B. Van Hollebeke

1862

Molière et ses contemporains dans Le Misanthrope (Revue trimestrielle)

2015
Source : B. Van Hollebeke, « Étude sur Molière. Molière et ses contemporains dans Le Misanthrope)... », Revue trimestrielle, Bruxelles, vol. 34, 9e année, tome II, 1862, p. 292-316.
Ont participé à cette édition électronique : Camille Frejaville (OCR et stylage) et Chayma Soltani (Structuration et encodage TEI).

I §

{p. 292} C’est une étude pleine d’intérêt que de rechercher le côté réel et vivant d’une œuvre dramatique, de séparer la fiction de la vérité, de voir dans quelles proportions le poëte a pu joindre aux types qui sont les produits de son imagination, quelques reflets de la réalité, quelques traits empruntés çà et là au monde qui l’environne.

Aussi est-il peu d’œuvres capitales spécialement consacrées à la peinture des mœurs et du cœur humain, qui n’aient subi ce travail d’investigation, cette analyse, parfois quelque peu indiscrète et souvent entachée d’exagération.

Le Misanthrope, cette puissante création qui marque une date glorieuse dans l’histoire de l’art dramatique, ce tableau si riche et si varié, où le peintre semble avoir transporté la société contemporaine tout entière, ne pouvait échapper à l’inévitable fatalité des ressemblances.

Il est vrai que cette curiosité si vivement excitée est l’hommage le plus éclatant qui puisse être rendu au génie du poëte. « Ne fallait-il pas, en effet, une bien {p. 293} grande puissance d’observation, un talent profondément humain, pour que les réalités vinssent de la sorte se placer sans cesse à côté des fictions, pour que le public qui écoute et le critique qui annote, en suivant le développement des caractères, aient pris ces caractères pour de véritables signalements et traduit les noms de théâtre par des noms connus de tout le monde1 ? »

Mais, rien n’empêche de l’avouer, la malveillance, l’envie, qui toujours veillent autour des grandes gloires, y ont aussi leur part ; elles s’ingénient à multiplier les allusions blessantes qui peuvent devenir fatales à l’auteur.

Molière, on le sait, avait ses envieux, et l’orage qui devait bientôt éclater sur l’auteur du Tartufe grondait déjà dans le lointain.

II §

Parlons d’abord d’Alceste, la principale figure de cette grande composition.

Il est inutile de nous arrêter à certaines conjectures dépourvues de toute vraisemblance. L’une d’elles nous fait voir dans Alceste le maréchal d’Uxelles, qui justifiait son célibat en disant qu’il n’avait pas encore trouvé « de femme dont il voulût être le mari, ni d’homme dont il désirât être le père; » triste aveu d’une désolante misanthropie. Une autre, non moins dénuée de fondement, nous montre dans Alceste, Plapisson, bel esprit patenté de l’hôtel de Rambouillet, original qui jouissait d’une réputation usurpée de philosophe, le même qui, prenant en pitié l’admiration du public pour L’École des femmes, s’écriait dans son grotesque dédain : Ris donc, parterre, ris donc2 !

{p. 294}Une tradition: plus sérieuse, et qui mérite un examen attentif, nous apprend que les contemporains de Molière; crurent reconnaître dans Alceste le duc de Montausier.

A ce fait se rattache l’anecdote suivante, rapportée par le duc de Saint-Simon, auteur anonyme de quelques notes sur le manuscrit du Journal du Dangeau : « Chacun reconnut dans Alceste M. de Montausier et prétendit que c’était lui que Molière avait eu en vue. M. de Montausier le sut et s’emporta jusqu’à faire menacer Molière de le faire mourir sous le bâton. Le pauvre Molière ne savait où se fourrer. Il fit parler à M. de Montausier par quelques personnes... » Mais coupons court à ces détails, qui prêtent à Molière un rôle inconciliable avec la noblesse de son caractère, et arrivons au dénouement Montausier vit la pièce; sa colère se changea en reconnaissance; il trouva dans le Misanthrope « le caractère du plus parfaitement honnête homme qui pût être ; » il fut même d’avis que Molière lui avait fait trop d’honneur, et ils se séparèrent les meilleurs amis du monde3

L’authenticité de cette anecdote, plus piquante que vraisemblable, est contestée de la manière la plus formelle par M. Taschereau4.

Toutefois, la ressemblance que le public a cru trouver entre Alceste et le duc de Montausier est un fait attesté par le témoignage de plusieurs contemporains5 ; et si l’on tient compte de la réputation dont jouissait cet homme de cour et que la plupart des écrivains de son siècle se sont plu à confirmer, ce fait s’explique aisément.

