Jean Canora

1901

Molière moraliste

2015
Source : Jean Canora, Molière moraliste, Paris, Société positiviste, 1901.
Ont participé à cette édition électronique : Charlotte Dias (OCR, Stylage sémantique).

{p. 3} Tout semble avoir été dit sur Molière, sa vie, son entourage, son caractère, ses œuvres, sa morale et sa philosophie. Aussi mon intention n’est-elle point d’ajouter ici quelques pages de critique littéraire aux multiples travaux mentionnés dans la Bibliographie moliéresque de M. Paul Lacroix, ni aux récentes et remarquables études de MM. Despois, Faguet, Brunetière, etc.

Qu’il me suffise de préciser, au point de vue spécial de la philosophie positive, quelles furent les idées de Molière en matière de morale, de quels procédés il usa pour dénoncer les vices et les travers de ses contemporains et des hommes en général, et quelle est la valeur de son enseignement.

Auguste Comte écrit, à la fin de son Discours sur l’ensemble du positivisme : « La vie privée pouvait seule fournir au mouvement moderne une suffisante manifestation de son caractère critique et de sa tendance organique. Cette double appréciation ressortit spontanément de l’incomparable ensemble des tableaux de Molière, qui sut également flétrir les classes rétrogrades et corriger les éléments progressifs. Sentant la vraie nature, plus intellectuelle que sociale, de la révolution occidentale, il s’efforça, sous l’impulsion cartésienne, de discréditer les métaphysiciens et de rectifier les médecins dont l’attitude devenait vicieuse, à mesure qu’ils perdaient la présidence scientifique1. »

{p. 4} C’est la valeur positive d’une morale capable de flétrir les classes rétrogrades et de corriger les éléments progressifs, qu’il importe d’autant plus de mettre en lumière qu’elle ne se trouve guère formulée en de longs sermons, selon la fâcheuse tendance des auteurs comiques modernes, mais qu’elle ressort d’un ensemble de tableaux destinés à une action immédiate sur l’ensemble du public. Il importe évidemment de se garder de considérer l’auteur des Fourberies de Scapin comme un austère philosophe, mettant au service de quelque conception morale abstraite et a priori les intarissables ressources de sa verve et de son haut comique. Molière fut avant tout un comédien. Il vécut par la scène et pour la scène. Son existence est toute de luttes et d’efforts. Acteur par vocation dès l’adolescence, bientôt directeur responsable d’une troupe ambulante, improvisateur de farces, de pièces appropriées au besoin du moment ; puis, une fois établi à Paris, obligé de défendre son théâtre contre la jalousie de l’hôtel de Bourgogne ; sa vie privée contre la calomnie, venimeuse, acharnée ; ses idées contre des attaques véhémentes ; chargé de divertir le plus autoritaire des souverains et non le moins exigeant, Molière suffit à tout, à force d’énergie, lutta jusqu’au bout, quoique malade et rongé de soucis, mourut enfin à son poste en jouant le rôle d’Argan sur cette scène qu’il avait tant aimée. Affligé d’une Armande Béjart, aigre, coquette, infidèle, inconsciente surtout de son génie ; entouré d’inférieurs ; indigné des basses manœuvres de ses ennemis ; cherchant vainement la paix du cœur et celle de l’âme, il put rêver comme le plus haut idéal de bonheur auquel l’humanité doive réellement prétendre, la bienveillance, la bonté, la franchise et cette vie de famille saine, affectueuse, cette existence calme et paisible, que lui ne connut jamais.

Ce comédien intrépide, dont la vie fit un penseur, eut sur les gens de lettres et sur les intellectuels de son temps une influence moins aisée à déterminer que celle de Descartes ; mais cette influence dut être considérable sur l’ensemble du public, pour qu’elle liguât contre lui des catholiques convaincus, d’esprit aussi différent que le prince de Conti, la duchesse de Longueville, le docteur janséniste Arnauld et le {p. 5}jésuite Bourdaloue, et lui valût d’autre part cette précieuse protection du roi Louis XIV, qui, selon l’expression de Comte, « ne résulta pas seulement des goûts personnels d’un dictateur alors progressif, mais aussi de la tendance d’une telle critique à seconder rabaissement de l’aristocratie et même du clergé ». Molière, se servant du théâtre comme de la seule tribune où la pensée libre, héritière de l’antiquité, de Montaigne, de Rabelais, influencée par Descartes, pouvait lutter contre le dogme oppresseur, osa par un trait de génie, comme le dit justement M. Brunetière, « séparer la morale de la religion ». Cette morale, fondée sur la seule considération de l’utilité humaine, il osa l’enseigner, de la scène, à ce parterre dont les applaudissements soutenaient l’auteur de L’École des femmes contre les dédains des petits marquis. Molière, comédien, atteignit mieux que le plus puissant théoricien ce milieu des prolétaires et des femmes qui, « pour être peu apte aux inductions générales et aux déductions fort prolongées, est d’ordinaire mieux disposé à sentir cette combinaison de la réalité avec l’utilité qui caractérise la positivité », ce milieu dont l’esprit se trouve naturellement disposé à la saine philosophie qui exige une attention désintéressée, sans indifférence.

J’exposerai dans les deux parties de cette étude :

1º Comment, en admettant qu’on trouve à la base de la morale de Molière ce vieux principe recueilli de l’antiquité et cher à Rabelais et à Montaigne, qu’il faut vivre conformément à la nature, que la nature est bonne, que tout ce qui tend à la corrompre est détestable ; on doit reconnaître que cette idée vague ne sert à l’auteur du Tartuffe que pour atteindre le but négatif de ruiner les préjugés et les superstitions de l’époque ;

2º Comment c’est sur la base de l’opinion publique, représentée par les « honnêtes gens », qu’il ose spontanément édifier sa morale, comme Adam Smith et A. Comte devaient le faire plus tard systématiquement.

I.
Comment Molière, en morale, se sert du principe : « Vivre conformément à la nature », comme d’un principe négatif, pour ruiner les préjugés de son temps, et comment il importe de distinguer ses boutades révolutionnaires de ses opinions réformatrices. §

{p. 6} C’est au nom de la nature, du libre développement de dos bons instincts, que Molière entreprit la lutte contre les vains préjugés. Notre nature est mauvaise, disait le Christianisme : c’est de la prière, de la souffrance, de l’obéissance, qu’il faut attendre le salut. Notre nature est bonne, répond Molière : c’est de l’effort personnel libre que nous pouvons attendre un peu de joie pour nous-même et pour les autres. Qu’il s’agisse d’un père égoïste qui veut marier sa fille contre son gré ; d’un tuteur égoïste qui prétend s’imposer comme époux à sa pupille ; d’un médecin qui fait périr dans les règles ses malades à grand renfort de purges et de saignées ; d’un dévot qui subordonne aux devoirs envers le ciel les sentiments humains et sympathiques, Molière n’a qu’un cri : « Vous offensez la nature. » Dans un siècle où la discipline catholique tendait à régir toutes les consciences, où le dogmatisme, la casuistique, le formalisme, la prétendue tradition encombraient toutes les branches de la science, opprimaient tous les efforts de la pensée, Molière, poursuivant l’œuvre d’une partie des écrivains du xvie siècle et préludant à celle des philosophes du xviiie siècle, mais conservant un sens positif de la discipline humaine qui ne se retrouvera guère que, de nos jours, chez Comte et ses disciples, défend hardiment la nature et la raison. Molière nous apparaît d’abord comme un révolté contre l’ordre de choses établi. Il proteste. Il s’indigne. Examinons de plus près sa pensée, nous verrons qu’il émet à son tour des opinions fort modérées.

