Constant Coquelin

1882

L'Arnolphe de Molière

2015
Source : Constant Coquelin, L'Arnolphe de Molière, Paris, Paul Ollendorff, 1882.
Ont participé à cette édition électronique : Floria Benamer (OCR et stylage) et Chayma Soltani (Structuration et encodage TEI).

L'Arnolphe de Molière §

{p. 1} Je devrais commencer par des excuses. Si quelque chose peut sembler inutile, en ce monde où tant de choses et de gens sont inutiles, c’est une conférence de plus sur un sujet qui a déjà fourni matière à tant de conférences. Je ne sache guère en effet comédie qui en ait inspiré davantage. La première en date, qui est incontestablement la meilleure, aurait bien dû pourtant décourager d’en faire d’autres. Impossible d’exposer avec plus d’esprit les objections ; {p. 2} impossible d’y répondre avec plus de bon sens. Mais cette conférence, qui remonte au 1er juin 1663, avait, aux yeux des contemporains, un tort considérable, celui d’être de l’auteur de la pièce, de M. de Molière lui-même. On trouva outrecuidant qu’un auteur attaqué se défendit en personne, et, qui pis est, se défendît en poète comique, c’est-à-dire fit de ses critiques une comédie, et des plus vives. Il plut des réponses et ce fut un beau bruit. Les échos en sont venus jusqu’à nous, fournissant une ample tablature à messieurs les commentateurs. Si bien qu’à mon tour il m’a pris envie de vous raconter cette bataille, une des plus hardies, qu’ait livrées Molière, et de laquelle date cette grande campagne contre les dévots, que, tout mort qu’il est, — pas si mort que ses adversaires le voudraient bien, — il poursuit encore aujourd’hui, grâce à Tartufe.

Disons donc deux mots, si vous le voulez bien, de toutes ces pièces mises en conférences.et de toutes ces conférences mises, en pièces.

Je puis, du reste, faire valoir, à ma décharge, {p. 3} qu’à mesure que le temps passait et que les hommes se renouvelaient — si les hommes se renouvellent, — à mesure du moins que changeaient les mœurs, la comédie de Molière apparaissait aux critiques sous des aspects nouveaux, dont plusieurs fort inattendus pour Molière, si le sort eût voulu, pour notre bonheur, qu’il eût la vie aussi dure que ses chefs-d’œuvre et qu’il pût lire les fantaisies que ceux-ci ont inspirées de notre temps. C’est sur ces aspects-là que je me réserve d’insister tout à l’heure, comme j’ai fait dans ma causerie sur le Misanthrope, et sans craindre davantage de froisser ce qu’au risque de passer pour un esprit arriéré, j’appellerai les préjugés romantiques sur Molière.

Arriéré ! quand j’étudie le maître, je voudrais l’être, — de deux cent vingt ans au moins pour le pouvoir étudier sur le vif. Je sais que la traversée des âges produit sur les chefs-d’œuvre le même effet que la traversée des Indes sur le bon vin ; ce qu’ils ont d’imperfections se dépose ; ils y gagnent cette saveur unique et ce bouquet d’immortalité qui font {p. 4} que, quand on en débouche une bouteille, je veux dire quand on en joue un quelque part, les douze ou quinze cents personnes appelées à la dégustation se recueillent dans un même sentiment de religion et de bien-être. Mais il n’est pas défendu pourtant d’aimer le vin dans sa nouveauté, et je crois qu’il serait bon, si i c’était possible, de remonter les âges et d’écouter la comédie de Molière avec les oreilles de ses contemporains, de façon à la juger avec la même vivacité que si nous ne l’avions jamais entendue.

J’ai peine à croire, je l’avoue, que les grands hommes soient si peu dans le secret de leur génie qu’on le prétend de nos jours ; et il me semble que si je pouvais interroger Molière lui-même sur son œuvre, il m’en dirait des choses au moins aussi sensées que celles qu’en ont pu dire Messieurs tel ou tel, dont les noms figurent, en petits caractères, au bas de chaque page de ses œuvres dans les éditions Variorum.

Et si ce désir, hélas ! si vain quoique si vif, de revoir et d’entendre un. auteur depuis si longtemps enseveli qu’on ne sait plus même {p. 5}où gît sa cendre, si ce désir est concevable, c’est surtout quand il part d’un comédien, car je ne veux pas être autre chose, et qu’il s’applique à un grand homme qui fut un comédien aussi, et qui, sans aucun doute, faisait de son jeu le commentaire le plus précis et le plus profond de son œuvre.

Un de mes amis, très informe de toutes les choses du théâtre, esprit ingénieux et chercheur, a écrit la Première représentation du Misanthrope, et l’opuscule, est charmant. Mais la première du Misanthrope ne fut pas une bataille, elle ne fit pas date dans la vie de Molière, comme celle des Précieuses ou celle de Tartufe, ou celle- enfin de l’École des femmes.

Ah ! c’est celle-ci que j’aurais voulu qu’il nous donnât ! Tâchons d’y suppléer une minute, dussions-nous, à défaut de son érudition, appeler un peu l’imagination au secours.

Supposons-nous, si vous le voulez bien, revenus à l’an de grâce 1662, au lendemain de la Noël, et tâchons de nous orienter, car tout Parisiens que nous sommes, transportés {p. 6} en plein siècle de Louis XIV, nous nous faisons un peu l’effet d’arriver de province.

C’est l’aurore du grand règne. Louis a vingt-cinq ans. L’État c’est lui, depuis surtout que Fouquet est à Vincennes. Il mène de front les affaires et les plaisirs, négocie avec les républicains de Hollande, malmène le Saint-Père, rudoie Philippe IV, soudoie Charles II, et, en même temps, danse et compose des ballets où font merveille sa grande mine et sa belle jambe, et sa noble chevelure flottante, car ce n’est que dans dix ans qu’il désespérera le monde en prenant la perruque. C’est là que l’admirent les yeux de tourterelle de cette petite blonde, modeste, tendre, et boiteuse comme la prière, qui s’appelle mademoiselle Louise La Beaume Le Blanc de la Vallière. Ils sont dans la première ferveur de cet amour, qui eût tant fait pardonner à Louis, s’il ne l’eût trahi ; il en naîtra l’année prochaine un fils, à la venue duquel assistera pieusement Colbert. Le roi, adoré d’elle, est idolâtré de tous ; il est déjà le Soleil ; nec pluribus impar, dit la devise qu’il vient de {p. 7} prendre, au carrousel des Tuileries. La cour autour de lui se pâme. Le temps n’est plus des âpres génies. Descartes est à l’index ; voilà quatre mois que Pascal est mort ; Corneille subsiste, mais non plus entier, et ce n’est pas Cinna qu’on répète à l’Hôtel de Bourgogne, c’est Sophonisbe. Son frère Thomas a plus de succès que lui. Boileau compose ses premières Satires. La Fontaine, encore peu connu, fait pleurer les nymphes de Vaux. Racine est un jeune homme de vingt-deux ans, à qui s’intéresse Molière, qui lui jouera dans un an la Thébaïde, Le grand homme du moment, l’homme écouté, le dispensateur des grâces, c’est Chapelain. Il reproche à Molière de tomber dans la scurrilité. Le règne des Précieuses n’est pas consommé. Somaize a publié cette année môme’ leur grand Dictionnaire. Leurs bureaux d’esprit, leurs alcôves font l’office de la presse. Seulement elles se divisent, pour Molière, en alcôves pour et en alcôves contre ; et le grand introducteur de ces doctes ruelles, l’abbé Dubuisson, l’honore de son embarrassante protection. Il y a bien {p. 8} une dizaine d’abbés à l’Académie, et quelques évêques ; cela, d’ailleurs, ne semble pas suffire… aux abbés ; et l’un deux, le d’Aubignac, si fort ennemi de Corneille, vient d’en fonder une autre, l’académie des Allégoristes ; elle se réunit chez l’abbé de Villeserain ; les dames y sont admises. — Il y a une troisième académie, celle de Danse ; elle a été fondée par le roi même, pour remédier aux abus introduits dans l’art par les désordres et la confusion des dernières guerres ; abus capables de porter ledit art à une ruine irréparable. Dieu merci ! grâce à Louis XIV, la danse est sauvée ; M. Jourdain l’apprendra. Mais allons au théâtre, s’il vous plaît.

Paris en a plusieurs : le Marais, l’Hôtel de Bourgogne, le Palais-Royal ; il y a la troupe espagnole qui a fait four à la ville, mais que la reine a fait réussir à la cour ; il y a les Italiens, qui alternent au Palais-Royal avec la troupe de Monsieur. La mort de Mazarin a porté un coup à l’Opéra naissant ; on n’entend plus guère chanter ces faussets particuliers que Madame de Longueville, charitable, appelait {p. 9} des incommodés. La troupe royale, ceux qu’on nomme les Grands Comédiens, ce sont ces Messieurs de l’Hôtel de Bourgogne, les Floridor, les Montfleury, les Beauchâteau, la laide et sublime Desœillets. Ils jouent, comme la troupe de Monsieur, les mardis, vendredis et dimanches ; parfois le jeudi, si la pièce est la Gamma de Corneille le jeune, ou Persée et Démétrius. L’hiver est la saison des tragédies, à cause des belles recettes qu’elles font ; cela changera peut-être… Molière cependant risque aujourd’hui sa comédie nouvelle. En. voici l’affiche, rouge et noire ; voyez ; elle annonce pour deux heures, l’École des Femmes ; point de noms d’acteurs, mais on sait qu’il joue dans toutes ses pièces.

L’affiche dit deux heures : mais vous n’ignorez pas que l’heure du dîner retarde le spectacle ; on ne commence plus qu’après quatre heures, d’autant que c’est l’usage d’attendre que la salle soit remplie ; si bien qu’on ne sort guère qu’à sept, et cela fait crier. Heureusement nous avons la nouvelle.invention, les chandelles au coin des {p. 10} rues, qui durent jusqu’à minuit ; c’est admirable.

Nous voici au théâtre ; on entre ; il y a quelque poussée ; comme d’habitude, les mousquetaires font tapage ; ils prétendent, étant de la maison du roi, entrer sans payer ; cas de querelle, et de temps en temps l’on tue à Molière un portier ; aussi Saint-Germain et Gillot ont-ils l’épée. Nous qui ne sommes que clercs ou bourgeois, pour quinze sols nous irons au parterre ; les loges sont de trois livres ; les belles galeries dorées de cent dix sols ; les seigneurs du bel air donnent un demi-louis pour être sur le théâtre. Connaissez-vous la salle ? Voilà qui est plus beau que le jeu de paume du Marais. C’est celle que Richelieu fit bâtir pour Mirame ; le roi l’a donnée à Molière, de moitié avec les Italiens, après que le sieur Ratabon, surintendant des bâtiments, eut commencé à démolir le Petit-Bourbon sans prévenir la troupe, qui se trouva une belle après-midi sans théâtre. On y tient mille à l’aise, et puisque nous sommes debout comme les cinq cents qui sont au parterre, considérons le lieu.

{p. 11} L’éclairage est brillant, et ne rappelle que de loin les deux lattes mises en croix avec une chandelle à chaque bout, qui composaient le luminaire, aux premiers temps de Louis XIII ; il est à présent de deux lustres de dix bougies, pendus au-dessus de l’avant-scène d’où l’on les descend pour les moucher, et qu’on lève quand la pièce commence. Point de rampe : une grille ; point de trou du souffleur : le souffleur est derrière la scène ; point d’orchestre : les six violons sont dans une loge. Ces loges, où sont nos précieuses, sont fort incommodes ; on n’y voit guère ; mais l’important est qu’on soit vue. Entendez-vous sur la scène le fracas des marquis s’embrassant et remuant les chaises de paille ? En voici qui écartent le rideau pour faire des mines à certaine loge ; à celle de Ninon, je pense ; n’est-ce pas elle, là-bas, qui a quitté pour Molière, — ils sont amis, — sa petite cour de la rue des Tournelles ?… Mais le brouhaha redouble. Un Périgourdin près de nous demande de qui est la pièce. Son voisin lui répond ; il est distrait, sans doute, car il répond en rimes :

{p. 12} C’est une pièce de Molière ;
Cet écrivain par sa manière
Charme aujourd’hui toute la cour ;
De la façon que son nom court
Il doit être par delà Rome ;
J’en suis ravi, car c’est mon homme.

— Molière ! dit le Périgourdin. Je le connais ; il a passé chez nous ; il menait l’Illustre Théâtre.

— Justement, repart un autre, un Parisien, qui semble assez honnête homme et il y fut médiocrement reçu.

— C’est qu’il voulut jouer Nicomède ou Pompée et qu’il n’est point merveilleux acteur, si ce n’est dans le ridicule.

— C’est l’avis commun, et l’on le drape à l’Hôtel de Bourgogne sur la façon dont il joue le tragique.

— Un garçon d’esprit toutefois.. ; II m’a fait pâmer de rire dans telle pièce de Scarron… mais aussi, ce Scarron, quel génie !… Vraiment, ce Molière est à Paris !

— Depuis quatre ans ; Monsieur patronne sa troupe ; et il plaît au Roi, dont il est valet de chambre

{p. 13} — Que me dites-vous là ? Mais c’est un personnage.