Le duc de Montausier donnait à la vertu l’apparence de la rudesse. Tandis que Fléchier nous le montre vertueux, {p. 295} franc, rigide et « méprisant les voies obliques des passions et des intérêts ; » tandis que Mme de Sévigné reconnaît « une sincérité et une honnêteté de l’ancienne chevalerie » dans ce courtisan

« Qui pour le pape ne dirait,
Une chose qu’il ne croirait ; »

le malin Despréaux lui décoche un trait de satire et le peint en un vers :

« Le ris sur son visage est en mauvaise humeur. »

Le duc de Saint-Simon déclare que « parmi toutes ses; façons dures et austères, Montausier était infiniment respecté. »

Enfin, la rude franchise de Montausier, et cette raideur qui, au dire de certains panégyristes, ne fléchissait pas même en présence du monarque le plus absolu de l’univers, étaient presque devenues proverbiales. Il n’est donc pas surprenant que ses contemporains, même en laissant de côté toute malveillance, aient voulu découvrir en lui l’original d’Alceste6.

Seize ans avant Le Misanthrope, Montausier apparaît dans le roman de Mlle de Scudéry sous le nom de Mégabate. Aux éloges intarissables qui lui sont prodigués, se mêlent de rares et indispensables aveux, qui méritent confiance et cachent un fond sensible de vérité.

« Il est certain qu’il est un peu difficile, que les moindres imperfections le choquent; mais, comme cela est causé par la parfaite connaissance qu’il a des choses, il faut, souffrir sa critique comme un effet de sa justice... {p. 296} Il est ennemi de la flatterie... et je suis persuadé que s’il eût été amoureux de quelque dame, qui eût eu quelques légers défauts ou en sa beauté ou en son esprit, ou en son humeur, toute la violence de sa passion n’eût pu l’obliger à trahir ses sentiments. »

Si l’on en croit Tallemant des Réaux, Mme de Rambouillet, sa belle-mère, elle-même, aurait fait de Montausier ce portrait peu flatteur : « Il est fou à force d’être sage. Il crie, il est rude, il rompt en visière ; et s’il gronde quelqu’un, il lui remet devant les yeux, toutes les iniquités passées7. »

Encore une fois, on a pu rapporter ces traits à Alceste, brusquant, grondant tout le monde, Philinte sur sa politesse empressée, Oronte sur sa manie de poète, les petits marquis sur leur fade galanterie, et Célimène elle-même sur son penchant à la coquetterie et à la médisance.

Après cela, ouvrez le Mémoire sur la société polie. M. Rœderer vous apprendra que c’est d’après les inspirations de Louis XIV lui-même que Molière a pris Montausier pour l’original de son misanthrope.

« En considérant, — nous citons M. Rœderer, — la position de Molière, et le plaisir que le roi prenait à diriger son talent, on se persuaderait sans peine qu’en approchant l’oreille des rideaux du roi, on surprendrait quelques paroles dites à demi voix, pour désigner à Molière ce caractère, qui, bien que respecté au fond du cœur, avait quelque chose d’importun pour les maîtresses et pour les femmes de la cour qui aspiraient à le devenir8. »

Préparer le triomphe du vice, tel serait donc le sens mystérieux du caractère d’Alceste. Oh ! Si Jean-Jacques avait pu deviner ce mystère, il ne se serait pas mis en si grands frais de sophismes, pour nous prouver que Molière {p. 297} n’avait eu d’autre but, dans son Misanthrope, que de « rendre la vertu ridicule. »

Et voilà comme on avilit le génie !

Mais M. Cousin a su lever ces scrupules et nous rassurer sur ce point :

« Quel Alceste, bon Dieu ! Que ce partisan effréné du pouvoir absolu, qui veut qu’on bâtisse “deux citadelles à Paris pour contenir le peuple, et qui, avec ses grands airs d’austérité, rivalise avec sa femme, pour servir les plaisirs du roi ! Montausier était honnête homme, mais il était ambitieux. Comme en outre il était grondeur et bourru, surtout avec ses inférieurs, ces défauts semblaient repousser l’apparence même des vices de cour, et promettre des vertus qu’il avait très-réellement, mais qu’il gâtait à la fois par un grand faste en public et par de secrètes complaisances. Malgré cela l’apparence, qui est la reine de ce monde, a maintenu et maintiendra M. de Montausier en possession d’une réputation de stoïcisme plus ou moins méritée... Pour qui connaît le dessous des cartes, le stoïcien en lui était surmonté du courtisan9. »

Sans doute il y a là de quoi atténuer la ressemblance du personnage de Molière avec l’original supposé.

Mais si nous considérons Alceste comme l’adversaire du faux bel esprit, à coup sûr Montausier n’est plus le modèle possible.

En effet, le grave précepteur du Dauphin ne s’était-il pas livré pendant sa jeunesse à une inquiétante métromanie, où l’entraînèrent une imagination ardente et l’amour d’une belle Sedanaise, qu’il chantait sous le nom allégorique d’Iris ?

