, & remonte auprès de sa belle. Celle-ci, piquée qu’on eût osé la faire épier, persuade au Marquis de se venger, de la venger elle-même ; lui dit, pour l’y engager, que le Comte a tenu de fort mauvais propos contre lui, & elle fait si bien que dès le lendemain, au point du jour, l’amant de quartier quitte le champ de Vénus pour voler {p. 461}sur celui de Mars, y fait appeller son adversaire, & lui alonge un coup d’épée au travers du bras.

Le combat fini, les deux amis redevinrent bons amis, s’expliquerent, convinrent qu’ils avoient eu tort de se battre pour une fille dont l’esprit étoit aussi corrompu que le cœur, & jurerent en s’embrassant de ne plus la voir que pour la persiffler. Le Comte sur-tout promit de le faire cruellement, & tint parole. Voici comment.

Quelques jours après son combat, déja guéri de sa blessure, il va à la comédie ; il voit dans le foyer mon héroïne entourée d’un essaim de jeunes gens, qui soupiroient après la pomme de discorde. Il s’avance d’un air fort galant, & lui dit à haute voix, avec l’air le plus poli en apparence. En vérité, Mademoiselle, vous êtes au mieux ! mais oui, au mieux ! on croit toujours vous voir pour la premiere fois. Comment faites-vous donc pour être si jolie ? Quel coloris ! quelle fraîcheur ! cela n’a que quinze ans. Ensuite il lui dit tout bas, ah ! coquine ! — Mais, Monsieur, que prétendez-vous dire ? — La vérité, belle Dame. Vous avez d’ailleurs l’art de vous mettre comme personne. D’honneur, votre parure est délicieuse.... Ah ! drôlesse ! — Mais, mais, Monsieur, finissez-donc. — Quoi ! de vous rendre justice ? Allons, vous faites l’enfant. Fi ! que cette modestie vous sied mal ! Ces Messieurs ne savent-ils pas, comme moi, que vous méritez mes éloges ?... Ah ! monstre !.... A cette derniere épithete, l’actrice s’emporta, devint furieuse. Tous ceux qui ne s’étoient pas apperçus des aparté, lui dirent qu’elle avoit tort, qu’elle méritoit bien tout ce que le Comte lui avoit dit, qu’il n’avoit fait que rendre foiblement les sentiments {p. 462}de tout le monde : ceux qui avoient tout entendu, lui tinrent malignement le même propos : elle passa sur la scene la rage dans le cœur, & fut punir le public des affronts qu’elle avoit essuyés.

Je ne sais si je me trompe, ces aparté, ou ces mots à l’oreille, (on les appellera comme on voudra) me paroissent très théatrals. Enfin les aparté sont, pour l’ordinaire, une source féconde de comique.

CHAPITRE XXVIII.
Du Comique, du Plaisant, des Causes du rire. §

Il faut faire une grande différence entre le comique & le plaisant. Un trait comique prend sa source dans la chose même, naît de la situation des personnages, & tient d’elle seule l’avantage de faire rire : un trait plaisant est au contraire une saillie qui ne fait rien à l’action, qui ne tient rien de la situation des personnages, qui fait rire, à la vérité, mais aux premieres représentations seulement. Un comique de mots perd son sel avec sa nouveauté, & finit même par devenir fade, insipide : celui qui naît d’une situation, se renouvelle, & rajeunit toutes les fois que la situation est mise en action sur le théâtre.

Rien ne prouve mieux la distance qu’il y a entre Moliere & Regnard, que la différence de leur comique. Regnard, né plaisant, & ne se donnant pas la peine de méditer, d’approfondir, {p. 463}fait toujours rire par le mot seulement. Je pourrois le prouver par mille exemples puisés dans chacune de ses pieces ; je me contenterai d’un seul pris dans son Légataire.

ACTE III. Scene VIII.

Géronte a résolu de laisser une partie de son bien à un neveu & à une niece qui sont en Normandie, & qu’il n’a jamais vus. Crispin, voulant que son maître soit Légataire universel, paroît sous le nom du neveu, & fait des impertinences qui changent les résolutions de l’oncle : content de son succès, il paroît sous l’habit de la niece pour la faire aussi déshériter : il joue d’abord le personnage d’une veuve fort douce, fort honnête.

Crispin.

Le desir de vous voir est mon premier objet ;
De plus, certain procès qu’on m’a sottement fait
Pour certain four bannal sis en mon territoire.
Je propose d’abord un bon déclinatoire ;
On passe outre : je fais empêchement formel,
Et, sans nuire à mon droit, j’anticipe l’appel.
La cause est au bailliage ainsi revendiquée :
On plaide, & je me trouve enfin interloquée !

Lisette.

Interloquée ! ah ciel ! quel affront est-ce là !
Et vous avez souffert qu’on vous interloquât ?
Une femme d’honneur se voir interloquée !

Eraste.

Pourquoi donc de ce terme être si fort piquée ?
C’est un mot du Barreau.

Lisette.

C’est ce qu’il vous plaira ;
{p. 464}
Mais juge, de ses jours, ne m’interloquera :
Le mot est immodeste, & le terme me choque ;
Et je ne veux jamais souffrir qu’on m’interloque.

A quoi tient ce mot d’interloquée ? à quoi sert-il, que fait-il à la situation de l’oncle, du neveu, de la fausse veuve ? Comparons-le présentement avec un des traits simples, naïfs, qui font rire aux éclats dans Moliere, sans en avoir la prétention. Riccoboni, qui a dit de très bonnes choses dans son article du comique, indique des exemples fort bien choisis, dont je me servirai aussi : ils sont dans George Dandin. Voici le premier.