— Il serait vrai, si son métier de comédien ne lui faisait tort ; et les autres valets de chambre ne souffrent qu’impatiemment de partager avec lui l’honneur de faire le lit du roi. Cependant il persiste : cela lui donne ses entrées ; il observe les hommes, fournit ses tablettes et s’oriente sur l’humeur du maître…

— Mais valet de chambre ! Il était donc de bonne famille ?

— La charge lui vient de son père, qui était en outre tapissier.

— Et ce père l’a laissé jeter dans le théâtre !

— Il s’y est jeté de lui-même il y a quelque dix-sept ans ; et il est à décider si ce fut l’amour d’une comédienne qui lui fit suivre le théâtre, ou l’amour du théâtre qui lui fit suivre la comédienne.

— La profession le passionnait à ce point ?

— Jusque là, qu’étudiant Térence avec Monsieur le prince de Conti, il allait, en sortant, sur le Pont-Neuf, s’offrir à l’Orviétan, {p. 14} pour lui remplacer son pître, pendu pour ses mérites ou mis à mal par les médecines de son maître.

— Et qui est la comédienne qui l’enleva ?… Joue-t-elle toujours ?

— Toujours, bien qu’elle ne soit plus jeune, et.qu’on l’ait chansonnée quand elle fit la naïade dans le prologue des Fâcheux.., Vous savez ?… La chanson de la Coquille… qui réclame un poisson plus frais… C’est la Béjart, pardieu ; Madeleine Béjart, dont, toute réflexion faite, Molière vient d’épouser la sœur.

— Il en a épousé la sœur ?

— Toute jeune ; c’est du fruit bien vert pour lui ; d’où les méchants bruits qui courent.

— De méchants bruits ? Parlez, parlez.

— Cela ne se peut dire qu’à l’oreille…

— Y croyez-vous ?.. Sa fille !…

— Je crois Molière honnête homme, et il a des ennemis.

— Un satiriste n’en saurait manquer.

— Et des plus cruels : car il en fait rire.

— C’est juste.

— Ajoutez qu’il est riche ; comment endurer {p. 15} qu’il loge rue Richelieu, qu’il ait des meubles précieux, des lustres, des miroirs, des cabinets, des tableaux et des tapisseries, et que, reçu dans les meilleures compagnies, tout comédien qu’il est, il tranche assez du grand seigneur pour rendre tous les dîners qu’il reçoit ?.

— Cela crie vengeance, en effet… Mais que dit sa femme et comment se comporte-t-elle ?

— Heuh ! heuh !…

— Comment diable ! Est-ce que ?…

— Hé ! hé !

— Diantre ! Mais vous disiez qu’il vient de l’épouser ?

— En janvier dernier… Entre nous, ce serait dommage ; car il ne s’est pas conduit avec elle en Sganarelle, mais en Ariste… Je pense que vous connaissez l’École des Maris ?

— On me l’a fait lire.

— On assure que Molière s’est peint dans Ariste ; et l’éducation que préconise ce bonhomme est celle qu’il a donnée à sa femme, car il l’a élevée lui-même…

— Bonne précaution, encore que Scarron la {p. 16} déclare inutile  Mais que pensez-vous du fait ?

— Qu’il est possible ; et j’ai observé que Molière a repris cette pièce au moment même de son mariage…

— Si j’en crois le titre de celle d’aujourd’hui, nous allons sans doute voir la contrepartie. Je gage que Molière a changé d’avis, et qu’il est à présent pour Sganarelle…

— Nous le saurons tout à l’heure : le rideau monte.

Le rideau monte effectivement, et nous découvre la scène, assez étroite et encombrée de spectateurs du bel air, assis à droite et à gauche, dans des postures qui montrent que la plupart savent qu’ils se donnent eux-mêmes en spectacle. On se jette quelques noms à l’oreille : c’est M. le duc de la Feuillade, c’est M. le commandeur de Souvré, c’est M. le comte de Broussin… J’entends nommer Plapisson. un personnage assez dédaigneux, de ceux-là évidemment qui, à l’hôtel de Bourgogne, partent avant la fin du spectacle, pour ne pas ouïr la farce qu’on donne après la tragédie.

{p. 17} Le décor est fort simple : c’est deux maisons sur le devant et, le reste, une place de ville. « Il faut une chaise, une bourse et des jetons. » Voilà pour la mise en scène et les accessoires. Au reste, que pourrait-on mieux faire, n’ayant point de coulisses, et tous les acteurs réduits à entrer par le fond, comme le veulent ces deux rangs de marquis en demi-cercle ? — C’est un mal dont on a pris son parti ; et l’on ne supprime ces places que dans les pièces à machines, ou chez le roi.

Cependant le brouhaha qui suit d’ordinaire le lever du rideau, compliqué de quintes de toux, de crachements, de mouchements et de remuements de chaises, ce brouhaha s’apaise, et derrière les marquis, là-bas, paraissent deux bourgeois, ce semble, de mise assez cossue, qui s’avancent sur le devant de la scène ; et l’approche du premier excite dans la salle ce léger mouvement d’aise et cet épanouissement de physionomie qui signifient clairement : « Ah ! ah ! le voilà, c’est lui ; nous allons rire ! » au moins chez ceux qui ont la conscience bonne et la rate saine.

{p. 18} C’est lui : c’est Molière ; vous le reconnaissez ; ou plutôt, point du tout ; ce n’est pas Molière, car il joue ; c’est son personnage que vous avez sous les yeux ; un homme de quarante ans passés, assez bien nourri, de bonne mine et l’air fort satisfait de soi ; il y a dans sa toilette quelque prétention au bel air ; c’est un certain Arnolphe, qui a du bien, et qui, nous apprend son compère, se fait appeler Monsieur de la Souche ; vieux garçon (cela se voit), l’œil encore vif, la lèvre grasse, aimant les bons contes, un bon raillard, eût dit Rabelais, et qui se flatte de les savoir toutes : écoutez-le dauber sur les maris ; il ne tarit pas, il en fait gorge chaude ; oui, mais repart le compère à qui cet ennemi des maris vient de confier son prochain mariage,

                                              Qui rit d’autrui
Doit craindre qu’en revanche on rie aussi de lui.

N’a-t-il point de peur de quelque disgrâce comme celles qu’il a tant raillées ? Gare alors, gare

..… Qu’aux carrefours on ne le tympanise !

{p. 19} Mon Dieu, notre ami, réplique notre homme d’un air de supériorité tout à fait réjouissant, n’ayez crainte ; je connais les femmes ; je suis sûr de mon affaire ; bien huppé qui m’attrapera !

A cette merveilleuse confiance dans ses ressources, à cette certitude goguenarde et vaniteuse, il n’est pas difficile de deviner que nous avons devant nous le ridicule de la pièce et nous nous préparons déjà à voir l’infaillible attrapé. Toutefois, écoutons son secret : car il va. libéralement nous le dire. Cette admirable rubrique, cet unique moyen de n’être point… ce que vous savez, — c’est d’épouser une sotte.

Une sotte ! le compère se récrie ; et j’en vois beaucoup dans les loges, qui ne se récrient pas moins ; la doctrine scandalise nos précieuses, qui se sentent visées par Arnolphe dans ces Spirituelles qui ne parleraient rien que cercle et que ruelles ; voyez l’impertinent qui soutient

Que femme qui compose en sait plus qu’il ne faut !

{p. 20} Il va plus loin : il veut que la sienne

                                …… En clartés peu sublime
Même ne sache pas ce que c’est qu’une rime,
Et s’il faut qu’avec elle on joue au corbillon,
Et qu’on vienne à lui dire à son tour : Qu’y met-on ?
Il veut qu’elle réponde : Une tarte à la crème !

A ce mot qui fait éclater le parterre, les dames pincent les lèvres, un quidam à notre côté, à mine discrète et fade, poète probablement, murmure : « Cela est grossier » ; et M. de la Feuillade, sur le théâtre, lève les bras au ciel d’un air de pitié. Voilà une pièce qui commence mal. Comment prend-on Molière au mot ? Ne voit-on pas que c’est son personnage qui parle ? — Il poursuit ; il raconte son entreprise ; il veut une moitié qui dépende toute de lui ; celle qu’il a choisie lui inspira de l’amour dès quatre ans ; il l’a achetée de sa mère, une bonne paysanne, qui, dit-il,

A s’ôter cette charge eut beaucoup de plaisir.

Et il l’a fait élever selon sa politique, c’est-à-dire ;

[      ]… Ordonnant quels soins on emploierait
Pour la rendre idiote autant qu’il se pourrait.

Et vous voyez un homme enchanté ; il à réussi ; elle est simple au delà de ce qu’on peut imaginer, elle en dit à le faire pâmer de joie ; jusque là que, l’autre jour, elle est venue lui demander

Avec une innocence à nulle autre pareille
Si les enfants qu’on fait se faisaient par l’oreille !

A ce trait d’Arnolphe, qu’il lance d’un air épanoui, comme la chose la plus belle du monde, grand éclat de rire autour de nous, grande inquiétude parmi les dames, dont les visages disparaissent derrière les éventails. ; décidément, ce soir, c’est Rabelais qui souffle Molière.

Mais voici Arnolphe seul ; et comme il revient de voyage, il veut rentrer chez lui. Par malheur il a eu soin de choisir, pour veiller sur son innocente, deux valets aussi simples qu’elle ; et ces deux naïfs, disputant à qui n’ouvrira pas, laissent pester leur maître un bon quart d’heure à la porte. La scène semble froide au poète pincé, notre voisin, non pas à nous : {p. 22} car, outre qu’il nous paraît juste qu’Arnolphe soit attrapé par les choses même dont il s’est cru garantir contre toute attrape, — n’y a-t-il pas de quoi crever de rire, rien qu’à voir la face ahurie d’Alain ? L’obligeant Parisien qui renseignait tout à l’heure le Périgourdin lui dit que cet acteur est Brécourt ; c’est un comique excellent qui s’est mêlé des armes et se pique d’écrire ; comme presque tous les comédiens ; le Roi dit de lui qu’il ferait rire des pierres. Quant à Georgette, c’est Mlle Marotte qui la joue ; une toute pouponne fillette, à qui l’on ne donne encore que de petits rôles, à qui même on fournit ses costumes ; Lagrange a du goût pour elle.

Doucement : voici Agnès qui entre en scène ; Agnès, c’est Mlle de Brie, qu’on pourrait appeler belle et bonne ; avec quel art elle s’est rajeunie pour ce rôle,ou plutôt comme elle a su faire sortir et répandre sur toute sa personne le charme qui est dans son âme ! C’est la meilleure de celles qu’a aimées Molière ; c’est le refuge de ses péchés et de ses peines ; si douce et si paisible, qu’à son âge, elle joue Agnès au {p. 23} naturel et qu’à soixante ans, quand elle voudra cesser de le jouer, le public refusera d’y entendre la du Croisy et ira lui-même, à grands cris, chercher la de Brie pour lui rendre la vraie Agnès.

ARNOLPHE

La besogne à la main ? c’est un bon témoignage.
Eh bien ! Agnès, je suis de retour du voyage,
En êtes-vous contente ?

AGNÈS

Oui, monsieur, Dieu merci.

ARNOLPHE

Et moi de vous revoir’, je suis bien aise aussi.
Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée ?

AGNÈS

Hors les puces qui m’ont la nuit inquiétée.

ARNOLPHE

Ah ! vous aurez bientôt quelqu’un pour les chasser.

AGNÈS

Vous me ferez plaisir…

Et là-dessus, elle remonte, laissant le parterre en joie et Arnolphe dans le ravissement de son ouvrage. Patience ; notre homme va {p. 24} déchanter. Voici l’amoureux qui paraît. C’est Lagrange, un acteur tout noblesse et tout feu ; un vraiment honnête homme aussi. Les pousseuses de beaux sentiments, que les puces d’Agnès inquiétaient aussi furieusement, sont un peu apaisées, ce semble, par l’entrée en scène de ce joli jeune homme. Il est bien fait, avec son air éventé, ses grands cheveux blonds, ses belles dents, ses rubans et ses plumes.

Le voilà qui embrasse Arnolphe. Il ne le connaît que sous ce nom. Arnolphe est un ami de son père, à qui ce père le recommande en attendant qu’il arrive lui-même, écrit-il, pour un fait important qu’il n’explique point. Arnolphe, à qui plaît la société des jeunes gens, pour les galanteries qu’ils aiment à dire, ouvre obligeamment sa bourse à notre Horace, et tout aussitôt le met sur le chapitre des femmes. — Voyons cela ; donnez-moi la comédie ; les femmes sont faciles, les maris bénins ; vous avez fait des cocus, hé ? Contez-moi ça ?