{p. 298} Et vingt ans plus tard, ne le trouvons-nous pas toujours fidèle à ce culte fervent des muses, quand, soupirant pour Mlle de Rambouillet, il commit en son honneur tant de madrigaux médiocres et maniérés, qui ornèrent la Guirlande de Julie ? Montausier ne préférait-il pas Claudien à Virgile ? N’allait-il pas fort souvent au Samedi ?

Vu de ce profil, Montausier présente bien plutôt le type d’un Oronte que celui d’un amateur passionné de la naïveté et du naturel.

Ceci nous mène à « l’homme qui s’est jeté dans le bel esprit et veut être auteur malgré tout le monde. »

Le duc de Saint-Aignan plaisantait un jour le duc de Montausier sur sa ressemblance avec Alceste : « Ne voyez-vous pas, mon cher duc, » lui répliqua Montausier, « que le ridicule du poëte de qualité vous désigne encore mieux ? »

Les commentateurs n’ont pas manqué de s’autoriser de ce mot, dont l’authenticité semble au moins contestable, pour croire que de Saint-Aignan avait réellement pu servir d’original au rôle d’Oronte. Mais du temps de Molière, « quel homme, » dit M. Bazin, « se serait avisé de reconnaître dans -Oronte, dans ce faquin de qualité tout au plus, qui prétend que le ni en use honnêtement avec lui, le duc de Saint-Aignan (Beauvillers), mauvais poëte, sans douée, comme tout grand seigneur de l’Académie française, homme d’esprit pourtant et du plus exquis savoir-vivre, le Mécène d’alors, respecté de tous, tendrement aimé du roi, comblé de ses plus hautes faveurs, cité partout pour le modèle du plus parfait courtisan10 ? »

Quant à Célimène, les commentateurs de Boileau y ont {p. 299} vu le portrait d’une femme très-connue à la cour, la même que le satirique, vingt-huit mis après, stigmatisait dans ses vers :

«  Nous la verrons hanter les plus honteux brelans,
Donner chez la Cornu rendez-vous aux galants. »

Mais, Dieu merci, cet ignoble signalement ne va pas à la taille de Célimène, malgré ses airs d’indépendance un peu compromettants. Et si Molière a réellement emprunté quelques traits à ce type, sachons lui gré de ne pas l’avoir copié d’après nature, et d’avoir écarté scrupuleusement de son art la licence de la satire.

D’autres ont cru reconnaître dans Célimène cette haineuse Mlle de Longueville qui, pour une misérable querelle avec Mme de Monbazon, suscita entre son amant et celui de cette dame un duel fameux, qui eut lieu sur la place Royale et auquel elle assista cachée derrière une jalousie.

Mais quel intérêt Molière aurait-il pu avoir à poursuivre de ses satires la sœur de M. le prince, -vouée depuis treize ans aux pratiques de la religion la plus austère11 !

Assurément, en prêtant à l’auteur des intentions aussi malveillantes, Mmc de Longueville aurait pu lui fournir avec plus de vraisemblance le type d’une Arsinoé12.

{p. 300} La curiosité s’est aussi exercée sur les deux marquis de la pièce. On a cru reconnaître dans Clitandre et Acaste, à qui Molière a prêté un genre de fatuité différent, de-Guiche, le plus léger, le plus fin, le plus ironique des-marquis, et de Lauzun, avec sa silencieuse hardiesse, son impertinent éclat et sa fatuité résolue13. Avouons qu’il n’est pas facile de concilier le caractère que la tradition prête à ces deux hommes à bonnes fortunes avec les esquisses de-Clitandre et d’Acaste.

Toutefois, si nous consultons les Mémoires du duc de Saint-Simon, nous trouvons çà et là quelques traits qui, détachés du cadre, peuvent faire croire à une certaine ressemblance.

Saint-Simon nous représente le duc de Guiche avec « moins d’esprit qu’il est possible de l’imaginer, peu de bon sens, une parfaite ignorance, payant de grandes manières et de sottises ; » à peu près comme Alceste nous dépeint Clitandre n’ayant pour tout mérite que sa toilette et sa fatuité14.

Quant à de Lauzun, Saint-Simon le dit « méchant et malin... dangereusement hardi... redouté sans exception de tout le monde, etc.; » et ces détails se retrouvent jusqu’à un certain point dans le portrait que Célimène nous-fait d’Acaste :

« Mon Dieu ! De ses pareils la bienveillance importe15... »

Mais à côté de ces traits épars, relatifs à de Lauzun et à de Guiche, il en est cent autres diamétralement opposés et faits pour déconcerter toutes les allusions16.

III §

{p. 301}Un second point de vue, qui ouvre des aspects plus attachants, nous montre les types des personnages du Misanthrope dans l’entourage même du poète.