George Dandin est certain que sa femme le trompe, il veut s’en plaindre à son beau-pere & à sa belle-mere, qui, loin de l’écouter, veulent l’obliger à leur parler, son bonnet à la main ; le querellent, parcequ’il les appelle mon beau-pere & ma belle-mere ; exigent qu’il nomme l’un, Monsieur tout court, & l’autre, Madame. Telle est la situation chagrinante de George Dandin, lorsqu’il dit pour sortir d’embarras : Eh bien ! Monsieur tout court, & non plus Monsieur de Sotenville, j’ai à vous dire que ma femme me donne.... Alors Monsieur de Sotenville acheve de le désespérer, en lui disant : Tout beau ! apprenez que vous ne devez pas dire ma femme, quand vous parlez de notre fille. Enfin George Dandin s’écrie, j’enrage ! Comment ! ma femme n’est pas ma femme ? Et le public éclate. Cependant quel esprit, quelle finesse d’expression y a-t-il dans la réplique de George Dandin ? Aucune ; mais la situation où il se trouve, & l’impossibilité où il est de faire une autre réponse aux impertinences de son beau-pere, donnent à sa pensée, toute simple qu’elle est, un comique très piquant.

{p. 465}

Un Auteur, en faisant son plan, doit le dresser de façon que ses situations, comiques par elles-mêmes, le dispensent de suer sang & eau pour rendre son dialogue plaisant, & d’avoir recours aux saillies, aux gentillesses, aux épigrammes, aux jeux de mots. Je ne dis point qu’on ne puisse y mettre des traits fins & malins ; mais il faut que tout le comique qui résulte de leur finesse & de leur malignité, soit dû au comique de la situation, & que séparé d’elle il n’ait plus le même prix. Par exemple, dans la même piece de George Dandin, & dans la même scene que je viens de citer, le héros dit à M. de Sotenville :

Oh bien ! votre fille n’est pas si difficile que cela ; & elle s’est aprivoisée depuis qu’elle est chez moi.

Nous ne trouvons à cette réponse, isolée de la situation, rien de fin, rien de malin, & sur-tout rien de comique. Lisons ce qui l’amene, nous changerons d’avis.

George Dandin.

Oui, voilà qui est bien, mes enfants seront Gentilshommes ; mais je serai cocu, moi, si l’on n’y met ordre.

M. de Sotenville.

Que veut dire cela, mon gendre ?

George Dandin.

Cela veut dire que votre fille ne vit pas comme il faut qu’une femme vive, & qu’elle fait des choses qui sont contre l’honneur.

Mad. de Sotenville.

Tout beau. Prenez garde à ce que vous dites. Ma fille est d’une race trop pleine de vertu pour se porter jamais {p. 466}à faire aucune chose dont l’honnêteté soit blessée ; &, de la maison de la Prudoterie, il y a plus de trois cents ans qu’on n’a point remarqué qu’il y ait eu une femme, Dieu merci, qui ait fait parler d’elle.

M. de Sotenville.

Corbleu ! dans la maison de Sotenville on n’a jamais vu de coquette ; & la bravoure n’y est pas plus héréditaire aux mâles, que la chasteté aux femelles.

Mad. de Sotenville.

Nous avons eu une Jacqueline de la Prudoterie, qui n’a jamais voulu être la maîtresse d’un Duc & Pair, Gouverneur de notre province.

M. de Sotenville.

Il y a eu une Mathurine de Sotenville, qui refusa vingt mille écus d’un favori du Roi, qui ne lui demandoit seulement que la faveur de lui parler.

George Dandin.

Oh bien ! votre fille n’est pas si difficile que cela ; & elle s’est apprivoisée depuis qu’elle est chez moi.

Nous sentons présentement avec quel art Moliere a prépare toute la finesse, toute la malignité, tout le sel comique de ce trait. Que M. & Mad. de Sotenville exaltent moins la vertu des héroïnes de leur famille, le trait n’est plus rien ; preuve qu’il doit tout à la situation, & qu’il tient tout-à-fait à la scene.

Il est tout naturel, je crois, que dans le chapitre où nous parlons du comique & du plaisant, nous disions quelque chose du rire. Je ne m’amuserai pas à prouver la différence qu’il y a entre le rire de joie, le rire moqueur, le rire forcé, le rire bas, le rire de l’ame, &c. &c. &c. Je {p. 467}ne ferai pas voir, comme le Spectateur Anglois64, que notre amour propre seul nous fait rire des autres ; je parlerai tout bonnement des causes principales du rire au théâtre.

Par quel charme inconcevable Moliere, même en traitant les sujets les plus graves, est-il assuré d’exciter un ris général ? C’est qu’il a étudié {p. 468}dans le monde & dans le cœur humain les causes du rire. Voyons d’après lui quelles en sont les sources les plus sures, les plus abondantes, & remarquons l’adresse avec laquelle il y a puisé.

Premiérement Moliere a eu l’art d’avilir les personnages aux dépens desquels il veut nous faire rire. Sans cette précaution, les coups de bâton qu’on donne à Géronte dans les Fourberies de Scapin, acte III, scene II, exciteroient notre indignation, & non les ris.

Sans cette précaution encore, ririons-nous de voir le pauvre Pourceaugnac en proie à un déluge de lavements, de filles de joie, qui se disent ses femmes, de petits fils de pu...... qui l’appellent papa, & contraint enfin à prendre la fuite sous un habit de femme, crainte d’être pendu ?

Harpagon sur-tout, dans l’Avare, nous feroit partager ses larmes, lorsqu’on lui a volé sa chere cassette, & qu’il s’écrie, acte IV, scene VII :

Au voleur, au voleur, à l’assassin, au meurtrier ! Justice ! Juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. . . . . . . . . . . . . . . . . Hélas ! mon pauvre argent, mon cher ami, on m’a privé de toi ! & puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, & je n’ai plus que faire au monde. Sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait, je n’en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré.

Mais toutes ses lamentations, loin de nous toucher, produisent un effet contraire, parceque nous nous peignons encore Harpagon allant dérober l’avoine à ses chevaux, ou prêtant à usure.

