Charles-François-Jean-Baptiste Moreau de Commagny

1821

Scène ajoutée au Boulevard Bonne-Nouvelle, pour l’anniversaire de la naissance de Molière

2015
Source : Charles-François-Jean-Baptiste Moreau de Commagny, Scène ajoutée au Boulevard Bonne-Nouvelle, pour l’anniversaire de la naissance de Molière ; représentée sur le théâtre du Gymnase dramatique, le 15 janvier 1821, Paris, Fages, 1821.
Ont participé à cette édition électronique : Éric Thiébaud (OCR, Stylage sémantique ).

Scène ajoutée au Boulevard Bonne-Nouvelle, pour l’anniversaire de la naissance de Molière §

Personnages.                  Acteurs. §

  • Un Anglais                  M. Perlet.
  • M. Tricot.                   M. Bernard-Léon.
M. Tricot, Un Anglais.

L’Anglais

Oh ! Monsieur… n’est-il pas ici, le Théâtre français ?

Tricot

Oh ! non, Monsieur, nous en sommes bien loin.

L’Anglais

Tant mieux, je suis très content.

Tricot

Et pourquoi donc, Monsieur ?

L’Anglais

Pourquoi ?… Cet diable de Molière il m’ennuie beaucoup… et je vois aujourd’hui sur toutes les… toutes les… Comment appelez-vous ces papiers attachés contre les murs ?

Tricot

Ah ! les affiches.

L’Anglais

Oui… je voulais dire que je vois son nom sur toutes les affiches, en grosses lettres.

Tricot

Ce n’est pas étonnant.

(Air : de la Sentinelle.)
Avec raison ils fêtent l’heureux jour
Qui de Molière a marqué la naissance ;
De ses bienfaits, c’est un juste retour,
Ne blâmez point notre reconnaissance »
S’illustrant dans tous les travaux,
De tous les arts, la patrie est la mère.
La France, en ses jours les plus beaux,
A fait naître mille héros,
Et n’a vu naître que Molière.

L’Anglais

Goddam… C’est encore beaucoup trop.

Tricot

Peut-on savoir d’où vient la prévention que vous avez contre lui ?

L’Anglais

Oh !… je ne puis le souffrir.

Tricot

Mais pour quelle raison ?

L’Anglais

Par la raison que je ne puis pas le souffrir.

Tricot

Peut-être Monsieur ne le connaît-il pas ?

L’Anglais, riant.

Oh ! je le connais parfaitement bien, je vous jure ; je l’ai joué très souvent dans ma maison de campagne, où milady donnait des spectacles magnifiques et très chers.

Tricot

C’était vous qui payiez ?

L’Anglais

Yes… On donnait les comédies à mes dépens : je me rappelle que c’était un membre du parlement qui avait joué le Tartuffe, et milady, mon femme, faisait un rôle dans le Georges battu, et puis content.

Tricot

Ah ! Georges Dandin.

L’Anglais

Yes… C’était moi qui faisais le Dandin… La pièce elle était fort à la mode, et ils avaient ri beaucoup de moi.

Tricot

Puisque vous devez un pareil succès à Molière, je ne conçois pas pourquoi vous ne pouvez le souffrir.

L’Anglais

Ce était pour des considérations personnelles ; car je suis comme tous les Anglais, grand admirateur de Molière. Cet diable d’homme il m’a ruiné.

Tricot

Pas possible !

L’Anglais

C’est très possible.… J’avais un oncle complètement riche, et très avare ; espérance bien confortable pour les héritiers ! eh bien !… pour avoir vu le Harpagon, il était devenu un petit dissipateur, et il ne se laissait manquer de rien : il buvait, il mangeait tous les jours : c’est une chose bien terrible pour moi.

Tricot

Je conçois maintenant votre colère contre Molière.

L’Anglais

Ce était rien encore… Je avais un autre oncle très viel, qui avait vingt milles livres sterling de revenu, et qui était attaqué du spleen… du moins… la famille… il l’espérait […]

(Air : Du Partage de la Richesse.)
Triste et chagrin dans sa sombre enveloppe,
Il méditait un funeste dessein ;
Quand par hasard il voit Le Misanthrope,
Voilà, Monsieur, qu’il hésite soudain.
Le Pourceaugnac, avec l’apothicaire,
L’a presque rendu guilleret,
Et Le Malade imaginaire,
Il l’avait guéri tout à fait.

Il faisait plus que rire… Il parlait toujours de Thomas Diafoirus ; et quand je lui demandais de l’argent, il me disait : Clisterium donare, ensuita purgare Il y a de quoi se pendre

Tricot

Sans doute, c’est une horreur […]. Un auteur qui guérit du spleen… chez vous c’est sans exemple.

L’Anglais

Je croyais bien… Nous avons lord Byron qui serait capable pour le donner lui seul à toute l’Angleterre ; mais ce n’est pas tout encore… Je avais une tante […]

Tricot

Ah ! mon dieu, quelle famille !