Ici Alceste devient Molière lui-même ; sous les traits de Célimène, on reconnaît sa femme; dans le rôle d’Éliante, on devine Mlle de Brie, l’amie dévouée du grand homme; et l’acariâtre Du Parc est le type d’Arsinoé. Philinte nous rappelle cet aimable Chapelle, ami trop léger, qui « sans souci des choses de la vie savait prendre le temps comme il vient et les hommes comme ils sont17.. » Enfin, faut-il le dire ? Sous la figure de Clitandre et d’Acaste reparaissent de Guiche et de Lauzun, dont les frivoles amours portèrent un coup si cruel au cœur de Molière.

En vérité, Molière naturellement froid dans ses démonstrations, comme tout homme d’une sensibilité véritable et profonde ; Molière, doué de cette mélancolie qui accompagne naturellement le génie de la réflexion et qui souvent est le fruit funeste de l’observation attentive du cœur humain (quoi qu’en disent les consolantes doctrines de Droz, dans son Art d’être heureux) ; Molière, qui de son coup d’œil observateur avait embrassé notre pauvre nature humaine et a « pénétré le fond de tant de cœurs cachés18; » Molière,

« Dont la gaîté souvent fut voisine des pleurs 19, »

{p. 302} et qui, suivant l’heureuse expression de Sainte-Beuve, au milieu des applaudissements et des rires qu’il provoquait, habitait ordinairement « dans les tristes ombres de lui-même, » — n’est pas sans ressemblance avec le Misanthrope.

Mais cette ressemblance, n’allez pas l’exagérer. Vouloir identifier Molière avec Alceste serait aussi absurde que de voir Shakspeare tout entier dans Timon d’Athènes, passant d’un optimisme aveugle à mate misanthropie qui lient de la démence.

Sans doute, il y a dans le choix tel sujet un indice grave des dispositions d’esprit où se trouvait l’auteur ; et Molière., comme Shakspeare, lorsqu’il conçut l’idée de mettre sur la scène un misanthrope, devait être plus porté à la mélancolie qu’à la gaieté, et voir surtout le côté triste des choses humaines; mais ses plaintes amères contre l’humanité, qu’il a mises dans la bouche de son héros, ne sont pas pour cela l’expression vraie de :ses sentiments personnels, une diatribe sociale derrière laquelle se cache l’auteur20

Non, Molière n’est pas Alceste tout entier; car, si parfois il semble s’être identifié avec son personnage, souvent ; aussi il l’abandonne : on en voit ,1a preuve dans les avertissements et les leçons qu’il lui fait donner par ceux qui l’entourent ; tel est en particulier le rôle de Philinte.

Enfin, bien qu’il soit difficile de distinguer, dans une œuvre littéraire, ce que l’auteur a éprouvé de ce qu’il a imaginé, on peut dire que tout ce qui dépasse l’accent mélancolique n’appartient pas aux sentiments du poète et n’est que le produit de son imagination.

{p. 303} Avant d’essayer un jugement sur la question qui nous occupe, il importe, pour avoir un fil conducteur dans ce dédale de conjectures, de .se faire une idée nette et précise de la poésie dramatique en général, et de la manière dont Molière a compris son art.

IV §

L’art du poète n’est pas de voir et de copier : « .Être poète, c’est créer, et qu’est-ce créer, sinon produire de nouveaux êtres21 ? »

Mais les types que crée le poëte dramatique, ne sont ni des abstractions, ni des symboles inanimés d’une vertu ou d’un vice ; ce sont des êtres doués de vie, portant le cachet d’une originalité propre et distincte, et auxquels il donne une âme prise dans la profonde connaissance du cœur de l’homme.

Le poète comique puise .ses inspirations à deux sources différentes : l’une, la société qui l’entoure, avec ses ridicules et ses vices particuliers ; l’autre, le fond invariable -de la nature humaine.

D’une part, s’élevant au-dessus des scènes de la vie réelle, il étudie l’homme dans sa partie éternelle et invariable, indépendante de l’influence d’un siècle ni d’un pays ; de l’autre, saisissant le côté mobile et fugitif de la nature humaine, il vivifie ses conceptions par les traits piquants de l’observation, pour donner ¡aux physionomies dramatiques un cachet d’actualité.

De l’heureuse alliance de ces deux éléments naît cet ensemble de vérité idéale et de vérité de nature qui constitue la perfection de l’art dramatique.