{p. 469}

L’emploi des termes consacrés à un usage différent, moyen de faire rire si négligé de presque tous les Auteurs, produit le plus grand effet chez Moliere. Pour nous en convaincre, prenons le Tartufe.

ACTE III. Scene III.

L’imposteur déclare sa passion à Elmire : nous admirons la scene d’un bout à l’autre, elle étonne. Mais quels sont les endroits qui nous font partir d’un éclat de rire involontaire ? ce sont ceux où le faux dévot, pour prouver son amour, emploie des termes mystiques qui lui sont familiers. En voici quelques exemples.

Tartufe.

Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande,
Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande ;
Mais j’attends, en mes vœux, tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;
De vous dépend ma peine, ou ma béatitude ;
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux si vous voulez, malheureux s’il vous plaît.
. . . . . . . . .
Je sais qu’un tel discours de moi paroît étrange :
Mais, Madame, après tout je ne suis pas un ange ;
Et si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine,
De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
De vos regards divins l’ineffable douceur
Força la résistance où s’obstinoit mon cœur ;
Elle surmonta tout, jeûnes, prieres, larmes,
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
{p. 470}
Mes yeux & mes soupirs vous l’ont dit mille fois ;
Et pour mieux m’expliquer, j’emploie ici la voix.
Que si vous contemplez, d’une ame un peu bénigne,
Les tribulations de votre esclave indigne ;
S’il faut que vos bontés veuillent me consoler,
Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,
J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
Une dévotion à nulle autre pareille.
. . . . . . . . .
Je sais que vous avez trop de bénignité,
Et que vous ferez grace à ma témérité.

Il est dans cette scene une infinité de termes qui n’ont certainement pas été créés pour l’amour profane, qui sont placés d’autant plus adroitement, qu’ils peignent bien le caractere de celui qui les prononce. Ils nous font rire dans un temps où la scélératesse du héros jetteroit indubitablement du noir dans notre ame.

L’amour hors de saison est encore une source très abondante. Les mêmes expressions qui toucheroient dans la bouche d’un jeune homme, sont ridicules & font éclater dans celle d’un barbon. Comme j’ai déja dit là-dessus mon sentiment dans le chapitre où j’ai parlé de l’âge des personnages, j’y renvoie mon lecteur.

Moliere a encore connu tout le prix du sérieux déplacé, & s’en est servi en grand maître, témoin la scene dans laquelle Arnolphe annonce à Agnès qu’il va l’épouser. Pourquoi y rions-nous d’un bout à l’autre ? Parcequ’Arnolphe y parle avec un sérieux déplacé qui le rend ridicule, & qui, nous rappellant sans cesse la différence qu’il y a de sa déclaration à celle que font en pareil cas tous les hommes, ne peut qu’exciter chez nous l’envie {p. 471}de nous moquer de lui. Pour nous en convaincre, lisons une partie de la scene.

ACTE III. Scene III.

Arnolphe assis, à Agnès.

Agnès, pour m’écouter, laissez là votre ouvrage ;
Levez un peu la tête, & tournez le visage.
(mettant le doigt sur son front.)
Là, regardez-moi là durant cet entretien ;
Et jusqu’au moindre mot, imprimez-le vous bien.
Je vous épouse, Agnès ; &, cent fois la journée,
Vous devez bénir l’heur de votre destinée.
. . . . . . . .
Le mariage, Agnès, n’est pas un badinage :
A d’austeres devoirs le rang de femme engage ;
Et vous n’y montez pas, à ce que je prétends,
Pour être libertine & prendre du bon temps.
Votre sexe n’est là que pour la dépendance :
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité ;
L’une est moitié suprême, & l’autre subalterne ;
L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverne ;
Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
Montre d’obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son pere,
A son supérieur le moindre petit frere,
N’approche point encor de la docilité,
Et de l’obéissance, & de l’humilité,
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur & son maître.
Lorsqu’il jette sur elle un regard sérieux,
Son devoir aussi-tôt est de baisser les yeux,
{p. 472}
Et de n’oser jamais le regarder en face
Que quand d’un doux regard il lui veut faire grace.
C’est ce qu’entendent mal les femmes d’aujourd’hui ;
Mais ne vous gâtez pas sur l’exemple d’autrui.
Gardez-vous d’imiter ces coquettes vilaines,
Dont par toute la ville on chante les fredaines,
Et de vous laisser prendre aux assauts du malin,
C’est-à-dire, d’ouir aucun jeune blondin.
Songez qu’en vous faisant moitié de ma personne,
C’est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne ;
Que cet honneur est tendre, & se blesse de peu ;
Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu,
Et qu’il est aux enfers des chaudieres bouillantes,
Où l’on plonge à jamais les femmes mal-vivantes.
Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons,
Et vous devez du cœur dévorer ces leçons.
Si votre ame les suit, & fuit d’être coquette,
Elle sera toujours, comme un lis, blanche & nette :
Mais s’il faut qu’à l’honneur elle fasse un faux bond,
Elle deviendra lors noire comme un charbon ;
Vous paroîtrez à tous un objet effroyable,
Et vous irez un jour, vrai partage du diable,
Bouillir dans les enfers à toute éternité,
Dont vous veuille garder la céleste bonté !
Faites la révérence. Ainsi qu’une novice
Par cœur dans le couvent doit savoir son office ;
Entrant au mariage il en faut faire autant :
Et voici dans ma poche un écrit important
Qui vous enseignera l’office de la femme.

Ce sont les mêmes causes qui nous font éclater, lorsqu’Arnolphe, voulant engager Alain & Georgette à veiller sur son honneur, leur dit très sérieusement :

{p. 473}

ACTE IV. Scene IV.

