Louis-Sébastien Mercier

1776

Molière : drame en cinq actes en prose, imité de Goldoni [graphies modernisées]

2018
Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL, 2018, license cc.
Louis-Sébastien Mercier, Molière : drame en cinq actes en prose ; imité de Goldoni, par M. Mercier, Amsterdam, Paris, s. n., chez les libraires qui vendent des nouveautés, 1776, xvj-220 p. Source : Google Livres. Graphies modernisées.
Ont participé à cette édition électronique : Stella Louis (Édition TEI).

PRÉFACE §

En lisant le Théâtre de Goldoni, j’ai pensé que la pièce intitulée Il Molière, passerait avec avantage sur notre scène ; parce que le sujet étant National et rappelant la mémoire d’un de nos Grands Hommes, et peut-être le plus regrettable de tous, devait nous plaire et nous intéresser de préférence. L’on ne verra donc pas, je crois, sans quelque plaisir, le père de la comédie Française, monter à son tour, sur ce même Théâtre, qu’il a rendu si illustre, et figurer parmi les personnages, enfants de son génie. Il paraîtra revivre sous de fidèles crayons, et, d’ailleurs, il offrira par ses mœurs peintes au naturel, un tableau de la vie privée de l’Homme de Lettres ; ce point de vue n’est point à dédaigner. Il devient surtout très piquant, lorsqu’il s’agit d’un de ces écrivains célèbres dont l’admiration publique aime à s’entretenir ; la curiosité alors devient inépuisable, tant sur les traits de leur caractère que sur les aventures particulières de leur vie.

Comme la langue italienne est familière aux littérateurs, ils apercevront d’un coup d’œil ce que j’ai emprunté de la pièce originale et ils pourront apprécier en même temps les scènes, les personnages et surtout les détails que j’ai cru devoir y ajouter.

Molière est parmi nous le Poète qui ait consulté davantage la Nature et qui ait mis sur notre scène le plus d’expression et de vérité. Peintre fidèle et franc, il a caché l’art que les autres montrent trop ; chez lui on ne voit, on n’entend que ses personnages, et le tableau ne paraît si juste, que parce que sa manière est ingénue. Aussi conserve-t-il parmi les Poètes Dramatiques, la physionomie que La Fontaine a parmi les Fabulistes ; et l’homme instruit, qui vers sa quarantième année se dégoûte ordinairement de la tragédie Française, qu’il aperçoit peuplée d’êtres factices, découvre une certaine profondeur dans les pièces de notre poète ; il quitte volontiers le romanesque pour porter son attention sur des passions plus naturelles et des caractères qu’il peut retrouver dans le monde.

Son chef-d’œuvre, sans contredit, est le Tartuffe, et, dans cette pièce, à la fois hardie, morale et comique, il me paraît supérieur à lui-même.

Le Philosophe a, sans doute, plus d’un reproche à lui faire ; mais ce n’est pas ici le lieu d’examiner le but et la moralité de chacune de ses pièces, et quelle influence utile ou dangereuse elles ont pu avoir tour à tour sur son siècle. Cet examen formerait un ouvrage sérieux et peut-être neuf à bien des égards. On appela publiquement Molière de son vivant, maître d’école en fait de vilenies ; dès qu’il ne fut plus, on lui prêta les vues de la plus haute sagesse et la marche approfondie de la plus décente philosophie. Rien ne coûte aux panégyristes. L’envie, qui persécute les grands hommes, se métamorphose, à leur mort, en une admiration stupide, et l’on érige une espèce de culte idolâtre, à celui-là même à qui on refusait l’aveu de ses plus incontestables qualités.

Molière mérite notre hommage pour avoir corrigé son siècle de plusieurs ridicules qui importunaient sans doute la société, encore plus que certains vices, puisqu’elle lui en a su tant de gré. Mais on ne peut se dissimuler en même temps que dans plusieurs endroits de ses ouvrages, il n’alarme la décence et les mœurs ; et toutes ses pièces (osons le dire) ne sont pas également irréprochables. Il a manqué à cet esprit observateur, à ce Peintre étonnant, de méditer plus profondément le but moral, qui donne un nouveau mérite à l’ouvrage même du génie, et qui, loin de rien dérober à la marche libre de l’Écrivain, lui imprime plus de véhémence et d’énergie, lui amène des tableaux plus vastes, et lui commande ces impressions majestueuses et bienfaisantes qui agissent sur une Nation entière. Que n’eût-il point fait de nos jours, environné d’idées plus saines, plus étendues, plus philosophiques ? Car l’Art Dramatique, rassemblant et parlant à tout un peuple, est une espèce d’instruction publique qui est de la plus grande conséquence dans ses effets.

Mais vu du côté du génie, c’est certainement le premier des dramatistes, en ce qu’il est original et naïf ; cette dernière qualité est si rare et si précieuse, c’est un caractère si frappant, si distinctif, qu’il fait tout à coup d’un auteur, un homme à part ; et l’on compte au premier coup d’œil les rares écrivains doués de ce talent suprême : il cesse alors d’être soumis à la discussion qui tyrannise les renommées subalternes. D’ailleurs enjoué et profond, philosophe aimable, plein de grâce et de force, en frondant les travers de l’homme, il le console, et souriant le premier à ses faiblesses, il lui en fait goûter la satire.

Il eût été à souhaiter, qu’à son exemple, on eût envisagé l’Art dans une imitation fidèle et précise de la Nature. Il la voyait, il la sentait, il la poursuivait, et plein de la chaleur qu’elle inspire, il travaillait sur des caractères vivants et non sur des Livres ; de là la ressemblance frappante de ses personnages avec les hommes que nous connaissons, et cette variété qui prouve l’étude de toutes les situations. Il n’avait point ce dédain superbe, que des Écrivains si inférieurs à lui, ont osé affecter, lorsqu’ils ont méconnu le véritable attribut de leur Art pour s’adonner à des touches raffinées et légères, à de petites formes élégantes et maniérées, à tout l’effort de l’esprit, qui éblouit et fatigue. Il savait que tout mouvement du cœur humain est intéressant à voir, précieux à saisir, admirable à fixer, et que sa peinture sera toujours noble, si ce n’est devant le sot orgueil de quelques particuliers, qui demain vont disparaître, du moins devant l’Humanité entière et l’œil des siècles futurs.

On a resserré depuis lui la scène, qu’il tendait visiblement à agrandir ; on n’a plus voulu y admettre que certains hommes choisis et distingués par leurs titres et leur naissance, c’est-à-dire, les seuls que le Poète était censé pouvoir fréquenter décemment. La vanité et l’insuffisance ont également trouvé leur compte à ce rétrécissement puéril. Le Poète s’est cru responsable, pour ainsi dire, de ses personnages ; il ne les a introduits qu’avec la plus grande réserve : mais dès ce moment il a cessé de voir les sujets les plus faits pour être représentés ; il a pris le vêtement pour l’homme ; il n’a point su mettre à profit ce qui devait parler si éloquemment à tous les yeux. Enfin, au nom de la bonne compagnie, on le vit subtiliser le trait large et vigoureux que Molière avait rendu parlant. Comme ce trait était délicat et délié, il crut l’avoir rendu plus parfait ; mais il devint imperceptible, et de jolies miniatures, brillantes, pointillées et froides, remplacèrent le vaste tableau de la Nation, mine inépuisable qu’on désapprit à fouiller. Les Auteurs se concentrant dans un point unique (à raison de leur incapacité), s’admirant dans leur jargon étudié, devinrent de jour en jour plus aveugles et oublièrent la multitude, qui, en revanche, ne les aperçut point.

Un goût exquis pour les petites choses, et par là même étroit et pusillanime, amena donc des beautés conventionnelles et fit disparaître ces touches hardies et fortes, qui peignent l’homme dans toutes ses attitudes. On voulut embellir sous de faux agréments ce qui avait tant de charme, sous des traits un peu grossiers si l’on veut, mais nus et saillants ; et il se trouvera à la fin que tous ces raffinements de société ne laissaient plus reconnaître l’empreinte de l’âme humaine.

Ainsi la comédie, à qui le bon Molière avait su donner une figure animée, un rire franc, un front populaire, dégénéra sous les habits brillants et dorés dont on l’affubla à tout propos. Les Marquis modernes, en expulsant les Bourgeois, chassèrent le naturel et la simplicité. Le jargon brillanté succéda au langage naïf : on eût dit que la Nation avait changé d’idiome et n’avait plus de physionomie, parce qu’il ne se trouvait plus que des Peintres maniérés et des Écrivains fantasques. L’impuissance, toujours féconde en discours, mit tout en œuvre pour se justifier, et accusa solennellement le peuple de n’avoir plus rien de pittoresque ; et le peuple ignora le reproche et la justification. De là naquirent ces copies rebattues qui vont encore en s’affaiblissant ; le trait original s’éloigna et disparut. Nos pièces, tracées d’après des êtres que le poète seul soutient avoir vus dans le monde, n’eurent aucun caractère de vérité et se réduisirent au mérite du style, à quelques dialogues élégants, à quelques traits d’esprit, pâles et mourantes étincelles ; mais ces personnages sans physionomie, créés de fantaisie, frappés dans tout leur ensemble du vice héréditaire de leur origine, ne laissèrent point dans la mémoire de trace distincte. Que le luxe, père de cette vaine Comédie, vante après cela le poli de l’expression ; que me font ces idées rétrécies et froides, images du cœur dont elles émanent ?

Ô Molière, Molière ! Tu n’es plus ! Et à mesure que les années s’accumulent sur ta cendre, ton génie s’enfonce plus avant dans la tombe ; la même Nature que tu peignis est sous nos yeux et nous sommes assez dégénérés, pour la voir basse et ignoble, où tu l’apercevais vivante et riche ; c’est notre couleur qui est trompeuse et non la tienne. Au milieu de tant d’observations fines, délicates et multipliées, et avec notre esprit, tout en épigrammes et en saillies, nous ne savons plus mettre la figure en mouvement et la placer dans le tableau. C’est que nous courons après l’enluminure et que nous laissons là la fierté du dessin.

Le talent est donc un instinct supérieur au raisonnement et qui supplée à toutes les combinaisons des critiques. Les Auteurs s’épuisent en réflexions innombrables et leur Théorie transcendante aboutit à de petites créations languissantes, semblables à ces pauvres enfants à demi ébauchés, qui portent sur un front pâle l’image d’un père efféminé. Molière possédait cet instinct qui crée sans disserter, et qui imprime la vie pour différentes générations. C’était peu, il savait le reconnaître en autrui. Il devina le génie de La Fontaine, alors presque universellement méconnu. Despréaux et Racine se croyaient de bonne foi supérieurs à La Fontaine ; ils le jugeaient, ils le raillaient, ils allaient même jusqu’à une espèce de dédain ; ces deux Écrivains, si loin de la naïveté, ne sentirent pas son extrême mérite. Molière, génie original, sentit La Fontaine et dit de La Fontaine et d’eux, ils ont beau faire, ils n’effaceront pas le bon homme. Jugement remarquable et qui décèle un esprit clairvoyant ; car une erreur générale fait illusion aussi aux hommes supérieurs. Où est l’Écrivain de nos jours qui sache apprécier un Auteur contemporain d’une manière aussi décidée et avec un tact aussi sûr ? On est plus souvent encore injuste par insensibilité, que par envie.

Les comédiens de Paris ont promis solennellement au public de faire élever à Molière une statue en marbre, du produit de l’Assemblée, petite comédie en un acte, donnée en 1773, pour le centenaire de ce grand poète. Nous ignorons quand ils réaliseront leur promesse, et si ce sera pour le centenaire prochaine. Élevé par la nation, ce monument serait de reconnaissance. Élevé par les comédiens, ce n’est plus que l’acquit d’une dette. En attendant la statue, et par quelles mains plus ou moins dignes elle sera dressée, on offrira à l’auteur du Tartuffe un hommage public, qui aura du moins l’avantage de précéder l’autre, et de n’être point borné à un seul point.

On ne sait si cette pièce sera jamais représentée au lieu où elle devrait l’être, pour la gloire de Molière. En 1661, Paris avait cinq théâtres, et c’était le moyen de donner à l’Art tout son développement. Aussi, ce furent les beaux jours de la Scène Française. Les circonstances ne créent point le génie, mais elles aident à son essor. Molière avait un théâtre à ses ordres ; il pouvait essayer ses ouvrages, en voir préalablement les effets et les corriger à plusieurs reprises. Il avait la protection du Monarque, dont le coup d’œil était fait pour l’enflammer. Il avait des amis illustres, qui chérissaient son Art. Il était encouragé par ces applaudissements journaliers, qui soutiennent le Poète et lui ordonnent de nouvelles compositions. Il ne se faisait imprimer qu’après avoir été joué vingt ou vingt-cinq fois ; et les Lecteurs, favorablement disposés par le succès, en lisant ses pièces, revoyaient le jeu des Acteurs. Il touchait le revenu légitime de ses honorables travaux, et cela montait à près de trente mille livres par an. Il n’avait pas à ses oreilles le bourdonnement monotone et continu de ces insectes folliculaires, qui troublent plus qu’ils ne nuisent, qu’on écrase et qui renaissent. Aujourd’hui, quiconque s’abandonne à cette carrière, devenue plus difficile, espérerait vainement quelques-uns de ces avantages. L’homme de lettres n’obtient pas, je ne dis point les secours nécessaires, mais la justice qu’il aurait droit d’attendre, comme si l’existence littéraire était comptée pour rien. On le laisse seul avec son art, comme si ses progrès dépendaient uniquement de son courage et qu’il dût tout vaincre, tout dompter, et renverser jusqu’aux obstacles physiques, pour procurer à sa nation des plaisirs dont elle a besoin, dont elle se montre idolâtre, qui font sa gloire chez l’étranger ; mais dont elle veut jouir ingratement, sans l’avance du plus léger effort, et toujours plus disposée à accueillir l’ouvrage que l’auteur même.

Sur le procès que l’on m’intentera de nouveau, pour avoir intitulé Drame, cette pièce de théâtre, ainsi que j’ai toujours fait ; je répondrai que je préférerai constamment le mot primitif, le mot générique, comme le plus simple et le plus convenable de tous ; en ce qu’il rend à l’art son étendue, sa liberté et son indépendance ; en ce qu’il ne l’emprisonne point dans de ridicules entraves ; en ce qu’il admet ce mélange de couleurs, ces nuances, ces détails d’où résultent l’âme et la vie du tableau ; en ce qu’il laisse au spectateur le plaisir de créer sa sensation, sans qu’elle soit maladroitement déterminée d’avance : car nos sensations étant presque toutes mixtes, le genre ne peut être rigoureusement décidé sans nuire à la profondeur et à la diversité des effets. J’ai rejeté ces dénominations de Tragédie et de Comédie, non par caprice, mais parce que je suis très fondé à croire, et d’après l’expérience, qu’elles ont égaré l’art dramatique et borné son essor, soit en lui imposant un ton uniforme et absolu, soit en le portant avec violence à deux extrémités opposées ; tandis que le naturel, la grâce, la vérité, se trouvaient dans ce sage milieu, que les règles les plus bizarres émanées d’Aristote ont fait abandonner. Il ne s’agit point, comme on l’a dit, de distribuer des plaisanteries dans une scène et des larmes dans une autre, et d’étaler une bigarrure qui prouverait peu d’habileté ; mais plutôt d’allier dans une même action le comique et l’attendrissant, le familier et le noble, de fondre plusieurs sentiments en un seul, de les fortifier l’un par l’autre, et d’offrir ainsi une image plus réelle de nos passions mélangées et des différentes faces de la vie humaine.

Si l’on veut que l’illusion soit entière, laissez le poète choisir les circonstances propres à émouvoir tour à tour la tristesse et la joie ; qu’il soit maître d’amener le plus léger incident, s’il commande plus puissamment l’intérêt et l’attention ; que le rire et les douces larmes se marient ; que toutes les impressions assiègent l’âme. Elles peuvent se confondre sans se nuire. Le poète, en exposant les vicissitudes de la vie et le véritable tableau de ce monde, peut nous apporter des jouissances d’autant plus vives, qu’elles seront diversifiées. Que gagne l’écrivain superstitieux, à être roide, monotone et emprunté, à ne pouvoir se plier avec aisance aux caractères, aux différentes affections de ses personnages ? Il imite moins le cours ordinaire des événements, leur influence réciproque, le progrès des passions et les lois mêmes de la nature, qui, par des gradations douces et ménagées, nous promène successivement par tous les modes de la douleur et de la volupté. Vouloir fixer arbitrairement le genre est donc une absurdité palpable, parce qu’il y a autant de genres de pièces qu’il y a d’individus à peindre et d’événements à tracer ; parce que les caractères, les passions, et même leur langage, ont une teinte particulière, qui varie presque à l’infini la somme de l’intérêt et celle du plaisir.

C’était là un trop beau sujet d’élever une grave et interminable dispute de mots, pour que certains littérateurs y aient manqué. Ils ont usé de l’occasion complètement, et la déraison a épuisé, dans des brochures enfantines, les contresens, les mauvaises plaisanteries et les injures. Cela devait être ainsi, vu la profondeur du jugement de nos critiques et la sagacité de nos hommes de goût. Avec les noms de nos tragiques ressassés de toutes les manières, et de longues exclamations, où leur mérite est surfait plutôt que senti, ils ne laissent pas que de faire des phrases qui, pour être vides, n’en composent pas moins de nombreuses feuilles périodiques, et un déluge de pamphlets éphémères.

Les tentatives les plus permises et qui peuvent devenir les plus heureuses, en combinant de nouveaux plaisirs, offensent une foule d’esprits revêches et bornés, occupés à tourner toute leur vie dans le même cercle. Depuis la dispute de Ramus, jusqu’à la dispute sur la musique Française, on a vu ces mêmes hommes combattre toute idée nouvelle, uniquement parce qu’elle avait le malheur de l’être, lui opposer toutes sortes de contradictions ; mais est-elle une fois reçue (par cet ascendant que le bon sens obtiendra toujours sur la routine), ils courent précipitamment sur quelque autre vérité pour la persécuter et hâter son triomphe. Ne leur doit-on pas, sous ce point de vue, plutôt des actions de grâce que des reproches ?

Quand on a le sentiment vif et profond de quelque vérité, il faut donc regarder ces contradictions comme devant servir à la mettre bientôt dans son plus beau jour. Notre théâtre touche à une révolution nécessaire et inévitable ; tout lui en fait une loi : car il ne pourra obtenir désormais quelque influence sur la nation, qu’en changeant ses formes étroites et en adoptant des vues plus étendues, plus détaillées et plus philosophiques. Les querelles qui s’élèveront à ce sujet seront fort utiles, en ce qu’elles répandront des lumières sur le grand art d’offrir des tableaux vrais de l’humaine nature, dans tous les états et dans tous les points de la vie : objet assez nouveau pour nos poètes modernes, qui, au lieu de regarder au visage de l’homme, vont chercher des modèles imaginaires ou inanimés, et recrépir de vieilles pièces de théâtre, à l’aide de nouvelles rimes. Mais il faut des têtes sans prévention pour débattre ces points importants. Ils sont faits pour être discutés par des hommes d’un esprit juste, et, pour tout dire, neuf ; et qui, laissant là le protocole des citations usitées, sachent penser d’après eux-mêmes. Qui pourrait, en attendant, représenter, quoique d’une manière imparfaite, cette voix générale qui doit triompher ? C’est sans doute la voix des hommes les plus éloignés du centre des factions, les moins corrompus par les livres, par les académies, par l’habitude, qui ne connaissent et ne jugent les ouvrages que par l’impression directe et profonde qu’ils font sur leurs âmes. C’est à eux qu’il appartient de prononcer, parce qu’ils n’ont point le goût factice, le goût obtus de plusieurs littérateurs.

Comme on s’est attaché à peindre dans Molière l’homme autant que l’écrivain, on a cru devoir joindre à cette pièce plusieurs notes faites pour répandre du jour sur les détails. Les faits trop connus seront passés sous silence ; d’autres, qui le sont moins, seront suffisamment indiqués ; quant à ceux qu’on n’aura peut-être vus nulle part, on avertit qu’ils ont été puisés dans une petite biographie assez rare, écrite dans un style plus que négligé, mais qui paraît en cela même ne tendre aucun piège à la crédulité du lecteur. En voici le titre fidèlement copié : la vie de JEAN-BAPTISTE POQUELIN DE MOLIÈRE, très fameux comédien, tant par son personnage en théâtre que par ses œuvres qu’il a composées. À Bruxelles, chez Jean Smedt, à la Conversion de Saint-Augustin. 1706. Avec privilège.

PERSONNAGES. §

  • MOLIÈRE, Auteur Dramatique.
  • CHAPELLE, ami de Molière.
  • LA BÉJART, Comédienne, demeurant dans la maison de Molière.
  • ISABELLE, fille de la Béjart, Comédienne.
  • LA THORILLIÈRE, Comédien, et ami de Molière.
  • PIRLON, ennemi de Molière.
  • LE MARQUIS DE ***.
  • LE COMTE DE ***.
  • Mademoiselle T***, jeune personne.
  • LA FOREST, servante de Molière.
  • LESBIN, domestique de Molière.

 

La scène est à Paris, rue de Richelieu, chez Molière.

ACTE PREMIER. §

SCÈNE PREMIÈRE. §

MOLIÈRE.

Il entre sur la scène, tenant en main un cahier. Il est fort agité, il appelle.

Lesbin, Lesbin, Lesbin.… Ce drôle-là est fait pour tourmenter ma vie.… Lesbin, Lesbin, Lesbin !…

SCÈNE II. §

Molière, Lesbin.

LESBIN, accourant.

Monsieur….

MOLIÈRE, en colère.

Tu es entré dans mon cabinet ?

LESBIN.

Oui, Monsieur.

MOLIÈRE.

Et quoi y faire ?

LESBIN.

Eh ! Pardi, Monsieur, ranger vos livres, vos papiers, qui sont là jetés tout pêle-mêle….

MOLIÈRE.

Mes papiers !… Tu t’es donc avisé d’y toucher ?… Réponds-moi..… Tu m’as pris un cahier comme celui-ci ?

LESBIN, riant bêtement.

Ne voilà-t-il pas un grand mal ?… Si c’était du papier blanc, à la bonne heure, vous pourriez gronder comme vous faites.… Allez, quoique nous ne sachions pas lire, nous apercevons bien ce que c’est qu’une belle écriture…..

MOLIÈRE.

Eh bien, pendard ! Me diras-tu si tu as pris ?

LESBIN.

Oui, Monsieur, nous avons pris un papier comme celui-là, parce que nous l’avons trouvé par terre sous votre bureau, et qu’il était tout partout griffonné.

MOLIÈRE.

Eh ! Qu’en as-tu fait, malheureux ?… Où est-il ? Où est-il ?

LESBIN.

Il n’est pas perdu, car nous l’avons bien employé.

MOLIÈRE.

Finiras-tu, bourreau, de me dire ce que tu en as fait ?… J’en suis dans un tremblement….

LESBIN.

Comme vous êtes pâle, pour si peu de chose !… Faire un train pareil à un pauvre domestique !… Vous, philosophe !…

MOLIÈRE.

Mais voyez un peu ce drôle-là !

LESBIN.

Eh bien ! Vous allez le revoir, votre beau cahier, où il n’y a pas tant seulement grand comme le doigt de blanc… Vous allez le revoir. (Il sort.)

SCÈNE III. §

MOLIÈRE, seul.

L’imbécile ! Il en aura fait quelque enveloppe… Au moins je respire. J’appréhendais fort qu’il ne s’en fût servi pour allumer du feu… Un Poème auquel je travaille depuis tant d’années !… Je préfère cet ouvrage à toutes mes comédies…

SCÈNE IV. §

Molière, Lesbin
Lesbin entre tenant une tête à perruque, garnie d’une perruque toute papillotée.

LESBIN.

Le voilà, le voilà votre papier, bien employé, je m’en vante… Grondez, grondez présentement, si nous sommes en faute.

MOLIÈRE, dans la plus grande colère.

Ah ! Le bourreau ! Le bourreau ! Je ne m’y retrouverai jamais… J’en perdrai la tête… Pour cela, je suis bien malheureux !… Que de temps ! Que de soins ! Que de peines perdues !

LESBIN.

Il est vrai que nous avons été plus de deux heures à cette besogne ; mais allez-vous nier à cette heure que vous ne m’avez pas dit vous-même ici tantôt de la mettre en papillotes ?

MOLIÈRE.

Va-t-en, butor, esprit bouché… Va-t-en. Retire-toi sur le champ, de peur que je ne t’assomme.

LESBIN, à part.

Il a le diable au corps avec son chiffon de papier.

MOLIÈRE.

Ah ! Quelle perte !… Non, je ne me possède plus ; puisque c’est ainsi.… (Dans son dépit, il déchire son cahier et le jette au nez de Lesbin.) Tiens, tiens, ôte-moi tout cela de dessous les yeux… Brûle, brûle tout, que je n’en revoie jamais un seul morceau… Pas un seul morceau, entends-tu ? Ou je te chasse… Et si jamais tu oses toucher au moindre de mes papiers.… Mais j’aurai toujours la clef sur moi…

LESBIN.

Monsieur.

MOLIÈRE, le menaçant.

Si tu ne t’en vas tout de suite..… Prends garde.… Réplique, réplique un seul mot.