Donner la vie en spectacle aux vivants eux-mêmes ; peindre dans les personnages l’homme de tous les âges et de tous les pays ; transporter sur la scène la vie intime de {p. 304} la société tout entière ; embrasser d’un coup d’œil l’unité variée de la nature, « si féconde en bizarres portraits22; » connaître l’homme, comprendre ce qu’il y a d’un et d’immuable dans ce « sujet divers et ondoyant23 ; » suivre et saisir, dans le labyrinthe du cœur humain, les passions, ces Protées aux mille métamorphoses ; prendre pour type l’espèce et non l’individu ; attaquer les travers et les ridicules , abstraction faite des personnes ; tracer des caractères et non des portraits ; inventer et non copier ou contrefaire; n’emprunter à l’observation que des traits de caractère et d’effet, en les rendant plus vifs et plus saillants que la réalité, sans toutefois faire violence à la vérité et à la nature ; tenir compte des préférences des contemporains, tout en restant fidèle aux préceptes éternels de l’art ; en un mot, observer et créer, voilà le rôle du poëte comique ; et tel fut le secret de Molière.

« Comme Shakspeare et Cervantès, Molière appartient à cette race de penseurs et de poètes qui créent dans le domaine de la fantaisie un monde réel, qui font des types vivants avec les personnages qu’ils inventent, des types qui ne meurent jamais, et qui sont connus de tous les peuples, qu’ils s’appellent Falstaff, Don Quichotte, Sancho, Tartufe, Alceste ou Harpagon. Comme ces sorciers du moyen âge, qui faisaient apparaître dans un miroir magique l’image de la création, Molière a évoqué l’homme du xvIIe siècle et les hommes de tous les siècles, les faiblesses et les vices qui survivent à toutes les transformations sociales, et les ridicules qui changent comme les modes24. »

{p. 305} En admirant les créations de ce génie puissant, aussi vraies, aussi vivantes, aussi variées, que celles de la nature même, on est tenté de s’écrier, comme le critique Aristophane en admiration devant le génie de Ménandre : « O Molière! O nature! qui de vous deux a imité l’autre25 ! »

C’est à tort qu’on a comparé la manière du grand poète à celle de la Bruyère 26.

« Je rends au public ce qu’il m’a prêté, » dit l’auteur des Caractères... « Il peut regarder avec loisir ce portrait que j’ai fait de lui-même27. »

Quand ou n’aurait que ce seul mot de sa préface, il y aurait là de quoi nous prouver que les procédés du moraliste diffèrent essentiellement de ceux de Molière.

M. Sainte-Beuve a marqué ces nuances avec la finesse d’analyse qui le distingue : « La Bruyère et les peintres critiques font des portraits. Patiemment, ingénieusement, ils collationnent les observations, et, en face d’un ou de plusieurs modèles, ils reportent sans cesse sur leurs toiles un détail à côté d’un autre. C’est la différence d’Onuphre à Tartufe. La Bruyère, qui critique Molière, ne la sentait pas. Molière lui, invente, engendre ses personnages, qui ont bien çà et là des airs de ressemblance avec tels ou tels, mais qui, au total, ne sont qu’eux-mêmes. L’entendre autrement, c’est ignorer ce qu’il y a de multiple et de complexe dans cette mystérieuse physiologie dramatique dont l’auteur seul a le secret. »

Ce n’est pas à dire que Molière n’ait pas pu joindre à ses tableaux quelques traits empruntés à ses contemporains : {p. 306} « Le théâtre et la société, dit Chamfort, ont une liaison intime et nécessaire, et les poètes comiques ont toujours peint, même involontairement, quelques traits du caractère de leur nation 28. »

Mais qu’on se garde bien de chercher dans chacun des personnages de Molière la reproduction d’un visage unique, une copie: de la stricte réalité. Ce serait faire descendre les grandes œuvres à des proportions indignes dit génie, et rabaisser l’art du poëte comique au triste niveau de la satire personnelle.

Mais qu’est-il besoin de discuter l’art de Molière et de justifier ses procédés par le témoignage d’autorités littéraires ? N’est-il pas lui-même l’autorité la plus imposante, et ne nous a-t-il pas légué le secret de son art dans cette; admirable poétique de L’Impromptu de Versailles ?

Écoutez les deux, interlocuteurs mis en scène pour éclairer un public toujours trop avide d’allusions :

« — Juge-nous, un peu sur une gageure que nous avons, faite.

— Et quelle ?

— Nous disputons qui est le marquis de la Critique de Molière ; il gage que c’est moi, et moi je gage que c’est lui.

— Et moi je juge que ce n’est ni l’un ni l’autre. Vous êtes fous tous deux de vouloir vous appliquer ces; sortes de choses, et voilà de quoi j’ouïs l’autre jour Molière se plaindre en parlant à des personnes qui le chargeaient de même chose que vous... Son dessein est de peindre les mœurs, sans vouloir toucher aux. personnes...

{p. 307} Comme l’affaire: de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes et principalement des hommes de notre siècle», il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu’un dans le monde29. »

Peindre les mœurs sans, vouloir tomber aux personnes, représenter en général tous les défauts des hommes et en particulier des hommes, de sait siècle, voilà donc tout. L'art du poëte comique.