La nature et la science §

{p. 7} Je ne sais point d’exemple plus frappant de la proposition que j’avance que la façon dont Molière traite les médecins. On pourrait croire d’abord, en effet, qu’il les condamne tous, eux et leur art, au nom d’une mystérieuse nature, bienfaisante et souveraine.

« Je ne vois point (dit Béralde) de plus plaisante mômerie, je ne vois rien de plus ridicule qu’un homme qui se veut mêler d’en guérir un autre…

Argan.

Que faire donc quand on est malade ?

Béralde.

Rien, mon frère… il ne faut que demeurer en repos. La nature, d’elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. »

Cette confiance vague en la nature a de quoi nous surprendre, et nous savons fort bien que l’intervention médicale, en général, et chirurgicale, en particulier, donne, sinon toujours, du moins fort souvent, des résultats positifs incontestables, et qui consacrent les méthodes des praticiens modernes. Mais gardons-nous de prendre à la lettre la boutade de Molière, cherchons de plus près quelle est, en cette occasion, sa véritable pensée, et nous rencontrerons bientôt divers passages qui nous donneront à réfléchir. Un homme n’en peut guérir un autre, par la raison « que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusqu’ici, où les hommes ne voient goutte ».

N’est-il pas vrai que les médecins, au temps de Molière, ne connaissaient guère l’organisme humain ? « Ils savent, la plupart, de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser ; mais pour ce qui est de les guérir, c’est ce qu’ils ne savent point du tout… »

Voyons maintenant quelles sont les opinions scientifiques de ces Diafoirus père et fils en qui Molière semble incarner tous les ridicules de la médecine. « Il s’attache aveuglément », dit Diafoirus père en parlant de son fils, « aux opinions de nos anciens. Jamais il n’a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle {p. 8}touchant la circulation du sang, et d’autres opinions de même farine… » Là-dessus, Thomas Diafoirus tire de sa poche, pour l’offrir à Angélique, la grande thèse qu’il vient de soutenir contre les circulateurs. Voilà, ce me semble, des détails significatifs. Si Molière condamnait dans son ensemble et définitivement la médecine, distinguerait-il les circulateurs des non-circulateurs ? En réalité, Molière ne condamne point la science. « La médecine », écrivait-il dans la préface du Tartuffe, « est un art profitable, et chacun le révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ». Il croit aux progrès de la pensée humaine, s’appuyant chaque jour sur l’expérience. Ce qu’il raille, c’est la vaine superstition des règles sacro-saintes, la prétendue érudition au nom de laquelle certains prétendent interdire aux esprits curieux toute découverte nouvelle, les retenir dans la routine. Ce qu’il condamne, c’est la sotte vanité, la lourde suffisance qui nous empêche de nous rendre compte du peu que nous savons, et nous dispense d’interroger les faits. Ce qu’il repousse énergiquement, en cette occasion comme en bien d’autres, c’est le principe métaphysique d’autorité sans contrôle, c’est l’illusion creuse, que M. Émile Zola a si justement appelée « la vanité du faible ». Comme Socrate jadis, et avec plus d’énergie encore, à tous les savants gonflés de fausse science, Molière crie qu’ils ne savent rien et que le γνϖθι σεαυτόν est le commencement de la sagesse. Soyez simples, dit Molière aux philosophes et aux médecins, soumettez à l’expérience les règles de la science, songez à la perfectionner sans cesse ; ne vous payez pas, et ne nous payez pas de mots, qu’ils soient latins ou grecs ; enfin, commencez moralement et physiquement par nous guérir, et nous ne manquerons pas de vous rendre grâce. Auguste Comte a, depuis, félicité la classe des médecins d’avoir su seule utiliser dignement la censure de Molière, qui l’a poussée à se dégager des entraves métaphysiques et littéraires pour devenir le meilleur appui du Positivisme naissant.

La nature et la préciosité §

{p. 9} La violence avec laquelle Molière condamne les précieuses nous choque aussi tout d’abord. Quel brutal, quel grossier personnage que ce Gorgibus, reprochant aux « précieuses ridicules », sa fille et sa nièce, leur parure et leurs caprices !

« Ces pendardes-là, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d’œufs, lait virginal et mille autres brimborions que je ne connais point. Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d’une douzaine de cochons pour le moins…. Il est bien nécessaire vraiment de faire tant de dépenses pour vous graisser le museau ! Dites-moi un peu ce que vous avez fait à ces messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur. Vous avais-je pas commandé de les recevoir comme des personnes que je voulais vous donner pour maris ? » Nous serions portés à condamner un tel langage, si la vanité, l’affectation, la sécheresse de cœur des deux précieuses ne nous semblait bientôt plus insupportables que le lourd bon sens de Gorgibus. « Mon Dieu ! (dit Madelon à son père) que vous êtes vulgaire ! Pour moi, un de mes étonnements, c’est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi ! »« Mon Dieu ! ma chère (s’écrie Cathos), que ton père a la forme enfoncée dans la matière ! » Et Madelon, dans sa vanité coupable, en arrive à espérer que sa mère a pu devenir la maîtresse de quelque prince charmant : « Je crois que quelque aventure un jour me viendra développer une naissance plus illustre. » Comme nous la comprenons alors, cette fureur de Gorgibus, s’indignant contre la préciosité, le bel esprit, qui ont empoisonné l’âme des deux jeunes filles, et envoyant à tous les diables ces « sottes billevesées, amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes ». C’est la première révolte du sens commun contre la prétendue culture littéraire et toutes les conséquences funestes qu’elle semble nécessairement engendrer tout d’abord. De même Chrysale, dépité de voir son valet laisser brûler son rôt en lisant quelque histoire, las d’être méprisé injustement, mal servi dans une {p. 10} demeure d’où le raisonnement a banni la raison, pourra s’écrier :

Vos livres éternels ne me contentent pas
Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
Vous devriez brûler tout ce meuble inutile…
Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu’une femme étudie et sache tant de choses.
Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants,
Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses gens,
Et régler la dépense avec économie,
Doit être son étude et sa philosophie…

Dirons-nous cependant que Molière pense comme Gorgibus et Chrysale ? Non, certes ; et pour être convaincus qu’en définitive, l’auteur des Femmes savantes n’a nullement admis

… Qu’une femme en sait toujours assez
Quand la capacité de son esprit se hausse
À connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse,

il nous suffira d’entendre un instant ce ridicule et presque odieux Arnolphe, de L’École des femmes, auquel Molière fera si durement expier son égoïsme :

Je ne veux point, dit-il, d’un esprit qui soit haut ;
El femme qui compose en sait plus qu’il ne faut.
Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime,
Même ne sache pas ce que c’est qu’une rime…
En un mot, qu’elle soit d’une ignorance extrême ;
Et c’est assez pour elle, à vous en bien parler,
De savoir prier Dieu, m’aimer, coudre et filer…

De tels propos, Molière les condamne impitoyablement. S’il blâme Philaminte de chercher à imposer à Henriette le respect du bel esprit et de la fausse science, il dénonce au mépris de tous les gens de cœur ce M. de la Souche qui s’est efforcé systématiquement d’abêtir la pauvre Agnès. « N’est-ce pas », dit Horace :

                                     Un crime punissable
De gâter méchamment ce fonds d’âme admirable,
D’avoir, dans l’ignorance et la stupidité,
Voulu de cet esprit étouffer la clarté ?