LESBIN, ramassant les morceaux de papier.

Mais attendez, du moins, que j’emporte tout… (À la porte.) Donnez-vous bien de la peine à mettre sa perruque en papillotes !… Voilà comme on vous traite.

SCÈNE V. §

MOLIÈRE, seul.

C’en est donc fait de mon Poème chéri…1 Je faisais cette traduction avec tant de volupté. J’avais rendu plusieurs morceaux si heureusement. Il règne dans ce Lucrèce une si belle philosophie, si bien d’accord avec mes pensées… Allons, Molière, allons ; le sort te condamne à n’être jamais qu’un faiseur de comédies… Ah ! Qu’il me faut de courage pour supporter cet accident !… Mais je me suis trop abandonné à ma première vivacité… Il ne m’eût peut-être pas été impossible d’en retrouver la plus grande partie… Oui, en rassemblant avec patience les fragments… Et d’ailleurs, à quoi sert de brûler l’autre moitié… Lesbin, Lesbin !

SCÈNE VI. §

Molière, Lesbin.

LESBIN, derrière le théâtre.

Monsieur.

MOLIÈRE.

Rapporte-moi tout ce que tu as ramassé, et jusqu’au moindre petit morceau, entends-tu ? Que rien ne se perde.

LESBIN, entrant.

Quoi ! Monsieur, ce que vous venez de déchirer tout à l’heure ?…

MOLIÈRE.

Oui, oui, dépêche-toi de me tout rapporter.

LESBIN.

Ah ! ça, Monsieur, si vous le faites exprès, vous n’avez qu’à dire… Vos lubies, à la fin, me feront tourner la cervelle.

MOLIÈRE, avec une colère concentrée.

Je parie qu’il a déjà tout brûlé.

LESBIN.

Mais n’ai-je pas bien fait ?

MOLIÈRE.

Est-il possible ? Ah Ciel !

LESBIN.

(À part.) Ah quel homme ! Quel homme ! (Haut.) Comment, ne m’avez-vous pas dit de brûler tout, et sous peine….

MOLIÈRE.

Oui, oui, maraud, oui, je te l’ai dit : tu as bien fait. À merveille, butor.… Va-t-en, et laisse-moi en repos ; sortiras-tu bien vite.

LESBIN, en sortant.

Oh ! Que de patience il faut avoir !

SCÈNE VII. §

Molière, Chapelle.

CHAPELLE.

Qu’est-ce donc, Molière ? Vous voilà de bien mauvaise humeur2.

MOLIÈRE.

Il est vrai.

CHAPELLE.

Tous les jours un visage plus triste ! Mais quel contraste, mon ami, entre votre personne et vos écrits… Tandis que votre génie divertit toute la France, il ne vous inspire pour votre compte que des idées mélancoliques… Allons, prenez sur vous… De la gaieté…

MOLIÈRE.

Je renoncerais volontiers à toutes les comédies du monde, et je donnerais de bon cœur mon théâtre et mes acteurs à tous les diables.

CHAPELLE.

Ah ! De la modération… À vous entendre, on dirait que vous êtes dégoûté d’écrire.

MOLIÈRE.

Et qui ne le serait pas à ma place ?

CHAPELLE.

Je ne vois pas trop pourquoi… Outre l’approbation publique, vous avez gagné le suffrage de notre glorieux Monarque, et par-dessus le marché une assez bonne pension ; ce qui ne gâte rien à l’affaire.

MOLIÈRE.

Je sais ce que je lui dois de reconnaissance ; et c’est ce sentiment qui me soutient dans ma pénible carrière : car autrement, j’aimerais mieux, voyez-vous, porter le mousquet, traîner une besace, que de continuer la cruelle vie d’avoir des comédies à faire, et, qui plus est, des comédiens à conduire.

CHAPELLE.

Mais quel motif vous a inspiré ce prompt dégoût… Dites-moi ce que vous avez ?

MOLIÈRE.

J’ai… J’ai mille sujets de chagrin. Le public est d’une ingratitude, d’un caprice !… Aujourd’hui il paraît content, demain il ne l’est plus. Il rejette d’abord avec dédain ce qu’il applaudit ensuite avec transport : et puis, les persécutions de mes ennemis, leurs sourdes intrigues, leurs cabales, leur triomphe enfin, malgré qu’on les connaisse pour ce qu’ils sont.

CHAPELLE.

Ah ! J’entends… La défense de représenter L’Imposteur est un poids dont vous ne pouvez vous délivrer.

MOLIÈRE.

Eh ! Prétendez-vous que je demeure calme à un pareil affront ? Une pièce annoncée depuis si longtemps, le public assemblé, la salle éclairée ; un quart d’heure avant la représentation, au moment même arrive, comme un coup de foudre, l’ordre fatal, l’ordre du Roi.

CHAPELLE.

Mais le Roi, à ce qu’il me semble, avait déjà interdit une fois cette comédie ; il y avait une témérité inouïe à violer son ordre, et vous êtes coupable3

MOLIÈRE, vivement.

Je ne suis point coupable ; le Roi, après la défense, avait voulu lire la pièce : l’ayant lue, il l’avait approuvée ; sa justice avait daigné lever l’interdiction. Malheureusement la permission n’était que verbale. Il partit pour la Flandre, où ses conquêtes l’occupent tout entier ; mes ennemis ont profité de son éloignement pour m’opposer de nouveaux obstacles mais j’ai dépêché vers Sa Majesté un homme intelligent et zélé, et j’attends d’un moment à l’autre la permission, telle qu’on l’exige.

CHAPELLE.

À la bonne heure… Il faut attendre…

MOLIÈRE.

Que vous parlez fort à votre aise !… Mais ceux qui n’ont pas voulu me croire verront qu’on fait tort à Molière, quand on le soupçonne d’altérer la vérité, même pour son plus cher intérêt ; et les infâmes hypocrites, apprenant que leur triomphe aura été court, frémiront dans l’attente des rayons vengeurs que je vais rassembler sur leur front.

CHAPELLE.

Il faut avouer aussi que vous avez été bien imprudent, en allant démasquer d’une main violente cette espèce d’hommes dangereux que vous auriez dû ménager.

MOLIÈRE.

Ménager, dites-vous ? Ménager ! Oh ! Que je suis loin de vos idées !… Eh ! Contre qui écrire avec force, s’il vous plaît ? Ce sont là les vrais ennemis de l’ordre. Il est bien incroyable qu’on me blâme par où je mériterais quelques louanges. Qu’y a-t-il de plus funeste au monde que l’hypocrisie ? Ce vice s’allie avec tous les autres vices, et exclut toutes les vertus. Il outrage la religion, en se couvrant de son voile respectable. Il n’y a ni préservatif, ni bouclier contre l’hypocrite ; comme il tient une arme sacrée, il vous égorge en levant les yeux au ciel. Les autres criminels ont des remords qui quelquefois préviennent ou expient le crime, l’hypocrite n’en a point.… Ah ! S’il m’était permis de tout peindre ! Sous quelles couleurs plus effrayantes encore sortirait le tableau de leur conduite ! Mais patience, que le Roi daigne m’encourager contre ces serpents d’autant plus à craindre qu’ils se glissent partout en se repliant sous mille formes diverses4, et l’on verra si Molière est fait pour pardonner aux monstres de la société.

CHAPELLE.

Je crains de ne point vous voir réussir. Croyez-moi : on ne souffrira jamais cette pièce-là.

MOLIÈRE, vivement.

Et l’on souffre bien Scaramouche ermite !…

CHAPELLE.

Cette pièce ne joue que le ciel et la religion ; au lieu que la vôtre joue les hypocrites…5 ; cela est bien différent pour eux.

MOLIÈRE.

Et il faut dévorer paisiblement de telles contradictions.

CHAPELLE.

Vous avez raison ; mais vous vous échauffez trop et vainement. Je voudrais vous voir plus calme ; vous nous donnez au théâtre des scènes plaisantes, vraiment comiques, et dans l’intérieur de votre maison, vous n’enfantez que des pensées tristes.

MOLIÈRE.

J’étudie les hommes, leurs mœurs, leurs actions ; et depuis que j’apprends à les connaître, à lire dans leurs cœurs, je puis faire rire sans doute ; mais, s’il faut l’avouer, je n’ai plus envie de rire.

CHAPELLE.

Tant pis, il n’y a que cela de bon dans le monde : toujours des soucis en tête !… Voilà donc ce qui revient de cet amour de la renommée ? Et si vous renonciez à cette trompeuse idole ; si, au lieu de poursuivre une chimère, vous choisissiez des plaisirs sûrs, aisés, tranquilles, comme font tous les gens sages ; comme je fais… Le champagne, père de la joie, mieux que Sénèque, console et dissipe tous les chagrins.

MOLIÈRE.

Chacun a ses goûts et ses voluptés… Vous aimez les plaisirs de la table ; ils me plaisent beaucoup moins… Me réfugier dans mon cabinet, dans ma chère solitude, et y tracer en paix le tableau des travers que je dois combattre, afin d’en corriger, s’il se peut, les hommes, voilà mes jouissances.

CHAPELLE.

Et les corrigez-vous ?

MOLIÈRE.

Cela m’est, dit-on, quelquefois arrivé… J’ai pu guérir mon siècle de quelques erreurs ou de quelques folies6.

CHAPELLE.

Mais, Molière, n’est-ce point là un trait de vanité ? Précepteur du genre humain, ou du moins prétendant à ce haut titre, vous voulez donc à toute force lui donner des leçons, pour le plaisir superbe de le tancer publiquement ?

MOLIÈRE.

Il est impossible que je ne ressente pas quelque indignation secrète contre l’espèce vicieuse que j’attaque ; mais bientôt la pitié succède ; ma haine est pour le vice, et ma compassion pour le coupable.

CHAPELLE.

Que de travaux !… Que de veilles perdues ! Tenez, mon cher Molière, tout cela n’est pas le bonheur ; je vois, avec amertume, que vous poursuivez de purs fantômes… Croyez-moi : laissez là le théâtre ; c’est aujourd’hui une carrière trop orageuse… La promenade, la conversation, la table7 ; voilà ce qui s’appelle vivre… Le reste est folie.

MOLIÈRE.

Tout homme se doit au travail d’après le talent qu’il a reçu de la nature… Je me trouve engagé dans une carrière difficile, il est vrai… mais la gloire est au bout.

CHAPELLE.

Quelle sorte de jouissance trouvez-vous donc dans cette gloire que vous me vantez à tout propos ?

MOLIÈRE, souriant.

Oh ! C’est là notre secret…

CHAPELLE.

Pauvre ami ! Que vous achetez cher cette réputation pénible qu’on vous conteste encore ! Tous les jours je vous surprends, tantôt vous plaignant de vos ennemis littéraires, tantôt des cagots qui vous persécutent plus cruellement encore. Livré d’un côté aux critiques impitoyables, harcelé de l’autre par la satire insolente ; tout, jusqu’à l’histoire de votre maison, devient l’objet de la maligne curiosité du public. On parle des femmes que vous avez chez vous, de la mère, de la fille…

MOLIÈRE.

Le public, là-dessus, dira ce qu’il voudra. Je suis bien avec ma conscience, voilà le principal. Je ne prétends point valoir mieux qu’un autre. Ma conduite est exposée, dites-vous, aux discours de la ville ; tant mieux, j’en serai nécessairement meilleur. On a fait mille contes ridicules sur la Béjart ; mais le fait est que je ne lui suis attaché qu’à raison de sa prudence, de son économie et du rare talent d’actrice que vous lui connaissez.

CHAPELLE.

Et sa fille ?

MOLIÈRE.

Je l’aime, et ne m’en défends pas ; la mère est jalouse. Elle a formé le projet de devenir ma femme ; c’est dans cette vue qu’elle a laissé courir certains bruits dont personne mieux que moi ne connaît toute la fausseté. C’est sa fille qu’avant peu je compte épouser… Gardez-vous, mon ami, de divulguer ce que je vous confie.

CHAPELLE.

Soyez tranquille… Mais qui vous consolera de tous ces propos impertinents qui s’attachent à votre nom ?

MOLIÈRE.

Oh ! Je me place bien haut, bien haut au-dessus de ces misères-là.

CHAPELLE.

Se sevrer de tous les plaisirs ! Ne prendre aucun divertissement !.. Retranché dans votre inaccessible cabinet, toujours solitaire, triste, et méditatif !… Je n’en reviens point.

MOLIÈRE, un peu impatienté.

Comme je ne conçois pas les voluptés réservées à votre vie paresseuse, inactive, indolente, libertine, vous ne devinerez jamais quels sont mes contentements.

CHAPELLE, en riant.

Oh ! J’y suis… L’amour du beau sexe ne vous inspire pas moins que l’amour de la gloire ; et voilà pourquoi vous vous jetez dans la lice du théâtre… Amoureux fou d’une comédienne…

MOLIÈRE.

Taisez-vous, indiscret, et ménagez vos amis… Rien ne nécessite ici que l’on aille scruter jusque dans l’ombre de ma vie domestique8 : je suis beaucoup plus indulgent que vous ne l’êtes.

CHAPELLE.

Adieu, mon cher et infortuné Molière ; je vous souhaiterais une toute autre existence ; une vie douce, riante, agréable, qui se passât entre amis et propos joyeux, le verre à la main… Horace, qu’il vous en souvienne, buvait le salerne… Et vous ne rougissez point d’être un buveur de lait !

MOLIÈRE.

Ma santé s’en accommode9.

CHAPELLE.

Et votre gaieté en souffre.… Qui dédaigne Bacchus, est voué à la mélancolie.. Je voudrais vous voir couler vos instants dans un heureux loisir ; mais les vœux que je fais pour votre repos seront toujours bien vains, tant que vous serez auteur.

SCÈNE VIII. §

MOLIÈRE, seul.

Et nous sommes amis, quoique aussi opposés dans nos goûts !… Il ne chérit que des passe-temps frivoles10 ; mais il y a vingt ans que nous nous connaissons ; une liaison ancienne, jointe à la connaissance de son âme qui est droite et franche, remplace la sympathie de l’amitié. On passe si rapidement sur la terre, qu’on n’a que le temps de prendre ses amis, et non de les choisir… Mais Isabelle ne vient point… Elle seule écarte les nuages qui m’assiègent ; et quand je la vois, il me semble que tout s’éclaire autour de moi.

SCÈNE IX. §

Molière, Isabelle.

ISABELLE, se montrant.

Puis-je entrer ?

MOLIÈRE, allant à elle.

Eh ! Je ne désire, je ne veux, je n’appelle que vous… Mais qu’y a-t-il ? Vous tremblez…

ISABELLE.

Oui, je crains toujours que maman ne nous surprenne… Elle est toujours sur mes pas… Si elle allait découvrir que nous nous aimons…

MOLIÈRE.

Qui le lui dirait ? D’où s’apercevrait-elle ?..

ISABELLE.

Si elle ne devine pas vos sentiments, elle pourra pénétrer les miens.

MOLIÈRE.

Eh ! Pourquoi lirait-elle plutôt dans votre cœur ?

ISABELLE.

Parce que j’aime plus que vous n’aimez.

MOLIÈRE.

Pour cela, je n’en crois rien.

ISABELLE.

Rien n’est plus vrai cependant… Je vous donne toutes les marques d’amour que la vertu ne défend pas ; et vous, que faites-vous pour moi ?

MOLIÈRE.

Si je ne suis pas encore votre époux, croyez qu’il me tarde, encore plus qu’à vous, que cela soit. Je vous ai fait le serment que je n’aurais point d’autre femme que vous ; je le remplirai…11 : mais j’ai à ménager votre mère. Elle est d’un caractère emporté, violent, difficile. Jalouse de vos charmes, pour tout dire en un mot, elle est votre rivale.

ISABELLE.

Je le sais, et voilà ce qui m’alarme.

MOLIÈRE.

Allez, vous êtes une enfant…12 Ne fûtes-vous pas dans tous les temps l’objet de ma tendresse ? Se ralentirait-elle aujourd’hui ? Non, non… Laissez-moi saisir l’instant où je pourrai vous avouer pour femme sans fâcher votre mère… Je ne veux point me séparer d’elle ; et vous lui devez trop, pour ne pas approuver mes projets.

ISABELLE, effrayée.

O ciel !.. Je vous l’avais bien dit, qu’elle était toujours sur mes pas… Je l’entends… Elle va me maltraiter, si elle nous rencontre tête à tête.

MOLIÈRE.

Ne vous troublez point… Avez-vous là un rôle dans votre poche ?

ISABELLE.

Oui, j’ai celui de Marianne…

MOLIÈRE.

Bon !… Vite, commencez vers le milieu…13 Je vous gronderai un peu ; autant que je le pourrai… Et pourvu que le ton de ma voix n’aille pas me trahir…

SCÈNE X. §

La Béjart, dans le fond, Molière, Isabelle, faisant le rôle de Marianne.

MOLIÈRE, faisant le rôle d’Orgon.

C’est parler sagement : dites-moi donc, ma fille,
Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
Qu’il touche votre cœur et qu’il vous serait doux
De le voir, par mon choix, devenir votre époux.
Eh !…

MARIANNE.

           Eh !

ORGON.

                   Qu’est-ce ?

MARIANNE.

                                      Plaît-il ?

ORGON.

                                                     Quoi ?

MARIANNE.

                                                                 Me suis-je méprise ?

ORGON.

Comment !

MARIANNE.

                  Qui voulez-vous, mon père, que je dise

Qui me touche le cœur et qu’il me serait doux

De voir, par votre choix, devenir mon époux ?

MOLIÈRE, du ton de la réprimande.

Mademoiselle, Mademoiselle, vous avez une tête, une tête !… Vous allez avec une volubilité !… Soyez donc, je vous prie, plus attentive et appuyez davantage… Votre étourderie pourrait s’étendre jusque sur la scène, et le parterre alors… Vous le savez ; il prend de l’humeur… Recommencez. Je ne suis pas content de ce ton-là… Allons point de mines ; songez Mademoiselle, que c’est pour votre bien.

MARIANNE.

Qui voulez vous, mon père, que je dise
Qui me touche le cœur et qu’il me serait doux
De voir, par votre choix, devenir mon époux ?

MOLIÈRE.

Bien ! Tartuffe(Se retournant comme par hasard et saluant la Béjart.) Pardon, Madame, je ne vous ai point aperçue… Nous répétions la scène entre Marianne et Orgon. Voici le rôle qu’elle ne possède pas encore à ma fantaisie, mais cela viendra.

LA BÉJART.

Mais quelle nécessité, je vous prie, de répéter un rôle, pour une comédie qui est défendue ?

MOLIÈRE.

Madame, y pensez-vous ? D’un moment à l’autre elle peut être représentée. J’ai plus que de l’espérance. J’ai l’agréable certitude qu’au retour de notre cher camarade, la justice et la bonté du Roi donneront un libre cours à nos talents… Il est donc de la prudence d’être toujours prêt, afin de répondre comme nous le devons à l’attente du public, ardent de nouveautés et qui sera très impatient de voir celle-ci, par tout le bien et tout le mal qu’on en a dit.

LA BÉJART.

Et vous, Mademoiselle, qui vous a permis de venir ici répéter un rôle avec Monsieur, sans mon aveu ?

MOLIÈRE.

Ah ! Pardonnez-lui, Madame, je n’ai que ma pièce en tête, et j’avais fait prier Mademoiselle de vouloir bien descendre, afin qu’en cas de succès, rien ne pût retarder…

LA BÉJART, à sa fille.

Sortez, Mademoiselle.

ISABELLE, à voix basse.

Vous me grondez, et c’est assurément pour rien.

LA BÉJART.

Que dites-vous là ! Vous murmurez, je crois ?

ISABELLE.

Maman, je continuais tout bas mon rôle.

LA BÉJART.

Je vous défends, dorénavant, de répéter vos rôles, avec d’autres qu’avec moi.

ISABELLE.

Mais, maman, Molière est l’auteur de la pièce, et vous ne sauriez m’enseigner tout ce qu’il m’enseignerait.

LA BÉJART.

Sortez, raisonneuse, et ne répliquez pas.

SCÈNE XI. §

Molière, La Béjart.

LA BÉJART.

Mais avez-vous entendu comme elle répond ?

MOLIÈRE.

Faites-lui grâce, Madame ; pourquoi voulez-vous aussi m’ôter la gloire de la former à la déclamation.

LA BÉJART.

Je crains que ma fille ne soit pas aussi simple que vous le dites, et je crois vous connaître enfin l’un et l’autre.

MOLIÈRE.

Comment ? Je ne comprends point…

LA BÉJART.

Puisqu’il faut vous parler plus clairement, vous commencez à regarder ma fille avec trop de tendresse.

MOLIÈRE.

Je l’aimai dès le berceau…

LA BÉJART.

Votre conduite avec elle a pris un nouveau caractère, qui me ferait penser…

MOLIÈRE.

Je l’ai toujours regardée comme ma fille ; enfant je la caressais, sans blesser la décence ; cela ne m’est plus permis aujourd’hui, voilà toute la différence que j’y vois.

LA BÉJART.

Soyez franc ; et, si vous l’aimez, en galant homme déclarez-le à sa mère.

MOLIÈRE.

(À part.) Quelle ruse de femme !… (Haut.) Moi, vous le savez, je la vois, je la chéris, je la traite en père.

LA BÉJART.

Si c’est en père, pourquoi tardez-vous à lui assurer un sort ?

MOLIÈRE, vivement.

Vous voulez la marier, Madame ?…

LA BÉJART.

(À part.) Comme il m’échappe ! (Haut.) Non, elle est trop jeune.

MOLIÈRE.

Je crois qu’elle est dans l’âge où l’on peut accepter un époux… Je l’établirai… Que puis-je faire de plus ?

LA BÉJART.

Mais vous pourriez lui servir de père.

MOLIÈRE.

C’est bien là mon dessein… Nommez-moi celui qui pourrait lui convenir.

LA BÉJART.

Vous êtes un ingrat, Molière… Vous ne voulez point m’entendre ; j’avais des droits sur votre cœur, je les ai perdus, moi qui fais profession de tant d’attachement à votre personne ; moi qui, dans tous les temps, ai servi vos plus chers intérêts. Est-il possible après un dévouement aussi absolu que ma conduite ait le malheur de vous déplaire ?

MOLIÈRE.

Votre conduite ne me déplaît point, Madame.

LA BÉJART.

C’est donc la personne ?

MOLIÈRE.

Eh non, Madame ! Nous serons toujours amis…

LA BÉJART.

Croyez-moi : il vous faut une femme qui ne soit pas une enfant ; gardez-vous de la première jeunesse ; il vous faut, dis-je, une femme sensée, qui vous apporte dot de fidélité, de tendresse et de flexibilité dans l’humeur : vous n’êtes pas un homme aisé à marier, et vous ne vous doutez point combien vous êtes difficile à vivre. Je le sais par expérience ; et, pour que vous soyez engagé de manière à n’être pas malheureux…

MOLIÈRE.

Aussi, Madame, le mariage me fait une peur !…

LA BÉJART.

C’est un autre tort… Ce n’est point le lien qui doit vous épouvanter, mais le choix. À quoi vous sert cette raison que vous déposez dans vos ouvrages, si elle ne vous apprend à discerner les cœurs qui vous sont vraiment attachés. Égaré par une fantaisie passagère, vous pourriez faire une folie qui ferait le malheur de toute votre vie ; prenez-y garde : c’est un conseil que je vous donne, sans autre intérêt que le désir de vous voir heureux… Je sais mieux que vous, peut-être, ce qu’il vous faudrait.

MOLIÈRE.

Eh bien ! Madame, lorsqu’il s’agira de faire un choix, je vous consulterai.

LA BÉJART.

(À part.) Avec quelle adresse il élude sans cesse. (Haut.) Vous n’aurez jamais à vous repentir de m’avoir écoutée.

MOLIÈRE.

J’en suis convaincu ; plus l’on avance dans la vie, plus on est en état d’apprendre aux autres l’art de vivre.

LA BÉJART, piquée.

Il ne s’agit point ici de la prudence que donne le nombre des années, Molière : beaucoup d’hommes avancent en âge, sans devenir plus sages ni plus prudents.

MOLIÈRE.

J’aime ce trait d’enjouement ; il me fait sortir du sérieux où je tombais… (Avec exclamation.) Ah ! Madame, voici notre cher camarade.

SCÈNE XII. §

Molière, La Béjart, La Thorillière, en habit de campagne, Lesbin.

MOLIÈRE.

Soyez, soyez le bienvenu, mon cher La Thorillière ; mon impatience était au comble ; embrassez-moi, aimable homme. Certes vous avez fait diligence ; eh bien ?

LA THORILLIÈRE, embrassant Molière.

Bonnes nouvelles ! Bonnes nouvelles ! (Tirant un portefeuille.) Tenez, voilà l’ordre signé de la main du Roi, qui révoque, qui anéantit la fatale interdiction.

MOLIÈRE, lui sautant au cou.

Vous me rendez l’âme, la vie, le courage… Ah ! Mon cher ami ! Ah ! Le grand Monarque ! Je consacre toute ma vie à ses divertissements… Je suis payé, récompensé d’avance de tous mes travaux… Holà quelqu’un ! (Lesbin paraît.) Allez vite, que l’on arrache les affiches, que l’on en fasse de nouvelles, que l’on annonce pour ce soir la représentation de l’Imposteur… Ah ! Ah ! Messieurs les cagots, je vous tiens !… Voici mon tour !… Quelles rumeurs dans leur sainte cohorte ! (À Lesbin.) Eh ! Va donc.