Appliquons cette théorie au Misanthrope.

V §

En partant de ce principe, que Molière n’a point fait des portraits mais créé des types, Alceste, comme ; l’a très-bien dit M. Geruzes, n’est pas un misanthrope „ mais le misanthrope, c’est-à-dire la misanthropie exprimée par un personnage tout ensemble idéal, et réel, multiple et un30.

Il s’ensuit que Montausier n’a pas plutôt pu: servis de type à Alceste que tout autre contemporain, une telle supposition étant incompatible: avec une notion véritable et complète de l’art.

On peut en dire autant de tous les autres caractères de ce drame.

Sans doute, le duc de Montausier a pu fournir quelques traits- particuliers: qui sont venus s’identifier dans le caractère du personnage: de Molière. Les brusqueries de Montausier, ce culte exagéré de la vertu, cette rigueur et ces airs stoïques, chez un homme de cour assez, en {p. 308} évidence dans le monde pour frapper les yeux de la foule, composaient un type peu commun, qui n’a pu échapper au regard observateur de Molière.

Que le poëte ait en outre emprunté quelques traits à ses contemporains, pour achever ses autres caractères et leur donner un cachet plus frappant d’actualité, on aurait mauvaise grâce de le contester.

Ainsi, un type bien commun dans la société polie du XVIIe siècle, était celui de Philinte, homme aimable, complaisant, peu observateur, ou du moins n’ouvrant les yeux que malgré lui sur les misères humaines, doué d’un flegme utile, d’un esprit facile et accommodant, peu enclin à la satire, une manière d’optimiste, si l’on veut, mais non à la façon de Pangloss, ni des utopies de Jean-Jacques.

Quant à Oronte, il nous représente le travers le plus commun de cette époque, où tout cercle avait son poëte : « L’habit d’Oronte, ce bel esprit de cour, moins modeste encore qu’un poëte de profession, qui a toute la rancune de l’orgueil blessé et toute la lâcheté de la sottise, allait à la taille d’une foule de grands seigneurs31 »

Les Clitandres et les Acastes, ces fringants de l’OEil-de-Boeuf, fourmillaient : à l’orchestre, dans les coulisses, dans les ruelles, dans les salons, partout on les voyait papillonner.

Les coquettes et les prudes sont des types qui ne se perdent pas, aussi anciens, aussi durables que le monde. Les dernières surtout pouvaient-elles faire défaut alors ? « Dans un temps où les tartufes étaient puissants, les prudes devaient abonder : il y a bien près de l’hypocrite en religion à l’hypocrite en vertu 32. »

Éliante, cette figure sympathique, qui se détache si délicieusement des physionomies de la coquette et de la prude, est un hommage rendu à la vertu simple et douce, {p. 309} que n’a pas atteinte la contagion d’une société pervertie.

Ce type a peu exercé la curiosité des chercheurs de clefs, plus avides de découvrir la satire d’un travers ou d’un vice que de reconnaître une vertu ou une qualité.

Restent quelques personnages secondaires : Cléonte, qui trouve toujours

« L’art de ne vous rien dire avec de grands discours, »

Damon « le raisonneur, » Timante « l’homme tout mystère, » Géralde « que la qualité entête, » Bélise « le pauvre esprit de femme, » et l’orgueilleux Adraste, et le jeune Cléon « qui s’est fait un mérite de son cuisinier, » et Damis, que l’amitié même de Célimène ne protège pas contre les traits de sa médisance33.

La tradition ne nous renseigne pas sur ces personnages condamnés par contumace dans la fameuse scène des portraits34; et cependant c’était peut-être là qu’on aurait pu trouver les ressemblances les plus frappantes, les exigences de l’art ne s’y opposant pas.

Sans aucun doute, les contemporains ont placé des noms connus au bas de chacun de ces portraits, et plus d’un de ces beaux de cour, se donnant en spectacle sur les bancs de l’avant-scène, a dû offrir au public le malin plaisir de comparer la copie à l’original.

Mais parmi toutes ces allusions, perdues pour nous, le temps n’en a épargné qu’une seule, celle qui nous montre, dans le mystérieux Timante, Saint-Gilles, l’antagoniste de la Fontaine.

Non, les originaux n’ont pas manqué à Molière, et s’il ne les a pas copiés, chose incompatible avec les conditions de l’art, il est probable qu’il n’a pas dédaigné de leur {p. 310} emprunter quelques traits saillants, que ses contemporains ont inévitablement reconnus35.

Du reste, sous l’égide du grand roi, il lui était permis d’immoler impunément les travers et les ridicules dont plus d’un homme de cour offrait le modèle.

Mais, encore une fois, tous ces traits particuliers sont venus se fondre dans le tableau général de la société contemporaine, et la peinture de cette société elle-même a été subordonnée, dans le travail du poëte, à une conception plus grande, plus vaste, pour rendre son œuvre durable, et lui donner un caractère d’universalité.