On veut à mon honneur jouer d’un mauvais tour :
Et quel affront pour vous, mes enfants, pourroit-ce être,
Si l’on avoit ôté l’honneur à votre maître !
Vous n’oseriez après paroître en nul endroit ;
Et chacun, vous voyant, vous montreroit au doigt.
Donc, puisqu’autant que moi l’affaire vous regarde,
Il faut de votre part faire une telle garde,
Que ce galant ne puisse en aucune façon....

Les équivoques, les méprises, tout ce qu’on appelle quiproquo au théâtre, & sur-tout les surprises, sont autant de ressources inépuisables dans les mains d’un bon Comique pour exciter le rire. Comme il y a trop de choses à en dire, que ce chapitre est déja assez long, nous leur destinerons les deux suivants.

CHAPITRE XXIX.
Des Méprises, des Equivoques & de ce qu’on appelle quiproquo au Théâtre. §

Retranchez du théâtre les méprises, les équivoques, & tout ce qui en approche, vous enleverez à Thalie la plus agréable, la plus féconde de ses ressources, & un moyen infaillible pour exciter le rire des lecteurs ou des spectateurs. Si mon sentiment n’est d’aucun poids, qu’on consulte là-dessus M. de Voltaire. Voici son avis.

« J’ai cru remarquer aux spectacles, qu’il ne s’éleve presque jamais de ces éclats de rire universels, {p. 474}qu’à l’occasion d’une méprise. Mercure pris pour Sosie, le Chevalier Ménechme pris pour son frere, Crispin faisant son testament sous le nom du bon-homme Géronte ; Valere parlant à Harpagon des beaux yeux de sa fille, tandis qu’Harpagon n’entend que les beaux yeux de sa cassette ; Pourceaugnac à qui on tâte le pouls, parcequ’on veut le faire passer pour fou ; & en un mot les méprises, les équivoques de pareille espece, excitent un rire général. Arlequin ne fait guere rire que quand il se méprend, & voilà pourquoi le titre de balourd lui étoit si bien approprié.

« Il y a d’autres genres de comique : il y a des plaisanteries qui causent une autre sorte de plaisir ; mais je n’ai jamais vu ce qui s’appelle rire de tout son cœur, soit aux spectacles, soit dans la société, que dans des cas approchants de ceux dont je viens de parler.

« Il y a des caracteres ridicules dont la représentation plaît, sans causer de ris immoderés de joie ; Trissotin & Vadius, par exemple, semblent être de ce genre ; le Joueur, le Grondeur, qui font un plaisir inexprimable, ne permettent guere le rire éclatant.

« Il y a d’autres ridicules mêlés de vices dont on est charmé de voir la peinture, & qui ne causent qu’un plaisir sérieux. Un malhonnête homme ne fera jamais rire, parceque dans le rire il entre toujours de la gaieté, incompatible avec le mépris & l’indignation. Il est vrai qu’on rit au Tartufe, mais ce n’est pas de son hypocrisie ; c’est de la méprise du bon-homme qui le croit un saint ; & l’hypocrisie une fois reconnue, on ne rit plus, on sent d’autres impressions ».

{p. 475}

Voilà ce que dit M. de Voltaire. D’après le sentiment d’un aussi grand homme, & d’après l’expérience, on n’osera plus douter que les méprises, les équivoques ne soient les ressorts les plus propres à exciter le rire. Mais qu’on ne se figure point qu’une méprise, une équivoque, &c. soient comiques par elles-mêmes, & qu’il suffise d’en introduire dans une piece pour la rendre plaisante. Ces ressorts, comme tous ceux d’un drame, produisent différents effets, selon le génie de l’Auteur qui les fait agir : souvent ils excitent le rire le plus bas, quelquefois ils font verser les larmes les plus ameres, & ils peuvent remplir les différents degrés qui séparent ces deux extrêmes. Il est aisé de le prouver.

Méprise tragique. §

Mérope pleure la mort de son fils : on lui amene un jeune homme qu’on prend pour le meurtrier de ce fils ; elle veut l’immoler à sa vengeance, elle leve sur lui le glaive fatal, elle apprend que c’est son fils lui-même qu’elle alloit sacrifier.

Méprise attendrissante. §

Dans le Préjugé à la mode, comédie en cinq actes en vers, de Nivelle de la Chaussée, Durval, époux de Constance, lui fait mille infidélités. L’amour voudroit le ramener vers sa femme ; mais le préjugé à la mode & la crainte de se donner un ridicule en avouant son amour, le retiennent ; il devient cependant jaloux de celle qu’il feint de n’aimer point, il l’outrage. Constance veut consulter Damon, ami commun, pour prendre de lui des conseils sur la conduite qu’elle doit observer {p. 476}avec son mari. Damon lui promet de s’échapper du bal, lui indique un rendez-vous, y fait aller l’époux, couvert d’un domino semblable au sien. Constance, trompée par le déguisement, dit les choses les plus touchantes : l’homme à qui elle parle, soupire ; elle craint d’avoir perdu sans ressource le cœur de son époux.

Constance.

Vous soupirez tout bas...
Je ne puis donc m’aller jetter entre ses bras ?...
J’entends ce que veut dire un si cruel silence,
Vous n’osez...

Constance voit son portrait au bras du Masque, elle le croit chargé de le lui rendre de la part de son époux.

Mais... qu’ai-je vu ? comment ? d’où vous vient mon portrait ?
Vous n’en êtes chargé que pour me le remettre.

Le Masque remet en tremblant une lettre à Constance, elle la prend en s’imaginant y lire l’arrêt de sa mort.

 Que m’offrez-vous ? . . .
. . . . . . . .
. . . . . C’est une lettre.
Vous tremblez... Je frémis... On ne veut plus me voir.
C’est le coup de la mort que je vais recevoir...
De la main de Durval ces lignes sont tracées.
Mais que vois-je ? des pleurs les ont presque effacées !

Durval tombe aux pieds de sa femme, & tout se termine à l’amiable.