LESBIN.

Oui, Monsieur ; nous allons arracher les vieilles affiches et crier au coin des rues, de toutes nos forces : ce soir, ce soir on donnera l’Imposteur et par ordre du Roi. (En criant) Par ordre du Roi. N’est-il pas vrai, Monsieur, que je ferai bien de crier cela à tous les passants, afin qu’ils l’entendent.

MOLIÈRE.

Oui, cours, cours ; que ta voix perce l’oreille et le cœur de mes ennemis ; qu’ils pâlissent à cette annonce imprévue qui doit commencer leur supplice… (À la Béjart.) Et vous, Madame, ne perdez pas un seul instant ; allez répéter votre rôle avec votre fille.… Songez surtout à notre dernière conversation ; elle roulait sur ces convenances toujours trop oubliées sur la scène.

LA BÉJART, un peu piquée.

Je sais… Je sais, Molière…

MOLIÈRE, frappant du pied.

Vous savez… Vous savez… De grâce, songez-y ; point de parure, point d’ajustements. Le public n’a pas besoin de vos atours. Ne savez-vous pas que vous êtes malade dans la pièce ?

LA BÉJART.

Mais a-t-on jamais pris garde avant vous à de pareilles minuties ?

MOLIÈRE, d’un ton sérieux.

Madame, tout ce qui altère la vérité est de la plus grande conséquence14. Le costume aide à l’illusion autant que le jeu ; et comme un rien détruit cette illusion précieuse, rien n’est à négliger. Traitez-moi de bizarre, de fantasque, mais faites aujourd’hui ce que je vous demande ; il est si facile de substituer un habillement simple et convenable à la situation où vous15 vous trouvez.

LA BÉJART.

Est-ce assez fatiguer ma complaisance ?

MOLIÈRE, suppliant.

Ne soyez pas généreuse à demi16.

LA BÉJART.

Je vais tout employer pour vous satisfaire et vous prouver mon attachement. (À part.) Que je m’estimerais heureuse, si, à force de soins, je pouvais épouser cet homme illustre et porter bientôt le nom de Molière !

SCÈNE XIII. §

Molière, La Thorillière.

MOLIÈRE.

Mon ami, je suis au comble de mes vœux, mais je brûle d’entendre quelques détails.

LA THORILLIÈRE.

J’ai présenté votre requête au Roi, il l’a reçue ; après l’avoir lue, il a souri et daigné prononcer ces paroles : Dites à Molière qu’il sera content, que je hais l’hypocrisie plus que tout autre vice, et que je ne trouve pas mauvais que les coupables soient immolés en plein théâtre. La pièce pourra servir, soit à les démasquer, soit à éclairer sur leurs pièges.

MOLIÈRE.

Ces paroles me consolent ; j’en avais besoin, mon ami ; j’étais abattu sous l’effort de cette cabale abominable. Je pourrai donc la braver et combattre cette hydre à cent têtes. Chose étrange ! J’ai toujours défendu la cause de la vertu et celle des mœurs17 et je me suis fait une foule d’ennemis parmi ceux-là même qui auraient dû me protéger. Je crois avoir bien mérité du public, par des travaux assidus ; et après quelques faveurs passagères, il a oublié ses propres éloges : il a semblé faire ligue, pour ainsi dire, avec mes persécuteurs… Ne m’a-t-il pas fallu donner le Fagotier pour faire passer le Misanthrope18 ?

LA THORILLIÈRE.

J’ai bien haussé les épaules, je vous l’avoue, à la première représentation, en voyant tout le parterre applaudir à ce mauvais sonnet… Il s’est vengé de son indigne méprise sur le pauvre auteur.

MOLIÈRE.

Et vous rappelez-vous encore avec quelle indifférence on a reçu L’Avare ? Une foule de sots, la tête farcie des plus misérables préventions, me faisaient un crime d’avoir écrit cette pièce en prose ; ils ne me pardonnaient point de n’avoir pas fait parler en vers Harpagon et son cuisinier19.

LA THORILLIÈRE.

On reviendra de tous ces sots préjugés… En attendant, faites loi. Vous avez créé la comédie ; imprimez-lui tout le naturel qu’elle peut avoir, et moquez-vous de l’impertinent critique. La comédie avant vous n’était qu’une vile parade, exécutée par des farceurs plus grossiers encore. Le mépris de toutes règles était le moindre défaut qui la caractérisait. L’obscénité étalait ses expressions révoltantes qui ne révoltaient point. La nation se corrompait en cherchant à s’amuser. Éclairé par l’étude des anciens, et plus encore par votre propre génie, enflammé par l’amour de la gloire, vous êtes le premier en France qui ayez mis des mœurs, des caractères, des peintures, des situations20 à la place des misérables jeux de mots, des caractères outrés, des sales équivoques. Vous avez épuré, autant qu’il vous a été possible, un genre qui semblait l’école du libertinage et du mauvais goût ; vous en avez fait un miroir devant lequel le vice et le ridicule ont reculé de surprise et d’effroi : eh ! ne vous rappelez-vous plus ces applaudissements qui ont soutenu, encouragé vos premiers efforts ?

MOLIÈRE, avec une joie concentrée.

Ce dont je me souviendrai toujours et avec une douce émotion, mon ami, c’est la voix de ce vieillard qui, perçant le bruit tumultueux du parterre, me cria : courage, courage, Molière, voilà la bonne Comédie21… En vérité, c’est à cet homme-là que je dois tous mes succès.

LA THORILLIÈRE.

Eh bien donc ! Au lieu de vous repentir d’avoir suivi la carrière du théâtre, comme vous paraissez le faire quelquefois, vous devriez vous féliciter d’avoir abandonné le barreau22, pour vous livrer tout entier à l’instruction des hommes. Quel plus noble emploi ! Je dirai donc comme le vieillard du parterre, courage, courage, Molière.

MOLIÈRE.

Oui, oui, courage !… Il me manque, en vérité. Le public, ce public est inconcevable ! Il m’applaudit, d’accord ; mais ne va-t-il pas du même bond prodiguer les mêmes applaudissements à Scaramouche ? Ce misérable farceur n’obtient-il pas à son tour tous les suffrages ? Ne voit-il pas son théâtre également rempli23 ? Je gémis de voir préférer de scandaleuses bouffonneries à un genre honnête, décent, raisonnable. Je suis toujours forcé de faire quelques farces où je dégrade mon art, pour ramener la foule à des pièces faites pour l’instruire. Le public paraît adopter aujourd’hui le bon goût, demain il l’abandonne ; et sur quoi donc compter s’il détruit son propre jugement, s’il change du matin au soir, incertain dans l’éloge, mais âpre et constant dans la censure ?

LA THORILLIÈRE.

Sont-ce là des motifs faits pour rebuter un homme tel que vous ? Le succès d’un farceur n’est rien qu’un engouement passager ; c’est un vrai feu de paille. La pantomime aura pu séduire la multitude. Elle ne rendrait pas compte elle-même de ses transports, elle se passionne sans sujet. Ne vous suffit-il pas d’avoir le suffrage des personnes éclairées qui savent motiver leur approbation, qui ne l’accordent point légèrement, et qui, nourries des saines maximes de l’antiquité, ont le goût de tous les siècles, au lieu de la folie du jour. Voilà les juges que vous devez écouter, et non une populace qui s’agite par oisiveté. La gloire de compter les coryphées de la littérature parmi vos admirateurs, devrait vous consoler aisément des triomphes prétendus d’un bouffon grimacier qui n’existera pas demain.

MOLIÈRE.

Mon ami, concevez donc que ce n’est point l’orgueil qui m’anime, mais l’amour de l’art. L’idée de sa perfection retardée, voilà ce qui me chagrine encore plus que la volage inconstance du public. Je l’aime, je l’idolâtre, cet art enchanteur, si utile, quoiqu’on en dise, et si nécessaire à la société. Je sens en moi-même qu’il pourrait avoir les plus grands effets sur l’esprit de la nation, et je gémis de le voir avili par des malheureux qui sont prêts à le faire retomber dans son ancienne barbarie. Vous avez beau dire, il ne faut qu’un moment pour détruire ce qui a coûté tant de peines à édifier… Allez, l’extravagance est la reine du monde, et semble née pour tout envahir.

LA THORILLIÈRE.

Il n’est pas possible qu’elle l’emporte après les modèles que vous avez tracés. Le public peut s’égarer24, mais il revient sur ses pas. Il n’est point assez ennemi de ses plaisirs pour ne pas revoler à tout tableau naïf et fidèle. Il faut que le bon triomphe, malgré les décisions de la sottise ; et le petit nombre de juges dicte des lois à la multitude, qui bientôt est réduite à lui en demander.

MOLIÈRE.

Allons donc, poursuivons, et n’ayons plus à combattre que les discours des cagots ; je ris en voyant d’ici les traits de leurs physionomies s’allonger lorsqu’ils liront en l’air les affiches nouvelles.

LA THORILLIÈRE.

Plus ils feront de bruit, plus le trait qui les percera, deviendra profond… Je voudrais les entendre crier sur les toits.

MOLIÈRE.

Il est donc, mon ami, il est donc une vengeance permise à l’homme de bien et qu’il peut goûter sans remords. Cette vengeance est légitime. Elle frappe ceux que les lois ne peuvent atteindre ; elle aide à leur impuissance ; elle ne se déploie point pour un intérêt particulier, toujours vil, mais pour l’intérêt général, toujours grand, toujours auguste. L’hypocrite voit tomber son masque à ses pieds, et ne peut le relever pour en couvrir la difformité de son front. Et quand l’écrivain a pour soi la vérité, l’honneur, la vertu, qu’il est fort ! Qu’il est puissant ! Où trouver des armes plus tranchantes contre cette espèce de méchants, qui ourdissent dans l’ombre leurs trames criminelles ?… Oui, il faut les environner tout à coup du jour redoutable qui les terrasse et fait pâlir leur front.

LA THORILLIÈRE.

Armes dignes de vous, dignes de l’homme qui ne reçut du ciel le talent de peindre que pour imprimer au vice les plus odieuses couleurs ! Le contraste rend sous vos heureux pinceaux la vertu plus noble et plus touchante… Venez, et soyez sûr que c’est un laurier plus vert encore que les précédents qui va ceindre votre tête.

ACTE II. §

SCÈNE PREMIÈRE. §

Pirlon, La Forest.

PIRLON.

(Il s’avance à pas de loup sur la pointe du pied, regarde de côté et d’autre, écoute à une porte, regarde par le trou de la serrure, et revient précipitamment à la porte où il frappe quelques coups à petit bruit.)

Holà quelqu’un !… Y a-t-il quelqu’un ici ? (La Forest paraît.) J’ai frappé avant que d’entrer… Me préserve le ciel de vouloir surprendre !…

LA FOREST.

C’est vous, Monsieur Pirlon… Votre servante… Voilà tantôt un carême qu’on ne vous a vu.

PIRLON.

Avec votre permission, honnête et belle Demoiselle… Votre maître est-il sorti ?

LA FOREST.

Oui, Monsieur, tous les matins à cette heure-ci notre maître va au théâtre faire des répétitions…

PIRLON.

L’intérêt que je prends à lui… Ô ciel !… Pauvre infortuné !

LA FOREST.

Que voulez-vous dire, Monsieur ? Que lui serait-il arrivé ?

PIRLON.

Si vous aimez votre maître…

LA FOREST.

Si je l’aimons !

PIRLON.

Hélas ! C’est un homme perdu.

LA FOREST.

Notre maître, un homme perdu !

PIRLON.

Oui, ma fille… Je l’ai vue, je l’ai vue, cette malheureuse affiche, qui offense le ciel et scandalise tous les gens de bien ; il ose jouer de saints personnages sous le nom d’hypocrites… Le ciel aveugle ceux qu’il veut frapper en sa colère… Molière ne soupçonne pas toutes les calamités qu’il va faire tomber sur sa tête.

LA FOREST.

Mais, Monsieur, si c’est pour cette nouvelle pièce qu’on va donner aujourd’hui, que vous le regardez comme coupable, nous vous assurons bien qu’il n’y a point du tout de mal dans tout cela. Il nous l’a lue, afin que vous le sachiez ; et le tout, d’un bout à l’autre, est bien bonnement dit.

PIRLON.

Ah ! La Forest, La Forest !… Vous êtes innocente, ingénue, sans expérience… Pauvre moutonne ! Vous êtes loin de soupçonner les scélérates ruses de votre maître. Sachez qu’il est agité de l’esprit malin qui l’inspire nuit et jour…

LA FOREST.

Oui, il est malin, c’est bien vrai ça… Mais il n’est pas du tout méchant.

PIRLON.

Lui ! C’est un démon, et pis encore… Il feint de n’en vouloir qu’à l’hypocrisie, mais il cherche à nuire aux hommes religieux. Il veut rendre toutes leurs actions suspectes ; il donne aux plus saintes œuvres les motifs les plus infâmes. La charité, selon lui, est un don téméraire fait à la fainéantise. Il ôte aux pénibles exercices de piété la considération qu’ils méritent. Semer de porte en porte de pieux conseils, et se mettre au fait de l’intérieur des maisons pour mieux appliquer le remède au mal, c’est, selon lui, chercher à brouiller les maris et les femmes, à séduire les épouses et les filles ; prêter de l’argent à ceux qui en ont besoin, et s’assurer qu’ils le rendront exactement afin d’être en état de le prêter à d’autres, c’est usure ; prendre les intérêts du ciel si fréquemment blessés dans ces jours d’impiété, c’est servir ses propres intérêts ; donner des avis salutaires aux pères sur le dérèglement de leurs enfants, c’est vouloir, par un adroit coup de main, s’approprier leur héritage ; c’est n’aimer au fond que l’argent du bonhomme… Un peuple volage l’écoute, l’environne, applaudit à ses bons mots. L’esprit, ma très chère fille, l’esprit est si dangereux, quand la soumission de cœur ne l’accompagne point. Plût à Dieu qu’il eût celle-ci, au lieu de ce talent infernal dont les libertins font tant de cas ! Plût à Dieu qu’il n’eût jamais su lire ! Je n’en dirai point davantage, la charité seule me transporte… Que le ciel l’éclaire, le change et lui fasse miséricorde.

LA FOREST.

Mais, Monsieur, vous nous faites vraiment peur, en nous parlant de ce ton-là… Vous roulez des yeux épouvantables… Ah ! Mon Dieu !

PIRLON, d’un ton véhément.

Tremblez, tremblez pour votre maître. Non seulement il irrite le ciel, mais il va tomber sous la colère du Roi.

LA FOREST.

Sous la colère du Roi !… Ah ! Tout mon sang se fige….

PIRLON.

Cet ordre dont il se vante, il a eu l’audace de le supposer. Oh ! Il payera de sa tête cette témérité, et les personnes qui tiennent à lui seront toutes enveloppées dans sa disgrâce.

LA FOREST, jetant un cri.

Miséricorde !… Ah ! Monsieur, je vous assurons bien que nous sommes innocente de tout ce qu’il a fait.

PIRLON.

Pas tant, pas tant que vous l’imaginez, ma fille… Vous le servez à table, vous contribuez à l’entretien de sa personne, vous le soulagez quand il est malade. De votre propre aveu, vous avez pris goût à la lecture de ses pièces.

LA FOREST.

Il aime parfois à nous les lire25, et tenez, je lui disons notre avis franc et net.

PIRLON.

Et cela ne vous fait pas de peine à entendre ?

LA FOREST.

Oh ! Tout au contraire ; nous rions : et notre maître… Allez, il est bien content, quand il nous voit rire.

PIRLON.

Vous avez ri ?

LA FOREST.

Et qui s’en empêcherait ?… C’est parfois si drôle !

PIRLON.

Vous avez ri !

LA FOREST.

Mais je n’avons pu faire autrement.

PIRLON, avec véhémence.

Ah ! Vous êtes la complice de ses œuvres.

LA FOREST.

Nous !… Est-il possible ?

PIRLON.

Oui, vous… Et quelle pièce vous a-t-il lue ? Voyons. Serait-ce cette abominable comédie où il joue un pieux personnage sous le nom d’imposteur ?

LA FOREST.

Ah ! Ah ! N’est-ce pas celle-là où il y a un homme qui parle là… tout comme vous… Ma foi, j’avons dit tout d’abord : mais c’est comme ça qu’est ce Monsieur Pirlon.

PIRLON.

L’impie ! Vous êtes sous un bien funeste toit, ma pauvre fille ; et comme le dit certain livre26, vous pourriez avant peu, voir Molière condamné à être brûlé tout vif en place de Grève.

LA FOREST.

Mon Dieu ! Que dites-vous ? Est-ce qu’on brûle comme ça les gens pour écrire des choses qui font rire et réjouissent tout le monde ?

PIRLON.

Croit-on que nous nous en tiendrons toujours à ne brûler que des livres… Si vous ne voulez pas que le châtiment s’étende jusqu’à vous, il faut que vous m’informiez, et dans le plus grand détail, de tout ce qui se passe ici. Je veux vous donner une autre condition chez un homme très riche, qui ne tardera pas à faire son testament, et qui en attendant vous donnera de bons gages.

LA FOREST.

Mais notre maître nous en donne de fort bons ; il nous fit la promesse, il y a encore quelques jours, de penser pour tout de bon à nous.

PIRLON.

Ce vieillard dont je vous parle, n’a ni enfants, ni héritiers, entendez-vous ?… Vous devez le préférer à Molière, qui d’ailleurs mène une vie scandaleuse.

LA FOREST.

Je ne voyons point cela… Il est parfois un peu grondeur27, le cher homme ! Mais pardi ! C’est là son seul défaut… Du reste, bon humain, charitable.

PIRLON.

Molière charitable28 !

LA FOREST.

Pardi ! Nous le savons bien peut-être… Il y a toujours dans son cabinet des pauvres déguenillés, à qui il baille de l’argent ou des habits… Dernièrement encore, il rencontre un mendiant, il lui met dans la main un louis. Celui-ci tout émerveillé court à lui : ah ! mon bon monsieur, vous vous êtes sûrement trompé ; ce n’est point là du cuivre, c’est de l’or29… Tiens, en voilà un second, répartit bravement notre maître ; et tout le long du jour il ne cessait de dire : où la vertu va-t-elle se loger ?

PIRLON, lui présentant une bague.

Voici une bague, ma fille, dont je veux vous faire présent ; prenez… Je vous assure que tout le monde est révolté de sa conduite.

LA FOREST, prenant la bague.

Il est bien vrai que le monde jase un tantinet.

PIRLON.

Et ne vous a-t-il pas fait quelquefois quelques agaceries ?

LA FOREST.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

PIRLON, d’un air cafard.

De ces petites caresses… là…

LA FOREST.

Non, non, Monsieur ; il a toujours respecté notre innocence ; et d’ailleurs, quoique pauvre servante, j’aurions….

PIRLON, lui présentant un étui.

Prenez cet étui… Je vous dispense de répondre sur ce chapitre… Toute fille… Je m’entends, et ne veux point vous obliger à mentir.… Mais ces deux femmes, la mère, la fille, songez-y bien, ne mentez point ici, ce n’est plus pour votre compte… Rappelez-vous tout ce que vous avez vu, tout ce que vous avez entendu, tout ce que vous avez soupçonné, tout ce qu’on a pu dire, imaginer, répéter…

LA FOREST.

Mais il les aime toutes deux, à ce qu’on dit.

PIRLON, avec exclamation.

L’inceste est prouvé… Eh ! L’infâme !… Il se livre à des crimes qu’il est affreux seulement d’entrevoir… Ah ! Tirons le rideau.

LA FOREST.

Cependant, Monsieur, je n’avons aucun témoignage de ce que de méchantes langues ont pu inventer dans leur malice.

PIRLON.

Point de cependant, ma fille, tout est prouvé. En justifiant le crime, on se rend plus coupable que son auteur… Eh ! Dites-moi : Molière ne crie-t-il pas souvent dans sa maison, ne gronde-t-il pas ses domestiques, comme vous me le disiez tout à l’heure ?

LA FOREST.

Oui, cela arrive, quand son démon le prend. Si l’on vient à l’interrompre, lorsqu’il est rencogné, comme un hibou, dans son cabinet où il griffonne, allez, allez, c’est alors un beau train.

PIRLON, avec emphase.

Le voilà, le voilà l’homme atrabilaire, misanthrope, insociable, fougueux, emporté, violent, irascible, qui ne sait point mettre un frein à sa colère, et qui veut gourmander les passions d’autrui, tandis qu’à lui seul il a tous les vices ensemble !… Mon enfant, où êtes-vous ? Bon Dieu ! Dans quel séjour ! Il vous y arriverait avant peu quelque grand malheur… Et, avez-vous des profits ?

LA FOREST.

Cela va à quatre écus par mois.

PIRLON.

Quatre écus ! Vous en aurez dix dans la sainte maison où je veux vous faire entrer dès demain.

LA FOREST.

Dix écus par mois ! Bien vrai ? Ah ! C’est dit. Je ne voulons plus servir des gens de théâtre.

PIRLON.

Ils ont les sept péchés mortels dans le corps.

LA FOREST.

Et tenez, entre nous : je sommes lasse d’obéir aux maudits caprices de deux femmes qui, tant que la matinée dure, ne font que considérer leur figure dans le miroir, et qui nous grondent après, quand par hasard je nous y regardons.

PIRLON.

Fuyez, fuyez de ce logis abominable, et venez chercher un asile chez un saint homme de ma connaissance ; c’est là que vous ne verrez que des actions édifiantes, et que vous connaîtrez toute la flamme de la charité fraternelle. Eh ! Ne pourrais-je point parler auparavant à ces deux malheureuses femmes, qui enfilent si tranquillement le large chemin de la perdition ?

LA FOREST.

Voulez-vous leur parler ? J’irons les avertir… Dix écus de profit par mois !… Il faut que je vous disions encore quelque chose pour cela… Il m’est avis que notre maître n’aime point la mère, mais beaucoup la fille.

PIRLON.

Le pécheur ! Eh ! Comment distinguez-vous qu’il préfère l’une à l’autre ?

LA FOREST.

C’est que nous les entendîmes l’autre jour par mégarde qui parlementaient pour se marier ensemble ; mais il faut qu’ils attendent, disaient-ils, à cause de la mère qui est jalouse… N’allez rien dire de tout ceci au moins. (Elle fait quelques pas et revenant.) Dix écus par mois !…

PIRLON.

Oui, mon enfant, sans compter les étrennes…

LA FOREST.

Nous voilà bien lotie. (À part.) Servir un homme cousu d’or, qui est seul, un vieux sans dents, un béquillard, qui fera bientôt son testament… Notre fortune est faite, et de ce coup-ci j’épouserons un rat de cave.

SCÈNE II. §

PIRLON, seul.

Molière nous met audacieusement sur la scène, et nous resterions les bras croisés ; nous, accoutumés à prévenir nos ennemis, à les étouffer dans leur berceau. Vous nous le payerez, Monsieur l’auteur, nous avons fait d’assez grands progrès à la cour… nous vous gardons une botte… Ne pas nous laisser exercer le paisible et ancien métier de tromper les hommes, de mettre à profit leur crédulité : nous ne cherchions pas à en imposer à ces hommes de la trempe de Molière ; ils ont le coup d’œil trop clairvoyant. Mais que ne nous laissait-il de son côté faire notre rôle ? En quoi lui nuisaient nos petits succès dans le monde… Il est venu nous déclarer la guerre ; mais malheur à qui s’attaque à nous ?… Disons d’abord que c’est un impie, un réprouvé, un scélérat, un débauché, un incestueux ; ensuite, semons la discorde entre ses femmes : mais, pour le blesser par l’endroit le plus sensible, par son orgueil effréné, diabolique, empêchons, et c’est là le grand coup, empêchons que sa pièce ne soit représentée ; ou, si elle l’est, faisons-la tomber sous les sifflets d’une sainte cabale.

SCÈNE III. §

Pirlon, Isabelle.

ISABELLE, en entrant.

Ah ! C’est vous Monsieur Pirlon.

PIRLON.

Vous voyez devant vous, Mademoiselle, le plus humble de vos serviteurs.

ISABELLE.

Il y a longtemps qu’on ne vous a vu. C’est ce que maman disait encore hier au soir.

PIRLON.

Beaucoup d’infortunés à visiter, des soulagements à répandre de côté et d’autre, m’ont privé du plaisir de la voir ; la charité agissante consume bientôt le peu de temps qu’on peut avoir à soi : si vous me voyez ici, c’est pour votre bien, Mademoiselle…

ISABELLE.

Pour mon bien, Monsieur ! Qu’avez-vous donc à me dire ?

PIRLON.

Écoutez, ma chère enfant ; les moments sont précieux. Fasse le ciel qu’éclairée par mes discours vous sachiez en profiter… Si Molière rentrait…

ISABELLE, avec intérêt.

Que dites-vous de Molière ?

PIRLON.

Vous avez quelque penchant pour lui ?

ISABELLE.

Qui vous a dit cela, Monsieur ?

PIRLON.

Ne prenez point la peine de vous déguiser ; vous vous tromperiez vous-même, en voulant me tromper.

ISABELLE.

Eh bien ! Quand ce que vous dites serait fondé…

PIRLON.

Ce serait pour vous un grand malheur ; car il ne vous aime point, lui.