VI §

Apprécions maintenant la personnalité de Molière dans le Misanthrope.

Quoi de plus naturel au poëte que de mêler aux créations de son génie des allusions prises à la réalité tantôt triste, tantôt heureuse et riante de sa propre existence ? Ce penchant, auquel nul écrivain n’échappe, devient un besoin impérieux, irrésistible, quand le cœur a été secoué par ces cruelles émotions qui laissent une trace profonde {p. 311} dans la vie. Dans le malheur, l’âme a besoin de s’épancher, et « l’ardeur de ses soucis domestiques a dû porter involontairement Molière à créer des scènes et des situations où il pût les répandre pour s’en soulager...

Toutefois la ressemblance n’allait pas jusqu’à la copie. Molière a fait un choix dans ses illusions et ses souffrances, et il n’en laisse voir que ce qui importe à la vérité, et ce qui est compatible avec la dignité de l’art 36  »

Comme on l’a très bien remarqué, L’École des maris marque l’avènement de la personnalité de Molière dans son propre théâtre.

Elle se continue jusqu’au Malade imaginaire, moment fatal où le grand homme meurt victime de son art .et des déceptions de la vie.

On reconnaissait Molière, même de son temps, dans Ariste de L’École des maris, Ariste qui doit épouser une fille de seize ans.

On donnait la pièce en 1661. L’année suivante, Armande Béjart devait être sa femme, et bientôt après, Molière mettait dans la bouche de la Climène des Fâcheux une vigoureuse apologie du jaloux, nous rendant ainsi les confidents des premiers tourments de son cœur.

De L’École des maris au Misanthrope, quel pas douloureux ! Que d’illusions détruites ! Quelle cruelle métamorphose ! D’Ariste, doux, sociable, tendre, indulgent, il est devenu brusque, grondeur, sceptique et ombrageux.

Voyons par quelle succession de circonstances affligeantes, Molière est arrivé à cette amertume de l’âme.

En épousant Armande, dont il nous fait un portrait si gracieux et si piquant dans Lucile du Bourgeois gentilhomme, Armande élevée sous ses yeux et par ses soins, il croyait assurer le bonheur de sa vie, oubliant, lui le {p. 312} profond connaisseur du cœur humain, que la reconnaissance ne tient pas lieu d’amour37.

Et cependant l’humeur coquette d’Armande était loin d’être un indice rassurant pour l’avenir, Mais Molière avait subi le charme et, plein d’illusions, il s’écriait comme Alceste :

« Sa grâce est la plus forte ; et-sans doute ma flamme
De ces vices du temps pourra purger son âme. »

Vaines illusions ! Son bonheur domestique reçut bientôt de cruelles atteintes.

La galanterie d’Armande fit du bruit dans le monde et Molière dut en venir à une rupture.

On a souvent cité, comme une touchante confession de son cœur, une conversation qu’il eut avec Chapelle dans son jardin d’Auteuil.

Il lui raconta, avec des accents si vrais et si douloureux qu’ils pénétrèrent le cœur de Chapelle, sceptique en amour comme en toutes choses, ses tristes désillusions, ses vains efforts pour ramener à des sentiments sérieux ce cœur léger et frivole, et les chagrins que lui causa la folie passion d’Armande pour le comte de Guiche.

« Les premières paroles qu’elle me dit pour sa défense, {p. 313} ajouta-t-il, me laissèrent si convaincu que mes soupçons étaient mal fondés, que je lui demandai pardon d’avoir été si crédule !... Cependant mes bontés ne l’ont point changée.,. Si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi !... Quand je considère combien il m’est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu’elle a peut-être une même difficulté à détruire le penchant qu’elle a d’être coquette, et je me trouve plus dans la disposition de la plaindre que de la blâmer... Je n’ai plus d’yeux pour ses .défauts, et tout ce que j’ai de raison ne sert .qu’à me faire connaître ma faiblesse sans en pouvoir triompher 38 »

N’est-ce pas tout à fait le langage d’Alceste, cette lutte intérieure, forte, incessante, avouée, entre son cœur et sa raison ?

« J'ai beau voir ses défauts et j’ai beau l’en blâmer,
En dépit qu’on en ait, elle se fait aimer...»

De bonne foi, cet homme de bien qui est allé se fourvoyer dans le salon d’une Célimène, ce cœur honnête et profondément épris, obligé de prendre ombrage de jeunes fats, n’est-ce pas Molière qui a dévié de la ligne de son bonheur en aimant, en épousant une incorrigible coquette ?

Dans Alceste faisant la guerre à

« Tous ces colifichets dont le bon sens murmure, »

ne voyez-vous pas le grand comique aidant Boileau dans sa courageuse croisade contre le faux goût de l’époque39 ?