— Et voyez comme son œil pétille ; l’eau lui vient à la bouche. Horace d’ailleurs ne le fait point languir ; il a toute l’aimable intempérance {p. 25} de langue des jeunes gens, qui met toute la terre dans leur confidence ; et le voilà qui conte qu’il est épris… de qui ? d’Agnès naturellement ; oui, d’un jeune objet, qu’entretient dans l’ignorance certain de la Zousse ou de la Source, vous pensez qu’il a bien autre chose à faire que de s’arrêter au nom, un homme riche, mais un fou, un ridicule… Le connaissez-vous point ? Hé oui ! je le connoi, dit Arnolphe ; et il ne se peut rien voir de plus plaisant que le changement de son visage, le rapprochement de ses sourcils et la grimace dont il avale cette pilule… Mais Horace ne voit point cela, ou n’en soupçonne point la cause ; et il s’éloigne, bien aise d’avoir parlé de celle qu’il aime, et recommandant le secret, — sans doute pour se laisser le plaisir de le conter lui-même à tout le monde, et Arnolphe, un moment abattu, finit l’acte en courant après lui afin d’en tirer davantage…

Un gros bourdonnement s’élève, le parterre applaudit, les loges font les renchéries ; les marquis sur le théâtre se lèvent avec un bruit proportionné à leur importance et vont derrière {p. 26} la scène agacer les comédiennes ou draper Molière chez Molière. On entoure les distributrices de rossolis et de vin d’Espagne. Un jeune homme, fort affairé, qui a le rabat et la calotte, entre dans une loge, offrant des confitures aux dames ; les dames sont des plus précieuses ; et par notre Parisien, qui sait tout, nous apprenons que ce jeune homme est un poète, un sieur de Visé, familier de l’Hôtel de Bourgogne ; il semble fort animé contre la pièce ; le mot d’obscénité est prononcé ; Une voix forte répète sur la scène : « Tarte à la crème ! » Ah ! ah ! tarte à la crème I On rit, on querelle ; cependant on reste dans l’attente, et voici qu’Arnolphe rentre en scène.

Admirez quelle passion l’anime : il en est tout bouffi ; il enrage. Il n’a pu rejoindre Horace ; il interroge ses valets. L’amusante scène et que cela est joué ! Les pauvres bêtes sont assommées de peur ; ils tombent l’un et l’autre à genoux, et y retombent jusqu’à six fois symétriquement, avec des postures inimaginables ; si cela est delà farce, comme l’assure le poète pincé, un certain Br……Bross…… {p. 27} Boursault, à ce que j’entends dire, — au moins cette farce ne manque-t-elle pas son but ; on rit ; l’on rit davantage encore lorsqu’Arnolphe montant lui-même chercher Agnès, Alain, seul avec Georgette, lui explique ce que c’est que la jalousie, et que la femme est, par rapport à l’homme, comme un potage où il lui déplaît que le prochain trempe les doigts. Mais cette similitude ne paraît point goûtée de nos précieuses ; et en voilà qui font des haut-le-corps… La femme un potage ! Le moyen d’y tenir ! Tous les délicats seront contre la pièce et il ne restera de Molière qu’un bouffon sans conséquence. Ainsi parle Araminte à Climène ; et Lysidas opine du bonnet.

Chut ! Arnolphe reparaît ; Agnès le suit ; notre homme s’est à-propos rappelé son Plutarque ; il contient son courroux ; il interroge doucement, et s’efforce même de prendre part à la peine d’Agnès, qu’émeut encore le trépassement du petit chat. S’ennuyait-elle point durant l’absence d’Arnolphe ? — Jamais je ne m’ennuie, dit-elle. Et pourquoi s’ennuierait-elle, {p. 28} en effet ? Elle ne sait ce qui lui manque. — Et elle a tant à s’occuper ! Elle se fait des cornettes ; elle lui a fait des coiffes ; de ces copieuses coiffes de nuit, qui tiennent chaud à la tête et préservent du serein. — Et il a beau la lorgner en dessous, la bonne petite fille qu’elle est, tranquille et candide, n’avoue ni ne se déconcerte ; il n’en tirera rien, s’il ne décharge franchement son cœur. — Il le fait donc, à la façon classique, avec un exorde insinuant. — Le monde est une étrange chose, Agnès ! On prétend qu’un jeune homme est ici venu, que vous avez écouté ses harangues ; j’ai gagé que c’était une fausseté pure…Oh ! s’écrie l’enfant, ne gagez pas, vous perdriez !… Et dans l’ingénuité de son âme, n’épargnant aucun détail à son interlocuteur étranglé de jalousie, elle conte, en un récit charmant, sa rencontre avec Horace et leur assaut de révérences ; puis, la venue de certaine vieille, envoyée par le jeune homme pour lui peindre les blessures qu’il a reçues de ses yeux et lui en demander remède ; et après ce préliminaire, les visites d’Horace lui-même… {p. 29} Admirez le jeu de Molière pendant cette confidence innocemment assassine ! Il semble, tant il charge ses traits, ride le front, roule les yeux et joue des sourcils, qu’Arnolphe se sente pousser vraiment des cornes !

O fâcheux examen d’un mystère fatal
Où l’examinateur souffre seul tout le mal !

Il faut savoir pourtant jusqu’où ce pendard a poussé les affaires ; il faut savoir jusqu’où l’innocence peut mener une fille. Il causait ; bon ; cela vous chatouillait l’âme ; oui ; ne vous faisait-il point aussi quelques caresses ?

Oh ! tant ! il me prenait et les mains et les bras
Et de me les baiser il n’était jamais las !

— Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose ? demande Arnolphe ; et voyant qu’elle se tait, interdite, il pense étrangler. Ouf ! — Une rumeur, un chuchotement court dans la salle ; des rires étouffés ; un grand claquement d’éventails qu’agite désespérément la pudeur violée des marquises ; mais cela est bien plus fort deux mots plus loin :

{p. 30} AGNÈS

Hé ! il m’a…

ARNOLPHE

                    Quoi ?

AGNÈS

                              Pris…

ARNOLPHE

                                      Heuh !

AGNÈS

                                                     Le…

A ce le, où s’arrête Agnès, comme effilée de ce qu’elle va dire, la chasteté des précieuses ne connaît plus de bornes, elles tournent le dos à la scène ; c’en est fait, elles n’écoutent plus, les abbés s’indignent, et il y a sur le théâtre des élégants tout prêts à tomber en syncope.

Agnès cependant s’explique : ce le est un ruban ; un ruban, rien de plus ; et si elle en a tant retardé l’aveu, c’est que c’était un ruban donné par Arnolphe ; Arnolphe ne peut manquer d’être fort en colère ; et elle est toute {p. 31} surprise de le voir soulagé. Mais ce n’est point pour longtemps ; et il révèle à l’ingénue épouvantée que toutes ces choses qu’elle raconte, si plaisantes et si douces, sont des péchés, et des plus gros ; et qu’il entend, si le blondin se représente, qu’elle lui jette la porte au nez et, s’il heurte, un grès par la fenêtre ; et la pauvre petite a beau objecter :

Las ! il est si bien fait… je n’aurai pas le cœur…

l’extravagant lui coupe la parole, et, enflant la voix, d’un ton.de parodie :

Je suis maître, je parle ; allez, obéissez !…

Tous deux rentrent ; et avant même qu’ils aient disparu, le brouhaha éclate ; c’est une rumeur à ne pas s’entendre ; le vicomte du Broussin s’élance dehors en renversant sa chaise ; M. de la Feuillade ricane ; Plapisson, le philosophe, regarde le parterre comme s’il s’agissait d’une demi-lune à forcer, ou même d’une lune tout entière ; et les abbés voltigent de loge en loge, caquetant sur l’obscénité de {p. 32} Molière. Vous ne le saviez pas, mesdames ? ce bouffon est plus ordurier que Tabarin. Je vous dirai, si vous voulez, sa chanson du lanladerirette. Il y en a pour faire rougir un mousquetaire. — Vraiment ? dit un autre. Où se la procure-t-on ? — Comment vous trouvez-vous, madame ?Ce le ne vous a-t-il point indisposée ? — Autant que vous, madame. Ce le, se peut-il souffrir ?

De quelle étrange image on est par lui blessée !…

Et M. Boursault, qui a des tablettes, griffonne entre deux piliers, pendant que le parterre, en belle humeur, lance aux loges des quolibets, auxquels les laquais et les pages, ces pestes du théâtre, mêlent quelques lardons. La pièce tourne à la bataille ; mais le peuple est pour Molière ; il ne doit pas être inquiet.

Il reparaît en effet, intrépide ; il n’est point, lui, de ces auteurs au faible cœur, qui tremblent et se dérobent ; il paie de sa personne ; il est constamment en scène, faisant son personnage entre ces deux rangs de marquis dont {p. 33} il entend les murmures et dont les railleries le couchent en joue. Cela ne le trouble point, et il porte bravement sa pièce, faisant tête tour à tour aux loges, aux galeries et au théâtre. Aux connaisseurs en courage d’apprécier celui-là.

Il rentre donc, et dès ses premiers mots soulève une inimitié nouvelle. — Tout s’est passé comme le voulait Arnolphe. Horace est confondu, Agnès lui a jeté la pierre, et le jaloux veut préparer la petite à l’honneur des noces qu’il lui prépare ; à cet effet, et en attendant le notaire, il lui fait un ample et mirifique discours sur les devoirs, du mariage et la condition subalterne où gît la femme en la société ;

Du côté de la barbe est la toute-puissance…
Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
Montre d’obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
A son supérieur le moindre petit frère,
N’approche point encor de la docilité,
Et de l’obéissance et de l’humilité
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître !

{p. 34} Et la pauvre petite ne sait où se fourrer quand ce barbu tout-puissant lui parle des chaudières bouillantes

Où l’on plonge en enfer les femmes mal vivantes.

Quand il a clos ce sermon, en l’invitant à faire la révérence, comme en passant devant le sacrement, il lui fait lire, pour sa gouverne, un joli petit moisi livret, dirait maître François, destiné à être son unique entretien, et qui renferme

Les maximes du mariage
ou les devoirs de la femme mariée
avec son exercice journalier

Tout cela est le développement naturel du caractère d’Arnolphe ; il n’est point de libertin ayant pris sa retraite et entré au giron du mariage qui n’ait, pour sa défense et le morigènement de sa moitié, appelé au secours la religion et le diable ; le bon de l’Eglise, disent-ils, c’est qu’elle occupe nos femmes et les range au devoir. Mais ceux qui cabalent contre Molière ne veulent point entendre la raillerie ; {p. 35} ils feignent devoir un sacrilège dans ces extravagances. d’Arnolphe ; on.murmure dans des coins où nous n’avions vu personne encore ; des personnages, de noir vêtus, crasseux et mal en point, s’y révèlent par des effarouchements pieux et des yeux de côté ; et les mains ne se contentent plus de se lever au ciel, j’en vois qui esquissent des signes de croix. Écoutez comme le murmure gagne : - Cela est choquer nos mystères !… Tourner la religion en ridicule !… Où s’arrêtera cette fureur ?… N’a-t-il de respect pour rien ?… Et plus bas encore : — Je vous le disais bien qu’il avait épousé sa fille ! Mais cet orage sous terre ne semble pas étonner le comédien. Il va, soutenu par les applaudissements du parterre ; et le parterre c’est la bonne moitié de la salle ; la pièce continue, hardie, grosse, de verve. Agnès est rentrée, et voici Horace qui revient. Arnolphe est en humeur de rire ; il plaint l’amoureux qu’il suppose déconfit ; il le plaint, l’hypocrite, et le raille, entre cuir et chair : Un grès ! comment ?on vous a jeté un grès ?

{p. 36} Diantre ! ce ne sont pas des prunes que cela ?

Et feignant de l’intérêt ; protecteur et goguenard : Bah ! bah ! la fille vous aime, vous vous raccrocherez. Il ne croit pas si bien dire : et l’étourneau de blondin lui confie avec admiration

Un trait hardi qu’a fait cette jeune beauté
Et qu’on n’attendrait point de sa simplicité.

L’amour est un grand maître : il a donné de l’esprit à Agnès. Cette pierre, ce grès, vous m’entendez bien ?

Avec un mot de lettre est tombée à ses pieds.

Une lettre ! une lettre d’Agnès ! ne trouvez-vous pas cela plaisant, seigneur Arnolphe ?

ARNOLPHE

                                   Oui, fort plaisant…..

HORACE

— Non, vous n’en riez pas assez, à mon avis…

ARNOLPHE

Pardonnez-moi, j’en ris tout autant que je puis.

{p. 37} Il n’a pas fini de rire : Horace la lui lit, cette lettre, et la lettre est charmante, et Arnolphe sganarellisé n’en est que plus furieux. :.

Hon ! chienne !

dit le brutal.

HORACE

                       Qu’avez-vous ?

ARNOLPHE

                                                  Moi ? rien. C’est que je tousse.

L’amoureux lui veut faire admirer ce fond d’âme, admirable en effet, que révèle chaque mot du billet ; Arnolphe n’y entend qu’une chose : c’est qu’il avait bien raison de ne pas vouloir qu’Agnès apprît à écrire ; voilà à quoi lui sert cet art funeste ! Et n’y tenant plus, las de réprimer sa bile à force de contorsions, il prend congé. Que va-t-il faire ? Il ne sait ; il enrage et surtout d’aimer,, car il aime, et se l’avoue, comme un sot. Le troisième, acte le laisse en cet état, sur le point d’entrer chez Agnès, pour voir sa contenance après un trait {p. 38} si noir. — Et le bruit reprend de plus belle, du parterre aux galeries ; la division se marque plus fort que jamais, entré le commun publie, ravi des amours d’Agnès et passionnément désireux de savoir comment elle échappera à son bec-cornu, et le beau mondé, mêlé d’auteurs et de dévots, qui crie au scandale et invoque Dieu et les sergents, — d’autant plus altérés.que le succès se prononce et qu’ils.sentent Molière, auteur et acteur, tout près de gagner la partie.