ISABELLE.

Et qu’en savez-vous ?

PIRLON.

Je sais que c’est un adroit corrupteur ; et la charité m’oblige à porter le flambeau sur un caractère dangereux, qui sait pousser si loin l’artifice.

ISABELLE.

Mais, Monsieur, vous outragez indignement Molière ; ses intentions sont droites et pures.

PIRLON.

Que vous êtes crédule !

ISABELLE.

C’est m’offenser de plus en plus, Monsieur ; je suis honnête fille, et Molière est un homme de bien.

PIRLON.

Qui vous abuse, et qui vous trompe… Il fait les mêmes serments à d’autres qu’il se flatte de faire tomber dans le même piège… Je vous connais une rivale…

ISABELLE.

Une rivale ! Est-il possible ?

PIRLON.

Voulez-vous savoir son nom, sa demeure, et combien de fois votre perfide a eu accès chez elle ?

ISABELLE.

De quel trait il me perce l’âme !

PIRLON.

Rompez tout lien avec Molière… Je ne vous en dis point davantage.

ISABELLE.

Molière serait un traître !

PIRLON.

Oh ! C’est un grand comédien ; il sait se métamorphoser et faire plus d’un personnage ; quand vous aurez augmenté la liste de celles qu’il a abusées, il sera trop tard alors de gémir… prévenez.

ISABELLE.

Qu’entends-je !… Je me sens mourir.

PIRLON.

Domptez une faiblesse gratuite… Je connais un jeune Seigneur qui soupire pour vous depuis trois ans et qui n’attendrait que l’instant où vous quitteriez le théâtre, pour se déclarer… Il est magnifique et passionné ; c’est une brillante fortune qui s’offre à vous.

ISABELLE.

Mais Molière a besoin de moi dans sa troupe ; surtout pour l’emploi que je remplis : et je n’irai point le mettre dans l’embarras…

PIRLON.

Voilà une réflexion bien déplacée. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

ISABELLE.

Non, tout ingrat qu’il est, je ne puis me résoudre à trahir ses moindres intérêts.

PIRLON.

Enfance que tout cela ; il s’agit de régner sur un homme de qualité, qui vous épousera dès que vous ne serez plus comédienne… Et le sacrifice est aisé… Une beauté aussi parfaite que la vôtre, une figure aussi noble, aussi intéressante, ne sera plus exposée aux brocards, aux réflexions injurieuses, aux discours avilissants d’une foule payante, qui s’arroge le droit d’outrager celle-là même qu’il vient de combler d’applaudissements… Libre et respectée.

ISABELLE.

Non, je ne serai point infidèle à Molière, quoiqu’il le soit envers moi ; je ne mérite pas l’alliance d’un homme de qualité ; je suis fille de comédien, je n’ai et ne puis avoir aujourd’hui d’autre état… Non, je n’aspire point à la conquête d’un jeune Seigneur ; je ne veux que Molière.

PIRLON.

Mais c’est là un aveuglement sans exemple !… Encore s’il ne vous sacrifiait point à d’autres…

ISABELLE.

C’est à moi de l’emporter sur mes rivales, par ma constance et par ma tendresse.

PIRLON.

Et si votre mère venait à connaître votre passion, l’approuverait-elle ?

ISABELLE.

De grâce, ne lui révélez pas mon secret… Si elle le devinait, je serais perdue.

PIRLON.

On peut tout me confier… D’autres secrets, bien plus importants, m’ont eu pour dépositaire ; et le sceau de la discrétion réside sur mes lèvres… Je ne dirai donc rien ; mais c’est à une petite condition, fort légère.

ISABELLE.

Une condition !… Et quelle est-elle ?

PIRLON.

Elle est des plus faciles à remplir ; j’exige que vous me donniez votre parole de ne point représenter aujourd’hui dans la comédie de L’Imposteur, sans quoi je cours à votre mère, lui faire un tableau de votre conduite et lui donner des conseils à ce sujet.

ISABELLE.

Vous seriez assez perfide ?… Hélas ! Je ne crains que cela dans le monde.

PIRLON.

Choisissez… Vous gardez le silence… Adieu…

ISABELLE, l’arrêtant.

Monsieur Pirlon, Monsieur Pirlon, je ne jouerai point, je ne jouerai point aujourd’hui dans la comédie de L’Imposteur… Je vous le promets… Je vous en donne ma parole… Voici ma mère… Au nom de Dieu ne lui dites rien…

SCÈNE IV. §

La Béjart, Pirlon, Isabelle.

LA BÉJART.

Mais, ma fille vous vous conduisez avec une indépendance extrême !… Il vous faut donc sortir à chaque instant, et n’être jamais dans votre chambre ?

ISABELLE.

Maman !

PIRLON.

Pardon, Madame ; j’ai pris la liberté de converser avec Mademoiselle. Je ne lui parlais que de choses que l’honnêteté avoue… Vous savez qui je suis.

LA BÉJART.

Ce que je dis là, Monsieur, n’est pas pour vous. Je sais trop qu’il ne sort de votre bouche qu’une morale épurée ; mais si je l’eusse trouvée avec un autre, je vous l’aurais souffletée d’importance.

PIRLON.

Ah ! Madame ! C’est dans la chaleur même d’un zèle d’ailleurs aussi louable, qu’il faut réprimer avec soin ces premiers mouvements…

LA BÉJART.

Allez, Mademoiselle, allez ne perdez point de temps. Repassez encore une fois votre rôle… Si vous manquez de mémoire, vous me trouverez sur votre chemin.

SCÈNE V. §

La Béjart, Pirlon.

LA BÉJART.

Soyez le bienvenu, mon cher Monsieur Pirlon… Mais que vous disait ma fille ? Elle vous contait, à son ordinaire, des enfantillages ; car elle est si peu formée !

PIRLON.

La jeunesse dans ce siècle corrompu est livrée au vice de bonne heure ; heureusement pour vous et pour elle, que je suis venu ici ; il semble que la Providence me fasse entrer partout où je peux être de quelque utilité… J’ai l’art de lire un peu au fond des cœurs. J’ai découvert ici des choses étranges et que vous ignorez… Mariez, mariez promptement votre fille, Madame…

LA BÉJART.

Comment ! Elle voudrait un mari ? Elle y songerait ?… À son âge ?

PIRLON.

À son âge ! Elle a fait mieux ; elle l’a trouvé.

LA BÉJART, vivement.

Et quel est-il ?

PIRLON.

C’est Molière.

LA BÉJART.

Molière ! (À part.) Ah traître !

PIRLON.

Ce n’est pas tout.

LA BÉJART.

Vous me faites frémir, Monsieur Pirlon.

PIRLON.

Elle sera à lui ce soir même…

LA BÉJART.

Que dites-vous ? Cela ne se peut, sans mon consentement… Il est indispensable.

PIRLON.

Bon ! Vous ne savez que cela ? Il vous l’enlève ce soir après la comédie. Comptant sur le succès de sa pièce, et fort d’une éminente protection à la Cour, dont il se vante hautement…

LA BÉJART.

Hélas ! Oui. Il n’a que trop de protection dans ce funeste pays…

PIRLON.

À l’issue de la comédie, une chaise de poste les attend tous deux : nuit tombante, ils partiront comme l’éclair, pour se rendre d’un trait jusqu’à Lille. Là, ils séduiront Sa Majesté, qui, comme vous le savez, a un faible étonnant pour cet homme-là, surtout à raison de son éloquence, qui vraiment est persuasive… Voilà pourquoi ils ont une égale impatience de donner la pièce aujourd’hui.

LA BÉJART.

Ah le fourbe ! Le menteur ! Le méchant !

PIRLON.

Ils feront ensuite courir le bruit d’une calomnie inventée par ceux qu’il a attaqués dans sa comédie ; il dira que la foule de ses ennemis jaloux, ne pouvant plus rabaisser son talent, ont eu recours à cette imposture contre sa personne. On viendra vous dire à vous-même, que cela n’est pas ; que vous cachez, que vous recelez votre fille par pure jalousie ; oh ! cet homme-là, il faut en convenir… il sait composer merveilleusement un personnage, conduire une intrigue profonde, imaginer des ruses ; il a une dextérité naturelle, soit au théâtre, soit ailleurs ; et la marche insidieuse qu’il imprime à plusieurs rôles d’amoureux n’est point du tout étrangère à son génie.

LA BÉJART.

Ah ! Monsieur Pirlon, que de grâces j’ai à vous rendre ! Je me suis toujours si bien trouvée de vos conseils, mais ce dernier avis est au-dessus de tout. Soyez bien persuadé que ni moi, ni ma fille ne toucherons de quinze jours les planches du théâtre. Je l’enferme sous cette clef ; et si Molière veut divertir le public, il en fera seul tous les frais.

PIRLON.

Adieu, Madame : si Molière me rencontrait, il serait furieux de se voir démasqué, il m’accablerait d’injures ; les noms d’hypocrite, de fourbe, d’imposteur ne lui coûtent rien. Il charge à tout propos son prochain de ses propres défauts. Je n’ai point consulté en ceci mon intérêt ; mais il faut éclairer les aveugles, soutenir les faibles, aider à l’inexpérience des âmes crédules : remerciez le ciel de ce que j’ai eu des yeux ouverts pour vous.

SCÈNE VI. §

LA BÉJART, seule.

Le perfide ! Et je pourrais l’aimer encore !… Non ; il faut que je m’en sépare, que j’abandonne son théâtre… Cruelle enfant ! Recevoir de toi un coup aussi sensible !… Holà, La Forest !… La Forest ! (Elle crie avec emportement.) La Forest !…

SCÈNE VII. §

La Béjart, La Forest.

LA FOREST, derrière le théâtre.

Un moment, Madame, un moment…

LA BÉJART.

Mais venez donc, La Forest, quand on vous appelle.

LA FOREST.

Mais pardi ! Madame, vous criez à tue tête, et comptez-vous que je soyons sourde ?… Non, Dieu merci, j’avons encore l’ouie bonne.

LA BÉJART.

Insolente !… Voilà un ton nouveau.

LA FOREST.

Insolente ! Insolente !… C’est bientôt dit, ça !… Je n’avons que faire, Madame, de vos beaux compliments… Gardez-les pour d’autres, s’il vous plaît.

LA BÉJART.

Appelez Isabelle, et songez que voilà le dernier ordre que je vous donne.

LA FOREST.

À la bonne heure, Madame, je recevons notre congé tout comme vous nous le baillez. (En sortant, à part.) C’est là où je voulions en venir… Bon, allons d’un plein saut chez l’homme au testament.

SCÈNE VIII. §

LA BÉJART, seule.

J’avais bien soupçonné l’amour que le traître avait pour ma fille ; mais je ne croyais pas à cette noirceur… Il a affecté un ton de sincérité qui en eût imposé à la défiance même ; je l’ai donc mal connu…

SCÈNE IX. §

Isabelle, La Béjart.

LA BÉJART.

Apprêtez-vous, ingrate, à sortir de cette maison et pour n’y plus rentrer… Vous m’avez trompée, vous en serez punie ; c’en est fait, vous ne reverrez plus Molière, du moins de mon vivant…

ISABELLE, à part.

Ah traître ! (D’une voix timide.) Maman ! Mais qu’ai-je donc fait ?

LA BÉJART.

C’est à votre conscience à vous le dire ; s’il te reste encore quelque sentiment d’honneur… Je répugnais toujours à te croire un mauvais cœur, fille dénaturée… Va, sors, épargne-moi le tourment de ta présence.

ISABELLE, se retirant au fond du théâtre.

Que je suis malheureuse d’avoir ajouté foi à ce méchant homme !

SCÈNE X. §

La Béjart, Molière, Isabelle.

MOLIÈRE, en entrant.

Qu’ils menacent, qu’ils tonnent, qu’ils cabalent, ces hommes hardis et souples30 ; que la haine la plus ardente s’allume dans leurs âmes charitables : je brave leurs calomnies et leurs artifices ; c’est aujourd’hui le jour de mon triomphe ; dans une heure, en plein théâtre, je les livre au mépris universel… Quel que soit le succès, on me saura gré, du moins, de mon courage. Non, aucun de mes ouvrages ne me flatte autant… (Saluant la Béjart.) Ah ! Je me recommande à vous, Mesdames… Vous êtes en possession de faire la destinée du pauvre auteur, et j’attends de votre zèle…

LA BÉJART.

N’attendez rien ; ma fille a la migraine ; ne comptez point sur elle. (À Isabelle.) Retirez-vous dans votre chambre…

MOLIÈRE, à la Béjart.

Madame ! Qu’est-ce à dire ? Qu’entends-je ?… (Isabelle marche vers la porte.) Mais vous me tuez, vous m’assassinez, vous me poignardez un million de fois. (À Isabelle.) Eh quoi, de grâce, ma fille, ma chère enfant… Elle ne me regarde plus !… Que deviendrai-je ?

LA BÉJART.

Je vous avertis que vous pouvez charger quelque autre de son rôle ; et quant au mien, je ne le remplirai point, je vous le jure… Allez, Monsieur, allez ; cherchez des actrices à vos ordres…

MOLIÈRE.

Perdez-vous le sens ? Quoi donc ! Vous choisiriez l’époque de ma vie la plus importante, la plus glorieuse, la plus mémorable, pour faire échouer ma renommée !… Mais y songez-vous bien ? Ils diront encore que L’Imposteur est défendu, que la permission était supposée… Cette calomnie d’un jour vivra des années.

LA BÉJART.

Trouvez le secret de nous forcer à jouer, quand nous ne le voulons pas.

MOLIÈRE.

Mais, Madame, avez-vous oublié vos engagements ?

LA BÉJART.

Mes engagements !

MOLIÈRE.

Oui, Madame, vos engagements. Et le public, le public qui vous a fait dépositaire de ses plaisirs, l’offense-t-on à ce point ? Répondez.

LA BÉJART, d’un ton goguenard.

Le public !… Je vais me trouver mal, m’évanouir pendant trois heures, me faire saigner du bras, du pied… J’ai déjà un mal de tête affreux, épouvantable, qui m’empêche de voir et d’entendre. (À Isabelle.) Et vous qui avez la colique, allez vous déshabiller promptement. (À La Forest qui entre.) Ahi ! Ahi ! Je ne me soutiens plus, je succombe, je meurs ; qu’on aille avertir le médecin, et qu’on bassine mon lit bien chaudement. (Elle sort en s’appuyant sur sa fille comme si elle était malade.) Ahi ! Ahi ! Ahi !

SCÈNE XI. §

Molière, La Forest.

MOLIÈRE.

Je demeure anéanti… Écoute, La Forest ; dis-moi, mon enfant : sais-tu la cause de tout ceci ?

LA FOREST.

Monsieur.

MOLIÈRE.

Hé bien ?…

LA FOREST.

Monsieur…

MOLIÈRE.

Après.

LA FOREST.

Monsieur…

MOLIÈRE.

Eh bien ? Monsieur, Monsieur. Finiras-tu ?

LA FOREST.

Monsieur… C’est que je venons vous prier de nous donner notre congé ; car…

MOLIÈRE.

Et toi aussi !… Tu veux quitter ma maison, où il ne te manque rien, où tu es traitée comme mon enfant. Eh ! Pourquoi veux-tu sortir ?… Dis-moi la vérité, et je te pardonne.

LA FOREST.

Dame, Monsieur !… Je n’avons pas fait vœu de rester fille toute notre vie, et je voudrions bien nous établir ; pour s’établir, il faut amasser de quoi : or, on nous a promis une bonne condition chez un homme qui ne tardera point à faire son testament, puis à décéder ; en attendant, j’aurons là dix écus de profit par mois, sans compter les étrennes.

MOLIÈRE.

Et qui t’a promis cette bonne condition, chez cet homme riche qui aura la complaisance de mourir après avoir fait son testament ?

LA FOREST.

Monsieur… Monsieur… Votre humble servante. (Elle s’en va, faisant la révérence.)

SCÈNE XII. §

MOLIÈRE, seul.

Ceci, je crois, devient sérieux… trois femmes révoltées et d’accord entre elles !… Isabelle aussi est contre moi. Elle a suivi tranquillement sa cruelle mère… À quel revers imprévu ma gloire est exposée !… Quoi ! Ma pièce serait retardée dans le moment de l’attente universelle ; dans ce moment de chaleur, qui ne revient plus quand on lui échappe !… Ce n’est donc rien d’avoir composé une pièce de théâtre ! Après tant de veilles, l’affaire de la représentation est un autre cercle de travaux plus longs, plus opiniâtres, plus pénibles… Ah ! Qu’il en coûte pour porter son nom sur la scène… Insensé que je suis ! Mes parents me l’avaient prédit31. Ils s’opposaient à mon goût. Plus éclairés que moi, ils prévoyaient tous les désagréments que j’allais affronter… Je n’ai point écouté ces remontrances paternelles, et j’en suis puni ; embarqué dans une carrière orageuse, pour un moment flatteur, je suis contrarié des années entières… La paresse, l’orgueil, l’ignorance cabalent dans ma troupe même32, et viennent renverser mes projets… Tel de mes camarades est encore bassement jaloux du talent qui le nourrit… Aujourd’hui s’apprêtait la plus belle heure de ma vie et la voilà empoisonnée !… En vain un Monarque me protège, me fait triompher de mes ennemis, les met tous à mes pieds ; deux femmes rétablissent un parti écrasé et anéantissent la protection royale… Et je m’attacherais encore à cet art, qui traîne tant de dégoûts après soi ; non, non : rentrons dans une sage obscurité. À quoi aboutissent tant de travaux ? À réveiller l’envie, à exciter la haine des sots, à être la victime des bourrasques d’un public inégal, qui s’habitue à regarder le génie comme esclave et tributaire de ses plaisirs… Chapelle a raison, je me tourmente pour des ingrats, et j’oublie follement à vivre pour l’intérêt d’un art dont tout le monde veut jouir et que personne aujourd’hui ne seconde.

SCÈNE XIII. §

Molière, La Thorillière.

LA THORILLIÈRE, avec empressement et joie.

C’est un tintamarre à la porte de l’hôtel comme on n’en a jamais vu. On n’entend que ces mots : Aujourd’hui la première représentation de l’Imposteur. Allons prendre place. Ne soyons pas des derniers. On se coudoie, on se heurte, on s’écrase ; la haute noblesse et le petit bourgeois sont confondus33 ; les portiers et les barrières suffisent à peine ; la curiosité entraîne jusqu’aux vieillards ; tous les visages sont allumés ; et l’impatience de ceux qui sont entrés se manifeste par des cris et des battements de mains redoublés…

MOLIÈRE.

Je voudrais être à la Chine, jeté dans quelque île déserte ; je voudrais être sourd, je voudrais être mort, enseveli à cent pieds sous terre.

LA THORILLIÈRE.

Vous parlez comme un homme au désespoir.

MOLIÈRE.

C’est que je suis un homme désespéré.

LA THORILLIÈRE.

Eh ! Que vous est-il arrivé ?

MOLIÈRE.

La Béjart, qui s’imagine pouvoir disposer d’elle-même et de sa fille au mépris de leurs engagements, a osé me dire en face qu’elle ne jouerait point, qu’Isabelle ne jouerait point. Je lui demande la raison de cet étrange refus ; je lui objecte son devoir ; elle me répond avec une ironie amère, m’insulte et me quitte…

LA THORILLIÈRE.

Mais pensent-elles se moquer de nous impunément ?… Quoi ! Il faudrait donner un démenti à toute une ville, et cette irrévérence retomberait sur la troupe ! Oh ! Je vais de ce pas leur parler ferme… Vous êtes trop indulgent aussi vous… Comment, il dépendrait de leurs caprices de s’opposer aux plaisirs du public et de nous ruiner par dessus le marché ! Nous verrons si elles oseront aller ainsi contre la décence et le contrat formel qui les lie… Mais voyez les insolentes créatures !… Elles joueront, vous dis-je, ou elles iront dès ce soir coucher en prison ; et, si elles s’obstinent, elles quitteront le théâtre pour toute leur vie.

MOLIÈRE.

Elles disent qu’elles quitteront plutôt…

LA THORILLIÈRE.

Chansons, chansons : le ressentiment ne va jamais chez les femmes jusqu’à sacrifier à la fois leur vanité et leur fortune… Elles ne seraient pas huit jours à s’en repentir, à venir demander grâce les larmes aux yeux, comme certaines… Laissez-moi faire… Je vais leur laver la tête…

SCÈNE XIV. §

MOLIÈRE, seul.

Puisse-t-il les ramener à la raison… Car les femmes… souvent plus on les prie, moins on en obtient… Quelqu’un de ces imposteurs que j’ai peints d’après nature se sera glissé furtivement dans ma maison… À l’œuvre je reconnais l’ouvrier. Ils seront venus jusque chez moi exercer leurs manœuvres obscures, et jusqu’où n’iront-ils pas !

SCÈNE XV. §

Molière, Chapelle.

CHAPELLE.

Eh ! bien, mon ami, il se répand un bruit sourd que l’on va remettre la pièce à un autre jour.

MOLIÈRE.

J’en tremble, à vous dire vrai… Ces femmes ! Ces incompréhensibles femmes !

CHAPELLE.

Oh ! De la colère !… Dès que vous sortez de votre rêverie habituelle, point d’autre état.

MOLIÈRE.

Mais vous m’impatientez, mon cher ami.

CHAPELLE.

Qu’importe un autre jour ou celui-ci ? À bien considérer, cela devient, pour vous, un avantage réel ; vous aurez tout le loisir de la corriger, et elle en sera meilleure.

MOLIÈRE.

Qu’elle soit bien, qu’elle soit mal ; elle est faite. Ce n’est plus le temps de reculer.

CHAPELLE.

Je dois en conscience vous le dire : il y a beaucoup de changements à y faire, si vous voulez qu’elle réussisse, et je venais pour en raisonner avec vous. Votre réputation, qui a un côté terne, serait plus brillante, si…

MOLIÈRE.

Brillante ou terne… elle est ce qu’il a plu au sort… Que l’on condamne le plan, le style de ma comédie, il faudra rendre justice au but que je me suis proposé… Je le soutiens excellent ; je n’ai point la prétention d’être un sublime auteur, mais je tâche d’être un auteur honnête.

CHAPELLE.

Honnête !… Vous auriez dû adoucir des traits violents et qui respirent la passion.

MOLIÈRE.

Je ne sais comme on écrit sans se passionner : il faut que je m’attendrisse, ou que je m’indigne. Si je suis prosterné aux pieds de la vertu, il faut, en me relevant, qu’ému de sa beauté, je frappe le vice ; point de milieu. En adorant l’une, je dois exécrer l’autre. Allez, tout froid écrivain n’est qu’un homme indifférent, dont le style devient lâche comme la pensée ; et quel nom mérite-t-il alors ?

CHAPELLE.

Vous avez des scènes poussées trop loin et scandaleuses, puisqu’il faut lâcher le terme.

MOLIÈRE.

Ce sont justement celles-là qui me paraissent le plus nécessaires. Apprenez que ce sont là les coups de force du tableau, et qu’il n’existerait pas, sans les touches vigoureuses ; car c’est sous notre plume, effroi des méchants, que la vérité ne doit plus se déguiser, ni se taire.

CHAPELLE.

Vous vous gendarmez vivement contre la critique : vous ne l’aimez pas, mon ami.

MOLIÈRE.

Quand la critique est judicieuse, elle arrive toujours à son but ; alors elle est affable… Mais il ne suffit pas, pour la rencontrer, d’avoir un ton magistral et dogmatique.

CHAPELLE.

Je suis obligé de vous le dire ; vos écrits fourmillent de négligences impardonnables. Vous ne limez point assez ; aucun écrivain, de l’aveu de tout le monde, n’est plus inégal34 dans son style.

MOLIÈRE.

Mon style n’est pas uniforme, j’en conviens : mais ce n’est pas sans dessein que je lui imprime un air de négligence : je veux, par ce moyen, qu’il respire un naturel plus naïf, je dois faire parler à chacun son langage35 ; c’est donc l’accent de l’homme que je produis, et non le mien.

CHAPELLE.

Vous prenez ici le change, vous êtes souple à vous esquiver ; mais je vous suivrai pour votre bien et par l’intérêt que je prends à votre gloire.

MOLIÈRE.

Encore un coup, laissons là ma gloire : vous m’en feriez un tourment ; je vous jure que je n’ambitionne point d’autre gloire que celle d’épouvanter le vice.

CHAPELLE.

Vous vous permettez trop de mauvaises plaisanteries, des choses basses et triviales, des charges ; car vous avez beau faire, vous ne pouvez quitter le goût de la farce.

MOLIÈRE.

Le peuple l’aime, je travaille aussi pour lui ; il faut le compter pour quelque chose, puisqu’il paie. J’ai un théâtre à soutenir et environ cinquante personnes à faire vivre chaque jour36 : que répondrez-vous à cela ? Voyons…

CHAPELLE.

Mais…

MOLIÈRE.

Mais… Il faut attirer la foule, et j’espère par cette complaisance rappeler le public au bon goût que je connais aussi bien qu’un autre…37 Vous me blâmez aujourd’hui ; mais savez-vous l’époque où je serai apprécié, où l’on m’honorera peut-être de quelques regrets ?… Mon ami, ce sera lorsque couché dans la tombe38, je ne pourrai plus entendre les témoignages d’une justice tardive… Et voilà les hommes de tous les temps !…

CHAPELLE.