Entendez-vous ces plaintes et cette juste colère contre la lâcheté de ses ennemis qui, à l’apparition du Tartufe, avaient forgé sous son nom un infâme libelle40 ?

{p. 314} Dans ce désolant tableau de la cour et des courtisans, ne reconnaissez-vous pas cet esprit observateur qui a vu de près le néant des grandeurs humaines 41 ?

Et cette Célimène, qui se rit de l’amour qu’elle inspire et ne répond à une passion profonde que par l’indifférence et la sécheresse du cœur, n’est-ce pas Armande Béjart, cette femme si frivole et si coquette, qui n’a jamais compris quel noble cœur elle avait blessé à mort ?

Cette scène si émouvante et si vraie, dans laquelle Alceste laisse éclater son désespoir à propos d’une lettre adressée à Oronte, que la perfide Arsinoé lui a remis entre les mains, ne rappelle-t-elle pas cette autre lettre qu’un lâche fit tenir à Molière pour lui prouver l’infidélité d’Armande 42 ?

Ce salon déserté43, n’est-ce pas en quelque sorte une menace de se voir abandonnée des amants volages qu’elle attire en perdant en même temps l’estime d’un homme de bien profondément épris ? Cette offre de le suivre dans la solitude et d’acheter le pardon de ses fautes au prix d’une retraite, loin d’un monde qui la perd, n’est-ce pas l’image de ces pardons toujours inutiles où Molière se sentait entraîné par sa tendresse ? N’est-ce pas une prière touchante adressée à cette ingrate pour la ramener à lui et la décider à partager son bonheur et sa retraite d’Auteuil ?

Ne voyez-vous pas la délicatesse d’un amant généreux dans la manière même dont il a su éloigner de votre cœur tout sentiment de mépris pour Célimène ? Car la coquetterie après tout est un vice, et le poëte était maître de le rendre odieux; mais il nous représente sa Célimène si irrésistiblement, si fatalement entraînée sur la pente de ce défaut; il nous la dépeint si gracieuse, si vive, si spirituelle; il oppose avec tant d’adresse à ses défauts la pruderie, plus odieuse que la coquetterie, que, subissant {p. 315} le charme de son art séducteur, on est bien près de pardonner et de s’écrier avec Alceste :

« Sa grâce est la plus forte44 ! »

Peut-être nous accusera-t-on à notre tour d’avoir poussé un peu loin nos conjectures sur la personnalité de Molière, mais nous répondrons avec M. Taschereau, « qu’il n’est pas permis d’attribuer au hasard la similitude de la position de Molière et de sa femme avec celle d’Alceste et de Célimène 45. »

Oui, tous ces souvenirs, évoqués de la vie intime du poëte, se pressent dans notre esprit, et nous obligent à trouver ici des allusions personnelles, l’histoire de son cœur.

On l’a dit, Le Misanthrope, c’est le testament de Molière. « Molière, dit F. Génin, voulut une fois épancher noblement la douleur qui navrait son âme : de là vient que le Misanthrope, sans action, est si intéressant; c’est le cœur du poëte qui s’ouvre, c’est dans le cœur de Molière que vous lisez sans vous en douter; tout cet esprit si fin, cette délicatesse élevée, cette jalousie vigilante et confuse d’elle-même; cette fière vertu, rebelle à la passion qui la dompte, c’est Molière, c’est lui qui se plaint, qui se débat, qui s’indigne ; c’est lui que vous aimez, que vous admirez, de qui vous riez d’un rire si plein de bienveillance et de respect46»

{p. 316} Ce qui est impossible, c’est que Molière ne jouât pas avec une tristesse et une brusquerie saisissantes ce rôle d’Alceste tout empreint de sa propre personnalité, avec sa femme pour Célimène; c’est que les spectateurs ne fussent pas profondément émus, quand il s’écriait avec un accent déchirant :

« Ah ! Traîtresse, mon faible est étrange pour vous ! »

Ce n’était plus l’illusion, c’était la réalité.

« Lorsque vous verrez Le Misanthrope, songez à Molière, à son infortune profonde ; persuadez-vous bien que sous le nom d’Alceste c’est lui-même que vous avez devant les yeux, et vous sentirez quelle douleur amère se cache au fond de ce diamant plaisir 47. »

On voudrait se transporter dans ce temps où Molière lui-même, interprétant ses chefs-d’œuvre, racontait à cette grande société française l’histoire intime de son cœur et de ses souffrances.

De quelle vie, de quelle vérité devaient être empreints ces râles ! avec quelle .verve, quel naturel, devaient jouer ces acteurs, les familiers, les camarades et les témoins d’un homme de génie, partageant en quelque sorte son inspiration, et possédant eu eux une “étincelle de ce feu sacré qui animait le poëte 48.

B. VAN HOLLEBEKE.