— Il a pillé Scarron ! dit l’un.

— Straparole 1’ajoute l’autre.

— Dorimon ! renchérit un troisième.

— Qu’est cela, Dorimon ?

— Vous ne connaissez pas Dorimon, l’auteur de cette pièce de, l’an passé, l’École des Cocus ? c’est un de nos bons esprits..

— Il les pille tous !

— Ceux-là et les autres ! Il a acheté à la veuve de Guillot Gorju toute une valise de manuscrits ! c’est de cette valise qu’il tire ses pièces !

— Vous êtes sûr ?

{p. 39} — Je le tiens de M. Somaize.

— Tout cela n’est que plate bouffonnerie. Si ce genre triomphe, tout est perdu ; nous allons devenir l’opprobre des humains !

— C’est un athéiste ! Il drape les dix commandements ! Il mettra en scène les sept péchés mortels…

— On en a brûlé pour moins que cela.

— Et Monsieur patronne cette troupe !

— Oh ! il est censé leur faire une pension, mais il ne la paie pas.

— Silence donc ! crie le parterre. On a commencé.

C’est encore Molière qui rouvre le quatrième acte ; et, tout entier à son rôle, il nous peint Arnolphe rongeant son frein, jaune de bile, tantôt poussant de pitoyables soupirs, tantôt crossant du pied, cherchant où décharger son courroux, et à chacune de ces inflexions plaisantes, et de ces brusques changements d’intonation, où il excelle, et que ses rivaux traitent d’affectation, la gaîté se communique et s’accroît. Arnolphe a vu Agnès et elle était tranquille : hé oui, tranquille ; elle le tue, et {p. 40} n’a pas l’air d’y toucher ! il n’en revient pas. Que faire cependant ? Il l’aime, il faut sortir de là. Il cherche dans sa tête, si absorbé, qu’il ne voit ni n’entend le notaire, et qu’il s’en suit une longue scène de coq-à-l’âne, dont le public se réjouit, et qui met le sceau au succès. Puis le jaloux s’assure de ses valets, il les style, leur fait répéter la façon dont ils chargeront Horace, s’il sa présente ; il médite de soudoyer pour espion le savetier du coin ; il veut redoubler de précautions…

Le nigaud ne sait rien. Il eût admiré bien davantage la sécurité d’Agnès s’il eût su que pendant qu’il était chez elle, marchant à grands pas, ruminant, grondant, cassant les porcelaines et donnant force coups de pied au petit chien, — Horace, lui, était dans l’armoire, où, sur le point d’être surprise, Agnès, qui l’avait appelé du balcon, l’avait vivement enfermé au triquetrac des pas d’Arnolphe sur les degrés… Mais, comme de coutume, c’est encore Horace qui lui raconte la scène ; Horace qui le croit toujours son ami, ne l’ayant, de son étui, ni vu, ni entendu parler… et Horace {p. 41} lui en confie bien davantage ; ce soir il enlève Agnès ; il y suffit d’une échelle, Agnès ouvrira la fenêtre, et tous deux prendront la volée. Ainsi dit l’amoureux, affolé de joie, et il s’enfuit, chercher l’échelle, sans doute. Voilà Arnolphe plus bas que jamais.

Pour comble, son compère du premier acte, l’excellent Chrysale, survient pour le souper où Arnolphe l’avait invité, et maintenant le désinvite ; et le bonhomme, qui est de lignée gauloise, entame derechef la question du matin, celle inépuisable du cocquaige ; et il fait le panégyrique de cette condition, pleine, à ce qu’il assure, de compensations merveilleuses et enviables à bien des maris. L’on pense comme Arnolphe l’écoute. Cela ne fait que l’animer davantage ; et, le compère aussitôt renvoyé, il court s’armer, lui et ses valets, de bâtons bien en main, dont ils accueilleront Horace sur son échelle, à l’heure propice.

Ils n’y manquent pas. Horace est culbuté par ce lourdaud d’Alain ; il tombe sur la place, et les complices le croient mort ; les voilà, épouvantés, qui se retirent… Mais à {p. 42} vingt ans, on ne se laisse pas ainsi déferrer l’âme du corps ; et comme Arnolphe est à songer, Horace encore une fois reparaît à ses yeux. La Providence, qui veut qu’Arnolphe soit berné selon ses mérites, prend toujours soin de lui adresser le jeune éventé : et instruit par lui de toutes choses, ce routier de la galanterie ne peut cependant parer aux ruses naïves d’une innocente ! Horace donc lui raconte comment Agnès est venue aussi voir s’il était mort ; et quelle joie elle a fait éclater, à voir qu’il n’en était rien ; et que, ne voulant plus retourner chez soi, elle s’est commise à la foi du jeune homme, ne sachant quels périls elle court, par la faute de celui qui l’a tenue ignorante ; et qu’en attendant qu’Horace, qui la veut épouser honnêtement, ait préparé son père à ce mariage, il faut trouver asile chez quelque ami ; et que cet ami, ce sera Arnolphe, à qui Horace va remettre la petite, s’il y consent…

S’il y consent ! cela ne se demande pas. Le traître, bénissant ce coup de fortune, se cache dans son allée, s’enveloppe le nez dans son {p. 43} manteau, et prend la main d’Agnès, qui ne le reconnaît point. Les deux enfants — ils le sont par la confiance et la pureté de cœur — se font de touchants adieux, qu’Arnolphe abrège en tirant Agnès par la manche… Horace s’en va ; et la grande scène, que Molière a si bien su faire attendre, commence enfin, admirable de vérité humaine et de force comique.

L’homme attaque, naturellement ; il est le plus fort ; il raille, il nargue, il contrefait l’innocente, il l’insulte, le brutal :

Ah ! ah ! si jeune encor, vous jouez de ces tours !
Votre simplicité qui semble sans pareille,
Demande si l’on fait les enfants par l’oreille,
Et vous savez donner des rendez-vous la nuit !…
Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits ?..
Il faut qu’on vous ait mise à quelque bonne école !

Et éclatant en injures grotesques :

Ah ! Coquine !…
Petit serpent que j’ai réchauffé dans mon sein…
Et qui, dès qu’il se sent, par une humeur ingrate,
Cherche à faire du mal….

{p. 44} La pauvre enfant a grand peur tout d’abord ; mais elle sent son droit, cela la rend forte, et elle tient bravement tête. — Pourquoi me criez-vous ? dit-elle.

Je n’entends point de mal à tout ce que j’ai fait.

Horace me veut pour femme,

                                … Et vous m’avez prêché,

Qu’il se faut marier pour ôter le péché.

 Oui, dit Arnolphe, enrageant ; mais je voulais vous épouser, moi.

 Ah ! repart l’enfant, vous, ce n’est pas la même chose ; vous faites le mariage terrible ; lui,

… Il le fait si rempli de plaisirs
Que de se marier, il donne des désirs.

 Ah ! c’est que vous l’aimez ! gronde le jaloux.

Et elle, toujours tranquille, opposant à ses invectives de Cassandre des mots tout divins :

Oui, je l’aime !…

— Le deviez-vous aimer, impertinente ?

{p. 45} —                                                      Hélas !
Est-ce que j’en puis mais ? Lui seul en est la cause
Et je n’y songeais pas lorsque se fit la chose…

D’ailleurs,

……Quel mal cela peut-il vous faire ?
— Il est vrai, j’ai sujet d’en être réjoui !.
Vous ne m’aimez donc pas, à ce compte ?
                                                           — Vous ?
                                                                   — Oui.
— Hélas ! non !
                   — Comment, non !
                             — Voulez-vous que je mente ?
— Pourquoi ne pas m’aimer, madame l’imprudente ?
— Mon Dieu ! Ce n’est pas moi que vous devez blâmer.
Que ne vous.êtes-vous comme lui, fait aimer !
Je ne vous en ai pas empêché, que je pense…

Qu’a-t-il à répondre ?… Qu’il a fait ce qu’il a pu : qu’il n’a pas réussi. Et elle, alors, achevant d’un coup ce roué, qui se flattait de connaître toutes les rubriques :

Vraiment ! il en sait donc là-dessus plus que vous ;
Car à se faire aimer il n’a pas eu de peine.

Et voilà Arnolphe forcé de confesser à part que là-dessus aussi,

{p. 46} Une sotte en sait plus que le plus habile homme !

Ah ! pauvre sot toi-même, qui ne veux pas comprendre que c’est tout simplement que le cœur a plus d’esprit que l’esprit !

Mais il a perdu le sens, il se ravale à lui reprocher l’argent qu’il a dépensé pour elle : Horace vous rendra tout, fait-elle. — Et les obligations que vous m’avez, les soins que j’ai pris de vous ?… — Oh ! comme Agnès le rabroue là-dessus ! Ne sait-elle pas bien qu’elle est une bête, et par sa faute à lui ? Si Horace l’en guérit, elle devra beaucoup plus à Horace qu’à Arnolphe, qui l’a laissée une sotte.

Quand il entend cela, et devine le travail qui s’est fait dans cette franche petite tête, le lourdaud s’emporte : peu s’en faut qu’il la batte…

Et quelques coups de poings satisferaient son cœur.
— Hélas ! vous le pouvez, si cela peut vous plaire,

dit l’enfant ; et cette douceur fait qu’il n’ose ; et tout en pestant, et comme si en ne rompant pas de coups l’innocente, il eût fait acte méritoire, il offre la paix ; il consent à pardonner {p. 47} le mal dont il est fauteur ; en retour il demande qu’on l’aime. — Hélas ! elle le voudrait du meilleur de son cœur, mais quoi ! elle ne peut. — Force-toi, lui dit-il. Et voilà notre homme qui fait la bête, il se jette à genoux, aussi grotesque dans sa soumission que tout à l’heure dans son courroux :

Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux.
Ecoute seulement ce soupir amoureux,
Vois ce regard mourant. Contemple ma personne
Et quitte ce morveux et l’amour qu’il te donne.
C’est quelque sort qu’il faut qu’il ait jeté sur toi,
Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi.
Ta forte passion est d’être brave et leste.
Tu le seras toujours, va, je te le proteste,
Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai,
Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ;
Tout comme tu voudras tu pourras te conduire ;
Je ne m’explique point, et cela, c’est tout dire.
(A part.) Jusqu’où la passion peut-elle faire aller !
(Haut.) Enfin à mon amour rien ne peut s’égaler :,
Quelle preuve veux-tu que je t’en donne, ingrate ?
Me veux-tu voir pleurer ? Veux tu que je me batte ?
Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux ? — 
Veux-tu que je me tue ? Oui, dis, si tu le veux,
Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.

{p. 48} Hélas ! tout ce qu’il fait là, Horace au désespoir le ferait comme lui, mais il a vingt ans, et ce serait touchant et pathétique ; Arnolphe en a quarante-deux, il est absurde et ridicule ; et Agnès, qui l’a docilement écouté, dans les meilleures intentions du monde, exprime l’avis du public quand elle dit :

Tenez, tous vos discours ne me touchent point l’âme ;
Horace avec deux mots enterait plus que vous.

Et c’est au milieu des rires qu’Arnolphe reçoit cette nasarde. Ah I comme Molière joue cette scène ! Et qui résisterait a ces sons filés, à ces larmes niaises, à ces postures étourdissantes ? Et tout cela est la vérité même, mais grossie comme dans ces miroirs où l’on ne peut se regarder sans pouffer de soi-même ; les délicats crieront à l’outrance ; les céladons à la profanation ; le parterre s’abandonne bonnement, lui ; Molière veut qu’il rie, il rit.

Et la partie est gagnée. La pièce court à sa fin, portée sur la bonne humeur de tous ; Arnolphe se relève exaspéré, fait enfermer {p. 49} Agnès, trahit Horace qui vient le prier d’intercéder pour lui près de son père… Aussi quelle joie lorsqu’on voit le dénouement tourner contre le traître ! Il veut que ce père marie promptement Horace : le père y donne les mains, mais c’est à Agnès qu’il le marie ; et Agnès, par un de ces coups du ciel qui se produisent toujours à la fin d’un cinquième acte, se trouve aussi avoir un père, qui la revendique, toujours pour la donner à Horace, et qui paiera Arnolphe, qui pis est… Sous cette pluie de camouflets célestes, notre homme n’en peut plus, il ne trouve rien à dire, il s’en va, comme un homme assommé, avec un « Ouf ! » qui est son dernier soupir…

È finita la commedia !