Vous donnez trop… Vous fatiguez le public.

MOLIÈRE.

Il ne s’en plaint pas. Si je suis fécond39, c’est apparemment parce que je travaille, tandis que les autres dorment ou consument leur temps en niaiseries. Les auteurs stériles ne sont pas déjà les meilleurs, il s’en faut de beaucoup ; et je pourrais ici nommer… Fera-t-on désormais un mérite à un écrivain de sa lenteur et de sa paresse d’imagination ?

CHAPELLE.

Si je voulais écrire, moi, je ne ferais qu’un seul et unique ouvrage ; mais j’y emploierais dix années et j’y mettrais une lime, une correction, un soin, un fini : car on doit respecter le public.

MOLIÈRE.

Mon ami, soit dit sans vous fâcher, les impuissants sont fort respectueux… Vous avez de l’esprit, des connaissances ; les bons mots chez vous coulent de source40 : vous faites de très jolis vers ; mais autre chose, croyez-moi, est d’imaginer un personnage, de soutenir un caractère et de diriger la machine d’une pièce de théâtre. Quant à ce fini, dont vous parlez incessamment, il convient aux peintres en miniature. Quand on s’occupe des masses, sachez qu’on a beaucoup mieux à faire.

CHAPELLE.

Si je voulais… Mais abandonner le plaisir pour la gloire, serait un trop fol échange… Vous conviendrez du moins que tous vos dénouements sont fautifs41. Consultez davantage, qu’est-ce que cela coûte ? Quand on craint la férule de la critique, on passe ensuite douloureusement par les verges de la satire. Je n’entends autour de moi, je ne vois, je ne lis, je ne rencontre que des gens qui vous reprochent des fautes42.

MOLIÈRE, impatienté.

Ces gens-là n’en font même pas des fautes… Et qu’ils parlent, qu’ils écrivent, qu’ils satisfassent leur amour propre humilié, leur haine jalouse, leur orgueil envieux ; sachez que si j’écoutais tous les beaux avis que me donnent sans cesse les conseillers du théâtre, prétendus juges, prétendus connaisseurs, il me faudrait recommencer toutes mes pièces d’un bout à l’autre, au moins sept à huit fois. Mais si je prête volontiers l’oreille à tout le monde, apprenez que je ne fais ensuite qu’à ma tête ; voilà pourquoi je réussis43… Adieu.

(Il sort brusquement.)

SCÈNE XVI. §

CHAPELLE, seul.

C’est bien là un auteur qui parle. On le reconnaîtrait rien qu’à son langage. Au fond, c’est un bon humain, mais il est opiniâtre à l’excès ; on lui donne mille traits excellents dont il ne profite seulement pas. On a beau lui indiquer les moyens de perfectionner ses ouvrages, il ne veut rien entendre ; il faudrait se couper la gorge avec lui pour lui faire faire un chef-d’œuvre. Sa comédie tombera infailliblement. J’en serai fâché ; mais cela le rendra moins entêté… Si ces diables d’hommes-là, quoiqu’on les aime, réussissaient toujours, il n’y aurait plus moyen de vivre avec eux.

ACTE III. §

SCÈNE PREMIÈRE. §

MOLIÈRE, seul.

Je vais… Je viens… Je ne sais plus ce que je dis… ni ce que je fais… Quoi ! Après une si longue attente, ma pièce serait encore remise… Oh ! Je la ferai plutôt jouer les rôles à la main… Que dis-je ? Au moyen d’une courte harangue44, je la lirai moi-même, s’il le faut, au public assemblé… Le trait sera hardi, mais on lui fera grâce en faveur de la circonstance et de la nouveauté…

SCÈNE II. §

Molière, La Thorillière.

MOLIÈRE.

Eh bien ! Mon ami, l’avez-vous emporté ?

LA THORILLIÈRE.

Oui ; mais ce n’a pas été sans peine : soyez tranquille.

MOLIÈRE, l’embrassant.

Que je me plais à vous devoir tout, mon cher ami !

LA THORILLIÈRE.

La mère est en courroux, la fille est affligée ; mais elles feront leur devoir… Des querelles particulières ne peuvent jamais leur faire oublier ce qu’elles doivent à leurs engagements et surtout au public. (D’un ton embarrassé.) La Béjart exige seulement une chose…

MOLIÈRE.

Quoi ?

LA THORILLIÈRE, sur le même ton.

Que vous ne direz rien à sa fille… Que vous la respecterez.

MOLIÈRE, avec surprise.

Eh ! Qui songe, mon ami, à offenser cette aimable enfant ?

LA THORILLIÈRE.

Mais elle dit que vous voulez l’enlever après la comédie.

MOLIÈRE.

Moi !

LA THORILLIÈRE.

Et vous faire fort de la protection du Roi pour l’épouser malgré sa mère.

MOLIÈRE.

Pouvez-vous seulement répéter cela, mon ami ?… Mais, c’est un rêve !

LA THORILLIÈRE, haussant les épaules.

Mais il fallait entendre la véhémente déclamation lancée contre vous… Vous ignorez néanmoins le dessous des cartes. J’ai interrogé votre servante ; elle m’a conté le tout bien naïvement… Le perfide Pirlon, en votre absence, s’est introduit chez vous.

MOLIÈRE.

Parbleu ! Je l’avais deviné. Cette idée-là ne me sortait pas de la tête. Ah ! Je ne m’étonne plus de rien… Bon Dieu ! Venir corrompre jusqu’à ma pauvre servante, qui m’a demandé son congé !

LA THORILLIÈRE.

Cette bonne fille a fait d’elle-même de sages réflexions. Elle se repent beaucoup de sa faute, et vous supplie par ma bouche de vouloir bien la garder.

MOLIÈRE.

Qu’elle reste… C’est un fort bon sujet… Oh ! L’hypocrite me le payera. J’avais eu la faiblesse de ne point vêtir l’imposteur dans son costume ordinaire ; mais, ma foi, pour le coup on verra le portrait de l’homme tout entier. (Errant sur la scène comme un homme qui rêve.) Il me vient une bonne idée… Oui, oui… plaisante… comique… neuve…

LA THORILLIÈRE, à part, et le regardant avec complaisance.

Sa tête travaille… Respectons ce moment d’inspiration.

MOLIÈRE, s’applaudissant.

C’est cela même… Voilà ce qu’il faut… Et La Forest a bien assez d’esprit et d’adresse pour cela.

LA THORILLIÈRE.

Quelle est donc cette nouvelle idée ?

MOLIÈRE.

Je veux le chapeau de Pirlon et son manteau.

LA THORILLIÈRE.

Son manteau ! Son chapeau !

MOLIÈRE.

Oui, ce large feutre, sous lequel il tourne son œil louche et faux… Ce chapeau, mon ami, a une physionomie !… Et45 quelques recherches que je puisse faire, je n’en rencontrerai nul part un aussi tartuffe… Cela sera excellent !… En teignant un peu mes cheveux et mes moustaches, ne le voyez-vous pas d’ici copié trait pour trait ?

LA THORILLIÈRE.

Mais, comment lui enlever son manteau de dessus les épaules, et lui ôter ce large feutre qui semble cloué sur son chef ?

MOLIÈRE.

Il m’est venu un expédient qui, je crois, réussira. Je vais trouver La Forest, et lui faire sa leçon. Les rues de l’hypocrite lui sont connues ; elle fera de son mieux pour s’en venger. (Avec un signe expressif.) Ah ! Mon ami, parlez à Isabelle… et calmez-la.

SCÈNE III. §

LA THORILLIÈRE, seul.

Tout à l’amour et tout à son génie. Au milieu des palmes de la gloire, esclave d’un doux regard ; son cœur nourrit deux passions qui semblent s’exclure, mais qui, en s’unissant, s’enflamment l’une par l’autre. Arracher un grand homme au commerce des Muses, l’humilier aux pieds d’une actrice enfant, tourner cette tête qui donne des leçons à l’univers ; amour ! voilà ton plus beau triomphe ; sois orgueilleux d’une telle conquête.

SCÈNE IV. §

La Thorillière, Lesbin.

LESBIN.

Monsieur, voici Monsieur le Comte et Monsieur le Marquis, qui demandent après mon maître.

LA THORILLIÈRE.

Dis-leur que je tiens ici sa place, et que je suis prêt à les recevoir.

SCÈNE V. §

Le Marquis de ***, Le Comte de ***, La Thorillière.

LE MARQUIS, entrant.

Où est l’auteur ?

LE COMTE.

Où est Molière ?

LA THORILLIÈRE, les saluant profondément.

Messieurs, il sera bientôt de retour.

LE MARQUIS.

Mais pour avoir place, il n’y a plus d’autres moyens que de s’adresser à lui… Mon automate, mon coureur qui est de fer n’a pu fendre la presse. Plus de loges… Le spectacle plein comme un œuf. Je voudrais être cependant sur le théâtre, afin de ne rien perdre.

LE COMTE.

J’arrive du siège de Lille, je repars en poste. Je dois voir la pièce, afin de pouvoir en instruire la cour. On sait que je n’en juge pas mal ; et l’on attend ma décision.

LA THORILLIÈRE.

Messieurs, on fera l’impossible pour que vous soyez placés.

LE MARQUIS.

Ma foi, il est de l’intérêt de l’auteur que nous y soyons ; vous m’entendez ?… Ce sont ses affaires.

LE COMTE.

J’ai vu tomber tant de pièces, que je ne compte plus que sur la première représentation ; encore s’avise-t-elle quelquefois de ne pas aller jusqu’au bout.

LE MARQUIS.

Aujourd’hui point ; on ne tombe plus. On étaie un médiocre acteur, on lui bâtit un succès. Il y a pour cela des moyens connus, pour peu que les comédiens protègent le poète… Le public moutonnier croit à l’affiche collée pendant quatre mois contre les murailles ; et la pièce sifflée se reproduit effrontément devant de nouveaux parterres, qui vont s’ennuyer quand ils voient en l’air douzième représentation… Molière a du bon ; mais il charge trop ses caractères ; il force la nature ; elle grimace sous ses pinceaux. Il plaît au parterre. Ah ! Je le crois46 ! Mais a-t-il notre suffrage, le suffrage par excellence, le suffrage des hommes de qualité ?

LA THORILLIÈRE.

Messieurs, Molière sait par expérience que les miniatures ne réussissent point au théâtre. Ces traits délicats, affaiblis, n’arrivent point jusqu’à l’âme des spectateurs. Pour les frapper, il faut des touches larges, à peu près semblables à celles des décorations ; et le tout à raison de l’optique.

LE MARQUIS.

Que n’étudie-t-il davantage les airs, le ton, le langage des hommes de cour ; il y trouverait des nuances fines, des délicatesses, un choix d’expressions ; il aurait un tout autre style… Voilà ce que c’est que de ne point assez fréquenter le grand monde… Il copie le sot bourgeois, tandis qu’il a sous les yeux la fleur héroïque et brillante de la nation. Elle seule existe et renferme la bonne compagnie. Molière devrait le savoir et ne puiser que là ses couleurs.

LA THORILLIÈRE.

La bonne compagnie du poète comique, Messieurs, sont les originaux de toute espèce ; il en est qui représentent sur un théâtre fameux, mais étroit. Le plus grand nombre, il faut l’avouer, se trouve répandu dans le gros des sociétés, où le mélange et la franchise des caractères leur donnent une physionomie vivante. C’est là que les traits sont plus saillants, plus marqués, plus vrais, plus précieux à saisir : et comme au spectacle on parle à la multitude, il faut qu’elle soit à portée de juger de la ressemblance, afin de pouvoir en rire facilement. Une nature particulière et choisie avec sa finesse étudiée ne serait pas généralement aperçue ; d’ailleurs, c’est une observation de Molière, que parmi les hommes il y en a peu qui soient vraiment originaux.

LE COMTE.

Des originaux ! Mais ils fourmillent. Que j’aperçois de caractères nouveaux et singuliers ! Mais c’est à la Cour qu’ils sont piquants, délicieux, d’un ridicule décent… Vos bourgeois, fastidieux personnages, sont aussi insupportables sur la scène que dans le monde… J’ai là des tablettes pleines d’observations. C’est à Molière que je les réserve. Sur ma parole, il aura des comédies à faire d’ici à trente ans, et d’un ton exquis… Qu’il soit discret… entendez-vous ? Je ne lui demande rien pour ce présent-là, pas même qu’il me nomme.

LA THORILLIÈRE.

Il vous aura une grande obligation, Monsieur le Comte : car il est toujours à l’affût d’un caractère naïf…

LE COMTE.

Du naïf !… du noble, morbleu, du noble ! Dites-lui de ma part qu’il renonce aux bourgeois, ou je me brouille avec lui…

LE MARQUIS.

Vous avez raison, Comte… Qu’il ennoblisse ses pinceaux… Qu’a-t-on besoin, par exemple, de ces Précieuses ridicules ? Que m’importe si cela existe. Ces femmes savantes aussi vous offrent les débats d’un petit cercle, d’une obscure coterie que je ne connais pas, que je n’ai pas envie de connaître… Où a-t-il été déterrer ces sottes femmes ?… Est-ce qu’on aperçoit ce monde-là ?… Que me fait à moi le ridicule de deux pédants hargneux, qui se harcèlent47 comme des dogues.

LE COMTE, répondant au Marquis.

Molière n’est point dans le tourbillon ; autant vaudrait pour lui vivre à la Chine… Il en saurait, ma foi, tout autant.

LE MARQUIS.

Il vit bourgeoisement, et cela donne des idées analogues, mesquines.

LA THORILLIÈRE.

Il va cependant assez fréquemment à la cour, et il y porte ses yeux.

LE MARQUIS.

Oui, il y va pour obtenir quelques grâces.

LA THORILLIÈRE.

Eh ! Messieurs, qui ne demande pas dans ce pays ?

LE COMTE, d’un air important.

Molière ira-t-il à la postérité ?

LE MARQUIS.

J’en doute ; n’ayant pas su peindre les hommes de qualité, il faut que ses pièces expirent de bonne heure… Ce qui restera de lui probablement sera Don Garcie de Navarre48, parce que là, du moins, il aura fait parler décemment un Gentilhomme…

LA THORILLIÈRE.

Don Garcie de Navarre ! (À part.) Quel jugement !

LE COMTE.

Mais comme il a souvent traduit et imité plusieurs morceaux de Plaute et de Térence, il pourra vivre par ces endroits-là.

LE MARQUIS.

Je ne le crois pas. Les modèles l’écraseront toujours ; il n’y a que les modèles qui subsistent… On ne lira pas Molière dans vingt-cinq ans.

LE COMTE.

Il ira un peu plus loin.

LE MARQUIS, affirmativement.

Il n’ira pas. J’ai là-dessus un tact… Si jamais un de nous déroge jusqu’à écrire, ce qui pourra se rencontrer enfin, parce qu’il y a des fous dans toutes les conditions, en se jouant le matin, je vous garantis qu’il tracera seulement de mémoire des caractères que nos Messieurs, les auteurs de Paris, en se battant les flancs, ne soupçonnent même pas. Molière sera anéanti, de manière qu’on n’en parlera plus. Il pourra rouler encore entre les mains de l’épaisse bourgeoisie, qui aime la grosse gaieté ; mais il ne se lira pas dans l’antichambre.

LA THORILLIÈRE.

En ce cas, le cœur humain aura bien changé ; et ce sera assurément une race toute nouvelle qui aura conçu ce dégoût-là.

SCÈNE VI. §

Le Marquis, Le Comte, Chapelle, La Thorillière.

LE MARQUIS, à Chapelle.

Arrivez, arrivez, vous qui êtes l’ami de Molière, mais point son adulateur, nous le savons… Mettez-nous d’accord… Molière vivra-t-il dans la postérité ?

CHAPELLE.

Je distingue, Messieurs ; le bon y parviendra, le mauvais n’y parviendra point.

LE MARQUIS.

Mais qui l’emporte, du bon ou du mauvais ?

CHAPELLE.

À vous dire vrai, je ne sais trop… Quand il veut m’écouter, il parvient à faire d’excellentes choses49 ; mais il est d’une obstination, dont on n’a point d’idée… C’est toutefois un bon homme, un peu triste, mais ayant un cœur excellent.

LE MARQUIS.

Tant pis… Un auteur comique devrait avoir une pointe de malice et de finesse que le bon Molière n’a pas… n’est-il pas vrai ; vous m’entendez ? Quand nous nous mêlons nous autres de peindre, vous le savez, c’est de la tête aux pieds. Ce sont là des couleurs vives, un caustique brûlant qui laisse l’empreinte… Il faut se pendre ou s’exiler.

CHAPELLE.

Plaute est plus gai.

LE COMTE.

Térence plus sage.

LE MARQUIS.

Scarron plus plaisant50.

LA THORILLIÈRE.

Ah ! Messieurs, Messieurs !… Scarron !… Est-il possible ? À quoi bon se donner tant de peines ?…

CHAPELLE.

Ah ! Je prends le parti de mon ami. La Thorillière a raison de se récrier. De la justice ! Molière vaut mieux que Scarron… Mais, Messieurs, l’heure s’avance. Voulez-vous venir à la comédie dans ma loge ; nous y serons serrés ; mais l’on s’arrange.

LE COMTE.

Pourvu que je puisse placer mon oreille à quelques intervalles, il ne m’est pas nécessaire de voir le jeu des acteurs. On devine aisément la pantomime.

LE MARQUIS.

Je n’ai besoin, moi, que de voir le bout du manteau de celui qui parle pour entendre tout ce qu’il dit.

CHAPELLE.

Eh bien ! Allons nous placer, nous causerons jusqu’à ce que la toile soit levée.

CHAPELLE.

Eh bien ! Pourquoi pas après ? Quand j’ai entendu la première scène, il me suffit ; je devine le nœud, l’intrigue, le dénouement. J’annonce la destinée de la pièce, et cela est infaillible.

SCÈNE VII. §

LA THORILLIÈRE, seul.

Et voilà donc les juges des œuvres du génie ! C’est avec des discours semblables qu’ils proscrivent ce qui est réellement bon ; leurs décisions précipitées et téméraires, ne recevant aucune publicité, ne les déshonorent point, et ils les renouvellent sans pudeur ; oui, l’orgueil de l’auditeur l’emporte aujourd’hui sur la vanité de l’écrivain, et ce ton dédaigneux est plus cruel que l’acharnement de l’envie. Chacun se croit appelé à prononcer sur la renommée de l’auteur qui est seul ou qui n’a que de froids amis. On s’imagine en flattant la malignité publique, en rabaissant le talent, pouvoir s’attribuer la réputation d’homme de goût ; et quel grimaud, pour le malheur de la littérature, n’usurpe pas ce titre aujourd’hui !

SCÈNE VIII. §

La Thorillière, La Forest.

LA FOREST, arrivant avec précipitation.

Sortez, sortez, que nous fassions notre thème ; à deux pas d’ici vous écouterez… Il a machiné contre notre bon maître ; mais j’allons lui jouer d’un tour…

LA THORILLIÈRE.

Bon, je te laisse.

LA FOREST, le faisant sortir par une porte opposée.

Non ; sortez par là, pour qu’il ait liberté plénière. (À part.) Damné d’hypocrite avec ton air pénitentieux, tu y viendras !

SCÈNE IX. §

Pirlon, La Forest.

LA FOREST.

Entrez, entrez, tout de go, Monsieur Pirlon ; il n’y a plus personne : fermons la porte… Elles sont allées toutes deux à la campagne, au lieu de jouer la comédie.

PIRLON.

Les voilà dans la bonne route, ma chère enfant… Et Molière, où est-il ?

LA FOREST.

Un homme noir est venu demander après lui. Cela avait l’air d’un huissier… La justice lui en veut.

PIRLON, à part.

Mon accusation a réussi, bon. (Haut.) Je vous l’avais bien dit qu’il ferait une mauvaise fin… Voilà ce que l’on gagne à calomnier les gens de bien… Le gibet ou les galères. Je ne le plains point ; il aura ce qu’il mérite.

LA FOREST.

Mais n’est-il pas dit dans la loi, que la charité ordonne que nous gémissions de tout mal qui advient à notre prochain ?

PIRLON.

À notre semblable, sans doute, ma chère fille ; c’est-à-dire à ceux qui sont dans le bon chemin, qui sont de notre parti, qui pensent bien, c’est-à-dire comme nous ; qui agissent de concert : car pour les autres, on les laisse se perdre, puisqu’ils le veulent.

LA FOREST.

Il m’était avis, cependant, de ne point croire aisément le mal, et de plaindre, surtout, tout pauvre pécheur.

PIRLON.

Gardez-vous bien de conserver quelque compassion pour un cœur aussi endurci. Le Ciel en serait offensé.

LA FOREST.

En ce cas, je n’en parlons plus.

PIRLON.

Vous avez trop peu de lumières pour connaître ce qui est bien ou ce qui est mal ; ainsi donc, laissez-vous conduire, puisque je veux bien me mêler de vous… Eh bien ? Dites-moi.

LA FOREST.

Notre congé est venu ; j’avons fait tout ce qu’il fallait pour cela ; rien ne nous empêche à cette heure d’entrer dans cette sainte maison où l’on gagne de si bons gages.

PIRLON.

Eh ! Bien, à tantôt… Tantôt… Ma fille… Mon Dieu ! Je crains… (Il regarde à la porte.)

LA FOREST, d’une voix haute.

Parlez haut, parlez sans crainte… Tout le monde est dehors, vous dis-je.

PIRLON, après s’être assis.

Tout le monde est dehors ? Asseyez-vous près de moi… Prenez ce siège.

LA FOREST.

Oh ! Cela ne nous appartient point, Monsieur.

PIRLON.

Obéissance ! Ma fille ! Obéissance ! C’est là votre premier devoir… Approchez, approchez, encore.

LA FOREST.

Puisqu’il s’agit d’obéissance… Nous obéirons.

PIRLON.

Quelle chaleur il fait aujourd’hui ! (Il s’essuie le front.)

LA FOREST.

Mais pardi ôtez votre chapeau. (Elle prend son chapeau et l’attache à la chaise.) Ah ! Comme ça vous êtes mieux… On vous voit le front et les yeux… Si vous permettez que je vous le disions, vous avez, ma foi, les cheveux bien plantés.

PIRLON.

Il est vrai que je ne les ai pas mal. (Riant.) J’ai donc meilleure mine comme cela ?

LA FOREST.

Sans comparaison… Vos yeux ne sont plus cachés… Vos yeux ont du feu… En vérité, plus je vous regardons… Ma foi, vous êtes plein de force et de santé.

PIRLON.

Ceux qui vivent saintement se portent toujours bien.

LA FOREST.

Mais qu’avez-vous ?

PIRLON.

Il fait une chaleur pour la saison…

LA FOREST, vivement.

Que n’ôtez-vous aussi ce lourd manteau de dessus vos épaules ?…

PIRLON, se défendant.

Non, non.

LA FOREST, lui arrachant le manteau.

Mais vous serez bien plus à votre aise ; les hommes sont bien gauches, en vérité ; ils ne savent point du tout se mettre : demandez-moi, à quoi bon porter un manteau qui déguise une aussi belle taille ? On ne la voyait point là-dessous… Laissez, laissez donc ; vous êtes fait à peindre !

PIRLON.

Ce n’est pas pour moi que je parle, mais j’ai toujours remarqué que la vertu se plaisait à habiter les corps les moins imparfaits. (On entend frapper.) Mon Dieu ! On frappe… Qu’est-ce ?

LA FOREST.

Ô ciel ! C’est Molière… Il revient sur ses pas chercher quelque chose qu’il aura oubliée.

PIRLON.

Il n’est donc point en prison ?

LA FOREST.

Pas encore, mais il ira… Vous êtes perdu, s’il vous rencontre ici, après tout ce que vous avez dit et fait contre lui ; songez, songez bien !…

PIRLON.

Dépêchons. Que je m’enfuie par l’autre escalier.

LA FOREST.

Ils l’ont fermé ; je n’en avons pas la clef.

PIRLON, effrayé.

Où me fourrerai-je ?

LA FOREST.

Venez par ici, j’allons vous cacher quelque part.

PIRLON, errant sur la scène.

De quel côté ?… Eh ! Vite donc.

LA FOREST.

Par ici, par ici…

PIRLON, reculant.

Quoi ! Dans ce bouge ?…

LA FOREST.

Allons vite, dépêchez.

PIRLON.

Oh ! Ne me trahissez pas… Et mon manteau, mon chapeau !

LA FOREST.

Vous n’en avez pas le temps… Je serrons tout cela dans le coffre… Entrez donc… (Elle le pousse.)

PIRLON.

Que l’on ne voie rien de moi… car les méchants sont si à craindre.

SCÈNE X. §

La Thorillière, La Forest.

LA THORILLIÈRE, entrant sur la scène en riant.

Je n’ai vu de ma vie une scène plus plaisante… Je n’aurais jamais cru que La Forest eût tant d’esprit.

LA FOREST, revenant sur la scène.

Reste là vieux cagot, exécrable cafard !… Tu as tendu le piège ; et t’y voilà pris comme le rat dans la ratière.

LA THORILLIÈRE.

Où l’as-tu mis ?

LA FOREST.