{p. 11} Nous sommes pris de pitié en entendant Agnès reprocher à Arnolphe (au moment où il ose lui rappeler les soins qu’il prit d’élever son enfance) cette ignorance dont elle souffre et qui lui pèse sur le cœur :

Vous avez là-dedans bien opéré vraiment
Et m’avez fait de tout instruire joliment !
Croit-on que je me flatte, et qu’enfin dans ma tête
Je ne juge pas bien que je suis une bête ?
Moi-même j’en ai honte ; et dans l’âge où je suis,
Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis…

Molière ne souhaite point que la femme soit laissée dans l’ignorance, car une âme ignorante est une âme atrophiée, et Molière veut pour chacun le développement et la puissance intégrale de toutes ses facultés. On connaît la fameuse tirade de Clitandre, qu’on ne saurait trop souvent citer, parce qu’elle est la sagesse même :

Je consens qu’une femme ait des clartés de tout,
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d’être savante…
De son étude enfin je veux qu’elle se cache
Et qu’elle ait du savoir sans vouloir qu’on le sache…

Donc, Clitandre et Molière ne font nullement profession de chérir l’ignorance. Ils haïssent seulement :

La science et l’esprit qui gâtent les personnes,

qui dessèchent le cœur d’Armande, lui font mépriser le mariage, prendre en horreur non pas absolument l’époux, mais les enfants et le ménage ; qui mettent un mauvais orgueil au cœur de Philaminte, l’entraînent à malmener son bon homme de mari, achèvent de rendre folle la pauvre Bélise comme ils ont rendu Cathos et Madelon ingrates et ridicules.

Molière veut, avant tout, que la femme conserve ses qualités naturelles de bonté, d’affection, de dévouement, de modestie. Qu’elle soit instruite et spirituelle, à merveille, mais qu’elle reste simple dans son rôle de fille, d’amante ou d’épouse. Et comme Aristophane jadis chassait les Athéniennes babillardes {p. 12} de la place publique, Molière dit aux Françaises :

                                       « Vous devriez vraiment
Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la lune
Et vous mêler un peu de ce qu’on fait chez vous. »

Le naturel et l’art d’écrire §

En littérature aussi, Molière semblerait au premier abord un réaliste intransigeant. Je ne connais point, pour ma part, « d’exécution » plus cruelle et plus impitoyable que celle du sonnet d’Oronte par Alceste. Il est fort bien fait cependant, ce sonnet à Philis, dont les deux derniers vers sont passés en proverbe et qui, pris dans son ensemble, ne prête à rire en aucune façon. Oronte vient de terminer sa lecture, Philinte a fait son compliment. Alceste bondit et, puisqu’on exige qu’il parle du sonnet, il parle à cœur ouvert :

Franchement, il est bon à mettre au cabinet.
Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles,
Et vos expressions ne sont point naturelles…

Et le misanthrope condamne chaque expression tour à tour ; il n’en épargne aucune et, pour protester contre toute affectation, toute recherche, il se met à chanter :

Si le roi m’avait donné
Paris, sa grand’ville…, etc…

Aussitôt le public d’applaudir à cette mâle simplicité, d’approuver Alceste et Molière, qui s’exprime, croit-on, par la bouche d’Alceste ! et, pour ma part, je crois bien que le public fait un contresens. Alceste, homme du monde, et qui, somme toute, parle fort bien, n’est-il pas ridicule, lorsqu’après avoir chanté cette chanson simple jusqu’à la naïveté, il s’écrie :

Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris ?

Un cœur de berger, sans doute ; mais lui-même, à Célimène, parlera tout autrement. N’oublions jamais la complexité de ce caractère du misanthrope, sur lequel nous reviendrons plus {p. 13}tard. Alceste est sympathique, mais il faut qu’il soit ridicule, et sa critique du sonnet d’Oronte est outrée, risible comme la tirade de Chrysale contre l’instruction des femmes. L’opinion d’Alceste, c’est la première protestation violente contre la recherche du style, et si nous voulons savoir ce que pense Molière en cette matière, ce n’est point là que nous l’apprendrons. Souvenons-nous que M. Jourdain, pour être naturel jusqu’au primitif, n’en est pas moins grotesque quand il fredonne :

Je croyais Jeanneton aussi douce que belle.
Je croyais Jeanneton plus douce qu’un mouton, etc…

Alceste, en substituant à un sonnet précieux une chanson quelconque, ne sort d’un excès que pour se jeter dans l’autre ; et la vérité, aux yeux de Molière, est entre les deux. De même qu’en matière de mœurs, il ne convient pas plus de supprimer les instincts naturels que de les déchaîner, de même en littérature on ne doit ni s’écarter de la nature au point de jouer avec les mots comme Trissotin, ni condamner toute espèce d’art comme Alceste ; et l’œuvre personnelle de Molière, si on l’examinait au point de vue littéraire, me semblerait fournir la démonstration de ce que je viens d’avancer.

S’agit-il des lois de l’art dramatique, Dorante niera d’abord qu’il existe d’autre règle que celle de plaire, qu’il n’a cure des écrits d’Aristote et d’Horace, que L’École des femmes, de Molière, est une bonne comédie parce que le public l’a bien accueillie ; puis, ayant ainsi fait acte d’indépendance, il soutiendra qu’en reste la pièce ne pèche contre aucune des règles dont parle M. Lysidas ; ces règles, il les a lues, Dieu merci ! autant qu’un autre…

Lysidas. — Quoi, Monsieur, la protase, l’épitase et la péripétie…

Dorante. — Ah ! Monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grands mots. Ne paraissez point si savant, de grâce ; humanisez vos discours et parlez pour être entendu. Pensez-vous qu’un nom grec donne plus de poids à vos raisons, et ne trouveriez-vous pas qu’il fût aussi beau de dire l’exposition du sujet que la protase, le nœud que l’épitase, et le {p. 14} dénouement que la péripétie.

En un mot : « Soyez naturel. Monsieur Lysidas, appelez les choses par leur nom et, sur ce terrain, je ne vous redoute guère. » Molière n’a pas obéi aux préceptes d’Aristote et d’Horace par aveugle respect de la tradition, mais il s’est trouvé en fait amené à les suivre parce que ces règles, « dont vous embarrassez les ignorants, ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter Je plaisir que l’on prend à ces sortes de poèmes » ; Molière ne condamne donc pas les règles, mais ne veut point qu’on les entoure de mystère et de vénération ; et là, comme en toute autre matière, il ne se paye point de mots…