Grande rumeur. On ne s’en va pas pourtant. On sait que Molière va reparaître ; car il est l’orateur de sa troupe ; en cette qualité c’est lui qui fait l’annonce du prochain spectacle. Dans la presse des marquis debout et gesticulant, le voici, en effet, qui fait sa révérence au public : il est pâle sous son fard ; il y a {p. 50} du tremblement dans sa voix, tout à l’heure si ferme et si chaude : c’est l’homme cette fois qui vient à nous. Des applaudissements s’élèvent au parterre, aux galeries ; les loges font grise mine : sauf Ninon, — sauf quelques belles encore ; et des manants à face suspecte font voler quelques pommes sur les planches. Il n’en est pas ému. (A l’Amour médecin, il recevra jusqu’à des pipes cassées.) Il fait son annonce et point de harangue, bien qu’il aime l’éloquence : vendredi prochain, vingt-neuvième jour de décembre, nous aurons encore l’École des Femmes. Et là-dessus il se retire : derrière les coulisses, la de Brie l’embrasse, puis la petite Marotte et Mlle Molière elle-même……..

Et voici les spectateurs qui remplissent les couloirs ; cris de laquais, lazzis, les marquis s’interpellent : « Tarte à la crème ! » ricane l’un, « Ouf ! » s’exclame l’autre. Les auteurs s’indignent au nom des règles, les dévots au nom de la morale ; les uns invoquent Aristote, les autres citent les Pères de l’Église, et le traité des spectacles de saint Cyprien, {p. 51} et la première catéchère mystagogique de saint Cyrille. Il est fort tard, sept heures au moins, la nuit est profonde, les porteurs de lanternes éclairent la montée en carrosses ou en chaises ; les seigneurs prennent congé des dames, les plumes balayant la terre ; touche chez Arthénice ! Touche chez Scudéry ! On s’en va caqueter dans les ruelles ; d’autres, de Visé, par exemple, courent à l’hôtel de Bourgogne, raconter la pièce aux grands comédiens renfrognés. Le Périgourdin remercie son voisin, l’obligeant Parisien, qu’il croit quelque docteur pensionné, et qui n’est qu’un mercier de la rue Saint-Dents, amateur de théâtre, qui, à toutes les premières, se cotise avec trois ou quatre voisins pour offrir une loge à leurs femmes et s’offrir le parterre à eux-mêmes. Et peu à peu le bruit s’efface ; quelques discussions attardées sous les arcades : — La pièce fera fureur ! — C’est un scandale ! — Molière est un génie ! — -Molière est un farceur ! — Un doucereux intervient, et d’un air impartial : — Il faut tomber d’accord, dit-il, que si Molière n’a ni les {p. 52} rencontres de Gautier-Garguille, ni les impromptus de Turlupin, ni la bravoure de Capitan, ni la naïveté de Jodelet, ni la panse de Gros Guillaume, ni la science du Docteur, il ne laisse pas cependant de plaire quelquefois et de divertir en son genre… Puis, on se quitte sur ce mot : « Nous verrons ce que dira Chapelain ». Et en chemin nous heurtons le jeune Despréaux, qui, déjà, l’air satisfait, s’en va monologuant les vers que cinq jours plus tard il enverra pour étrennes à Molière :

En vain mille jaloux esprits,
Molière, osent avec mépris
Censurer ton plus bel ouvrage,
Sa charmante naïveté
S’en va pour jamais d’âge en âge
Enjouer la postérité……

Voilà à peu près comme on peut se figurer la première de l’École des Femmes. Les suivantes, on le sait, ne furent pas moins mouvementées. Les précieuses, appuyées des auteurs et des comédiens, essayaient leur revanche ; et les dévots se mirent de la partie ; {p. 53} sous l’étincelante cour du jeune roi, ils creusaient déjà les sapes par où ils devaient plus tard s’introduire dans la place. Il y avait une fureur de conversions : Mme de Longue ville se mettait à pleurer ses fautes ; elle avait fort à faire. M. de Rancé allait fonder la Trappe. Le prince de Conti, l’ex-condisciple, ami et protecteur de Molière, se brouillait avec lui et préparait le livre curieux où il devait, à l’occasion même de l’École des Femmes, le vouer aux vengeances célestes. Toute cette coalition ne put nuire à la pièce, surtout après que le roi se la fut fait jouer, le jour des Rois justement, le 6 janvier, et qu’elle l’eut fait rire, dit le véridique Loret, à s’en tenir les cotes. On continua, certes, à la fronder ; mais il vint tant de monde

Que jamais sujet important
Pour le voir n’en attira tant,

continue le bon gazetier ; il avoue d’ailleurs que la chose mérite d’être vue, à cause des naïvetés d’Agnès, et il conclut avec prudence :

{p. 54} Voilà dès le commencement
Quel fut mon propre sentiment ;
Sans être pourtant adversaire
De ceux qui sont d’avis contraire……

Si le roi était pour, en effet, le grand Condé paraissait très réservé ; le prince d’Enghien était contre. Le sujet passionnait la ville et la cour ; Molière allait jouer sa pièce chez le comte de Soissons, chez le duc de Richelieu, chez Colbert, chez la maréchale de l’Hospital ; les vacances de Pâques interrompirent seules le succès.

C’est à ce moment que Molière fut couché sur l’État pour une pension de mille livres. Même chiffre que Corneille le Jeune, cinq cents livres de moins que Benserade, entre lesquels il figure sur la liste, beaucoup plus bas que Desmarets, ce fertile génie, et le sieur Chapelain, le plus grand poète français qui ait été et le mieux renté certes, puisqu’il eut, lui, 3,000 livres. Il n’importe : la libéralité du roi fut précieuse à Molière, pour l’effet moral qu’elle produisit ; on ne voulait voir en lui qu’un acteur, un bouffon de tréteaux ; il fallut bien désormais le prendre pour ce que {p. 55} disait le Grand-Livre : un excellent poète comique. Il se sentit encouragé et lança, le 1er juin, sa Critique de l’École des Femmes.

Sa femme parut ; c’était la première fois qu’elle jouait dans une pièce de lui ; et ce fut pour le défendre, puisqu’elle eut le rôle si parisien d’Élise, la spirituelle moqueuse. Armande était à ce moment dans une situation intéressante ; mais les actrices d’alors semblent avoir pris cet accident avec plus de philosophie que de nos jours, et Mlle Beauval, qui eut plus tard tant de succès dans Georgette, eut consécutivement vingt-huit indispositions de ce genre, sans que cela l’arrêtât dans sa carrière. — Il est vrai que c’était de son mari, à ce que dit l’histoire.

La Critique porta au comble le déchaînement contre Molière. Je n’ai pas l’intention d’analyser ce petit chef-d’œuvre, qui, dans ses vingt pages, nous en dit plus que les plus gros livres sur la société polie de ce temps, — comme aussi sur l’art du théâtre ; car Molière y a mis son esthétique, marquée au coin de son admirable bon sens.

{p. 56}Il courut de la pièce des clés imprimées, où l’on donnait les noms des personnages qu’il avait joués. On sait comment se vengea ce La Feuillade, l’homme de Tarte à la crème, qui, faisant mine d’embrasser Molière, lui mit le visage en sang contre les boutons de son habit. Cela mit en joie ceux qui, n’étant pas ducs et pairs, n’osaient se frotter au valet de chambre du roi ; et les pièces des Villiers, des Visé, qui font allusion à ce haut fait, invitent clairement à quelque chose de pis.

Les marquis, raillés par Molière, se montrèrent pourtant gens d’esprit ; ils rirent, et toutes les excitations des précieuses ne purent déterminer ces turlupins contents d’eux-mêmes à bâtonner l’impertinent ; mais les auteurs ne furent pas de si facile composition.

D’abord parut Zélinde, la Contre-Critique de l’Ecole des Femmes ; œuvre de lourde digestion, que les grands comédiens, bien qu’elle fût écrite pour eux, et peut-être par l’un d’eux, ne voulurent pas jouer, sûrs qu’elle tomberait. Ils se rattrapèrent sur le Portrait du Peintre, {p. 57} dont ils firent grand bruit, laissant à entendre que Corneille même, le vrai Corneille, y avait travaillé ; ce qui est faux d’ailleurs, bien qu’à ce moment Corneille ressentît en effet quelque chagrin de voir sa muse altière éclipsée par la muse gaillarde du génie nouveau venu. Le Portrait du Peintre eut du succès. C’est exactement la contre-épreuve de la Critique ; les rôles ridicules y sont dévolus aux partisans de Molière, voilà tout, et Molière a dit juste : « Ils ont retourné ma pièce comme un habit pour faire la leur ». Il eut la bonté grande d’aller la voir. Et ce fut, dit l’auteur des Amours de Calotin, — une des dernières pièces faites dans cette mémorable campagne,

Ce fut un charme sans égal
De voir là la copie et son original.
……
Quelqu’un lui demanda : Molière, qu’en dis-tu ?
Lui, répondit d’abord de son ton agréable :
Admirable, morbleu ! du dernier admirable !

Et il fit en effet ce qu’il put pour rire ; mais il n’y avait pas beaucoup de quoi. Les plus {p. 58} fortes plaisanteries de la pièce roulent sur le ouf d’Arnolphe, et le le d’Agnès. Oh ! sur le le, nos gens sont intarissables. Ce le, dit la précieuse de Boursault :

C’est une chose horriblement touchante ;
Il m’a pris le… ce le fait qu’on ouvre les yeux.

LE COMTE.

Oui, ce le, Dieu me damne, est un le merveilleux.

ORIANE

A le revoir, pour moi, je serais toute prête ;
Ce le toute la nuit m’a trotté dans la tète.
Ma chère, aussi, ce le charme tous les galants.

LE COMTE

En effet, j’en vois peu qui ne donnent dedans.
La beauté de ce le n’eut jamais de seconde.

CLITIE

Il est vrai que ce le contente bien du monde ;
C’est un le fait exprès pour les gens délicats.

Après le Portrait du Peintre, et presque en même temps, parut le Panégyrique de l’École des Femmes, un acte en prose, qui est, paraît-il, d’un certain Robinet, gazetier comme Loret. La pièce, sournoisement hostile à Molière, {p. 59} n’offre de remarquable qu’une théorie d’un de ses personnages, qui bat en brèche l’École des Femmes, en soutenant que c’est une pièce tragique, à cause du désespoir d’Arnolphe et du ouf par lequel il tâche d’exhaler la douleur qui l’étouffe. — Dans une autre pièce encore, la Guerre, comique, on donne une autre raison du caractère tragique de l’École des Femmes, c’est la mort du petit chat, qui ensanglante la scène.

Cependant Molière avait publié, à l’occasion de sa pension, le Remerciement au Roi qu’on trouve dans ses œuvres, en tête ou en queue de la Critique : un morceau pétillant, d’un entrain de gaieté qui ne respecte rien, et que je regrette bien de n’avoir pu dire encore, à la Comédie-Française, à quelque anniversaire. Le roi, que cette guerre de plume amusait comme une autre,lui commanda une réplique à la pièce de Boursault. Molière l’improvisa en moins de huit jours.

Sa facilité était admirable ; il y en a dans le registre de La Grange un exemple curieux, qui semblerait faire remonter jusqu’à lui l’invention de ce qu’on appelle au théâtre les scandales, {p. 60} — si le scandale n’était, par essence, aussi ancien que le théâtre même. Un jour qu’on jouait par ordre, à Versailles, une pièce de Mme de Villedieu, — une aventurière fameuse par ses deux maris bigames et par ses duels, et qui avait été, en un temps, de la troupe même de Molière, — ce jour-là donc, Molière en verve improvisa à la pièce un prologue, où il fit un marquis ridicule qui voulait prendre place sur le théâtre malgré les gardes, — j’ai dit que chez le roi cela n’était pas toléré ; — et il eut une conversation comique avec une actrice qui fit la marquise ridicule, placée au milieu de la noble assemblée. — Quel dommage que ces impromptus n’aient pas été recueillis, comme ces autres fantaisies, aux titres affriolants, le Fagoteux, le Grand Benêt de fils aussi sot que son père, qui sont mentionnées dans le même temps, et où nous eussions surpris l’invention de Molière en déshabillé, et sa muse, comme dit la chanson, un pied chaussé et l’autre nu !

L’Impromptu de Versailles, du moins, nous est resté, cet impromptu, où, mettant brave ment {p. 61} les coulisses sur la scène et se livrant tout entier, poitrine ouverte, il fit si rude guerre à ses ennemis, osa parodier ses sacrosaints confrères et proclama, si haut et si fier, la supériorité de son art.

Ce fut chez les comédiens une belle colère ; j’en rougis encore après deux siècles. Mais nous sommes devenus meilleurs, Dieu merci, Villiers écrivit la Vengeance des Marquis, encore un méchant petit acte insupportable ; et Montfleury le fils, à l’instar de Rodrigue, épousant la querelle de son père, un peu écorné par Molière, lança l’Impromptu de l’Hôtel de Condé, où il y a quelque talent : c’est de là qu’on tire le portrait, si souvent cité, de Molière dans les rôles tragiques, le nez au vent, la tête sur le dos, la perruque pleine de lauriers comme un jambon de Mayence. Mais cette vengeance parut trop lénitive à Montfleury le père, ce gros homme entripaillé, qui faisait le fier, au dire de Cyrano de Bergerac, parce qu’on ne pouvait pas le bâtonner tout entier en un jour. Montfleury couronna la campagne par une infamie grosse comme lui : {p. 62} il présenta au roi une requête dans laquelle il accusa ouvertement Molière d’avoir épousé sa fille.