Dans un lieu très commode… Nous l’avons fait enfoncer dans le coin jusque sous l’escalier, révérence parler, tout au milieu du charbon… Il faudra qu’il s’y tienne tapi et tout courbé ; il ne sortira point sans notre permission, car voilà la clef qui est dans notre poche… Voyez à présent le manteau et le chapeau du pèlerin… (Éclatant de rire.) Quel habillement ! Bon Dieu ! Quelle tournure de chapeau !

LA THORILLIÈRE.

Te voilà avec les dépouilles de l’ennemi.

LA FOREST.

Victoire !… Pour tout l’or du monde, je ne voudrions pas qu’un autre eût l’honneur de les offrir en triomphe à notre maître.

SCÈNE XI. §

LA THORILLIÈRE, seul.

Molière ne néglige rien pour la gloire de son art… Attentif à tous ces détails qui impriment la vérité et la vie, il embrasse des objets que d’autres, moins éclairés, dédaignent avec orgueil51 ; heureuse France ! sois fière de pouvoir le compter parmi tes enfants… On ne sent la perte d’un tel écrivain que lorsqu’elle est irréparable… La nature, avare de grands hommes, semble l’être surtout d’un poète dramatique.

SCÈNE XII. §

Molière, La Thorillière.

MOLIÈRE, habillé en Tartuffe avec le manteau et le chapeau de Pirlon, la chevelure et les moustaches semblable aux siennes.

Suis-je bien, à votre avis ?

LA THORILLIÈRE.

Ô la bonne figure !… Je défie à un peintre de faire un portrait plus ressemblant, c’est Pirlon en personne…

MOLIÈRE.

Qu’il reste enfermé ici, le fourbe ! Tandis que je vais produire sur la scène son âme, son langage hypocrite, et jusqu’à ses vêtements52… Je sens une joie secrète de venger la vertu, dont ces scélérats ont osé prendre le masque. Je voudrais qu’ils fussent tous présents à l’anathème inévitable, que le public va lancer contre eux. On ne corrige point de pareilles gens ; il faut les immoler, afin que la race s’en éteigne… Voyez, mon ami, si elles consentent à venir, et si cette toilette, qui s’achève toujours, peut finir enfin.

LA THORILLIÈRE.

Elles s’avancent vers nous ; la colère étincelle dans les regards de la mère, et le tendre amour brille dans les yeux timides de la fille.

SCÈNE XIII. §

Molière, La Thorillière, La Béjart, Isabelle, en habit de théâtre.

LA BÉJART.

J’irai au théâtre, Molière ; j’ai bien voulu ne consulter en ce moment que l’intérêt général : mais si je m’aperçois d’un regard, tremblez ! La comédie, je vous le jure, finira par une scène tragique.

MOLIÈRE, prenant le ton hypocrite.

Madame, puisque le ciel vous a révélé cet amour qui me rend si coupable, j’avoue à vos pieds toute l’énormité de mon crime : il est épouvantable !… J’aurais dû commander à mon œil de ne point voir, à mon cœur de ne point sentir ; mais je dompterai cet ennemi invisible de mon salut, cet ennemi caché, que je porte en mon sein…

LA THORILLIÈRE, à part.

Qu’il est plaisant !

LA BÉJART.

Tu n’auras pas de peine à soutenir le rôle d’imposteur, lâche !… Tu as écrit d’après ton cœur.

MOLIÈRE.

Je souffre patiemment les outrages que mes longs forfaits m’ont attirés ; il est juste que je sois humilié.

LA BÉJART.

Tu n’as pas besoin de feindre, traître. Tu représentes au naturel.

MOLIÈRE.

Que le ciel miséricordieux vous pardonne vos injures, comme je vous les pardonne.

LA BÉJART.

Et qu’il te punisse.

MOLIÈRE.

J’allume votre colère, je vous fais pécher… Je me retire, Madame ; que le ciel vous fasse paix.

SCÈNE XIV. §

La Béjart, La Thorillière, Isabelle.

LA THORILLIÈRE.

Il se moque de vous, et voilà tout ce que vous y gagnez.

LA BÉJART.

J’aurai mon tour ; il ne me connaît pas encore ; il saura si l’on brave impunément une femme irritée. (À sa fille d’un air menaçant.) C’est toi, fille ingrate, dissimulée, qui…

LA THORILLIÈRE, l’arrêtant.

Ah ! Je voudrais que vous vous vissiez comme je vous vois, émue, hors d’haleine, livrée à la fureur… Et comment pourrez-vous jouer le rôle paisible d’une femme douce, modérée, raisonnable, tranquille ?… De grâce, calmez-vous.

LA BÉJART.

Maudit métier ! qui m’oblige à montrer un visage serein, quand la colère me suffoque ; qui m’ordonne, pour l’amusement du public, de mentir à la passion qui me domine. Ah ! quel supplice de se trouver obligée de rire et de faire rire, le cœur serré de douleur… D’aujourd’hui je sens tout le poids de ma déplorable condition… Mais j’ai laissé mon rôle sur la table.

LA THORILLIÈRE, poliment.

Je vais…

LA BÉJART.

Non ; vous ne trouveriez pas… restez avec ma fille, je reviens.

SCÈNE XV. §

Molière, La Thorillière, Isabelle.

LA THORILLIÈRE.

Laissez passer le ressentiment de votre mère. Sa colère s’apaisera et vous serez l’épouse de Molière… Il vous adore.

ISABELLE.

Les mauvais traitements que sa jalousie lui inspire, deviennent plus durs de jour en jour. Elle est vraiment cruelle à mon égard ; elle me poussera au désespoir. Je voudrais pouvoir ne point aimer, en éprouvant tout ce que j’éprouve. (Tirant un mouchoir.) Quand cessera donc la gêne où se consume ma triste vie ?

MOLIÈRE, revenant sur la pointe du pied.

Vous pleurez, adorable Isabelle ! Ah ! Séchez vos larmes… Soyez persuadée que je ne songe qu’aux moyens de terminer votre esclavage et de commencer mon bonheur.

ISABELLE.

Dites le nôtre… mais les jours les plus affligeants se succèdent avec une lenteur désespérante, et le jour fortuné n’arrive point.

MOLIÈRE.

Unique et cher objet de ma tendresse, souffrez encore avec courage, seulement jusqu’au retour du roi ; et je vous jure qu’alors nous serons unis, que votre mère y consente ou n’y consente point.

ISABELLE.

Le Roi sera-t-il bientôt ici ?

MOLIÈRE.

Dans un mois au plus tard.

ISABELLE.

Ah ! Molière ! Vous n’imaginez pas ce que c’est que de vivre sous l’empire d’une mère jalouse !

LA THORILLIÈRE, à Molière.

La voici… Séparez-vous, et affectez la plus froide indifférence.

SCÈNE XVI. §

Les acteurs précédents, La Béjart.

MOLIÈRE, présentant la main à la Béjart, d’une manière polie et ferme.

Madame, en haïssant l’auteur, ne punissez point le public ; il doit être étranger à tous nos débats. D’ailleurs, il a des droits au plaisir que lui fait votre talent. Si votre jeu allait se ralentir, il s’en apercevrait ; consultez votre gloire, que je crois inséparable de la mienne.

(La Béjart lui donne la main, sans répondre.)

LA THORILLIÈRE, seul.

Fasse le ciel que ces femmes ne gâtent point, par leur discorde, l’éclat d’une représentation qui intéresse à la fois et le spectateur et la recette de la comédie.

ACTE IV. §

SCÈNE PREMIÈRE. §

La Forest, Lesbin.
Lesbin tient le manteau et le chapeau de Pirlon.

LA FOREST.

Te voilà !… On sort donc de la comédie ?

LESBIN.

Oui.

LA FOREST, avec impatience.

Oui… Mais voyez le nigaud ! Eh bien ! Parle-nous donc, afin de nous tirer d’inquiétude… La pièce a-t-elle été comme il faut ?…

LESBIN, secouant la tête.

Non, non.

LA FOREST.

Comment, non !

LESBIN.

Eh ! Ce n’est point cela… Cela s’appelle tout autrement… Attends : ah ! j’y suis. Elle n’a pas été comme il faut, non ; elle a été jusqu’aux nues !

LA FOREST.

Eh bien ! Pécore, c’est là réussir.

LESBIN.

Réussir ! Que ne disais-tu ?… Ah ! Oui.

LA FOREST.

On a beaucoup applaudi ?

LESBIN.

Beaucoup ; c’était à chaque mot des battements de mains, dont la salle était toute ébranlée.

LA FOREST.

Mon cher Lesbin, cette nouvelle nous rend bien aise… Notre pauvre maître, une fois en sa vie, sera donc content…

LESBIN, joyeux.

J’étais présent là, moi ; car, tiens, je mouchais bravement les chandelles53… Je n’ai jamais vu tant de monde dans la salle. Collé contre une des coulisses, de là je voyais tout, fort étouffé : mais n’importe, il y avait des gens comme il faut, des gens huppés, qui auraient voulu ma place et qui pestaient tout leur saoul à la porte… Oh ! Quel plaisir de voir aller les mains et d’entendre rouler les applaudissements !… Ils ont redoublé comme un tonnerre tout à la fin de la comédie, et comme pour faire la part à l’auteur. C’était un bruit à rendre sourd, et j’en suis encore tout étourdi.

LA FOREST.

Et le manteau, et le chapeau ?

LESBIN.

Ils ont fait merveille. Le public n’a pas tardé à reconnaître Pirlon. Notre maître le représentait si naïvement, qu’on le nommait tout haut. Si tu avais vu comme il imitait son air hypocrite, son col tord, le roulement de ses yeux, sa voix, son geste, ses manières cafardes : c’était lui tout craché… Le public riait, mais, en même temps, était indigné, et plusieurs même se sont écriés à plusieurs reprises : Ah ! le maudit Tartuffe54 ! Ah ! Le coquin ! Le coquin !

LA FOREST.

Ça nous rafraîchit le sang, d’entendre cela. Quand notre maître réussit, il est alors si aimable, si gracieux, si plaisant… Mais quand ses comédies ne vont pas à sa guise, il est chagrin, inquiet, rêveur ; il boude et fait grand peine à voir : alors, je devenons tristes comme lui55 ; car il est si bon maître !… En passant, il prend toujours l’occasion de nous dire, à propos de rien, quelque chose de divertissant pour nous faire rire, et il ne rit pas, lui !… Mais que fera-t-on de cette friperie ?

LESBIN.

Mon maître, à son retour, ne veut pas voir la face de Pirlon… Rends-lui son chapeau, son manteau, et que le diable, qui l’a fait, l’emporte, s’il en a le courage.

LA FOREST.

Que ne garde-t-il ces plaisantes nippes, qui ont si bien fait leur effet ?

LESBIN.

Il en achètera demain de toutes pareilles… Va, va, la race de ces gueux-là ne manque pas.

LA FOREST.

Sors… J’allons tirer ce vieux reître de sa prison.

LESBIN.

Moi, je vais me cacher sous la tenture de la porte ; et, en le voyant passer, je croirai voir encore la comédie… Oh ! S’il était à ma discrétion…

LA FOREST.

Laisse faire cela à notre maître qui a le fouet en main.

LESBIN.

Pardi ! Tu as raison. Quelqu’un disait qu’il l’avait bien fustigé sans lui avoir écorché la peau. (Il se cache.)

SCÈNE II. §

La Forest, Pirlon.

PIRLON, entrant le dos courbé.

Miséricorde ! Ouf !… Je n’en puis plus !… J’ai les os brisés, disloqués… Je ne pourrai me relever de six semaines… Me tenir quatre heures d’horloge dans un misérable bouge, où j’étais forcé d’avoir le dos tout courbé… Ahi, ahi, ahi…

LA FOREST.

Dame ! C’est que je n’avons pu vous délivrer qu’après la fin de la comédie.

PIRLON.

Comment ! Comment ! Après la comédie ! Expliquez-vous… On aurait joué L’Imposteur ?

LA FOREST.

Tout en plein ; et on la jouera encore demain, après-demain, et encore l’autre après demain, jusqu’à ce que le public dise : assez, assez.

PIRLON.

La pièce aurait réussi ?

LA FOREST.

Mieux que cela… Elle a été dans les nues !

PIRLON.

Ô Ciel ! Quoi ! On a représenté L’Imposteur ? Avant que j’aie rassemblé ma cabale, on a représenté L’Imposteur, et je n’y étais pas !

LA FOREST.

Si fait bien, vous y étiez… Votre chapeau, votre manteau ont fait une peinture parlante. Tout le monde criait : c’est Pirlon, c’est Pirlon.

PIRLON.

Voilà bien le fruit du libertinage ! On m’a joué ! Tout est perdu, tout est bouleversé dans l’état ; il n’y a plus ni mœurs, ni lois, ni décence, ni religion… Encore, si nous avions eu la consolation de faire siffler cette infernale pièce. Tous les gens de bien étaient pour nous ; et dans cette louable intention, ils seraient allés ce jour-là au spectacle sans crainte de pécher… Scélérat de Molière ! Va, va, nous nous réunirons aux médecins56, et nous nous vengerons de toi et des tiens.

LA FOREST.

Peste ! Monsieur, le brillant enjôleur : comme vous êtes à craindre avec votre taille bien faite !

PIRLON, furieux.

Je sors, car je t’étranglerais.

LA FOREST, les poings fermés.

Vous !…

PIRLON.

Je reconnais ton sexe maudit ; mais tu verras ce qui revient à qui ose se jouer de nous.

LA FOREST, éclatant de rire.

Ah, ah, ah…

SCÈNE III. §

Lesbin, La Forest.

LESBIN, éclatant de rire.

Bon ! Il était grotesque à voir… Il écumait de rage : cela m’a fort diverti…

LA FOREST.

Tu ne sais pas une autre chose ; qu’il a voulu nous débaucher de cette maison.

LESBIN.

Ah ! Le monstre… Eh ! Que ne m’as-tu dit cela plus tôt ?… Je l’aurais assommé.

LA FOREST.

Va, s’il y a dans le monde de méchants hommes, il y a aussi, grâce à Dieu, d’honnêtes gens. La Thorillière nous a découvert tout son artifice ; et sans lui, vois-tu, je faisions la sottise.

LESBIN.

Quoi ! Tu nous aurais quittés… Oh ! Il faut, te dis-je, que je l’assomme… Mais, ne voilà-t-il pas qu’il ose revenir… (Lesbin prend un manche à balai.)

SCÈNE IV. §

Pirlon, La Forest, Lesbin.

LA FOREST, arrêtant Lesbin.

Qu’y a-t-il ? Que venez-vous faire ici, Monsieur Pirlon ?

PIRLON, suppliant.

Au nom de Dieu, La Forest, accordez-moi, de grâce, la permission de rentrer dans mon étroite et obscure prison… que je m’y réfugie.

LA FOREST.

Et que vous est-il donc arrivé ?

PIRLON.

L’impiété triomphe. L’irréligion a passé jusque dans le cœur de la populace. On insulte les gens de bien avec scandale… Ô siècle ! Ô temps ! Ô mœurs !

LA FOREST.

Ah ! Ah ! Je croyons deviner ; on s’est moqué de vous.

PIRLON.

Ils sont là-bas… Une foule de libertins… À cette porte… Ils viennent sans doute pour féliciter le coupable auteur… À peine ai-je paru, qu’ils se sont tous écriés, en faisant un chorus de ris indécents : le voilà, le voilà ; et l’on m’a poursuivi avec des huées. Les impies !

LA FOREST.

Eh bien ! Monsieur Pirlon, que voulez-vous que j’y fassions ? Est-ce que je pouvons rendre le sérieux à tout un peuple qui veut rire ? Il a ses raisons, sans doute.

PIRLON, les mains jointes.

Honnête, douce, belle et bonne La Forest, laissez-moi me renfoncer plus avant dans ce misérable bouge ; j’irais me cacher jusqu’au centre de la terre.

LA FOREST.

Est-ce qu’un homme de bien comme vous doit rougir de l’insulte des méchants ?… Il faut être brave avec sa conscience.

PIRLON.

La Forest, voilà ma bourse.

LA FOREST.

Fi donc !… Nous ne voulons point tant seulement la regarder… À propos, tenez, reprenez votre bague et votre étui.

PIRLON, reprenant la bague et l’étui.

Mes amis !

LESBIN, fièrement.

Nous ne sommes point de vos amis… Rayez cela de vos papiers.

PIRLON.

De grâce, cachez-moi. Autrement, cette foule me lapiderait. Je sortirai quand les lumières seront éteintes et que tout le monde dormira… Vous me sauverez la vie. Et cette bonne action, qui vous sera comptée, ne vous coûtera pas beaucoup.

LA FOREST.

Vous nous faites pitié, tout méchant que vous êtes.

PIRLON.

Soit… Mais hâtez-vous de me tirer d’embarras… J’ai une peur ; car la populace, une fois en train, est si méchante.

LA FOREST.

Tenez, entrez dans cette chambre ; on ne s’y tient jamais le soir. Quand il ne fera plus jour57, vous partirez, pour ne plus revenir, bien entendu. (La Forest le fait entrer dans la chambre voisine.)

PIRLON, entrant dans la chambre.

Ne me trahissez pas, et le Ciel vous bénira…

SCÈNE V. §

Lesbin, La Forest.

LESBIN.

Toujours le Ciel en jeu ! Il ne peut pas dire un mot sans faire intervenir le Ciel. Pardi ! Le Ciel s’embarrasse bien d’un pareil homme… Il ne mérite guère ce que tu as fait pour lui ; mais tu es si bonne !

LA FOREST.

Que veux-tu ? Je ne pouvons entendre quelqu’un se plaindre, sans nous sentir là de l’attendrissement.

LESBIN.

Au reste, tu as bien fait. La charité, dit-on, est toujours bonne, n’importe envers qui.

LA FOREST.

Chut, chut, voilà les deux rivales.

SCÈNE VI. §

Le acteurs précédents, la Béjart, Isabelle.

LA BÉJART, remettant son mantelet et ses gants.

Prenez cela, et sortez. (Lesbin et La Forest sortent.) (À Isabelle.) Tu crois donc échapper à mes regards, fille dissimulée ? Tu te trompes. Je devine tes moindres mouvements ; malgré la feinte que tu t’imposes, je t’ai vue exprimer l’amour que tu as pour lui. Tu faisais parler des yeux que tu croyais indifférents. L’accent de ta voix change dès qu’il approche ; tu voudrais mentir à ton cœur, et tu ne le peux… Songe que mon œil est ouvert sur toi et qu’il embrassera tes moindres démarches.

ISABELLE.

On interprète tout à mal, dans une fille, tandis que l’on ne trouve rien d’indécent dans tout ce que fait une femme. Je suis comédienne ; il me faut bien exprimer le sens de mes rôles… Si j’étais mariée, on ne me ferait point ces reproches injustes et toujours déplacés.

LA BÉJART.

Il ne tient qu’à toi d’avoir un époux. Choisis l’honnête La Thorillière : voilà l’homme qu’il te faut ; à coup sûr il te rendra heureuse.

ISABELLE.

Je ne sais si La Thorillière a pensé à moi : mais, s’il faut le dire, jamais je n’ai pensé à lui.

LA BÉJART.

Toujours rebelle à ce que je désire, tu te dérobes à ma juste autorité ; et comment veux-tu recouvrer ma tendresse ?… Désobéis encore pour mériter ma haine.

ISABELLE.

Eh ! Puis-je vous obéir ?… Non, cela n’est plus en mon pouvoir… Quel sujet vous ai-je donné de me haïr ? Vous m’aimiez autrefois.

LA BÉJART.

Oui, je t’aimais ; mais tu as payé mes plus tendres soins par la plus noire ingratitude… Retire-toi dans ta chambre, et sauve moi la peine que me cause ta vue.

ISABELLE, à part.

Il me faut tout souffrir d’elle… Mais, une fois l’épouse de Molière, je serai à l’abri de ses duretés.

SCÈNE VII. §

LA BÉJART, seule.

Je veux lui parler, le faire expliquer, l’obliger à renoncer à ma fille ; ou, de ce pas, je m’engage avec elle dans une autre troupe… Il a l’orgueil d’un auteur : mais il apprendra, à ses dépens que c’est notre jeu qui fait le prix de ses ouvrages. Eh ! Que seraient-ils sans nos soins ? Et qui les fait valoir, qui les embellit ? Qui enlève les tâches dont ils sont couverts ? Notre figure, notre intelligence, nos talents… Il semble méconnaître le prestige de notre art qui marche pour le moins égal au sien… Mais quand nous disparaîtrons, il verra tomber le feu des applaudissements… Plus de célébrité pour un auteur, dès que le comédien qui l’abandonne ne daigne plus être son interprète.

SCÈNE VIII. §

Molière, la Béjart.

MOLIÈRE, arrivant à pas lents et d’un air content et recueilli.

Que de charmes dans le succès ! De quel poids je suis soulagé ! Heureux travaux ! Moments délectables ! On ne regrette point ses veilles, quand elles sont ainsi payées. L’amour de la gloire, malgré ses amertumes, a donc enfin ses douceurs !

LA BÉJART.

Molière ! Il est temps de parler… Expliquez-vous…

MOLIÈRE.

Ah Madame ! Laissez-moi jouir en paix de ce moment et ne le troublez point ; je goûte si rarement la joie dont mon âme s’enivre. Je pardonne à tous mes ennemis, et mon triomphe m’en devient plus doux. La critique se tait pour cette fois devant l’approbation universelle. Il est donc un point de maturité, où le suffrage public, malgré le cri féroce des envieux, ne saurait nous échapper. On passe de l’acharnement à l’estime ; il faut donc savoir attendre et se bien persuader que la gloire est un beau fruit qui ne se cueille et ne se détache du rameau que dans l’automne de notre vie ?

LA BÉJART.

Je partage votre joie, Molière ; car mon cœur n’est pas insensible et froid comme le vôtre. Vous ne prisez que l’avantage de la renommée, le reste vous flatte peu. Puis-je enfin vous parler à cœur ouvert, non pour troubler le sentiment délicieux qui pénètre votre âme, mais pour apprendre enfin quelles sont vos vues… Vous m’entendez ?

MOLIÈRE.

Eh bien ? Que voulez-vous de moi ? Nous avons vécu quinze années dans la confiance de la plus pure amitié. Notre état, nos goûts nous réunissaient, et nos intérêts confondus furent les mêmes… Votre fille parvient à l’âge de la beauté ; tout à coup la jalousie s’empare de votre âme ; vous devenez sa rivale ; vous la traitez inhumainement ; vous vous rendez malheureuse en la tourmentant ; vous qui, étrangère à tels sentiments, devriez plutôt assurer, confirmer le bonheur qu’elle mérite…

LA BÉJART.

C’est parler sans contrainte ; mais pourquoi ce déguisement dans votre amour ? Pourquoi l’envelopper des ombres du mystère ? Vous sentiez donc que c’était là une trahison !… J’ai contribué à votre gloire autant qu’à votre fortune : vous le savez, Molière ; et pour récompense, vous vous cachez de moi ; vous m’enlevez le cœur de ma fille ! Niez tout ce que vous me devez ; et si quelqu’un dans le monde vous fut plus attachée, osez ici le dire…

MOLIÈRE.

Je suis loin de dissimuler tout ce que je vous dois. En perfectionnant votre art, vous avez ajouté au succès de mes pièces, j’en conviens ; mais les applaudissements du public ont été aussi pour vous, Madame, et l’équité la plus scrupuleuse a présidé au partage de ce qui vous était légitimement dû. Des reproches déplacés affaibliraient beaucoup les services que vous m’avez rendus ; et, pour laisser aux miens toute leur valeur, je n’en parlerai pas, Madame.

LA BÉJART.

Traître ! Tu sais parler avec éloquence ; mais tu agis avec duplicité. Ton esprit ne pourra jamais justifier ton cœur. Je ne ferai point avec toi un assaut de vaines paroles. Je quitte ta troupe dès demain et pour jamais ; et j’emmène ma fille avec moi.

MOLIÈRE, avec force.

Contre sa volonté, Madame !… Son engagement est formel… Elle doit rester dans la troupe.

LA BÉJART.

Toi la retenir ! Je lui donnerais plutôt la mort.

MOLIÈRE.

Comment, la mort ! Quelles folles menaces ! Que signifie ce ton despotique ? La patience m’échappe à la fin : à qui comptez-vous parler, Madame ?… Si je n’ai pas encore voulu vous répondre, c’était pour vous laisser le temps de rentrer en vous-même ; craignez que je ne vous fasse repentir de ces discours. Vous n’avez pas une fille pour la rendre victime journalière de vos caprices. Vous êtes sa mère, j’en conviens ; mais le ciel vous l’a donnée pour la traiter avec douceur. Une mère tendre mérite l’obéissance et la soumission de sa fille. Une mère furieuse, emportée, détruit elle-même son autorité, surtout lorsqu’elle s’oppose au choix légitime de son enfant, par un intérêt qu’il me répugne ici de développer. Une fille en âge de raison a droit de choisir l’époux qui lui convient. C’est un privilège que le ciel, la nature et les lois lui accordent également. Vous pouvez vous opposer aux dérèglements de votre fille, mais non venir traverser son bonheur. Respectez les lois qui assurent à chacun sa tranquillité ; respectez le Monarque qui veille à leur exécution ; craignez que je n’aille implorer sa justice… J’irais lui porter mes plaintes… J’ai le cœur de votre fille ; soyez sûre que j’aurai sa main.

LA BÉJART.