La nature et l’honneur féminin §

Les idées de Molière sur l’honneur féminin, la liberté qu’il sied de laisser aux jeunes filles et aux épouses durent sembler de son temps étrangement hardies. La puissance paternelle au xviie siècle était, aux yeux de la loi et de l’opinion, presque absolue. « Le devoir d’une fille est dans l’obéissance », répétait-on volontiers. Qu’un père eût résolu de mettre sa fille au couvent ou de la marier à quelque déplaisant personnage, elle devait subir sa volonté sans révolte et plus tard ne demander qu’à la religion l’oubli de ses chagrins. C’est contre cette passivité que Molière proteste. Au nom de la nature, il proclame que la femme a droit au bonheur. Cherchez à faire d’une fille, d’une épouse, une esclave, et elle se révoltera, mettra toute la rouerie de son sexe au service de sa vengeance ; c’est là un fait que Molière constate sans trop le déplorer. Quand les pères et les époux seront bien convaincus que toute contrainte, toute tyrannie, ne saurait rien engendrer pour eux que de funeste, ils cesseront de faire peser sur leurs filles et leur femme un joug honteux. Mais, comme il se heurtait, en soutenant cette thèse, à des préjugés tout-puissants, l’auteur de L’École des femmes dut, pour en mieux triompher, employer des moyens extrêmes. Jamais il n’a poussé le réalisme si loin que lorsqu’il mit en scène l’adultère, suite presque nécessaire de toute union qu’une femme n’a point librement et spontanément contractée. {p. 15} Je n’ai jamais entendu, pour ma part, sans un serrement de cœur et un frisson de dégoût, les louanges passionnées que le pontifiant M. de Sotenville et la prude Mme de Sotenville donnent à leur fille Angélique, femme du pauvre Dandin. Cette femme semble, au demeurant, la plus rouée, la plus antipathique des révoltées que Molière met en scène. Belle, froide, tour à tour orgueilleuse et méprisante, souple et câline, faussement emportée, Angélique s’entend à conserver toutes les apparences de la pudeur et de la vertu. Seule avec son mari, elle est cynique et se croit le droit de l’être.

Comment ! parce qu’un homme s’avise de nous épouser, il faut d’abord que toutes choses soient finies pour nous et que nous rompions tout commerce avec les vivants ! C’est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messieurs les maris ; et je les trouve bons de vouloir qu’on soit morte à tous les divertissements et qu’on ne vive que pour eux. Je me moque de cela et ne veux point mourir si jeune.

Georges Dandin.

C’est ainsi que vous satisfaites aux engagements de la foi que vous m’avez donnée publiquement ?

Angélique.

Moi ? Je ne vous l’ai point donnée de bon cœur et vous me l’avez arrachée. M’avez-vous, avant le mariage, demandé mon consentement et si je voulais bien être à vous ? Vous n’avez consulté pour cela que mon père et ma mère : ce sont eux proprement qui vous ont épousé ; je prétends n’être point obligée à me soumettre en esclave à vos volontés.

Dandin.

Oui ! C’est ainsi que vous le prenez. Je suis votre mari et je vous dis que je n’entends pas cela.

Angélique.

Moi, je suis votre femme et je vous dis que je l’entends.

C’est bien la révolte. La peinture de Molière est triste et vraie. Mais pourquoi Georges Dandin a-t-il, par vanité, épousé une demoiselle et l’a-t-il épousée sachant qu’elle ne l’aimait pas ?

Nous comprenons maintenant pourquoi la pupille de Sganarelle, la jeune Isabelle de L’École des maris, viendra se jeter d’elle-même, pour ainsi dire, dans les bras de Valère. Elle ne veut pas devenir Mme Sganarelle. On veut la {p. 16} contraindre. Pour sauver sa liberté, elle usera de tous les artifices, elle ne reculera devant aucune démarche, aucun mensonge, et finira même par se plaire à ce jeu, au point de nous choquer. Mais ne vaut-il pas mieux encore tromper le prétendant jaloux et ridicule que le futur mari ? Isabelle manque à toutes les convenances, s’expose à bien des périls sans doute ; elle le reconnaît elle-même :

Je fais, pour une fille, un projet bien hardi,
Mais l’injuste rigueur dont envers moi l’on use
Dans tout esprit bien fait me servira d’excuse…..

Du moins, n’en viendra-t-elle jamais jusqu’à déclarer plus tard à son amant, comme Angélique à Clitandre : « Pensez-vous qu’on soit capable d’aimer de certains maris qu’il y a ? On les prend parce qu’on ne s’en peut défendre et que l’on dépend de parents qui n’ont des yeux que pour le bien ; mais on sait leur rendre justice, et l’on se moque fort de les considérer au-delà de ce qu’ils méritent. » Aussi sommes-nous fort bien disposés à pardonner à Isabelle les ruses qu’elle emploie pour se défendre et nous empresserons-nous d’applaudir avec Molière à la victoire de la pauvre Agnès sur Arnolphe, son oppresseur et son tyran.

On sait par quels moyens M. de la Souche, pour se garder des accidents auxquels tous les maris sont exposés, s’est efforcé de rendre sotte autant qu’il se pourrait la malheureuse qu’il destinait, dès l’enfance, à l’honneur de sa couche. Il croit toucher au but. Agnès ne sait rien, demande si l’on fait les enfants par l’oreille. Il va pouvoir l’épouser en paix. Elle croira volontiers que, du côté de la barbe, est la toute-puissance et ne songera nullement à s’étonner que celui qui la prend ne la prenne que pour lui. Survient Horace. Elle aime, et cette pauvre fleur étiolée dans l’ombre s’épanouit soudain. Elle devine sa force, elle voit qu’Arnolphe la désire et qu’elle est désirable, puisque Horace le lui dit. Elle veut être à Horace et parvient à se donner à lui. La nécessité lui donne de l’esprit, chasse ses craintes. Elle ne redoute plus ni la prison sur terre, ni les chaudières bouillantes de l’enfer, et quand Arnolphe, étonné, dépité, désespéré, se trouve à ses pieds, {p. 17} prie, implore, elle est à son tour cruelle, elle se venge impitoyablement…

Tenez, tous vos discours ne me touchent point l’âme,
Horace avec deux mots en ferait plus que vous…

C’est la nature qui triomphe de toutes les entraves que l’égoïsme humain prétendait lui imposer, et Molière chante ce triomphe. Son rire clair, joyeux, puissant, sonne dans ces deux vers :

Oui, ma foi, là-dessus,
Une sotte en sait plus que le plus habile homme !

Il ne faut donc pas contraindre la femme, laisser sa nature se développer en liberté. Est-ce à dire que la femme ait le droit de satisfaire à ses caprices, de vivre bien ou mal comme il lui plaît ? « Non pas », répond Molière. La femme a des devoirs à remplir dont le premier est de rester honnête, mais le meilleur moyen de fortifier en elle les sentiments de l’honneur est tout d’abord de la laisser librement choisir un époux et plus tard de lui accorder une certaine indépendance, par suite une responsabilité morale :

Leur sexe aime à jouir d’un peu de liberté ;
On le retient fort mal par tant d’austérité ;
Et les soins défiants, les verrous et les grilles
Ne font pas la vertu des femmes et des filles :
C’est l’honneur qui les doit tenir dans le devoir.

Or, aux yeux de Molière, l’honneur est un sentiment naturel, comme l’amour. La plupart de ses héroïnes sont de fort honnêtes femmes. Marianne est charmante. Henriette sera la meilleure des épouses. Elvire n’écoute les galanteries de Tartuffe que par nécessité, et non sans gêne et sans impatience. Léonor, enfin, est non seulement honnête naturellement, mais naturellement raisonnable et réfléchie.

Ceux qui se sont efforcés systématiquement de représenter Molière comme le défenseur immoral de l’instinct contre la vertu semblent oublier cette scène touchante de L’École des maris où la jeune fille exprime sa tendresse pour un vieillard. Molière est avant tout, et je le crois pour ma part, {p. 18}« l’un des plus grands peintres que l’humanité ait produits ». Trouve-t-il dans la société une femme tranquille et réfléchie, il la met en scène telle qu’il l’a rencontrée. La sage Léonor prétend suivre sa nature, et ceux qui lui font obstacle tentent de la détourner d’un hymen qui lui plaît, excitent sa colère :

                                       … Ô l’étrange martyre !
Que tous ces jeunes fous me paraissent fâcheux !
Ils croient que tout cède à leur perruque blonde
Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde
Lorsqu’ils viennent, d’un ton de mauvais goguenard,
Vous railler sottement sur l’amour d’un vieillard.