On sait la réponse de Louis XIV : le 28 février -1664, l’enfant né à Molière six semaines auparavant était tenu sur les fonts de baptême par le duc de Créquy, tenant pour Louis quatorzième, roi de France et de Navarre, et par la maréchale du Plessy, tenant pour Mme Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans.

On peut dire, j’en conviens, que pour être grand, l’honneur n’était pas très rare : et que le fils d’Arlequin aussi fut le filleul de Louis XIV ; on peut ajouter, je ne l’ignore pas non plus, qu’en protégeant Molière, Louis XIV, à qui échappait l’ampleur de son génie, avait en vue surtout l’infatigable inventeur d’intermèdes et de ballets, qui contribuait si admirablement à l’éclat des fêtes de Versailles ; mais quels qu’en fussent les motifs, cette protection du roi couvrant le comédien si venimeusement accusé fait honneur à tous deux : et la postérité ne doit pas trop la chicaner, puisque c’est à elle que {p. 63} nous devons cet éternel bienfait : à savoir, moins de trois mois après, l’apparition du Tartufe (mai 1664).

Mais il faut que je m’arrête ici : l’amour de mon sujet ne m’a que trop entraîné déjà. — J’espère d’ailleurs, toucher prochainement un mot de cette histoire, dans une autre conférence sur le chef-d’œuvre que je viens de nommer.

Aujourd’hui, nous causons de l’École des Femmes, restée, après deux cent vingt ans, la plus jeune des quatre grandes pièces de Molière. C’est que, comme le Tartufe, elle est toujours en situation. La question femmes en France est toujours brûlante ; et tant que nous serons du monde, — grâce à elles, — elles occuperont et dérangeront nos meilleurs esprits. Molière a toujours été soucieux de. ce grand problème : leur éducation ; et aux deux bouts de sa carrière, l’École des Femmes et les Femmes savantes se font la réplique : cela d’ailleurs, quoiqu’il en semble, sans se contrarier aucunement. Il y a plus de maturité dans les Femmes savantes ; mais il n’y a pas moins de profondeur dans la générosité de l’École des {p. 64} Femmes. — Arnolphe, Horace, Agnès, sont des types impérissables, entrés pour jamais dans notre vie de tous les jours ; et leur histoire, mise à la scène avec tant de hardiesse et de passion, était une des admirations les plus vives de l’homme de notre temps qui s’est le plus trouvé de la famille de Molière, — de Balzac.

D’abord, et n’en déplaise à Aristote, la pièce est bien faite. Il n’y a rien d’amusant comme cette éternelle confidence de l’amoureux au jaloux. Tous ces récits sont si vivants, si gais, si colorés, que l’action même produirait dix fois moins d’effet. Supposez que ce soit sous nos yeux qu’Agnès surprise enferme Horace dans l’armoire ; qu’y aura-t-il là de si piquant ? Mais qu’Horace, sorti de l’armoire, raconte le fait à Arnolphe, qu’il n’a pas vu, naturellement, mais qu’il a entendu soupirer, quereller le chien et se décharger sur les porcelaines, voilà la comédie, voilà l’imprévu, voilà le rire. Et ces monologues d’Arnolphe ! Il en a douze, bien comptés, dont la plupart fort longs : et pas un qui se répète ! Douze monologues ! Qu’est-ce qu’on disait donc, que c’est {p. 65} Cadet qui les a inventés ? Il faudra lui faire jouer la pièce ; il y a de quoi grossir son répertoire, et j’espère que ce jour-là, quoique ennemi du genre, M, Sarcey ne dédaignera pas de lui prêter l’oreille.

Et dans quel style ils sont écrits, ces récits et ces monologues ! La bonne et savoureuse langue, grasse et fondante, toute bourgeoise et toute populaire, et comme dit le patron Rabelais, dont nulle part Molière ne s’est tant rapproché, légère au pourchas et hardie à la rencontre ! Les académistes reprochaient à Molière ses barbarismes, ses incorrections, et les libertés qu’il se donnait d’inventer de nouvelles expressions ; mais c’est tout cela, avec le vieux fonds de farce et de fabliau que La Fontaine allait piller aussi, c’est tout cela qui donne à son style cet éclat si franc, cette saine richesse et ce cossu qu’y admirait Sainte Beuve.

Et cette langue est bien l’expression de sa pensée, large, vaillante et généreuse, et humaine jusqu’à la prodigalité. Ce grand railleur, quoi qu’on eu ait dit, est le contraire {p. 66} d’un Hamlet : l’homme le réjouit, et la femme aussi. 11 est pour la nature, pour la liberté du cœur, pour la jeunesse ; en un mot, il est pour Horace, il est surtout pour Agnès, et contre Arnolphe, par conséquent.

Cela n’a pas empêché de soutenir qu’il s’y était peint ; et là encore, comme pour le Misanthrope, je rencontre une théorie courante, et qui est chose sacrée pour certains admirateurs de Molière, de très bonne foi d’ailleurs. Arnolphe a l’âge de Molière ; il est le tuteur d’Agnès ; il l’aime ; il est jaloux ; il n’est pas aimé : cela. suffit : Arnolphe est Molière ; et sans doute Agnès est Armande, et, car il faut être logique, Horace, cet Horace qu’avec tant d’impartialité, Molière a fait si charmant, Horace, ce sera cet impertinent abbé de Richelieu qui fut la première infidélité d’Armande.

Il suffit d’énoncer cette burlesque thèse : elle se réfute d’elle-même. D’ailleurs j’ai fait l’historique de la pièce ; et je n’ai qu’à rappeler que quand Molière composa sa pièce, il était en pleine lune de miel. Cette première infidélité, dont je viens de parler, ne date que {p. 67} de la Princesse d’Élide, qui est de 1664. Molière ne peut donc l’avoir pleurée en 1662. Je soutiens au contraire que dans toute cette guerre, dans la verve de l’École des Femmes, dans les vives attaques de la Critique, dans les ripostes dédaigneuses, les parodies et les audaces de. l’Impromptu, on sent partout la prestesse éveillée, l’éclat, l’entrain et les ressources d’un homme heureux.

Et pourquoi pas ? Tout réussissait alors à Molière. Il avait conquis son public, il faisait de l’argent, il venait d’épouser la femme qu’il aimait, elle allait le rendre père, le roi le protégeait, lui livrait sa cour, il avait pour lui le champ… et le soleil.

On a voulu voir un aveu dans l’explosion :
Quoi ! j’aurai dirigé son éducation
Avec tant de. tendresse et de,précaution,
Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance,
Et j’en aurai chéri la plus tendre espérance ;
Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants
Et cru la mitonner pour moi pendant treize ans,
Afin qu’un jeune fou dont elle s’amourache
Me la vienne enlever jusque sous la moustache !

{p. 68} Mais ce n’est là qu’une rencontre, car rien ne diffère davantage que l’éducation d’Agnès et l’éducation d’Armande.

On le sait, du reste, celle-ci est celle que préconise le sage et excellent Ariste dans l’École des Maris, c’est-à-dire qu’elle est le contre-pied de l’autre : Molière ne peut pourtant être ensemble Ariste et Arnolphe.

Faut-il le redire encore ? Molière ne s’est jamais identifié avec ses créations. Je suis bien aise de rappeler que sur ce point où j’ai été si vivement critiqué, j’ai pour moi Sainte-Beuve à qui l’on ne refusera pas certes l’intelligence de Molière. « Il se sait autant que Montaigne, dit l’illustre critique, mais, comme lui, il ne s’observe pas toujours et surtout il ne se dépeint jamais. » Quoi de surprenant à cela ?

… Un grand peintre, avec pleine largesse
D’une féconde idée étale la richesse
Et fait briller partout delà diversité…
Mais un peintre commun trouve une peine extrême
A sortir dans ses airs de l’amour de soi-même :
De redites sans nombre il fatigue les yeux
Et, plein de son image, il se peint en tous lieux.

{p. 69} Ainsi parle Molière lui-même, dans cet extraordinaire poème sûr la Gloire du Dôme du Val de Grâce, qui prouvé entre parenthèse quel amateur il était ; et ce n’est pas moi qui dirai de lui ce qu’il dit du peintre commun. Non ; le signe de la divinité, c’est la création : l’invention, voilà le signe du génie. Il n’y a de Molière dans les types de Molière que parce que dans tous les cœurs il est toujours de l’homme !

Mais pourquoi, me dira-t-on, tenez-vous tant à prouver que Molière ne s’est pas mis en scène dans ce ridicule Arnolphe, qu’il nous représente si gaiement berné par sa pupille, une innocente, et par ses valets, deux imbéciles ? Pourquoi j’y tiens ? mais parce que cette idée fausse, et comme vous le dites fort bien, si peu avantageuse à Molière, en a engendré une autre non moins incongrue : à savoir que ce. rôle d’Arnolphe est un rôle tragique et qu’Arnolphe, c’est-à-dire Molière, doit nous faire pleurer au cinquième acte..

Hé oui ! cette idée étrange, émise par un ennemi de Molière dans un des plus sots {p. 70} pamphlets dialogues qu’ait fait éclore l’École des Femmes, cette idée a été reprise plus tard par des gens qui se disent ses admirateurs ; et tandis que le sieur Robinet en prenait texte pour reprocher à Molière de ne pas savoir son métier, ces amis de Molière en prétendent, au contraire, tirer parti pour le faire admirer davantage. — D’après eux, le comble du génie, pour un poète comique, c’est de faire pleurer ; pour un auteur tragique, c’est probablement de faire rire.

Je le répète, l’idée n’est pas toute neuve. Il paraîtrait même que des acteurs s’y seraient trompés. Lekain, — le farouche Orosmane, — 

« Le voilà donc connu, ce secret plein d’horreur. »

Lekain, le tragique incarné, rêva de jouer le rôle d’Arnolphe, prétendant que ce n’était pas faire une excursion dans un domaine étranger, mais rentrer dans un bien qui lui appartenait. Sans doute il réfléchit, car on ne voit pas qu’il ait jamais terrifié Agnès ni le public de ces chaudières bouillantes dont {p. 71} Arnolphe la menace et qui sont si éminemment tragiques en effet. Pourtant l’idée survécut. Au beau temps du romantisme, elle passa article de foi. Gautier la mit en beau style et Provost la mit en action. Il fit un Arnolphe quasi touchant. Quel triomphe ! Il y a quelque temps, je voyais dans un roman de Claretie, d’ailleurs intéressant, Le troisième dessous, le récit de la mort d’un grand acteur, et ce grand acteur, au moment suprême est peint rassemblant ses forces défaillantes pour donner à son fils, acteur aussi, une leçon sur Arnolphe ; il lui apprend à le jouer au tragique, à quoi la circonstance l’aide beaucoup ; il meurt ensuite, extrêmement satisfait. Je n’en dirais pas autant de Molière.

Cet acteur-là n’est pas Talma, voilà ce qui me console ; car on proposa à Talma de prendre le rôle ; il l’étudia et le rendit, disant que dans cette fameuse scène du cinquième acte, quand même on pourrait tourner le reste au tragique, il y aurait toujours une indication, qui l’empêcherait, lui, de comprendre ainsi Arnolphe ; c’était le vers :

{p. 72} Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux ?

Et il avait raison. Ce vers est un trait, de génie comique. Je vous défie de le prendre sur le ton noble. Vous pouvez dire en drame :

… A mon amour rien ne peut s’égaler.
Quelle preuve veux-tu que je t’en donne, ingrate ?
Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ?
Veux-tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux,
Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme…

Mais si dans ces vers vous introduisez :

Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux ?

Il faut que vous changiez le ton, si vous voulez rester d’accord : parce que vous jetez dans le couplet la note comique, irrésistiblement comique ; parce qu’un homme, dans l’état d’esprit où est Arnolphe, ne dira pas :

Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux ?

s’il n’est un grotesque ; parce qu’un amoureux véritablement éperdu, et, par conséquent,

{p. 73} touchant, lié proposera pas de s’arracher un côté de toupet, laissant à entendre qu’il désire garder l’autre côté pour une autre occasion ; parce qu’en un mot le paroxysme de la passion-, qui offre toujours deux faces la face ridicule et la face sublime, nous dévoile ici, de par la volonté de Molière, la face ridicule, et ainsi vous serez forcé de dire au comique :

…A mon amour, rien, ne peut s’égaler. :
Quelle preuve veux-tu que je t’en donne, ingrate ?
Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ?
Veux-tu que je m’arrache an côté de cheveux ?
Veux-tu que je me tue ? Oui ; dis, si tu le veux,
Je suis, tout prêt ; cruelle, à te prouver ma flamme

Ah ! si. vous aviez entendu dire cela par Samson ! Je l’ai entendu, moi, dans un cours,en chaire, c’est-à-dire sans costume, sans geste,avec la tête seulement : mais cela suffisait et vous : aviez Arnolphe tout entier sous les yeux, et Arnolphe comique, étourdissamment comique. Cela n’étonnera pas ceux, qui savent quel diseur était Samson. Il lui était donné, sous ce rapport, une faveur rare : celle de réaliser {p. 74} sa propre théorie, et. cette théorie, — permettez-moi de m’y arrêter en passant, — c’était que tout, au théâtre, tient à la diction et dans la diction.