L’Anglais

Qui faisait des romans très longs, aussi longs que lady Morgan, et qui les vendait aussi chers que Walter Scott… Elle avait eu le malheur de voir à Argitti-Rooms les miladys savantes.

Tricot

Ah ! Les Femmes savantes.

L’Anglais

Yes… Et elle avait jeté au feu les dix premiers volumes d’un petite roman dont le libraire de London il offrait six mille guinées… et je devais payer les dettes à moi avec le roman de ma tante.

Tricot

Je conçois alors qu’entre Molière et vous, c’est une guerre à mort.

L’Anglais

Et je arrivais justement pour le anniversaire… car vous êtes bien sûr que ce était le Anniversaire […]

Tricot

Monsieur, on le dit… c’est une de mes pratiques, le carillonneur de Saint-Eustache qui a fait cette découverte-là sur les registres de la paroisse […]

L’Anglais

Il paraîtrait alors que le lieu de sa naissance […]

Tricot

Monsieur, on ne le connaît pas.

L’Anglais

Ah !… et le jour précis ?

Tricot

On n’en est pas sûr.

L’Anglais

Mais… son tombeau.

Tricot

Monsieur, c’est fort incertain.

L’Anglais

(Air : Muses des bois.)
Convenez-en, vous êtes économes
Dans les honneurs que l’on doit aux talents ;
Si nous avons, moins que vous, de grands hommes,
Sur leurs autels, nous brûlons plus d’encens.
Rendez au moins justice à l’Angleterre,
Votre Molière, applaudi tant de fois,
Obtint chez vous à peine un peu de terre :
Garrick repose à côté de nos rois.

Tricot

(Air : Vaudeville de la Partie carrée.)
Il est trop vrai, par une aveugle rage,
Ce grand homme fut outragé ;
Mais des préjugés d’un autre âge,
Notre siècle l’a bien vengé.
L’homme obscur tout entier succombe ;
Mais Molière est encor debout :
Qu’importe enfin où se trouve sa tombe,
Son génie est partout.(Bis.)

Et je ne dois pas vous cacher, Monsieur, que le modeste Gymnase se permet aussi de fêter aujourd’hui l’anniversaire de sa naissance.

L’Anglais

Goddem… ce Molière, qui avait persécuté moi… qui avait poursuivi tous les ridicules.

Tricot

Vous ne pouvez pas lui échapper.

(Le Théâtre change, et représente l’intérieur d’un temple, au fond duquel on voit le buste de Molière, placé sur un piédestal. Tous les acteurs du prologue sont groupés autour de lui, et s’apprêtent à le couronner.)

Chœur général.

(Air : Pour Saint-Cyr, ah ! quelle gloire.)
Célébrons le jour prospère
Où le premier des auteurs
Jadis a vu la lumière,
Et sur le front de Molière
Plaçons de modestes fleurs.

Agnès

Ô Molière ! ô génie étonnant et sublime !
Toi que nous admirons, sans oser nous flatter
Que parmi tes enfants tu daignes nous compter,
Pardonne notre audace au feu qui nous anime :
Que notre amour nous légitime,
Et soyons tes enfants, au moins pour te fêter.
(Elle s’approche du buste de Molière, et place une couronne de laurier sur sa tête)
(Vaudeville.)
(Air : La bonne aventure, ô gué.)

Tricot

Shakespear peut paraître gai
Aux lords d’Angleterre,
Schiller est bien intrigué,
Sa touche est légère ;
Mais du drame fatigué,
Par sa verve subjugué,
J’aime mieux Molière, ô gué,
J’aime mieux Molière.

M. Dujour

L’art de joindre à l’enjouement
La raison sévère ;
L’art de poursuivre gaiement
La sottise altière ;
L’art de peindre tour à tour
Le bourgeois, l’homme de cour,
Ne sont-ils pas nés le jour
Où naquit Molière.

Georgette

Ce grand homm’ dont les écrits
Charm’ la France entière,
N’ méprisait pas les avis
De sa cuisinière :
On sait comm’ il l’écoutait,
Et puisqu’il la consultait,
On peut êt’ fièr’ quand on est
Servant’ de Molière.

L’Invalide

Docteurs dont il se moqua,
Faculté si fière :
Tartuffes dont il montra
L’âme toute entière :
Vous craignez jusqu’à son nom,
Et vous avez le frisson
Quand vous voyez la maison
Où naquit Molière.

L’Anglais

Que de scènes nous voyons
Dans notre Angleterre ;
Celle des élections
Et du ministère.
Des budgets avec l’appoint,
Du comique à coup de poing :
C’est ce qu’on ne trouve point
Chez monsieur Molière.

Madame Chinchilla, au Public.

Quelquefois, pour nos chansons,
Un public sévère
Mêle au bruit de nos flons flons
Certains bruits de guerre.
Trop souvent ils ont leur tour,
Qu’ils se taisent au moins pour
L’anniversaire du jour
Où naquit Molière.

(On reprend le chœur général.)

Célébrons le jour prospère, etc.