Aussi bien, ce vieillard, d’humeur affectueuse et douce, n’a-t-il jamais tenté d’obtenir Léonor malgré elle. Il s’est efforcé de mériter son amour et l’a obtenu :

Moi ! je n’aurais jamais cette faiblesse extrême
De vouloir posséder un cœur malgré lui-même !

Il savait bien qu’une fille qu’on garde est gagnée à demi. Il ne l’a point gardée et elle est venue à lui spontanément, avec joie.

Et ce respect de Molière (bien supérieur en cela à La Fontaine) pour la femme, qu’il croit naturellement bonne et généreuse, ne répond-il pas aux préoccupations du grand philosophe moderne qui jugeait de la valeur morale d’une société selon la place que la femme y tenait, l’estime et le respect dont elle y était entourée, croyant avec raison que seule la femme sera capable d’élever, de rendre meilleur et plus pur le cœur de l’homme ; que seule la compagne de celui qui lutte et qui pense, saura lui rappeler sans cesse qu’il doit être non seulement courageux et énergique, mais très bon, très généreux et très aimant.

Nature et catholicisme §

Je crois qu’il est impossible de nier qu’au nom de la nature et du bon sens, Molière ait attaqué la discipline catholique et la doctrine chrétienne telle qu’on la concevait de son temps. La première conviction d’un catholique, c’est qu’il faut aimer {p. 19} Dieu par-dessus toute chose et songer à son salut. Certes, Molière ne pouvait officiellement, en plein xviie siècle, devant le roi, devant la cour, combattre la religion, que seuls quelques libertins se plaisaient alors à fronder, bien moins par conviction que pour faire du scandale. Il ne pouvait même, dans le Tartuffe, refuser quelques fleurs à la véritable piété. Tartuffe est un « faux dévot ». Cléante se défend de donner dans le libertinage, mais nous verrons que la religion qu’il admire n’oblige en somme les humains qu’à bien vivre et ne s’appelle catholicisme que par occasion. Ce qui reste vrai, incontestable, ce qui explique le déchaînement de haine et d’injures dont le Tartuffe fut l’occasion, l’indignation des jésuites, des jansénistes et du clergé, c’est que Molière, d’un bout à l’autre de la pièce, protestait énergiquement contre la préoccupation égoïste du salut, qui fut l’âme du jansénisme ; contre l’intrusion du directeur dans la famille, dont les jésuites furent toujours les défenseurs intéressés.

Quiconque a lu le Port-Royal de Sainte-Beuve, feuilleté les œuvres du grand Arnauld, ou simplement médité certaines épîtres de Pascal, où le souci de la foi, la préoccupation du salut, le mépris des bassesses humaines sont exaltés avec une passion incroyable, ne pourra s’empêcher de tressaillir en écoutant les conseils que Orgon reçoit de Tartuffe :

Il m’enseigne à n’avoir d’affection pour rien.
De toutes amitiés il détache mon âme ;
Et je verrais mourir frère, enfant, mère et femme,
Que je m’en soucierais autant que de cela…

On croirait entendre là, si j’ose me servir ici de cette expression, comme une « parodie » des propos jansénistes. Certes, Tartuffe est un faux dévot, il ne parle au nom du ciel que dans son intérêt, mais enfin il parle au nom du ciel, et son langage est celui dont les gens dévots se servent d’ordinaire. Il ne veut détacher Orgon de sa famille que pour lui mieux ravir son bien ; mais, en définitive, les hommes pieux qui, par conviction religieuse, poussent une fille à renoncer à toute affection terrestre pour n’aimer que Dieu et assurer son salut, un père de famille à s’absorber dans l’amour divin au {p. 20} point d’oublier ses obligations terrestres, ne sont-ils pas, sinon aussi odieux que Tartuffe, du moins aussi nuisibles ? Orgon n’était pas un méchant homme, il a besoin de tout le stoïcisme chrétien que Tartuffe lui a enseigné pour ne point se laisser attendrir par les prières d’une fille qui le conjure de ne pas la sacrifier :

Allons, ferme mon cœur ; point de faiblesse humaine !
Mortifiez vos sens avec ce mariage
Et ne me rompez pas la tête davantage…

Par de tels propos, Molière nous fait sentir qu’il a fallu, pour corrompre la bonne nature d’un père, le zèle de cet incomparable directeur qui « comme du fumier regarde tout le monde ». Tartuffe a su démontrer au naïf Orgon qu’il lui serait fort avantageux de s’assurer une place en paradis, qu’il serait infiniment mieux là qu’en enfer ou qu’en purgatoire, et qu’il devait en conséquence bannir toute autre pensée que celle de son salut. « S’il suffit de sacrifier les siens pour être éternellement heureux », s’est dit Orgon, « qu’à cela ne tienne. » Et il a négligé sa femme, il a brutalement mis son fils à la porte, il a rudoyé son frère et va sacrifier sa fille… Tels sont les dangers qu’un mauvais directeur fait courir à une famille, et c’est bien le directeur que Molière condamne, celui que le catholicisme prétend substituer au père dans la direction morale de l’épouse et des enfants, et qui, pour être dévot, n’en sera pas moins homme. Il ne pourra jamais avoir au cœur la tendresse naturelle du père pour les siens et sera souvent tenté d’user mal de son influence spirituelle, afin de contenter de temporels désirs. Qu’Elmire, cessant de penser, de vouloir par elle-même, d’obéir à son honnête naturel, laisse se substituer à sa propre conscience celle du directeur : elle tombera bientôt dans l’adultère, avec cette consolation, il est vrai, d’être la maîtresse d’un homme d’une dévotion extrême, qui s’est chargé de son plaisir en même temps que de son salut.

Elmire.

Mais comment consentir à ce que vous voulez
Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?

Tartuffe.

{p. 21} Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
Madame ; et je sais l’art de lever les scrupules.
Le ciel défend, de vrai, certains contentements,
Mais on trouve avec lui des accommodements.
Selon divers besoins, il est une science
D’étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l’action
Avec la pureté de notre intention.
De ces secrets, Madame, on saura vous instruire :
Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
Conteniez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.

Molière n’aime pas les directeurs, mais il hait les cloîtres. Un chrétien ne parle qu’avec respect de ces couvents silencieux, où des femmes à genoux consument leur vie entière à prier pour le salut des âmes en péril.