Va, va, je suis sa mère, et je te ferai connaître qu’elle m’appartiendra dans tous les temps, et que j’aurai seule le droit de disposer d’elle.

SCÈNE IX. §

MOLIÈRE, seul.

Eh quoi ! Pas un moment de tranquillité ; toutes mes jouissances seront troublées par les clameurs d’une femme impérieuse, qui me fera acheter aussi cher les secours qu’elle me prête ! Je tremble que sa colère ne s’étende sur l’innocente Isabelle… Elle a déjà tant à souffrir… Ah ! C’est à moi de la dédommager de tout ce qu’elle endure… Mais qui peut, au monde, racheter une seule de ses larmes ?…

SCÈNE X. §

Molière, La Thorillière.

LA THORILLIÈRE.

Toutes les places retentissent de votre nouveau triomphe, et votre nom vole de bouche en bouche jusqu’aux extrémités de la ville.

MOLIÈRE.

Quelle femme !… Quel démon !… Bonjour, non cher La Thorillière… Bonjour !… Comment le conjurer ?

LA THORILLIÈRE.

Qu’avez-vous donc ? Je vous parle de vos succès, et vous n’écoutez pas !

MOLIÈRE.

Pardon, mon ami… Mais la Béjart…

LA THORILLIÈRE.

Quoi ! La Béjart encore !… Vous êtes mou à ce point !.… Vous ne savez pas en imposer à cette femme !

MOLIÈRE.

Allons, oublions… La cruelle mère !… Vous dites donc, mon cher ami, que le succès est complet ?

LA THORILLIÈRE.

Oui ; on répète déjà plusieurs de vos vers, qui sont devenus proverbes en naissant.

MOLIÈRE.

Elle la fera mourir de chagrin !… Entendez-vous quelques critiques ?

LA THORILLIÈRE.

Aucune58. Les détracteurs sont muets, ou ne balbutient que des sottises impertinentes, que personne n’écoute, et que l’envie elle-même méprise.

MOLIÈRE.

Il faudra que je prenne un parti… On est donc généralement content ?

LA THORILLIÈRE.

Au-delà de ce que je puis vous exprimer.

MOLIÈRE, frappant du pied.

C’est un diable !… Voilà la première fois que cela m’arrive, mon cher ami ; j’ai toujours fait les mêmes efforts, en conscience ; mais je n’ai pas toujours eu la même victoire… Ah ! Ma chère Isabelle.

LA THORILLIÈRE.

Il n’y a qu’une seule voix ; et c’est le cri de l’admiration.

MOLIÈRE.

Elle pleure à présent !… Un si beau jour ne peut me rendre heureux !

LA THORILLIÈRE.

Je le vois trop… Hélas !

MOLIÈRE.

Je tremble pour elle… Permettez que je vous quitte.

LA THORILLIÈRE, d’un ton pénétré.

Est-il possible !… Vous si faible !…

MOLIÈRE, se jetant dans ses bras.

Ah ! Mon ami. (En se relevant.) Je vais appeler… La Forest, La Forest.

SCÈNE XI. §

Molière, La Thorillière, La Forest.

LA FOREST.

Monsieur, qu’ordonnez-vous ?…

MOLIÈRE.

Ma chère fille, que fait Isabelle ?

LA FOREST.

La pauvre enfant est allée se coucher sans en avoir envie, mais c’était pour obéir à sa mère.

MOLIÈRE.

Elle l’a maltraitée !…

LA FOREST, pleurant à moitié.

Oh ! Pour cela oui, Monsieur… Beaucoup.

MOLIÈRE, ému.

Vous l’entendez. Il faudra que j’implore l’autorité du Roi… Est-elle au lit ?

LA FOREST.

Oui, Monsieur : nous l’avons déshabillée. Elle pleurait en vous nommant tout bas.

MOLIÈRE, avec transport.

Elle pleurait !… Oh ! Je vais prendre la poste !… Des chevaux… Des chevaux… Je n’y peux plus tenir… Que fait la Béjart ?

LA FOREST.

Elle veut aussi se coucher sans souper, par dépit.

MOLIÈRE.

Oh ! Elle se couperait un doigt, pour faire une égratignure à sa fille… Qu’elle laisse là mes comédies et mon théâtre, et qu’elle ne persécute plus mon Isabelle… Que m’importent après tout ma gloire et mon théâtre, s’ils servent à rendre cette pauvre enfant infortunée !…

SCÈNE XII. §

Molière, La Thorillière.

MOLIÈRE.

Puisse le sommeil assoupir ses douleurs !… Je la verrai demain à son réveil, plus belle, plus touchante, et la consolerai des rigueurs qu’elle éprouve ; oui, je veux, à force de tendresse, effacer dans son cœur les moindres traces du chagrin. Dieu ! Avec tant de grâces et de beauté, était-ce donc à elle de le connaître ?

LA THORILLIÈRE.

Ainsi cet homme célèbre, né pour des travaux illustres, fait pour occuper les cent bouches de la renommée, s’abandonne comme un homme vulgaire, aux soins minutieux qu’entraîne une passion amoureuse !

MOLIÈRE.

Mon ami ! La gloire est pour l’imagination et non pour le cœur. Je veux un sentiment qui remplisse le mien : j’en ai besoin ; et pourquoi serais-je ennemi de l’amour et rebelle à la plus douce loi de la nature ? L’homme de lettres doit sans doute à ce sentiment heureux, la connaissance du cœur de l’homme ; car il descend alors dans le sien propre et en étudie tous les mouvements… Oui, je me choisirai une douce compagne, qui me consolera dans mes revers, qui me soutiendra dans mes travaux, qui m’adoucira les peines de la vie… Quand la critique amère ou injuste s’acharnera contre moi, un sourire de sa bouche me rendra la gaieté ; j’oublierai dans ses bras mes ennemis orgueilleux, ou jaloux. La gloire est belle ; mais elle altère et ne rafraîchit point. Eh ! Pourquoi ne pas mélanger la philosophie du commerce des Grâces ? Elle n’aura plus ce front austère, qui la dégrade. Je crois devoir aux hommages que j’ai rendus à la beauté les traits les plus délicats et les plus profonds qui se trouvent dans mes ouvrages.

SCÈNE XII. §

Les acteurs précédents, Lesbin.

LESBIN entre, portant deux flambeaux.

Monsieur, voilà M. Chapelle, M. le Marquis et M. le Comte.

LA THORILLIÈRE.

Ils vont encore étaler ici leurs grands airs et jeter au vent leurs discours hasardés ; ils sont dénigrants par ton.

MOLIÈRE.

Qu’est-ce que cela fait, mon ami ? Il faut tout écouter dans la vie… S’ils parlent, nous les jugerons…

SCÈNE XIII. §

Molière, Chapelle, Le Marquis de ***, Le Comte de***, La Thorillière.

LE MARQUIS, étendant les bras.

Que je vous embrasse, homme admirable !… Ma foi vous avez surpassé mes espérances. Je n’attendais pas cela de vous, je l’avouerai… Vous êtes un auteur unique, un homme à part… Je veux que tout Paris retentisse de votre éloge, aussi hautement que je le fais. (À part.) Il est heureux ; il faut s’attacher à lui.

MOLIÈRE.

Monsieur, je suis très reconnaissant…

LE COMTE.

Ah ! Quel style ! Mon ami, que de force et de vérité dans le pinceau ! Quelle chaleur ! Quel dialogue !… Que quelqu’un s’avise de vous critiquer ; il aura affaire à moi. (À part.) Flattons-le ; qu’est-ce que cela coûte ?

MOLIÈRE.

Monsieur, vous êtes trop bon.

LE MARQUIS.

C’est qu’il y a dans cette pièce des traits inimitables.

CHAPELLE, à part.

Ils ne sentent pas ce qu’ils disent ; c’est pure forfanterie.

LE MARQUIS.

On n’a jamais dessiné un caractère de cette vigueur-là… Oh ! Les cagots ne s’en relèveront pas ; ils sont diffamés pour trois siècles… Non ; pour l’éternité.

MOLIÈRE.

Vous me confondez…

LE COMTE.

Je n’ai jamais vu de comédie qui m’ait fait autant de plaisir. J’ai ri, j’ai frémi… Aussi n’étais-je pas des derniers à applaudir.

MOLIÈRE.

On ne saurait être plus obligeant, Messieurs.

CHAPELLE, à part.

Les ignorants suivent toujours à la file d’un succès ; ils59 n’ont point d’avis à eux.

LE MARQUIS.

Je n’ai point perdu une seule parole. Il n’y en a pas une qui ne soit un coup de burin profond, un trait de génie… C’est un drame parfait, étonnant par toutes les beautés singulières qu’il renferme.

MOLIÈRE.

Ah ! Monsieur, épargnez-moi…

LE MARQUIS.

On en avait dit du mal ! Impuissant et dernier effort de cent rivaux indignes… J’ai été surpris, moi, de scène en scène, toutes marquées au coin du maître.

LE COMTE.

L’acteur n’a pas fait un geste que je n’aie saisi. Ce n’est plus une comédie, c’est un tableau d’une vérité qui fait peur.

MOLIÈRE.

Arrêtez… Vous me donneriez de l’orgueil…

LE MARQUIS.

Mais, c’est qu’il n’est pas plus en moi d’étouffer le sentiment d’admiration que j’ai pour les belles choses, que de triompher de l’antipathie excessive que j’ai pour les mauvaises.

CHAPELLE.

Mais, Monsieur le Marquis, vous avez voulu prendre place sur le théâtre, au lieu d’accepter ma loge ; et mon valet m’a dit que vous n’aviez pu trouver une banquette. Il vous a rencontré dehors, lorsqu’on jouait la pièce.

LE MARQUIS.

Oui, j’ai pris un peu l’air un instant : c’est assez ma coutume, quand il y a cinq actes… J’ai trouvé dans les foyers le Comte qui était auprès de cette petite danseuse.

LE COMTE.

Je suis rentré l’instant d’après… On en était au plus bel endroit ; l’exempt paraissait ; de par le Roi. Beau moment ! Situation frappante ! Le rôle de l’exempt est supérieurement saisi ; ce morceau est admirablement écrit… Les rimes riches, heureuses, sonores, faciles, étonnantes.

Remettez-vous, Monsieur, d’une alarme si chaude ;
Nous vivons sous un Prince ennemi de la fraude.

Je les citerai au Roi, ces vers là.

CHAPELLE.

Voilà ce que vous trouvez de plus beau, Messieurs ?

LE COMTE.

Mais c’est que personne aujourd’hui n’écrit comme cela ; je ne suis point enthousiaste ; mais le commencement d’une pièce me suffit pour porter un jugement définitif sur le style ; et le style est tout, comme on sait.

LE MARQUIS.

Que j’entende dix vers d’une comédie, et j’en devine, à coup sûr le coloris.

MOLIÈRE, à Chapelle.

Je vois… L’un a entendu la pièce au foyer, et l’autre dans la rue.

CHAPELLE, bas à Molière.

Et puis fiez-vous aux éloges !

LE MARQUIS.

Je parlerai de vous, à mon arrivée, au coucher du Roi infailliblement, et je ferai l’analyse de la pièce de manière qu’il n’y aura qu’une voix sur son compte.

LE COMTE.

Je veux que tout le monde, et jusqu’au satyrique Boileau, si je le rencontre, vous rende la justice qui vous est due… Il bataille toujours contre tout ce qui n’est pas d’Homère ou de son ami Racine… Mais nous verrons.

LE MARQUIS.

Je reste ici à dessein, et pour voir si l’on ne viendrait pas vous faire quelques insidieuses critiques.

LE COMTE.

Parbleu ! Je serais curieux d’entendre les objections que la chicane pourrait inventer… Je ne saurais moi-même en imaginer une seule ; et plus j’y rêve, moins je vois de prise pour tous nos aboyeurs.

MOLIÈRE.

Vous me ferez donc l’honneur, Messieurs, de souper chez moi ; vous savez que Molière n’est pas riche : vous ne serez pas magnifiquement traités ; mais…

LE MARQUIS.

Volontiers, mon cher Molière… Nous passerons la soirée avec vous… Prenez vos tablettes. Je veux vous parler d’un certain fat, qu’il faut mettre absolument sur la scène ; il croit être habile à prononcer ; il pense que chacun doit adopter son ton, ses manières, ses jugements ; il regarde en pitié tout ce qui n’a point son approbation ; et le trait excellent, c’est qu’il n’approuve rien au monde, que sa personne.

LE COMTE.

Je connais un autre original bien plus plaisant, mais par un côté tout contraire… C’est un homme qui varie du matin au soir, qui change d’idées selon le vent, qui ne sait ni ce qu’il doit louer, ni ce qu’il doit blâmer, qui parle de tout au hasard, et qui a la folle prétention de s’imaginer influer sur la renommée d’autrui, et même sur l’opinion publique… Concevez-vous une pareille bizarrerie ?… Prenez, prenez vos tablettes.

MOLIÈRE, les tirant de sa poche.

Elles sont déjà bien garnies, Messieurs60.

LE COMTE.

Notez ceci de préférence, vous dis-je… Vous avez le coup d’œil juste ; vous ferez le pendant de votre pièce, si vous m’écoutez… Vous entrez déjà dans l’inspiration sur ce sujet, n’est-il pas vrai ?

MOLIÈRE, d’un ton légèrement ironique.

Oui, oui, Messieurs… Je vois du bon comique ; en vérité, du bon comique.

LE MARQUIS.

Laissons-le, Comte… Ne troublons point le premier jet ; c’est le moment créateur, le moment du génie… Si vous saviez cela comme moi ! (À Molière.) Allez, Molière, allez ; nous vous fournirons d’excellents sujets de comédie, et tout aussi caractérisés qu’il vous les faudra.

MOLIÈRE.

Par tout ce que je viens d’entendre, je n’en doute point, Messieurs ; je n’en doute point assurément.

LE COMTE.

N’allez point négliger ce que je vous ai donné ; songez-y… Je vous verrai souvent, pour suivre votre travail… (Ils sortent.)

CHAPELLE, bas à Molière.

Je ne les quitte pas ; je veux me divertir de leur impertinence… Ils sont curieux en vérité.

SCÈNE XV. §

Molière, La Thorillière.

MOLIÈRE.

Et voilà les têtes que je redoute si fort, pour qui je veille, je corrige, j’efface… Mais que nous sommes sots !

LA THORILLIÈRE.

Comment pouvez-vous aussi faire accueil à des fats, qui vous volent votre temps et vous excèdent de tels propos ?

MOLIÈRE.

Ils me servent à les peindre61 : ce sont des modèles excellents à copier ; d’ailleurs, il faut avoir des amis partout… On a déjà assez d’ennemis qu’on ne s’est point faits, et qui vous en veulent sans savoir pourquoi. Ils vont à la cour, parlent, décident, sont répétés par des femmes que d’autres répètent à l’infini ; avec une pointe, un mauvais mot, ils vous débusquent un ouvrage62 ; il faut ensuite dix ans pour en revenir… Vous êtes jeune, mon ami, instruisez-vous. On doit ménager toutes sortes de personnes. Sans doute il y aurait de la vanité et une vanité misérable à vouloir se faire prôner ; mais il n’y a que de la prudence à empêcher qu’on ne dise du mal de nous. Cela vient assez tôt sans aller au-devant. Feindre pour tromper est une infamie ; mais on peut dissimuler honnêtement son avis, surtout dans les disputes littéraires, afin de ne point blesser trop vivement des ridicules qui s’irritent par la contradiction, et qui ne se corrigent pas, quand l’amour propre est une fois offensé. Il ne m’est permis de les combattre qu’au théâtre. Dans la société, il faut du liant dans l’esprit et dans le caractère, et ne point faire de la littérature une arène de gladiateurs, lorsqu’il ne s’agit, au fond, que de prose et de vers.

LA THORILLIÈRE.

Que vous êtes patient !… Quoi ! Entendre déraisonner à un tel point !

MOLIÈRE.

C’est assez là le lot des humains… Il faut en essuyer de mon vivant ; et, après ma mort, viendront de nouvelles sottises.

LA THORILLIÈRE.

Et quelles, s’il vous plaît ?

MOLIÈRE, soupirant.

On me commentera… On noiera dans un tas d’idées fausses les notions les plus claires. On me fera penser ridiculement ; on voudra tout justifier, sans choix et sans raison ; on se servira de mon nom même pour arrêter les progrès de l’art, et barrer ceux qui viendront après moi, ainsi que l’on m’oppose perpétuellement mes devanciers. On ne me louera enfin que parce que je ne serai plus… Ils pullulent ces plats écrivains, corrompus par l’habitude et incapables de peser le vrai et le bon autrement que dans la balance du stupide préjugé… Adieu, mon ami, ne tardez point à les rejoindre… Vous souperez avec nous ?…

SCÈNE XVI. §

LA THORILLIÈRE, seul.

Molière lit dans l’avenir ; il aperçoit l’immensité d’un art qu’on voudrait réduire à des formes étroites. Il s’élance dans les temps, et fait juger jusqu’à ses admirateurs. Quelle connaissance profonde des hommes !… Il la doit à sa philosophie ; chaque jour je l’admire davantage, et cependant je le vois de bien près.

ACTE V. §

Le théâtre représente le cabinet de Molière.

SCÈNE PREMIÈRE. §

MOLIÈRE, assis devant une table, une plume à la main.

Tandis63 qu’ils disputent sur des matières oiseuses mille fois rebattues, mettons à profit les instants… Il y a à Paris mille gens qui n’ont d’autre occupation que celle d’importuner ceux qui travaillent. Ils viennent vous assommer de visites éternelles, et sans s’apercevoir qu’ils vous tuent, ils vous entretiennent de fadaises. Je vous dérange, Monsieur, disent-ils et ils restent : Je vous dérange assurément : dites-le moi, et ils restent encore… Voilà le malheur d’un peu de célébrité ; on n’est plus seul… Combien la carrière de l’homme de lettres est encore rétrécie par les usages tyranniques auxquels on veut l’assujettir. On attend de lui de nouveaux ouvrages, et on le subordonne à toutes les misères des sociétés. On veut qu’il représente dans le monde, et qu’il compose au cabinet ; c’est-à-dire que l’on exige tout à la fois qu’il soit auteur et homme oisif : deux choses incompatibles…

SCÈNE II. §

MOLIÈRE, LESBIN.

Lesbin traverse le théâtre.

MOLIÈRE.

Eh bien ! Que viens-tu faire ?

LESBIN.

Monsieur, ne me grondez pas… Car c’est quand je m’acquitte le mieux de mon devoir, que vous vous emportez le plus fort… Témoin ce matin encore.

MOLIÈRE.

Quoi ! Tu oses… Quelle patience !… Va-t-en, va-t-en, bourreau !

LESBIN.

Mais avant que je m’en aille, il faut bien cependant que je vous rappelle que vous m’avez recommandé plusieurs fois de faire entrer à toute heure les pauvres ou les personnes affligées qui ont besoin de vous.

MOLIÈRE.

Ah ! C’est différent… Eh bien ! Qui demande après moi ?

LESBIN.

Une jeune fille, Monsieur…

MOLIÈRE.

Une jeune fille ?

LESBIN.

Oui, Monsieur ; et qui ne semble pas être de ce pays-ci… Elle pleure et se cache pour pleurer… Elle a l’air bien timide… Vous verrez comme elle tremble.

MOLIÈRE.

Fais-la entrer sur le champ…

SCÈNE III. §

MOLIÈRE, seul.

Ce n’est peut-être pas pour moi… Ce garçon a les organes si grossiers ; il est si matériel ! La nature a enfermé son âme dans un double coffre64… L’espèce humaine est néanmoins encore plus estimable sous cette forme-là que sous celle de Pirlon. (Pirlon, qui est caché dans la chambre voisine, fait un mouvement qui paraît inquiéter Molière.)

SCÈNE IV. §

Molière, Mademoiselle T***.

MOLIÈRE, se levant et allant au devant.

Que désirez-vous, Mademoiselle ?

MADEMOISELLE T***.

C’est vous qui êtes Monsieur de Molière ?

MOLIÈRE.

Oui, Mademoiselle.

MADEMOISELLE T***, d’un ton embarrassé et timide.

Il me paraît que je viens dans un moment bien contraire.

MOLIÈRE, lui présentant un siège.

Pourquoi donc, Mademoiselle ?… Donnez-vous la peine de vous asseoir. (Mademoiselle T*** s’assied, et Molière à ses côtés.)

MADEMOISELLE T***.

Hélas ! Monsieur… J’hésite à parler…

MOLIÈRE.

Mettez-vous à votre aise… Rassurez-vous, Mademoiselle.

MADEMOISELLE T***.

J’ai entendu faire de grands éloges de vous, Monsieur, et surtout de votre honnêteté… Mais je suis si troublée que j’oubliais que j’ai une lettre à vous présenter qui vous préviendra de tout… Elle est d’une personne qui m’a dit être votre ami depuis fort longtemps.

MOLIÈRE, prenant la lettre.

Donnez, je vous prie ; je verrai… (Il ouvre la lettre.) Oui, c’est d’un bien bon ami… (Il la lit précipitamment, et répète la date tout haut.) Le cinq avril… Vous ne faites donc que d’arriver, Mademoiselle ?

MADEMOISELLE T***.

À l’instant même, Monsieur, je descends du coche…

MOLIÈRE, après un intervalle.

Quoi ! Mademoiselle, serait-il possible ? À votre âge ! Vous pourriez vous déterminer à vous faire comédienne ; et qui a pu vous inspirer cette idée ?

MADEMOISELLE T***.

L’abandon universel où je suis, la disette de tout secours, la tyrannie d’un tuteur que j’ai fui pour éviter de prendre une vocation que je ne peux embrasser : tout me livre à cette seule et unique ressource.

MOLIÈRE.

Ah ! Ce n’est point tout à fait de votre choix

MADEMOISELLE T***.

J’ai appris au couvent à déclamer des pièces de vers pour les fêtes de nos supérieures, et je sais plusieurs rôles de tragédies, qu’on a trouvé que je rendais assez bien.

MOLIÈRE.

Je vois par cette lettre, Mademoiselle, et plus encore par vous-même, que vous êtes bien née ; mais, souffrez que je vous le dise, vous êtes sans expérience, et, pour tout dire, abusée… Vous vous faites, de l’état que vous voulez embrasser, une image bien différente de ce qu’il est en effet… Je me reprocherais toute ma vie de ne pas vous en exposer tous les dangers ; ils sont considérables… Je suis comédien, le sort l’a voulu, mais croyez-moi, je serais au désespoir d’avoir une fille qui suivît cette dangereuse carrière. Vous ne vous doutez point combien il est difficile de s’y maintenir vertueuse.

MADEMOISELLE T****.

Mais, Monsieur, ne saurait-on réciter publiquement des rôles sur un théâtre et être honnête et vertueuse en même temps ?

MOLIÈRE.

Ce phénomène n’est pas impossible ; et le théâtre épuré, comme il pourrait l’être, les exceptions seraient encore moins rares. Les mœurs des comédiens dépendraient d’une sage et nouvelle administration ; mais aujourd’hui (et je parle malheureusement d’après l’expérience) mauvaise vie, que celle de comédien, vie licencieuse… Le moyen de vous rendre la plus infortunée des créatures serait de persister imprudemment dans votre premier dessein.

MADEMOISELLE T***.

Ah, mon Dieu ! Monsieur, vous m’épouvantez… Que ferai-je donc ?… Orpheline, que deviendrai-je ? Comment subsister ? Je n’ai point appris de métier ; mais j’aimerais mieux mourir de faim, que de me laisser enfermer toute ma vie, comme le voudrait mon tuteur.

MOLIÈRE.

Ce tuteur est-il votre parent de bien près, Mademoiselle ?

MADEMOISELLE T***.

Mon père l’appelait son cousin germain ; c’est un vieux régent de collège, qui jouit de beaucoup de crédit dans notre petite province. Il dit toujours que je n’ai rien du bien de mon père, que je lui suis à charge… Il voudrait que je fusse morte ou religieuse.

MOLIÈRE.

Et vous n’avez point d’autres parents ?

MADEMOISELLE T***.

Aucun autre que trois frères.

MOLIÈRE.

Trois frères ! Et que font-ils, vos trois frères, Mademoiselle ? Sont-ils de même sous l’empire de votre tuteur ?

MADEMOISELLE T***.

Que trop ; car ne pouvant souffrir ses duretés, ils se sont faits soldats tous trois l’un après l’autre.

MOLIÈRE.

Je sens votre situation… Tâchons d’y remédier. Votre projet, j’en suis bien sûr, Mademoiselle, n’est autre, certainement, que de trouver à vivre de votre travail, en conservant le précieux trésor de l’honneur, conformément aux principes dans lesquels vous avez été élevée.

MADEMOISELLE T***.

Oh ! Oui, Monsieur. C’est bien là tout mon désir.

MOLIÈRE.