{p. 477}

Méprise plaisante. §

Dans la même piece, Durval, jaloux, & se croyant trahi par sa femme, l’accable de reproches : elle se trouve mal, c’est dans l’ordre ; elle tire son mouchoir, & laisse en même temps tomber un paquet de lettres. Durval croit tenir des témoins convaincants de l’infidélité de sa femme ; il appelle à grands cris son beau-pere, son ami, toute la maison, leur distribue les lettres : il se trouve enfin qu’elles sont de lui, & qu’une de ses maîtresses les a renvoyées à sa femme.

Méprise balourde. §

Dans Arlequin Valet étourdi, piece Italienne, on charge Arlequin de deux lettres ; l’une est pour Rosaura, l’autre pour Leonora. Comme il est extrêmement nécessaire qu’Arlequin ne fasse pas une méprise, on lui donne une lettre à chaque main, & on lui dit : celle qui est du côté de la maison de Rosaura est pour Rosaura ; celle qui est du côté de la maison de Leonora est pour le Leonora. Après cette instruction on le quitte. Arlequin est surpris qu’on prenne tant de précautions pour une chose aussi facile, il fait en se promenant un demi-tour à droite sans y songer, répete ce qu’on lui a dit : cette lettre qui est du côté de Leonora est pour Leonora ; celle-ci qui est du côté de Rosaura est pour Rosaura. Il va remettre les deux lettres, &, graces à son demi-tour & à sa balourdise, il fait une méprise qui forme l’intrigue de la piece.

Méprise burlesque. §

Manzelle Zirzabelle est amoureuse du beau {p. 478}Liandre. On veut profiter de l’absence du héros pour déterminer l’héroïne à épouser le Docteur. Que fait-elle ? L’amour lui inspire de mettre une terrine sous ses jupes : le Docteur se méprend sur l’enflure, & ne veut plus de Manzelle Zirzabelle. Liandre arrive à Paris, monte derriere tous les fiacres qu’il rencontre pour s’approcher plus vîte de l’objet de son amour. Il se méprend aussi sur la cause de la rondeur énorme de sa Zamante : elle dénoue un cordon, la terrine tombe, le beau Liandre demande excuse d’un emportement que sa méprise rendoit excusable, baise les chers tessons de la bénite terrine qui lui a conservé sa maîtresse, & l’épouse. Ainsi finit la parade intitulée avec raison, Isabelle grosse par vertu.

On vient de voir comme une méprise peut rendre une piece ou une scene plus ou moins comique, selon le génie de l’Auteur. Prouvons maintenant que, pour rendre ce même comique bon & digne de satisfaire le spectateur éclairé, la méprise qui le fait naître doit avoir deux qualités essentielles. Premiérement, elle doit être préparée avec beaucoup de vraisemblance. Secondement, elle doit être filée avec un air si naturel, que le public ne s’apperçoive point de l’art. Une fois qu’il voit les efforts de l’Auteur pour éluder l’éclaircissement, tout est perdu, & le vrai comique disparoît.

Au reste, je ne m’étendrai point sur les différentes manieres d’amener les méprises ou les équivoques. Il en est qui sont occasionnées par la ressemblance de deux personnages, comme dans les Ménechmes, Amphitrion, le Mariage fait & rompu.

{p. 479}

Il en est qui naissent de l’adresse d’un acteur qui se donne pour tout autre que ce qu’il est. Dans le Légataire universel, Crispin joue si bien les rôles de campagnard, de veuve & d’agonisant dictant son testament, que Géronte & les Notaires s’y méprennent.

Nous avons encore des méprises amenées par le rapport apparent de deux choses qui sont cependant tout-à-fait opposées. Telle est, dans l’Avare, la méprise d’Harpagon & de Valere ; on a volé au premier sa cassette, l’autre a suborné sa fille. Il y a une grande différence d’une action à l’autre : cependant lorsque l’Avare, qui prend Valere pour son voleur, lui dit de confesser l’action la plus infame, il est tout simple que Valere croyant son intrigue découverte, réponde en conséquence, & qu’il s’avoue coupable.

Ces especes de méprises, d’équivoques, & toutes les autres que je ne cite point, quoique différenciées par quelques nuances, sont toujours les mêmes quant au fond : la vraisemblance doit donc également leur servir de fondement, & le naturel de guide.

Lorsque je dis qu’une méprise doit être établie sur la vraisemblance, j’entends qu’il faut nécessairement qu’un homme raisonnable puisse la faire. Dans la Femme Juge & Partie, Bernadille passe plusieurs années avec sa femme, & l’expose ensuite dans une isle déserte. L’Ariane comique se sauve par miracle, revient dans sa ville habillée en homme, obtient la charge de Prévôt, & juge son mari. La méprise de Bernadille, qui ne reconnoît pas sa femme, & qui croit avoir affaire à un juge très sévere, produit des choses charmantes ; mais elle est très mal amenée, puisqu’il {p. 480}n’est pas vraisemblable qu’un homme, à moins d’être aveugle, ne reconnoisse pas une femme avec laquelle il a eu les liaisons les plus intimes, sur-tout lorsqu’un long espace de temps ne s’est pas écoulé, & lorsque la femme ne met pour tout déguisement qu’un habit d’homme.

Lorsque je dis qu’une méprise doit être filée avec beaucoup de naturel, j’entends que les interlocuteurs ne doivent se dire mutuellement que ce qu’une méprise réelle peut leur dicter, sans aller chercher des détours qui font partager au public le travail de l’Auteur, & détruisent son plaisir & l’illusion. Dans l’Etourderie, piece en un acte, en prose, de Fagan, Mondor a vu dans une maison la sœur & l’épouse de Cléonte. Il les entend nommer Mademoiselle & Madame Cléonte. Comme la Dame est beaucoup plus jeune que la Demoiselle, il fait une méprise ; il la croit encore à marier, il en devient amoureux, & écrit une lettre fort tendre, qui, étant adressée à Mademoiselle Cléonte, parvient à la vieille folle : celle-ci est enchantée de sa conquête ; elle paroît tenant dans sa main la réponse au billet doux qu’elle a reçu. Mondor, qui la prend toujours pour Madame Cléonte, voudroit la mettre dans ses intérêts : il reste sur la scene dans cette intention. Si la méprise est bien filée, elle peut produire une scene admirable. Voyons-en une partie.