Molière connaît mieux les raisons qui jettent la plupart des femmes hors du monde : chagrin d’amour, dépit, persécutions d’une marâtre. Aussi le couvent apparait-il chez lui comme un épouvantail. Gorgibus menace sa fille et sa nièce : « Ou vous serez mariées toutes deux avant qu’il soit peu, ou, ma foi, vous serez religieuses ; j’en fais un bon serment. »

Toutes les jeunes filles que l’on prétend contraindre à renoncer à leur amour : la fille d’Harpagon, celle de Philaminte, celle de Monsieur Jourdain, ne manquent pas de s’écrier comme la jeune veuve : « Un cloître est l’époux qu’il me faut. » La pensée est la même, si les expressions ne sont point semblables. Elles veulent la mort ou le couvent… Ces deux solutions se valent à leurs yeux. Béline voulait se débarrasser d’Angélique. Elle a conseillé à son mari d’en faire une religieuse. Angélique s’est défendue avec calme et énergie. En apprenant la mort d’Argan, peu d’instants plus tard, désespérée, pleine de repentir en songeant au chagrin qu’elle a pu causer à son père, elle ne trouvera, pour se punir de sa désobéissance passée, aucun châtiment plus pénible que la {p. 22}captivité dans une de ces retraites où les austérités « usent les tristes jours que le ciel a comptés ». C’est encore au fond d’un petit couvent qu’on s’est chargé d’abêtir Agnès sur l’ordre d’Arnolphe. Cette fois, rien ne vient adoucir la protestation de Molière contre la vie de couvent, parce qu’elle est, par essence, la vie contraire à la nature. Derrière les grilles, la personne humaine cesse d’être libre, la femme voit sa beauté se faner sans profit, son âme se dessécher ou s’abêtir. Elle ne connaît plus la joie de vivre. Elle est inutile, incapable de remplir ses devoirs naturels d’épouse et de mère, les seuls qui soient sacrés aux yeux du poète. Elle est à jamais perdue pour la famille et l’Humanité.

II.
Comment Molière s’appuie sur l’opinion pour établir la partie positive de sa morale. §

Nous avons vu Molière opposer la nature, et les bons instincts naturels, aux préjugés de son temps et à la discipline catholique, mais je ne crois pas le moins du monde, avec M. Brunetière, qu’il se soit heurté surtout contre la religion en tant que principe réprimant. Ce sont bien les dogmes chrétiens qui lui déplaisent et non pas les règles de bonne vie destinées à contenir les appétits égoïstes et vulgaires. Molière prétend enseigner aux hommes à bien vivre et, parlant, à se vaincre parfois eux-mêmes et à se corriger de leurs vices. Il comprendra la nécessité d’un nouveau « principe réprimant », faute duquel tous les instincts mauvais ne tarderaient pas à se déchaîner. Or, le principe un peu vague, « vivre conformément à la nature », dont il s’est servi, après Rabelais et Montaigne, pour ruiner nombre de préjugés qui lui semblaient fâcheux, ne l’eût certes pas amené à un certain nombre de jugements dont nous avons pu reconnaître la haute sagesse. Pour remplacer Dieu et les chaudières bouillantes, il lui fallait une force morale à opposer aux faiblesses des hommes. Cette force, ce sera l’opinion, {p. 23}l’opinion des honnêtes gens, dont Molière choisit les représentants à tous les degrés de l’échelle sociale. C’est par leur bouche qu’il exprimera sa pensée en toute occasion.

Ici, le grand poète, obéissant à son désir de peindre, de mettre en scène les hommes et les femmes livrés aux épreuves de la vie, aux luttes de conscience, et de faire sortir de leur exemple des leçons pour l’Humanité, se trouve réaliser instinctivement la haute pensée que des moralistes, comme Adam Smith, des philosophes, comme Comte, conçurent de nos jours à l’état abstrait.

C’est du jugement porté par un spectateur impartial sur les actions des hommes qui l’entourent, que Smith a fait le critérium de sa morale de la sympathie. C’est à l’opinion publique que Comte remet le contrôle et l’appréciation des actions individuelles. Le moraliste et le grand philosophe, comprenant l’un et l’autre la nécessité permanente d’accommoder, avec l’opinion humaine qui évolue, l’appréciation des actes des hommes qui se répètent en somme à travers les siècles sans grand changement, remettent aux meilleurs de nos contemporains le soin de juger de notre conduite. N’est-ce pas de ce soin que s’acquittent à merveille, au xviie siècle, chacun dans leur milieu, les Don Louis, les Clitandre, les Dorante (de la critique), les Ariste, les Cléante, les Madame Jourdain, les Eliante, les maître Jacques, les Martine, les Dorine, les Toinette… ces gens du monde, ces bourgeoises, ces valets, ces servantes de Molière, de conditions bien différentes, mais qui tous possèdent ces mêmes qualités supérieures : la bonté souriante et le bon sens. Ils entourent le personnage vicieux ou ridicule que Molière les charge de conseiller ou de juger ; ils le connaissent à merveille, depuis longtemps. Ils ne nous sont nullement suspects de pédantisme ; et, en effet, ne se trouvent-ils pas là nécessairement, comme dans la vie ? Ils font partie du salon, de la famille, de la maison. Ils ne semblent nullement sur la scène pour y philosopher, y faire de la morale, mais enfin ils s’émeuvent de ce qu’ils voient, ils redoutent, ils réprouvent, ils raillent ce vice, ce ridicule qu’ils ont constamment sous les yeux. Monsieur Jourdain cherche à se faire passer pour {p. 24}gentilhomme. Par malheur, il se trouve avoir auprès de lui deux personnes auxquelles il « n’en imposera » jamais : sa bonne bourgeoise de femme, et sa mâtine de servante, Nicole. S’avise-t-il de vouloir faire de sa fille une marquise, malgré elle ? Madame Jourdain sera là pour lui dire : « Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis », et Nicole pour lui déclarer que la noblesse ne lui en impose guère, car le fils du gentilhomme de son village « est le plus grand malitorne et le plus sot dadais qu’elle ait jamais vu ». Tout heureux qu’il puisse être de se voir habillé à la dernière mode de la Cour, il éprouvera quelque gêne en entendant Nicole rire de lui, et le contrôle de toutes ses actions par deux femmes de tête fait admirablement ressortir aux yeux du public tous les ridicules du bourgeois gentilhomme. Chrysale abdiquerait entièrement son autorité de chef de famille, s’il n’était vigoureusement exhorté par son frère, soutenu par sa servante. Il serait lâche naturellement, il n’ose l’être tout à fait, par un reste de pudeur qui lui fait redouter le mépris d’Ariste et de Martine. « Quoi ! » s’écrie Ariste,

… Vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,
Vous résoudre une fois à vouloir être un homme,
À faire condescendre une femme à vos vœux,
Et prendre assez de cœur pour dire un : je le veux ?
Vous laisserez sans honte immoler votre fille
Aux folles visions qui tiennent la famille,
Et de tout votre bien revêtir un nigaud
Pour six mots de latin qu’il leur fait sonner haut.

On ne saurait certes mieux rappeler et proclamer à quel point l’autorité ferme et résolue du père est indispensable au bonheur de cette famille, mais cette haute leçon perd toute apparence dogmatique et didactique, quand elle est donnée par un frère auquel son cœur et sa raison dictent à la fois ce qu’il dit. Et, mieux encore que les paroles de Chrysale, nous retenons le proverbe de Martine, si expressif dans sa naïveté :

La poule ne doit point chanter devant le coq.

Argan, le malade imaginaire, préoccupé surtout de se {p. 25} choisir un gendre médecin, veut-il contraindre sa fille à épouser Thomas Diafoirus ou à s’enterrer dans un cloître, c’est Toinette qui lui fera la leçon ; car, dit-elle : « Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser » ; et cette familiarité, cette bonhomie avec laquelle Toinette rappelle Argan à lui-même, fait infiniment plus d’impression sur les auditeurs que les plus savants raisonnements du monde :

Argan.

Je ne mettrai pas ma fille dans un couvent si je veux ?

Toinette.

Non, vous dis-je.

Argan.

Qui m’en empêchera ?

Toinette.

Vous-même.

Argan.

Moi ?

Toinette.

Oui, vous n’aurez pas ce cœur-là.

Argan.

Je l’aurai.

Toinette.

Vous vous moquez.

Argan.