« Tout dire., tout indiquer, tout accentuer, tout faire entendre, exprimer l’homme tout entier, son éducation, ses travers, ses passions, avec ce souffle de la voix si uni, si égal en apparence, si merveilleux en réalité, si insaisissable dans la délicatesse de ses nuances qu’il n’existe pas de notation pour elles et qu’aucun instrument artificiel ne saurait les exécuter : c’était là qu’il voyait la perfection de son art, la science exquise du véritable comédien français 1  »

Il affectait de dédaigner les autres parties de l’acteur, estimant que la diction les peut remplacer, tandis que rien ne la remplace ; il trouvait d’un art grossier, par exemple, ces recettes faciles pour provoquer  le rire, les entrées étourdissantes, les lazzi, les répétitions de mots, comme s’en permettait Monrose ; Monrose disait :

{p. 75}          Et si dans la province
Il se donnait en tout vingt coups de nerf de bœuf,
Mon père pour sa part en emboursait dix-neuf.

Et répétait : dix-neuf ! ajoutant ainsi deux syllabes à son vers et estropiant son auteur. Cela horripilait Samson, pour qui un acteur du Théâtre-Français n’est jamais assez littéraire. On sait s’il l’était, lui. Il faut dire qu’il sacrifiait tout à son art, même le goût des autres. Il n’entendait rien en peinture, non plus qu’en musique, et cela lui était égal. Il n’avait chez lui, en fait de tableaux, que deux portraits, l’un de Molière, l’autre de Corneille. — Mais, cher maître Samson, me hasardai-je à lui demander un jour, expliquez-moi donc pourquoi l’on ne voit dans votre cabinet que ces deux portraits, qui sont deux croûtes ? — Vous croyez ? me répondit-il. Moi, je les trouve ressemblants.

Cela lui suffisait. Ah ! il n’eût pas écrit la Gloire du Dôme du Val de Grâce ! Et pourtant ce mécréant en peinture, une fois devant sa glace, savait se faire une tête qui était une œuvre de maître ; et quand il entrait en scène, {p. 76} la perruque était peut-être de travers et le costume incomplet, mais l’homme y était ; et il n’avait qu’à parler, et l’homme vivait, vivait et charmait. Merveille, je le répète, qu’il pouvait réaliser même loin de 3a scène, en face d’un verre d’eau et d’un encrier, n’ayant que son filet de voix et l’art d’en jouer pour créer une illusion complète et vous faire voir l’Arnolphe de Molière, ce fou fieffé, ce brutal,, avec ses roulements d’yeux de jaloux qu’on dupe et ses. larmes niaises !

Je dis l’Arnolphe de Molière, car nous ne sommes pas ici dans la même incertitude que pour Alceste ; nous savons comment Molière jouait le rôle ; il a pris soin de nous en instruire lui-même dans la Critique ; et les indications que. j’ai mises sous vos yeux dans mon compte rendu de la première, sont tirées des contemporains. S’il penchait d’un côté dans son interprétation du rôle, c’était plutôt du côté de la charge ; et principalement dans cette scène du cinquième acte, où il se sauvait ainsi d’un double danger : celui de faire plaindre Arnolphe, ce qu’il ne voulait pas ; et celui de {p. 77} le rendre trop odieux, ce qui n’est pas, non plus, de l’essence de la comédie.

Car cet Arnolphe, auquel on a voulu assimiler ce généreux Molière, cet Arnolphe, si vous voulez bien y regarder de près, est un fort vilain sire. Il est égoïste et cynique, il n’a que mépris pour la nature humaine, et surtout pour cette pâte féminine, qu’il s’imagine pétrir à son gré, et à son usage. Il a acheté Agnès à quatre ans, comme un Turc, dirait Lisette, qui achète pour son harem une petite fille ; il l’a voulu rendre idiote, il le dit ; il avait défendu qu’on lui apprît à écrire ; c’est pis que ce butor de Sganarelle, qui renfermait Isabelle, mais qui la laissait lire, et Arnolphe a trouvé mieux que les verrous et les grilles, c’est l’âme qu’il veut mettre en cette prison, l’ignorance. Tout cela pour se réserver une servante. Car le mariage, comme- il l’entend, c’est une clôture, et Agnès devrait se priver de ses cinq sens pour satisfaire uniquement aux siens. Véritablement il n’a pas de pudeur, et, comme tous les libertins finissants, cet être sans morale et sans foi tâche à tourner à son profit {p. 78} la foi et la morale ; et il apprend le catéchisme à Agnès, comme Louis XV aux petites filles du Parc aux Cerfs ; mais un catéchisme à l’usage des maris, où le Tout-Puissant, avec sa grande barbe, est constitué le gardien et le vengeur de l’honneur conjugal, et celui qui fait bouillir en enfer les femmes mal vivantes. Et ce catéchisme sera l’unique entretien d’Agnès ; elle y devra régler sa vie ; sans doute elle trouvera en tête le Calendrier des vieillards…..

Bref, il entend la faire absolument sa chose ; et lorsqu’à la fin il la voit insensible à ses sottises, il s’emporte ; il répond à la confiance de ce pauvre Horace par une trahison, et va de ce pas se venger d’Agnès en la jetant dans « un cul de couvent », — le mot est de lui.

Tout cela, n’est-ce pas, est assez odieux en somme ; mais Molière, qui ne veut pas, dans sa comédie, de personnages odieux, parce que le sentiment qu’ils inspirent est pénible et qu’il entend nous faire rire, Molière qui, même de l’effrayant Tartufe a su faire un personnage comique, Molière, donc, a dissimulé habilement tout cet odieux du rôle d’Arnolphe en en faisant {p. 79} avant tout un ridicule. Il l’a peint tout bouffi de vanité, se débaptisant après la quarantaine pour se faire appeler M. de la Souche il lui a donné des prétentions au bel air, et quelque esprit, dont il use comme Un sot, car cela se voit. Notre homme a donc en soi et en son système une confiance imperturbable ; et comment ne rirait-on pas de lui, quand, au début de la pièce, on l’a vu avec toutes sortes d’airs de supériorité, d’ironies et de rires gras ; déclarer qu’il.est sûr de son affaire, qu’il a un secret infaillible, ;.que ce n’est pas à lui qu’on en conte et qu’il a tout expérimenté ; et qu’on le voit à la fin battu par une innocente ; lui, le malin, l’homme qui sait, comme on dit aujourd’hui, s’éloigner

Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris !

Qui donc s’attendrirait à le voir pincé à son propre, piège ? Le bon Chrysale ne l’avait-il pas prévenu ? Une sotte peut manquer à son devoir

Sans en avoir envie et sans penser le faire… ?

{p. 80} Et Agnès effectivement.

…Ne voit pas de mal à tout ; ce qu’elle a fait.

Le daubeur est daubé : 1’effronté railleur, qui poursuivait de ses lardons tant d’excellents maris, n’en pouvant mais de leur destinée, il a été lui-même ; Partisan de la sienne, c’est pain bénit !

Songez-y donc ! si vous le plaigniez  il vous faudrait accuser : Agnès, cette âme exquise ! Ah ! ce serait pis qu’à là tragédie ; où l’on pleurait sur ce pauvre Holopherne si ; méchamment mis à mal par Judith ! — Car Agnès a mille raisons. : que m’avait pas Judith. Est-ce que vous en voulez à Agnès ? Avez-vous ce courage ? Je vous en prie, laissez-la venir à vous,comme les petits enfants, avec cette candeur qui lui vient bien plus de.la droiture de sa jeunesse que de l’ignorance où on la tient, avec cet air engageant et ce je ne sais quoi de tendre, que lui donne la bonté de son petit cœur : Oh ! vraiment, Shakespeare a dit de la femme : « perfide comme l’onde », et moi je dirai d’Agnès : {p. 81} « claire comme l’eau de la source ». Dans la transparence de sa naïveté vous voyez toutes les qualités aimables de nos filles : elle est compatissante, témoin son affliction de la mort du petit chat ; elle est civile, rappelez-vous ses belles révérences ; elle est enfin docile, ordonnée, travailleuse ; avec cela, une petite pointe de coquetterie : c’est sa grosse passion : elle aime à être brave et leste ; ce sera bien la plus délicieuse petite bourgeoise ! Et elle ne ment jamais ; non ; elle est sincère comme la nature. C’est pourquoi elle est si tranquille. Elle a eu foi dans Arnolphe : « J’ai fait ce que vous m’avez dit », lui dit-elle ; et c’est vrai. Elle ne lui cache rien de sa rencontre avec Horace. Pauvre jeune homme ! Il était si intéressant ! ne fallait-il pas qu’elle le guérît ? Elle raconte tout : le plaisir qu’elle avait de ses compliments et de ses caresses ; elle en est ravie comme d’une découverte ; persuadée d’ailleurs qu’une chose si douce ne saurait être condamnable. Car le mal, c’est ce qu’on fait avec peur. Elle n’a pas eu peur du tout.

Il y a bien le… ruban. Elle hésite à l’avouer. {p. 82} Pourquoi ? Ah ! c’est que là vraiment elle craint un peu d’avoir mal fait. Ce ruban, c’est Arnolphe qui lui en avait fait présent ; et Agnès sait que ce n’est pas bien de redonner à d’autres les présents qu’on nous fait. Tout ce qu’elle ne tient pas d’Arnolphe, elle l’aurait laissé prendre, et n’eût pas cru qu’il en dût être mécontent. Pourquoi donc ?

Mais voilà qu’il s’emporte ; il lui fait une peur horrible de Dieu et du Diable ; elle est consternée. Comment ce qui ne laisse aucun trouble au cœur serait-il un péché ? Et qu’est-ce que cela signifie, que ce qui est un crime avec Horace, qui est si bien fait et qui l’aime, soit un devoir avec Arnolphe, qui est si fâcheux- de mine et de discours ? — Elle sent qu’on ne lui dit pas tout : et elle, qui va si droit dans sa pensée, s’étonne des complications et des réticences d’Arnolphe. Elle a été plus d’une fois surprise des gros rires de cet homme à certaines questions qu’elle lui faisait et comme celle des enfants, vous savez. Il lui a fait éprouver ce sentiment des écoliers qui surprennent leur maître en flagrant délit de mensonge. {p. 83} C’est un terrible juge que l’innocence ! Agnès juge Arnolphe, et elle est d’autant plus sévère, qu’ignorante comme il l’a laissée, elle ne peut lui connaître de circonstance atténuante. Elle ne sait pas combien il souffre, et quand il essaie de le lui faire comprendre, c’est si extravagamment, c’est en forçant si grossièrement la note, qu’elle a beau l’écouter de la meilleure foi du monde… elle ne le croit pas ; et elle le lui dit : Horace avec deux mots ferait cent fois plus que lui ; parce qu’Horace serait naïf, parce qu’il laisserait comme elle aller son cœur tout nu, parce qu’elle croirait Horace ! Pour Arnolphe, c’en est fait ; elle sent qu’il l’a trompée ; elle est dans une ombre qu’elle lui reproche, parce que c’est lui qui l’a faite, et que ceux qui font l’ombre ont de mauvais desseins ; et elle va tout naturellement du côté où elle entrevoit protection et lumière, comme les fleurs dans les caves montent vers le soupirail, vers le soleil, vers l’amour.

Écoutez-la s’expliquer elle-même dans sa lettre : {p. 84}

Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m’y prendrai. J’ai des pensées que je désirerais que vous sussiez ; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connaître qu’on m’a toujours tenue dans l’ignorance, j’ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d’en dire plus que je ne devrais. En vérité, je ne sais ce que vous m’avez fait, mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu’on me fait faire contre vous, que j’aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serais bien aise d’être à vous. Peut-être qu’il y a du mal à dire cela ; mais enfin je ne puis m’empêcher de le dire, et je voudrais que cela se pût faire sans qu’il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu’il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n’est que pour m’abuser ; mais je vous assuré que je n’ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurais croire qu’elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est, car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde si vous me trompiez ; et je pense que j’en mourrais de déplaisir.

{p. 85} Je ne veux gâter cette lettre par aucun commentaire ; je le demande seulement : quel est le malheureux qui ne se sentira touché par cette prière d’un amour à tâtons, mêlé de craintes et d’abandonnements, et qu’elle exprime l’un ou l’autre, si franche et si simple dans son expression ? Et n’était-ce pas un crime en effet punissable d’avoir

… dans l’ignorance et la stupidité
Voulu de cet esprit étouffer la clarté ?

Pour moi, je vous le déclare, je suis ravi, que la pauvrette se défende,, qu’elle ait cette noire ingratitude des esclaves, qui consiste à se sauver, et que la charmante séquestrée, pour l’aider dans sa fuite, prenne le bras de mon camarade Delaunay.