Scene VIII.

MONDOR, Mlle. CLÉONTE.

Mondor, à part.

Il se peut que cette belle-sœur soit d’un esprit difficile. Je tremble qu’elle ne traverse mon amour.

{p. 481}

Mlle. Cléonte.

Est-ce vous que je vois, Monsieur ? Je ne vous aurois pas cru si-tôt de retour. On disoit que vous étiez allé chez votre oncle pour l’instruire du dessein où vous êtes. Il semble que l’amour vous ait prêté des ailes. Votre empressement est louable, & vous justifie bien des mauvais soupçons que l’on vouloit insinuer à votre égard. Ma belle-sœur vient de vous quitter ; elle vous aura dit sans doute des choses sans aucun fondement. Il ne faut point que cela vous surprenne. Tel est son caractere : elle a très mauvaise opinion des hommes. Mais pour moi, du premier coup d’œil, je connois le vrai mérite.

Mondor.

Que ces paroles me rassurent ! Je puis donc espérer ?

Mlle. Cléonte.

Espérez ; oui, Monsieur, espérez tout ce qui peut s’espérer au monde. Vous avez écrit, on a reçu votre lettre.

Voilà qui commence dès ce moment à être forcé. Toute personne qui aura reçu une lettre d’une autre, ne lui dira point, parlant à elle-même, vous avez écrit, on a reçu votre lettre. Elle dira naturellement, vous m’avez écrit, j’ai reçu votre lettre. Mais sans cet on il n’y auroit plus de piece. Continuons.

Mondor.

J’avoue que c’est une liberté que je ne devrois peut-être pas prendre.

Mlle. Cléonte.

Pourquoi donc ?

Mondor.

Je crains d’avoir trop promptement découvert mes sentiments.

{p. 482}

Mlle. Cléonte.

Cette découverte est agréable. Dans le dessein où vous êtes, cela est permis ; & il est tout naturel de commencer par quelque chose. Mais on a pour vous de la reconnoissance : comme on ne croyoit pas vous revoir aujourd’hui, on vous a fait réponse.

Voilà encore trois on qui jouent un vilain tour à l’Auteur. Je crois le voir dans son cabinet suant sang & eau, & tiraillant cette pauvre scene par les cheveux. Voyons.

Mlle. Cléonte.

Ma belle-sœur sembloit n’être pas de cet avis, & croyoit qu’il étoit trop libre de vous écrire ; mais je lui ai prouvé, par beaucoup de raisons, que cela étoit à sa place.

Mondor.

Ah ! pouvois-je m’attendre à cet excès de bonté de votre part !

Mlle. Cléonte.

Puisque le billet est écrit, il ne faut pas vous priver du plaisir qu’il doit vous causer. Le voilà : vous y verrez clairement & à loisir les véritables sentiments que l’on a pour vous.

Encore un perfide on ! Oh ! cela est trop fort ! A la rigueur, on auroit passé un on à la Demoiselle Cléonte ; mais cinq tout de suite, voilà qui passe la raillerie. Ces cinq on sont cinq grosses cordes qui détruisent le prestige, & me font voir la mal-adresse du machiniste.

Nous avons dans la Gouvernante, comédie en vers & en cinq actes, de la Chaussée, une méprise qui ne dure pas long-temps à la vérité, mais qu’on peut citer comme un modele, par la {p. 483}vraisemblance avec laquelle elle est amenée, & par le naturel avec lequel elle est filée.

Sainville écrit une lettre fort tendre à Angélique, qui, croyant avoir des raisons pour se plaindre de son amant, ne veut pas la recevoir. Juliette, chargée de la faire accepter, veut pousser sa maîtresse à bout, change le texte, & feint de lire ce qui suit :

ACTE II. Scene VI.

Juliette lit.

Pourquoi prendre un prétexte ?
. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . .
Lorsque nous avons cru nous aimer l’un & l’autre,
Nous nous sommes trompés. . . . . . .
Il n’est pas malheureux de rompre en même temps ;
Car mon erreur n’a pas duré plus que la vôtre.
J’accepte la rupture : ainsi n’en parlons plus.

Angélique meurt de dépit, quand Sainville vient savoir quel effet a produit son billet amoureux. On s’imagine bien qu’il va être mal reçu.

ACTE II. Scene VII.

ANGÉLIQUE, SAINVILLE.

Sainville.

Cédons ; l’impatience où je suis est trop vive.

Angélique.

Fuyons ; sans doute il vient jouir de son forfait.

Sainville.

Vous me fuyez ?

Angélique, en lui jettant le billet.

Tenez, voilà votre billet.
{p. 484}

Sainville.

A-t-il pu vous déplaire ?

Angélique.

Autre insulte mortelle.

Sainville.

C’est de mes sentiments l’expression fidelle.

Angélique, à part.

De peur que je n’en doute encore, il en convient.

Sainville.

Je viens vous assurer de tout ce qu’il contient.

Angélique.

C’en est trop.

Sainville.

Quel courroux !

Angélique.

Auriez-vous bien l’audace,
Auriez-vous la fureur de m’insulter en face ?

Sainville.

Quel est donc mon forfait ?

Angélique.

Feignez de l’ignorer.

Sainville.

D’un éclaircissement pouvez-vous m’honorer ?

Angélique.

Perfide ! on n’en doit point à ceux qui nous outragent.

Sainville.

Ah ! je ne vois que trop quels motifs vous engagent
A m’accabler encor d’un si cruel refus.
Hélas ! tout ce qui vient de ce qu’on n’aime plus
Dégénere en offense, & se tourne en injure.