Je ne me moque point.

Toinette.

La tendresse paternelle vous prendra.

Argan.

Elle ne me prendra point.

Toinette.

Une petite larme ou deux ; des bras jetés au cou ; un mon petit papa mignon, prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher…

Quelle simplicité, quel excellent réalisme ! Est-il possible de mieux montrer aux hommes, par la simple représentation d’une scène qui dut être vécue mainte fois, la tendresse naturelle du père aux prises avec l’entêtement égoïste du maniaque, et l’opinion émue, prête à blâmer aussi durement le père coupable qu’elle l’a doucement averti de sa folle et prié de se montrer meilleur ?

Mais Dorine surtout, la servante d’Orgon, incarne en elle le bon sens de la Française du peuple. Depuis longtemps déjà, elle vit dans cette maison où Tartuffe, gueux et déguenillé, s’introduisit un jour, revenant de l’église en compagnie du maître. Tout d’abord, Dorine a trouvé cet intrus suspect et ce dévot dangereux. Chaque jour elle souffre davantage de le voir prendre place à la table de famille où sa dupe lui sert les meilleurs morceaux. Dorine a beaucoup {p. 26}d’affection pour son maître, elle l’a connu généreux, capable de servir son prince…

Mais il est devenu comme un homme hébété
Depuis que de Tartuffe on le voit entêté :
Il l’appelle son frère et l’aime dans son âme
Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme…

Tout cela inquiète la servante. Par elle nous devinons les malheurs que Tartuffe déchaînera bientôt sur le logis. Sa maîtresse vient d’être malade, elle l’a soignée, elle a passé la nuit à son chevet, elle raconte tout cela à Orgon qui rentre de voyage et songe bien moins à s’étonner de la mauvaise santé de sa femme qu’à s’extasier sur le bon appétit de son pauvre Tartuffe. Et Dorine qui a vu Elmire souffrir, Tartuffe manger, dormir et boire, s’étonne et s’indigne de trouver son maître si indifférent à l’égard de sa femme. Elle termine brusquement son récit…

… Tous deux se portent bien enfin
Et je vais à Madame annoncer par avance
La part que vous prenez à sa convalescence !

Maintenant, consciente du péril, elle s’efforcera de son mieux d’ouvrir les yeux à son maître. On le trompe, on le dupe ; Tartuffe ment, il ne méprise les richesses que faute d’en posséder et parle trop de sa naissance pour un homme uniquement occupé du ciel :

Qui d’une sainte vie embrasse l’innocence
Ne doit pas tant prôner son nom et sa naissance…

Mais elle ne s’attarde guère à ces considérations générales. Tartuffe veut épouser Angélique, et ce mariage ne doit point se consommer. Orgon peut avoir ses raisons d’aimer Tartuffe, mais Angélique ne l’aime pas et la servante vient au fait brutal, positif. Orgon va-t-il contraindre sa fille à s’unir avec Tartuffe ? C’est une chose grave.

Sachez que d’une fille on risque la vertu
Lorsque, dans son hymen, son goût est combattu.
Que le dessein de vivre en honnête personne
Dépend des qualités du mari qu’on lui donne…
{p. 27} Et qui donne à sa fille un homme qu’elle hait
Est responsable au ciel des fautes qu’elle fait.
Songez à quels périls votre dessein vous livre !

Ces périls, comme elle les pressent elle-même, comme elle sait les exposer à son maître tels qu’ils sont et sans phrases… Dorine déteste les grands mots qui dispensent d’avoir du courage. Avec quelle dédaigneuse pitié cette robuste fille rappelle à la réalité sa petite maîtresse Angélique affolée, larmoyante, indécise, et qui parle de se donner la mort si tout ne va pas selon ses vœux :

Fort bien, c’est un recours où je ne songeais pas,
Vous n’avez qu’à mourir pour sortir d’embarras ;
Le remède sans doute est merveilleux. J’enrage
Lorsque j’entends tenir ces sortes de langage !

Dorine ne se paye ni d’apparences, ni de mots. Elle s’occupe des faits et des nécessités, puis des moyens d’action. C’est la plus positive peut-être des servantes de Molière. Aucune, en tout cas, ne semble aimer davantage la famille dont elle fait partie, et qu’elle tremble de voir dépouillée, désunie par le faux dévot. Par elle, Molière nous fait comprendre à merveille combien l’unité de la famille, l’entente de ses membres sous la direction ferme et bienveillante du père sont choses essentielles au point de vue moral.

Le père doit être maître chez lui, bannir du logis tout directeur qui voudrait prendre sa place, consulter sa femme en toutes choses sans la laisser empiéter sur ses droits. Il exigera de ses enfants l’obéissance, mais la leur rendra facile, car il s’abstiendra de disposer d’eux sans leur consentement. Il n’agira jamais par caprice, mais dans l’intérêt des siens. Il saura donc à la fois se montrer bienveillant et digne. Un père qui se laisse avilir par un vice, dégrader par une passion, déconsidérer et rapetisser par un ridicule, perd toute autorité morale sur les siens ou cause leur malheur. Harpagon, aux yeux duquel les deux mots « sans dot » en matière de mariage tiennent lieu « de beauté, de jeunesse, de naissance, d’honneur, de sagesse et de probité », se verra méprisé par un fils insolent qui bravera sa malédiction. Il laissera sa fille Élise {p. 28}exposée aux entreprises de Valère. — Monsieur Jourdain, en proie à la folie des grandeurs, délaisserait sa femme et donnerait sa fille au grand Turc, sans y attacher d’autre importance. — Un amoureux au désespoir, une fille cloîtrée, une autre déshéritée, deux frères brouillés, une intrigante maîtresse du logis ! Voilà ce que pouvait enfanter la simple manie d’Argan. Telles sont les vérités que Molière enseigne aux hommes, les menaçant, s’ils se refusent à bien vivre, non pas des chaudières bouillantes dans un problématique enfer, mais des sanctions humaines qui nous préoccupent en fait bien davantage. Est-il rien de plus pénible pour un père, par exemple, que de n’être pas aimé des siens, de souffrir leur mépris, d’être raillé, sinon ostensiblement, du moins en cachette, par ses valets, de ne point mériter l’estime des honnêtes gens ?

C’est le plus souvent aux hommes, en tant que pères et époux, que Molière prescrit leur devoir (aussi exactement, bien entendu, qu’un auteur comique le peut faire) ; mais, aux hommes en général, il donne quelques sages conseils, sans distinction de caste ni de condition.