Je voulais dire d’Horace ; mais c’est que c’est la même chose. Personne n’a joué Horace comme Delaunay. Ce charmant Horace, si bien fait pour Agnès, qui a cette candeur des jeunes hommes, la confiance, née au fond de la même ignorance de la vie et de la même générosité de cœur, cet éventé, toujours débordant {p. 86} d’amour et du besoin d’en parler, si bon, si honnête, qui, devant l’ignorance d’Agnès, et les dangers où la fait se jeter la sottise d’Arnolphe, se sentie devoir du respect, qui aimerait mieux mourir que de l’abuser, cet Horace enfin, si tendre, si dévoué, si fou, — Delaunay l’a été si bien, qu’il en a mis un peu dans tous ses rôles. J’entends les vrais : ses rôles de jeunes premiers, dans lesquels il sera toujours lui-même. Toujours il ‘modulera la chanson de Fortunio ; il faudra qu’il soupire jusqu’au dernier soupir ! mais avec quel art il la module, cette chanson que Musset ne lui a pas apprise, puisqu’il l’a trouvée déjà dans Molière, cette chanson éternelle de l’adolescence amoureuse ! Et sur quel instrument infaillible et suave il l’exécute, thème et variations ! Cet instrument, vous le savez, c’est un peu son nez, mais ce n’est pas moi qui lui en ferai reproche. On a bien voulu dire que j’usais aussi du mien : et l’on a assuré qu’il faisait son bruit dans le monde à la façon d’une trompette. Celui de Delaunay, c’est une flûte en ce cas, et Tulou n’en jouait pas mieux.

{p. 87} Delaunay. a la correction infinie, des délicatesses de diction inimaginables, le soin du détail, longtemps cherché ; il a la désinvolture et la grâce ; il saute par la fenêtre avec des jambes de quinze ans ; il est souriant, il est attendri ; il a dans la gorge un tourtereau, et dans l’âme un poète ; il a tout ce que le talent peut donner de perfection ; bref, dans les Delaunay : Delaunay est incomparable.

Horace, ce type accompli du vraiment jeune homme, est un Delaunay. Et Delaunay épouse Agnès, avec qui il vivra heureux et aura. beaucoup d’enfants. Molière l’a ainsi voulu, Molière toujours miséricordieux pour les jeunes, parce qu’il est pour la nature, et que la nature comme la chanson, veut des époux assortis. Il congédie Arnolphe avec un ouf, qui finit la comédie. — Que pensez-vous que dira le monde après ma mort ? demandait un jour Napoléon à un de ses familiers. — Sire, le monde dira ceci, dira cela, et là-dessus une oraison funèbre dans les formes. — Vous vous trompez, interrompit l’Empereur : le monde n’en dira pas si long ; {p. 88} il dira : ouf ! — Le ouf d’Arnolphe est aussi gros de significations. Notons en passant que Molière avait écrit : oh ! — les premières. éditions ne portent pas autre chose — mais, à la scène, il disait ouf ; et la tradition a maintenu cette dernière exclamation, où se voit une fois de plus le dessein de Molière de tirer le rôle au comique, car oh ! peut être du style noble ; ouf, non pas. C’est donc le dernier trait par lequel il achève son homme.

Sans revanche possible ! Ah ! Si Arnolphe était autrement bâti, si, à son expérience de la vie et à sa connaissance des femmes, il joignait le tact et- les délicatesses d’un homme du monde, il y aurait pour lui quelque espoir de retour. Il pourrait profiter du premier orage pour reparaître à la maison, calme, affectueux et consolateur. Il y aurait des chances pour lui, aux heures de réflexion où la jeune femme, négligée, se souvient et compare, et peut-être saurait-il lui faire goûter la science de l’homme au fait, avec ses ressources infinies, de préférence à l’inspiration du jeune amant, fougueuse, mais inégale et vite lassée. {p. 89} Et alors serait possible cette suite de l’École des Femmes, la Revanche d’Arnolphe, qu’on assure avoir été rêvée par Dumas fils. Mais pour cela, je le répète, il faudrait qu’Arnolphe fût un autre homme. ; tel que nous l’a offert Molière, il n’y a point pour lui de lendemain ; butor il est, butor il restera ; et d’ailleurs, si jamais Horace est négligent d’Agnès, l’Amour, ce grand maître, saura bien enseigner à sa charmante écolière l’art de le reconquérir et de le garder.

Concluons. La thèse que Molière a soutenue dans l’École des Femmes, est la même déjà présentée dans l’École des Maris. Il n’a fait que l’élargir, et d’une simple question de discipline et de gouvernement intérieur, il a fait une question d’éducation. Comment faut-il élever les femmes ? Voilà ce dont il traite. Il n’existe pas de comédie plus gaie ni de sujet plus grave.

Mais d’abord je me demande si j’ai bien posé la question. Comment faut-il élever les femmes ? ai-je dît. Ce n’est peut-être pas cela qu’a voulu voir Molière. Je pense qu’il s’est {p. 90} placé plus haut. Pour qui faut-il élever les femmes ? Voilà ce qu’il pourrait bien avoir cherché. Autrement dit, l’éducation qu’on leur donne doit-elle avoir en vue leur bonheur à elles-mêmes, ou simplement notre plaisir ?

La question posée ainsi devient terriblement plus claire. Si, dans ce gros problème, nous ne nous préoccupons que de nous autres, nous pourrons bien donner raison à Arnolphe. Il expose très crûment la théorie. La femme est un être inférieur exclusivement créé pour le service et la délectation de son seigneur et maître.

Comme un morceau de cire entre ses mains elle est.

Il n’est pas nécessaire qu’elle ait une âme. Au contraire. Une idiote fait admirablement l’affaire. La femme qui pense est un animal dépravé.

Si cela vous paraît trop brutal, ajoutez, comme on fait en France, au devoir essentiel de la femme, qui est de plaire à l’homme, {p. 91} le droit de choisir et d’ajuster les chiffons grâce auxquels elle croira lui plaire davantage. Arnolphe, faisant cette concession, paraîtra fort libéral à mille et mille gens.

La théorie est simple. Ce n’est pas de l’éducation : c’est du dressage.

Au contraire, pensez-vous qu’élever une femme, ce soit la préparer à la vie, l’armer contre les risques sans nombre qu’elle y court, la fortifier contre d’inévitables douleurs, et, en même temps, la rendre capable d’apprécier les choses douces, sereines et profondes, qui, à cette vie si tourmentée, donnent cependant un si haut prix ?

Alors vous serez contre Arnolphe, et je le répète, avec Molière.

L’objection qu’on peut tirer des boutades de Chrysale ne signifie rien. Molière dans les Femmes savantes, est contre Philaminte et surtout contre Armande ; parce que, par le pédantisme, la rude Philaminte enlève à la femme la grâce,

Plus belle encor que la beauté ;

{p. 92} parce que, par le mysticisme, Armande sacrifie la nature ; — parce que toutes deux, par suite, portent atteinte à la société humaine. Mais s’il est contre elles, il n’est pas pour Chrysale. Chrysale n’est pas le sage des Femmes savantes, tant s’en faut : ce sage, c’est Clitandre, qui consent qu’une femme ait des clartés de tout : c’est surtout Henriette, la plus parfaite des créations féminines de Molière.

Henriette, c’est Agnès instruite. Elle a toutes les qualités charmantes de notre amie : la droiture du cœur, la tranquillité d’âme, jointe à beaucoup de finesse native et à cette vivacité de réplique, dont Arnolphe est si déconcerté au cinquième acte ; Henriette, comme Agnès, est née pour le ménage ; mais avec tout cela, elle sait ; et cela ne diminue pas son charme.

Henriette sait que les enfants qu’on fait ne se font pas par l’oreille. Elle sait quels dangers réels encourt une fille en ce monde ; et, le sachant, elle s’en peut défendre : ce que ne pourrait faire Agnès. — Jugez ce qu’Agnès fût devenue, si Horace, ce qui était possible, eût été un malhonnête homme ! — Le danger, sans {p. 93} doute, est moins grand lorsque l’ignorante a sa mère : mais il ne cesse pas d’exister : il devrait être prévenu. Je n’hésiterais pas, si j’étais mère, à révéler la maternité à ma fille ; à lui apprendre qu’en aimant, c’est à la maternité qu’on s’engage ; et que, selon qu’elle a ou non l’aveu du monde, elle sanctifie ou déshonore. La leçon vaudrait bien celle d’Arnolphe, ses chaudières bouillantes et le reste ; la jeune fille avertie en serait plus forte ; bien des vertiges ainsi lui seraient épargnés, et aussi, des désillusions cruelles ; et, comme la vérité est saine, je ne trouve pas que ce serait flétrir sa couronne virginale. Aucune âme ne perd à être éclairée. Agnès serait moins ingénue, mais toujours aussi chaste. Et si l’on parlait mariage devant elle, et qu’on s’étonnât de la voir, toujours paisible, résoudre son cœur aux suites de ce mot, elle répondrait avec Henriette :

Les suites de ce mot, quand je les envisage,
Me font voir un mari, des enfants, un ménage ;
Et je ne vois rien là, si j’en puis raisonner
Qui blesse la pensée et fasse frissonner.

{p. 94} Ce n’est pas d’ailleurs, à ces révélations que se borne le savoir d’Henriette ; qu’on y. prenne garde ! elle a été élevée comme la sœur Armande ; elle n’a pas poussé aussi loin en philosophie, mais elle est savante, et je ne serais pas surpris que, quoi qu’elle en dise, elle sût du grec autant que femme de France. Mais elle a, par-dessus toutes choses, cette adorable qualité française, le bon sens ; et elle l’emploie, Clitandre vous le dira, à paraître ignorer les choses qu’elle sait plutôt que d’en faire pédantesquement parade. Elle a des clartés de tout : sur toutes choses donc son mari pourra faire appel à ce tact délicat qu’elle possède ; elle sera sa digne compagne et non sa servante avilie ; et quand viendront ces enfants, qu’elle envisage d’avance sans frissonner, elle sera pour eux, non seulement une mère soigneuse, mais une éducatrice accomplie.

N’oublions pas cela, en effet : la femme est éducatrice par mission ; il faut donc la mettre en mesure de remplir cette tâche et de former véritablement des hommes ; il faut la mettre en mesure, surtout, de la remplir sans appeler {p. 95} à l’aide certain personnage que nous avons vu poindre derrière Arnolphe et que nous retrouverons dans Tartufe.

En un mot, il faut instruire la femme. Il le faut pour elle ; il le faut pour nous. La femme d’Arnolphe, en effet, ne saurait lui procurer que le plaisir ; Henriette apportera le bonheur à Clitandre. Il n’y a pas mariage là où il n’y a pas société : il faut que les esprits s’entendent comme les cœurs. Voilà, je crois, ce qu’a voulu prouver Molière.

Et ce n’est pas, dans sa pensée, d’instruction pure qu’il s’agit, mais d’éducation : c’est-à-dire qu’aux livres il faut ajouter cette grande école, le monde :

Et l’école du monde, en l’air dont il faut vivre,
Instruit mieux à mon sens que ne fait aucun livre.

Les livres pour apprendre à penser : le, monde pour apprendre à vivre. C’est l’éducation anglaise, me dira-t-on, et l’éducation américaine. Je n’en disconviens pas. Mais c’est aussi l’éducation d’Ariste. Et je ne crois pas qu’aujourd’hui Molière s’effraierait beaucoup {p. 96} de cette liberté qu’on laisse aux jeunes filles chez nos voisins, — pourvu naturellement qu’on les eût armées pour la défense. Il se fierait, pour que cela ne passât pas les bornes, à ce bon sens de race que je rappelais à l’occasion d’Henriette, à ce sens exquis de la mesure et du goût, qui est inné chez nos Françaises, et, aussi, à cette galanterie respectueuse, la galanterie du galant homme, qui ne se perd chez nous qu’à cause justement de la séparation des sexes, cette séparation contraignant l’homme à se gâcher l’esprit et le cœur dans la société des filles de plaisir. — J’ai pu, pour ma part, m’assurer plus d’une fois que cette forte éducation, cette liberté des jeunes filles anglo-saxonnes, savent en faire des créatures admirablement loyales, point du tout pédantes, nullement dénuées de charme féminin ; et je me suis pris à penser que nos jeunes filles françaises y puiseraient très probablement des qualités inattendues, propres à ranimer ces choses qui vont disparaissant : la conversation dans le salon, le conseil au foyer.

{p. 97} D’autant plus que la science aujourd’hui s’est dépouillée du crasseux appareil qui l’affublait du temps de Molière ; qu’elle s’égaie et s’humanise ; et que tel savant, qui occupait naguère dans l’Instruction publique le plus haut poste officiel, peut-être en même temps le plus aimable compagnon, fort capable, entre deux arrêtés ou deux découvertes, d’improviser en souriant de jolis vers, sans pour cela s’en faire accroire.

Je sais qu’on me dira que l’éducation d’Ariste, qui lui a réussi avec Léonor, n’a pas réussi à Molière avec Armande Béjart. Mais il y a à cela bien des explications : le milieu où tous deux vivaient ; le caractère vain et futile d’Armande, qui n’avait pas assez d’étoffe pour être bonne ; enfin ce point très grave que l’éducation que reçut Armande, bien qu’excellente, eut le malheur de lui être donnée par un futur mari, et non par une mère, comme le veut la nature des choses. Molière se donna-t-il à lui-même ces explications ? Il se peut bien, puisqu’à la fin de sa carrière, ses déceptions ne l’empêchèrent pas de créer cette ravissante {p. 98} figure d’Henriette. C’est que chez Molière, comme chez tous les véritables poètes dramatiques, l’esprit planait au-dessus des misères du cœur ; et que ses tortures intimes n’altérèrent jamais ni son incomparable verve comique, ni la souveraine impartialité de son génie.