Angélique.

Cessez de m’arrêter.
{p. 485}

Sainville.

Je ne puis, non, parjure !
La révolte devient permise au désespoir.
Vous me rendrez raison d’un procédé si noir.

Sainville lit la lettre comme il l’a écrite, & la méprise cesse. On voit qu’elle a été amenée avec vraisemblance, & que pendant le temps qu’elle a duré, elle n’a eu rien de forcé, rien de tiraillé, rien qui distillât la sueur de l’Auteur.

Il est inutile de dire que les méprises de détail, c’est-à-dire celles qui ne doivent rien amener, & qui ne durent qu’un instant, sont jugées moins à la rigueur, & que le spectateur en rit, pourvu que l’ombre seule de la vraisemblance les amene. Telle est celle de l’Avare, lorsque Me. Jacques dit :

ACTE V. Scene II.

Me. Jacques, dans le fond du théâtre, en se retournant du côté par lequel il est entré.

Je m’en vais revenir. Qu’on me l’égorge tout-à-l’heure ; qu’on me lui fasse griller les pieds ; qu’on me le mette dans l’eau bouillante, & qu’on me le pende au plancher.

Harpagon, à Me. Jacques.

Qui ? celui qui m’a dérobé ?

Me. Jacques

Je parle d’un cochon de lait que votre Intendant me vient d’envoyer, & je veux l’accommoder à ma fantaisie.

A la rigueur, il n’est pas absolument vraisemblable que Me. Jacques veuille mettre dans l’eau chaude un voleur, lui griller les pieds & le pendre au plancher ; mais l’Avare est si préoccupé de son vol, qu’il peut donner en passant dans une {p. 486}méprise de fort peu de durée, puisque le cuisinier la fait cesser tout de suite, en disant qu’il est question d’un cochon de lait.

Moliere sentoit tout le prix des méprises. En détruisant celle que nous venons de citer, il en fait tout de suite naître une autre. Continuons la scene.

Harpagon.

Il n’est pas question de cela, & voilà Monsieur à qui il faut parler d’autre chose.

Le Commissaire, à Me. Jacques.

Ne vous épouvantez point. Je suis un homme à ne vous point scandaliser ; & les choses iront dans la douceur.

Me. Jacques

Monsieur est de votre soupé ?

Le Commissaire.

Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître.

Me. Jacques.

Ma foi, Monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire ; & je vous traiterai du mieux qu’il me sera possible.

Harpagon.

Ce n’est pas là l’affaire.

Me. Jacques

Si je ne vous fais pas aussi bonne chere que je voudrois, c’est la faute de M. votre Intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.

Harpagon.

Traître ! il s’agit d’autre chose que de souper ; & je veux que tu me dises des nouvelles de l’argent qu’on m’a pris.

{p. 487}

J’exhorte les Auteurs à réfléchir sur ces deux petites méprises consécutives, à examiner l’art avec lequel elles sont variées, à bien apprécier sur-tout l’adresse avec laquelle Moliere les fait naître des différents caracteres des deux personnages qui les font, & comme ils se peignent eux-mêmes en les faisant.

J’ai souvent entendu dire dans le monde qu’il étoit impossible de filer naturellement une méprise, une équivoque ou un quiproquo un peu long : c’est une erreur des plus grandes. Il s’en fait tous les jours dans les sociétés, qui prouvent le contraire : telle est l’équivoque que voici. La plupart des acteurs ne sont plus, & la scene se passe dans une ville de province.

La nature avoit doué la grosse Présidente de... d’une gorge... oh ! d’une gorge énorme. M. le Président, peu sensible à son riche embonpoint, lorgna celle d’une jeune Marton qui fut cruelle, avertit sa maîtresse, & l’instruisit si bien, qu’elle surprit son vieux perfide prosterné humblement aux pieds de la fripponne, & lui présentant sa tendre requête. L’épouse crie à la perfidie, au mauvais goût ; l’époux s’enfonce dans sa perruque, & disparoît : Marton va publier l’aventure.

Deux jours après, la Présidente est invitée à un grand dîner qu’on donnoit à M. le Maréchal de ***. Ce Seigneur traversoit le lieu de la scene pour se rendre à son Gouvernement. Un mauvais plaisant (où n’en trouve-t-on point ?) s’attache à lui pendant le repas, le suit ensuite dans le jardin, & voulant le faire rire, la gorge de la Présidente lui parut sur-tout un champ bien vaste. Il la fait remarquer au Maréchal, & lui dit ensuite, {p. 488}avec un air de vérité, que notre héroïne étant un jour à table, en déshabillé, devant une jatte de crême qu’elle distribuoit à son mari & à ses enfants, une épingle, trop foible pour soutenir un énorme poids, avoit laissé tomber sa gorge, & qu’afin de ne point scandaliser ses gens, ses enfants & leur précepteur, elle avoit été obligée de la relever bien vîte pêle mêle avec ses larcins. Quoi ! avec la crême, disoit le Maréchal en riant & en regardant la Présidente ? Elle s’en apperçut, crut qu’on rioit de l’aventure de son mari & de sa femme-de-chambre, & elle s’approcha des rieurs en disant : « Je vois bien qu’on raconte à M. le Maréchal ce qui m’arriva l’autre jour ». — Je ne vous le cache pas, poursuivit le plaisant ; mais M. le Maréchal a de la peine à le croire. — Eh ! rien n’est pourtant plus vrai. — Quoi ! Madame, sérieusement ? — Très sérieusement ; personne ne l’ignore. — Eh bien, Monsieur, me croirez-vous une autre fois ? Vous voyez que Madame confirme tout ce que j’ai eu l’honneur de vous dire. — Je conçois que Madame dut avoir un moment d’embarras. — Point du tout ; mon mari étoit plus embarrassé que moi. Il fut si honteux qu’il prit la fuite. — Honteux de voir des beautés ! il a tort. — Non, non. Elle n’est pas précisément belle ; mais elle est assez jolie. — Oh ! Madame, je n’en doute point. — Je veux que M. le Maréchal en juge lui-même. — Moi, Madame !... Sérieusement ? — Oui, la premiere fois que vous me ferez l’honneur de venir chez moi, il me sera facile de prendre un prétexte pour vous la faire voir. — Oh ! Madame, Monsieur votre époux seroit jaloux de mon bonheur, & je {p. 489}l’estime trop. — Oh ! Monsieur, mon époux n’a garde d’avoir désormais quelque chose à démêler avec elle ; je ferai bien en sorte qu’elle ne lui tombe plus sous la main. Je voudrois bien voir qu’il s’avisât seulement de la regarder !