Le premier, celui sur lequel il revient sans cesse, est d’être simples : Monsieur Purgon a beau s’affubler d’une longue robe noire et parler latin, il n’en tue pas moins ses malades ; Monsieur Lysidas invoque Aristote et fait d’exécrables pièces ; le philosophe Pancrace est un âne avec toute son érudition ; Marphurius, qui feint de douter si le monde extérieur existe ou non, a besoin de quelques coups de bâton pour se souvenir qu’il existe des juges ; Trissotin, qui mêle en ses vers les calembours aux soupirs, est insupportable. — Molière dit à Arsinoé qu’elfe s’y prend un peu tard pour devenir prude ; à Dorante, ami de Monsieur Jourdain, qu’en dépit de ses belles manières et de son titre, il est un escroc ; à Don Juan, fils insolent, révolté contre toute idée de devoir individuel ou social, égoïste et méchant, au seigneur qui s’abaisse à user de son prestige pour intimider et congédier un créancier, au séducteur de Dona Elvire, repenti tardivement et s’en remettant hypocritement au ciel du soin de réparer ses fautes : « Apprenez que la vertu est le premier titre de noblesse, que je regarde {p. 29}bien moins au nom qu’on signe qu’aux actions qu’on fait, et que je ferais plus d’état du fils d’un crocheteur qui serait honnête homme, que du fils d’un monarque qui vivrait comme vous » ; Clitandre, amant d’Angélique et plein de mépris pour le roturier Georges Dandin : « Vous avez une étrange façon de mentir et de vous parjurer, pour un gentilhomme ! » ; à tous les petits marquis, enfin, qu’ils sont des cervelles creuses. N’est-ce pas nous engager à ne point juger les gens sur l’apparence, mais sur ce qu’ils valent en réalité. Je ne respecte, dit-il, ni fausse science, ni fausse pudeur, ni la naissance où la vertu n’est pas, ni la piété feinte, celle qui nous écarte de nos devoirs envers la famille et l’humanité. La vraie religion consiste à bien vivre. Les véritables dévots :

Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu :
On ne voit point en eux ce faste insupportable,
Et leur dévotion est humaine et traitable :
Ils ne censurent point toutes nos actions…
… L’apparence du mal a chez eux peu d’appui,
Et leur âme est portée à juger bien d’autrui.
Point de cabale en eux, point d’intrigues à suivre ;
On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.

De tels gens ne sont-ils pas mûrs pour une religion de l’Humanité ?

Les hommes doivent être modestes et bienveillants, et cette bienveillance est une qualité sur laquelle Molière insiste :

Ne hasardez jamais votre estime trop tôt
Et soyez pour cela dans le milieu qu’il faut.
Gardez-vous, s’il se peut, d’honorer l’imposture ;
Mais au vrai zèle aussi n’allez pas faire injure ;
Et s’il vous faut tomber dans une extrémité,
Péchez plutôt encorde cet autre côté.

N’est-ce pas un peu la pensée de Tacite : « Promptum ad deteriora vulgus », et celle de Comte : « Former l’hypothèse la plus simple et la plus sympathique, compatible avec l’ensemble des renseignements obtenus » ?

« Faites votre devoir », dit encore Molière à tous les humains. Votre devoir de père, de mère, de tuteur, de fille, d’épouse, {p. 30} d’ami, de serviteur, de maître, de sujet. Cherchez d’abord à bien voir en quoi il consiste pour chacun de vous, il est rarement facile à accomplir. Agissez donc en toute occasion selon votre conscience, le plus honnêtement et le moins maladroitement possible ; l’opinion tiendra compte de vos efforts et des difficultés que vous avez rencontrées. Le pauvre Sganarelle est loin d’être admirable, mais il avait un fort méchant maître et s’est efforcé de faire quelque bien ; il lui sera beaucoup pardonné.

« Soyez énergiques quand il le faut, mais sachez imposer votre volonté sans fracas. Une honnête femme, aux discours d’un galant, n’a que faire de jeter les hauts cris. » Elmire dit justement :

Que ce n’est point de là que l’honneur peut dépendre
Et qu’il suffit pour nous de savoir nous défendre…

« Autant que possible, évitez le scandale », dit encore Molière (et c’est là un conseil d’une portée toute générale où il faudrait se garder de voir une coupable tolérance pour le vice), le scandale ne saurait rien enfanter que de déplorable en soi. Écoutons Chrysale :

Si je n’approuve pas ces amis des galants,
Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulents
Dont l’imprudent chagrin, qui tempête et qui gronde,
Attire au bruit qu’il fait les yeux de tout le monde.

Sosie lui-même, qui est un politique et un philosophe, s’écrie, après la mésaventure de son maître :

Sur telles affaires toujours
Le meilleur est de ne rien dire…

Mais ces vers ne signifient en aucune façon que :

Le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on en fait.
Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
Et ce n’est pas pécher que pécher en silence…

Si nous devons étouffer en nous cette malsaine curiosité qui nous pousse à nous enquérir des malheurs d’autrui afin de les {p. 31} pouvoir conter en tout lieu, et cet instinct de diffamation brutale qui a triomphé depuis, au xixe siècle et au début du xxe, avec le libre essor du journalisme irresponsable et vénal, il n’en est pas moins vrai que nous devons toujours agir avec franchise et bien vivre. Sinon notre indulgence à l’égard des autres deviendrait de la complicité. Soyons sincères. L’hypocrisie est exécrable et Molière l a attaquée sous toutes ses formes. Depuis l’huissier Loyal qui a l’air si déloyal, jusqu’au Don Juan méchant que sa conversion rend encore plus odieux, jusqu’au redoutable Tartuffe, Molière combat les fourbes et leur oppose les gens de bien qui parlent franc et net : les Cléonte, qui ne se laissent point passer pour gentilshommes quand ils ne le sont pas ; les Clitandre, incapables de faire des courbettes devant des gens qu’ils méprisent ; Alceste surtout, ce grand Alceste, bourru, aimant et sincère, las des préjugés.et des mesquineries du monde auquel Molière donna son âme, un jour qu’il souffrait beaucoup.

Alceste dira la vérité, toute la vérité, coûte que coûte, et à tout venant. Et Molière nous l’a représenté malheureux, un peu ridicule, abandonné de cette femme coquette qu’il a la faiblesse d’aimer encore et s’enfuyant au désert, seul, désespéré. Pourquoi ? C’est que cet Alceste dont Molière comprend, admire, partage l’Idéal, a méconnu les nécessités terrestres et positives. Il a voulu s’élever trop haut. Il a péché « un peu, par orgueil », et las de se voir incompris, il a renoncé à la lutte. Molière le lui reproche. Il savait bien que la pure vertu n’est pas de ce monde, le poète qui, dans la préface du Tartuffe, écrivit : « Je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et à adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. » Molière souffrait de cette nécessité d’accommoder avec la médiocrité humaine cette pensée pure qui se trouve chez les meilleurs d’entre nous et les emporte vers le juste, le beau, le vrai. Cette nécessité absolue, il la proclamait en rendant Alceste ridicule et la déplorait en nous le faisant aimer. De là vient que le Misanthrope est un chef-d’œuvre de haute raison et de pitié profonde. Que voulait Alceste ? Vivre au grand jour ! Mais il s’est brisé dans l’épreuve, n’ayant pu sortir de lui-même et comprendre la {p. 32} nécessité sociale de pardonner aux hommes leurs imperfections individuelles, en raison des obligations qu’il leur avait collectivement dans le passé et dans le présent.

Conclusion §

Les hommes sont méchants, injustes, oui…
… Les hommes devraient être faits d’autre sorte.
Mais est-ce une raison que leur peu d’équité
Pour vouloir se tirer de leur société ?
Si tous les cœurs étaient francs, justes et dociles,
La plupart des vertus nous seraient inutiles…

Il faut savoir nous résigner, et vivre, et vivre le mieux possible, non pas pour nous-mêmes, mais pour autrui, car un homme n’a sa raison d’exister que par les autres hommes. Tel me semble être le dernier mot de la morale de Molière.

Et c’est cette foi merveilleuse en l’action, subsistant en dépit de toutes les misères physiques et morales attachées à notre nature, en dehors de tout espoir, de toute crainte d’un caractère métaphysique — et cela dans le même temps où le christianisme janséniste abêtissait Pascal. C’est cette relativité dans la conception d’une vertu humaine qui me semble donner à la morale de Molière une valeur incomparable et définitive au point de vue positif.