Gravez bien dans votre esprit ce que je vais vous dire… Il n’y a point de bonheur sur la terre sans la paix avec soi-même. Avec un seul remords, on n’est plus heureuse. Tremblez de ne pouvoir plus un jour vous respecter vous-même ; l’opulence ne vous dédommagerait jamais de ce que vous auriez perdu… Point de plus sûr chemin pour le vrai bonheur qu’une honnête conduite. Oui, Mademoiselle, il vous faut prendre un métier ; et, quelque ingrat qu’il soit, croyez qu’il ne sera jamais si rude, si pénible, si scabreux, que celui de comédienne… Cela vous étonne !… Mais vous me remercierez un jour de vous avoir sauvée d’un sort bien plus affreux que celui que vous vouliez éviter… Ne vous chagrinez point… Je connais un bon père de famille, chef d’une manufacture située à vingt-cinq lieues d’ici. Il prend beaucoup d’ouvrières. Vous êtes jeune, vous pourrez facilement faire apprentissage. (Il tire une carte de sa poche.) Rendez-vous à cette adresse. C’est un de ses correspondants, qui vous fera partir dès demain matin, sur ce que je vais lui écrire. (Il va à son bureau et il écrit, et tout en écrivant, il dit :) Ne vous inquiétez de rien… Soyez seulement docile, laborieuse et sage, et vous serez chez lui comme l’enfant de la maison… C’est entre les mains des plus honnêtes gens du monde que je vous confie ; ils auront soin de vous dans toutes les circonstances possibles.

MADEMOISELLE T***.

Ils se chargeraient de ma nourriture, de mon entretien, et de m’apprendre encore un métier !… Mais, Monsieur, je n’ai point d’argent à leur offrir.

MOLIÈRE, écrivant.

Puisque vous avez quelque confiance en moi, suivez mes conseils, et soyez tranquille sur le reste… Rendez-vous à cette adresse ; votre sort est assuré. Mais gardez-vous de me nommer à qui que ce soit. Je suis chef de troupe, malheureusement comédien65 et sujet, par mon état, à donner lieu à plusieurs conjectures. En ne prononçant jamais mon nom, l’on ne soupçonnera point de votre part quelque démarche indiscrète… Oubliez que vous m’ayez vu, que vous m’ayez parlé : ceci est de conséquence pour vous.

MADEMOISELLE T***.

Moi ! Vous oublier, Monsieur, moi ! Ah ! Jamais !… Jamais !… J’entrevois toute votre charité…

MOLIÈRE.

C’est bien peu de chose ; et je dois ces légers bienfaits à votre modestie, à votre âge, à vos vertus… De ce premier pas dépendait le destin de votre vie… Conservez l’innocence de vos mœurs, afin de ne point perdre le repos et le bonheur.

MADEMOISELLE T***.

Ah ! Combien vous me pénétrez d’admiration et de reconnaissance ! Je vois que vous me tirez d’un mauvais pas où l’imprudence et le besoin m’entraînaient… Non, Monsieur, non, mon cœur n’est point exempt de trouble ; vous me rendez plus que la vie ! Vous êtes le premier qui m’ayez dit un seul mot de consolation, depuis que j’ai perdu mon infortuné et respectable père… Ô mon honorable bienfaiteur ! Comment me rendrai-je digne de tout ce que vous daignez faire pour moi ?… (Voulant embrasser les genoux de Molière.) Souffrez que je vous baise les mains.

MOLIÈRE, l’arrêtant.

Je vous en prie, Mademoiselle, contraignez-vous de grâce… Si quelqu’un venait… Voici la lettre… Je vais vous donner mes porteurs… Obligez-moi, vous dis-je, de vous retirer sans rien dire : cette maison est si fréquentée ; le moins qu’on aura pu vous y voir sera toujours le meilleur. (Il appelle Lesbin.) (À Lesbin.) Vous ferez conduire Mademoiselle par mes gens à l’adresse qu’elle vous indiquera. (Lesbin sort.)

MADEMOISELLE T***.

C’est bien le moins que je vous obéisse… Si ma reconnaissance ne peut pas éclater comme je le désirerais, croyez qu’elle est bien profondément gravée dans mon cœur.

MOLIÈRE, la conduisant à la porte.

Vous trouverez de bien bonnes gens, (À voix basse.) qui vous recevront à bras ouverts, soyez-en sûre ; et vous aurez bientôt lieu de vous féliciter de m’avoir cru. (Mouvement de reconnaissance de la Demoiselle en se retirant.)

SCÈNE V. §

MOLIÈRE, se remettant à son bureau.

Que je suis heureux d’avoir pu sauver une personne jeune, honnête, douce, bien née, des périls qu’elle allait affronter aveuglément ! Moyennant une petite somme une fois payée, la voilà bien pourvue et loin du chemin du vice66. Elle sera là comme dans la maison paternelle… Je prendrai cet argent sur ma nouvelle comédie. Elle ira bien cette pièce-là ; j’en juge par le premier bond… Mes camarades sont convenus de me laisser double part67 chaque fois qu’on la représentera, et je compte bien qu’il y aura de bonnes chambrées… Comme tout s’arrange à propos ! D’un côté, il me vient surcroît de biens, et de l’autre, favorable occasion de l’employer ; je m’en sens plus gai et plus disposé au travail… J’ai réussi… Mais tout succès en exige un autre… Quand je ne voudrais pas écrire, le genre humain m’y forcerait par ses nouvelles extravagances… Il me faut rêver à mon Malade Imaginaire, à mon Envieux, à mon Homme de cour… Oh ! Je garde celui-ci pour le dernier… Si la mort ne me surprend point, vous verrez un miroir, Messieurs les courtisans ! Vous êtes les fléaux de la nation, les vrais auteurs des maux publics ; vous trompez le Monarque ; vous tendez mille pièges entre son peuple et lui. Il est des choses que l’on pense quelquefois trop fortement pour pouvoir les écrire, et ce sont celles-là qui sont ordinairement perdues pour la postérité ; mais j’oserai dire ce qu’on n’a pas encore dit. Les applaudissements publics me vengeront de la colère des offensés. Il faut néanmoins du courage… Du courage ! Oh ! J’en ai. Une voix secrète me dit que j’ai bien fait… Toujours libre et maître de ma pensée68… Le silence et la nuit me favorisent… Voici le vrai temps de la méditation… Revoyons mon plan ; car c’est du plan surtout que dépend tout le reste. (Peu à peu il tombe dans une réflexion profonde. On frappe à deux ou trois reprises, mais doucement ; Molière n’entend rien. On frappe un peu plus fort ; il s’éveille et s’étonne.) Qui frappe ici à cette heure ?… Depuis longtemps j’entends un bruit sourd… Oui, l’on frappe, et doucement, comme si l’on craignait… Ce n’est point Chapelle. Voyons… (Molière va ouvrir.)

SCÈNE VI. §

Molière, Isabelle.

MOLIÈRE, extrêmement surpris.

C’est vous, Isabelle ! Est-il possible ?

ISABELLE, tremblante.

Vous me voyez dans la situation la plus cruelle… Écoutez-moi…

MOLIÈRE.

Mais vous êtes d’une imprudence, d’une imprudence extrême. Il y a là de quoi nous perdre tous les deux. Vous n’avez donc pas réfléchi. (La porte étant restée ouverte.) Attendez que j’aille fermer la porte… Que vous est-il arrivé de sinistre ?

ISABELLE.

Ma mère !…

MOLIÈRE.

Eh bien ! Ma chère enfant, votre mère… Ne vous ai-je pas dit tantôt de patienter ? Ne me l’aviez-vous point promis ? Et vous exposez ainsi votre renommée, tandis que nous sommes environnés d’Argus… Vous le savez.

ISABELLE.

Ayez pitié de moi.

MOLIÈRE.

On vous calomniera ; on me représentera, moi, comme un homme sans mœurs, qui vous séduit sous les yeux de votre mère : et l’innocence aura beau régner dans nos cœurs, on supposera entre nous une intelligence coupable.

ISABELLE.

N’augmentez point mes peines. Les tourments qui m’obsèdent vous sont inconnus ; mais, la nuit comme le jour, je n’ai plus de repos. Savez-vous de quelles fureurs, de quels emportements ma mère…

MOLIÈRE.

Ah ! Mère cruelle69 !… Sa tyrannie ne sera pas de longue durée, je vous le proteste ; mais qu’y a-t-il enfin de nouveau ?

ISABELLE.

J’étais couchée ; ma mère entre en fureur, et me prodigue les noms les plus outrageants. Je t’ordonne, dit-elle, d’une voix menaçante, de te lever demain au point du jour. J’ai disposé de toi : ton amour pour Molière t’assure ma haine, et tu en seras l’objet éternel, tant que tu ne changeras point. Tu m’appartiens ; songe à m’obéir, ou je te ferai sentir toute mon autorité… Elle me laisse sans attendre ma réponse, et accompagne sa sortie de reproches encore plus injurieux… Ah ! C’en est fait, me suis-je dit ; demain ma mère me rend captive, m’emmène, m’éloigne de tout ce que j’aime. Je me mets à pleurer, roulant mille desseins confus dans ma tête ; tout à coup l’amour m’inspire son courage : non, me suis-je dit, on ne m’ôtera point à Molière ; il doit être mon époux, et je puis respirer dès ce moment sous sa protection, je puis me regarder dès à présent comme sa femme… Je me lève, je m’habille à la hâte ; menacée du plus horrible malheur, de celui de vous perdre, je ne prends conseil que de mon désespoir, je marche à pas sourds, je traverse la chambre de ma mère, j’ouvre doucement les verrous, j’entrouvre sans bruit les portes, je me précipite sans mules le long de l’escalier, j’arrive à cette porte sans que personne m’ait vue, et je viens implorer un asile que vous ne me refuserez pas.

MOLIÈRE.

Ma chère Isabelle, non, il ne m’est pas permis de vous retenir ici, vous appartenez à votre mère… Vous avez commis une grave faute… Rentrez… Si l’on vous apercevait, c’est alors que les méchants triompheraient…

ISABELLE.

Vous savez interpréter une démarche que la crainte de n’être plus à vous m’a seule inspirée : que je ne cesse point d’être honnête à vos yeux, et je brave la calomnie.

MOLIÈRE.

Ce n’est pas assez d’être sage à vos yeux ; il faut être irréprochable aux yeux de tous : une fille doit prévenir le blâme et faire taire jusqu’au soupçon. Vous avez oublié vos devoirs… Retournez dans votre appartement, ma chère Isabelle, et effacez jusqu’aux apparences qui pourraient déposer contre vous… Je vous parle plutôt en père qu’en amant ; mais c’est la tendresse que j’ai pour vous qui m’oblige à vous tenir ce langage. La décence vous ordonne…

ISABELLE.

Quoi ! Vous me refusez ! Et vous ne songez pas que demain nous serons séparés pour jamais !

MOLIÈRE.

Je préfère à tout votre honneur, qui m’est plus cher que ma vie…

ISABELLE.

Donnez-moi votre main, que je puisse m’écrier : Molière est mon époux ! Je suis à vous depuis que je vous suis promise ; défendez votre bien. Qui désapprouvera notre amour, lorsqu’il n’a pour but qu’un lien légitime ?

MOLIÈRE, fâché.

Étrange aventure que je n’ai pu prévoir !… Vous ne songez donc pas que toute surprise est illicite ; que vous êtes à votre mère ; que vous paraîtrez coupable, quoi que vous disiez ; qu’il y a une marche ordonnée et prescrite par les lois, qu’on ne saurait enfreindre sans remords et sans crime : que toute apparence de séduction doit être enfin aussi loin de ma conduite qu’elle l’est de mon cœur ?… De grâce, reprenez le chemin de votre appartement.

ISABELLE.

Non, vous ne m’aimez pas, ingrat ! Et je me suis trompée. Votre amour est bien faible, si ma mère en triomphe. Moi seule ai le courage, et vous n’avez que la crainte… Que m’importent les discours du monde ? De vous seul dépend ma renommée. Si vous balancez lorsqu’il s’agit de mon bonheur et du vôtre, quel fond puis-je faire sur le sentiment qui vous anime ? Quand je vous montre mon amour, c’est vous qui tremblez ; et voilà toute votre réponse… Ah ! Dites plutôt que vous ne m’aimez pas, que les paroles dont vous m’avez flattée sont fausses, que vous avez changé, et que j’ai été trop crédule en ajoutant foi à vos serments. J’ai perdu le repos que je goûtais avant de connaître l’amour. Eh bien ! Que mon malheur s’achève : je vais suivre la route que me trace mon désespoir, je ne prends plus soin de ma gloire, de mon repos, de ma vie : je ne cherche plus qu’à m’éloigner d’un lieu où une mère jalouse me tyrannise, où mon amant me trahit, où il résiste à mes larmes, insensible qu’il est à toute la tendresse que j’ai pour lui…

MOLIÈRE.

Arrêtez, Isabelle ; et demandez ma vie.

ISABELLE.

Et vous, cruel ! Et vous, donnez-moi plutôt la mort.

MOLIÈRE.

Vous n’écoutez plus la raison… Je vous protègerai contre sa colère ; mais je demeurerai inflexible sur l’article des bienséances.

ISABELLE.

Toujours des reproches !… Eh ! L’amour en connaît-il ?… Dieu ! J’entends du bruit.

MOLIÈRE.

On vient, vous voyez… Voilà le fruit de votre imprudence… J’avais des amis à souper qui se retirent, ils vont peut-être entrer ici. Réfugiez-vous dans cette chambre… Je vais appeler La Forest. (Il appelle La Forest.)

SCÈNE VII. §

Molière, Isabelle, Pirlon, La Forest.

ISABELLE.

(Isabelle entre dans la chambre, y fait quelque pas ; et revenant pâle d’effroi, elle rentre sur la scène en désordre, et jetant un long cri.)

Ah ciel ! Qu’est-ce que je sens ?… Un homme de caché ! Un voleur ! Je me meurs…

MOLIÈRE.

Un voleur ! (À La Forest.) Soutiens-là, La Forest, elle va s’évanouir. (La Forest la soutient dans ses bras. Apercevant Pirlon, qui sort de la chambre où il était caché.) Que vois-je ?… Ah ! Traître, infâme ! Pour être délateur, tu te fais un vil espion !… As-tu assez scruté ma vie domestique pour en composer les noirs poisons de tes calomnies ?… Parle, méchant, parle, et si tu l’oses, dis le contraire de ce que tu as vu, de ce que tu as entendu. Ta bouche, vouée au mensonge, ne sait que flétrir l’innocence. Poursuis ton rôle affreux… Mais tremble devant moi ; je n’ai pas tout dit sur ton compte, et…

PIRLON.

Je tombe à vos genoux, Molière… Foulez-moi aux pieds ; mais n’imaginez pas que je sois entré ici pour surprendre vos secrets… Puisqu’il faut l’avouer, je fuyais la colère du peuple, soulevé contre moi par la chaleur de vos pinceaux… C’est à la commisération de La Forest que j’ai dû cet asile. Je vois clairement combien je suis en exécration à tout le monde. Oui, je suis trop ressemblant pour pouvoir m’abuser moi-même. Ma honte est extrême. N’étendez pas plus loin votre vengeance… Me haïriez-vous au point…

MOLIÈRE, vivement.

C’est le vice que je hais, et non le vicieux. Pour celui-ci, je me contente de le plaindre… L’hypocrisie est un vice détestable, et que je combattrai sous toutes ses formes ; croyez-moi, abjurez votre infâme métier, il ne tardera pas à devenir inutile ; bientôt il ne trompera plus personne, je vous en avertis… Vous pourriez encore, si vous le vouliez véritablement, par un sincère repentir, regagner avec le temps la confiance et l’estime des

hommes.

LA FOREST.

On a beau prêcher à qui n’a cœur de bien faire !

PIRLON.

J’aspire à me corriger : trêve, trêve, Molière, la paix, la paix ; épargnez-moi dorénavant… Oui, je veux me réconcilier avec nous, désarmer vos rigueurs, devenir enfin votre ami.

MOLIÈRE.

Ah ! Commencez d’abord par ne point prendre le nom du ciel en vain. Que ce nom sacré soit plus respecté dans votre bouche. Soyez vrai devant votre conscience : c’est là le premier pas vers la vertu ; dites-moi plutôt : je vous hais ; je veux me venger de vous ; j’en chercherai les occasions et les moyens ; je vais, sortant d’ici, vous accuser partout de troubler l’état, de renverser la religion, de corrompre les mœurs : dites-moi cela, plutôt que de déguiser bassement votre fureur sous les dehors de ce qu’il y a de plus saint au monde… Rien ne vous force à me ménager. Je vous le dis sans détour : je ne crains plus un ennemi à front découvert…

SCÈNE VIII. §

Les acteurs précédents, la Béjart.

LA BÉJART, entrant furieuse, à sa fille.

Fille sans pudeur ! Tu m’échappes ! (À Molière.) Et toi, traître ! Tu m’enlèves ma fille ; elle se dérobe pendant mon sommeil, et tu vantes encore ta probité !… Homme indigne de toute confiance, tu fais la satire des méchants, mais pour mieux les imiter ; ils sont tes modèles ; tu ne les as étudiés que pour leur ressembler !… Séducteur de ma fille, et par de lâches artifices, n’es-tu donc protégé par le Roi que pour la soustraire à l’obéissance ?…

MOLIÈRE.

Je ne l’ai point séduite, Madame, et j’en suis incapable. Je n’emploie la protection dont le Roi m’honore que pour servir autrui70… Elle fuyait vos mauvais traitements, votre violence ; vous l’avez poussée à cette extrémité : mais elle est aussi en sûreté avec moi, qu’avec vous-même.

LA BÉJART.

Traître ! Tu parles de violence et tu déshonore mon enfant !…

MOLIÈRE.

Elle est loin du déshonneur… Elle porte en ce moment le titre de mon épouse. (Courant à son bureau, prenant une plume et signant une promesse de mariage.) Voilà la promesse solennelle, la promesse sacrée, gage inviolable de mon amour, de mon estime et témoin irrécusable du serment que j’ai fait de la conduire au pied des autels. (Il donne la promesse de mariage à Isabelle, qui la met dans son sein.)

LA BÉJART.

Perfide ! Oses-tu, sans mon consentement…

MOLIÈRE.

Il nous est dû, nos cœurs sont libres ; un courroux aveugle ne sera point écouté : c’est ma femme et je le publie.

LA BÉJART.

Elle ne l’est pas encore ; mais tu aimes à couvrir de ce nom l’opprobre de ta conduite.

PIRLON, à part.

Allons, Pirlon, fais un effort, montre-toi tout autre que tu n’as été, et rends justice une fois à la vérité. (À la Béjart.) Madame, j’ai tout entendu ; et l’on ne me soupçonnait pas présent. Je publierai partout, que Molière est un honnête homme ; il a vivement reproché à votre fille sa démarche inconsidérée ; il l’a suppliée, à plusieurs reprises, de rentrer chez sa mère ; il a joint les prières les plus vives aux plus pressantes raisons ; il l’a respectée, et l’amour qu’il a pour elle est aussi pur qu’il puisse l’être.

LA BÉJART.

Quoi ! Monsieur Pirlon, vous étiez là ? Et vous êtes bien sûr que Molière a parlé à ma fille de la soumission qui est due à mon autorité ?

PIRLON.

Assurément, Madame, je dois rendre hommage à la pureté de ses intentions, et quand je parle ainsi de Molière, je puis être cru.

MOLIÈRE.

Voyez si un tel témoignage est suspect, Madame : je n’ai jamais voulu braver votre autorité, mais la contraindre dans de justes bornes, pour votre propre repos.

PIRLON, à part.

Il vient encore du monde… Il fait nuit ; l’occasion est favorable… Vite ; sauvons-nous. (Il s’enveloppe de son manteau et s’enfuit.)

SCÈNE IX et dernière. §

Le Marquis, Le Comte, Chapelle, Molière, La Thorillière, La Béjart, Isabelle, La Forest.

LE MARQUIS, en entrant.

Mais quel vacarme chez notre Philosophe ! Qu’y a-t-il donc ?… L’étude est bien bruyante ce soir… Fait-il répéter des rôles de comédies ?

LE COMTE.

Quoi, Mesdames ! Pendant la nuit venir relancer un auteur solitaire jusque dans la silencieuse retraite des muses…

CHAPELLE, entre deux vins.

Ah ! Mesdames, que je vous sais bon gré de venir l’égayer ! Voilà ce qu’il lui faut : il attrapera par ce moyen le vis comica des anciens… Car il est parfois si triste, que je me donne au diable, pour deviner comment il peut nous faire rire ?

LE MARQUIS.

Molière, vous dispensez bien votre temps.

LE COMTE.

C’est à vous qu’il appartient d’unir en un seul jour la gloire et les plaisirs.

LE MARQUIS.

Et vous, charmante Isabelle, vous venez l’inspirer… Je ne m’étonne plus de ses chefs- d’œuvre.

MOLIÈRE.

Messieurs, trêve de badinage… C’est pour la première fois de sa vie que le pied d’Isabelle a touché le seuil de mon cabinet ; mais Madame, malgré les témoignages les plus positifs, s’obstine à penser que j’ai voulu séduire sa fille.

LE MARQUIS.

Oh ! Cela ne peut pas être… Je réponds de la probité de Molière…

LE COMTE.

Cela n’est pas… Molière est un honnête homme dans toute la force du terme71.

MOLIÈRE.

Messieurs, je ne me pique que de cette qualité. J’abandonne mon talent à qui voudra le juger ; mais je veux conserver le titre d’homme d’honneur. J’en suis jaloux, très jaloux. Je le préfère à tous les titres de bel esprit, de grand écrivain, d’homme de génie, si l’on veut. La probité, voilà le caractère essentiel de l’homme ; le reste après vient comme il peut… J’aime Isabelle ; je la demande en mariage ; Isabelle y consent : d’où naîtrait le refus de sa mère ? Jugez-nous, Messieurs.

LE COMTE.

Ah, Madame ! Vous devez vous féliciter de marier votre fille à un homme tel que Molière.

LE MARQUIS.

Quelle raison auriez-vous de ne point la donner à Molière ; à Molière, l’honneur du théâtre, la gloire de la France, le protégé du Roi ?

LE COMTE.

Mais cela ne souffre aucune difficulté. Tout le monde applaudira à cette union ; et la beauté deviendra la récompense du génie.

LE MARQUIS.

Le Roi ne désapprouvera point ce mariage, et je veux être un des premiers à le lui annoncer.

CHAPELLE, à la Béjart.

Croyez-moi, donnez-lui votre fille : il l’aurait toujours… Faites-vous un mérite de votre complaisance ; tout le monde aujourd’hui ne fait pas la sottise de se marier… Prenez la balle au bond.

LA BÉJART, à part.

Malheureuse que je suis ! Tout conspire contre moi.

MOLIÈRE.

Messieurs, je ne rougirai point devant vous de vous révéler l’intérieur de ma maison. La mère d’Isabelle, malgré les apparences, est en discorde avec sa fille ; ma joie ne sera pure et complète, que lorsqu’elle lui aura pardonné… Isabelle, suppliez votre mère avec tendresse et respect, suppliez-la, devant témoins, de consentir à notre union. Je ne veux vous devoir qu’à elle ; et je ne puis être heureux qu’à ce prix.

ISABELLE.

Pardonnez à votre fille, ma mère : elle suit le mouvement de son cœur en vous demandant grâce. Pardonnez-lui ce qu’un excès d’amour lui a fait entreprendre ; il ne dérobe rien à d’autres sentiments. Mon amour et mon respect pour vous seront toujours les mêmes… Vous m’avez maudite dans votre colère ; révoquez ce dur arrêt : quelque destin qui me soit réservé, je serai toujours malheureuse, si ma mère ne m’aime point.

LA BÉJART.

Ah ! Que le ciel te bénisse, ma fille, je t’embrasse et te pardonne.

ISABELLE.

Ma mère ! J’embrasse vos genoux.

LE MARQUIS.

Voilà une excellente femme, quoi qu’on dise.

LE COMTE.

Mais elle n’est pas si méchante qu’on la faisait.

CHAPELLE, bas.

Vous ne la voyez pas toujours… Les femmes ne sont bonnes que par instants.

LA THORILLIÈRE, embrassant Molière.

Ah mon cher ami, soyez aussi heureux que vous méritez de l’être.

CHAPELLE, bas à Molière.

Vous voulez vous marier, Molière ? J’en suis fâché pour vous. C’est, pour un homme d’esprit, une étrange bévue… Vous vous en repentirez72.

MOLIÈRE.

Oui, tout comme d’avoir fait des comédies. (À la Béjart et à Isabelle.) Mère prudente, aimable fille, vivez ainsi toujours unies ; vivez pour le bonheur de tous trois. Que l’une soit toujours l’objet du plus vif amour, et l’autre du plus tendre respect… Nos jours, si vous y consentez, seront fortunés par cette union mutuelle.

LE MARQUIS.

Ma foi, Molière, voilà une belle conquête. Vous êtes aussi habile amant qu’habile auteur. Il faut vous admirer en tout. On célèbrera à la fois votre nom et votre bonheur… La belle enfant !… Je ne veux plus trop la regarder… Qu’elle nous donne quelqu’un qui vous ressemble ; adieu.

LE COMTE.

Adieu, Molière… Tout le monde voudrait être à votre place… Songez à notre sujet… (Molière lui répond par un jeu muet.)

MOLIÈRE, à Chapelle et à la Thorillière.

Enfin, mes amis, je puis donc appeler ce jour un jour heureux… Plus de peines qui m’affligent, plus de dangers qui me menacent. La faveur du public, le repentir des imposteurs, le nombre de mes partisans qui s’accroît, les délices que l’amour me prépare, tout me couronne de gloire et m’enivre de joie… Mes longs travaux sont récompensés ; et je ne me repens plus d’avoir suivi, malgré mes parents, l’attrait irrésistible de mon goût pour le théâtre.