La méprise auroit été poussée plus loin, si celui qui l’avoit mise en jeu ne l’eût interrompue, voyant qu’elle commençoit à nuire à la réputation de la Présidente. Il donna tout bas le mot de l’énigme, & l’on en rit pendant long-temps.

Passons présentement aux surprises. Les Auteurs qui les ont employées avec tant de succès, se sont contentés d’exciter en nous le plaisir de rire, sans nous laisser leur secret : tâchons de le trouver dans leurs ouvrages.

CHAPITRE XXX.
Des Surprises. §

Tout ce qui arrive sur la scene d’une maniere imprévue, dans le cours d’une action, s’appelle coup de théâtre, ou surprise. Le dernier de ces termes me paroît plus propre, plus significatif, sur-tout à présent que les grands mouvements sont devenus à la mode, même sur la scene comique, & qu’on semble n’entendre plus par coup de théâtre que ce qui s’y fait avec grand fracas.

Pour qu’une surprise soit bonne, il faut que rien ne l’annonce, & qu’elle produise un effet bien prompt, sans quoi elle cesse d’être une surprise. Il faut encore que ce qui l’occasionne change {p. 490}totalement la face des choses ; ou bien elle n’est pas intéressante.

Nous avons plusieurs sortes de surprises : surprises muettes, surprises de pensée ou d’idée, surprises d’action, surprises de présence ou d’apparition. Il faut encore distinguer dans toutes ces especes, celles qui ne surprennent qu’un ou quelques personnages, & celles qui surprennent en même temps les acteurs & le spectateur.

Surprises muettes. §

J’appelle une surprise muette celle qu’un personnage ressent si vivement qu’il ne peut l’exprimer par un seul mot. Nous en avons une dans le Menteur de Pierre Corneille. Dorante s’est battu avec Alcippe. Dorante raconte à Cliton, son valet, les circonstances & la suite de son combat, en ces termes :

ACTE IV. Scene I.

Dorante.

Nous nous battîmes hier, & j’avois fait serment
De ne parler jamais de cet événement ;
Mais à toi, de mon cœur l’unique secrétaire,
A toi, de mes secrets le grand dépositaire,
Je ne célerai rien, puisque je l’ai promis.
Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis :
Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle ;
Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,
Nous sûmes l’un & l’autre en secret protester
Qu’à la premiere vue il en faudroit tâter.
Hier nous nous rencontrons : cette ardeur se réveille,
Fait de notre embrassade une appel à l’oreille :
Je me défais de toi, j’y cours, je le rejoins,
Nous vuidons sur le pré l’affaire sans témoins,
{p. 491}
Et le perçant à jour de deux coups d’estocade,
Je le mets hors d’état d’être jamais malade.
Il tombe dans son sang.

Cliton.

A ce compte, il est mort ?

Dorante.

Je le laissai pour tel.

Cliton.

Certes, je plains son sort ;
Il étoit honnête homme, & le Ciel ne déploie...

Cliton n’a pas le temps d’exprimer le chagrin que la mort d’Alcippe lui cause ; il le voit paroître, & en est si surpris, que la peur & l’étonnement le rendent muet. Ce n’est que fort longtemps après qu’il dit à son maître,

Les gens que vous tuez se portent assez bien.

Voilà une surprise qui l’est pour Cliton, mais qui ne l’est pas pour les spectateurs. Ils savent qu’on a séparé les deux combattants, & ils ne sont pas étonnés de voir paroître Alcippe. Il faut en citer une qui surprenne en même temps le public, la plupart des acteurs, & qui fasse un si grand effet sur l’un d’eux, qu’il n’ait pas la force de prononcer une parole. Je la trouve dans l’Ecole des Femmes de Moliere.

Horace apprend que son pere arrive pour le marier : il prie Arnolphe de parler en sa faveur, afin qu’on ne le force pas à faire un hymen qui lui déplaît, & qu’on lui permette d’épouser Agnès. Arnolphe, qui est amoureux d’Agnès, exhorte au contraire le pere d’Horace à ne pas se laisser gouverner par son fils, à presser malgré lui l’hymen projetté ; alors on le surprend, en lui disant :

{p. 492}

ACTE V. Scene IX.

Oronte.

Oui ; mais, pour le conclure,
Si l’on vous a dit tout, ne vous a-t-on pas dit
Que vous avez chez vous celle dont il s’agit,
La fille qu’autrefois de l’aimable Angélique,
Sous des liens secrets, eut le Seigneur Enrique ?
Sur quoi votre discours étoit-il donc fondé ?

Arnolphe anéanti n’a pas la force de répondre, & sort en soupirant.

Arnolphe.

Ouf !

La méprise qui est dans le Menteur, a l’une des qualités qui lui sont essentielles ; rien ne l’avoit annoncée à Cliton : mais elle ne surprend qu’un personnage qui ne tient pas à l’action ; elle-même ne change rien à la situation. Ses défauts m’ont déterminé à la citer, pour qu’on puisse la comparer à celle de l’Ecole des Femmes, qui est excellente en tout point. Elle est aussi peu prévue que l’autre, surprend un plus grand nombre de personna